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Full text of "Don Quichotte de la Manche"

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1806 
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ŒUVRES 
DE FLORIAN. 



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DON QUICHOTTE 

DE LA MANCHE, 

TRADUIT DK L'ESPAG>'0L 

DE MICHEL DE CERVANTES, 

lAi; FLORIAN; 

OUVRAGE POSTHUME, 



AVEC F I G V R K S. 



TOME SIXIEME. 



A PARIS, 

Cliezlî. NicoLLE , k la Librairie Stéréotype , 
ri>e des Pelits-Augustins , N'o. i5. 
I AN 1808. 



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DON QUICHOTTE 

DE LA MANCHE. 

r- 

eu 

< SECONDE PARTIE. 



pi 



CHAPITRE XXXVIII. 

Comment Sancho prit possession de. 
son isle et la gouverna, 

O TOI qui sur un char de flamme , 
parcours sans cesse les deux hémis- 
phères , flambeau sacré de Tunivers , 
éternel ornement des cieux : père im- 
mortel de la nature , dieu de Thrysa , 
de Sminthe et deDélos , puissant bien- 
faiteur du monde, à qui les hommes 
ont dû la salutaire médecine , la poésie 
^ncîianteressej viens échauffer mon 
6 



48469i 



^ DON QUICHOTTE. 

foible génie du feu divin de tes rayons, 
viens me prêter ta Ij're d'or, et célé- 
brer avec moi les hauts faits , les gran- 
des merveilles du gouvernement de 
SanchoPança. 

Un bourg à-peu-près de mille mai-- 
sons , qui appartenoii au duc , compo- 
soit le puissant état où Sanclio devait 
donner des lois. Ou lui dit que ce 
bourg s'appeloit l'isle de Barataria. 
Aux portes de sa capitale , Sancho 
trouva les principaux du peuple qui 
venoient au-devant de lui. Les clo- 
ches sonnèrent ; tous les habitants té- 
moignèrent une grande joie. Notre 
éciiyer au milieu d'eux fut porté en 
triomphe à la paroisse , oii il rendit 
grâces à Dieu ; après quoi les clefs 
de la ville lui furent remises , et de& 
crieurs publics le proclamèrent gou- 
verneur perpétuel de Pisle de Bara- 
taria. Le bon Sancho reçut tous c^s 
honneurs en silence , d'un air grave ^ 
fans paroilre trop surpris : mais cem 



t 



PARTIE II 3 CHAP. XXXVlll. 5 

des habitants qu'on n'avoit pas mis du 
secret ne laissoient pas dètie étonnés 
de la mine, de la barbe épaisse, de la 
taille courte et ronde de celui qu'on 
leur avoit choisi pour maître. 

Au sortir de l'église , Sancho , con- 
duit à la salle de justice, fut installé 
sur un siège de velours , sous un ma- 
gnifique (lais. L'intendant duduc, qui 
faisoit l'(>ffice de maître des cércmo- 
lîies , lui dit av c respect : Seigneur, 
une coutume antique et révérée pres- 
crit au noav("au gouverneur qui prend 
possession de cotte isle de commencer 
par juger deux ou trois causes un peu 
diifiriles , afin que son peuple, t'émoiu 
di^ sa sagesse , se réjouisse d'avance 
de la félicité dont il doit jouir : votre 
seigneurie ne refusera pointsans doute 
de se soumettre à cet usage. 

Tandis que l'intendant pari oit , San- 
cho regardoit avec attention de gran- 
des lettres écrites sur la muraille en 
face de lui. Curieux de savoir ce 



4 DON QUICHOTTE. - 

qu'elles disoient, et regrettant fort de 
ne pas savoir lire , il pria doucement 
l'intendant de lui expliquer ce que c'é- 
toient que ces peintures. Seigneur , 
répondit celui-ci, voici les paroles gra- 
vées sur cette pierre : Aujourd'hui ^ 
tel jour de tel mois , pour le bonheur 
de cetîc isle , don Sancho Pança en 
prit possession. Qui appelle-t-on don 
Sancho Pança? reprit notre gouver- 
neur, -r- Ce ne peut être que votre 
seigneurie; jamais un autre Pança ne 
s'est assis à la place où vous êtes. — 
Eh bien ! vous aurez soin ^ monsieur^ 
de faire effacer ce don ^ dans notre fa- 
mille nous ne sommes point dans l'ha- 
Litude de prendre ce qui ne nous ap- 
partient pas. Je m'appelle Pança tout 
court; mon père s'appeloit de même , 
ainsi que mon grand-père et mon bi- 
saïeul , tous vieux chrétiens et gens 
d'honneur. Si l'on croit ici me faire sa 
cour en flattant ma vanité , l'on se 
trompe 3 j'espère prouver avant peu 



PARTIE II, CHAP. XXX VI II. 5 

que j'aime mieux les bonnes actions 
que les titres. Retenez cela , s'il vous 
plaît ; et qu'on me donne à juger les 
causes que l'on voudra , je ferai de 
mon mieux pour qu'on soit content. 

Comme il parloit , entrèrent deux 
hommes , dont Tun étoit vêtu en pay- 
san , et dont l'autre portoit de grands 
ciseaux. Seigneur gouverneur, dit ce- 
lui-ci ^ je suis tail'eur de mon métier; 
hier ce laboureur est venu me trou*- 
ver dans ma ])outique , et , me mon- 
trant un morceau de drap : Pourriez- 
vous , m'a-t-il dit, faire une capote 
avec l'étoffe que voici ? Oui , lui ai-je 
répondu sur-le-champ , j'en aurai as- 
sez pour une capote. Surpris de ce que 
je n'hésitois pas . et croyant sans doute 
que je voulois lui voler de son drap : 
Regardez bien , a-t-il repris , n'en au- 
riez-vous pas assez pour deux capotes? 
Oh! mon Dieu oui, lui ai je dit en 
souriant^ car j'ai deviné ses soupçons. 
Alors il m'en a demandé trois ; et àug- 

1 



6 DON QUICHOTTE. 

mentant toujours le nombre à mesure 
que je promettois de le satisfaire j nous 
arous fini par convenir ensemble que 
je lui livrerois cinq capotes. Elles sont 
prêtes; et cet honnête homme refuse 
non-seulement de m'en payer la façon, 
mais il veut que je lui rende son drap. 
J'ai recours à votre justice. 

Mon frère , demanda Sancho au la- 
boureur , le fait s'est-il passé comme il 
le dit? Je le confesse, répondit -il; 
mais je demande à votre seigneurie 
d'ordonner qu'on lui montre les cinq 
capotes. Très volontiers , s'écria le tail- 
leur en tirant sa main de dessous son 
manteau , et faisant voir au bout de 
ses cinq doigts cinq petites capotes fort 
jolies. Vous les voyez , ajouta-t-il ; je 
les donne à examiner au plus habile 
tailleur, il n'y trouvera pas un point 
à reprendre; et je jure sur ma cons- 
cience qu'il ne m'est pas resté le plus 
petit morceau de drap. 

Tout le monde se mit à rire : Sancha 



PARTIE II, CHAP. XSXVIÎI. 7 

seul ne perdit point sa gravité. Le bon 
sens, dit-il, dans cette occasion doit 
tenir la place de la loi : j'ordonne que 
le tailleur perde sa façon, et le labou- 
reur son étoffe. Appelez-en d'autres; 
carie temps est cher, et je n'aime pas 
à le perdre. 

Deux vieillards se présentèrent. Sei- 
gneur, dit l'un d'eux, j'ai prêté dix 
écus d'or à cet homme ; un long temps 
s'est écoulé sans qu'il m'ait parlé de 
sa dette. Voyant qu'il paroissoit l'a- 
Toir oubliée , je l'ai prié de me rendre 
mon or. Quelle a été ma surprise lors- 
que, pour tx)ute réponse, il m'a dit me 
l'avoir rendu ! Je n'ai ni billet ni té- 
moins. Je demande à votre seigneurie 
d'ordonner à mon débiteur de jurer 
qu'il m'a payé : je l'ai toujours connu 
pour un honnête homme j Je ne puis 
croire qu'il voulût faire un faux ser- 
ment. 

Qu'avez-vous adiré? demanda San- 
aho àFautre vieillard ; qui écoutoit en 



9 DONQUÏCHOTT2. 

silence , appuyé sur un gros bâton. Je 
suis prêt , répondit-il , à jurer sur to- 
tre baguette de juge que j'ai remis à 
cet homme les dix écus d'or qu'il m'a 
prêtés. Sancho baissa sa baguetcC , et 
le vieillard , donnant son bâton à tenir 
à son créancier , étend la main sur la 
croix de la baguette, et fait serment 
qu'il a rendu la somme qu'on lui de- 
mandoit, ensuite il reprend son bâton, 
et d'un air assuré regarde tout le monde. 
Le premier vieillard étonné considère 
quelques instants celui qui venoit de 
jurer , puis il lève les yeux au ciel avec 
plus de piîié que de colère; et, sans 
rien dire , il alioit sortir , lorsque San- 
cho le rappela. Sancho , qui n'avoit pas 
perdu un seul de leurs mouvements , 
comparoit, en se frottant le front , les 
visages des deux plaideurs, et distin- 
guoit fort bien sur l'un le caractère de 
la probité. Tout n'est pas fini , dit-il^ 
vieillard qui jurez si facilement, don- 
nez-moi votre gros bâton. Prenez-le , 



rAB.TIE II, CHAr. XXXV 111. $ 

continua-t-il , vous qui demandez ce 
qui vous est dû : vous pouvez partir 
à présent, sur ma parole; vous êtes 
payé. Mais , seigneur , reprit le créan- 
cier , ce bâton ne vaut pas dix écus 
d*or. Je pense qu*il les vaut , répond 
le gouverneur; et pour nous en assu- 
rer , j'ordonne qu'on le brise tout-à- 
Pheure. Il est obéi ; les dix écus d'or 
sortent du milieu du bâton. Toute l'as- 
semblée applaudit; et les habitants de 
l'islene doutent plus que leur gouver- 
neur ne soit un nouveau Salonion 

Sancho , satisfait de lui-même, écou- 
toit avec complaisance les justes éloges 
qu'on lui prodiguoit , quand une femme 
éplorée arrive , tenant à la gorge un 
jeune berger, et criant : Vengeance! 
vengeance ! ce scélérat que vous voyez 
m'a trouvée seule au milieu des champs; 
il s'est prévalu de sa force pour m'en- 
lever le bien le plus cher , le plus pré- 
cieux à une honnête fille , le bien qu'à 
travers mille périls j'av ois , avec tant 



10 DON QUICHOTTE. 

de peine, conservé depuis plus de vingt 
ans, et que j*étois loin de garder pour 
un pareil roisérable. Justice, justice, 
seigneur gouverneur ! Je vais vous la 
rendre, ré|^ondit Sancho ; mais c'est 
au jeune homme à parler. Hélas! sei- 
gneur, reprit celui-ci, je n'ai pas 
grand'cliose à dire. Je suis un mal- 
heureux porcher 5 ce matin , j'étois 
Tenu vendre au marché quatre co- 
chons , sauf votre respect , que j'ai 
même donnés pour moins qu'ils ne va- 
loient. En retournant à mon village , 
J'ai rencontré cette brave femme , qui 
m'a dit bon jour d'un air amical. Ami- 
calement j'ai répondu bon jour ; et 
nous nous somm.es mis à causer ensem- 
ble. Le diable, qui se mêle de tout, 
s'est mêlé de noire conversation ; mais 
Je vous assure , et je suis tout prêt 
à l'affirmer par serment , que cette 
bonne dfime n'a point trouvé mau- 
vais que le diable s'en mêlât. Elle 
tst à présent bien méchante , elle 



PARTIE II, CHAP. XXXVTII. 11 

étoit alors douce comme un mouton. 
Cela n'est pas vrai , interrompt la 
femme en criant, je me suis long-temps 
défendue , je n'ai cédé qu'à la force ; et 
je demande , selon les lois , des dom- 
mages et intérêts. Cela est juste, re- 
prit le gouverneur. Jeune homme , 
vous avez sur vous de l'argent ? — 
Hélas ! seigneur , j'ai vingt ducats , 
prix des cochons que j'ai vendus ; les 
voilà dans une bourse. — Donnez cette 
bourse à la plaignante ; et ne vous ar- 
rêtez plus une autre fois à causer ami- 
calement. La trmme aussitôt prit la 
bourse , donna mille béiiédictions à 
l'excellent gouverneur qui venoit au 
secours des filles malheureuses , lui 
fit une douzaine de révérences , et s'en 
alla toute consolée. Dès qu'elle fut hors 
dela])orte, Sancho dit au berger qui 
pleuroit : Mon ami, cours après ta 
bourse- ; elle est à toi si tu la reprends. 
Le jeune homme ne se le fait pas ré- 
péter i il paît comme uu trait j et les 



12 DON QUICHOTTE. 

spectateurs ne peuvent deviner encore 
quelle est l'intention du gouverneur. 

Au bout de quelques instants on voit 
revenir la plaignante échevelée ^ les 
yeux en (ea , les bras levés , tenant 
sa bourse dans son sein , et menaçant 
d'un air furieux celui qui cherchoit à 
s'en emparer. Qu'est-ce donc? b'écria 
Sancho. C'est ce voleur , répondit la 
femme, qui , malgré votre jugement , 
en plein jour, devant tout le monde , 
veut me reprendre cette bourse; mais , 
pour en venir à bout, il en faudroit 
bien quatre comme lui. Ah! qu'il ne 
connoit guère celle qu'il attaque ! Allez, 
allez, petit garçon, mes poings sont 
plus forts que les vôtres* Ma foi ! je 
l'avoue , dir le jeune homme essoufflé ; 
je renunce à mon entreprise ainsi qu'à 
mes pauvres ducats. Vaillante fille , s'é- 
crie alors Sancho , rendez cette bourse 
à cet homme; si vous aviez défendu 
votre honneur comme vous défendez 
votre argent, rien ne vous seroit arrivé. 



PARTIE II, CHAP. XXXVm. l3 

Sortez tout-à-Pheure, effrontée ; et si 
vous osez jamais reparoître dans mon 
isle , je vous ferai donner deux cents 
coups de fouet. 

Le jugement s'exécuta sur Pheure, 
L'admiration qu'an avoit déjà pour la 
sagesse du gouverneur fut portée à son 
comble par ce dernier traita et celui 
qui avoit l'ordre secret de tenir un re- 
gistre exact des actions de notre écuyer 
eut grand soin d'envoyer au duc tous 
les détails de cette aventure. 



6. 



DON QUICHOTTE. 



CHAPITRE XXXIX. 

Noiit^eîle persécution qu'éprouva notre 
chevalier. 

X^ENDANT ce temps, le héros de la. 
Manche j troublé parles tendres plain- 
tes de Taraoureuse Altizidore , affligé 
de l'absence de son écuyer, fâché d'a- 
Toir déchiré ses bas verts ^ ne pouvoit 
trouver le sommeil. Dès que l'aurore 
parut , il se leva , prit son habit de 
peau de chamois , ses bottes , son man- 
teau d'écarlate ^ sa belle toque de ve- 
lours vert , le grand rosaire qu'il ne 
quittoît jamais , et dans cet équipage, 
attendit le moment de descendre chez 
la duchesse. Comme il traversoit une 
galerie qui conduisoit à son apparte- 
ment , des premières personnes qu'il 
rencontra furent Altizidore et sa con- 
fedeate, A son aspect AJtizidore s^ 



tARTIE II, CHAP. XXXIX. l5 

laissa tomber sans mouvement dans les 
bras de son amie, qui se hâta de la dé- 
lacer. Don Quichotte s'approcha pour 
lui donner du secours. Mais la discrète 
confidente , le repoussant avec eolère : 
Xaissez-nous , dit-elle, seigneur che- 
valier j tant que vous demeurerez ici , 
je doute que ma triste amie puisse re- 
prendre ses sens. Laissez-nous, je vous 
le répète -, les ingrats ne sont bons à 
rien. Je me retire, madame ^ répondit 
notre héros : j'espère que cet accident 
n'aura pas de suite j et je vous prie de 
iaire porter dans ma chambre quelque 
instrument de musique qui puisse ce 
soir accompagner ma voix. 

En prononçant ces paroles , Ips yeux 
baissés, don Quichotte entra chez la 
duche.ssc , qui venoit de faire partir un 
tle ses pages pour aller porter à Thé- 
rèse Pança la lettre et le présent de 
son époux. La promenade et la convcr- 
sationremplirent cette journée. Le soir 
yenu , notre chevalier se retira de 



l6 DON QUICHOTTE. 

bonne heure , et trouva sur sa table 
une vielle. Il rendit grâces au hasard 
qui lui présentoit Tinstrument dont il 
jouoit le moins mal , se hâta de rac- 
corder , se plaça sur son balcon , dont 
il ouvrit la jalousie , et , d'une voix un 
peu enrouée, se mit à chanter cette 
romance, que la duchesse et toutes ses 
femmes écoutoientdans le jardin. 

X.*AniûLirun jour élfigr.é desamcrc , 
Se reposoit sous un o.nbrage fiais , 
Un autre enfant, quik vit solitaire. 
Vint lui voler quelques-uns de scs traits. 

Fier de ce vol, certain de ses conquêtes. 
Depuis ce t^mps l dit qu'il est l'Amour. 
Il est suivi sur tout par les coquettes , 
Qui prennent soin de lui former sa cour. 

Mais à •* Amour il ne ressemble guère : 
L'un est disciet, délicat et constant ; 
L'autre volage, étourdi , téméraire : 
L'un est un dieu, l'autre n'est qu'un enfant • 

Les traits de l'un , lancés d'une main sure , 
Font naître un feu qui consume et nouirii: 
Les traits de l'autre, errant à .'aventure. 
Blessent à peine, un seul jour en guérit. 



PARTIE II, CHAP. XXX IX. I7 

C'est au premier que je rends mon hommage; 
Mon cœur veut vivie et mourir sous ses lois* 
Pepuis qu'il lert la beauté qui l'engage , 
Il sent trop bien qu'on n'aime qu'une fois. 

Comme il en étoit a ce dernier cou- 
plet , tout-à-coup d'une fenêtre pla- 
cée au-dessus de la jalousie , on jette 
sur notre héros un grand sac rempli de 
chats qui portoient tous des grelots à 
la queue. Le bruit qu'ils firent en tom- 
bant épouvanta le duc et la duchesse , 
qu'Altizidore et ses compagnes n'a- 
voient pas instruits de ce nouveau tour. 
Don Quichotte , d'abord eftVa3^é , ne 
douta point qu'une légion de diables 
ne vînt l'attaquer. 11 rappelle son cou- 
rage , prend son épée , et se met à 
poursuivre les chats qui couroient par 
toute sa chambre. Ces animaux en 
fuyant éteignent bientôt les bougies. 
Notre chevalier, dans les ténèbres , 
étourdi par le bruit des grelots , alon- 
geoit à droite , à gauche , des coups 
d'estoc et de taille , en criant de toute» 

2. 



l8 DON QTJIC Ht)TT E. 

ses forces : Hors d'ici, magiciens per- 
fides 1 hors d'ici, canaille infernale! 
don Quichotte vous brave tous. Les 
malheureux chats , aussi troublés que 
lui , sautoient sur les meubles , sur les 
corniches rouloient â.es yrux comme 
des escarboucles , et remplissolent l'air 
de leurs miaulements. Un d'eux, blessé 
par le héros, s'élance droit à son vi- 
sage, s'attache à son nez avec les grif- 
fes , et lui fait pousser des cris eSVoya- 
hles. Le duc , la ducliesse , leurs gens , 
se pressent d'accourir à ses cris. Ils 
arrivent avec des flambeaux ; ils trou- 
vent notre chevalier employant vaine- 
ment ses forces à se débarrasser de son 
ennemi , qui , grondant , soufflant et 
jurL4it , ne vouloit pas abandonner son 
poste. On se hâta d'aller à son secours. 
IN'approchez pas , crioit le héros; seul 
je saurai venir à bout de ce magicien, 
de cet enchanteur , quelque forme qu'il 
puisse prendre. Heureusement le chat 
épouvanté prit la fuite avec ses com- 



PARTIE 11, CHAP. XXXIX. IQ 

pagiioiis : et la clucliesse , peu satisfaits 
d'une plaisanterie qui coûtoit du sang 
à don Quichulte, envoya chercher des 
compresses pour panser ses é^ratignu- 
res. Ce tut la belle Altizidore qu'elle 
chargea de ce soin. Altizidore , en en- 
veloppant de linge le visage du cheva- 
lier blessé , lui dit à l'oreille : Seigneur, 
les magiciens vengent quelquflbis les 
cœurs tendres que l'on dédaigne. Don 
Quichotte fit semblant de ne pas enten- 
dre ; il remercia le duc et la duchesse 
des soins qu'ils lui prodiguoien.t , les 
assura qu'il connoissoit parfaitement 
les ennemis qu'il venoitde combattre , 
et, le pansement achevé , pria qu'on le 
laissât dormir. 



20 BONQUICHOTTE. 



CHAPITRE XL. 

Continuation du gouvernement de 
Sancho Pança, 

(j E même jour Tillustre Sancho , 
après avoir fait éclater sa sagesse dans 
les jugements qu'on a rapportés , fut 
conduit en grande pompe de la salle 
cle justice au palais qui devoit être sa 
demeure. Là , dans une vaste salle , 
étoit dressée une grande table couverte 
cl'excellents mets. Dès que Sancho pa- 
rut , des fifres , des hautbois , se firent 
entendre , et qur.tre pages vinrent pré- 
senter une aiguière au gouverneur > 
qui se lava gravement les mains , en 
regardant de côté le dîner. La musique 
ayant cessé , Sancho vint s'asseoir à 
table , où son couvert étoit seul. A ses 
côtés se plaça debout un vénérable et 
grand personnage , vêtu de noir, por- 



PARTIE II, CHÀP. XL. 21 

tant une longue baguette à la main, 
SancIjO, sans rien dire, mais d'un air 
inquiet, le considéra quelques instants, 
tandis qu^un jeune bachelier bénissoit 
les mets , et que le maître d'hôtel ap- 
prochoit les meilleurs plats. 

Notre gouverneur , qui mouroit de 
faim , se hâta de remplir son assiette; 
mais à peine il portoit à sa bouche le 
premier morceau , que le grand per- 
sonnage noir baissa sa baguette , et sur-^ 
le-cliamp l'assiette et le plat furent 
emportés. Le maitre-d'hôtel, diligent, 
vient présenter un autre mets : le gou- 
verneur veut en goûter; la baguette 
arrive avant lui , le mets disparoît 
comme l'autre. Surpris et peu satisfait 
de cette promptitude à dégarnir la ta- 
ble, Sancho demande à l'homme à la 
baguette si la coutume du pays étoit 
dedîner commePon joue à passe-passe. 
Non , seigneur, répond le grand per- 
sonnage 5 j'ai l'honneur d'être le mé- 
decin des gouverneurs de cette isle j 



22 DON QU JC HOT T E. 

cette place , qui me fait jouir de fort 
gros appointements , me prescr.'t le 
soin d'étudier le tempérament , la com- 
plexion de monseigneur , afin de lui 
faire éviter tout ce qui pourroit être 
nuisible à sa précieuse santé. Pour cela 
j'assiste toujours à ses repas , et je ne 
lui laisse manger que les choses qui lui 
conviennent. Le premier plat dont vo- 
tre seigneurie a goûté étoit un aliment 
froid que son estomac auroit eu de la 
peine à digérer; le second au contraire 
étoit chaud, provoquant trop à la soif, 
risquant d'enflammer les entrailles , 
et d'absorber Thumide radical si né- 
cessaire à la vie. 

C'est à merveille, reprit Sancho : 
mais, yjar exemple, ces perdrix rôties 
ne peuvent que me faire du bien ; je 
vais en manger une ou deux sans cou- 
rir le plus petit danger. — Non assu- 
rément , monseigneur, et je vous dé- 
fends d'y toucher. — Pourquoi cela , 
f'il TOUS plait? — Parce que notr© 



PAP. TIE II, CHAP. XL. 20 

maître Hippocrate a dit expressément 
dans ses aphorismes : Omnis saturatio 
mala , perdix autem pessima ; ce qui 
signifie que la perdrix est le plus mau- 
vais des aliments. — Cela étant , mon- 
sieur le docteur, faites-moi le plaisir 
de bien regarder tout ce qui est sur la 
table , de marquer une bonne fois ce 
qui est salutaire, ce qui est nuisible^ et 
pu's de me laisser manger à mon aise ; 
car, de quelque façon que ce soit, je 
vous avertis qu'il faut que je dîne, et 
je ne suis pas gouverneur pour le plai- 
sir de mourir de faim. — Votre sei- 
gneurie a raison; je vais lui indiquer 
les aliments qu'elle pourra se permet- 
tre. Ces lapereaux ne valent rien, parce 
que c'est un gibier lourd : ce veau ne 
vous est pas meilleur , parce que ce 
n'est pas une viande faite : ces ra- 
goûts sont détestables , à cause des 
épiceries ; ce rôti, s'il n'étoit pas lardé, 
pourroit vous être permis j mais comme 
|e voilà j c'est impossible. — Mais, mon- 



24: DON QUICHOTTE. 

sieur le docteur , cette oille que je vois 
fumer au bout de la table , et dont je 
sens d'ici le parfum, cette oille est com- 
posée de toutes sortes de viande , il 
est impossible que dans le nombre je 
n'en trouve pas quelqu'une qui me con- 
vienne. Portez-moi cette oille, maltre- 
d'hôtel. — Je le lui défends sur sa tète. 
Juste ciel! qu'osez -vous demander? 
rien n'est plus mal -sain , rien n'est plus 
funeste qu'une oille : il faut laisser ce 
mets grossier aux chanoines , aux pro- 
fesseurs de collèges , aux festins de 
noces des laboureurs , leurs estomacs 
peuvent s'en accommoder; mais celui 
d'un gouverneur demande des aliments 
plus légers. Votre seigneurie doit fort 
bien diner avec un peu de conserve de 
coing, ou quelque autre confiture; et 
si elle sent une grande faim , elle peut 
y joindre un ou deux biscuits. 

A ces mots Sancho se renverse sur 
le dossier de son fauteuil; et toisant 
le médecin depuis les pieds jusqu'à la 



PARTIE II, CHAP. XL. 25 

tète : Monsieur le docteur , dit-il , com- 
ment vous nommez-vous , s'il vous 
plaît? Je m'appelle , répondit-il , le 
docteur Pedro Recio de Aguero; je suis 
né dans le village de Tirtea de Fuera , 
qui est entre Caroquet et Almodovar 
del Campo , sur la droite ; et j'ai pris 
le bonnet de docteur dans l'université 
d'Ossone. Eh bien ! s'écria Sanclio avec 
des yeux brûlants de colère, monsieur 
le docteur Pedro Recio de Aguero , 
natif de Tirtea Fuera , qui avez pris 
le bonnet à Ossone , sortez toat-à- 
l'heure de ma présence 5 sinon , je jure 
Dieu que je vous fais pendre, vous et 
tous les médecins de Tirtea Fuera que 
je trouverai dans mon isle ; sortez , 
dis je , peste des humains et fléau des 
gouverneurs , ou je vous étrille si bien, 
que jamais lapin ou perdrix ne ris- 
quera de vous faire du mal. Que l'on 
me donne à manger, je l'ai bien gagné 
ce matin. 

Le docteur tout tremblant s'enfuit, 
6, 5 



^6 DON QUICHOTTE. 

Sancho , remis à peine de sa fureur , 
alloit commencer à dîner , lorsqu'on, 
entendit le bruit d'un courier. Le maî- 
tre-d'hôtel , regardant par la fenêtre , 
s'écria : Voici sûrement des nouvelles 
importantes , car c'est de la part de 
monseigneur le duc. Le courier, cou- 
vert de poussière, vint présenter un 
paquet à Sancho , qui le remit à l'in- 
tendant, et s'en fit lire l'adresse. Elle 
portoit à don Sancho Pança , gouver- 
neur de l'isle de Barataria , pour être 
remise en ses mains ou dans celles 
de son secrétaire. Qui est mon secré- 
taire? demanda Sancho. C'est moi , 
Seigneur, répondit un jeune homme 
avec un accent biscayen. — Ah ! ah ! 
c'est la première fois qu'on a pris, des 
secrétaires dans votre pays. Lisez cette 
lettre si vous pouvez , et rendez-m'en 
compte. Le Biscayen , après l'avoir 
lue^ demanda de parler seul à mon- 
sieur le gouverneur. Tout le monde s« 
retira, excepté l'intendant j et le secré- 



PARTIE II, CHAP. XL. 27 

taire lit lecture de la lettre qui s'ex- 
primoit en ces termes: 

« Je viens d'être averti, seigneur 
fc donSancho, que mes ennemis et les 
« vôtres doivent venir vous attaquer 
ce pendantla nuit. Tenez-vous prêt aies 
« recevoir. Je sais de plus , par des es- 
cc pions fidèles , que quatre assassins 
ce déguisés sont entrés dans votre ville ; 
ce ils en veulent à vos jours. Examinez 
ce avec soin tous ceux qui vous appro- 
cc cheront, et sur-tout ne mangez de 
ce rien de ce qu'on vous présentera. Je 
« me prépare à vous secourir , mais 
c< j'espère tout de votre valeur et ds 
« votre prudence. 

ce Votre ami le duc. » 

Monsieur l'intendant, s'écria Sanclio 
lorscju'il eut entendu cette lettre , la 
première chose que nous avons à faire, 
«'est de mettre dans un cul-de-basse- 



^8 DON QUICHOTTE. 

fosse le docteur Pedro Recio ; car si 
quelqu'un en veut à mes jours ce ne 
peut être que lui , qui vouloit me faire 
mourir de faim. Seigneur , répondit 
l'intendant , l'avis que nous venons de 
recevoir mérite la plus sérieuse atten- 
tion. J'ose supplier votre seigneurie de 
ne toucher à aucun des mets qui sont 
sur sa table, attendu que je ne puis 
répondre des personnes qui les ont 
apprêtés. A la bonne heure î reprit tris- 
tement Sancho ; mais faites-moi donc 
apporter du pain bis avec quelques li- 
vres de raisin : ce seroit bien le diable 
si on les avoit empoisonnés. De façon 
ou d'autre il faut que je mange ; les 
gouverneurs ne peuvent vivre d'air, 
sur-tout quand ils sont à la veille de 
livrer des batailles. Quant à vous > 
mon secrétaire , répondez à monsieur 
le duc que je ferai de point en point 
tout ce qu'il me recommande ; ajou- 
tez des ;baisemains un peu galants 
pour madame la duchesse , en la priant 



PARTIE II, Cil A P. XL. 29 

xcie ne pas oublier d'envoyer à raa 
femme Thérèse ma lettre avec mon 
paquet. Dites aussi quelque chose pour 
monseigneur don Quichotte, afin qu'il 
voie que je ne suis pas un ingrat ; et 
arrangez le tout d'un bon style, comme 
un Biscayen que vous êtes. Allons ! 
continua- t-il en soupirant, qu'on des- 
serve cette belle table, et qu'on m'ap- 
porte mes raisins , puisque les coquins 
qui m'en veulent me réduisent . à ce 
triste dîner. 

Dans ce moment un page vint dire 
qu'un laboureur demandoit à être in- 
troduit pour uneaffaire pressante. Cou- 
rage i s'écria Sancho , je n'aurai pas 
le temps de manger même du pain. 
Est-ce là l'heure de venir me parler 
d'affaire pressante ? pense-t-on que les 
gouverneurs soient de fer? Ah ! pour 
peu que ceci dure, je n'y pourrai ré- 
sister. Faites entrer ce laboureur^ et 
•prenez garde que ce ne soit un espion. 
Le page assura qu'il avoit au contraire 

5 



OO DON QUICHOTTE. 

la mine du meilleur des hommes , et 
qu'il prévenoit en sa faveur. Sur cette 
assurance on l'introduisit; et le bon 
paysan , d'un air niais , demanda d'a- 
tord lequel de ces deux messieurs étoit 
monsieur le gouverneur. L'intendant 
lui montra Sancho , devant lequel il 
se mit à genoux, en le priant de lui 
donner sa main à baiser. Sancho ne le 
voulut point , lui commanda de se le- 
ver et de dire promptement son af- 
faire. J'aurai bientôt fmi , reprit le 
paysan, pour peu que votre seigneurie 
daigne m'écouter. 

Il faut d'abord qu'elle sache que je 
suis laboureur , natif du village de Mi- 
f^uel Turra, qui n'est qu'à deux lieues 
de Ciudad-real. Vous connoîssez peut- 
être ce pays-là? Oui , répondit San- 
cho , c'est à côté de chez nous. Mais , 
abrégeons , je vous prie et ne recom- 
mençons pas l'histoire de Tirtea Fuera. 
Deux mots suffiront^ continua le pay- 
san. Dans ma jeunesse je me suis ma- 



PARTIE II, CHAP. :SL. 5i 

rjé , parla miséricorde de Dieu, ea 
face de la sainte église catholique et 
romaine , avec une brave et digne 
femme ; j'en ai eu deux garçons , dont 
le cadet sera bientôt bachelier, et Faîne 
ne tardera pas à recevoir ses licences. 
Depuis quelques années Je suis comme 
qui diroit veuf par la perte que j'ai 
faite de ma femme, à qui un mauvais 
médecin donna raal-à-propos une mé- 
decine dans le temps où elle étoit 
grosse : elle en mourut; ce qui l'em- 
pêcha d'accoucher à son terme. Si elle 
étoit accouchée , et qu'elle m'eût donné 
encore un garçon^ je l'aurois fait étu- 
dier pour être docteur , afin qu'étant 
docteur il n'eût pu porter envie à ses 
deux frères le bachelier et le licencié. 
Mais c'est une affaire finie , à laquelle 
il ne faut plus penser. 

Je vous conseille même de n'en plus 
parler , interrompit Sancho. Jusqu'à 
présent de tout ce que vous avez dit 
je ne peux conclure autre chose sinon 



52 DON QUICHOTTE. 

que VOUS êtes veuf depuis que votre 
femme est morte. Tâchez de liuir , mon 
cher frère; voilà l'heure de dormir. 

Monseigneur a très-bien entendu ce 
que je voulois lui dire , reprit le la- 
boureur ; je n*ai presque rieu à ajouter, 
aVIon fils cadet , j'entends celui qui 
doit être bachelier, est devenu amou- 
reux d'une fille de notre village^ qui 
s'appelle Claire Perlerine , fille d'An- 
dré Perlerin , le plus riche fermier du 
pays. Tous ceux de cette famille, de 
temps immémorial, se sont appelés 
Perlerins , sans que l'on sache trop 
pourquoi ^ car on prétend que ce n'est 
pas leur nom. Bien est-il vrai que cette 
Claire Perlerine , dont mon fils est 
amoureux , est une perle d'Orient , 
tant elle est belle et charmante; la rose 
du matin n'est pas aussi fraîche, aussi 
fleurie que cette Claire Perlerine, quand 
on la regarde du côté droit; du coté 
gauche elle est moins bien , parce que 
la petite vérole lui a couturé la joue , 



PARTIE II, CHAP. XL. 55 

•«t lui a fait perdre un œil : avec cela 
plusieurs fluxions lui ont enlevé la 
moitié de ses dents; et un petit goitre 
qui s'est formé sous son menton la 
force de pencher sa tète sur une épaule ; 
mais, comme je vous l'ai dit, elle est 
parfaite du côté droit , et c'est par ce 
coté-là que mon fils le bachelier l'a 
vue. Monseigneur pardonne ces petits 
détails. Je chéris déjà Claire Perlerine 
comme ma future beile-lille; et vous 
n'ignorez point que les pères aiment à 
parler de leurs enfants. 

Oui, je le sais , reprit Sancho; mais 
les gouverneurs aiment à dîner , et j'at- 
tends , pour commencer , que vous ayez 
fini l'histoire des Perlerins et des Per- 
Icrines. — Elle va finir, monseigneur. 
Or donc mon fils le bachelier a eu le 
bonheur de se faire aimer de la belle 
Claire Perlerine. Depuis long-temps 
cette charmante personne auroit donné 
sa main à mon fils , si une petite in- 
iîominodité qu'elle a dès l'enfance ne 



^4 DON QUICHOTTE. 

l'empêclioit de remuer les bras. Elle 
est ce que nous appelons nouée , et ne 
peut se lever de son siège. Cela ne fait 
rien à mon fils , qui est un garçon fort 
doux, fort aimable malgré le malheur 
qu'il a d'être possédé j ce qui , deux ou 
trois fois par jour, le fait écumer 
comme un furieux , se déchirer le vi- 
sage, et briser tout ce qui est autour 
de lui. Ce pauvre enfant, qui n'en est 
pas moins un ange pour la bonté , vou- 
dioit épouser sa maîtresse Claire Per- 
lerine j mais le père de Claire Perlerine 
lie veut pas consentir au mariage de ces 
deux amants si intéressants. Je viens 
vous prier, monseigneur, de me don- 
ïierune lettre pour ce père, dans la- 
quelle vous lui ordonnerez de marier 
sa Elle à mon fils. Voilà le sujet qui 
m'amène aux pieds de votreseigneurie. 
— Est-ce tout, mon frère ?avez-vous 
fini ? — Ah ! monseigneur, si j'osois je 
vous demanderois encore une petite 
grâce i mais j'ai peur d'être indiscret , 



PARTIE II, CHAP. XL. 55 

et d'abuser de vos moments. — Osez ^ 
osez, ne craignez rien; je ne suis ici 
que pour vous entendre. — Eh. bien, 
monseigneur , puisque vous le voulez ^^ 
je ne vous cacherai point que je sou^ 
haiterois beaucoup qu'en faveur de ce 
mariage votre seigneurie eût la bonté 
de donner à mon fils le bachelier ua 
petit présent de noces, quand ce ne 
seroit que cinq ou six cents ducats j 
cela Faideroît à se mettre en ménage ^ 
et feroit qu'il dépendroit moins de la 
mauvaise humeur de son beau-père - 
parce que vous savez que pour être 

heureux il faut être indépendant. 

Est-ce là tout ce que vous demandez, 
mon ami ? voyez s'il n'est rien qui vous 
tente encore ; parlez avec assurance , 
et qu'une mauvaise honte ne vous re- 
tienne point. — Monseigneur , vous êtes 
bien bon ; mais en vérité c'est tout. 

A ces paroles Sancho se lève , saisit 
la première chaise qui lui tombe sous 
la main j et courant au laboureur , qui 



5G BON QUICHOTTE. 

se hâta de s'enfuir : Misérable î s^écrîa- 
t-il , il faut que je t'assomme tout-à- 
rheure , pour t'apprendre à venir me 
demander six cents ducats. A-t-on ja- 
jamais vu pareille insolence? Six cents 
ducats ! et où les prendrois-je? ai-je 
reçu seulement un malheureux mara- 
védis depuis que je suis gouverneur ? 
Six cents ducats ! si je les avois , je na 
manquerois pas sans doute de les en- 
voyer à Miguel Turra pour la famille 
des Perlerins et pour ton fils le pos- 
sédé. Mais où en sommes-nous? Sainte 
Marie ! il semble que* mon isle soit le 
rendez-vous des fous de tous les pays. 
Qu'on ne laisse plus entrer qui que ce 
soit , au moins jusqi/à ce que j'aie fini 
mon pain. 



?a.iitiesecoicde; 57 



CHAPITRE XLI. 

Visite de la dame Rodrigue à notre 
chevalier. 

JL ANDis que Sancho Pança commen- 
çoit à s'apercevoir des inconvénients 
de la grandeur, don Quichotte égra- 
tigné se voyoit forcé de garder la 
chambre : six jours entiers s'écoulè- 
rent sans qu'il lui fût possible de se 
montre en public Pendant ce temps , 
une nuit qu'il ne dormoit pas , selon 
sa coutume , il entendit ouvrir dou- 
cement sa porte , et n« douta point que 
ce ne fût l'amoureuse Aitizidore , qui 
•venoit livrer un jnouvel assaut à sa 
fidélité pour sa dame. Non , s'écria- 
t-il à demi-voix et se répondant à lui- 
même , non ; toutes les beautés de la 
terre ne parviendront pas à me faire 
oublier un seul instant celle que j'a- 
6. 4 



53 DOXQUTCHOTTE. 

dore. Xoa , ma clicre Dalcince , mon 
unique araie^ ma souveraine , où que 
tu sois , quoi que tu sois , paysanne , 
princesse, nymphe, ce tendre coeur 
t'appartient , t'appartiendra jusqu'à la 
mort ; personne ne peut te le ravir. 

En achevant ces paroles , il se lève 
debout sur son lit : la porte s'ouvroit 
à l'instant. Quelle fut la surprise de 
notre héros en voyant paroître , à la 
place de la jeune Altizidore , une 
vieille duègne , dont les coëffes blan- 
ches balayoient presque le plancher , 
portant sur son nez vénérable une 
paire de grandes lunettes , et tenant 
de la main gauche une petite bougie , 
dont avec la droite elle repoussoit la 
lumière loin de son visage ridé. A cet 
aspect, le chevalier, s'imaginant que 
c'étoit une sorcière qui venoit s'em- 
parer de lui pour le mener au sabbat, 
commence à faire des signes de croix, 
Xa duègne qui s'avançoit à pas lents , 
aperçoit à son tour cette grande figure, 



i 



PARTIE II, CHAP. XLl. 5^ 

ciebout sur le lit , enveloppée dans 
me ouverture de satin jaune, le vi- 
sage à demi coiivc rt de compresses , 
les moustaches en papillcttes , et re- 
doublant vses signes de croix. Jésus ! 
dit-elle , que Tois-je ? Elle ressent une 
frayeur pareille à celle qu'elle inspi- 
roit , s'arrête toute tremblante, laisse 
échapper sa bougie qui s'éteint, se re- 
tourne promptcment pour fuir, s'em- 
barrasse dans sa longue robe , et tombe 
au milieu de la chambre. 

Je te conjure, ô faniôme ' s'écrie 
alors don Quichotte, de me déclarer 
ce que tu veux de moi : si tu es une 
ame en peine , je ferai pour ta déli- 
vrance tout ce que me prescrivent ma 
qualité de chrétien et ma profession 
de chevalier errant. Seigneur don Qui- 
chotte , répondit la duègne , s'il est 
bien vrai que vous êtes le scigneuu 
don Quichotte , ne me prenez point 
pour une ame en peine ; je suis la dame 
Rodrigue, duègne de madame la du- 



40 DON QUICHOTTE. 

cliesse -, je venois chez vous avec Tin- 
tention de vous raconter mes peines , 
et de vous demander votre appui. — 
Je veux bien vous croire , madame 
Rodrigue ; et je conscDs à vous enten- 
dre , pourvu que vous ne soyez point 
chargée de quelque message amou- 
reux : je vous préviens que sur cet 
article votre ambassade seroit sans suc- 
"^ès, — Ah î vous me connoissez mal, 
seigneur don Quichotte , si vous me 
croyez capable de me charger d'un 
message amoureux. D'abord je ne suis 
pas encore d'un âge à m'dcquitter pour 
les autres de pareilles commissions : 
je me porte bien , dieu merci ; j'ai en- 
core toutes mes dents , excepté quel- 
ques-unes que m'ont enlevées les ca- 
tanres si fréquents dans ce pays ; et si 
je voulois m'occuper de semblables 
badinagcs , je pourrois.... Mais , puis- 
que vous le permettez, je vais rallu- 
mer ma bougie , et je reviendrai vous 
confier tous les secrets de mou cœur» 



PARTIE ÏI, CHAP. XLI. 4l 
Aussitôt et sans attendre de réponse 
elle sortit de l'appartement. 

Notre héros , demeuré seul , réflé- 
chit aux dernières paroles de madame 
Rodrigue. Ceci , dit-il , m'a l'air d'une 
nouvelle aventure : le diable est lin ; 
il a vu qu'il ne pouvoit triompher de 
moi en employant des duchesses , des 
reines , des belles de quinze ou seize 
ans; peut-être espère-t-il me trouver 
moins sur mes gardes avec une vieille 
duègne. Trop souvent celui qui résiste 
aux plus terribles épreuves succombe 
dans une ocrasion oii rien ne lui pc-roît 
à craindre. Madame Rodrigue va reve- 
nir; je serai seul avec elle ; cette cham- 
bre , cette solitude , l'heure qu'il est , 
ce qu'elle me dira , tout se réunit con- 
tre ma sagesse. Je peux être foi b le un 
moment.... Foible pour madame Ro- 
drigue ! Je n'ai qu'à regarder ses rides , 

ses coëfFes blanches, ses lunettes 

le diable , le diable lui-même s'enfui- 
roit épouvanté.... Ah! c'est ainsi que 
4 



42 DON QUICHOTTE. 

rorgueilleux raisonne , il affecte ds 
mépriser les pièges qui lui sont tendus^ 
et sa coupable confiance le conduit 
dans le précipice. Soyons, prudent . 
défions -no us des périls les moins re- 
doutables, et fermons la porte à ma- 
dame Rodrigue. 

Le héros se lève alors pour aller 
mettre le verrou ; mais madame Ro- 
drigue rentroit avec sa bougie rallu- 
mée. Elle se rencontre vis-à-vis de don 
Quichotte tou;ours enveloppé dans sa 
couverture; et reculant aussitôt deux 
pas : Seigneur chevalier , dit-elle en 
baissant les yeux sur ses lunettes , je 
n'ose deviner à quel dessein vous êtes 
sorti de votre lit ; mais je vous de- 
mande s'il y a sûreté pour moi. — Je 
vous fais la même question, madame, 
Ke dois-je pas être en défiance? — Et 
de qui donc? — De vous. — De moi? 
—De vous-même, madame Rodrigue 5 
car enfin vous n'êtes pas de bronze , 
«t je ne suis pas de marbre. Koua 



PARTIE II, CHAP. XLl. 43 

sommes seuls , lUie nuit profonde cou- 
vre Punivers de ses voiles , l'étoile du 
berger brille dans le ciel, et cette 
chambre ressemble beaucoup à la grotte 
où Paimable Euée alla chercher un 
asylc sombre avec la belle Didon. Je 
m'en fie à vous, madame Rodrigue , à 
votre expérience , à vos longues coëfFes; 
et je vous demande votre main comme 
le gage et le garant de vos pudiques 
intentions. 

Eh disant ces mots, notre chevalier 
baise sa main et la présente à la duè- 
gne, qui , baisant aussi la sienne, la 
met dans celle du héros. Tous deux, 
se tenant ainsi , pleins d'uue noble con- 
fiance l'un pour l'autre , marchent 
ensemble vers le lit, où don Quichotte 
se remet , se couvre de ses draps jus- 
qu'au raentcn , tandis que madame Ro- 
drigue, modestement assise à quelque 
distance , sans quitter sa bougie et ses 
lunettes , comm.ence ainsi son discours : 
Quoique vous me trouyiez, seigneur. 



44 DON QUICHOTTE. 

dans le royaume d*Aragon sous le triste 
liabit d'une duègne, je n'en suis pas 
moins née dans les Asturies d'une mai- 
son dont la noblesse remonte au ber- 
ceau de la monarchie. Mes parents , 
qui n'avoient d'autre bien que leur il- 
lustre origine , furent forcés par la 
pauvreté de me conduire à Madrid , 
où je fus mise chez une grande dame 
comme demoiselle decorapagnie , char- 
gée du soin du linge : je dois vous 
dire ,sans amour-propre, que personne 
au monde ne peut se llatter de faire un 
ourlet comme moi Ce talent ne me 
valoit pas des gages conG:*?érables; j'é- 
tois fort pauvre , assez malheureuse 
dans ma condition , et privée de mes 
père et mère , qui ne tardèrent pas à 
mourir , lorsque je m'attirai les yeux 
d'un écnyer déjà sur l'âge , peu riche 
à la vérité, mais noble comme le roi , 
puisqu'il étoit aussi des Asturies. 

Il m'aima j mon sensible cœur fut 
touché de ses tourmcats. Nos tendreâ 



PARTIE II, CHAP- XLI. 45 

amours demeurèrentlong-temps secrè* 
tes : mais ma maîtresse les dé couvrit ; 
et, pour éviter les propos, elle prit 
soin de nous marier. J'accouchai bien- 
tôt après d'une fille qui vit encore; et 
qui pour les talents , la sagesse , la 
beauté , j'ose le dire , surpasse sa mère : 
cette fille étoit encore bien jeune lors- 
que j'eus le malheur de perdre mon 
époux. Il mourut , seigneur , il mourut 
d'une peur que des méchants lui fi- 
rent : pardonnez aux sanglots , aux 
larmes qui viennent toujours m'étouf- 
fer quand je parle de mon pauvre 
mari. 

Je restai donc veuve, et chargée du 
soin de ma fille , dont la beauté s'an- 
nonçait déjà. Ma réputation d'excel- 
lente ouvrière en linge , engagea ma- 
dame la duchesse , qui venoit de se 
marier, à me prendre à son service : 
je vins arec elle dans ce château , où 
ma fille m'a suivie , et où nous vivions 
doucement des foibles gages qu'on nous 



4S DON QUICHOTTE. 

donnoit. Je ne sais comment il est ar- 
rivé que ma fille, ma hlle si sage, 
qui jamais n^a quitté sa mère ; s'est 
tout d'un coup trouvée grosse , sans 
pouvoir expliquer pourquoi. Comme 
on lui en vouloit beaucoup dans la 
maison , parce qu'elle étoit la plus 
belle, la plus aimable, la mieux ins- 
truite , on a fait grand bruit de cejtte 
aventure ; et madame la duchesse, qui 
croit toujours le dernier qui lui parle , 
a banni ma iiUe de sa présence. Elle 
est partie , seigneur : elle s'est retirée 
à i^Iadrid , où elle est sans argent , sans 
place , vivant à peine du travail de ses 
mains. En vous entendant parler de tant 
de reines , de tant de princesses que 
TOUS connoissez ou devez connoître , 
j'ai imaginé qu'un clievalier aussi obli^ 
géant, aussi bon que vous , pouvoit ai- 
sément obtenir pour ma fille une place 
de dame d'honneur auprès de quelque 
imné'-atrice. C'est là l'objet de ma vi- 
site 5 c'est ce que j'espère de votre bonté* 



PARTIE II, CIÎAP. SLl, 47 

Madame Rodrigue , reprit don Qui- 
chotte , je m'intéresserai yolontiers 
pour votre fille infortunée, s'i , comme 
je suis tenté de le croire, c'est la ca- 
lomnie qui lui a fait perdre les bonnes 
grâces de madame la duchesse ; mais 
vous sentez vous-même.... — Ah! sei- 
gneur , vous pouvez être certain qu'on 
n'a cherché dans cette maison qu'à jouer 
de mauvais tours à cette malheureuse 
enfant. Toutes les femmes de madame 
en étoient jalouses : madame Tétoit 
peut-être elle-même. Car enfin les char- 
mes de ma fille étoient à elle : toutes 
n'en peuvent pas dire autant. — Qu'en- 
tendez-vous par ces paroles , madame 
Rodrigue? — J'entends , monsieur le 
chevalier , que tout ce qui reluit à vos 
yeux n'est pas or; que, par exemple, 
cette Altizidore , si glorieuse de sa 
beauté , se peint tous les jours les sour- 
cils , et se couvre le visage de blanc. 

Madame la duchesse elle-même 

Mais je me tais j car , dans nos mai- 



48 DON QUICHOTTE, 

sons les murailles ont des oreilles.— 
Comment ! madame Rodrigue , qu'osez- 
vous dire de madame la duchesse? — 
Mon dieu ! je ne dis rien du tout j ma- 
dame a un teint de roses et de lis, la 
plus belle taille du monde , des yeux 
qui disent tout ce qu'ils veulent ^ mais 
il ne faut pas croire que ces beaux che- 
veux blonds que vous voyez tomber 
en boucles sur ses épaules appartien- 
nent tous à la tête de madame la du- 
chesse ; elle en a tait venir au moin» 
la moitié de chez un perruqui^^^r de 
Madrid ; ses dents si blanches et si 
bien rangées ne sont pas non plus.,.. 

A ce mot, la porte de la chambre 
s'ouvre avec iracas: lyadame Rodrigue 
efîrayée laisse tomber sa bougie. Les 
ténèbres et le silence régnent dans tout 
rappartementjniaiatout à coup la pau- 
vre duègne est saisie par plusieurs 
mains «jui lui font baisser le visage jus- 
que sur je lit du héros, et se mettent 
à la fouetter. Don Quichotte entendoft 



PARTIE 11, CHAr. XLl. 49 
les coups et les soupirs de madame 
Rodrigue , sans pouvoir deviner ce qui 
se passoit ; ne doutant point cependant 
que ce ne fût encore des fantômes , il 
ne voulut point s'en mêler , et se tint 
immobile dans son lit. Après un demi- 
quart-d'heure de correction, les fantô- 
mes se retirèrent en observant le mémo 
silence.. Madame Rodrigue se releva , 
se rajusta de son mieux , chercha par 
terre, ramassa ses lunettes, et s'en 
alla sans rien dire. 



6, 



5o DON QUICHOTTE, 



CHAPITRE XLII. 

Ronde de Sancho dans sen isle, 

]\ OL's avons laissé notre gouverneur 
déjà fatigué du gouvernement, et re- 
buté sur- tout par le jeûne austère qu'on 
lui faisoit observer. L'intendant , pour 
lui rendre un peu de courage , vint 
lui dire qu'il avolt lui-même pris le 
soin de préparer un bon souper dont 
sa seigneurie pouvoit manger sans au- 
cune crainte. Sancho embrassa l'inten- 
dant, déclara qu'il seroit toujours le 
meilleur de ses amis , le nomma sou 
premier ministre ; et, se mettant de 
bonne beure à table , reprit bientôt 
toute sa belle humeur. Je ne demande 
pas mieux , disoit il en faisant dispa- 
roitre les plats que l'on apportoit de- 
vant lui d'une autre manière que lo 
docteur Rezio , je ne demande pas 



PARTIE II, CHAr. XLll. 5l 

mieux que de travailler, pourvu que 
Ton ait soin de moi et de mon âne ; je 
gouvernerai cette isle en conscience , 
je me lèverai matin ^ je ferai tout ce 
qu'il faudra pour que Ton soit heureux' 
et content 5 mais il est juste que je le 
sois aussi. Je permets très-fort que 
l'on examine , que Ton contrôle mes 
actions 5 je serai charmé qu'on ait les 
yeux ouverts sur moi. L'humme qu'on 
regarrle en vaut mieux : le diable n'ose 
se montrer de jour; et si l'abeille vi- 
Toit^eule , elle ne feroit pas tant d© 
miel. 

L'intendant , qui ne le quittoit pas, 
et qui souvent étoit étonné de son es- 
prit, l'assura que ses nouveaux sujets 
étoiont déjà pénétrés pour sa personne 
et de respect et d'r.mour : il lui pro- 
posa , quand il eut soupe , de venir 
faire la ronde dans les différents quar- 
tiers de son isle. Je le veux bien , ré- 
pondit Sanclio : je vous avertis d'abord 
que mon intention est de chasser d'ici 



Ô2 DON QUICHOTTE. 

les vagabonds , les fainéants , tous 
ceux qui ne veulent ou ne savent pas 
gagner le pain qu'ils mangent, et qui 
s'introduisent dans un état policé 
comme les frelons dans les ruches. 
Point d'oisifs dans mes états ; c'est le 
moyen qu'il n'y ait point de vices; le 
proverbe le dit , et les proverbes ont 
toujours raison. Je protégerai les la- 
boureurs quand ils ne ressembleront 
pas à celui de Miguel Turra : je ferai 
respecter la religion , j'honorerai les 
bonnes mœurs , et je serai sans pitié 
pour les fripons. C'est-il bien parler , 
mes amis ? Dites en toute liberté,; j'au- 
rai de la reconnoissance pour ceux qui 
me reprendront. 

Nous ne pouvons que vous admirer , 
lui répondit l'intendant; et cette admi- 
ration sera partagée par les personnes 
qui TOUS ont envoyé dans cette isle , 
sans connoître peut-être elle-mêmes 
le prix du présent qu'elles nous ont 
fait. Mais onze heures viennent de son- 



PARTIE II, CHAP. XLll. 53 

ticr; il est temps que votre seigneurie 
commence la ronde. 

Sanclio sortit aussitôt , sa baguette 
déjugea la main, suivi de son secré- 
taire, de rintendant , de l'historiogra- 
phe qui tenoit registre de ses actions, 
et d'une troupe d'archers. A peu de 
distance du palais il entendit un bruit 
d'épées dans une petite rue : la garde 
y courut par son ordre , et ramena 
deux hommes qu'on avoit surpris se 
battant. Pourquoi vous battez -vous? 
leur dit Sancho d'une voix sévère : 
n'avez-vous pas un gouverneur qui 
saura vous rendre justice? Seigneur, 
répondit un des deux hommes , votre 
excellence approuvera san-s doute ma 
délicatesse sur le point d'honneur. Ce 
gentilhomme avec qui j'ai querelle sort 
d'une maison de jeu , où il vient de 
gagner plus de mille réaux,Dieu et 
moi nous savons comment : j'étois té- 
moin ; j'ai jugé en sa faveur tous les 
coups au moins douteux. Lorsqu'il a 

S 



54 DON QUICHOTTE. 

été dans la rue , je suis venu loyale-- 
%ineîit lui demander une marque de sa 
juste reconnoissance ; ce fripon n'a pas 
eu honte de me présenter quatre réaux. 
Il me connoît cependant • il sait que je 
suis un homme d'honneur , qui n'ai 
pas d'autre métier que de passer ma 
TÎe dans les maisons de jeu à décider 
ies couj)s difficiles. Indigné d'un pro-- 
cédé si offensant , j'ai mis l'épée à la 
jnain pour lui donner une leçon de po- 
litesse et de probité. 

Qu'avez-vous à répondre? demanda 
le gouverneur à celui dont on parloit. 
Bien du tout, rrprit celui-ci : tout ce 
qu'a dit cet liorame est exact , excepté 
que ce que j'ai ga^né m'appartient lé- 
gitimement, et que la preuve certaine 
que je n'avois nul besoin de ses déci- 
sions , c'est que je n'ai voulu et ne 
veux lui donner que quatre rcàux. Vous 
lui endojineiez cent tout-à-l'Iieur»', in- 
terrompit Sancho ; mais il n'en profi- 
tera guère, car je les cOiiJisque pour 



PARTIE II, CHAP. xlii. 55 
ïes pauvres; ensuite vous paierez une 
amende de deux cents autres réaux , 
qui seront pour les prisonniers ; après 
quoi , vous et cet homme d'honneur , 
qui n'a d'autre métier que de décider 
les coups du jeu, vous serez conduits 
par quatre archers hors de mon isle, 
et si vous avez l'audace d'y remettre 
les pieds , je vous ferai jouer ensemble 
une petite partie de triomphe à une 
potence de huit pieds de haut. Vous 
entendez? Tout est dit 5 qu'on exécute 
ma sentence. 

Les trois cenls réaux furent payés 
sur le champ ; l'intendant se chargea 
de leur distribution , et quatre archers 
conduisirent les deux joueurs hors de 
la ville. A l'instant même une autre 
patrouille amenoit un jeune garçon qui 
s'éto'.t enfui dès qu'il avoit vu paroltre 
la gnrde , et lui avoit donné beaucoup 
de peine avant de se laisser attraper. 
Pourquoi vous enfuir? demanda San- 
cho. Pour n'être pas pris, répond 1» 



56 DON QUICHOTTE, 

jeune homme. — Je le crois; mais où 
alliez-vous à l'heure qu'il est? — Tou- 
jours devant moi , monseigneur. — 
Toujours devant vous; c'est fort bien 
répondre. Vous aviez un but , un des- 
sein ; quel étoit-il , s'il vous plaît? — 
De prendre Pair. — Ah 1 de prendre 
Tair ; je comprends. Mais où youliez- 
Tous prendre l'air ? — Là où il souffle. 
— C'est juste. Vous me paroissez gai , 
mon ami : j'aime beaucoup les gens de 
cette humeur, et je me fais toujours 
un plaisir de leur donner un logement, 
pour peu que je m'aperçoive qu'ils 
n'en ont pas. Imaginez donc que c'est 
moi qui suis l'air , et que je souffle 
d'un côté qui vous mène droit en pri- 
son. Allez-y passer la nuit; nous ver- 
rons demain si le vent a changé. 

Après plusieurs autres rencontres où 
le gouverneur fit briller autant d'esprit 
que de sens , il arriva près d'un corps- 
de-garde placé à l'entrée d'un pont. 
Les soldats se mirent sous 1«$ armes, 



PARTIE II, CHAP. XLII. 67 

et quatre officiers de justice vinrent 
au-devant de Sancho , conduisant un 
homme avec eux. Seigneur gouver- 
neur , dit un des officiers , vous arri- 
vez fort à propos pour nous tirer d'un 
grand embarras ; il ne faut pas moins 
que toute votre sagacité pour le cas 
difficile qui se présente. Parlez , ré- 
pondit Sancho, ma sagacité fera de son 
mieux. — Monseigneur, voici le fait j 
ïious supplions votre excellence de nous 
donner un peu d'attention. Par une an- 
cienne loi de cette isle , tout homme 
qui vient après la retraite sonnée pour 
passer ce pont est obligé de nous dé- 
clarer , sous la foi du serment , où il 
va. S'il dit la vérité , nous le laissons 
passer sans obstacle ; s'il fait le moindre 
mensonge, il est pendu sur-le-champ 
è une potence dressée à l'autre bout 
de ce pont. Cette loi est connue de 
tous les habitants de votre isle. Tout- 
à-l'heure l'homme que voici s'est pré- 
senté pour passer : nous l'avons inter-: 



5S BOXQTTICHOTTE. 

rogé suivant Pussge ; il a levé la maîn 
et nous a répondu qu'il alloit se faire 
pendre à cette potence. Si nous le pen- 
dons en effet, il a dit vrai , et ne mé- 
rite pas la mort ; si nous le laissons 
passer , il a menti , et la loi veut qu'il 
soit pendu. Nous ne savons ce que nous 
devons faire , et nous avons recours 
aux lumières supérieures que tout le 
inonde vous conrioît. 

Diable ! répondit Sancho en se grat- 
tant la tête , ceci ne me paroît pas aisé. 
Répétez- moi , je vous prie , ce que 
vous venez de dire. L'officier de Justice 
recommençi presque d^ns les mêmes 
termes. Sancho garda quelque temps 
le silence, ferma les 3''eux , se frotta 
les mains. Voilà, reprit - il , un sot 
homme ; il auroit dû prendre un autre 
chemin. Mais écoutez: quelle que soit 
notre décision , nous manquerons tou- 
jours à la loi; s'il est pendu , nous 
somnes en faute, puisqu'il aura dit la 
rérité 5 s'il n'est pas pendu, nous som- 



rARTIE II, CHAP. XLll, Cr^' 
Tnes encore en faute , puisqu'il nous 
aura menti. Nous n'avons donc que le 
choix de deux fautes : or , dans ce cas, 
nous devons choisir celle qui ne fait 
du, mal qu'à nous. Qu'on laisse passer 
cet homme ; s'il aime tant à être pendu, 
nous le^punissons assez en le contra- 
riant pour aujourd'hui. 

L'intendant et toute la suite du gou- 
yerneur, donnèrent de grands éloges à 
la clémence de Sancho. II fut recon- 
duit à son palais après avoir fini s^ 
ronde , et s'alla reposer dans un ex- 
cellent lit des fatigues de sa journét. 



^o 



DON QITÎCHOTTE; 



CHAPITRE XLIII. 

Arrii'ée du page de la duchesse dans 
la maison de Thérèse Pane a. 

Ij'exact et véridique auteur de cette 
étonnante histoire se croit obligé de 
nous arertir que les fantômes qui pu- 
nirent les indiscrétions de madameRo- 
drigue n'étoient autre chose que les 
femmes de la duchesse. Altizidore , 
avertie que la duègne rendoit au héros 
une visite mystérieuse, avoit sur-le- 
champ éveille ses compagnes , qui tou- 
tes à pas de loup , étoient venues 
écouter l'entretien. La belle Altizidora 
ne perdit pas un seul mot de ce qui 
fut dit sur ses attraits; et lorsque 
l'imprudente vieille osa parler avec la 
même liberté de madame la duchesse 
Altizidore donna le signal à sa troupe 
qui ne demandoit pas mieux, et fit 



PAUTIE 11, CSA P. XLIII. 6l 
servir son zèle pour sa maîtresse à 
ranger ses propres injures. 

Ce même jour , comme on Pa vu , 
la duchesse avoit fait partir un page 
pour aller porter à la femme de San- 
cho la lettre et le paquet de son mari. 
Elle avoit joint à ce paquet un petit 
billet de sa main , et une longue et 
pesante chaîne d'or qu'elle envoyoit à 
Thérèse. Le page , charmé de sa com- 
mission, prit un des meilleurs che- 
vaux du duc , se mit en route , fut 
bientôt arrivé. Comme il entroit dans 
le village , il aperçut au bord d'un 
ruisseau plusieurs femmes lavant du 
linge ; il les pria de lui indiquer la 
maison de Thérèse Pança , femme de 
Sancho Pança , écuyer d'un chevalier 
nommé don Quichotte de la Manche. 
Mon beau monsieur , lui répond en se 
levant une jolie petite bile de quatorze 
ans à-peu-près, ce Sancho Pança est 
mon père, cette Thérèse est ma mère, 
€t ce don Quichotte est notre maître. 
6. 6 



62 DON QUÎCHOTTE. 

En ce cas , mademoiselle , répondit le 
page en la saluant , ayez la bonté de 
me conduire à madame votre mère , 
pour qui j'apporte une lettre et des 
presens. — Ah l nivinsieiir , de toute 
mon ame. Vous appojtez des présents; 
c'est sûrement de la part de mon père. 
Venez , monsieur , venez avec moi 5 
notre maison est à l'entrée de la rue. 
Ali ! que ma mère va être contente ! Il 
y a long -temps qu'elle n'a reçu des 
nouvelles de mon père , et nous en 
étious bien inquiètes. 

En parlant ainsi la Jeune Sanchette 
jette son savon , son battoir , son linge, 
et , sans se donner le temps de repren-^ 
dre ses souliers, nu-jambes, les che- 
veux épars , elle court, vole vers le 
page, lui fait une courte révérence, 
et le guide toujours sautant, riant et 
le regardant. 

A cinquante pas de la maison , San- 
chette redouble ses sauts , et se met 
k crier : Ma mère, ma mère, venez, 



PARTIE II, CHAP. :XL11Î. 63 

roiciun monsieur qui vous apporte des 
lettres et des présents de mou père ; 
hâtez-vous, venez donc , ma mère. A 
sa voix Thérèse Pança sortit avec sa 
quenouille au côté, faisant tourner soa 
fuseau. Elle étoit vètne d'un juste gris, 
avec le jupon pareil , extrêmement 
court par devant. C'ctoit une femme 
d'une quarantaine d'années , encore 
fraîche, forte , brune, et d'une phy- 
sionomie ouverte. Que me veux-tu ? 
dit-elle à Sanchette , et qu'est-ce que 
c'est que ce monsieur? CVst un de vo^ 
serviteurs , madame , reprit le pîige en 
descendantdecheval ,et venant se met- 
tre un genou en terre devant madame 
Thérèse; j'ose demander à votre sei- 
gneurie de me permettre de baiser la 
raain de la légitime épousf du seigneur 
don Sancho Pança , gouverneur de l'isle 
de Bara taris. — Vllons! monsieur, levez- 
vous , et ne parlez point comme cela. 
Je ne suis point une dame , mon mari 
n'est point gouverneur ; nous sommes 



64 DOK QUICHOTTE. -*• 

des paysans , fils de pa3'sans , Toilà 
tout. — Voiis êtes la très-digne épouse 
d'un très - illustre gouverneur. Mon 
message auprès de vous n'a rien que 
de sérieux , madame : vous en ven ez 
la preuve dans ces lettres et dans ce 
pr.sent. Alors le page présente les let- 
tres et met au cou de Thérèse la su- 
perbe chaîne d'or. ■ 

La mère et la fille , immobiles , se 
regardent sans pouvoir parler. Ma 
mère, dit enfin Sanchette , je gage que 
ce gouvernement est l'isle que vous 
savez, promise depuis si long-temps à 
mon père par le seigneur don Qui- 
chotte. Vous avez raison , mademoi- 
selle, reprit le page , c'est à cause du 
seigneur don Quichotte que l'on a fait 
monsieur votre père gouverneur de 
l'isle Barataria Ce papier vous l'expli- 
quera Ah! mon cher monsieur, com- 
ment faire? interrompt Thérèse , je ne 
pourrai jamais déchiffrer ces lettres , 
«àr je sais filer, mais je ne sais pas 



FARTIE II, CHAP. XLlll. 65 
lire. Ni moi non plus , s'écria San- 
chette, et j'en suis bien fâchée au- 
jourd'hui ; mais attendez, je m'en vais 
chercher monsieur le curé ou monsieur 
le bachelier Samson Carrasco ; ils se- 
ront charmés d'apprendre desnouvelles 
de mon père. Ce n'est pas la peine , 
dit le page ; je ne sais pas filer , 
mais je sais lire; et, si vous le dé- 
sirez , je lirai la lettre du gouver- 
neur. Aussitôt le page obligeant fit 
cette lecture, et passa tout de suite 
après au billet de la duchesse , conçu 
en ces termes : 

« Ma chère amie , les excellentes 
« qualités que j'ai reconnues dans vo- 
ce tre mari Sancho, m'ont engagée à 
« le faire nommer, par mon époux le 
« duc, gouverneur d'une de nos isles. 
ce Depuis qu'il occupe cette importante 
ce place, j'ai su qu'il faisoit le bon- 
ce heur et l'admiration de ses vassaux; 
« et j'ai voulu vous donner part de la 
6 



€5 DON QUICHOTTE. 

« joie que m'ont causée ces bonnes 
« nouvelles. 

« J Vous envoie une chaîne d'or, 
« que je vous prie d'accepter et de per- 
ce ter pour Pc, mour de moi. J'aurois de- 
ce siro qu'elle lut plus brlle. Un temps 
« viendra, ma chère Thérèse , où nous 
c< nouscouuoît rons davantage; j'espère 
« alors satisfaire mieux ma tendre ami- 
<t t\^ pour vouà. J'ambrasse de tout 
ce mon ^«jeur votre aimcble hlle San- 
<x cJiftrr^: j vous prie de lui dire que 
« je m'oLcupt: de lui cherch'^^run époux 
<( digne de la fille d'un gouverneur. 
(( £«•'■ vez-moi, par)-z-moi longuement 
« do votre fa luile, de vos alFaires, de 
ce toi ce qui vous intéresse j vous êtes 
« sùiede 'n'obli^^er en me dem^andant 
<c dp vous être utile Pour encourager 
c( vo*r(» ..,()n[; nc^' , j'» vous prie de m'en- 
« v»Yer d.^ux douz iaes de glan s de 
<c, votif p'.y^, q«u- l'on lit être excel- 
ii lents , «-t que j*» trouverai meilleurs 
c lorsqu'ils me viendiont de vous. 



PARTIE II, CHAP. XLlll, 67 

w Adieu , ma chère Thérèse ; que Dieu 
« vous garde et vous fasse aimer ixa 
a peu fotre bonne amie , 

« La duchesse. » 

Ah î s'écria Thérèse à cette lecture; 
qu'elle est bonne , qu'elle est affable , 
qu'elle est charmante cette duchesse! 
Parlez-moi d'une grande dame comme 
celle-là, et non pas de nos femmes de 
gentilshommes, qui , parce que leurs 
maris chassent au lévrier , pensent que 
le yent a tort de leur soufiPicr an vi- 
sage , s'en vont à l'église avec des airs 
d'infante, et se croiroient déshonorées 
de regarder une paysanne. Voilà pour- 
tant une duchesse, une vraie duchesse, 
qui m'appelle sa bonne amie , qui me 
traite comme son égale : ah ! puisse-t- 
elle n'en avoir jamais en dignités , en 
biens, en bonheur! Min cher mon- 
sieur, madame la duchesse aime donc 
les glands ? Elle en aurH , elle en aura ; 
je vais lui eu envoyer un boisseau , et 



68 DONQUiCnOTTE. 

je vous réponds qu'ils seront choisis. 
Mais , Sanchette , il faut faire rafraî- 
chir ce beau monsieur , qui le mérite- 
roit bien même sans les bonnes nou- 
velles qu'il nous apporte. Allons , fille, 
allons, prends soin du cheval , mène- 
le à l'écurie, va chercher des œufs 
dans le poulailler , coupe une bonne 
tranche au jambon, fais du feu , pré- 
pare la poêle, tandis que je cours an- 
noncer tout ceci à nos parents , à nos 
voisins , à ce bon monsieur le curé , 
au -barbier maître Nicolas , qui sont 
tous amis de ton père. Oui , ma mère , 
répond Sanchette , oui , ma mère , oui , 
vous avez raison ; mais vous me don- 
nerez bien la moitié de cette belle 
chaîne. — Eh ! mon enfant , elle est 
toute pour toi ; je te demande seule- 
jnent de me la laisser porter quelques 
jours , parce qu'elle me réjouit le 
cœur. Vous n'avez pas tout vu , re- 
prit le page ; j'ai encore ici un bel ha- 
bit vert, que le gouverneur n'a mis 



PARTIE II, CnXP. XLIII. Gg 
qu'une fois , et qu'il envoie à mademoi- 
selle sa fille. Ah ! le bon père ! s'écria 
Sanchette en courant à l'habit vert , 
qu'elle déplia, retourna^ examina, et 
dont elle fut enchantée. 

Pendant ce temps , madame Thérèse, 
ses lettres à la main, sa chaîne d'or 
au cou, étoit sortie de sa maison, cou- 
rant et dansant dans la rue. Los pre- 
mières personnes qu'elle rencontra fu« 
rent le curé et le bachelier Carrasco : 
Bon jour, messieurs, leur dit-elle en 
riant , bon jour , bon jour ! j'allois 
chez vous pour vous faire part des ex- 
cellentes nouvelles que je reçois. Tout 
ne va pas mal , Dieu merci , comme 
vous le saurez bientôt; mais je vous 
préviens que dorénavant il ne faudra 
point que les dames du village fassent 
les fières avec moi , car nous le tenons 
enhnle petit gouvernement. Qu'est-ce 
donc que cette folie , madame Thérèse ? 
lui répondit le curé ; et quels papiers 
avez- vous là? — Il n'y a point de folie, 



70 BONQUICHOTTE. 

monsieur ; et ces papiers ne sont rien 
que des lettres que m'ont écrites un 
gouverneur et uue duchesse. Quant à 
cette chaîne d'or fin que vous vo3'ez à 
mon cou, c'est un présent que je reçois 
de la duchesse mon amie. 

Le curé, surpris en considérant la 
beauté de cette chaîne, se met à lire 
tout haut les lettres 5 Carrasco le re- 
gardoit à chaque phrase , et ne pouvoit 
en croire ni s'*s oreilles ni ses yeux. 
Après un assez long silence , ils deman- 
dèrent qui avoit apporté tout cela, 
Thérèse leur dit de venir chez elle , où 
ils trouveroient le jeune et beau mon- 
sieur qu'on avoit chargé du message. 
Allons ! reprit Carrasco , je serai char- 
mé de Toii Trimbassadeur de cf^tte du- 
chesse qui envoie des chaînes d'or, et 
qui demande du gland. 

Us suivirent aussitôt Thérèse , et 
trouvèr«-ut le pa^e dans la cour occupé 
de son cheval , tandis que Sanchette 
alloit et venoit pour faire son ome- 



PARTIE 11, CHAP. XLlli. 71 

lette. Etonnnés de plus en plus de la 
bonne mine du page , de la richesse de 
6on habit, ils le saluèrent poliment- 
et Carrasco lui demanda de vouloir biea 
leur expliquer, comme à d'ancien amis 
de don Quichotte et de Sancho , c que 
v^oulojent dire des lettres qu'ils ve- 
noient de lire où il étoit question d'un 
gouvernement et d'une isle. Messieurs, 
répondit le page , ces lettres veulent 
dire ce qu'elles disent; il est certain 
et je vous le jure, que le seigneur 
Sancho Pança est gouverneur, qu'il a 
ùous ses lois une ville considérable 
et qu'il la gouverne , dit on, avec beau- 
coup de sagesse. Je ne puis vous assu- 
rer que cette ville soit dans une isle 
parce que je ne l'ai point vue, et que 
je sais assez mal la géographie.— Mais 
monsieuT , cette duchesse qui écrit 
à madame Thérèse — Cette du- 
chesse , messieurs , est l'épouse du duc 
mon maître- la lettre que j'ai portée 
fest de sa main. Si sa politesse et «on 



*2 DON QUI CHOTTE, 

affabilité vous surprennent tant, j'eii 
conclurai que nos grandes dames d^\- 
ragon sont plus polies et plus affables 
que vos grandes dames de Castille. 
Vous nous permettrez, reprit Carrasco , 
d'être au moins un peu surpris , et de 
vous demander encore s'il n'}^ auroit pas 
de l'enchantement dans cette aventure, 
comme dans jfresque toutes celles qui 
arrivent au seigneur don Quichotte. 
— Je ne vous entends point , mes- 
sieurs 3 et ne puis vous en apprendre 
plus que les lettres ne vous en ap- 
prennent. Je vous répète qu'elles ne 
contiennent rien qui ne soit exactement 
vrai. 

Sans doute , sans doute , s'écria Thé- 
rèse ; et toutes ces questions sont fort 
inutiles : ne fatiguez pas ce beau mon- 
sieur , et Groupons - nous de choses 
plus pressées. Monsieur le curé , tâ- 
chez de savoir, je vous prie, s'il n'y 
a pas quelqu'un du village qui aille à 
Tolède ou à Madrid, pour que je fass# 



PARTIE II, CHAP. XLÎII. yS 

venir une belle robe , une coëiî'ure de 
dentelles à la mode , et tout ce qu'il 
faut à la femme d^un gouverneur. Ah l 
je ne veux pas faire honte à mon mari : 
je veux l'aller joindre dans un bon car- 
rosse comme les autres ; et si Ton en 
jase , on en jasera. Que m'importe ? 
Pardi ! ma mère , reprit Sanchette , 
vous seriez bien bonne de vous gêner 
pour les jaseurs : laissez-ies parler, et 
allons notre train ; nous leur dirons 
bon jour de la portière. S'ils rient, 
nous rirons plus fort , et nous rirons 
plus à notre aise. Les moqueries des 
jaloux sont de bon augure. Il vaut 
mieux faire envie que pitié. Quand on 
n'a besoin de personne on est bien fort; 
et la brebis sur la colline est plus liante 
que le taureau dans la plaine. 

En vérité, interrompi le curé, toute 
cette famille des Pança vient au monde 
en disant des proverbes. Il est vrai , 
reprit le page, que monsieur le gou- 
verneur en sait beaucoup j et ce n'est 



'ji D O N Q U I C H O T T £, 

pas un des moindres plaisirs que ma-- 
dame la duchesse trouve à s'entretenir 
avec lui. Nous voudrions bien connoî- 
tre cette ducjiesse , dit le bachelier 
Carrasco. Il ne tient qu'à vous , ré- 
pondit le page ; vous n'avez qu'à venir 
avec moi. Ce sera moi qui irai , s'écria 
vivement Sanchette ; je meurs d'envie 
de voir mon père, et je serai charmée 
de voyager avec un aimable monsieur 
comme vous. Prenez - moi sur votre 
cheval 5 je sais bien me tenir en croupe ; 
n'ayez pas peur que je tombe. 

Le page lui représenta que cette ma- 
nière d'aller ne convenoit pas à une 
jeune personne de sa qualité. Madame 
Thérèse en convint. Pendant cette con- 
versation , Sanchette n'avoit point fait 
son omelette : le curé pressa le page de 
venir manger un morceau chez lui- 
Après quelques refus, il y consentit; 
et tandis qu'il dînoit au presbytère , 
Thérèse s'occupa de répondre aux let- 
tres qu'elle avait reçues. Carrasco lui 



PARTIE II, CHAP. XLlll. 75 

offrit d'être son secrétaire , mais elle 
ne Taccepta point , parce qu'il aimoit 
un peu trop à se moquer. Elle alla 
chercher un enfant de chœur , qui , 
pour quelques œufs frais , qu'elle lui 
donna , écrivit ses réponses sous sa 
dictée. 



DOX QUICHOTTE. 



CHAPITRE XLIV. 

Retour du page chez Thérèse. 

tjEPENDANT notre gouverneur con- 
tinuoit à s'occuper de faire régner dans 
sou isle la police, Tordre et les lois: 
il visitoit les marchés , examinoit les 
poids, les mesures , et punissoit sévè- 
rement les marchands qu'il trouvoit 
en fraude. Il défendit expressément de 
faire des magasins de vivres pour les 
revendre ensuite en détail. Les cabare- 
tiers sur-tout attirèrent son attention ; 
il établit la peiue de mort pour ceux 
qui mettroient de Peau dans le vin; il 
diminua le prix des souliers, régla les 
gages des domestiques , bannit de son 
isle les chanteurs des rues dont les 
chansons étoient indécentes , créa un 
commissaire des pauvres , non pas pour 
leur donner la chasse, mais pour s'in- 



PARTIE II, CHAP. XLiy. 77 

former avec soin s'ils étoient vérita- 
blement pauvres ; enfin , gui^é par son 
seul bon sens et son esprit naturel, 
il fit des ordonnances si sages qu'elles 
sont encore en vigueur dans le pays, 
où on les appelle le code du grand 
gouverneur Sancho Pança. 

Don Quichotte , pendant ce temps ^ 
guéri de ses égratignures , commençoit 
à trouver que la vie oisive qu'il me- 
noit dans le château du ducétoit indi- 
gne d'un chevalier : il soupiroit après 
son départ , et préparoit ses adieux , 
lorsque le page , de retour de son am- 
bassade , vint apporter à la duchesse 
les réponses et les présents de Thérèse. 
Sou arrivée répandit la joie : on lui 
demauda les détails de son voyage. Le 
prudent page ne dit en présence du 
chevalier , que ce qu'il étoit à propos 
de dire : il remit gravement ses dé- 
pêches, sur l'une desquelles étoit écrit: 
A madame la duchesse dont je ne sais 
pas le nom. L'adresse de l'autre évoit : 

7 



78 BON QUICHOTTE* 

A mon mari Sancho Pança , gouver^ 
neur de Visle de Bar at aria , où je -prie 
Dieu de le maintenir, La duchesse 
ouvrit aussitôt sa lettre , et la lut à 
haute voix à son époux. 

Lettre de Thérèse Pança à la 
duchesse. 

Madame , 

La lettre que votre grandeur m'a 
écrite m'a fait beaucoup de plaisir; et 
la belle chaîne d'or qui l'accompagnoit 
ne m'en a pas causé moins , comme 
vous pouvez le croire. Tout notre vil- 
lage est charmé que vous ayez donné 
un gouvernement à mon mari. Il y a 
bien quelques personnes , comme mon- 
sieur le curé , maître Nicolas le bar- 
bier, et le bachelier Samson Carrasco, 
qui ne veulent pas le croire : mais je 
les laisse dire , et je leur montre la 
belle chaîne d'or et le bel habit rert 



PARTIE II, CHAP. XLIV. 79 

^e chasse; ce qui ne laisse pas de faire 
papillotter les yeux de mes envieux. 

Je vous confierai , ma chère dame , 
parce que j e vous aime beaucoup, qu'un 
de ces quatre matins je compte monter 
dans un bon carrosse , et me rendre à 
la cour avec ma fille. En conséquence, 
je vous serai obligée d'ordonner à mon 
mari de m'envoyer un peu d'argent; 
car il en faut dans ce pays-là, où Ton 
dit que le pain est cher , et que la 
viande se vend trente maravédis la livre. 
Les pieds me grillent de m'y voir , par- 
ce que mes voisins disent qu'un gou- 
verneur n'est véritablement connu à 
la cour que par sa femme : il sera bon 
et il est pressé que j'y fasse connoître 
mon mari. 

Je suis bien fâchée que les glands 
n'aient pas donné cette année ; je vous 
en envoie pourtant un demi-boisseau 
des plus beaux que j'aie pu trouver ; 
ils ont tous été ramassés de ma main , 
un à un , dans la montagne. Je vou- 



ÛO Don QUICHOTTE. 

drois qu'ils fussent gros comme des 
œufs d'autruche. 

Je prie votre grandeur de m'écrire : 
je lui répondrai et l'informerai de tout 
ce qui me regarde et de tout ce qui se 
passera dans notre village. Sanchette 
ma fille et mon petit vous baisent les 
mains , ainsi que moi qui vous aime 
mieux que je ne l'écris. 

Votre servante Thérèse Pakça. 

La duchesse, fort satisfaite de la ré- 
ponse de Thérèse, brûloit d'impatience 
délire la lettre adressée àSancho; mais 
ell^ n'osoit pas l'ouvrir. Don Quichotte, 
qui s'aperçut de son scrupule , déca- 
cheta lui-même cette lettre. Elle s'ex- 
primoit ainsi : 

J'ai reçu ta lettre , mon Sancho , 
et je te jure sur ma foi qu'il s'en est 
peu fallu que je ne sois devenue folle 
de plaisir. Imagine-toi, mon homme , 
ce que c'est que d'apprendre que tu es 



PARTIE 11, CHAP. XLIV. 5l 

gouverneur , de recevoir en même 
temps ton bel habit vert , la superbe 
chaîne d'or de madame la duchesse; 
et tout cela par un monsieur gentil et 
beau comme le jour ! J'en ai pensé 
tomber à la renverse 5 ta fille Sanchette 
ne savoit plus où elle en étoit; et tout 
cela de contentement. 

Te voilà donc devenu , de gardeur 
de chèvres que tu étois, gouverneur 
d'une bonne isle ! Tu dois te souvenir 
que ma pauvre mère disoit souvent 
qu'il ne s'agissoit que de vivre pour 
voir des choses étonnantes. Vivons , 
vivons , mon ami , et voyons beaucoup 
de choses , parmi lesquelles je voudrois 
bien voir un peu de l'argent que ton 
isle doit te rapporter. 

Je te dirai , pour nouvelles , que la 
Berrueca vient de marier sa fille à ua 
fameux peintre étranger qui est venu 
s'établir ici. Le conseil de notre Com- 
mune a voulu profiter de l'arrivée de 
ce peintre pour faire peindre les armes 



62 DON QTJIC HOTTE* 

du roi sur la porte de l'audience ; îe 
peintre a demandé deux ducats ; ensuite 
il a travaillé huit jours, au bout des- 
quels il a rendu l'argent, disant que 
l'ouvrage étoittrop difficile. Le fils de 
Pierre le Loup s*est fait tonsurer ; la 
petite MinguJlla l'attaque en justice, 
comme lui ayant promis mariage ; les 
mauvaises langues disent bien pis. Tout 
cela n'empêche pas que la récolte des 
olives n'ait rien valu cette année, et 
qu'il n'y ait pas une seule goutte de 
vinaigre dans notre village. 

Il a passé par ici une compagnie de 
soldats, qui ont emmené trois de nos 
jeunes filles. Je ne te les nomme pas, 
parce qu'elles peuvent revenir ; on ja- 
sera , et puis on- ne jasera plus. San- 
chette commence à travailler assez jo- 
liment en dentelle , et gagne déjà par 
jour huit maravédis. Mais ^ à présent 
que te voilà gouverneur, elle peut se 
reposer ; sa dot n'en viendra pas moins. 
La fontaine de la grande place a tari , 



FARTIE II, CHAP. X H V. 85 

et Je tonnerre est tombé sur la po- 
tence ; il n'y a pas grand mal à cela. 
Que Dieu te garde , mon Sancho , le 
plus d'années possible , et qu'il me 
garde aussi de même 5 car j'aurois trop 
de chagrin de te laisser au monde san5 
moi ! 

Ta femme Thérèse Pança. 

Cette épitre étoit accompagnée des 
glands et d'un beau fromage que Thé*- 
rèse envoyoit à la duchesse. Celle-ci 
reçut avec une égale reconnoissance le 
fromage^ la lettre, les glands , et cou- 
rut s'enfermer avec le page pour qu'il 
pût lui raconter en liberté tous les dé- 
tails de son ambassade. 



DON QUICHOTTE. 



CHAPITRE X L V. 

Laborieuse fîji du gouvernement de 
Sanc/io, 

jLViEX n'est stable dans ce monde : le 
temps , qui jamais ne s'arrête , vole en 
détruisant sans cesse. L'été remplace 
le printemps , l'automne Tété , l'hiver 
l'automne : tout passe , tout se renou- 
velle , excepté la vie humaine , qui 
passe, hélas! sacs se renouveler. Le 
philosophe arabe Benengeli place ces 
tristes réflexions au commencement de 
ce chapitre , pour nous préparer sans 
doute à voir ce beau ^ouvernemeat , 
cet exemple de prudence, ce modèle 
de sagesse , qui nous a fait admirer 
Sancîio , s'évanouir , s'en aller en fu- 
mée, et rentrer dans le néant. 

Sept jours s'étoient écoulés depuis 
que l'illustre gouverneur tenoit le« 



TAE-TIE II, CHAP. XLV. S5 

rênes de son empire. Accablé de lassi- 
tude , n'en pouvant plus , rassasié , 
non de bonne chère y mais de procès , 
de règlements , de lois nouvelles , il 
profitoit du calme de la nuit pour 
prendre un moment de repos , et cora- 
mençoit à livrer au sommeil ses pau- 
pières affaissées , lorsque tout^- à-coup 
il est réveillé par des clameurs , le son 
des cloclies , et l'épouvantable bruit 
qull entend dans toute la ville. II lève 
la tête , s'assied sur son lit , écoute at- 
tentivement ; le bruit redouble , et les 
trompettes , les tambours , les divers 
instruments de guerre , se mêlent aux 
voix différentes , aux cris perçants de 
fermer, aux coups redoublés des toc- 
sins. Surpris, troublé , saisi de fra3^eur, 
il se jette à bas , chausse ses pantoufles ; 
et sans se donner le temps de se vêtir, 
il court à la porte de sa chambre. A 
l'instant même arrivent en courant une 
vingtaine de personnes , l'épée à la 
main, portant des flambeaux, et criant 
6. 8 



25 DON QUICH OTT E, 

de toutes leurs forces : Aux armes , aux 
armes , seigneur gouverneur ! les enne- 
mis sont dans l'isle , nous sommes per- 
dus ; nous n'avons d'espoir que danà 
voire seule vaillance. 

A ces paroles, Scinclio interdit re- 
garde en sile'îce ceux qui lui parloient. 
Armez-vous donc , lui dit un d'entre 
eux , rtfmez-vous , seigneur , ou c'est 
fait de vous et de votre gouvernement. 
J'aurai beau m'armer , répondit-i! , il 
n'en sera ni plus ni moins. Je n'en- 
tends pas grand'cliose aux armes : cette 
affaire-ci regarde mon maître; c'est à 
lui qu'il faut la laisser. Je vous réponds 
qu'en un tour de main il vous aura fait 
place nette ; mais quant à moi , je vous 
le répète , les batailles ne sont pas mon 
fort. — Qu'osez-vous dire, seigneur? 
Vous êtes notre capitaine , notre chef, 
notre général. Nous vous apportons des 
armes offensives et défensives : hâtez- 
- vous de vous en servir ; et que chacun 
ici fasse son devoir , vous en marchant 



PARTIE lîj CHAP. XLr. Sj 

S. notre tête , nous ea mourant pour 
vous défendre. — A la bonne heure ! 
messieurs, armez -moi donc puisque 
vous le roulez. 

Aussitôt sur la chemise du malheu- 
reux gouyerneuron applique deux lar- 
ges boucliers, l'un par devant , l'autre 
par derrière ; on les attache ensemble 
avec des liens ; en laissiint passer ses 
bras par les vuides des deux boucliers. 
Ainsi serré comme entre deux étaux ; 
Sancha se trouve pris jusqu'aux ge- 
noux , qu'il n'a pas même la liberté de 
ployer : il demeure fixe , immobile , 
debout et droit comme un fuseau. On 
lui met une lance à la main , sur la- 
quelle il appuie le poids de son corps ; 
et tous aîors avec de grands cris , lui 
disent : Venez , guidez - nous , nous 
sommes sûrs de la victoire ; allons , 
marchez, digne héros. Eh! comment 
voulez-vous que je marche? répond 
le triste gouverneur ; je ne peux pas 
. lemuer les jambes , tant vous m'aves 



,^S D O N Q U I C H O T T E. 

bien emboîté entre ces planches qui 
m'étoufFent : n'espérez pas que j'aille 
avec vous si vous ne prenez la peine 
de me porter. Vous me poserez ensuite 
au poste qu'il vous plaira : je vous ré- 
ponds bien de rester à ce poste. — Ah ! 
seigneur gouverneur ; ce ne sont pas 
ces boucliers qui vous empêchent de 
marcher ; rien n'arrête jamais les 
hommes courageTix. Mais le temps se 
perd, le péril croît, l'ennemi s'avance: 
allons î faites un effort. 

Sancho , piqué de ces reproches , 
voulut tenter de se remuer. Au pre- 
mier mouvement qu'il fait il perd son 
à-plomb, et tombe par terre; là, il 
reste comme la tortue ensevelie dans 
sa profonde écaille , ou comme un ba- 
teau jeté sur le sable où il demeure 
cngravé. Sans pitié pour lui, les mau- 
vais plaisants qui l'envlronnoient ne 
font pas semblant de l'avoir vu tom- 
ber. Ils éteignent les flambeaux , re- 
doublent leurs cris^ vont, viennent, 



PARTIE II, cnAr* xLv. Sg 
courent , se précipitent les uns sur les 
autres, en faisant retentir le bruit des 
épées sur les casques , sur les écus. 
A chaque coup , Sancho tremblant , 
Sancho suant à grosses gouttes , reti- 
roit sa tête sous ses boucliers , se ra- 
massoit , se faisoit petit autant qu'il 
lui étoit possible , et recoramandoit 
son ame à Dieu. Ce fut bien pis lors- 
qu'un des combattants s'avisa de mon- 
ter debout sur le pauvre gouverneur , 
et de là comme d'un poste élevé , se 
mit à commander l'armée, en criant: 
Marchez ici 5 les ennemis viennent par, 
là; courez vite de ce côté ; renforcez ce 
corps-de-garde 5 fermez cette porte ; 
palissadez ce passage ; apportez des 
grenades , de la poix , de l'huile bouil- 
lante ; barricadez les rues : courage , 
amis, tout va bien. Ce n'est pas pour 
moi que tout va bien , disoit en lui- 
même le pauvre Sancho, qui écoutoit 
etportoit le babillard commandant, O 

si le bon Dieu me faisoit la grâce de 
8 



f)0 BON QUICHOTTE. 

donner cette isle aux ennemis, je Feu 
remercierois de bon cœur ! 

A Pinstant même il entend crier , 
Victoire ! victoire ! ils ont pris la fuite, 
liCvez- vous , seigneur gouverneur , 
venez jouir de votre triomphe, venez 
partager les dépouilles que nous de- 
vons au puissant efîort de votre bras 
invincible. Si vous voulez que je me 
lève , répond Sai-cho d'une voix do- 
lente , il faut d'abord que vous me 
leviez. On le mit alors sur ses pieds. 
Je suis bien aise, reprit-il, que les 
ennemis soient battus ; je ne leur ai 
pas fait grand mal , et j'abandonne ma 
part des dépouilles pour un petit doigt 
de vin , si quelqu'un de vous a la cha- 
rité de me le donner. On courut lui 
chercher du vin ; on le délivra des 
deux boucliers , et , ruisselant de 
sueur , on le porta sur son lit , où il 
fut quelque temps à reprendre ses 
sens. Enfin, aj^ant retrouvé un peu 
de force, il demanda quelle heure il 



PARTIE 11, CHA.P. XLV. 9I 

étoit. On lui dit que l'aurore alloit pa- 
roître. Sans répondre il se leva , s'ha- 
billa lentement dans un grand silence, 
s'en alla droit à récurie, suivi de toute 
sa cour. Là , s'approchant de son âne , 
il lui prit la tête dans ses deux mains , 
lui donna un baiser sur le front ; et 
fixant sur lui des yeux pleins de lar- 
mes: Mon ami , dit-il , mon vieux ca- 
marade , toi qui ne t'es jamais plaint 
de partager ma misère tant que je ne 
t'ai pas quitté , tant que , satisfait de 
mon sort , je ne pensois qu'à te nour- 
rir ou à raccommoder ton bât , mes 
heures , mes jours , mes années étoient 
heureuses : depuis que la vanité , l'am- 
bition , le sot orgueil , ont pris ta place 
dans mon cœur , je n'ai senti que des 
peines, des chagrins et des maux cui- 
sants. 

En disant ces mots , et sans prendre 
garde à personne , il s'en va chercher 
le bât, revient le mettre sur l'âne , 
Ty attache, monte dessus , et re^ar- 



^2 D X Q U I C n O T T E. 

dant l'intendant , le secrétaire ^ le maî- 
tre-d'hotel, le docteur Pedro Recio , 
qui Penvironnoient : Messieurs , dit-il, 
laissez-moi passer, laissez-moi retour- 
ner à mcn ancienne vie, à mon an- 
cienne liberté , sans laquelle il n'est 
point de bonheur. Je ne suis point né, 
je le sens , pour gouverner ou dé- 
fendre des isles. Je m'entends mieux 
à labourer , à bêcher , a tailler la vi- 
gne , qu'à faire des ordonnances et à 
livrer des batailles. Saïut-Pierre n'eàt 
bien qu'à Rome • chacun n'est bien que 
dans son état. La baguette de gouver- 
neur pèse plus à ma main que la fau- 
cille ou le hoyau. J'aime mieux me 
nourrir de pain bis que d'attendre la 
permission d'un impertinent médecin 
pour manger des mets délicats; j'aime 
mieux, dormir à l'ombre d'un cliène que 
de ne pas fermer l'œil sous des rideaux 
de satin. Pauvreté, paix et liberté, 
voilà les seuls biens de ce monde. Adieu , 
messieurs , je vous salue ; nu je vins , 



PARTIE II, CHAP. XLV. gD 

iiu je m'en vas : j'entrai dans le gouver- 
nement sans avoir un sou dans ma po- 
che , j'en sors sans avoir une maille. Je 
souhaite que tous les gouverneurs puis- 
sent en dire autant. Serviteur , mes- 
sieurs; laissez-moi partir: il est temps 
que j'aille me faire panser; car j'ai les 
cotes brisées , grâce à messieurs les en- 
nemis , qui n'ont pas cessé depuis hier 
au boir de se promener sur mon corps. 
Tranquillisez-vous , seigneur , re- 
prit le docteur Pedro Recio, je vais 
vous donner un certain breuvage qui 
rétablira sur-le-champ vos forces, 
et je vous promets de vous laisser 
manger tous les mets qui vous con- 
viendront. — Bien obligé , bien obligé , 
monsieur de Tirtea Fuera ; il est trop 
tard , votre breuvage et vos belles pa- 
roles ne me tentent point ; je ne veux 
pas plus de vos ordonnances que je ne 
veux de gouvernement : ce n'est pas 
moi que l'on attrape deux fois. Je suis 
de la race des Pança , race opiniâtre et 



^\ DO N QUIC H OTTE, 

têtue; lorsqu'ils ont dit une fois non , 
le diable ne l^ur feroit pas dire oui. 
Bon soir , bon soir : je laisse dans cette 
écurie les ailes de la fourmi , qui , s'é- 
tant avisée de voler , pensa être man- 
gée par les hirondelles. Je ne veux 
plus voler , je veux marcher terre à 
terre ^ à pied , sinon en escarpins , du 
moins en sabots. Il faut , pour que tout 
aille bien, mettre les moutons avec les 
moutons , et ne pas étendre la jambe 
plus loin que ne va le drap. Adieu 
pour la dernière fois ; le temps s'é- 
coule , j'ai du chemin à faire. 

Seigneur, dit alors l'intendant, mal- 
gré les regrets douloureux que doit 
nous laisser votre perte ^ nous ne vous 
retiendrons point de force : mais il est 
d'usage que tout gouverneur rende 
compte de son administration avant de 
quitter sa place ; ayez la bonté de rem- 
plir ce devoir, et vous partirez en- 
suite. Monsieur , répondit Sancho , 
personne , hors monseigneur le duc\, 



PARTIE II, CHÂP. XLV. (j5 

n'a le droit de me demander ce compte ; 
or je m'en vais trouver monseigneur le 
duc , et je le ferai volontiers juge de 
toutes mes actions : d'ailleurs je vous 
ai dit que je sortois d'ici , tout aussi 
pauvre que j'y étois entré ; c'est une 
preuve assez bonne, je crois , que j'y 
suis resté honnête homme. Le grand 
Sancho a raison , s'écria le docteur Pe- 
dro Recio j affligeons-nous de le voir 
partir, mais laissons-lui sa pleine li- 
berté. Cet avis prévalut. On offrit au 
gouverneur, on le pressa de prendre 
avec lui tout ce dont il pouvoit avoir 
besoin; le modeste Sancho ne voulut 
rien , qu'un peu d'orge pour son âne , 
et un morceau de pain et de fromage 
pour lui. Après avoir embrassé tout 
le monde, non sans répandre quelques 
larmes , il se mit en chemin , laissant 
les mauvais plaisants qui l'avoient tant 
tourmenté , aussi surpris de sa ré- 
solution subite que de sa profonde sa- 
gesse. 



C|5 DON QUICHOTTE. 



CHAPITRE XLVI. 

De ce qui arriva dans la route à 
Sancho Pança, 

OANCHO , moitié triste , moitié joyeux , 
cheminoit au petit pas , et songeoit au 
plaisir qu'il auroit à retrouver son bon 
maître, qu'il chérissoit davantage que 
tous les gouvernements de la terre. 
Quand il se vit à -peu-près à la moitié 
de sa route , il ^'arrêta dans un bois, 
descendit, fit d'iaer son âne, et dina 
lui-même de bf)n appétit avec son fro- 
mage et son pain. Après ce repas, le 
meilleur qu'il eût fait depuis huit 
jours , il s'endormit au pie<l d'un ar- 
bre , sans seulement se souvenir qu'il 
eût jamais été gouverneur. 

Le pauve Sanclio , harassé des fa- 
tigues de la nuit précédente , ne se ré- 
veilla qu'après le coucher du soleil. Il 
se remit en chemin ; et les ténèbres U 



PARTIE II, CHAP. XLVI. Cf} 

surprirent à une demi -lieue du château 
du duc. Pour comble de mallieur , en 
errant au milieu de la campagne , lui 
et sa monture allèrent tomber dans 
une fosse profonde voisine d'un vieux 
château ruiné. Kotreécuyer, en tom- 
Tjant, crut que c'en étoit fait de lui, et 
qu'il arriveroit en morceaux dans le 
fond de cet abyme; mais à la distance 
de quelques toises il se trouva sain 
et sauf dans la même position , c'est- 
à-dire sur son âne. Il se tâta tout le 
corps , retint son haleine pour bien 
s'assurer qu'il étoit encore en vie; et, 
se voyant sans aucun mal, il remercia 
Dieu de ce miracle ; ensuite , cherchant 
avec ses mains s'il lui seroit possible 
de remonter , il trouva que la terre , 
coupée à pic, ne lui présentoit par- tout 
que des murailles droites et rases. Le 
chagrin qu'il en ressentit fut augmenté 
par les tendres plaintes de son âne , 
qui , un peu froissé de la chute , se , 
mit à braire douloureusement. Ah ! 
G. 9 



98 DON QUICHOTTE. 

juste ciel! s'écria Sancho ,~ à combien 
de maux imprévus Ton est exposé dans 
ce pauvre monde ! Qui jamais auroit 
imaginé qu'un homme, ce matin en- 
core gouverneur d'une isle superbe , 
environné de ministres , de gardes et 
de valets , se trouveroit ce soir dans 
un trou sans avoir personne pour l'en 
retirer! Au moins si j'avois autant de 
bonheur que monseigneur don Qui- 
chotte^ lorsqu'il descendit dans la ca- 
verne de Montesinos ! il y trouva la 
nappe mise , il vit les plus belles cho- 
ses du monde; et je ne peux voir ici 
que des couleuvres et des crapauds. 
Ah! mon pauvre âne, mon seul ami , 
nous allons périr de faim , nous som- 
mes enterrés tout vivants. La fortune 
n'a pas voulu que nos jours finissent 
ensemble dans notre chère patrie au 
milieu de notre famille , qui , en pleu- 
rant notre perte , nous auroit fermé 
^ les yeux. Pardonne-moi, mon bon ca- 
marade, le triste prix que tu rerof* 



PARTIE II, CHAF. XLVl. g?^ 

de tes fidèles services ; pardonne-moi : 
ce n'est pas ma faute; mon cœur m'est 
témoin que la mort m'est moins cruelle 
pour moi que pour toi. 

La nuit se passa dans ces tristes 
plaintes , la clarté du jour vint con- 
firmer à notre écuyer qu'il lui étoit ira- 
possible de sortir seul de cette fosse. 
Il poussa des cris , dans l'espoir d'être 
entendu de quelque vo3^ageur : nul 
voyageur ne 1 entendit; Sancho crioit 
dans le désert. Ne doutant plus que sa 
mort ne fût • certaine , il ne voulut 
pointprolonger ses jours en ménageant 
le peu qui lui restoit de pain : il le pré- 
sente à son âne , qui , couché par terre, 
les oreilles basses , regarda ce pain 
douloureusement , et le mangea d'assez 
bon appétit; tant il est vrai que les 
plus vives douleurs se calment tou- 
jours en mangeant! A l'instant même, 
Sancho aperçut à l'extrémité de la 
fosse une espèce d'excavation dans la- 
quelle un homme pouvoit passer. Il y 



iOO DON QUICHOTTE; 

court , s'y glisse , et découvre que 
cette excavation , plus large en de- 
dans , conduisoit dans un long souter- 
rain , au bout duquel on voyoit la lu- 
mière. Plein d'espérance , il prend un 
caillou , s'en sert comme d'un outil , 
et rend l'ouverture assez large pour 
son âne. Cela fait, il le mène par le 
iicou , et le fait entrer dans ce souter- 
rain , qui, tantôt obscur, tantôt éclairé , 
lui présente un chemin facile. Il mar 
che ainsi quelque temps , disant en lui- 
même : Cette aventure seroit bien meil- 
leure pour monseigneur don Quichotte 
que pour moi ; il ne manqueroit pas 
de trouver ici des jardins fleuris , de 
belles prairies, de superbes palais de 
crystal; il seroit charmé : moi, je trem- 
ble de tomber dans quelque précipice 
plus profond que le premier. Ce seroit 
un miracle d'en être quitte pour ce qui 
m'est arrivé : je connois trop bien le 
proverbe : O malheur , je te salue si tu 
viens seul ! 



PAPcTIE II, CHAP. XLVl. 101 
Tout en disant ces mots il cKemi- 
noit , et fit à-peu près une demi-lieue 
sans pouvoir trouver le bout du sou- 
terrain. Benengeli le laisse dans cette 
pénible recherche pour revenir à don 
Quichotte. 

Notre héros , fatigué de sa longue 
oisiveté, songeoit, comme nous l'avons 
dit , à prendre congé de ses hôtes. Il 
alloitdans cette intention se promener 
chaque matin sur le vigoureux Rossi- 
nante, afin de le remettre en haleine. 
Ce même jour , en galopant , il arriva 
jusqu'au bord d'un trou , dans lequel 
il seroit tombé s'il n'eût promptement 
retenu les rênes. Comme il avançoit la 
tête pour considérer cette cavité , il 
entend des cris sous la terre , écoute 
plus attentivement , et distingue ces 
tristes paroles : N'y a-t-il personne là- 
liaut? quelque bon chrétien , <}uelque 
chevalier charitable n'aura-t-il point 
pitié d'un pauvre gouverneur tombé 
dans un précipice ? Don Quichotte , 
9 



t02 DON QUICHOTTE, 

surpris et troublé , crut reconnoître la 
Voix de son écuyer : Qui se plaint là- 
bas ? cria-t-il ; réponds, dis-moi qui 
tu es. — Eh! qui pourroit-ce être, 
sinon Sancho , gouverneur , pour ses 
péchés , de l'isle Barataria , aupara- 
vant écuyer du fameux chevalier er- 
rant don Quichotte de la Manche ? Ces 
paroles augmentèrent la surprise de 
don Quichotte j il s'imagina que San- 
cho étoit mort, et que son ame reve- 
noit pour lui demander des prières. 
Ami, répond -il, si , comme je le 
pense, tu souffres dans le purgatoire, 
tu n'as qu'à me dire ce que je dois 
faire pour soulager tes tourments ; je 
suis bon catholique , et je fais de plus 
profession de secourir les malheureux. 
• — Cela étant , monseigneur, vous êtes 
mon maître don Quichotte , ayez pitié 
de votre malheureux écuyer Sancho , 
qui n'est pas dans le purgatoire , qui 
n'est pas même mort, à ce qu'il croit , 
mais qui , après avoir quitté son gou- 



PARTIE II, CHAP. XI^yT. 1 0$ 

vsrnemeiît pour des raisons trop lon- 
gues à vous dire , est tombé dans une 
fondrière , où il est depuis hier au soir, 
avec son âne que voilà , et qui peut cer- 
tifier s'il ment. 

L'âne aussitôt, comme s'il eût en- 
tendu son maître , se mit à braire de 
toutes ses forces. Je n'en doute point , 
je n'en doute point, s'écria don Qui- 
chotte ému, je reconnois les deux voix. 
Attends , mon ami , je vais au château 
chercher du secours. 

Notre héros part et va raconter au 
duc et à la duchesse l'accident de son 
écuyer. Ceux-ci ne furent pas peu sur- 
pris d'apprendre qu'il avoit abandonné 
son gouvernement. Ils envoyèrent sur- 
le-champ beaucoup de monde avec des 
outils et des cordes à ce souterrain , 
connu dans le pays depuis des siècles. 
On vint à bout , à force de travail , de 
retirer Sancho et son âne. Un étudiant 
qui se trouvoit là dit , en voyant l'é- 
cuyer pâle , tremblant , demi-mort de 



Î04 DON QUICHOTTE; 

faim : Voilà comment tous les mauvais 
gouverneurs devroient sortir de leurs 
gouyernements. Frère, répondit San- 
cho , je n'ai gouverné que huit ou dix 
jours -, pendant ce temps les médecins 
m'ont empêché de manger ; les ennemis 
m'ont brisé les os , et je n'ai pas tou- 
ché un maravédis ; je ne méritois donc 
pas de sortir ainsi de ma place. Mais 
rhomme propose , Dieu dispose, et les 
médisants babillent. Il faut les laisser 
babiller , se soumettre au sort, et ne 
jamais dire : Fontaine je ne boirai par 
de ton eau. 

Le trajet étoit court jusqu'au châ- 
teau. Sancho, à son arrivée, envi- 
ronné de tous les gens de la maison, 
alla se mettre à genoux devant le duc, 
qui l'attendoit dans une galerie avecla 
duchesse. Votre grandeur, lui dit-il, 
sans que je l'eusse mérité, m'a donné 
le gouvernement de l'isle Barataria : je 
me suis acquitté de mon mieux de cette 
pénible charge j c'est à ceux qui m'ont 



PAE.TÏE II, chap. xlvi. io5 
vu agir à vous dire si ce mieux est 
bien. Ce qu'il y a de sûr , c'est que 
j'ai fait des lois nouvelles, rendu des 
ordonnances , jugé des procès , et tou- 
jours à jeun, grâce au docteur Pedro 
Recio , natif de Tirtea Fuera , méde* 
cin gagé chèrement pour faire mourir 
de faim les gouverneurs. Les ennemis 
sont entrés dans l'isle pendant la nuit : 
plusieurs personnes m'ont assuré que 
c'étoit moi qui les avois vaincus ; je le 
veux bien , et je demande à Dieu de ne 
jamais recevoir d'autre, mal que celui 
que je leur ai fait. Tandis que je les 
battois , j'ai réfléchi aux inconvénients 
de la grandeur, aux pénibles devoirs 
qu'elle impose , et j'ai pensé que ce 
poids étoittrop lourd pour mes épaules. 
En conséquence , avant que le gouver- 
nement me laissât, j'ai laissé le gou- 
vernement 5 et hier matin j'ai quitté 
l'isle que vous retrouverez avec les 
mêmes rues , les mêmes maisons , les 
mêmes toits qu'elle avoit lorsque vous 



îo6 DON QITICHOTTK. 

me l'avez confiée. J'en suis sorti comme 
j'y étois entré , n'emportant rien que 
mon âne , qui a eu le malheur de tom- 
ber avec moi dans une fondrière , où 
nous serions encore sans monseigneur 
don Quichotte. Ainsi donc , madame 
la duchesse , voici votre gouverneur 
revenu à vos pieds qu'il baise, et re- 
venu sur-tout de l'idée que les gouver- 
nements soient faits pour lui. Je n'en 
veux plus; je vous remercie; je me 
remets paisiblement au service de mon 
ancien maître , auprès de qui , si quel- 
quefois j'éprouve de petits accidents , 
je trouve du moins delà joie, du pain 
et de l'amitié. 

Tel fut le discours de Sancho , que 
don Quichotte lui-même applaudit , 
après avoir craint d'abord qu'il ne lui 
échappât quelque sottise. Le duc l'em- 
brassa tendrement , et l'assura qu'il 
étoit fâché de le voir itnoncer si vite 
au métier de gouverneur , mais qu'il 
alloit s'occuper de lui donner une autre 



PARTIE II, CHAP. XLVl. I07 

place moins difficile et plus lucrative, 
La duchesse voulut aussi embrasser 
son ancien ami , et donna l'ordre à son 
maître-d'hôtel que les soins les plus 
attentifs le consolassent de ses dis- 
grâces. 



BON QUICHOTTE. 



CHAPITRE X LVII. 

Départ de don Quichotte de chez la 
duchesse, 

J\ OTRE héros , charmé dans le fond 
de son cœur du retour de sonécuyer, 
résolut de ne plus difiPérer à se re- 
mettre en campagne. Depuis long- 
temps il se reprochoit de perdre dans 
la mollesse un temps dont il devoit 
compte à la renommée. Il alla donc 
prendre congé du duc et de la du- 
chesse , et leur annonça son départ 
pour le lendemain matin. On lui té- 
moigna les plus vifs regrets. La du- 
chesse remit à Sancho les lettres de 
son épouse Thérèse ; Sancho ne put 
les lire sans pleurer : Hélas ! dit-il , 
qui auroit pensé que les belles espé- 
riiices de ma femme , en apprenant 
que j'étoisgouyerneur,aboutiroient à 



PAP..TIE II, CHAP. XLVll. 109 

TQe voir retourner avec monseigneur 
don Quichotte chercher les tristes aven* 
tures ! Je suis bien aise du moins que 
ma Thérèse ait envoyé des glands à 
madame la duchesse; si elle ne l'avoit 
pasf fait, je ne lui auiois point par- 
donné. C'est souvent un petit présent 
qui prouve une grande reconnoissance, 
La duchesse , sensible au bon cœur de 
Sancho, lui lit de tendres adieux, lui 
recommanda de s'adresser à elle, si 
^jamais elle pouvoit lui être utile , et 
souhaita autant de gloire que de bon- 
heur au chevalier de la Manche. 

Le lendemain , don Quichotle, cou- 
vert de ses armes et mon^é sur Rossi- 
nante, parut dans la cour du château. 
Son écuyer, près de lui , sur son âne, 
montroit un visage assez satisfait, et 
ce n'étoit pas sans motif. L'intendant , 
d'après les ordres de la duchesse, étoit 
venu lui porter en secret une bourse 
de deux cents écus d'or , que notre 
«cuyer avoit baisîe et serrée dans son 
6, 10 



110 DOîT QUICHOTTE; 

sein. Tous les habitants du cliâteaH 
étoient aux balcons , aux croisées ; tous 
saluoient les deux héros. La duchesse , 
au milieu de ses femmes , leur tendoit 
les mains j leur répétoit adieu, lorsque 
la jeune Altizidoreparoît tout-à-coup 
à une fenêtre , les cheveux épars , le 
Tisage pâlej et, fixant sur le cheva- 
lier des regards pleins d'amour et de 
larmes , se met à chanter ces paroles : 

Tu fuis , cruel > et j'expire : 
Pardonne à ma foible voix 
D'oser encore te rerliie 
Ce qu*elic a dit tant de fois. 
Rassure ton ame émue, 
Regarde-moi sans frémir: 
On doit supporter la vue 
De ceux que l'on fait mourir. 

Je t'aimai sans être aimée. 
Jamais 3 !• n'en eus l'espoiri 
Mais à mon ame charmée 
Il sufHsoit dj te voir. 
Kélasl ta seule présence 
Suspendoit tous mes tourments; 



PARTIE 11, CHAP, XLVll. lit, 

Je ne comptois d'existence 
Que ces rapides moments. 

Reçois du moins r.ans colère 
Les adieux de l*v.mi iéi 
Trembles tu que ma misère 
T'inspire delà pitié ? 
Non , non , tu n'as rîen à craindre 
En m'accordant un regard: 
Va , je ne suis point à plaindre* 
Je meurs uvant ton départ. 

A ces derniers mots , Altizîdoro 
tombe évanouie entre les bras de se» 
compagnes. Don Quichotte , pendant 
tout le temps qu^elle avoit chanté , 
étoit demeuré muet , immobile , les 
yeux attachés à la terre. Lorsqu'il la 
vit se trouver mal, il se contenta de 
regarder le ciel , salua tristement la 
duchesse ,et se préparoi t à partir, lors- 
que le duc accourt etTarrête : Seigneur 
chevalier , lui dit-il , quelque vif qu'ait 
été pour moi le plaisir ne vous rece- 
voir , je me le serois inte'lit si javois 
prévu que le prix de luoa amitié serois 



112 DON QTTICHO TTE* 

de faire mourir les jeunes demoiselles 
de mon château. Je ne vous cache même 
point que je me crois presque obligé 
de vous demander raison, la lance à 
la main , de votre barbarie pour Al- 
tizidore. A dieu ne plaise, répond gra- 
vement notre héros, que je tire jamais 
mon épée contre un chevalier que j'ho- 
nore et chéris comme un bienfaiteur \ 
Je ne puis oubHer ce que je vous dois ; 
mais n'exigez pas que j'oublie ce que 
je dois à la souveraine de mes pensées. 
Je plains les maux d'Altizidore, n'en 
demandez pas plus , seigneur; et lais- 
sez-moi quitter ces lieux avec mon an- 
cienne innocence. 

Oui, oui, s'écria la duchesse, par- 
tez , partez , phénix des amants^ mo- 
dèle des cœurs fidèles ; allez retrou- 
t"er la seule beauté digne d'une si rare 
constance. Puisse-t-elle bientôt être 
désenchantée par les soins de l'aimable 
Sancho ! puisse-t-elle vous récorapen- 
' ser de tout ce que vous faites pour elle i 



rARTlE II, CHAP. XLVII. lîO 

Don Quichotte à ce discours baissa 

la tête en poussant un squpir, tourna 

la bride deRossinante ; et , suivi de son 

écuyer , prit la route de Saragosse, 



10 



DON QUICHOTTE. 



CHAPITRE LXVIII. 

Comment les aventures se multi^ 
plièrent sous les pas de notre che^ 
V aller. 

Aussitôt que don Quichotte se vit 
en rase campagne , maître de pour- 
suivre ses glorieux desseins^ il sentit 
naître dans son ameune force, une ar- 
deur nouvelles; et, se tournant vers 
son écuyer : Ami, dit-il , dans l'uni- 
vers il n'est qu'un seul bien digne des 
efforts , des travaux , de l'amour des 
hommes ; ce bien, c'estlaliberté. Tous 
les trésors qu'enferme la terre , tous 
ceux que possède la mer, toutes les 
jouissances que promet la fortune , tous 
les plaisirs qu'inventa la mollesse , ne 
peuvent être comparés à cette liberté 
précieuse, pour laquelle le mortel qui 
pense expose sans cesse ses jours et les 



PARTIE II, CHAP. XLVIII. Il5 

sacrifie avec joie. Je te dis ceci , San- 
cho , pour que tu ne sois pas surpris 
de l'aveu que je vais te faire. Tu fus 
témoins des soins , des hommages , des 
respects que l'on m'a prodigués dans ce 
château d'où nous sortons , de l'abon- 
dance, de la grandeur que l'on y voyoit 
régner: eh bien! ami, dans ces ban- 
quets magnifiques , où les breuvages 
délicieux, où les mets les plus délicats 
se succédoient , se varioient sans cesse , 
rien ne réveilloit mon goût, rien ne flat- 
toit mes désirs. Je n'étois pas libre: je 
me sentois dans la dépendance du pos- 
sesseur des biens que l'on mofFroit, et 
ma juste reconnoissance , sans être un 
fardeau pour mon ame, étoit une chaîne 
pour mon esprit. O qu'il est heureux, 
l'homme laborieux qui mange en paix 
le pain qu'il a gagné , sans avoir à re- 
mercier d'autre bienfaiteur que le ciel ! 
Monsieur , répondit l'écuyer , ce que 
vous dites est fort beau: cependant vous 
jne permettrez d'être bien aise de c^ 



llO DOK Q TTICH O T ï £. 

que l'intecdant de madame la ducliesse 
est venu me remettre de sa part deux 
cents écus d'or dans une bourse , que 
je porte ici sur mon estomac comme un 
excellent cordial , un admirable confor- 
tatif, (jui vous sauvera quelque jour la 
Tie.-\'ous pouvez vous tranquillisersur 
3e malheur d'habiter des châteaux où 
l'on nous traite trop bien î ces châ- 
teaux-là ne sont pas communs , tandis 
qu'il y a dans le monde une infinité 
d'hôtelleries où l'on est roué de coups. 
Changeons de propos, s'il vousplait, 
et parlons de cette Alt zidore qui sans 
doute est morte à l'heure qu'il est. Par- 
di ! vous avez été terriblement cruel 
pour elle : j'avoue que si elle m'avoit 
conté la moitié de ce qu'elle vous à dit, 
je n'aurois pas fait tant de façons. Je 
lie puis vous comprendre, monsieur, 
et ce que je comprends encore moins , 
c'est que cette pauvre fille se soit amou- 
rachée c!e vous au point d'en perdre ainsi 
la vie. Car enfin , quand je vous regarde 



PAUTIE II, CHAP. XLVlll. I17 

depuis la tête jusqu'aux pieds, je ne 
vois point ce qui a pu la rendre si folle : 
vous n'êtes point beau, monsieur; et 
Von m'a dit que presque toujours Pa- 
Tiiour se prenoit par les yeux. — Je 
conviens avec toi, Sancho, quela beauté 
fait naître l'amour-, mais il est deux es- 
pèces de beauté , celle du corps , et celle 
de l'ame. Celle-ci , qui n'est autre chose 
que la réunion des vertus , de l'esprit 
de la politesse, ne se trouve pas tou- 
jours réunie à la beauté de la ligure , 
mais elle n'en est pas moins aimable; 
elle se fait même aimer plus long-temps. 
A présent tu dois comprendre la passion 
d'Altizidore. 

En s'entretenant ainsi nos voyageurs 
entrèrent dans un bois peu éloigné de la 
■grande route. A peine eurent-ils fait 
quelques pas , que don Quichotte se 
trouva pris dans des filets de soie verte 
tendus avec art sous le feuillage. San- 
cho , dit-il , ou je suis bien trompé , ou 
Toici une d&s plus grandes aventures 



ai8 DON QUICHOTTE* 

qui me soient encore arrivées : les ma- 
giciens , mes persécuteurs ,ont imaginé 
sûrement de m'arrêter dans ces filets 5 
mais fussent-ils l'ouvrage de Vulcain, 
fussent-ils les mêmes que frabriqua c© 
dieujalouxpour surprendre Mars et Vé- 
nus , cette main va bientôt les rompre, 

A ces mots , tirant son épée , il so 
dlsposoit à briser les filets , lorsqu'il 
voit paroitre deux jeunes bergères, dont 
l'air ; la démarche, les riches habits , 
n'annonçoient pas de simples paysan- 
nes; leurs blonds cheveux tomboient ea 
longues tresses sur leurs épaules ; leurs 
têtes étoient couronnées d'amaranthô 
et delauiier; et la douceur, la poli- 
tesse^ se peignoient sur leurs beaux vi- 
sages , qui n'annonçoient que quinze ou 
seize ans. 

Arrêtez, seigneur chevalier, dit l'une 
d'elles , ne brisez point des filets qui no 
sont pas un piège pour vous : nos in- 
nocents plaisirs ne nuisent à personne. 
Ici , sous des tentes dressées au railiea 



PARTIE II, CHAP. XLVIII. 119 

des bois , se réunissent tous les ans pour 
passer ensem])le les plus beaux jours ^ 
plusieurs familles heureuses, habitantes 
d'un bourg voisin : ici les époux , les 
parents, les amis , les vieillards eux- 
mcraes , vêtus en bergers , portant la 
houlette , retracent une douce image 
de la vie pastorale. Nous parcourons 
en liberté ces bocages , ces prés fleuris , 
cette campagne délicieuse : nous lison» 
au bord des fontaines les belles égloguea 
de Garcilasso et de Camoëns. Souvent 
nousles représentons , et nous jouissons 
à-la-fois des beautés de la nature, du 
charme de la poésie , et des douceurs 
de l'amitié. Hier , pour varier nos plai- 
sirs ^ nous avons tendu ces filets , où 
nous espérons prendre des oiseaux. Dai- 
gnez assister à nos jeux , daignez vous 
reposer sous nos tentes ; la franchise 
et la gaieté vous y recevront ; dans la 
nouvelle Arcadie que nous avons ici 
• formée , nous nous trouvons heureux 
d'exercer les devoirs de l'hospitalité , 



120 DON Q UIC HOTTE. 

Mesdames , répond le héros , lorsque 
le jeune Actéon surprit au bain la 
déesse des bois , il ne fut ni plus étonné 
ni plus ébloui que je ne le suis: votre 
présence , vos discours , vos occupa- 
tions , vos ofires polies , tout m'inspire 
un doux respect mêlé d'une vive re- 
connoissance. Plutôt que de briser l'ins- 
trument de vos plaisirs , j'aimerois 
mieux , si vos fîlets couvroient la face 
de la terre , aller chercher un monde 
nouveau pour m'y frayer un chemin. 
Ces paroles , dans une autre bouche , 
pourroient ressembler à l'exagération ; 
mais elles deviendront bien simples 
quand vous saurez que celui qui vous 
parle est don Quichotte de la Manche. 
Ah ! mon amie , s'écrie alors la bergère 
qui n'avcit encore rien dit , quelle est 
notre félicité ! le chevalier que non* 
voyons est le modèle de la valeur , de la 
galanterie , de l'amour fidèle. J'ai lu , je 
sais par coeur , son admirablehistoire; 
^- j" gagerois que cet homme que nous 



PARTIE II, CHAP. XLVlll. 121 

voyons derrière lui est le bon Sanclio 
Pança, le plus spirituel et le plus ai- 
ïnable des écuyers. C'est tout comme 
vous le dites , répond Sancho ; c'e^t 
moi qui suis moi , et voilà mon maître. 
Ma chère amie, ajouta la bergère , sup- 
plions ces deux voyageurs de s'arrêter 
ici quelques instants. Nos parents , nos 
compagnes , seront ravis devoir, de 
connoître l'illustre amant de cette Dul- 
cinée dont la beauté si célèbre n'a ja- 
mais pu trouver d'égale. Elle en trouve 
peut-être aujourd'hui , répond don Qui- 
chotte avec un sourire. Je vous rends 
grâce de tant de bontés dont je ne pror 
fiterai point: je dois continuer ma 
route ; ma profession m'interdit le 
repos. 

Dans ce moment arrivèrent plu- 
sieurs bergers , frères , amis des deux 
bergères. Instruits par elles que ce 
héros étoit le fameux, don Quichotte 
dont ils avoientlu les grandes actions , 
ils le supplièrent de nouveau de venir 

6. 31 



122 DON QUICHOTTE. 

au moins dînet sous leurs tentes. No- 
tre clievalier le promit; et la chasse 
ayant aussitôt commencé , une foule 
d'oiseaux , eflPrayés par les cris , par la 
bruyante joie des chasseurs , vint se 
prendre dans les filets. Tout le monde 
alors arriva; une trentaine de bergers 
et de bergères se réunirent autour de 
don Quichotte , dont on sut à peine le 
nom , qu'il devint Tobjet de tous les 
hommages. 

On le conduisit aux tentes : la table 
étoit mise , et le dîner prêt. On lui 
donna la place d'honneur : Sancho se 
tint derrière lui. La plus aimable con- 
versation anima bientôt le repas. Don 
Quichotte , qui parloit de tout avec 
son esprit ordinaire , surprit et charma 
ses convives. La confiance s'étant éta- 
blie , un d'entre eux osa lui dire ces 
mots : 

Seigneur , je ne puis vous cacher 
que je n'ai pas été content de la se- 
conde partie de votre histoire qu'un 



PARTIE II, CHAP. XLVIll. llS 

Aragonois vient de publier. Cetauteur 
semble n'avoir usurpé votre nom que 
pour obscurcir votre gloire. Il vous 
donne un caractère tout différent de 
celui qui vous a fait tant admirer j il 
met dans votre bouche les choses les 
plus communes , et ose dire que vous 
avez cessé d'aimer l'adorable Dulcinée. 
Cela est faux , s'écria don Quichotte 
avec colère. Quiconque a proféré cette 
calomnie en a menti par s^çi gorge ; et 
je le lui prouverai à pied , à cheval , 
avec les armes qu'il voudra choisir. 
J'ai aimé , j'aime, j'aimerai toujours 
l'incomparable Dulcinée; autant elle 
l'emporte en attraits sur toutes le» 
beautés du monde , autant ce cœur, 
dont elle est souveraine , l'emporte 
en constance sur tous les cœurs. — 
Nous n'en doutons point , seigneur 
chevalier; mais ce n'est pas la seule 
faute qu'ait commise cet Aragonois ; 
il tombe dans des méprises si gros- 
sières, qu'il appelle la femme de San- 



1 2-t D O N Q U I C H T T E. 

cho Pança Marie Guttières , et non pas 
Thérèse. 

Ah ! par ma foi ! interrompit San- 
cho , voilà un historien bien instruit 1 
cela me donne une belle idée de la 
manière dont il m'aura barbouillé. Je 
ne puis vous rassurer là-dessus , re- 
prit alors le convive ; car dans cette 
seconde partie vous êtes par-tout re- 
présenté comme un gourmand , ua 
ivrogne, un détestable bouffon, oc- 
cupé sans cesse de manger, de boire > 
ou de faire des plaisanteries' basses. 
Sainte-Marie ! interrompt l'écuyer , si 
je tenoîs cet historien, je lui appren- 
.drois à déshonorer ainsi des gens qu'il 
ne connoît pas. Vous pouvez m'en 
croire , messieurs ; il n'est dans le 
monde qu'un vrai don Quichotte et uu 
vrai Sancho; ce sont ceux que vous 
vo^'ez : l'un vaillant , amoureux , fi- 
dèle , rempli de sagesse et d'esprit; 
l'autre^ simple, bon, ingénu, disant 
souvent des clioses de sens , et quel- 



rARTIE II, CHAP. XLVlll. llB 

cjueibis aussi le mot pour rire. — Vous 
me le persuadez, reprit le convive^ 
et vous m'indignez davantage contre 
le mauvais écrivain qui vous a défi- 
guré. Enfin , je n'ose vous dire qu'il 
a poussé la malignité jusqu'à racon- 
ter que le fameux don Quicliotte avoit 
été le jouet et la risée de la populace 
dans les joutes de Saragosse. 

Eh bien ! s'écrie alors notre héros ; 
j'élois en chemin pour m'y rendre 5 
mais afin que le mensonge de cet im- 
pudent auteur soit plus manifeste aux 
yeux de l'univers, je fais le serment 
de ne jamais mettre le pied dans la 
capitale de l'Aragon. Au surplus, c'est 
nous occuper trop long -temps d'un 
écrivain qui ne mérite que l'oubli : 
permettez- moi de vous entretenir d'un 
sujet plus digne de vous, et de vous 
confier un projet que m'inspire la re- 
connoissance. Je veux tout-à-Theure 
monter à cheval , me placer sur la 
grande route, et là , soutenir contre, 
n 



126 DON QUICHOTTE. 

tout venant , pendant deux soleils en- 
tiers, qu'il n'est personne dans l'uni- 
vers, la seule Dulcinée exceptée, que 
Von puisse comparer à ces aimables 
bergères pour les grâces et la politesse. 

Aussitôt, et sans attendre de ré- 
ponse , notre héros sort de table , court 
monter sur Rossinante ; et , suivi de 
Sancho sur son âne , et de la troupe 
de pasteurs , qui vouloient voir la lin 
de cette aventure , il va se planter au 
milieu de la route , oii trois fois il crie , 
d'une voix de tonnerre, que tous les pas- 
sants^ tous les voyageurs se préparas- 
sent à faire l'aveu de ce qu'il avoit 
avancé. 

Personne ne répondit , car il ne fut 
entendu de personne 5 mais, quelques 
instants après , on vit venir dans le 
chemin des hommes à cheval , à pied, 
armés de longs bâtons ferrés , et con- 
duisant un troupeau d'animaux qui fai- 
soient voler au loin la poussière. Leç 
bergères les eurent à peine distingué* 



PARTIE II, CHAP. XLVlll. 127 

qu'elles se retirèrent avec effroi. Le 
seul don Quichotte, inaccessible à la 
crainte , s'affermit sur la selle et de- 
meure à sa place. Sancho se couvre 1© 
mieux qu'il peut de la croupe de Ros- 
sinante. Le troupeau s'avance; et l'ua 
de ceux qui le guidoient se met à crier : 
Range-toi donc, si tu ne veux pas que 
ces taureaux te mettent en pièces. 
Vraiment ! répond le chevalier, c'est 
bien à moi que les taureaux font peur ! 
quand ils seroient de Xararaa , ce bras 
saura les arrêter, jusqu'à ce que vous 
ayez confessé que les bergères de ce 

bocage 

Il n'acheva point ; les taureaux in- 
terrompirent son discours , en jetant par 
terre et le héros, et son cheval, et l'é- 
cuyer, et son âne. Ils leur passèrent à 
tous sur le corps sans seulement les 
regarder; et lorsque nos aventuriers 
ge relevèrent , les taureaux étoient déjà 
loin. Don Quichotte, tout en boitant, 
eut beau courir après eux, les traiter 



123 DON QUICHOTTE. 

de lâches , de malandrins , aucun ne 
retourna la tête. Sancho, dans un pro- 
fond silence , lit relever l'âne et Px.ossi- 
nante, les amena doucementà son maî- 
tre, qui, honteux et désespéré du triste 
succès de son entreprise , ne voulut 
point reparoître devant les bergères de 
l'Arcadie , et continua son chemin sans 
dire un mot à son écuyer. 



PARTIE SECONDI. 12g 

, ^ ■ S . ■ 

CHAPITRE XLIX. 

Grave différent de don Quichotte eî 
de Sancho, 

J\ os voyageurs gagnèrent un petit 
bois, dans lequel une fontaine claire 
serpentoit sur un vert gazon. Ils s'ar- 
rêtèrent au bord de cette eau , rafraî- 
chirent leurs mains , leurs visages; Ct, 
îaiôsant paître Fane et Eossinante, ils 
se couchèrent sur l'herbe tendre. San- 
cho , toujours en silence , alla chercher 
les provisions dont il avoit rempli le 
bissac , vint les placer devant don Qui- 
chotte ; et , n^osant y toucher le pre- 
mier, il les regajrdoit tristement, re- 
portoit ensuite les yeux sur son maître , 
et poussoit de profonds soupirs. 

Mange j mange, lui dit don Qui- 
chotte : tes chagrins s'appaisent en man- 
geaiit j la mort seule peut calmer les 



l5o Dos QUICHOTTE, 

miens. Cette mort est l'unique objet 
de mes voeux , lorsque je songe que ce 
don Quichotte, dont tout l'univers lit 
l'histoire , dont les exploits ont lassé 
les cent bouches de la Kenoramée, ce 
chevalier respecté des princes, favori 
des dames, idole des belles, vient de 
se voir, au moment où il attendoit de 
nouveaux triomphes , foulé aux pieds» 
d'immondes animaux C'en est fait, ami, 
je ne puis soutenir tant de honte; et 
puisque la douleur ne su£5t point pour 
cesser de vivre , je veux que la faim 
termine mes jours. 

Ah! monsieur, que dites-vous là? 
répondit Sancho tout en profitant de 
3a permission de souper; la plus af- 
freuse des morts est celle dont vous par- 
lez. D'ailleurs , l'accident qui nous est 
arrivé ressemble si fort à tant d'autres 
dont nous sommes bien revenus, que 
je ne vois pas pourquoi vous ne le sou- 
tiendriez pas avec votre courage ordi- 
naire. Croyez-moi, mangez un petit 



PAnTlE II, CHAP. XLIX. l5l 

morceau; dormez ensuite sur cette herb-3 
fraîche; je vous promets qu'en vous 
réveillant vous vous trouverez beau- 
coup mieux. — Mon ami Sancho , ce 
remède ne me soulagera guère; mais 
il dépendroit de toi d'adoucir beaucoup 
mes tourments. — Vous n'avez qu'à dire, 
monsieur; que faut-il faire? —Te rap- 
peler tes promesses , t'éloigner de quel- 
ques pas , et , profitant du calme de la 
nuit, du beau temps qu'il fait, de la 
solitude où nous sommes , te donner 
de bonne amitié trois ou quatre cents 
coups d'étrivières acompte sur les trois 
mille et tant, nécessaires pour désen- 
chanter la malheureuse Dulcinée. Voi- 
ià^ voilà ^ je l'avoue, la seule conso- 
}ation dont srit susceptible mon cœur 
affligé. — Je suis fâché, monsieur : que 
ce soit la seule ^ par la raison que ce 
que vous demandez mérite de lon- 
gues réflexions. On ne se décide pas 
tout d'un coup à se donner ainsi des 
coups de fouet; cela vaut la peine d'y 



132 DON QUICHOTTE/ 

penser. Commençons par dormir ; nous 
verrons ensuite. Une bonne nuit porte 
conseil ; il y a bien des heures dans ua 
jour; et, d'après mon zèle pour vous 
et pour madame Dulcinée, je ne serois 
pas surpris qu'un de ces matins vous 
ne me trouvassiez criblé de coups de 
fouet en Plionneur de cette pauvre 
dame. Ne disons rien jusques-là^ l'im- 
patieuce gâte tout. 

Après ces mots notre écuyer aclieva 
tranquillement de souper, et, souhai- 
tant le bon soir à sou maître , s'endor- 
mit sur rherbe d'un profond sommeil. 
Don Quichotte^ qui ne pouvoit dormir, 
et qui rèfléchissoit avec douleur au peu 
d'empressement que témoignoit Sancho 
pour désenchanter Dulcinée , conclut 
qu'il étoit nécessaire d'aider un peu l'ac- 
complissement de l'oracle de Merlin,- 
qui jamais sans cela ne s'accompliroit. 
Oui , disoit-il en lui-même , Alexandre 
coupa le nœud qu'il ne pouvoit délier ; 
je'dois imiter Alexandre 3 et, puisque 



PARTIE II, CHAP. XLIX. l33 

le paresseux Sancho a poussé la négli- 
gence jusqu'à ne se donner encore que 
cinq coups de fouet sur les trois mille 
trois cents qu'on exige, c'est à moi de 
les lui appliquer , pour que, d'une ma- 
nière ou d'une autre , mon amante soit 
délivrée. 

Cela dit , don Quichotte se lève , va 
prendre le bridon de Rossinante , l'a- 
juste à sa manière en deux ou trois 
doubles , revient doucement vers San- 
cho , et commençoit à détacher ses 
chausses , lorsque notre écuyer , se ré- 
veillant, se met à crier : Qui va là? et 
que veut-on âmes chausses ? C'est moi, 
ami , répond don Quichotte , ne crains 
rien, je veux seulement réparer ta né- 
gligence, acquitter tes anciennes dettes, 
et t'épargner la peine de te fustiger. 
Dulcinée languit, mon enfant, ton 
pauvre maître se meurt : laisse moi 
faire; dans une heure au plus nous se- 
rons tous satisfaits. — Non, de par tous 
les diables^ monsieur 1 et je prie votre 

6. 12 



l34 DON QUICHOTTE. 

seigneurie de se tenir en repos. Vous 
n'avez pas oublié que c'est moi qui dois 
faire la pénitence volontairement et de 
mon plein gré ; or dans cet instant je 
ne me sens point la plus petite fantai- 
sie de me donner des coups d'étrivières ; 
attendez, s'il vous plaît, que l'envie 
m'en prenne. — Oh! je suis lassé de 
tant de délais : je te connois ; tu as le 
cœur dur et la peau tendre ; nous n'en 
finirions jamais, si je ne m'en mèlois 
pas. 

Il saisit alors l'écuyer , et veut de 
force accomplir l'oracle. Sancho, qu'il 
oblige de se défendre, se met sur ses 
pieds , embrasse son maître , lui donne 
le croc en jambe, et tombe par terre 
avec lui. Mais don Quichotte étoit des- 
sous , et l'écuyer lui tenoit les mains. 
Comment l traître ! lui disoit le héros , 
tu oses attaquer ton seigneur , ton 
maître , celui qui te donne du pain ! Ce 
n'est pas moi qui attaque, répondoit 
Sancho : je respecte, j'aime mon sei- 



PARTIE II, CHAP. XLIX. l55 

gneur; mais je ne veux pas qu'il me 
fouette. Promettez-moi de ne plus ve- 
nir me surprendre quand je dors ; et 
sur-le-champ je vous laisse libre. Doa 
Quichotte le promit , le jura par Dul- 
cinée. Aussitôt récuyer se lève , s'éloi- 
gne de quelques pas , et sans entrer 
en explication , s'enfonce dans le fort 
du bois pour continuer son sommeil. 



î36 BON QUICHOTTE. 

CHAPITRE L. 
Etrange rencontre que font nos héros, 

JLe lendemain de cette aventure, don 
Quichotte se remit en route, et réso- 
lut , pour faire mentir le mauvais his- 
torien dont il avoit à se plaindre, de 
s'éloigner de Saragosse , il suivit, pen- 
dant six jours , le droit chemin de Bar- 
celone. Au bout de ce temps il s'égara 
dans une grande forêt , où, selon leur 
coutume,, récuyer et le maître passè- 
rent la nuit sous des arbres. Comme 
ils s'éveilloient le matin, ils ne furent 
pas peu surpris de se voir tout-à-coup 
environnés par une quarantaine d'hom- 
mes bien armés et mal vêtus, qui leur 
dirent en catalan de ne pas bouger de 
leur place, et d'attendre le capitaine. 
Don Quichotte étoit à pied, loin de sa 
lance , de son écu , de sou cheval dé- 



PARTIE II, CHAP. L. l57 

bridés, en un mot sans aucune défense : 
il baissa tristement la tète , et croisa 
ses vaillantes mains. Sancho lit de mê- 
me , et se contenta de regarder en sou- 
pirant la prestesse avec laquelle ces 
messieurs vuidoient son bissac : il trem- 
bla pour ses écus d'or , qu'il portoit 
toujours par-dessous sa chemise , bien 
srerrés contre sa peau 5 précaution qui 
n'eût pas servi de grand'chose avec des 
gens aussi habiles à trouver ce qu'il» 
cherchoient. Mais , par bonheur , lo 
temps leur manqua : le capitaine parut. 
C'étoit un homme de trente-cinq ans 
à-peu-près , fort^ vigoureux, brun dp 
visage , dune taille médiocre mais bien 
prise, d'une physionomie sévère^ mais 
franche : il étoit couvert d'une cotte de 
mailles , portoit à la ceinture quatre 
pistolets, et montoit un cheval superbe. 
A son arrivée il aperçoit ses gens prêts 
à dépouiller Sancho : il se hâte de leuv 
faire un simple signe des yeux , et Té- 
cuyer demeure libre. Le capitaine , 



^3S DON QUICHOTTE. 

promenant ses regards surpris sur cette» 
lance, ce bouclier, qu'il voit appuyés 
contre un arbre, sur cette figure cui- 
rassée, si longue ^ si maigre, si triste, 
s'approche de don Quichotte , et lui 
dit : Ne t'oClIge pas, mon ami^ tu n'es 
pas tombé dans des mains cruelles , 
mais dans celles de Roque Guinart. O 
brave Roque, répond le héros , ce n'est 
pas d'être en ton pouvoir que tu me 
Tois affligé , c'est d'avoir pu oublier un 
moment cette conlinuelle vigilance , 
première loi , premier devoir de la 
chevalerie errante que j'ai l'honneur 
de professer : apprends , apprends, 
illustre Roque , que si tes soldats ne 
m'avoient pas surpris loin de ma lance 
et de mon coursier, il en eût coûté 
bien du sang avant de faire captif doa 
Quichotte. 

Roque Guinart ^ à ce nom qui lui 
étoit bien connu , sentit une secrète 
joie de rencontrer cet homme célèbre , 
dont on parloit dans toute l'Espagne : 



PARTIE 11, CHÀP. L. l5g 

il le considéra quelques instants. Va- ^ 
leureux chevalier, dit-il, ne regardez 
pas comme un si grand malheur le ha- 
sard qui vous amène dans ces bois : 
souvent Ton trouve des amis parmi 
ceux dont on se déhoit. Je vous de- 
mande du moins de ne me juger qu'a- 
près m'avoir connu; et j'ordonne, ca 
attendant, que Ton vous rende sur 
riieure, ainsi qu'à votre écuyer , tout 
ce que l'on a pu vous prendre. 

A l'instant même les brigands s'em- 
pressèrent de restituer à Sancho son 
bissac, ses provisions, sans qu'il man- 
quât la moindre chose. Don Quichotte 
reprit ses armes , et se préparoit à re- 
mercier le généreux capitaine, lorsqu'il 
vit apporter , au milieu du cercle fonné 
par la troupe de Roque , les habits , 
les bijoux , l'argent, fruit de la der- 
nière expédition de ces messieurs. Le 
capitaine en lit le partage avec une si 
grande exactitude , une égalité si scru- 
puleuse , que personne n'eut à se plains 



i4o DON QUICHOTTE.' 

dre, et personne ne se plaignit : cha- 
cun , satisfait de son lot , ne je^ta paa 
même les yeux sur celui de son com- 
pagnon. Sancho , frappé de ce spec- 
tacle, ne put s'empêcher , en joignant 
les mains, de dire d'une voix as^z 
haute : Il faut que la justice soit une 
bien bonne chose , puisque les larrons 
eux-mêmes ne peuvent pas s'en passer l 
II avolt à peine achevé ces paroles , 
qu'un de brigands le couche en joue 
de son arquebuse ; et si Roque ne l'eût 
arrêté par un cri , c'en ctoit fait , le 
pauvre Sancho ne moralisoit de sa vie. 
Pâle et tremblant de frayeur , il se 
promit de ne plus faire de réflexion , 
et se condamna lui-même à un con- 
tinuel silence pendant tout le temps 
qu'il seroit avec les écuyers de Roque 
Guinart. 

La troupe alloit se séparer pour se 
rendre aux différents poster lors- 
qu'une des sentinelles vint avertir 
qu'une compagnie nombreuse x^arois* 



PÀKTIË It, CHAP. L. l4l 
soit sur le grand chemin. Dis-moi , lui 
demanda Roque , si ce sont de ceux qui 
nous dierchent, ou de ceux que nous 
cherchons.— De ceux que nous cher- 
chons, capitaine. — Allez donc tous : 
amenez-les moi , mais sans leur faire 
de mal. Les brigands volent à cet or- 
dre ; et Roque , demeuré seul , dit à 
don Quichotte ces mots : 

Vous êtes surpris , seigneur , de l'é- 
trange vie que j'ai embrassée : si j'é- 
tois mieux connu de vous , vous lése- 
riez davantage. Vous voyez en moi un 
exemple terrible de la violence des pas- 
sions , des affreux excès où elles peu- 
vent conduire. J'étois né doux , sen- 
sible , bon ; mon ame ardente et loyale 
étoit faite pour la vertu 5 je la cher- 
chois , je l'adorois 5 et mon aveugle 
confiance la supposoit toujours dans 
les autres. Que j'ai payé cher cette 
erreur 1 Des hommes cruels , des hom- 
mes atroces m'ont outragé , m'ont 
trahi, se sont fait un jeu barbare d'en- 



a42 DON QUICHOTTE. 

foncer le poignard de la perfidie dans 
les endroits les plus douloureux de 
mon cœur. La honte de me voir trompé, 
le besoin, la soifd'une juste vengeance, 
me firent franchir la première borne 
<iuî nous sépare du chemin du crime : 
une fois dans cet affreux chemin , au- 
cun effort n'a pu m'arrêter , j'ai couru 
sur une pente irrésistible, je suis tombé 
d'abyme en abyme, et j'en suis venu 
- enfin jusqu'à l'exécrable honneur do 
commander à des brigands. J'en gémis, 
seigneur; c'est en vain : je sens trop 
qu'il n'est plus possible de revenir à la 
vertu. 

Vous vous trompez , répond don Qui- 
chotte ; tant qu'on la regrette , elle 
n'est pas perdue. Dans les plus grave» 
maladies, aussitôt que le mal est connu, 
l'on espère la guérison : vous con- 
noisscz votre mal , il ne s'agit que 
d'appliquer les remèdes ; et dans le 
ciel il est un médecin toujours prêt à 
les fournir quand on les demande de 



PARTIE II, CHA.P. L; î43 

bonne foi. Il ne tiendroît qu'à vous , 
seigneur Phoque , d'accélérer ce mo- 
ment : je vous indiquerai , si vous vou* 
lez, un moyen suret facile, nou-seu- 
lement de sortir du précipice où vous 
êtes , mais d'arriver en peu de temps 
au plus haut degré de perfection. Fai- 
tes-vous chevalier errant : je serai vo- 
lontiers votre parrain ; les fatigues et 
les travaux que vous aurez à soufîrii: 
seront une pénitence de vos premières 
erreurs ; et votre force , votre courage, 
toutes les qualités qui vous restent , 
tourneront au profit de Fhumanité. 

Le capitaine sourit de ces dernières 
paroles. Dans le moment sa troupe re- 
vint, amenant deux voyageurs à che- 
val , deux pèlerins à pied , un carrosse 
plein de femmes , et beaucoup de do- 
mestiques. Les brigands firent un grand 
cercle, au milieu duquel ces infortunés 
attendoient en sileifèe l.eur sort. Qui 
êtes-vous ? leur demanda Roque : ré- 
,pondez-moi les uns après les autres, et 



l44 DON QUICHOTTE. 

déclarez franchement la quantité d'ar- 
gent que vous avez. Kous sommes , 
dit un des voyageurs^ deux capitaines 
d'infanterie ; nous allions nous embar- 
quer à Barcelone pour rejoindre nos 
régiments à Naples. Deux ou trois 
cents écu5 composent toute notre ri- 
chesse ; et c'étoit beaucoup pour des 
soldats. Quant à nous , reprirent les 
pèlerins , nos coquilles et nos bour- 
dons vous disent assez notre qualité ; 
nous étions eu chemin pour Rome , et 
nous avons au plus soixante réaux. Les 
dames de la voiture étoient si trem- 
blantes qu'elles ne pouvoient parler. 
Un de leurs domestiques déclara que 
c'étoit dona Guioraar de Quignones , 
épouse du régent de Xaples , qui voya- 
geoit avec sa petite-fille , une demoi- 
selle et une duègne. Nous l'accompa- 
gnons , ajouta-t-il y au nombre de 
six domestiques f et l'argent de notre 
maîtresse peut s© monter à six cents 
écus. Cela suffit , reprit Pvoque : ii 



PARTIE II 3 CHÀP. L. l45 

s'agit de faire nos comptes. Vous , 
messieurs les capitaines , vous ne re- 
fuserez sûrement pas de me prêter 
soixante écus : madame la régente m'en 
prêtera cent. Je vous demande pardon 
de vous emprunter aussi librement 
cette somme • mais chacun vit de son 
métier , et mes soldats n'ont pas d'autre 
paie. De mon côté je vais vous signer 
un sauf-conduit aveclequel vous pour- 
rez continuer en sûreté votre voya- 
ge , quand même vous rencontreriez 
quelque détachement de mon armée. 
Cela vous convient-il, messieurs, et 
trouvez- vous que j'exige trop ? Les 
capitaines se coufonilirent en actions 
de grâces : la régente vouloit descen- 
dre de voiture pour remercier le gé- 
néreux Roque j les seuls pèlerins pleu- 
roient. Roque , après avoir reçu l'ar- 
gent , se retourne vers sa troupe : Vous 
êtes , dit-il , soixante et dix, et voici 
cent soixante écub. Après en avoir pris 
deux chacun , il vous en restera vingt : 
5. i3 



i45 DON QtJlCHOTTE; 

je vous demande , mes amis , d'en don- 
ner dix à ces deux pèlerins, et les dix 
autres à Pécuyer du seigneur don Qui- 
chotte , pour qu'il dise du bien de nous. 

En achevant ces paroles , il partage 
ainsi la somme , et tirant de sa poche 
une plume et de l'encre , se met à 
écrire le sauf- conduit. Tandis qu'il 
écrivoit, un des brigands , peu satisfait 
de cette libéralité^ dit dans son jargon 
catalan : Notre capitaine seroit beau- 
coup mieux avec les moines qu'avec 
ïioua. Quand il veut faire le généreux, 
il faudroit du moins que ce fût de sa 
bourse. Roque l'entend , et , quittant 
sa plume , tire son épée , fend la tête 
au raisonneur , achève ensuite le sauf- 
conduit, qu'il donne à madame la ré- 
gente , et leur souhaite à tous un heu- 
reux voyage. 

Aucun des bri/zands n'osa dire un 
mot. Sancho , plus tremblant que j^a^ 
mais , pressoit tout bas son maître de 
paxtir j mais Roque les supplia de lui 



PARTIE II, CHAP. I,. l47 

donrrer encore quelques instants ; et 
notre héros ne s'y refusa point. Roquo 
en profita pour écrire à quelques amis 
qu'il avoit à Baicelone ,afin de les pré- 
venir que le fameux (Ion Quichotte^ et 
son illustre écuyer Sancho arriveroient 
tel jour dans cette cité. La lettre fut 
portée par un des brigands déguisé en 
laboureur; et lorsque le brave Roque 
fut certain qu'elle avoit été remise , il 
guida lui-même nos deux héros par des 
chemins détournés jusqu'à la vue de 
Barcelone. Là, il leur renouvela les 
offres , les assurances de son amitié , 
^ les embrassa tendrement, et les quitta, 
non sans peine, pour s'en retourner 
dans ses bois^ 



i48 



BON QUICHOTTE. 



CHAPITRE LI. 

Réception de notre héros à Barcelone, 
et son entretien avec la tête en- 
chantée, 

OixoiT ]«. joT7r de la Saint- Jean. 
L'aurore qui vf-noit de paroître décou- 
vrit ôux yeuK de nos deux héros la 
superbe Tille de Barcelone, son port, 
ses rivages, et la mer qui leur parut à 
tous deux beaucoup plus.grande que 
les étangs de Ruidera, si célèbres dans 
la Manche. Eu même temps le bruit 
des timbaJes , le son des hautbois , se 
firent entendre au milieu de la vUle ; 
et des cris de joie lancés dans les airs 
annoncèrent la solemnité de la fête. Le 
ciel éfoit pur, l'air serein; le soleil 
de ses rayons d'or foisoit étinceler tous 
les objets. Les galères et les navires, 
déployant leurs flammes et leurs ban- 
deroles, commencèrent à se mouvoir 



rARTiE 11, CHAP. Ll, l45 

au son des clairons , des trompettes , 
et des divers instruments de guerre. 
IJne foule de cavaliers , parés de riches 
habits , montés sur à.^% chevaux super- 
bes , couroient au galop border le ri- 
yage ; des décharges de mousqueterie se 
mêloient aux belliqueuses fanfares ; et 
les canons des vaisseaux répondoient 
par intervalles à l'artillerie des rem- 
parts. 

Don Quichotte et sur-tout Sancho de- 
meuroient éblouis de ce spectacle, lors- 
qu'ils virent accourir vers eux un groupe 
de cavaliers. C'étoient les amis deRoque, 
prévenus par ce capitaine. L'un d'eux 
s'écrie en arrivant : Que le miroir , le 
flambeau, le digne modèle de la cheva- 
lerie soit le bien venu dans notre cité! 
Que tous s'empressent de rendre hom- 
mage au brave, au fameux don Qai- 
cliotte; non pas à celui qu'un apocryphe 
historien nous a si mal représ : = té, 
mais au véritable héros de Cid Hamet 
Benengeli ! 

i3 



1^0 DO-N QUICHOTTE. 

Notre chevalier n'eut pas le temps 
de répondre; il fut entouré, pressé, 
emporté pour ainsi dire vers la ville , 
dans laquelle il fit son entrée au mi- 
lieu de ce brillant escadron , précédé 
par de la musique , et suivi d'un peu- 
ple nombreux qui se précipitoit sur son 
passage. On le conduisit ainsi jusqu'à 
la maison de don Antonio Moreno , 
jeune homme riche, aimant le plaisir , 
et l'ami particulier de Roque. Tout étoit 
prêt pour recevoir le héros. Antonio 
le fit loger dans le plus beau de ses 
appartements , lui prodigua les hon- 
neurs , les soius les plus attentifs ; et 
Sancho , qu'il noublia point , se réjouit 
de se retrouver dans la maison du bon 
don Dîègue , ou dans le château de la 
duchesse. 

Lorsque don Quichotte eut quitté 
ses armes , et qu'il se fut revêtu de son 
beau pourpoint chamois , il vint re- 
joindre la compagnie qui l'attendoit 
pour dîner. On se met à table : la 



PARTIE I 1, CHAP. LI. iSl 

Jeune épouse d'Antonio , placée à côté 
du chevalier , lui fit les honneurs du 
festin avec autant d'esprit que de grâce. 
Notre héros déploya pour elle toute sa 
galanterie; etSancho, présent au re- 
pas , et que sa gaieté rendoit babillard , 
amusa tous les convives en racontant 
ce qu'il avoit souffert pendant son gou- 
vernement. 

Après le dîner, don Antonio con- 
duisit son hôte et quelques personnes 
de la compagnie dans un assez grand 
cabinet , dont le principal ornement 
étoit un buste de bronze placé sur un 
long pied de jaspe. Seigneur chevalier, 
dit-il en lui faisant remarquer ce buste, 
cette tête que vous voyez, et que vous 
prenez peut-être pour celle de quelque 
empereur, est le chef-d'œuvre de la 
négromancie; c'est l'ouvrage d'un en- 
chanteur polonois , disciple du fameux 
Scot dont on raconte tant d.e merveilles. 
Cet homme extraordinaire logea chez 
moi , et pour mille écus d'or me laissa 



1.12 DON QUICHOTTE. 

ce buste, qui répond comme une per-^ 
sonne à toutes les questions qu'on lui 
fait. Vous êtes le maître , ajouta-t-il , 
d'en faire sur-le-champ l'épreuve; et 
si vous voulez je vais commencer. 

Alors s'adressant au buste : Tête , 
dit-il, je te demande de me dire quelle 
est ma pensée dans ce moment. Le 
buste , sans remuer les lèvres , mais 
d'une voix claire et distincte , répon- 
dit : Je ne pénètre point les pensées. 
Don Quichotte dtmeura muet de sur- 
prise : Sancbo lit un signe de croix. 
Tête , continua don Antonio , dis-moi 
combien nous sommes ici. Le buste ré- 
pond : Toi , ta femme , deux de tes 
ainîs ; deux dames, un fameux che- 
valier nommé don Quichotte , et son 
écu5^er Sancho Pan ça. L'étonnement 
de tout le monde fut extrême. L'une 
des dames , impatiente de faire des 
questions , s'approche et dit : Tête , 
apprends-moi le plus sûr moyen de 
paroître belle. C'est d'être sage, ré- 



PARTIEUjCHAP. LI. 1&5 

pond le buste. L'autre dam»^ s'avance 
aussitôt : Mon mari m'aime- t-il beau- 
coup ? demanda- t- elle. C'est à ton 
cœur à t'en instruire , répliqua le buste. 
Don Quichotte à son tour voulut î'in- 
terroger : Tête, dit-il, ce que j'ai vu 
dans la caverne de Montesinos étoit- 
il vrai ou fantastique ? Mon écuyer 
accomplira-t-il la pénitence qui lui 
fut imposée? et verrai -je le désen- 
chantement de ma chère Dulcinée ? 
Ce que tu demandes , répondit le 
buste, sur la caverne de Montesinos 
seroit le sujet d'une discussion longue, 
dans laquelle je ne veux point entrer. 
Ton éouyer , avec l'aide du temps ^ 
accomplira la pénitence, et Dulcinée 
deviendra ce qu'elle a toujours été. Il 
suffit , s'écria le héros , je ne me 
plaindrai de rien si j'arrive à ce bon- 
heur suprême. Sancho s'approche alors 
doucement : Madame la tête , dit-il , 
serai-je encore gouverneur ? reverrai- 
je mes enfants et ma femme ? Oui , 



l54 DON QUICHOTTE. 

répond le buste, tu gouverneras dan» 
ta maison ; c'est alors que tu rever- 
ras ta Thérèse et tes enfants. Pardi ! 
voilà une belle réponse, s'écria San- 
cho ; j'en aurois dit autant sans être 
sorcier. 

Antonio consola l'écuyer en lui pro- 
mettant qu'un autre jour la tête s'ex- 
pliqueroit davantage. Il finit par re- 
commander le secret à tous les té- 
moins de cette merveille ; mais ce 
secret fut mal gardé. Bientôt on ne 
parla dans la ville que de la tête en- 
chantée. Antonio , craignant le saint- 
ofEce , se hâta d'aller expliquer aux 
inquisiteurs comment un tuyau placé 
dans le piédestal de ce buste creux , 
portoit à l'oreille d'un homme caché 
dans une chambre au-dessous tout ce 
qui se disoit en haut , et rapportoit 
de même les réponses que cet homme 
s'arausoit à faire. Malgré cet aveu 
«impie et vrai , les inquisiteurs , de 
peur de scandale , exigèrent qu'on bri- 



PARÏIE II, CHAP. Ll. l55 

sât le buste. Cette circonstance ne per- 
suada que mieux à don Quichotte la 
vérité des oracles de la fameuse tête 
enchantée. 



l56 DON QUICHOTTE, 



CHAPITRE LU. 

Grande aventure qui de toutes celles 
qu'on a vues fut la plus douloureuse 
pour notre héros. 

,1 j E lendemain de ce jour , Antonio 
et ses amis proposèrent à don Qui- 
chotte de venir visiter les galères. 
Sancho témoigna une grande joie de 
cette proposition , et suivit son maître 
sur le port. Le général qu'on avoit 
prévenu, aussitôt qu'il les vit arriver, 
lit abattre les tentes et sonner des fan- 
fares j un esquif couvert de riches ta- 
pis , garni de coussins de velours , 
vint prendre nos deux hcros ; le ca- 
non de la capittine se fit entendre, et 
les autres galères lui répondirent. Au 
milieu de ces honneurs, don Quichotte 
roontoit à l'échelle ; tout l'équipage le 
salua par des cris trois fois répétés. Le 



PARTIE II, CHAP. LU. 1S7 

général , après Pavoir embrassé , lui £t 
un beau compliment qui ne resta pas 
sans réponse ; et le signal fut donné 
pour une promenade sur la mer. 

A ce signal , tous les forçats , dé- 
pouillés de la ceinture en haut^ se mi- 
rent à ramer avec tant de force et de 
Yitesse, que Sancho se crut emporté 
par une légion de diables. Il regardoit 
en tremblant cette foule d'hommes nus, 
et se rangeoit le plus près qu'il pou- 
voit de son maître , assis à la poupe 
avec le général , lorsque le premier 
rameur de la droite , faisant semblant 
de croire que notre écuyer vouloit aller 
à la proue , le prend dans ses bras ^ 
l'enlève , et le passe à son compagnon , 
qui le passe de même à un autre. Le 
pauvre écuyer, voltigeant ainsi de 
main en main , arrive en un clin-d'œil 
à l'autre bout de la galère. Il fut près 
de s'évanouir de terreur; et cette ter- 
reur augmenta par la chiite de la 
grande antenne, qu'on abattit dans ce 
6* , i4 



^ 



l58 DON QUICHOTTE. 

moment. Sanclio , fermant les yeux et 
baissant la tête , crut que le ciel tom- 
boit sur lui. Interrogé sur ce qu'il 
avoit , il répondit en bégayant qu'il 
vouloit parler à son maître. Aussitôt 
les mains des forçats le fout de nou* 
veau voyager dans l'air, et le rappor- 
tent àsa première place. Apeine éloit- 
il arrivé qu'il voit le commandeur sau- 
ter dans les bancs , et , le fouet à la 
main, frapper les épaules des malheu- 
reux galériens. Epouvanté de ce spec- 
tacle , Sancho ne savoit plus où se ca- 
cher , lorsque don Quichotte s'appro- 
che, et lui dit : Ami , la belle occa- 
sion de me prouver , si tu le voulois , 
l'intérêt que tu prends à ce qui me 
touche ! Comment cela ? reprit l'é- 
cuyer. — En te désliabillant, mon fils , 
à l'exemple de ces messieurs , t'as- 
seyfint avec eux sur les bancs , oii tu 
recevrois à ton aise , et presque sans 
t'en mêler , quelques centaines de coups 
de fouet pour désenchaaterDulciaéc, 



PARTIE II, CHaP. lu. iSg 

Sanclio ne répondit à cette proposi- 
tion que par un regard de colère. Le 
général voulut savoir ce que c'étoit 
que cet enchantement ; et don Qui- 
chotte l'instruisit en détail des mal- 
heurs arrivés à la reine des belles. 
Cette conversation dura tout le temps 
de la promenade, que Sancho vit finir 
avec grande joie. 

Notre héros , après avoir remercié 
le général^ revint à terre dans la cha- 
loupe, parcourut à pied Barcelone, 
visita les monuments , les édifices pu- 
blics, et ne rentra chez lui que vers le 
soir. Une superbe fête Pattendoit : ré- 
ponse d'Antonio avoit rassemblé chez 
elle les plus belles , les plus aimable* 
personnes de la ville. Après un ma- 
gnifique souper, la musique annonça 
le bal; don Quichotte fut prié de l'ou- 
vrir; et deux des plus jolies danseuse» 
se donnèrent en secret le mot pour ne 
pas le laisser reposer un instant. A 
peine avoit-il quitté Tune , que Tautr* 



iGo BOX QUICHOTTE, 

venoit le reprendre; et notre héros 
hors d'haîeine n'osoit se Tefuser à 
îeurs vœux. On ne pouvoit regarder 
sans rire ce pauvre chevalier si mai- 
gie , si jaune , si sec , couvert de son 
pourpoint chamois , soufflant, sautant 
hors démesure, au milieu de jeunes 
beautés qui , l'agaçant à l'envi , ne 
sembloient occupées que de lui seul , 
se le disputoient sans cesse , se le dé- 
roboient l'une à l'autre. Mais les for- 
ces de don Quichotte ne soutinrent 
point cette longue épreuve- accabl» 
de lassitude , n'en pouvant plus , cou- 
vert de sueur , il s'assit sur le parquet, 
en s'écriant : Fuyez loin de moi , trop 
dangereux ennemis de la souveraine 
de mes pensées! fuyez, fuyez! laissez 
à mon coeur la fidélité qu'il veut lui 
garder. Don Autonio vint à son se- 
cours , le fit porter dans sa chambre , 
où Saccho , en le mettant au lit , lui 
dit : Monsieur , il ne suffit pas d'être 
un excellent chevalier pour être un 



PARTIE II, CHÂP. LU. l6t 

excellent danseur : il est plus aisé à 
certaines personnes de tuer un grand 
géant que de faire une petite cabriole ; 
mais vous voulez tout savoir. Que ne 
m'avez-vous imité ! Quand j'ai vu que 
les danses de ce pays n'étoienr pas 
comme celles de chez nous , où il sufl&t 
de sauter en Pair en se frappant le ta- 
lon de la main , ce dont je m'acquitte 
h. merveille , je me suis tenu tranquilVe, 
parce qu'il ne faut faire devant le 
inonde que ce que l'on fait fort bien. 

Le repos et le sommeil eurent bien- 
tôt rétabli don Quichotte : de nou- 
velles fêtes, de nouveaux plaisirs l'oc- 
cupèrent le lendemain. Malgré tant 
d'honneurs , notre héros , après six 
jours , songeoit à quitter Barcelone 
pour reprendre les nobles travaux aux- 
quels il s'étoit consacré. Dans cette 
pensée, un matin, couvert de toutes 
ses armes , monté sur le bon Rossi- 
nante , il fut se promener sur le ri- 
Tage, suivi d'Antonio et de ses amis. 

i4 



162 DON QUICHOTTE. 

Comme il s'entretenoit avec eux, on 
voit paroître tout-à-coup sur la plage 
un chevalier armé de pied en cap , 
monté sur un magnifique cheval^ ca- 
chant son visage sous sa visière, et por- 
tant sur son large bouclier une lune 
éblouissante. Cet inconnu arrive au 
galop, s'arrête devant don Quichotte; 
et d'une voix haute et fière : 

Illustre guerrier, dit-il, tu vois le 
chevalier de la Blanche Lune • la re- 
nommée dès long -temps a dû t'ap- 
prendre quel est ce nom. tie viens m'é- 
prouver avec toi ; je viens te faire con- 
venir que la maîtresse de mon cœur 
remporte en attraits , en beauté, sur 
ta fameuse Dulcinée. Si tu consens à 
l'avouer de bon gré , tu m'épargneras 
la peine de te vaincre et le regret de te 
donner la mort; si ton mauvais destin 
te force à combattre , écoute les con- 
ditions de notre combat. Vaincu par 
moi , tu te retireras dans ta maison , 
où j'exige que tu passes une année 



PARTIE II, CHAP. LU. l63 

sans pouvoir reprendre l'épée : vaincu 
par toi , je t'abandonne mes armes , 
mon cheval , ma vie et ma gloire. Dé- 
cide-toi prorapteraent j je n'ai que ce 
seul jour à te donner. 

Chevalier de la Blanche Lune , ré- 
pond don Quichotte aussi surpris qu'ir- 
rité de tant d'arrogance, tu n'as ja- 
mais vu Dulcinée; un de ses regards 
eut suffi pour te prouver qu'aucune 
belle ne peut lui être comparée. Ta 
folle erreur me fait pitié ; mais j'ac- 
cepte tes conditions^ je n'en refuse que 
l'abandon que tu me fais de ta gloire ; 
elle n'est pas encore venue jusqu'à 
moi, et la mienne n'en a pas besoin. 
Hâtons- nous donc de mettre à profit 
le seul jour que tu m'as destiné; prends 
du champ , prépare ta lance, et cora.- 
mençons à l'instant même. 

Don Antonio , témoin de cette con- 
versation , ne douta point que ce ne 
lût une aventure imaginée par quel- 
qu'un de Barcelone ; il regardoit ses 



l64 DON QUICHOTTE. 

amis en souriant, et leur demancloit 
des yeux s'ils étoient dans le secret; 
mais aucun d'eux ne connoissoitle che- 
valier de la Blanche Lune , et ne sa- 
voit s'il falloit s'opposer à ce terriblo 
combat. Au milieu de cette incertitude, 
les deux adversaires avoient pris du 
champ : il n'étoit plus possible de les 
séparer; déjà tous deux fondoient l'un 
sur l'autre. Le coursier de l'inconnu , 
plus grand, plus fort que Rossinante , 
fournit presque à lui seul toute la 
carrière ; il arriva comme la foudre 
sur le malheureux don Quichotte , et 
le jeta lui et son cheval à vingt pas de 
là sur le sable. Aussitôt le chevalier 
vainqueur, qui n'avoit pas voulu se 
servir de sa lance , et l'avoit relevé» 
exprès en rencontrant notre héros , re- 
vint lui présenter la pointe àla visière, 
en lui disant : Vous êtes mort , si vous 
ne faites l'aveu que je vous ai demandé. 
Don Quichotte, presque évanoui, ras- 
semble toutes ses forces, et lui répond 



PARTIE II, C H A P. LU. l65 

d'un accent lamentable : Le malheur 
ou la foiblesse du chevalier de Dulci- 
née n'em pêche pas qu'elle ne soit la plus 
belle de Tunivers. Hâte-toi de m'ôter 
la vie; le trépas est un bienfait pour 
quiconque a perdu Phonneur. 

A Dieu ne plaise , répond l'inconnu , 
que j'immole le plus magnanime , le 
plus fidèle des amants! Que la beauté 
de Dulcinée , que sa gloire restent par- 
faites ! ton vainqueur même lui rend 
hommage. La se\ile chose que j'exige , 
c'est que le grand don Quichotte, ob- 
servant les conditions de notre com- 
bat , s'abstienne de porter les armes 
pendant une année entière , et se retire 
dans sa maison. Je le jure, foi de che- 
valier , répond le héros vaincu, puis- 
qu'il n'y a rien dans ce serment de 
contraire à l'honneur de Dulcinée. 

A ces mots l'inconnu prend le galop, 
et s'en retourne vers la ville. Don An- 
tonio, toujours surpris, court après 
lai , s'attache à ses pas , tandis qu® 



\63 D O X Q U 1 C H X T E. 

ses amis et Sancho désolés relevoient 
le pauvre don Quichotte , le faisoient 
mettre sur un brancard , et le rappor- 
toienC tristement chez lui. 



PARTI E SECONDE, 167 



CHAPITRE LUI. 

Ce que c^étoit que le chevalier de la 
Blanche Lune, Départ de don Qui" 
chotte j et ses nouveaux projets, 

Antonio, qui bruloit de connoître 
le chevalier de la Blanche Lune, ne 
le perdit pas un instant de vue ; et le 
voyant entrer dans une maison , il y 
entre aussitôtaprès lui ; là il le trouve 
occupé de se faire désarmer. L'inconnu 
lui dit avec un souris : Seigneur , je 
crois pénétrer le motif qui vous attire 
sur mes pas ; vous voulez savoir qui 
je suis ; je ne vous en ferai point un 
mystère. On m'appelle Samson Car- 
rasco ; je suis du village de don Qui'* 
chotte. La folie de ce bon gentil- 
homme, que nous estimons , que nous 
aimons tous , a fait naître dès long- 
temps ma pitié 5 j'ai pensé, d'après les 



l6S DON QUICHOTTE. 

conseils de plusieurs de ses amis , que 
le repos et la retraite étoient les seuls 
moyens qui nous restoient de le rendre 
à la raison. Je me suis donc fait che- 
valier errant pour le combattre , le 
vaincre , et le forcer de retourner chez 
lui. Cette charmante entreprise n^eut 
pas, il y a quelq'ie temps , le succès 
qu'elle méritoit ; c'est moi qui, sous 
le nom de chevalier des Miroirs , fus 
vaincu par don Quichotte -, et loia 
de lui dicter des lois , je fus trop heu- 
reux de recevoir la vie. Aujourd'hui 
j'ai pris ma revanche j j'ai réussi, 
grâce au ciel ! Je vous supplie , sei- 
gneur , de ne point révéler ce que je 
vous confie; vous auriez le chagrin 
de nuire à la guérison d'un homme de 
bien dont les qualités et l'esprit méri- 
tent votre intérêt. 

Seigneuf, lui répondit Antonio , je 
n'ose vous avouer que j'ai du regret à 
voir accomplir un dessein aussî loua- 
ble q^ue le votre ; vous allez priver !• 



PARTIE II, CHÂ?. LUI. 105 
monde d*un grand plaisir ; et jamais 
don Quichotte sage ne vaudra don Qui- 
chotte fou. Au surplus, j'ai de la peine 
à penser que tous vos efforts , toute 
votre industrie , puissent remettre 
en son bon sens une tête aussi dé- 
rangée ; je n'en serai pas moins fidèle 
au secret que vous me confiez j et je 
vous offre de bon cœur tout ce qui 
pourroit vous être agréable dans un 
pays étranger pour vous. 

Le bachelier remercia l'obligeant 
Antonio , se débarrassa de ses armes 
qu'il fit attacher sur un mulet, monta 
son cheval de bataille , et sortit à l'ins- 
tant de la ville pour s'en retourner 
chez lui. 

Pendant ce temps , notre héros , 
affligé , confus et moulu , étoit triste- 
ment dans son lit , où Sancho tâchoit 
de le consoler. Allons ! monsieur, lui 
disoit-il, reprenez un peu de courage; 
vous devez encore rendre grâce à Dieu 
de n'avoir aucun membre cassé. Ulaut 



l'jO DON QUICHOTTE. 

savoir prendre le temps comme il 
rient , souffrir ce qu*on ne peut em- 
pêcher , et sur toute chose se passer 
des médecins 5 vous n'en aurez nul be- 
soin, j'espère; vous serez bientôt ré- 
tabli. Nous nous en retournerons bra- 
vement dans notre village, nous y vi- 
vrons en paix , en joie ; et vous verrez , 
je vous le promets , qu'il est possible 
d^être heureux sans chercher les aven- 
tures. Au fait , mon cher maître, quel 
est celui de nous deux qui perd le plus 
à ceci ? N'est-ce pas moi , qui vois s'en 
eller mes espérances en fumée? Car 
enfin, quoique je sois dégoûté du mé- 
tier de gouverneur , je n'aurols pas été 
fâché d'essayer de celui de comte; et 
comment voulez-vous que je devienne 
comte, à présent que vous ne pouvez 
plus être roi ? Tu t'abuses , mon pau- 
vre Sancho , lui répondit don Qui- 
chotte; l'on n'exige de moi qu'une 
seule année de retraite ; après ce temps 
écoulé , rien ne m'empêchera , s'il plaît 



PARTIE 11, CHÀP. LUI. 171 

à Dieu , de reprendre mon noble exer- 
cice ; et nous aurons à choisir des 
royaumes et des comtés. — Eh bien ! 
monsieur, vous voyez donc qu'il ne 
faut pas se désespérer. Diable ! ne 
tuons point la poule parce qu'elle a 
la pépie. C'est aujourd'hui mon tour, 
et démain le tien. En fait de- bataille 
rien n'est jamais sûr : les paris sont 
bons pour l'un ou pour l'autre ; et 
celui qui tombe ce matin se relèvera 
peut-être ce soir. Tout ira bien, mon 
cher maître ; vivons , croyez-moi , d'es- 
pérance; ma mère disoit que souvent 
elle valoit mieux que la possession. 

Don Quichotte , ainsi soutenu par 
les discours de son écuyer, par les 
soins , par les attentions d'Antonio , 
de son épouse, demeura six jours dans 
son lit. Au bout de ce temps il voulut 
partir, et prit congé de ses hôtes. Les 
regrets qu'on lui témoigna furent sin- 
cères : il embrassa don Antonio, pro- 
mit de lui donner de ses nouvelles j et ^ 



I7Î DON QUICHOTTE. 

sans armes , sans épée, dans l'équîpage 
d'un vaincu, monté sur Rossinante, 
encore boiteux , précédé de Tâne qui 
portoit son armure et de Sancho mar- 
chant à pied , notre héros se mit en 
chemin. 

En sortant de Barcelone , il voulut 
revoir la place ou son ennemi Pavoit 
renversé. C'est là que fut Troie 5 s^é- 
cria-t-il ; c'est là que mon malheur , 
et non ma faute , m'a fait perdre toute 
ma g'oire ; c'est la que l'inconstante 
fortune m'a ravi dans un instant le prix 
de mes longs travaux ! A.lJez-vous re- 
commencer vos doléances ? lui ditSan- 
choj oubliez -vous qu'un homme de 
courage supporte gaiement le malheur? 
Regardez-moi; vous m'avez vu rire en 
allant prendre possession de mon beau 
gouvernement; me voici pauvre écuj-er 
à pied d'un pauvre chevalier battu. Je 
n'en ris pas moins ^ monsieur; car je 
ne veux pas que ma bonne humeur 
«oit dépendante de cette capricieuse 



Ê'ARTIE II, CHAP. LUT. I73 

que vous appelez la Fortune ; cette 
femme-là n'est pas assez aimable pour 
qu'un homme qui a du sens se laisse 
gouverner par elle. — Tu m'étonnes 
tous les jours, Sancho; sais-tu que ta 
philosophie vaut beaucoup mieux que 
la mienne ? sais-tu que la vraie sagesse 
parle souvent par ta bouche? Allons ! 
mon fils, je veux te croire et m'aban- 
donner à tes conseils. Retournons , re- 
tournons chez nous : je Tai promis ; 
accomplissons cette promesse. Quand 
j'étois chevalier errant , quand la vic- 
toire couronnoit mon audace , j'avois 
le droit de prétendre à tous les genres 
de gloire; mais aujourd'hui que je 
suis vaincu, aujourd'hui qu'une que- 
nouille convient seule à mes foibles 
mains , je ne puis espérer d'autre hon- 
neur que celui de tenir ma parole. Mar- 
chons donc , ami , marchons prompte- 
ment. — Promptement , monsieur ! 
c'est aisé à dire lorsque l'on est à che- 
yal. Votre seigneurie ne prend pa« 
i5 



ly4 ï>ON QUICHOTTE. 

garde que je suis à pied , maniera 
d'aller que je n'aime guère. Contenu 
tons -nous, s'il tous plaît d'aller à 
pîetites journées, à moins que vous ne 
voulussiez pendre vos armes à quelque 
chêne , en mettant dessous une belle 
inscription ; je monterois alors sur mon 
âne , et nous irions comme il vous 
plairoit. 

En s'entretenant de la sorte , sans 
qu'il leur arrivât d'aventure , nos voya- 
geurs cheminèrent quatre jours , et se 
retrouvèrent au même bocage où ils 
avoient rencontré les bergères de TAr- 
cadie. Reconnoissez-vous ces lieux ? 
demanda Sancho. Oui , mon ami , ré- 
pond don Quichotte; et le souvenir 
qu'ils m'ont laissé me donne dans ce 
moment une idée que je crois heu- 
reuse. Faisons-nous bergers, Sancho , 
du moins pendant tout le temps qu'il 
m'est défendu de porteries armes. J'a- 
chèterai quelques moutons , un cha- 
lumeau une panetière j nous nons ha-* 



PARTIE II, CHAP. LUI. I75 

billerons tous deux en pasteurs ; et , 
prenant le nom , moi du berger Qui- 
chottis , toi du berger Pancino , nous 
parcourrons les monts , les vallées , 
en faisant répéter aux échos nos dou- 
ces et tendres chansons. Nous habite- 
rons les bois , les prairies , les bords 
fleuris des limpides ruisseaux. Le fruit 
des chênes suffira pour notre frugale 
nourriture , Fonde fugitive des sources 
pour notre fraîche boisson j les lièges 
nous donneront un asyle pendant la 
nuit ; les saules de Tombre pendant le 
jour 5 Véglantier sa simple fleur pour 
faire des guirlandes à nos bergères. 
]Nous coulerons dans Pinnocence et 
dans la paix des jours purs comme le 
crystal des fontaines , comme le ciel 
de nos beaux climats ; tranquilles , 
heureux , satisfaits , nous pleurerons 
toute la journée , nous soupirerons nos 
amours , nous rimerons des vers char- 
mants que les nymphes viendront en- 
tendre , et qui passeront ayec notre uoni 



176 DON QUICHOTTE. 

à la postérité la plus reculée. Que dis- 
tu de ce projets ? 

Pardieu ! monsieur , repond Vécuj'er , 
je le trouve admirable ; cette vie de 
paresseux me convient encore davan- 
tage que celle que nous avons menée 
jus'iu'à présent. Je parie que monsieur 
le curé, le bachelier Samson Carrasco, 
et maître Nicolas le barbier , ne pour- 
roient s'empêcher de l'approuver ; et 
je ne dis pas qu'il ne leur prenne envie 
de se faire bergers avec nous. — Eh 
bien ! mon ami , nous les recevrons 
avec joie ; nous appellerons Samson 
Carrasco le pasteur Samsonino j maître 
Nicolas , Nicoloso ; et monsieur le 
curé , en alon|^eant un peu son nom , 
sera fort bien nommé le berger Cu-- 
riambro. Quant aux charmantes pas- 
tourelles que nous célébrons dans nos 
vers , elles ne nous manqueront point; 
d'abord la mienne est Doute trouvée ; 
Dulcinée peut être aussi bien la plus 
aimable des bergères que la plus belle 



PARTIE II, CHAP. LUI. I77 

ë.es princesses. Je n'ai là-dessus aucun 
travail à faire. Toi , mon ami, tu cher- 
cheras la tienne. * . . . . — ''Oh ! je n'irai 
pas bien loin : je garderai ma femme, 
puisque je l'ai; et je l'appellerai tout 
bonnement Thérésone au lieu de Thé- 
rèse, Thérésone fera fort bien dans les 
vers que je lui adresserai. Maître Ni- 
colas et le bachelier trouveront aisé- 
ment des bergères. Pour monsieur le 
curé , je ne suis pas d'avis qu'il en ait 
iine^ à cause du bon exemple. — Tu 
as raison. Ah ! mon cher ami, que no- 
tre vie sera délicieuse ! que de roman- 
ces , de chansons , de sonnets , nous 
allons entendre ! que de flûtes , de 
flageolets, de champêtres chalumeaux, 
accompagneront notre douce voix ! Le 
bachelier Carrasco est excellent poète, 
maître Nicolas joue de la guitare; je 
suis sûr que monsieur le curé fera des 
vers quand il lui plaira; quant à moi, 
tu connois mon talent, et je me charge 
de former le tien. Rien ne nous man- 



378 DONQtJlCHOTTE, 

quera , mon amî ; nous nous distribue- 
rons chacun notre emploi : moi , je ma 
plaindrai de l'absence ; toi , tu chante- 
ras le constant amour; Carrasco pren- 
dra le dédain,- maître Nicolas les fa- 
veurs, monsieur le curé tout ce qu'il 
voudra. — Oui, monsieur; et je veux 
aussi donner un emploi à Sanchettema 
fille; elle nous portera le dîner.—Fort 
bien, Sancho. Mais voici la nuit; re- 
tirons-nous dans ce bois pour y penser 
à nos bergères. 



PARTIE SECOND £• I79 



CHAPITRE LIV. 

Comment le bon Sancho s'' y prit pour 
désenchanter Dulcinée, 

1j a nuit étoit fort obscure , don Qui-* 
chotte et son écuyer se reposèrent sous- 
de grands arbres , soupèrent ensemble 
assez mal 5 et leur souper fut à peiner 
achevé , que Sancho s'arrangea pouc. 
dormir. Mon cher enfant, lui dit son 
maître , avant que tu te livres au som- 
meil , je veux te rappeler une chose 
importante qu'il est absolument néces- 
saire de terminer avant de commencer 
tous deux cette vie pastorale qui nous 
promet de si beaux jours. Eh! quelle 
est cette chose, monsieur? répondit 
Pécuyer en bâillant. Ton cœur devroit 
t'en instruire. As-tu donc oublié tes 
promesses ? et rentrerons-nous dans 
notre village; prendrons-nous le nouvel 



iSo DON qttichottb; 

état de pasteurs , avant d'avoir désen- 
chanté la malheureuse Dulcinée ? Ta 
sais de qui cela dépend: je t'en parle, 
comme tu rois, sans reproche, sans 
aigreur; je n'exige point, je demande, 
et mon humble prière est au nom d© 
notre ancienne amitié. — Hélas ! mon 
Dieu ! vous prenez bien la meilleure 
manière d'obtenir de moi ce que vous 
voudrez; mais, s'il faut vous parler 
franchement , j'ai de la peine à com- 
prendre comment des coups de fouet 
que je me donnerai peuvent faire du 
bien à un autre. Qu'a de commun ma 
pauvre peau avec madame Dulcinée? 
Cela ressemble à ceux qui vous disent; 
Vous avez mal à la tète , frottez-vous 
les jambes. Par quel hasard m'a-t-oa 
choisi pour être le médecin de cette 
maladie la? Encore les médecins sont- 
ils plus heureux: ; on les paie grasse- 
ment, même lorsqu'ils tuent leur ma- 
lade • mais dans cette affaire-ci Von 
m'oblige , pour guérir le mien , de m« 



PARTIE II, CHAP. LIV. l8l 

fouetter jusqu'au sang, et cette cure 
si pénible doit rester sans récompense, 
— Ah! mon fils , que ne parles-tu? 
Si j'avois pensé qu'un honnête salaire * 
pouvoit te déterminer à ce que j'at- 
tends de toi, depuis long- temps je te 
• l'aurois offert. Tu n'as qu'à régler toi- 
même le prix que tu mets à chaque 
coups de fouet, t'en payer d'avance sur 
l'argent que tu me gardes , et te mettre 
de suite à Touvrage. 

Ces paroles firent ouvrir les yeux et 
les oreilles à Sanrho. Il résolut de se 
fouetter tout de bon, pour augmenter le 
petit trésor qu'il apportoit à sa femme. 
Monsieur, reprit-il , voilà qui est dit; 
je vais vous donner satisfaction. Ne 
me croyez pas cependatit trop inté- 
ressé; je suis père de famille, et c'est 
pour mes enfants que je travaille. 
Voyons , que me donnerez-vous pour 
trois mille trois cents coups de fouet? 
je ne parle pas des cinq que je pour- 
rois en rabattre ; je veux faire bien 



lS2 DON QUICHOTTE. 

les choses , et ces cinq là déjà reçus 
iront par-dessus le marché. — Mon 
cher ami , si le prix du remède devoit 
être proportionné à celle que tu vas 
guérir , le trésor de Venise et les mi- 
nes du Potose ne pourroient pas te 
payer. IVIais je m'en rapporte à ta 
tonne foi : vois ce qui me reste d'ar- 
gent ^ et prends ce que tu voudras. — 
En conscience, mon cher maître, je 
ne peux pas faire ce que vous désirez 
à moins d'un quart de réau "par coup : 
sovez certain qu'à tout autre j'en de- 
manderois davantage. Ainsi donc les 
trois mille coups de fouet valent d'a- 
bord sept cent cinquante réaux, aux- 
quels il faut enjoindre soixante-quinze 
pour les trois cents autres ; total , huit 
cent ving-cinq réaux. Et je vous as- 
sure que c'est marché donné; car je 
compte m'étriller de manière que l'on 
puisse dire aux envieux de ma petite 
fortune, celui-là ne l'a pas volée.... 
Suffit, vous serez- conteat. — Oh! je 



PARTIE II, CHAP. LIV, l83 

le suis déjà , Sancho , Sancho mon 
ami , Sancho de mon cœur ! ma vie 
entière ne pourra suffire à te prouver 
ma reconnoissance. Si j comme je n'en, 
doute point, Dulcinée reprend ses at- 
traits , je ne me plaindrai plus du sort> 
je bénirai ma défaite , je rendrai gracô 
sur-tout à ta générosité. Quand com- 
mences-tu, mon fiîs? Pour accélérée 
cet instant , je veux ajouter cent réauxw 
-*• Quand, monsieur? cette nui!: sans 
faute; et tout-à-Fheure , puisque j'y 
suis. 

Il court aussitôt prendre les licous 
de râne et de Rossinante , les joint en- 
semble pour en faire un fouet, s'é- 
loigne d'une vingtaine de pas , résolu 
de terminer la douloureuse pénitence. 
Don Quichotte , qui le vit aller d'un 
air si déterminé, ne put s'empêcher 
de lui' dire : Mon ami , je te recom- 
mande de ne pas te mettre en pièces ; 
ne frappe pas de manière que ta vie 
soit en danger j ménage-toi , je te sup- 



384 DON QUICHOTTE, 

plie ; ne jette pas d'abord tout ton feu* 
Je crains que tu n'en fasses trop; et je 
Tais compter avec attention pour t'ar- 
rêter dès qu'il sera temps. Comptez , 
comptez si vous voulez, répond l'é- 
cuyer en se déshabillant 5 j'espère ne 
pas me tuer, mais je n'irai pas de main 
morte. 

A ces mots , sur son dos tout iiu , 
il s'applique deux coups vigoureux , 
qui lui font pousser un cri. Plein de 
courage , il redouble ; mais il ne put 
jamais pnsser le sixième. Ah ! mon- 
sieur , s'érria-t-il en s'arrétant , j'ai 
fait un marché de dupe; cela vaut au 
moins le demi-réau. — Eh bien ! mon 
ami , tu l'auras , répond le héros gé- 
néreux. Sancho reprend alors de la 
force 5 mais le fripon t au lieu de faire 
tomber les coups sur ses épaules , les 
applique sur les arbres dont il étoit 
environné. Se trouvant mieux de cette 
manière d'accomplir la pénitence^ il 
ne s'arrête plus un moment, frappe, 



PARTIE II, CKAP. LIV. iQj 

refrappe à tour de bras , en poussant 
fîe si profoiifls soupirs, qu'on l'auroit 
cru prêt àrendrerame. Don Quichotte, 
tout attendri , lui crioit: Mon fils , mon 
cher fils , arrête, arrête; en voilà bien 
assez pour une fois : j'en ai compté 
plus de mille. Tu te martyrises , mon 
enfant. Non, répondoit récuyer , je 
me sens en train , je veux en finir, et 
ne pas voler mon salaire. Battons le 
fer tandis qu'il est chaud; faisons mou- 
dre le moulin à présent que la meule 
est piquée : sur-tout n'approchez point, 
monsieur; je vais encore m'en donner 
un mille ; le surplus ne sera qu'un 
jeu. Il redouble alors de fureur , et 
frappe si vivement , qu'il ne restolt pas 
un pouce d'écorce aux malheureux ar- 
bres qu'il avoit choisis. Enfin , pous- 
sant un cri terrible en appliquant le 
plus fort de ses coups : C'est ici , dit- 
il , q-ie périt Samson. Et il se laisse 
tomber sur la terre. 

Don Quichotte^ efiPrayé, se press» 
16 



l86 DON QUICHOTTE. 

d'accourir , et de lui arracher sou 
fouet. Je te défends de continuer , lui 
dit-il les larmes aux yeux ; songe , 
songe mon cher ami , que ta vie est 
nécessaire à ta femme, à tes enfants; 
conserve-toi pour eux^ je t'en prie 5 
et que DulciHée attende que tes forces 
soient revenues. Puisque vous le vou- 
lez , répond Sancho , je renverrai jus- 
qu'à demain la lin de cette grande af- 
faire. Prètez-moi seulement votre man- 
teau, pour m'empècher de me refroi- 
dir au milieu de ma sueur. !Notre hé- 
ros se hâta d'envelopper son écuyer , 
qui , s'appuyant contre un tronc do 
chêne , s'endormit bientôt d'un profond 
sommeil. 

Le lendemain au point du jour tous 
deux se remirent en route. Don Qui- 
chotte osoità peine demander à Sancho 
comment il se trouvoit. Celui-ci, sans 
entrer dans des explications, pria seu- 
lement son maître de ne point passer- 
la nuit dans ua viliag» > parcs qu'il 



\ 



PARTIE 11, CHÀP. LIV. 187 

avolt pris la ferme résolution cVachever 
la pénitence, et qu'il aimoit mieux la 
finir en plein air , sur-tout dans un 
bois , où la seule vue des arbres sem- 
bloit soulager sa douleur. Don Qui- 
chotte y consentit , le remercia mille 
fois , et s'arrêta le même soir dans une 
grande forêt, où Sancho , toujours aus 
dépens , non de ses .épaules , mais des 
hêtres , parvint enfin , sans trop de tra- 
vail , à terminer l'enchantement de 
Dulcinée , dont lui seul avoit été Tin- 
venteur. 



lé8 DON Q U IC n OTTE, 



CHAPITRE L V. 

Arrivée de don Quichotte chez lui i 
sa maladie et sa mort. 

J\ o T R E héros , transporté de joie en 
pensant que le tendre objet de ses fi- 
dèles amours venoit de reprendre tous 
ses attraits, attendoit impatiemment 
Taurore , et ne doutoit peint que ses 
premiers rayons ne lui fissent roir 
Dulcinée. L'aurore psrut sans cette 
belle; don Quichotte surpris continua 
son chf-min , en regardant de tous cô- 
tés si Dulcinée n'ai rivoit pas. A cha- 
que femme qu'il rencontroit, son cœur 
battoit avec violence ; il accouroit vers 
elle rempli d'espoir; la voyageuse pas- 
soit sans rien dire, et don Quichotte 
soupiroit douloureusement. Deux jours 
s'érouKrent aiiisi : nos héios ariivè- 
rent enfin sur le haut d'uue colline , 



PARTIE ÎI, CHAP. L r. iSg 
d'où ils découvrirent leur village. A 
cette vue , Sancho se mit à genoux : 
O ma chère patrie , s'écria-t-il , tu vas 
revoir ton fils Sancho, non bien riche, 
mais bien étrillé ! reçois- le dans ton 
sein , ainsi que son maitre le valeu- 
reux don Quichotte , qui revient à la 
vérité vaincu , mais dont le nom n'en 
fera pas moins et ton honneur et ta 
gloire. 

Don Quichotte dit à son écuyer de 
se lever , et tous deux entrèrent dans 
le village. Les premières personnes 
qu'ils rencontrèrent furent le curé et 
le bachelier Carrasco , qui sortoient 
pour se promener : à peine eurent-ils 
reconnu leur ancien ami, qu'ils vin- 
rent à lui les bras ouverts. Don Qui- 
chotte descendit de cheval , les serra 
contre sa poitrine , et les tenant tous 
deux par la main , prit le chemin de 
sa maison , suivi d'une foule d' ^nfants 
qui crioient de toutes leurs forces : 
Voici le seigneur don Quichotte 1 voici 



tgo DON QUICHOTTE. 

le bon Sancho Tança! Venez, venez, 
madame Thérèse, Thérèse accourt à 
demi vêtue , avec sa fille Sanchette ; 
et , ne voj^ant pas son mari clans Té- 
quipage d'un gouverneur : Qu'est ce- 
ci , d.t-elle , mon homme ? où est donc 
votre carrosse? où sont .vos gens et 
votre équipage ? je crois, par ma foi , 
que tu es à pied. Oui , femme , lui ré- 
pond Sancho ; mais tu peux toujours 
in'embrasser , car je t'apporte de l'ar- 
gent , et de l'argent bien gagné , je 
t'assure. — Ah ! mon ami, mon bon 
ami ! que je suis aise de te revoir ! Je 
te trouve engraissé^ mon fils. Em- 
brasse donc ta fille Sanchette, qui 
t'attendoit comme on attend la rosée 
du printemps. Viens, viens vite à no- 
tre maison ; nous avons , j'espère , bien 
des choses à dire. A ces mots la mère 
et la fille prennent Sancho par-dessous 
le bras, son âne par le licou, et les 
emmènent en les baisant tous deux. 
La gouvernante et la nièce, sortie* 



PARTIE II, CHAP. LY. IQl 

pour recevoir don Quichotte , firent 
éclater des transports de joie qui tou- 
chèrent notre héros. Il se pressa de 
leur raconter comment il avoit été 
vaincu, et comment il avoit juré de 
ne porter les armes d'une année. Le 
bachelier et le curé s'efforcèrent en 
vain de le consoler; rien ne put éclair- 
cir la sombre tristesse qui se lisoit sur 
son visage. Ses deux amis le quittè- 
rent en lui recommandant de veiller sur 
sa santé, de songer à se distraire; ce 
qu'il promit d'un air sérieux. La gou- 
vernante lui donna de longs et sages 
conseils , qu'il écouta sans répondre ; 
et sa mélancolie augmenta le soir et le 
lendemain. 

Quelques jours se passèrent ainsi : 
le silencieux don Quichotte sembloit 
ne prendre intérêt à rien 5 l'appétit, 
le sommeil l'avoient abandonné. Sans 
se plaindre , sans marquer d'humeur , 
il cherchoit la solitude, revoit, médi- 
toit sans cesse, et cachoit avec soin 



102 BON QUICHOTTE. 

les pleurs qui souvent bordoient set 
paupières. Le seul Sancho , lorsqu'il 
venoit le %-oir, lui causoit encore un 
léger sourire ; maïs c'étoit sgn unique 
réponse aux plaisanteries de sonécuy er. 
Hélas ! les malheureux humains , 
quelque distingués qu'ils soient par 
leur grandeur, par leur gloire, par 
les dons de la nature , marchent tou- 
jours d'un pas rapide vers la tombe 
qui les attend. Don Quichotteétoit près 
d'y descendre: soit que son heure Fût 
venue , soit que le chagrin l'eût avan- 
cée , il fut pris d'une fièvre ardente 
qui le força de garder le lit. Pendant 
tout le temps de sa maladie-, le curé ^ 
maître Nicolas et Carrasco ne quittè- 
rent point leur ami ; le bon Sancho ^ 
triste , inquiet , ne sortit pas de sa 
chambre. On envoya chercher un mé- 
decin , qui jugei que la mélancolie 
ctoit la seule cause du mal. Sancho , 
malgré sa douleur sincère, redoubla 
d'efforts pour égayer son maître j il 



rATvTIE II, CHAT. LV. if>3 

luî parla de leur projet de se faire tous 
deux bergers , du plaisir qu'ils au- 
roient bientôt à jouer ensemble de la 
musette ; il ajouta qu'il venoit d'ache- 
ter pour garder leurs troupeaux futurs 
deux superbes chiens , dont l'un s'ap- 
peloit Earsino , et l'autre Butron. Le 
malade l'écoutoit, le regardoit tendre- 
ment , et par son regard , lui faisoit 
comprendre qu'il pénétroit sa bonne 
intention. 

Le mal iit bientôt des progrès : le 
médecin, au bout de six jours , ne don- 
lîoit guère d'espérance. Don Quichotte 
sentoit son état j il pria qu'on le laissât 
seul , parce qu'il vouloit dormir : ce 
sommeil dura près de sept heures. La 
gouvernante et ]a nièce le pleuroient 
déjà comme mort ; mais tout-à-coup 
don Qmchotte réveillé les appelle : 
Mes chères filles , dit-il , rendez grâce 
au Dieu tout - puissant , dont l'infati- 
gable miséricorde vient de m'accorder 
aujourd'hui le plus signalé des bien- 
6. • 17 



igt DON QUICHOTTE. 

faits. Mon cher oncle , répondit sa 
nièce , que veut dire votre seigneurie ? 
Ma nièce , reprit- il doucement , c'est 
le bien le. plus précieux à l'homme , 
celui qui seul peut lui procurer yn 
peu de repos dans cette misérable vie , 
et le mettre à même d'obtenir dans 
l'autre la récompense des vertus. Ce 
bien si cher , c'e^t la raison : je l'avoia 
perdu ; ma nièce , en employant mes 
trop longs loisirs à des lectures insen- 
sées ; le. ciel me la rend aujourd'hui ; 
, je nVn jouirai pas long-temps ; ma re- 
connoissance n'en est pas moins vive. 
Je veux profiter du moins de ces 
courts moments , les seuls que je 
puisse compter dans ma vie , pour 
réparer autant qu'il est en moi les 
erreurs de mon long égarement , pour 
faire le bien que je n'ai pas fait. Ap- 
pelez donc , je vous prie , mon ami 
monsieur le curé , le bachelier Sam- 
son , maître Nicolas , et le fidèle San- 
4ho , à qui je dois demander pardon 



PA3\TIE II, CHA.P. LV. igS 

de lui avoir fait partager mon délire. 

Comme ils achevoit ces paroles , ils 
arrivèrent tous quatre. Mes amis , re- 
prit le mourant , je vous demandois , 
je vous désirois. Hâtez-vous de me fé- ,^ 
liçiter de ce que je ne suis plus don 
Quichotte de la Manche ; je s^iis Alonzo 
Quixano , que Ton surnommoit autre- 
fois le Bon, Cessez , cessez de voir en 
moi Fimitateur d'Amadis , de Galaor , 
de ces héros imaginaires que mon ex- 
travagance avoit pris pour modèles \ 
n'y voyez que votre voisin , votre fi- 
dèle ami , votre frère , dont le foibl© 
esprit , long - temps aliéné ^ retrouve 
à sa dernière heure assez de raison 
pour se repentir. Profitons- en , mon- 
sieur le curé ; daignez entendre l'aveu 
de mes fautes. Et vous , messieurs , 
pendant ce temps , faites venir , s'il 
vous plaît, un notaire pour qu'il écrive 
mes dernières volontés. 

On i'écoutoit en silence , on.se re- 
gardoit avec surprise et douleur, San- 



ICjJ DON QUICHOTTE. 

cho , qui JQsqu^ ce moment n'avolt 
pu croire sou maître en danger, tombe 
à genoux auprès du lit , et se met à 
fondre en larmes. Le malade , lui ten- 
dant la main , le pria de le laisser avec 
monsieur le curé. Sa confession ne fut 
pas longue ; hélas ! son cœur étoitsi 
pur ! Lui même rappela tout le monde : 
la gouvernante , la nièce , arrivèrent 
en poussant des cris : don Quichotte 
les consola. Lorsque le notaire fut 
Tenu , il lui dit de commencer sou 
testament dans les formes ordinaires ; 
ensuite , rassemblant le peu de forces 
qui lui restoient, il se souleva, s'assit 
sur son lit ; et , d'une voix foible , dicta 
ces paroles : 

Je laisse à mon ami Sancho Pança, 
que j'appelois . mon écuyer dans le 
temjis de ma folie , deux cents écus 
que Ton prendra, sur le plus clair de 
mon bien 5 de plus tout l'argent que 
je lui confiai lorsque nous partîmes 
ensemble , défendant à mes héritiers 



FAE-TIE II, CHAP. LV. 1 97 

de lui en demander jamais compte , et 
ne regrettant des extravagances dont il 
a si souvent été le témoin , que l'espoir 
qu'elles me donnoient de lui faire une 
grande fortune. 

Non , monsieur , interrompt Sancho 
en pleurant , et voulant empêcher le 
notaire d'écrire , non , monsieur, vous 
lie mourrez point ; il n'est pas possible 
que vous mouriez. Suivez mes conseils , 
mon cher maître : vivez , vivez , et 
bannissez ce noir chagrin qui seul vous 
met dans l'état où vous êtes. Je ferai 
tout ce que vous voudrez , nous irons 
où il vous plaira ; berger , chevalier , 
écuyer , tout m'est égal , pourvu que 
je sois avec vous ^ Je recommencerai y 
s'il le faut , à désenchanter Dulcinée ; 
si vous ne pouvez pas vous consoler du 
malheur d'avoir été vaincu , je dirai que 
c'est ma faute ; je déclarerai , j'aÊiime- 
rai par serment , que j'avois mal sanglé 
E.ossinante , que c'est à moi seul quo 
Fon doit s'en prendre, et que jamais..., 
17 



jgS DON QUICHOTTE. 

Bien obligé mon pauvre Sancho , 
interrompt doucement le malade; tu 
m'as vu si long-temps insensé , que tu 
dois ne pas croire encore que je sois 
devenu sage. Oublions nos vieilles er^ 
reurs , sans oublier notre vieille ami- 
tié: c'est toujours ton ami qui t'écoute, 
mais ce n'est plus don Quichotte ; et , 
pour me servir avec toi d'un de ces 
proverbes que tu aimois tant , je te 
dirai que les oiseaux de l'an passé ne 
se trouvent plus dans le nid. Laisse- 
moi continuer, mon enfant^ et reçois 
mon tendre regret de ne pouvoir te 
faire plus de bien. 

Il institue alors pour son héritière 
Antonine Quixana sanièce, à la charge 
de payer une pension à son'ancienne 
gouvernante, et de faire quelques pré- 
sents qu'il indiqua , comme des gages 
d'amitié , au bachelier Carrasco , à 
moître Kicoias , à monsieur le curé, 
qu'il nomma son exécuteur testamen- 
taire, li Unit par demt.iider pardon des 



PARTIE II, CHAP. LT. IQ^ 

mauvais exemples qu'il avoit pu don- 
ner lorsqu'il étoit privé de sa raison , 
ajoutant qu'il se reprochoit sur -tout 
d'avoir fourni', sans s'en douter^ à cer- 
tain continuateur de l'histoire de don 
Quichotte l'occasion de mettre au jour 
le plus sot , le plus mauvais livre 
qu'on eût encore imprimé. 

Aussitôt que le notaire eut achevé 
ses tristes fonctions j don Quichotte 
pria monsieur le curé d'aller chercher 
les sacrements : il les reçut avec une 
piété , une résignation , une ferveur , 
qui édifièrent tout le monde • et , la 
soir , étant retombe dans une grande 
foiblesse , il rendit son ame à dieu. 

Ainsi finit le héros de la Manche, 
dont Benengeli n'a pas voulu nommer 
la patrie , afin que toutes les villes , 
tous les bourgs , tous les villages de ce 
célèbre pays se disputassent l'honneur 
de lui avoir donné la naissance : il no 
s'est pas non plus étendu snr les re- 
grets , sur la douleur de Sancho; dd 



!200 DON QUICHOTTE. 

la gouvernante , de la nièce , cle tous 
les amis de cet homme si vertueux et 
si bon. On lui fit beaucoup d'épitaphes : 
voici la seule qui soit restée ; elle est 
de Samson Carrasco : 

Passant, ici u^fose ur» hcios^ère et doux , 
IDont les nobles vertus ég.loient le courage: 
Hélas ] s'il n*e^.t ézé le plus charmant des fous. 
On eue trouvé dans lui dssîuimains le plus sage. 

Après ces vers , le sage Cid Hamet 
Benengeli termine son long ouvrage en 
s'adressant à sa plume. O ma cher 
plume , dit-il , toi que j'ai bien ou mai 
taillée , je te quitte et je t'attache avec 
une chaîne d'airain : je tremble que la 
gloire que tn dois me procurer ne soit 
quelque jour obscurcie par de pré- 
somptueux histoi iens , qui oseront ta 
repveudrftet ^e p'-ofan^^r. Dis-leur qu© 
pour toi s -ule* est n;'^ don Quichotte ^ 
que toi s^ule fus faite pour lui : dis- 
leur q le ce héros est mort , qu'ils lais- 
sent en paix sa cendre; et s'ils vou- 



PARTIE II, CHAP. LV. 20l 

loient t'obliger à le tirer- du tombeau , 
à lui faire faire de nouvelles campa- 
gnes , brise-toi dans leurs mains gros- 
sières , force-les d'écrire leurs sottises 
avec une plume d'oison. Quant à moi , 
ma tâche est finie. Je ne vouîois que 
rendre ridicules les insipides livres de 
chevalerie : cVn est fait j mon don Qui- 
chotte leura donné le coup de la mort» 
Je suis content ; je te dis adieu. 



ï I N. 



TA BLE 

des 

CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLU.iiE. 



Chap. XXXVIII. C» o 31 M E N T SancTîo 
prit possession deaon isle et la gou^ 
vema, Pag» i 

Chap. XXXIX. Nouvelle persécaiion 
qu^ éprouva notre chevalier, i4 

Chap. XL. Continuation du gouverne- 
ment de Sancho Pança, . 20 

Chap. XLI. Visite de la dame Ro^ 
drigue à notre chevalier. oj 

Chap. XLII. Ronde de Sancho dans 
sen isle. 5o 

Chap. XLIII. jlrrivée du page de la 
duchesse dans la maison de Thérèse 
Pança, 60 

Chap. XLIV. Retour du page de chez 
Thérèse, 76 



TABLE. 2o3 

Chap. XLV. Laborieuse fin du gou- 
vernement de Sancho, ï^^g. 84 

Chap. XLVI. De ce qui arriva dans 
la route à Sancho Pança, 96 

Chap. XLVIT. Départ de don Qui- 
cholte de chez la duchesse. 108 

Chap. XLVIII. Comment les aventu- 
res se multiplièrent sous les pas de 
notre chevalier. ii4 

Chap. XLIX. Grave différent de don 
Quichotte et de Sancho. 129 

Chap. L. Etrange rencontre que font 
nos héros, i55 

Chap. LI. Réception de notre héros à 
Barcelone , et son entretien avec la 
tête enchantée, i48 

Chap, LII. Gratide aventure , qui de 
toutes celles quon a vues fut la plus 
douloureuse pour notre héros, i56 

Chap. lui. Ce que c'étoit que le che- 
valier de la Blanche Lune, Départ 
de don Quichotte , et ses nouveaux 
projets^ 167 



2o4 TABLE. 

Chap. LIV. Comment le bon SancJi» 
s^y prit pour désenchanter Dulci- 
née. Pag. 179 

Chap. LV. Arrivée de don Quichotte, 
chez lui ,• sa maladie et sa mort. 

i83 



FIN DE LA TABLE. 







-^^;^^^; 









. vr'-^V-: ■'.;