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Full text of "J. Jacques Rousseau, citoyen de Généve, a Christophe de Beaumont, Archevêque de Paris ... Avec sa lettre au Conseil de Généve"

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A 



(E U VR E S 

D É 

3. JACQUES ROUSSEAU 

CITOYEN DE GÉNEFE^ 



J. JACQUES ROUSSEAU, 

CITOYEN DE GÉNÉFE, 

A 

CHRISTOPHE DE BEAUMONT , 

archevêque de Paris y Duc de S. Cloud, Pair 

de France , Commandeur de V Ordre du Saint 

Efpritj Provifeur de Sorbonne , &c. 

Avec fa Lettre au Confeil de Genève. 



Da veniam fi quid liberius dixi , non ad contu- 
meliam tuam , fed ad dcftnfionem meam. 
Praefumpfi enira de gravitate & prudentiâ 
tuâ , quia potes confiderare quantam mihi 
rcfpondendi necelTitatem impofueris. 

Aug. EpiJL 238. r.d P a/cent. 




A AMSTERDAM, 
Chez MARC- MICHEL REY-^ 

M, DCC. LXVL " - 




E T 

DE L A CO U R 

DE PARLEMENT. 

Qu J condamne un Imprimé, ajyant pour titre t 
Émiîe , ou de rjêrucation, par J. J. Rouf- 
feau , imprime à la Haye , M. DCC. LXli. à 

être lacéré G- hrûlé par rExécuteur de la Haute 

Jujlice. 

Extrait des Regiftres du Parlement. 

Du ^. Juin ij6i, 

E jour , les Gens du Roi font en- 
trés, & Me. Onier JolydeFleury, 
Avocat dudit Seigneur Roi , por-. 
tant la parole , ont dit : 
Qu'ils déferoient à la Cour un Imprimé ,' 
en quatre volumes /n-Oc7<^vo, intitulé îi'mi- 
îe , ou de r Education , par J, J. Roujfeau , 
Citoyen de Genève, dit imprimé, à la Haya^ 
en M, VCC. LXLL 

A iij 




vîij ARRET DE LA COUR 

Que cet ouvrage ne parole compofé que 
dans la vue de ramener tout à la Religion 
naturelle , ôc que l'Auteur s'occupe , dans le 
plan de l'Education qu'il prétend donner à 
îon Elevé, à développer ce fyfléme criminel. 
Qu'il ne prétend inftruirc cet Elevé que 
d'après la nature qui eft Ton unique guide , 
f)our former en lui l'hom.ne moral -, qu il 
regarde toutes les Religions comme égale- 
ment bonnes , & comme pouvant toutes avoÏB 
leurs raifons dans le climat , dans le Gou- 
vernement , dans la génie du Peuple, oi* 
dans quelque "autre caufe locale , qui rend 
i'uue préférable à l'autre , (elon les temps 6c 
les lieux. 

Qu'il borne l'homme aux connoifl'ancçs 
<jue l'inftind porte à chercher , tiatte lc,ç 
pafîions comme les princtpaux inftruments 
de notre confervation , avance qu'on pcu6 
ctrc fauve fans croire en Dieu , parce qu'il, 
admet l'ignorance invincible de la Divi- 
nité qui peut excufer l'homme-, que, félon 
les principes la feule raifon cft juge dans 
le choix d'une PveHgion , lailfant à fa difpo- 
iTition la nature du culte que l'homme doit 
rendre à l'Etre fuprcme que cet Auteur 
croit honorer , en parlant avec impiété du 
culte extérieur qu'il a établi dans la Reli- 
gion , ou que l'Èglife a prefcrit fous la di- 
rection de l'Efprit-Saint qui la gouverne. 

Que , conféquemment à ce fyflcme de 
« aiiiieure que la Religion uaturçUe , quelle 



DE PARLEMENT. ix 

qu'elle foit chez les diftérens Peuples , il ofe 
ellayer de détruire la vente de l'Ecriture 
Sainte ôc des Prophéties , la certitude des 
iniracles énoncés dans les Livres Saints, l'in- 
faillibilité de la révélation , l'autorité de 
l'EgJife , ôc que ramenant tout à cette Re- 
ligion naturelle , dans laquelle il n'admet 
qu'un culte & des loix arbitraires;, il entre- 
, prend de juPtifier non-feulement toutes les 
Kcligions , prétendant qu'on s'y fauve in- 
difl:ind;cment j mais m.cme l'infidciité & la 
réliftance de tout homnie à qui l'on voudroîc 
prouver la divinité de J. C. & l'exiftence de 
la Religion Chrétienne , qui feule a Di£ii 
pour Auteur , & à l'égard de laquelle i l 
porte la blatphéme jufques à la donner 
pour ridicule , pour concradiâoire , ôc h 
infpirer une indifférence facrilege pour fes 
mylleres & pour fes dogmes qu'il voudroic 
pouvoir anéantir. 

Que tels font les principes impies & dé- 
tefîables que fe propole d'établir dans foti 
Ouvrage :et Ecrivain qui foumet la Reli- 
gion à l'examen de la raifon , qui n'établit 
qu'une foi purement humaine , (?c qui n'ad- 
met de vérités & de dogmes en matière de 
Religion, qu'autant qu'il plait à l'elprit , li- 
vré à fes propres lumières , ou plutôt- à les 
cgaremens, de les recevoir ou de les rcjetter. 

Qu'à ces impiétés il ajoute des détails in- 
dccens , df:s explications qui bleilent la 
bicnfçanct ôc la pudeur , des pKipofitipns 

A V 



s ARRÊT DE LA COUR 

qui tendent à donner un caradere faux 8c 
odieux à Tautorité fouveraine , à détruire 
3e principe de l'obéillance qui lui eft due, 
ôc à affoiblir le relpedt Ôc l'amour des peu- 
ples pour leurs Rois. 

Qu'ils croient que ces traits fuffifent pour 
<ionner à la Cour une idée de l'Ouvrage 
qu'ils lui dénoncent -, que les maximes qui 
y font répandues forment par leur réunion, 
un fyftême chimérique , aufîî impraticable 
dans Ton exécution , qu'ablurde & condam- 
nable dans Ton projet. Que feroient d'ail- 
leurs des Sujets élevés dans des pareilles ma- 
ximes , iînon des hommes préoccupés du 
icepticifme d<: de la tolérance , abandonnés 
à leurs pniTions , livrés aux plailïrs des feus , 
concentrés en eux-mêmes par l'amour pro- 
pre , qui ne connoîiroient d'autre voix que 
celle de la nature , & qui , au noble delir de 
la folidc gloire , fubllitueroicnt la perni- 
cieufc manie de la fingularité ? Quelles rè- 
gles pour les mœurs ! Quels hommes pour 
la Religion & pour l'Etat , que des enfans 
élevés dans les principes qui tont également 
horreur au Chrétien .5.: au Citoyen ! 

Que l'Auteur de ce livre n'ayant point 
craint de fe nommer lui-même , ne Içauroit 
ctre «rop prompiement pourfuivi-, qu'il eft 
important , puifquil s'eft (m^ connoître , 
que la Jullice Te mette à portée de faire un 
exemple , tant fur l'Auteur que fur ceux 
quonpourra découvrir avoir concouru, foii 



DE PARLEMENT. x/ 

^'■rimpreffion, foit à la diftribution d'un pa- 
reil Ouvrage digne comme eux de toute fa 
levente. 

Que c'eft l'objet des Conclufions par 
écrit qu'ils l'aiflent à la Cour avec un Exem- 
plaire du Livre , & fe font les gens du ïloi 
retirés. 

Eux retirés .* 

Vu le Livre en quatre Tomes in-8^*,' 
intitulé : Emile y. ou de V Education , par 
J. J. Roujfeau , Citoyen de Genève. Sanabi- 
Jibus argrotamus malis \ iplaque nos in rec- 
tum , natura genitos , fi emendari velimus 
juvat. Senec. de ira. Lib. XL cap. XI IL 
tom. I , 1 , J , Se ^. y4 la Haye , chc^ Jean. 
Néaulme , Libraire , avec Privilège de Naf- 
JeigJieurs les Etats de Hollande O de Jf^ejî- 
frife. Conclufions du Procureur-Général 
du Roi : oui le rapport de Me. Pierre- 
Français Lenoir , Confeiiler : la matière 
mife en délibération : 

• La Cour ordonne que ledit Livre im< 
primé , fera lacéré & brûlé en la Cour du 
l^ilais , au pied du grand Efcilier d'icelui, 
par l'Exécuteur de la Haute- Juflice ; en- 
joint à tous ceux qui en ont des Exem- 
plaires ,. de les apporter au Greffe de la 
Cour , pour y être fupprimés ; /ait très- 
expreflçs iohii?Jiion5 ^ déteii.fes à tous Lir 



xij ARRET DE LA COUR 

braires d'imprimer, venJre 6c débiter ledif 
Livre , & à lous-Golportcurs, Dillributeurs 
ou autres, de le colporter ou diftribuer , à 
peine d'être pourluivis extraordinairemcnt , 
& punis fuivant la rigueur des Ordonnan- 
ces. Ordonne qu'à la requête du Procureur- 
Général du Roi , il fera mformc pardevant 
le ConCeiller Rapporteur , pour les Té- 
moins qui fe trouveront à Paris, & parde- 
vant les Lieutenants Criminels des Bailliages 
Se Sénéchauiïces du Reflort , pour les Té- 
moins qui feroient hors de ladite Ville, 
contre les Auteurs , Imprimeurs ou Diftri- 
buteurs dudit Livre -, pour , les informa- 
tions faites , rapportées & communiquées 
au Procureur-Général du Roi , être par lui 
requis, & par la Cour ordonne ce qu'il ap- 
partiendra j &" cependant ordonne que le 
nommé J. J. Rouft'eau , dénommé au Fron- 
tifpice dudit Livre, fera pris & appréhendé 
au corps , & amené es Prifons de la Con- 
ciergerie du Palais, pour être oui & inter- 
rogé pavdsvant ledit Confedler Rapporteur, 
fur les taits dudit Livre, & répondre aux 
Conclurions que le Procureur- Général en- 
tend prendre contre lui -, 5c où ledit J. J. 
RoulVeau ne pourroit être pris 8c appré- 
hendé , après pcrquifîtion faite de (a per- 
fonne , aifigné à quinzaine , Tes Siens failîs 
^'annotés, 6c à icejx Commiilaires établis, 
jufqu'à ce qu'il ait obéi fuivant l'Ordon- 
naaçe : 6i à cet effet ordonne qu'un Exem- 



DE PARLEMENT. xiiî 

plaire dudit Livre fera dépoie au Greffe de 
îa Cour, pour fervir à I'inftru(5lion du Pro- 
cès. Ordonne en outre que le préfent Arrêt 
fera imprimé, publié Ôc atïichc par-tout où 
befoin fera. Fait en Parlement, lej> Juin 
mil fept cens foixante-deux. 

Signe , DUFRANC. 

Et le I^endredi il Juin ij6i , ledit Ecrie 
vientionné ci-dejfus a été lacéré & brûlé au 
pied du grand Efcalier du Palais , par /'£"- 
xécuteur de la Haute- Jujîice , en préfence de 
moi Etienne- Dagobert Yfabeau Vun des 
trohs principaux Commis pour la Grand'' 
Chambre i ajifijîé de deux HuiJJiers delà Cour» 

Signe, Y SA BEAU. 



iiiiMg iiiii i>i iiii i ii liii; MflK 8!*ai iflg kJU«fei g«^^ 

A PARIS , chez P. G. Simon , Impimeur 

du Parlement , rue de la Harpe , à 

l'Hercule, ii^u 




, MANDEMENT 

DE MONS EIGNEUR 

L'ARCHEVESQUE 

DE PARIS, 

Port AN t condamnation d'un Livre qui a 
pour titre iÉMiLfc , ou de L'Education , 
par J. J. Koujfeau , Citoyen de Genève. 
A Amfterdam , chez Jean Neaulmc, Lir 
braire , 1-762, 

HristophedeBeaumont, par 
la Miféricorde^Divine , & par la 
grâce du Saint Sié"ge Apoftoli- 
cjue , Archevêque de Paris, Duc de Saint 
Cloud , Pair de France, Commandeur de 
l'ordre du Saint tfprit , Provifeur de Sor- 
bonne , &c. A tous les Fidèles de notre 
Dioccfe : Salut et Bénédiction. 

Saint Paul a prédit , Mes TrÉs-CHER^ 
Treres , qu'il viendroit des jours périlleux 3. 
cil il y auroitdes gens amateurs d'eux-même, 
Ji^rs ,/uperbes i blajphe'matçur^ ^ impies y ca* 




XV) M A N D E M. E N T. 

lomniateurs i en/les d'orgueil, amateurs des 
voluptés plutôt que de Dieu ; des hommes 
d un efprit corrompu , & pervertis dans la. 
Foi {a). Et dans quels temps malheureux 
cette prédiction s'eft-elle accomplie plus à 
la lettre que dans les nôtres 1 L'incrédulité 
enhardie par toutes les paffions, fe préfentc 
fous toutes les formes , afin de le propor- 
tionner en quelque forte à tous les âges , 
à tous les caraft^rcs , à tous les états. Tan- 
tôt , pour s'infinuer dans des efprits qu'elle 
trouve déjà enforcdUs par la bagatelle (b), 
elle emprunte un ftyle léger , agréable Sc 
frivole : de là tant de Romans également 
obfcenes Se impies , dont le but ell d'amu- 
fer l'imagination pour féduire Pefprit , 6c 
corrompre le cœur. Tantôt affcdant un 
air de profondeur &c de fublimité dans fes 
vues, elle feint de remonter aux premiers 
principes de nos connoiilances , Se prétend 
s'en autorifer pou% fecoucr un joug qui, 
félon elle , deshonore l'humanité , la Divi- 
nité même. Tantôt elle déclame en furieufe 
contre le zèle de la Religion , & prôcae la 

(a) In novilTimis diebus inftabunt tempora 
periculofa : erunt homincs feipfos amantes — 
elati , fuperbi , blarphcmi — fcelelti— crimina- 
tores— tumidi, 6c voluptatum amator.'S magis 
<]uàm Dei— homines corrupti mente , & rt^probi 
circa fidcm. 2. Tim. c, 5. î^. 1 , 4, 8. 

b ) Fafcinatio ûusaciptis oblcwat boua. oap. 

t. 4. V, lÎ4 



MANDEMENT. xvi7 

tolérance univerfelle avec un emportement. 
Tantôt enfin , réuniflant tous ces divers 
langages, elle mêle le férieux à l'cnjoue- 
inent ; des maximes pures à des obfcénités ; 
<le grandes vérités à de grandes erreurs j 
la Foi aa Blafphême : elle entreprend , en 
un mot , d'accorder la lumière avec les té- 
jnébres i Jefus Chrift avec Déliai. Et tel eft 
fpécialement , M. ^T. G. F. l'objet qu'on 
paroît s'être propofé dans un Ouvrage ré- 
cent , qui a pour titre : EMILE , ou de 
x'Éducation. Du fein de l'erreur, il s'ell 
élevé un homme plein du langage de la phi- 
lofophie, fans être véritablement Philofo- 
phc -y efprit doué d'une multitude de con- 
noiflfances qui ne l'ont pas éclairé, & ouï 
ont répandu des ténèbres dans ks auffes 
efprits ; caradere livré aux paradoxes d'o- 
pinions Se de conduite , alliant la fimplicitc 
des mœurs avec le tafte des penfées j le zcle 
des maximes antiques avec la fureur d'éta- 
blir des nouveautés j l'obfurité de la re- 
uaite avec le defir d'être connu de tout le 
monde. On l'a vu invedivcr contre les fcieti- 
ces qu'il cultivoif, préconifer l'excellence 
de l'Evangile , dont il détruifoit les dog- 
mes -, peindre la beauté des vertus qu'il 
cteignoit dans l'ame de Tes Ledeurs. II s'eft 
. tait le Précepteur du genre humain pour le 
tromper -, le Moniteur public pour égarer 
tout le monde -, l'Oracle du liecle pouc 
gcbsYçr de le perdre. Pans ua Ouvrage 



xvîii ^ MANDEMENT, 
fur l'inégalité des conditions, il avoit abaiflc 
l'homme jufqu'au rang des bctes : dans une 
autre produdlion plus récente, il avoit in- 
ilnué le poifon de la volupté , en paroiirmt 
le profcrire, dans celui-ci, il s'empare des 
premiers momens de l'homme ,ahn d'établir 
J'empire d'irréligion. 

Quelle entreprife, M. T. C. F.I Pcdura- 
tion de la jeuneiTe eft un»des objets les plus 
importans de la follicitude ôc du zèle des 
Pafteurs. Nous fçavonsqiie, pour rétormsr 
le monde , autant que le permettent la 
foiblelTe ôc la corruption de notre nature, 
il fuffiroit d'obferver, fous la direction ôc 
l'impreifion de la grâce, les premiers rayons 
<îela raifon humaine , de les (aifiravec foin, 
&*e les diriger vers la route qui con- 
duit à la vérité. Par-là ces efprits, encore 
exempts de préjuges, feroient pour tou- 
jours en garde contre l'erreur -, ces cœurs , 
encore exempts de grandes paflions , pren- 
droient les impreiîions de toutes les vertus. 
Mais à qui convient-il mieux qu'à nous, 
& à nos Coopérateurs dans le faint Minif- 
îere , de veiller ainlî fur les premiers mo- 
inens de la jeunelTe Chrétienne , de lui 
diftribuer le laie fpirituel de la Religion , 
afin qiiil croijfe pour le falut (c); de pré- 
parer de bonne heure , par de ialutaires 

(c) Sicut modo geniti infantes , rationabile. 
fine dolo lac concupifcite : ut in eo crelcatis in 
falutem , i. Petr. 6. 2, 



MANDEMENT. xîx 

leçons, des Adorateurs finceres au vrai 
Dieu : des Sujets fi kles au Souverain , des 
Hommes dignes d'ctre la reflburce ôc l'or- 
nement de la Patrie ! 

Or , M. T. C. F. l'Auteur d Emile pro- 
pofe un plan d'éducation , qui , loin de 
s'accorder avec le Chnliianifme, n'eft pas 
même propre à former des Citoyens, ni des 
Hommes. Sous le vain prétexte de rendre 
l'homme à lui-même, & de faire de fort 
élevé l'élevé de la nature, il met en prinr 
cipe une affertion démentie, non feulement 
par la religion, mais encore par l'expérience 
de tous les peuples ôc de tous les tems, 
Fofons ^ dit-il, pour maxime incontejlahle^ 
é}ue les premiers momens de la nature 
Jont toujours droits: il ny a point de per- 
yerjité originelle dans le cœur humain. A 
ce langage on ne reconnoît point la doc-, 
trine des faintes écritures Se de l'Eglife , 
louchant la révolution qui s'eft faite danj 
notre nature. On perd de vue le rayoft 
de lumière qui nous fait connoître le mys- 
tère de notre propre cœur. Oui, M. T. C. F., 
dl fe trouve en nous un mélange frappant dt 
grandeur & de bafléde , d'ardeur pour la 
vérité , & de goût pour l'erreur , d'inclina- 
tion pour la vertu , d>c de penchant pour 
Je vice : étonnant contraflc qui , en dé- 
concertant la Philofophie Païenne , la laifTc 
errer dans de vaines fpéculations ! contrafte 
dont la révélation nous 4écouvre la foux- 



XX MANDEMENT. 

ce dans la chute dépiorable de notre pre- 
mier Père I L'homme fe lent entraîné par 
une pente fanefle , & comment fe roidi- 
roit-il contre elle , lî Ton enfance n'étoic 
dirigée par des Maîtres pleins de vertus , de 
fagerte , de vigilance : & fi , durant tout le 
cours de fa vie, il ne fe faifoit lui-même , 
fous la protecStion , Se avec les grâces de 
fon Dieu , des efforts puitlants 6c conti- 
nuels? Hélas, M. T. G. F. malgré les prin- 
cipes de l'éducation la plus faine & la plus 
vertueufe , malgré les promeilss les plus 
magnifiques de la Religion , & les mena- 
ces les plus terribles , les écarts de la jeu- 
nelTe ne font encore que trop fréquents , 
trop multipliés : dans quelles erreurs , dans 
quels excès , abandonnée à elle-mcme , ne 
fe précipiteroit-elle donc pas? C'eft: un tor- 
rent qui fe déborde malgré les digues puif- 
fantes qu'on lui avoit oppofées : que fé- 
roit-ce donc Ci nul obilacle ne kifpcndoit Tes 
flots, & ne romooit les efforts? 

L'Auteur d'É m .' l e , qui ne reconnoît 
aucune Religion , indique néanmoins , fans 
ypenrer,la voie qui conduit infaillible- 
•raent à la vraie Religion. Nous, dit-il , qui 
ne voulons rien donner a V autorité'', nous qui 
ne voulons rien enfeigner a notre Emile 
qiiil ne pût comprendre de lui-même par 
tout pays , dans quelle Religion V élèverons' 
nous? à quelle fecte agrégerons- nous l'Elevé 
de la nature î Nous ne l'agrégerons , ni à. 



MANDEMENT; xxj 

lelle-ci , ni à celle- là ; nous h mettrons en état 
de choijtr celle ou le meilleur ufage de la rai- 
Jon doit le conduire. Plut à Dieu , M. T. G. F. 
que cet objet eût été bien rempli ! Si l'Au- 
teur eût réellement mis fon Elevé en état 
de choijir, entre toutes les Religions ^ celle 
oii le meilleur u/age de la raifon doit con- 
duire , il l'eût immanquablement préparé 
aux leçons du Chriftianifme. Car , M. T. C. 
F. la lumière naturelle conduit à la lumière 
cvangélique ; Ôc le culte chrétien efl: clTen- 
tiellement un culte raifonnable (d). En ef- 
fet , Ji le meilleur ufage de notre raifon ne de- 
voit pas nous conduire a la révélation chré- 
tienne, notre foi feroit vaine, nos efpéran- 
ces feroient chimériques. Mais comment 
ce meilleur ufage de la raifon nous con- 
duit-il au bien ineflimable de la Foi, &: de- 
là au terme précieux du falutî C'efl: à la 
raifon elle-même que nous en appelions. 
Des qu'on reconnoît un Dieu, il ne s'agit 
plus que de fçavoir s'il a daigné parler aux 
hommes autrement que par les impreflîons 
de la nature. Il faut donc examiner fi les 
faits qui confiaient la révélation ne font 
pas fupéricurs à tous les eftorts de la chi- 
cane la plus artificieufe. Cent fois l'incré- 
dulité a tâché de les détruire ces faits , ou 
au moins d'en affoiblir les preuves j &c cent 

{à) Rationabiie obfcquium vellrum. Kom. c. 

II. V. I-. 



xxij ^ MANDEMENT, 

fois fa critiquera été convaincue d'impuif- 
fance. Dieu , par la révélation , s'eft rendu 
témoignage à lui-même ; & ce témoignage 
eft évidemment très digne de foi {e). Que 
refte-il donc à l'homme qui tait le meilleur 
u/age de fa raifon , linon d'acquiefcer à ce 
témoignage ? C'eft votre grâce , b mon 
Dieu , qui confomme cette œuvre de lu" 
miere -, c'eft elle qui détermine la volonté, 
qui forme l'ame chrétienne -, mais le déve- 
loppement des preuves , Se la force des 
motifs, ont préalablement occupé , épuré 
k raifon : Se c'eft dans ce travail , aufîî no- 
ble qu'indifpenfable , que confifte ce meil- 
leur ufage de la raifon , dont l'Auteur d'É- 
MILE entreprend de parler fans en avoir une 
notion fixe Se véritable. 
%- Pour trouver la jeunefte plus docile aux 
leçons qu'il lui prépare , cet Auteur veut 
qu'elle foit dénuée de tout principe de Rer 
ligion : Se voilà pourquoi , félon lui , coU" 
naître le bien & le mal , fentir la raifon 
des devoirs de F homme , îiejl pas l'affaire 
d'un enfant.../' aimerais autant , ajoute-t-il, 
exiger quun enfant eût cinq pieds de haut y 
que du jugement à dix ans. 

Sans doute , M. T. C. F. que le juge- 
ment humain a fes progrès , 5c ne fe forme 
que par degrés. Mais s'enfuit-il donc qu'à 

(0 Tefiimonia tua crcdibilia faâa funt nimis. 
Vfal. 92. V. 5. 



MANDEMENT. xxîïf 

l'âge de dix ans un entant ne connoîfTe poiot 
la différence du bien & du mal , qu'il con- 
fonde la r^g-efle avec la folie , la bonté 
avec la barbarie , la vertu avec le vice? 
Puoi? à cet âge il ne fentira pas qu'obéir 
a ton Père elT: un bien , que lui dcfobéir 
efi: un mal? Le prétendre, M. T. C. F. 
c'eft calomnier la nature humaine , en lui 
attribuant une ftupidité qu'elle n'a point. 

„ Tout enfant qui croit en DÏQw,diten^. 
,, core cet Auteur ^ eft idolâtre , ou Antro- 
pomorphite „. Mais s'il eil Idolâtre, il 
croit donc pludcuts Dieux : il attribue donc 
la nature divine à des Simulacres infeniî- 
bles ? S'il n'ell qu'Antropomorphite, enre- 
connoilTant le vrai Dieu , il lui donne un corps. 
Or on ne peut fuppofer ni l'un ni l'autre 
dans un enhmt qui a reçu une éducation 
chrétienne. Que ii l'éducation a été vicieufe 
à cet égard , il eft fouverainement injufte 
d'imputer à la Religion ce qui n'eft que la 
faute de ceux qui l'enfeignent mal. Au fur- 
plus , l'âge de dix ans n'eft point l'âge d'un 
Philofophe : un enfant , quoique bVen inf- 
.truit , peut s'expliquer mal ; mais en lui 
inculquant que la Divinité n'eft rien de ce 
qui tombe , o.u de ce qui peut tomber fous les 
fens , que c'eft une intelligence infinie, qui, 
douée d'une puiftânce fuprême , exécute 
tout ce qui lui plait; on lui donne de Dieu 
ime notion alfortie à la portée de fon ju- 
gement. Il n'eft pas douteux qu'un Athée^ 



sxiv MANDEMENT. 

par fes fophifmcs , viendra facilement a 
bout de troubler les idées de ce jeune 
Croyant: mais toute l'adreffe du Sophilte 
ne fera certainement pas que cet entant , 
lorfqu'il croit en Dieu , ioit Idolâtre ou 
Antropomorphite ;.c'eft à dire, qu'il ne croie 
que l'exiftence d'une chimère. ^ ^ ^i 
L'Auteur va pks loin, M. T. C. F. U 
n accorde pas même à un jeune homme de 
quinze ans la capacité de croire en Dieu. 
L'homme ne fçaura donc pas même a cet agc 
s'il y a un Dieu, ou s'il n'y en a point : tou- 
te la nature aura beau annoncer la gloire de 
(on Créateur, il n'entendra rien à Ton langa- 
ge ! îl exiftera fans fçavoir à quoi il doit 
fon exiftence ! Et ce fera la (aine railon 
elle-même qui le plongera dans ces ténè- 
bres ! C'eft ainfi, M. T. CF. que Paveu- 
gle impiété voudroit pouvoir obfcurcir de 
fes noires vapeurs le flambeau que la Re- 
ligion préfente à tous les âges de la vie hu- 
niaine. Saint Auguftin railonnoit bien fur 
d'autres principes , quand il difoit , en par- 
lant des premières années de fa jeuneffe: 
„ Je tombai dès ce temps-là , Seigneur , 
entre* les mains de quelques-uns de ceux 
", qui ont foin de vous invoquer-, & je com- 
pris , par ce qu'ils me difoient de vous, 
", &: félon les idées que j'étois capable de 
^^ m'en former à cet âge- là , que vous étiez 
^^ quelque chofe de grand , & qu'encore 
que vous fulliez invifible , & hors de la 

portée 



MANDEMENT. xxr 

;; portée de nos fens , vous pouviez nous 
„ exiiicer & nous fecourii-. Ai.ffi commen- 
„ çai-je dès mon enfance à vous prier , 6c 
„ vous regarder comme mon recours ôc 
5, mon appui ; ôc à mefure que ma langue 
5, le dcnouoit , j'employois Tes premiers 
„ monvemens à vous invoquer. " ( X/5 
I. Confejf. Chap. IX.) 

Continuons, M. T. C. F. de relever les 
paradoxes étranges de J'Auteur dÉMILE. 
Après avoir réduit Jes jeunes gens à une 
Ignorance fi profonde par rapport sux attri- 
buts & aux droits de la Divinité , leur ac- 
cordera-t-il du moins l'avantage de fe co"n 
noitre eux-mêmes ? Sçauront-ils fi leur amê 
€lt une (ubitance abrolument diflinguée de 
Ja matière ? ou fe regarderont-ils comme 
des êtres purement matériels oc fournis aux 

?'iMTTr"î. ^" Méchanifme , L'Auteur 
dhMILE doute qu'à dix-huit ans il foie 
encore temps que fon eleve apprenne s'il a 
vme ame : il penfe que sU Vapprej.d plutôt, 
il court rifqiu de ne U fç avoir jamais • ne 
veut-i pas du moms que la jeuncfiè (oit fuf- 
ceptible de la connoillance dtks devoirs> 
non. A 1 en croire, // 71 v a m-^ rl^. i- ' 
^UT • ■/-■ . -y "■ V^^ «<^>f objets 

phifiques qui puijjent intérejjer les erfans 
Jur-tout ceux dont on ri a pas t'veïlle lava- 
nue & cju onn a pas corrompus d'avance 
parle poifon de l opinion. Il veut en con- 
Icquence, que tous ks foins' de la pre 

B 



XXV j M AN DE M EN T.^ , 

miere éducation foieni apphqviés a ce qu il 
y a dans l'homme de matériel & de tei- 
teÇivc-.Exercei, dn-'û,fon corps , fcs orga- 
nes , fis fensjes forces; mais teneifon amt 
cïfive , autant quU fe pourra. C'elt que 
cette oifiveté lui a paru necellaire pour 
difpofer Tame aux erreurs qu'il (e propo- 
foit de lui inculquer. Mais ne vouloir en- 
feigner la fagelTc à Phomme que dans le 
tcmos où il fera dominé par la fougue des 
paffions naiflantes , n'eft ce pas la lui pre- 
fenter danî le deaein qu'il la rejette ? 

Qu'une femblable éducation , M. i,^.V. 
eft oppofée à celle que prefcrivent, de con- 
cert , la vrave Religion &c la faine railon . 
Toutes deux veulent qu'un Maître lage & 
vigilant épie en quelque forte dans lon-Lle- 
ve les premières lueurs de 1 intelligence , 
pour roccup.' r dss attraits de la vente-, les 
pemicrs mouvemcns du cœur , pour Je ti- 
xer par les charmes de' la vertu, combien 
en effet n'elVil pas plus avantageux de pré- 
venir les obftacles, que d'avoir a les lur- 
monter ? Combien n'elVil pas a craindre que 
fi les impreffions du vice précèdent les leçons 
tie la vertu , l'homme parvenu a un certain 
W, ne manque de courage ou de volonté 
pour rélifter au vice ? Une heurcufe expé- 
rience ne prouve-t-elle pas tous les jours , 
qu'après les dérèglements dune )eunelle 
imprudente èc emportée , on revient cnha 

Bij 



MANDEMENT, xxvîi 
aux bons principes qu'on a reçus dans l'en- 
rance ? 

Au refte , M. T. C. F. ne foyons point 
iurpns que l'Auteur d'EMILE remette à 
un temps fi reculé la connoiflance de l'exif- 
tence de Dieu: il ne ne la croit pas nécelTai- 
re au falut. // ejl clair, dJt-il par l'organe 
d un perfonnage chimérique , il ejl clair nm 
tel hoftime parvenu jiifqu à U vuilleffe , fans 
oroire en Dieu , ne fera pas pour cela privé 
de ja préfence dans t autre ,fi f on aveugle- 
ment n'a point été volontaire , & je dis au il 
lie l ejt pas toujours. Remarquez , M, T. 
C. F. qu'i^ne s'agit point ici d'un homme 
qui feroit dépourvu de l'ufage de fa rai- 
Ipn, mais uniquement de celui dont Ja rai- 
Ion ne ferou point aidée de l'inftrudion • 
^t , une telle prétention cft fouveraine- 
nient ab(urde, fur-tout dans le fyftême d'un 
Ecrivain qui foutient que laraifoneft abfolu- 
ment faine. Saint Paul afll.re qu'entre les 
1 htlofophes Païens , plulîeurs font parve- 
nus , par les feules forces de la raifon, àla 
connoiaance du vrai Dieu. Ce qui peut être 
connu de Dieu , dit cet Apôtre , leur a été 
manifejlé. Dieu le leur ayant fait connaître % 
la confidération des cho/es qui ont été faites 
dès la création du monde , leur ayant renduvi- 
fiblece qui ejl invifible en Dieu, fa puiffan- 
ce même éternelle , & fa divinité , enforte. 
qii ils font fans excuje , puif qu'ayant connu 



xxviîj MANDEMENT. 
D'un , ils ne l'ont point glorifié comme Dieu y 
& ne lui ont point rendu grâces ; mais ils Je 
font perdus dans la vanité de leur raifijime- 
ment , & leur efprit infenfé a été obfcurci : 
en Ce dïfant fages , ils font devenus fus (/). 
Or , fi tel a été le crime de ces hornmes, 
lefqaels , bien qu'alHijettis par les préjugés 
de leur éducation au culte des Idoles , n ont 
pas lailTé d'atteindre à la connoiilance de 
Dieu-, comment ceux qui n'ont point de 
pareils obllacles à vaincre, Teroient-ils inno- 
cens ôc juftes , au point de mériter de jouir 
de la préfence de Dieu dans l'autre vie? 
Comment feroient ils excuf.ibles *( avec une 
raifon faine, telle que l'Auteur la ruppofe?) 
d'avoir joui durant cette vie du grand Ipec- 
tacle de la nature , ôc d'avoir cependant mé- 
connu celui qui l'a créée , qui la conler- 
ve ôc la gouverne. 

Le même Ecrivain, M. T. C. F. embraUe 
ouvertement le Sccpticifme par rapport à 
la création ôc à l'unité de Dieu. Je Jcais , 

(/) Q^^od notum eftDei , manifeftum eft in il- 
lis : Deus enim illis manircrtavit.Invifibiliaenim 
ipfius , à crcaturâ mundl per ca qubC fada iunt , 
intelkaaconfl.jiciuntur : lempitcrna quoque cjus 
vitus&divinitas , ita ut fuit in«:xcuflibi!es; quui 
cumcognoviflcnt Deum , non ficut Deum glori- 
fîcaverùnt,aut gratias egerunt: led evanuerunt 
in cogi tationibus iuis, & obfcuratum eft mhpicns 
cor cofum; dicentcs enimfe cffc fapicutcs, lUilti 
faaifuat.Ko/n.c. i. ^. 19, 22. 



MANDEMENT. xxix 
fait-il dire encore au perfonage ruppofé 
qui lui fert d'organe : je Jçais que le monde 
tPi gouverné par une volonté puijjante & Ja- 
ge •, je le vois , ou plutôt je lejens , & cela 
m'importe à fcavoir: mais ce même monde 
ejî-il éternel ôu créé ? Y a t-il un principe 
unioue des chofes ? Y en a-t il deux ou plu- 
Jîeurs y ^quelle ejî leur naturel Je n'enfç'ais 
rien , & que m'importe ?... Je renonce à des 
quejlions oifeufes qui peuvent inquiéter mon 
amour propre ; mais qui font inutdes à ma 
conduite^ & fupérieures à ma rai [on. Que 
veut donc dire cet Auteur téméraire ? Il 
croit que le monde eft gouverné par une 
volonté puilTante & fage : il avoue que cela 
lui importe à fçavoir \ Se cependant , // ne 
Je ait , dit' il , s'il ny a qiiun fcul principe 
des chofes ^ ou s'il y en a plulîeurs : & il 
prétend qu'il lui importe peu de le fçavoir. 
S'il y a une volonté puiiîante & fage qui 
gouverne le monde , eft-il concevable qu'elle 
ne foit pas Tunique principe des chofes ? 
Et peut-il être plus important de fçavoir 
l'un que l'autre? Quel langage contradictoi- 
re .' Il ne fçait quelle ejl la nature de 
Dieu , & bientôt après il reconnoît que cet 
Etre fuprême eft doué d'intelligence, de 
puitfance , de volonté & de bonté \ n'eft- 
ce donc pas- là avoir une idée de la nature 
divine î L'unité de Dieu lui paroît une 
queftion oifeufe <^ fupérieure à fa raifonj^ 

B iij 



xxx MANDE M E N T. 
comme lî la multiplicité des Dieux n'étoit 
pas la plus grande de toutes les abfurdités. 
La pluralité des Dieux ^ dit énergiquement 
TertuUien , ejl une nullité de Dieu *. Ad- 
mettre un Dieu , c'cft admettre un Etre fu^ 
prême indépendant , auquel tous les au- 
tres ttres foient fubordonnés. Il implique 
donc qu'iil y ait plulîeurs Dieux. 

I! n'efl pas étonnant , M. T. C. F. qu'un 
homme qui donne dans de pareils écarts 
touchant la Divinité , s'élève contre la Re- 
ligion qu'elle nous a révélée. A l'entendre , 
routes les révélations en général ne font que 
dégrader Dieu y en lui donnant des paJ]ionA 
humaines» Loin d'éclaircir les nations du 
grand Etre , pour fuit- il , je vois que les 
dogmes particuliers les embrouillent ; qu* 
loin de les ennoblir , ils les avilijjent ; 
qu'aux myjîeres inconcevables qui les envi' 
ronnenty ils ajoutent des contradiclions abfur- 
des. G'eft bien plutôt à cet Auteur, M. T. 
C. F. qu'on peut reprocher l'inconfcquencc 
& l'abfurdité. G'eil: bien lui qui dégrade 
Dieu , qui embrouille , & qui avilit les no- 
tions du grand Etre , puifqu'il attaque di- 
rectement Ton elTence , en révoquant en dou- 
te Ton unité. 

11 a fenti que la vérité de la Révélation 

* Deus cùm fummum magnum fît redle Veri- 
tas nolira pronuntiavit: Dcus fi non unus ell , 
non eft, Tenull, ahirf. Murçionan, !. i. 



MANDEMENT. xxxj 

clivcnenne ctoit prouvce par ^es bus;, 
mais les mirages formant une des princi- 
pales preuves de cette révélation , & ces 
miracles nous ayant été tranlmis par la voie 
àts témoignages, il s'écrie : Quoi ! toujours 
des témoignages humains! toujours des hom- 
mes qui me rapportent ce que d'autres hom- 
mes ont rapporte ? Que d'hommes entre JJieu 
& moi.' Pour que cette plamte hulenee, 
M. T. C. F. il taudroit pouvoir conclure 
que la' Révélation eft fauffe dès qu'elle n'a 
point été faite à chaque homme en parti- 
culier -, il faudroit pouvoir dire : Dieu ne 
peut exiger de moi que je croie ce qu on 
m'alTure qu'il a dit, dès que ce n'elt pas di- 
redemcnt à moi qu'il a adreflé ^(a parole. 
Mais n'eft-il donc pas une infimte de taits , 
même antérieurs à celui de la Révélation 
chrétienne , dont il fcroit abfurde lie dou- 
ter ? Par quelle autre voie que par celle 
des témoignages humains , l'Auteur lui- 
même a-t-il donc coiinu cette Sparte , cette 
• Athènes, cette Rome , dont il vante ii lou- 
vent & avec tant d'aiîurance les loix , les 
mœurs & les héros? Que d'hommes entre 
lui & les événements qui concernent les 
origines &: la fortune de ces anciennes Repu- 
bliques ! que d'hommes entre lui Se les 
Hiftoriens , qui ont confervé la mémoire de 
ces événements! Son Scepticifnie n'eft donc 
ici fondé que fur l'intérêt de ion incredu,-- 
lité. 



xxxîj ^ MANDEMENT. 

Quun homme, ajoute- t-il plus loin, vien- 
ne nous tenir ce langage : Mortels, je vous 
annonce^ les volontés du très-Haut : recon- 
noljjei ^ "^^ 'VOIX celui qui m'envole. J'or^ 
donne au Soleil de changer fa courfe , aux 
Etudes de former un autre arrange- 
f^ient , aux Montagnes de s applanlr , aux 
Flots de s élever y à la terre de prendre un 
autre afpeâ\ à ces merveilles qui ne recon^ 
noUra pas à Vlnjlant le Maître de la na-^ 
ture ? Qui ne cioiroir, M. T. C. F. que 
celui qui s'exprime de la forte , ne demande 
qu'à voir des n)iracles pour être Chrétien? 
Ecoutez toutefois ce qu'il ajoute : Refce 
enfin , dic-il , 'C examen le plus Important 

dans la Doctrine annoncée Aprts avoir 

frouvé la Doctrine par le miracle, il faut 

prouver le miracle par la Doctrine 

Or , que faire en pareil cas ? Une feule cho- 
fe : revenir au raifonnement , d» laljfer là 
les miracles. Mieux eût II valu n'y pas re^ 
courir: ced à-dire, qu'on me montre des mi- 
racles, ôc je croirai: qu'on me montre des 
miracles, & je refuferai encore de croire. 
Quelle inconfcquence , quelle abfurdité l 
Mais apprenez donc une bonne fois, M. 
T. C. F. que dans la qucftion des mira- 
cles on ne fe permet point le fopliifme re- 
proché par rAineur du livre de I'Edu- 
CATION. Quand une Dodrine efi: reconnue 
vraie, divine, fondée fur une révéiaiioa cejr- 



MANDEMENT. xxxiij 
taine , on s'en fert pour juger des mira- 
cles, c'eft- à-dire, pour rejetier les préten- 
dus prodiges que que des impofteurs vou- 
droient oppofer à cette doctrine. Quand 
il s'agit d'une Dodrine nouvelle qu'on an- 
nonce comme émanée du fein de Dieu , les 
miracles font produits en preuves -, c'eft- à- 
dire , que celui qui prend la qualité d'En- 
voyé du Très-Haut , confirme fa miflîon , 
fa prédication par des miracles qui font le 
témoignage même de la Divinité. Ainfi la 
Dotcrinc &c les miracles font des argumetis 
refpedifs dont on fait ufige, félon les di- 
vers points de vue où l'on fe place dans 
l'étude 6c dans l'enfeignement de la Reli- 
gion. Il ne fe trouve -là, ni. abus du rai- 
fonnement , ni fophifme ridicule , ni cercle 
vicieux. C'efl: ce qu'on a démontré cent 
fois i & il elt probable que l'Auteur d'E- 
mile n'ignore point ces dcmonfiraiions : 
mais dans le plan qu'il s'eft fait d'envelop- 
per, de nuages toute Religion révélée, 
.toute opération furnaturelle , il nous im- 
pute malignement des procédés qui des- 
'honorent la raifon^ il nous rcpréfente com- 
'me, dv^s Er«houlîail:ss , qu'un faux zeîe aveu- 
gle au" point de trouver deux principes , 
Vun ,'par l'autre , fans diverHté d'c^bjets ni 
de méthode. Où eft donc , M. T. C. F. 
la bonne foi philofophique dont fe pare 
çii Ecrivain ? 

Bv 



xxxîv M A N D E M E N T. 

On croiroit qu'après les plus grands ef- 
forts pour décréjiter les témoignages hu- 
mains qui attedent la Révélation chrétien- 
ne , le même Auteur y défère cependant 
de la manière la plus pofitive , la plus fo- 
Jemnelle. 11 faut , pour vous en convaincre, 
M. T. G. F. & en même- temps pour vous 
édifier , mettre fous vos yeux cet endroit 
de Ton Ouvrage .• J'avoue que la majejîé de 
VEcriture m'étonne : la faintété de ï Evan- 
gile parle à mon cœur. P^oye:^ les livres des 
Fhilofophes , avec toute leur pompe , qu'ils 
Jont petits près celui-là ! Se peut- il qu'un, 
livre à la fois Ji fuhlime Ô' Ji Jimple , Joie 
L'ouvrage des hommes 1 Se peut- il que celui 
dont il fait l'-hijloire , ne foit qu'un homme , 
lui-même î Ejl-ce-là le ton dun enthoujlajle 
ou d'un ambitieux Sectaire.''. Quelle dou- 
ceur! quelle pureté dans fes mœurs! Quelle 
grâce touchante dans fes injîruclions ! Quelle 
élévation dans fes maximes ! Quelle projon- 
de fageffe dans fes di [cours ! Quelle préfence 
d'efprit ^ quelle finejfe & quelle ju/leffe dans 
fes réponfes ! Quel empire fur Jes pajfions}. 
Oii ejî l'homme , oii cfl le f âge quifçait agir y 
foufirir ô" mourir fans Joiblefje , & fans 
ojîentation ? . . . . Oui , Jî la vie Ô* la mort 
de Socrate font d\in Sage , la vie d* la mort 
de Je fus font d'un Dieu. Dirons -nous que 
rhifloire de l' Evangilç eft inventée à pldi- 
Jîr ? Ce n'ejl pas ainjl qu'on inverv^ 



MANDEMENT. xxxv 
t€ , & les faits de Socrate , dont perfojine ne 
doute ^ font moins attejlés que ceux de JefuS' 

Chrifl // ferou plus inconcevable que 

plufïeurs hommes d'accord eujjent fabriqué 
ce Livre j quil ne t efl qu'un feul en ait 
fourni le Jujet. Jamais les Auteurs Juifs 
neuffent trouvé ce ton ni cette morale , d» 
H Evangile a des caractères de venté Jî 
grands , fi frappans , Ji parfaitement inimi^ 
viitables , que t Inventeur en f croit plus éton- 
nant que le Héros. Il feroit difficile , M. T. 
C. F. de rendre un plus bel hommage à 
l'authenticité de l'Evangile. Cependant l'Au- 
teur ne la reconnoît qu'en confequence Ats 
témoignages humains. Ce font toujours 
des hommes qui lui rapportent ce que d au- 
tres hommes ont rapporté. Que d'honmies 
entre Dieu & lui! Le voilà donc bien évi- 
demment en contradiârion avec lui-mcme.* 
le voilà confondu par les propres aveux. 
Par quel étrange aveuglement a t-il donc 
pu ajouter : Avec tout cela ce même Evan~ 
gile efl plein de chofes incroyables , de chofes 
qui répugnent à la raifon , O' qu'il eft im"^ 
pofflhle à tout homme fenfc de concevoir ni 
d'admettre. Que faire au milieu de toutes 
ces contradictions ; être toujours modefie & 

circonfpecl refpcéhr en fdence ce quon 

ne fçauroit ni rejetter ni comprendre , d» 
s humilier devant le grand Etre qui feul 
fcait la vérité, ^oilà le Scepiicifme inyo-t 

B V 



îcxxvj MANDEMENT. 
lontaire où je fuis refte. Mais le Sceptr- 
cifme, M. T. C. F. peut-il donc être in- 
volontaire , lorfqu'on rcfiife de fe fou- 
mettre à la Doctrine d'un Livre qui ne 
fçauroit être inventé par les hommes î Lorf- 
que ce Livre porte des Garaderes de vé- 
rité fi grands , li t'rappans , h partaitement 
inimitables , que l'Inventeur en feroit plus 
étonnant que le Héros î C'efl bien ici qu'on 
peut dire que t iniquité a menti contre elle- 
TJiêrne (g). 

Il femble , M. T. C, F. que cet Auteur 
iVa rejette la Révélation que pour s'en te- 
nir à Ja Religion naturelle : Ce que Dieu 
y eut quun homme faffe , dit-il , il ne le lui 
fait pas dire par un autre homme , il le lui 
dit à Lui-même , il l'écrit au jond de fon 
cxur . Quoi donc ! Dieu n'a-t-il pas écrit 
au fond de nos cœurs l'obligation de fe 
foumettre à lui , des que nous fommes fûrs 
que c'ell: lui qui a parlé ? Or quelle certi- 
tude n'avons-nous pas de fa divine parole! 
Les taits de Socrate , dont psrfonne ne 
doute , font de l'aveu même de l'Auteur 
d'EMiLE , moins atteftés que ceux de 
Jefus-Chrirt. La Religion naturelle con- 
duit donc elle-même à la Religion révélée. 
Mais eft il bien certain qu'il admette mcmc 
la Religion naturelle , ou que du moins il 

) Mentita ell iuiquitas fibi. ?fd, 26. v, ix-. 



M AN DE M E N T. xxxvi/ 
en reconnoifle la nécefïîté?Non, M. T. CF. 
Si je me trompe , dit-il, c'ert de bonne foi, 
Cela me fujj:t , pour que mon erreur même 
ne me foit pas imputée à crime. Quand vous 
vous trompcriei de même il y auroit peu 
de mal à cela ; c'ellà-dire, que félon lui 
il iutfit de fe perfuader qu'on eft en pof- 
feffion de la vérité s que cette perfuafion , 
tut-elle accompagnée des plus monftrueufes 
erreurs , ne peut jamais être un fujet de re- 
proche ^ qu'on doit toujours regarder com- 
me un homme fage & religieux celui qui, 
adoptant les erreurs mêmes de l'Athéifme , 
dira qu'il eft de bonne foi. Or, n'eft-ce 
pas-là ouvrir la porte à toutes les fuperfti- 
tions, à tous les hftêmes tinatiques,à tous 
les délires de refprit humain î N'eft-ce pas 
periT»ttre qu'il y ait dans le monde autant 
de Pveligions , de cultes divins, qu'on y 
compte d'Habicans ? Ah ! M. T. C. F. ne 
prenez point le change fur ce point. La 
bonne foi n'eft eftimab'e, que quand elle 
eft éclairée & docile. Il nous eft ordonné 
d'étudier notre Religion , & de croire avec 
fïmpliciré. Nous avons pour garant à&s pro- 
mcftes l'autorité de l'Eglife : apprenons à 
la bien connoître , & jeitons nous enfuite 
dans fon fein. Alors nous pourrons comp- 
ter fur nntre bonne foi , vivre dans la paix, 
& attendre , fans trouble j le moment de la 
lumière étenielie. 



xxxviij MANDEMENT. 

Quelle infigne mauvaife toi n'éclate pas 
encore dans la manière dont rincrcdule , 
que nous réfutons, fait raifonner le Chré- 
tien & le Catholique ! Quels difcours pleins 
d'inepties ne prête-t-il pas à l'un & à l'au- 
tre , pour les rendre méprifables ! Il ima- 
gine un Dialogue entre un Chrétien qu'il 
traite à'Infpiré ^ & l'incrédullc qu'il quali- 
fie de Raifonneur i & voici comme il fait 
parler le premier : La raifon vous apprend 
que le tout ejl plus grand que fa partie -, mais 
moi je vous apprends , de la part de Dieu , 
que cejl la partie qui ejl plus grande que 
le tout ; à quoi l'Incrédule répond j Et qui 
êtes - vous pour m'ofer dire que Dieu fe con- 
tredit , & à qui croirai je par pre'jcrence , 
de lui qui rri apprend par la raijhn des vé- 
rités éternelles j ou de vous qui manitBnu:{_ 
de fa part une abfurdite'i 

Mais de quel front , M. T. C. F. ofe- 
t-on prêter au Chrétien un pareil langage ? 
Le Dieu de la Raifon , difons-nous , ell 
auflî le Dieu de la Révélation. La Raifon 
& la Révélation font les deux orgines par 
lefquels il lui a plu de fe faire entendre aux 
hommes , foit pour les inftruire de la vé- 
rité , foit pour leur intimer (es ordres. Si 
l'un de ces deux organes étoit oppofé à 
l'autre, il efl: confiant que Dieu feroit en 
contradidion avec lui même. Mais Dieu 
ic contredii-il , parce qu'il commande- de 



M AND E M E N T. xxxk 
croire des vérités incompréhenfîbles } Vous 
dites, ô impies, que les Dogmes, que nous 
regardons comme revclés , combattent les 
vérités éternelles : mais il ne fuffit pas de Je 
dire. S'il vous étoit poffible de le prouver , 
il y a long-tems que vous l'auriez fait, Ôc 
que vous auriez pouffé des cris de vidoire. 
La mauvaife foi de l'Auteur d'ÉM i le , 
n'eft pas moins révoltante dans le langage 
qu'il fait tenir à un Catholique prétendu. 
Nos Catholiques , lui fait-il dite , font grani 
bruit de l'autorité de ïEgUfe ; mais que gag- 
nent-ils a cela ? s il leur faut un aujjl grand 
appareil de preuves pour établir cette autori- 
té ^ quaux autres feclcs , pour établir direc^ 
tement leur doctrine. VEglife décide que CE- . 
glifc a droit de décider ; ne voila-til pas une 
autorité bien prouvée f Qui ne croiroit, M. 
T. C. F. à entendre cet impofteur , que 
l'autorité de l'Eglife n'eft prouvée que par 
fes propres Décifions , & qu'elle procède 
ainiî .• Je décide que je fuis infaillible , donc 
je le fuis. Imputation calomnicufe , M. T. 
C. F. La Conftitution du Chnftianirme , 
l'eiprit de TEvangile^ , les erreurs mêmes 
& la foibicffe de l'eTprit humain , tendent 
s. démontrer que rEgiife , établie par Jefus- 
Chrill , eil: une Egiife infaillible. Nous af- 
lurons q^ie , comme ce Divin Légiflateur a 
toujours cnfcigné la vérité, fon Egiife l'cn- 
feignc auffi toujours. Nous prouvons donc 



xl MANDEMENT, 
l'autorité de l'Eglife , non par l'autorité de 
TEglife , mais par celle de Jelus - Chrift : 
procédé non moins exact , que celui qu on 
nous reproche eft ridicule & infenfé. 

Ce n'eft pas d'aujourd'hui , M. T. CF. 
que refprit d'irréligion eft un efprit d'in- 
dépendance ôc de révolte. Ec comment , en 
effet , ces hommes audacieux , qui rctufent 
de fe foumettre à l'autorité de Dieu mê- 
me , refpeâ:eroient-ils celles des Rois , qui 
font les images de Dieu, ou celles des Ma- 
giftrats q.ti font les images des Pvois ? Son- 
ge, dit l'Auteur d^ExiiLE à fon Elève , (/«'^Z- 
le ( TcTpéce humaine , ) eft compofc'e ejjentiel- 
lement de la colleclion des Peuples ; que 
quand tous les Rois en feraient êtes , il ny 
paroîtroit guéres , & que les cho/es nen iraient 
pas plus mal,,. Toujours, dit-il plus loin , 
la multitude fera faaifiée au petit nombre , 
d* l'intérêt public , à r intérêt particulier , 
toujours ces noms fpècieux de Jujîice & de 
fubordination ferviront d'injlrumensàla vio- 
lence , & d'armes à l'iniquité. lypli il fuit , 
continue -t'il , que les Ordres difingués, qui 
fe prétendent utiles aux autres. ,. ne font , en 
effet , utiles qu à eux— mêmes aux dépens des 
autres., Par oii juger de la co'nfidcration qui 
leur efl' due , félon lajufiicc &C la ralfofh'i 
Ainfi donc , M. T. C. F.J'impiecé pfe cri- 
tiquer les intentions de celui par qui regneiit 
les Rois [h]: ainfi elle fe plaît à empoifon- 
^' LM P<^i^ tt^^ R-'2<^^ r(;gaiiit. Proy, c. 8. v. 15 



M A N D E M E N T. xI; 
nef les fources de la félicite publique , en 
fouillant des maximes qui ne tendent qu'à 
produire l'anarchie , & tous les malheurs 
qui en font la fuite. Mais que vous dit la 
Religion î Craignei Dieu , Refpecîei le Roi u 
[i] que tout homme fait fournis aux Puiff an- 
ces Supérieures ; car il n'y a point de Puif- 
Jance qui ne vienne de Dieu \ & c^ejl lui qui 
a établi toutes celles qui font dans le mon- 
de. Quiconque rejîjîe donc aux Puiffances ^ 
T^'éffle à V ordre de Dieu \ & ceux qui y ré- 
Jifent , attirent la condamnation fur eux- 
mêmes. [/( ] 

Oui , M. T. C. F. dans tout ce qui eft 
de l'ordre civil , vous devez obéir au Prin-. 
ce, & à ceux qui exercent fon autorité, com- 
me à Dieu même. Les feuîs intérêts de l'E- 
tre faprcme peuvent mettre des bornes à no- 
tre foumiiiîon i &■ h on vouloit vous punir 
de votre fidélité à fes ordtes , vous devriez 
encore fouffrir avec patience & fans murmu* 
re. Les Néron , les Domitien eux-mêmes, 
qui aimèrent mieux être les fléaux de la ter- 

[ ï ] Deum tiraete ^ Regem honorificate. i. 

Perr. c. 2. v. 2. 

[ k ] Omnis anima potefîatibus fublimiori- 
bus fubdita fit : non cfi: cn'm poteiias nifi à 
Dec : quse autcm funt , à Deo ordinatne funt. 
Itaque , qui rcfiflit potirfiati , Dci ordinationi 
refiftit. Qui autem rtli/iunt , ipfi libi daiiina- 
tionem acqulrunt. Kom, c. 13. v. j. z. 



xlij MANDEMENT. ^ 
re, que les Pères de leurs Peuples , n'etoient 
compcables qu'à Dien de l'abus de leur puiC- 
fance Les Chrétiens , dit Samc Auguilin , 
leur ohéijfo'unt dans le temps , a caufe du 
Dieu de l Eternité, {l) 

Nous ne vous avons pas expolc , M. T. U. 
F. qu'une partie des impiétés contenues dans 
ce Traité de l'Education : Ouvrage cgale- 
nicnt digne des anathcmes de TEglife, &de 
la feverité des Loix .• & que faut-il de p'us 
pour vous en infpirer une Julie horreur ? 
Malheur à vous , malheur à. la Société 5 li 
vos enfans étoicnt élevés d'après les princi- 
pes de l'Auteur d'ÉMiLE. Comme il^ n'y a 
que la Religion qui nous ait appris à con- 
noîcre l'homme \ fa grandeur , fa misère , fa 
deftinée future , il n'appartient auiu qu'à el- 
le feule de former Gi railon, de pcifecbion- 
ner fes mœurs , de lui procurer un bonheur 
folide dans cette Vie & dans l'autre. Nous 
fçavons / M. T. C. F. combien une éduca- 
tion vraiment chrétienne efk délicate & la- 
borieufe •' que de lumières & de prudence 
n'exige-t'elle pas 1 Quel admirable mélange 
de douceur &: de fermeté 1 Qu.-lle fagacitc 
pour le proportionner à la ditierence des 
conditions, des âges, des temperamens 6>: 
des caradcres , fans s'écarter jamais en rien 

( / ) Subditi erant propter Dominum aeter- 
num , etiam Domino tempoiali. Auguf, htuiv 
Tat. in Pfal. 1 14. 



MANDEMENT, v!;t| 
des règles du devoir ! Quel zélé ëc quelle 
patience , pour faire fru6tilier dans de jeu- 
nes cœurs le germe précieux de rismcccn- 
ce , pour en déraciner, autant qu'il eit pof- 
fible , ces penchans vicieux , qui font les tri- 
lles effets de notre corruption héréditaire ", 
€n un mot , pour leur apprendre , fuivantla 
Morale de Saint Paul , à vivre en ce monde 
izvec tempérance , félon la. jufiice , ^ avec 
pieté , en attendant la béatitude que nous ef- 
perans. ( m ) Nous di(ons donc à tous ceux 
qui (ont chargés du foin également pénible 
6c honorable d'élever la Jeuneile : Plantez 
& arrofez dans la ferme efpérance que le 
Seigneur , fécondant votre travail , donne- 
ra l'accroilTement > injijlei à tems y à contre- 
tems , félon le confeil du même Apôtre : 
ufe^ de reprimar^de , d'exhortation, de paro- 
les ftveres , fins perdre patle%ce , & fans 
cejfcr d' inftruire. (n) Sur -tout joignez l'ex- 
emple à l'inflrudlion j TinflruéVion fans l'ex- 
emple , ert: un opprobre pour celui qui la 
donne , & un fujet de fcandale pour celui 
qui la reçoit. Que le pieux ôc charitable To- 

[ m ] Erudiens nos , ut abnegantes impie- 
tatem Ôc fjecularia defîderia , Tobriè & julit; ôc 
piè vivamus in hoc feculo , exptûantes bca- 
tam fpcm. Tir. c. 2, v. 12. 13. 

(n) Infta opportunj , importuné j argue , ob- 
fecra , increpa in omni patientiâ ôi doftrinâ. 
2. Timoïk. c. 4, V. I. & 2. 



xUv M A N DE MENT. 
bie foit votre m oJéle : récontmandez avec 
Join à vos en/ans , de faire des œuvres de 
jiijlice j & des aumônes , de fe fouvenir de 
Dieu ^ ^ de le be lir en tout tems dans la 
vérité , & de toutes leurs forces ; { a ) ôc 
votre poftencé , comme celle de ce Saint 
Patriarche , fera aimée de Dieu & des houi' 
mes. [p) ^ _ ^ 

Mais en quel tems de Peiucation dou-Ci- 
le commencer î Dès les premiers rayons de 
l'intelligence -, & ces rayons (ont quelque- 
fois prématsirés. Formel t enfant à feutrée 
de fa voye , dit le Sage ; dans fa vieilleffe 
même il ne s'en écartera point. [</] Tel elt 
en effet le cours ordinaire de la vie humai- 
ne : au milieu du délire des p.ifiions, & dans 
le feJn du libertinage , les principes d'une 
éducation chrétienne , font une lumière qui 
fe ranime lyr intcrvaUcî , pour découvrir 
au pécheur toute l'horr-fur de l'abyme où il 
eft plongé, &c lui en montrer les illues. Com- 
bien encore une fois , qui , après les écarts 

[o] Filiis veirris mandate , ut iaciant jufii- 
cias & eleemorinas , ut tint memores Dei , ^ 
benedicant tum in ornai tempore , in veritate 
& in tota virtute fuâ. Toh. c. 14. y. 11. 

(p) Omnis autem cognatio ejus , & om- 
nis gcneratio ejus , in bona vita & in fanda 
convcrfatione permanfit , ita ut accepti elllnt 
tam Deo quàm hominibus , & cunâ;is habita- 
toribus in terra. "Ji/'ii. v. 17. 

[ c; ] AdokTcens juxta viam fuam , etiam c'un 
fcnueric , non recedet ab ea. Fro'. c. z'- - ^^^ 



MANDEMENT.^ xlv 
d'une jeunelle licentieule , font rentrés, par 
l'impreffi.^n de cette lumière , dans les rou- 
tes de la (agelle , & ont honoré , p.u des 
vertus tardives, mais lînceres , l'humanité, 
la Patrie , & la Religion! 

Il nous refte en faniilant , M. T. C. F. 
à vous conjurer , par les entrailles de la mi- 
fcricorde de Dieu, de vous attacher in- 
violablement à cette Religion fainte , dans 
laquelle vous avez eu le bonheur d'être 
élevés; de vous fouienir contre le débor- 
dement d'une Philofopliie infenfée , qui ne 
fe propofe rien de moins que d'envahir 
l'héritage de Jefus-Chrill , de rendre fes 
promeiTes vaines , Ôc de le mettre au rang 
as ces Fondateurs de Religion , dont la 
doctrine frivole ou pernicieufe a prouvé 
rimpofture. La Foi n'elT: méprifée , aban- 
donnée , infultée , que par ceux qui ne la 
connoiffent pas , ou dont elle gcne les dé- 
fordres. Mais les portes de l'Enfer ne pré- 
vaudront jamais contr'elle. L'Eglife Chré- 
tienne & Catholique eft le commencement 
de l'Empire éternel de Jefus-Chrifl:. Rien 
de plus fort quelle , s'écrie S. Jean Da- 
mafne j c'eft un rocher que les flots ne ren- 
yerfent point \ c'cjï une montagne que rien ne 
peut détruire (r). 

( r ) Nihil Ecckfia vaV'nt'us , rup»; tbrtior 
eft — femper vigtrt , cur eam fjriptura monttm 
appelbvit.'' Uriquc quia evertinon potell. Dn- 
mafc. Tome 2. p. 461 , 463. 



xlv) MANDEMENT. 

À CES CAUSES , VU le Livre qui a pour 
titre : Emile , ou de VEducation , par J. /. 
Koujfeau , Citoyen de Genève, yimjter- 
dam y chei Jean Neaulme , Libraire. 17^2.. 
Après avoir pris l'avis de plulieurs psrfon- 
nes distinguées par leur piété ôc par leur 
fçavoir , le faint nom de Dieu invoqué , 
Nous condamnons ledit Livre, comme con- 
tenant une dodlrine abominable , propre 
à renverfer la Loi naturelle , & à détruire 
\ts fondemens de la Religion Chrétienne \ 
étâbliffant des maximes contraires à la Mo- 
rale tvangeliquc , tendant à troiibler la 
paix des États , à révolter les Sujefs con- 
tre l'autorité de leur Souverain .• comme 
contenant un très-grand nombre de pro- 
portions refpéélivemcnt faulles , fcnndaleu- 
fes . pleines de haine contre l'Eglife & les 
Minières , dérogeantes au refped: dû à l'E- 
criture Sainte , & à la Tradition de l'E- 
glife , erronées , impics , blafphématoires 
& hérétiques. En conféquence. Nous dé- 
fendons très-expreflcment à toutes perfon- 
nes de notre Diocefe de lire ou retenir le- 
dit Livre , fous les peines de droit. Et fe- 
ra notre préfent Mandement lu au Prône 
des Melles Paroiffiales des Eglifes de la 
Ville , Fanxbourgs &: Diocefe de Paris , 
publié & aifiché par-tout où befoin fera. 
Donné à Paris, en notre Palais Archié- 
pifcopal , le 10. Aoilt 1761. 
^/^/z^', CHRISTOPHE, Archev. de Paris. 



t 




J. JACQUES ROUSSEAU, 

CITOYEN DE GENEVE, 

A 

CHRISTOPHE DEBEAUMONT, 

ARCHEVESQUE D E PARIS, 

OuRQuoi faut-il , Monfei- 
gneur , que j'aie quelque chofc 
à vous dire? Quelle langue com- 
mune pouvons- nous parler , com- 
menc pouvons-nous nous entendre, <Si:qu'y 
a-t-il entre vous & moi ? 

Cependant, il faut vous répondre -, c'efl: 
vous-même qui m'y forcez. Si vous n'cuf- 
fîez attaqué que mon Livre , je vous aurois 
lailTé dire ; mais vous attaquez aulTi ma per- 
fonne-, & , plus vous avez d'autorité par- 
mi ks hommes , moins il m'efl: permis de me 
taire , quand vous voulez me déshonorer. 

Je ne puis m'empccher , en commen- 
çant cette Lettre , de réfléchir fur les bi- 
zarreries de ma dcftinée. Elle en a qui n'ont 
été que pour moi. 




t LETTRE 

J'étois né avec quelque talent i le pu- 
blic l'a jugé ainfi. Cependant fai p a lié ma 
jeuneflie dans une heureufe oblcurité , dont 
je ne cherchois point à (ortir. Si je l'avois 
cherché , cela même eût été une bizarre- 
rie que durant tour le teu du premier âge 
je n'eulle pu réuflïr , & que j'euffe trop 
ïéufli dans la fuite, quand ce feu commen- 
çoit à pafler. J'approchois de ma quaran- 
tième année , 5c j'avois , au lieu d'une for- 
tune que j'ai toujours méprifce , ôc d'un 
nom qu'on m'a fait payer C\ cher, le repos 
& des amis -, les deux feuls biens dont "mon 
cœur foit avide. Une miferable queftion 
d'Académie m'agitant l'efprit malgré moi, 
ine jetta dans un métier pour lequel je n'é- 
tois point fait -, un fuccès inattendu m'y 
montra des attraits qui me féduilirent. D^s 
foules d'adverfaires m'attaquèrent fansm'en- 
tendre , avec une étourderie qui me donna 
de l'humeur , & avec un orgueil qui m'en 
infpira peut-être. Je me détendis, &, de 
difpute en difpute, je me fcntis engagé dans 
Ja carrière , prefque fans y avoir pcnfé. Je 
me trouvai devenu, pour ainfi dire, Au- 
teur à l'âge , où Ton celfc de l'ctre , 6c hom- 
me de Lettres par mon mépris mcrne pour 
cet état. Dès-là je fus dans le public quel- 
que chofe -, mais auflî le repos & les amis 
difparurent. Quels maux ne (ou&ris-je 
point avant de prendre une aflîette plus fixe, 
^ des aicachemenis plus heureux î 11 ^ fallut 

dévorer 



A M. DE BEAUMÔNT. 3 

dévorer mes peines j il ialut qu'un peu de 
réputation me tint lieu de tout. Si c'eft: ua 
dédommagement pour ceux qui font tou- 
jours loin d'eux-mêmes , ce n'en fut jamais 
un pour moi. 

Si j'eufle un moment compté fur un bien, 
lî frivole , que j'aurois été promptement 
défabufé ! Quelle inconftance perpétuelle 
n'ai-je pas éprouvé dans les jugem.ens du pu- 
blic fur mon compte ' j'étois trop loin de lui ; 
ne me jugeant que lur le caprice ou l'intérêc 
de ceux qui le mènent, à peine deux jours de 
fuite avoit-il pour moi les mêmes yeux. 
Tantôt j'étois un homme noir, ôc tantôt ua 
ange de lumière. Je me fuis vu dans la mê- 
me année vanté, fêté , recherché , même à la 
Cour j puis infulté, menacé, détefté , mau- 
dit : les foirs on m'attendoit pour m'aiîaffiner 
dans les rues; les matins on m'annonçoit 
une lettre de cachet. Le bien Se le mal cou- 
loient à peu près de la même fource : le tout 
me venoit pour des chanfons. 

J'ai écrit fur divers lujets , mais toujours 
dans les mêmes principes : toujours la même 
morale, la même croyance, les mêmes ma- 
ximes, &, f\ Ton veut, ks mêmes opinions. 
Cependant on a porté des jugemens oppofés 
de mes livres, ou plutôt , de l'Auteur de mes 
livres j parce qu'on m'a jugé (ur les matières 
que j'ai traitées, bien plus que fur mes fenti- 
mens. Après mon premier difcours , j'étois 
un homme à paradoxes, qui le faifoit unieu 

G 



-4 LETTRE 

de prouver ce qu'il ne penfoit pas. Après rua 
lettre fur la Mulîque Françoife , j'étois l'en- 
nemi déclaré de la Nation j il s'en talloit peu 
qu'on ne m'y traitât en confpirateur -, on eût 
dit que le fort d'" la Monarchie étoit attaché 
à la gloire de l'Opéra: après mon difcours 
fur l'inégalité, j'étois Athée &Z Mifanthrope : 
après la lettre à M. d'Alembert , j'étois le dé- 
fenfeur de la Morale Chrétienne: après l'Hé- 
loïTe, j'étois tendre & doucereux: maintenant 
je fuis un impie*, bientôt peut-être lerai-je un 
dévot. 

Aind va flottant le fort public fur mon 
compte, fçachant auflî peu pourquoi il m'a- 
bhorre , que pourquoi il m'aimoit aupara- 
vant. Pour moi, je fuis toujours demeuré le 
même i plus ardent qu'éclairé dans mes recher- 
ches , mais luicere en tout , même contre 
moi-, ilmple&: bon, mais renfible& foible, 
faifant fouvent le mal & toujours aimant le 
bien •, lié par l'amitié , jamais par les chofes , 
&: tenant plus à mes fentimens qu'à mes in- 
térêts-, n'exigeant rien des hommes, Si. n'en 
voulant point dépendre, ne cédant pas plus 
à leurs préjugés qu'à leurs volontés, & gar- 
dant la mienne auffi libre que ma raifon: 
craignant Dieu fans peur de l'Enter-, raifon- 
nant fur la Religion (ans libertinage: n'ai- 
mant ni l'impiété , ni le tanatifme ; mais haïlr 
(ant les intolcrans encore plus que les efprits 
forts: ne voulant cacher mes taçons de pen- 
fcr à perfonne , fans tard, ians artifice en 



A M. DE BEAU MONT. y 
toute choie, difant mes fautes à mes amis, 
mes fentiments à tout le monde , au public Tes 
vérités /ans flatterie & (ans fiel, ^mefoupanc 
tout auffi peu de le fâcher que de lui plaire. 
.Voilà mes crimes, & voilà mes vertus. 

Enfin lafic d'une vapeur enivrante qui enfla 
lans , raliafier, excédé du tracas des oififs fur-, 
chargés de leur temps 6c prodigues du mien, 
loupirant après un repos fi cher à mon cœur, 
& fi néceflaire à mes maux , j'avois pofé la 
plume avec joie. Conrent de ne l'avoir prifc 
que pour le bien de mes fcmblables , je ne leur 
demandois pour prix de mon zèle, que de 
me laifier mourir en paix dans ma retraite, 5c 
de ne m'y point faire de mal. J'avois tort , des 
Huiffiers font venus me l'apprendre, & c'eftà 
cette époque , où j'efpéroisqu'aloient finir les 
ennuis de ma vie, qu'ont commencé mes plus 
grands malheurs. Il y a déjà dans tout cela 
quelques fingularités j ce n'eft rien encore. Je 
vous demande pardon Monfeigneur, d'abufer 
-de votre patience; mais avant d'entrer dans 
les difcuflions que je dois avoir avec vous, 
il faut parler de ma fituation préfente, ôc des 
eau (es qui m'y ont réduit. 

Un Genevois fair imprimer un Livre en 
Hollande, & par Arrêt du Parlement de Pa- 
ris, ce Livre eft brûlé fans refped pour Is 
Souverain dont il porte le privilège. Un Pro- 
teflanr propose en pays protefl-ant des objec- 
tions contre l'Eglife Romaine, & il eft Jécié- 
«c par le Parlement de Paris. Un républicain 



i LETTRE 

fait dans une République des objections coti'^ 

tre l'Etat monarchique , & il eft décrété par 

le Parlement de Paris. Il faut que le Parlement 

de Paris ait d'étranges idées de Ton empire , 

êc qu'il fe croie le légitime juge du genre ha-. 

main. 

Ce même Parlement, toujours fi foigneux 
pour le Fraçois de l'ordre des procédures , les 
néglige toutes dès qu'il s'agit d'un pauvre 
Etranger. Sans fçavoir fi cet Etranger eft bien 
l'Auteur du Livre qui porte Ton nom, s'il le 
reconnoît pour fien , fi c'eft lui qui l'a tait im- 
primer i fans égard pour fiDn trifte état, fans 
pitié pour les maux qu'il foufFrc, on commen- 
ce par le décréter de prife & de corps j on 
l'eût arraché de Ton lit pour le traîner dans les 
mêmes prifons où pourriflent des fcélérats \ on 
l'eût brûlé peut-être même fans l'entendre \ car 
qui fçait fi Ton eût pourfuivi plus régulière- 
ment des procédures fi violemment commen- 
cées, 5c dont on trouveroit à peine un autre 
exemple, même en pays d'Inquifition? Ainfi 
c'eft pour moi feul qu'un Tribunal î\ fiige ou- 
blie fa fagefle \ c'eft contre moi fi^ul , qui cro- 
yois y être aimé, que ce peuple , qui vante 
fa douceur , s'arme de la plus étrange barba- 
rie \ c'eft ainfi qu'il juftihe la préférence que 
je lui ai donnée fur tant d'afyles que je pouvois 
choifir au même prix. Je ne fçais comment 
cela s'accorde avec le droit des gens 3 mais je 
fçais bien qu'avec de pareilles pro.coures, la 
liberté de tout homme, ^ peut ctre fa vie , 



'A M. DE BEAUMONT. -f 
îcfl: à la merci du premcr Imprimeur. 

Le Citoyen de Genève ne doit rien à des 
Magill:ratsinju{lcs&:incompétens,qui,riirun 
réquificoire calomnieux , ne le citent pas mais 
le décrètent. N'crant pomt (ommé de compa- 
roître, il n'y eil obligé. L'on n'em.ploie con- 
tre lui que la force, & il s'y {ouftrait. Il fe- 
coue la poudre de Tes fouliers, & fort de cette 
terre hofpitaliere où l'on s'emprefle d'oppri- 
iTier le toible , & où l'on donne des ters à l'é- 
tranger avant de l'entendre, avant de fçavoir 
il rAd:e dont on l'accu fe eftpuniffable, avant 
de fçavoir s'il l'a commis. 

Il abandonne en foupiiant fa chère folitu- 
de. II n'a qu'un (eul bien, mais précieux, des 
amisi il les fuit. Dans fa toiblelle il fuporte 
unlong voyage \ il arrive & croit refpirerdans 
une terre de liberté', il s'approche de fa Patrie, 
de cette Patrie dont il s'ell tant vanté , qu'il 
a chérie & honorée : refpoir d'y être accueilli 

le conlole de (es diigraces Que vais- je 

dire? Mon cœur fe ferre , ma main tremble, 
la plume en tombe ••, il fliut fe taire , & ne pas 
imiter le crime de Cham. Que ne puis-je dé- 
vorer en fecret la plus amere de mes douleurs! 

Et pourquoi tout cela? Je ne dis pas , fur 
quelle raifon ? mais fur quel prétexte? On ofe 
m'accufer d'impiété , fans fonger que le Livre 
où l'on la cherche efl: entre les mains de tout 
le monde. Que ne donneroit-on point pour 
pouvoir fupprimer cette pièce jufliticative , & 
dire qu'elle contient tout ce qu'on a feint d'y 

C 4 



» LETTRE^ 

trouver? Mais elle reftera quoi qu'on fafle,^ 
en y cherchant les crimes reprochés à l'Auteur» 
la poftéritc n'y verra dans Tes erreurs mêmes 
que les torts d'un ami de la vertu. 

J'éviterai de parler de mes contemporains \ 
je ne veux nuire à perfonnc. Mais l'Athée Spi- 
fîofa cnfeignoit paihblement (à doélrine i il 
faifoit (ans obftacle imprimer Tes Livres j on 
les débitoit publiquement i il vint en France^ 
& il y fut bien reçu j tous les Etats lui ctoient 
ouverts, par tout il trouvoit protection on du 
jnoins fureté ^ les Princes lui rendoient de s hon- 
neurs, lui ofFroient des chaires i il vécut & 
mourut tranquille , & même conhdéré. Au- 
jourd'hui , dans le fiecle tant célébré de la Phi- 
lofophie , de la raifon , de l'humanité ; pouv 
avoir propofc avec circonfpcdion , mcmc 
avec refpeâ:, ôc pour l'amour du genre hu- 
tnain , quelques doutes fondes fur la gloire 
Cïieme de PEtre fuprémc i le dctenfeur de la 
caufe de Dieu , flétri, profcrit, pourfuivi d'E- 
lat en Etat , d'afyle , en afyle , fans égard pour 
fon indigence , (ans pitié pour fes infirmités, 
avec un acharnement que n'éprouva jamais au- 
cun maltaiteur, & qui feroit barbare, même 
contre un homme entante , fe voit interdire 
le feu Se l'eau dans l'Europe prefque entière'» 
onlechafle du milieu des bois: il tant toute 
la fermeté d'un protecteur illuftre, & toute 
la bonté d'unPrince éclairé pour le laifTer en 
paix au fein des montagnes. Il eut patTc le 
relie de fes ipalheureux jouvs dans k§ fers, il 



A M. DE BEAUMONT. 9 

eut péri peut' être dans les fupplices , fi , durant 
le premier vertige qui gagnoit les Gouverne- 
mens , i! Te fût trouve à la merci de ceux qui 
l'ont perfécuté. 

Echappé aux Bourreaux, il tombe dans lei 
mains des Prêtres -, ce n'ell: pas-là ce que je don- 
ne pour étonnant: mais un homme vertueux 
qui a l'ame auilî noble que la naiffance -, un il- 
luftre Archevêque qui devroit réprimer leur 
lâcheté, l'autorife-, il n'a pas honte , lui qui 
devroit plaindre les opprimés, d'en accabler 
un dans le fort de fes difgraces; il lance, lui 
Prélat catholique , un Mandement contre un 
Auteur proteftant ^ il monte fur Ton Tribunal 
pour examiner comme Juge ladodrine parti- 
culière d'an Hérétique j & , quoiqu'il damne 
indiilindement quiconque n'efl pas de fonE- 
glife, fans permettre à l'accufé d'errer à fa mo- 
de , il lui prefcrit en quelque forte la route par 
laquelle il doit aller en Enfer. Abflî-tôt le ref- 
te de Ion Clergé s'emprelié , s'évertue , s'achar- 
ne autour d'unenneini qu'il croit terralîé. Pe- 
tits & grands, tout s'en mêle •■, le dernier Cuif- 
tre vient trancher du capable-, il n'y a pas un 
{bt en petit collet, pas un chétif habitué de Pa- 
roilîe , qui , bravant à plaifir celui contre qui 
font réunis leur Sénat de leur Evéque ne veuil- 
le avoir la gloire de lui porter le dernier coup 
de pied. 

Tout cela, Monfeigneur, forme un con- 
cours dont je fuis le feul exemple , ik ce n'eft 
pas tout .... Voici peut-être une des fiaiations 



■i& LETTRE 

Jes plus diiEciles de ma vlej une de celles où 
Ja vengeance ôc l'amour propre font les plus 
aifés à facisfaire. Se permettent le moins à 
l'homme juRe d'être modéré. Dix lignes feu- 
lement, & je couvre mes perfécuteurs d'vm ri- 
dicule ineflaçable. Que le Public ne peut-il 
fçavoir deux anecdotes, fans que je les dife! 
Que ne connoît-il ceux qui ont médité ma rui- 
ne, ôc ce qu'Us ont fait pour l'exécuter ! Par 
quels mcprifiblesinfedes, par quels ténébreux 
moyens il verroii s'émouvoir les Puiifancesî 
Quels levains il verroit s'échauffer par leur 
pourriture, omettre le Parlement en fer- 
«lentation ! Par quelle rilible caufe il verroit 
les Etats de l'Europe fe liguer contre le fils 
d'un Horloger ! Que je jouirois avec pîailîr 
de fi furprife, (i jepouvoisn'en être pas l'inf- 
trument ! 

jufqu'ici ma plume hardie à dire la vérité, 
tnais pure de toute fatyre, n'a jamais compro- 
mis perfonne , elle a toujours refpedté Thon- 
neur des autres, même en défendant le mien. 
Irois-jejCn la quittant, la fouiller de médifan- 
ce, & la teindre des noirceurs de mes ennemis? 
Non: laillons-leur l'avantage déporter leurs 
coups dans les ténèbres. Pour moi, je ne veux 
me défendre qu'ouvertement , & même je ne 
.veux que me défendre. Il fuffit pour cela de ce 
qui cil: fçu du Public , ou de ce qui peut l'être 
/ans que perfonne en foit offenfc. 

Une chofe étonnante de cette efpecc , de 
que je puis dire, qH de voir l'intrépide Chrif? 



A M. DE BEAUMONT. it 
tophe de BeaumoHt , qui ne fçait plier fous 
aucune PuifTance, ni faiie aucunne paix avec 
les Janféniftcs, devenir, fans le fçavoir, leur 
fatellite & rinllrument de leur animofitéi de 
voir leur ennemi le plus irréconciliable févir 
contre moi pour avoir refufé d'cmbrail'er leur 
parri , pour n'avoir point voulu prendre la plu- 
me contre les Jéfuites que je n'aime pas, mais 
dont je n'ai point à me plaindre , & que je vois 
opprimés. Daignez, Monfeigneur, jetterles 
yeux fur le iîxieme Tome de ia nouvelle Hé- 
îoïTc; première édition -, vous trouverez dans 
la note de la page ijS (*) la véritable fourcc 
de tous mes malheurs. J'ai prcdi; dans iiette 
note ( car je me mêle auiîî quelquefois de pré- 
dire) qu'aufli-tôt que les Janféniftes feroient 
les maîtres > ils feroient plus intolérans & plus 
durs que leurs ennemis. Je ne fçavois pas alors 
que ma propre hifloire vérifieroit fî bien ma 
pi-édidion. Le fil de cette trame ne feroit pas 
difficile à fuivre à qui fçauroit comment mon 
Livre a été déféré, je n'en puis due davanta- 
ge fans en trop dire-, mais je pouvois au moins 
vous apprendre par quels gens vous avez été 
conduit fans vous en douter. 

Croira-t-on que, quand mon Livre n'eût 
point été déi:cré au Parkmenr, vous nel'tuf- 
i\c.z pas moins attaque? D'autres pourrcn: le 
croire ou le dire; mais vous dont la co'.iici- 
ence ne fçait pointfouffrir le menfonge, vous 

( * ) Page 282 de la ncu vcPc Edii ion , taifant U 
Tome VI. d^s Qfuvres; note du Libraire. 

C vj 



ji L E T T R E ^^ ^ ^ . 

ne le direz pas. Mon difcoiu-s fur l'inégalité a 
couru votre Diocefe , & vous n'avez poinc 
donné de Mandement. Ma lettre à M. d'Alem- 
bert a couru votre Diocefe, & vous n'avez 
point donné de Mandement. La nouvelle Hé- 
loïfe a couru votre Dîocefe, & vous n'avez 
point donné de Mandement. Cependant tous 
ces Livres, que vous avez lus , puîfque vous- 
les jugez, refpirent les mêmes maximes ; les 
mêm-es manières de pcnfer n'y font pas plus 
déguiféei. Si le fujet ne les a pas rendus lut- 
ceptibles du même développement , elles gag- 
nent en force ce qu'eles perdent en étendue, oc 
i'on/voitlaprofeiîîonde foi de l'Auteur, ex- 
primée avec moins de réferve que celle du Vi- 
caire Savoyard. Pourquoi donc n'avez vous 
rien dit alors? Monfeigncur, votre troupeau 
vous étoit-il moins cher? Me lîfoit-il m.oinsî 
Goûcoit-il moins mes Livres? Etoit-il expofé 
à l'erreur? Non, mais il n'yavoit point alors 
de Jéfuites à profcrire; des traîtres ne m'a- 
voient encore enlacédansleurspiéges, la note 
fatale n'ctoit point connue, & quand elle le 
fût, le public avoii déjà donné fonfuffragc au 
Livie-, il ctoittrop tard pour taire du bruit. 
On aima mieux différer j^ on attendit Tocca- 
fîon, on l'épia , on lafaiiit, on s'en prévalut 
avec la fureur ordinaire aux dévots -, on ne par- 
loir que de chaînes (^ débuchers ■-, mon Livre 
ctoit le tocfindc l'Anarchie, & la trompette 
de l'Athéïfme : l' Auteur étoit un monitre à 
cto ultcr , on s'étonnoit qu'on l'eût il long tems 



A M. DE BEAUMONT. i$ 
laiflc vivre. Dans cette rage univeiTelle, vous 
eûces honte de garder le iilence : vous airiià- 
tes mieux taire un aéle de cruauté que d'être 
accufé de manquer de zèle , & fervir vos en- 
nemis, que d'elïïiyer leurs reproches. Voilà, 
Monfeigneur , convenez-en , le vrai motif de 
votre Mandement , & voilà, ce me femble , 
tin concours de taits allez hnguliers pour don- 
ner à mon fort le nom de bizarre. 

Ily along-tems qu'on a fubflitué des bien- 
séances d'état à la Juftice. Je fçai qu'il efi: des 
circonftances malheureufes qui torcent un 
homme public à févir malgré lui contre un 
Citoyen. Qui veut être modéré parmi des fu- 
rieux s'expofe à leur iurie, ôc je comprends 
que dans un déchaînement pareil à celui dont 
je fuislavitlime, il tant hurler avec les Loups, 
ou rilquer' d'être dévoré. Je ne me plains 
donc pas que vous ayez donné un Mandement 
contre mon Livre , mais je me plains que vous 
1 ayez donné contre ma perfonne , avec auflî 
peu d'honnêteté que de vérité 5 je me plains 
qu'autorifant par votre propre langage celui 
que vous me reprochez d'avoir mis dans la 
bouche de l'infpiré, vous m'accabliez d'inju- 
res qui, fans nuire à ma caufe, attaquent mion 
honeur, ou plutôt le vôtre; je me plains que 
de gaieté de cœur , fansraifon, fans néceflî- 
té , (ans refpeâ: , au moins pour mes malheurs, 
'VOUS m'outragiez d'un ton fi peu digne de 
votre caraéfere. Et que vous avois-je donc 
faitp moi qui parlois toujours de vous avec 



14 L E T T il E 

quej'eftime tanti moi qui tant defoisadmîraî 
votre inébranlable térmeté , en déplorant , 
il eft vrai , l'ulage que vos préjugés vous, en 
faifoient taire, moi qui toujours honorai vos 
niœurs, qui toujours refpedai vos vertus, 6c 
qui les refpedte encore aujourd'hui que vous 
rn'avez déchiré ? 

C'eft ainfi qu'on fe tire d'affaire quand on 
veut quereller, & qu'on a tort. Ne pouvant 
refondre mes objections, vous m'en avez tait 
des crimes : vous avez cru m'avilir en me mal- 
traitant, & vous vous êtes trompé ^ fans af- 
foiblir mes raifons , vous avez intérellé les 
cœurs généreux à m>^s difgraces ; vous avez 
fait croire aux gens fenfés qu'on pouvoit ne 
pas bien juger du livre, quand on jugcoit (î 
mal de l'Auteur. 

Monfcigncur , vous n'avez été pour moi ni 
généreux i & non-feulement vous pouviez l'ê- 
tre fans m'épargner aucune des chofes que 
vous avez dites contre mon ouvrage , mais el- 
les n'en auroient fait que mieux leur effet. J'a- 
voue auffi que je n'avois pas droit d'exiger de 
vous ces vertus, ni lieu de les attendre d'un, 
homme d'Eglife. Voyons lî vous avez été du 
moins équitable Se jufte s car c'eft un devoir 
étroit irapolé à tous les hommes, & les faints 
mêmes n'en font pas difpenlés. 

Vous avez deux objets dans votre Mande- 
menti l'un, de cenfurer mon Livrer l'autre, 
de décrier ma perfonnc. Je croirai vous avoic 
bien répondu, il je prouve que, par-tout où 



A M. DE BEAUMONT. // 
vous m'avez réfute, vous avez mal raifonné, 
&que par- tout où vous m'avez infulté, vous 
m'avez calomnié. Mais quand on ne marche 
que Ja preuve à la main, quand on ell forcé 
par l'importance dufujct, &par la qualité de 
l'adverlaire , à prendre une marche péfante ; 
à fuivre toutes (es cenfures ^ pour chaque 
iriot il faut des pages; tanJis qu'une courte 
latyre amufe , une langue détente ennuie. Ce- 
pendant il faut que je me défende, ou que je 
refte chargé par vous des plus faulTes imputa^ 
lions. Je me détiendrai donc, mais je défen- 
drai mon honneur plutôt que mon Livre. Ce 
n'eft point la profcflîonde foi du Vicaire Sa- 
voyard que j'examme , c'ell le Mandement de 
l'Archevêque de Paris , & ce n'eft c^ie le mal 
qu'il dit de l'Editeur, qui ma forcé à parler de 
l'ouvrage. Je me rendrai ce que je me dois^ 
parce que )e le dois ; mais fans ignorer que 
c'eft une polît?on bien tnfte que d'avoir à fe 
plaindre d'un homme p'us pui liant que foi 
ôc que c'c-ft une bien fade leClure que la jufti* 
fication d'un innocent. 

Le principe fondamental de toute morale; 
fur lequel j'ai raifonné dans tous mes Ecrits , 
& que j'ai développé dan^ ce dernier avec tou- 
te la ciarté dont j étois capable , eft que l'hom- 
me eft un être naturellement bon, aimant la 
juljije & l'ordre-, qu'il n'y a point de perver- 
iité originelle dans le cœur humain , & que les 
premiers mouvemens de la nature font tou- 
jours droits. Jai fait voir que l'unique puffi^ 



iS LETTRE 

on qui naît avec l'homme , fçavoir l'amoiir- 
propre , eft une paflîon indiftérente en elle- 
même au bien & au mal-, qu'elle ne devient 
bonnelou mauvaifeque par accideni, 6c félon 
lescirconftances dans lefquelles elle le déve- 
loppe. J'ai montré que tous les vices qu'on 
impute au cœur humain ne lui font pomt na- 
turels i j'ai dit la manière dont ils naillent ^ j'en 
ai pour ainfi dire fuivi la généalogie , & j'ai 
fait voir comment , par l'altération luccefiive 
de leur bonté originelle , les hommes devien- 
nent enfin ce qu'ils font. 

J'ai encore expliqué ce que j'entendois par 
cette bonté originelle , qui ne femble pas (e 
déduire de l'indifférence au bien & au mal , 
naturelle'à l'amour de foi. L'homme n'eft pas 
un être iïmple j il eft compote de deux lubL- 
tances. Si tout le monde ne convient pas de 
cela , nous en convenons vous de moi , cS: j ai 
taché de le prouver aux autres. Cda prouve, 
l'amour de foi n^eft plus une paiiion (impie, 
mais elle a deux principes ', Tçavoir l'etre^in- 
telligent , Se l'être fonlit;t, dont le bien ctre 
n ca pas le même. L'appétit des lens tend a 
celui du corps, & l'amour de l'ordre à celui 
del'ame. Ce dernier amour développé & ren- 
du idif, porte le nom deconlcience, mais la 
coufcience ne fe développe & n'agit qu'avec 
les lumières de l'homme. Ce n'eft que par ces 
lumières qu'il parvient à connoître l'ordre , 
& ce n'eft que quandil le connoît que fa conl- 
cience k porte à l'aiiincr. La conlciencc çil 



À M. DE BEAUMONT. 17 
idonc nulle dans l'homme qui n'a rien compa- 
ré , & qui n'a point vu Tes rapports. Dana cet 
état l'homme ne connoît que kis il ne voit 
fon bien-être oppofé ni conforme à celui de 
perfonne , il ne hait ni n'aime rien ; borné au 
ieul inftinâ: phyiîque , il elt bête •-, c'efl: ce que 
j'ai fait voir dans mon difcours fur l'inégalité. 

Quand , par un développement dont j'ai 
montré le progrés, les hommes commencent 
àjetterlesyeax iur leurs fcmblables, ils com- 
mencent aulTia voir leurs rapports & les rap- 
ports des choies -, à prendre des idées de con- 
venance , de juiVtce & d'ordre , le beau moral 
commence à leuf devenir fcniible, «5c îaconf- 
cience agit. Alors ils ont des vertus, & s'ils 
ont aulTi des vices, c'eft parce que leurs inté- 
rêts fe croifent, &que leur ambition s'éveil- 
le , à meiure que leurs lumières s'étendent. 
Mais tant qu'il y a moins d'c^ppofiiion d'in- 
térêts que de concours de lumières, les hom- 
mes font ellêntiellement bons. Voilà le fécond 
ctat. 

Quand enfin tous les inrcrêts particuliers 
agués s'entrechoquent, quand ramour de foi, 
mis en iermeniation, devient amour propre, 
que l'opinion, rendant l'univers entier nécel- 
faire à chaque homm'.- , les rend tous enemis 
nés les uns des auire.> , 'k. tait que nul ne trou- 
ve fon bien que dan> ic mai d'aucrui : alors la 
conftience, plus S-oib/. que lespaiTi-nis exal- 
tées, eft ctoutfée par ciles , & ne refte plus 
dans la bouche des hcîr.mes »iu'un jîioi tait 



fî^ LETTRE 

pour fe tromper mutuellement. Chacun temt 
alors de vouloir facrilîer Tes intérêts à ceux du 
public, & tous mentent. Nul ne veut le bien 
public, que quand il s'accorde avec le fien jaul- 
ficet accord eft-il l'objet du vrai politique qui 
cherche à rendre les peuples heureux & bons. 
Mais c'efl: ici que je commence à parler une 
langue étrangère, aufli peu connue des Levu- 
res que de vous. 

Voilà, Monfeigneur , le troifieme & ^der- 
nier terme au delà duquel rien ne refte à tai- 
re, &c voilà comment l'homme étant bon, 
les hommes deviennent méchans. C'eft à 
chercher comment il faudroit s'y prendre 
pour les empêcher de devenir tels , que j'ai 
confacré mon Livre Je n'ai pas affirmé que 
dans l'ordre aducl la chofe tut abiolumcnt 
poflîble, mais j'ai bien affirmé & j\vffirme 
encore qu'il n'y a , pour en venir à bout, 
d'autres moyens que ceux que j'ai propoles. 
Là-delVus vous dites que mon plan d'éduca- 
tion (i) loin de s accorder avec le Chrifiianif- 
me , neji pas même propre a faire des Citoyens 
ni des hommes; & votre unique preuve ell 
de m'oppofer le péché originel. Monfeigneur, 
il n'y a d'autre moyen de Ces effets , que le 
baptême. D'où il fuivroit , félon vous, qu'il 
n'y auroit jamais eu de Citoyens ni d'hom- 
mes que des Chrétiens. Ou , niez cette con- 

(i) Maniement in-quarto page 5. in-douze > 
page six. 



A M. DE BEAUMONT. 19 

iequence,oii convenez que vous avez trop 
prouvé. 

Vous tirez vos preuves de fi haut, que vous 
me forcez d'aller auffi chercher loin mes ré- 
ponfes. D'abord il s'en faut bien , félon moi, 
que ceîte dodrine du péché originel, fujette 
a des diffijultés il terribles, ne foit contenue 
dans 1 Ecriture, ni fi clairement, ni fi dure- 
ment qu'il a plu au Rhéteur Auguftin & à 
nos Théologiens de la bâtir ; & le moyen de 
concevoir que Dieu crée tant d'ames inno- 
centes & pures, tout exprès pour les joindre 
a des corps coupables pour leur y faire con- 
trader Ja corruption morale, & pour ks 
condamner toutes à l'Enfer , fans autre cri- 
me que tette union qui efl: fon ouvrage. Je 
ne dirai pas fi [comme vous vous vantez ] 
vous cclaircifiez par ce fifteme le myftere de 
notre cœur ; mais je vois que vous obf- 
curcillez beaucoup la juftice ëc Ja bonté de 
i'ctre fupréme. Si vous levez une objedion, 
cefl pour en fubflituer de cent fois plus 
rortes. 

Mais au fond , que fait cette doétrine à 
J'Auteur d'Emile? Quoiqu'il ait cru fon livre 
utile au genre humain , c'eft à des Chrétiens 
qu'il l'a deftiné, c' efl: à des hommes lavés du 
péché originel & de fes effets , du moins 
quant à Tame , par le Sacrement établi pour 
cela. Selon cette même dodrine , nous avons 
tous dans notre entancç recouvré l'innocen- 
ce primitive ; nous femmes tous fortis du 



•^^ LETTRE 

baptême aulTi fams de cœur qu ^dam lortit 
de la main de Dieu. Nous avons , direz- 
vous , contradé de nouvelles fouillures : mais 
puifque nous avons commencé par en être 
délivres comment les avons-nous dercchet 
contractées? le fmg de J. Chrian'eft il donc 
ras encore allez tort pour eft.icer enneremenc 
la tache , ou bien feroit-elle un ettst de la 
corruption naturelle de notre chair -, com- 
me il , même indépendamment du pèche ori- 
ginel , Dieu nous eût créés corrompus tout 
exprès pour avoir le plaihr de nous punir î 
Vous attribuez au péché originel les vices 
des peuples que vous avouez avoir ete déli- 
vrés du péché originel , puis vous me blâmez 
d'avoir donné une autre origine à ces vices. 
Eft-il jufte de me faire un crime de n'avoir 
pas auilî mal raifonné que vousî 

On pourroit , il e(l vrai, me dire que ces 
effets que j'attribue au baptême (2) ne pa- 

(2) Si l'on difoit , avec le Doreur Thomas 
Burnet , que la corruption & la mortalité de 
la race humaine , fuite du péché d'Adam , tut 
un effet naturel du fruit défendu i que cet ali- 
ment contenoit des fucs venimeux qui déran- 
gèrent toute réconomie animale, qui irritcrent 
les paiTions , qui affoiblirent l'enfc-ndement , & 
qui portèrent par tout les principes du vice <x 
de la mort j alors il faudroit convenir que la 
nature du remède devant fe rapporter à celle 
du mal, le baptême devroit agir phyriquement 
fur le corps de rhommc , lui rendre la conftitu- 



A M. DE BEAUMONT. 2t 

rollTent par nul ligne extérieur ; qu'on ne voit 
pas les Chrétiens moins enclins au mal que 
Jes infidelles *, au lieu que , félon moi , la 
malice infufe du péché devroit Te marquer 
dans ceux-ci par des ditîérences fenfibles. 
Avec les fecours que vous avez%ans la mo- 
rale évangelique, outre le baptême, tous les 
Chrétiens, pourfuivroit-on, devroient être 
des Anges ; ëc les infidèles , outre leur cor- 
ruption originelle, livrés à leurs cultes erro- 
nés , devroient être des Démons. Je conçois 
que cette difficulté prelTée pourroit devenir 
embarrallante: car que répondre à ceux qui 
me teroient voir que, relativement au genre 
humain, l'effet de la rédemption faite h G. 
haut prix , fe réduit à peu près à rien. 

Mais, Monfeigneur outre que, )e ne crofs 
point qu'en bonne Théologie on n'ait pas 
'quelque expédient pour fortir de là ; quand 
je conviendrois que le baptême ne remédie 
point à la corruption de notre nature, encor 
re n'en auriez- vous pas raifonné plus foli- 
dement. Nous fommes , dites-vous , pécheurs 
à caufe du péché de notre premier père-, mais 
notre premier père pourquoi fut- il pécheur 
lui-même: Pourquoi la même raifon paria- 
quelle vous expliquerez fon péché, ne fe- 
roit-elle pas applicable à fes defcendans fans 

tien qu'il avoit dans l'état d'innocence , & fi- 
non rimmortalité qui en dépendoit , du moins 
tous les effets moraux de l'économie animale 
^établie. 



12 LETTRE 

le péché originel, -Se pourquoi faut-îl que 
nous impatiens à Dieu une injuftice , en 
nous rendant pécheurs & punillables par le 
vice de notre nailTance , tandis que notre pre- 
mier père fut pécheur Se puni comme nous 
fans cela? LfpéLhé originel explique tout ex- 
cepté Ton principe, &c c'efl: ce principe qu'il 
s'agit d'expliquer. 

Vous avancez que par mon principe à moi 
(3), ron perd de vue le rayon de Lumière qui 
nous fait connaître le myjlere de notre pro- 
pre cœur; & vous ne voyez pas que ce prin- 
cipe, bien plus univerfel, éclaire même la 
faute du premier homme(4) , que le vôtre 

(3) Mandement in-quarto , p. 5- in-douze, p. 
xix. 

(4) Regimber contre une détenfe inutile & 
arbitraire eft un penchant naturel ', maisqui , 
loin d'être vicieux en lui-même , ell conforme 
à l'ordre des chofes , & à la bonne conaitution 
de l'homme ; puifqu'il feroit hors dVnat ^de fe 
conferver , s'il n'avoir un amour très-vit>our 
lui-même , ik pour le maintient de tous fes 
droits , tels qu'il les a reçu? d.^ la nature. Ce- 
lui qui pourroit tout ne voudroit que ce qui lui 
feroit utile ; mais un Etre tbible , dont la loi 
reftreint ik limite encore le pouvoir, perd une 
partie de lui-même , & réclame en Ton cœur ce 
qui lui eft ôté. Lui taire un crime de cela , fe- 
roit lui en taire un d'être lui ,&i non pas un 
autre : ce feroit vouloir en même-temps qu'il 
fût & qu'il ne tut pas. Auili l'ordre enfreint par 



A M. DE BEAUMONT. 23 
laiue dans robfciu-ité. Vous ne favez voir 
que l'homme dans les mains du Diable , &■ 
rnoi je vois comment il y eft tombé; la cau- 
le du mal eft félon vous la nature corrom- 

Adam me paroît-il moins une véritable de'fenfe 
qu'un avis paternel , c'efl un avertiflTement as 
s abltenir d'un fruit pernicieux qui donne la 
mort. Cette idée eft aifurement plus conforme 
à celle qu'on doit avoir de la bonté de Dieu , 
& même au texte de la Genefe , que celle qu'il 
plaît au Dodeur de nous prefcrire : car quant à 
la menace de la double mort , on a fait voir 
que ce mot morte morieris n'a pas l'emphafe 
qu ils lui prêtent , & n'eil: qu'un hébraïfme em- 
ployé en d'autres endroits où cette emphafe ne 
peut avoit lieu. 

Il y a de plus un motif fi naturel d'indulgen- 
ce & de cominifération dans la rufe du tenta- 
teur, dans la féduftion de la femme , qu'à con- 
férer dans toutes ks circonfîances le péché 
d'Adam , l'on n'y peut trouver qu'une faute des 
plus légères. Cependant , feîon eux , qu'elle ef- 
froyable punition / Il eft même impoffible d'en 
concevoir une plus terrible j car quel châtiment 
€ut pu porter Adam pour les plus grands cri- 
mes , que d'être condamnés , lui & toute fa ra- 
ce , à la mort en ce monde , & à paiTer l'éter- 
nité dans l'autre , dévorés des feux de l'enfer ? 
Eft-ce la peine impofée par le Dieu de miféri- 
corde à un pauvre malheureux, pour s'être lâif- 
fétromper ? Que je hais la décourageante doc- 
trine de nos durs Théologiens ! fi j'étois un 
moment tenté de l'admettre; c'eil alors que ie 
croirois blafphtmcr. 



«, LETTRE 

eue, ^ <^ette corruption même efl un wal 
Sont il falloir chercher la caule. L'homme 
fut créé bon, nous en convenons, 3e "ois 
ous les deux-, mais vous dues qu il eft mé- 
chant , parce qu'il a été mcchant moi , a i 
montré comment il a ete mecham. Qui do 
nous à votre avis remonte le mieux au prin- 

'' C'ependant vous ne laiffez pas de triom. 
pher à votre aife , comme h vous m aviez ter 
raffé Vous m'oppofez comme un ob,ecljon 
nfoiuble (,) .. ''élan,, frappant de,r.^^^ 
^ de baJfeP , d'ardeur pour la vente ,0'dc 
goût poiverreur^dmcUnation pour Uv^^^^^^ 
lu & de penchant pour le y ice,qin le tiou 
te' et noul Etonnant contrafte, ajoutez- 
vous, qui déconcerte la philofophie païenne, 
TLlaiP errer dans des vaines fpeculatwns 
Ce n4 pas une vainc fpéculanon que la 
Th^^rle'de^l-mme, lorfqu'elle e onde 

fur la nature, qu'elle marche a ^ K'T'JH 
taitspar des conféquences bien he s & qu ea 
nous menant à la fource des P^^^^^"^ ' f ^\^ 
nous apprend à régler leurs cours. Qu. h 
vo appeliez philofophie païenne la pro- 
feVon de toi du Vicaire Savoyard , ,e ne pu s 
répondre à cette imputation, parce que e 
n'y comprens rien (4) / mais )e trouve plai- 

u\ A moins quelle ne fe rapporte à ] a^^"; 
fatiol que m'intlntc M. de B.aumont dans la 
fuite , d'avoir admis pluficurs Dieux. 



A M. DE BEAUMONT. 2f 
fane que vous empruntiez prefquc Tes pro- 
pres termes (6), pour dire qu'il n'explique 
pas ce qu'il a le mieux expliqué. 

Permettez, Monfeigneur, que je remet- 
te fous vos yeux la conclufion que vous ti- 
rez d'une objedion fi bien difaitée, ôc fuc-. 
ceiîivement toute la tirade qui s'y rapporte. 

( 7 ) L'hommefefent entraîné par une peine 
funejiey & comment fe roidiroit-il contre elle, 
Jijon enfance n'étoit dirigée par des maîtres 
pleins devenu:, defagejfe^ de vigilance, &Jî, 
durant tout le cours de fa vie , il ne faifoit 
lui- même , fous la proteUion & avec les grâces 
de fin Dieu^des efforti puiffans & continuels'i 

C'efl:-à- dire : l^ous voyons que les hommes 
font méchans, quoiqu inceffamment tyrannl- 
Je's dès leur enfance \ fi donc on ne les tyran' 
nifoit pas des ce tems là, comment parviens 
droit- on à les rendre fages , puifque ^ même en 
les tyrannifant fans cejfe , il efl impoffible de 
les rendre tels ? 

Nos raifonnemens fur l'éducation pour- 
ront devenir plus feniîbles, en les appliquant 
à un autre Tu je t. 

Suppofijns, Monfeigneur, que quelqu'un 
"Vint tenir ce difcours aux hommes. 

„ Vous vous tourmentez beaucoup pour 

[6] Emile , Tome III. p. 68. & 6q. première 

Edition. 

(7) ilik/z^eme/zf iij-quarto, p. 6, in-iz.p. xx. 



^ ef L E T T R E ^ ^ 

„ chercher des Goavernemens équitables , Ar 
„poLir vous donner de bonnes loix. Je vais 
„ piomierement vous prouver que ce font vos 
5, Gouvernemens mêmes qui font les maux 
„ auxquels vous prétendez remédier parmi 
eux. Je vous prouverai de plus : 
5, qu'il eft impoflïble que vous ayez jamais ni 
j, de bonnes loix ni de Gouvernemens équita- 
„ blés i ôc je vais vous montrer enfuite le vrai 
5, moyen de prévenir , fans Gouvernemens ôc 
„ fans Loix, tous ces maux dont vous vous 
„ plaignez ,, 

Suppofbns qu'il expliquât après cela Ion (yl- 
tême , & proposât fon moyen prétendu. Je 
n'examine point fi ce fyftême fcroit (olide, & 
ce moyen praticable. S'il ne Tctoit pas , peut- 
être fe contenteroit-on d'enfermer l'Auteur 
avec les fous , 6c l'on lui rendroit juftice -, mais 
£ malheureufement il Pétoit , ce feroit bien 
pis , & vous concevez , Monfeigneur , ou d'au- 
tres concevront pour vous, qu'il n'y auroic 
pas artez de bûchers &c de roues pour punir 
l'infortuné d'avoir eu raifon. Ce n'eft pas de 
cela qu'il s'agit ici. 

Quel que fut le fort de cet homme, ilelt 
sûr qu'un déluge d'écrits viendroit tondre fur 
Je lien. 11 n'yauroit pas un Grimaud quipour 
faire faCour aux puillances, & tout fier d'im- 
primer avec privilège du Roi, ne vînt lancer 
fur lui fa brochure & Tes injures , & ne fe 
ventât d'avoir réduit au àlence celui qui n'aii- 
ïoit pas daigne répondre , ou qu'on auroit 



i 



^ A M. DE BE-AUMONT, 57 
«empêché de parler. Mais ce iVefl: pas enco- 
re de cela qu'il s'agit. 

Suppofons enfin, qu'un homme grave; 
Se qui auroit Ton inccrct à la chofe , crut 
devoir auffi faire comme les autres , & par- 
mi beaucoup de déclarations & d'injures , 
s' avifât d'argumenter ainfi. Quoi , malheu- 
reux / vous vouie^ annèantir les Gouverne- 
mens & les Loix ? Tandis que les Gou- 
vernement & les Loix ? font le feul frein du 
vice ; & ont bien de la peine encore à le con-- 
tenir. Que feroit-ce , grand Dieu ! Jinous m 
les avions plus ! Vous nous ôtei les gibets 
e^ les roues ; vous voule^ établir un bri" 
gandage public. Vous êtes un homme abo". 
minable. 

Si ce pauvre homme ofoit parler, il dî- 
roit , fans doute.,, Très- Excellent Stï" 
5, gneur , votre Grandeur fait une pétition 
„ de principe. Je ne dis point qu'il ne faut pas 
5, réprimer le vice , mais je dis qu'il vaut 
5, mieux l'empêcher de naitre. Je veux 
„ pourvoir à l'infuffifance des Loix , & 
„ vous m'alléguez l'infiiffifance des Loix , 
5, Vous m'accufez d'établir les abus , parce 
5, qu'au lieu d'y remédier j'aime mieux 
,, qu'on les prévienne. Quoi s'il étoit un 
5, moyen de vivre toujours en fanté , fau- 
3, droit-il donc le profcrire , de peur de 
5, rendre les médecins oififs? Votre Excel- 
„ Icnce veut toujours voir des gibets (S< des 
„ roues, 6c moi je voudrois ne plus voir 

D 



iS LETTRE ■ ^ 

,, de malfaiteurs: avec tout le refpectque je 
„ lui dois -, je ne crois pas être un homme 
„ abominabie. 

Hélas, M. T. CF. malgré Us principes de 
t éducation la plus faine O la plus venueu^ 
j€\ malgré les promejfes les plus magnifiques 
de la Religion , & les menaces les,plus terri^ 
hles y les écarts de la jeunejfe ne Jont en^-^ 
core que trop fréquens y trop multipliés. J'ai 
prouvé que cette éducation, que vous ap- 
peliez la plus faine , étoit la plus in(en- 
fce i que cette éducation , que vous ap- 
peliez la plus vertueufe , donnoit aux en- 
lans tous leurs vices : i'ai prouvé que touti 
la gloire du paradis les tentoit moins qu'un 
morceau de Gjcre , & qu'ils craignoient 
beaucoup plus de s'ennuyer à Vcpres , que 
de brûler en enfer -, j'ai prouvé que les 
écarts de la jeunelle , qu'on (e plaint de ï\z 
pouvoir réprimer par ces moyens , en 
étoient l'ouvrage. Dans quelles erreurs , 
dans quels excès , aban.donnée à elle-même 
ne fe précipiterait- elle .donc P^^J' La jeu- 
nelle, ne.s'égare jamais d'elle-même: toutes 
Tes erreurs lui viennent d'ctre mal condui- 
te. Les camarades &z les maîtrelll-s achè- 
vent ce qu'ont commencé les Prêtres »Sc les 
Précepteurs -, j'ai prouvé cela. Cejl un 
torrent qui fe déborde malgré les digues 
puijfantcs qu'on lui avait oppofécs\ que fe- 
roit-ce donc fi nul ohjlacle ne fufpendoit jes 
flots y & ne rompait fis efforts'i Je pourrois 



A M. DE BEAUMONT. i^ 
dire ; c'ejl un torrent qui renverfe vos ini- 
puijfantes digues, & brifetom. Elargljfeifon 
lit , (> laij/^i courir fans ohjlacle : il ne 
fera jamais de mal. Mais )'ai honte d'emplo- 
yer dans un fujet auffi fcrieux ces figures de 
Collège, que chacun applique à fa Fantaifie, 
& qui ne prouvent rien d'aucun côte. 

Au refte , quoique , félon vous , hs écarts 
de la jeunelle ne foient encore que trop 
h-équens, trop multipliés , à caufe de la 
pente de Phomme au mal, il paroû qu'à 
tout prendre vous n'êtes pas trop mécon- 
tant d'elle, que vous vous complaifez aflez 
dans l'éducation faine & vertueufe que lui 
•donnent aduellement vos maîtres pleins de 
vertus , de fageflTs & de vigilance , que fé- 
lon ^vous , elle perdroir beaucoup à erre 
clévéc d'une autre manière , & qu'au fond 
vous ne penfez pas de ce lîécle , la lie des 
fiécles y tout le mal que vous affedez d'en 
dire à la tcte de vos Mandemens. 

Je conviens qu'il efl; fuperflu de cher- 
cher de nouveaux plans d'éducation , quand 
on efl: il content de celle qui exille: mais 
convenez auflî , Monfeigneur , qu'en ceci 
vous n'êtes pas difficile. Si vous euffiez été 
aulfi coulant en matière de dodrine , vor 
tre Diocèfe eût été agité de moins de irou- 
bresj l'orage que vous avez excité , ne tût 
point retombé fur les Jcfuites j je n'en au- 
rois point été écrafé par compagnie ; vous 
fiilTu-z refté plus tranquille, &c moi aufîî. 

Dij 



30 LETTRE 

Vous avouez que pour réformer le mon- 
de, autant que le permettent la foiblelTe , 
Ôc félon vous, la corruption de notre na- 
ture, il fulHroit d'obferver fous la direc- 
tion <k l'impreffuîn de la grâce, les pre- 
miers rayons de la raifon humaine , de les 
failir avec foin , ôc de les diriger vers la 
route qui conduit à la vérité. ( 8 ) Par /r, 
continuez-vous, ces -effrits encore exempts 
de préjugés jferoient pour toujours en garde 
contre V erreur ; ces cœurs encore exempts 
des grandes pajîfions prendraient les imprcf- 
jfîons de toutes Les vertus. Nous fommes donc 
d'accord fur ce point , car j'en n'ai pas dic 
autre chofe. Je n'ai pas ajouté -, j'en con- 
viens qu'il fallût faire élever les ent.ms 
par des Prêtres \ même je ne pêufois pas 
que cela fut nécetTaire pour en faire des 
Citoyens , & des hommes-, & cette erreur 
fi c'en eft: une, commune à tant de Ca- 
tholiques, n'eft pas un fî grand crime à un 
Protcllant. Je n'examine pas fi dans votre 
pays les Prêtres eux-mêmes palVent pour 
de fi bons Citoyens -, mais comme l'éduca- 
tion de la génération préfente eft leur 
ouvrage , c'eft entre vous d'un côté \Jk vos 
anciens Mandemens de l'autre , qu'il taut dé- 
cider fi leur lait fpirituel lui a li bien pro- 
fité , s'il en a fait de lî grands faints , ( 9 ) 
yrais adorateurs de Dieu, 6c de li grands 

(^ ) M.inàement iu-quaito , p. 5 , in. 1 2. p.lxviij. 
(;) pa^. xix. 



A M. DE BEAUMONT.^ ji' 

hommes , dig:.es d ctre la rr.Jjource & l'or' 
nement de La pairie. Je puJS ajouter une 
obiervauuu qui devroit trapper tcais les 
bons François , & vous-même comme tel; 
c'elt que de tant de Rois* qu'a eus votre na- 
tion, le meilleur, ell le feul que n'ont point 
élevé les Prêtres. 

Mais qu'importe tout cela , puisque je 
ne leur ai point donné l'excluhon -, qu'ils 
élèvent la jeunelTe , s'ils en (ont capables, 
je ne m'y oppole pas , & ce que vous dites 
la delTus, (lo) ne fait rien contre mon Livre. 
Prétendriez vous que mon plan fût mau- 
vais , par cela feul qu'il peut convenir à 
d'autres qu'aux gens d'Eglife ? 

Si 1 homme eft bon par fa nature , com- 
me je crois l'avoir démontré '-, il s'enfuit 
qu'il demeure tel tant que rien d'étranger 
à lui ne l'altère*, ôc fi les hommes font mé- 
chans, comme ils ont pris peine à me l'ap- 
prendre , il s'enfuit que leur méchanceté 
leur vient d'ailleurs*, termez donc l'entrée 
au vice, & le cœur humain fera toujours 
bon. Sur ce principe , j'établis l'éducation 
négative comme la meilleure , ou plutôt la 
feule bonne : )e t^iis voir com.ment toute 
éducation pofitive fuit , comme qu'on s'y 
prene , une route oppofce à (on but , &C 
je montre comment on tend au même but, & 
comment ony arrive par le chemin que j'ai 
iracé. 

(lo) Municmcnt in-quarto, p. 5. in u. p. sviijî 



n LETTRE 

J'appv?l!e éuucatioii pofitive celle qui 
tend à former refprit avant Page , & adon- 
ner à l'cnrant la connoiirancc des devoirs de 
riiomme. J'appelle éducation négative celle 
qui tend à petteclionner les organes , inf- 
îrumens de nos connoilTances, & avant de 
nous donner ces connoiflances , qui pré- 
parent à la raifon par Texercice des fens. 
L'éducation négative n'eft pas oifive, tant 
s'en taur. Elle ne donne pas les vertus , 
mais elle prévient les vices , elle n'apprend 
pas la-vérité, mais elle prélerve de Terreur. 
Elle dilpofe l'enfant à tout ce qui peut le 
m?nerauvrai, quand il ell: en état de i'cnten- 
dre, &c au bien , quand il eft en état de l'aimer. 

Cette marche vous déplait Se vous cho- 
que*, il eft aifé de voir pourquoi. Vous 
commencez par calomnier les intentions de 
celui qui la propcfei Selon vous, cette 
oiiiveté de l'ame m'a paru nécefl'aire pour 
la difpofer aux erreurs que je lui voii- 
lois inculquer. On ne fçait pourtant pas 
trop quelle erreur veut donner à Ton élevé 
celui qui ne lui apprend rien avec plus de 
loin qu'à fentirfon ignorance, 5c à fçavoir 
qu'il ne fçait rien. Vous convenez que le 
jugement a fes progrès , & ne fe forme que 
par dégrés. Mais s' enfuit il (ii) ajoutez- 
vous , qu à Vàge de dix ans, un enfant ne 
connoijje pas la difft'rencc du bien & du mal j 

(u) Mandçinçnt 'm-4. , p. 7 , in-i:. p. sxiij. 



A M. DE EEATJÎV5 0NT. 3^ 
qiiîL confonie lafas,e[}e av^c la. folie , la 
honte' avec la barbar e , la venu avec le vice ! 
Tour cela s'enfiiit, lan:-, doute, ti à cet âge 
le jugem.nt n'ell pas . i-iéveloppc. Quoi! 
pourfuivez-vous , il neJeiLtira pas qu'obéir 
à fon père é^l un bien , que lui dé f obéir efi 
un mal'i Bien loin de-là-, je fôutiens qu'il 
fentiiM , au contraire, en quittant le )eii 
pour aller étudier fa leçon, qu'obéir à fon 
père eft un mal , & que lui défobéir eit 
un bien. En volant quelque truie détendu 
il fentira auflï, j'en conviens , que c'ell: un 
mal d'être puni, & un bien d'être récom- 
penfé, &c c'efi: dans la balance de cqs biens 
de de ces maux contradictoires que Çq. rè- 
gle fa prudc^nce enfantine. Je crois avoir 
démontre cela mille fois dans n'iCS deux pre- 
miers volumes , cc fur- tout dans le dia- 
logue du maître & de l'enfant fur ce qui 
eft mal {12), Pour vous, Monfeigneur , 
vous réfutez aies deux volumes en deux 
lignes , èC les voici ( n )• -^^ prétendre , 
M. T. C. F. cejl calomnier la nature hu- 
maine ^ en lui attribuant une Jlupidité qu elle 
71 a point. On ne fçauroit employer une ré- 
futationplus tranchante ni conçue en moins 
de mots. Mais i.ette ignorance, qu'il vous 
plait d'appeller ftupidité, fe trouve conf- 
tamment dans tout efprit gêné dans des or- 

(12) Eiiiile , Tom i, p. 189. 

(13) Maniement, in-4. , p. 7 , in- 12. p. :sxiij. 



3 A ^ LETTRE 

ganes imparfaits, ou qui n'a pas été culti- 
vé; c'ell une oblcrvation tacile à tatre, &z 
Tenlible à tout le monde. Attribuer cette 
ignorance à la nature humaine n'ell: donc 
pas la calomnier , & c'cll: vous qui l'avez 
calomniée en lui imputant flne malignité 
qu'elle n'a point. 

Vous dîtes encore-, [14] Ne vouloir 
enfeigner la fagejje à V homme que dans le 
temps qu'il fera dominé par la fougue des 
pafjLons naijfantes y riefi-ce pas la lui pré- 
fenter dans le deffein quil la rejette î Voilà 
de rechef une intention que vous avez la 
bonté de me prêter, &c qu'affurcment nul 
autre que vous ne trouvera dans mon Li- 
vre. J'ai montré, premièrement, que ce- 
lui qui fera élevé, comme je veux, ne fera 
pas dominé par les piflions dans le tems 
que vous dites. J'ai monti-é encore com- 
ment les leçons de la faifeire pouvoient re- 
tarder le développement de cqs mêmes paf- 
fïons. Ce font les mauvais effets de votra 
éducation que vous imputez à la mienne, 
& vous m'ob)e6lez les défauts que je vous 
apprends^ prévenir. Jufqu'à l'adolefcence 
j'ai garanti des pafiions le cœur de mon 
élevé, & quand elles font prêtes .à naître, 
j'en recule encore le progrès par des foins 
propres à les réprimer. Plus tôt, les leçons 
de la fagelie ne fignitàent rien pour l'entans 

[14] Miindsment in-4. p. 9. in-i2."p. xxvi. 



A M. DE BEAUMONT. îf 
hors d'état d'y prendre intérêt , & de les en- 
tendre j plus tard , elles ne prenent plus 
fur un cœur déjà livré aux palTuns. C ell 
au feul moment que )'ai choili qu'elles (ont 
utilles i fou pour l'armer ou pour le diftrai- 
re , il importe également qu'alors le jeune 
homme en loit occupé. 

Vous dites: ( i^ ) Four trouver la jeu- 
neffe plus docile aux leçons qu'il lui prt'pa- 
re , cet Auteur veut quelle Joit dJfuée de 
tout prlicipe de Religion. La rai Ton en clt 
lîmpie , c'cil ce que je veux qu'elle ait une 
Religion , vl' que je ne lui veux rien ap- 
prendre dont fun j igemenr ne foit en crat 
de Icntir la vérité. Mais m •• . M n^rrgncur, 
fî je dif^is : Pour trouver laj^u..ejje plus 
docile aux leçons quon lui prépare , qu on 
a grand foin de la prendre avar.t l âge de 
rai/on j t'erois-je un raifonnemcnt p:us mau- 
vais que le vôtre, & feroii-.e un prc.u- 
gé bien favorable à ce que vous taiics ap- 
prendre aux enhuis? Selon vous,) choi- 
lïs l'âge de rai(on pour inculquer i'er-' 
reur , ôc vous , vous prévenez (.et âge 
pour enfeigner la vérité. Vous vfvus prcf- 
îez d'inltruire l'enfant avant qu'il puille dis- 
cerner le vrai du taux , & moi )'atiends, 
pour le tromper , qu'il foit en état de le con- 
noitre. Ce juganent eft-il naturel, 6c le- 
quel paroît. chercher à léduue , de celui 

(iS) Mandement in-4. p. 7 , in-iz. p. xxiij. 

D V 



V. LETTRE 

•qui ne veiu parler qu'à des hommes , ou de 
celui qui s'adielk aux entansî 

Vous me cenfurez d'avoir dit & mon- 
tré que tout entant qui croit en Dieu efl: 
- idolâtre ou antropomorplîire , & vous com- 
battez cela en difant [i(î] qu'on ne peut 
iuppofer ni l'un ni l'autre d'un entant qui 
a reçu une éducation Chrétienne. Voilà ce 
qui eft en queftion-, refte à voir la preuve. 
La mienne eft que l'éducation la plus Chré- 
tienne ne fçauroit donner à Tentant l'enten- 
dement qu'il n'ft pas, ni détacher (es idées 
Ats êtres matériels, au delîus delquels tant 
d'hommes ne (auroient élever les ieurs. 
J'en appelle , de plus , à l'expérience : 
j'exhorte chacun des lecleurs à contulter 
ia mémoire, & à fe rappeller li, lorfqu'il 
a cru en Dieu, étan^enfant, il ne s'en ell 
pas toujours tait quelque image. Quand 
-vous lui dites que la divinité nejl rien de 
et qui peut tomber fous les Jens ; ou ionel- 
-prit iiO'iblé f^'entend rien , ou il entend 
•qu'elle iVell: rien. Quand vous lui parlez 
dune intetlig,cnce infinie^ il ne fçait ce que 
-c'ell qu'intelligence , & i! fçiit encore 
-moins ce que c'eft qxiinjini. Mais vous lui 
,ferez répéter après vous les mots qu'il vous 
plaira de lui dire ", vous lui tcrcz même 
ajouter , s'il le tant j q'Til les entend i 
car cela ne coûte guère*, v?c il aime encore 

.li6}^.ind;:n:;it :n-4. p. 7, ia-12. p. xxiij. 



A M. DE BEAUMONT. 57 
mieux dire qu'il les entend que d'être 
gronde ou puni. Tous les anciens , ians 
excepter les Juifs, ^e font rcprclcntcs Dieu 
corporel-, & combien de Chrétiens, iur- 

.tout de Catholiques, font encore aujoui- 
d'iiui danb ce cas-là? Si vos enfans parlent 
comme des hommes , c'efl: parce que le^ 
hommes -font encore entans. Voilà p^u 
quoi les mylieres encaD? ne coûtent ; 
rien à perfonne ', les ternies en (v'.' 
aulïï faciles à prononcer que J'aut: 
des comoJiiés du Chnit anifme •-• 

-eft de s'être fait un certain /argon . 
fans idées, avec lefqaels oii iatistait ^ ^ 
hors à la raifon. 

Par l'examen de l'intelligence qui mené 
à la connoitVance de Dieu , je tr;>uve qu'il 
n'eft pas raifonnable de cro're ce'.rc con- 
noillance (17) toujours neccfjaire au falut. 

Je cite en exemple les infenfés , les entans, 
& je mets dans la même dalle les homjnes 
dont l'efprit n'a pas aquis afiez de lumières 
pour comprendre l'exillence de Dieu. Vous 

, dites là défias: (lô) Ne foyons point fur- 
pris que l'Auteur d' Emile remette à un temps 

Jl recule la connoijfance de texijtencede Dieu\ 
il ne la. croit pas nécejfaire au falut. Vous 
commencez , pour rendre ma procolition 

. plus dure , par lupprimer charitablement 

[17] Emile, Tome 11. p. 352 > 353- 
[18] hhnianir.î -i-.'. p. 9 ,iu-i2 , p. :xm;. 



'52 LETTRE 

le mot toujours i qui non-feulement la itwïï 
difie , mais qui lui aonne un autre fens , 
puilque , félon ma phrafe, cette connoif- 
fance ell: ordinairement néceliaire au lalut , 
& qu'elle ne le (eroit jamais , félon, la 
la phif.fe que vous me prêtez. Après cette pe- 
tite talhhcation , vous pourfu'vcz ainii: 

,, 11 eft clair , dit- il , par L'organe d'urt 
5, perfonnage chimérique ^ il elt clair que tel 
5, homme , parvenu jufqu'à la vielleille fans 
„ croire en Dieu , ne (en pas pour cela 
3, privé de (a prélen.e dans l'autre, (vous 
5, avez omis Icinot de vie) lî fon aveugle- 
,, ment n a pas été volontaire , i^ je dis 
„ qu'il ne l'ell pas toujours ,,. 

Avant de tranicrii-e ici votre remarque, 
permettez que je bile la mienne. C'cll: que 
ce perfonnage prétendu chimériq'.e , c'eft 
moi-même , & non le Vicaire ; que ce paf- 
lage que ,yous avez cru être dans la profef- 
lioti de toi , n'y eft point , mais dans le corps 
même du Livre. Monleigneur, vous lifez 
bien légèrement, vous citez bien négligem- 
ment les Ecrits que vous riétridez lî dure- 
ment \ je trouve qu'un homme en place , qui 
cenlure, devroit mettre un peu plus d'exa- 
men dans (es jwgemens. Je reprends à pré- 
fcnr votre texte. 

Remarque^ , M. T. C. F. quil ne s agit 
pni \t ici d un lio/nme qui ferait dépourvu de 
Vu^age de. fa raifon , mais Uniquement de 
celui dont la rat/on , ne J croit point aidée de 



A M. DE BEAUMONT. 55/ 

Vlnjîruclion. Voas aifirnsiez ciilaite ( i^ ) » 
qu'une telle prétention eji f'^uver aine ment 
ah fur de. Saint Paul ajfure qu entre les Phi- 
loJophespaienspLuJieursJoiit parvenus par les 
Jiules forces de lu. raijon alaconnoifjanct du. 
yrai Dieu -, ^ ià-deilus vous tianlcnvez 
fon pallage. 

Moii'eignenr , c'eft fotrvent un petit mal 
de ne pas entendre un Auteur qu'on l;t» 
mais ctn efl: un grand quand on le rétute , 
& un très-gran-i quand on le dift.ime. Or, 
vous n'avez piint cnten lu le padage de 
mon Livre que vous attnquez ici, de même 
que beaucoup d'autres. Le le6tenr )ugera 
Il c'eft ma tante ou la vôtre, quand j'aurai 
mis le palHige entier fcni? (es yeux. 

„ Nous tenons „ ( les P\étorn-ics ) ^, que 
„ nul enfalit mort avant l'âge de raiion ne 
j, fera privé du bbnbeur éternel. Les Ca- 
5, tboliq'.ics croient la même choie de tous 
j, les enfansquiont recule Baptême, quoi- 
3, qu'ils n'aient jamais entendu parler de 
3, Dieu. Il y a donc des cas où l'on peut être 
„ Hiiivc Gns croire en Dieu \ Se ces cas ont 
„ lieu ,* foit dans l'enfance , ioit dans la dé- 
„ mence, quand l'eTprit humain eft incapa- 
„ ble des opérations néceiraires pour re- 
5, connoître la Divinité. Toute la différen- 
3, ce que je vois ici entre vous ôc moi , eft 



( 19 ) Maniement in-quarto , p. 10 , in-douze^ 
p. xxvij. 



^40 LETTRE ^ 

5, que vous prccefidez que les enbns ont a 
„ fept ans cette capacité , & que je ne la 
5, leur accorde pas mcrae à quinze. Que 
5, j'aie tore ou raifon , il ne s'agit pas ici 
„ d'un article de foi, mais d'une lîmple o|?- 
„ fervation d'hidoire naturelle. 

„ Par le mcme principe , il cil clair que tel 
55 aomme, parvemi jufqu'à la vieillelb lans 
croire en Dieu, ne fera pas pour celapri- 
vié de Cx préfence dans l'autre vie, fi ion 
aveuglement n'a pas été volontaire •, & je 
dis qu'jl ne relt pas toujours. Vous en- 
convenez pour les infeiîfés qu'une maladie 
prive de leurs facultés fpirituelles, mais 
non de leur qualité d'hommes, ni par con- 
féquent du droit aux bientaits de leur 
l. Créateur. Pourquoi donc n'en pas con- 
„ venir aullî pour ceux qui, iéqueftrés de 
„ toute fociété dès lein- enfance , auroient 
3, mené une vie abfolumcni fauvage, privés 
3, des lumières qu'on n'acquiert que dans le 
,, commerce des hommes? Car il ell: d'une 
5, impoHibilité démontrée qu'un' pareil fau- 
5, vage pût jamais élever fcs ré.^exions juf- 
„ qu'à la connoiûance du vrai Bien. La 
„ raifon nous dit qu'un homme n'efl: punil- 
„ fable que pour les fiutes de fa volonté , 
3, qu'une ignorance invincible ne lui fçiu- 
„ roit être imputée à crime. D'où il iùit 
5, que devant la Juftice éternelle tout hcm- 
•„ me qui croiroit , s'il avoit les lumières né- 
„ ceffaires , eft réputé croire , ic qu'il n'y 



A M. DE BEAU M ONT. 4f 
5^ aura d'incrédules punis que ceux dont le 
j, cœur fe terme à la vérité,,. jE/n//^, T. II, 
pnge Jfi &fuiv. 

Voilà mon pallage entier, fur lequel vo- 
tre erreur faute aux yeux. Elle coniirte en 
ce que vous avez entendu ou fait entendre 
que félon moi , il falloit avoir été indruit 
de l'cxiilence de Dieu pour y croire. Ma 
penfce eft fort différente. Je dis qu'il faut 
avoir l'entendement développé , & l'efpric- 
cultivé jufqu'à certain point pour erre en 
état de c'omprendre les preuves de l'exiftetl- 
ce de Dieu , & fur-tout pour les trouver 
de foi même, fans en avoir jamais entendu 
parler. Je parle des hommes barbares ou 
fiuvagcs." vous m'alléguez des Philofophes: 
je dis qu'il taut avoir acquis quelque Philofo- 
phie pour s'élever aux notions du vrai Dieu; 
vous citez Saint Paul qui reconoît que 
quelques Philofophcs païens fe font élevés 
aux notions du vrai Dieu : je dis que tel 
homme groiTier n'elf pas loujoursen état de 
fe former de Uii-mcme une idée jufte de la 
Divinité \ vous dites que les hommes inll'ruits 
font en état de fe former une idée jufte de 
la Divinité-, «îk: fur cette -unique preuve , 
mon opinion vous paruît fouverainemenc 
abfurde. Quoi ! parce qu'un Docteur en 
Droit doit fçavoir les loix de fon pays, 
eft-il ablurde de fuppofer qu'un enfant qui 
ne fçiit pas lire a pu les ignorer ? 

Quand un Auteur ne veut pas fe répc-« 



\t LETTRE 

ter fans cefle , k. qu'il a une fois établi 
clairem~nc Ton lentimsm Uir une matière, 
il n'elt pas tenu de raporcer toujours les 
mêmes preuves en rationnant (ur le même 
fcniiment. Ses Ecrits s'expliquent alors les 
uns par les autres \ Se les derniers , quand 
il a de la méthode, TuppoTent toujours les 
premiers. Voiià ce que j'ai toujours tache 
de taire. Se ce que j'ai tait, fur- tout dans 
Toccalion do.u il s'agit. 

Vous fuppoilz , ainli que ceux qui trai- 
tent <-!e ces matières , que l'hiMr.me appor- 
te avec lui fa railon toute formée , Se qu'il 
ne s'agit que ie la mettre en œuvre. Or 
cela iVeH: pas vrai-, car l'une des acquittions 
de l'homme, & même des plus lentes, eft 
la raif^n. L homme apprend avoir des yeux 
de l'elprit , ainli que des yeux du corps •-, 
mais le premier apprentilTage eft bien plus 
long que l'autre ,• parce que les rapports 
des objets intelieÂuels ne fe mefuraiu pas 
coiTime l'étendue , ne fe trouvent que par 
eftimation , & que nos premiers beloins ', nos 
befoins phifiqucs , ne nous rendent pas 
l'examen de ces mêmes objets lî intcrellant 
Il faut apprendre à voir deux objets àlatoisj 
il faut apprendre à les comparer entre eux -, 
îl faut apprendre a comparer les objets en 
grand nombre, à rem» nter par de^^rés aux 
caufes , à les fuivre dans leurs effets; il taut 
avoir combine des infinités de rapports pour 
ac<jacni: des idées de convenance , de gro- 



A M. DE BEAUMONT. 4^ 
portion , d'harmonie & d'ordre. L'homme 
qui , privé du fecours de les femblables , ôc 
i'ans ceffe occupé de pourvoir à Tes befoins , 
eft' réduit en toute choie à la leule marche 
de les propres idées, fait un progrès bien 
lent de ce côté- là: il vieillit & meurt avant 
d'être forti de l'enfance , de la raifon. Pou- 
vez-vous croire de bonne foi que d'un mil- 
lion d'hommes élevés de cette manière ^ 
il y en eût un feul qui vînt à penfer à 
Dieu? 

L'ordre de l'Univers , tout admirable 
qu'il eft ne frappe pas également tous les 
yeux. Le peuple y fait peu d'attention , 
manquant des connoilTances qui rendent cet 
ordre fenlible, Se n'ayant point appris à ré- 
fléchir fur ce qu'il apperçoit. Ce n'eft ni 
cndurcilTement, ni mauvaife volonté ; c'ell 
ignorance , engourdilTement d'efprit. La 
moindre méditation fatigue ces gens- là 3 
comm.e le moindre travail des bras fati- 
gue un homme dé cabinet. Ils ont oui 
parler des œuvres de Dieu ôc des nier- 
veilles de la nature. Ils répètent les mêmes 
mots fans y joindre les mêmes idées , de 
ils font peu touchés de tout ce qui peut 
élever le fage à fon créateur. Or h parmi 
nous le. peuple , à portée de tant d'inflruc- 
tions , efl: encore fi ftupide , que feront ces 
pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès 
leur enfance , & qui n'ont jamais rien ap- 
pris d'autrtii î Croyez-vous ^u'uii Gafre oi, 



:44 LETTRE 

un Lapon philofophe 'beaucoup fur la mar- 
che da monde , & fur la génération des 
chof-^s? Encore les Lapons ik les Catr.es , 
vivant en corps de Nations, ont ils des mul- 
titudes d'idées acquifes Se communiquées , 
à l'aide deiqueîles ils acquièrent quelques 
notions groificres d'une Divmité: ils ont, 
en quelque taçon , leur Catcchilme : mais 
l'homme fauvage, errant feul dans les bois, 
n'en a point du tout. Cet homme n'exillo 
pas, direz-vous j Toit: mais il peut exiiler 
par fuppoiîtion. Il exifte certainement des 
hommes qui n'ont jamais eu d'entretien phi- 
lofophique en leur vie , ëc dont tout le 
temps fe confumeàcherher leur nourriture, 
la dévorer 6c dormir. Que terons-nous 
de ces hommes- là , des EsKiniaux , pai* 
exemple? En terons-nous des Théologiens? 
Mon feiitiment elT: donc que i'efprit de 
l'homme , fans progrès , fans inftruclion , 
fans culture, & tel qu'il iort des mains de 
la nature , ncd pas en état de s'élever d^ 
lui-même aux fublimes notions de la Divi- 
nité : mais que ces notions (e préfentenc 
à nous à mefure que notre elprit le cul- 
tive j qu'aux yeux de tout homme qui a pen- 
ré , qui a réRéchi , Dieu fe manitefte dans 
fes ouvrages , qu'il fe révèle aux gens^ 
éclairés dans le fpedtacle de la nature^ qu'il 
fiîut, quand on a les yeux ouverts , les ter- 
mer pour ne Ty pas voir; que tout Philo- 
Tophe Athée eft un raifonneur de mauvaife 



A M. DE BEAUMONT. 4? 
foi , ou que Ton orgueil aveugle j mais 
qu'aufll tel homme ftupide & groiîier, quoi- 
que funple de vrai, tel efpric fans erreur &: 
(ans vices, peut, par une ignorance invo- 
lontaire, ne pas remonter à l'Auteur de Ton 
Etre, de ne pas concevoir ce que c'efl: que 
Dieu , fans que cette ignorance le rende 
puniflablc d'un défaut auquel Ton cœur n'a 
point confcnti. Celui-ci n'eft pas éclairé, 
Se l'autre rcfufe de l'être : cela me paroît 
fort diftcrent. 

Appliquez à ce fentiment votre paflage 
de S. Paul, &c vous venez qu'au lieu de 
Je combattre, il le favoriic ; vous verrez 
que ce pafl'age tombe uniquement fur ces 
fages prétendus, à qui ce qui peut être connu 
de Dieu a été manifejlé ^ à qui la conf.déra.- 
tion des chofes qui ont été faites des la. 
création du monde j a rendu vijîble ce qui ejl 
invifihle enDieu\ mais qui ne V ayant point 
glorifié y & ne lui ayant point rendu grâces , 
fe font perdus dans la vanité de leur raifon^ 
nement ^ &, ainlî demeurés fans excule, en 
Je difantfageSyfont devenus fous. La raifon 
fur laquelle l'Apôtre réproche aux Philofo- 
phes de n'avoir pas gloriiié le vrai Dieu, 
n'étant point applicable à ma fupofition, 
forme une induction toute en ma tavcur ; 
elle confirme ce que j'ai dit moi- mêine, que 
tout (2.0) Philojophe qui ne croit t pas ^ & 

(20) Emile, Tome II, p. 35a, 



i^(î LETTRE 

tort , parce qu'il ufe mal de La ra'ifon quil a 
cultivée y & qu'il ejl en état d'ei. tendre les 
ventés quil rejette : elle montre enfin , par 
le pallage même , que vous ne m'avez point 
entendu \ & quand vous m'imputez d'a- 
voir dit ce que je n'ai dit ni penfé , fça- 
voir que l'on ne croit en Dieu que fur l'au- 
torîté d'autrui (zi), vous avez tellement 
torr , qu'au contraire je n'ai fait que diftin- 
guer les cas où l'on peut connoiire Dieu par 
fôi-mcme, & les cas où l'on ne le peut que 
par le fecours d'autrui. 
. Au refte, quand vous auriez raifon dans 
cette critique , quand vous auriez (olidement 
réfuté mon opinion, il ne s'enfuivroit pas 
de cela feul qu'elle fût fouverainement ab- 
furdei comm.e il vous plaît de la qualifier: 
on peut fe tromper fans tomber dans l'ex- 
travagance , & toute erreur n'eft pas une 
abfurdité. Mon refpedt pour vous me ren- 
dra moins prodigue d'épithetes, & ce ne 
fera pas ma faute fi le kdeur trouve à les 
placer. 

Toujours avec l'arrangement de cenfurer 
fans entendre , vous pafiez d'une nnputa- 
tion grave & huile , à une autre qui l'eO: 

( 21 ) M. de Beaumont ne dit pas cela en pro- 
pres termes ,• mais c'efl le k\\\ fens pifonnable 
qu'on puiflTe donnera fon texte, appuyé du paf- 
fage de Saint Paul ; & je ne pu's répondre qu'à 
ce que j'entends. Voye'^ Ton Mandement in-quar- 
to , pag. 10, in-douze, pag. xxyij. 



A M. DE BEAUMONT. 47 
encore plus j 6c après m'avou- injuftement 
accLifé de nier l'évidence de la Divinité , 
vous m'accuiez pius injuftement d'en avoir 
révoque i'unité en doute. Vous Lites plus, 
vous prenez la peine d'entrer là delTus en 
difcuffion , contre votre ordinaire ^ & le feul 
endroit de votre Mandement, où vous avez 
raifon, ell: celui où vous rétuiez une extra-, 
vagance que je n'ai pas dite. 

Voici le partage que vous attaquez, ou 
plutôt votre patlage où vous rapportez le 
mien ; car il taut que le ledeur me voie en- 
tre vos mains. 

„ (21 ) Je fçi[s,jyfait-il dire auperjonnage 
Juppofé qui lui ferf d'organe \ " je (çais qiie 
„ le monde eft gouverné par une volonté 
5, puillante fage j je le vois, ou plutôt je 
„ le lens,& cela m'importe àfçavoirj mais 
„ ce même monde eft-il éternel ou créé? 
5, Y a-t-il un principe unique des chofes? 
„ Y en a-t-il deux ou plufîeurs , & quelle 
„ efl: leur nature ? Je n'en fçais rien , & 
„ que m'importe ? . . . . ( 23 ) je renonce à 
5, des queftions oifeufes , qui peuvent in- 
„ quiéter mon amour propre, mais qui font 

(22) Mandement in-quarto , page 10, in-dou- 
ze, page xxix, 

(23 ) Ces points indiquent une lacune de deux 

lignes , par Icfquelles le paflagj lÛ teiitpété , 
&que M. de Beaumont n'a pas voulu tranfcri- 
re. Vojei Emile , Tome III. page 61. 



X% LETTRE 

jj inutiles à ma conduite , & fiipcrieiirs à 

„ ma raifon. ,, 

J'obfcrve, en palîint, qne voici la fécon- 
de tois que vous qualifiez le Prêtre Savoyard 
de perfonnage chimérique ou luppotc. Com- 
ment êtes vous inftruit de cela, je vous fup* 
plie J j'ai affirmé ce que je fçavois -, vous 
niez ce que vous ne fçavez pas , qui des deux 
eft le téméraire 't On fçait , j'en conviens , 
qu'il y a peu de Prêtres qui croient en Dieu , 
mais encore n'ell:-il pas prouvé qu'il n'y en 
ait point du tout 1 Je reprends votre texte. 

(24). Que veut donc dire cet Auteur té- 

meraire f Lhinité de Dieu lui paraît 

une quejlion oifeufe &■ fupérieure à fa raifojiy 
comme Ji la multiplicité des Dieux n ctoit 
pas la plus grande des ahfurdités. " La 
„ pluralité des Dieux ,, , dit energiqueme nt 
Tertullien " eft une nullité de Dieu ,» > 
admettre un Dieu , c'ejl admettre un Etre 
Juprème & indépendant, auquel tous les au- 
tres Etres J oient fuhordonnés ( 1^ ). Il im- 
plique donc quil y ait plujieurs Dieux. 

(24) Mz/zJe/ne/zt in-quarto, p. 11, in-12 p. xxix. 

[25] Tertullien fa't ici un fophirne très fa- 
milier aux Percs deTEglile. H définit le mot Di- 
eu félon les Cl^.ritiens , 6c puis il accule les Pa- 
ïens de contradidLon , parce que , contre ili dé- 
finition , ils admjttent plufieurs Dieux. Ce n'é- 
toit pas la peine de m'imputer une erreur que 
je n'ai pas commife, uniquement pour citer II 
hors de propos un fophifme de Tertulien. 



A M. DE BEAUMONT. 49 
Mais qui ePc-ce qui dit qu'il y a plufieurs 
Di€ux ? Ah, Mcnfeigneur ! vous voudriez 
bien quej'eulls dit de pareilles follies j vous 
n'auriez fûrement pas pris la peine de faire 
un Mandement centre moi. 

Je ne fçais ni pourquoi ni comment ce 
qui eft, eft-, & bien d'autres, qui fepiquent 
de le dire, nelefçavent pas mieux que moi. 
Mais je vois qu'il n> a qu'une première 
caufe motrice, puifque tout concourt fen- 
fiblement aux mêmes hns. Je reconnois donc 
une volonté unique & fuprême qui dirige 
tout i & une puiilance unique & fuprême 
qui exécute tout. J'attribue cette puiilan- 
ce 6c cette volonté au même être , à cait- 
fe de leur parfa-.t accord qui fe conçoit 
mieux dans un que dans deux , & parce 
qu'il ne faut pas fans raifon multiplier les 
Etre5 : car le mal même que nous voyons 
a'efl: point un mal abfolu , & loin de com- 
battre direclcment Is bien , il concourt 
avec lui à l'harmonie univerfelle. 

Mais ce par quoi^les chofes {ont, fe dif- 
tingue trcs-ncttemcnt fous deux idées ', fça- 
voir , la chofe qui fait & la chofe qui eft 
faite -, même ces deux idées ne fe réunirent 
pas dans le iirême Etre fans quelque effort 
d'efprit, & l'on ne conçoit guère une cho- 
fe qui agit , fans fuppoler une autre fur 
laquelle elle agit. De plus , il cft certain que 
nous avons l'idée de deux fabftances dif- 
lindbts -, fçavoir l'efprit ôc la matière j ce 



'^o LETTRE 

qui penfe , de ce qui eft étendu-, Se ces deux 

idées fe conçoivent irès-bien l'une fans 

i'autre. 

Il y a donc deux manières de concevoir 
l'origine des chofesj fçavoir ou dans deux 
caufes diverfes , l'une vive & l'autre mor- 
te f l'une motrice Se l'autre mue , l'une ac- 
tive & l'autre paflive , l'une efficiente Se 
l'autre inftrumentale -, ou dans une caufe 
unique qui tire d'elle feule tout ce qui eft 
& tout ce qui fe fait. Chacun de ces deux 
fentimens débattus par les Métaphyhciens 
depuis tant de ficelés , n'en eft pas devenu 
plus croyable à la raifon humaine : Se li 
î'exiftence éternelle Se nécelfaire de la ma- 
tière a pour nous fes difficultés, fa création 
n'en a pas de moindres -, puifque tant d'hom- 
mes Se de Philofophes , qui dans tous les 
tems ont médité fur ce fujet , ont tous 
unanimement rejette la poflïbilité de la 
création , excepte peut-être un très-petit 
nombre qui paroilTent avoir finccrement fou- 
rnis leur raifon à l'autorité ; (incérité que les 
motifs de leur intérêt , de leur fureté , de 
leur repos , rendent fort fulpecfce. Se dont 
il fera toujours impoifible de s'allurcr, tant 
que l'on rifquera quelque chofe à parler 
vrai. 

Suppofc qu'il y ait un principe éternel Se 
unique des chofes, ce principe étant fimplc 
dans fon elïence , n'cfl: pas compofé de ma- 
tière Se d'efprit ^ mais il efl matière ou ef- 

prit 



'A M. DE BEAUMONT. u 
prit feulement. Sur les raifons déduites pac 
le Vicaire , il ne fçauroit concevoir que ce 
pincipe foit matière i ik s'il eft efprit , il ne 
fçauroit concevoir que par lui la matière 
ait reçu l'Etre : car il faudroit pour cela 
concevoir la création -, or l'idée de créa- 
tion , l'idée fous laquelle on conçoit que 
par un ùmple acte de volonté rien devient 
quelque chofe , eft de toutes les idées qui 
ne font pas clairement contradidoires , la 
îtioins compréhenfible à l'efprit humain. 

Arrêté de deux côtés par ces diffiaihés , 
le bon Prctre demeure indécis , & ne fe 
tourmente point d'un doute de pure fpécu- 
Jation , qui n'influe en aucune manière fur 
fes devoirs en ce monde -, car enfin , que 
m'importe d'expliquer l'origine des êtres , 
pourvu que je fçache comment ils fubfiftent, 
quelle place j'y dois remplir , ôc en vertu" 
de quoi cette obligation m'eft impofée? 

Mais fuppofer deux principes ( 2.6 ) des 
cbofes*, fuppoiîtion que pourtant le Vicai- 
ne fait point , ce n'ed pas pour cela fup- 
pofer deux Dieux , à moins que , comme les 
Manichéens on ne fuppofe aufli ces prin- 
cipes tous deux adifs .• dodrine abfolument 

(26) Celui qui ne connoît que deux fubf- 
tauces , ne peut non plus imaginer que deux 
principes , & le terme , ou plufieurs , ajouté 
dins l'endroit cité , n'efl-là qu'une efpece d ex- 
plétif fcrvant tout au plus à faire entendre que 
le nombre de ces principes n'importe pas plus 
à connoître que leur nature. E 



51 ^ ^ L E T T R E 
contraire à celle du Vicaire , qui très-po- 
htivcment , n'admet qu'une inte'.l gence 
première, qu'un feul principe a6lif , & par 
conféquent qu'un feul Dieu. 

J'avoue bien que Ja création du monde 
étant clairement énoncée dans nos traduc- 
tions de la Génefe, la rejetter po(uivement 
fcroit à cet égard rejetter l'autorité , fi non 
des Livres facrés, au moins des traductions 
qu'on nous en donne -, & c'eft: aulTi ce qui 
lient le Vicaire dans un doute qu'il n'auroit 
peut-être pas (ans cette autorité: car d'ail- 
leurs la coexiftance des deux principes (17) 
femble expliquer mieux la conftitution de 
l'univers , &c lever des difficultés qu'on a 
peine à réfoudre fans elle, comme entre 
autres celle de l'origine du mal. De plus, 
il faudroit entendre parfaitement l'Hébreu 
&même avoir été contemporain de M oyfe, 

_ ( 27 ). Il eiï bon de reinarqUw=r que cette quef- 
tion de réternité de la matière , qui effarou- 
che n fort no; Théologiens, effarouchoit aifez 
peu les Pères de TEglife , moins éloignés des 
fentiments de Platon. Sans parler de Jultin Mar- 
tyr, d'Origine, <S: d'autres, Clément Ak-xan- 
drin prend fi bien l'affiraiative dans les Hypo- 
potipofes , que Photiu-; veut, à caule décela, 
que ce Livre ait été faîfifié. Mais le même fen- 
timect reparoît encore dans les StrouT^tes, où 
Clément rapporte celui d'Heraclite ians l'im- 
prouver. Ce" Père , Liv. V. tâche à la vérité d'e'- 
tablir un feul principe , mais c'eft parcequ'il re- 
fufe ce nom à la matière, même eu admettant 
une éternité. 



1 M. DE BEAUMONT. f^ 
Cour fçavoir certainement quel fens il a 
«lonné au mot qu'on nous rend par le mot 
£rea. Ce terme eft trop philofophique pour 
avoir eu dans {on origine l'acception con- 
nue ik populaire que nous lui donnons 
maintenant (ur la foi de nos dcdeurs. Cet- 
te acception a pu changer & tromper mè- 
îne les Septante, déjà imbus des que/lions 
d-elaPhilofophie Grecque. Rien n'eft moins 
rare que des mots dont le fens change par 
traits de tems, & qui font attribuer aux an- 
ciens Auteurs qui s'en font fcrvis, des idées 
qu'ils n'ont point eues. Il eft très-douteux 
que le mot Grec ait eu le Tens qu'il nous 
plaît de lui donner j & il eft très-certain, 
que le mot Latin n'a point eu ce même 
lens , puifque Lucrèce, qui nie formelle- 
nient la poffibilité de toute création , ne 
hiih pas d'employer fouvcnt le même terme 
pour exprimer la formation de l'Univers ÔC 
de Ces parties. Enfin M. Beaufobre a prou- 
vé ( 18 ) que la notion de la création ne 
le trouve point dans l'ancienne Théolo- 
gie Judaïque -, & vous êtes trop inftruit 
Monfcigneur, pour ignorer que beaucoup 
d'hommes pleins de refpcâ: pour nos Li- 
■ vres facrés, n'ont cependant point reconnu 
dans le récit de Moyfe l'abfolue création de 
rUnivers. Ainfi le Vicaire, à qui.lc Defpo- 
tifmedes Théologiens n'en impofe pas, peut 
très-bien , fans en être moins orthodoxe 
(28) Hift. du Manichcifme, Tome II 

Eij 



çv LETTRE 

douter s'il y a deux principes éternels des 
choies , ou s'il n'y en a qu'un. C'eil un dé- 
bat purement grammatical ou pliilolophi- 
que, où la révélation n'entre pour rien. 

Quoi qu'il en foit , ce n'eft pas de cela 
qu'U s'agit entre nous ^ & Tans (outenir les 
fentimens du Vicaire , je n'ai rien a taire 
ici qu'à montrer , vos torts. _ ^ 

Or vous avez tort d'avancer que 1 umte 
de Dieu me paroit une queftton oileule c^ 
fiipévieure à la raiCon -, puifque dans i L- 
cnt que vous cenfurez , cette umte elt éta- 
blie & foutenue par le raifonnement^ ëc 
vous avez tort de vous étayer d'un paliage 
de Tertullien , pour conclure contre moi 
qu^l implique qu'il y ait plufieurs Dieux ; 
car fans avoir befoin de Tertulien, je conclus 
auffi de mon côté qu'il implique qu il y ait 
niufieurs Dieux. , 

Vous aveî tort de me qualifier pour cela 
d'Auteur téméraire, puifqu'ou il n 7^ po^^^ 
d'allertion , il n'y a point de temerite. On 
ne peut concevoir qu'une Auteur foit un té- 
méraire , uniquement pour être moins hardi 

ûue vous. . • u- , 

Enha vous avez tort de croire avoir bien 
juftihé les dogmes pariiculiers qui donnent 
à Dieu les paiTions humaines, èc qm, loin 
d'cclaicir les notions du gr.nd Etre , les 
embrouillent & les aviliHent en m at.u- 
fài Li'T^ment d'embrouiller Se d'avilir moi- 



A M. DE BEAUMONT. n 
l'effence divine que )e n'ai point attaquée , 
& de révoquer en doute Ton unité que je 
n'ai point révoquée en doute. Si je Pavois 
fait, que s'enfuivroit-il ? Récriiraner n'efl: 
pas fe juftifier/ mais celui qui , pour toute 
défenfe , ne fçait que récriminer à faux , 
a bien l'air d'être feul coupable. 

La contradidion que vous me reprochez 
dans le même lieu eft tout auffi bien fon- 
dée que la précédente occafion. IL ne fçait , 
dites- vous , quelle eft lu nature de Dieu , 
C^ bientôt après il reconnaît que cet Etrefu- 
prême ef doue d'intelligence , de puifance , 
de volonté & de bonté ; nef-ce donc pas-là 
avoir une idée de la nature divine î 

Voici , Monfeigneur , là deflus , ce que 
j'ai à vous dire. 

„ Dieu eft intelligent ; mais comment 
5, l'eft-il î L'homme eft intelligent quand il 
„ raifonne , &: la fuprême intelligence n'a 
„ pas befoin deraifonner i il n'y a pour elle 
„ ni prémices, ni conféquence, il n'y a pas 
5, même de propoiîtion ^ elle eft purement 
„ intuitive, elle voit également tout ce qui 
5, eft & tout ce qui peut être -, toutes les 
„ vérités ne font pour elle qu'une feule 
„ idée , comme tous les lieux un feul point , 
,, tous les tems un feul moment. La puif- 
5, fance humaine agit par des moyens , la 
„ puilTance divine agit par elle-même. D[cu 
j, peut , parce qu'il veut j fa volonté tait 
„ fon pouvoir. Dieu eft bon, rien n'eft plus 

Eiij 



•f^ LETTRE 

,,. mnnifeftc-, mais Li bonté dans l'homme > 

i .imoLir de Tes (emblables , ôc la bonté 

., de Dieu, ert l'amour de l'ordre; car c'eft 

„ par l'ordre qu'il maintient ce qui exifte , 

„ ôc lie chaque partie avec le tout. Dieu 

„ eft jufte , j'en fuis convaincu , c'eft 

j, une luite de (a bonté ; rmjuflice des hora- 

j, mes eft leur œuvre Se non pas la tienne ; . 

,, le dcfordre moral qui dépofe contre la pro- 

3, vidence aux yeux des Philofophes , ne 

,, fait que la démontrer aux miens. Maisla 

„ juftice de l'homme eft de rendre à cha- 

3, cun ce qui lui appartient , ôc la juftice 

„ de Dieu de demander compte à chacun 

.,, de ce qu'il lui a donné. 

,, Que i\ je viens à découvrir fucceflive- 
j, ment les attributs dont je n'ai nulle idée 
,, abfolue , c'eft par des confequences tor- 
j, cées, c'eft par le bonufagede ma railon, 
„ mais je les affirme fans les comprendre : 
,5 & dans le tond , c'eft n'affirmer rien. J'ai 
yy beau me dire , Dieu eft ainfi ; je le fens, je 
3, me le prouve: je n'en conçois pas mieux 
), comment Dieu peut être ainfi, 

„ Enfin , plus je m'eForce de contempler 
3, fon eftence iniînie , moins je la conçois.* 
,, mais clic eft , cela me fuffit : moins je la 
„ conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, 6c 
„ lui dis: Etre des Etres, je fuis parce que 
3, tu es ; c'eft m'clcver à ma fource que de te 
„ méditer fans cciTe. Le plus digne uGgc 
5, de maraifon cft de s'anéantir devanitoi; 



'A M. DE BÊkVMONT. sJ 

^, c'efl; mon ravillcmcnr d'efprif, c'eft le 
„ chnrmc^de ma toiblefle, de me fentir ac- 
„ cable de ta grandeur,,. 

Voiiàmaréponfe, & jelacroispéremptoi- 
re. Faut-il vous due à préfent où jeTaipri- 
feî Je l'ai tirée mot à mot de l'endroit mê- 
ine que vous accufez de contradid:ion ( 29 ). 
Vous en ufez comme tous mes adverfaires 
qui, pour me réfuter, ne font qu'écrire \zs 
ob)ed;i"«ns que je me fuis taites , fuppri- 
mermes folutions. La réponfe eft déjà toute 
prête j c'eft l'ouvrage qu'ils ont rctuté. 

Nous avançons , Monfeigneur , vers \z^ 
difcuflions les plus importantes. 

Après avoir attaqué mon Syftéme & mon 
Livre, vous attaquez auiîi ma Religion, 
& parceque le Vicaire Catholique fait des 
objedions contre Ton Eglife, vous cherchez 
à me faire paffer pour Ennemi de la mienne , 
com.me fi propofer des difficultés fur un 
fentiment , c'ctoit y renoncer \ comme fi 
toute connoillance humaine n'avoir pas les 
fiennes \ comme fi la Géométrie elle-même 
n'en avoir pas , ou que les Géomètres fe 
fillenr une loi de les raire pour ne pas nuire 
à la certitude de leur art. 

La réponfe que j'ai d'avance à vous fai- 
re, eft de vous déclarer avec ma franchife 
ordinaire mes fentimens en matière de Re- 
ligion , tels que je les ai profelTés dans tous 

£29] Emile, Tome IIL page 94 & fuiv. 

Eiv 



^î?» 



58 ^ i: E T T R E 

mes Ecrits , Se tels qu'ils ont toujours étc 
dins mi bouchs :k dans mon cœur. Je vous 
dirai de plus pourquoi j'ai public la profef- 
fîon de foi du Vicaire, & pourquoi mal- 
gré tant de calmeurs , je le tiendrai toujours 
pour l'Ecrit le meilleur &c le plus utile dans 
le liecle où je l'ai publié. Les bûchers ni les 
décrets ne me feront point changer de lan- 
gage*, les Théologiens, en m'ordonnant d'é- 
n-e humble ne me feront point être faux , 
ôc les Philofophes, en me taxant d'ypocri- 
fîe, ne me feront point profefler l'incrédulî- 
té. Je dirai ma P^eligion, parce que j'en ^i 
une , ôc )e le dirai hautement , parce que j'ai 
le courage de le dire , ôc qu'il feroit à dclirec 
pour le bien des hommes que ce fut celle 
du genre humain. 

Monfeigneur , je fuis Chrétien , Sc fin- 
cerement Chrétien félon la dodlrine de l'E- 
vangile. Je fuis Chrétien , non comme un 
difciple des Prêtres, mais comme un difci- 
ple de Jefus-Chrifl. Mon Maître a peu fub- 
tilifé fur le dogme, de beaucoup infifté fur 
les devoirs -, il prefcrivoit moins d'articles 
d foi que de bonnes œuvres •, il n'ordon- 
nait de croire que ce qui étoit nécclTaire 
pour être bon ; quand il réfumoit la Loi 
^ les Prophètes , c'étoit bien plus dans des 
ades de vertu que dans des formules de 
croyance (io), !^: il m'a dit par lui-raê-: 

C3o]MAtth. VIL 12. 



A M. DE BEAUMONT. 
me Se pac Tes Apôtres , que celui q^i aime 
fon trere a accompli la Loi (31). 

Moi de mon coté , très-convamcit des 
vérités eQenvielles du Chriftiamlme , lel- 
quelles fervevu de fondement à toute bon- 
ne morale, cherchant au furplus à nourrir 
mon cœur de l'efprit de l'Evangile fans tour- 
menter ma raifon de ce qui m'y paroît obl- 
cur -, enfin perfuadé que quiconque aime 
Dieu par deflus toutes chofes, & Ton pro- 
chain comme foi-mcme , cil un vrai Chré- 
tien-, je m'efforce de l'être, laiflant a part 
toutes ces fubtilités de doctrine, tous ces 
importans galimathias dont les Phariliens 
embrouillent nos devoirs, & ofFulquent no- 
tre foi, & mettant avec Saint Paul la toi 
même au deflous de la charité (31). 

Heureux d'être né dans la Religion la 
pins raifonnable & la plus fainte qui (oit 
fur la terre, je refte inviolablement attache 
au culte de mes Pères : comme eux je 
prends l'Ecriture & la railon pour les uni- 
qwes règles de ma croyance -, comme eux fe 
récufe l'autorité des hommes , & n'f u- 
tends me foumettre à leurs formules qu au- 
tant que l'en apperçois la vérité -, comme 
eux je me réunis de cœur avec les vrais ler- 
viteurs de Jefus-Chrift, & les vrais adora- 
teurs de Dieu j pour lui offrir dans la com- 



« 



(31) Galnt. V. 24. 
(32) I. Cor. XIII. 2. 13. 

Ev 



^o LETTRE 

liiunion des fidèles les hommages de Ton 
Eglile. Il m'eft coniolani &c doux d'être 
compté parmi fes membres, de participer 
au culte public qu'ils rendent à la Divinité , 
&c de me dire au milieu d'eux: je fuis avec 
mes treres. 

Pénétré de reconnoiffance pour le digne 
Palpeur qui , réliftant au torrent de l'exem- 
ple , & jugeant dans la vérité, n'a point 
exclu de l'Eglife un dél:enreur de la caufe 
de Dieu, je conlerverai toute ma vie un 
tendre fouvenir de C\ charité vraiment chré- 
tienne. Je me terai toujours une gloire d'c- 
tre compté dans Ton troupeau j de j'efpere 
n'en point fcandalifer les membres, ni par 
mes feniimens , ni par ma conduite. Mais 
lorfque d'injuftes Prêtres , s'arrogeant des 
droits qu'ils n'ont pas, voudront le taire les 
arbitres de ma croyance , ôc viendront me 
dire arrogament : rétradez-vous , dégui- 
(ez-vous, expliquez ceci, défavouez cela; 
leurs hauteurs ne m'en impoferont point ^ Se 
ils ne me teront point mentir pour être or- 
thodoxe, ni dire, pour leur plaire, ce que 
je ne penfe pas. Que fi ma véracité les oft'en- 
iSyÔc qu'ils veuillent me retrancher de l'E- 
glife , je craindrai peu cette menace dont 
l'exécution n'ell pas en leur pouvoir. Ils ne 
m'empêcheront pas d'être uni de cœur avec 
les hdeles, ils ne m'oteront pas du rang des 
Elus lî j'y fuis infcrif. Ils peuvent m'en ôcec 
les confolations dans cette vie, mais non ref- 



AM. DEBEAUMONT. (?t 
poir dans celle qui doit la fuivre & c elt a 
que mon vœu le plus ardent & le plus fui- 
cere , eft d'avoir Jefus-Chrift même pour art 
bitre & pour Juge entr'eux ik mou 

Tels font , Monfeigneur . mes vrais kn- 
timcns, que je ne donne pour règle a 
perlonne , mais que je déclare être les 
Liens, & qui reftcront tels tant qui plat 
ra, non aux ^^ommes, mais a Dieu, le l 
niaître de changer mon cœur & ma lailon . 
car auffi long-tems que )e ferai ce que )e 
fuis, & que je penferai comme )e P^nle , 
e pillerai comme je parle. Bien diflerent , 
e vous l'avoue, de vos Chrétiens en cft-. 
gie , toujours prêts à croire ce qu il taut 
Croire, ou à dire ce quMltaut dire poiu- 

leur intérêt ou pour leur repos , cV tou^ 
ours fûrs d'ccre affez bons Chrétiens, 
pourvu qu'on ne brûle pas leurs Livres, 6c 
■ qu'ils ne foient pas décrétés Ils vivent en 
gens perfuadés que non-feulement il tai c 
confelîer tel & tel article, mais que cela 
fuffit pour aller en Paradis ; & moi )e?en- 
fe, au contraire, que lelTennel de la Re- 
ligion confifte en pratique i que non-leule- 
ment il faut être homme de bjen , mi- 
féricordieux , humain , charitable ; .mais 
que quiconque eft vraiment tel , en croit al- 
hz pour être fauve. J'avoue , au rcftc , 
que leur dodrine eft plus commoae que ia 
nV.ennc , & qu'il en coûte bien moins 
de fe m.etir€ au nomore des tidci.s 



^2. LETTRE 

par des opiiîrorrs que par des vertirs. 

Que fi j'ai du garder cç.s fentimens poor 
moi feul, comme ils ne ceflenc de le dire ; 
11, lorfque j'ai eu le courage de les publier 
ic de me nommer, j'ai attaque les Loix , 
& troublé l'ordre public , c'efl: ce que 
^examinerai tout-à-l'heure. Mais qu'il me 
loit permis auparavant de vous fupplier^ 
Monfeigneur , vous & tous ceux qui li- 
ront cet écrit , d'ajouter quelque foi aux 
déclarations d'un ami de la vérité , & de 
he pas imiter ceux qui , fans preuve , fans 
vraifemblance , de fur le feul témoignage 
de leur propre cœur , m'accufent d'athéif- 
me & d'irréligion contre des proteftations 
il politives, & que rien de ma part n'a ja- 
mais démenties. Je n'ai pas trop , ce me 
iemble , Pair d'un homme qui fe dcgui- 
.'^ i^ neft pas aifé de voir quel inté-'" 
rct j'aurois à me d^guifer ainiï. L'on doit 
prcfumer que celui qui s'exprime fî librc- 
ment fur ce qu'il ne croit pas, eft fince- 
re en ce qu'il dit croire, & quand Ces dif- 
cours, fa conduite & fes Ecrits font toa- 
J01.U-S d'accord fur ce point , quiconque ofe 
atnrmer qu'il ment , & n'eft pas un Dieu, 
ment infailliblement lui-même. 

Je n'ai pas toujours eu le bonheur de vivre 
leul. J'ai tréqucntc des hommes de toute 
e.pece. J'ai vu des gcMis de tous les partis, 
desCi-oyans de toutes les fcdcs , des ef- 
pcits torts de tous les iîyftèmes : j'ai vu des 



A M. DE BEAUMONT. ^^ 
■grands, des petits, des libertins , des phi- 
lofophes. J'ai eu des amis fûrs , ôc d'autres 
qui rétoient moins: j'ai été environné 
d'efpions & demalveuillans , ôc le monde 
efl: plein des gens qui m^aï&ent à caufe du 
mal qu'ils m'ont tait. Je ks abjure taus, 
quels qu'ils puilTent être , de déclarer au 
public ce qu'ils fçavent de ma croyance eiî 
matière de Religion; fi dans le commerce le 
plusfuivi, fi dans la plus étroite familiaritéj 
n dans la gaieté des repas , fi dans les con- 
fidences du tête-à-téte , ils m'ont jamais 
trouvé différent de moi-même ■■, fi lorfqu'ils 
ont voulu difputer ou plaifanter , leurs 
argumens ou leurs railleries m'ont un mo* 
ment ébranlé -, s'ils m'ont furpris à varier 
dans mes fentimens ; fi dans le fecret de 
mon cœur, ils en oKt pénétré que je ca- 
chois ail public, fi dans quelque tems que 
ce foit ils ont trouvé en moi une ombre de 
faulTété ou dhipocrihe, qu'ils le difent 
qu'ils révèlent tout, qu'ils me dévoilent ; 
j'y confens, je les en prie , je les difpenfe 
du fecret de l'amitié: qu'ils le difent hau- 
tement , non ce qu'ils voudroient que je 
rufle, mais ce qn'Hs fçavent que je fuis, 
qu'ils me jugent félon leur confcience; je 
leur confie mon honneur fans crainte , & je 
promets de ne les point récufer. 

Que ceux qui m'accufent d'être fans 
Religion, parce qu'ils ne conçoivent pas 
qu'on en puills avoir une, s'accordent au 



6-4 LETTRE 

moins s'ils peuvent emr'eux. Les uns^ ne 
trouvent dans mes Livres qu'un iiftême 
a'athéifme, les autres difenc que je rends 
gloire à Dieu dans mes Livres fans y croire 
au tond de mot>j^cear. Ils taxent mes écrits 
d'impiété , &c mes fentimens d'hypocrilie. 
Mais (i je prêche en public l'aihéilme ,^ je 
ne fuis donc pas un hypocrite , Se fi j'at- 
fede une foi que je n'ai point, je n enfei- 
gne donc pas l'impiété. En entallant des 
imputations contradidoires, la calomnie le - 
découvre elle-même ', mais la malignité 
efl: aveugle, & la paffion ne raifonnepas. 

Je n'ai pas, il eft vrai, cette foi dont 
^'entends le vanter tant des gens d'une pro- 
bité fi médiocre, cette foi robulle qui ne 
doute jamais de rien, qui croit fans ta- 
çon tout ce qu'on lui prefente à croire, & 
qui met à part ou dilTimule les objcftions 
qu'elle ne fçiit pas refoudrc. Je n ai^ pas 
le bonheur de voir dans la révélation l'évi- 
dence qu'ils y trouvent, &c , h je me dé- 
termine pour elle , c'eft parce que mou 
cœur m'y porte -, qu'elle n'a rien que de 
confolant pour moi, & qu'à la rejettcr , les 
difficultés ne font pas moindres i mais^ ce 
n'eft pas psrce que je la vois démontrée ', 
car très-furement elle ne l'eft pas à mes yeux- 
Je ne fuis pas même allez iniiruit, à beau- 
coup près, pour qu'une démonftration qui 
demande un f\ profond fçwoir foit jamais 
à ma portée. N'eft-il pas plaifant que moi 



A M. DE BEAUMONT. ?f 
qui propofe ouvertement mes objeâ:ions 
ôc mes doutes, je fois l'hypocrire, ôc que 
tous ces gens Ci décides, qui difenc fans ce{- 
fe croire fermement ceci & cela ; que ces 
gens fi fûrs de tout, fans avoir pourtant 
de meilleures preuves que les miennes, que 
ces gens enfin, dont la plupart ne font 
gueres plus fçavans que moi , 6c qui, 
fans lever mes difficAltés, me reprochent de 
les avoir propofées, foient des gens de 
bonne foi. 

Pourquoi ferois-je un hypocrite, Se que 
gagnerois-je à l'être? J'ai attaqué tous les 
intérêts particuliers , j'ai fufcité contre 
moi tous les partis , je n'ai foutenu que 
la cau(e de Dieu & de l'humanité , & qui 
eft-ce qui s'en foucieî Ce que j'en ai die 
n'a pas même fait la moindre fenfation, 
ôc pas une ame ne m'en a fçu gré. Si je 
me tulTe ouvertement déclaré pour rathéij[- 
me, les dévots ne m'auroient pas tait pis , 
Se d'autres ennemis non moins dangereux 
ne me porteroient point leurs coups en (e- 
crer. Si je me fufle ouvertement déclaré 
pour rathéifme , les uns m'eullent atta- 
qué avec plus de reierve en me voyant dé- 
fendu par les autres , Se difpolé moi même 
à la vengeance.* mais un homme qui craint 
Dieu n'eft guère à craindre i Ton parti n'eft 
pas redoutable, il efl; feul ou à peu près, 
Se l'on cH: fur de pouvoir lui faire beaucoup 
de mal avant qu'il fongeàlc rendre. Si je me 



<r^ L E T T R E ^ ^ 

fufle ouvertement déclare pour l'athéifine; 
en me féparant ainfi de l'Eglife , j'aurois 
ôté tout d'un coup à Tes minières le moyen 
de me harceler fans celTe , S< de me faire 
endurer toutes leurs petites tyrannies ■■, je 
n'aurois point eduyé tant d'ineptes cenfures, 
êc au lieu de me blâmer fi aigrement d'avoir 
écrit, il eût fallu me réfuter, ce qui n'cH: 
pas tout-à-fait Ci facile. Enfin, li je me fulle 
ouvertement déclaré pour l'athéifme , o« eue 
d'abord un peu clabaudé , mais on m'eût 
bientôt lailTé en paix comme tous les au- 
tres: le peuple du Seigneur n'eût point pris 
infpeâiion fur moi, ciiacun n'eût point cru 
me faire grâce, en ne me traitant pas en ex- 
communié -, &c j'eufle été quitte à quitte avec 
tout le monde : les faintes en ifrael nem'au- 
roient point écrit des Lettres anonymes, 
& leur charité ne fe fut point exhalée en 
dévotes injures ; elles n'eullent point pris 
la peine de m'aiïurer humblement que j'é- 
tois un fcélérat, un, monflre exécrable , 8c 
que le monde eût été trop heureux li quel- 
que bonne ame eût pris le loin de m'é- 
touffer au berceau. D'honnêtes gens , de 
leur côté , me regardant alors comme un 
réprouvé, ne fe tourmenteroient & ne me 
tourmenteroient point pour me ramener 
dans la bonne voie .• ils ne me tiraillcroieni 
pas à droite & à gauche , ils ne m'étout- 
feroient pas fous le poids de leurs fermons, 
ils ne me brceroient pas de bénir leur zcie 



A M. DE BEAUMONT. ^^7 
en maudiflant leur importunlié, &c de fen- 
tir avec reconnoiflance qu'ils font appelles 
à me faire périr d'ennui. 

Monfeigneur, lî je fuis un hypocrite, 
je fuis un fou , puifque , pour ce que )e 
demande aux hommes , c'elt une grande 
folie de fe mettre en frais de fauffeté : fi je 
fuis un hypocrite , je fuis un fot -, car ii 
faut l'être beaucoup pour ne pas voir que 
le chemin que fai pris ne mené qu'à des 
malheurs dans cette vie, & que quand j'y 
pourrois trouver quelque avantage , je n'eii 
puis profiter fans me démentir^. Il efl: vrai 
que j'y fuis à temps encore ; je n'ai qu'à vou- 
loir un moment tromper les hommes \ & je 
mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n'ai 
point encore atteint lavieillelfe , je puis en- 
cor avoir long-temsà fouffrir ,)e puis voir 
changer de rechef le public fur mon comp- 
te; mais fi jamais j'arrive aux honneurs & 
à la fortune , par quelque route que j'y par- 
vienne , alors je ferai un hypocrite -, cela 

eft fur. , , a • 

La gloire de l'ami de la vente n'eltpomt 
attachée à telle opinion plutôt qu'à telle 
autre i quoi qu'il dife , pourvu qu'il le 
penfe , il tend à fon but. Celui^ qui n'a 
a'autre intérêt que d'être vrai , n'eft point 
tenté de mentir , ôc il n'y a nul homme 
fenfé qui ne préfère le moyen leplusfim- 
pie, quand il eft auflî le plus fur. Mes en- 
açmis auront beau faire avec leurs injures^ 



"es ^^ LETTRE 

ils ne tn'ôteronr point l'honneur d'ctre iiiî 
homme véri ijqne en toute chofe , d'être 
le feiil Auteur Je mon fîecle , & de beau- 
coup d'autres qui ait écrit de bonne foi , 
ôc qui n'ait dit que ce qu'il a cru : ils pour- 
ront un moment {ç:)uilier ma réputation à 
force de rumeurs & de calomnies : mais 
elle en triomphera tôt ou tard.- car tandis 
qu'ils varieront dans leurs imputations ri- 
dicules, je refierai toujours le même., Se 
fans aiitre^ art que ma franchife , jai de 
quoi les défoler toujours. 

Mais cette franchife eft déplacée avec le 
public ] Mais toute vérité n'ell pas bonne 
"à dire l Mais bien que tous les gens fenfés 
penfent comme vous, il n'eft pas bon que 
le vulgaire penfeainfi! Voila ce qu'on me 
crie de toutes parts j voilà , peut-être , ce 
que vous me diriez vous-même fi nous 
étions tête-à-tête dans votre cabinet. Tels 
font les hommes. Ils changent de langage 
comme d'habit ^ ils ne difentla vérité qu'en 
robe de chambre -, en habit de parade ils 
ne fçavent plus que mentir; & non- feule- 
ment ils font trompeurs & fourbes à la 
face du genre humain , mais ils n'ont pas 
honte de punir contre leur conf:icnce qui- 
conque ofe n'être pas fourbe Se trompeur 
public comme eux. Mais ce principe ell:-il 
bien vrai que toute vérité n'cll: pas bonne 
à dire ? Quand il le feroit , s'enfuivroit-il 
fltïç nulle erreur ne fiU bonne à détruire ^ 



A M. DE BEAUMONT. 'è^ 
èc toutes les folies des hommes font-elles 
fi faintes qu'il n'y en ait aucune qu'on ne 
doive refpe^ler î Voilà ce qu'il convien- 
droit d'examiner avant de me donner pour 
loi une maxime fufpeite 6c vague , qui , 
fût-elle vraie en elle même , peut pécher 
par fon application. 

J'ai grande envie , Monfeigneur , de 
prendre ici ma méthode ordinaire , Se de 
donner i'hiftoire de mes idées pour toute 
réponfe à mes accufatcurs. Je crois ne 
pouvoir mieux juftitîer tout ce que j'ai 
ofé dire , qu'en dilant encore tout ce que 
j'ai penfé. 

Si- tôt que je fus en état d'obferver les 
hommes , je les regardois faire , de je les 
écoutois parler -, puis , voyant que leurs ac- 
tions ne reffembloient point à leurs dif- 
cours , je cherchai la raifon de cette dif- 
femblance , Se je trouvai qu'être & pa- 
roître étant pour eux deux chofes aufii dif- 
férences qu'agir Se parler, cette deuxième 
différence étoit la caufe de l'autre , Se 
avoit elle-même une caufe qui me reftoit 
à chercher. 

Je la trouvai dans notre ordre focial ; 
qui , de tout point contraire à la nature que 
rien ne détruit , la tyrannife fans cefTc , Se 
lui fait fans celle reclamer fes droits. Je fui- 
vis cette contradiél:ion dans fes conféquen- 
ces , & je vis qu'elle expliquoit feule tous 
iss vices des honimes, Si tous les niaux de 



'70 ^^ ^ LETTRE 
la fociété. D'où je conclus qu'il n'ctoît 
pas néceflTàire de fuppofer l'homme mé- 
chant par fa nature, lorfqu'on pouvoit mar- 
quer l'origine & le progrès de fa méchan- 
ceté. Ces réflexions me conduifirent à de 
nouvelles recherches fur l'efprit humain 
confidéré dans l'état civil, & je trouvai 
qu'alors le développement des lumières & 
des vices fe faifoit toujours en même rai- 
fon, non dans les individus,, mais dans les 
peuples, diftinétion que j'ai toujours foi- 
gneufement faite , & qu'aucun de ceux 
qui m'ont attaque n'a jamais pu conce- 
voir. 

J'ai cherché la vérité dans les Livres-, je 
n'y ai trouvé que le menfonge & l'erreur. 
J'ai confulté les Autheurs \ je n'ai trouve 
que des Charlatans qui fe font un jeu de 
tromper les hommes, fans autre Loi que 
leur intérêt, fans autre Dieu que leur ré- 
putation j* prompts à décrier les cheh qui 
ne les traitent pas à leur gré, plus prompts 
à louer l'iniquité qui les paie. En écoutant 
Jes gens à qui l'on permet de parler en 
public, j'ai compris qu'ils n'ofent ou ne 
veulent dire que ce qui convient à ceux 
qui commandent, & que payés par le fort 
pour prêcher le toible, ils ne fçavent parler 
au dernier que de fes devoirs , & à l'autre 
que de fes droits. Toute l'inftrudion pu- 
blique tendra toujours au menfonge , tant 
^ue ceux qui la dirigent trouveront leur 



A M. DE BEAUMONT. j^ 
intérêt à mentir , & c'eft pour eux" feule- 
ment que la vérité n'cfl: pas bonne à dire. 
Pourquoi ferois- je le complice de ces gens-là? 
Il y a des préjugés qu'il faut refpeder; 
cela peut être: mais c'eft quand d'ailleurs 
tout eft dans l'ordre, & qu'on ne peut ôter 
ces préjugés fans ôter aufîî ce qui les ra- 
cheté \ on laiffe alors le mal pour l'amour 
du bien. Mais lorfque tel eft l'état des 
chofes, que plus rien ne fauroit changer 
qu'en mieux, les préjugés font- ils fi ref- 
pedables qu'il l:aille leur facrifier la railon, 
la vertu, la juftice , & tout le bien que la 
vérité pourroit faire aux hommes? Pour 
moi, j'ai promis de la dire en toute chofe 
•utile , autant qu'il feroit en moi, c'eft un 
engagement que j'ai dû rem.plir (elon mon 
talent , & que fûrement un autre ne rem- 
plira pas à m.a place , puifque chacun fe de-, 
vanta tous, nul ne peut payer pour au- 
trui. La divine vérité^ dit S. Auguftin, rî ejl 
ni à moi, ni à vous, ni à lui, mais à nous 
tous quelle appelle avec force à la publier 
de concert, fous peine d'être inutile à nous* 
' mêmes , fi nous ne la communiquons aux au- 
tres: car quiconque s'approprie aluifeul 
un bien dont Dieu veut que tous jouiffent y 
perd par cette ufurpation ce qu'il dérobe au 
public, & ne trouve qu erreur en lui-même, 
pour avoir trahi la vérité (o). 

(o) Aug. Coaf,;flr. L. XII. c. 25- 



72 . LETTRE 

Les hommes ne doivent point ctre înf- 
truits à demi. S'ils doivent refter dans l'er- 
reur , que ne les laiffiez-vous dans l'igno- 
rance? A quoi bon tant d'Ecoles & d'U- 
niverlités, pour ne leur apprendre rien de 
ce qui leur importe à fçavoir ? Quel eft 
donc l'objet de vos Collèges , de vos Aca- 
démies , de tant de fondations fçavances î 
Eft-ce de donner le change au Peuple , 
d'altérer fa raifon d'avance , 3c de l'empê- 
cher d'aller au vrai ? Profelîeurs de men- 
fonge , c'cft pour l'abufer que vous feignez 
de l'inftruire ; ëc , comme ces brigands qui 
mettent des fanaux fur des ccueils , vous 
J'éclairez pour le perdre. 

Voilà ce que je penfois en prenant la 
plume , & en la quittant je n'ai pas lieu de 
changer de fentiment , j'ai toujours vu que 
l'inftrudion publique avoit deux défauts 
effentiels qu'il croit impoflibie d'en ôter. 
L'un ci\ h mauvaife foi de ceux qui la 
donnent , & l'autre l'aveuglement de ceux 
qui la reçoivent. Si des hommes fans paf- 
fîons inftruifoient des hommes fans prc|U- 
gés, nos connoillances rerteroient plus bor- 
nées , mais plus (lires, ôc la raifon rcgneroic 
toujours. Or, quoi qu'on falTe, l'intérêt des 
hommes publics fera toujours le même : 
mais les préjuges du peuple , n'ayant au- 
cune bafe fixe, iont plus variables ■■, ils peu- 
vent eue altérés , changés , augmentes ou 
diminués. C'eft donc de ce côté ieul que 



'A M. DE BEAUMONT. zi 
rînftrudion peut avoir quelque prife ,^ & 
c'eft là que doit tendre l'ami de la vérité. Il 
peut efpérer de rendre le peuple plus rai- 
fonnable , mais non ceux qui le mènent 
plus honnêtes gens. 

J'ai vu dans la Religion la même fauf- 
feté que dans la politique , ôc j'en ai été 
beaucoup plus indigne .• car le vice du 
Gouvernement ne peut rendre les fujets 
malheureux que fur la terre: mais qui fçaic 
jufqu'où les erreurs de la confcience peu- 
vent nuire aux infortunés mortels? J'ai vu 
qu'on avoir des proftflîons de foi des doc- 
trines, àcs cultes qu'on fuivoit fans y croi- 
re , & que rien de tout cela, ne pénétrant 
ni le cœur ni la raifon , n'influoit que très- 
peu fur la conduite. Monfeigneur, il faut 
vous parler fans détour. Le vrai Croyant 
ne peut s'accommoder de toutes ces iïtna- 
grées: il fcnt que l'homme eft un être in-, 
telligent auquel il f'^ut un culte raifonna- 
h\e , Se un être fociablc auquel il faut une 
morale faite pour l'humanité. Trouvons pre- 
mièrement ce culte & cette morale , cela 
fera de tous les hommes ^ & puis quand 
il faudra des formules nationales , nous 
en examinerons les fondements , les rap- 
ports , les convenances y <k après avoir dit 
ce qui eft de l'homme , nous dirons enfuite 
ce qui eft du Citoyen. Ne LxCom pas , 
fur-tout , comme votre Monfieur Joli de 
Fleuri, qui, pour établir Ton Janfénifme , 



74 ^ LETTRE 

veut déraciner toute loi naturelle êc toute 
obligation qui lie entre eux les humains > 
de forte que , félon lui , le Chrétien & l'infi- 
dèle qui contractent contre eux , ne font tenus 
à rien du tout l'un envers l'autre , puifqu'il 
n'y a point de loi commune à tous les deux. 

Je vois donc deux manières d'examiner Se 
comparer les Religions diverfes^ l'une félon 
le vrai & le faux qui s'y trouvent, foit quant 
aux faits naturels ou furnaturels fur lefquels 
elles font établies , foit quant aux notions 
que la raifon nous donne de l'être fuprcme, 
ôc du culte qu'il veut de nous : l'autre fé- 
lon leurs effets temporels ôc moraux fur 
la terre , félon le bien ou le mal qu'elles 
peuvent taire à la fociété ôc au genre hu- 
main. Il ne faut pas , pour empêcher ce 
double examen , commencer par décider 
que ces deux chofes vont toujours enfem- 
ble , ôc que la Religion la plus vraie eft 
auffi la plus fociale"', c'efl précilément ce 
qui eft en queftion i & il ne faut pas d'a- 
bord crier que celui qui traite cette quef 
tion eft un impie , un Athée i puifque 
autre chofe eft de croire , ôc autre chofe 
d'examiner l'effet dé ce que l'on croit. 

Il paroît pourtant certain , je l'avoue , 
que fi l'homme eft fiit pour la fociété , la 
Religion le plus vraie eft auflî la plus fa- 
ciale ôc la plus humaine ; car Dieu veut que 
nous foyons tels qu'ils nous a faits , ôc s'il 
ctoit vrai qu'il nous eût faits méchans , ce 

fcroit 



LETTRE , 7f1 
Teroît lui défobéir que de vouloir ceflec 
de l'être. De plus la Religion , confidérée 
comme une relation entre Dieu & l'homme, 
re peut aller à la gloire de Dieu que 
par le bien-être de l'homme, puifque l'au-^^ 
tre terme de la relation qui eft Dieu , elt 
par fa nature au delTus de tout ce que peuc 
l'homme pour ou contre lui. 

Mais ce fentiment , tout probable qu'il 
cfl: , cil fnjet à de grandes difficultés , pas: 
l'hiftorique Se les taits qui le contrarient. Les 
Juifs étoient les ennemis nés de tous les 
autres Peuples , 6c ils commencèrent leuk* 
établiilement par détruire fept nations , 
félon l'ordre exprès qu'ils en avoient re- 
çu. Tous les Chrétiens ont eu des gueres 
de Religion , & la guerre eft nuifibie aux 
hommes ; tous les partis ont été perfécu- 
teurs & perfécutés , & la peifccution e(t 
nuifibie aux hommes -, pluueurs feâres van- 
tent le célibat , Se le célibat eft fi nuifibie 
(33) à l'efpece humaine, que s'il étoit fui- 
vi par-tout, elle périroit. Si cela ne fait pas 

{33 ) Lacontinenceîk îa pureté ont kurs ufa- 
ges, mêmes pour la population*, ileft (orjorrs 
beau de fe commander à loi même , & l'éfat dâ 
virginité eft, par fes raifons, très digne d'efli- 
me ; mais il ne s'enfuit pas qu'il foit beau , ni 
bon , ni louable, de perfévérer toute la vie dans 
cet état, en off enfant la nature , Ôi en trom- 
pant fa deftination. L'on a plus de refpca pour 
une jeune vierge nubile , que pour une jeune 
femme ; mais on en a plus pour une mère de 
famille , que pour une vieille tiue , & cela m.^ 



75 A M. DE BEAUMONT. 
preuve pour décider, cela tait raifon pour 
examiner , ^' je ne demandois autre choie 
lînon qu'oa permît cet examen. 

Je ne dis ni ne penfe qu'il n'y ait aucune 
bonne Religion fur la terue-, m.usf je dis ,& 
il eft trop vrai, qu'il n'y en a aucune par- 
mi celles qui font ou qui ont été dominan- 
tes , qui n'ait tait à l'humanité des phies 
cruelles. Tous les partis ont tous leur frè- 
res , tous ont offert à Dieu des facnlîces 
de iang humain. Quelle que foit la fource 
de ces contradidions, elles ex iftent -, ell-ce 
un crime de vouloir les ôter ? 

La charité n'efl: point meurtrière. L'a- 
tnour du prochain ne porte pouit à le maf- 
paroît très fenfé. Comme on ne fe marie pas en 
naiffant, & qu'il n'efl pas mcme à propos de fe 
marier fort jeune , la virginité que tous ont dû 
porter & honorer, a fa néceilité, Ion utilité, 
fon prix & fa gloire ; mais c'ell pour aller , 
quand il convient, dépofer toute fa pureté dans 
le mariage. Quoi .' difent-ils de leur air bête- 
ment triomphant, des célibataires prêchent le 
nœud conjugal .' pourquoi ne fe marient ils pas ? 
Ah ! pourquoi ? Parce qu'un état fi faint & û 
doux en lui mcme eft devenu , par vos fottes 
inftitutions , un état malheureux & ridicule , 
dans lequel ileft déformais prefqueimpothble 
de vivre fins être un fripon ou un lot. Sceptres 
de fer , loix infcnfées .' c'ell à vous que nous re- 
prochons de n'avoir pu remplir nos devoirs fur 
la terre : & c'ell par nous que le cri de la natu- 
re s'élève contre votre barbarie. Comment olez- 
vous la repouiiér jufqu'à uous reprocher la mi- 
fere où vous nous avez réduits. 



A M. DE BEAUMÔNT. yf 
facrer. Ainfi le zèle du falut des hommes 
n'eft point la caufe des perfccutions \ c'eft 
l'amour-propre & l'orgueil qui en efl: la 
caufe. Moins un culte eft raifonnable, plus 
on cherche à l'établir par la force : celui 
qui profelTe une dodrine infenfée ne peut 
fouffrir qu'on ofe la voir telle qu'elle efl: ; 
la raifon devient alors le plas grand des cri- 
mes j à quelque prix que ce foit , il faut l'ô- 
ter aux autres , parce qu'on a honte d'en 
inanquer à leurs yeux. Ainfi l'intolérance 
&c l'inconféquence ont la même fource. Il 
faut fans cefle intimider, effrayer les hom- 
mes. Si vous les livrez un moment à leun 
raifon vous êtes perdus. 

De cela feul il fuit que c'efl un grand 
bien à faire aux peuples dans ce délire , 
que de leur apprendre à raifonner fur la. 
Religion j car c'eft les rapprocher des de- 
voirs de l'homme , c'eft ôter le poignard à 
l'intolérance, c'eft rendre à l'humanité tous 
fes droits. Mais il faut remonter à des 
principes généraux Se communs à tous les 
hommes ; car fi , voulant raifonner , vous 
laiflez quelque prife à l'autorité des Prêtres ' 
vous rendez au fanatifme fon aime, & vousï 
lui fourniftcz de quoi devenir plus cruel. 

Celui qui aime la paix ne doit point re- 
courir à des Livres; c'eft le moyen de ne 
rien finir. Les Livres font des fources de 
difputcs intariflables : parcourez l'Hiftoire 
des Peuples ; ceux qui n'ont point de Li- 

F ij 



7l LETTRE 

-vres ne difputent point. Voulez-vous aller- 
vir les hommes à des autorités humaines? 
L'un fera plus près, l'autre plus loin de 
•la preuve -, ils en feront" diverlement attec- 
tés j avec la bonne toi la plus entière , avec 
le meilleur jugement du monde, il e^ 1,°^' 
pcfiîble qu'ils foient jamais d'accord. N ar- 
gumentez point fur des arguments , Se nz 
■vous tondez point fur des dilcours. Le lan- 
gage humain n'eft pas allez clair. Dieu ku- 
n/me s'il daignoit nous parler dans nos 
langues, ne nous diroit rien fur quoi i on 
ne pût difputer. 

Nos langues font l'ouvrage des hommes, 
& les hommes font bornés. Nos langues 
font l'ouvrage des hommes, & les hommes 
font menteurs. Comme il n'y a point de 
vérité fi clairem.ent énoncée ou l'onnepuil- 
fe trouver quelque chicane à taire, il ny a 
pointdefigrcffiermenfonge qu'on ne puil- 

fe étayer de quelque faude raifon. 

Suppofons qu'un particulier vienne a 
minuit nous crier qu'.l eft )our -, on le 
moquera de lui : mais laillez a ce particu- 
lier le temps Se les moyens de fe taire une 
fecle, tôt où tard les partifans viendront a 
bout devons prouver qu'il diloit vrai. Car 
enfin , diroient-ils , quand il prononce qu il 
étoit )our , il étoit jour en que.que heu de 
la tnre: rien n'eft plus certaui. D autres 
av^nt établi qu'il y a touiours dans 1 air 
quelques particules de lumicre , loutienr 



A M. DE BEAUMONT. 79 
ncnt qu'en un autre Cens encore , il eft tres- 
vrai qu'il eft jour la nuit. Pourvu que des 
gens fubtils s'en mêlent , bientôt on vous 
fera voir le Soleil en plein minuit. Tout le 
monde ne fe rendra pas à cette évidence. 
Il y aura des débats qui dégénéreront, le- 
lon l'ufage, en guerres & en cruautés. Les 
uns voudront des explications , les autres 
n'en voudront poMit : Tun voudra prendre 
la propofuion au hgurc , l'autre au propre. 
L'un dira: il a dit à minait qu'il etoit jour, 
& il étoit nuit : l'autre dira.- il a dit a mi- 
nuit qu'il étoit jour , & il étoit nuit. Cha- 
cun taxera de mauvaife toi le parti coti- 
traire, & n'y verra que des obftincs. On 
finira par fe battre , ie mallacrer -, les flots 
de fan^ couleront de toutes parts i & il la 
nouvelle fecle eft enfin vidorieufe, ii res- 
tera démontré qu'il eft jour la nuit. C ext 
à peu près l'hiftoire de toutes les querehes 
de Religion. ' ,, 

La plupart des cultes nouveaux s eia- 
bliiU-nt par le fanatifme , & fe maintiennent 
par l'hvpocrilîei de là vient qu'ils choquent 
la raifon, o^ ne minent point à la vertu. 
L'enthoufiafme & le délire ne raifonnent 
pas -, tant qu'ils durent , tout pafle, & l'on 
marchande peu fur les dogmes. Cela eft 
d'ailleurs fi com.model la doctrine coûte h 
peu à fuivre , & la m.orale coûte tant à pra- 
tiquer, qu'en fe jettant du coté le plus ta- 
çiie, on rachette ks bonnes œvres parle 

r iij 



sro LETTRE 

ipérite d'une grande foi. Mais , quoi qu'on 
taTe , le t.miurme efl un état de ciifc qui 
ne peut d irer toujours. Il a Tes accès plus 
ou moins longs, plus ou moins fréquents, 
& il a aulTi Tes relâches, durant lefquels on 
efl: de fang froid. G'ert alors qu'en revenant 
fur foi- même , on efl tout furpris de fe 
voir enchaîné par tant d'aBfurdités. Cepen- 
dant le culte eft régl^, les formes font pref- 
crites , les loix lont établies , les tranf- 
grelTeurs font punis. Ira-t-on protefter feul 
contre tout cela , récufer les Loix de foi> 
pays , & renier la religion de fon père î 
Qui l'oferoit î On fe foumet en filence , 
l'intérêt veut qu'on foit de l'avis de celui 
dont on hérite. On fait donc comme les 
autres , fauf à rire à fon aife en particulier 
de ce qu'on feint de refpeder en public. 
Voilà, Monfeign?ur, comme penfe le gros 
des hommes dans la plupart dts Religions , 
fur-tout dans la vôtre j & voilà la clef des 
inconféqueces qu'on remarque entre leur 
morale & leurs acfiions. Leur croyance n'eft 
qu'apparence , (3c leurs mœurs font comme 
leur foi. 

Pourquoi un homme a t-il infpeflion fur 
la croyance d'un autre , & pourquoi l'Etat 
a-t-il infpedtion fur celle des Citoyens? 
C'eft parce qu'on luppofc que la croyance 
des hommes détermine leur morale, & que 
des idées qu'ils ont de la vie avenir dépend 
leur conduite en celle-ci. Quand cela n'eft 



A M. DE.BEAUMONT. 8i 
pas , qu'importe ce qu'ils croient ou ce qu'ils . 
font femblant de croire î L'apparence de la 
Religion ne fert plus qu'à les difpenler d'en 
avoir une. . 

Dans la focicté chacun efl: en droit^ de 
s'informer fi un autre fe croit oblige d'être 
jufte , & le Souverain eft en droit d'exa- 
miner les raifons fur lefquelles chacun 
fonde cette obligation. De plus ,^ les for- 
ces nationales doivent être obfervées -, c'elt 
fur quoi j'ai beaucoup infifté. Mais quant 
aux opinions qui ne tiennent point à la 
morale , qui n'inHuent en aucune manière 
fur les adions , Se qui ne tendent point a 
tranfgrcffer les Loix, chacun n'a là-deflus 
que fon jugement pour maître , & nul n'a 
ni droit ni intérêt de prefcrire à d'autres 
fa fiçon de penfer. Si , par exemple , quel- 
qu'un , même conftitué en autorité, venoit 
me demander monfentiment fur la fameufe 
queftion de Thypoftafe dont la Bible ne dit 
pas un mot , mais pour laquelle tant de 
grands enfans ont tcnnu de Conciles, & tant 
d'homir.es ont été tourmentes -, après lui 
avoir dit que je ne l'entends point, & ne me 
' foucie point de l'entendre , je le pricrois , 
le plus honnêtement que je pourrois, de fe 
mêler de fes affaires i ôc s'il infîftoit, je le 
lailTerois-là. 

Voilà le feul principe fur lequel on 
puiffe établir quelque chofe de fixe ôc d'é- 
quitable fur le5 difputes de la Religion, 

F Y 



S2 L E T T II E 

fans quoi chacun pofant de Ton côté ce qui 
ell cil queition , jamais on ne conviendra 
de lien , l'on ne s'entendra de la vie ••> ëc 
la Religion , qui devroit faire le bonheui' 
des hommes, tera toujours leurs plus grands 
tnaux. 

Mais plus les Religions vieillilTent , plus 
Jeur objet fe perd de vue ; les fubiilitcs 
ie multiplient , on veut tout expliquer, 
tout décider , tout entendre , incelTament 
la dodrine fe rafine, ôc la morale dépérit 
toujours plus. AlTurémcnt il y a loin de 
l'eTprit du Deutéronome à l'efprit du Tai- 
mud & de la Mifna , & de refprit de l'E- 
vangile aux querelles fur la Conftitution î 
Saint Thomas demande (j^) fiparla fuc- 
ceflion des temps les articles de foi fe font 
inuîtipliés , 6c il fe dé:lare pour l'affirma- 
tive ; c'cft-à-dire , que les Dodleurs , rcn- 
chérilTant les uns fur les autres, en fçavem 
plus que n'en ont dit les Apôtres ^ Jefus- 
Chriil. Saine Paul avoue ne voir qu'obfcii- 
rément, & ne connaître qu'en partie ( ? 0* 
Vraiment nos Théologiens font biens plus 
avancés que cela ; ils voient tout , ils fça- 
vent tout.* ils nous rendent clair ce qui ell 
obfcur dans l'Ecriture : ils prononcent fur 
ce qui croit indécis: ils nous font fentir, 
ôvec leur modedie ordinaire , que les 

(34) Secundafecuniœ y Qu.-eji. Art. VU, 

C35) I. Cor. aIII. 9. 10. 



A M. DE BEAUMONT. î^ 
^Auteurs Sacrés avoient grand befoin de 
leur fecours pour fe faire entendre, & que 
le S. Efprit n'eût pas fçu s'expliquer clai- 
rement fans eux. 

Quand on perd de vue les devoirs de 
J 'homme pour ne s'occuper que des opi- 
nions des Prêtres & de leurs t"rivoles dif-, 
pures, on ne demande plus d'un Chrétien 
s'il craint Dieuj mais s'il effc orthodoxe: on 
lui fait ligner des formulaires fur les qiief- 
tions les plus inutiles, & fouvent les plus 
inintelligibles \ & quand il a iïgné tout va 
bien , l'on ne s'informe plus du relie. Pourvu 
qu'il n'aille pas fe taire pendre, il peut vi- 
vre au furplus comme il lui plaira , Tes 
mœurs ne tont rien à l'aftaire •, la dodrine ell 
en fureté. Quand la Religion en eft-là , 
quel bien fait elle à la foc'été , de quel 
avantage eft-elle aux hommes; Elle ne (ert 
qu'à exciter entr'eux des dilTentions , des 
troubles, des guerres de toute efpece , à 
les faire entre-égorger pour des Logogry- 
phes : il vaudroit mieux alors n'avoir point 
de Religion que d'en avoir une fi mal en- 
tendue. Empcchons-îa , s'il fe peut , de 
dégénérer z ce point j & foyons furs , 
malgré les bikhers & les chaînes , d'avoir 
bien mérité du genre humain. 

Suppofons que , las des querelles qui le 
déchire, il s'alîemble pour les terminer & 
convenir d'une Religion commune à tous 
Jcs Peuples. Chacun commencera , cela eft 

Fv 



84 LETTRE 

fur , par propofer la Tienne comme la feule 
vraie , la feule raifonnable ôc démontrée , 
la feule agréable à Dieu, & utile aux honi- 
iries, mais fes pauvres ne répondant pas là- 
deffus à fa perfuafion j du moins au gré des 
autres ferles, chaque parti n'aura de voix 
que la fienne ; tous les autres fe réuniront 
contre lui •■, cela n'eft pas moins (ûr. La dé- 
libération fera le tour de cette manière, un 
feul propofant, & tous rejettant; ce n'eft 
pas le moyen d'être d'accord. Il eft croya- 
ble qu'après bien du temps perdu dans ces 
altérations puériles , les hommes de fens 
chercheront des moyens de conciliation. Ils 
propoferont, pour cela, de commencer par 
chalïer tous les Théologiens de Talfemblée, 
& il ne leur fera pas difficile de faire voir 
combien ce préliminaire ell indilpenlable. 
Cette bonne œuvre faite , ils diront aux 
Peuples: Tant que vous ne conviendrezpas 
de quelque prmcipe , il n'eft pas poifible 
même que vous vous entendiez , & c'efl: un 
argument qui n'a jamais convaincu perfon- 
ne , que de dire : vous avez tort , car j'ai 

raifon. / li > 

„ Vous parlez de ce qui eft agréable a 
„ Dieu. Voilà précifément ce qui e/l en 
„ queftion. Si nous fçavions quel culte lui 
„ eft le plus agréable , il n'y auroit plus de 
„ 'difpute entre nous. Vous parlez aufli de 
, ce qui eft utile aux hommes -, c'eft autre 
chofc i les hommes peuvent juger de cela. 



-? 

» 



A M. DE BEAUMONT. Sj 
5, Prenons donc cette utilité pour règle', & 
„ puis écabliiTons la doctrine qui s'y rap- 
5, porte le plus. Nous pourrons efpérer 
j, d'approcher ainfi de la vérité autant qu'il 
5, eft poflîble à des hommes •, car il eft à pré- 
j, fumer que ce qui eft le plus utile aux créa- 
„ turcs , eft le plus agréable au Créateur. 
„ Cherchons d'abord s'il y a quelque af- 
„ finité naturelle entre nous; fi nous fom- 
„ mes quelque chofe les uns aux autres, 
3, Vous, Jyifs , que penfez-vous fur l'ori- 
„ guiedu genre humain? Nous penfons qu'il 
,, eft forti d'un même Tere -, Se vous , Chré- 
tiens? Nous penfons là-deffus comme les 
Juifs. Et vous Turcs ? Nous penfons 
5, comme les Juifs Se les Chrétiens. Cela eft 
„ déjà bon : puifque les hommes font tous 
„ frères , ils doivent s'aimer comme tels. 
„ Dites-nous maintenant de qui leur Pe- 
5, re commun avoit reçu l'être j car il ne 
„ s'étoit pas fait tout feul. Du Créateur 
5, du Ciel & de la Terre. Juifs , Chrétiens 
5, & Turcs font d'accord anfîi fur cela -, c'efl 
5, encore un très grand point. 

j, Et cet homaie, ouvrage du Créateur , 
5, eft-il un être fimple ou mixte ? Eft- il 
3, formé d'une fubftance unique ou de plu- 
3, fieurs ? Chrétiens répondez. Il eft com- 
„ pofé de deux fubftances , dont f une tfl: 
5, mortelle , Se dont l'autre ne peut mourir. 
„ Et vous , Turcs ? Nous penfons de me- 
„ me. Et vous, Juifs î Autrefois nos idées 



>> 



8cr LETTRE 

„ là-defTus étoient fort confu Tes i comme 



5î 



J> 



les expreffions de nos Livres facrés; mais 
les Elïcniens nous ont éclairés -, & nous 
penfons encore fur ce point comme les 
,j Chrétiens ,». 

En procédant ainfî d'interrogations en 
interrogations fur la Providence Divine , 
fur l'économie de la vie à venir , & fur 
toutes les queftions ellentielles au bon or- 
dre du genre humain, ces mêmes hommes 
ayant obtenu de tous des réponfes prefque 
uniformes, leur diront : (on fe Convien- 
dra que les Théologiens n'y font plus ). 
5, Mes amis, de quoi vous tourmentez- 
j, vous ? Vous voilà tous d'accord fur ce 
5, qui vous importe i quand vous différerez 
j, de fentiment fur le reite , j'y vois peu 
3, d'inconvénient. Formez de ce petit nom- 
„ bre d'articles une Religion univerfelle, 
5, qui foit pour ainfi dire, la Religion hu- 
„ maine & fociale que tout homme vivant 
„ en (ociété foit obligé d'admettre. Si qucl- 
„ qu'un dogm.uifc contre elle, qu'il (oit ban- 
„ ni de la fociété comme ennemi de (es Loix 
,, fondamentales. Quant au refte, fur quoi 
„ vous n'êtes pas d'accord, formez chacun 
„ de vos croyances particulières autant de 
„ Religion nationales , & fuives les en 
„ fincérité de cœur. Mais n'allez point 
s, vous tourmentant pour les faire admettre 
,; aux autres Peuples , & foyez allures 
„ que Dieu n'exige pas cela. Gai" Ueft auiii 



i> 



'A M. DE BEAUMONT. Sy, 
*" inJLifte de vouloir les foumettteàvosopi- 
" nions qu'à vos loix ; & les Miffionaires 
'/, ne me femblent guère plus fages que les 
„ Conquérans. 

5, Enfuivant vosdivcrfes dodrines, cel- 
', fez de vous les figurer fi démontrées 
„ que quiconque ne les voit pas telles , 
„ foit coupable à vos yeux de mauvailc toi. 
„ Ne croyez point que tous ceux qui pe- 
'„ fent vos preuves , & les jettent , foienc 
„ pour cela des obftinés que leur mcredu- 
'] lité rende punitlables : ne croyez point 
", que la raifon, l'amour du vrai , la lincé- 
rité foient pour vous feuls. Quoi qu'on 
", faffe, on fera toujours porté à traiter en 
ennemis ceux qu'on arcufera de le retu- 
, fer à l'évidence. On plaint l'erreur, mais 
" on hait l'opiniâtreté. Donnez la préte- 
'' rence à vos raifons , à la bonne heure : 
," mais fçachez que ceux qui ne s'y rendent 
„ pas , ont les leurs. , r , 

Honorez en général tous les tonda- 
teurs de vos cultes refpedifs. Que cha- 
*' cun rende au Tien ce qu'il croit .lui de- 
voir , mais qu'il ne méprife point ceux 
'* des autres. Ils ont eu de grands génies 
'* & de grandes vertus : cela eft toujours 
" eftimable. Ils fe font dits les envoyés de 
" Dieui cela peut être &: n'être pas : c'eft 
" de quoi la pluralité ne fçauroit juger 
'* d'une manière uniforme -, les preuves n'e- 
'„ tant pas également à fa ponce. Mais. 



«s LETTRE 

„ quand cela ne feroit pas, il ne faiitpoînC 
„ les traiter fi légèrement d'impofteurs. 
3, Qui fçait jufqa'où les méditations con- 
5, tinuelles fur la Divinité -, jufqu'où l'en- 
5, thoufiafme de la vertu ont pu, dans leurs 
„ fublimesames, troubler l'ordre didacli- 
„ que & rampant des idées vulgaires ? 
5, Dans une trop grande élévation la tête 
5, tourne, de l'on ne voit plus les chofes 
5, comme elles font. Socrate a cru avoir uiî 
3, efprit tamilier, & l'on n'a point ofé l'ac- 
„ cufer pour cela d'être un fourbe. Trai- 
„ ferons nous les fondateurs des Peuples, 
„ les bienfaiteurs des Nations avec moins 
„ d'égard qu'un particulier? 

„ Du refte, plus de difpute entre vous 
,, fur la préférence de vos cultes. Ils font 
„ tous bons, lorfqu'ils font prefcrits par 
5, les Loix, &z que la Religion eilentielle 
5, s'y trouve: ils font mauvais quand elle 
„ ne s'y trouve pas. La forme du culte efl; 
,, la police des Religions , & non leur 
5, effencc ; & c'ert: au Souverain qu'il appar- 
„ tient de régler la Police dans (on pays,,. 

J'aipenfé, Monfeigneur, que celui qui 
raifonneroit ainfi ne feroit point un blafphé- 
mateur , un impie 5 qu'il propoferoit un 
naoyen de paix jufte , raifonnable, jatile aux 
hommes: & que celan'empêcheroit pas qu'il 
n'eût fa Religion particulière, ainli que les 
autres, & qu'il n'y fut tout auffi fincerement 
attaché. Le vrai croyant, fçachaiu que i'inr 



A M. DE BEAUMONT- S9 
fidèle eft auffi un homme, & peut-être un 
honnête homme , peut fans crime s mtere - 
fer à Ton fort. Qu'il empêche un cul e 
étranger de s'introduire dans fon pays , cela 
eftiufte-, mais qu'il ne damne pas pour 
cela ceux qui ne penfent pas comme lui : car 
quiconque prononce un jugement U témérai- 
re fe rend l'ennemi du relie du genre humain. 
J'entends dire fans ceffe qu'il faut admettre 
la tolérance civile, non la théologique -, je 
penfetout le contraire. Je crois qu'un hom- 
me de bien, dans quelque Religion qu il vi- 
ve de bonne foi, peut être fauve. Mais )e 
ne crois pas pour celaqu'on puifle légitime^ 
ment introduire en un pays des Rehgions 
étrangères fans la permiflion du Souveram i 
car fi ce neft pas diredement delobeir a 
Dieu , c'eft défobéir aux loix-, & qui delo- 
béit aux loix , défobéit à Dieu. ^ 

Quant aux Religions une fois établies ou 
tolérées dans un pays , je crois qu il elt in- 
iufte & barbare de les y détruire par lavio; 
jence , & que le Souverain fe tait tort a 
lui-mcme en maltrauant leurs {e6tateurs. II 
eft bien dificrent d'embraffer iine Rejigion 
nouvelle , ou de vivre dans celle ou on eft 
• né; le premier cas feul eft puniffable. On 
ne doit ni laiftcr établir une diverlite de cul- 
tes ni profcrire ceux qui font une tois éta- 
blis i car un fils n'a jamais tort de Uuvre la 
Religion de fon père. La raifon de la tran- 
quilité publique eft toute contre les perle- 



^^ LETTRE' 

cuteurs. La Religion n'excite jamais de trou- 
bles dans un état qne quand le parti domi- 
nant^ veut tourmenter le parti toib.le , ou 
que le parti Foible, intolérant par principe, 
ne peut vivre en paix avec qui que ce foit. 
Mais tour culte légitime ; e'eft-à-dire, touc 
culte où fe trouve la Religion effentielle , 
& dont , par conféqueat , les feétateurs ne 
demandent que d'être foufferts 6c vivre en 
paix, n'a jamais caufé ni révoltes ni guér- 
ies civiles , Cl ce n'eft lorfqu'il a fallu fe dé- 
tendre de repouiler les perfécuteurs. Jamais 
ies Proteftans n'ont pris les armes en France 
que lorfqu'oH les y-apourfuivis. Si l'on eût 
pu fe refoudre à les lailTer en paix , ils y fe- 
roient demeurés. Je conviens, fans détour, 
qu'àfanaillance la Religion réformée n'avoit 
pas droit de s'étiblir en France, malgré ks 
ioix. Mais , lorfque , tranfoifc des pères aux 
enfans, cette Religion fut devenue celle 
d'une partie de la Nation Françoifè , & que 
Je Prince eut folemneilement traité avec 
cette partie par l'Edit de Nantes -, cet Edit de- 
vint un contrat inviolable, qui ne pouvoit 
plus être annullé que du commun confente- 
rnent des deux parties, & depuis ce temps, 
Pexercicedela Religion Proteftante eft, fe- ' 
4onmoi, légitime en France. 
^ Quand il ne le feroit pas, il refteroit tou- 
jours aux fujets l'alternative de îbrtir du 
Royaumeavecleursbiens,oud'yreftcr,fou- 
«îis au culte domixiant. Mais les' contraindre 



A M. DE BEAUMONT. çf 
I refler fans les vouloir tolérer, vouloir à 
la fois qu'ils foient & qu'ils ne foient pas , 
les priver mcme du droitde la nature, annul- 
Jer leurs mariages (56) , déclarer leurs en- 
fans bâtards.... en ne difant que ce qui eft, 
j'en dirois trop -, il faut me taire. 

Voici du moins ce que je puis dire. En 
confidérant la feule raifon d'Etat, peut- 
ctrc a t-on bien fait d'ôter aux Proteftans 
Pxançois tous leurs chefs .• mais il falloit s'ar- 

(36) Dans un Arrêt du Parleinenî de Touloufe, con- 
cernant i'aaaire de l'infortuné Calas , on reproche aux 
ï'roteflans de faire entr'eux des mariages qui , fehn les 
Froteftans , m font fue des ABes chils , fc" par confé- 
Client fournis endéremeat , jpour la form: b" les effets , à 

la volonté du Roi. . . _ 

Ainfi de ce que , félon les ProteRans , le mariage eft 

un Aâc civil , il s'enfuit qu'ils font obligés de fe fou- 

mettre à la volonté du Roi , qui en fait un Aâe de la 

Religion Catholique. Les Proteftans , pour fe marier , 

font légitimement tenus de fe faire Catholiques , attendu 

que , félon eux, le mariage eil un Afte civil. Telle eft 

la manière de raifonner de MefTieurs du Parlement de 

Touloufe. ^ r, . T? • 

la France eft un Royaitme fi vafie , que les trancou 

fc font mis dans l'efprit que le genre humain ne devoit 
point avoir d'auutreslûix que les leurs. Leurs Parlemens 
& leurs Tribunaux paroiffent n'avoir aucune idée du droic 
naturel , ni du droit des gens ; & il eft à remarquer que 
dans tout ce grand Royaume, où font tant d'Univerfités, 
tant de Collèges, tant d'Académies, & où l'on enfeigne, 
avec tant d'importance, tant d'inutilités , il n'y a pas une 
feule Chaire de Droit naturel. C'cft le feul peuple de l'Eu- 
rope qui ait regardé cette étude comme n'étant bonne à 
ï.jen. 



-^% ^ LETTRE 

rêter-là. Les maximes politiques ont leurf 
applications &: leurs dillmdions. Pour pré- 
venir les diircnhons qu'on n'a plus à crain- 
dre , on s'ôte des reffources dont on auroit 
grand befoin. Un parti qui n'a plus ni 
Grands ni nobleiTe à fa tête, quel mil p»!ut- 
il taire dans un Royaume tel que ia Fran- 
ce î Examinez toutes vos précédentes guer- 
res ; appeliez guerres de Religion : vous 
trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait 
eu facaufeàlaC )ar , & dans les intérêts des 
Grands. Des intrigues de Cabinet brouil- 
loient les affaires, &c puis les Chefs ameu- 
toient les peuples au nom de Dieu. Mais 
quelles intrigues, quelles cabales pcuvenc 
former des Marchands & des Payfans r Com- 
ment s'y prendront-ils pour fufciter un par- 
ti dans un pays où Ton ne veut que des Va- 
lets ou des Maîtres , & où l'égalité eft in- 
connue ou en horreur î un Marchand , pro- 
pofant de lever des troupes, peut fc taire 
écouter en Angleterre , mais il fera toujours 
rire des François ( 37). 

( 37 ) Lefeul cas qui force un peuple ainfi dé- 
nué de Chefs à prendre les arm^s, c'cil quand, 
réduit au défc;fpoir par fes perfccuteurs, il voit 
qu'il ne lui reite plus de choix que dans la ma- 
nière de périr. Tel fut, au commencement de 
ce fiecle, la guerre des Camifards. Alors on ell 
tout étonné de la force qu'un parti méprifé tire 
defon défefpoir : c'ell ce quejamais les perfecu- 
teurs n'ont fçu calculer d'avance. Cependant, de 
teles gueres coûtent tant de fang , qu'ils devroi- 
ent bien y fonger avant de les rendre inévitables. 



A M. DE BEAUMONT. pj 

Si j'étois... Roi? non. Miniftre î encore 
rsoinsi mais homme puifl'ant en France, je 
dirois : tout tend parmi nous aux emplois, 
aux charges ■■, tout veut acheter le droit de 
mal faire-, Paris & la Cour engouffrent tout. 
LaiflTons ces pauvres gens remplir le vuide 
des Provinces-, qu'ils foient marchands, & 
toujours marchands j laboureurs , &c tou- 
jours laboureurs. Ne pouvant quitter leur 
état , ils en tireront le meilleur parti pofli- 
ble y ils remplaceront les nôtres dans les 
conditions privées , dont nous cherchons 
tous à fortir -, ils fairont valoir le commerce 
& l'agriculture questout nous fait aban- 
donner ; ils alimenteront notre luxe : ils 
travailleront , 8c nous jouirons. ^ 

Si ce projet n'ctoitpas plus équitable que 
ceux qu'on fuit, il feroit du moins plus hu- 
main , fûrement il feroit plus utile. Ceft 
moins la tyrannie, & c'efl: moins Pambition 
des Chefs , que ce ne font leurs préjugés & 
leurs courtes vues, qui font le malheur des 
Nations. 

Je finirai par tranfcrire une efpece de dif- 
cours qui a quelque rapport à mon fujet, ôc 
qui ne m'en écartera pas long-temps.^ 

Un Parfis de Surat ayant en fecret épou- 
fé une Mufulmane , fut découvert, arrêté, 
Se ayant refufé d'embrafler le Mahométif- 
me , il fut condamné à mort. Avant d'aller 
au fupplice , il parla ainfi à fes juges. 

„ Quoi 1 vous voulez m'ôter la vie? Eh J 



i94 . LETTRE 

5, de quoi me puniirez-vousî J'ai tranrgre(- 



fé ma Loi plutôt que la vôtre : ma Loi par- 
5, le au cœur, ôc ii'efl: point cruelle i mon 
5, crime a été puni par ie biàmede mes fre- 
j, res. Mais que vous ai- je tait pour mériter 
5, de mourir î Je vous ai traités comme ma 
5, famille , & je me fuis choifi une fœur parmi 
,, vous. Je l'ai lailfée libre dans fa croyance, 
3, «Scelle a refpetlé la mienne pour fon propre 
5, intérêt. Borné (ans regret à elle feule , 
3, je l'ai honorée comme l'inftrument du cul- 
5, te qu'exige l'Auteur de mon être ■■, )'ai 
„ payé par elle le tribut que tout homme 
5, doit au genre humain: l'amour me l'a 
3, donnée, Ôc la vertu mêla rendoit chère: 
3, elle n'a point vécu dans la fervitude, elle 
5, a polTédé fins partage le cœur de fou 
5, époux; ma faute n'a pas moins £iit fou 
5, bonheur que le mien. 

j, Pour expier une faute fi pardonnable, 
'„ vousm'avezvoulu renJrefouvbe & men- 
„ teur , vous m'avez voulu forcer à pro- 
3, felfer vos fentimens fms les aimer & (ans 
',, y croire : comme li le transfuge de nos 
,, loix eût mérité de p.iller (ous les vôtres: 
5, vous m'avez fait opter entre le parjure 
5, & la mort , 8c j'ai choilî ; car je ne veux 
j, pas vous tromper. Je meurs donc, puiL- 
5, qu'il le faut: mais je meurs digne de re- 
5, vivre 8c d'animer un autre homme jufte. 
5, Je meurs martyr de ma Religion , fans 
„ craindre d'entrer après ma mort dans la 



A M. DE BEAUMONT. 9^, 
"^^ vôtre. Puiflé-je renaître chez les Mufulr 
j, mans pour leur apprendre à devenir hu- 
„ mains, démens, équitables y car fervant 
5, le même Dieu que nous fervons , puif-, 
„ qu'il n'y en a pas deux , vous vous aveu-, 
5, glez dans votre zèle, en tourmentant fes 
„ ferviteurs, &: vous n'êtes cruels & fan- 
,, guinaires que parce que vous êtes incon- 
„ fcquens. 

„ Vous êtes des encans qui , dans vos 
„ yeux ne fçavez que taire du mal aux 
„ hommes. Vous vous croyez fçavans, ôc 
5, vous ne fçavez rien de ce qui eft de Dieu; 
„ Vos dogmes récens font ils convenables 
à celui qui elt & qui veut être adoré de 
tous les tems ? Peuples nouveaux, com- 
ment ofez vous parler de Religion devant 
nous? Nos Rits font ai.lTi vieux que les 
aftres : les premiers rayons du Soleil ont 
éclairé & reçu les hommages de nos Pè- 
res. Le grand Zerdull; a vu l'enfance du 
monde j il y a prédit & marqué l'ordre de 
rUnivers: Se vous hommes d'hier ,vous 
voulez être nos Prophètes! Vingt fiecles 
avant Mahomet , avant la naiffance d'If- 
maël & de fon perc , les Mages étoient 
antiques. Nos livres facrés étoient déjà 
ïa Loi de l'Ahe & du monde , Se trois 
glands Empires avoient fucceirivement 
achevé leur fong cours fous nos ancêtres, 
avant que les vôtres fuffent fortis du 
j, néant. 



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5 



^<î LETTRE 

„ Voyez , hommes parvenus , la dîtté-' 
rence qui eft entre vous & nous. Vous 
vous dites Croyans , & vous vivez en bar- 
bares. Vos Inftitutions , vos Loix , vos 
„ cultes , vos vertus mêmes tourmentent 
^, l'homme ôc le dégradent. Vous n'avez 
„ que de triftes devoirs à lui prefcrire. Des 
„ jeûnes, des privations , des combats, des 
j, mutilations, des clôtures, vous ne fça- 
,, vez lui faire un devoir que de ce qui peut 
l'affliger & le contraindre. Vous lui fai- 
j, tes haïr la vie & les moyens de la confer- 
', ver •• vos femmes font fans hommes-, vos 
j, terres font fans cultures ; vous mangez 
j, les animaux, & vous maffacrez les Hu- 
j, mains -, vous aimez le fang des meurtres; 
j, tous vos établilîemens choquent la natu- 
re, aviliffent l'efpece humaine: <k,fous 
Il le double joug du Defpotifme Se du fa- 
'] natifme , vous l'écrafez de fes Rois Se de 
„ fes Dieux. 

Pour nous, nous forames des hommes 
de paix , nous ne faifons ni ne voulons 
aucun mal à rien de ce qui refpire , non 
pas même à nos Tyrans : nous leur cé- 
dons fans rrgret le fruit de nos peines,' 
contens de leur être utiles, &dc remplir 
nos devoirs. Nos nombreux beftiaux 
couvrent vos pâturages : les arbres plan- 
tés par vos mains vous donnent leurs 
fruits ôc leurs ombres: vos terres que 
,] nous cultivons vous nourrillent par nos 



A M. DE BEAUMONT. 5>7 
;, foins: un peuple limple ôc doux multi-« 
5, plie fous vos ouvrages , & tire pour vous 
„ la vie &c l'abondance du fein de la mère 
„ commune où vous ne fçavez rien trouver. 
3, Le Soieii, que nous prenons à témoin de 
,y nos œuvres , éclaire notre patience Sc 
„ vos injuftices ; il ne fe levé point fans 
j, nous trouver occupés à bien faire , ôc en 
5, fe couchant il nous ramené au fein de 
nos familles nous préparer à de nouveaux 
^, travaux. 

„ Dieu feul fçait la vérité. Si malgré tout 
5, cela nous nous trompons dans notre cul- 
„ te , il eft toujours peu croyable que 
5, nous foyons condamnés à l'Enfer , nous 
„ qui ne taifons que du bien fur la terre , 
„ îk que vous foyez les Elus de Dieu, vous 
3, qui n'y faites que du mal. Quand nous 
5, ferions dans Terreur , vous devriez la 
,, refpeder pour votre avantage. Notre 
„ piété vous engraifle , & la vôtre nous 
„ confume,nous réparons le mal que vous 
„ fait une Religion deflruccive. Groyez- 
„ moi , laifïez-nous un culte qui vous eft 
j, utile-, craignez qu'un jour nous n'adop- 
„ tions le votre -, c'eft le plus grand mal 
j, qui vous puiffe arriver „. 

J'ai taché, Monfeigneur, de vous faire 
entendre dans quel efprit a été écrite la 
profelfion de foi du Vicaire Savoyard , ôc 
les confidérations qui m'ont porté à la pu- 
blier. Je vous demande à préfeni à quel 



e)"s LETTRE 

égard vous pouvez qualifier fa doArine de 
blafphématoire , d'impie , d'abominable , Sc , 
ce que vous y trouvez de fcandaleux &c de 
pernicieux au genre humain. J'en dis au- 
tant à ceux qui m'accufent d'avoir dit ce \ 
qu'il falloit taire, & d'avoir voulu troubler 
l'ordre public-, imputation vague & témé- 
raire , avec laquelle ceux 'qui ont le moins 
réfléchi fur ce qui eft utile ou nuifible, 
indifpofent d'un mot le public crédule con- 
tre une Auteur bien intentionné. Eft-ce ap- 
prendre au peuple à ne rien croire, que le 
rappeller à la véritable foi qu'il cujblie. Eft- 
cetroublerl'ordre, que renvoyer chacun aux 
Loixde Ton pays? Eft-ce anéantir tous les 
cultes, que borner chaque peuple au hen? 
Eft-ce ôter celui qu'on a, que ne vouloir 
pas qu'on en change î Eft-ce fe jouer de 
toute Religion , que refpeder toutes les 
Religions. Enfin eft-il donc fi elfentiel à 
chacun de haïr les autres, que, cette haine 
ôtée, tout foit ôté? 

Voilà pourtant ce qu'on perfuade au 
peuple quand on veut lui faire prendre fon 
dcfenfeur en haine, & qu'on a la force en 
main. Maintenant , hommes cruels, vos Dé- 
crets , vos Btichers , vos Mandements , vos 
Journaux le troublent & l'abufent fur mon 
compte. 11 me croit unmonftre furla toi de 
vos clameurs -, mais vos clameurs celléront 
enfin -, mes Ecrits refteront^ malgré vous 
par votre honte. Les Chrétiens , moins 



A M. DE BEAUMONT. ^^ 

prév-enus-, y chercheront avec (urprife les 
horreurs que vous prétendez y irouver-, ils 
n'y verront , avec la morale de leur divin 
Maître , que des leçons de paix , de con- 
corde & de chanté. Puilîent-ils y appren- 
dre à être plus julK'S que leurs Pères! Puit- 
fent les vertus qu'ils y auront pnfcs , me 
venger un jour de vos maléd étions i 

A l'égard des ohjeélions fur les red:es 
particulières dans lerquelles l'Univers efl: 
divifé , que ne puis- je leur donner allez de 
force pour rendre chacun moins entêté de 
lafienne, & moins ennemi des autres, pour 
porter chaque homme à l'mdulgence , à la 
douceur , par cette conlîdéraiion Ci frappan- 
te & fi naturelle , que , s'il fût né dans uti 
autre pays , dans une autre Ccéke , il pren- 
droit infailliblement pour l'erreur ce qu'il 
prend pour la vérité , & pour la vérité ce 
qu'il prend pour l'erreur. Il importe tant 
aux hommes de tenir moins aux opinions 
qui les divifent qu'à celles qui les unillent. 
Et au contraire, négligeant ce qu'ils ont de 
commun , ils s'acharnent aux fentimens par- 
ticuliers avec une efpece de rage i ils tien- 
nent d'autant plus à ces fentiments qu'ils 
femblent moins raifonnables , ôc chacun vou- 
droit fuppléer à force de confiance à l'auto- 
rité que la railon retule à Ton parti. Ainfi, 
d'accord au fond fur tout ce qui nous intc- 
refle, & dont on ne tient aucun compte, 
on palTela Yieàdirputer,à chicaner, àtoui:- 

G 



100 ^ LE T T R E 

meiiter , à per(cciuer à fe battre , pour 
les chofes qu'on entend le moins , Se qu'il 
eft le moins néceilaire d'entendre. On 
entafle en vam dccifions fur dccifions •, on 
plâtre en vain leurs contradictions d'un jar- 
gon inintelligible , on trouve chaque jour 
de nouvelles queftions à réfoudre, chaque 
jour de nouveaux fujets de querelles, parce 
que chaque dodrine a des branches infinies, 
ëc que chacun , entêté de fa petite idée , 
croit eflentiel ce qui ne l'efl: point , <5<: né- 
glige l'elfentiel véritable. Que lion leurpro- 
pofe des objections qu'ils ne peuvent rc(ou- 
dre, ce qui, vu l'échataudage de leurs doc- 
trines , devient plus facile de jour en jour j 
ils fe dépitent comme des enfans j Ôc parce 
qu'ils font plus attachés à leur prati qu'à la 
vérité, Se qu'ils ont plus d'orgueil que de 
bonne foi , c'ell: fur ce qu'ils peuvent le 
moins prouver qu'ils pardonnent le moins 
quelque doute. 

Ma propre hiftoire caracftérife mieux 
qu'aucune autre le jugement qu'on doit por- 
ter des Chrétiens d'aujourd'hui-, mais coin- 
me elle en dit trop pour être crue, peut- 
être un jour fera i-elle porter un jugement 
tout contraire \ un jour , peut-être , ce qui 
ù'n aujourd'hui l'opprobe de tnes contem- 
porains fera leur gloire , Se les lîmples qui 
liront mon Livre, diront avec admiration: 
Quels tcms angéliques ce dévoient être que 



A M. DE BEAUMONT. loi 
ceux où un tel Livre a été brûlé comme 
impie , & Ton Auteur pourfuivi comme un 
maltaiteur 1 fans doute alors tous les Ecrits 
rclpiroient la dévotion la plus fublime, ôc 
Ja terre écoit couverte de Saints i 

Mais d'autres Livres demeureront. On 
faura , par exemple , que ce même fiécle 
a produit un panégyrifte de Saint Barthéle- 
mi , Français , ôc ( comme on peut bien 
croire) homme d'Eglife, fans que ni Parle- 
ment ni Prélat ait fongé même à lui chercher 
querelle. Alors , en comparant la morale 
des deux livres Se le tort des deux Auteurs, 
on pourra changer de langage, ôc tirer une 
autre conclufion. 

Les doélrines abominables font celles qui 
mènent au crime, au meurtre , ôc qui font 
des fanatiques. Eh 1 qu'y a-t-il de plus abo- 
minable au monde , que de mettre rinjuftice 
& la violence en fyftcme, & de les faire dé- 
couler de la clémenre de Dieu î Je m'abf^ 
tiendrai d'entrer ici dans un parallèle qui 
pourroit vous déplaire. Convenez feule- 
ment , Monfeigneur , que fî la France eût pro- 
fefl'é la Religion du Prêtre favoyard, cette 
Religion fï ilmple ôc fî pure ,qui fait crain- 
dre Dieu, & aimer les hommes, des fleuves 
defang n'eulTcnt point fi fouvent inondé les 
champs Français i ce peuple Ci doux ôc (i 
gai n'eût point étonné les autres de fes cruau- 
tés dans tant de pcrlécutions ôc de maP- 
facres , depuis rinquifuion de Touloufe 

G3 



îoî LETTRE 

(j3 ) JLirqu'àla Saint Barthcleml , Sc depuis 
la guerre des Albigeois jufqu'aux Dragon- 
nades i le Gonfeiller Anne du Bourg n'eût 
point été pendu pour avoir opiné à la dou- 
ceur envers les Réformés -, les habitans de 
Merindol &c de Cabrieres n'euflent point été 
inis à mort par Arrct du Parlement d'Aix, 
& fous nos yeux l'innocent Calas , torture 
par les bourreaux , n'eût point péri fur la 
roue. Revenons à préfent , Monfeigneur, 
à vos cenfures ôc aux raifons fur lefquelles 
vous les fondez. 

Ce font toujours des hommes , dit le Vi- 
caire , qui nous attellent la parole de Qieu , 
Ôc qui nous l'atteftcnt en des langues qui nous 
font inconnues. Souvent , au contraire , 
nous aurions grand befoin que Dieu nous 
aiteftàtlaparole deshommes; ileft bienfûr, 
aiimoins, qu'il eût pu nous donner la Tienne , 

(58). Il eft vrai que Dominique, faint Efpapol , y 
eut grande part. Le Saint , félon un Ecrivain de fon Or- 
dre , eut la charité, prêchant contre les Albigeois , de 
s'adjoindre des dévotes perfonnes zélées pour la foi , 
lefquelles priffent le foin d'extirper corporellement iX. 
par le elaive matériel les hérétiques qu'il n'auroit pu 
vaincre avec le glaive de la parole de Dieu. Ob cha- 
rhateniy prœdicans contra Albienjcs , in adjuionum Jum- 
fic quai dam dévot js perjonas , idantes pro fide , qux cor- 
voraliter illos H^ereticos gladio marerali expugnarenc ,quos 
iple gladio verbi Dei amputare non pojjet. Antonin. in 
Chron. P. 1 II. tit ij. c. 14. S. i- Cette charité neref- 
femble guerre à celle du Vicaire; aufTi a-t-eUeun priK 
bien ditférent. L'une fait décréter » & l'autrC canonifer 
jCeux ^ui U profèrent* 



A M. DE BÈAUMONT. îo/ 
fans fe fervir d'organes fi furpe<£tes. Le Vi- 
caire fe plaint qu'il taille tant de témoigna- 
ges humains pour certifier la parole divine : 
que d'hommes i dit-il , entre Dieu & mol 

Vous répondez.* Pourvue cette plainie 
futfenfe'e, M. T. CF. il jaudroït pouvoir 
conclure que la Révélation ejl fcLuJJe des 
quelle na point été faite à chaque homme 
en particulier ; il faudrait pouvoir dire : 
Dieu ne peut exiger de moi que je croi ce 
qu^on m' ajfure qu'il a dit , des que ce nefl 
pas directement à moi qu'il a adrejjé Jiz 
parole ( 40 ). 

Et tout au contraire , cette plainte n'efl: 
ftnfée qu'en admettant la vérité de la Révé- 
lation. Car fi vous la fuppofez faulTe, quelle 
plainte avez vous à faire du moyen dont Dieu' 
s'eft fervi, puifqu'il ne s'en efl: fervi d'au- 
cun? Vous doit-il compte des tromperies 
d'un importeur i Quand vous vous laiflez 
duper , c'efl: votre faute Se non pas la hen- 
né. Mais lorfque Dieu , maître du choix de 
fes moyens, en choifit par préférence qui exi- 
gent de notre part tant de fçavoir & de fi 
profondes difcuflions , le Vicaire a t-il tort 
de dire : „ Voyons toutefois examinons , 
„ comparons , vérifions. O fi Dieu eût dai- 
„ gné medirpcnfcr de tout ce travail, l'en 



(39) Emile, Tome III. p. i-^i. ^ 

(40) Mandement in-quarto, p. li, in-'^ p« xxxl. 



Gij 



*ï04 LETTRE 

3, aurois-je fervi de moins bon cœur î 

(41 ) »; 

Monieigneur, votre Mineure elt .idmira- 

ble. Il faut la tranlcrire ici toute entière _; 

j'aime à rapporter vos propres termes ■, c'eil 

ma plus grande méchanceté. 

Mais nefc-il donc pas un infinité de 
faits , même antérieurs à celui de la Révé- 
lation chrétienne , dont il ferait abfurde de 
douter? Par quelle autre voie que celle des 
témoignages humains , t auteur lui même 
a- t-il donc connu cette Sparte ^ cette Athènes y 
cette Rome dont il vante fi fouvent (> avec 
tant d'affurance les Loix , les mœurs & les 
héros} Que d'hommes entre lui & les HiJIo- 
riens qui ont confervé la mémoire de ces 
evénemcns ? 

Si la matière étoit moins grave. Se que 
j'eulTe moins de retpe6t pour vous , cette 
manière de raifonner me tourniroit peut- 
être l'occalîon d'égayer un peu mes lec- 
teurs*, mais à Dien ne plaife que j'oublie le 
ton qui convient au (ujet que je traite , & 
à l'homme à qui je parle. Au rifque d'être 
plat dans ma réponfe, il me fuHit de mon- 
trer que vous vous trompez. 

Conlidcrez donc , de grâce, qu'il efl: tout- 
à-fait dans l'ordre que des taits humains 
•foient attelles par des témoignages humains. 
Ils ne peuvent l'être par nulle autre voie \ 
je ne puis fçavoir que Sparte <^ Rome ont 

(41 ) Emile , ubii fup. 



A M. DE BEAUMONT. loç 
exifté, que parce que des Auteurs contem- 
porains me le difent , & entre moi de un 
autre homme qui a vécu loin de moi, il raut 
nccedairement des intermédiaires , mais 
pourquoi en faut-il entre Dieu & moi, & 
pourquoi en taut-il de li éloignes , qui en ont 
befoin de tant d'autres ? Eft-il iîmple , eft-il 
naturel que Dieu ait été chercher Moyfe 
pour parler à Jean-Jacques Roulleau î 

D'ailleurs nul n'eft obligé, fous peine de 
damnation, de croire que Sparte ait exifte, 
nul, pour en avoir douté , ne fera dévoré des 
flammes éternelles. Tout tait dont nous ne 
fommes pas les témoins , n'eft établi pour 
nous que fur des preuves morales, ôc toute 
preuve morale eft fuCceptible de plus & de 
moins. Croirai-je que la jnftice divine me 
précipite à jamais dans l'Enfer, uniquement 
pour n'avoir pas fçu marquer bien exacte- 
ment le point où une telle preuve devient 
invincible ? 

S'il y a dans le monde une hiftoire attef- 
tce , c'ell: celle des Wampris. Rien n y 
manque i procès verbaux , certificats de 
Notables , de Chirurgiens , des Curés , de 
Magiftrats. La preuve juridique eft des plus 
complettes. Avec cela, qui eft -ce qui croit 
aux Wampris î Serons -nous tous dam- 
nés pour n'y avoir pas cru? 

Quelque atteftés que foient , au gré mê- 
me de l'incrédule Ciceron , plufieurs des 
prodiges rapportés par Titc-Live , je les 



loS LETTRE 

regarde comme autant de tables , 8c furc- 
ment je ne fuis pas le feul. Mon expérience 
conftante, ôc celle de tous les hon:!mes, d\ 
plus forte ea ceci que le témoignage de 
quelques-uns. Si Sparte & Rome ont été 
des prodiges elles-mêmes , c'ctoient des 
prodiges dans le gendre moral *, & com- 
me on s'abuieroit en Laponie de fixer à qua- 
tre pieds laftatue naturelle de Thomme, od 
ne s'abuferoit pas moins parmi nous de fi- 
xer la mefure des âmes humaines fur celles 
des gens que l'on voit autour de foi. 

Vous vous fouviendrez, s'il vous plaîf, 
que je continue ici d'examiner vosraifonne- 
mens en eux-mêmes, fans foutenir ceux que 
vous attaquez. Aprco ce nicmoratit nccellai- 
re , je me permettrai fur votre manière d'ar- 
gumenter encore une fuppofition. 

Un habitant de la rue S. Jacques vient 
tenir ce difcours à Monfieur l'Archevêque 
de Paris. „ Monfeigneur, je fçais que vous 
„ ne croyez ni à la béatitude de S. Jean de 
5, Paris, ni aux miracles qu'il a plu à Dieu 
„ d'opérer en public fur fa tombe , à la vue 
„ de la Ville du Monde la plus éclairée 8c 
5, la plus nombreufe. Mais je crois devoir 
j, vous attcfter que je viens de voir relfuf- 
j, citer le Saint en perfonne dans le lica 
5, oii fes os ont été dépofés ,,. 

L'homme de la rue S. Jacques ajoute à 
cela le détail de toutes les circonlianccs qui 
peuvent frapper le fp'"^ r d "•."• p^ii-cil 



A M. DE BEAU M ONT. 107" 
fait. Je fuis perfuadé qu'à l'ouie de cette 
nouvelle, avant de vous expliquer fur la foi 
que vous y ajoutez, vous commencerez par 
interroger celui qui l'attefte, fur Ton état, 
fur'fes fentimens , fur Ton Confeireur , fur 
d'autres articles femblables -, ôc lorfqu'à fon 
air comme à fes di(cours ,vous aurez com- 
pris que c'efl: un pauvre ouvrier, <Sc que 
n'ayant point à vous montrer de billet de 
confeflion , il vous confirmera dans l'opi- 
nion qu'il eft Janfénifte-, .. Ah, ah!,, lui di- 
rez- vous d'un air railleur, « vous êtes cori-* 
3j vulHonnaire, & vous avez vu refliifciter 
,i Saint Paris ? Cela n'efl: pas fort cton- 
,j nanti vous avez vu tant d'autres mer-/ 
,j veilles „. . . 

Toujours dans ma fuppofuion , lans dou- 
te, il infiftera : il vous dira qu'il n'a point- 
vu feul le miracle-, qu'il avoit deux ou trois 
perfonnes avec lui qui ont vu la même 
chofe, & que d'autres à qui il l'a voulu ra- 
conter , difent l'avoir aulfi vu eux-mcmes* 
Là-delîus vous demanderez fi tous fes té- 
moins étoient Janfcniftes. ,t Oui , Mon- 
féigneur , „ dira-t-il j ,, mais n'importe: 
,j ils font en nombre fu ffifant , gens de bon- 
,5 nés mœurs , de bon fens , & non rccufa- 
55 blés , la preuve efl: complette , ô: rien 
5j ne manque à notre déclaration pour' 
jj.conftater la vérité du fait „. 

D'autres Ëvcques moins charitables en-" 
.3f^rroiêrir>clK liber- un Gcmmiifaire, 6t Un- 

Gvj.^ 



loS LETTRE 

configncroîent le bon homme honore de 
la viilon glorieufe , pour en aller rendre 
grâces à Dieu aux Petites Mailons. Pour 
vous , Monfeigneur , plus humain , mais non 
plus crédule , après une grave réprimande , 
vous vous contenteriez de lui dire : „ Je 
5, fçais que deux ou trois rémoins honnè- 
„ tes gens & de bon fens, peuvent attelleu 
.„ la vie ou la mort d'un homme j mais je 
,, ne fçais pas encore con>bien il en taut 
„ pour conftater laréfurretStion d'un J'anfé- 
„ nille. En attendant que je l'apprenne, al- 
,, lez, mon entant, tâchez de t".n-tiBer votre 
„ cerveau creux. Je vous diipenfedu jeiine , 
„ de voilà de quoi vous faire de bon bouilon 
C'eft à peu près, Monfeigneur , ce que 
vous diriez, & ce que diroit tout autre hom- 
me fage, à votre place. D'où je conclue que, 
même félon vous, & félon tout autre hom- 
me fage , les preuves morales , fum(antes 
pour condiater les faits qui font d.ins l'ordre 
des poflîbilitcs morales, ne fuiTiùnr plus 
pour conftatcr des hiits d'un autre ordre, 
ôc purcmnt furnaturels, fur quoi je vous 
lailTe juger vous-même de la jultcfle de vo- 
tre comparailon. 

Voici pourtant la conclufion triomphan- 
te que vous en tirez contre moi: Son Scep' 
tic'ifnie Jiejl donc ici fondé que fur tïutcrèe 
de fan incrédulité [ 41 ]. Monfeigneur , il 

(41) Mankmtni in-<iiiarto , p. li 3 iu-ii? P» W^j, 



A M. DE BEAUMONT. lop 
jamais elle me procure un Evêché de cent 
mille livres de rente, vous pourrez parler 
de l'intérêt de mon incrédulité. 

Continuons maintenant à vous tranfcri- 
re , en prenant feulement la liberté de ref- 
tituer au befoîn les pallages de mon Livre 
que vous tronquez. 

5, Qu'un homme, ajoute- 1- il plus loin, 
„ vienne nous tenir ce langage: Mortels, 
„ je vous annonce les volontés du Très- 
„ Haut •■, reconnoiirez à ma voix celui qui 
5, m'envoie. J'ordonne au Soleil de chan- 
j, ger Ton cours, aux étoilles de former un 
,, autre arrangement , aux montagnes de 
s'applanir , aux lios de s'élever , à la terre 
„ de prendre un autre afped : à ces mer- 
j, veilles, qui ne reconnoîtra pas à l'indanc 
„ le maître de la nature ? Qui ne croirait, 
,, A'I. T, C. F. que celui qui s exprime 
j, de la forte , ne demande qu à voir des 
,, miracles pour être Chrétien. 

Bien plus que cela , Monleigneiir *, puif- 
que je n'ai pas même befoin des miracles 
pour être Chrétien. 

Ecoute:^ toutefois qiiil ajoute : ,, Pvefte 
5, eniîn , dit -il , l'examen le plus im-por- 
,, tant dans la dodlrine annoncée i car puif- 
j, que ceux qui difent que Dieu tait ici- bas 
,, des miracles , prétendent que le Diable 
5, les imite quelquetoi^ avec les prodiges 
,, les mieux conftatés, nous ne femmes pas 
„ plus avancés qu'auparavant \ ik. puilqae 



no- t E T T R E 

„lés Magiciens de Pharaon ofoient, en pré- 
^.fence même de Moyle , faire les mcmes^ 
„ fîgnes qu'il faifoit par l'ordre exprès de- 
„.Dieu, pourquoi dans fon abfcnce n'euf- 
5, Cent -il pas , aux mêmes titres , prétendu- 
j, la même autorité ? Ainli donc , après avoir 
j, prouvé la doélrine par le miracle, il fauf 
„ prouver le miracle par la doctrine , de 
„ peur de prendre l'œuvre du Démon pour. 
„i'œuvre de Dieu ( 45 ). Que faire en pa-- 
3, reil cas pour éviter le diable? Une fcu-^ 
„ le chofe i revenir au raifonnement , &C- 
3, lailTer-là les miracles. -Mieux eut valu n'y 
3,. pas recourir ,,. 

C*ejl dire: qu'on me. montre des miracles ,- 
Ô" je croirai. Oui , Monleigneur, c'ell dire,-, 
qu'on me montre des miracles , & je croirai- 
aux. miracles. C'ejl dire : quionme montre, 
des miracles , & je refuferai encore de croi' 
r^.-.Oui , Monfeigneur , c'eft dire, lelon le. 
précepte même de Moyfe ( 44 ) : qu'on me 
montre des miracles , & je rétuferai encore 
de croire une dodlrine abfurde &. dér-ufon-f 
nable qu'on voudroit ctayer par eux. Je' 
Ci-oirois plutôt àla magie, que de rcconnoî- 
tre la voix de Dieu dans des leçons contre' 
]à.:rairon. 



( 45 ) Je fuis forcé de confondre ici la note avec le. 
texte , a limitation de M. Bcauniont. le Leaem pour- 
ra confuher l'un & i autre dans le Livte-niÇiuet T^. 
1 1 1 -, p. 145. & l'uiv. 

( L44 } ;£)4uccrome».c. XIII*> 



A M. DE BEAUM'ONT. ht 

Tai dit que c'étoit-la du bon fens le plus 
fimple , qu'on n'obfcurciroit qu'avec des 
diftindrions tout au moins très-fubtiles :^- 
c'eft encore une de mes prédidiions •, erï 
voici l'accomplillement. 

Quand une doclrlne ejl reconnue vraie ,- 
divine , fondée Jur une révélation certaine^-. 
on senjert pour juger des miracles y cejî-a-^ 
dire y pour rejetter les prétendus prodiges 
que des impojieurs voudroient oppofer à cette 
doctrine. Quand il s'assit d'une doÙrine nou- 
velle quon annonce comme émanée dujein 
de Dieu y les miracles font produits en preu-^ 
Ves y cefl-a-dire , que celui qui prend la 
qualité d'Envoyé du Très Haut, confirmé- 
fa MiJJion , fa prédication par des miracles 
qui font le témoignage même de la Divinité. 
Ainfi la doctrine & les miracles font des ar" 
gumens refpeciifs don t on fait ufage , félon les : 
divers points de vue oii Vonfe place dans l'e' 
tude & dans Venfeignement de la Religion. 
Il ne fe trouve là ni abus du rafonnenient yui 
fophifme ridicule , ni cercles vicieux [45' ].■ 

Le Ledeur en pigera. Pour Kr<o\ je n'ajou-* 
terai pas un feul mot- J'.ii quelque fois ré- 
pondu ci-devant avec mes pallages ^ mais 
c'eft avec le. vôtre que je veux vous répon*- 
dre icii 

Oiiejî donc , M. T. C. F. la bonne foii 
f^hilofophique dont fe pare cet Lcnvainf. 



m LETTRE 

Monfeigneui-, je ne me Tais jamais pîqué 
d'une bonne foi philofophiquc •, car je iVeii 
connois pas de telle. Je n'oie même trop 
pailei' de la bonne foi chrétienne , depuis 
que de foi-difant Chrétiens de nos jours 
trouvent ii mauvais qu'on ne fupprime pas 
hs objections qui les embarradent. Mais 
pour la bonne toi pure & imiplc, je deman- 
de laquelle de la mienne ou delà vôtre eft 
la plus facile, à trouver ici. 

Plus j'avance , plus les points à traiter de- 
viennent intérelîans. Il faut donc continuer 
à vous tranfcrire. Je voudrois dans des dif- 
culTions de cette importance ne pas omet- 
tre un de vos mots. 

On croirait gu après les plus grands efforts 
pour décrcditcr les témoignages luimains qui 
attejlcnt la Révélation Chrétien ne , le même 
Auteur y défère cependant de la manière Ici 
plus pcjitive , la plus Jolemnelle. 

On auroit raifon fans doute , puifque je 
tiens pour révélée toute dodtrine où je re- 
connois l'efprit de Dieu. Il taut feulement 
ôter l'amphibologie de votre phrafe : car 
Ç\ le verbe relatif jy défère fe rapporte à la 
Révélation Chrétienne , vous avez raifon j 
mais s'il fe rapporte aux témoignages hu- 
mains, vo'is avez tort. Quoi qu'il en foit, 
je prends aCfe de votre témoignage contre 
ceux qui ofent dire que je rejette toute 
révélation , comme fi c'étoit rejetter une 
dodiine que de la reconnoitre fujette 



A M. DE BEAUMONT. iij 
à des difficultés infolubles àTeTprit humain: 
comme lî c'étoit la rejetter que de ne pas 
J'admettre fur le tém.oignage des hommes 
rorfqu'on a d'autres preuves équivalentes 
ou rupcrieurcs , qui difpenfent de celle-là? 
Il efl vrai que vous dites conditionnellcmenr, 
on croiroif-) mais on cro/Voir figniiic oncroit, 
lorlque la rai Ton d'exeption pour ne pas 
croire fe réduit à rien , comme on verra 
ci-aprcs de la vôtre. Commençons par la 
preuve affirmative. 

IL faut pour vous en convaincre ^ M. T, 
C. F. & en' même- temps pour vous édifier , 
mettre Jous vos yeux cet endroit dejon ou- 
vrage. ,, J'avoue que la majefté des Ecntu- 
3, res m'étonne i la fainteté de l'Evangile 
5, (4<5') parle à mon cœur. Voyez les Li- 
j, vrcs des Philofophes , avec toute leur 
5, pompe-, qu'ils font petits près de celui- 
j, là ! h;: pvUt il qu'un Livre à la fois fi fu- 
„ blime &: fi (impie foit l'ouvrage des 
„ hommes) Se peut- il que celui dont il 
„ fait rhiftoire ne foit qu'un homme lui- 
„ même ? Eft-ce-là le ton d'un enthoulïafte 
„ ou d'un ambitieux feâiaire ? Quelle dou- 

(40; La néghgeace veca laquelle M. Beau- 
mont m< tranfcrit, lui a Tait faire ici deux chan- 
gement dans une ligne. 11 a nîis la. majejié de 
VEcri^ure, au lieu de la majfjié des Ecritures; & 
il a mis la fainteté de récriture , au lieu de la 
fainteté de l'Evangile. Ce n'eil pas à la vérité, 
me Faire dire des héréficsj niuis c'éft me faire 
parler bitn niiiilVn.icnt, 



ri4' L E T T R E 

j>, ceur , quelle pureté dans Tes mœurs î 
,» Quelle grâce touchante dans ces inftruc- 
5, tions quelle élévation (Lms fcs maximes? 
5, quelle profonde fagelTe dans Tes difcours? 
,> quelle préfence d'efprit , quelle finellè 
,> &c quelle juftefle dans Tes réponfes ? 
,> quel empire Cur Tes pâffions ! Où eîl 
5^ l'homme, où eft le fage qui fcait agir,- 
5, fouftiir & mourir fans toiblefle ôc fans 
5, oOientation (47) î Quand Platon peint 
5j Ton Jufte imaginaire , couvert de tout 
„ l'opprobre du crime ,^ digne de tous 
5, les prix de la venu , il peint trait pout' 
,y trait Jefus-Chrilt: la rellemblance eft h 
j, frappante , que tous les Pères l'ont fen- 
3, tie, & qu'il n eft pas poflîble de s'y trom- 
j, per. Quels préjuges, quel aveuglement 
„ ne faut-il point avoir pour ofer compa- 
„ rer le fils de Sophronifque au fils de Ma- 
3, rie? Quelle diftance de l'un à l'autre ISocra- 
5, te mourant fans douleur , (ans ignomi- 
5, nie , foutient aifément jufqu'au bout fon 
„ perfomiage , ôc li cette facile mort n'eût 

(47) Je remplis , félon ma coutume , les la- 
cunes faites par M. de Beaumont , non qu'ab- 
folumcnt ccUls qu'il tait ici fuient infidieiifes, 
comme en d'auiics endioits-, mais parce que 
lé de.liut de fuite c\ de liailon aHo.blit le pal- 
fâg quand il eft troiiqué ; ix parce que mei, 
p^'rfécuteurs fupprimant avec foin tout ce que 
fai dlv de fi bon ccéut en faveur delà Religion» 
il eft bon de le rétablir à-iïivfurê^qiiè-rocîafioîi' 



A M. DE BEAUM'ONT. rr/ 
j, honoré fa vie , on douteroit h Socrate , 
j, avec tout Ton efprit , fur autre chofe 
,i qu'un Sophifte. 11 inventa, dit-on, la 
„ morale. D'autres avant lui Tavoicnt mife 
5, en pratique y il ne fit que dire ce qu'ils 
„ avoient faif, il ne fit que mettre en le- 
„ çons leurs exemples. Ariftide avoit été 
„ jufte avant que Socrate eût dit ce que 
„ c'étoit que juilice^ Léonidas étoit mort 
„ pour fon pays avant que Socrate eiit fait 
„ un devoir d'aimer la patrie v Sparte 
„ étoit fobre avant que Socrate eût loue 
,y la (obriété \ avarjt qu'il eût défini la verr 
„ tu , Sparte abondoit en hommes ver-. 
,a tueux. Mais où Jefus avoit-il pris par- 
5, mi les Tiens cette morale élevée & pure, 
5, dont lui feula donné les leçons â: l'exem- 
3, pie î Du (ein du plus turieux fanatifme' 
„ la plus haute fagefie fe fit entendre , 
3, & la fimplicité des plus héroïques ver-« 
3, tus honnora le plus vil de tous les pcu- 
5, pies. La mort de Socrate philof:>phanr 
„ tranquillement avec fes amis eft la plus 
„ douce qu'on puifle deiîrer -, celle de Je- 
„- fus expirant dans les tourmens , inju- 
„ rié, raillé, maudit de tout un peuple,^ 
,, eft la plus horrible qu'on puiffe crain- 
„ dre. Socrate prenant la coupe empoifon- 
„ née bénit celui qui la lui préfente, ôc qui: 
„ pleure. Jefus, au milieu d'un fupplice af- 
,, freux, prie pour fes bourreaux acharnés,. 
„ Oui , Cl la vie ôc la mon de Sociale. fouE. 



ïk; lettre 

5, d'un Sage , la vie îk la mort de Jefus 
„ font d'un D;eii. Dirons-nous que i'hilloi- 
„ re de PEvangile eft inventée à plaihr t 
,, Non , ce n'ell: pas ainli qu'on invente : 
,, & les faits de Socrate , djnt perfonne 
„ ne doute , font moins attelles que cqvx 
„ de Jcfus-Ghrill. Aa fond, c'efl: reculer la 
„ difficulté Gns la détruire. 11 feroit plus 
5, inconcevable que pludeurs hommes d'ac- 
5, cord eullent fabriqué ce Livre , qu'il ne 
„ l'eft qu'un feul en ait fourni le fujet. 
„ Jamais des Auteurs Juits n'eulîent trûu- 
„ vé ni ce ton, ni cette morale, & l'Evan- 
„ gile a des caractères de vérité fi grands, 
„ Il trappans , ii parfiitcment inimitables , 
j, que l'inventeur en fetoit plus étonnant 
„ que le HéroS'f^48 ) „. 

( 45> ) Il ferait difficile , AL T. C. F. de 
rendre un plus bel hommage à V authenticité 
de l'Evangile. Je vous fcais gré , Monleig- 
iieur , de cet aveu j c'cft une injultice que 
vous avez de moins que les aurres. Venons 
maintenant à la preuve négative qui vous 
fait diic , on croirait, au lieu d'an croit. 

Cependant l^ Auteur ne la croit qu'en con- 

J~i'qucnce des témoignages humains. Vous 

vous trompez, Monfeigneur; jelareconno's 

en conféquence de l'Evangile , 6c de la fu- 

(48) Emile , T. II L p. 179 & fuiv. 

(49) M;/2ic7nf/2 fin quarto, page 14, in dou- 
ze , page xxaÏy'. 



A M. DE BEAUMONT. 127 
blîmité que j'y vois, fans qu'on me i'aitef- 
te. Ji n'ai pas befoin qu'on m'affirme qu'il 
y a un Evangile lorfque je le tiens. Ce font 
toujours des hommes qui lui rapportent ce 
que d autres hommes ont rapporté. Ec point 
du tout i on ne me rapporte ponit que l'E- 
vangile exifle j je le vois de mes propres 
yeux , S^-quand tout l'Univers me foutien- 
droii qu'il n'exiflie pas, je fçaurois très bien 
que tout l'Univers ment, ou fe trompe. Que 
d'hommes entre Dieu & lui} Pas un feul. 
^'Evangile efl; la pièce qui décide *, & cette 
pièce ert entre mes mains. De quelque ma- 
nière qu'elle y foit venue , & quelque 
Auteur qui l'ait écrite , j'y reconnois i'ef- 
prit divin : cela eft immédiat autant qu'il 
peut l'être \ il n'y a point d'hommes entre 
cette preuve & moi ; & dans le fens où il 
yen auroit , l'hiflorique de ce (aint Livre, 
des Tes Auteurs , du temps où il a été com- 
pofé, dcc. rentre dans les difculTions de cri- 
tique où la preuve morale eft admife. Telle 
ell: la réponfe du Vicaire Savoyard. 

Le voilà donc bien évidement en contra' 
diction avec lui- même: le voila confondu 
par fcs propres aveux. Je vous laitle jouir 
de toute ma confufion. Par quel étrange 
aveuglement a-t-il donc pu ajouter} ,, Avec 
5, tout cela ce même Evangile eft plein de 
,, chofes. qui répugnent à la raifon , de qu'il 
„ eft impollible à tout homme fenfé de 
,) concevoir ni d'admettre. Que faut -il 



îrS LETTRE 

,, au milieu de toutes ces contradi(n:ions ? 
3, Etre toujours moJefte ôc circonfpeâ: ; reT- 
5, pecrer en hlence ( 50 ) ce qu'on ne fçiuroit 
5, ni rejetcer m comprendre , & s'humi- 
„ lier devant le grand Etre q-ii ieul fçaic 
„ la vérité. Voilà le fcepticihme involori- 
5, taire où je fuis rcdé ,,. Alais le fceptir 
cifme y M. T. C, F. peut il donc être in- 
volontaire y lorjqu'on refufe de fe fownettre 
à la doctrine d'un Livre qui ne fçauroit être 
inventé p-ii^ les hommes ? Lorjque ce Livre 
porte des caractères de vérité Ji grands , fi 

( 50 ) Pour que les hommes s'impofent ce 
r-elrcft &ce ï\Q,-iZi , il faut que quelqu'un Lur 
dift: une fois les raifôns d'en ufcr ainfi. Celui 
qui connoit ces raifonspeut le dire, mais ccui 
qui ccnfurent & n'en difent point pourroient 
iè taire. Parler au public avec franchife , avec 
fermeté , eft un droit commun à tous les hom- 
mes, (5<mtrae un devoir en toute chofe utile : 
mais il n'efi gueres permis à un particulier d'en 
cenfurer pupliquement un autre : c'efî s'attri- 
buer une trop grande fupsriorité de vertus, de 
talents , de lumières. \'oilà pourquoi je ne me 
fuis jamais ingéré de critiquer ni réprimander 
pefonne. J'aiditàn^on fiecle des vérités dures, 
mai? je n'en ai dit à aucun particulier ,• & s'il 
m'eft arrivé d'attaquer & nommer quelques li- 
vres , je n'ai jamais pailé des Auteurs vivans 
qu'av-ec toute forte de bienféance & d'égardî. 
On voit comment ils me les rendent. 11 me 
femble que tous cts Mellieurs , qui fe mettent 
fi fièrement en avant pour m'enfeigner l'hu- 
nf'lité , trouvent la leçon meilleure à donner 
qu'à fuivre. 



A M. DE BEAUMONT; 119 

Jrapa.ns , Ji parfaitement inimitables , que 

l'inventeur en Jeroit plus étoruiaiu que It 

Héros ? C'^Ji bien ici qiion peut dire que 

l'iniquité a menti contre elle-même (yi j. 

Monfeigneur , vous me taxez d'iniquité 
fans fujet -, vous m'imputez fouvent des men- 
fonges , &c vous n'en montrez aucun. Je 
îTî'impoCe avec vous une maxime contraire, 
ôc j'ai quelquefois lieu d'en ufer. 

Le Scepticifme du Vicaire eft involon- 
taire par la raifon même qui vous tait nier 
qu'il le foit. Sur les toibles autorités qu'on 
veut donner à l'Evangile, il le rejetteroit 
par les raifons déduites auparavant , (ï l'eP. 
prit divin, qui brile dans la morale & dans 
la do6lrine de ce Livre , ne lui rendoit 
toute la force qui manque au témoignage 
des hommes fur un tel point. Il admet donc 
ce Livre Sacré avec toutes les chofes ad- 
mirables qu'il renterme, Sc que l'efprit hu, 
main peut entendre ; mais quant aux chofes 
incroyables qu'il y trouve , le/quelles ré- 
pugnent à fa. raifon , €5* qiiil efl impojfible 
à tout homme f en fé de concevoir ni d' admet- 
tre , il les refpecte en Jîlence , fans les com-^ 
prendre ni les rejetter , d^ s'humilie devant 
le grand Etre qui feul fçait la vérité. Tel 
eft fon fceptifcime •, & ce fceptifcime eft; 
bien involontaire , puifqu'il eft fondé fur 
des preuves invincibles de part & d'autre 
QUI forcent la raifon de refter en fufpens, 

(ji ) Mandement in-4, pt 14, in-deme > page xxxvij. 



/lo LETTRE. 

Ce fcepticifiTie eft celui de. tout Chrctien 
raifonnable ôc de bonne foi, qui ne veut 
fçavoir des chofes du Ciel que celles qu'il 
peut comprendre, celles qui importent à 
fa conduite, $c qui rejette, avec l'Apôtre, 
les quejlions peu fenfées qui font fans in- 
Jlruciions j & qui n'' engendrent que des corti' 
èats(s'i-). 

D'abord vous me faites rejetter la Révé- 
lation , pour m'en tenir à la Religion natu- 
relle, de premièrement, je n'ai point re- 
jette Ja Révélation. Enfuite vous m'accu- 
fez de ne pas admettre même la Religion 
naturelle i ou du moins de n'en pas recon^ 
noUre la nécejfité ; &c votre unique preuve 
eft dans le palîage fuivant que vous rap- 
pottez. „ Si je me trompe, c'eft de bonne 
„ foi. Cela ruffit(/5) pour que mon er- 
„ reur ne me foit pas imputée à crime, 
„ quand vous vous tromperiez de même, il 
5, y auroit peu de mal à ce^a. „ Ceft-a- 
dire , continuez-vous , que Jelon lui , ilfiiffit 
de fe perfuader quon ejl en profejfion de la, 
vérité ; que cette perfuajîon , jut-elle ac- 
compagnée des plus monfrueufes erreurs , 
on ne peut jamais être un fujet de repro- 
che 'j qu'on doit toujours regarder comme un 
homme f âge Ô' religieux j celui qui ^ adop- 
tant les erreurs mêmes de V Athéifme , dira, 

[ 52 ] Timoth. C. I I. v. 23. 

( 5? ) Emile, Tom III. p. 21. M. de 

Bcauiuont a mis , cela, mefuffit. 



A M. DE BEAUMONT. m 
qu'il ejl de bonne joi. Or ^ nefc-cepas làou^ 
yr'ir la porte a toutes les Juperjtitions , à. 
tous les fyjlêmesjanatiques y à tous les dell' 
res de Vejprït humain {^a^Y' 

Pour vous , Monfeigneur, vous ne pour- 
rez pas dire ici comme le Vicaire j Si je 
me trompe y cejî de bonne foi: car c'efl: bien 
évidament à detlein qu'il vous plaît de 
prendre le change , & de le donner à vos 
Ledeurs j- c'eft ce que je m'engage à prou- 
ver fans réplique, & je m'y engage aind 
d'avance, afin que vous y regardiez de plus 
près. 

La Profeflion du Vicaire Savoyard eft 
compofce de deux parties. La première, 
qui eft la plus grande, la plus importante, 
la plus remplie des vérités frappantes & 
neuves, cfl: deflinée à combattre le moderne 
matcrialifme , à établir l'exiftence de Dieu 
& la Religion naturelle avec toute la force 
dont l'Auteur eft capable. De celle-là, ni 
vous ni les Prctrcs n'en parlez point, par- 
ce qu'elle vous eft fort indifférente, 6c 
qu'au fond la caufe de Dieu ne vous tou- 
che guère , pourvu que celle du Clergé 
foit en fureté. 

La féconde , beaucoup plus courte , 
moins régulière, moins approfondie, pro- 
pofe des doutes &: des difficultés fur les 
révélations en général , donnant pourtant 
à la nôtre fa véritable certitude dans lapu- 

(54) Mandemeni in-4. p. 15. in 12 p. xxxvij. 



ïzi. LETTRE, 

reté, la fainiété de fa dodrine, & dans îa 
/liblimitc toute divine de celui qui en fut 
l'Auteur. L'objet de cette féconde partie 
eft de rendre chacun plus réfervc dans fa 
Religion à taxer les autres de mauvaife toi 
dans la leur, &c de montrer que les preuves 
de chacune ne font pas tellement dcmonf- 
tratives à tous les yeux, qu'il faille traiter 
en coupables ceux qui n'y voient pas la mê- 
me clarté que nous. Cette féconde partie , 
écrite avec toute la modeflie, avec tout le 
refpe^t convenables, eft la feule quiaitat- 
îiré votre attention & celle des Magiftrats. 
Vous n'avez eu que des bûchers & des 
injures pour réfuter mes raifonnements. 
Vous avez vu le mal dans le doute de ce 
qui eft douteux ; vous n'avez point vu le 
bien dans la preuve de ce qui efl: vrai. 

En effet , cette première partie , qui 
contient ce qui eft vraiment eirentiel à la 
Keligion, eft décifive &: dogmatique. L'au- 
teur ne balance pas, n'héfite pas. Sa con- 
fcience & fa raifon le déterminent d'une 
manière invincible. Il croit , il affiime : il 
eft fortement perfuadé. 

Il commence l'autre, au contraire , par 
déclarer que t examen qui lui refle à faire 
ejî bien différent ; qu'il n'y voit qu embarras , 
inyjlere , obfcurité; qu'il n'y porte qu'incer- 
titude & défiance ; qu'il n'y faut donner à 
Jes difcours que l'autorité de la raifon i qu'il 
ignore lui-même /il eft dam l'erreur^ & 



A M. DE BEAUMONm; isj 
que toutes fes affirmations ne font ici que 
des ralfons de douter ( /O- ^} pi'opofe donc 
{(ts objedions , (es difficultés , fes doutes. 
Il propofe auiïî fes grandes & fortes rai- 
fons de croire-, & de toute cette dicuffion 
réfuke la certitude des dogmes elTentiels , 
(Ce un fceptlcifine refpe(5tucux fur les autres, 
'A la fin de cette féconde partie il infiRe de 
nouveau fur la circonfpeétion néceflfaire en 
l'écoutant. Si j étois plus fur de moi, j au- 
rois dit- il , pris un ton dogmatique & de-' 
ciftf ; mais je fuis homme ^ ignorant ^fujet^ 
à V erreur : que pouvoisfe faire ? Je vous ai 
cuvert mon cœur fans referve-, ce que je tiens 
j)Ourfùr,je vous L'ai donné pour tel : je vous 
ai donné mes doutes pour des doutes y mes 
opinions pour des opinions , je vous ai die 
mes raifons de douter C^ de croire. Mainte^., 
nant c'efl à vous de juger { ^6'). 

Lors donc que dans le même écrit l'Aii-ï 
teur dit : Si je me trompe y cejl de bonne fol 
cela fuffit pour que mon erreur ne me foie 
jpas imputée à, crime \ je demande a tout 
lecteur , qui a le fens commun , & quelque 
fîncérité , fi c'eft fur la première ou fur \% 
féconde partie que peut tomber ce foup- 
çon d'ctre dans l'erreur-, fur celle où l'Au- 
teur affirme, ou fur celle où il balancé? Si 
ce foupçon marque la crainte de croire ea 

( 55 ). Emile Tome III. page 131. 
t 5<5 J. Ibid page 192. 



'ï24 LETTRE 

Dieu mal-à-propos, ou celle d'avoîr tart 
àQS doutes fur révélation? Vous avez pris 
le premier parti contre toute raifon , ôc 
dans le feul defir de me rendre criminel j je 
vous dehe d'en donner aucun autre motif. 
Monleigneur, ou font, je ne dis pas l'équi- 
té, la chante chrétienne , mais le hon fens 
oc rhumanite î 

Quand vous auriez pu vous tromper fur 
robjet de la crainte du Vicaire , le texte 
feul que vous rapportez vous eût défabufé 
tnalgre vous. Car lorfqu'ii dit.- cela fuffie 
pour que mon erreur ne me foit pas imputée 
a crime , il reconnoît qu'une pareille erreuc 
pourroit être un crime, & que ce crime 
lui pourroit être imputé , s'il ne procédoic 
pas de bonne foi. Mais quand il n'y auroit 
point de Dieu , où feroit le crime de croire 
qu'il y en a un? Et quand ce feroit un cri- 
me, qui eft^ce qui le pourroit imputer» 
La crainte d'être dans l'erreur ne peut donc 
ici tomber fur la Religion naturelle, & le 
difcours du Vicaire feroit un vrai galima- 
thias dans le fens que vous lui prêtez. Il 
cft donc impofTiblc de déduire du paOagc 
que vous rapportez, q\.\Q je n admets pas 
la Religion naturelle , ou que Je nen recon- 
noispas lane'cejffîtéy il cft encore impofTiblc 
d'en déduire quon doive toujours , ce fonc 
vos termes , regarder comme un homme fage 
^ religieux celui qui y adoptant les erreurs 
tft: CAthéifme , <//r« quU ejl de bqnnc /qI^ 



A M. DE BEAUMONT. iij 
êc il cfl: même impoffible que vous ayez cru 
cette dcdudion légitime. Si cela n'eft pas 
démontré, rien ne fauroit jamais l'être > 
ou il faut que je fois un infenfé. 

Pour montrer qu'on ne peut s'autorifer 
'cl'une miffion divine pour débner des abrur- 
dites, le Vicaire met auxprifes un Infpiré, 
qu'il vouspiait d'appeller Chrétien, &c un 
Raifonneur , qu'il vous plait d'appeller In- 
crédule, & il les fait difputer chacun dans 
leur langage qu'il défaprouve , Ôc qui ^ 
très-fûrement, n'eft ni le iîen, ni le mien 
( f 7). Là-deiTus vous me taxez d'une injigne 
imauvaife fol ( 58 ) , & vous prouvez cela 
par l'ineptie des difcours du premier. Mais 
lî Çqs difcours font ineptes, à quoi donc le 
reconnoilTez-vous pour Chrétien ? & fi lo 
Raifonneur ne réfute que des inepties ^ 
quel droit avez-vous de le taxer d'incré- 
'dulité? S'enfuit-il des inepties que débite 
un Infpiré, que ce foit un Catholique -, & 
de celles que réfute wn Raifonneur, que 
ce foit un Mécréant ? Vous auriez bien pu, 
Monfeigneur , vous difpenfer de vous re- 
connoîire à un langage fi plein de bile , & 
de déraifon-, car vous n'aviez pas encore 
donné votre Mandement. 

Si la raifon & la réyétation étaient opi 

iS7 ] Emile, Tome III. page 151, 
[ 58 ] Maniement in-quarto , page 15 , ÛÉ 
Il , page xxxviij. 



itS ^ LETTRE. 

pofd'es tune a t autre ^ il ejî confiant y dîtez- 
voLis, que Dieu ferait en contradiction avec 
lui-même { ^^). Voilà un grand aveu que 
vous nous taites-là j car il eft fur que Dieu 
ne fe contredit point. Vous dites ^ b impies y 
que les dogmes que nous regardons comme 
révélés combattent les vérités éternelles c 
mais il ne fujjfit pas de le dire* J'en con- 
tiens i tachons de faire plus. 

Je fuis fur que vous preflentez d'avance 
où j'en vais venir. On voit que vouspalTez 
fur cet article des myfteres comme fur des 
charbons ardents •■, vous ofez à peine y po- 
fer le pied. Vous me forcez pourtant à vous 
arrêter un moment dans cette fituation dou- 
ioureufe. J'aurai la difcrétion de rendre ce 
moment le plus court qu'il fe pourra. 

Vous conviendrez bien, je pcnfe, qu'une 
de ces vérités éternelles , qui fervent d'élc- 
mensàla raifon , eft que la partie eft moin- 
dre que le tout, & c'eft pour avoir affirme 
le contraire , que l'Infpiré vous paroit te. 
nir un difcours plein d'inepties. Or , félon 
votre doctrine de la tranfubftantion , 
lorfque Jcfus fit la dernière Cène, avec (ts 
Difciples, & qu'ayant rompu le pain il 
donna (on corps à chacun d'eux , il eft clair 
qu'il tint fon corps entier dans fa main j &", 
s'il mangea lui-mêiiic du pain confacré » 

(S9) Mandement in-quarto , p. 15 , i^i in« 
12. xxxviij. 



A M. DE BEAUMONT. 117 
comme il put le faire, il mit fa tête dans fa 

bouche. , . 

Voilà donc bien clairement, bien preci- 
fément la partie plus grande que le tout, 
& le contenant moindre que le contenu. 
Que dites - vous à cela , Monfeigneur ? 
Pour moi , je ne vois que M. le Chevalier 
de Caufans qui puiffe vous tirer d'affaire. 

Je fçais bien que vous avez encore laref- 
fource de Saint Auguftin, mais c'ell: la mê- 
me. Après avoir entaflé fur la Trinité force 
difcours inintelligibles , il convient qu'ils 
n'ont aucun fens; mais^ dit naïvement ce 
Père de l'Eglife , on s exprime ainfi , non 
pour dire quelque chofe , mais]pour ne pas 
rejler muet {60). 

Tout bien confidcré , je crois Monfei- 
gneur , que le parti le plus fur que vous 
ayez à prendre fur cet article & fur beaucoup 
d'autres , eft celui que vous avez pris avec 
M. de Montazet , &c pour la même raifon. 

La mauvaifefoi de V Auteur d'Emile nejî 
pas moins révoltante dans le langage qiiil 
Jait tenir à un Catholique prétendu ( <fi ). 
„ Nos Catholiques , <. lui fait- il^ dire , 
„ font grand bruit de l'autorité de l'Eglife, 
„ mais que gagnent-ils à cela , s'il leur faut 

[60] Dl6lum eft tamen très perfonnœ non ut 
aliquid àiceretur ,fed ut tacereteur. Aug. de Tri- 
nit. L. 5. c. 9. 

(61) Maniement in-4, p. 15, in- 12. p. xxxix. 



*ïi8 LETTRE 

„ un auiïî grand appareil de preUVeS pour 
jj cette autorité qu'aux autres fedes pour 
„ établir diredement leur dodrine ? L'E- 
j, glife décide que l'Eglifea droit de déci- 
3, der. Ne voilà t il pas une autorité bien 
,, prouvée? „ Qui ne croirait , M. T. C. F. 
à entendre cet impojîeur , que t autorité de 
VE glife nejl prouvée que par/es propres dé- 
cijions , & quelle procède ainfi ? Je décide, 
que je fuis infaillible \ donc je le fuis \ Int" 
putation caloinnieufe y M. T. C. F. Voilà 
Monfeigneur, ce que vousaiïlirez: il nous 
refle à voir vos preuves. En attendant , 
oleriez vous bien affirmer que les Théo- 
logiens Catholiques n'ont jamais établi l'au- 
torité de l'Eglife par l'autorité de l'Eglife ; 
ut in fe virtualiter reflexam î S'ils l'ont 
fait , je ne le charge donc pas d'une im-, 
putation calomnieufe. 

[ (S"! ] La conftitution du Chrifiianifme ; 
tefprit de V Evangile , les erreurs mêmes & 
lafoiblejfe de l'efprit humain , tendent à dé- 
montrer que PE glife établie par Jefus-Chrijl 
tjlune Eglife infaillible. Monfeigneur, vous 
commencez par nous payer - là de mots 
qui ne nous donnent pas le change. Les 
difcours vagues ne font jamais preuves, & 
toutes CCS chofes qui tendent à démontrer, 
ne démontreut rien. Allons donc tout d'ua 

(62 ) Maniement in-4 , p. 1 5 , in- 1 2 , p. xxxix. 



A M. DE BEAUMONT. 119 
coup au corps de la démonftration : le 
voici. 

Nous ajfurons que , comme ce divin legijîa.' 
teur a toujours enfeigné la vérité , fort 
Eglife r enfeigné aufji toujours {6^). 

Mais qui êtes-vous , vous qui nous affu- 
rez cela pour toute preuve î Ne feriez- 
vous point l'Eglife ou Tes Chefs ? A vos 
manières d'argumenter , vous paroiflez 
compter beaucoup fur l'affiftance du Saint 
Efprit. Que dites-vous donc , & qu'a dit 
l'impofteur ? De grâce voyez cela vous- 
-même : car je n'ai pas le courage d'aller juf- 
qu'au bout. 

Je dois pourtant remarquer que toute la 
force de l'objedion , que vous attaquez fî 
bien,confifte dans cette phrafe que vous 
avez eu foin de fupprimer à la fin du pafTa-. 
ge dont il s'agit. Sortes de là , vous rentre^* 
rei dans nos difcujfions (64). 

En effet , quel eft ici le raifonnement du 
Vicaire ? Pour choifir entre les Religions 
diverfes , il faut , dit-il , de deux chofes 
l'une, ou entendre les preuves de chaque 
fede & les comparer ; ou s'en rapporter à 
l'autorité de ceux qui nous inflruifent. Or 
le premier moyen fuppofe des connoiiTan- 
ces que peu d'hommes font en état d'acqué- 

( 63 ) Ibid. Cet endroit me'rite d'être lu dans 
le Mandement même. 

C64] Emile, Tome III page pag 165. 



*rie) LETTRE 

rir , & le fécond juftifie 1a croyance de cha- 
cun dans quelque Religion qu'il naiffe. H 
cite en exemple la Religion Catholique où 
l'on donne pour loi l'autorité de TEglife , 
Se il établit là-delTus ce fécond dilemme : 
Ou c'ed TEglife qui s'attribue à elle-même 
cette autorité, & qui dit : Je décide quejs 
Jiùs infaillible i donc je lejuis : 6c alors elle 
tombe dans le fophiîme appelle cercle vi-. 
cieiix \ ou elle prouve qu'elle a reçu cette 
autorité de Dieu \ Se alors il lui faut un 
aufii grand appareil de preuves pour mon-, 
trer qu'en effet elle a reçu cette autorité,' 
qu'aux autres rc<51:e3 pour établir directe- 
ment leur doctrine. Il n'y a donc rien à. 
gagner pour la facilité de l'inPi^rucftion , ÔC 
le penr)'e n'eil pas plus en ctat d'examiner 
les preuves de l'autorité de l'Eglife c\v:z les 
Catholiques, que la vérité de la Doctrine 
ihez les Proteftans. Gomment donc fe dé- 
terminera-t'il d'une manière raifonnable au- 
trement que par l'autorité de ceux qui 
l'inftruifent ? Mais alors le Turc fe détermi- 
nera de même. En quoi le Turc eft-il plus 
coupable que nous î Voilà , Monfcigneur , 
le raifonnement auquel vous n'avez pas ré- 
pondu , Se auquel je doute qu'on puille ré- 
pondre (6) }. Votre franchife épifcopale 

(65) C'eft ici une de ces objeràons terribles 
auxquelles ceux qui m'attaquent fe gardent bien 
de toucher. Il n'y a rien de fi commode qi:e de 
répondre avec des injures & de faintes déclama- 



A M. DE BEAUMONT. i;t 
fe tire d'affaire en tronquant le paflagc de 
l'Auteur de inauvaife toi. 

Grâce au Ciel ! J'ai fini cette cnnuyeufe 
tâche. J'ai fuivi pied àpied vos raifons, vos 
citations, vos cenfures ; Se j'ai tait voir 
qu'autant de fois que vous avez attaqué 
mon Livre , autant de fois vous avez evi 
tort. Il refte le fenl article du Gouverne- 
ment dont je veux bien vous faire grâce *, 
très- fur que quand celui qui gémit fur hs 
miferes du Peuple, ëc qui les éprouve, efi: 
accufé par vous d'empoifonnec les fources 
de la félicité publique , ii n'y a point de 
Lecteur qui ne fente ce que vaut un pareil 
difcours. Si le Traite du Contrat Social 
n'exiftoit pas , ôc qu'il fallut prouver de 
nouveau les grandes vérités que j'y^ déve- 
loppe , les compliments que vous laites à 
^es dépens aux Puiflances , feroient un des 
faits que je citerois en preuve , Se le fort 

tiens ; on élude aifément tout ce qui embarraffe. 
AuiTi faut-il avouer qu'en fe chamaillant entr'- 
eux, les Théologiens ont bien des reflources quf 
leur manquent vis à vis des ignorans,& auxqu'- 
elles il faut alors fuppléer comme ils peuvent. Ils 
fe paient réciproquement de mille fuppofitions 
gratuites qu'on n'ofe récufer, quand on n'a rien 
de mieux à donner foi-même. Telle eft ici l'in- 
vention de je ne fçais quelle foi infufe qu'ils obli- 
gent Dieu, pour les tirer d'affaire, de tranfmet- 
tredu père à l'enfant. Mais ilsréfervent cejar- 
gonpour difputer avec les Dofteursjs'ils s'cli 
iervoient avec nous autres profanes, ils auroieut 
peur qu'on ne fe moquât d'eux. 



lii LETTRE 

de l'Auteur en feroit un autre encore plut 
frappant. Il ne me refte plus rien à dire à 
cet égard ; mon feul exemple a tout dit , 
& la paflîon de l'intérêt particulier ne doit 
point louillcr les vérités utiles. C'eft le Dé- 
cret contre ma perfonne •, c'eft mon Livre 
brûlé par le Bourreau que je tranfmets à 
la poftérité pour pièces juftihcatives. Mes 
fentiments font moins bien établis par mes 
Ecrits que par mes malheurs. 

Je viens , Monfeigneur de difcuter tout 
ce que vous alléguez contre mon Livre. Je 
n'ai paslailVé pader une de vos propofitions 
fans examen", j'ai tait voir que vous n'avez 
raifon dans aucun point-, ôc je n'ai pas peur 
qu'on réfute mes preuves j elles font au del- 
fus de toute réplique où règne le fens com- 
mun. 

Cependant quand j'aurois eu tort en 
quelques endroits , quand j'aurois eu tou- 
jours tort , quelle indulgence ne mcritoic 
point un Livre où l'on fent par-tout, même 
dans les erreurs, même dans le mal qui peut 
y être, le fmcere amour du bien, le zelc de 
la vérité i un Livre où l'Auteur prie h fouvent 
fes ledeurs de Ce délier de les idées, de pe- 
fer Ces preuves , de ne leur donner que l'au- 
torité de la raifon j un Livre qui ne ref- 
pire que paix , douceur , patience , amouc 
de Tordre , obéillance aux Loix en toute 
chofe , &mciiïe en matière de Religion^ 



A M. DE BEAÛMONT. r^f 
un Livre enfin où la caufe de la Divinité 
eûiï bien défendue, l'utilité delà Religion 
fî bien établie, où les mœurs font fi refpec- 
tées, où l'arme du ridicule efl: fi bien ôtée 
au vice , où la méchanceté eft peinte fi peu 
fenfée & la vertu fi aimable ? Eh ! quand 
il n'y auroit pas un mot de vérité dans cet 
Ouvrage , on en devroit honorer &; chérir 
les rêveries, comme de Chimjercs ks plus 
douces qui puilïént flatter & nourrir le 
coeur d'un homme de bien. Oui , je ne 
crains point de le dire -, s'ils exifloit en Eu- 
rope un feul Gouvernement vraiment éclai- 
ré ^ un Gouvernement dont les vues fuflenc 
v4-aiment utiles ôc faines , il eût rendu des 
honneurs publics à l'Auteur d'Emile, il lui 
eût élevé des ftatues. Je connoiflois trop 
Jcs hommes pour attendre d'eux de la re- 
connoifl'ance -, je ne les connoiffois pas affez, 
J€ l'avoue , pour attendre ce qu'ils oiic 
tait. 

Après avoir prouvé que vous avez mal 
raifonné dans vos cenfurcs , il me refi:e à 
prouver que vous m'avez calomnié dans vos 
injures. Mais puilque vous ne m'injuriez 
qu'en vertu des torts que vous m'imputez 
dans mon Livre, montrer que mes préten- 
dus torts ne font que les vôtres , n'efl:-ce pas 
dire aflcz que les injures qui les fuivent ne 
doivent pas être pour moi ? Vous chargez 
saon Ouvrage des épith^îes les plus odieii- 
fes, «5c moi je fuis ho;ii^ic abominable, ua 



r;4. . LETTRE 
téméraire, un impie , un impofteur. Cha- 
rité Chrétienne , que vous avez un étrange 
langage dans la bouche des Miniftres de Je- 
fus-Chrift! 

Mais vous, qui m'ofez reprocher des blaf- 
phêmes, que faites-vous quand vous prenez 
les Apôtres pour complices des propos ot- 
fenfants qu'il vous plaît de tenir fur mon 
compte? A vous entendre , on croiroit que 
Saint Paul m'a fait l'honneur de fonger à 
moi , ôc de prédire ma venue comme celle 
del'Ante-chrift.Et comment l'a- 1- il prédite, 
je vous prie î Le voici C'eft le début de 
votre Mandement. 

Saint PauL a prédit , mes très chers Fre-^ 
res ^ qu'il viendrait des jours périlleux ou. 
il y aurait des gens amateurs d'eux mêmes , 
fers y fuperbes, blajphémateurs ^ impies, ca- 
lomniateurs ^ enjlés d'orgueil , amateurs des 
yoluptés plutôt que de Dieu , des hommes 
a un efprit corrompu , & pervertis dans la. 
Foi ( 66 ). 

Je n-e contefte alTurément pas que cette 
prédiclion de Saint Paul ne foit très-bien ac- 
complie i mais s'il eût prédit, au contraire, 
qu'il viendroit un temps où l'on ne verroic 
point de ces gens-là , j'aurois été , je^ l'a- 
voue , beaucoup plus frappé de la prédic- 
tion , &c fur- tout de raccompUlIemenf. 

(65) Mvnàem'.nî iû-quarto, page 4, iû-12 j^ 
page XV. 



À M. DE BEAUMONT. 75f 
D'après une prophétie fi bien appliquée, 
vous avez la bonté de faire de moi un por- 
trait dans lequel la gravité épifcopale s'e- 
gaie à des amithefes i & où je me trouve 
un perfonnage fort plaifant. Cet endroit, 
Monfeigneur , m'a paru le plus joli mor- 
ceau de votre Mandement. On ne içauroit 
faire une fatyre plus agréable , ni diffamer 
un homme avec plus d'efprit. ^ ^ 

Dufe'm de V erreur , (il eft vrai que jai 
paflé ma jeunelTe dans votre Eglife. // sefi 
élevé (pas fort haut) un homme plein du 
langage de la philofophie , (comment pren- 
drois-je un langage que je n'entends pomti) 
fans être véritablement philofophe: (Oh . 
d'accord.- je n'afpirai jamais à ce titre, au- 
quel je reconnois n'avoir aucun droit î 8c 
je n'y renonce alTurément pas par modelbe.) 
efprit doué d'une multitude de connoijfances. 
(J'ai appris à ignorer des multitudes de cho- 
fes que je croyois fçavoir ,) qui ne tontpas^ 
éclairé, ( Elles m'ont apris à ne pas penler a 
l'être,) &qui ont répandu les ténèbres dans 
les autres efprits .• ( Les ténèbres de l'igno- 
rance valent mieux que la fauiïe lumière de 
l'erreur. ) caractère livré aux paradoxes 
d'opinions & de conduite ^ ( Y a- 1- il beaucoup 
à perdre à ne pas agir & penfer comme tout 
le monde ? ) alliant la /implicite de mœurs 
avec Ufafte des penfées ; ( La hmplicite des 
mœurs eleve l'ame ; quant au tafte de mes 
geofces, je ne ce que fs-ùs c'eit. } le ide da 



ï3^ LETTRE 

maximes antiques avec la fureur d' établit 
des nouveautés , ( Rien de plus nouveau 
pour nous que des maximes antiques : il 
n'y point a cella d'alliage , & je n'y ai point 
mis de fureur. ) Vobfcurité de la retraite 
Avec ie dejïr d'être connu de tout le monde : 
Monfeigneur, vous voilà comme les faifeurs 
de Romans, qui devinent tout ce que leur 
Héros a dit &c penfé dans fa chambre. Si 
c'cfl; ce defir qui m'a mis la plume à la main , 
expliquez comment il m'eft venu fï tard, ou 
pourquoi j'ai tardé fi long- temps à le fatis- 
laire ). On Va vu invectiver contre les fciences 
qui il cultivait; ( cela prouve que je n'imi- 
te pas vos gens de Lettres , &: que dans 
mes écrits l'mtérêt de la vérité marche 
avant le mien. ) pre'conifer t excellence de 
l'Evangile^ (toujours & avec le plus vrai 
zèle.) dont il de'truifoit les dogmes ; (Non ; 
mais j'en prcchois la charité bien détruite 
par les Prêtres. ) peindre la beauté des ver- 
tus qu'il éteignait dans t ame des /es Lecteurs, 
( Ames honnêtes , eft-il vrai que j'éteins en 
vous l'amour des vertus ? 

// s'^ejl fait le Précepteur du genre hu-^ 
main pour le tromper ; le Moniteur public 
pour égarer tout le mx^nde ; l^ Oracle dujïeclc 
pour achever de le perdre. (Je viens d'exa- 
miner comment vous avez prouvé tout et- 
la. ) Dans un Ouvrage fur l'inégalité des 
conditions , ( Pourquoi des conditions î^ 
Ce n'eil-là ni mon fujct, ni mon ùire.j // 



A M. DE BEAUMONT. 157 

'AVo'ir rabaijfé Vhomme jufqiC au rang des bê- 
tes: (Lequel de nous deux l'élevé ou l'abaif- 
fe dans l'alternative d'être bête ou méchant ?) 
dans une autre production plus récente il 
avoit injînué le poifon de la volupté : (En . 
que ne puisje aux horreurs de la débau- 
che fubftituer le charme de la volupté ? 
Mais ralTurez-vous, Monfeigneur^ vos Prê- 
tres font à répreuve de l'HéloïTe , ils ont 
pour préfervatif TAloifia. ) dans celui ci , 
il s" empare des premiers mo mens de rhomme,, 
afin d'établir r empire de V irreligion. ( Cette 
imputation a déjà été examinée ]. 

Voilà Monfeigneur , comment vous me 
traitez , & bien plus cruellement encore , 
moi que vous ne connoillez point , que 
vous ne jugez que fur des oui-dire. Eft- 
ce donc-là la morale de cet Evangile dont 
vous vous portez pour le détenfeur ? Ac- 
cordons que vous voulez préferver votre 
troupeau du poifon de mon Livre .• pour- 
quoi des perfonnalités contre l'Auteur ? 
J'ignore quel effet vous attendez d'une 
conduite fi peu chrétienne , mais je fçais 
que défendre fa Pveligion par de telles ar- 
mes , c'eft la rendre fort fufpede aux gens 
de bien. 

Cependant c'eft: moi que vous appeliez 
téméraire. Eh 1 comment ai-je mérité ce 
nom , en ne propofant que des doutes , & 
même avec tant de réferve j en n'avançant 
que des raifons , ^ «içinç «^Yec i.anç de 



15? LETTRE 

refpeâ; ; en n'attaquant perfonne *, en ne 
nommant perfonne î Et vous , Monfeigneur, 
comment ofez-vous traiter ainlî celui dont 
vous parlez avec Ci peu de juftice & de 
bienféance, avec fi peu d'égard , avec tant 
de légèreté. 

Vous me traitez d'impie -, & de quelle 
impiété pouvez-vous m'accufer, moi qui 
jamais n'ai parlé de l'Etre fupréme que 
pour lui rendre la gloire qui lui eft due , 
ni du prochain que pour porter tout le 
monde à l'aimer î Les impies font ceux qui 
profanent indignement la caufe de Dieu en 
la faifant fervir aux paffions des hommes. 
Les impies font ceux qui , s'ofant porter 
pour interprètes de la divinité , pour arbi- 
tres entre-elle & les hommes, exigent pour 
eux-mêmes les honneurs qui lui font dus. 
Les impies font ceux qui s'arrogent le droit 
d'exercer le pouvoir de Dieu fur la terre, 
êc veulent ouvrir & fermer le Ciel à leur 
gré. Les impies font ceux qui font lire des 

Libelles dans ks Lglifes A cette idée 

horrible tout mon fang s'allume , &c des 
larmes d'indignation coulent de mes yeux. 
Prêtres du Dieu de paix , vous lui rendrez 
compte un jo-nr , n'en doutez pas , de l'ufa- 
ge que vous ofez taire de fa maifon. 

Vous me traitez a impofteur , 3c pour- 
quoi î Dans votre manière de penfer 
ferre -, mais où efl: mon impoflure :- Rai- 
ioirner <!' Te iroinper , çll- ce en iinporer] 



A M. DE BEAUMONT. i^i 
Un Sophifte même qui trompe fans fe trom- 
per , n'eft pas un impofteur , encore tant 
qu'il fe borne à l'autorité de la raifon j 
quoiqu'il en abufe. Un impofteur veut être 
cru fur fa parole , il veut lui-même faire 
autorité. Un impofteur eft un fourbe qui 
veut en impoferaux autres pour fon profit ; 
&0LI eft, je vous prie, mon profit dans cette 
affaire? Les impofteurs font, félon Ulpien, 
ceux qui tout des preftiges , des impréca- 
tions , des exorcifmes : or affurément je 
n'ai jamais rien fait de tout cela. 

Que vous difcourez à votre aife , vous 
autres hommes conftitués en dignité ? Ne 
reconnoilTant de droits que les vôtres , ni 
de Loix que celles que vous impofez rloiii 
de vous faire un devoir d'être jufles , vous 
ne vous croyez pas même obligés d'être 
humains. Vous accablez fièrement le foible 
fans répondre de vos iniquités à perfonne : 
les outrages ne vous coûtent pas plus que 
les violences -, fur les moindres convenan- 
ces d'intérêt ou d'état , vous nous balayez 
devant vous comme la poufiîere. Les uns 
décrètent & brûlent les autres diffament 
& deshonorent fans droit , fans raifon , 
fans mépris , même fins colère , unique- 
ment parce que cela les arrange , & que 
l'infortuné fe trouve fur leur chemin. Quand 
vous nous infultez impunément , il ne nous 
eft pas même permis de nous plaindre , Se 
fi nous montroHS notre innocence ôc vos 



140 LETTRE 

totts, OH nous accufe encore de vos nun* 

quer de refpe^l, 

Monfeigneur , vous m'avez infulté pu- 
bliquement. Je viens de prouver que vous 
m'avez calomnié. Si vous étiez un parti- 
culier comme moi , que je pulTe vous citer 
devant un Tribunal équitable, & que nous 
■y comparuflions tous deux , moi avec mon 
Livre , ôc vous avec votre Mandement .• 
vous y feriez certainement déclaré coupa- 
ble , ôc condamné à me faire une répara- 
tion auflî publique que l'offenfe l'a été.' 
Mais vous tenez au rang où l'on eft dif- 
penfé d'être jufte -, & je ne fuis rien. Ce- 
pendant , vous qui profeffez l'Evangille -, 
vous , Prélat , fait pour apprendre aux au- 
tres leur devoir, vous içavez le vôtre en pa- 
reil cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai 
plus rien à vous dire , & je ne me tais. 

Daignez, Monfeigneur, agréer mon pro- 
fond refped. 



J, J. ROUSSEAU. 



A Môtiers le i8. 
Novembre 1761. 



LETTRE 

DE J. J. ROUSSEAU, 

AU PREMIER SYNDIC 
DU CONSEIL DE GENEVE, 



EUA 



Revenu du long étonnemem où m'a jet- 
te , de la part du magnifique Confeil , le 
procédé que j'en devois le moins attendre , 
je prends enfin le parti que l'honneur & la 
raifon me prefcrivent , quelque cher qui! 
en coûte à mon cœur. 

Je vous déclare donc, Monfieur, 6c je 
vous prie de déclarer au magnifique Con- 
feil , que j'abdique à perpétuité mon droit 
de Bourgeoifie & de Cité dans la Ville & 
République de Genève. Ayant rempli de 
mon mieux les devoirs attachés à ce titre, 
fans jouir d'aucun de Tes avantages , je ne 
crois point être en refte avec l'Etat en le 
quittant. J'ai tâché d'honnorer le nom de 
Genevois \ j'ai tendrement aimé mes com- 
patriotes j je n'ai rieo oublié pour inç taire 



141 LETTRE, 

aimer d'eux : on ne fçauroit plus mal réuf- 
fîr i je veux leur complaire jufques dans 
leur haine. Le dernier facrilice qui me relie 
à faire, eft celui d'un nom qui me fut li 
cher. Mais , Monfieur , ma Patrie en me 
devenant étrangère ne peut me devenir in- 
différente .• je lui refte attachç par un ten- 
dre fouvenir, & Je n'oulierai d'elle que 
fes outrages. Puifle-t-elle profpérer tou- 
jours, & avoir augmenter fa gloire! Puilfe- 
t-elle abonder en Citoyens meilleurs , ôc 
^ur-tout plus heureux que moi i 

Recevés , je vous ;prie Monfieur , leâ 
afllirances de mon protond, refpedt Sec. 

3* J. R o u s s E A vi 

Le Confeil s'étant afTemblé à ce fujet,^ 
quelques-uns des Membres opinèrent à ce 
qu'on févit contre cette Lettre comme con- 
tenant les expreffions injurieufcs à la Rér 
publique '■, mais il fut réfolu , à la plura- 
lité des voix, qu'on accepteroit purement 
&: fimplemcnt la renonciation du ilcur Rouf- 
fcau aux droits de Cité & de Bourgeoi- 
se, Se que la Lettre feroit inférée dans les 
Kegiflres, 



:fv. 



^' 




1^