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Full text of "La Tunisie"

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LA TUNISIE 


C- 


Ha été tiré de cet ouvrage vingt-cinq exemplaires sur papier 
de Chine , numérotés de / à 25 . 


Souscrits par la Librairie Rouquette 

Passage Choiseul. 






CAVALIER TUNISIEN 



GASTON VUILLIER 


LA Tl \ I S I E 

ILLUSTRÉE PAR L’AUTEUR 


c. 



TOURS 

ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS 

1806 


Tous droits réservés 



A Madame 


PISCATORY T RU B E RT 


A vous, Madame, en respectueux et reconnaissant hommage, cette étude 
d’un pays de soleil et de mystère qui a parfois hanté vos pensées dans les 
jours sombres de nos hivers. 




AU LECTEUR 


Un souvenir heureux est peut-être sur terre 
Plus vrai que le bonheur. 

(A. de Musset.) 


Chaque voyage est un espoir ; c’est aussi un nouvel abandon. Ne 
laisse-t-on pas , à chaque détour du chemin , un peu de sa pensée et 
de son cœur ? J' envierais la source qui éternellement , goutte à goutte , 
épanche sa vie inconsciente dans le grand silence des bois , si nous 
n’avions les floraisons du souvenir. 

Parfois , au village , dans un sentier qui va s’égarant sous les 
feuilles, ou devant les tisons de la veillée, le passé m’est doucement 
revenu. J’ai retrouvé , pour un instant , les heures des belles traversées 
où, accoudé sur le pont d’un navire , devant T azur infini , je songeais ; 
puis je me suis senti tout enveloppé du mystère des forêts immenses, 
où je m’ enfonçais autrefois , et que mon rêve agrandissait ; j’ai gravi 
des cimes aux larges horizons qui me furent familières . 

Et ces évocations mêlaient leurs formes incertaines et leurs vagues 
échos à l’ombre du sentier, au chant du grillon dans la cendre. 

Pour recueillir des sensations nouvelles, qui plus tard viendront 


éclore ci leur tour et voltiger en reflets de soleils lointains dans le 
sommeil de la pensée, allons une fois encore vers un pays de lumière. 

Nous foulerons la poussière héroïque de Carthage; nous admirerons 
ce qu’ont laissé derrière eux ces Maures artistes et guerriers , rêveurs 
et magnifiques , qui remplirent autrefois la terre du tumulte de leur 
gloire. 

Et la clarté des plages africaines , la féerie des couleurs, U éblouis- 
sement du ciel , les arabesques , les mosquées , les lumineuses fusées 
des minarets , les bazars éclatants, la soie , la pourpre , l’or des caftans 
et des haïks , les roches bridées , les monts des Troglodytes , les sables cl'or 
de l'Araad, les fières ruines romaines viendront , parmi les pluies d’hiver , 
/es brouillards de l’ automne et les mornes désenchantements de la vie, 
chatoyer, comme de radieux mirages , rfa/zs /e crépuscule du souvenir. 


Gaston VUILLIER 


Gimel, Octobre 1890 . 




CAFÉ MAURE DE LA KASBAH 


CHAPITRE PREMIER 


En mer. — Le cap Carthage. — Tunis, le quartier franc et la ville arabe. — Les souks. — Un soir 
de Rlmmadan. — Au quartier Halfaouïne. — L’épopée des paladins de France à Tunis. 

« J’ai bien souvent couru quand les oiseaux étaient 
« encore endormis dans leurs nids.)' 

Poésie arabe. 


A u printemps dernier je m’embarquais, à Marseille, sur un paquebot de la Com- 
pagnie Transatlantique en partance pour Tunis. A la tombée de la nuit, nous 
voguions en pleine mer; la Méditerranée était unie comme un miroir, aucun 
souffle ne traversait l’atmosphère attiédie. Nous allions, sans secousse, d’un mouve- 
ment rythmique, ridant à peine la nappe liquide d’ondulations moirées larges et 
molles. 

A cette heure incertaine, bercé par le navire, devant l’espace voilé de mys- 
tère, la même illusion m’a hanté. Chaque fois j’ai cru qu’échappant désormais aux 
réalités de la vie, je m’acheminais vers les mondes inconnus dont les frêles lueurs 


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LA T U N I S I E 


doucement palpitent dans l’infini. Ainsi toujours, jusqu’aux premières clartés de 
l’aube, mon esprit s’est égaré... 

Le lendemain le même calme nous favorisait, et vers le milieu du jour la Sar- 
daigne allongeait au loin les longues lignes monotones de ses côtes. Un instant 
j'entrevis Oristano, empoisonné par la malaria, vague mirage scintillant clans le 
soleil. 

La journée s’écoula vite, les yeux perdus dans l’espace où je voyais passer de 
grands vols de souvenirs. 

Par delà l’immensité lumineuse, toute pailletée d’étincelles, je revoyais les 
monts de notre France que je venais de quitter. Là-haut, dans les brumes du 
Limousin, à travers les timides rayons d’un jeune soleil de printemps, les feuilles 
nouvelles commençaient à verdoyer et les fleurs grelottantes s’entr’ouvraient à 
peine. Plus haut encore, vers les cimes, parles grandes solitudes froides et les 
mornes pâturages où de grêles bouleaux berçaient au vent leurs chevelures éplo- 
rées, c’était presque l’hiver. De toutes parts des sources jaillissaient, et les flots 
descendant des plateaux serpentaient silencieusement parla lande ou bondissaient 
écumants à travers les rochers. Vers la fin de ce jour, le Puy-de-Dôme m’était 
subitement apparu ceint de lourdes nuées. 

Après une longue nuit de voyage, au sourd roulement du wagon, le jour 
naissant éclairait la terre de Provence, et c’était pour moi un grand charme de me 
retrouver dans la lumière et de revoir des oliviers et des épis. 

Maintenant, à travers l’immensité bleue, j’allais vers la côte africaine, cpie 
j’avais déjà foulée sous un ardent soleil et dont la vision me charmait encore. 

Véritable songe que ces heures et ces heures à travers la laude mélancolique, 
sous l’éblouissement subit des paysages du Midi et sur la grande mer où maintenant 
je voguais. 

Une seconde nuit tomba silencieusement sur la Méditerranée, et le surlende- 
main de notre départ, au matin, un avis du commandant m’apprenait que nous 
étions en vue des côtes d’Afrique. Bientôt je le rejoignais sur la passerelle. 

Nous approchions lentement de terre ; devant nous s’allongeaient des col- 
lines roses, voilées encore de brumes légères, et une falaise ardente, ceinte d’un 
diadème de blanches lueurs, s’avançait dans la mer. C’était le cap Carthage cou- 
ronné par le village arabe de Sidi-bou-Saïd. Au loin, au fond d’un golfe, devant un 
lac miroitant, une longue bande neigeuse et comme phosphorescente s’étalait. 

« Voici Tunis, la Heur de l'Orient, et son lac el-Baheira , me dit le commandant. 

« C’est, à droite, la colline de Byrsa, où fut l’antique Carthage, que dominait 
le temple d’Esculape. La chapelle que nous apercevons là-bas a été élevée au lieu 


LE CAP CARTHAGE 


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que saint Louis occupa avec ses chevaliers, et où il fut atteint de la peste noire. Le 
roi expira, dit-on, à la même place où, d’après la tradition, un bûcher avait con- 
sumé, dans les temps antiques, le corps de l’inconsolée Didon. 

« Voyez, au pied du promontoire rouge, le port et la digue de Scipion ; plus 
haut, l’emplacement du temple de Baal et le forum. » 

Il me désignait tout cela du doigt. 

« Vers le nord, là-bas, s’éleva le fameux temple de Tanit, déesse tutélaire 
de Carthage, dont le parvis mesurait près de trois kilomètres. Tout un peuple de 
hiérodules et de prêtres l’habitait, chargé de veiller nuit et jour sur le palladium 
de la ville. On prétend que la vieille cité, descendant des lianes de la colline, venait 
s’allonger jusque dans la plaine voisine du lac et occuper même une surface 
considérable envahie depuis par la mer. » 

Et alors, devant la falaise aux ravines sanglantes qui servit de piédestal à une 
grande cité, tout le passé de la rivale de Rome s’évoqua, et les belles pages de la 
Salammbô de Gustave Flaubert flambèrent en lettres d’or sur la grève déserte. 

De la vieille ville souveraine, qui si longtemps lit trembler Rome, que reste- 
t-il aujourd’hui? Quelques tronçons de colonnes, rongés par les embruns, battus 
par les flots, des citernes altérées, enfouies à demi dans le sable. Et ce ne furent 
ni les armées conquérantes de Scipion, ni les Vandales déchaînés qui bouleversèrent 
ce sol, mais les Arabes, les Génois et les Pisans qui, pierre par pierre, emportèrent 
jusqu’aux fondations des édifices. On dit Tunis faite des débris de Carthage ; la 
cathédrale de Pise serait construite avec les marbres de ses palais; on assure que 
les Génois arrachèrent autrefois aux temples puniques les blocs qui servirent à 
édifier leurs églises. Ainsi lentement s’accomplit la prophétie qu’une voix farouche, 
impitoyable, jetait aux sénateurs romains : Delenda est Carthago. 

Puis je considérais Tunis la Blanche, très distincte maintenant dans un pou- 
droiement de lumière, qui de loin paraît sommeiller sur les bords du grand lac 
bleu peuplé de flamants roses. Le commandant m’entraîne vers tribord; il me 
montre au loin la masse du Zaghouan avec ses cimes dentelées, ses ravins d’a- 
zur, et nos regards vont jusqu’au cap Bon, qu’on dit taillé dans l’améthyste : là 
débarqua Régulas marchant contre les Carthaginois. « Autour de ce cap s’entre- 
heurtent les vents et les courants maritimes, de là le nom de cap Bon ou Beau 
Promontoire, que lui avaient donné les Carthaginois par antiphrase, flattant le génie 
du cap pour obtenir sa bienveillance. Les Arabes l’appellent le ras Ghaddar, le 
promontoire trompeur, au lieu de ras Addar. » 

Plus avant, je devinais l’aqueduc d’Adrien, qui alimentait les réservoirs de 
la ville punique et dont les arcades grandioses, mutilées par le vandalisme des 


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LA TUNISIE 


ingénieurs, traversent encore la plaine. C’est ensuite Hammam-lif, petite ville 
charmante qui scintille au bord de la mer. 

Le commandant me quitta pour surveiller la manœuvre. Nous prenions le 
chenal de création récente qui mène au port. 

... J’ai quitté le bateau. Me voici sur un boulevard de la ville franque, à deux 
pas d’une porte monumentale qui donne accès dans la cité arabe. C’est le centre d’un 
quartier neuf d’une singulière importance déjà, élevé comme par enchantement; 
il s’agrandit chaque jour et formera bientôt une véritable ville. 

Le boulevard est très animé. Une clientèle nombreuse se presse sous les 
auvents de ses cafés. Tout a un air de gaieté qui charme sous l’ardente lumière. 

De toutes parts s’agitent des crieurs de journaux, des marchands ambulants 
chargés de bibelots de bazar: armes, éventails, pipes, brillantes étoffes. Les 
bourricots, qui vivement trottent, tellement chargés qu’on n’aperçoit que leurs 
petits sabots, frôlent des Maures d’une pâleur mate, graves, drapés dans des 
burnous de couleur douce et harmonieuse. Devant les cafés, la main tendue, se 
tiennent des mendiants, et les négrillons et les petits Maltais ne cessent de harceler 
les Européens en montrant leur boite à cirage. 

Je me suis hâté pourtant de pénétrer dans l’ancienne ville arabe ; j’ai franchi 
la porte El-Bahar et je sids allé à l’aventure. Et c’est charmant d’errer ainsi, de 
s’arrêter où il plaît, de s’enfoncer dans des labyrinthes de ruelles. Et puis le spec- 
tacle est vraiment nouveau et passionnant en son éclat avec la diversité des costumes 
et des visages; les langues les plus diverses frappent en même temps mon oreille ; 
c’est l’arabe, le grec, le turc, l’espagnol, l’italien, le maltais, le sicilien : confusion 
d’un indicible attrait. 

L’étroite ruelle où je me suis engagé est encombrée de passants, de porteurs 
d’eau et de marchands de citrons, dont la couleur est singulièrement éclatante dans 
l’ombre légèrement teintée de violet. De loin en loin l’agent de police indigène, au 
fez étoilé d'argent, se montre, placide, presque en promeneur. Les étalages des 
petites boutiques sont d’un arrangement original avec leurs entassements de fèves 
et leurs amoncellements de pains à la croûte dorée. Partout s’alignent des con- 
serves au vinaigre, s’étalent des mets bizarres aux brillantes colorations : on dirait 
les coulées d’une fraîche palette. 

Toujours en zigzag, la rue monte, étroite, zébrée çà et là d’éblouissants 
rayons, traversée de minces arcades coupant le ciel ; sur les côtés s’ouvrent des 
boyaux resserrés, de silencieuses impasses d’où surgissent des Maures furtive- 
ment, comme d’un antre. 


TUNIS 


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Des signes cabalistiques, pour éloigner le mauvais œil redouté, marquent les 
portes de ces mystérieuses demeures; c’est d’habitude une main rouge ou noire, les 
cinq doigts étendus. Cette main fatidique, qui chasse Yaïn, vous la retrouverez aussi 
bien sur la demeure du juif que sur celle de l’Arabe, de l’humble ou du puissant, 
depuis les lointaines villes du Maroc jusqu’aux profondeurs de la Tripolitaine. 

Ainsi je vécus au début démon séjour à Tunis, courant les ruelles, interro- 
geant les visages, cherchant à me familiariser avec cette ville où les murailles 
abritent des races dont l’existence parait impénétrable. 



Cependant le grand jeûne du Rhamadan est arrivé ; nous sommes au neu- 
vième mois de Tannée musulmane. 

En apparence rien n’est changé dans la ville ; seuls les marchands, accroupis, 
entourés de leurs marchandises, le chapelet aux doigts et la prière aux lèvres, sont 
languissants ; leur visage est pâle, ils bâillent fréquemment : l’abstinence rigoureuse 
à laquelle ils s’astreignent les épuise. 

Aux volets de quelques boutiques une affiche verte, couleur chère au pro- 
phète, indique les heures du lever et du coucher du soleil pendant toute la durée 
du grand jeûne. Sur les blanches murailles des mosquées, des placards jaunes, 
ornés d’un bateau à vapeur, annoncent des départs pour la Mecque dès la fin du 


G 


LA TUNISIE 


Rhamadan et expliquent les conditions du voyage. Us sont consultés avec une sin- 
gulière attention. C’est le rêve de tout bon musulman de s’en aller là-bas, vers 
l’orient, au tombeau du prophète, et d’en revenir avec le titre vénéré de el hadj , 
le pèlerin. Et tous les ans les foules pieuses, affrontant les dangers du voyage, 
voguent vers cette terre promise, d’où l’on ne revient pas toujours ; car d’habitude 
les fatigues de la route et les épidémies déciment les croyants. 

Des régions du sud, tant du Maroc que des ksours algériens, partent des 
caravanes composées de quelques fidèles. Ceux-là sont pauvres, mais leur foi 
est grande; le temps, pour eux, ne compte pas. Ils vont, à petites journées, à 
travers les solitudes, campant auprès des puits isolés, s’arrêtant aux rares oasis, 
obtenant quelques secours dans les douars qu’ils rencontrent. Deux années 
sont presque nécessaires à ces pet i les troupes pour arriver au tombeau du 
prophète; les rangs se sont éclaircis en route, quelques cadavres sont restés dans 
le sable du chemin, car des vieillards étaient là qui, sentant la mort prochaine, 
avaient voulu entreprendre le grand pèlerinage, certains pourtant qu’ils ne 
l’atteindraient pas, mais sachant bien que des grâces leur seraient acquises 
dans l’autre vie pour avoir succombé sur la voie sainte. Et, sans autre espoir, 
ils avaient dit un dernier adieu à leurs enfants, ils avaient quitté la tente et 
s’étaient engagés dans la voie douloureuse, sur les pistes incertaines du désert 
sans fin. 

Cependant, par les rues de Tunis, la vie s’écoule comme à l’ordinaire ; l’anima- 
tion est toujours grande, la foule se meut dans le quartier arabe; elle se presse 
sous les arcatures étroites des ruelles, dans les impasses, elle s’agite grouillante 
dans des éclaboussements lumineux. 

Je suis arrivé aujourd’hui à la kasbah et sur une place cahoteuse, devant la 
citadelle, je m’assieds sur les nattes d’un café maure, sous la ramure des figuiers. 
Caressé d’ombre, je me repose de ma promenade. Ce café est charmant ainsi avec 
les arbres aux troncs bleuâtres qui l’enguirlandent. Au fond de la salle, le kaouadji , 
grand alchimiste au fez rouge, à la veste d’un vert pâle, brodée d’or, est inactif: 
la clientèle est absente, nous sommes en Rhamadan. 

Quelques Arabes, assis près de moi, restent silencieux; ils ne fument ni ne 
boivent, observant rigoureusement la loi d’abstinence. Leurs yeux vont devant 
eux comme perdus dans l’immensité monotone des déserts lointains. 

Sur la place, sous l’écrasant soleil, les chameaux, de leur pas lourd, passent 
chargés de charbon et d’alfa, suivis de conducteurs hâlés, drapés dans des lam- 
beaux de burnous. Des officiers du bey décorés de YIftikhar , des nègres de haute 
stature, des cavaliers brillants, des mendiants aux loques superbes vont et viennent 


LES SOUKS 


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en tons sens. Quelques Européens, clans la banalité de leur costume, choquent 
seuls, de temps à autre, mes regards. 

On ne se lasserait pas d’aller des journées entières par les rues et les places 
de Tunis, à travers la foule remuante, dans la pittoresque confusion des passants 
aux costumes variés et tons de belle allure. Mais la chaleur est étouffante, le soleil 
rôtit les murailles crépies à la chaux, et l’ombre des rues elle-même est devenue 
ardente. Gagnons les souks ou bazars, célèbres dans le monde musulman, enfon- 
çons-nous dans ces transparents labyrinthes pleins de fraîcheur, vastes couloirs aux 
arcades légères où s’ouvrent les boutiques ou plutôt les réduits des marchands. 
Chacun ne renferme d’ordinaire qu’un seul genre de marchandises. Ces marchan- 
dises entourent le boutiquier ; il y en a partout, au-dessus de sa tête, devant lui, 
derrière lui, accrochées au linteau, suspendues aux chambranles. 

Dans le souk des selliers, les broderies d’or et d’argent sur fond de soie, sur 
maroquin rouge ou jaune et sur velours, chatoient dans l’ombre. De précieuses 
arabesques courent et s’enchevêtrent sur ! o filait, maroquin du Tafilelt , renommé 
dans l’Islam. Le regard est partout ébloui. Ce sont des selles, des housses, des 
caparaçons, des djebiras, des bottes aux riches ornements, aux paillettes étince- 
lantes. 

Les travailleurs ne sont point ici de simples ouvriers, mais des artistes en 
quelque sorte ; ils exercent un noble métier. Les jeunes Maures de bonne famille 
ne le dédaignent pas. On n’y perd point son temps. Chacun brode ou dessine sur 
parchemin avec la pointe d’un canif, le diamant au doigt; les habits de ces 
artisans, coiffés de turbans en soie brochée, sont souvent magnifiques. 

Le souk des parfums, souk el attarin , s’enveloppe d’un plus grand mystère; 
l’ombre baigne davantage les étroites niches on, drapé dans son burnous, le 
marchand apparaît comme une idole, immobile et contemplatif. De cette galerie 
s’exhalent des senteurs pénétrantes. Le musc, le benjoin, l’ambre, la cire, le 
santal , l’essence de rose en flacons mouchetés d’or et couchés dans un lit de 
ouate, la poudre verdâtre du henné, des essences précieuses inconnues se volati- 
lisent sans cesse dans les pénombres du souk. 

C’est également un lieu aristocratique; tout y est calme, reposé; les com- 
merçants sont généralement des gens riches, fort considérés; certains exercent les 
fonctions sacrées A' ulémas. 

Je me suis arrêté longtemps dans le carrefour formé par le souk des parfums 
et le souk des cordonniers. Là les grandes voûtes pâles sont soutenues par des 
colonnes ornées de bandes rouges et vertes en spirale. Là s’ouvre une des portes 
de la mosquée Zitouna, interdite aux chrétiens. 


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LA TUNISIE 


C’est une véritable cohue dans ce carrefour, où les marchands de chéchias, 
de savons et de babouches appellent le visiteur. A travers les cavaliers et les 
bourricots chargés d’oranges ou de légumes, passent des Maures de beau 
visage, graves, pleins de dignité, drapés majestueusement dans des toges de cou- 
leur claire aux plis classiques. Les femmes mauresques, voilées de noir, circulent 
silencieuses et furtives dans la bruyante foule. 

Et tout cela va, vient, se meut, s’agite dans un mystérieux crépuscule. Par 
endroits, tantôt en nappes éblouissantes, et tantôt en fulgurantes flèches, le soleil 
jaillit d’ouvertures ménagées dans les voûtes, illuminant au passage un fez écar- 
late, une gandoura rose, turquoise ou couleur d’or, un voile blanc, le visage carré 
d’un Kabyle aux yeux bleus, au poil rouge, au teint halé, vêtu d’une chemise de 
laine courte; un Arabe de haute taille, basané, la barbe noire, le nez busqué; un 
juif au turban noir, un Grec, un koulour’li, un nègre, un janissaire d’aspect rude. 
Ces visages surgissent subitement de l’ombre, éblouissent et s’éteignent. On dirait 
dans la nuit de brusques apparitions aussitôt évanouies. De regarder ces visions 
étincelantes l’œil se trouble, et plus rien ensuite n’apparaît d’un instant dans la 
galerie aux reflets lunaires. 

Chacun de ces souks a une physionomie particulière bien tranchée. Les maga- 
sins d’étoffes se distinguent par leur caractère décoratif; les arceaux en ogive des 
portes sont ornés extérieurement d’armes, de tapis, de bibelots de toute sorte : 
cuivres ciselés, tables en marqueterie, buires de cuivre, lampes, suspensions à 
fleurs, peaux de bêtes. Des tapis de Kairouan, du Maroc, d’Orient, sont empilés 
sur des caisses, et le négociant, assis devant sa porte, l’éventail à la main, se lève 
à votre approche et vient à vous empressé et affable. Il vous entraîne dans l’inté- 
rieur du magasin pour vous offrir une tasse de café. Il est rare que vous en sortiez 
sans avoir fait quelque acquisition, car il est persuasif et vous prouve clairement 
qu’il consent à perdre sur sa marchandise par sympathie pour vous. Eh bien, je 
préfère ces marchands gracieux à nos boutiquiers parfois rogues. 

Le souk Ettrouk, occupé par les israélites, est une galerie couverte de 
planches mal jointes à travers lesquelles les rayons du soleil glissent, frappant 
d’éclats étincelants les vêtements de toutes couleurs accrochés aux boutiques où 
des centaines d'ouvriers tirent l’aiguille avec ardeur. 

Plus loin vous verrez, dans un bazar sans fin, les cordonniers battant, coupant, 
étirant de beaux cuirs jaunes et rouges sous les yeux des passants. Leurs boutiques 
sont toutes enguirlandées de babouches. 

Les tisserands font au métier des haïks diaphanes de soie et de laine, le 
sassari des femmes de Tunis, les écharpes légères pointillées d’or. 


LES SOUKS 


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Mais on s’arrêterait partout, devant les bonnetiers qui expédient d énormes 
ballots de chéchias en Turquie et dans toute l’Afrique; devant les tailleurs occupés 
à border de rouge les burnous, à coudre des caftans de toutes couleurs, à souta- 
cher d’or et d’argent les cljabacloli. Et quand on a quitté les galeries, il semble qu on 
a traversé une grande cité de rêve , car les yeux gardent 
l’éblouissement des couleurs et des matières précieuses 
employées. 

Tout en haut des souks, près de la kasbah, 
est le palais de Dar-el-Bey. Ce monument mas- 
sif, bâti au commencement du siècle par le bey 
Hammouda, n’offre en son extérieur rien de 
remarquable. Un large escalier donne accès à 
l’unique étage du palais. Là est la salle du con- 
seil suprême, où le bey préside sur un trône au 
dais de velours crépiné d’or. On est attiré par 
un patio voisin, entouré d’arcades en marbre 
blanc et noir retombant sur seize colonnes torses. 

Ces arcades soutiennent des portiques à plafonds 
polychromes en bois, décorés de fleurs et de 
rinceaux bleus, rouges, verts et or. 

Il existe aussi à Dar-el-Bey une koubba et 
des salons couverts d’arabesques d’une ingénio- 
sité de formes et d’une délicatesse d’exécution 
merveilleuses ; elles ont la légèreté des den- 
telles. Et tout cela est harmonieux dans l’en- 
semble et dans les détails. 

Le crépuscule, lumineux encore, descen- 
dait rapidement sur la terre, tandis que j’étais 
sur la terrasse de Dar-el-Bey. La ville, comme 
une immense cité de marbre, s’étageait sous leur visage était un masque noir... 
mes yeux avec ses terrasses sans nombre et les 


sillons creusés par son inextricable réseau de ruelles. Çà et là s’arrondissaient les 
coupoles des marabouts aux toitures d’écailles vertes, des minarets élancés mon- 
taient. La mosquée de Sidi-Mahrès, avec son amas de dômes neigeux et la grande 
mosquée Zitouna frappaient davantage mes regards. Le lac El-Baheira, étalé 
sur le rivage, réfléchissait comme un miroir le ciel pâlissant. Je distinguais au loin 
la cathédrale de Carthage dominant la colline de Bvrsa, le village de Sidi-bou-Said, 


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LA TUNISIE 


la Goulette et le golfe perdu au loin, et les monts du cap Bon, et le profil superbe 
du Zaghouan, dont la cime s’éclairait de rose. 

Et tandis que mes regards se perdaient dans l’espace qu’enveloppait maintenant 
le mystère de l’heure crépusculaire, le canon subitement tonna, se répercutant 
comme un tonnerre dans la ville et sur le rivage. Aussitôt des bruits de fête mon- 
tèrent des demeures, et dans les rues silencieuses des lueurs s’allumèrent. Le 
jeûne était rompu jusqu’à l’aube. La vie nocturne du Rhamadan allait com- 
mencer. 

Comme d’habitude, en temps de jeûne, tout était prêt à l’avance pour per- 
mettre un immédiat réconfort , et, après une courte prière , chacun faisait un repas de 
son choix. A cette occasion les pauvres eux-mêmes se mettent en frais dans la me- 
sure de leurs moyens, dit M. David, et les petits pécules sombrent souvent, dans ce 
déploiement de confortable inaccoutumé; mais Dieu pourvoira au lendemain! C’est 
le Rhamadan, on ne compte pas. 

... Ce soir, 27° jour de Rhamadan, le quartier maure était en fête. Lebey, ar- 
rivé tout exprès, le matin même, de son palais delà Marsa, devait, après une journée 
passée à Dar-el-Bey, faire une visite solennelle aux souks, et il avait choisi l’heure 
nocturne à laquelle le jeûne est rompu. 

L’après-midi tout entière s’est passée pour moi au souk des étoffes, dans le 
bazar des frères Barbouchi, au milieu des armes, des riches broderies, à demi 
couché sur des tapis d’Orient, dans la fraîcheur et le mystère reposant. 

Barbouchi, celui que je connais bien, car ils sont plusieurs, est un beau Maure 
de fin visage, au nez un peu busqué, au regard doux comme un regard de 
femme. 11 est de belle prestance et distingué de manières, ce qui est le cas de 
beaucoup de marchands tunisiens. 

Le bazar occupe un des anciens marchés aux esclaves. Là, dans une cour 
intérieure bordée de colonnades comme un cloître, le soleil aujourd’hui discrète- 
ment se jouait dans les guirlandes flétries d’une treille maladive. Ces rayons, qui 
diamantaient vaguement la pénombre de la cour, erraient comme les sourires ou- 
bliés d’anciennes captives rêvant de liberté. Un bananier, dans l’ombre, triste- 
ment s’étiole aussi. N’avaient-elles pas également pâli en cet endroit même les 
jeunes filles arrachées aux rivages des mers latines, et parquées tout en pleurs dans 
ces murailles sourdes? 

Ainsi les choses ont leur langage comme elles ont leurs larmes : Sunt lacrymæ 
rerum , on l’a dit il y a longtemps. 

En gravissant les degrés qui mènent aux salles supérieures, je m’arrêtais 


UN SOIR DE R H AM AD AN 


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pour considérer cette cour solitaire, où se tenait accroupi un vieux janissaire silen- 
cieux. Je revoyais toujours les belles esclaves blanches que les pirates ramenaient 
des rivages de France, d’Espagne, d’Italie et de Grèce, pour les mêler aux sombres 
filles du Soudan à la 
voix gutturale, que 
d’autres pirates, 
ceux du désert, a- 
v aient livrées aux ca- 
ravanes. 

Ces temps de 
rapines ne sont 
guère éloignés , et 
sur la côte de Tri- 
politaine , que je 
viens de visiter, la 
traite clandestine des 
noirs se pratique en- 
core. La France, en 
s’emparant d’Alger, 
mit un terme aux in- 
cursions des pirates, 
et dès lors les riva- 
ges de la Méditerra- 
née sont devenus 
sûrs. Nos voisins s’en 
souviennent-ils? One 
n’ont-ils pas oublié ! 

Je quitte le mys- 
térieux et chatoyant 
bazar de Barbouchi ; 
je reviendrai plus 

tard; il me réserve une place sur le seuil de sa boutique, et là j’assisterai au 
passage du bey et au défilé de son cortège. 

En quittant les souks obscurs, je prends la rue de la Kasbah pour gagner le 
quartier franc. La foule qui encombre cette voie et les ruelles adjacentes me sem- 
ble aussi plus grouillante qu’à l’ordinaire, plus agitée en ses brillants costumes. 
Devant les mosquées de longues files d’Arabes se tiennent accroupis, et des lan- 


SAI.LE DES PSYCHES A DAR-EL-BEY 


12 


LA TUNISIE 


ternes de couleur qui viennent d’être allumées, — car le crépuscule tombe, — 
irisent les passants de reflets d’arc-en-ciel. 

De même, dans la ville européenne, ce n’est plus l’aspect accoutumé. La 
porte de France, qui donne accès à la cité arabe, est illuminée, et la population se 
presse par les rues ou encombre les terrasses des cafés. Les sons lointains d’une 
musique se rapprochent peu à peu. C’est la retraite aux flambeaux des zouaves. 

Comme toujours ces soldats ont belle 
allure, ils vont d’un pas alerte, 
comme à l’assaut, et des fusées, des 
flammes de Bengale les illuminent au 
passage de fantastiques lueurs. Et 
ils passent à travers la fumée, comme 
une évocation guerrière. 

Les Arabes, ou plutôt les Tuni- 
siens , regardent les conquérants 
nouveaux curieusement, sans révolte 
et sans haine. Ces musulmans n’ont 
ils pas été toujours en servage ? Le 
fatalisme leur fait accepter sans mur- 

tent d’ailleurs, car le protectorat est 
pour eux plein d’avantages. 

Le quartier maure est donc 
aussi en fête. La foule vivante et ba- 
riolée encombre les rues et se dirige 
vers les souks illuminés. Combien de 
scènes nocturnes nie frappent et m’arrêtent, on peut dire à 
chaque pas, soit sous les sombres voûtes des galeries moins 

UN MAURE T. r î 

éclairées, soit dans les étroites nielles où des lanternes en 
cuivre ouvragé jettent des éclats multicolores! Dans les grands souks, c’est par 
moments un éblouissement de lumière. Les tapis d’Orient, les étoffes brodées d’or 
et d’argent, les aiguières ciselées scintillent. Aussitôt après on s’enfonce dans un 
noir dédale de galeries... 

Barbouchi m’attendait. 

Le bazar était brillamment illuminé ; il se distinguait des autres par son 
apparat et par sa richesse. Les objets les plus précieux s’étalaient devant sa 
boutique dans un ruissellement d’or; on eût dit l’entrée d’un sanctuaire. En face 


mure le fait accompli, dont ils profi- 




MINARET DE LA GRANDE MOSQUÉE ZITOUNA 




AU QUARTIER H A L F A 0 U I N E 


io 


du bazar s’ouvre la porte d’une mosquée, ornée à cette heure d’une grande 
portière en velours cramoisi delà plus somptueuse beauté, avec ses ornements et 
ses caractères arabes en larges broderies scintillantes. 

Nous nous sommes assis sur le seuil, devant une table en marqueterie de 
nacre, et les serviteurs ont versé le café maure dans des tasses filigranées d’argent. 
Autour de nous et sur nos têtes même, c’est un chaos de rares objets : armes et 
cuivres ciselés, longs fusils niellés en argent et constellés de corail, étoffes de soie 
brodées, djebiras en cuir finement ouvragées, coffrets rares, coussins chatoyants, 
tapis à la décoration byzantine, bibelots de toute espèce. Et tout cela éblouissait 
sous les feux des lanternes. 

Sous nos yeux passait la foule, s’engouffrant sous les voûtes en Ilots houleux : 
juives grasses à visage découvert, en bonnet pointu ; femmes de Djerba au voile 
quadrillé; nègres magnifiques montrant leurs dents blanches, véritables bronzes 
vivants ; enfants en costumes frangés d’or. Mais la caractéristique des races 
diverses me frappait surtout ; je retrouvais les descendants des antiques Phéni- 
ciens et les fils des Maures d’Espagne, les Berbères, les Arabes, les Italiens de 
Tabarca, qui devinrent musulmans... 

Les heures s’écoulaient et la foule passait toujours. Je ne me lassais pas 
de voir ce torrent humain dans la ruche bourdonnante des galeries sans nombre ; 
l’éclairage accentuait le caractère des visages graves, placides, parfois même 
sauvages. Par instant des femmes toutes blanches apparaissaient drapées dans 
leurs haïks comme des fantômes, et leur visage était un masque noir. Mais, en 
dehors de quelques juives, l’absence de toute figure féminine dans cette foule étonnait. 
Il en restait comme un sentiment indéfini de population incomplète. 

Une houle plus accentuée nous fit deviner l’arrivée du bey. Il s’avança, suivi 
des officiers de sa maison ; quelques mains se tendirent vers lui, des flammes de 
Bengale illuminèrent un moment le souk, et il disparut. Le cadi lui succéda le 
chapelet aux doigts, monté sur une haute mule richement caparaçonnée. Un servi- 
teur le précédait, porteur d’une lanterne. Sa tête vénérable était coiffée d’un 
énorme turban, et sa barbe d’une blancheur de neige s’étalait sur sa poitrine. 11 
avait la majesté d’un sultan. 

Lorsque nous quittâmes le souk des étoffes, les lumières étaient éteintes et un 
silence de mort s’appesantissait. Par les portes grandes ouvertes des mosquées, on 
voyait les musulmans prosternés invoquant la bénédiction de Dieu. Par endroits^ 
des brasiers de charbon allumé purifiaient l’air . 

Cette soirée venait de me révéler tout l’Orient avec ses mystères de cloître, 
ses richesses et l’étrange splendeur de ses fêtes. 


16 


LA TUNISIE 


... Nous avons parcouru les bazars de Tunis par un soir de fête, allons 
maintenant nous perdre dans un quartier populaire, à l’heure où le jeûne du 
Rhamadan vient d’être rompu. 

Le soleil se couche, le canon tonne, ses grondement se répercutent à travers 
les murailles de la ville, passent en ouragan sur les terrasses, et ses échos ronflent 
et bruissent encore en s’enfonçant au loin dans les profondeurs incertaines du ciel 
et de la mer. 

Les rues tout à l’heure semblaient mortes ; les passants alanguis circu- 
laient lentement, d’un pas mesuré, et les boutiquiers indolents, accroupis devant 
les portes ou allongés au fond des magasins, étaient comme absorbés dans des 
rêves. 

Le canon a secoué cette torpeur comme par enchantement. La vie inter- 
rompue tout le jour vient de prendre une activité singulière ; partout on s’agite, on 
va, on vient, le verbe haut ; des passants chargés de victuailles se hâtent : c’est la 
résurrection soudaine d’une cité. 

Cette joie subite, cette allure agitée, si en dehors des habitudes arabes, qui 
chaque soir, au coup de canon traditionnel, secoue la ville, s’explique par 
l'incroyable rigueur du jeûne qui doit être observé du lever au coucher du 
soleil ; rares ceux qui n’y sont pas fidèles. Du lever au coucher du soleil, en effet, 
on ne doit prendre aucune nourriture ni se rafraîchir d’aucune boisson. Il faut 
parler peu, ne pas fumer, ne se livrer à aucun plaisir même innocent. Une miette 
de pain, une goutte d’eau avalées même involontairement rompent le jeûne; de 
même une pensée lascive, une bouffée de tabac aspirée en passant près d’un 
fumeur. 

Si on n’a pas observé scrupuleusement ces prescriptions, on remplacera ces 
journées après le Rhamadan, en prolongeant le jeûne d’autant de jours qu’on 
l’aura rompu : ce sont des jours à rendre, comme disent les Arabes. Le malade 
astreint à un régime rendra aussi ces journées après sa guérison. Quelques tempé- 
raments sont cependant apportés à cette loi rigoureuse : les ouvriers adonnés à 
de pénibles travaux sont dispensés de l’abstinence si le Rhamadan tombe en été, 
à la condition toutefois d’acquitter leur dette en meilleure saison. Et ne croyez 
pas qu’il soit facile de se soustraire à ces lois ; les coreligionnaires sont là, exerçant 
une étroite surveillance. Celui qui se rendra coupable d’infraction se réserve un 
cruel châtiment. Il est sacrilège, et le cadi lui fera appliquer la falka, c’est-à-dire 
un certain nombre de coups de bâton sur la plante des pieds. 

M. David, professeur au collège Sadiki, qui connaît à fond les mœurs arabes, 
prétend que ceux qui souffrent le plus du jeûne et qui sont, par suite, le plus sujets 


AU QUARTIER H ALFA OUI NE 


i 



aux infractions sont les fumeurs et surtout les fumeurs de hachisch. «Arrachés par 
la rigueur du jeûne au délicieux abrutissement où les plongeait le kif, ils sont alors 
d’humeur irascible; les enfants et les passants le savent et exploitent maligne- 
ment ces dispositions : avec un geste, un cri, une grimace, ils les font entrer dans 
des fureurs indescriptibles. » 

Aussitôt après le repas qui a rompu le jeune, chacun passe la soirée le plus 
agréablement possible, avec un groupe d’amis, au 
café, en promenade, et les enfants, comme 
beaucoup d’hommes aussi, vont souvent 
s’égayer d’une petite séance de kara- 
kouss, où quelques jeux obscènes 
d’ombres chinoises, accompagnés de 
discours appropriés, provoquent de 
bruyants éclats de rire. 

De la rue Bab-Souïka jus- 
qu’à la place Halfaouïne, on di- 
rait, tant sont assourdissantes ce 


soir les rumeurs de voix guttu- 
rales, qu’entre les murailles une 
marée tumultueuse s’est engouf- 
frée. 

Je m’étais mêlé en curieux 
à la foule, et j’avais été entraîné 
par elle. 

La rue était sombre, des 
visages énergiques vivement 
s’accusaient. Mis en relief tout à 
coup par quelque porte illumi- 


UN BAZAR 


née, des nègres demi-nus dé- 
couvraient, en leurs gestes désordonnés, des poitrines de bronze. Et de cette multi- 
tude en sueur s’exhalait une insupportable odeur de fauve. Il me semblait, dans 
l’heure incertaine, violemment entraîné par la boule humaine, que je coudoyais 
dans l’antique Carthage les rudes mercenaires d’Hamilcar. 

Dans l’impossibilité où j’étais de revenir sur mes pas, je cherchais un passage 
pour fuir ces exhalaisons, cette promiscuité brutale. Du lointain, à travers le 
glapissement des voix, les cris des uni ers et, des cavaliers drapés dans leurs 
manteaux comme les anciens Romains dans la toge, arrivaient maintenant des 



LA TUNISIE 


18 

accords de musiques bizarres, qu’accompagnaient les coups sourds du tam-tam, 
ou que dominaient par instants des cris aigus. 

Je rasais depuis un moment les murailles, lorsqu’une porte ouverte s’offrit. 
Debout sur le seuil, un homme, s’adressant aux passants, disait : 

« TrasimUy cc è ura : Entrons, il est l’heure. » 

Son accent m’était familier, la langue qu’il parlait avait frappé mon oreille 
en Sicile. Échappant à la foule, d’un bond j’entrai dans un petit théâtre sicilien, 
les pupi ou marionnettes. 

La salle était encore vide, quelques quinquets l’éclairaient faiblement. A 
l’entrée, l’homme répétait toujours gravement son appel, et sa voix se perdait dans 
les bruits du dehors. 

J’étais donc seul, et je songeais. Le matin de ce jour j’avais erré dans les 
hauts quartiers de Tunis, dans les souks, au pied de hauts minarets profilant dans 
l’azur leurs flèches élégantes, et le hasard de ma promenade m’avait fait suivre 
cette même rue Bab-Souïka jusqu’à la place IJalfaouïne. Elle était alors déserte; 
seuls quelques âniers de temps à autre poussaient devant eux leurs bêtes chétives, 
et de loin en loin des femmes toutes blanches, au visage voilé de noir, furtivement 
apparaissaient. Je m’étais arrêté longuement devant un barbier arabe, qui en 
plein vent rasait une tête. Et ces rues où j’avais erré solitaire, dans la vibrante 
lumière, étaient sombres maintenant et envahies par une foule en délire. 

Cependant des spectateurs silencieux arrivaient dans le petit théâtre ; ils pre- 
naient place sur les banquettes après avoir acquitté chacun les trente centimes du 
prix d’entrée. La salle peu à peu se complétait, et Yacquaïolu et le siminzaru, le 
marchand d’eau et le marchand de graines de courge, allaient et venaient comme 
au théâtre des Paladins de Païenne. J’étais au milieu de la petite colonie sicilienne 
de Tunis. Si, par la porte ouverte encore, je n’avais entendu résonner les syllabes 
gutturales des Arabes et les accents criards des musiques de foire de la place 
Halfaouïne, j’aurais pu me croire au cœur même de Palerme, dans le quartier de 
l’Albergheria, où j’avais assisté aux représentations du théâtre des Paladins. 

...- La porte d’entrée s’est refermée, un profond silence règne dans la salle, 
et les bruits de l’extérieur, les éclats de la fête, n’arrivent plus jusqu’à nous. Les 
spectateurs sont tous graves et recueillis; ils ne s’entretiennent qu’à A-oix basse. 
C’est qu’on va représenter la Mort des royaux de France , on Botta di Ronscival/e. 
Le silence de la salle, la gravité des spectateurs, s’expliquent ; car voici longtemps 
que ces hommes et ces enfants chaque soir sont venus prendre place sur ces ban- 
quettes pour assister aux exploits de leurs paladins aimés. Passionnément ils ont 
suivi durant des mois les luttes de ces royaux de France; ils se sont grisés de leurs 


L’ÉPOPÉE DES PALADINS 10 

merveilleuses aventures, ils ont applaudi à leurs exploits, ils ont frémi à leurs 
dangers, ils ont pleuré leurs défaites. Ce soir, la belle légende va finir par la 
déroute et par la mort, au son funèbre du cor de Roncevaux. 

L’émotion me gagne lorsque je vois les enfants, les jeunes gens et les hommes 
même qui emplissent la salle se découvrir respectueusement lorsqu’un ange appa- 
raît à Renaud, lui annonçant que les paladins vont mourir. Ainsi se découvrent 
aussi toutes les têtes en Sicile, le vendredi saint, à la représentation de la mort de 
Jésus-Christ. J'oubliais en ces instants que j’avais devant moi des marionnettes, 
que j’étais dans un pauvre théâtre populaire, tant il y avait de touchante simpli- 
cité dans la manifestation de ces humbles pour les héros de nos légendes. 

Le dernier acte de la tragédie finale commence, la toile se lève maintenant 
sur le val de Roncevaux. L’apparition de Roland sur la scène est aussitôt saluée 
par de frénétiques applaudissements. Nous assistons bientôt à de terribles combats 
où les preux accomplissent des prodiges de valeur, la fameuse Durandal éclairant 
toujours la scène de ses fulgurantes lueurs. Mais la dernière heure des paladins 
est arrivée, ils succombent sous le nombre. Le son du cor se fait alors entendre, 
Roland invoque le secours de Charlemagne. De longs frémissements traversent la 
foule; les spectateurs, les yeux fixes, pleins de flammes, allongent leur tête vers 
la scène; il en est qui, soulevés à demi, montrent le poing aux ennemis, poussent 
des exclamations de colère ou encouragent du geste et de la voix les paladins en 
péril . 

De temps à autre le son lugubre du cor traverse la salle en appel désespéré. 

Roland, le héros préféré des Siciliens, tombe enfin, mortellement atteint. 

« Que deviendra sans moi mon oncle Charlemagne? dit-il en expirant, et mes 
compagnons n’arriveront-ils pas? » 

L’archevêque Turpin et son ami Renaud assistent ses derniers instants. 

Ace moment suprême, les larmes coulent des yeux de tous les spectateurs, 
les sanglots soulèvent toutes les poitrines. 

La toile tombe. Les Siciliens gagnent tristement la sortie et s’écoulent silen- 
cieusement. 

Au dehors la tumultueuse foule se pressait toujours. La fête nocturne conti- 
nuait; son vacarme emplissait la nuit. D’autres théâtres invitaient les passants, 
mais c’étaient des théâtres arabes obscènes, comme le Karakouss, et des cafés 
bruyants où dansaient d’immondes aimées. Par les rues, à travers l’âcre odeur des 
fritures, les relents des sueurs humaines, résonnaient les coups sourds du tam- 
tam, les cris des marchands de dattes, de nougat et de glaces, les appels des théâ- 
tres et des cafés borgnes où les Maures se glissaient, une fleur dans le turban et la 


20 


LA TUNISIE 


cigarette aux lèvres. Sur la place Halfaouïne, il y avait rassemblement devant un 
vieux nègre qui râclait un instrument à long manche, en faisant les plus affreuses 
contorsions et des bonds insensés. Parfois, l’écume aux lèvres, il trépignait comme 
pris de frénésie. Il s’asseyait ensuite, dégouttant de sueur, et son visage prenait 
l’impassibilité du bronze, dont il avait la couleur. 

Les spectateurs étaient contents, le vieux nègre en folie avait un grand succès. 

Qu’étaient devenus mes Siciliens? Attristés, ils s’étaient perdus dans la foule, 
se dirigeant tout pensifs vers leurs pauvres logis. 

Errant par les ruelles désertes, ma pensée ne les quittait pas. Imprégnés de 
la poésie du Nord, que les Normands leur apportèrent autrefois, et qui s’est trans- 
mise pieusement d’âge en âge, ils portent en eux toute la grandeur naïve des 
légendes chevaleresques. Grâce aux exemples de bravoure et de loyauté qu’ils ont 
eus sous les yeux étant enfants au théâtre des Paladins, ils demeurent toujours 
braves, généreux, et, quoi qu’on en dise à Tunis, l’idéal accompagne leur vie. 

Les rumeurs lointaines de la grossière fête arabe troublaient encore la nuit, 
me rappelant les plaisirs de ces Maures fatalistes avilis par le long despotisme des 
Turcs, et dont l’espoir à une vie meilleure se résume à des jouissances matérielles. 
Et je les comparais aux Siciliens... 

J’étais arrivé sur une plage solitaire. Le lac El Baheira murmurait doucement 
aux étoiles je ne sais quelles mélodies de rêve ; les vagues, d’un mouvement ryth- 
mique, venaient marquer comme une cadence à ce chant berceur, et ma pensée 
s’élevait... 


U 



MOSQUÉE DE SAHAB'EL-TABADJ 


FOULE A HALFAOUINE 


CHAPITRE II 


À travers le quartier israélite. — Une noce juive. — Le mariage musulman. — L'aïd-es-ghir. — 
L’aumône. — Ilalfaouïne. — La voix du muezzin. 


Oh! combien je voudrais posséder 
le meilleur cheval de la terre, 
pour marcher seul et pensif 
auprès de sa chamelle blanche ! 

(Poésie arabe.) 


1 ' e Rhamadan vient de finir, la ville a repris son aspect habituel et le quartier 
_J d’ Ilalfaouïne, retombé dans son sommeil, ne se réveillera plus qu’aux jours 
de fête . 

Par les souks l’animation est toujours grande, les bateaux débarquent sou- 
vent des voyageurs qui circulent, un peu ahuris, à travers la foule remuante et 
bariolée. Je fais de fréquentes baltes au bazar africain de la rue de l’Église, Amie 
très fréquentée qui mène dans les hauts quartiers. Devenu l’ami de la maison, j’y 
passe souvent des heures aux jours de pluie, car la saison est mauvaise et jamais de 


22 LA TUNISIE 

mémoire de Tunisien on n’avait vu un tel printemps. Au bazar la conversation est 
facile, Mahmoud et Zeïtoun parlent couramment le français, Shadli le comprend un 
peu. Tous d’ailleurs, jusqu’au petit négro occupé des menues choses delà bou- 
tique, sont gens fort aimables. 

Comme j’examinais un jour une médaille antique, Zeïtoun tout à coup s’ex- 
clama : « Ab ! si M. Dufour l’avait vue, quelle joie il eût éprouvée, monsieur ! 
Longtemps, mais en vain, il a cherché la pareille. » 

Il me parle longuement de M. Dufour et me dépeint son visage, ses attitudes 
et ses manières. C’est bien l’ami que j’ai quitté récemment à Paris, chef de bureau 
arabe autrefois dans la province de Constantine. 

Zeïtoun avait entin trouvé un camarade de M. Dufour; depuis longtemps il 
rêvait cette rencontre. Dès ce moment il m’adopta et se mit en frais pour m’être 
agréable. J’en profitai pour connaître le quartier israélite, que je parcourus, dès 
lors, fréquemment en sa compagnie. 

A travers les ruelles il me conduit une après-midi à la synagogue, où va se 
célébrer un mariage. Charmantes et du plus vif intérêt sont pour moi les prome- 
nades dans ce quartier aux blanches demeures, aux fenêtres finement grillagées, 
où des femmes et des jeunes filles aux grands yeux noirs, vêtues de pourpre, d'azur 
et d’or, de tous cotés apparaissent. Nous pénétrons au hasard dans des maisons 
arabes anciennes occupées aujourd’hui par des israélites. Certaines, dont les patios 
de marbre s’entourent de rangées de fines colonnettes, sont de belle architecture. 
Dans la plupart les murs sont enrichis de faïences vernissées aux motifs poly- 
chromes d’une grande richesse de teintes. Au long des arceaux du patio, dans les 
galeries qui le bordent, courent, comme dans les mosquées, de blanches dentelles 
ornementales, et à travers quelques niches finement ajourées, où s’enchâssent des 
verres de couleur, on voit filtrer des lueurs de vitrail très frêles. 

Partout nous sommes l’objet du plus gracieux accueil. La vie des femmes 
s’écoule dans la fraîcheur et le doux crépuscule du patio, partagée entre les soins 
journaliers du ménage et l’apprêt des costumes de fête. Assises, les jambes croisées, 
devant des bassines de cuivre, elles égrenaient, de leurs doigts rougis par le henné, 
une pâte aux tons d’ambre destinée au repas du soir. Ailleurs, car c était mercredi, 
jour consacré à la lessive, elles étaient tout entières à cette occupation. Dans le 
mystère des demeures que baignent les seuls reflets du ciel, que des rayons d’or 
venus du faite des murailles irisent, à certaines heures, ces femmes aux costumes 
chatoyants ne me semblaient point adonnées à des soins domestiques : créatures de 
rêves, elles trempaient leurs mains en des nacres amollies, en des pâtes neigeuses, 
tant semblaient de colorations lumineuses et douces les linges qu’elles touchaient. 


LE QUARTIER ISRAÉLITE 


Parfois, chaussées de hautes soques de bois aux losanges de nacre, qui sonnaient 
sur les dalles de marbre, elles allaient dans le demi-jour, sereines et toujours sou- 
riantes, et s’enfoncaient dans l’ombre des arceaux. De la rue même, je contem- 
plais souvent ces scènes bien simples dont lidéalitéme charmait. 

Ainsi entrevues dans la vie familière, ces juives n’ont rien de commun avec 
les matrones voilées de blanc, coiffées de hauts bonnets en pointe, chaussées d’es- 
carpins d’enfant, qui s’en vont, par les rues de Tunis, lentes et alourdies, balançant 
leur corps informe. C’était la juive biblique, aux formes pures, évoquant la 
poésie légendaire de la primitive Judée. 

Zeïtoun, que le charme esthétique de ses coreligionnaires laissait indiffé- 
rent, en revenait toujours à M. Dufour. Les trois mois qu’il avait passés avec lui 
dans la province de Constantine avaient rempli sa pensée d’attachants souvenirs. 
Il me racontait par le menu l’existence qu’il avait menée avec mon ami ; les belles 
trouvailles qu’ils avaient faites ensemble de médailles, de pierres gravées romaines, 
de vases byzantins. Il me parlait de l’Hammam-Grous, près d’Oued- Atmenia, 
restes d’un ancien établissement thermal romain où ils découvraient des mosaïques. 
Il se souvenait surtout de Thamugas, dans l’Aurès. Là, disait-il, j’ai vu les rues, 
les temples, les arcs de triomphe, les marchés et les boutiques avec leurs comptoirs 
de marbre. Nous avons retrouvé un théâtre avec sept rangs de gradins bien con- 
servés, le forum avec sa colonnade, la curie et le capitole. Il n’y manquait plus que 
les habitants qui peuplèrent autrefois la ville. Mais c’était la mort, seules les statues 
brisées encombraient le sol. Et si vous saviez dans quel pays nous étions! C’étaient 
partout de hautes montagnes, des plateaux que la neige recouvre l’hiver, des forêts 
de cèdres comme on n’en peut voir de plus belles. » Un regret pourtant se mêlait à 
ses joies, il n’avait pas assisté M. Dufour dans ses fouilles à Madore, la patrie 
d’Apulée ! Combien il eût été heureux aussi, disait-il, de s’associer au don qu’il 
m’avait fait d’une pierre gravée trouvée là-bas, dans le tombeau d’un 
poète. 

Partout, dans les ruelles, dans les impasses, sur le seuil des palais et sur les 
murs des masures branlantes, nous retrouvions les débris de Carthage; tout 
en haut des souks, près de la Kasbah, scellé à la muraille d’une zaouïa vénérée, 
un antique tombeau de pierre fait l’oftice de bassin de fontaine. Ici les colonnes 
et les chapiteaux puniques ou romains ont servi d’angles dans la construction 
des maisons; ils soutiennent les passages voûtés, et au besoin forment des 
marches devant les portes de très misérables demeures. 

Nous étions arrivés à la grande synagogue. L’illumination de la salle se pré- 
parait, un à un s’allumaient les lampions qui devaient éclairer la cérémonie. Au 


24 


LA TUNISIE 


pourtour de la salle, au long des murailles, sur des banquettes recouvertes de 
nattes, déjà quelques juifs attendaient, et des enfants, peu respectueux de l’endroit, 
bavardaient à voix haute. Le monument est simple, presque pauvre ; il n’eut pas 
toujours la destination actuelle, car sur le linteau de la porte d’entrée et sur les 
murailles de la salle j’ai vu, gravé en relief sur la pierre, le croissant de Maho- 
met. 

Un vieillard près de nous était plongé dans la lecture d’une bible aux carac- 
tères hébraïques. Sa tête était coiffée d’un bonnet rouge qu’entourait un turban. 
Son nez crochu tombait sur la barbe très blanche, et ses yeux vifs roulaient sous 
d’épais sourcils noirs en broussaille. « Il est vieux, très vieux, me disait Zeïtoun, je 
crois que le nombre de ses années a dépassé quatre-vingt-dix. Eh bien, voyez 
comme il lit aisément sans le secours des lunettes. Crovez-moi, monsieur, nos pères 
étaient plus sains que nous, ils étaient d’ailleurs plus sobres aussi, ils se laissaient 
vivre davantage selon la volonté de Dieu. Du temps du vieux on ne connaissait pas 
le pétrole, le gaz, toutes ces choses nouvelles et coûteuses ; on employait, pour 
s’éclairer et préparer les aliments, la même qualité d’huile d’olive. Ah! monsieur, 
l’huile d’olive! on dit avec raison qu’elle conserve la vue et aussi la santé! C’est à 
l’olivier qu’il doit ses yeux jeunes, le vieillard... » 

Cependant la noce se faisait attendre, par moments des enfants quittaient la 
synagogue et s’avancaient dans la rue pour guetter l’arrivée du cortège. Ils reve- 
naient en disant qu’on ne l’apercevait pas encore. 

En attendant, Zeïtoun entrait dans des détails sur les noces juives à Tunis. 
« Chez nous, disait-il, tout ce qui a trait au mariage prend une extrême importance, 
nous voulons qu’il soit célébré avec éclat. Les préparatifs en sont longs et marqués 
par quelques coutumes assez originales. 

« La date en étant arrêtée, le futur envoie son cordonnier prendre mesure à 
la fiancée et aux jeunes filles et jeunes femmes de la famille. Une quinzaine avant sa 
célébration il fait transporter une grande corbeille contenant des présents. Elle est 
garnie avec le henné en feuilles, auquel se trouvent mêlées des dragées pour les 
enfants. Puis viennent le kohl, des flacons de parfums et nombre d’autres menus 
objets. Le pourtour de la corbeille est formé parles petits souliers bleus, roses et 
jaunes, brodés d’or et d’argent, pour lesquels le cordonnier du fiancé avait pris 
mesure, et chacune de ces chaussures contient un paquet de bonbons. 

« Il est d’usage que la fiancée, accompagnée de ses parentes et de ses amies, 
se rende au bain par trois fois avant le mariage. Vous pourrez en rencontrer ainsi 
dans les rues que des musiciens accompagnent. 

« Nous voulons aussi que les cheveux de l’épousée soient noirs et brillants 


UNE NOCE JUIVE 


23 



comme le jais, et dans ce butnos matrones composent une pommade, le sebrjha, qui 
a la propriété de leur donner ce lustre. » 

Il m’en expliquait la composition : noix de galle grillée dans de l’huile avec du 
sel, cuivre rouge calciné réduit en poudre et clous de girofle, le tout cuisant dans 
l’eau jusqu’à la consistance voulue. 

Que de soins encore pour rendre l’épousée plus belle! Son corps tout entier 
sera enduit d’une préparation qui entraînera 
avec elle, en séchant, tout duvet importun ; 
les paupières soigneusement noircies avec le 
kohl aviveront l’éclat des yeux, et quelquefois 
une mixture brune, appliquée au pinceau, ren- 
forcera la couleur des sourcils et les reliera 
même entre eux. 

La noce arriva enfin après une grande 
heure de retard, et son entrée dans le lieu saint 
fut annoncée parles chants criards d’une bande 
de gamins qui la précédaient. Le fiancé, accom- 
pagné par son père, apparut bientôt, une 
écharpe de soie brodée jetée sur les épaules. 

La fiancée était absente : la femme est réputée 
impure, l’accès des synagogues de Tunis leur 
est interdit. 

Accompagné de ses parents et de ses amis, 
le fiancé, sans quitter l’écharpe qui ornait ses 
épaules, est allé s’asseoir sur une banquette 
réservée, recouverte d’un tapis écarlate, et la 
cérémonie commence. Deux rabbins montés 
sur une estrade au centre de la synagogue se 
prennent à psalmodier à tour de rôle d’une 
voix nasillarde; la foule par instants répond. 

Au point de vue pittoresque la scène est fort intéressante avec ces chants hébraï- 
ques nasillés, au rythme presque douloureux, sous les lumières jaunes des lam- 
pions qui accusent le caractéristique des visages. L’époux maintenant s’est levé, i! 
prie ou se recueille devant une armoire scellée dans la muraille et dont les bat- 
tants fermés, ornés de sculptures très vieilles, abritent les tables de la loi. Elles 
sont d’ailleurs gravées en lettres d’or sur fond d’azur les dix paroles, là-bas, sur 
la paroi opposée de la synagogue. Par trois fois les répons du peuple se font 


4 


26 


LA TUNISIE 


entendre ; ils sont accompagnés d’un sautillement que chacun a fait en se soulevant 
sur la pointe des pieds, sans quitter terre. 

Les psalmodies terminées, le cortège s’est reformé et la noce s’est dirigée vers 
la maison de la jeune fille. Et tandis que je marchais à sa suite, le soleil, rasant 
l’horizon flambait rose et doux comme un reflet d’aurore sur des pans de murailles 
blanches aux ombres mauves. Transparentes à ce point étaient ces ombres, qu’on 
eut cru aller en une ville neigeuse, aérienne, en une cité de rêve ; çà et là sur des 
terrasses, des silhouettes de femmes aux corsages d’or ondoyaient. A travers des 
grilles ténues, au milieu de chatoiements d’étoffes aux vives couleurs, des yeux de 
jeunes juives curieuses jetaient de noirs éclairs. 

Maintenant nous voici dans la demeure de la fiancée : elle est debout dans la 
cour intérieure, les yeux chastement baissés, en un costume étincelant où courent 
les broderies d’or, où scintillent dans la chevelure et sur la poitrine les diamants 
et les pierreries. Elle en est toute constellée. Lui, le fiancé, placé auprès d’elle, 
n’a pas quitté la grande écharpe de soie qui abrite toujours ses épaules. Mais un 
grand tulle vient de voiler ensemble leurs têtes, et deux cierges tenus par des 
jeunes hommes ont été allumés devant le couple. Le rabbin psalmodie je ne sais 
quels chants liturgiques. La mise au doigt de l’anneau se fait, et aussitôt le 
rabbin trempe ses lèvres dans un verre de vin qu’il présente aux époux et dont 
les assistants s’emparent. Il passe de mains en mains, et à tour de rôle tous s’em- 
pressent d’y goûter. Puis le verre est lancé sur le sol, il se brise, et les morceaux 
soigneusement recueillis sont jetés au dehors. L’épousée doit être satisfaite, il 
s’est mis en débris, ce qui est d’excellent augure pour l’avenir du ménage. 

La cérémonie est terminée pour aujourd’hui’; les jeunes époux, suivis de leurs 
parents et de leurs amis, passent dans une salle voisine, où les liqueurs et les dra- 
gées circulent. 

« Zeïtoun, disais-je, pourquoi la jeune fille est-elle silencieuse ainsi? L’usage 
lui interdit-il de lever les yeux, d’être joyeuse? 

— Non, monsieur, rien ne l’oblige à rester muette, mais elle s’applique à avoir 
l’aspect timide, à paraître inerte, pour bien témoigner de son innocence, de sa 
candeur, et de l’abandon qu’elle fait d’elle-même. » 

Hier c’était donc la cérémonie religieuse. Aujourd’hui c’est la fête de famille 
célébrée dans la demeure du jeune homme. Elle bat son plein lorsque, toujours 
guidé par Zeïtoun, je pénètre dans le patio. La foule encombre la cour intérieure. 
L’époux et l’épousée sont assis entourés des leurs, et c’est un nouvel éblouissement 
d’étoffes aux plus riches couleurs. Car, pour honorer l’épousée, chacune des jeunes 
filles, parentes ou amies, s’est parée de ses plus beaux vêtements. Ce sont des 


UNE NOCE JUIVE 


27 

corsages bleu de ciel, roses, jaune citron brodés d’argent ou d’or, des colliers de 
perles, des bijoux anciens massifs où les diamants enchâssés étincellent. La plupart 
des jeunes filles ont les lèvres rouges, mais d’autres ont les lèvres jaunes. Ces der- 
nières, par coquetterie, ont mâché de la racine de noyer, ce qui leur donne un 
aspect singulier. Dominant ce groupe radieux, un frontal de bœuf aux cornes 
dorées est scellé au mur, au-dessus d’une porte, tandis que près de chaque mon- 
tant sont plaquées deux mains ouvertes couleur de sang. Les matrones avaient 
trempé leurs doigts dans les entrailles saignantes d'un mouton, immolé à l’occasion 
de ce mariage, et, selon l’usage, les avaient appliquées sur le mur. Ces bizarres 
empreintes sont destinées, de même que le frontal de bœuf, à préserver la maison 
des maléfices. 

De toutes parts, aux fenêtres qui s’ouvrent au rez de-chaussée, dans le patio, 
au premier étage, se penchent des grappes humaines, des femmes étincelantes de 
pierreries, tandis qu’un orchestre composé d’un harmonium, d’une flûte, d’un 
violon et d’une mandoline à long manche, mène un tapage assourdissant. 

De temps à autre les musiciens se prennent à chanter d’une voix nasillarde, et, 
des terrasses et des demeures, des you-vou aigus sont éperdument poussés par les 
femmes. 

L’époux s’est levé, il est venu à moi et m’a tendu la main me souhaitant la 
bienvenue. L’épousée s’est avancée ensuite, et j’ai pressé ses doigts teints par le 
henné jusqu’à la deuxième phalange. Puis gravement tous deux ont repris leur 
place. Sur une table, devant eux, est un gros cierge allumé qu’entourent des 
assiettes garnies d’olives ou de variantes. On m’offre une liqueur blanche, par 
politesse j’y trempe mes lèvres. 

Le silence s’est fait un instant, chacun est devenu attentif comme si un fait 
grave, attendu de tous, allait se produire. 

Une fillette s’est avancée les yeux modestement baissés. Promenant ensuite 
un œil langoureux sur les assistants, elle referme à demi les paupières et, lente- 
ment, accompagnée par le rythme monotone de l’orchestre et les voix des musi- 
ciens, elle s’abandonne à la danse. Et c’était presque douloureux, devant cette 
assemblée de si beaux et si purs visages, dans cette splendeur de rêve, de voir 
cette enfant balancer ses hanches en attitudes étranges. — Les femmes dans 
les profondeurs obscures des salles, sous les arceaux, poussent leur you-you 
éternel, célébrant l’obscénité de la danse. . . 

Ce fut une ombre au tableau charmant que j’étais venu voir. Pour satisfaire 
aux convenances il me fallut aussi à trop fréquentes reprises appliquer une pièce 


28 


LA TUNISIE 



d’argent sur le front de la danseuse, qui l’offrait ainsi aux musiciens ; et les mains 
tendues du garçon de la noce et de bien d’autres encore dans le couloir et à la 
sortie me sollicitèrent avec persistance. 

Si mes yeux restaient éblouis par tant de beauté et par tant de richesse, 
j’étais vraiment écœuré par cette mendicité en un tel lieu, en pareil jour. 

Comme la veille le soleil du soir bordait de rose 
le faîte des murailles, et, dans l’ombre des rues 
aériennes et diaphanes, toujours telles que des 
visions divines, ondulaient des femmes 
vêtues d’azur, de pourpre et d’or. 
C’était le rêve des yeux, le seul 
rêve d’ailleurs que l’humanité 
puisse donner sans de trop pé- 
nibles réveils. 

Zeïtoun n’était pas con- 
tent : « C’est honteux, disait- 
il, de demander l’aumône aux 
étrangers ! » 

Je ne pouvais assister à 
un mariage arabe à Tunis, l’en- 
trée des maisons musulmanes 
étant rigoureusement fermée 
aux chrétiens. J’ai pu, il est 
vrai, enfreindre par deux fois 
cette loi, pénétrer pour quel- 
ques instants dans ces mysté- 
rieuses demeures, apercevoir 
même, par hasard, les femmes 
dévoilées, mais c’est tout. Je ne 

BARBIER EN PLEIN VENT 

pouvais prétendre à davantage. 
Le mariage chez les musulmans est dégagé de toutes les formalités légales 
qui dans nos pays l’étreignent; il implique infiniment moins d’obligations mate- 
rielles, et ses principes ne sont point aussi absolus. Le divorce lui-même est rendu 


facile. 

Ils se marient fort jeunes, souvent même les familles s’engagent entre elles à 
unir des enfants dès leur puberté, et il est rare que ces projets ne soient pas suivis 
d’exécution. 



JUIVE DE TUNIS 




LE MARIAGE MUSULMAN 


31 

D’habitude les parents échangent des vues, entrent en pourparlers. Cepen- 
dant, à Tunis, des matrones font métier de servir d’intermédiaires, engagent les 
négociations et mènent l’affaire jusqu’à l’union finale. Lorsque les parents se 
réservent ce soin, la mère du fiancé apporte un soin scrupuleux à l’examen préa- 
lable de sa future bru. « Elle la fait rire pour voir si le rire est gracieux et les 
dents blanches, dit M. David, professeur au collège Sadiki. On l’envoie chercher 
un objet quelconque pour examiner sa démarche; ses moindres mouvements sont 
attentivement observés pour voir s’ils ne trahissent pas quelque infirmité ou imper- 
fection. 

« Les pères, continue-t-il, traitent entre eux la question de la dot. Quand tout 
est convenu, on célèbre le Me/ak (fiançailles). Le fiancé prépare pour cela les 
cadeaux d’usage : coffres plaqués de nacre ou d’argent, bijoux divers, étoiles de 
soie, henné, parfums, assiettes et couteaux en métal fin pour les broyer, et ajoute 
une pièce d’or pour le salaire de la femme qui parera sa future le jour de la noce. 
Tous ces cadeaux sont envoyés chez la fiancée, ainsi qu’une ample provision de 
fruits, légumes, sucre, viande, bougies, etc... 

Détail à noter : une de ces bougies doit être à cinq branches pour représenter 
la main qui doit préserver du mauvais œil. Les parents, les invités et les notaires 
se réunissent chez le père de la fiancée; on mange des sucreries, on boit des 
sirops, et les notaires prennent acte du consentement réciproque des pères ainsi 
que du versement d’une partie du douaire fait par celui du fiancé à celui de la 
future. Le complément n’est exigible qu’après le mariage, dans un délai fixé à 
l’amiable. Trois jours avant la noce, le fiancé et ses amis font ensemble une petite 
fête. Chez les Bédouins, toutes ces cérémonies sont accompagnées de fantasias où 
les cavaliers se surpassent excités par les you-you joyeux et admiratifs des 
femmes. 

« L’ameublement de la chambre à coucher, fourni par la fiancée, est trans- 
porté chez son futur, trois jours avant la noce, à dos de mulets ou de chevaux 
montés par des enfants. Cette caravane burlesque attire l’attention des passants 
sur tout le parcours de sa marche triomphale. Cet usage est bien dans l’esprit de 
la loi qui veut que la plus grande publicité possible soit donnée au mariage; la 
vanité, si excusable en pareille occurrence, a bien aussi sa petite part dans cette 
exhibition . 

« Le jour du mariage, le rendez-vous a lieu à la maison paternelle du fiancé; 
la mariée arrive la première accompagnée de ses parents et de ses amies; elle est 
artistement parée, par les soins d’une matrone experte en l’art de préparer et 
d’appliquer le henné, le fard, le souak, d’épiler les membres et les joues, de des- 


32 


LA TUNISIE 


siner les harkouss, ligne double et fine de couleur noire tracée au-dessus des 
sourcils, lesquels sont également peints en noir. Les femmes s’installent dans les 
chambres, et la fête commence dans la cour : les musiciens jouent de la mandoline, 
de la guitare et du violon; les aimées, généralement choisies parmi les femmes 
de mœurs légères, dansent et chantent. Les invités du père, assis devant des tables, 
boivent du café, des sirops, causent et fument. L’époux arrive entouré de ses amis. 
Il a la tète baissée, recouverte de son burnous; son père lui tend la main au- 
dessus de la tête et le fait entrer; les invités se retirent, chacun^ rentre chez 
soi. 

« Pendant les sept jours qui suivent, le marié, par pudeur, ne doit pas se 
présenter devant son père, il ne rentre à la maison paternelle que la nuit ; pendant 
cette période il va chaque jour au bain, ses amis y vont avec lui et à ses frais. 
Ceux-ci, à l’occasion de son mariage, lui font des cadeaux en espèces; quelle que 
soit sa fortune, il est tenu de les accepter, sauf à leur rendre la même politesse en 
pareille circonstance. C’est une manière de manifester l’amicale intention de s’aider 
mutuellement à supporter les charges de la vie. Le septième jour après la noce, 
invités, parents et amis se réunissent de nouveau et font une petite fête de famille 
qui clôt la série des réjouissances. 

« Le jeune homme marié ne quitte pas la maison paternelle, rien n’est changé 
dans la manière de vivre de la famille, elle se trouve tout simplement augmentée 
d’un nouveau membre : l’épousée, qui prend place parmi les autres femmes. Le 
père, toujourschef, pourvoit aux besoins du jeune ménage, qui se trouve ainsi con- 
fondu avec le reste de la famille. 

« Les musulmans peuvent avoir jusqu’à quatre femmes légitimes en même 
temps. A Tunis, il est assez rare qu’un mari ait plus d’une femme ; mais dans les autres 
villes de l’intérieur, le cas est fréquent. Il l’est surtout chez les Bédouins ; là c’est 
une sorte de nécessité voulue par les femmes elles-mêmes, à qui incombent les 
rudes travaux de la vie des champs ; c’est un avantage pour elles d’avoir des 
compagnes qui partagent leurs peines. La polygamie a été souvent étudiée au 
point de vue social par des écrivains autorisés; tout ce qu’on peut en dire ici, 
c’est qu’elle est une source constante de querelles domestiques ; tout d’abord l’en- 
tretien de plusieurs femmes occasionne souvent au mari des dépenses excédant ses 
ressources ou tout au moins des charges lourdes à supporter; d’autre part, mal- 
gré la prévoyance et la sagesse de la loi qui a pris soin de tracer au mari sa ligne 
de conduite envers chacune de ses conjointes, on peut, sans trop s’avancer, le 
soupçonner de n’être pas toujours impartial... 

« La polygamie ou l’incompatibilité de caractère des conjoints qui n’ont pu se 



LA DANSE DU FO U L A K D 


V 










L’A I D-ES-GHIR 


connaître avant de s’unir, engendrent souvent des situations insupportables ; mais 
il y a un remède facile à cet état de choses : le divorce. Les motifs de divorce léga- 
lement admis sont nombreux, et il en est d’assez futiles: un mari peut toujours 
prétendre que sa femme est mauvaise ménagère, paresseuse, malpropre ou gros- 
sière, celasuflit; il suffît également qu’elle soit sortie sans sa permission, qu’il la 
trouve par hasard à regarder dans la rue par la porte entre-bàillée, ou qu’il la trouve 
en compagnie de femmes qui lui déplaisent; enfin il peut invoquer un prétexte 
quelconque qu’il lui est facile d’occasionner lui-même. La contre-partie existe : 
une femme peut également demander le divorce, mais cela lui est bien moins 
facile qu’au mari. Quand le divorce est demandé par l’un des conjoints seulement, 
pour cause d’incompatibilité d’humeur, le ménage est transféré par ordonnance 
du cadi dans une des bonnes maisons du quartier (Dar-Jouade), maison de bien ; 
là ils sont observés, et le témoignage des gens de la maison inspirera le jugement 
à intervenir. » 

Depuis deux jours tous les rémouleurs de Tunis en boutique ou en plein vent 
aiguisent avec ardeur des coutelas. Comme il est d’usage, à l’occasion de VAid-es- 
ghir , la fête de la rupture du jeûne, le Beiram des Turcs, célébré le premier jour 
du mois après le Rhamadan, chaque famille sacrifie un ou plusieurs moutons, 
suivant le nombre de ses membres. Partout on voit les pauvres bêtes traînées la 
corde au cou, et beaucoup sont déjà attachées au seuil des demeures. 

Mahmoud m’a dit ce soir qu’on en égorgerait six dans sa maison. 

« Mais, me suis-je écrié, il n’est pas possible que vous dévoriez tout en un 
seul jour ! 

— Oh! non, m’a-t-il répondu en souriant, on mettra au saloir, pour les con- 
server comme provision, les quartiers entiers de ces hêtes. » 

Après tout, c’est la fête de famille célébrée dans nos provinces, lorsqu’on tue 
le porc chaque année. A Minorque, cette fête a une importance autrement grande, 
elle donne lieu dans toutes les familles à des divertissements sans fin. 

Durant l’Aïd -es-ghir on ne voit ici que gens se donnant l’accolade, et c’est 
vraiment un spectacle patriarcal que ces jeunes hommes et ces enfants s’arrêtant 
devant les vieillards, se courbant à demi pour recevoir sur la tête ou sur l’épaule 
le baiser de paix et portant ensuite la main sur leur cœur. 

Le lendemain, pour satisfaire à la coutume tunisienne, les jeunes enfants, 
montés sur des mulets ou sur des ânes, réunis en grappes dans des arabas ou dans 
des voitures, galopent joyeusement à travers les boulevards extérieurs. Ces che- 
vauchées aux éblouissants costumes sont charmantes, je ne me lassais point «le les 

5 


34 


LA TUNISIE 


admirer. Parfois un nègre y serviteur sans doute, auquel on avait confié la mar- 
maille de la maison, dirigeait la bande et la surveillait avec sollicitude. 

En dehors del’Aïd-es-ghir, il est nombre d’autres fêtes religieuses, et d’abord 
YAchoura , célébrée en souvenir d’événements marquants dans la vie des prophètes. 
Ensuite le Mouled , anniversaire de la naissance de Mahomet, le Lilet Vassam el 
Arzach , célébré le quinzième jour du mois de chabâne, jour où Dieu fixe pour 
l’année le destin de toutes les créatures, le Maaraj, ascension du prophète au ciel. 
C’est enfin l’Aïd-el-kebir, célébrée le jour même où les pèlerins de la Mecque font 
l’ascension du djebel Arafate. Ce jour-là, chaque famille égorge un mouton par 
chaque membre, en souvenir du sacrifice d’Abraham. 

En ces occasions le quartier d’Halfaouïne se met en grande fête, fête de jour et 
aussi fête de nuit comme en temps de Rhamadan. 

Les conteurs qui, journellement, à l'heure où le soleil décline, charment, 
amusent ou terrifient leur auditoire par des récits merveilleux, sur quelque place 
du quartier bab Djedid ou devant les cafés maures, ont alors un plus nombreux 
auditoire. Mais ils fuient Halfaouïne, de même les charmeurs de serpents, les pitres 
marocains et les liseurs nocturnes : ils n’y feraient point leurs frais. On se livre là- 
bas à des amusements et à des spectacles de foire, vous y verrez les chevaux de 
bois, les escarpolettes et les baraques foraines de nos fêtes de village, et en plus la 
danse du ventre et les nègres du Soudan, les Fezzesna aux contorsions simiesques, 
dansant au son du tambour et de la zourna, musette en peau de gazelle. On y ren- 
contre également un monstre qui effare les passants, le Bou-Saâdia, vêtu de peaux 
de bêtes, un masque velu sur le visage et un bonnet pointu, au cimier de plumes, 
fait de coquillages, sur la tête. 

Je suivais les Fezzesna à travers les ruelles, ils m’amusaient beaucoup avec 
leur danse qu’accompagnait le rythme monotone du tambour et de la zourna dans 
laquelle l’un d’eux éperdument soufflait. Lorsque je les perdais de vue, attiré par 
quelque nouveau spectacle, le bruit sourd de leur tam-tam que dominait le chant 
nasillard de la musette me guidait et je les retrouvais soufflant sans trêve, battant 
et pirouettant toujours. 

Ils s’arrêtaient devant chaque boutique, donnaient leur naïve sérénade, 
attendaient l’obole qui parfois ne venait pas, et reprenaient ensuite le chemin. 
Leurs figures bonasses ne cessaient de sourire et leurs bouches ouvertes montraient, 
dans la noirceur de leur teint, les lèvres rouges, les dents très blanches. 

Ce n’est pas seulement dans Halfaouïne que je rencontrais des Fezzesna, mais 
aussi dans le quartier de bab Djedid, car plusieurs petites Iroupes, aux jours de 
fête, passent leurs journées à quêter. Ces bons nègres alimentent ainsi la caisse 


L ' A U M 0 N E 


d’une œuvre de bienfaisance qu’ils ont créée pour leurs frères du Fezzan et du 
Soudan arrivant à Tunis. Grâce aux ressources qu’ils se procurent avec leur zourna, 
leur tam-tam et leur danse, ceux de leur race qui ont traversé le désert trouvent 
à Tunis protection et asile. 

Salem, un grand vieux nègre à barbe grisonnante que vous verrez tous 
les jours, en beau costume, offrant devant 
les terrasses des cafés européens des éven- 
tails, des tromblons invraisemblables, des 
poignards et des fusils indigènes aux in- 
crustations de nacre et de corail, s’est 
mis à la tète de cette œuvre. Bon vieux 
Salem ! aux premiers jours de mon arrivée 
je regardais avec indifférence les objets de 
bazar qu’il me présentait, mais lorsque je 
connus avec quel zèle touchant il se vouait 
à son œuvre, je ne pouvais m’empêcher 
de l’accueillir avec intérêt, d’accepter ses 
offres. 

Le cas de Salem n’est point un fait isolé. 

Les musulmans se livrent aux œuvres de 
bienfaisance, elles leur sont d’ailleurs recom- 
mandées. 

Un proverbe arabe dit : Si tu as de nom- 
breuses richesses, donne de ton bien; si tu 
possèdes peu, donne de ton cœur. 

Si chaque musulman voulait suivre à 
la lettre les préceptes du Koran, il devrait 
prélever un pour cent sur sa fortune et le 
donner aux pauvres. Ce don, que certains n’ont pas hésité à faire, est le 
zaknte ou pureté : c’est l’aumône qui purifie les origines profanes de la 
richesse. 

A l’occasion de TAïd-es-ghir dont j’ai parlé, chacun doit faire la part des 
pauvres, il doit leur faire distribuer une certaine quantité de denrée alimentaire, 
celle dont on fait le plus usage dans la région habitée par le donateur. La quantité 
en est calculée à raison de un saa (mesure de trois litres) par chaque membre de la 
famille. C’est la zakate-el-fatr, la purification de la rupture du jeûne. 

Le kefara , ou expiation, est un acte de bienfaisance qui consiste à faire une 



36 


LA T U N I S 1 1*: 


distribution de soixante pains aux pauvres, ou à affranchir un de ses esclaves en 
vue d’expier quelque infraction aux règles rigoureuses du jeûne. 

L’aumône recommandée comme pratique journalière se fait toujours la veille 
des fêtes religieuses, à la nuit. L’aumône passe pour- le meilleur moyen de mériter 
les faveurs divines. 

Il a été écrit : 

« L’aumône c’est le réveil de ceux qui sommeillent; celui qui l’aura faite 
reposera sous son ombrage jusqu’au jugement dernier. » 

« L’aumône éteint la colère de Dieu ; elle éteint le péché comme l’eau éteint 
le feu, elle ferme soixante-dix portes du mal. 

« Dieu n’accordera sa miséricorde qu’aux miséricordieux ; faites donc 
l’aumône, ne fût-ce que de la moitié d’une datte. » 

Cependant la famille passe avant tout, et un proverbe porte : 

« L’aumône ne doit sortir de la maison que lorsque la famille est rassasiée. » 

« La constitution habous des biens meubles et immeubles, dit M. David, est 
une des formes habituelles et fréquentes des œuvres charitables. Elle consiste à 
consacrer l’usufruit de biens devenus inaliénables à une fondation pieuse ou d’uti- 
lité publique. 

« Le prêt sans intérêt est une autre forme de l’aumône. 

« Le « riba », l’intérêt à quelque taux que ce soit, est honteux, il doit être 
banni de toute transaction sous peine de constituer un vice rédhibitoire infirmant 
ipso facto tout acte onéreux ou gratuit. 

« La location n’est pas considérée comme une source d’intérêt, c’est l’échange 
d’un usufruit contre des espèces. » 

Les principes musulmans suppriment donc l’intérêt d’une façon absolue. Un 
proverbe dit: 

« Celui qui te donne son argent à intérêt vaut moins qu’un chien. » 

« La location, dit M. David, n’est donc pas considérée comme une source 
d’intérêt : c’est l’échange d’un usufruit contre des espèces ; mais toute augmen- 
tation résultant du prêt, en nature ou en espèces, est prohibée et flétrie. On doit 
être à ce point scrupuleux qu’il ne faut pas recevoir de blé de bonne qualité en 
restitution d’un prêt de blé de qualité inférieure, ni accepter un avantage quel- 
conque, si minime qu’il soit, s’il résulte d’un prêt, d’un partage à parts égales 
ou d’un échange d’objets équivalents. » 

Mais revenons à Halfaouïne. Tandis que, sur la place encombrée parla foule 
et dans les rues, le plus grand tumulte règne, les cafés maures qui les bordent 


E N C 0 R E H A L F A 0 U I N E 


:n 

regorgent de clients ; ceux-ci envahissent les trottoirs et la foule circule avec peine 
dans l’étroit passage qui lui reste. 

Quels spectacles charmants présente Halfaouïne ! C’est partout la joie et 
l’éblouissement des yeux. Mais, lorsque le soleil descend à l’horizon, ces rues ne 
sont plus qu’en blancheurs de neige, en ombres aériennes d’une transparence 
idéale, où passent des hommes vêtus les uns comme des rois, les autres comme des 
apôtres, des nègres aux reflets de bronze, des femmes toutes blanches aux visages 
voilés de noir. Et ces hommes portent tous une fleur à l'oreille, sous le turban 
et souvent une fleur à la main. C’est même comme une niasse de fleurs vivantes 
cette coulée humaine qui s’en va jusqu’au loin à travers quelque resplendissante 
clarté. 

Devant les cafés, des hommes en innombrable assemblée sont drapés à l’an- 
tique, et coiffés de turbans brodés d’or, de bonnets rouges. 

Sur la place la fête bat son plein. Les femmes accompagnées de leurs sui- 
vantes, toujours voilées, les fillettes, les enfants portés sur les bras de leurs pères, 
tous vêtus de choses charmantes et légères, de trames exquises qui flottent au 
vent, sont là, curieusement penchés sur les objets étalés parfois sur le sol même. 
Les bébés s’essoufflent à des trompettes, ils prennent les jouets dans leurs doigts 
potelés et, curieusement, leurs yeux noirs les considèrent. Ils ne veulent plus s’en 
dessaisir et pleurent... Les mamans et les fillettes marchandent un objet inconnu 
pour elles, car il y a ici les étalages de nos fêtes foraines. Elles palpent, exami- 
nent, vont ailleurs, de toutes parts attirées, et reviennent. 

Et par delà ces scènes charmantes, les escarpolettes rayant le ciel bleu et les 
murailles éclatantes vont et viennent, montant très haut, descendant très bas ; des 
roues énormes tournent, des tourniquets grincent, des tam-tams résonnent et les 
nègres passent, dansant la bamboula, silhouettes noires sur les éblouissantes 
murailles. Du lointain, sourds, des chants nasillés viennent ; c’est la danse du ventre 
et les incessants appels du barnum devant la porte. 

Parfois dans cette rue Halfaouïne pleine de lumière, de gaieté, de confusion et 
d’assourdissant tumulte, une voix a dominé les voix, les musiques, les bruits de 
foire, et cette voix a semblé planer dans l’azur du ciel. A cette voix le tumulte a 
paru s’apaiser, des hommes se sont recueillis et ont discrètement égrené leur 
chapelet... C’est le chant du muezzin appelant les croyants à la prière. 

Mais c’est le soir qu’Halfaouïne,en ses fêtes, prend des allures de bacchanale. 
Toute la vie populaire de Tunis semble se concentrer là-bas, dans ce quartier. 
Dans la journée c’est la fête du soleil et des couleurs. La ville, en dehors de l’avenue 
de France et des voies qui donnent accès aux sorties, est calme, on ne soupçonnerait 


38 


LA TUNISIE 


jamais le tumulte d’Halfaouïne en écoutant les voix des minarets qui planent sur 
les quartiers recueillis. Cinq fois par jour, à l’aube, dans la matinée, à midi, vers 
quatre heures et au crépuscule ces voix aériennes appellent à la prière que l’iman 
préside dans la mosquée. Car la présence du fidèle à la mosquée n’est pas indispen- 
sable, il peut étendre sur le sol, dans sa demeure ou dans sa boutique, une natte ou 
un tapis réservés à cet usage, et, tourné vers l’orient, avec les génuflexions prescrites 
et l’index toujours levé, il récitera les versets du Coran. 

La prière est toujours précédée d’ablutions. 

A la mosquée le recueillement est grand, la foule s’y tient silencieuse. D’ail- 
leurs, rien n’y vient troubler les regards. En ce lieu la musique est profane, le bruit 
de la monnaie sacrilège, et l’égalité la plus absolue règne... 

L’entrée des mosquées de Tunis est rigoureusement interdite aux chrétiens. 
On sait cependant que la dj ama-ez-zitouna , la mosquée de l’olivier est une des plus 
belles et des plus anciennes. — L’intérieur est orné de cent cinquante colonnes 
provenant de Carthage. C’est à la fois un temple et une université. Elle renferme 
une bibliothèque renommée à l’usage des tolbas dont l’enseignement se fait dans 
le temple. 

Lorsqu’on traverse le souk-el-attarin , ou bazar des parfumeurs, par une des 
portes de la grande mosquée qui parfois reste ouverte, on aperçoit l’intérieur de 
l’immense cour entourée de galeries dont les arcades retombent sur des colonnes 
unies ou cannelées, peintes en rouge et en vert. Et c’est une belle apparition tout 
embaumée parles parfuns delà rose, du géranium, de l’encens et de la cire qui 
s’exhalent du bazar. 

Tous les vendredis matin je gravissais la rue de l’église, je m’engageais sous 
une longue voûte où s’ouvre la porte de la deriba , prison civile, et je débouchais 
sur une petite place, en face de la grande mosquée. 

Le spectacle qui m’attendait m’intéressait toujours. Les fidèles, en grand 
nombre montaient ou descendaient les marches qui conduisent au temple. Vêtus 
avec une grande recherche ils allaient graves et pénétrés dans leurs manteaux aux 
chatoyantes couleurs, et c’étaient parfois les contrastes les plus imprévus et les plus 
charmants. Le rose y coudoyait le vert pâle, l’orangé violent, le violet éteint, tout 
cela mêlé de blancs neigeux et de verts tendres d’où surgissaient des visages 
austères. Sous les grands arceaux d’une colonnade extérieure les croyants passaient 
calmes, recueillis, le chapelet aux doigts. D’autres accroupis sur les socles des 
colonnes semblaient pris par des rêves mystiques. Et ces flots de couleurs vivantes, 
fraîches et claires, étaient du plus grand charme pour les yeux. 

La mosquée de Sidi-ben-ahrouss fut autrefois une église bâtie par Charles- 


L A VOIX DU M U F, Z Z I N 


39 


Quint. Son minaret octogone est remarquable, nous l’avons vil reproduit à Paris 
à l’Exposition de 1889. 

La Djama sidi mahrez , près de Bal Souika est belle à voir, toute blanche, 
rappelant Sainte-Sophie de Constantinople avec ses huit coupoles blotties autour 
d’un dôme central. Longtemps elle fut un lieu d’asile pour les créanciers que leurs 
exigences mettaient en suspicion et aussi pour les débiteurs, leurs victimes. Le 
marabout dont la dépouille dort sous les dômes immaculés passe pour un des 
principaux patrons de Tunis. 

Parles rues oùj’allais à l’aventure à toutes les heures du jour, j’aimais à entendre 
la voix des muezzins qui jetaient dans les airs leur éternelle invocation. Et ces voix, 
aux inflexions célestes, dominaient le tumulte des rues, elles s’isolaient et planaient 
hautes, aériennes... Je voyais les muezzins là-haut, dans ces minarets élancés, 
montant comme des flèches au-dessus des blanches murailles, tout ciselés d’ara- 
besques ou plaqués de faïences polychromes, et ces figures apparues dans les airs, 
drapées dans des toges immaculées, toujours me rendaient songeur, et je m’arrê- 
tais écoutant ces grandes voix du vent. . . 

Souvent je l’ai entendue cette prière aux premières clartés de l’aube lorsque 
les oiseaux s’éveillent, d’autres fois lorsque le soleil brûle et calcine la ville endor- 
mie. On la croirait déserte alors et la prière traverse comme un espoir les rues 
abandonnées. 

... Ah! ce soir j’ai erré par les souks; c’est un délicieux refuge aux heures 
de soleil ardent et aussi aux mauvais jours. Depuis ce matin la pluie n’a pas dis- 
continué. Nous sommes en mai, et Tunis est à ce point sombre qu’on se croirait aux 
tristes jours d’automne du Nord. 

J’ai donc erré sous l’enchevêtrement des voûtes. Je me suis assis chez ben Nice, 
un des plus gracieux marchands du souk-el-Birka. Je le visite souvent d’ailleurs. 
Je me suis rendu ensuite dans le souk des femmes. Là, j’ai fait déplier nombre de 
pièces d’étoffes lamées d’argent ou d’or, car j’éprouve des jouissances infinies à la 
contemplation de ces merveilles. J’ai vu des trames toutes scintillantes oû chantent 
des guirlandes fleuries, des brocatelles rares, des velours de Gênes chamois ton sur 
ton, violets et mauves sur fond blanc, des étoffes toutes moirées d’argent ou d’or, 
que sais-je encore!... Mais il fait noir maintenant, je quitte les voûtes assombries 
et je gagne les rues hautes. 

Le soleil va se coucher, de grandes flammes semblent envahir le ciel, la pluie 
a cessé, elle s’égoutte des terrasses lentement avec de vagues sonorités de cristal. 
Au coin d’un carrefour un spectacle nouveau m’arrête et me retient. Le minaret de 
la grande mosquée Zitouna monte, comme une fusée d’or, sur le ciel indigo, vers 


40 


LA TUNISIE 


l’orient. La rue où le soleil ne pénètre pas est vaporeuse, toute en clartés indécises; 
seul le minaret de la grande mosquée se dresse flamboyant avec ses enchevêtre- 
ments d’arabesques d’un or plus pâle, sa galerie supérieure aux fines colonnettes 
projetant des ombres fermes, violettes, reflétées d’or. Plus haut encore s’arrondit 
la toiture verte que surmontent trois boules éclatantes de métal, que couronne le 
croissant de l’Islam. 

A l’autre bout de la rue un minaret aussi s’élève, mais de coloration moins 
vive, il est d’un blanc rosé et ciselé de fines dentelles et de mosaïques noires. Mais 
la merveille c’est un double arc-en-ciel encadrant les deux mosquées, immense, 
lumineux et brillant . . . 

C’est donc deux fusées d’or et d’argent qui surgissant, flamboyantes, aux 
extrémités de la mystérieuse rue, filent droit au zénith et un arc-en-ciel traversant 
le ciel indigo de larges sillons de lumière. 

Mais la scène magique, inoubliable, fut lorsque le muezzin, dont le manteau 
flottait au vent, apparut là-haut sur la cime ardente du minaret, comme entouré de 
flammes et d’arabesques d’or en fusion, et chanta la gloire de Dieu. Sur l’autre 
minaret plus pâle un muezzin chantait aussi, et ces voix tour à tour s’isolaient on 
se mêlaient. Et comme ils chantaient aux quatre points cardinaux, l’une d’elles, 
par moments, semblait plus rapprochée et l’autre plus lointaine. 

Non, jamais je n’oublierai... 

Puis les minarets s'éteignirent, quelques lueurs s’allumèrent dans les galeries 
des souks, et la pluie se reprit à tomber sur les terrasses de la ville silencieuse et 
blanche... 



M V TRONE JUIVE ET SES ENFANTS. 



UN CONTEUR 


CHAPITRE III 


Les nuits do Tunis. — Les conteurs. — Les charmeurs de serpents. — Les sorciers. 

Le meilleur des amours est celui qui fait grincer les dents.. 

Chant de razzia. 


J ’ai rencontré à Tunis des personnes dont la fréquentation assidue a été un des 
charmes de mon séjour: M. Sadoux, l’aqua-fortiste bien connu à Paris, attaché 
au service des antiquités et des arts par un administrateur éclairé; l'architecte 
Resplandy, dont les créations s’harmonisent admirablement avec le ciel d’Afrique, 
car elles gardent, dans la mesure qu’il convient, les traditions de l’art mauresque ; 
puis le docteur Bastide, fixé à Tunis avant l’occupation et qui, dès la première 
heure, a puissamment servi les intérêts français. Que de bons instants passés en 
leur société et combien profitables! Dans le jardin du docteur, quelquefois, au 
milieu des Heurs, nous nous sommes attardés devant le lac Kl Baheira étalé devant 


42 


LA TUNISIE 

nous, sous la lune. Que de délicieuses causeries dans la fraîcheur du patio de 
l’hospitalière maison arabe de Resplandy! 

C’est à M. Sadoux que je dois une révélation merveilleuse : Tunis la nuit. 

« Dès le printemps et surtout par les nuits d’été, me dit-il, j’aime errer à 
travers les labyrinthes de la vieille ville qui font tant songer et présentent à chaque 
pas des aperçus nouveaux. Et si vous saviez quelle fraîcheur j’y trouve par les 
nuits chaudes ! La plupart des Européens ignorent leur charme et n’oseraient s’y 
aventurer seuls. Pourtant, malgré des aspects sinistres, on y peut vaguer sans 
danger. Des heures et des heures, du crépuscule à l’aube même, j’ai parcouru les 
quartiers juifs, arabes et italiens sans jamais avoir été inquiété. J’ai pour principe 
d’ailleurs de ne jamais me mêler de près ou de loin aux affaires des habitants, 
quelle qu’en soit la nature. 

« Un soir, dans une ruelle, j’arrivai au milieu d’un groupe menant grand 
tapage, et comme on s’écartait pour me laisser passer, à la clarté douteuse d’un 
réverbère, je vis les mains armées. Le silence s’était fait en ma présence, mais 
bientôt la discussion reprenait de plus belle et les clameurs. Tandis que je m’en- 
fonçais sous les voûtes d’une ruelle latérale, un cri déchirant traversa les airs 
suivi de pas précipités. Je poursuivis ma route le coeur serré. Le lendemain j’appre- 
nais qu’à cet endroit même un cadavre était allongé! Les drames de cette espèce 
ensanglantent souvent les nuits tunisiennes. 

« S’il vous plaisait de me suivre, je vous guiderais un de ces soirs à travers ce 
dédale où seul vous iriez longtemps sans retrouver votre chemin, car vous savez 
avec quelle peine on s'y reconnaît même parle soleil. » 

Quelques jours après nous remontions la rue de la Kasbah par un beau clair 
de lune, et nous ne tardions pas à disparaître dans un sombre couloir. Toute la 
journée le vent avait soufflé avec une violence extrême, et, le soir encore, dans 
l’avenue de la Marine et à la porte de France il soulevait des tourbillons de pous- 
sière. Dans le quartier où nous étions engagés on n’entendait plus que ses mugis- 
sements sourds entrecoupés de temps à autre par de vagues plaintes. 

Cependant ces rues peuplées d’Italiens et d’israélites n’étaient pas solitaires, les 
boutiques et les échoppes de marchands de victuailles sans noms et de boissons 
fermentées, qui les bordaient, étaient ouvertes. Les consommateurs grouillaient 
dans la fumée, les exhalaisons lourdes de fritures et d’âcres épices. Au long des 
murs, dans les boyaux étroits que nous suivions, la foule se pressait, s’enfonçant 
en des antres interlopes, quittant des portes louches aussitôt refermées par d’invi- 
sibles mains. ïl s’échappait de ces bouges un grand bruit de voix rauques, et l’on 
entrevoyait par instants des femmes aux faces congestionnées. 


LES NUITS DE TUNIS 


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Nul ne prenait garde à nous, à notre gré nous nous arrêtions considérant des 
empreintes de mains ensanglantées sur les murs, une affiche bizarre au-dessus 
d’une boutique, un balcon hispano-mauresque dont les grillages, éclairés par des 
quinquets fumeux, projetaient au long des murs des ombres enchevêtrées. Nous 
avions bientôt quitté ces parages qui suent le crime et l’abjection pour pénétrer 
en des quartiers recueillis. C’étaient alors des avenues blanches, profondes, soli- 
taires, dont on ne pouvait à cette heure apprécier la longueur, où, par endroits, 
des rayons de lune tombaient en nappes pâles. 

Les passants devenaient plus rares, les boutiques s’espaçaient. Quelques cafés 
maures seuls restaient ouverts, et là, dans une clarté jaune, les Arabes silencieux 
se tenaient accroupis; parfois l’un d’eux psalmodiait en s’accompagnant de la 
guitare. Par moments devant nouss’allongeaint comme des couloirs sans fin perdus 
dans l’infini des lueurs sidérales. 

Puis des arceaux s’ouvraient, à l’ombre profonde et limpide en ses tons 
éteints; et toujours s’esquissaient, noblement drapées, quelques figures lointaines 
entourées comme de transparentes nuées. 

L’une d’elles, agrandie par le mystère, apparut devant la coupole d’une 
zâouïa qui se détachait sur le ciel avec des pâleurs de lune mourante. 

Quels tableaux divins à chaque pas nous ravissaient dans ces avenues phos- 
phorescentes où nous allions égarés comme en un rêve, car rien ne prenait corps 
en la blancheur morte de l’étrange cité. 

Parfois près de nous un grillage délicat burinait sa dentelle légère sur le 
fond lumineux d’une fenêtre. De plus en plus rares étaient les êtres. De loin en 
loin seulement on entrevoyait des visages de femmes pensives, immobiles, consi- 
dérant la nuit. . . 

Et nous écoutions les rumeurs lointaines vagues comme des souffles. . . 
vagues comme ces blancheurs mortes dans lesquelles nous allions : grondements 
sourds de tambours de basque, frôlements de guitares, soupirs mélodieux exhalés 
on ne sait où. Et des senteurs moites et lourdes d’aromates s’alanguissaient, exha- 
lées des murailles et du sol même: Puis le dédale reprenait encore en ruelles sans 
fin. Subitement un voile d’une blancheur sereine montait, arrêtant le chemin. Où 
aller maintenant dans ce chaos de formes atténuées sans consistance et presque 
sans couleur? Alors on découvrait un mince arceau qu’on 11e soupçonnait pas 
ouvert dans les façades latérales, et au fond, bien loin, dans les solitudes célestes, 
une étoile frêle, une seule clignotait. 

Ainsi nous nous perdions dans la ville de songe, sous les larges écharpes 
argentées qui flottaient au firmament. 


LA TUNISIE 


44 


Ainsi, il me semblait chaque soir que j’allais à la découverte d’une ville nou- 
velle, car Tunis le jour et Tunis la nuit sont entièrement différentes. Ceux qui ont 
vu l’animation des souks obscurs et que les éclaboussements de soleil sur les 
murailles ont éblouis, ne peuvent soupçonner quel mystère transparent enveloppe 
la ville quand vient le soir et que les étoiles s’allument. Ce qu’il y a de plus étrange 
encore, c’est qu’aucune nuit ne se ressemble; chacune tombe avec une poésie 
nouvelle, avec un rêve nouveau. Avoir vu Tunis le jour n’est point connaître Tunis. 
Dans cette capitale de l’Islam on dirait que la féerie mystérieuse de l’Orient ne 
commence qu’avec le croissant des nuits. 

Nous reprîmes maintes fois avec M. Sadoux ces promenades nocturnes ; je ne 
m’en serais lassé jamais, c’étaient à chaque soir des sensations qui nous avaient 
échappé, des tableaux inconnus la veille. Nous nous étions enhardis peu à peu, 
nous pénétrions partout. Seules les maisons habitées par ies Maures restaient 
pour nous hermétiquement closes, et dans les enchevêtrements de ce quartier 
nous errions comme à travers une ville de tombeaux. Un soir, comme nous avions 
commencé notre promenade de très bonne heure, une voix de muezzin traversa 
lentement les blanches solitudes. 

La Allah ill Allah Mohammed rossoul Allah ! disait-elle, et du lointain en 
même temps, comme des échos perdus frissonnant dans les airs, d’autres voix sem- 
blaient venir. Puis plus rien, l’aboi de quelque chien sur les terrasses, une plainte 
d’enfant, le silence. . . C’était la prière ci’ El ' Acha, la prière du soir. 

Quel charme j’éprouvai un matin en écoutant les phrases rythmées du chant 
de El Feedjeur, de l’aube, passant au-dessus de la ville qui s’éveillait. 


Levez-vous, levez-vous! ne dormez plus, 

C’est le moment de faire le bien. 

La nuit s’est écoulée et les étoiles ont disparu. 

Tous les muezzins appellent à la prière, 

Vous ne vivrez pas éternellement, 

Et celui qui a vécu en impie reconnaîtra son erreur. 
Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète ! 


Quelle grandeur en ce poétique appel, dans les lueurs du jour naissant! 

De bonnes heures aussi j’ai vagué, indolent, par des rues à l’ombre diaphane, 
sous le ciel enflammé du jour... 

Comme aux heures de la nuit la ville aimée des musulmans m’a surpris et 
charmé. Là-has, dans un poudroiement de lumière monte un éblouissement, c’est 
la fusée d’un minaret, tandis que près de moi s’ouvre un bazar où des marchands 


LES CONTEURS 


45 


noblement vêtus s’entretiennent à voix basse, en attitudes d’apôtres, tout cha- 
toyants de reflets d’étoffes et d’armes damasquinées. 

Ici passe un indigène coilfé du turban, en veste courte, soutachée, les mollets 
nus; il agite au soleil des étoffes éclatantes : on dirait qu’il brasse les rayons de 
l’arc-en-ciel. Puis un Arabe vêtu d’un cafetan sombre coupe subitement la lumière 
et disparaît; aussitôt un autre se dresse tout blanc, il éblouit et passe. Des femmes 
frôlent les murs, un masque noir sur le visage où cependant luisent les diamants 
noirs des yeux. Un instant après c’est une 
porte richement ornée d’arabesques de 
ferronnerie ou les dômes de la mosquée 
Sidi-Mahrès agglomérés et flambant en 
feux pâles sous l’azur. 

Et chaque jour j’allais de la marine 
à la kasbah, m’égarant dans les ruelles, 
me retrouvant parfois après de longues 
marches au point de départ. Mais qu’im- 
porte, les heures s’écoulent ici sans les 
compter. . . 

Ce soir j’ai gravi le liant quartier et 
je suis arrivé sur une petite place voisine 
de Bab Djedid, au milieu d’un rassem- 
blement. 

Ils sont là, formant un grand cercle, 
jeunes et vieux, fils du désert bruns de 
visage, Maures à peau blanche, les yeux 
fixes, écoutant. Au centre du groupe un 
conteur est debout. Sa parole est lente, mesurée, il parle de Si Abdallah etd’Aroun 
al Raschild, de Mohammed et d’Antar ; de temps à autre il montre le ciel, alors 
l’auditoire tout entier s’incline et chaque assistant pose la main sur son cœur. La 
déclamation peu à peu devient plus brève, la voix plus chaude, plus sonore; le 
visage calme d’abord s’est animé. La foule instinctivement se rapproche comme 
pour ne rien perdre du récit. Je ne comprends que quelques mots, mais la mimique 
expressive éclaire surtout pour moi les discours du conteur. Voici ce que j’entends : 

En avant, enfants du désert, enfants de la poudre, ferrez les chevaux, faites 
des provisions d’orge, nous allons tirer vengeance d’une tribu. Les balles ne tuent 
pas, c’est le destin qui fait mourir. 

On va partir, c’est un pêle-mêle de guerriers et de chameaux chargés. Les 



46 


LA TUNISIE 


cavaliers s’ébranlent accompagnés de joueurs de flûte. « En amour comme à la 
guerre, s’écrie un vieux cheick dressé sur ses étriers, la fortune est aux audacieux ! » 

... On a longtemps marché sous le soleil brûlant, à travers les sables. Le 
crépuscule tombe dans les solitudes, on va camper en attendant les premières 
clartés de l’aube. Les chameaux sont entravés, aucun feu ne s’allume, il faut être 
prudent à l’approche de l’ennemi qu’on veut surprendre. 

Le ciel se colore, la marche du second jour va commencer, les éclaireurs 
s’avancent avec précaution, il en est qui rampent comme des couleuvres, profitant 
des moindres accidents du terrain. 

Puis tout à coup ce sont des hourras sauvages, des cliquetis d’épées, des 
hennissements de chevaux qui se cabrent, des injures et des blasphèmes que do- 
minent les détonations des armes à feu. 

... En avant, enfants du désert, enfants de la poudre, les balles ne tuent pas, 
c’est le destin qui fait mourir. 

Et c’est un vacarme sans nom oû se mêlent des chants de guerre, la rumeur 
des troupeaux, des cris de femmes en détresse, des pleurs d’enfants, des beugle- 
ments de chameaux, des imprécations sanglantes, des cris décoléré. L’ennemi se 
défend avec rage, des fantassins désarmés mordent le poitrail des chevaux; des 
vieilles, édentées, sauvages, défendent avec leurs ongles le sol de la tribu. 

Puis le silence, quelques gémissements étouffés... Les vainqueurs chassent 
les troupeaux devant eux et s’enfoncent dans l’océan des sables, emportant en 
croupe des femmes évanouies dont les sombres chevelures flottent au vent... 

Quel beau jour, par Allah!... 

Enfants du désert, disait ensuite le conteur après un long silence, laissez 
reposer les chevaux, supprimez l’herbe ou la paille, nourrissez-] es d’orge seule- 
ment. Maintenant, allégez les harnais, prenez des étriers légers, ne laissez dans la 
bride que l’indispensable, et faites ferrer les chevaux des quatre pieds. Le ciel verse 
des rayons de feu, l’ombre de l’homme n’est pas plus large qu’une semelle, c’est 
l’heure propice pour la chasse à laquelle je vous convie. Emplissez d’eau les peaux 
de bouc, prenez de l’orge pour le cheval,, de la farine et des dattes pour nous. 
Enfin armez-vous d’un bâton d’olivier sauvage et laissez vos fusils et la poudre. 

Dans les sables au loin les guetteurs, nus comme des vers, ont rampé, ils ont 
aperçu les autruches, et les cavaliers qui se sont rapprochés décrivent autour d’elles 
un cercle immense, car on ne les aperçoit plus. Le cercle se resserre, les autruches 
affolées cherchent une issue et toujours devant elles se dressent des cavaliers. 
Voici que la fatigue les gagne, elles ouvrent leurs ailes, éperdues. À l’aide du bâton 
on vient de les frapper violemment à la tête... les belles toisons de plumes que je 


LES CONTEURS 


47 


vois maintenant étendues sur la croupe des chevaux!... et voici la graisse bouil- 
lant dans de grosses marmites, précieux remède contre tant de maladies !... 

Puis c’est la chasse à la gazelle, des chevauchées sans fin à travers le désert, 
les burnous flottant au vent, des courses folles de sloughis à leur poursuite, si 
rapides qu’ils passent comme l’éclair. On entend au loin des cris plaintifs, la bête 
est atteinte, le lévrier lui brise les reins d’un coup de dents. Quel beau retour au 
douar et quels festins! Les cornes seront montées en argent, elles serviront, amin- 
cies, à mettre du kolil aux yeux des femmes, et avec sa dépouille on fera des 
mezoued dans lesquels elles enfermeront leurs bijoux et leurs parures. 

« Mes amis, les jours de chasse ne sont point comptés parmi les jours de 
la vie... » 

Puis c’est la Mecque, le départ du maghreb lointain, les sables et les sables 
encore, les chameaux beuglant le soir dans les solitudes, devant les étoiles, dans 
l’infini d’une terre désolée. L’ouragan qui brûle souffle la mort, la route est 
semée d’ossements desséchés qu’un linceul poudreux vient recouvrir. Maintenant 
c’est la soif, le puits si longtemps cherché, et au loin la Mecque, but du pèlerinage, 
où l’on arrive exténué toujours, les yeux brûlés, le chapelet entre les doigts amai- 
gris. 

Que disait-il encore ? Sa voix s’adoucissait, elle modulait des phrases d’une 
langueur douce, et un vague sourire ne quittait plus ses lèvres. Il allait dans le 
crépuscule d’or de palais enchantés oû s’enchevêtrent les arabesques, où éternel- 
lement les sources s’égouttent en un chant de cristal. Il révélait toutes les 
splendeurs mystérieuses d’un Orient peuplé d’ondoyantes aimées. 

Et les auditeurs écoutaient, toujours ravis, ne se lassant jamais de ces contes 
qui durent quelquefois l’année entière. 

Là-bas, par delà ce rivage, sur une autre terre que bercent les mêmes flots, 
les Arabes autrefois, venus en conquérants, apportèrent leurs lois et leurs cou- 
tumes ; la Sicile hérita des conteurs; ils s’y sont perpétués. Mais, différents 
de ceux de Tunis, ils disent à leur peuple les belles légendes des preux, ils leur 
enseignent la générosité, le courage et la grandeur. Ils élèvent son âme enfin. 

Les accents d’une musique bizarre et les accords monotones de tambours de 
basque me font dresser l’oreille. Ils viennent d’un autre rassemblement dans le 
voisinage. 

C’est la même assistance, mais combien différent le spectacle! 

Devant un joueur de flûte qu’accompagne le rythme monotone du tambour, 
un Arabe au visage émacié, l’œil en feu, gesticule. 11 est nu-tête, son front est 
rasé, seule la touffe mahométane surgit de son crâne et s’agite comme un nœud de 


48 


LA TUNISIE 


serpents noirs. Les mèches aux volutes tourmentées cinglent ses joues, elles 
entourent son cou comme un sombre ornement et parfois môme cachent son 
visage. De même que le conteur, il invoque à chaque instant Allah, il fait appel à 
Mohammed, à Sidi-Abdallah, et l’auditoire encore chaque fois s’incline et chacun 
met la main sur son cœur. 

Après force invocations, le voici qui, plongeant son bras nu dans une des ou- 
tres en peau placées près de lui, en retire à pleine main un énorme serpent de 
couleur brun fauve qui replie ses anneaux et subitement se dresse sur sa queue, 
irrité, le cou dilaté et traçant un disque concave, l’œil aigu, sifflant, dardant sa 
langue fourchue. C’est le redoutable naja, le hou ftira des Arabes. Le charmeur a 
fait un bond de côté comme épouvanté, le serpent le fixe et, rapide comme l’éclair, 
se jette sur lui. Les accents nasillards de la flûte et l’accompagnement des tam- 
bours viennent de cesser sur un signe du charmeur. 

Le naja s’est remis en place, rigide sur sa queue à demi enroulée, la tête 
tendue, le cou toujours dilaté. Les deux ennemis sont en présence ; ils s’observent. 
L’homme fait un suprême appel à Sidi-Abdallah, il dépeint la férocité du reptile, il 
raconte combien sont nombreuses ses victimes aux Indes, où il tue des milliers 
d’hommes, au Maroc, dans les terres désertiques du sud tunisien et algérien. 

« Avec la protection de Mohammed et de Sidi-Abdallah j’en serai maître, 
dit-il, et son venin restera inoffensif. » Et les bras nus il retire d’une seconde 
outre un second naja, qui vient en rampant se placer près du premier. Alors il se 
dresse dans une attitude agressive comme l’autre, l’œil fixe, le cou dilaté. 

« Je ne crains pas ceux-là, dit le charmeur, mais j’ai dans cette troisième 
outre le leffa , ou vipère à cornes, plus dangereuse encore. Elle vient de la région 
des chotts, entre le djebel Antar et la frontière marocaine. » 

Il se baisse et se relève aussitôt tenant un serpent mince qu’il a saisi par le 
milieu du corps et qui s’enroule autour de son bras nu. Le reptile en fureur ouvre 
sa gueule armée de formidables crocs. C’est bien la vipère à cornes, deux appen- 
dices pointus surmontent ses arcades sourcilières. L’aspect en est vraiment 
effrayant de férocité. Mais ce qui me fait courir un frisson c’est de voir le reptile 
se jeter sur le visage du charmeur et enfoncer ses crocs dans sa chair, d’où le sang 
s’est mis à jaillir tandis que l’étrange flûte et les éternels tambours ont repris leur 
rythme monotone. A plusieurs reprises la vipère a mordu le charmeur, dont le 
visage est inondé de sang. 

Quant aux deux najas, debout toujours sur leur queue ils ne perdent pas 
un de ses gestes, les yeux vers ses yeux, s’approchant ou se reculant, balançant 
leur tête suivant le rythme des instruments. 


LES CHARMEURS DE SERPENTS 


49 


Une pluie de gros sous tombe dans le tam-tam que le charmeur ensanglanté 
présente à la ronde. 

On dit que pour rendre les serpents inoffensifs, les charmeurs leur arrachent 
les crocs. Cependant l’un d’eux a succombé l’an dernier à la morsure d’un naja, et 
j’ai pu me convaincre ici que la gueule du lelfa n’avait pas été désarmée. 
D’autres prétendent que, comme Mithridate, ils s’habituent au poison et qu’ils 
arrivent ainsi à être indemnes. 

Que d’étrangetés ignorées dans ce Tunis ! 

J’ai cherché avec persistance à pénétrer dans l’intime de la ville. L’accès des 
maisons musulmanes est interdit aux chrétiens, et on ne peut se présenter soi- 
même chez les israélites plus hospitaliers. Il est des choses qu’un guide banal se 
gardera de vous montrer même si vous en exprimez le désir. 

Simon est un pur Tunisien que j’ai rencontré dans une maison amie, il me 
fait le plaisir de m’accompagner lorsque ses occupations le lui permettent. Après 
m’avoir introduit dans nombre de maisons juives où il compte des parents et m’avoir 
fait parcourir le quartier israélite, il me proposa de me montrer une sorcière 
arabe qu’il était allé consulter quelque temps auparavant. J’acceptai cette offre et 
nous voilà tous deux traversant les souks et gagnant la rue d’Ain elma aux mai- 
sons à terrasses, hermétiquement closes. Le quartier est passablement désert, je 
n’aimerais guère m’y égarer seul le soir. 

Devant une porte basse, Simon s’arrête et heurte par trois fois ; les coups reten- 
tissent dans le silence. Cependant personne ne répond. Il frappe encore, l’oreille 
collée sur la serrure. « Bah! lui dis-je, votre sorcière est absente, il est inutile 
d’attendre, nous reviendrons. — Écoutez, on vient, on vient, » fait-il à voix basse. En 
effet, on tire discrètement un verrou et la porte s’entr’ouvre. Simon parlemente un 
instant, la fente de la porte s’élargit et nous pénétrons. C’est d’abord une sorte 
d’antichambre, puis la cour ordinaire, le patio des maisons arabes. 

La femme vivement nous précède, je n’ai pas vu son visage, mais elle est de 
petite taille, un peu voûtée, fort vieille sans doute. 

Un voile soulevé, et nous voici dans le réduit de la sorcière. Il n’y a ici 
aucune de ces mises en scène de tradition, ni le chat noir hérissé, sombre familier 
des pythonisses, ni le balai du sabbat, ni la poule déplumée, ni le corbeau, ni les 
escargots fatidiques. Sur le sol, devant la natte où elle s’assied pour rendre ses 
oracles, un vieux grimoire ouvert où courent d’un coté des caractères arabes ronges 
et noirs, cabalistiques par leur forme même, et de l’autre une page sombre, 
maculée, avec une plume de roseau jetée en travers. C’est tout. Un demi-jour 
enveloppe la salle aux murs blanchis à la chaux. 


La sorcière s’est assise, nous avons pris place près d’elle sur un divan. Elle 
est fort pâle, ses traits sont tirés, une expression de bonté et de vague souffrance 
est empreinte sur son visage, ses yeux cernés comme par des insomnies persis- 
tantes ont cependant un éclat aigu, presque surnaturel. 

Cette pâleur et cet éclat singulier du regard me frappent, ce sont les côtés 
saillants de la physionomie. Maintenant elle me tend sa plume et m’invite à placer 
le côté non taillé entre mes lèvres et à penser au sujet qui m’amène et sur lequel je 
désire être éclairé. Je ne comprends rien bien entendu à ses paroles, Simon traduit. . . 

J’ai donc pensé et j’ai rendu la plume. 

Après avoir demandé mon prénom et le prénom de ma mère, voici que sur 
un bout de papier elle trace huit barres avec cette même plume, puis, au-dessous 
de cette barre, une ligne de points. Elle se livre d’abord à des calculs sur ce 
papier, sur le feuillet noir du grimoire ensuite. Elle s’arrête et profondément 
réfléchit. Tout à coup sa tête se redresse, ses yeux s’illuminent ; elle parle longue- 
ment, soulignant ses phrases par des gestes. Tantôt sa voix s’attendrit, tantôt 
elle devient brève et saccadée. Puis elle se tait. Simon me transmet sa réponse. 

Je ne suis ni superstitieux ni crédule, je suis toujours demeuré étranger aux 
sciences occultes, mais j’avoue que les paroles de cette sorcière arabe me frappent 
de stupéfaction. Elle répond exactement à ma pensée, elle précise, elle détaille, 
elle ajoute même des faits au sujet desquels je ne la consultais pas. 

Comme je ne puis, malgré tout, cacher mon étonnement, Simon m’arrête, il 
me prie de ne pas trahir mon appréciation par un geste ou une expression de 
visage. Je m’efforce de demeurer impassible. 

Maintenant c’est à son tour. Il est jeune et il me racontait en chemin quelques 
particularités de sa vie, il me faisait part de ses projets, de ses espérances. La 
sorcière lui a donné aussi la plume de roseau, il l’a placée comme moi entre ses 
lèvres. Elle lui a demandé son prénom et celui de sa mère, elle s’est livrée à ses 
calculs sur la page noircie du grimoire et la voici qui de nouveau s’anime et parle. 

Simon pousse un cri. « Qu’y a-t-il? lui dis-je. » — Ah! monsieur, mais elle 
sait tout cette femme, tout, tout... 

— Eh bien, m'écriai-je, où est l’impassibilité que vous me recommandiez tout 
à l’heure? 

— Que voulez-vous ? je suis tout bouleversé. Déjà l’autre fois, quand je vins, 
quelle fut ma surprise! Et il me raconte les réponses faites à sa pensée, elles 
étaient extraordinaires de précision et de lucidité. 

Je raconte ce que j’ai vu, je n’y ajoute rien, je ne diminue rien, je ne fais 
aucun commentaire . 


LES SORCIERS 


En Tunisie, comme ailleurs, les sorcières ont leur sabbat : c’est l ’ invocation 
de la chamelle. A certains jours donc, dans le patio de leur demeure, le corps 
recouvert de feuilles de palmier, les mains armées de couteaux, elles exécutent une 
sarabande diabolique devant une grande bassine remplie d’eau et un fourneau 
garni de braise ardente. Elles bondissent sans trêve, échevelées, hurlant des paroles 
magiques par-dessus le brasier, brandissant des couteaux, plongeant les lames 
dans le feu. Une chamelle apparaît enfin sous l’invocation puissante et les sorcières, 
recueillent la bave de ses lèvres, dont elles composent des philtres d’une vertu 
extraordinaire. 

La bave de la chamelle est d’ailleurs réputée pour ses vertus merveilleuses. 
Les sorciers l’emploient dans leurs philtres tout aussi fréquemment qu’ils emploient 
le caméléon. On prétend à Tunis que nombre de femmes ayant épousé par raison 
des hommes riches ont recours à cette bave pour arriver à s’emparer de la fortune 
de leurs maris. Le but atteint, elles demandent le divorce et vont en toute célérité 
rejoindre celui qu’elles aiment. 

Demain je verrai un sorcier arabe auquel je poserai les mêmes questions. 
Mais ce n’est point Simon qui m’accompagnera, et l’expérience sera encore pins 
concluante. 

« Zeïtoun, connaissez-vous un sorcier? » 

— Non, monsieur, mais il en est un dont on m’a indiqué la demeure, on le 
dit plus clairvoyant que les autres. » 

. . . Nous avions quitté la porte Djedid, traversé l’avenue, et nous nous étions 
enfoncés dans un labyrinthe de blanches ruelles. Après bien des circuits nous 
étions arrivés au fond d’un cul-de-sac solitaire, devant une porte basse à l’ogive de 
Zaouïa peinte en couleur d’arc-en-ciel. 

Après quelques coups discrètement frappés, la porte s’était entr’ouverte, et 
comme la veille, chez la sorcière, des pourparlers s’étaient engagés. Nous péné- 
trons bientôt à la suite d’un Maure de haute stature dans un jardin. Et c’était un 
charme, sous le soleil d’orage qui brûlait, de trouver de la fraîcheur, d’aller sous 
l’ombre épaisse des grenadiers, des abricotiers et des treilles que piquaient les colo- 
rations vives des œillets et des roses. Le jardin petit, enclavé de murailles, était 
un peu livré à l’abandon, et ce désordre lui prêtait un charme de plus. Nous nous 
étions assis à l’ombre près d’une porte et nous attendions. Le sorcier était occupé, 
une Mauresque le consultait. Dans le jardin silencieux, de temps à autre seule- 
ment, un piaulement d’oiseau s’élevait, puis le silence reprenait bercé par le bour- 
donnement des mouches. Par instant les paroles murmurées par le sorcier arri- 
vaient jusqu'à nous, et je voyais la Mauresque dévoilée, immobile, écoutant. Je 


LA TUNISIE 


n’apercevais point son visage, elle tournait le dos à la fenêtre; ses colliers, 
ses boucles d’oreilles vaguement scintillantes, tremblaient, aux battements de 
son cœur, trahissant son émotion. Elle se releva enfin, ramena son voile sur 
son visage, glissa comme une ombre blanche sous les arbres fleuris, et 
disparut, laissant après elle comme un sillage parfumé. 

Mon tour était venu. 

iz. : Le sorcier était assis 

sur une natte au fond d’un 
réduit, devant des grimoi- 
res entassés. 

C’est le même procédé 
cabalistique que la sorcière 
de la veille, la même plume 
qu’il me tend et qu’il faut 
approcher de mes lèvres, 
les mêmes calculs sur des 
grimoires, calculs basés sur 
les noms de baptême. Puis 
il se recueille aussi longue- 
ment, et tout à coup redres- 
sant la tête, le voici qui 
parle, et parle encore, le 
visage rayonnant. 

« Toi, me disait-il, tu 
n’habites pas Tunis, tu es 
un étranger de passage, tes 
occupations te font voyager 
beaucoup. Là-bas, au pays 
d’où tu viens, il a suffi de 
quelques instants pour dé- 
cider ton voyage et tu es parti, tu as traversé la mer. Depuis, toujours tu penses, 
tout ce que tu vois t’occupe, tout ce que tu entends t'intéresse, constamment 
comme un chasseur tu es à l’affût. 

« Donc tes occupations sont constituées par trois choses : l’acceptation du 
projet vite faite, la route où tu réunis les éléments qui te sont nécessaires, et 
ensuite l’exécution finale qui est longue et difficile. 

« Maintenant tu vas prochainement reprendre la mer. » 



PORTAIL D UNE MAISON MAURESQUE 






Je partais le lendemain. 

« Cette partie de ton voyage s’accomplira heureusement, tu réussiras en tes 
projets. » 

Et longuement il s’étend sur des questions tout à fait personnelles avec une 
lucidité et une précision qui me surprennent au plus haut degré. 

Ce fut ensuite l’horoscope, la conjuration de certains astres sous l’influence 
desquels s’écoule ma vie, et dont il apprécie les combinaisons, dont il démêle les 
arcanes. Et ce fut encore une suite non interrompue de révélations. Je me retirai 
confondu d’étonnement. . . 

Fréquemment, à la naissance d’un enfant, les familles maures font appel à 
l’astrologue. Celui-ci, faisant le total de la valeur numérique des lettres contenues 
dans le nom de l’enfant et dans les noms du père et de la mère et rapprochant ce 
calcul de nombres astronomiques et des signes du zodiaque, passe pour dévoiler 
l’avenir du nouveau-né. 

Les sorcières n’ont pas toujours recours, pour leurs opérations, à la plume de 
roseau et au grimoire. Il en est qui réunissent les objets suivants : un petit morceau 
de charbon, un grain de sel, deux grains d’orge dont un enveloppé de sa balle et 
l’autre dont la balle est relevée d’un seul côté. Ceci fait, elles prennent le tout dans 
le creux de leur main, font deux ou trois tours sur l’envers d’un tamis et lâchent 
ces mêmes objets ensemble. La façon dont ils se trouvent disposés à l’égard les uns 
des autres servira de base pour la prédiction de l’avenir. 

Il est aussi un autre genre de sorciers : les ramdia khit erramel- ; ceux-là 
étalent devant eux une nappe de sable fin dans lequel, à l’aide de l’index et du 
majeur, ils creusent des trous qu’ils barrent ensuite par trois. Les trous qui restent 
dévoilent, par leur nombre et leur disposition, le passé et l’avenir. 

Par la suite à Sfax, devant la grande mosquée, je rencontrai un de ces sorciers 
et je le consultai, ce qui sembla beaucoup le divertir, ainsi qu’un groupe d’Arabes 
qui l’entouraient. Soit que la sainteté du lieu lui eût fait trouver la demande du 
roumi déplacée, soit que le fanatisme, si commun à Sfax, l’eût mal disposé à mon 
égard, ou soit plutôt impuissance de sa part, ses brèves réponses ne m’apportèrent 
rien de particulier. Bien au contraire il sembla se jouer du sentiment de curiosité 
qui me faisait avoir recours à lui et qu’il prenait pour une plaisanterie. 

Ne sourions pas des pratiques des sorciers arabes. N’en avions-nous pas, au 
moyen âge, toute une légion autrement dangereuse continuant la magie des drui- 
desses, des enchanteresses et des prophétesses gauloises, et dont l’influence s’éten- 
dit jusqu’au seizième siècle? C’était tout un monde d’astrologues, de fées, de magi- 
ciens et de prophètes qui épouvantait les masses. Aujourd’hui encore étudiez les 


LA TUNISIE 


56 


populations cle nos campagnes, et surtout les montagnards, pénétrez dans certains 
milieux de nos grandes villes, de Paris même, et vous verrez combien toutes les 
traditions du monde se perpétuent, toujours vivantes. 



CHARMEUR DE SERTEINTS 



MAURESQUES SE RENDANT AU IIAMMAM 


CHAPITRE IV 


Croyances et superstitions. — Talismans et amulettes. — Le caméléon. — Les arracheurs de cœurs. 
— L’encens de sorcier. — Le marabout de Sidi-Saad. — Les hiboux. — Les scorpions. — • Les 
trésors enchantés. — Un vieux cimetière. — Les potiers troglodytes. 


A Giuseppe Pitre. 


A voir passer les Maures graves, majestueusement drapés dans des toges magni- 
fiques, on ne soupçonnerait pas leur esprit d’enfant. Tout un monde mysté- 
rieux, doux ou cruel, les entoure ; pour eux le souffle du vent a un langage ; la nuée, 
les rayons, les étoiles, le crépuscule et la nuit sont peuplés de démons et d’anges 
dont les quatorze légions, en perpétuelle lutte, tour à tour les meurtrissent ou les 
protègent. C’est pourquoi vous voyez partout la main tutélaire appliquée sanglante 
sur les murs, sur les portes des demeures ou sur les colonnades du patio, la 


O S 


LA TUNISIE 


coquille d’œuf et le morceau de charbon, le frontal de bœuf fatidique, accrochés 
triomphants au-dessus de l’arceau des entrées. Si vous pouviez soulever le manteau 
d’un Maure, entr’ouvrir son gilet de soie soutaché d’or, vous y trouveriez, à côté 
du chapelet, des amulettes renfermant des versets du Coran, des mots magiques, 
des talismans, protégeant contre les maladies, inspirant l’amour, neutralisant la 
haine. 

Des gens du peuple, des enfants portent des sachets sur leur bonnet même, 
en évidence. Les Maures se pourvoient non seulement de mots cabalistiques, mais 
aussi d’objets matériels enfermés dans des sachets ou montés comme des bijoux, 
qu’ils cachent aussi sous leurs vêtements : têtes de caméléons, branches de corail, 
coquillages, moins en métal découpé de formes hiératiques, œils de chameaux 
momifiés; ce dernier objet préserve celui qui le porte de l’ensorcellement. 

Les sorciers font un constant usage du caméléon, tant comme médicament 
que comme préservatif contre les puissances occultes pernicieuses. La conforma- 
tion bizarre de l’animal, ses inexplicables changements de couleur parlent vive- 
ment à l’imagination des Arabes. Les herboristes du Souk-el-Belat, à Tunis, 
vendent couramment des caméléons vivants. Le caméléon est un animal bienfai- 
sant ; les Bédouins des terres désertiques de l’Arad affirment que, durant la sieste 
en plein air, cet animal a la précaution de décrire autour d’eux, dans le sable, un 
grand cercle que ni la vipère cornue ni le naja ne pourront franchir. Ils échappent 
ainsi, grâce à la protection de ces animaux, aux morsures venimeuses. 

Et les sachets, les talismans, vous les verrez aussi pendus au cou des chevaux 
et des bêtes de somme. Ils consistent en versets du Coran ou en dessins bizarres 
composés de caractères arabes écrits par des marabouts et renfermés dans de petits 
sacs en cuir. 

Étudier à fond les croyances et superstitions des Tunisiens, en établir les rap- 
ports, en démêler l’origine, serait une œuvre considérable analogue à celle de 
Giuseppe Pitré sur les usi e costumi credenze e pregiudizi de la Sicile. 

Les superstitions, de même que les pratiques médicales^ sont chez les peuples 
primitifs un amalgame complexe. Elles nous apparaissent comme des aberrations 
humaines, mais elles sont probablement les restes de civilisations, de croyances et 
de cultes disparus. De ce que leur sens au premier abord n’est pas intelligible, 
il ne s’ensuit pas que nous devions les traiter avec dédain ; tout au contraire, ces 
croyances et ces pratiques s’imposent à la méditation des penseurs, car elles 
transmettent une parcelle de l’histoire de l’humanité. Il est à souhaiter qu’un jour 
quelque savant démêle ce chaos et nous découvre dans ces éléments disparates les 
restes de cérémonies oubliées, depuis la métempsycose et les thérapeutiques 


CROYANCES ET SUPERSTITIONS 


59 

primitives, depuis le serpent sacré d’Esculape jusqu’aux vertus de certaines plantes 
tombées dans l’oubli. 

Je me bornerai à signaler dans ce chapitre les superstitions et les médications 
que j’ai pu recueillir grâce au concours de M. Vaudaine, professeur au collège 
Sadiki, qui s’est associé à mes recherches avec la plus grande ardeur. Mais combien 
de choses omises et des plus intéressantes sans doute! car si l’Arabe laisse volon- 
tairement dans l’ombre tout ce qui a trait à sa vie familiale, à son intérieur, il 
apporte également un soin jaloux à ne rien dévoiler de son état d’âme, de ses aspi- 
rations, des joies qui traversent sa vie ou des terreurs qui la troublent. Il se 
montre à nous toujours grave ; si nous l’interrogeons, il sourit, détourne la conver- 
sation ou ne répond pas. 

Longtemps encore les Sellai el Kloub, ou arracheurs de cœurs, seront l’effroi 
des mères sur la côte africaine, de Tabarca à Bengazi. Ces Sellai el Kloub seraient, 
d’après la croyance, une secte de Tripolitains qui ravissent de jeunes enfants pour 
leur arracher le cœur, dont ils composent des philtres tout-puissants pour inspirer 
l’amour aux femmes. Les lames des sabres et des poignards frottés avec la salive 
des petites victimes passent pour acquérir une trempe extraordinaire. L’an dernier, 
à Sfax ou à Sousse, je ne sais plus, une fillette disparut subitement. Une heure 
après, son cadavre fut retrouvé en un lieu désert, pantelant, la poitrine ouverte, 
le cœur arraché. La rumeur publique accusa les Sellai el Kloub de ce crime abomi- 
nable. De même pour un crime identique perpétré récemment à Tripoli. 

Ici, comme en Sicile, des obitza ou feux follets s’exhalent du sang de la 
victime, flottent sur le lieu du crime, empruntant des formes effrayantes, heurtant 
aux portes, remuant les meubles, s’acharnant après les passants jusqu’à leur faire 
perdre la raison. Le son du métal seul a la propriété de les mettre en fuite. 

Si vous errez par les rues du quartier arabe de Tunis, si, dissimulé dans 
l’ombre, vos pas sont muets et surtout si une chance rare vous favorise, vous pourrez 
voir, à l’heure de minuit, quelque femme, en plus que simple appareil, sortant de 
sa maison. Sur le seuil elle écoutera, elle observera les moindres ombres de la rue. 
Si rien d’insolite ne vient la troubler, elle s’avancera, portant dans les mains un 
fourneau allumé qu’elle déposera à terre. Vous la verrez danser comme une folle 
autour du feu, jeter sur les charbons ardents un bek-hour, sorte d’encens composé 
de onze espèces de plantes odorantes, parmi lesquelles le coriandre et le cumin, et 
vous l’entendrez répéter en dansant une étrange invocation arabe qui signifie : O 
coriandre, ramène le fou, ô cumin, fais revenir le possédé des mauvais génies, etc. 

Chaque plante dont est composé le sortilège aura son invocation spéciale. Puis 
elle reprendra son fourneau, la porte se refermera et la rue retombera dans le 


GO 


LA TUNISIE 



silence. Cette femme, pudique d’ordinaire, s’est décidée à faire cette invocation 
infernale pour ramener vers elle son mari infidèle. Certains marchands des souks 
de Tunis vendent, sous le nom de bek-hour es salier , encens de sorcier, le mélange 
des plantes odorantes destiné à ces incantations. 

Il est d’autres moyens pour ramener l’infidèle. Le couscous roulé avec la 
main coupée d’une morte est d’une efficacité certaine; mais la pratique en est 
difficile, cela se conçoit. 

Lorsque la femme trompée aspire à la vengeance, elle a simplement recours 

à une sorcière qui pré- 
pare un mets spécial , 
Vosban , avec des ingré- 
dients dont elle a le secret 
et où doit entrer un mor- 
ceau de cœur d’hyène. 
Servi dans le couscous, 
ce mets a la propriété 
d’inspirer au mari une 
grande lâcheté. Désor- 
mais un homme pourra 
pénétrer dans le harem, 
l’époux le verra passer 
sans émotion, il considé- 
rera impassible son 
déshonneur. Il n’est 
efficace d’ailleurs qu’à la 
condition d’être préparé 
et absorbé dans le cou- 
rant du mois de mai arabe 
et surtout dans la pre- 
mière quinzaine. Je con- 
nais un jeune nègre qui 
surveille ses aliments à cette saison de l’année ; il est obsédé par la peur d’a- 
valer du cœur d’hyène. Et pourtant je soupçonne sa mère de lui avoir fait manger 
du cœur de chacal, lequel a la propriété de donner de l’esprit. 

Les Tunisiens disent à celui qui subit la volonté de sa femme : « Elle t’a fait 
manger l’osbtan de mai! » 

Le mois de mai est fatidique. Les Arabes sont persuadés qne le soleil du 


DANS UNE RUE DU QUARTIER MAURE 



LA SORCIÈRE 



T ALISMANS E T A M U L E T T E S 


03 

premier jour de ce mois est dangereux pour les jeunes enfants. Aussi, pour les 
empêcher de sortir, on prépare dans la maison une sorte de petite cabane à la partie 
supérieure de laquelle des rameaux d’orangers et de citronniers chargés de fruits 
sont accrochés, entremêlés de petits drapeaux et de menus objets. Les enfants 
ravis et amusés n’éprouvent point ainsi la tentation de sortir et ne se trouvent 
pas exposés aux rayons solaires. 

Si, par suite de circonstances imprévues, un enfant est dans la nécessité 
d’aller dehors ce jour-là, on prendra la précaution de barbouiller le bout de son 
nez avec du goudron dont les émanations passent pour neutraliser l’influence per- 
nicieuse du soleil de mai. 

Les fruitiers préparent d’habitude ces petites cabanes ornées, et, durant la 
première quinzaine de ce mois, on peut voir dans leurs boutiques celles qui n’ont 
pas été vendues. Il est d’usage chez les Arabes de Tunis de s’offrir au premier 
jour de mai des corbeilles pleines de rameaux chargés de fruits. 

Les Arabes d’Algérie mangent la chair de l’hyène pour se guérir du mal de 
ventre, mais ils prétendent que celui qui se nourrirait avec la cervelle de cet 
animal deviendrait fou. 

D’après Kiva, la queue du lièvre est une amulette infaillible pour se faire 
aimer. D’après lui encore, rencontrer le matin, avant tout autre animal et per- 
sonne, un chacal qui ne fuit pas est de bon augure, alors qu’au contraire la vue 
d’un lièvre porte malheur. Aussi, tout indigène sortant de sa tente et apercevant 
un lièvre s’empresse -t-il de cracher plusieurs fois dans sa direction en disant: 
Tsttbek fi Kaabek ! Que la fatigue te tombe dans les chevilles! 

Un dicton arabe a trait aux animaux dont la rencontre est fatale : Zoudj 
ghorban, clib lierban, Koudrozlan! Deux corbeaux, un chacal fuyant, une gazelle 
isolée, mauvais présage! J’ai entendu, dit-il, un cheik, homme intelligent, dont 
le cheval était mort subitement, m’affirmer que c’était parce qu’il avait marché 
sur un djin, démon, et je pourrais raconter cent histoires du même genre. 

Les Arabes croient aux génies mâles et femelles. Ilslesfont descendre d’Adam, 
et une légende explique leur naissance. 

Coïncidence curieuse, selon Paracelse, les esprits élémentaires sont les 
enfants de la solitude d’Adam, nés de ses rêves. 

On redoute en Tunisie celui dont les sourcils sont épais et rapprochés; il a l’œil 
néfaste, c’est le jettatore de Sicile. S’il vous adresse un compliment, méfiez-vous, 
écartez aussitôt les cinq doigts de votre main, vous conjurerez le mauvais sort. 
Les Arabes n’aiment pas les complimenteurs. Si vous le pouvez aussi, 
appliquez votre main sur la poussière qu’il a foulée et touchez ensuite ses vête- 


LA TUNISIE 


64 

ments, vous serez préservé. Mais rien ne vaut l’efficacité des amulettes. 

Si vous voulez vous mettre à l’abri de bien des malheurs en Tunisie, observez 
les recommandations suivantes : 

Ne vous avisez jamais de marcher sur un papier quelconque ni sur une miette 
de pain, ce serait une profanation. Le papier peut porter le nom de Dieu ou du 
Prophète, et le pain est sacré. Vous ne verrez jamais un jeune musulman gaspiller 
un morceau de pain, si petit qu’il soit; il ramasse les miettes tombées, les introduit 
dans les trous du mur pour les mettre à l’abri des souillures. 

Ne visitez jamais un malade le mercredi, après l 'acer, prière de la troisième 
heure, sous peine d’aggraver son mal. 

Après cette prière, quel jour que ce soit, ne prêtez jamais ni une échelle, ni 
un tamis de crin, ni du sel, et ne donnez pas de l’eau de puits; contentez-vous 
d’offrir celle de la citerne. 

Gardez-vous de présenter à qui que ce soit un brin de la plante nommée 

fijeL 

Ne coupez jamais vos ongles le dimanche soir, faites cette opération dans la 
journée et enterrez soigneusement les rognures. 

Ne vous regardez jamais la nuit dans un miroir. 

Ne vous faites point raser le mercredi, à la quarantième fois vous mourriez 
assassiné. 

Si vous balayez votre maison après le coucher du soleil, ou si vous cousez le 
jeudi, vous amenez fatalement la ruine. 

Le levain ne se prête jamais. 

Ne sifflez pas, vous appelez le diable. 

Ne vous asseyez jamais au nombre de neuf autour d’une table : le malheur 
fondra sur la réunion, l’un des convives succombera dans l’année; le nombre neuf 
correspond au nombre des vices qui perdent les hommes. 

Ne tendez jamais un couteau tenu dans vos doigts, ce serait méprisant, 
posez-le sur le dos de la main . 

Ne faites jamais de lessive le lundi et le vendredi : le lavage du lundi amène 
les dettes et celui du vendredi rend les femmes stériles. 

La nuit, ne jetez jamais de l’eau au dehors sans vous écrier : Besmallah! au 
nom de Dieu! Vous risqueriez de mouiller un djin, qui se vengerait en vous infli- 
geant une longue et cruelle maladie. 

Ne répandez jamais d’eau bouillante la nuit. 

Ne pénétrez jamais vivement sans lumière dans une chambre sans crier : 
Besmallah! Vous pourriez piétiner des djins; entrez lentement, avec précaution. 


LE MARABOUT DE SIDI-SAAD 


65 


Ne frappez jamais une chatte le soir, souvent les djins empruntent cette forme 
pour se montrer à nous. 

Ils se transforment aussi en grenouilles ; ne tuez jamais ces animaux. 

Si vous trouvez un serpent dans votre maison, épargnez-le, c’est un djin qui 
partage avec vous la propriété du local. 

L’épilepsie et les crises nerveuses sont dues à des djins qui hantent le corps. 
Les personnes atteintes de ces maladies sont amenées de très loin au tombeau du 
marabout Sidi-Sciad près de Mornag. Là elles gesticulent, balancent la tête dans le 
mode des Aïssaouas jusqu’à complet étourdissement. L’esprit parle alors au 
malade, il lui demande le sacrifice d’une poule noire, d’un mouton, d’une chèvre 
ou d’un taureau : le malade trempera ses mains dans le sang des victimes, s’en 
abreuvera, et s’il renouvelle chaque année ce sacrifice, les djins le laisseront en paix. 

Les négresses du voisinage du marabout nourrissent avec du pain les serpents 
et les tortues qui habitent les cavernes creusées dans les berges de l’Oued Miliane 
qui coule près de là. 

Le cri du hibou est un signe de mort. 

Si l’un d’eux passe au-dessus de votre demeure en faisant entendre son hulu- 
lement, projetez vivement de l’eau dans sa direction en vous écriant par trois fois : 
Ennar koaro! le feu est derrière toi ! 

Si un enfant est malade du Kraf, odeur du hibou, vous verrez le blanc de ses 
yeux devenir couleur de safran, il sera pris de dysenterie et ira s’affaiblissant : 
une douche d’urine de chameau le guérira. 

Si vous vous emparez d’un hibou vivant, vous lui direz : « Ahedni ! promets- 
moi. » Vous sous-entendrez : « de ne pas faire de mal à mes enfants. » Si à ce 
moment le hibou étend ses ailes, ce sera signe d’assentiment. Alors vous enduirez 
sa tête d’huile et vous lui rendrez la liberté. Si l’animal reste impassible, mettez- 
le à mort. 

Pour empêcher les hiboux d’approcher de votre maison, placez sur votre 
terrasse des marmites renversées dont le fond sera chargé de suie. 

Lorsqu’une personne tombe du mal caduc, faites venir une femme qui pous- 
sera des you you de joie à ses oreilles, le malade se relèvera. Si ce moyen n’est pas 
efficace, placez-lui dans la main une clef de forme particulière, c’est-à-dire non 
percée de trou, et elle guérira sûrement. 

Rapprochement singulier, cette même clef jouit d’une grande faveur en Sicile. 

Lorsque quelqu’un est ensorcelé, ses parents et ses amis s’en aperçoivent vite. 
Il peut être délivré par trois moyens. Le premier est simple, il consiste à lui faire 
absorber du fessoukh elma dissous dans de la vase. Le second est beaucoup plus 

9 


66 


LA TUNISIE 


compliqué. Au moment où le muezzin appelle à la prière d ’el dohor, de midi, il faut 
jeter dans un fourneau, au-dessus du regard d’une citerne, un paquet renfermant 
onze ingrédients parmi lesquels des grains de haberchad, de guebbaba, des fruits de 
thuya, du fessouk elma, de l’encens bayemeni, des racines spéciales et un camé- 
léon vivant. Sous l’action de la chaleur, les aromates s’exhalent et le caméléon 
éclate. C’est l’instant précis où la sorcellerie est conjurée. Le troisième moyen 
consiste à enduire de savon mélangé à des graines de haherchad le fond de la 
marmite dans laquelle on prépare les repas de l’ensorcelé. Aucun sortilège ne 
saurait résister à ces trois pratiques. 

Dans les cas de dérangement cérébral, il est d’usage constant chez les musul- 
mans de Tunisie, aussi bien que chez les israélites, de conjurer la démonial ité en 
appelant dans la maison un orchestre où domine le rebab, sorte de violon à long 
manche. Cet orchestre est appelé r’bebia. 

Le scorpion n’est pas en odeur de sainteté. Il alla trouver le prophète un jour 
de premier mai et lui dit : « O Mohammed, tu es tout-puissant, donne-moi des 
yeux plus vifs, des reins plus solides, et avant la fin du mois j’aurai détruit la race 
hum aine ! » Le prophète courroucé lui répondit : « Désormais, tu seras aveugle et 
tu auras les reins brisés. » 

Pour éloigner les scorpions des demeures, les sorciers écrivent sur un papier 
une sorte d’invocation sans points ni voyelles qu’il faut coller sur les portes et sur 
les croisées : Que Dieu soit bon pour nous et nous préserve des tortures et des 
poisons !... 

Cette invocation est suivie des lettres isolées : o-u-l-a-s-k-m-o-u-h-a. Elles 
n’offrent réunies aucun sens connu. 

Lorsqu’une personne a été piquée par un scorpion, on appelle un Aissaoua, qui 
se met en catalepsie, fait des entailles autour de la piqûre à l’aide d’un rasoir et 
suce la plaie. En l’absence d’un Aissaoua, on a recours aux ventouses, ou bien on 
partage en deux un pigeon vivant et on applique les chairs pantelantes sur la partie 
piquée. 

La graisse de l’autruche est une sorte de panacée. Mélangée à de la mie de 
pain et réduite à la consistance de pâte, elle est employée pour combattre les 
fièvres. Ce sera l’aliment du malade qui ne boira pas de la journée en en faisant 
usage. 

Pour le rhumatisme et le lumbago, on frictionnera d’abord les parties doulou- 
reuses avec de la graisse pure, après quoi le malade se couchera dans le sable brû- 
lant. Pris d’une forte transpiration, il guérira. 

La graisse légèrement chauffée est avalée comme potion pour combattre les 


SCORPIONS ET HIBOUX 


07 


maladies de foie. C’est un purgatif énergique qui a, de plus, l’avantage de fortifier 
la vue. On trouve de la graisse d’autruche en vente dans les marchés, et les familles 
riches en conservent une provision pour distribuer aux pauvres comme 
remède. 

Les gazelles vivantes passent pour avoir une vertu singulière. La beauté de 
leurs yeux, la blancheur de leurs dents ont toujours frappé d’admiration les Arabes, 
et les femmes enceintes leur lèchent les paupières, persuadées que l’enfant qu’elles 
portent dans leur sein leur ressemblera. 

Les yeux des femmes arabes sont, en effet, comparables à ceux de la gazelle 
par leur douceur et leur humide éclat. 

Ces mêmes femmes introduisent leur doigt dans la bouche des gazelles, 
frottent leurs dents et se font ensuite la même opération. 

Combien de médications encore et de pratiques qu’il serait trop long d’énu- 
mérer ! 

On connaît l’importance des bains maures dans tout l’Orient. A Tunis ces 
établissements ont tous leur légende. Voici, selon la tradition, les origines de X Ham- 
mam ecl deliel ou le Bain d’or : 

Une maison était habitée autrefois par une pauvre famille composée de trois 
personnes, le père, la mère et la fille. Celle-ci était d’une merveilleuse beauté. Or 
un jour le père revenant du marché déposa les provisions sur une table et pressa 
la jeune fille de préparer les aliments. Elle prit un couteau et, aidée par sa mère, 
se mit aussitôt à la besogne. Mais dans sa hâte elle se blessa avec la lame très 
affilée, et son sang coula sur le sol qui s ’entr’ ouvrit. Au fond de l’ouverture les 
deux femmes aperçurent un trésor. 

« Dieu soit loué, s’écria la mère, de nous envoyer ces richesses! Descends vite 
dans ce trou, ma fille, et retire tout ce que tu pourras de ces pièces d’or. » 

La fille descendit et jeta durant plusieurs heures sur les bords de l’ouverture 
des poignées d’or dont la mère s’emparait. Mais à mesure que le trou se vidait, 
la terre se resserrait autour d’elle. « Mère, disait-elle, la terre m’étouffe, elle se 
referme autour de moi! » « Encore, encore, » criait la mère, et la fille haletante 
obéissait. Bientôt elle était ensevelie, et sa chevelure seule, noire comme l’aile du 
corbeau, émergeait du sol. Et de sous terre sa voix monta sourde faisant à sa 
mère une recommandation dernière : celle de bâtir à la place où elle était morte 
un bain qui purifierait leur souillure. La mère se souvint , et ce hammam prit 
pour toujours le nom de Bain d’or. 

Le hammam Belaa el avais , ou bain qui absorbe les fiancées, passe pour avoir 
englouti, sans que jamais on ait retrouvé leurs traces, celles qui autrefois tentèrent 


68 


LA TUNISIE 


de s’y plonger avant la célébration de leur mariage. On n’y verra plus jamais de 
jeunes filles. 

Au hammam Erremini , les femmes ne vont jamais isolément de peur d’être 
enlevées par les djins dont il est peuplé. Elles s’y rendent par groupes. 

Les sorciers marocains ont la spécialité de veiller à la garde des trésors en 
môme temps qu’ils passent pour avoir le privilège de les découvrir. 

La ponctualité avec laquelle les Marocains exécutent une consigne, leur 
mutisme et leur fidélité ont pu faire naître ces sortes de légendes. A Tunis, ils sont 
gardiens des maisons. Vous les verrez accroupis devant les portes, silencieux et 
graves, presque farouches, et s’ils ont reçu le mot pour ne laisser pénétrer per- 
sonne, ne vous avisez pas de forcer la consigne, vous seriez tout simplement exécuté. 
Véritables chiens de garde, ils n’admettent ni discussion ni réplique. 

On prétend que jadis, lorsqu’un riche vieillard, sans enfants, sentait appro- 
cher sa fin, il déposait sa fortune dans de grandes jarres, faisait creuser des trous 
dans le sol de sa maison et les y enfouissait. Il était d’usage de charger des Ma- 
rocains de cette opération, et ceux-ci, d’après la tradition, égorgeaient sur le lieu 
même quarante esclaves noirs, ce qui rendait impossible la découverte du trésor. Ce 
sacrifice indispensable était fait dans des conditions particulières , avec une mise en 
scène lugubre et des conjurations cabalistiques. 

Les gens du peuple sont convaincus que le marabout de Sidi bel Hassan ren- 
ferme un trésor, qu’ils désignent sous le nom de trésor des sabres. Une roue en 
mouvement constant de rotation, armée de lames de yatagan, larde celui qui 
s’approche du trésor qu’on voit briller de l’autre coté. 

Chaque année, durant quatre heures, la roue s’arrête. On n’en connaît ni le 
mois ni le jour ni le moment exact, et ceux qui ont voulu attendre devant la roue 
en mouvement ont été pris de vertige et atteints de folie. 

Bien des coutumes de Sicile se retrouvent en Tunisie; il y aurait pour un 
folkloriste une série d’études à ce sujet, du plus haut intérêt. Ici, comme dans la 
vieille Trinacria, lorsqu’un décès survient dans une maison, la famille ne prépare 
aucun aliment pendant trois jours. Les parents et les amis se chargent de pourvoir 
à sa subsistance. 

La femme, devenue veuve, portera le deuil durant une année; si un de ses 
parents ou alliés succombe, elle proscrira de sa toilette le jaune et l’orange, mais 
elle pourra se vêtir de bleu et de blanc. Lorqu’une d’elles avorte, on combat cette 
prédisposition en lui mettant au pied un KholklaJ ou anneau en fer. 

11 est des usages plus singuliers encore. 

Une femme, par exemple, aura vu mourir les uns après les autres ses jeunes 


FLEURS DE CIMETIÈRE 


69 


enfants. Dès la naissance elle vendra un nouveau venu contre espèces à un de ses 
oncles ou à une de ses tantes. Cette vente aura pour effet de conjurer le mauvais 
sort qui pèse sur la lignée. Cette coutume est très pratiquée. 

On a parfois recours aussi à un étrange moyen. La femme enveloppée d’un 
burnous d’homme sera menée aux enchères publiques, et le burnous en question 
sera vendu sur son dos même. 

Lorsqu’une femme est devenue veuve plusieurs fois, des tatouages aux pieds 
et aux mains, faits dans certaines formes, préserveront du décès son dernier époux. 

Les tatouages fantaisistes sont défendus par la religion musulmane ; mais, 
exécutés comme pratique médicale, ils sont autorisés. Dessinés sur la poitrine, ils 
combattent certaines maladies internes ; au poignet et à la cheville, ils passent 
pour guérir les luxations et les foulures. 

On prétend que ceux qui se font tatouer par pur caprice, gens de basse condi- 
tion généralement, verront au jour de la résurrection la place de leur tatouage 
toute brûlée. 

Les Bédouins sont tous tatoués et chaque tribu a adopté pour les siens un 
dessin particulier très apparent, soit au milieu du front, par exemple, soit au 
menton. On peut au simple aspect d’un individu déterminer immédiatement son 
pays d’origine. 

Sauf dans les cas de maladie les Tunisiens de Tunis ne se tatouent pas. Les 
employés du gouvernement chargés de recouvrer les impôts de capitation (mejba) 
reconnaissent au tatouage les individus venus de l’intérieur dans la ville et qui 
essayent de se soustraire à cet impôt que les habitants de Tunis ne paient 
pas. 

Les recherches qui précèdent sur les croyances et les superstitions des Tuni- 
siens étaient pour moi mêlées de repos et d’enseignements. 

En m’entretenant avec des personnes autorisées, j’apprenais que le résultat 
acquis pour nous en Tunisie avait été précédé d’un plan politique mené de longue 
main, avec un tact et une fermeté qui font honneur à notre diplomatie. Nous avions 
à lutter à la fois contre des influences ethniques et des interventions étrangères 
occultes. 

Sans remonter à la constitution de la société musulmane qui date de huit 
siècles, laissant de côté la persistance des traditions gouvernementales, nous pren- 
drons la Tunisie à l’époque où elle échappera au monde oriental. 

Nous étions maîtres d’Alger. Ce voisinage, les rapports économiques des 
deux pays, nous indiquaient de veiller à l’indépendance des Beys et à la bonne 
administration de leur État. Les Beys de Tunis, peu à peu, se rapprochèrent de 


70 


LA TUNISIE 


nous ; Ahmed surtout fut le premier novateur : il chercha à s’approprier nos idées, 
notre organisation militaire et nos procédés administratifs . 

Plus tard, la liberté individuelle et l’égalité des citoyens furent proclamées. 
Des lois furent promulguées, inspirées par le code civil et criminel, administratif 
et militaire . 

Mais ces tentatives furent impopulaires et le poids des impôts, les récoltes 
mauvaises, les ravages exercés par la famine et le choléra firent éclater, en 1867, 
une insurrection. Le gouvernement tunisien fut obligé de reprendre ses anciennes 
traditions. Mais les ressources de l’avenir étaient engagées : on avait eu recours aux 
banques locales et à l’élranger. C’était la banqueroute et bientôt l’intervention 
des puissances qui avaient à sauvegarder les intérêts de leurs nationaux. Une com- 
mission internationale fut chargée, en 1869, de liquider la dette publique. 

Le général Khéredine, président de la commission, restaura tous les services 
désorganisés et, sous cette administration remarquable, s’ouvrit, pour la Tunisie, 
une ère d’ordre et de justice. 

Des intrigues de cour renversent cet homme d’État qui avait su approprier 
la législation aux besoins immédiats delà société musulmane. Avec lui tombent 
les institutions qu’il a fondées. 

Il succombe en 1874, et aussitôt les intérêts les plus graves de nos natio- 
naux, la sécurité de notre frontière sont compromis par l’hostilité de son succes- 
seur. Une intervention armée s’impose. Nos troupes châtient les Kroumirs et vien- 
nent camper auprès de Tunis. Le traité du 12 mai 1881 assure la sécurité de notre 
frontière et sanctionne l’établissement du protectorat. Depuis, l’œuvre de réorga- 
nisation s’est, poursuivie, et la Tunisie voit sa prospérité s’accroître de jour en 
jour. 

Mais revenons à Tunis. 

Je faisais aussi des promenades charmantes dans cette ville, où je découvrais 
toujours de nouveaux horizons, où des coins inconnus se révélaient sans cesse. 

Dans la rue Bab Souïka toute grouillante de foule, retentissante des appels 
aigus de marchands ambulants de toute sorte, sillonnée par des tramways à l’allure 
rapide, s’ouvre un grand arceau béant. Et là, chaque jour, sur les marches d’un 
escalier de pierre, des gerbes de fleurs flambaient dans l’ombre discrète, attendant 
les acheteurs. Invité par le marchand, je me hasardai dans l’escalier pratiqué dans 
l’épaisseur de la muraille, et après avoir gravi de hautes marches je débouchai sur 
une vaste terrasse et je m’arrêtai ébloui. C’était de toutes parts des massifs de 
verdure et des champs de fleurs d’où s’exhalaient des arômes en même temps que 
des chants d’oiseaux peuplaient la feuillée. Tout un monde nouveau délicieusement 


LES POTIERS TROGLODYTES 


71 


se recueillait sous T azur du ciel en ses parfums et en ses mélodies, enveloppé du 
mystère ombreux des feuilles, près de Tardent soleil qui éblouissait sur les murailles 
d’alentour et ruisselait en pluie d’or sur les minarets. 

Doucement je m’avançais de peur de troubler les symphonies, savourant ce 
charme qui autour de moi s’exhalait. 

Mais quoi? on ne peut donc, où que Ton soit, goûter une joie sans mélange! 
Là sous ces branches, au milieu des daturas en fleurs, des jasmins, des géraniums 
arborescents et des roses, sous les guirlandes d’héliotropes, de larges pierres 
tombales s’allongeaient toutes grises , des colonnes montaient supportant 
des vases funéraires. Ce n’était point un jardin que j’étais venu voir, mais un 
cimetière abandonné, et pourtant les dates de certaines sépultures étaient 
récentes. 

C’était un champ funéraire protestant, et partout, jusque dans les angles 
de cette étrange terrasse, sous le soleil et sous les branches, parmi les oeillets 
rouges comme le sang des veines, des tombes et des tombes encore... Des carac- 
tères d’or à demi effacés retraçaient les noms illustres de ceux qui dormaient là, 
venus au grand soleil d’Afrique de bien loin, des brouillards du nord, grands 
dignitaires la plupart, jeunes femmes enlevées dans la fleur... Quelques regrets çà 
et là se lisaient, phrases poignantes dans leur simplicité lapidaire. Et les oiseaux 
doucement gazouillaient, et les fleurs sous une brise tiède balançaient leurs ombres 
légères, caressant les grandes dalles, encensant les morts de leur calice, appor- 
tant un frisson de joyeuse vie dans la silencieuse tristesse de l’abandon. Car les 
pierres étaient descellées, les colonnes branlantes, et tout un peuple de lézards 
sortait de l’ombre des caveaux. De la rue populeuse un grondement continu 
montait venant d’un rivage, il me semblait, éternelle rumeur de marée lointaine, 
que par instants le fracas d’une charrette sur les pavés, le cri d’un ânier, l’appel 
d’un marchand, le sourd roulement d’un tramway dominaient. Puis le silence 
tombait avec l’accompagnement vague du dehors, et le gazouillement des oiseaux 
se reprenait à envahir la solitude. Les morts ici, comme les vivants de la rue, ne 
reposent complètement que lorsque les étoiles s’allument. 

En continuant Bab Souïka dans la direction de la place Halfaouïne, et en 
s’enfonçant à droite dans une anguleuse ruelle, on arrive sur un grand espace 
dénudé au sol cahoteux, bouleversé, creusé de fondrières, d’antres noirs d’où 
s’échappent d’épaisses fumées. Là sont les potiers troglodytes de Tunis, car ils 
vivent dans des labyrinthes obscurs, dans de sombres cavernes. Au ras du sol 
s’ouvrent des soupiraux qui leur donnent un peu d’air et de lumière et des ouver- 
tures qui sont les cheminées des fours et d’où, parfois, surgissent des flammes. 


72 


LA TUNISIE 


Alentour, les murailles qui circonscrivent cette étrange place sont noircies par les 
fumées anciennes. 

Je descendis dans la cité obscure habitée par les potiers et je m’égarai dans 
le jour crépusculaire des galeries souterraines, encombrées d’argile demi-liquide 
dans laquelle je m’enfonçais parfois au milieu des vases et des poteries de toutes 
sortes empilées dans les couloirs. Les formes des poteries m’étaient connues, je les 
voyais chaque jour dans les boutiques de la ville et leur aspect, à l’encontre de 
celles de Nebeul, observées plus tard, ne m’apporta aucune révélation. Mais 
le décor me captivait ; il y avait là des Arabes demi-nus, accroupis dans l’obscu- 
rité devant les bouches des fours, qu’ils alimentaient de broussailles crépitantes 
aux senteurs fortes, et dont les visages et les poitrines s’accusaient en reflets de feu. 
On eût dit parfois des divinités infernales tant les lueurs de la fournaise ciselaient 
en traits ardents l’ossature de leur face, tant leurs profils solitaires devenaient 
aigus, dans cette ombre, près de ce foyer dont le ronflement continu assourdissait. 
Us étaient maigres, car le métier est dur. Le four est allumé, et toute la nuit jus- 
qu’au lendemain il faudra l’alimenter sans quitter l’orifice brûlant, il faudra respirer 
la chaleur desséchante, vivre dans une température très élevée, sans repos possible, 
toujours veiller au bûcher dévorant. 



BÉDOUINE 



LES CITERNES DE BOK.DJ DJEDID 


CHAPITRE Y 


A Cartilage. — L’étendue. — Souvenirs et tombeaux. — Mégara. — Tragédies du passé. — 
La Malga et les citernes. — Le cardinal Lavigerie, primat d’Afrique. — Salammbô. 


Giace l'alta Carthago; appena i segni 
dell' alte sue ruine, il lido serba... 

Le Tasse. 

P our un jour j’ai quitté Médina , manteau du prophète, Tunis la blanche, 
<pi une vie nouvelle enfièvre, et j’ai gravi les hauteurs de Carthage, pèle- 
rinage des vieux souvenirs. 

Là-bas, au promontoire punique, les grandes houles humaines n’ont laissé que 
des épaves. La ville de Didon et d’Annibal ne se survit même pas, comme la plu- 
part des antiques capitales, en des monuments mutilés et fiers encore. Plus rien ne 
subsiste de sa primitive splendeur; seuls, tels que des ossements blanchis par les 
âges, quelques pans de murailles percent çà et là les pentes maigres des collines 
et rompent l’harmonie des plaines. L’enceinte, pleine de scorpions et de lézards, 

10 


LA TUNISIE 


74 

n’est plus qu’un désert brûlé par le soleil, dont les souffles du large et l’éternel 
chant du flot psalmodient l’abandon. 

De la Malga à l’antique citadelle, des vestiges des quais au forum et au temple 
de Tanit s’ouvrent des citernes vides, des tombeaux et encore des tombeaux. 

Cependant les reliefs du sol laissent deviner comme le squelette de l’antique 
capitale ensevelie. Se dégagera-t-elle complètement un jour du suaire qui depuis 
tant de siècles voile sa dépouille, du linceul de cendres qui étouffa sa dernière 
agonie?.. Lorsque les tempêtes battent le rivage, on croit entendre les frémisse- 
ments de ses entrailles de pierre... 

...Las de parcourir, sous le soleil et dans le vent cette terre morte, je me suis 
reposé sous le portique de marbre d’une construction moderne dressée sur le som- 
met où fut l’acropole. L’espace s’étale devant moi, noyé de brumes légères, et les 
teintes sont tellement douces en leurs modulations infinies de vague azur et de 
lilas pâle, qu’on croit mêler ses regards et ses rêves à des mirages naissants. 

Vers l’horizon si délicatement nuancé, par delà les mouvantes moires du 
golfe, une ligne de monts bleus ondule et s’évanouit au Beau promontoire des 
anciens, dernier soulèvement de l’Atlas abaissé dans la plaine ou scintille le vil- 
lage arabe de Soliman. Dans l’azur de la mer, près de la cote, pointent deux crêtes 
rougeâtres : ce sont les antiques rocs des Egimures, les Djamour des Arabes, 
Zembra et Zembretta pour nous. De fréquents désastres maritimes firent autre- 
fois une triste célébrité à ces écueils. On dit que les Romains el les Carthaginois 
conclurent là le traité qui fixait les limites de leur domination respective. 

Le Bou-Kornaïn, la montagne aux deux cornes où s’élevait le temple de 
Saturne Balcaranensis , dresse toujours, derrière le Stagnum de Tite-Live, où 
depuis tant de siècles Tunis mire sa blancheur, ses cimes fatidiques, comme au 
temps des sanglantes luttes de Carthage avec Rome et avec les Barbares. 

Dans le songe de la vie nous associons souvent la nature à nos joies, à nos 
douleurs, à nos espérances même. Mais la grande impassible toujours contemple 
l’éternité. La montagne, déchirée par le vent, couturée par les orages, brûlée par le 
soleil, resplendit et monte sereine à travers les nues ; la plante s’endort à l’au- 
tomne et refleurit à chaque printemps ; mais l’homme toujours fait place à un 
autre homme, il ne revient pas. 

Et alors devant ces monts et ces plaines où se déroulèrent tant de drames, 
une grande pitié me prenait pour l’être humain si frêle, qui, depuis les origines du 
monde, passe son existence éphémère dans la haine et la destruction. Et pourtant 
les brises, les plages, les oiseaux et les sources chantent, il est des bois et des 
fleurs et le ciel verse la lumière. C’est partout une éternelle harmonie et une éter- 


SOUVENIRS ET TOMBEAUX 


7 o 

nelle beauté même aux rivages où gémit la vague solitaire, aux champs pierreux 
des villes mortes . 

Que reste-t-il des œuvres humaines? Ce sol, mieux que tout autre, nous le 
dira. Au temps deBoabdil, la grande Carthage n’était déjà plus qu'une bourgade 
oubliée. Depuis un siècle à peine on connaît son véritable emplacement. Chateau- 
briand, qui visita le cap en 1807, reconnut l’endroit qu’occupèrent la citadelle de 
Byrsa et les ports. Depuis, les fouilles ont révélé, dit-on, sa topographie exacte. 
Mais il a fallu creuser le sol pour retrouver les vestiges des palais et des citernes, 
recourir aux textes anciens pour la délimiter et comprendre son importance. 

Quelques pans de murailles à demi recouverts de sable, un sol désolé, voilà 
les souvenirs d’un peuple dont la splendeur étonna le monde ancien ! On connaît ses 
comptoirs, ses conquêtes, sa fin, le plus grand drame de l’histoire ; mais qu’ont laissé 
les Carthaginois?. . . Bien. . . le silence, quelques pierres, à peine des ossements. 

Je suis donc sur le sommet où s’éleva l’acropole; le soleil brille toujours dans 
un ciel d'une pureté incomparable, il étincelle sur la mer, il resplendit sur le rivage. 
La brise marine a des haleines caressantes, les visions changeantes de l'espace 
charment les yeux, mais tant de gloires éteintes, tant d’humanités à tout jamais 
disparues font tristement songer. En Grèce, en Sicile, dans la contemplation de 
monuments superbes, on oublie la sombre destinée. Aucun édifice ne nous éblouit 
à Carthage, rien de matériel, on peut dire, ne rappelle le passé, rien n’évoque la 
grande ville punique qui mesurait cinq lieues de tour et renfermait plus d’un demi- 
million d’habitants. 

Ses temples, d’après la belle évocation de Flaubert, montraient aux Barbares 
leurs colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des 
cônes en pierres sèches à bandes d’azur, des coupoles de cuivre, des architraves 
de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leurs pointes 
comme des flambeaux renversés. « Les péristyles atteignaient aux frontons ; les 
volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient 
des cloisons de tuile ; tout cela montait l’un sur l'autre en se cachant à demi, d'une 
façon merveilleuse et incompréhensible. Celui de Khamon, en face des Syssites, 
avait des tuiles d’or. Melkarth, à la gauche d’Eschmoun, portait sur sa toiture des 
branches de corail; Tanit, au delà, arrondissait dans les palmiers sa coupole de 
cuivre; le noir Moloch était au bas des citernes, du côté du phare. L’on voyait à 
l’angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout, des divi- 
nités à tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres énormes ou déme- 
surément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les bras, tenant à la main des 
fourches, des chaînes ou des javelots. » 


7 G 


LA TUNISIE 


Le culte, à Carthage, était polythéiste. Ses dieux principaux étaient Baal 
Ammon, « Baal le brûlant » ou Molocli, le Saturne des Romains, Tanit, la vierge 
lunaire, LAstarté des Phéniciens, la Junon cœlestis romaine, et enfin Eschmoûn, 
un dieu enfant, nn dieu pygmée, monstre difforme dont Limage sculptée à la 
proue des navires effrayait l’ennemi. « A partir du iv e siècle, dit M. Babelon, les 

rapports constants des Carthaginois 
avec les Grecs de Sicile introduisi- 
rent certains éléments helléniques 
dans leur culte. Apollon eut, sur 
le forum de Carthage, un temple 
dont la statue colossale fut trans- 
portée à Borne après le siège de l’an 
146. Les Carthaginois envoyèrent, 
une fois au moins, des offrandes à 
Delphes, et Tanit fut assimilée à 
Déméter, Perséphone ou Cérès. 
Voilà pourquoi la tête de Tanit ou 
de LAstarté punique paraît cou- 
ronnée d’épis sur les monnaies de 
Carthage imitées de celles des 
colonies grecques de Sicile. 

« Tanit ou Astarté, la Vénus 
des Sémites, est la divinité poliade 
de Carthage, et elle tient le pre- 
mier rang, passant même avant Baal Ammon. Elle a pour symbole le 
croissant lunaire; on conservait dans son temple son fameux voile ou péplos 
que les Carthaginois considéraient et vénéraient comme le palladium de leur 
ville. 

Baal Ammon ou Molocli, le grand dieu de toute la Lybie, est représenté 
sous l’aspect d’un vieillard dont le front est muni de cornes de bélier, et cet animal 
accompagne souvent la statue du dieu; on le représentait aussi avec une faulx à la 
main ( falcem ferens senex pingitur). 

A Carthage, ce dieu sanguinaire, auquel on immolait des enfants, avait dans 
son temple une colossale statue de bronze avec les bras étendus et abaissés ; « ses 
mains, dit Diodore, étaient inclinées vers la terre, la paume tournée en dessus, 
pour que les enfants qu’on y plaçait tombassent plus facilement dans la fournaise. » 
Ces immolations barbares, qui suffiraient, à elles seules, pour faire maudire Car- 



I.ES ANCIENS PORTS DE CARTHAGE 



BÉDOUINE DE LA MA LG A 




LA VIEILLE CARTHAGE 


79 


thage, se renouvelaient chaque année; mais on les multipliait lors des dangers 
publics. Les bras étendus de Moloch, « T horrible roi, » comme le qualifie Milton, 
recevaient, l’un après l’autre, des centaines de ces tendres victimes, qu’elle laissait 
glisser dans un gouffre de feu, aux applaudissements frénétiques d’une foule en 
démence, et les mères devaient, sous peine de châtiment, assister, sans verser une 
larme, à ces atrocités qui se prolongèrent même sous la domination romaine et 
ne disparurent définitivement que sous l’action du christianisme. Tertullien en 
raconte l’abolition en ces termes. « En Afrique, dit-il, on immola publiquement 
des enfants à Saturne, jusqu’au proconsulat de Tibère, qui fit attacher les prêtres 
de ce dieu aux arbres mêmes du temple dont l’ombre abritait ces affreux sacrifices, 
comme à autant de croix votives : j’en prends à témoin les soldats de mon pays 
qui assistèrent le proconsul dans ces exécutions. Et malgré cela, ces détestables 
sacrifices se continuent encore en secret. » Saint Augustin ajoute que les Carthagi- 
nois redoutaient tellement leur dieu Moloch qu’ils n’osaient prononcer son nom ; 
ils se contentaient de l’appeler le Vieux , et le quartier de son temple, situé non 
loin du temple d’Eschmoûn et du sanctuaire de Tanit, était dénommé le quartier 
du Vieux, viens Senis. 

Les sacrifices humains avaient encore lieu à l’occasion du lancement d’un 
nouveau navire. Après avoir rappelé la férocité des Carthaginois envers leur pri- 
sonnier Régulus, Valère Maxime ajoute que ces immolations, sorte de baptême 
des vaisseaux, s’accomplissaient en faisant écraser des prisonniers de guerre entre 
la carène du navire et la jetée du port. » 

Depuis ces âges lointains une grande détresse s’est emparée de ce sol si tris- 
tement glorieux. 

Mais comme ce désert est solennel et combien le silence parle ici ! 

Je domine le Sinus uticensis , le grand golfe, et, vers la haute mer, en lignes 
indécises, je distingue les promontoires d’Apollon et de Mercure qui marquent à 
l’est et à l’ouest ses extrêmes limites. 

Devant ces collines et ces plaines que hérissent de maigres cactus, où trem- 
blent des oliviers pâles, où les fouilles s’ouvrent saignantes cherchant aujourd’hui 
encore le cœur de Carthage trois fois anéantie, une invincible mélancolie nous saisit. 

La pensée remontant le cours des âges s’égare dans Daube des premiers 
jours. On entrevoit la Lybiebien avant l’arrivée des Phéniciens, puis la côte jalon- 
née par eux d’établissements où s’accumulaient les richesses asiatiques et les 
produits apportés par les caravanes venues du sud. C’est ensuite l’infortunée reine 
de Tyr, sœur de Pygmalion, fuyant un frère assassin et achetant l’emplacement 
de la ville nouvelle Kart-Khadeschath ou la forteresse de la mer : Kart-Ago, Car- 


80 


LA TUNISIE 


thage. Pour y faire reposer ses compagnons, elle acquit, dit la légende, autant de 
terrain qu’en peut entourer la peau d’un bœuf; mais cette peau découpée, en minces 
lanières, embrassa une grande étendue. On assure qu’en creusant les fondements 
de la ville on trouva un frontal de bœuf, présage de la fécondité du terrain, mais 
d’un éternel asservissement. Les travaux furent poussés ailleurs, et la découverte 
d’une tête de cheval consacra l’emplacement de la cité nouvelle, cette tête étant 
le symbole d’un peuple belliqueux et puissant. 

Fondée vers l’an 800 avant notre ère, rapidement la ville se développe. Dès 
le v e siècle elle règne sur les colonies liby-phéniciennes du littoral. D’après la 
légende, « deux frères carthaginois consentirent à se laisser enterrer vivants pour 
étendre son domaine, contesté par les Grecs de Cyrène, jusqu’au fond de la grande 
Syrte, à l'endroit appelé depuis, en l’honneur de ces martyrs du patriotisme, autels 
des Philènes. » 

Deux cents ans se sont à peine écoulés depuis sa fondation que Carthage 
s’empare des îles Baléares et fonde une colonie à Ibitza ; un siècle plus tard elle 
pénètre en Corse. Le pavillon punique Hotte bientôt sur tout le bassin de la Médi- 
terranée. Asdrubalet Amilcar fondent Cagliari (Caralis)et Sulci. Hannon double le 
nord de l’Afrique, établit des comptoirs à Djijelli, à Bougie, à Ténès, à Cherchell 
et à Tanger. Il reconnaît les côtes de l’Atlantique et borne ses établissements au 
25° de latitude nord, c’est-à-dire 3° au sud des îles Canaries. Il dépose 30000 co- 
lons sur cette côte, durant vingt-six jours navigue vers le sud, et un volcan dont 
il fait la description paraît être le pic de Ténériffe. Il est à présumer qu’il passe 
l’équateur et touche à la Guinée. Un récit traduit en grec, le Périple d'Hannon , 
raconte ce voyage. 

La fortune sourit encore à Carthage. Menacée par Cambyse, les sables sou- 
levés par le siroco ensevelissent dans le désert les armées ennemies. 

Mais le malheur l’attendait en Sicile. 300000 Carthaginois l’avaient envahie. 
Gélon, roi de Syracuse, écrase Amilcar à Himère, lui tue 50000 hommes le jour 
même où Léonidas et ses 300 héros tombent si glorieusement aux Thermopyles. 

La guerre de Sicile continuait depuis 409 avec des alternatives de succès et 
de revers, lorsqu’en 340 Timoléon infligea un tel échec à l’armée carthaginoise, 
sur les lignes de la Cremise, que Carthage se décida à demander la paix. 

Seize années plus tard, Agathocle battu dans les plaines d’Himère gagne la 
haute mer, débarque au Beau Promontoire et fait une promenade triomphale à tra- 
vers des villes fatiguées du despotisme punique. 

Carthage n’avait plus qu’une seule possession en Sicile : Lilybée, la Marsala 
moderne. 


TRAGÉDIES DU PASSÉ 


81 


C’est alors qu’à propos des Mamertins, la guerre colossale entre Rome et 
Carthage se déclare; elle dure un siècle et demi et se termine par l’anéantisse- 
ment de la ville punique. 

Ici, on songe malgré soi à tant de grandeur disparue, à tant de douleurs 
oubliées. O11 voit les marbres des palais, les pierres des édifices, les dalles même 
des tombeaux dispersées et transportées au loin pour édifier des temples nouveaux. 
Deux figures de femmes planent encore sur les origines de Carthage et sur la 
détresse de son dernier jour. Par une singulière coïncidence elles eurent le même 
destin, car toutes deux furent dévorées par les flammes. Le roi de Gétulie, peu de 
temps après l’établissement des Phéniciens, demande la main de Didon. La reine 
répond qu’elle ira où l’appellent les destins de Carthage. Sous prétexte d’apaiser 
les mânes de son époux elle fait dresser un bûcher aux portes de la ville, se perce 
d’un glaive et se précipite aussitôt dans le brasier. 

Durant la prise de Carthage par Scipion Émilien, alors que la ville s’était ren- 
due, que la citadelle même avait succombé, le temple d’Esculape, entouré d’une 
forte enceinte, seul résistait. Asdrubal, qui le commandait, veut sauver sa vie et se 
rend secrètement vers Scipion un rameau d’olivier à la main et se jette à ses pieds. 
Scipion le montre aux transfuges, et ceux-ci en proie à la fureur mettent le feu au 
temple. La femme d’Asdrubal,à la nouvelle de l’infamie de son époux, monte sur le 
rempart avec ses enfants, et s’adressant à Scipion : « Je n’invoque pas contre 
toi, ô Romain, la vengeance des dieux, car tu ne fais qu’user des droits de la 
guerre; mais puissent les divinités de Carthage et toi, d’accord avec elles, punir 
comme il l’a mérité celui qui vient de trahir sa patrie, ses dieux, sa femme et 
ses enfants ! » « Pour toi, fit-elle ensuite, s’adressant à Asdrubal, indigne capi- 
taine de Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur et subir devant Rome le 
supplice dû à tes crimes ! » Puis, saisissant ses enfants, elle les égorge l’un après 
l’autre, jette leurs cadavres dans les flammes et se précipite aussitôt elle-même 
dans le brasier. Les transfuges l’imitèrent. On dit que Scipion, impassible d’ordi- 
naire, fut vivement émotionné par cette scène d’une horreur inouïe. 

Le plateau de Ryrsa est plein de souvenirs. 

Sur ce promontoire, devant l’infini de l’azur et des ruines, l’infini des choses 
éteintes me domine toujours, et les peuples vaguement s’agitent sur le sable du ri- 
vage, sur les pentes de la colline, dans les champs étoilés d’asphodèles. 

Voisine de la montagne aux deux cornes et de la plage où sommeille Radès, 
l’antique Maxula, monte le djebel Rossas, aux mines de plomb argentifère et, plus 
loin, très pâle, dans les vapeurs de l’horizon, pointe le Zaghouan à la silhouette 
pâle et fière. 


11 


82 


LA TUNISIE 


Près de nous Tunis s’étale en masse éblouissante au bord du grand lac bleu. 
Plus près encore j’aperçois l’Ariana aux champs de roses et la Tœnia ou Ligula 
des anciens qui sépare El Baheira de la mer. Et sais-je encore ce que je vois de 
bois d’oliviers, de blanches demeures perdues dans le feuillage, de flots endormis 
et de plaines!... C’étaient autrefois les faubourgs de Carthage et ses jardins. 
A mes pieds sur la côte, autour de moi sur les pentes, sont les débris de la ville 
punique, ses citernes, ses ports miroitants. 

C’est le Cothon, port militaire, c’est le port marchand comblé aujourd’hui et 
qui a fait place à des jardins. Du temps de Carthage ils communiquaient entre 
eux. D’après Beuîé, ce dernier offrait une surface de 23 hectares 16 ares, presque 
l’étendue du vieux port de Marseille qui peut contenir 1100 bateaux de com- 
merce. L’aspect du rivage a beaucoup changé depuis les époques puniques, les 
sables ont envahi le lac de Tunis, et la rade d’Utique s’est transformée en 
marécage. 

C’est entre Byrsa et la plage que se trouvaient, dit-on, la maison d’Annibal, le 
théâtre, le gymnase, les bains de Didon et les citernes. Ces citernes de Bordj-Djedid 
ont été utilisées, elles alimentent la Marsa et la Goulette. Ce sont les monu- 
ments les plus curieux qu’offre le sol de Carthage. Elles se composent, dit M. Ba- 
belon, de dix-huit grands réservoirs voûtés et parallèles, larges de 7 m 50 et pro- 
fonds de 9 mètres, depuis le sommet de la voûte qui est percée d’un orifice circu- 
laire. En outre, deux bassins latéraux, larges de 2 m 50 et longs de 145 mètres, 
s’ouvrent sur chacun des réservoirs, de même que six chambres circulaires à cou- 
poles, qui servaient de filtres. En les vidant pour les utiliser de nouveau et les 
faire servir à l’alimentation de la région, on y a découvert des lampes chrétiennes, 
des seaux en bronze, un pied et un bras d’une statue colossale en marbre (le bras 
a l m 68 de tour), une inscription en l’honneur de Septime Sévère. En novembre 
1 888, on a retiré du béton formant le radier du neuvième réservoir, au cours des 
travaux de restauration, une brique romaine avec marque de fabrique. « Tout le 
radier étant formé d’un béton uniforme, ajoute le P. Delattre, cette brique fournit 
la preuve de l’origine romaine et non punique de ces vastes citernes. » Sous le 
fortin turc voisin des citernes et converti récemment en batterie, on a découvert un 
autre groupe de citernes formé de réservoirs analogues à ceux que nous venons de 
décrire. Les citernes de Bordj-Djedid sont signalées, comme il suit, au xi e siècle 
par El-Bekri : « Une grande voûte, dont l’extrémité échappe aux regards, renferme 
sept vastes réservoirs nommés Monod j el-Escheiatin , « les citernes des démons » ; 
ils contiennent une eau très ancienne qui y est restée de temps immémorial. Dans 
le voisinage du château de Dermèche, est une prison obscure formée de voûtes 


LA MAL GA 


83 


posées les unes sur les autres et dont l’entrée inspire l’effroi. On y trouve des ca- 
davres qui conservent encore leur forme primitive, mais qui tombent en poussière 
aussitôt qu’on les touche. » 

De Byrsa mes regards montent maintenant au cap Carthage, le Djebel-el-Manar 
des Arabes, élevé de 130 mètres au-dessus du niveau des flots et que domine le 
pittoresque village de Sidi-bou-Saïd. Ses habitants étaient si fanatiques naguère 
que les Européens n’osaient s’y risquer. Par delà le cap, est la Marsa, l’ancien 
quartier Megara de la Carthage punique, où les riches patriciens avaient élevé de 
somptueuses villas entourées de jardins. 

C’est aujourd’hui encore une agglomération de maisons de campagne aux 
bosquets fleuris. Son Altesse le bey, de même la plupart des hauts fonctionnaires et 
des riches Arabes de Tunis, possèdent là de belles résidences où ils passent l’été. 
On y remarque aussi l’ancien palais, de construction sarrazine, du bey Abdelia, et 
la Camilla, habitation d’été du ministre français, entourée d’une merveilleuse végé- 
tation. On a trouvé à la Marsa les ruines d’une vaste basilique. La légende prétend 
que saint Cyprien, sainte Félicité et sainte Perpétue prièrent dans ce temple. Il reste 
de la somptueuse basilique quelques fragments de colonnes et des chapiteaux épars. 

Et partout sur ce sol traînent les souvenirs de drames sanglants, et des échos 
séculaires de fêtes traversent la pensée. A la Malga, le sifflet des locomotives et le 
roulement des wagons ébranlent les assises de l’ancien amphithéâtre de Carthage. 
Les pans de murailles qui jonchent le sol ont conservé la forme elliptique de 
l’ancien monument. Au centre de ces ruines le cardinal Lavigerie a fait ériger une 
colonne surmontée d’une croix en mémoire des saintes martyres qui sont mortes 
dans l’amphithéâtre : sainte Perpétue et sainte Félicité. 

Tout auprès, dans les antiques citernes de la Malga, où aboutit l’aqueduc 
géant qui traverse toute la presqu’île carthaginoise pour aller jusqu’à 100 kilo- 
mètres prendre les eaux du mont Zaghouan, un pauvre village arabe s’est établi. 
Les citernes puniques furent réparées et reconstruites même, en grande partie, 
sous la domination romaine. Il est vraiment étrange le spectacle qu’offre cette 
population grouillant sous les voûtes souterraines, pêle-mêle avec les animaux 
domestiques. Auprès des grandes citernes est le monticule nommé Koudiat Sous- 
ou. C’est alentour, d’après le P. Delattre, qu’on doit chercher la propriété du 
procurateur Macrobius Candidianus, dans laquelle fut mis en terre le corps de 
saint Cyprien supplicié et où, plus tard, fut érigée une basilique en son honneur. 
Les actes des martyrs nous apprennent, en effet, que le corps du saint fut déposé 
dans la villa de Macrobe située juxta piscinas , près des citernes, sur la colline et 
près de la voie des Mappales. 


84 


LA TUNISIE 


Que tic cIiosgs 9, citer encore dans les ruines presque informes, en cippurence 
de Carthage : les bains de Didon, les anciens remparts et surtout la basilique de 

Damons el Karita , une des 
vingt-deux basiliques de l’épo- 
que chrétienne de Carthage. Elle 
se composait, d’après la recons- 
titution qu’en ont faite les archéo- 
logues les plus autorisés, d’un 
atrium à ciel ouvert entouré d’une 
colonnade, de la basilique pro- 
prement dite dont la longueur 
était de 65 mètres sur 45 de 
largeur. Elle était divisée en neuf 


nefs. C’était enfin la basilique du 
baptistère, attenante à la pre- 
mière et de dimensions moindres. 
Le bas-relief de la Vierge, qu’on 
admire au musée Saint-Louis, 
provient des fouilles faites dans 
cette basilique. Quelques-unes, 
comme celle d’Enchir-Rbiria, ont 
conservé encore une grande par- 
tie de leurs murailles. 

D’après M. Babelon qui a 
écrit avec l’autorité que l’on con- 
naît un beau livre sur Carthage, 
les nécropoles puniques , ro- 
maines païennes et romaines 



VICTOIRE ROMAINE DE CARTHAGE 


chrétiennes dont on a reconnu 
1’emplâcement fixent d’une façon précise le cadre dans lequel il faut recher- 
cher les principaux monuments de chaque grande période de l’histoire de 
Carthage. 

On peut, dit-il, avec l’aide des auteurs anciens et à l’inspection du sol, dési- 
gner à peu près l’emplacement de Byrsa, de Megara, d’une partie des murailles, 
de l’Agora, des ports, des quais, de la digue de Scipion, des temples d’Eschmoûn 
et d’Apollon. Quant aux temples de Tanit, de Baal, de Jupiter, de Molocli, de Ivronos, 
de Melkart, de Gérés et de Proserpine, quant au palais de Didon, aux maisons 



LE CARDINAL LAVIGERIE, PRIMAT D’AFRIQUE 


l/lil-uil 





LE CARDINAL L AV IGE R I E 


87 


d’Annibal, d’Amilcar, d’Hannon et d’Asdrubal, on ne peut exactement leur assi- 
gner une place sur le plan de Carthage. 

Et qu’importe, d’ailleurs! quelques fondements épars d’édifices ajoute- 
raient-ils à la grandeur des souvenirs, à l’émotion des penseurs, à ceux qui voient 
l’inanité des plus grandes choses humaines? 

Maintenant mes regards ont quitté l’espace, ils sont fixés très près de moi sur 
la chapelle de Saint-Louis, bâtie sur les ruines du temple d’Esculape au sommet 
du plateau de Byrsa. L’emplacement de la chapelle fut le premier lambeau de 
terre que la France posséda en Tunisie, présent du bey Ahmed à Louis-Philippe. 
On lit au-dessus de la porte d’entrée de la chapelle, l’inscription suivante : 

Louis-Philippe I e1 ', roi des Français 

A ÉRIGÉ CE MONUMENT 

EN l’an 1841 

SUR LA PLACE OU EXPIRA LE ROI SAINT LOUIS 
SON AÏEUL. 

Le monument est simple, et sa décoration intérieure, en dehors de quelques 
stucs et de la statue de saint Louis avec le sceptre et la couronne, est d’un médio- 
cre intérêt. 

Le roi serait mort de la peste à cet endroit même à son retour des croisades. 
Les musulmans vénèrent encore la mémoire du roi franc. Ils confondent saint 
Louis et Bou Saïd, le père du bonheur, marabout enterré dans le voisinage. Ils 
sont persuadés que Sidi bou Saïd n’est autre que saint Louis converti à l’islamisme 
avant de mourir. 

Derrière la chapelle est situé le grand séminaire des Pères blancs, le musée 
et la salle des Croisades. C’est là que je me rends après ma longue rêverie devant 
la mer et les cotes. Je pénètre dans un jardin et j’erre sous l’ombre mouvante de 
pins d’Alep au feuillage léger, embaumé par le parfum des géraniums et des roses. 
Mais ce qui ajoute encore au charme de cet enclos, ce sont les fragments antiques 
alignés au long des murs. Et c'est un doux langage d’art que parlent sous les 
feuilles les épitaphes romaines, chrétiennes ou païennes, les têtes puniques, les 
vœux à Tanit, les frises, les débris de mosaïques, et tous ces fragments de statues 
ou de colonnes en marbre, en porphyre et en granit tout enguirlandés de fleurs. 
C’est toujours la vie s’éveillant dans la mort, la joie des choses traversant les 
deuils anciens comme les deuils nouveaux, l’impassible nature éternellement rajeu- 
nie sous le soleil et sous les étoiles. Et toute cette chatoyante féerie de lumière et 
de couleurs rayonne sur les substructions du temple d’Eschmoùn qui dominait Car- 
thage. 


88 


LA TUNISIE 


Au fond du jardin, du côté opposé à la mer, est situé le grand séminaire des 
Pères blancs, aux galeries mauresques à colonnes torses en marbre blanc. Au rez- 
de-chaussée s’ouvrent les salles du musée Saint-Louis, organisé parle P. Delattre. 
Elles réunissent les richesses archéologiques recueillies en Tunisie et surtout celles 
qui proviennent des fouilles faites sous sa direction dans l’emplacement de l’anti- 
que Carthage. 

Mais le P. Delattre avait été précédé dans les fouilles par M. de Sainte-Marie, 
M. Beulé et par MM. Salomon Reinach et Babelon, qui, en 1884, avaient découvert 
330 stèles puniques à Tanitetà BaalAmmon, une citerne punique dont l’entrée ayant 
la forme d’une caverne sépulcrale était protégée par d’énormes dalles appuyées 
en angle aigu l’une contre l’autre. En creusant le sol jusqu’à une profondeur de 
15 mètres, ils avaient trouvé, superposés les uns sur les autres, d’abord les murs 
des habitations de l’époque romaine, puis ceux de la période phénicienne. 

Le musée de Byrsa fut fondé par le cardinal Lavigerie. Il offre le plus haut 
intérêt: la Carthage chrétienne montre ses mosaïques, ses lampes, ses croix, ses 
épitaphes; la Carthage punique, ses vases funéraires, ses scarabées, ses colliers, 
ses poignards et ses masques; la Carthage romaine, ses bustes, ses amphores, ses 
monnaies et ses camées. 

Je remarque dans la salle principale un bas-relief de la Vierge remontant au 
iv c siècle, le sacrifice d’Abraham, Jonas, une tète d’Auguste jeune, des vases et des 
figurines de la Carthage punique, de belles statues romaines. Au hasard, je signale 
encore des armes carthaginoises, des textes puniques, des lamelles de plomb ar- 
mées d’inscriptions bizarres, un bas-relief représentant des génies ailés. Et les 
belles mosaïques décorant les murs ! Longue serait l’énumération des richesses 
archéologiques du musée, de ces mille objets qui sont des souvenirs palpables de 
l’art ou de la vie matérielle d’un grand peuple disparu depuis tant de siècles. 

Les objets de l’époque punique, poteries, stèles votives, bijoux ou pierres 
gravées, sont ornés de hiéroglyphes de caractère égyptien. Parmi les nombreuses 
pièces de la Carthage romaine, j’admirai une statue de trois mètres représentant la 
Victoire ; elle porte un trophée d’armes. Cette belle sculpture remonte au commen- 
cement de la Carthage romaine, c’est le plus bel ornement du musée Saint-Louis. 
Elle provient d’un édifice considérable qui pouvait être le Capitole romain ou un 
temple dédié à la Victoire. 

Je n’oublierai pas deux statuettes d’Isis allaitant Horus et une belle mosaïque 
représentant l’hiver trouvée dans la villa de Scorpianus. 

En dehors de l’enclos des Pères blancs, la cathédrale primatiale d’Afrique se 
dresse solitaire sur les ruines désertes. De loin, sa masse lumineuse produit grand 


LE CARDINAL LAVIGERIE 


89 


effet, mais il est difficile, en l'observant de près, d’admirer sa conception architec- 
turale et surtout la décoration polychrome de la nef exécutée par des indigènes. La 
basilique Saint-Louis fut consacrée solennellement le 15 mai 1890 par le cardinal 
Lavigerie, primat d’Afrique. 

Si nous avons été saisi au Cap punique par les grands drames du passé, 
la vue de cette 
basilique nous 
ramène à quel- 
ques années en 
arrière et fait 
revivre la belle 
figure du cardi- 
nal qui a tant 
fait pour l’Afri- 
que française . 

On connaît les 
glorieuses tradi- 
tions qui le gui- 
dèrent dans son 
œuvre, on 'sait 

qu’il reva de ressusciter à Carthage la grandeur des diocèses des premiers siècles, 
de faire de ce plateau fécondé par le sang des martyrs un centre dont la civilisation 
et la foi devaient rayonner jusqu’aux profondeurs du continent noir. 

Il repose dans la basilique qu’il a fondée. Lorsque son corps apporté d’Alger 
en grande pompe entre une croix et un drapeau arriva sur la cote tunisienne, les 
Arabes déposèrent des suppliques sur son cercueil de velours rouge. Beaucoup de 
ces lettres s’adressaient à l’âme du défunt, lui demandant des faveurs. 

C’est que l’illustre archevêque jouissait chez les musulmans d’un extraordi- 
naire prestige. 

Ce que l’on ne sait pas assez c’est que sa charité ne connaissait pas les limites 
étroites d’une race ou d’un culte; il aimait les pauvres et les malheureux, et sa cha- 
rité s’exerçait aussi bien sur les musulmans et les israélites. 

Nommé administrateur apostolique de la Tunisie, sa première tournée l’amena 
à Sfax, qui venait d’être condamné à payer, sans retard, une amende de dix mil- 
lions de piastres. A la nouvelle de son arrivée, une foule de musulmans, dirigés par 
les notables, accourent à lui. La maison du curé de Sfax était trop étroite pour les 
recevoir; il propose une réunion à l’église. Bientôt on put voir un spectacle d’une 

12 



BASILIQUE d’eNCHIR-RHIRIA 


90 


LA TUNISIE 


grandeur inouïe : l’archevêque revêtu de ses habits pontificaux traversant la nef au 
milieu des musulmans et gravissant les marches de l’autel. Les notables lui adres- 
sent leur requête. L’échéance de la contribution de guerre tombe le surlendemain, 
il est impossible d’y faire face, on supplie le grand marabout français d’obtenir 
des délais. Ils se repentent tous, ils seront fidèles à l’avenir. L’archevêque promet 
alors sa bienveillante intervention, et la foule se retire lentement, pleine de joie et 
de reconnaissance. 

Cependant le crépuscule tombait sur les solitudes où s’éleva la grande Car- 
thage, les premières étoiles s’allumaient au ciel, et quelques lueurs tremblottaient 
dans l’espace. Je reprenais le chemin de Tunis, je foulais un sentier qui, des pentes 
de Byrsa, se dirige vers l’emplacement de Megara, ancien faubourg de la cité 
punique. La lune très pâle montait à l’horizon, et ses rayons vaguement éclairaient 
la coupole d’un couvent de carmélites qui a remplacé le temple de Junon céleste, 
l’x4starté, la Tanit des Carthaginois. Et comme au soir de Salammbô, où « la 
lune se levait au ras des flots sur la ville encore couverte de ténèbres », la brise 
lourde apportait avec des parfums d’aromates les senteurs de la mer et l’exhalai- 
son des vieilles murailles. Je vis l’esclave allumer des parfums, la prêtresse regarder 
l’étoile polaire, saluer les quatre points du ciel et s’agenouiller sur le sol parmi la 
poudre d’azur qui était semée d’étoiles d’or, à l’imitation du firmament. 



LA CATHÉDRALE DE CARTHAGE 


SUR LA ROUIE DU BARDO 



CHAPITRE VI 


La Mauresque. Le Bardo. Au Musée Alaouï. La Manoubia. Les Habous. La Gouletle. 

Un jour à Bizerte. 


Retirez-vous, souvenirs de ce monde ! 

Le plus puissant n’cn ajamais emporté qu’un linceul... 

{Chant arabe.) 


C ependant les pluies printanières qui, cette année, se sont prolongées jusqu’au 
I commencement de l’été, viennent de cesser. 

Maintenant, sous un ciel flamboyant, des rayons de feu incendient tout le jour 
la ville haletante, et chaque soir enfin, comme un disque rouge, le soleil tombe à 
l’horizon. 

Et des nuits bénies arrivent, nuits fraîches, constellées, aussi claires que des 
aubes. 

Souvent alors je parcours les ruelles dont l’étrangeté me fut révélée un soir. 
Quelquefois, suivant jusqu’au bout l’avenue de la Marine, j arrive sur les bords du 
lac, rêvant de Carthage si grande autrefois où seul, le vent, en ses longs mur- 
mures, évoque aujourd’hui l’aine des ruines. Tunis nocturne vient mêler ses loin- 


92 


LA TUNISIE 


faines rumeurs aux soupirs du flot; on dirait les sons frêles de la flûte de roseau, 
les bourdonnements du tambour de basque, des chants maltais au rythme liturgique 
et je ne sais plus, dans les vagues harmonies du silence, si c’est le vent qui dou- 
cement murmure , une chanson lointaine qui passe, ou si l’écho de choses anciennes 
depuis longtemps oubliées s’éveille et vient bruire dans mon souvenir. 

J’aime errer ainsi par ces nuits pures, heureux de revivre après l’écrasante 
chaleur du jour. Je déserte l’hôtel qu’emplissent les refrains des cafés concerts 
voisins à la banalité bruyante. Vers la rue de Constantine on aperçoit, par les 
fenêtres ouvertes, des femmes hurlant les nouveautés des barrières de Paris. Des 
Arabes, blancs comme des marbres, drapés à l’antique, regardent un instant, avec 
une curiosité inquiète, ces Européennes qui s’agitent comme des possédées. 

Combien je préfère le recueillement des anciens quartiers! 

Là, réfugié au fond d’une ruelle, devant un café maure, j’écoute un musi- 
cien s’accompagnant de la guzla en écaille de tortue. Des heures et des heures, 
frôlant les cordes il berce lentement ses rêves. Les accords sont voilés comme un 
adieu, le chant est aussi vague qu’un souvenir. Et alors ma pensée vagabonde, 
elle va vers ces femmes qui, à travers des grilles, contemplaient la nuit, 
immobiles, hantées peut-être par l’idée d’un éternel abandon. On eut dit des divi- 
nités inconnues dans une cité de tombeaux. 

Et ces femmes apparues aux heures nocturnes résumaient bien pour moi 
l’image de la musulmane dont la vie s’écoule dans le crépuscule, qui n’a, dans 
son existence cloitrée, que des devoirs et des douleurs. 

On la dit belle, mais sa beauté est éphémère; presque enfant elle est 
femme déjà. Par les rues elle passe, impénétrable, fantôme errant sous le 
soleil. 

L’éclair furtif qui, dans l’hiatus du voile, allume tout à coup le diamant obscur 
de ses yeux m’a toujours fait longuement songer. 

Les femmes de condition modeste sortent un peu, les Mauresques riches 
rarement. Lorsque ces dernières quittent le harem pour aller au bain ou à la cam- 
pagne, une voiture hermétiquement close attend devant la porte et des serviteurs 
les abritent des regards indiscrets au moyen de tapis tendus. C’est à peine si l’on 
entrevoit quelquefois une cheville chargée de lourds bracelets d’argent ou d’or; 
puis on entend un bruit de pas, un froissement de soies, une portière qui se ferme 
brusquement et le mystérieux véhicule s’en va... 

Les haïks qui les enveloppent comme un blanc suaire cachent, dit-on, de 
merveilleux corsages aux broderies d’or, des basquines de soie, des bijoux pom- 
peux aux dessins archaïques. 


LA MAURESQUE 


93 


On prétend que la jeune fille est engraissée en un lieu obscur avec du cous- 
coussou, du foie de cheval et de la viande de jeunes chiens. J’ignore si le fait est 
exact. Je sais que cette créature est unie, encore enfant, à un homme qu’elle ne 
connaît pas et que son existence s’écoule dans l’épaisseur des murailles en compa- 
gnie d’esclaves. Elle voil peu son maître. Vieillie, plus tard, elle sera répudiée, 
peut-être, ou deviendra la servante d’une jeune épouse qui la remplacera. 

Ce sont bien les divinités de l’éternelle douleur que j’entrevis un soir derrière 
les grilles de demeures aussi sourdes que des tombeaux. Et toujours, avec les 
mélopées interminables du joueur de guitare en écaille de tortue, revenaient, 
comme une douloureuse obsession, ces pâles images de recluses. 

Je n’étais pas toujours seul ; souvent je passais mes soirées avec M. Sadoux. 
Nous éprouvions d’ailleurs la même répulsion pour les chants de bas étage venus 
d’Europe. Comme lui, je préférais entendre les mélodies du vent dans les palmes, 
le chant duflot sur le rivage, les harmonies qui s’éveillent dans la ville qui s’endort. 

Donc mon compagnon avait pris la musique d’Europe en horreur; au moin- 
dre accord de piano, de flûte ou de guitare, il fuyait. Je le suivais à regret quel- 
quefois, j’aurais voulu, moins intransigeant, écouter un instant quelque refrain dont 
le prélude me charmait ou évoquait en moi un souvenir lointain. Lorsque le cher 
ami m’eut fait ses confidences, lorsqu’il m’eut expliqué par quelle série de circons- 
tances il en était arrivé à ne pouvoir supporter la musique banale et surtout le 
piano, je le plaignis sincèrement. 

C’était tout de même amusant de l’entendre ! car il mêlait, en exquis conteur 
qu’il est, une pointe d’ironie à ses fâcheuses aventures et des soirées entières je 
l’aurais écouté sans me lasser. 

Il m’offrit un joui de m’accompagner au Bardo que je n’avais pas eu encore 
le loisir de visiter. Je fus enchanté de sa proposition. 

« Il fera un peu chaud à l’aller, me dit-il, mais nous mettrons nos casques, 
nous aurons une calèche munie d’une tente et nous attendrons au soir pour 
revenir. » 

Nous partons au gros de la chaleur, à travers des rues solitaires que le soleil 
brûle et nous sortons de Tunis par Bah Saadoun. Nous voici sur une route pou- 
dreuse d’une aveuglante blancheur qui file droit, s’amincit et se fond au loin dans 
un flamboiement de lumière. Les passants sont rares, seuls quelques âniers vont, 
indolents, enveloppés dans leurs burnous. 

Puis un aqueduc découpe ses hautes arches sur le ciel. Ce n’est point la 
beauté même du monument qui sollicite l’attention, mais on ne saurait voir dans 
le paysage rien déplus décoratif que cette succession d’arceaux et de piliers fauves 


94 


LA TUNISIE 


à la régularité classique. Ainsi j’imagine la campagne de Rome où revivent tant 
de grands et vieux souvenirs . 

Tout d’abord je crus voir l’aqueduc romain, conduisant les eaux à Carthage. 
Erreur, du reste partagée par tous jusqu’au jour où furent découvertes au djebel 
Ahmar les sources que cet aqueduc, construit par les Espagnols, conduisait à Tunis. 
Le service des antiquités et des arts estima le monument digne d’être conservé au 
seul point de vue décoratif et arrêta les démolisseurs qui s’en étaient déjà emparés. 

En effet, les hautes arches, sur la gauche, sont mutilées, des blocs gisent 
épars sur la pente d’une colline. 

Nous arrivons au Bardo. Je rêvais d’un palais superbe orné d’une profusion 
de stucs et de faïences, avec des carrosses d’or dans les cours, des cavaliers aux 
costumes éclatants sous la haute ogive des portes. Je croyais entendre déjà les 
musiques languissantes, accompagnant les danses des aimées dans le mystère du 
harem. Mais devant moi s’étendait un chaos de ruines aux murailles branlantes, 
percées de trous béants. Et partout, des ouvriers armés du pic et de la pioche 
s’acharnaient ! De ces décombres une poussière blanche montait qui pâlissait le 
ciel. A travers la poussière, sur des murailles à demi écroulées, des fragments de 
stucs burinaient leurs fines dentelles, des grilles délicates en fer forgé pendaient 
toutes bossuées, lamentables, des débris de faïences vernissées couvraient le sol. 
Les restes du Bardo étaient chargés sur des wagonnets et transportés, comme 
remblai, sur les quais de Tunis. Je n’en pouvais croire mes yeux.., mon compagnon 
détournait la tète. 

Je devinais bien ce qu’il pensait. 

Certainement à certains égards la réputation du Bardo a été surfaite, certai- 
nement les salles aux pendules sans nombre, d’un style déplorable, ont prêté au 
sourire, et le fameux escalier des lions lui-même en dehors de ses arabesques 
pourrait être d’un goût plus pur. 11 était utile, j’en conviens, de déblayer un peu 
les alentours du palais, de démolir des bâtiments abandonnés qui menaçaient 
ruine. Mais il convenait surtout de recueillir avec soin les merveilles de l’art arabe 
et d’en assurer la conservation. 

Tandis que l’œuvre de vandalisme s’accomplit, ne respectant ni ces trésors 
inestimables ni les souvenirs, une autre œuvre pieusement recueille ce qui reste 
en Tunisie de la glorieuse antiquité. Et c’est au milieu des ruines mêmes du Bardo 
que se dresse comme en un sanctuaire, un autel aux arts évanouis, .le veux parler 
du musée Alaouï créé par la mission archéologique française dirigée par M. Xa- 
vier Charmes, membre de l’Institut, directeur du secrétariat au ministère de l 'ins- 
truction publique. 


LE MUSEE ALAOUI 


95 


Le premier fonds d’installation du musée Alaouï se compose des antiquités 
réunies au contrôle civil du kef par M. Roy, aujourd’hui Secrétaire général du 
Gouvernement, à la résidence générale de Tunis par M. Cagnat, par le directeur de 
la Compagnie du chemin de fer de Bône-Guelma et à la Manouba par Kheredine. 

Il fut solennellement inauguré en 1888 en présence de S. A. Ali Bey et le 
résident général et s’accrut rapidement, alimenté par les recherches faites sur tous 
les points du territoire, à Tabarka, à Bulla-Regia, à Carthage, à Aïn-Tounga, à 
Zaghouan, à Sousse et à Gafsa. 

La suppression à partir de 1871 de toute subvention régulière du ministère 
de l’Instruction publique a réduit le service beylical des antiquités et des arts à des 
ressources insuffisantes au moment même où ses frais s’accroissaient des dépenses 
que nécessitent le classement des monuments historiques et la formation des col- 
lections photographiques d’archéologie et d’art arabe qu’il a entrepris. Ces der- 
nières collections comprennent plus de 3000 clichés; leur nombre s’accroît de jour 
en jour. 

Le musée du Bardo a reçu, dans ces dernières années, les pièces les plus 
remarquables et les plus précieuses que renferment ses collections ; les séries de 
sculptures, de mosaïques, d’antiquités punico-romaines ont doublé d’importance et 
se sont enrichies du produit des fouilles entreprises par le service à Kourba, 
Dougga, Oudna, Aïn-Barchouck, et par divers à Hadjeb-el-Aïoun, Lemta et Bizerte. 

Le Gouvernement tunisien, sur la proposition du résident général, dresse l’in- 
ventaire des trésors archéologiques et artistiques de la régence. On prépare la 
publication d’un grand ouvrage d’ensemble avec planches, plans et dessins où 
seront décrits tous les monuments historiques de la Tunisie depuis l’antiquité la 
plus reculée jusqu’à nos jours. 

Je ne pouvais avoir au Bardo de meilleur guide que M. Sadoux. Il m’expli- 
quait que les plans du palais avaient été dressés par des architectes tunisiens et 
que la décoration intérieure avait été exécutée par des artistes indigènes sous la 
direction du bey Mohammed lui-même qui avait commencé l’œuvre il y a une 
quarantaine d’années, œuvre achevée par son successeur le bey Mohammed-es- 
Sadok. 

Il me montrait l’immense salle des fêtes et son plafond en bois découpé, 
chef-d’œuvre éblouissant, unique dans l’Afrique française. 

C’est une coupole à seize pans, avec une queue de voûte en stalactite au centre, 
couverte d’un réseau polygonal de nervures en relief, délicat lacis d’or qui le 
divise en caissons étoilés, colorés d’un glacis transparent aux vives couleurs sur 
fond d’or. 


96 


LA TUNISIE 


Mon aimable guide, après m’avoir ébloui de tout l’éclat d’un art prestigieux, 
m’entraîne vers des fragments devant lesquels l’esprit se recueille. Tout un passé 
lointain, mystérieux et grand s’éveille devant des cippes funéraires de Bulla-Regia, 
une cuve baptismale cruciforme de l’ancienne Meninx dansl’ilede Djerba, une épi- 
taphe du prêtre chré- 
tien Jobianus prove- 
nant de la basilique 
de Maktar, des mosaï- 
ques absidiales à 
figures symboliques. 

Dans le patio il 
m’arrête devant le 
plus beau spécimen 
connu de l’art mo- 
saïste de l’Afrique 
romaine. 

Cette mosaïque 
représente Dionysos, 
entouré de vingt-huit 
amours, faisant don 
de la vigne au roi 
Ikarios. 

Il appelle mon 
attention sur des pan- 
neaux d’inscriptions 
chrétiennes dont l’un 
décrit le monument 
de trois saintes : Ma- 
xima, Donatilla et 
Secunda. Et ce sont 

ORNEMENTATIONS EN STUC AU BARDO 

partout des souvenirs 

sacrés mêlés aux souvenirs profanes, des stèles découvertes dans le sanctuaire île 
Saturne Balcaranensis, au sommet du Bou Kornaïn, des stèles d Aïn Tunga, 1 image 
de Tanit, le soleil radié, les colombes, les poissons, la corne d’abondance, le cadu- 
cée, les palmes et les pavots; que sais-je encore tout ce qui sollicitait nos regards ! 

La salle des fêtes renferme un grand nombre de mosaïques. L une d elles, 
découverte à Hadrumète, nous montre Neptune sur un char attelé de chevaux 




BAR DO 


l’escalier DES LIONS AU 













































LE MUSEE ALAOUI 


99 

marins, escorté de sirènes, de tritons et de néréides, d’autres représentent un 
bateau déchargeant des marchandises sur le rivage, un molosse assaillant un san- 
glier. 

Les mosaïques provenant de Tabarka nous révèlent toute une exploitation 
agricole vers le iv° siècle; c’est l’habitation du maître avec la pièce d’eau où 
s’ébattent des canards ; on voit le parc qui l’entoure, puis la ferme avec un 
vignoble planté d’oliviers, les écuries et les étables, un troupeau de moutons gardé 
par une fileuse. 

Dans cette salle sont exposées aussi des mosaïques de l’époque chrétienne qui 
recouvraient des tombeaux. La plus curieuse est celle d’un Christ nimbé avec deux 
personnages en prière. Les autres font passer sous nos yeux toute la société 
chrétienne d’Afrique aux iv c et v e siècles. Il y a là des portraits de défunts en prière, 
debout entre deux cierges, tels qu’on les vend aujourd’hui encore à Tunis au 
souk des parfums (1). 

Et de toutes parts je vois des inscriptions, des dalles funéraires. Ce sont 
ensuite des statues colossales d’un empereur et d’une impératrice, des hommes en 
costume barbare, des femmes drapées, une tête de Minerve casquée, un bas- 
relief punique. C est enlin une importante collection de lampes païennes et de 
lampes chrétiennes, de poteries puniques et néo-puniques, d’urnes funéraires, de 
jarres, d’ossuaires en plomb, de figurines en terre cuite provenant de la nécropole 
de Sousse, l’antique Hadrumète. 

La salle des femmes est réservée à la sculpture. J’y remarque un torse de 
satyre, un amour sur un dauphin, une bacchante, une Vénus, une prêtresse de 
Cœlestis, des empereurs romains, les portraits d’une femme, d’un vieillard, et 
dans une chambre voisine une remarquable collection de photographies des monu- 
ments antiques de la Tunisie. 

La salle à manger est occupée par de fort belles mosaïques provenant des 
fouilles dirigées ou exécutées par le service beylical des antiquités. 

Au milieu de la salle s’étale une merveilleuse pièce d’orfèvrerie alexandrine 
en argent massif, incrustée plaquée et damasquinée d’or. C’est la Patère de Bizerte. 
Elle porte en relief la lutte d’Apollon et de Marsyas, un sacrifice à Dyonisos et une 
scène bachique. Cette salle est vraiment privilégiée, car elle renferme entre autres 
raretés un buste d’homme en marbre, le meilleur morceau de sculpture du musée 
Alaouï et le trésor de Bordj-Djedid. Ce trésor, découvert à Carthage, consiste en 
un diadème d’or massif orné de cabochons en émeraude, rubis et cristal de roche 
et en deux bracelets à chatons. 


(1) Gauckler, guide du visiteur au musée du Bardo. 


100 


LA TUNISIE 


Mais on n’en finirait pas s’il fallait dire tout ce que ce musée recèle de choses 
intéressantes ou belles dont la collection est due en grande partie aux recherches 
de M. Gauckler, directeur du service des antiquités et des arts, et à mon modeste 
ami M. Sadoux, inspecteur de ce service. 

En quittant le musée Alaouï j’emportais comme une vision nébuleuse d'époques 
à jamais évanouies. Quelques détails seuls se précisaient dans mon souvenir. 
Ainsi un rayon de soleil filtrant à travers les nuées met en saillie quelques coins du 
paysage tandis que l’ensemble demeure voilé. 

A la porte M. Sadoux m’arrêta : « J’ai autre chose encore à vous montrer, » 
fit-il, en m’entraînant vers une muraille percée d’une ouverture béante récemment 
faite à l’aide de la pioche. 

« Encore l’œuvre de destruction, lui dis-je, sortant malgré moi de la réserve 
que je m’étais imposée vis-à-vis de lui ! » 11 sourit, et me faisant signe de le suivre 
il s’engagea en se courbant dans le mur éventré. 

Nous voici dans une salle un peu sombre, mais lorsque mes yeux furent 
faits à cette lumière crépusculaire, je vis les murs scintiller autour de moi du 
reflet des faïences rares dont ils sont revêtus, des arceaux d’une extrême élégance 
se courber au-dessus de ma tête. Et quelle harmonie dans les proportions, quelle 
délicatesse dans les détails! Plus loin, nous débouchions dans un patio entouré 
d’une colonnade en marbre d’une belle ordonnance. 

« Quel est donc ce palais abandonné? » Mon guide souriait toujours : « Nous 
avons découvert cette merveille fortuitement, dit-il, on allait le démolir, trans- 
porter ses débris sur les quais de Tunis, comme le reste, mais le service des anti- 
quités s’y est opposé. 11 a obtenu gain de cause malgré de sérieuses résistances. Le 
palais sera donc conservé et deviendra une dépendance du musée. » 

Nous passerons rapidement sur les salles du Bardo où le bey vient rarement, 
elles n’ont rien à nous révéler, si ce n’est une superbe tapisserie des Gobelins 
représentant Louis-Philippe. C’est dans la salle de justice que le bey reçoit le 
condamné à mort avant l’exécution qui a lieu sur une place tout auprès du palais. 

Au dehors, toujours le pic et la pioche s’acharnaient et la poussière comme 
une grande nuée voilait le soleil à son déclin. 

Nous rentrâmes à Tunis sans qu’il fût question entre nous des actes de van- 
dalisme perpétrés au Bardo. Par une discrétion que commandait la situation offi- 
cielle de mon ami je devais, en sa présence, éviter tout commentaire. 

, , . , )) 

Mahmoud m’a dit ce soir: « Si tu veux je t’amènerai demain à la Manoubia, 


A LA M A N 0 U B I A 


101 



dans ma maison de campagne. Je serai content de te sentir un peu dans ma maison 
avantquetu 11e nous quittes pour toujours peut-être. Sait-on jamais si on se reverra! » 

Blottie sous les 
arceaux d’une rue 
étroite, avec sa porte 
liante , massive, dé- 
corée d’une profu- 
sion de clous en fer 
forgé, la demeure a 
grand aspect. 

Je heurtais timi- 
dement le lendemain 
chez Mahmoud et 
une négresse vint 
m'ouvrir. « Entre, 
dit-elle, le maître va 
venir. » Et du doigt 
elle me désigna dans 
le vestibule un banc 
sur lequel elle m’in- 
vitait à m’asseoir. 

L’attente me pa- 
rait un peu longue 
dans ces murailles 
blanchies , aux clartés 
crépusculaires. Quel- 
ques faïences poly- 
chromes décorent les 
murs. Leurs liiéro- 


PANKlïAU DÉCORATIF EN FAÏENCES MAURESQUES 


gly plies sont mysté- 
rieux comme la vie 

musulmane. Au-dessus des linteaux, dans les arcatures, s enche\etrent des dessins 
formés de lettres arabes à la forme ornementale. Les portes sont peintes d’un ton 
vert d’eau avec des ornements lilas, et cette demeure ou j ai pénétré est pleine de 
silence et de recueillement. Seules, par instant, quelques voix de femmes arrivent 
du patio. 


Mahmoud vient enfin, il s’excuse, j’étais en avance. Nous prenons place dans 


102 


LA TUNISIE 


une calèche et nous partons pour la Manoubia à travers un quartier très animé, 
que domine une mosquée aux formes élégantes, entourée de boutiques. Il m’était 
inconnu. Nous voici dans la campagne. 

La Manoubia est toute voisine de Tunis. Sa vieille forteresse dont il ne reste 
que des ruines informes et sa Zaouïa, entourée de blanches maisons, couronnent 
une haute colline entre le lac Sedjoumi et la ville. La montée est rapide. La voi- 
ture n’a pu gravir jusqu’au bout la pente escarpée de la colline. On la quitte et on 
arrive à pied jusqu’à la maison de Mahmoud. 

Le coup d’œil dont on jouit de là-haut est vraiment superbe. On plonge dans 
l’immense dépression où dort le Sedjoumi, par delà s’étale la plaine du Sahel au 
fond de laquelle le Zaghouan et la montagne de plomb se lèvent sur l’horizon. 
En se retournant vers la mer c’est la ville qu’on domine avec ses terrasses et ses 
minarets, le lac, Carthage, la mer et le cap Bon. 

Nous nous sommes assis devant la porte de la maison, sur un banc de 
pierre recouvert de tapis et une négresse nous apporte du café. Je ne puis 
détacher mes yeux du merveilleux panorama qui se déroule à l’infini. 

Près de nous c’est une fête, le tam-tam assourdissant résonne, on entend les 
« you you » joyeux des femmes, et une foule se presse devant une porte à laquelle 
on accède par un haut escalier de pierre. 

« Tu entends, disait Mahmoud, la Zaouia de la Manoubia est en fête. C’était 
une sainte Lalla Manoubia. Les femmes de Tunis chaque semaine viennent ici en 
pèlerinage; c’est aujourd’hui le jour. Écoute les cris de joie, vois ces drapeaux, 
surmontés du croissant de l’Islam sur les hautes murailles et devant cette porte 
cet homme tout vêtu de vert : c’est un marabout. » 

Combien la scène était charmante. Le vent soufflait, le soleil brillait et sur 
les marches les femmes vêtues de rose, de bleu et de blanc allaient et venaient 
toujours comme des fleurs effeuillées et le vent faisait flotter en larges plis leurs 
liaïks éclatants. 

« Vois-tu, continuait Mahmoud, notre maison est à nous sans nous appar- 
tenir tout à fait, elle est habous. Toutes celles qui entourent la Zaouïa sont habous 
aussi et elles sont même en communication avec le patio du sanctuaire. Toi tu n’y 
peux venir. D’ailleurs à quoi bon? C’est simple, vois-tu, on y chante et on y 
prie. » 

Je voulus me renseigner au sujet de ces biens habous dont il est question à 
tout propos en Tunisie, grande entrave, dit-on, à certaines transactions. Voici ce 
que m’en apprit mon hôte tandis que je contemplais toujours l’espace : 

« Un verset du Koran porte : 


« Faites le bien, car Dieu aime ceux qui font le bien. 

« Un autre dit : 

« Des choses qui restent, les bonnes œuvres, valent mieux auprès de ton 
« Seigneur pour procurer une récompense et une bonne fin. » 

« Le savant El Bokhari raconte que Omar-Ben-Elkhettab était devenu pro- 
priétaire d’un terrain à Khaïber. 11 vint un jour trouver le Prophète (que Dieu 
répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut!) pour lui demander conseil 
au sujet de ce terrain. « Envoyé du Seigneur, lui dit-il, je possède un terrain à 
« Khaïber et je n’ai pas de propriété qui me soit plus chère. Que faut-il que j’en fasse ? 

« Si vous le voulez, répondit Mahomet, vous pourrez en immobiliser le fonds 
« et en dépenser les revenus en bonnes œuvres. » 

« Omar suivit ce conseil. B déclara que cette terre ne pourrait faire l’objet, 
à l’avenir, ni d’une vente ni d’une donation; qu’elle ne pourrait pas être transmise 
en héritage et que ses revenus seraient employés à secourir les pauvres, les voya- 
geurs et les hôtes. 

« Voilà l’origine de l’institution des Iïabous, continua Mahmoud, de cette 
faculté de se déposséder de ses biens en faveur d’une œuvre religieuse, d’un puits 
ou d’une fontaine, d’un mausolée ou d’un cimetière, d’un hôpital, etc., etc. 

« Non seulement on peut se déposséder ainsi, mais désigner des usufruitiers 
successifs avant que la propriété ainsi constituée ne revienne à l 'œuvre bénéficiaire . 

« Et ce ne sont pas seulement les immeubles qu’on peut constituer, mais des 
meubles, des livres, des animaux et des esclaves, tout enfin. 

« Vois-tu, en consacrant ses biens à une œuvre de bienfaisance on est 
agréable à Dieu, on empêche ses descendants de tomber dans la misère puisqu’ils 
peuvent conserver Fusufruit et on s’affranchit de la loi successorale établie par le 
Koran . 

« Ainsi la maison où nous sommes m’appartient, mais je n’en puis disposer, 
elle reviendra un jour à la Zaouïa de la Manoubia ainsi que toutes celles qui entou- 
rent le sanctuaire. 

Mahmoud me fit savoir que les immeubles habous pouvaient faire l’objet d’un 
échange, il me dit bien d’autres choses encore, mais leur explication nous entraîne- 
rait trop loin. 

Je ne pouvais quitter Tunis sans revoir la Goulette. Naguère j'y passai 
quelques heures et je me souviens de l’impression charmante que me lit cette 
petite ville italienne et arabe à la fois. Sur la place, devant une fontaine en- 
tourée de cafés, des officiers tunisiens, des Arabes drapés dans leurs burnous, 
fumaient silencieusement leurs chibouques. Je revois encore les peupliers argentés, 


104 


LA TUNISIE 


dont les feuilles palpitent au vent de mer projetant des ombres mouvantes et très 
bleues sur le sol éblouissant. Dans un canal qui remonte, dit-on, aux Phéniciens, 
dorment des balancelles, des mahonnes ornées d’images saintes naïvement colo- 
riées. Il en est qui ont quitté le bord, on dirait qu’elles s’envolent frôlant les eaux 
de leurs blanches voiles, s'inclinant gracieuses sous la brise, glissant dans l’azur 
avec de doux battements d’ailes. 

La rencontre de quelques forçats enchaînés me ramena brutalement à la vie 
réelle, je quittai les songes bleus et les visions d’or et un nuage voila un instant 
pour moi la terre lumineuse. 

La Goulette fut autrefois le port et l’arsenal principal de la Tunisie. C’est 
V oppidum Ligulæ des Romains, la Gulabras des Byzantins. 

L’histoire ne fait guère mention de cette ville bâtie avec des matériaux prove- 
nant de Carthage. 

A l’entrée du canal est une forteresse assiégée et prise par Charles-Quint en 
1535 malgré l’énergique résistance de Barberousse, ancien pacha d’Alger. Elle 
fut reprise en 1 584 par Sinan-Pacha qui passa la garnison espagnole au fil de l’épée. 

Je remarquai près de la forteresse un canon de fabrique vénitienne dont 
l’énorme culasse représente la tête de saint Pierre ciselée avec art. Une partie de 
la forteresse est affectée au logement des galériens. C’est là que saint Vincent de 
Paul exerça sa charité parmi les esclaves dont les pirates arabes s’étaient emparés. 

Depuis que Tunis est devenu le point d’attache des paquebots qui relient la 
Tunisie à ta France et à l’Europe, la Goulette a beaucoup perdu de son impor- 
tance. C’est aujourd’hui une sorte de station balnéaire où les familles indigènes, 
fuyant les chaleurs estivales, vont chercher un peu de fraîcheur. 

J’étais à Tunis lorsque les cuirassés le Brennus et le Redoutable franchissant 
lapasse, impraticable jusqu’alors à des navires de fort tirant d’eau, ont mouillé 
dans le port de Bizerte. 

On se souvient de l’émotion que cet événement souleva dans certains cercles 
politiques. 

Bizerte, dont on paraît seulement découvrir l’importance, joua un rôle dans 
l’histoire africaine depuis sa fondation par les habitants de Tyr sous le nom 
d’Hippo-Zarytus, jusqu’à notre occupation. Diodore de Sicile la désigne sous le 
nom d 'Hippone Akra. Le magnifique lac Sirara Lacu était renommé dans l’anti- 
quité. Agathocle agrandit et fortifia la ville. Bizerte fut surtout en évidence pen- 
dant les guerres puniques et l’avenir le mettra en lumière encore. Occupé par les 
Arabes au vif siècle, il resta en leur pouvoir malgré toutes les tentatives qui furent 
faites et notamment celles du redoutable amiral vénitien Emo. 


UN .TOUR A B I Z E R T E 


105 


La région qui entoure Bizerte a été le théâtre <le sanglantes luttes 
dans l’antiquité entre les Carthaginois et les Romains. C’est, sur les bords 
du Bagradas des Romains, le Macar de Polybe, la Medjerdah actuelle que, 
d’après les historiens, l’armée de Régulus se trouva aux prises avec un 
serpent monstrueux. 

Non loin de la Medjerdah est le misérable hameau de Bou-Chateur 
qui survit seul à Utique, la célèbre cité, sœur aînée de Carthage. Fondée 
douze siècles avant Jésus-Christ, elle dépassait la ville punique en magnifi- 
cence et en étendue. 

Utique se divisait en deux quartiers dont l’un occupait une série de 
collines que séparaient des ravins. On y retrouve encore des restes d’aque- 
ducs, de citernes et d’un amphithéâtre. De l’Acropole, il n’est plus que 
des vestiges. 

Le golfe dans lequel Scipion l’Africain vint abriter sa flotte avant de 
prendre ses quartiers d’hiver, est maintenant la plaine. Le déplacement du 
lit de la Medjerdah a modifié depuis longtemps la configuration du sol. Les 
canaux et les ports d’Utique sont enfouis dans le sol . 

La vieille Bizerte aux canaux endormis reflétant comme un miroir la blan- 
cheur des maisons mauresques, les feuilles vertes des figuiers, les antennes, les 
vergues, les cordages et les voiles d’une flottille de barques aux formes originales, 
les vieux ponts, les lourds créneaux et les murailles de la kasbah, n’existe plus.. . 
Un des canaux, le plus charmant, est comblé. 

La ville y gagne en salubrité, dit-on, mais son caractère et sa grâce ont 
presque disparu . 

Cependant il est intéressant encore de s’égarer dans le labyrinthe des étroites 
ruelles de Medeina , petite ville enserrée dans la ville proprement dite, de con- 
templer le beau minaret de la grande mosquée, de suivre les quais tronqués où se 
presse une foule bariolée. 

J’ai traversé la ville et j'ai gravi le sommet où se dresse le fort d’Espagne. 
De ce point le panorama qui se déroule est superbe. C’est devant soi la mer immense, 
la ville toute blanche étalée sur le rivage avec sa ceinture de dunes d’or. Vers la 
droite, on distingue la ville nouvelle qui dessine ses rues et par delà, entre des 
collines, miroite le grand lac . 

Ames pieds, sur le rivage, séparé de la ville, est un pittoresque amas de 
blanches terrasses. C’est le Hoinnt Andless , le quartier des Andalous, où se réfu- 
gièrent autrefois des Maures chassés d’Espagne. Leurs descendants vivent là, 
comme autrefois leurs ancêtres, isolés de leurs congénères. 


10G 


LA TUNISIE 


M. Advier, directeur des travaux du port, auquel j’étais chaudement recom- 
mandé par un ami, fit chauffer une chaloupe à vapeur et, guidé par M. Couvreux, 
ingénieur, je passai quelques heures dans les eaux du lac où je visitai d’intéres- 
santes pêcheries . 

Cette promenade me suggéra de cruelles réflexions car il me fut aisé de voir 
dans quel état d’abandon on laisse un tel port, le plus vaste de la Méditerranée, 
dans lequel toutes les escadres européennes pourraient se réunir et qui est appelé 
sans doute à jouer un rôle considérable. 

Par leur entrée même nos cuirassés en ont pris possession. Mais cela ne suffit 
pas, ce n’est qu’une promesse pour nous, une démonstration pour les autres. Il 
manque ici un arsenal formidable . Bizerte couvre Marseille, Toulon et Alger. La 
France, a dit avec raison Lucien Millevoye, est, à Bizerte, comme l’Angleterre est 
à Malte libre de pourvoir aux mesures que nécessite son salut. Il serait coupable 
de l’oublier. 



PORTE RUINÉE AU EARDO 


« * .... 



ENTRÉE DES SOUKS A NEBEUL 


CHAPITRE VII 


Hammam-Lif. — Nebeul. — Les potiers. — Beni-Khiar. — Un soir sur la plage. — 
Hamniamet, la cité des colombes. 


La terre est vaste; adieu. 
Chant arabe. 


L orsqu’on suit la route de Tunis à Nebeul, les yeux se reposent sur une nature 
apaisée. Les lignes du paysage sont molles; c’est une succession de plans 
larges et simples avec des échappées sur le lac El-Baheira ensommeillé, sur le cap 
Carthage lointain, sur Sidi-Bou-Saïd palpitant dans l’azur du ciel comme un vol de 
blanches ailes. 

On frôle bientôt une agglomération de demeures que dominent la Zaouïa et 
la Koubba d’un marabout vénéré : Sidi-Fetalhalla. Le saint, renommé de son 
vivant, passe encore pour un grand faiseur de miracles. Près de la Koubba est un 





108 


LA TUNISIE 


rocher en pente sur lequel les femmes stériles, qui s’y rendent en pèlerinage, se 
laissent glisser. La toute-puissance du marabout et le pieux exercice aidant, le 
vœu qu’elles forment sera peut-être exaucé. 

Nous traversons l’Oued Miliane, le Catada de Ptolémée, qui Hue dans le golfe 
de Tunis près du pittoresque village arabe de Radès. C’est ici un des théâtres de la 
lutte séculaire de Carthage et de Rome. Régulus a débarqué au cap Ron, il marche 
sur la cité punique. Les Carthaginois commandés par le suffète Hannon vont à 
sa rencontre et livrent une bataille qui se termine par leur défaite. 

Après Radès se montrent des étendues couvertes de bois d’oliviers et d’orangers, 
des solitudes où croissent le myrte, l’arbousier et le lentisque. Un éperon rocheux 
tailladé d’une fente profonde s’avance tout à coup dans la plaine. C’est là, suivant 
une légende, que Ali, lieutenant de Mahomet, acculé par une armée chrétienne, 
s’ouvrit un passage d’un grand coup de son cimeterre. Nous sommes au pied du 
djebel bou-Kornein , près de la mer, à la station balnéo-thermale d’Hammam-Lif, 
dont les eaux sont très estimées. 

Les deux sources qui jaillissent des flancs de la montagne furent en grand 
honneur chez les Romains et des ruines éparses dans les environs attestent l’im- 
portance des constructions d’autrefois. Lorsqu’une des piscines du palais Khérédine, 
qui s’élève sur l’emplacement des thermes romains, fut aménagée, on découvrit une 
large pierre qu’on suppose avoir décoré le fronton du monument. Elle porte l’ins- 
cription suivante : 

AESCULAPIO 

F. 1VLIVS PERSEVS COND. III. P. C. 

Sur les pentes du mont qui l’abrite des vents du sud. les palais, les blanches 
demeures d’Hammam-Lif, émergeant de la verdure, forment les plus gracieux 
tableaux. Vers la plage c’est une toute petite ville naissante, dominée déjà par un 
casino ! 

Des plantations d’arbres commencent à velouter d’un fin duvet les pentes du 
Bou-Korneïn. 

Après Hammam-Lif le paysage reprend ses grandes lignes ; à travers les 
vignobles, çà et là, blanchissent des fermes. A gauche c’est toujours le rivage et la 
mer très bleue. A perte de vue, étalés sous le ciel, quels champs de fleurs sans fin : 
coquelicots, marguerites jaunes et je ne sais quelle autre fleur encore à la corolle 
délicate couleur de lin ! Vraiment les tapissiers de Kairouan ont dû s’inspirer des 
colorations si harmonieuses et si vives à la fois de ces prairies. 


H A M M A M - L I F 


109 



MARCHAND DE POTERIES A NEBEUL 


Sur la gauche, dans les fonds vaporeux du ciel, courent les collines de la 
presqu’île du cap Bon et, près de nous, des ruines romaines de couleur ardente 
couronnent un monticule. De toutes parts c’est, maintenant une nature désolée, des 
terrains pierreux où, à travers les asphodèles, vaguent tristement quelques pâtres 
solitaires. L’asphodèle aime les terres maigres, ses fleurs étoilent les ruines. Ainsi 
la nature fleurit sur les débris des œuvres humaines si fragiles, elle s’exhale en 
sourires de fleurs des tombeaux entr 'ouverts, elle nous parle avec les lèvres des 
roses et c’est poignant et doux à la fois de songer à ces floraisons éternelles de la 
mort. 

Un jeune architecte, Resplandy et notre ami Sadoux, m’accompagnaient 
dans cette excursion et combien le plaisir du voyage s’augmentait pour moi de cette 
société intelligente et amicale ! 

En considérant ce désert, disait M. Sadoux, il semblerait qu’il fut toujours frappé 
de stérilité. Lorsque le hasard de mes études me lit, fouler ce sol pour la première 
fois je me demandai à quel luit avaient répondu des constructions d’une telle 


110 


LA TUNISIE 


importance éloignées de tout cours d’eau. La première condition d’éta- 
blissement ici est en effet de s’assurer l’eau, elle est la vie et la fécondité, et je n’en 
voyais aucune trace. Cependant un examen attentif me fit découvrir, au-dessus des 
ruines, dans les ronces et les pierres, les restes d’un nymphœum. Je découvris 
aussi des canaux qui, par trois grandes bouches, avaient dû amener une masse 
d'eau dans un réservoir auquel ils aboutissaient. Poursuivant mes investigations je 
gravis les hauteurs voisines où se dessinait vaguement, à travers la broussaille, 
tout un système de captation et d’aménagement. C’était un réseau de murailles 
basses qui, profitant des pentes, dirigeaient les eaux pluviales vers les citernes 
qui alimentaient la ville. A ces eaux, dont le débit devait être considérable à 
certaines saisons, venait s’ajouter celui des sources captées dans le flanc des 
collines. 

Depuis ces temps lointains lentement les sables ont recouvert les ruines de la 
ville, les Arabes ont détruit les forêts environnantes, un silence de mort est tombé 
sur ces solitudes que peuplaient le chant des oiseaux sous des bosquets verts et le 
murmure des sources. L’Arabe a brûlé les forêts pour faire des pâturages en 
même temps que pour éviter l’impôt. 11 payait d’énormes redevances pour les forêts 
et le terrain vague lui suffisait ! 

Nous avions quitté le bord de la mer depuis assez longtemps lorsqu’elle nous 
apparut tout à coup, à travers les bois d’oliviers, en immense ceinture d’azur. 

Le golfe d’Hammamet était devant nous, entouré de forêts d’oliviers dont le 
feuillage d’argent scintillait dans la lumière. La côte lointaine fuyait très douce 
vers l’horizon et, dans cette symphonie lumineuse à la gamme atténuée, la couleur 
seule de la mer s’affirmait en son azur aux reflets chatoyants. 

Le peintre nous quitte à Iiammamet et nous poursuivons notre route jusqu’à 
Nebeul. 

Les poètes arabes ont chanté Nebeul et ses jardins fleuris, ils ont célébré son air 
pur, ses oueds aux lits tout empourprés de lauriers-roses. Et vraiment aussi l’aspect 
de la petite ville, assise dans un océan de verdure, est gracieux avec sa ceinture de 
blanches murailles d’où s’élèvent d’élégants minarets, où se balancent les hauts 
panaches des palmiers. 

La ville a été bâtie avec des matériaux empruntés à l’antique Neapolis dont 
les ruines gisent dans le voisinage. Elle s’étend sur une plaine voisine de la mer, 
dans une sorte de cirque formé par une enceinte de collines basses. La population 
de Nebeul se compose, pour un bon tiers d’israélites, de cinq à six mille indigènes 
et de deux cents Européens français, italiens et maltais. 

C’est un charme de suivre les rues baignées de lumière, bordées de de- 


LES POTIERS DE NE REEL 


111 


meures basses dont les proportions déconcertent la perspective. Tout est grand 
d’aspect à première vue, mais dès qu’une figure apparaît, donnant l’échelle exacte, 
les maisons subitement se rapetissent et deviennent minuscules. 

Resplandy était un guide précieux. Il appelait mon attention sur des dé- 
tails de la vieille architecture arabe, linteaux de portes finement ouvragés, motifs 
d’un art exquis dans leur simplicité même, bandeaux de faïence d’un dessin déli- 
cat et d’une grande richesse de coloration. 

Nebeul est renommé non seulement dans toute la régence mais sur toute la côte 
d’Afrique pour ses poteries vernissées. De loin, à travers ses éblouissantes mu- 
railles, on voit s’échapper et monter vers le ciel les sombres volutes de fumée 
d’une cinquantaine de fours qui entourent la ville d’un cercle de feu. 

Les potiers sont d’une habileté extrême et je me plaisais à voir les paquets 
d’argile se transformer rapidement sous leurs doigts en amphores, en coupes, et 
en vases antiques aux courbures élégantes. 

Cependant la tradition tend à s’égarer, ces potiers s’adonnent depuis quelque 
temps à des recherches étroites, à des formes tourmentées, à des ornementations 
sans logique. Il serait utile de les ramener aux pures traditions de l’antiquité. C’est 
une intéressante industrie artistique en décadence qu’il serait fâcheux de ne pas 
remettre dans la voie et de voir disparaître. 

A en croire les potiers de Nebeul leur industrie remonterait aux origines du 
monde. Sans accepter comme article de foi une telle légende, je ne partagerai point 
non plus l’avis de M. Debon, directeur de l’école franco-arabe de cette ville, qui 
assigne trois ou quatre cents ans seulement à l’établissement des premiers potiers 
à Nebeul. Les dessins mêmes des poteries révèlent leur origine antique, car les 
indigènes reproduisent encore des formes ayant la plus grande analogie avec celles 
datant des époques primitives. A Djerba on fait de nos jours d’immenses pithoi 
comparables à ceux trouvés à Troie ; à Sousse, à Nebeul, des vases divers, des 
gargoulettes, des récipients en formes soit de gourdes, soit d’oiseaux, identiques à 
ceux qui proviennent des fouilles en pays Egéens. Les marchands d’huile se ser- 
vent toujours de grands vases en forme de coupes, aux pieds coniques, du même 
type. Enfin les motifs d’ornementation généralement géométriques sont restés les 
mêmes; des animaux dessinés sur ces vases, oiseaux, lions, poissons, ressemblent 
à s’y méprendre aux figurations archaïques de la Grèce et de l’Asie-Mineure, no- 
tamment de la Carie. 

Il se peut que cette industrie ait été d’abord exercée à Djerba et ce qui ten- 
drait à le prouver c’est le nom de zereba , c’est-à-dire djerbiens donné aux fabri- 
cants de poteries de Nebeul même. 


LA TUNISIE 


1 12 

M. Debon, que j’avais eu le plaisir de rencontrer et auquel l’industrie des 
potiers de Nebeul est familière, me renseignait sur les nombreuses carrières d’argile 
qui se trouvent au nord de la ville. La plus importante, celle de R’ar ekfel, est 
perdue en un bois d’oliviers chétifs. Des sentiers tortueux y donnent accès. 

« L’exploitation de ces carrières, disait M. Debon, s’arrête d’habitude à la 
saison des pluies. Des effondrements se produisent alors fréquemment dansles galeries 
car le fatalisme des indigènes ne leur fait prendre aucune précaution pour les préve- 
nir. 11 n’existe d’ailleurs ici ni syndicats ni sociétés de prévoyance d’aucune sorte. 

« Vous avez vu défiler par la ville de longues caravanes d’âniers arrivant des 
carrières, les montures étaient chargées d’argile ou revenaient à vide, et ce specta- 
cle original vous a captivé. Mais combien il serait intéressant pour vous, au point de 
vue humain, de voir de près le carrier dans son labeur. A l’aide du pic, au fond 
d’une galerie, il arrache sans trêve ni repos, des quantités d’argile. De père en fils 
ils se succèdent dans leur profession et quand par malheur une galerie s’effondre 
et en engloutit quelques-uns, cas assez fréquent, les autres se contentent de mur- 
murer : mektoub, c’était écrit. 

« On raconte un fait singulier arrivé il y a quelques années à l’un d’eux. 
Très fatigué du labeur de la journée il dormait dans une galerie. La nuit était 
très avancée lorsque les grondements d’une bête féroce, qui s’était introduite dans 
la carrière, le réveillèrent en sursaut. 11 fut pris de frayeur mais comme l’animal 
avait fui il se réfugia dans une autre galerie pour achever en paix le reste de la 
nuit. 11 venait à peine de fermer les paupières qu’un grand bruit se fit entendre, la, 
voûte sous laquelle il venait de reposer en premier lien s’écroulait et il aurait été 
infailliblement écrasé, disait-il, sans l’intervention divine. Car il attribuait au ciel 
l’arrivée de la bête sauvage dont les grondements l’avaient averti. 

« Le métier de carrier n’est guère lucratif ; la charge d’argile d’un âne rendue 
à la poterie n’est payée qu’une demi-piastre. Autrefois les anciennes poteries se 
trouvaient à proximité des carrières ; on en voit encore les ruines. 

« Les poteries ont chacune des modèles différents à Nebeul, les unes fabriquent 
des ustensiles usuels et courants : plats à couscous, tasses, gobelets, pots à beurre, 
d’autres ont la spécialité des gargoulettes mates ou vernissées, des cuvettes, des 
jarres de moyenne grandeur, d’autres enfin s’adonnent à la poterie plus fine et 
plus artistique. 

« Une grande partie de la population de Nebeul vit de cette industrie. Rares 
sont les familles qui ne comptent point parmi les leurs un potier, un tisserand, un 
fabricant de nattes ou un fellah. Souvent même, selon les saisons ou les besoins, le 
potier devient tisserand ou commerçant. » 


LES POTIERS DE NE B EU L 


113 


Nous allions à travers la ville et nous visitions quelques poteries : 

« Voyez, continuait M. Debon, l’argile est entassée sur l’aire, on écrase les 
mottes au moyen de massettes en bois, on en écarte les parties pierreuses ou trop 
dures et le tout est arrosé d’eau saumâtre. Mais il faut éviter l’excès d’eau, il nuit 
à la qualité de la pâte. Amollie à point, l’argile est ensuite pétrie sous les pieds par 
les apprentis. Un ouvrier plus habile en découpe les morceaux qu’il transporte sur 
une large pierre plate. Là il la repétrit à l’aide de ses mains et enlève soigneuse- 
ment les moindres parties dures ou caillouteuses. Le voici qui la roule en blocs 
cylindriques pour la livrer à l’artiste. 

« Comme vous le constatez vous-même le tour du potier est un appareil des 
plus primitifs. » 

Eu effet, un axe simplement fixé en terre supportait deux disques superposés. 
L'ouvrier, pieds nus, appuyait tantôt son pied droit, tantôt son pied gauche sur 
le disque inférieur imprimant à son appareil un mouvement de rotation assez rapide. 
Il donnait au paquet d’argile la forme et les proportions qu’il jugeait nécessaires 
et appliquant contre la pâte l’extrémité de son outil, un simple morceau de roseau, 
il enlevait de la surface tout ce qui dépassait de façon que le bloc était modelé 
avec une régularité parfaite. Après avoir découpé avec un fil l’excédent inutile, il 
plaçait sa main au-dessus de l’objet et c’était merveille de le voir se transformer 
en se creusant soit en gargoulette déformé élégante, soit en un récipient quelconque. 

M. Debon m’apprenait que l’argile dont se servent les potiers de Nebeul est 
imprégnée de sels ferrugineux et peu riche en silice. Je ne savais pas ces poteries 
aussi recherchées. Non seulement les potiers fournissent toute la régence, mais ils 
exportent en Algérie et au Maroc, en Tripolitaine et leurs produits arrivent même 
en Egypte. 11 me faisait remarquer qu’aucun des objets qu’ils fabriquent ne porte 
une marque quelconque indiquant l’atelier d’où il est sorti. 

Certaines poteries sont enduites d’un vernis jaune ou vert d’une grande richesse 
de coloration et d’un bel émail. Pour l’obtenir, si c’est le jaune qu’ils désirent, ils 
triturent dans un mortier, et en proportions voulues, du sulfate et de l’oxyde de 
plomb et du sable siliceux. Pour le vernis vert, ils recouvrent leurs poteries d’un 
mélange composé de sulfate de cuivre, d’oxyde de plomb et de sable. 

Une visite aux fours creusés dans le sol ne manqua pas de m’intéresser vive- 
ment. Le foyer en est central etM. Debon me faisait remarquer que la chaleur et 
la fumée y sont en contact direct avec les objets que l’on fait cuire. « Voyez, me 
disait-il, combien la disposition des poteries à cuire dans l’intérieur du four est 
œuvre de routine invétérée! Vous n’avez ici ni cloisons, ni casettes pour les proté- 
ger; elles sont à la poussière, à la chaleur intense et à la fumée. La chaleur est 


LA TUNISIE 


I li 

obtenue tout d’abord à l’aide de grosses bûches d’olivier et le foyer est activé par 
l’adjonction de branches plus fines et plus sèches. » 

« J’ai aperçu de loin, au-dessus de Nebeul, lui dis-je., des sombres colonnes 
de fumée qui montaient dans le ciel et je croyais à un incendie. C’étaient les fours 
en pleine activité. 

« Ce que vous n’avez pas vu, me dit-il, et le hasard seul peut vous le montrer, 
c’est le potier penché sur l’ouverture du four qui donne passage à la fumée, ins- 
pectant la cuisson de ses modèles. Sa silhouette noire apparait alors dans la 
fumée, telle qu’une divinité infernale, tandis que d’autres fois elle surgit tout éclairée 
de reflets de feu. 

« Lorsqu’il a bien examiné l’intérieur de son four, qu’il s’est rendu compte du 
degré de cuisson, il bouche certains orifices avec de l’argile et il modère la chaleur 
en fermant de la même façon les portes intérieures qui s’ouvrent sur la fournaise. 
Mais la cheminée centrale, la koubba , comme ils l’appellent, reste toujours libre. 

« La plupart des potiers de Nebeul ne livrent au commerce que de la poterie 
vernissée, mais il en est qui s’adonnent à la fabrication de la chaouatte ou poterie 
ordinaire. » 

M. Debon appelait mon attention sur les zir leben ou barattes. Ces barattes 
ont la forme de jarres de petite dimension, on en bouche l’orifice avec de la peau 
de chèvre. Après les avoir remplies de lait les ménagères arabes les agitent et les 
secouent en tous sens jusqu’à ce que le beurre se soit produit. « Cet ustensile 
primitif, me disait mon aimable compagnon, n’est employé que chez l’Arabe 
sédentaire, vous savez que le nomade se sert pour la même opération d’une peau 
de chèvre ou de bouc cousue, ce qui donne au beurre arabe un arôme qu’on 
n’oublie pas. » 

Pairvres potiers! Comme les malheureux abandonnés, là-bas dans les sombres 
solfatares de Sicile et comme tant d’autres ailleurs, ils sont frappés par des maladies 
cruelles et la plupart du temps incurables. Ici, ces travailleurs ignorés, dont le 
pénible labeur entretient à peine une misérable existence, sont la proie du merdz- 
el-bercl. Sept à huit années de travail suffisent pour leur faire contracter cette mala- 
die. Chez le tourneur l’index gauche devient calleux, l’épiderme des mains et des 
pieds prend une teinte rouge, il s’épaissit et devient douloureux. 

Par tous les temps et dévêtu, il brasse des matières irritantes ou corrosives, le 
froid le cingle, l’air frappe ses membres en transpiration, le résultat fatal est prévu 
d’avance. Ce n’est pas tout : au contact habituel de l'argile humide, les ongles s’usent 
et des raideurs prennent les articulations. C’est l’arthrite sèche déformante. Et 
lorsque la qualité alcaline de l’argile et la rugosité du sable ont usé les ongles de 


B E N I - K H I A R 


ces malheureux, tout travail leur devient impossible. Les voici vieillis, traînant leur 
mal, en murmurant comme toujours : mektouk, c’était écrit. 

C’est donc partout chez les pauvres la détresse physique ou morale, la douleur 
prenant l’être à son berceau et ne lui donnant à peine en échange qu’un morceau 
de pain amer! .. . 

Allons voir le soleil et les fleurs, ce soleil, ami des pauvres gens, éclairant 
toutes choses, les douleurs et les joies. Allons voir ces fleurs qui embaument les 
tombeaux et les sentiers charmants. Me voici sur un chemin clair entre des haies 
d’opuntias dont les fleurs rouges, orangées, ou couleur de soufre naissent ou s’en- 
tr’ouvrent. Et tandis que nous marchons insouciants dans un bien-être physique 
exquis, l’oreille pleine de chants d’oiseaux et les yeux remplis de soleil, la voi- 
ture s’est tout à coup ensablée. Il faut mettre pied à terre et abandonner l’attelage. 
Il nous rejoindra à Beni-Khiar, où nous nous rendons. 

Maintenant un chemin creux ombragé par les figuiers et une sorte d’églan- 
tier fleuri que je ne connaissais pas, nous accompagne jusqu’à Beni-Khiar. C’est 
le chemin des roses. 

Beni-Khiar est un village aux maisons de neige, aux éblouissantes façades ca- 
ressées par l’ombre douce des palmiers. Ici le peintre oubliera toute formule 
d’école, il verra des ombres bleues plaquées sur le ciel bleu, il se demandera si la 
terre est devenue le ciel, car c’est l’épaisse muraille qui aura parfois des légèretés et 
des profondeurs d’espace. Il sera surpris de se trouver devant des maisons si translu- 
cides qu’il les croira éclairées par des feux intérieurs. Tout cela troublera ses 
yeux, car c’est souvent le rebours de la vision habituelle des choses. Une coupole 
toute voisine de nous était diaphane et à ce point légère, ténue et sans consistance 
presque, en sa blancheur légèrement nuancée de lilas, qu’elle s’enfoncait dans l’es- 
pace très loin, plus loin que les montagnes lointaines, faisant comme une trouée 
sur l’horizon. Pourtant elle était bien là, devant nous, à quelques mètres à peine. 

Dans la rue principale de cet étrange et gracieux village, s’ouvrent deux 
cafés maures que précèdent d’élégants péristyles. Je n’en ai jamais vu, en pays 
arabe, de plus charmante conception. Entre leurs délicates colonnettes, sur des 
banquettes en maçonnerie massive recouvertes de nattes, se mêlaient en une 
confusion originale, des hommes revêtus de costumes aux couleurs vives. Une 
treille enguirlandait de son tronc capricieusement contourné, de ses grappes d’or 
et de ses feuilles vertes, une des jolies entrées et j’y remarquai trois Maures hu- 
mant lentement le moka dans des tasses en filigrane d’argent. C’étaient de vénérables 
vieillards aux longues barbes blanches assis côte à côte. Chacun d’eux tenait un 
bouquet de roses à la main et c’était séduisant et curieux de voir éclater les pétales 


LA TUNISIE 



CHEZ UN POTIER DE NEBEUL. 


rouges des fleurs sur ces visages et sur ces man- 
teaux de neige. J’y voyais, dans la paix du soir, 
comme un souvenir biblique. Comme à Tunis cer- 
tains consommateurs avaient piqué sous leur 
turban, juste au-dessus de l’oreille des géraniums et des œillets. Ces gens sont 
de mœurs très douces, ils aiment les étoffes soyeuses, les fleurs, la musique, 
les parfums et les oiseaux. Comme les Maures de Tunis, ils aiment aussi les longs 
récits merveilleux, les histoires d’amour ou de guerre. 

L’intérieur du café, au point de vue architectural était un bijou. C’était 
léger, simple, d’une jolie ordonnance de temple antique. Au milieu de la salle, sur 
une large estrade recouverte de nattes, entourée de colonnettes, comme un sanc- 
tuaire, se tenaient des consommateurs. Le fourneau du Kaouadjy s’ornait de bois 
découpés et peints et l’alchimiste en bonnet rouge attisait les cendres et préparait 
avec soin l’odorante liqueur. 

C’est le soir, le soleil se traîne à l’horizon. Tandis que nous quittons Beni- 
Khiar, des lueurs de fournaises emplissent le ciel et les maisons semblent faites 
de gaze bleuâtre. Seules les feuilles des palmiers et des platanes découpent sur 
le firmament des silhouettes précises et il passe dans l’air doré, avec de vagues 
odeurs d’aromates, le parfum capiteux des fleurs qui tombe des grands lilas du 
Japon. 



CAFÉ MAURE A BENI -KHI A R 




SUR LA PLAGE 


119 


Nous avons retrouvé le sentier sablonneux qui assourdit le bruit des pas et 
nous allons en silence sous un berceau de feuilles, à travers les roses pâles, 
presque aussi pâles que les étoiles qui s’allument, frêles et tremblantes au-dessus 
de nos têtes. 

M. Debon, que nous retrouvons à Nebeul, nous conduit en promenade jusqu’à 
la mer, distante de deux kilomètres à peine. Nous n’avons pas voulu profiter des 
carrioles qui font le service de la ville au rivage où elles transportent nombre de 
gens qui, fatigués par l’ardente chaleur du jour, vont se retremper à la fraîcheur 
de la brise marine. 

La nuit est bleue et un croissant de lune nous éclaire. Get emblème de l’Islam 
rayonnant doucement dans le ciel amène tout naturellement une causerie sur le 
Rhamadan. Je fais part des observations que j’ai recueillies à Tunis à l’occasion du 
grand jeune. 

En devisant nous étions arrivés sur la plage. La mer venait en soupirs 
réguliers, s’évanouir sur le sable, et la lune, plus lumineuse encore, jetait sur les 
larges ondulations des Ilots, les reflets frissonnants d’une moire argentée. 

Des échos de psalmodies arabes arrivaient jusqu’à nous et bientôt la 
prière du muezzin, comme un chant de rêve tombé des nues, se mêla aux voix des 
chanteurs lointains, aux soupirs de la mer immense. Et ces accords mêlés étaient 
vraiment impressionnants sur le rivage où nous restions muets, tous les trois, 
écoutant 

Nous reprenons le chemin de la ville, chemin bordé de champs de coriandre 
à la senteur violente. Delà plaine, çà et là se lèvent, en sombres silhouettes sans 
nombre, comme les antennes desséchées de scarabées gigantesques. Ce sont des 
troncs d’arbres morts inclinés deux par deux sur l’orifice des citernes pour aider à 
puiser l’eau. Maintenant des cris sauvages traversent la nuit, qui donnent le fris- 
son... C’est le grincement des rouages des norias en mouvement dans la plaine. 

Hammamet, la cité des colombes! Quels bons souvenirs ce nom évoque pour 
moi! La journée que j’ai passée dans ses murailles démantelées, sur les dunes qui 
bordent la mer et même à travers les tombeaux qui l’entourent d’une écharpe de 
deuil, comptera parmi les meilleures que j’ai vécues en Tunisie, en dépit d’un 
ciel devenu subitement sombre après avoir illuminé les remparts et la mer aux 
premières heures du matin . 

Nous avions quitté Nebeul de très bonne heure et, aux approches d’Hamma- 
met, nous descendions un chemin aux talus rouges, bordé de grands oliviers et 
de hautes palmes. La vieille cité, dressée sur un promontoire, nous apparut comme 
une morte ensevelie à demi dans un linceul de sable. Et des dunes amoncelées au 


120 


LA TUNISIE 


pied de ses murailles que le vent avait modelées comme des vagues, pointaient, 
tels que des épaves, les créneaux d’une forteresse flanquée de tourelles. Par delà 
ces lignes sévères, de couleur ardente, quelques dômes d’une éblouissante blan- 
cheur s’arrondissaient et un clair minaret s’élancait dans le ciel. Dans une crique, au 
pied des murs ensablés, la mer, d’une transparence d’émeraude, reflétait la pâle cité 
à peine entrevue, les créneaux, et les voiles de barques tirées pêle-mêle sur le rivage. 

Nous considérions, Resplandy et moi, ce féerique tableau, lorsqu’une per- 
sonne d’allure inquiète s’avança vers nous. Elle cheminait péniblement dans le 
sable : c était M. Sadoux. Quelle joie de nous retrouver là devant ces remparts, 
sous le soleil clair, caressés par la brise marine! La marche était difficile en dehors 
de la ville, nous enfoncions jusqu’aux genoux dans le sable mouvant lorsque nous 
quittions les jalons de pierre qui indiquent la piste, comme cela se fait dans nos 
montagnes en temps de neige. 

M. Sadoux nous guidait. A sa suite nous pénétrons sous le pesant arceau 
d’une haute porte fortifiée et enfin dans les galeries obscures d’un marché couvert 
qui lui faisait suite. Mais ce qu’il voulait nous montrer surtout, c’était la Kasbali, 
l’antique forteresse démantelée et bientôt nous nous trouvons assis tout en haut 
des remparts. 

Il est des heures qui restent dans le souvenir comme des tendresses inassouvies. 
Elles nous reviennent, ces heures, en des lueurs très douces, en des parfums 
aimés, comme des sons restés dans l’oreille, échos très lointains que la pensée ne 
ressuscite pas en leur entier. Mais tout cela se fond en je 11e sais quel songe 
vague et charmant qui n’est plus l’impression première, mais en quelque sorte son 
reflet. 

Là, à Hammamet, sur ce haut rempart en ruine, nous plongions sur la mer 
comme à l’avant d’un navire. Elle était en bas, au-dessous de nous, très claire et 
la nappe verte, d’une transparence idéale, laissait voir nettement les bancs de roche 
et les sables du fond. Un battement musical, léger, régulièrement montait : 
c’était comme la respiration de la mer frôlant les murailles. 

L’immense golfe d’Hammamet s’ouvrait jusqu’à l’infini et la côte, toute de 
sable près de nous, se nuançait, dans sa prodigieuse courbe, de forêts d’oliviers 
qui se dégradaient et s’estompaient jusqu’à s’évanouir. Au loin sur le rivage, 
qu’on devinait à peine, couraient de longues lueurs roses qui se mêlaient à des 
violets pâles, à des bleus indéfinis et se fondaient dans les poudroiements lumineux 
de l’horizon. Par endroits, des scintillements clairs indiquaient des habitations, un 
village, que sais-je ce qu’on devinait dans ces vapeurs aériennes qui n’étaient plus 
la terre et n’étaient pas encore le ciel! A l’infini, vers l’extrémité de la grande 


H A MMAM E T 


121 


courbe, on crut apercevoir les murailles blanches de Sousse. M. Sadoux prétendit 
que c’était un vol de mouettes ; n’était-ce pas un vol de pigeons, les colombes légen- 
daires d’Hammamet fuyant à tire d’aile?... 

On errait sur le chemin de ronde. Le long des meurtrières, gisaient des canons 
rouillés. Voici des siècles qu’ils ont quitté les embrasures et ne guettent plus les 
flottes ennemies. Ainsi toujours partout le souvenir des guerres et des atrocités 
humaines !... 

Puis on considérait la ville que nous dominions de là-haut, masse crayeuse 
d’une blancheur de neige d’où s’exhalait, comme d’un gigantesque encensoir, le 
parfum des buissons aromatiques que les femmes brûlaient dans leurs demeures. 

Autour d’Hammamet le calme de la mer s’accentuait : c’était maintenant une 
moire sans fin reflétant les ailes lumineuses des mouettes et l’azur brillant du ciel. 
Mais je ne sais quel voile indécis pâlissait peu à peu les rayons du soleil. Il mon- 
tait de l’horizon et lentement gagnait le zénith. 

Vers midi l’immensité tout entière s’enveloppa d’un crêpe, l’astre, sans 
rayons, à travers la nue flottait comme un grand disque d’argent. Puis il disparut 
et une pluie fine, serrée, se prit à descendre, silencieuse, interminable. .. 

Sur la recommandation de M. Sadoux qui nous quittait, le Kalife nous avait 
cédé son bureau à la porte du rempart car il n’existe aucune auberge dans 
la ville et sans son intervention nous étions condamnés à errer au dehors. 

Assis sur des nattes, mis en féroce appétit par nos longues courses de la 
matinée, nous ouvrons avec empressement le panier dans lequel l’hôtesse de Nebeul 
avait placé la veille nos provisions pour la journée. Hélas! les fourmis avaient fait 
là élection de domicile et avaient tout dévoré!... Il fallut se contenter d’un 
peu de pain. Plus tard, lorsque nous voulions rappeler ce déjeuner si maigre, nous 
l’appelions en riant : le festin d’Hammamet! Sans être un stoïcien, ce sont là 
des détails qui n’ont jamais influencé mon humeur et, ce jour-là, comme la pluie 
venait enfin de cesser, nous reprîmes notre promenade interrompue avec autant 
de plaisir que si nous étions sortis du meilleur restaurant. Je fumai une cigarette 
en me figurant avoir très bien dîné. 

En dehors des murailles crénelées, je l'ai dit, est un grand cimetière. Les 
dernières demeures sont au hasard, dans le sable mouvant, auprès de blanches 
koubbas ombragées par des caroubiers au feuillage épais et noir. Et ce cimetière 
étale ses interminables pierres funéraires jusque sur le rivage. 

Nous avons remarqué que l’asphodèle aime les ruines ; elle aime aussi les 
tombeaux, tout ce qui est triste, tout ce qui ne vit plus. De toutes parts ici ses 
tiges hautes balancent leurs blanches étoiles et c’est comme une éternité fleurie, 

10 


un firmament nouveau descendu près de la mort, éclairant encore le perpétuel 
sommeil de lueurs célestes. 

Ce qui donne à cette nécropole un aspect d’abandon, c’est le sable qui chaque 
jour l’envahit, car les Arabes d’Hammamet n’oublient pas ceux qu’ils ont aimés ; 
des femmes voilées çà et là étaient penchées sur des sépultures. Au-dessus de celles 
que la dune avait recouvertes, des mains pieuses en avaient délimité la place en 
indiquant la forme du tombeau sur le sable même. Par endroits, toutes étaient 
ainsi dessinées avec la main. Au premier abord, j’avais cru à des jeux d’enfants, 
mais une femme, à genoux, nettoyait la place d’une tombe enfouie, dont une 
pierre de chevet émergeait, et j’avais compris. 

Mais il n’y avait pas que l’asphodèle dans ces champs funèbres, et sur bien 
des sépultures s’élevaient les scilles aux longues et larges feuilles tramantes, et 
une sorte de douce-amère à grandes fleurs violettes , au cœur jaune. 

Près du rivage, des bergers faisaient paître des troupeaux de chèvres et les 
bêtes broutaient les fleurs tremblantes des morts tandis que des femmes pensaient 
à eux 



PORTE D’HAMMAMET. 



I,’ AQUEDUC D’ADRIEN. 


CHAPITRE VIII 


La Mohammedia. — L’aqueduc d’Adrien. — Üudna. Zaghuuan. — Étonnantes aventures 
d'une calèche à conviction. — Le Nymphéum. 

Les eaux de l’oued Miliane endurcissent le cœur. . . . 

(Dicton arabe). 


/~\uelle joie, ami, de vous voir joyeux! Votre visage, toujours empreint de 
bonté, est cependant voilé de mélancolie et j’ai souvent songé qu’une dou- 
leur vous suivait toujours attachée à vos pas. Mais voici, ce matin, le nuage 
dissipé, c’est la première fois que je vous vois la figure sereine... 

« C’est que, fit-il avec douceur, je suis heureux de fuir la ville, d’aller avec 
vous, par la fraîcheur du matin. Peut-on demeurer insensible à ce jeune soleil ? 




124 


LA TUNISIE 


Il se glisse, souriant, à travers le feuillage frêle des poivriers, on les dirait trem- 
blants sous ses caresses, et sur la route claire, là-bas, la poussière soulevée par 
la brise s’élève en flocons roses. L’aspect de ce chemin, baigné par de grandes 
ombres d’un bleu de nacre où flottent ces nuées légères, évoque le souvenir de 
certains ciels de printemps. Voyez là-haut les grands vols de flamants traver- 
sant l’espace, ils sont roses aussi. Ils émigrent, ils quittent le lac El-Baheira dont 
les sirènes des navires troublent la paix séculaire pour se réfugier au Sedjoumi 
plus tranquille. Nous apercevrons bientôt ce lac où se mirent les crêtes de la 
Iîasbah de Tunis. 

« Ces flamants qui s’éloignent comme des pétales de roses emportés par le 
vent me font penser au vieux monde qui s’en va avec ses fraîcheurs, ses croyances 
et l’idéalité de son art. L’oiseau du lac était l’image de l’éternel rêve, il apparais- 
sait comme un témoin hiératique de l’antiquité en son attitude rigide ; tel l’ibis 
sacré d’Egypte. Il m’a semblé tout à l’heure voir s’enfuir aussi le seul souvenir 
resté vivant de la vieille Carthage. 

« Enfin, tant que seront encore des solitudes, des sources harmonieuses, des 
bois inviolés où sommeillent les mousses, l’artiste et le penseur pourront se re- 
cueillir et vivre. Mais je redoute pour eux l’avenir ; ils s’envoleront aussi peut-être 
à tout jamais, comme les oiseaux du lac. » 

Et les paroles de M. Sadoux éveillaient en moi des pensées. . . 

Nous gravissions une côte, c’étaient maintenant aux alentours, sous le soleil 
plus haut, le ruissellement d’or des moissons, les grands frissons d’argent de bois 
d’oliviers auxquels des collines jaunes, dénudées, couturées de ravines, couronnées 
par de vieilles forteresses sarrazines, faisaient un violent contraste. 

En détournant 1a. tête, Tunis apparaissait au loin comme une grande lueur 
avec ses minarets, ses dômes, ses clochetons et ses terrasses. Des collines bleuâ- 
tres ceignaient la ville qui reflétait sa blancheur dans son grand lac bleu aux moi- 
res soyeuses; plus loin encore une ligne lumineuse, dentelée suivait l’horizon, 
c’étaient toujours la Goulette, Carthage et Sidi-bou-Saïd . . . 

Nous descendons. Le féerique décor vient de s’évanouir. Devant nous se dé- 
roule l’interminable ruban de la route que bordent toujours des oliviers et des 
moissons. Nous arrivons dans la plaine de l’oued Miliane. Entre l’or sans fin des 
épis et l’éblouissement du ciel montent les silhouettes du Bou-Kornein, de la mon- 
tagne de plomb et du mont vers lequel nous nous rendons, le Zaghouan, indécis 
comme une nuée. Sous la brise, partout, des champs d’épis frissonnent, des cava- 
liers maures passent, beaux et tiers, des nègres du Soudan aux membres de bronze, 
accroupis dans les fossés, cassent les cailloux. . . 


LA MOHAM MEDIA 


125 


Cependant nous avons quitté la route pour suivre une piste qui serpente dans 
la plaine, traversant le Sedjoumi en grande partie desséché. Le lac est sillonné par 
de larges bandes de neige et d’azur. La neige est le produit d’efflorescences salines, 
l’azur est le reflet du ciel dans l’eau. Le paysage estd’une tristesse infinie, c’est un 
peu l’aspect du désert, la solitude, le silence mortel tout auprès de la vivante cité. 

Par delà les vastes dépressions au fond desquelles s’étale le grand lac mou- 
rant, sur une hauteur couverte d’une forêt d’oliviers, dominant la plaine et les 
collines environnantes, la Mohammedia élève la masse énorme de ses ruines. 

Sur l’emplacement de la Mohammedia fut, dit-on, l'antique AdAerculanum. En 
creusant les fondations du palais la pioche heurta des dalles tumulaires portant les 
noms de trois évêques de la Bysacène. 

L’éclat de la Mohammedia fut éphémère. 

Le bey Ahmed avait fait construire ce palais qu’il habita tout le temps de son 
règne, protégé par une garnison de quinze mille hommes. Ce bey était un nova- 
teur. Il était venu à Paris et rêvait de Versailles en construisant la Mohammedia. 
Ses efforts tendirent à organiser à la moderne sa marine et son armée. Mais non 
seulement il demanda à la France des éducateurs militaires, mais il appela aussi des 
ingénieurs. C’est à ceux-ci qu’on doit les premiers travaux d’édilité publique ou 
municipale de Tunis, l’alimentation de la ville en eau potable par la restauration 
de l’ancien aqueduc romain de Zaghouan. 

La beauté, le luxe du palais, parlent encore à l’imagination, il est demeuré 
légendaire. Comme le bey, en dehors de ses troupes, avait amené avec lui une 
autre armée d’employés et de fonctionnaires, une petite ville s’était formée à la 
Mohammedia et ses bazars furent célèbres. 

Les prédécesseurs de Mohammed-es-Sadok n’habitaient pas constamment le 
Bardo, ils élevaient de somptueuses demeures autour desquelles leur entourage 
venait se grouper. Des villes naissaient ainsi comme par enchantement, mais à 
leur mort ces résidences étaient abandonnées ainsi que les habitations nouvelles . 
C’est pourquoi les environs de Tunis montrent tant de ruines souveraines. 

A la mort du bey Ahmed le palais dépouillé de ses ornements magnifiques 
fut abandonné comme les autres. Lentement il s'émietta et aujourd’hui ce n’est 
plus qu’un sombre débris. 

L’aspect de la Mohammedia est tragique, on dirait d’un vieux château fort 
démantelé avec ses murailles massives percées d’ouvertures béantes, hérissées de 
cactus grimaçants. Une centaine de misérables habitants se sont réfugiés dans les 
décombres, mais le voyageur n’y trouve pour s’abriter qu’un foudouck précaire et 
un café maure ouvert sur le bord du chemin. Les serpents et les scorpions se plai- 


12(3 


LA TUNISIE 


sent clans cet amas de pierres et, la nuit, le palais où l’on entendait naguère la 
musique des fêtes, retentit sans trêve des aboiements plaintifs du chacal. 

Arrivés au haut de la colline, près de la Mohammedia, M. Sadoux me fait 
regarder en arrière. Je revois au loin, par delà les ondulations de la plaine et le 
grand lac miroitant, Sidi-bou-Said et Carthage : l’éblouissement du soleil en même 
temps que l’abandon. 

Du versant opposé de la colline que couronnent les ruines de la Mohammedia 
je vois monter de nouveau dans le ciel le Zaghouan dont les ombres se 
décolorent. Aux approches de l’oued Miliane, l’aqueduc d’Adrien profile ses 
arceaux, tantôt sur le ciel et tantôt sur les montagnes qui bordent l’horizon, et il 
est vraiment superbe encore, dans sa simplicité classique, ce gigantesque monument 
couleur d’or traversant la plaine illuminée, fuyant jusques au loin, avec sa succes- 
sion d’arcades grandioses, en perspective infinie . 

Cet aqueduc prenait les eaux aux sources du Zaghouan et du Djouggar, par- 
courait à travers les collines, les plaines et les vallées, une longueur de 61 milles 
romains, soit environ 91 kilomètres et déversait dans les citernes de la Malga, à 
Carthage, trente-deux millions de litres d’eau par jour. Il assurait largement l’ali- 
mentation d’une population de 500.000 habitants. Sa largeur intérieure de 0 m 80 c. 
et ses pieds droits avaient une hauteur de l m 50; il était protégé par une voûte à 
plein cintre percée de regards à intervalles réguliers. L’aqueduc suit les contours 
des collines, franchit des ravins et ses arcades, élevées déplus de 20 mètres, se 
succèdent pendant près de 5 kilomètres dans les plaines de l’oued Miliane et sur 
1 2 kilomètres dans celles de la Manouba. 

Il exista peut-être à l’époque punique. Il est possible que l’empereur Adrien 
ait fait construire celui que nous avons sous les yeux sur l’emplacement d’un 
monument plus ancien. L’aqueduc actuel fut élevé vers l’an 136 de notre ère et fut 
restauré une première fois sous Septime Sévère. Les troupes de Genseric lors du 
siège de Carthage, c’est-à-dire en 439, lui firent subir de graves détériorations et 
une centaine d’années plus tard Bélisaire s’occupa de le réparer. Les Sarrazins imi- 
tèrent les Vandales, mais les khalifes Fatimites ne tardèrent pas à le remettre en 
état. 

Enfin l’aqueduc fut une dernière fois détruit en 1574 et ce ne fut que sous le 
règne de Mohammed Bey qu’un ingénieur français s’occupa d’une restauration 
partielle qui fut continuée et achevée en 1873. J’ignore quel est l’ingénieur qui, sous 
prétexte de modification à la conduite d’eau et d’établissement d’un siphon mesquin 
dans le lit de l’oued Miliane, fit jeter à bas les magnifiques arceaux de 30 mètres de 
hauteur qui traversaient la rivière. Les matériaux servirent sans doute à établir le 


L ’ A Q U E D U G D 'ADRIEN 


127 


pont banal que l’on voit et ù empierrer la route. On ne saurait trop flétrir celui 
qui, plus destructeur que les Vandales, mutila cet admirable monument. LesRomains 
connaissaient le siphon, mais leur culte pour les eaux, qui sont la richesse et la 
fécondité, leur faisait édifier, pour leur captation ou pour leur adduction, des œuvres 
superbes qui nous confondent encore. Pour l’honneur de ce que nous appelons la 
civilisation moderne la restauration seule des arches endommagées s’imposait. Il 
convenait de cacher, comme on l’a fait d’ailleurs, le siphon mesquin dénué de 
toute conception artistique. Nous verrons, aujourd’hui encore, la Tunisie entière 
devenue la proie 
de nouveaux van- 
dales qui détrui- 
sent ou saccagent, 
inconscients de 
toute beauté , de 
tout respect même 
de la grandeur pas- 
sée. Ils devraient 
savoir que ces 
monuments sont 
pour nous l’exem- 
ple des belles en 
même temps qu’u- 
tiles choses. Les 

Romains n’ignoraient pas qu’au-dessus du siphon et de l’empierrement des routes 
plane l’art grand et éternel. 

Nous avons vu ce vandalisme nouveau s’exercer sur les admirables stucs du 
Rardo brisés à coups de pioche pour faire des quais, ici nous trouvons un monu- 
ment en partie réduit en poussière, plus loin, à El Djem, ce sera une route traver- 
sant un amphithéâtre merveilleux, les ruines d’Ain Tunga livrées à la cupidité d’un 
entrepreneur. Partout sur cette terre couverte de vestiges d’art, c’est une rage de 
dévastation protégée par une administration aveugle. Personne n’a poussé le 
cri d’alarme. Le service des antiquités et des arts lutte autant qu’il le peut, mais 
sa voix est rarement écoutée. N’a-t-il pas été question de faire une jetée avec la 
belle Kasbah d’Hammamet?... Les matériaux sont sur place, disaient les destruc- 
teurs. 

Les admirables remparts de Sousse, eux-mêmes, modèles uniques de l’archi- 
tecture militaire" arabe ont été menacés... 



LA T U N I S I E 


[28 

La situation officielle de M. Sadoux m’interdisait vis-à-vis de lui toute marque 
d’indignation. Je restais pensif, il ne troublait pas mon silence, il comprenait les 
réflexions auxquelles je me livrais et de mon coté je savais bien qu’en son âme 
d’artiste les mêmes pensées s’agitaient. 

Nous tournions à gauche ; devant nous, sur le flanc d’un mont, s’étendait 
comme un large champ pierreux couvert de ruines. M. Sadoux me tendit la main 
et simplement : « Allons voir, fit-il, l’œuvre des siècles, nous retrouverons la 
main des Vandales et l’inconscience des éléments destructeurs, la nature reprenant 
lentement ses droits, mais là, nous aurons du moins la consolation de penser 
qu’ancun des nôtres ne s’est livré à des profanations » . 

Les ruines d’Oudna occupent, sur la rive gauche de l’oued Miliane, une éten- 
due dont la circonférence est de quatre kilomètres. Ce fut l’antique Uthina, une des 
plus anciennes colonies de la province d’Afrique dont parlent Pline et Ptolémée. 
Fondée par César ou par Auguste au commencement du m° siècle, elle était plus 
tard pourvue d’un évêché. Les titulaires de ce siège ont figuré aux conciles de 
Carthage en 255, d’Arles en 314. Les dernières traces qu’ils ont laissées dans les 
annales ecclésiastiques remontent à 411. 

Uthina devint la proie des Vandales qui la ravagèrent de fond en comble et 
depuis quatorze siècles elle est abandonnée. Les restes de la cité témoignent d’un 
art datant de la meilleure époque romaine. On remarque les vestiges de la cita- 
delle, l’amphithéâtre de grandes proportions dont quelques gradins subsistent ainsi 
que l’une des entrées. Comme celui de Syracuse il est taillé dans un bassin naturel 
dont la forme elliptique se prêtait admirablement à cette destination. On voit 
encore le théâtre, des ruines que les uns attribuent à une basilique et les autres à 
des thermes, un pont romain au pied de la colline, des restes d’aqueducs, des 
citernes en excellent état de conservation plus vastes et plus belles que celles de 
Carthage. Il est à Oudna d’autres monuments encore dont on n’a pas défini la 
destination. J’avais remarqué au musée Alaouï trois mosaïques découvertes par le 
service des antiquités et des arts dans des villas romaines, dont l’une, la villa de 
Fructus est située près de l’amphithéâtre. 

L’an dernier, M. Gauckler, chef du service, a présenté à l’Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres, les résultats des fouilles effectuées par lui à Oudna. 

Ces recherches avaient pour objet, a dit le Journal clés Débats , l’étude des 
conditions générales de l’habitation romaine en Afrique aux premiers siècles de 
notre ère. Elles ont amené la découverte d’une grande villa appartenant à deux 
riches propriétaires de la famille des Laberti. Cette importante construction a été 
déblayée en entier, ainsi que ses annexes et les thermes privés qui en dépendaient. 


L’A N T I Q U E U T H I N A 


129 


Une quinzaine d’autres maisons particulières ont été reconnues et partiellement 
dégagées dans le même quartier qui devait être habité par l’aristocratie d’Uthina. 
Aucune n’est postérieure au règne de Constantin; les plus anciennes datent du 
temps des Antonins. Elles sont toutes construites à peu près sur le même plan. 
Elles sont décorées de marbre blanc, de peintures murales, et de nombreux 
fragments d’architecture de très grand luxe. Deux belles statues en sculpture, 
des centaines de menus objets, poteries, monnaies et bijoux en ont été retirés pour 
être déposés au musée du Bardo. 

« Ce qui distingue surtout les villas d’Oudna, c’est la richesse et la beauté des 
mosaïques dont elles sont entièrement pavées. 

« Quatre-vingt-sept mosaïques à sujets figurés y ont été découvertes. On y 
voit figurée toute la série des sujets habituellement traités par les mosaïstes afri- 
cains; scènes mythologiques, telles que l’enlèvement d’Europe, Endymion, Dvoni- 
sos faisant don de la vigne à Ikarios, Orphée charmant les animaux; réprésenta- 
tion de divinités: Bacchus et son thyrse, Vénus et son cortège d’amours, Diane 
chasseresse, Minerve, Apollon, Hélios, Cérès, Hercule; surtout les divinités de 
la mer : Neptune, armé de son trident, debout sur un char ou assis sur un monstre 
marin, Amphitrite, l’Océan, les Néréides, les Sirènes; scènes familières et rus- 
tiques tirées de la vie de tous les jours; documents historiques du plus haut inté- 
rêt; scènes de chasse et de pêche d’une étonnante variété; collections d’animaux 
et de plantes qui font ressembler certaines mosaïques aux planches d’un atlas 
d’histoire naturelle. 

« L’étude de ces mosaïques en elles-mêmes et dans leurs rapports avec les 
pavements analogues déjà connus, a permis à M. Gauckler d’établir la loi de l’évo- 
lution que suit la mosaïque romaine en Afrique, aux premiers siècles de notre ère. 
Cette mosaïque va du réalisme au symbolisme, du concret à l’abstrait, du décor 
vivant au décor géométrique, traversant plusieurs périodes que l’on peut caracté- 
riser ainsi : période de plein épanouissement au temps des Antonins et des Sévères ; 
période de transition du milieu du troisième siècle à l’avènement de Constantin ; 
période chrétienne qui commence avec la renaissance constantinienne. 

« Les mosaïques d’Oudna appartiennent pour la plupart, à la première période 
et se placent, pour leur valeur artistique, au premier rang de celles qui ont été 
encore découvertes en Afrique. » 

Cependant nous avons repris la route après notre visite archéologique aux 
ruines d’Oudna. Nous approchons du Zaghouan dont la cime dentelée, masquée 
depuis longtemps par des collines, vient de surgir de nouveau devant nous dans le 
ciel pâli du soir. Ses hautes roches enflammées par le couchant sont rayées de pro- 


17 


130 


LA TUNISIE 


fondes cassures aux ombres d’outremer. Nous avons quitté les moissons; à mesure 
que nous avançons, les hauteurs se couvrent de larges touffes de lentisques et de 
bruyères et le Zaghouan, gigantesque bloc de métal rougi, se dresse dans l’espace 
blafard. 

Le soleil a baissé, il va atteindre l’horizon ; à l’occident le paysage est sombre, 
d un vert métallique à reflets fauves, on le dirait ciselé dans le bronze. Les 
arêtes rapprochées profilent des silhouettes dures ; dans le lointain les monts 
violacés bordent un ciel jaune. Parmi les reliefs très accusés du sol s’étalent de 
larges plaques d’un or très pâle, et certaines croupes lumineuses paraissent suinter, 
ce sont les derniers rayons du soleil couchant qui glissent à la surface de champs 
d’orge mûrs. Cette contrée, si étrange à cette heure, est giboyeuse, à chaque 
instant des lièvres et des perdreaux traversent la route. 

Nous voici engagés dans le défilé de Bou-Hadjela. Puis nous gravissons le 
col de Sidi-Amor-Djebari couturé de ravines. Le Zaghouan se montre de nouveau, 
ses feux se sont assombris, il s’éteint tout à coup, ce n’est plus qu’une haute 
masse grise dans l’espace. L’air s’est rafraîchi, on se sent renaître après l’acca- 
blante chaleur du jour. Sur le haut du col le vent souffle fort, la ville de Zaghouan 
nous apparaît sur un ressaut du mont, vaguement blanchissante, tandis que la 
lune, énorme disque jaune, lentement monte comme un fantôme sidéral. 

Nous étions engourdis par le voyage, nous ne parlions plus, on n’entendait 
dans la nuit que le roulement sourd de la voiture, les sifflements du vent, on ne 
voyait que l’astre démesuré, et la silhouette pâle de la montagne flottant au-dessus 
de la plaine dans le ciel obscurci. 

Je songeais aux grandes choses de Rome, à la fragilité des œuvres humaines, 
à l’éternel passé, à l’éternel avenir. 

Le ciel devenait de plus en plus sombre, la lune plus brillante, ses rayons se 
jouaient dans la crinière des chevaux, sur les saillies des harnais. Perdu dans mes 
rêves, je sentais que la route s’élevait, bordée de jardins, que l’espace au loin 
s’élargissait. Puis une porte monumentale, ruinée, s’ouvre béante, des lumières 
pétillent dans un amas de blanches ruelles. Nous arrivons à Zaghouan. Nous voici 
à l’auberge encombrée d’une foule joyeuse: une quinzaine de personnes sont 
arrivées, il a fallu les héberger et ce n’a point été une petite affaire. L’hôtesse est 
sur les dents. Mais où nous coucher? On ne peut vraiment nous laisser à la belle 
étoile, on connaît beaucoup M. Sadoux et, par égard pour lui, on fait l’impossible. 

Nous sommes dans une petite salle qui nous servira de gîte pour la nuit, les 
joyeux voyageurs fatigués ont gagné les lits de hasard que l’hôtesse a impro- 
visés. On n’entend plus aucun bruit, ils dorment. 


UNE VOITURE A CONVICTION 


131 


— Grâce à vous, me voici avec un gîte! dis-je à M. Sadoux. 

— Bah ! fit-il, on s’arrange toujours ! Les mauvaises nuits passent, mais les 
souvenirs amusants restent. Et tenez, justement je me rappelle une aventure assez 
drôle dont un des nombreux incidents s’est produit ici. 

Il continua. 

Je me trouvais àKairouan, lorsque M. Massicault, résident général, me télé- 
graphia de rentrer en toute hâte à Tunis pour affaire urgente. J’avais la meilleure 
volonté du monde pour me rendre au désir de notre aimable résident, mais j étais 
bien empêché pour regagner la côte aussi rapidement que j’aurais voulu. Prendre 
par Sousse, il n’y fallait pas songer ; la route est longue et le bateau n’y fait escale 
que deux fois par semaine. Je me décidai à couper directement par Bir-el-bey et 
Zaghouan. Le voyage serait plus dur mais aussi plus rapide. 

Cette résolution prise, je fus trouver le Caïd, je lui communique la dépêche du 
ministre et je le prie de me procurer au plus vite un cocher suret un véhicule enbonétat. 

Le Caïd roule des yeux effarés, lève les bras au ciel et me répond : 

— Tu ne peux pas partir, tous les cochers sont en prison. 

— N’importe ! fais-moi donner une voiture et je trouverai bien un conducteur. 

— Toutes les voitures sont en fourrière ! 

Et comme je le regarde tout ébahi, il s’explique. 

Un juif, porteur de sept à huit cents piastres, avait loué quelques jours avant 
une voiture pour se rendre à Hadjib-el-Aïoun. Durant le trajet, il avait été égorgé 
par le cocher dans la voiture même et son cadavre tout pantelant avait été retrouvé 
sur la route. L’argent, bien entendu, avait disparu. 

La justice se dit que l’assassin serait facilement découvert, la voiture ayant 
évidemment conservé quelques traces du meurtre. On visite tous les véhicules l’un 
après l’autre et Ton constate avec stupeur que tous sont abominablement ensan- 
glantés... Sans doute par esprit de solidarité, les cochers, pour qu’on ne puisse 
retrouver l’un des leurs, avaient eu l’ingénieuse idée de barbouiller de sang leurs 
coussins crasseux. 

La justice demeurait perplexe. Salomon lui-même aurait été embarrassé dans 
l’occurrence. Enfin, on prit un parti héroïque, on envoya toutes les voitures en 
fourrière et tous les cochers en prison. 

Je dis au Caïd que l’histoire était infiniment curieuse, mais qu’il me fallait 
gagner Tunis sans retard et que lui Caïd était obligé de me fournir des moyens de 
transport. 

Le pauvre Arabe faisait piteuse mine. Il réfléchit longtemps. Enfin sa physio- 
nomie s’illumina. 


LA TUNISIE 


132 

— Écoute, me dit-il, on m’a dit d’envoyer à Tunis, comme pièce à conviction, 
la voiture où le meurtre a été commis. Il y en a une qui a plus de sang encore que 
les autres. Ça doit être dans celle-là que le juif a été assassiné. Je vais te la faire 
envoyer, tu partiras avec et de la sorte ma voiture sera transportée à Tunis et toi 
tu auras ainsi les moyens de faire ton voyage. 



CARAVANE RENCONTRÉE SUR LE CHEMIN 


— Bon, lui dis-je, voilà une voiture , mais il me faut un cocher maintenant. 

— Je vais faire sortir de cellule un honnête garçon qui n’est certainement 
pour rien dans l’atTaire. 11 te conduira. 

Je remerciai le Caïd de l’abominable carrosse qu’il me fournissait et j’allais 
me retirer quand il me retint : 

— Surtout, me dit-il, fais bien attention à ne pas abîmer les taches de sang 
qui sont sur les coussins. Cela entraverait les recherches de la justice. 

Nous devions quitter Kairouan vers quatre heures du matin et j’avais donné 
à l’honnête cocher auquel j’avais trouvé bonne figure quelque argent pour acheter 
de l’orge pour le voyage et j’avais été me coucher bien tranquille. 

Au matin, à l’heure fixée pour le départ, mon homme n’était pas à la voiture. 
On le cherche partout, mais en vain, à midi on le cherchait encore. Le coquin 
avait disparu avec mon argent ! 



RUE de zaghouan 



UNE VOITURE A CONVICTION 


135 


Enfin, vers deux heures du soir et après une scène épique avec le Caïd, un 
deuxième cocher honnête homme était extrait de la prison. 

Aussitôt qu’il fut en ma présence il me demanda de l’argent pour acheter de 
l’orge, je lui proposai des coups de canne. Il se résigna, monta sur son siège et 
fouetta ses chevaux. Nous étions partis! 

Une fois en route, je pus examiner à loisir la voiture à conviction où je me 
trouvais. C’était épouvantable. 11 y avait du sang partout, tout était d’un rouge 
noirâtre qui soulevait le cœur. On avait dû énormément massacrer sur ces coussins! 

Nous arrivons sans encombre à Zaghouan après une longue, très longue 
marche et je fais constater à mon automédon que sa voiture de boucher n’a 
perdu en route aucune de ses souillures. 

Le lendemain matin, j’étais dans l’auberge où nous sommes lorsqu’au moment 
du départ et comme je terminais mes préparatifs j’entends un tumulte. On criait, 
on injuriait, on menaçait. Je me précipite dans la rue et j’aperçois toute la popula- 
tion ameutée contre mon cocher. 

Plus de doute! c’est l’assassin... 

Comment arriver à Tunis maintenant! Et M. Massicault qui m’attend 
toujours!... 

Heureusement tout s’explique. Mon homme avait diné dans un foudouk après 
avoir mis ses chevaux à l’écurie, mais comme il n’avait pas un sou sur lui, il 
avait été dans l’impossibilité de payer. Je solde la dépense de mon automédon et 
me voici de nouveau en route. 

Arrivés dans la plaine de l’oued Miliane le cocher prétend connaître une tra- 
verse qui abrégera de beaucoup le chemin. Comme l’aventure de Zaghouan nous 
a passablement retardés, je le laisse faire dans l’espoir de rattraper le temps perdu. 
Nous suivons longtemps une mauvaise piste lorsque tout à coup nous arrivons sur 
les berges de l’oued Miliane devant une haute falaise tombant à pic sur la 
rivière. 

u Mais tu ne peux passer là, malheureux, m’écriai-je, il n’y a plus de chemin 
ici. 

« Là, fait-il, d’un air détaché, désignant de son fouet la falaise. 

« Mais tu es fou !... 

« Tu vas voir, ajouta-t-il, en obliquant un peu et en allant vite nous attein- 
drons le bord. Que de fois je suis descendu ainsi et, tu vois, je suis encore vivant ! 
Regarde, il y a bien un sentier. » 

En effet, une sorte de chemin de chèvres suivait la pente raide. 

« Fais ce que tu voudras, lui dis-je un peu énervé, descendant en toute hâte 


136 


LA TUNISIE 


de voiture, mais tu me réponds de ta calèche, n’oublie pas que nous devons la 
ramener intacte à Tunis. » 

Je n’avais pas fini que ses chevaux dévalaient sur la pente de la falaise et que 
l’attelage tombait à pic au milieu de l’eau. La voiture était dans la vase jusqu’aux 
essieux, un cheval râlait et le cocher pateaugeait et s’ébrouait. La rivière heureuse- 
ment était peu profonde en cet endroit. 

11 fallut procéder au sauvetage; je voulais au plus vite retirer la voiture afin de 
ne pas laisser effacer les fameuses taches de sang et, dans mon impuissance, je 
me lamentais sur la rive. Des Arabes passèrent enfin qui vinrent à notre secours. 
La pièce à conviction était brisée, les essieux et lesrayons des roues en morceaux. 
J’entendais l’eau clapoter dans l’intérieur du véhicule. Avec des lanières faites de 
nos foulards et de nos mouchoirs de poche, avec des pans des burnous des Arabes, 
on attache, on raccommode et après deux heures de travail et d’efiorts nous repar- 
tons doucement, cahin-caha, poussant l’attelage avec précaution, après avoir 
abandonné un cheval mort dans la rivière. 

Mais cette aventure avait pris du temps et la nuit était tombée lorsque nous 
arrivions à la Mohammedia. Le cheval était fourbu, le cocher était tout courbaturé 
de sa chute. Force fut de s’arrêter dans l’affreux foudouck que nous avons aperçu 
ce matin et de se contenter pour diner d’une tasse de café maure. Toute la nuit, les 
hurlements des chacals et les inquiétudes que me donnait ce retard dans mon 
arrivée à Tunis, me privèrent de repos. Le matin on reprit la route, la distance à 
franchir n’était pas longue maintenant. Les passants s’arrêtaient ébahis devant cet 
attelage rapiécé, traîné par un cheval efflanqué, cheminant tète basse, mené par 
un cocher hirsute souillé de boue. 

A la porte de Sidi-Abdallah un policier se précipita vers nous et mit la main 
au collet du cocher ; c’était l’assassin. Mais hélas ! la fameuse pièce à conviction, 
qu’on m’avait tant recommandé de ramener intacte, était à demi brisée, pleine de 
vase et les eaux de l’oued Miliane lui avaient enlevé les traces de sang accusatrices 
sur lesquelles comptait la justice. 

Je laissai mon homme se débrouiller et je courus à la résidence. 

— Me voilà! dis-je en me précipitant dans le bureau de M. Massicault. 

— Bonjour, mon ami, me dit-il en me tendant la main. D'où venez-vous 
donc? vous êtes blanc de poussière et couvert de boue. 

— Mais de Kairouan où vous m’avez télégraphié de venir immédiatement 
pour affaire urgente. 

Le ministre éclata de rire ; 

— L’affaire est arrangée depuis deux jours, mon pauvre ami, me dit-il. 


AU NYMPHEUM 


137 



Une bonne partie de la soirée s’était passée à écouter les aventures de 
M. Sadoux, car il m’en raconta bien d’autres encore fort singulières et c’est un 
regret de ne pouvoir les dire toutes. 

Le lendemain, à la première heure, après un court sommeil, nous arpentions 
ensemble les rues de Zaghouan. Le soleil levant éclairait les murailles et les mina- 
rets des mosquées et cette 
ville à la blancheur nuan- 
cée de rose était à cette 
heure comme une lumi- 
neuse apparition. Combien 
charmantes ces premières 
heures du jour, en pays 
africain ! Les rues si claires 
de Zaghouan se détachaient 
sur la haute montagne den- 
telée à laquelle la ville est 
adossée, cime gigantesque, 
de couleur lilas, sillonnée 
de larges entailles perpen- 
diculaires. 

Le soleil du matin illu- 
minait tout entière la mons- 
trueuse façade rocheuse 
dressée jusqu’au zénith. 

Je me souviens qu’a- 
près avoir gravi les rues 
escarpées de la ville, nous 
nous sommes engagés dans 
un sentier bordé de peu- 
pliers aux feuilles argentées toutes frissonnantes; et au bout du sentier, comme à 
l’extrémité des rues, la falaise du mont se dressait toujours. 

Idéale vision de paysage à laquelle rien ne manquait, ni le chevrier en man- 
teau blanc, au visage bronzé, ni les chèvres noires tigrées de feu, ni le chant des 
oiseaux, charme indicible, ni le murmure de l’eau. Depuis longtemps je n’avais 
entendu cette voix charmante du ruisselet caché dans le gazon, sous les branches 
basses, tout scintillant d’éclats diamantés. Ici, tout était fraîcheur, harmonie et 
clarté. Je retrouvais la Provence et des sensations matinales d’autrefois s’éveillaient , 


CELLA )> DU TEMPLE DES EAUX. 


18 


138 


LA TUNISIE 


En détournant la tête j’entrevoyais les blanches murailles de la ville enfouie 
à demi dans la verdure sur un promontoire dominant la plaine, la vaste plaine à 
perte de vue étalée, où pointaient quelques cimes lointaines. 

Et comme je contemplais ces espaces verdoyants, M. Sadoux me disait : 

« Il suffit d’un jour pour voir ces cultures et ces vignobles si prospères 
changés en désert. Le fléau arrive tout à coup du sud, des profondeurs des 
sables. Cette plaine si lumineuse devint un jour subitement noire sous mes yeux, 
et c’est un spectacle que je n’oublierai jamais. 

« C’était au commencement de l’été, justement à l’époque où nous sommes. 
Une invasion de criquets avait lieu et c’était effrayant de les voir, tels qu’une 
monstrueuse fourmilière, s’avançant lentement, sans arrêt. Rien ne pouvait en 
arrêter les vagues grouillantes. Le flot animé gravissait les hauteurs, atteignait 
les crêtes et descendait comme une sombre lave. A Zaghouan que vous voyez 
là-bas. Les maisons si blanches maintenant en étaient noires. Comment s’en 
défendre ! En colonnes serrées les criquets envahissaient les maisons. Ils entraient, 
profitant des plus petites ouvertures. Et cette horrible chose mouvante était 
partout. Elle ne laissait rien après elle, ni une feuille, ni un brin d’herbe, rien... 
les arbres même étaient dépouillés de leur écorce. — Non, jamais on ne pourra 
imaginer un tel spectacle sans l’avoir vu, jamais on ne pourra calculer les 
ravages exercés par les criquets. 

« Dévorant tout dans leur marche ininterrompue, ils grossissent à vue d’œil 
et le danger toujours augmente. Les indigènes mènent grand tapage pour les 
effrayer, ils tirent des coups de fusil, tapent sur leurs tam-tams, poussent des cris 
affreux, mais c’est peine inutile. On creuse aussi des tranchées profondes devant 
ces troupes de larves qui souvent s’avancent sur un front de plusieurs kilomètres, 
mais les larves comblent la tranchée avec leurs corps et les autres, par-dessus, 
continuent leur marche ; les sombres vagues ne se ralentissent jamais. 

« Les appareils cypriotes seuls protégèrent cette fois les vignobles que vous 
voyez, là-bas, vers le Djouggar. 

« D’autres fois, ce ne sont point les criquets qui envahissent, mais les vols 
de sauterelles venant du Soudan, dit-on, qui s’abattent partout et exercent les 
mêmes ravages. Dans ce cas les Arabes du sud ont une petite compensation, car 
ils les assomment au moyen de verges flexibles et les conservent comme provision 
après les avoir fait bouillir dans l’eau salée. 

« Quant aux Arabes du Sahel, ils ne s’en nourrissent pas et méprisent même 
cet aliment. 

« A la faveur des vents, les sauterelles, se dirigeant toujours vers le nord, 


AU NY M PHEUM 


139 


franchissent des distances énormes, formant des nuages qui obscurcissent le ciel. 
Les Arabes sont persuadés qu’elles dorment alors dans le vent. Ils leur ont donné 
des noms propres : ils appellent le mâle Otman et la femelle Aïcha. » 

Nous arrivions cependant, après une courte promenade, aux ruines du nym- 
phéum, hY Henchir-cïin-Kasbah, comme le désignent les Maures. 

Ce temple des eaux est le monument le plus gracieux de l’Afrique du nord. 
Il est abrité dans une large fissure qui partage la montagne. L’hémicycle allongé 
dont il est formé s’ouvre en éventail sur l’immense plaine. Au centre de la courbe 
est le sanctuaire où nous voyons encore la cella , niche cintrée réservée à la statue 
de la divinité, l’Astarté, à ce que l’on croit, la Jwio pollicitatrix pluviarum. 11 
est composé de deux parties : le vestibule recouvert d’une coupole et la cella pro- 
prement dite. 

De chaque côté du sanctuaire s’arrondissent des galeries décorées chacune, 
autrefois, de treize colonnes corinthiennes. Des marches latérales permettaient 
de descendre de la terrasse placée au fond de l’hémicycle jusqu’au bassin situé plus 
bas qui reçoit les eaux des sources avant leur entrée dans l’aqueduc. 

Le site est admirable en son recueillement, au pied de la prodigieuse falaise. 
La déesse debout dans le sanctuaire présidait bien à la fécondité, car, au-dessous 
d’elle, du ténébreux mystère de la roche stérile l’eau jaillissait et aussitôt , autour 
du temple, comme par enchantement, un bois sacré d’orangers, de peupliers, de 
trembles et de platanes séculaires s’élevait, devant l’espace verdoyant, plein de 
fraîcheur, bercé par le murmure de la source et par le chant des oiseaux. 
C’était un séjour divin, bien digne de la nymphe dont la protection constante 
veillait de ce sommet à la prospérité de Carthage mollement étendue sur le 
rivage. 

Le Raz-el-Kasa , le [dus haut pic du massif du Zaghouan s’élève à 1340 mètres. 
Ceux qui bravent les fatigues de l’ascension découvrent de là-haut un bon tiers 
du territoire de la Régence. Mais la montée est pénible le long des flancs du Bon 
Kobrin d’abord, jusqu’à la Zaouïa bâtie sur un promontoire aux escarpements ver- 
tigineux. Il faut, à la Zaouïa, quitter le mulet qui nous amène et, durant deux 
heures, enjamber des séries de couloirs et d’escaliers de roche. 

Le Djebel Zaghouan est la plus belle et la plus remarquable de toutes les 
montagnes de laTunisie, il est visible de tous côtés aune distance de 80 kilomètres. 

Au retour du nymphéum, nous errons à l’aventure dans un vallon qui borde 
la ville. Quelles heures délicieuses à travers les grenadiers en fleurs, sous l’om- 
brage des peupliers blancs et des figuiers, sous les palmiers, les oliviers, les noyers 
et les abricotiers chargés de fruits! A chaque instant on s’arrêtait charmé. A 


140 


LA TUNISIE 


travers la feuillée les coupoles des mosquées et les fusées des minarets s’élevaient 
et flamboyaient. Au loin, vers la plaine, sur les dernières pentes du Zaghouan, 
quelques cyprès noirs dressaient leurs cimes rigides. C’était la seule touche 
sombre dans ce paysage d’éblouissements et de parfums . 

On n’oublie pas certains instants, pourtant rien de caractéristique ne les écrit 
dans le souvenir. Ce sont de vagues sensations retrouvées, le tic-tac d’un moulin, 
un chant d’oiseau très doux, une grenade entr’ ouverte montrant ses rubis, le 
bourdonnement fugitif d’un insecte ailé, le vol incertain d’un papillon que Ton 
suit un instant des yeux, une nuée, une seule voguant là-haut dans le ciel, nuée 
rose frôlant, on le croirait, une palme d’or balancée par la brise. 

C’est peu, et c’est tout 

Adieu, Zaghouan; les âges destructeurs ont réduit en poussière l’image delà 
déesse qui, des flancs du mont qui te domine, veillait sur toi. L’œuvre bienfaisante 
est restée intacte, les flots sillonnent tes jardins. Il te reste aussi l’éternelle beauté 
des espaces que tu contemples et les bosquets fleuris de lauriers-roses qui 
toujours encensent en les embaumant tes blanches murailles. 


r.' . 



AU NYMPHÉUM 


RUE DE KAIROUAN 


CHAPITRE IX 


En mer. — Sousse. — Kairouan, la ville sainte. — Visions, légendes et mirages. — Les mos- 
quées. — Les Zlass. — A travers les rues et les bazars. — Un dîner chez le kalife. 


11 y a quelques instants on entrevoyait Tunis là-bas, longue traînée 
phosphorescente clans les vapeurs du soir. 

C’est à peine si Ton devine maintenant sur le ciel la presqu’île du cap Bon 
dont les ondulations bordent le golfe. 

... De Carthage, les monuments nouveaux se profilent sur l’antique colline 
de Byrsa rapprochée de nous et Sidi-bou-Saïd, d’une blancheur de nuée, semble 
planer au large . . . 


Ce que Dieu veut arrive nécessairement. 

( Dicton arabe). 



a nuit. . . à bord d’un navire. Nuit un peu sombre sur la mer calme. 


142 


LA TUNISIE 


La nuit plus sombre. . . rien sur la mer sans limite, seuls quelques nuages 
s’allongent dans un ciel où tremblent, çà et là, des étoiles. 

Cependant, assez tard, deux silhouettes obscures tout à coup se montrent 
pour disparaître aussitôt : Zarabre et Zambrette, îlots déserts. 

Nous quittons le golfe de Tunis, nous doublons le cap. Sous un ciel toujours 
sans clarté les feux du bord allument quelques éclairs furtifs dans le sillage. 

De l’arrière, le navire, avec ses hautes vergues noyées dans le ciel, apparaît 
comme un vaisseau fantôme. Il court, obstiné, vers un but auquel on ne songe pas, 
car à cette heure les préoccupations humaines sont absentes de nous : nécessités 
âpres ou espérances du voyageur. 

Tout entier à l’heure présente, je considère le spectre monstrueux s’enfonçant 
dans les ténèbres avec un grondement régulier et sourd. 

Cependant, je crois entendre, en prêtant l’oreille, les échos d’une mélodie 
naissante dont les accords se mêlent au rythme de la machine. Ces accords se 
précisent, une voix s’élève et traverse la nuit ; on donne une fête à bord . Et le navire 
spectral s’en va chantant dans les ténèbres, au son d’invisibles instruments. Les 
chants ont leur mélancolie exhalés ainsi dans le mystère de la grande mer taci- 
turne. Les douleurs sont partout si voisines de la joie !... 

Aujourd’hui même un yacht, le Thistle. dont les cuivres étincelaient au soleil, 
était à l’ancre dans le port de Tunis. Ses trois mâts effilés s'élevaient au-dessus de 
la coque d’une charmante blancheur. 

La veuve d’un empereur, la mère endeuillée d’un jeune prince tombé au 
loin sous la sagaie d’un sauvage a quitté le bateau. Elle a erré à travers les bazars, 
et un serrement de cœur m’a pris de la voir ainsi vieillie et brisée dans le joyeux 
soleil. L’auguste veuve éternellement emporte la misère de son cœur par les mers 
et les plages. 

Cette grande figure de douleur est venue avec persistance me hanter tandis 
que j’écoutais les chants nocturnes du bord. 

... Au matin c’est la lumière. Quelques vapeurs légères flottent dans le ciel. 
Devant nous est une ville toute blanche, étagée sur une colline, avec des mina- 
rets en forme de tourelles et une ceinture de hauts remparts crénelés : c’est 
Sousse, la capitale du Sahel. 

Tout ce que l’œil embrasse de ciel et de mer, est baigné d’une clarté douce ; 
seule, la ville faite déterrasses, détours, de créneaux, de coupoles, s’entasse sur la 
côte en flamboyant chaos. 

Sousse fut l’antique Hadrumète, un des comptoirs les plus prospères 
des Carthaginois. Annibal en fit sa base d’opération lorsque, trahi par la for- 


SOUSSE 


143 


tune à Zama, il se préparait à livrer bataille à Scipion arrivant de Carthage. 

Ail déclin de la République romaine, les partisans de César et de Pompée se 
disputèrent la position avec acharnement. La victoire de Thapsus la mit aux mains 
de César. 

Les Vandales démantelèrent Sousse, Justinien releva la ville et lui rendit sa 
vieille splendeur. En l’an 827 de notre ère, les Arabes qui s’en étaient emparés for- 
tifièrent les remparts. André Doria à la tête d’une escadre espagnole l’assiégea au 
xvi° siècle et s’en rendit maître. Au siècle dernier enfin, les Français et les Espa- 
gnols la bombardèrent. 

Quant à l’intérieur de la cité rien de très particulier à dire, c’est l’éternel 
réseau des ruelles de toutes les villes arabes, les mêmes boutiques basses. Seules, 
à travers la foule remuante, aux costumes éclatants, les femmes se glissent graves, 
presque farouches, voilées de noir de la tête aux pieds. Le visage lui-même disparaît 
sous un sombre masque. Parfois elles passent en théories funèbres, en cortèges 
mortuaires le long des murailles, dans l’éblouissement du soleil. 

Allant un peu à l’aventure j’ai atteint le Kaouat-el-Koubba , signalé comme 
une des curiosités de la ville. Ce café du dôme ou de la coupole s’est installé dans 
une ancienne basilique byzantine dont les blanches voûtes sont supportées par des 
arcades et des colonnes. Le dôme central est taillé jusqu’à son sommet en larges 
cannelures. Le monument est remarquable. Il est à regretter qu’on ne l’ait point 
utilisé pour la formation d’un musée, par exemple, qui, tout en assurant sa conser- 
vation, abriterait tant de belles mosaïques qu’un peu de sable recouvre à peine 
aux environs de la ville. 

Contentons-nous pour l’instant du pittoresque offert par ces hommes aux 
visages expressifs, drapés dans leurs manteaux, assis çà et là ou réunis par groupes 
dans le Kaouat-el-Koubba. Ils sont graves, silencieux; on dirait qu’il traîne 
encore ici quelque souvenir du recueillement sacré de la vieille basilique. 

L’un d’eux surtout, me frappe. Sa tète est osseuse, sa peau bronzée, le nez 
est recourbé et fin, les yeux sont voilés sous une lourde paupière, ses moustaches, 
retombantes de chaque côté des lèvres, se redressent fièrement aux extrémités. 
Ses mouvements sont lents, ils rappellent la souple nonchalance des félins. C’est un 
janissaire. De temps à autre il porte à ses lèvres un calumet microscopique dont 
il aspire une bouffée, ses yeux mornes s’entr’ouvrent alors et il retombe ensuite 
dans un songe sans fin. 

Plus loin, tout au fond d’un café voisin, se tient un conteur. Il dit, comme 
ceux de Tunis, un récit des Mille et une nuits. Souvent il s’arrête et, promenant 
un regard circulaire, il parait jouir de l’émerveillement de l’auditoire. 


L A T U N I S l E 



LE (( MINBAR » DE LA GRANDE MOSQUÉE. 


Sans cesse, dans ma promenade, des visions nouvelles frappent mes yeux. 
Oh! comme nous sommes loin de la vieille Europe ! C’est bien un monde nouveau 
dans lequel nous voyageons et le cadre se prête admirablement aux scènes qui 
nous arrêtent : le ciel, l’architecture, la couleur, les visages et les costumes. 

Ce soir, je suis allé au hasard à travers les souks en compagnie de M. Epitalon, 
avocat à Saint-Etienne, que j’avais rencontré à bord, lorsqu’une musique bizarre 
s’est tout à coup fait entendre. Sur les bancs, le long d’une galerie, des hommes 
sont assis sur des nattes, revêtus de djebbas superbes, un turban d'or s’enroulant 
autour de leur fez rouge. Ceux-là aussi sont attentifs. Au milieu de cette réunion, 
des musiciens jouent de la derbouka et du violon à long manche. C’est une séré- 
nade en l’honneur d’un riche maure. Les phrases musicales n’avaient aucune 
mélodie, c’étaient toujours des sortes de marches que les ronflements du tambour 
de basque accentuaient. Puis subitement les instruments s’arrêtaient et des voix 
nasillardes les remplaçaient, célébrant je ne sais quels exploits guerriers. 

Alentour les magasins sont ouverts, illuminés, et des juives sont accroupies 



KA1R0UAN, LA VILLE SAINTE 



KAI ROUAN, LA VILLE SAINTE 


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sur des tapis de Kairouan aux couleurs vives. Ou dirait une jonchée de fleurs. C’est 
une confusion d’étoffes lamées d’or, de gazes, de dentelles où sourient des visages 
clairs aux grands yeux noyés, avivés par le kohl, pleins d’éclairs noirs. 

Longtemps ce spectacle nous a retenus. Puis nous avons repris le chemin de 
l’hôtel à travers de tortueuses ruelles, le long des murailles éclairées vaguement 
par les étoiles. 

Le lendemain, au point du jour, je partais pour Kairouan. 

. . . Lorsque la ville sainte m’apparut pour la première fois, il y a trois ans 
bientôt, j’éprouvai à sa vue une impression ineffaçable. 

Un ciel bas, couvert, une tristesse sans bornes s’appesantissaient. Au loin, 
dominant un paysage de steppe aux lignes solennelles, une ville d’une pâleur 
éthérée développait une imposante enceinte crénelée au-dessus de laquelle poin- 
taient, innombrables, des clochetons, des coupoles de zaouïas et des minarets de 
mosquées. On eût dit l’ébauche aérienne ou plutôt le retlet d’une immense cité, 
dont les monuments frêles, tremblants, montaient effacés à demi dans les nues. 

Si vous saviez combien est troublante la physionomie des murailles africaines 
par les temps obscurs ! 

Et la ville fut toujours mystérieuse et sainte ; jusqu’en ces derniers temps 
encore, on crut que nul chrétienne pouvait s’y abriter la nuit à moins d’un miracle. 
Devant une telle profanation, les marabouts défunts se seraient tous levés de leurs 
sépulcres pour chasser l’infidèle. 

Longtemps les juifs ne purent s’y établir. Au confluent de l’oued Merguellil et 
de l’oued Zeroud, au nord de la ville, une maison spéciale, le Dar al Aman, la 
maison de la paix leur était assignée, ils y affluaient les jours de marché. 

Son isolement, son étrange aspect, son passé légendaire la grandissent aux 
yeux des musulmans. Sept pèlerinages à Kairouan, disent-ils, équivalent à un 
pèlerinage à la Mecque. 

Toujours de bien loin, les fidèles demandent à être ensevelis dans cette terre 
sanctifiée, aussi la ville est-elle entourée de vastes cimetières, de koubbas véné- 
rées et d’innombrables tombeaux épars. 

Elle était donc troublante avoir, cette ville, ébauchée au loin sous les nuées, 
comme aux confins d’un monde inconnu. 

Kairouan?.. Je l’avais imaginé éblouissant de soleil ! 

Le temps était lourd ; il avait beaucoup plu et la plaine se trouvait inondée. 
A perte de vue, des flaques reluisaient, reflétant par places le décor spectral de la 
ville sainte. De tous côtés, Kairouan se profile sur le ciel, ainsi il apparaît tou- 


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LA TUNISIE 


jours aux pèlerins et aux voyageurs, qu’ils aient traversé les sables ou le Sahel. 

Nous approchions. De toutes parts les eaux limoneuses de l’oued Zeroud 
débordé glissaient silencieuses. Elles envahissaient la plaine. On entendait, par ins- 
tants, des beuglements de chameaux et les roulements sourds d’un orage lointain. 
Il fallut dételer les chevaux qui ne pouvaient plus avancer, et les pieds dans la 
boue, pousser notre véhicule. On arriva enfin. . . 

La ville est cerclée d’une foret de cactus dont les raquettes crispées, armées 
de dards aigus, se dressent comme des menaces. Et dans cette ceinture de monstres, 
et dans la plaine marécageuse, jusques au loin à perte de vue, rampent ou se 
glissent des vipères, des lézards, des scorpions, des rats et des tortues. 

Autour de Kairouan naissent fréquemment des mirages. 

A certains jours, la plaine se couvrira tout à coup de forêts de palmiers aux 
grands panaches ondoyants et des caravanes bibliques lointaines défileront avec 
leurs chameaux chargés et leurs conducteurs de rêve. D’autres fois la mer, la mer 
sans bornes, étalée... des îles surgiront, s’effaceront sans avoir pris corps, des 
oasis apparaîtront pour s’évanouir et des vaisseaux fantômes vogueront sur cet 
océan fantastique. 

Et qui pourra jamais raconter quelles grandes apparitions ont entouré ces mi- 
narets, longues luttes de formes indécises et spectrales, de titans ou de dieux. . . 
Mais tout à coup la vision cesse, la plaine reprend sa monotonie et les flaques fétides 
miroitent immobiles, sans un frisson. 

Quand viendra l’été, le soleil brûlera le sol, la terre se crevassera, et Kai- 
rouan étalera dans un désert les blancheurs aveuglantes de ses murailles crénelées, 
de ses coupoles et de ses minarets. 

Kairouan a toujours exalté l’imagination. La solitude où il dresse ses nom- 
breuses mosquées, les mirages qui l’entourent parfois, les marabouts vénérés 
qui dorment leur dernier sommeil depuis des siècles et des siècles au pied de ses 
remparts, en ont fait la ville du mystère. C’est comme un pèlerinage en un pays 
perdu . 

Sa fondation est entourée de merveilleuses légendes . 

En l’an 50 de l’hégire, Okba-ben-Amir, un des plus illustres guerriers de 
l’Islam, s’est emparé de Gafsa. Continuant sa marche à travers des contrées 
désertes, il se trouve un soir au milieu d’une plaine infinie couverte d’arbustes 
épineux, peuplée de fauves, de serpents, de scorpions et de hiboux. Comme le 
crépuscule tombe, il gravit une colline isolée, la seule qui rompît la monotonie 
de cette terre et, une fois arrivé au point culminant, il s’écrie, regardant les quatre 
points cardinaux : 


VISIONS, LEGENDES ET MIRAGES 


149 



« O habitants de cette plaine qui marchez ou rampez du crépuscule à l’aube 
et tout le long du jour, que Dieu vous fasse miséricorde! Nous venons de choisir 
cette place, éloignez-vous. » 

Et trois jours durant, à l’heure où la terre s’endort, sa voix se fit entendre de 
la même manière. Et le troisième soir une grande rumeur tout à coup emplit les 
airs et jusqu’au 
matin cette rumeur 
dura. Les animaux 
féroces, les reptiles 
immondes bat- 
taient en retraite; 
le sol tremblait ; 
c’était dans l’es- 
pace comme des 
mugissements 
plaintifs, des siffle- 
ments, des hurle- 
ments qui se mê- 
laient aux froisse- 
ments des herbes 
sèches, au clapo- 
tement des eaux 
croupies . 

Le lendemain, 
dans la plaine, un 
silence de mort ré- 
gnait, plus rien ne 
vivait ni ne ger- 
mait. Alors Okba- 
ben-Amir partagea 
en lots le plateau 
de la colline et, pi- 
quant son étendard 

sur le sol, il s’écria d’une voix tonnante dont les échos roulèrent jusqu’aux mon- 
tagnes de l’horizon: « Voici la ville que nous fondons, elle se nomme Kairouan. » 

Kairouan signifie: station des caravanes. 

C’est bien toujours une station de caravanes, le point de ralliement de toutes 


LA TUNISIE 


150 

celles qui arrivent du sud, transportant à Sousse et même à Tunis leurs charge- 
ments. 

Il m’est resté de Kairouan un inoubliable souvenir. Aux heures de repos, 
lorsque le passé me hante, je revois comme en rêve des paysages d’une dou- 
ceur infinie, des rivages bercés par l’éternelle mélodie d’un flot caressant, des 
visages qui me sourirent un jour et que je ne verrai plus, mais tout à coup devant 
mes yeux, surgit la ville sainte, avec toute l’étrangeté de la vision du pre- 
mier jour. 

L’orage menaçait. J’étais sur le haut minaret de la grande mosquée Sidi-ben- 
Okba. La ville, autour de moi, étalait la livide blancheur de ses terrasses où s’ar- 
rondissaient de larges coupoles aux écailles vertes, où pointaient des minarets 
jaunes, où les murailles succédaient aux murailles, à l’infini. A mes pieds était l’im- 
mense parvis de la mosquée avec sa prodigieuse colonnade. Autour de la ville, 
au milieu des cactus noirs, blanchissaient des tombeaux, des coupoles, des mina- 
rets encore. Mais voici que, de la nue déchirée, une pluie de lumière s’échappe, 
éclaboussant les murailles, allumant les coupoles, burinant les dentelles des mina- 
rets. Puis subitement la lumière s’éteignit, le tonnerre gronda, ses roulements 
se répercutèrent au loin, quelques éclairs rayèrent l’espace, et la pluie ruissela. 

Kairouan venait de m’apparaître comme une cité d’Apocalypse, comme une 
vision de fantastique métropole de l’Islam . 

J’avais passé tout le joui* dans les mosquées, mes yeux étaient pleins encore 
des reflets d’un art évanoui et, après l’orage, le soleil s’était pris à briller. De 
grands nuages erraient encore dans le ciel, mais le temps rasséréné promettait 
un beau lendemain. 

Alors les voix des muezzins chantèrent aux espaces la grandeur d’Allah, 
je les voyais sur le faîte des minarets tels que des apparitions célestes, et du 
lointain, d’autres voix s’élevaient encore et, sur la ville entière, sur les tom- 
beaux épars et sur l’immense plaine, ces voix qui portaient la prière longuement 
planaient. 

Les derniers rayons flambaient çà et là sur les murailles. Çà et là encore les 
flaques d’eau que l’orage avait formées dans les rues, reflétaient leurs feux mou- 
rants. Et la nuit enveloppa la ville sainte. . . 

Je visitai à diverses reprises cette grande mosquée de Sidi-ben Okba, dont 
la fondation est légendaire comme les origines de la ville même. Si longtemps il 
fut mystérieux, ce grand sanctuaire aujourd’hui profané où le chrétien peut péné- 
trer ! 

Lorsque Okba-ben-Amir, après la retraite des animaux féroces ou immondes 


VISIONS, LEGENDES ET MIRAGES 


IM 

qui souillaient la plaine, voulut tracer les fondations de la grande mosquée, il 
assembla ses guerriers et fit célébrer la prière sur l’emplacement qu’il avait 
choisi . Il ne savait exactement le point où il établirait la Kibfo ou Mirhab dont 
Taxe indique dans les sanctuaires musulmans la direction de la Mecque ; et toute 
la journée cette incertitude le rendit songeur. A la prière du soir, il eut recours 
au Dieu tout-puissant et dans la nuit suivante, durant son sommeil, une figure 
céleste lui apparut disant : « O favori du maître de l’univers, lorsque l’aube pro- 
chaine poindra, tu saisiras ton étendard et tu marcheras en avant, les esprits te 
précéderont et tu les entendras. A l’endroit où les airs deviendront silencieux tu 
établiras le mirhab. » 

Okba-ben-Amir obéit. Des voix l’accompagnaient criant : « Allah-Akbar, 
Dieu est grand. » Lui s’adressant à son escorte disait : « N’entendez-vous pas, 
vous autres, les louanges de Dieu qui traversent les airs? » Et les autres n’enten- 
daient pas. 

« C’est donc la volonté d’Allah » , fit-il. 

Les voix s’étant tues, il planta son étendard et se tournant vers sa suite il 
dit : « Enfants du désert, voici votre mirhab. » 

Il était merveilleux d’avoir chassé les animaux féroces ou immondes qui 
peuplaient la plaine, d’avoir fait intervenir la puissance divine pour déterminer 
remplacement du mirhab de la mosquée, mais les matériaux manquaient pour la 
construction et Okba-ben-Amir n’avait pas prévu la question d’eau potable pour 
alimenter la ville nouvelle. Alors, toujours d’après la légende, un premier miracle 
se produisit. Chaque matin, au soleil levant, on voyait les pierres de taille et les 
marbres amoncelés à l’endroit même où ils devaient être utilisés. Quant à l'eau, 
elle fut due à un autre prodige. 

C’était l’été , la sécheresse tarissait les rivières environnantes , l’armée 
conquérante souffrait de la soif. 

Chaque jour les guerriers interrogeaient l’horizon cherchant des yeux un 
nuage qui vînt leur donner l’espoir de pluies prochaines, les chevaux hennissaient 
et flairaient h* sol de leur naseau, les chameaux eux-mêmes se couchaient et 
tristement mugissaient. 

Okba-ben Amir avait un magnifique sloughi auquel il était fort attaché. Or 
un soir l’animal prit son maître par un pan de son manteau et à plusieurs reprises 
chercha à l’attirer au loin. 

— « Voyez-vous, disait Okba à ses guerriers, il doit se passer quelque fait 
extraordinaire dans le voisinage ; jamais Barouta, — c’était le nom du sloughi, — 
n’a eu de pareilles manières. » 


132 


LA TUNISIE 


— « Suivons-le, » s’écrièrent les guerriers. 

Lorsqu’ils furent à une certaine distance, le chien s’arrêta et se mit à gratter 
furieusement la terre avec ses pattes. On approcha. Un mince filet d’eau s’échap- 
pait du sol. Bientôt, du trou creusé plus profondément, jaillit une source où s’abreu- 
vèrent avidement les hommes d’armes et les animaux. 

Sidi ben Okba décida alors qu’une zaouïa serait bâtie à cet emplacement 
môme pour perpétuer le souvenir d’un pareil miracle. Ainsi fut fait, paraît-il. 

Revenons à la grande mosquée. Le monument est grandiose; il rappelle, dit- 
on, la mosquée de Cordoue. Extérieurement, il offre l’aspect d’une forteresse avec 
ses épaisses murailles soutenues par de lourds contreforts. La cour dans laquelle 
on pénètre tout d’abord est vaste, imposante, un double cloître aux colonnes 
romaines l’entoure. L’on est surpris de le voir recouvert de pierres sépulcrales 
romaines et chrétiennes sur lesquelles des fragments d’inscriptions apparaissent 
encore. Au-dessous de cette cour est une immense citerne. Quelques tronçons de 
colonnes plantés dans les dalles sont évidés, rayés d’entailles profondes et polies 
produites par les cordes qui servent à puiser l’eau. C’est la citerne de réserve. 

J’étais accompagné par un spahi au manteau bleu, grand et grave, parlant 
peu, se contentant de me signaler du geste ce qu’il croyait devoir m’intéresser. 

La porte d’entrée de la mosquée proprement dite est en ogive haute sur- 
montée d’un fronton dentelé et couronnée par un dôme divisé en larges cannelures. 
De chaque côté l’ogive retombe sur des colonnes. 

Intérieurement la mosquée est composée de dix-sept nefs dont les voûtes sont 
supportées par deux cent quatre-vingts colonnes en onyx, en marbre et en porphyre, 
provenant pour la plupart d’anciennes basiliques. 

M. Saladin trouve les colonnes et les chapiteaux byzantins du plus grand 
intérêt au point de vue architectural. Ils permettraient de comparer l’école afri- 
caine à l’école orientale, et de retrouver ici, comme en Asie, des dégénérescences 
du corinthien et de l’ionique. 

L’allée centrale est vaguement éclairée par des vitraux. Mais mon spahi a 
fait ouvrir la porte toute grande et les reflets du soleil qui resplendit dans la cour 
jettent partout de claires lueurs. Des lustres pendent aux coupoles de la voûte, l’un 
d’eux est une véritable merveille. 

Je vois la niche du mirhab dont l’axe indique la direction de la Mecque et 
dont l’établissement par Okba-ben-Amir fut si miraculeuse. Il est d’une ornemen- 
tation magnifique. Tout auprès est le Minbar , ou chaire à prêcher, faite de pan- 
neaux en bois sculpté d’une finesse inouïe. Ces panneaux sont de différentes pro- 


venances . 



P O R T E 


DE S F A X 







LES MOSQUÉES 


153 


D'après les historiens maures, la chaire aurait été construite par Abou-Brahim 
ben Mohammed El Aghlab avec du bois de platane qu’il aurait fait venir tout exprès 
de Bagdad. Mais ceci est une légende. 

A l’entrée du sanctuaire montent deux magnifiques colonnes très rapprochées 
l’une de l’autre. Elles sont remarquables par la richesse de leur couleur rouge 
tigrée de blanc pâle . Ces colonnes proviendraient de Sbéitla que détruisirent les 
soldats d’Othman, le troisième Khalife. On leur prête une vertu extraordinaire. Les 
musulmans atteints de rhumatismes se déshabillent et passent entre les deux fûts 
en engageant d’abord la tête et le bras droit. On prétend qu’en sortant de ce lami- 
noir ils sont guéris. Il est certain que depuis des siècles, des malades se livrent à 
cette épreuve, car le marbre est un peu usé. Leur 
frottement au passage l’a vivement poli, d’ail- 
leurs. 

Ces deux colonnes ont une autre vertu encore. 

Ceux qui parviennent, comme certains heureux 
rhumatisants, à se glisser entre elles, sont en 
état de pureté et acquièrent la certitude d’entrer 
en paradis. 

On dit que les murs de la mosquée étaient 
ornés autrefois par des armures provenant des 
armées de saint Louis et du roi de Sicile, depuis 
longtemps on ignore ce qu’elles sont devenues. 

Mon spahi n’est plus aussi taciturne, il s’est 
un peu familiarisé et se départ de sa réserve. 11 
cause, il sourit même par instants. A la sortie de 
la grande mosquée dm entraîne à la Djama Amer-Abhâda communément désignée 
sous le nom de la mosquée des sabres. Le monument est surmonté de six coupoles, 
une septième est restée inachevée. Amer-Abhâda fut de son vivant forgeron 
armurier et ensuite derviche. Il jouissait d’une grande influence sur l’esprit de ses 
concitoyens. Il bâtit cette mosquée et sans doute la décora lui-même de sabres 
gigantesques dont les fourreaux seuls s’allongent sur d’énormes râteliers et de 
serrures bardées de 1er de dimensions fantastiques. Un des sabres disparu portait, 
dit-on, une inscription prédisant l’entrée des Français dans la ville sainte. 

Pour que tout soit d’accord dans cette étrange mosquée, une pipe colossale 
est posée sur le sarcophage du forgeron marabout. En face de la porte 
d entrée, de 1 autre coté de la rue, dans un enclos, on voit des ancres de pro- 
portions fabuleuses. Mon spahi m’assure avec un sourire de satisfaction qu’elles 

20 



MOSQUÉE DU BARBIER : LES GALERIES 




154 


LA TUNISIE 


proviennent de navires européens et que Amer Abbâda les prit à Porto Farina et 
les fit transporter à Kairouan. Je les suppose fabriquées par le derviche « qui 
voyait grand », de même que les sabres et les serrures qui ornent sa sépulture. 

Je visitai encore dans l’intérieur de la ville nombre de zaouïas. J’ai gardé le 
souvenir de la décoration somptueuse de celles de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani et 
de la zaouïa et-Tedjani. 

Le nombre des mosquées, zaouïas et oratoires de Kairouan est considé- 
rable. 

Aux alentours de la ville, je l’ai dit, blanchissent encore des minarets, des 
coupoles et d’innombrables tombeaux. Certaines sépultures sont remarquables, 
celle de la dynastie Ar’lebide, par exemple, et celle de l’écrivain arabe Cheik-el- 
esran. 

La zaouïa de Si Hadid-el-Khrangani est une des plus belles. Le portail est 
formé par une haute arcade en marbres jaunes et noirs alternés, soutenue par de 
blanches colonnes de marbre. Elle renferme les tombeaux du fondateur et de ses 
descendants. La cour pavée en marbre blanc est entourée d’un cloître aux colonnes 
géminées. 

La zaouïa de la secte de aïssaouas ou de Sidi Mohammed-ben-Aïssa, voi- 
sine, montre également une cour entourée de colonnades. 

L’intérieur est composé d’une salle soutenue par seize colonnes formant deux 
travées et d’une coupole où sont suspendues des lampes, des œufs d’autruche et les 
instruments divers en usage chez les Aïssaouas : tambours de basque, derboukas, 
pointes d’acier, sabres, etc., etc. 

Mais le plus merveilleux des monuments est la mosquée du barbier ou de Sidi 
Sahab, au delà du faubourg des Zlass. Il est formé d’une série de cours intérieures 
aux arceaux en fer à cheval supportés par des colonnes romaines, où s’ouvrent des 
cellules pour les tolbas. Certaines de ces salles sont éclairées par les vitraux de cou- 
poles dont les parois sont recouvertes de faïences vernissées ou ornées d’enche- 
vêtrements d’arabesques d’une délicatesse incomparable. La porte d’entrée du 
sanctuaire où repose le marabout a été restaurée maladroitement ou plutôt déna- 
turée sous prétexte de restauration. 

Sous la haute Koubba d’où descend un lustre de Venise est la châsse de Sidi 
Sahab, compagnon et barbier du prophète. Les musulmans affirment qu’il conserve 
trois poils de la barbe de Mahomet enfermés dans un sachet posé sur sa poitrine. 
La sépulture est recouverte de tapis. Des trophées des drapeaux aux couleurs de 
l’Islam et des sachets renfermant de la terre de la Mecque rapportée par des pèle- 
rins qui en avaient fait vœu, la surmontent. Les murs de la salle funéraire sont 


LES MOSQUÉES 


155 

plaqués d’ornements géométriques en marbres blancs et noirs et enrichis d’ara- 
besques où courent des inscriptions en caractères koufiques. 

Le spahi qui m’escorte toujours me montre, non loin de la mosquée du bar- 
bier, le bassin des Aglabites, but fréquent de promenade pour les habitants de 
Kairouan. Des bords du bassin, la vue s’étend sur la plaine désolée et vraiment 
cette nappe d’eau frissonnante réjouit les yeux devant les mornes solitudes. 
Pourquoi ce nom des Aglabites ? On dit bien que le prince Ahmed fit creuser les bas- 
sins en l’an 241 de l’IIégire. Mais à une trentaine de kilomètres au sud-ouest 
de la ville, on trouve les restes d’un aqueduc romain qui prenait les eaux des 
sources de Cherichera, traversait la plaine de l’oued-Merguellil et arrivait jus- 
qu’aux bassins. Que conclure? 

Depuis l’occupation, le service des travaux publics a capté les eaux du Che- 
richera et les a conduites à Kairouan, le trop-plein se déverse dans les bassins 
des Aglabites dont deux ont été restaurés ; les autres sont à demi ensevelis et 
l’exhaussement du sol trahit seul leur forme. 

Vers l’an 800, Ibrahim-ibn-el-Aglab fondait la dynastie aglabite qui succédait 
aux émirs. Charlemagne dans toute sa puissance recevait du khalife Haroun-al- 
Raschild, la fameuse clepsydre dont les heures étaient sonnées par des cavaliers 
qui laissaient tomber des balles sur un timbre d’or. Tandis qu’il recevait ce 
présent, il envoyait un ambassadeur au vice-roi aglabite, Ibrahim, vassal du 
Khalife, pour obtenir les reliques de saint Cyprien et des autres martyrs. 
L’ambassadeur était reçu avec la plus grande distinction par le vassal du Khalife 
au palais d’El-Abassïah, près de Kairouan. 

Cette dynastie des Aglabites qui apporta un commencement d’autonomie à la 
Tunisie méritait un meilleur sort. La plupart des princes qui la composèrent péri- 
rent d’une mort prématurée. 

Kairouan a cinq faubourgs en dehors des remparts. Le plus important est 
habité par les Zlass dont l’origine est très mystérieuse . On ignore même l’époque 
de leur établissement. On constate seulement que leur visage tient à la fois du 
berbère et de l’arabe. C’est une confédération formée par plusieurs fractions : les 
Ouled-Iddir, les Ouled-Khelifa et les Ouled-Sendassen, les Ivaoulcs et les Gouazi- 
nes. Ces tribus sont belliqueuses, longtemps elles furent en lutte avec les tribus 
voisines. En 1881 les Zlass et les Ouled-Iddir firent partie de l’insurrection et se 
rendirent à Sfax. Sous prétexte de défendre la ville ils la mirent au pillage. Mais 
chassés par les habitants, et le chef des Ouled-Iddir ayant été tué, une partie alla 
couper l’aqueduc qui de Zaghouan amène les eaux à Tunis tandis que l’autre se 


156 


LA TUNISIE 


porta à la rencontre de la colonne Etienne. Les deux fractions éprouvèrent chacune 
de leur côté un sanglant échec. 

Si la plaine marécageuse qui entoure Kairouan est morne et d’une tristesse 
infinie, combien au contraire la ville est vivante ! Ses marchés et ses bazars n’of- 
frent pas la richesse de ceux de Tunis, mais ils sont pittoresques au plus haut 
degré. C’est partout le mouvement et l’animation. Allez voir les forgerons, à demi 
nus, frappant sans repos sur l’enclume; toute une rue retentit des coups de leurs 

marteaux. Le souvenir de Yulcain 
vous reviendra à la mémoire. 
Sous des abris de branchage 
leurs torses de bronze, fortement 
musclés, rayés par des reflets de 
feu s’agitent et des gouttes de so- 
leil tombent sur leurs épaules com- 
me une pluie de métal en fusion. 

Plus loin sont les cordon- 
niers, les fabricants de tamis et 
les corroyeurs. Ces derniers éten- 
dent sur le sol, dans la rue môme, 
les peaux toutes fraîches sur les- 
quelles ils répandent une couche 
de sel. Les passants les foulent 
sous leurs pieds, le soleil les cuit 
et une odeur nauséabonde s’en 
dégage. Le procédé est absolu- 
ment primitif mais il donne, 
parait-il, les meilleurs résultats 
car les cuirs de Kairouan sont 
renommés. Ses brides, ses selles 
et surtout ses babouches d’un jaune éclatant sont sans rivales dans toute la régence. 

Ses tapis sont également célèbres. Ils se distinguent des autres par la qualité 
de la laine, la complication des dessins et surtout par l’extraordinaire richesse 
des couleurs. Les mérinos à large queue qui paissent dans les solitudes de la 
plaine fournissent les toisons que les bédouines lavent et blanchissent en les piéti- 
nant dans les ruisseaux. Ce lavage est un des spectacles intéressants que l’on peut 
voir autour de la ville, de même qu’il est curieux de visiter dans l’enceinte les 
échoppes des teinturiers. 



LA COUR DE LA GRANDE MOSQUEE 


157 


A J TRAVERS LA VILLE SAINTE 



COUR INTÉRIEURE DE LA MOSQUÉE DU BARBIER 


J’errais un jour dans l’intérieur de la ville, le long des remparts, lorsque j’en- 
tendis les coups des tam-tams et les sons des liâtes. Guidé parce bruit, j’arrivai 
sur la place d’un quartier pauvre, bossuée, en pente, ravinée par les pluies. Sur 
les parties les plus élevées, des Arabes étaient accroupis et plus bas, au long des 
murailles crénelées, un cavalier faisait caracoler son cheval au rythme des instru- 
ments. La croupe de la bête, somptueusement harnachée, disparaissait sous une 
tenture aux franges d’or qui descendait presque jusqu’à terre. 

Les musiciens tapaient et soufflaient et le cavalier brillamment costumé, un 
fusil incrusté d’argent à la main, se dressait parfois sur ses étriers en brandissant 
son arme. Peu à peu le rythme des musiciens s’accentue et se précipite. Alors 
le cavalier enfonce des éperons énormes dans le ventre du cheval qui s’emballe en une 
course folle dans une longue rue déserte. Tout à coup, faisant volte-face, il revient 
vers nous à bride abattue, tantôt jetant son fusil en l’air et le rattrapant avec une 
dextérité inouïe, tantôt le déchargeant droit vers nous ou vers le sol. Puis il laisse 
tomber son arme et la saisit au moment où elle va toucher terre. Il jongle miracu- 
leusement avec son fusil qui semble une plume dans sa main. Quelquefois, quittant 


158 


LA TUNISIE 


la selle, une main à la crinière, il se glisse sur les flancs de la bête, à toucher pres- 
que le sol et le cheval court toujours de toute sa vitesse; puis il remonte d’un bond 
sur sa selle. C’est vertigineux. Arrivé près de nous il arrête net son cheval. 

Le pauvre animal tremble de tous ses membres, ses yeux sont hagards, le 
sang coule de ses flancs meurtris et va rougir le sol. J’étais révolté à la fin par 
tant de cruauté, car, sous prétexte de dresser un cheval pour la fantasia, il le mar- 
tyrisait. 

Lui était très fier et les autres le contemplaient avec admiration. 

Plusieurs chevaux tenus par la bride dans un coin de la place, attendaient leur 
tour. Chaque cavalier devait donner une répétition de la fantasia qui devait avoir 
lieu le lendemain je ne sais plus à quelle occasion. 

J’avais assez de cet odieux spectacle et je m’éloignai tandis que les tam- 
tams et les flûtes reprenaient leurs morceaux interrompus un instant. 

Et tout en cheminant par les ruelles, je pensais aux idées toutes faites que 
nous avons sur les Africains comme sur tant d’autres choses d’ailleurs. 

En France on a célébré l’Arabe et son coursier , on a chanté sa noblesse en des 
romances sentimentales. On a prétendu aussi que chez ce peuple tout concourt à 
développer l’amour des chevaux; la religion qui en fait un devoir, les luttes inces- 
santes et les grandes distances à franchir. 

Voici d’ailleurs quelques préceptes et adages religieux recueillis par le géné- 
ral Daumas à ce sujet. 

« Dieu vient en aide à ceux qui s’occupent des chevaux, et il allège les dé- 
penses qu’on fait pour eux. » 

« Les chevaux demandent à Dieu de les faire aimer par leur maître. » 

« L’argent qu’on dépense pour les chevaux, passe aux yeux de Dieu pour une 
aumône qu’on fait de sa propre main. » 

« Les mauvais esprits n’entrent pas dans la tente où se trouve un cheval de race. » 

11 se peut pourtant que les mœurs des habitants du Sahara diffèrent de celles 
des Tunisiens, que sous la tente l’amour du cheval soit passé dans le sang, que ce 
noble animal soit le compagnon d’armes et l’ami du chef de tribu, un des servi- 
teurs de sa famille, qu’on étudie ses mœurs, ses besoins, qu’on le chante dans les 
chansons, qu’on l’exalte dans les causeries. 

Mais le spectacle que j’avais vu à Kairouan était tout à l’opposé de ces senti- 
ments généreux et tombait sous l’application de la loi Grammont qui protège les 
animaux contre la barbarie des hommes. 

L’animation de Kairouan si caractéristique tombe subitement avec la nuit. Les 
distractions y sont plus que mesurées pour un Européen. Lorsque j’avais passé une 


UN SOIR CHEZ LE KHALIFE 


159 


heure dans un café maure, éclairé par une lueur douteuse, à côté d’indigènes, 
fort polis d’ailleurs, mais contemplatifs et silencieux, je n’avais qu’à me retirer si 
je ne voulais pas succomber au sommeil. 

Les cafés et quelques repaires où dansent les aimées sont les seuls points un 
peu vivants de cette ville qui s’anéantit chaque soir sous ses coupoles vénérées. Des 
aimées, je n’en parlerai guère, tant j’étais sorti écœuré de chez elles, un compa- 
triote m’ayant fait les honneurs de leur musique et de leurs danses. 

Mais une soirée que je n’oublierai pas est celle que j’ai passée chez le khalife 
Si Sadok El-Mrabet. 

Le khalife de Ivairouan n’entend pas le français; mais c’est le Maure le plus 
gracieux et le plus hospitalier de Tunisie. C’est un véritable ami de la France, et 
il le prouve en confiant l’éducation de son jeune fils à M. Vaudaine professeur au 
collège Sadiki, à Tunis. 

Il m’invita donc à dîner avec un Français son ami et cette petite fête se ter- 
mina à une heure avancée de la nuit. Le khalife, fidèle observateur des lois de sa 
religion, comme il convient à un des chefs de la ville sainte, eut la délicatesse de 
mêler dans son menu les mets les plus recherchés des Arabes à des plats que le 
plus fin gourmet d’Europe eut appréciés. Il fit déboucher aussi pour nous des bou- 
teilles des crûs les plus estimés et au dessert du champagne de première marque. 

Voici d’ailleurs ce menu à titre de curiosité : 

POTAGE AUX PATES ET AU JUS DE CITRON 

Hors-d’œuvres 

ANCHOIS DE SFAX 

OLIVES DE ZAGHOUAN CONFITES DANS DU JUS D’ORANGES AMERES 

Entrées 

COUSCOUSS AU POULET ET AUX OLIVES 
OEUFS FRITS 

DANS DE LA PATE A BEIGNETS MELEE D*UN HACHIS DE VIANDE AU PIMENT 
CANARDS SAUCE AUX CAPRES 
PIGEONS DÉSOSSÉS ET FARCIS 

Rôti 

agneau entier farci au macaroni 

PÂTÉ AUX FOIES DE VOLAILLES, AUX OEUFS ET AUX HERBAGES 
SALADE HACHÉE AUX ANCHOIS ET AUX OLIVES 

Entremets 

BEIGNETS FROIDS SUCRÉS, A L’HUILE ET AU MIEL 
CRÈME AU CHOCOLAT 

Desserts 

ORANGES, BONBONS, GATEAUX SECS, ETC. 

Vins 

BORDEAUX, BOURGOGNE, VIN BLANC DE LA MACTA 
CHAMPAGNE 


160 


LA TUNISIE 


Ce festin terminé, nous passons dans lin salon tout étincelant de dorures, aux 
tapis somptueux fabriqués à Kairouan et nous admirons dans des coffrets d’argent 
ciselé les parures des femmes : lourds bracelets d’argent et d’or, épingles ciselées, 
broches, chaînes et bagues, tout un monceau scintillant de métaux précieux, de 
perles fines et de pierreries. 

Nous avons eu même le plaisir, en contemplant ces merveilles, d’entendre sur 
le piano du khalife de l’excellente musique. C’étaient des morceaux des répertoires 
les plus variés où la romance de l’étoile succédait à Kadjoudja. 

Et regagnant l’hôtel je songeais à la bizarrerie des choses, à l’éblouissante 
soirée dans cette ville étrange, entourée de tombeaux et de cactus menaçants, 
dont la fondation par Okba ben Amir fut entourée de si merveilleuses légendes. 



PORTE DU MINARET DE LA GRANDE MOSQUEE 




CHAPITRE X 


La côte. — Monastir. — Toujours des ruines. — Mahdïa. — Le cœur sanglant. 
El-Djem. — A Sfax : la ville arabe. 

La mort est un repos. 
Maxime arabe. 



J ’emportais de Kairouan, apparu tour à tour sous l’orage et dans l’éblouissement 
du soleil, une vision que voilaient encore les brumes légendaires de ses 
origines. 

J’étais de retour à Sousse. 

Maintenant, caressé par la brise de mer, je suivais le rivage, j’allais le long 
du golfe d’Hammamet dont je devais bientôt atteindre l’autre extrémité. 

Hammamet! j’y songeais encore, mais je ne pouvais même l’entrevoir perdu 
qu’il était là-bas, dans l’horizon, si loin de moi ! 

L’enchantement de la lumière, des espaces, de la vague harmonieuse et des 
sables d’or m 'accompagnait. 


21 



162 


LA TUNISIE 


Le golfe immense et gracieux que j’avais contemplé naguère du haut des 
remparts et dont je touchais à l’inflexion dernière se termine ici en un promontoire 
tout haigné des embruns de la mer et du soleil, carie soleil a ses embruns aussi 
connue les Ilots. 

De Sousse à Monastir, blotti derrière la hauteur qui bleuit là-bas, la distance 
n’est pas très grande; moins de deux heures, à la vive allure des chevaux, suffisent 
pour la franchir. Le paysage n’offre pas des aspects qui marquent vivement dans 
le souvenir. C’est la plaine, la plaine encore, des cultures, des bois d’oliviers sans 
fin. Et pourtant les grandes lignes apaisées que rompent quelques palmiers, la mer 
berceuse si brillante sous les rayonnements du ciel, sont d’un charme extrême. 
On voyage songeur dans l’air et le soleil, les yeux à demi clos et l’heure passe 
trop vite. 

En chemin nous traversons un lac à demi desséché. Le conducteur arrête 
son attelage : «Voyez, voyez! » fait-il doucement .. . 

Près de nous s’alignent des troupes de flamants, immobiles sur leurs pattes 
grêles. D’instinct, je prenais mon fusil. Mais pourquoi tuer ces beaux oiseaux ! 

Les voici tout à coup battant des ailes et montant, neigeux et roses dans le bleu . . . 

Ce fut le seul incident de la route . 

Monastir, Mistir pour les Arabes, fut une cité carthaginoise avant de devenir la 
Ruspina romaine. César l’avait choisie comme base de ses opérations en Afrique. 

On prétend qu’au moment de l’invasion sarrazine elle renfermait un monastère 
chrétien d’où dériverait la dénomination de la cité musulmane actuelle. Des écri- 
vains autorisés ont pensé que ce couvent était le Ribat, à la fois monastère et 
citadelle, dont parle l’historien El-Bekri, et qui fut construit en l’an 180 de l’Hégire 
par Hertema-ibn-Aïen. La Kasbah a été édifiée sur remplacement du monastère. 
Elle est protégée par une double enceinte crénelée, flanquée de tourelles, que 
domine le haut donjon de En-Nador. 

A une petite distance delà ville se dresse laKaraïa, palais ou château, assis sur 
de profonds couloirs, taillés dans la roche. Par les jours de tempête les vagues 
s’y engouffrent avec un bruit de tonnerre. 

Je me souviens d’une excursion dans les îles Djeziret-el-H’mam, Djeziret-Sidi- 
Abonil, Fadel-el-R’adami et Djeziret-el-Ourtan qu’un bras de mer, d’un kilomètre 
de longueur à peine, sépare de la côte. 

A notre approche de la première de ces îles, des milliers de pigeons et de co- 
lombes s’envolèrent. Elles tournoyaient autour des rochers, fuyaient au loin et 
revenaient. Et c’était comme un éblouissement ce ciel empli de blancheurs mou- 
vantes et de battements d’ailes. 


MON AS Tl R 


163 


La seconde des îles qu’on appelle aussi la Tonnara, à cause de la pêche 
aux thons qui s’y pratiquait tous les ans autrefois, doit son nom arabe à un mara- 
bout dont la koubba blanchit sur le rocher. C’est la plus grande des trois ; des ci- 
ternes antiques s’ouvrent dans le roc même. 

La troisième que les Européens désignent sous le nom de Quarantaine est 
percée d’un grand nombre de grottes artificielles hautes de 2 mètres et larges, en 
moyenne, de 2 m 50. Des niches sont pratiquées le long des parois latérales. D’après 
Y. Guérin, on se trouverait en présence d’habitations humaines et les niches étaient 
destinées à recevoir les lampes et les ustensiles qui servaient aux besoins des habi- 
tants. Les savants ne sont pas d’accord au sujet de ces grottes, les uns leur attri- 
buent une origine phénicienne, d’autres prétendent qu’elles abritèrent des moines 
à l’époque chrétienne. 

Lemta, à sept kilomètres au sud de Monastir, a été bâti sur les ruines de 
Leptis Minor, ville considérable dans l’antiquité. Leptis Minor était plus ancienne 
que Carthage et Hadrumète. Comptoir carthaginois des plus prospères, place forte 
durant les guerres de César en Afrique, elle était pourvue d’un évêché sous les 
Byzantins. L’invasion arabe bouleversa la cité de fond en comble. Il reste quelques 
traces des remparts, des vestiges de quais et d’une jetée. Les ruines qui occupent 
une étendue de quatre kilomètres carrés, témoignent de l’importance de la ville 
antique. M. Cagnat, dans des fouilles naguère entreprises, mit à jour un cimetière 
chrétien dont les tombes sont décorées de mosaïques, de marbre ou de verre, de 
belles colonnes en cipolin, de chapiteaux, de poteries. 

En parcourant les rues du pauvre village actuel, il est aisé de retrouver par- 
tout des matériaux provenant de l’antique Leptis. 

Je fus séduit par le pittoresque d’ateliers de tisserands qui se sont ins- 
tallés dans un fort ruiné au milieu de la ville. 

J’y remarquai aussi une zaouïa d’Aïssaouas et comme c’était le jour de leur 
réunion, leurs tam-tams et leurs chants faisaient un assourdissant vacarme. 

Non loin de Lemta, entre Monastir et Mahdïa et près du cap Dimas était 
Thapsus, autre comptoir des Carthaginois, cité libre de la Bysacène, et comme 
Lemta siège d’un évêché. La cité de Thapsus est célèbre par la victoire que César 
remporta sur Scipion et Juba. Mais combien sont vagues les souvenirs matériels 
qui subsistent de sa vieille splendeur ! Ce sont les restes d’une jetée qui se pro- 
longeait fort avant dans la mer, d’une citadelle, d’un amphithéâtre, de citernes et 
d’un aqueduc. 

L’emplacement de la ville est livré à la culture; l’arène de l’amphithéâtre 
elle-même est devenue un enclos. Le long d’une sebkha voisine de l’aqueduc, 


164 


LA TUNISIE 


vers l’ouest, s’élève une série de monticules qui le commandent et dont plusieurs 
sont couverts de ruines. M. Guérin y remarque une dizaine de belles citernes par- 
faitement conservées qui devaient appartenir jadis à des villas romaines. 

Ainsi partout sur ce rivage, partout en Tunisie, par les monts et les 'plaines, 
du sud au nord, des sables aux forêts, traîne le souvenir de guerres farouches! Le 
sol est jonché des débris de villes anéanties, de temples ruinés. On foule chaque 
jour des tombeaux et des tombeaux encore... et toujours... 

J’ai repris la mer à Monastir. Toute la soirée et toute la nuit le navire a vogué 
doucement, sans secousse. 

A l’aurore nous jetons l’ancre devant Mahdïa. 

La ville est près de nous, toute blanche. Leciel est rose et la mer d’un bleu 
tendre, un peu pâle. Leblanc, le rose et le bleu se mêlent sans se confondre entiè- 
rement. lisse combinent en une symphonie de nuances claires, aériennes, d’une 
ténuité extrême, en un vague poudroiement de tons effacés. 

Subitement, tandis que je m’abandonne au charme de cette vision se dresse 
devant moi une voile haute d’une blancheur de lait portant en écusson un cœur 
rouge énorme d’où s’échappent des flammes, d’où le sang coule. C’est une sako- 
lève grecque ; sa forme rappelle les antiques galères qui sillonnèrent autrefois ces 
mers et son gouvernail, près duquel un homme est debout, se relève avec grâce 
comme le cou du cygne. 

Le cœur ensanglanté flamboie dans les fluidités divines de l’espace et la 
barque glisse silencieuse sur la mer calme déroulant à sa suite un long ruban de 
moire, long sillage qui lentement ondule. 

Elle s’éloigne et l’image flamboie toujours. Maintenant on ne voit plus dans 
les airs que ce cœur solitaire qui saigne en s’en allant, ce cœur qui pleure. Et la 
voile doucement palpite en lentes pulsations. . . 

Etrange symbole, évocation des larmes de ce rivage où l’on a tant pleuré ! Et 
de le voir s’en aller ainsi tout en larmes de sang, sans jamais se tarir, je songe au 
cœur de l’humanité. De l’humanité qui pleure à chaque réveil. Elle a pleuré la 
nuit, elle pleurera le jour, elle pleurera demain, éternellement... Éternellement les 
larmes ensanglantées s’égoutteront dans les sourires du ciel, elles se perdront 
dans les flots, la terre les boira avidement, toujours altérée... 

C’est l’éternelle douleur, ce cœur qui passe. C’est la vie, c’est l’humanité 
meurtrie qui saigne tout entière, c’est le Christ depuis deux mille ans cloué sur sa 
croix ! 

Et la mer ici est couverte d’éponges qui flottent entre deux eaux. Elle en est 
pleine et pourtant elles ne suffiraient pas pour étancher le sang qui coule des 


LE CŒUR SANGLANT 


1G5 


cœurs et toute l’eau de l’Océan même ne pourrait suffire à laver toutes les blessures... 

Maintenant la barque portant le cruel symbole qui ensanglantait le ciel a 
disparu, les roses de l’espace, les bleus de la mer, les blancheurs des murailles et 
des minarets s’irisent de nouveau et le doux réveil d’aurore recommence... 

Le symbole douloureux a fui, il va s’anéantir avec le charme du matin dans 
les rayons ardents du grand soleil qui monte. 

Desflottillesdebateauxpêcheurssont groupées au large. Desbateaux maintenant 
entrent dans le 
port. Les premiers, 
grecs ou siciliens, 
pêchent l’éponge 
ou le corail, les 
autres ont passé la 
nuit à prendre des 
sardines. Etcesont 
des pêches mira- 
culeuses qu’ils font 
d’habitude, car en 
une seule nuit cha- 
cun de ces bateaux 
prend en moyenne 
de 200 à 300 kilo- 
grammes de ces 

poissons. Nous sommes à lasaisonoù l’on pêche les sardines-alaches et les éponges. 
Cette dernière industrie toute nouvelle à Mahdïa acquiert cette année une im- 
portance inusitée. 

Déjà quarante sakolèves grecques, avec leurs scaphandriers, s’y occupent, et 
d’autres sont attendues. Aussi quelle animation matin et soir donnent au petit port 
ces bateaux et les cinquante barques de pêcheurs siciliennes ! 

Je dis un petit port et c’est, à peine un abri. Il y a quelques jours, à la suite 
d’une bourrasque, les bateaux s’y réfugièrent à la hâte et l’encombrement fut tel 
qu’on évita à grand’peine les accidents. 

Mahdïa occupe la pointe du cap Africa. 

Il offre par endroits l’aspect d’une ruine car ses remparts depuis longtemps 
sont démantelés et çà et là sur le rivage quelques pans d’épaisses murailles 
s’inclinent vers le sol. Des blocs isolés, rongés tour à tour par le soleil et par le 
vent de mer, se dressent grimaçants et monstrueux. 



AMPHITHEATRE D’EL-DJEM (INTÉRIEUR) 


166 


LA TUNISIE 


L’ancien port de Mahdïa, creusé à main d’homme, est intéressant à voir. Deux 
tours ruinées le protégeaient autrefois. La construction est faite avec des matériaux 
antiques ; une assise est même formée par des fûts de colonnes juxtaposés. 

La ville dont les murailles portent tant de vieilles blessures eut des jours de 
splendeur, mais ils sont depuis longtemps évanouis. Elle fut fondée sur les restes 
d’un emporium carthaginois par un madhi fatimite qui lui donna son nom. Les histo- 
riens arabes ont célébré sa gloire, les poètes ont chanté sa beauté. Mais que de 
malheurs ont fondu sur elle ! Les Siciliens en font le siège en 1 147, les Arabes en 
1160. En 1390 elle tombe sousles coups de Charles-Quintet des chevaliers de Malte. 
On montre encore dans la ville 1a. tombe d’un de ces chevaliers : Antoine de Pisca- 
toribus. L’inscription gravée sur la sépulture se termine par un blason portant en 
chef la croix de l’ordre des chevaliers et deux poissons qui sont les armes parlantes 
des Piscatoribus. 

Les soldats de Charles-Quint et les chevaliers ne laissèrent debout que des 
pans de murailles et quelques fragments des remparts. 

Aujourd’hui cette rivale de Kairouan et de Tunis est une ville paisible, un peu 
délaissée, dont les habitants, généralement riches, amollis par une servitude sécu- 
laire, cultivent l’olivier. 

A quelques minutes de Mahdïa, sur le promontoire, est la vieille Kasbah. Je 
montai sur les terrasses de la forteresse abandonnée pour jouir du beau panorama 
qui de là-haut se déroule. Mais quel spectacle inattendu! Des jardins s’étaient 
créés sur les murailles, champs de fleurs jaunes merveilleuses au cœur de velours 
noir. Et cette admirable floraison frissonnait au vent, et le jaune superbe tigré de 
velours éclatait au soleil. 

J’errai ensuite à travers les tombeaux qui couvrent, comme à Hammamet,une 
grande étendue. 

Au milieu des sépultures, d’énormes figuiers au tronc monstrueux, tordaient 
leurs branches desséchées qui s’emmêlaient et s’enroulaient comme des tentacules 
de pieuvre. Le vent de merles avait inclinées vers le sol. Elles étaient privées de 
feuilles. C’étaient des figuiers stériles : stériles comme ce monde de cadavres qui 
dort sous les pierres de ce rivage. Comme nous ceux-là ont souffert, comme 
nous ils ont aimé, leur vie fut vouée aussi aux luttes vaines. Ils attendent, aux 
murmures de la mer, dans l’éternel repos, le réveil et la résurrection. 

La terre ici est une immense nécropole, on dirait le royaume de la mort. 

A une certaine distance des remparts, sur une colline de tuf qui court parallè- 
ment à la mer, M. Melon a découvert des sépultures nombreuses d’un caractère 
archaïque très particulier. 


Elles sont entièrement creusées dans le roc et se composent d’un puits rec- 
tangulaire et d’une chambre sépulcrale . 

« Toutes ces tombes, dit-il, qui sont creusées sur le même modèle, et recou- 
vrent un espace de 5 à (3 kilomètres d’étendue, ont été violées et à peu près 
dépouillées de tout ce qu’elles contenaient. » 

A Mahdïa la chaleur est tempérée par la brise de mer qui son file dès le 
matin et par les bois d’oliviers et les jardins qui entourent la ville. Elle n’en est 
pas moins excessive. 

Mahdïa est le point le plus rapproché et où les communications sont le plus 
faciles pour se rendre à El-Djem, l’antique Thysdrus de Ptolémée, dont l’amphi- 
théâtre est renommé. Je ne pouvais me dispenser d’aller le voir. 

Grâce à une recommandation dont j’étais muni pour l’agent de la Compagnie 
Générale Transatlantique, je pus quitter Mahdïa vers minuit avec une voiture et 
un bon conducteur; j’évitais ainsi la chaleur du jour. La route est sûre et je n’avais 
point à regretter un voyage nocturne car le trajet n’offre rien d’intéressant. 

Au roulement de la voiture, dans la solitude de la nuit, sous les étoiles, je 
songeais à Thysdrus, une des trente cités libres sous les Romains, et à ce monument 
dont la distribution est la même que le Colysée de Rome. Il fut élevé par 
l’empereur Gordien au ni c siècle. Un jour vint où le monument subit un véritable 
siège. Les Arabes venaient d’occuper la Tunisie., les Rerbères se levaient en 
masse pour résister aux conquérants. 

Une femme, une juive, dit-on, une prêtresse, El Ivahina, s’est mise à leur 
tête. Pendant longtemps elle les guide, excitant leur courage. Mais ils succombent 
enfin et la sombre héroïne, la Ivahina, périt près de Tabarka ou dans l’Aurès, on 
ne sait exactement. C’en est fait de l’indépendance berbère. Un des actes de cette 
sanglante tragédie se déroula à l’amphithéâtre d’El-Djem. 

La prêtresse, longtemps victorieuse, voit son armée serrée de près par 
l’ennemi, que commandait Hassen-ibn-Naamân. Elle s’enferme dans le monument, 
elle arrache les gradins qui lui servent à boucher les vomitaria et les ouvertures 
des arcades. Les provisions pourtant seront bientôt épuisées, la famine menace. 
L’ennemi campe autour de l’amphithéâtre. Alors, inspirée par le désespoir, elle 
fait creuser une galerie souterraine de douze kilomètres de longueur et échappe 
aux agresseurs. 

La Ivahina est devenue légendaire. L’imagination des Arabes a amplifié les 
faits car ce souterrain, dont on peut voir l’entrée dans le monument, paraît avoir 
servi à transformer, à l’occasion, l’édifice en naumachie. 

Mille ans plus tard, l’amphithéâtre d’El-Djem subit un autre siège. Des bandes 


168 


LA TUNISIE 


d’Arabes en révolte s’y étaient concentrés. Hammouda, bey de Tunis, investit le 
monument et ouvrit une large brèche par laquelle il entra. 

L’aspect de l’amphithéâtre est imposant comme proportions et sa couleur 
ardente, flambant au soleil, ajoute beaucoup à son effet. Le village arabe qui 
grouille à son ombre avec ses maisons basses, et la plaine avec ses grandes lignes 
étalée aux alentours contribue encore à son aspect grandiose. La grande brèche 
du bey Hammouda s’ouvre encore béante laissant apercevoir le fond de l’hémi- 
cycle avec ses arceaux et ses piliers ruinés . Mais si l’ensemble du monument a de 
la majesté, s’il rappelle le Colysée de Rome et les amphithéâtres de Pouzzoles et 



AMPHITHEATRE d’eL-DJEM 


de Nîmes, l’ornementation en est lourde et les détails sans grande valeur au 
point de vue artistique. 

Le grand axe de l’arène, courant de l’est à l’ouest, offre une longueur de 
149 mètres et le petit axe 124 mètres. On pense que la hauteur primitive du 
monument dépassait 30 mètres. Il n’aurait jamais été terminé, car certains motifs 
de sculpture paraissent inachevés. Ses arcades extérieures au nombre de soixante 
étaient espacées par des colonnes d’ordre composite au premier et troisième 
étage et par des colonnes d’ordre corinthien au deuxième étage. Il ne reste rien du 
couronnement. L’intérieur n’est plus qu’une ruine, on voit partout les traces des 
luttes d’autrefois ; les escaliers sont effondrés, les gradins ont disparu, il y a des 
amoncellements de sable où des cactus monstrueux ont pris racine. 

Sous une arcade, à l’est, on voit l’entrée d’une large citerne, c’est le prétendu 
souterrain creusé par la Kahina. 



♦)0 


LA RUE DES FORGERONS A SFAX 















E L - D J E M 


A grand’peine je parviens à me hisser à travers les décombres, jusqu’aux 
premières galeries. Je voulais voir les caractères hébreux berbères ou koufiques 
signalés par M. Tissot et qui si longtemps exercèrent la sagacité des savants. 
Le résultat de ces recherches est assez plaisant. C’est M. Féraudquia deviné 
l’énigme. 

« Je me suis trouvé à mon tour, dit-il, devant ces mêmes dessins lapidaires, 
et en présence d’un groupe d’Arabes j’ai lu à haute voix la phrase qui les accom- 
pagne : Fabriqué par le nommé Abd-Allah-Dj énir . Les Arabes qui m’entouraient 
ont souri en entendant un chrétien lire dans leur langue, et cela a amené entre 
nous une conversation qui m’a expliqué l’origine et le but même de ces inscrip- 
tions. Si Ali-ben-Redjed-ben-Djenir, actuellement Caïd d’Ed-Djem, m’a raconté 
que son grand-père, Ahd-Allah-Djenir, était fabricant de couteaux et de poignards 
à l’usage des Arabes, et que, pour montrer la bonté de la trempe de ses produits, 
il s’en servait afin de graver, avec la pointe, des inscriptions et des dessins sur les 
pierres d’El-Djem, qui sont aussi tendres que celles de Malte ou de Mahon... » 

M. Ch. Tissot a fait transporter au musée de Carthage la seule inscription qui 
existait à El-Djem. Parmi quelques vestiges on remarquera un superbe chapiteau 
corinthien en marbre d’un beau travail dont les proportions rappellent ceux de 
Selinonte. Il appartenait probablement à quelque édifice aujourd’hui disparu. 

11 y a quelques années à peine, des forgerons, des taillandiers et des médecins 
arabes même, s’étaient emparés des arceaux extérieurs de la partie méridionale 
du monument pour y exercer leur profession. Le service des antiquités et des arts 
a chassé les vendeurs du temple. Grâce à lui, le monument menacé par des 
vandales de tout ordre sera désormais à l’abri de leurs atteintes, car malgré 
ses imperfections il n’en est pas moins d’une grande beauté. 

Comme à Djerba, comme à Gabès, comme partout dans le sud de la Tunisie 
« la côte est inhospitalière et la mer redoutable, » dit Salluste. 

Nous avons quitté Mahdïa et nous allons droit au sud décrivant un grand 
circuit pour éviter les côtes semées d’écueils et de bas-fonds. 

Pour la troisième fois je passais en vue de cette terre et je revoyais le même 
mirage. Des caps lointains s’allongeaient séparés de l’horizon, ils flottaient entre le 
ciel et la mer, et des palmiers vaporeux, d’une prodigieuse hauteur, se dressaient 
dans l’azur. La ligne rigide de leurs troncs ne s’appuyait ni sur la terre ni sur 
l’eau; ils étaient comme suspendus dans les airs. Des oasis fabuleuses se disper- 
saient à l’horizon et, sur la côte flottante, c’étaient des forêts énormes qui se 
profilaient. 

Nous avions pris la mer vers midi nous dirigeant vers le sud, comme je l’ai 


172 


LA TUNISIE 


dit. Le lendemain, à l’aube, nous étions en vue de la terre mais nous remontions 
au nord, longeant une côte déchiquetée. Pour éviter les écueils, la route des 
navires les porte au sud de Sfax et c’est pourquoi nous avions maintenant une 
direction opposée à celle du départ. 

Les îles Kerkennah, dont nous suivions à distance les rivages, sont couvertes 
de palmiers. Mais les dattes, de mauvaise qualité, servent à l’alimentation des bes- 
tiaux. D’ailleurs, les habitants sacrifient volontiers la récolte pour obtenir le lagmi , 
ou vin de palme. La population, répartie en neuf villages, se compose de cultiva- 
teurs, de bergers, de pêcheurs et de fabricants de sparterie. 

Ces îles sont les antiques Cercinna, qu’un pont reliait entre elles ; on en voit 
encore les débris, dit-on. Annibal et Marins s’y réfugièrent. Sempronius Gracchus 
y fut déporté et mis à mort par ordre de Tibère. 

Les parages où nous sommes sont fréquentés par les pêcheurs d’éponges, ils 
y recueillent les plus belles, de même qu’on y rencontre des poissons d’une gros- 
seur inusitée. 

Comme nous jetons l’ancre loin de Sfax! Et voici que la mer si calme, unie 
comme un miroir, commence à s’agiter au souffle d’une brise qui, d’abord légère, 
augmente régulièrement d’intensité. Par un phénomène inexpliqué le flux et le 
reflux, à peine sensibles sur cette côte africaine, en général, donnent ici une diffé- 
rence de 1 mètre 50 entre les hautes et basses eaux. Au moment des équinoxes la 
différence serait beaucoup plus grande et atteindrait deux mètres. C’est pourquoi 
cette côte, tant redoutée des anciens, est toujours dangereuse à cause de ses bas- 
fonds, pour des navigateurs qui ne connaîtraient pas les phénomènes qui s’y pro- 
duisent. 

Du pont du navire, très éloignés de la terre, nous apercevons assez nettement 
la ville arabe scintillante au soleil, et nous devinons quelque peu le port. La mer 
est sillonnée de voiles d’un rouge ardent, et c’est miracle de les voir inclinées sous 
la brise jusqu’à toucher la vague, toutes frangées de blanche écume, car la mer a 
grossi, tirant des bordées, prenant le vent et filant en tous sens comme des flèches. 
11 sera difficile de gagner la ville, car les barques ont grand’peine à accoster notre 
navire. Des voyageurs arrivent, la barque qui les porte monte tantôt sur une lame, 
et tantôt disparaît, renversée presque, sans cesse couverte d’écume. Comme elle 
approche, après avoir décrit une grande courbe, j’entends les cris perçants d’une 
fillette affolée par la peur. Voici la barque près de l’échelle du bord, les voyageurs 
sont trempés par l’eau de mer, leurs visages sont convulsés. L’abordage est diffi- 
cile, il faut choisir le moment où la barque descendue très bas dans la lame 
remonte avec elle. 


A S F A X 


173 

Enfin, après mille peines, les voici sur le pont. La fillette est en larmes en- 
core, mais elle n’a plus peur maintenant. 

C’est vraiment un voyage pénible, dangereux même à entreprendre pour 
gagner la terre. L’indifférence de la Compagnie française qui fait aujourd’hui 
les escales livre les voyageurs à des barques à voiles qui n’offrent aucune sécu- 
rité et où ils sont entassés au milieu des ballots. Les accidents sont rares, c’est 
certain, mais enfin il s’en produit quelquefois. 

Le chenal d’accès et le port que deux dragues creusent actuellement seront 
un véritable bienfait pour Sfax.En attendant on s’accorde à regretter le service des 
Transatlantiques dont la suppression n’a servi que les intérêts de la Compagnie 
italienne . 

Malgré l’ennui de cette traversée de plusieurs kilomètres, par une grosse 
mer, et dans les conditions précaires que l’on sait, je me livrai à une barque et 
après un voyage mouvementé j’abordai sur les quais de Sfax que j’avais déjà 
visité trois ans auparavant. 

Le premier coup d’œil sur le quartier franc, allongé au bord de la mer, me 
révèle une prodigieuse transformation rapidement accomplie. Des boulevards sont 
plantés d’arbres, des rues se dessinent, des maisons de bel aspect se sont élevées, 
des hôtels reçoivent les voyageurs. Les Européens d’ici sont industrieux, les 
navires grecs pêchent l’éponge, le commerce de l’huile et de l’halfa augmente 
tous les ans. La seule note discordante venait du port où les dragues soulevant 
la vase, ou plutôt des immondices séculaires, empoisonnent l’air. 

La Sfax européenne et la cité arabe, sont villes de grand avenir. Par sa 
population et par son commerce, la première est déjà une des plus importantes 
de la côte. Aux environs, ses 10.000 jardins occupent une superficie de 60 kilo- 
mètres. C’est à eux, plus qua son commerce encore, que Sfax doit sa prospérité. 
Ses rapports constants avec Gafsa, dont toutes les oasis du Djerid sont tributaires, 
contribuent à sa richesse en assurant l’avenir. Et quels horizons de prospérité 
s’ouvrent encore pour cette ville : une ligne ferrée la reliant à Gafsa, et par suite 
au Djerid, dont la construction projetée sera bientôt en voie d’exécution, le port 
qui incessamment rendra l’accès facile par mer! 

Mais ce qui est surtout intéressant à Sfax, en dehors des progrès de la coloni- 
sation qui ne peuvent nous laisser indifférents, c’est la ville arabe. Bombardée et 
prise par l’amiral G arnault le 16 juillet 1 88 1 , à la suite de l’insurrection d’Ali-ben- 
Khalifa, elle ne conserve plus aucune trace de l’assaut, elle a repris sa physionomie 
originale d’autrefois. Seule une muraille qui enserrait le quartier franc a été 
détruite. 


174 


LA TUNISIE 


Longtemps encore la vieille cité conservera sa couleur par le fait même des 
mœurs de ses habitants. Les gens de Sfax, en effet, ne vivent pas comme les 
autres Arabes citadins. Ils n’habitent pas la ville, mais la campagne d’alentour. 
Chaque matin, sur leurs petits ânes trottinant avec ardeur, on les voit arriver 
à leur boutique ou à leur atelier. Au surplus, Sfax offre le contraste le plus éton- 
nant avec les autres villes de la régence. C’est partout une animation extraordi- 
naire, la nonchalance légendaire des musulmans est inconnue ici, on va, on vient, 
on gesticule, on parle haut, et c’est une confusion inouïe dans les étroites ruelles, 
de chevaux, d’ânes, de chameaux chargés au milieu d’une population grouillante 
très affairée. 

Quand vient le soir, comme par enchantement tout bruit cesse, c’est le silence 
profond et presque la mort. Chacun, abandonnant la ville, a regagné les jardins. 

La question des eaux a sans cesse préoccupé les gens de Sfax et leur étonnant 
esprit de prévoyance, si en dehors des habitudes arabes, leur a fait construire des 
milliers de citernes. Vous en verrez aux portes même de la ville. Protégées par 
des murailles, réunies par groupes, elles sont au nombre de quatre cents; c’est 
la réserve en cas d’extrême sécheresse. 

L’établissement de ces citernes est dû à des fondations pieuses, à l’organisa- 
tion des habous dont j’ai précédemment parlé. 

Mais cet esprit de prévoyance si caractéristique à Sfax ne s’exerce pas sur les 
questions de voirie. Les rues sont d’une malpropreté révoltante et les fièvres per- 
nicieuses, dues sans doute à cet état de choses, y sévissent avec violence. 

Beaucoup d’habitants ici se prétendent descendants du Prophète et portent un 
turban vert qui les distingue des autres. Leurs ancêtres auraient accompagné le 
Barbier de Mahomet enterré dans une mosquée de Kairouan que nous avons visitée. 
Il en est môme qui sont complètement vêtus de vert. Le turban ne s’enroule point 
comme ailleurs autour de leur tête, il est plus large, et ses plis remontent en pointe 
au-dessus du front. Les visages eux-mêmes se différencient vivement de ceux des 
autres Maures et le contraste est surprenant lorsqu’on arrive de Malidia où les 
faces sont larges, rondes et colorées. Ici le trait est ferme, nerveux, l’ossature 
apparente, l’œil expressif. 

Je retrouvai à Sfax quelques vieux souvenirs de Tunis, les Fezzesna entre 
autres, dansant comme à Halfaouïne sans trêve ni repos, au son de la zourna et 
du tam-tam. J’aperçus aussi un café maure décoré de peintures naïves comme à 
Bab Djedid. Mais celui-ci était surprenant avec son chameau fantastique portant 
en guise de bosse une tour crénelée, ses lions enchaînés et ses serpents chevelus. 

Je me plaisais surtout dans les souks. Ils sont loin d’avoir l’importance et la 


LA VIL LF, ARABE 


175 


richesse de ceux de Tunis, mais de combien ils les dépassent au point de vue pitto- 
resque! Il y a là des coins d’une étrangeté charmante, tout éclaboussés de rayons 
d’or et de couleurs folles, avec des boutiques dont les auvents sont formés par de 
vieilles planches disjointes, des vieux sacs percés, rapiécés, tout en pendeloques, 
retenus par des ficelles, où le soleil se joue et où les ombres adoptent les formes 
les plus imprévues. C’est le pittoresque le plus désordonné. Il est des rues et 
j’ignore leurs noms attendu que des chiffres seuls les indiquent, où s’alignent, 
dans l’éblouissante lumière, des jarres toutes noires et suintantes. Là on traite les 
chameaux malades. J’ai vu de ces misérables animaux, efflanqués, dont le poil 
rongé par la gale était tombé par places, qu’on badigeonnait avec du goudron. 
C’était bizarre ensuite de voir la bête toute noire s’en aller avec lenteur dans le 
soleil comme un squelette d’animal antédiluvien; et chacun au passage s’écartait 
Et tout à coup, à cette vision bizarre succédait l’apparition d’un beau cavalier 
sur une selle brodée d’or, noble et fier d’allure, vêtu d’un manteau magnifique. 

C’étaient ensuite des ressemeleurs de babouches étirant le cuir, coupant et 
tapant sans trêve, des teinturiers aux mains rouges, des teinturiers aux mains 
jaunes, car chacun d’eux n’emploie qu’une couleur. Puis des marchands de sucre- 
ries installés sous les auvents de fortune que nous connaissons, agitant constam- 
ment un éventail en feuilles de palmier, au-dessus de leur étalage pour chasser 
les mouches. C’était un bourdonnement continuel, des vols noirs tournoyaient 
autour des sucreries que le marchand, malgré ses efforts, n’arrivait pas à défendre. 
Et tout cela au milieu d’un brouhaha perpétuel, dans une foule remuante, parmi 
des cavaliers, des piétons ou des chameaux seuls passaient avec insouciance et 
gravité. 

Je suis arrivé à une porte de la ville, haute ogive ouverte dans le rempart. 
Ici l'animation est plus extraordinaire que partout ailleurs dans Sfax. Des cavaliers, 
des ailiers, des piétons, débouchant de la sombre ouverture du matin au soir, s’y 
succèdent; beaucoup sont coiffés du large turban vert, la plupart sont drapés 
dans des manteaux d’une ébouissante blancheur et tout cela continuellement 
grouille et s’agite en un éternel va-et-vient. Les djebbas superbes resplendissent et 
s’éteignent toujours faisant place à d’autres. Et c’est, avec l’éblouissement des 
yeux, un tumulte indescriptible où se confondent les cris, les appels et les coups 
retentissants des marteaux des forgerons qui occupent une rue voisine tout 
entière. 

Les deux côtés de cette rue sont bordés par leurs échoppes et, à travers 
les sombres écharpes de fumée qui s’en échappent, monte un blanc minaret de 
forme originale. Alentour, dans les ruelles voisines du rempart, s’accrochent aux 


176 


LA TUNISIE 


murailles de bizarres balcons. A leurs balustres déjetés, pendent des étofïes, des 
loques,. des haillons de toutes couleurs, et les guirlandes de lainages pourpres ou 
jaunes des teinturiers. Tout cela est toujours soutenu on ne sait comment à l’aide 
de pieux et de ficelles. Et toujours aussi, dans ce chaos de fumées et de rayons 
éblouissants, la foule agitée se presse parmi des cavaliers, des âniers et des 
chameaux lourdement chargés. 

Je me suis à grand’peine frayé un passage à travers la cohue et j’ai franchi 
la porte, me voici à la hase des remparts. La campagne brûlée parle soleil s’étale 
devant moi toute nue car les jardins dont j’aperçois la ligne verdoyante sont là-bas, 
plus loin. 

Ici, en dehors des murs, c’est, au grand soleil, tout un monde de cha- 
meaux et d’âniers, des foudouks, des koubbas étincelantes, de pauvres gourbis 
occupés par des nègres. Mais la chaleur est suffocante, je regagne bientôt la porte 
de la ville et, suivant la rue originale de tout à l’heure, je vais me réfugier à l’ombre 
des souks, dans le vieux marché à l’encan. C’est le plus original qui se puisse 
voir. Le centre en est occupé par un café en plein air que des toiles tendues, rapié- 
cées, abritent du soleil. Alentour s’ouvrent les boutiques des marchands d’habits 
dont les portes sont entourées de guirlandes de loques. Ce sont des djebbas usées, 
des corsages de juives aux broderies d’or flétries, des brides et des selles, des bur- 
nous, des tapis effilochés et sais-je encore tout ce qui était accroché là d’oripeaux 
brillants, de lambeaux superbes, d’objets dont j’ignorais les origines et l’usage ! 

Il n’y avait pas que des brocanteurs sur cette place, mais aussi des marchands 
de poteries. Les auvents bizarres de ces boutiques, fabriqués on ne sait avec quoi, 
pendaient, s’inclinaient ou se relevaient toujours capricieusement à l’aide de plan- 
ches et de pieux plantés dans le mur. Les déchirures des toiles étaient bouchées 
avec des oripeaux et, malgré tout, l’or du soleil ruisselait par les fissures, frappant 
d’éclats aveuglants une jarre à la forme antique, enrichissant d’éblouissantes 
arabesques un vase usuel quelconque. Devant la porte, les jarres et les gargou- 
lettes s’amoncelaient; les passants les heurtaient du pied. Ailleurs on procédait 
à la vente à la criée de selles, de harnais, de brides et de cuivres. 

Une des portes de la mosquée de Sfax s’ouvre dans les souks. 

En passant sous la galerie obscure, on est surpris par la vision de colonnades 
éclairées par le reflet du soleil qui frappe sur des murailles invisibles. Sous les 
arceaux, dans la pénombre lumineuse, des Maures au turban vert, au turban 
d’or, aux riches costumes, sont debout les mains levées dans l’attitude de la 
prière ou prosternés vers l’Orient. Et cette scène est d’une singulière grandeur en 
sa simplicité. 


LA VILLE ARABE 


■177 


Si vous allez à Sfax, n’oubliez pas de vous diriger vers la grande mosquée le 
vendredi à une heure du soir. L’assemblée des croyants est si nombreuse ce jour-là 
que le sanctuaire ne peut les contenir tous. Vous verrez à l’extérieur, sur des 
banquettes en maçonnerie, tout un concours de fidèles. Et la gravité ou le caractère 
des visages, la richesse du costume, le recueillement de cette foule vous sur- 
prendront. 

Un derviche au turban rouge, au manteau vert, à la barbe blanche comme 
la neige passait et repassait autour de la mosquée devant le peuple en prière. 

« Oh! croyants, mes frères, disait-il, sachez que nous sommes dans le bien 
et que nous en rendons grâce à Dieu. Il est le maître de faire tout ce qu’il lui 
plaît; que le salut accompagne Mahomet son envoyé!» 

On n’entendait que sa voix répétant l’invocation et par les portes grandes 
ouvertes de la mosquée, dans l’ombre des arceaux, des silhouettes blanches se 
prosternaient ou se dressaient et les manteaux s’agitaient comme de grandes ailes. 

« Il est maboul», me disait un Juif avec lequel je m’entretenais. Un Maure 
qui passait s’écria : «Ne l’écoute pas, roumi, c’est un saint et non un fou. » 

Le Juif s’esquiva. 

— « Vois-tu, continua-t-il en regardant dédaigneusement l’autre s’en 
aller, l’esprit de Dieu est avec cet homme et il ne peut le supporter. Si tu es allé à 
Tunis, tu as remarqué une tombe au milieu du souk des selliers; tous les ven- 
dredis, jour sacré pour nous, on plante des drapeaux sur la sépulture et les 
passants baisent leurs plis. C’était un saint aussi, celui qui est enterré là-bas, et les 
étrangers le prenaient pour un fou. 

« Nous autres, nous respectons ces hommes que l’esprit de Dieu visite et, 
comme ils sont incapables de gagner leur vie, nous leur reconnaissons le droit de 
prendre leur nourriture dans les étalages des marchands.» 

Et tandis que je quittais les abords de la mosquée, la voix du derviche se 
faisait toujours entendre. Maintenant il parlait avec une volubilité extrême. 

Le Juif qui n’était pas allé loin m’attendait. 

« Mais qu’a donc ce fou maintenant, regarde comme il s’agite ; un rassemble- 
ment vient de se former autour de lui... Dis-moi ce qu’il raconte. 

« Il parle de la. guerre, sidi, il répète toujours la même chose. O11 dit qu’il 
devint subitement fou durant le bombardement de Sfax par les Français et depuis 
il vit dans le souvenir des événements qui lui firent perdre la raison. 

Et le Juif me traduisait les discours du maboul que je voyais redressant la 
taille, faisant de grands gestes, et comme nous nous étions rapprochés j’entendais 
distinctement sa voix. 


23 


178 


LA TUNISIE 


« 0 mes frères, disait-il, le temps de gloire est passé, Allah abandonne son 
peuple, voici le soleil qui se lève tout rouge dans une mer de sang ! Les giaours 
sont venus par la mer avec leurs vaisseaux de feu; les voici qui s’avancent comme 
les tourbillons de sable du Sahara. On entend beugler les chameaux et les bœufs... 
On entend hennir les chevaux... Les escadrons fondent sur nous, les armures 
lancent des étincelles. 

Les vaillants Kroumirs les attendaient dans leurs montagnes, mais pleurez, ô 
mes frères, la ruine de l’Islam commence, les forêts brûlent, les champs sont rava- 
gés, les troupeaux, les femmes, les enfants sont la proie de l’infidèle. 

Louange à Dieu qui fait mourir et qui fait vivre ! 

La nuée de feu s’avance, saisissez les longs fusils, les yatagans, les pistolets, 
mettez vos éperons. Guerriers et goums, suivez vos étendards. En avant!... 

... Les Ulémas, àKairouan, prêchent la guerre sainte du haut des minarets, 
le monde musulman s’agite, le sultan envoie des bataillons de Tripoli. L’espoir 
renaît, on va chasser l’infidèle. 

Ecoutez, maintenant : on a scié les grands poteaux qui portent la pensée le long 
des routes, car les chrétiens se parlaient avec des fils d’un bout du monde à 
l’autre. Guerre aux giaours! Sans le vaisseau de feu, plein de canons comme un 
fort qu’on voit près du rivage, tous seraient égorgés à Sfax! 

Les tribus étaient avec nous et jusques dans les profondeurs du désert on 
attendait le signal. 

Et comme l’heure allait sonner... 

Oh! Croyants, mes frères, sachez, que nous sommes dans le bien et que nous 
en rendons grâce à Dieu. Il est le maître de faire tout ce qu’il lui plaît, que le 
salut accompagne Mahomet son envoyé ! 

Et comme l’heure allait sonner, la mer se couvrit d’une nuée de grands 
vaisseaux de feu, grands comme des forteresses, tout noirs, vomissant la fumée, 
hérissés d’armures, semblables à des monstres. 

Le lendemain une pluie de fer et de feu tomba sur la ville, les murailles s’é- 
croulaient, la terre et le ciel retentissaient de grondements terribles, comme si la 
fin du monde arrivait. 

O mes frères, la colère céleste nous châtie, voici les jours noirs, vous ne 
possédez plus rien, c’est la honte éternelle!... 

Et pendant que cette pluie de fer et de feu nous écrasait, des barques char- 
gées de soldats approchaient du rivage. Louange à Dieu qui ressuscite les morts! 
Dieu seul est éternel ! 

Mourez, on ne dira pas : ils ont fui !... Mourez, vous vivrez encore... 


LA VILLE ARABE 


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Beaucoup de nos guerriers sont morts ce jour-là. Ils vivront... 

L’armée des infidèles était sur le sable du rivage, mais on se défendait en 
dehors des remparts, et les tribus approchaient pour se joindre à nous. Les bateaux 
vomissaient du feu, ô honte, mes frères, il fallutfuir... 

Alors, sous le fer des canons les portes de la ville s’abattirent, et l’infidèle 
entra. „. 

C’était écrit, <5 mes frères. 

On fit le siège des maisons. Nous luttâmes corps à corps, mais le soir le 
drapeau des Français remplaçait l’étendard de l’Islam sur la Kasbah !... 

Le temps de gloire est passé, ô Musulmans; où sont nos guerriers, où sont 
nos goiuns, où sont nos étendards ? La colère céleste les a dispersés. 

Louange à Dieu qui ressuscite les morts ! Dieu seul est éternel. 

Le derviche ne parlait plus, il s’en allait maintenant à travers la foule qui 
s’ouvrait respectueusement sur son passage. 

Je dis alors au Juif : « L’Arabe avait un peu raison, tout à l’heure, car ce n’est 
pas un maboul, mais ce n’est pas non plus un saint. C’est un illuminé et peut-être 
un fanatique qui pourrait devenir dangereux en certaines circonstances. J’ai vu ce 
matin un vrai maboul par les rues, il s’en allait demi-nu, le corps déjeté, les yeux 
atones, la bouche ouverte et baveuse. » 

Et je pensais aux vêpres siciliennes, à Jean de Procida simulant la folie et 
allant de ville en ville pour avertir les conjurés de l’heure du massacre. 

« Vois-tu, me répondait le Juif, à voix basse, je pense comme toi, mais nous 
n’osons pas tout dire nous autres, tu sais bien . . . 

Nous avions quitté les abords de la mosquée et nous allions à travers les 
ruelles, nous arrêtant à chaque instant, car à Sfax on peut passer des journées 
sans ennui, découvrant toujours de nouveaux détails intéressants. C’est tantôt une 
Juive qui passe les cheveux ébouriffés, teints par le henné, buisson ardent flam- 
bant au soleil; un porteur d’eau chassant devant lui un âne enrubané, plein d’a- 
mulettes et de touffes de laines aux brillantes couleurs ; des enfants chargés de 
palmes vertes ; des marchands d’habits agitant des étoffes éclatantes. Et tout cela 
se meut sous des rayons de lumière, dans l’ombre translucide, au milieu des sen- 
teurs du fenouil et du benjoin, des âcres odeurs de fritures. 

Nous apercevions nombre de boutiques pleines de concombres, d’une gros- 
seur inusitée, il y en avait partout. C’est le légume cher aux gens de Sfax. On 
a prétendu même que l’abondance des concombres, les fa ko lis , en arabe, avait 
inspiré le nom de la ville. 

Et nous allions ainsi lorsque des chants frappèrent nos oreilles. Une bande 


LA TUNISIE 


183 

d’Arabes débouchait presque aussitôt dans une ruelle. C’était un enterrement. Le 
mort, couché dans son cercueil, enveloppé d’une natte, était porté sur une haute 
civière à balustres. 

Le chant était accéléré, les porteurs se hâtaient, ils butaient à chaque 
instant dans le sol inégal, et la haute civière oscillait. Le cortège passa vivement 
près de nous, s’illuminant au passage sous les rayons du soleil pour retomber 
aussitôt dans l’ombre de la rue, s’allumant plus loin d’un éclair fugitif. Il monta, 
descendit se montra une dernière fois et disparut. Les chants s’éteignirent dans 
le lointain. 

J’avais quitté le quartier arabe et j’étais arrivé à la marine, un bateau venait 
d’arriver. L’archimandrite d’Alexandrie descendait du bord, il allait inaugurer 
l’église grecque. Une foule nombreuse l’attendait sur les quais. Le pasteur avait 
entouré sa haute coiffure d’un voile noir qui recouvrait aussi son visage. Les 
fidèles s’agenouillaient devant lui, baisant ses mains et l’archimandrite effleurait 
en passant leur tète de ses lèvres. 



LE DERVICHE 



CHAPITRE XI 


Gabès. — Le généi’al Allegro. — L’Oasis. — ■ Un jardin enchanté. — Les lavandières Menzel etDjara. 
Les Khouans. — Les Aïssaouas. — Au crépuscule. — L'expédition du marquis de Mores. 

.. Gomme im cadavre entre les mains du laveur des morts. 

Devise des Khouans. 


à a abés : une côte allongée, basse, sablonneuse, quelques maisons à terrasses, 
\T des rideaux de palmiers. Par delà, des monts lointains. 

Gabès est fouetté par les vents; là, le sirocco brûlant épuise, le souffle froid 
du large enfièvre et tue. 

On quitte les solitudes de la mer pour la grande solitude d’un rivage que le 
soleil n’égaie pas, et le ciel lui-même est morne comme la terre. 


182 


LA TUNISIE 


Les navires s’éloignent de cette côte dangereuse semée de bas-fonds. Combien 
de voyageurs, arrivés en vue de Tappontement, ont dû suivre la fortune du bateau 
ne pouvant tenir la mer, et aller avec lui jusqu’à Tripoli! Môme par les plus 
beaux jours on est obligé de mouiller au loin. 

Cependant j’ai vécu quelques belles heures sur ce triste rivage. 

Le soleil vient à peine de se lever lorsque nous jetons l’ancre en vue de Gabès. 
Par extraordinaire aujourd’hui le golfe de la petite Syrte est calme, la nuit a été 
bonne. Quelques milles en barque et me voici à terre. Bientôt j’ai trouvé asile 
à l’hôtel des voyageurs où m’accueille une hôtesse accorte. 

On a vite fait de visiter Gabès, et peu après mon arrivée il n’avait plus rien 
à me révéler. Ce sont quelques rangées de maisons basses, deux ou trois petites 
rues improvisées datant à peine de l’occupation. Le village a été créé hâtivement 
par les mercanti qui suivent les troupes. 11 garde quelque chose du campement. Et 
d’ailleurs on rencontre par les rues des soldats du 3° bataillon d’infanterie légère 
d’Afrique, et j’entends les sonneries de la manœuvre. 

L’esplanade est voisine des maisons et en attendant l’heure à laquelle je 
pourrai voir le général Allegro, gouverneur de Gabès, auquel je suis recommandé, 
je vais comme un oisif bourgeois admirer nos troupiers. Les soldats paraissent 
tout petits dans ce vaste champ de manœuvres. Ils sont là, par théories, faisant 
l’escrime à la baïonnette. Plus loin c’est l’école du bataillon et les notes des clai- 
rons traversent, frémissantes, les clartés matinales. Plus loin encore, je vois les 
chasseurs d’Afrique et les spahis montés sur les petits étalons à la crinière 
ondoyante et aux queues longues comme des chevelures. Ils vont dans un galop 
nerveux gravir les monticules pour disparaître ensuite dans les replis du terrain. 
Plus loin encore, suivant les péripéties de la manœuvre, cette ligne ondulée, toute 
scintillante de couleurs vives, semble ramper, se replier, se dérouler comme un 
gigantesque serpent. 

Je reçus le plus gracieux accueil du général Allegro. C’est à lui que je dois 
les bonnes heures passées à Gabès, à sa très gracieuse compagne dont l’ineffable 
douceur le console de sa cécité. Car le général est aveugle depuis quelques années. 
Et qui devinerait sa cruelle infirmité? L’œil qui vous fixe est plein d’une douceur 
expressive et ce regard, qui ne voit plus qu’en dedans, s’éclaire et sourit quand 
même. L’après-midi le général me fait visiter son jardin, un des plus beaux de 
l’oasis. Gabès par lui-même, c’est-à-dire le village européen, n’est rien; les oasis 
sont tout. Les deux principales : Djara et Menzel sont admirables de fraîcheur 
et de verdure. 

Nous avons traversé l’oued et nous voici dans un jardin à la végétation folle, 


UN JARDIN ENCHANTE 


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tout embaumé par des fleurs aux colorations éclatantes; mes yeux sont éblouis et 
tous ces parfums capiteux m’alanguissent. 

Sous la voûte des palmiers géants que la brise balance, dont les panaches 
scintillent au soleil avec des reflets métalliques, s’abritent deux étages d’arbres et 
de fleurs. Les cognassiers, les figuiers, les grenadiers, les abricotiers aux propor- 
tions colossales, ploient sous le poids de leurs fruits et au-dessous se pressent les 
légumes verts et les innombrables fleurs. Et c’était un enchantement sous l’om- 
brage clair, de voiries branches chargées retombant presque à terre, des vignes 
aux troncs énormes, tordus, rampant d’un arbre à l’autre, mêlant leurs feuilles 
aux fruits, enlaçant les palmes, s’inclinant en pendentifs gracieux; ornementation 
fabuleuse, se perdant en d’inextricables réseaux parfumés. Et sur le sol c’était un 
chatoiement de pierreries où quelques rayons d’or se jouaient, éclatant ça et là sur 
des fleurs rouges, mettant des aigrettes de flammes à quelques corolles... 

« Voyez ici, me disait le général, ces fleurs aux longs pistils soyeux et fins 
comme des plumes de colibri, remarquez leur couleur jaune, elles sont rares et 
belles. Là, c’est un palmier qui ne produit pas, il a été rasé à la cime, tenez, vous 
verrez mieux d’ici en relevant la tête; ce palmier donne le lagmi ou vin de palme, 
je vous en ferai goûter tout à l’heure. » 

Et j’étais tout saisi devant le général qui maintenant me guidait et qu’on eût 
dit aussi voyant que moi. Et je le considérais inquiet, ne pouvant croire à sa cécité. 

« Voyez-vous, ajouta-t-il de sa voix charmante et chaude, les oasis de Gabès 
renferment près de 100.000 palmiers dattiers. Ils réussissent à merveille, car ils 
sont dans les conditions voulues ; une haute température en même temps qu’une 
grande humidité, les irrigations souterraines ou superficielles sont indispensables à 
sa culture, d’après le proverbe arabe, le palmier doit avoir le pied dans l’eau et la 
tête dans le feu. Dans ces conditions il pousse vite et monte haut. Vous remar- 
querez que le palmier de nos oasis a la tige plus frêle que celle des palmiers du 
rivage. Il est d’un port plus élégant et ses palmes souples se balancent au moindre 
souffle. Si nos jardins sont aussi luxuriants, c’est grâce à l’ombre protectrice qu’ils 
donnent, sans eux les arbres et les fleurs ne résisteraient pas aux ardeurs du soleil. 

Nous étions arrivés à une sorte de clairière, les arbres s’espaçaient. « D’ici, 
me dit le général, vous pouvez voir le faîte d’un palmier donnant le lagmi et vous 
allez assister à la mise en bouteille dans cette cave d’un genre nouveau pour 
vous. » 

Sur un signe du général, un jeune Arabe prit le tronc à deux mains et grimpa, 
pieds nus, comme un singe ; bientôt il disparut dans les palmes, pour montrer sa 
silhouette à la cime très élevée de l’arbre. 


184 


LA TUNISIE 


Je le voyais minuscule là-haut, puisant à même le tronc à l’aide d’une gar- 
goulette, puis il entaillait l’intérieur du réservoir et bientôt le récipient descendait 
au bout d’une longue corde et des verres s’emplissaient de l’odorante liqueur. Ce 
vin de lagmi me parut excellent. 

« C’est la seule boisson alcoolique autorisée par le Koran, me dit le général. 
Nos Arabes en sont très friands et il n’est pas rare de les voir en ébriété lorsqu’ils 

en abusent. Le lagmi, à une cer- 
taine période de sa fermentation, 
rappelle l’hydromel vineux. 

« Les arbres qui le produisent 
sont sacrifiés. Dès le printemps, au 
moment de la grande sève, on coupe 
toutes les palmes, sauf les nouvelles, 
et on pratique à cet endroit même 
un canal circulaire dont la pente 

une gargoulette. Le lagmi coule 
pendant deux mois environ, don- 
nant chaque jour quatre ou cinq 
litres. Si l’arbre est menacé d’épui- 
sement par suite d’un écoulement 
trop actif, on l’arrête en mastiquant 
les entailles du sommet à l’aide 
d’argile. » 

Je 

cet admirable jardin où maintenant 
je me rends seul car les .horticul- 
teurs indigènes me connaissent et 
viennent au devant de moi. Jamais 
ils ne m’ont laissé partir sans une 
brassée de fleurs, et puis ce qui m’attire encore c’est l’oued que je traverse et où 
je m’arrête longtemps chaque fois. 

Jamais scènes plus patriarcales, plus bibliques, plus imprévues, plus belles ne 
se sont déroulées sous mes yeux. 

Dans beau bleue coulant avec lenteur et sur les bords, s’agite tout un peuple 
de lavandières et d’enfants. Ce sont des femmes et des jeunes filles de beau visage, 
vêtues de tuniques bleues à grands ramages jaunes, ou voilées de noir, dont le péplum 


suis revenu plusieurs fois à 


amène naturellement le liquide à 



... LE PEUPLE PREND PLACE. 



. . . TROIS LAMES PENDANTES LE LONG DE SES FLANCS. . . 



LES LAVANDIÈRES DE DJ ARA 


187 


antique est retenu à l’épaule par des agrafes d’argent. Dans les sombres tresses 
des chevelures s’enroulent des sequins tandis que des colliers de nacre et de corail 
battent sur les poitrines. Subitement de la foule accroupie, des figures hiératiques 
surgissent, divinités ou idoles, immobiles sous le soleil . 

Dans l’eau toute frémissante rayée d’éclats d’acier, éclaboussée d’étincelles, 
s’ébattent des enfants nus, des chiens se jettent à la nage. Sur la rive, des chevreaux 
bêlent, des battoirs humides, en écorce de palmier, pleins d’étoiles, montent et 
descendent en cadence tandis que des vols de pigeons passent, éblouissants de 
blancheur dans la lumière. 

Il y a là des négresses aux luisants de bronze, aux cheveux pareils à des 
toisons de laine finement tressés et huilés, des bédouines aux énormes turbans 
jaunes ou bleus d’où s’échappent comme des flots de sequins entremêlés d’amu- 
lettes avec des chaînes de métal qui se balancent sur la poitrine; et les attitudes 
des bras nus chargés de lourds bracelets, sont pleins de grâce ou de caractère. 
C’est la joie des yeux pour un artiste que ces trouvailles d’arrangement, ces sou- 
plesses exquises, ces cambrures superbes, ces ceintures presque flottantes, ces 
lambeaux d’étoffes magnifiquement rejetées sur l’épaule. Les haillons sous le 
soleil ont la richesse du brocart et de la pourpre. 

C’est de toutes parts un grand bruit de voix, des cris d’enfants, de croasse- 
ments de grenouilles innombrables d’un vert tigré d’or, le cliquetis des bijoux, des 
battements d’ailes qu’accompagne l’éternel frémissement des palmes de l’oasis. 
L’eau essorée jaillit et retombe en pluie de perles, les linges blancs étalés aveu- 
glent, les jaunes, les orangés et les verts éclatent; ce n’est pas une symphonie, 
c’est une prodigieuse fanfare de couleurs. 

Tout cela se meut, frissonne, grouille, chante ou crie dans l’eau azurée, sur 
la rive sablonneuse et claire où l’oued serpente à travers les tamarins, sous les pal- 
miers dont les feuilles balancées miroitent dans les limpidités du ciel. 

Et là-bas, dans le fond, dans le grand lointain, passent des caravanes aux 
silhouettes austères, des hommes graves drapés comme des apôtres... 

Dèsdixheures du matin, la chaleur est telle dans le sud de la Tunisie qu’il faut 
rentrer chez soi. A vouloir courir la campagne, on s’exposerait à l’insolation fou- 
droyante. Et d’ailleurs, on manque de courage pour sortir, accablé qu’on est, se 
mouvant avec peine. Je me réfugiais dans le demi-jour de la chambre de l’hôtel 
aux heures chaudes, et là, nonchalant, n’ayant plus même le courage de tenir plume 
ou crayon, je m’abandonnais à l’assoupissement. On n’entendait aucun bruit au 
dehors, les rues étaient désertes, la ville morte. 

Et alors chaque jour, dans ce morne silence, s’élevait une voix, une seule, 


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LA TUNISIE 


lointaine, très frêle et douce. Ce qu’elle chantait, je l’ignore, je ne sais même quel 
instrument aux vagues harmonies l’accompagnait en tremblant. Mais j’éprouvais 
un charme indicible, d’entendre chaque jour à la même heure, cette voix qui tra- 
versait l’ombre, exhalant comme l’éternelle rêverie des choses. 

Je ne l’entendais pas longtemps, le silence retombait vite sur les murailles. 
Nul autre que moi ne la percevait, car je m’informai auprès de l’hôtesse, des servi- 
teurs, des voisins et aucun ne savait. . . 

Plus tard, beaucoup plus tard, la ville lentement sortait de sa torpeur. C’était 
l'heure de la promenade. 

Mon excellent ami Henry Frichet m’avait donné, à mon départ de Paris, une 
lettre pour un de ses anciens camarades, le capitaine Marfoure, du 3 e bataillon 
d’infanterie d’Afrique. Quel accueil cordial me réservait le capitaine, homme 
charmant et brave cœur, heureux d’entendre parler de son ami, de pouvoir être 
agréable à son envoyé ! 

Justement il habitait l’hôtel des Voyageurs et sa chambre n’était pas éloignée 
de la mienne ; le hasard me servait. 

J’ai fait de délicieuses promenades dans l’oasis en compagnie du capitaine, et 
je me souviendrai surtout d’une exploration faite ensemble dans le vieux Djara. Ce 
n’était pas la première fois qu’il y venait, c’est pourquoi il croyait m’y guider. Mais 
comment se reconnaître dans ce dédale de ruelles souvent aussi sombres que des 
cavernes, car en maints endroits, elles se composent d’inextricables réseaux de 
galeries couvertes. 

Le capitaine cherchait la demeure d’une juive dont la beauté l’avait vive- 
ment frappé. Nous pénétrions partout pour la découvrir, car il ne retrouvait pas 
sa demeure et justement son embarras nous servit au mieux. Quels intérieurs 
nous avons découverts ainsi et quels beaux visages ! 

Gabès fut fondé par les Phéniciens. Sous les Carthaginois et durant une 
partie delà domination romaine, la ville fut comprise dans la Bysacène. Durant 
la période chrétienne, Yepiscopus Tacapitanus est un des évêchés de laTripolitaine. 

On ne connaît pas exactement l’emplacement de l’ancienne Tacapa; quelques 
ruines cà et là traînent sur des hauteurs avec des restes de mosaïques et de 
poteries. Eh bien, dans le vieux Djara, dans des cours intérieures où nul 
Européen n’était peut-être entré avant nous, nous découvrons des colonnes et des 
débris de monuments antiques qui ont servi à la construction de ces pauvres 
logis. Voilà, il me semble, ce qu’est devenue la vieille Tacapa. 

Et quelle originalité montraient certains portiques de hasard sous lesquels 
des femmes étaient réunies, occupées à la préparation du repas ! Les enfants 


LE VIEUX DJ ARA 


18 !) 

se roulaient demi-nus dans la poussière et à notre approche, ils fuyaient. Je me 
souviens d’une fdlette prise d’un tel effroi à notre vue qu’elle tremblait de tous ses 
membres et poussait des cris perçants. Sous un de ces portiques, un tout jeune 
enfant dormait dans un berceau fait d’une énorme écaille de tortue que trois cordes 
descendant de la voûte tenaient suspendu au-dessus du sol. 

Nous n’arrivions pas à découvrir la belle juive, mais combien d’autres visages 
nous apparaissaient d’une grande beauté ou d’un caractère unique ! 

Le costume était d’une simplicité primitive. Il se composait de la tunique 
flottante antique, de couleur bleue généralement, avec une écharpe négligem- 
ment nouée en guise de ceinture. De larges tresses encadraient le visage, des- 
cendant jusqu’aux hanches, avec des chaînes, des pendeloques faites de sequins, 
de coquillages, de morceaux d’ambre, de corail, de monnaies anciennes d’argent 
et d’or. Et sur les poitrines, comme je l’avais vu sur les bords de l’oued, de 
larges colliers à plusieurs rangs s’étageaient. 

Il sera intéressant de lire les recherches suivantes d’un auteur anonyme sur 
les costumes portés, dans l’antiquité, par divers peuples de la mer, nous verrons 
qu’ils se sont transmis en grande partie jusqu’à nos jours notamment dans le 
sud de la Tunisie. 

« L’un de ces peuples, dit-il, les Tourshas, assimilés aux Tursanes ou Etrus- 
ques, porte une sorte de bonnet pointu. Or, dans l’antiquité, nous retrouvons cette 
coiffure conique sur le personnage du bas-relief libyen de Tchinli-Kioch. On la 
constate sur de nombreuses figurines de terre cuite provenant de Carthage, dont 
MM. Babel on et Reinach ont donné le dessin. L’usage paraît s’en être conservé 
longtemps chez certaines populations. Les Gerbiens portent souvent une sorte de 
bonnet blanc de forme plus allongée que la chéchia rouge classique. Le président 
de Thon leur attribue « des bonnets de laine de couleur bleu turquin. » Une coif- 
fure analogue est adoptée par les femmes berbères modernes. Son extrémité se 
recourbant lui donne la forme de bonnet phrygien. Tel est, entre autres, le cas 
des femmes de Rhadamès (Largeau). 

« Les guerriers teucriens et les Dauniens, d’après les bas-reliefs de Médinet- 
Habou, portaient un bonnet de plumes. Cette singulière coiffure persiste encore, 
comme costume de guerre ou de fantasia, dans plusieurs parties de la Tunisie 
occidentale et de l’Algérie. 

« Ces Européens qui attaquent l’Egypte sont vêtus d’une sorte de jupon, 
rappelant celui des Ecossais ou la fustanelle grecque. Rien n’est plus fréquent que 
cette pièce de costume chez les indigènes qui n’ont pas adopté la culotte. Elle est 
portée sous le vêtement et formée d’étoffes rayées. 


190 


LA TUNISIE 


« Outre les dessins égyptiens, les représentations figurées sur certains objets 
métalliques tels que les situles de la Certosa, de Watsch ou le miroir de Gastel- 
vetro, nous donnent de précieuses indications sur les origines des costumes tuni- 
siens. Ces dessins représentent des scènes de l’époque. Des guerriers y sont 
figurés avec des casques ou bonnets coniques et jupons courts. Sur les situles de 
Watsch et surtout de la Certosa, des personnages ont des blouses à manches 
courtes, identiques à la jebba du Sahel tunisien. Un individu, vêtu de ce costume, 
est coiffé d’une chéchia; il porte sur son épaule la charrue arabe actuelle (situle 
de la Certosa). Rien ne le distingue d’un Tunisien contemporain de Gerba ou du 
Sahal. Entre ces deux époques si éloignées, on peut citer le costume identique 
d’un personnage figuré sur un ex-voto de Tanit. Quant aux femmes de ces situles, 
elles ont la tête couverte d’un voile. Leur vêtement, serré à la ceinture, est sem- 
blable à celui des Bédouines de la campagne. C'est une variété du peplos antique. 

« On pourrait appeler l’attention sur l’ornementation géométrique des étoffes, 
comparables à celles des vases, des bijoux, des armes chez les hommes de l’âge 
de bronze et les Tunisiens contemporains. Les tapis de Kairouan et les couver- 
ture de G afsa permettraient d’établir de curieux rapprochements; mais ces consi- 
dérations nous entraîneraient trop loin. » 

L’accueil que nous recevions dans ces modestes demeures où habitaient ces 
femmes aux attitudes de reines, était gracieux. Il semblait que les gens s’esti- 
maient très honorés de la visite d’étrangers. Il est à présumer que le képi du capi- 
taine était pour la plus grande part dans cette courtoisie. 

M. Marfoure éprouva une déception lorsque la belle juive enfin fut retrouvée, 
car il l’avait vue en grand apparat et cette fois, il la surprenait dans une tenue fort 
négligée, vaquant aux occupations peu poétiques du ménage. 

Nous visitions ensuite le marché assez curieux où se fait encore le commerce 
d’exportation de Tunis, de Malte, de la Sicile et de Tripoli. 

Les habitants de Djara ne firent aucune manifestation hostile contre nous au 
moment de l’occupation. Mais Menzel, qu’un ruisseau sépare de Djara fut bom- 
bardé par nos troupes; des traces de ce bombardement subsistent encore. 

Les habitants de ces deux bourgs sont d’humeur différente, d’ailleurs, long- 
temps ils furent ennemis et à tout propos des rixes s’élevaient entre eux. 

O11 fabrique des tapis à Menzel. Quelques-uns de ceux qui nous furent mon- 
trés étaient de belle couleur et offraient une grande analogie avec ceux de 
Kairouan. 

J’ai passé de charmantes soirées chez le général Allegro. L’aménité de ses 
manières, son esprit, sa large hospitalité, le charme et la bonté de M me Allegro ne 


LES KH OU AN S 


191 


se peuvent oublier. Et c’est un bonheur de trouver là, aux confins du désert, sur 
cette pauvre terre, une maison si cordiale où s’unissent le confortable européen et 
l’éclat du luxe oriental. 

J’y rencontrai un officier supérieur, écrivain de grand talent, qui connaît à 
fond tout le nord de l’Afrique. Longuement nous nous entretenions; je lui faisais 
part de mes observations trop rapides à mon gré sur les musulmans. Il rectifiait 
mes erreurs, il m’ouvrait des horizons nouveaux, s’étendait avec une compétence 
rare sur les ordres et les sociétés religieuses, les sectes et les confréries dont nous 
ne soupçonnons pas la puissance. Divisées autrefois, ces sociétés semblent obéir 
aujourd’hui à une impulsion unique, ce qui peut les rendre redoutables un jour. 

« Les Mokaddem, me disait Kliiva, tel est son pseudonyme littéraire, jouis- 
sent d’une grande autorité auprès des adhérents. Souvent leur parole a suffi pour 
maintenir les tribus et empêcher les insurrections que les marabouts locaux ou 
des illuminés essayent de fomenter. 

« Vous êtes frappé des progrès acquis en Tunisie, de la douceur des habitants 
que vous croyez amis de notre domination. Quelques-uns sont nos alliés, c’est cer- 
tain, mais ils sont l’exception, ce sont des Maures des villes, pour la plupart, qui 
n’ont plus, depuis longtemps, le sentiment de leur nationalité. Mais allez dans le 
Sud, les Kbouans y sont nombreux. Leur esprit de discipline ne se dément jamais ; 
ils ont une devise qui règle leur conduite, ils sont : 

« Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts . 

« Dans tous les ordres, dans tous les pays, leur obéissance est passive. Les 
devoirs des Khouans entre eux sont plus réels que ceux que la nation impose à des 
frères et leur solidarité est poussée jusqu’au communisme. Or, en Algérie seule- 
ment, il y a 168.000 Khouans. 

« Nier le pouvoir des sectes est puéril. L’organisation des confréries, dont on 
connaît à peine les détails, les ramifications, est formidable et, quoique à l’état 
latent, elle constitue un danger permanent. 

« Les chiouck religieux sont des diplomates hors ligne. Leurs conseils et leur 
correspondance se transmettent, avec une rapidité inouïe, à des distances énormes; 
sauf de rares exceptions, ce sont eux la cause des rébellions, les moteurs des désor- 
dres, les chefs des révoltes. 

«Notre consul, M. Féraud, a constaté que la révolte de l’Aurès, en 1879, 
était connue à Tripoli le même jour qu’elle éclatait. Autres preuves : Il télégra- 
phiait, le 12 avril 1881, au gouverneur général de l’Algérie, qu’un mouvement se 
préparait dans le Sud oranais, alors qu’à la même date, dans le cercle de Gery ville, 
m assassinait le lieutenant Weinbrenner. Enfin, Ahitaghel, le chef des Touareg- 


LA TUNISIE 


192 " 

Hoggar, qui ont assassiné la mission Flatters, a écrit au caïmakan de Ghadamès 
une lettre clans laquelle il se vantait de ce haut fait et manifestait le désir que ce 
massacre fût connu à Constantinople. 

« L’Islam travaille sourdement à sa réorganisation. Les Chiouk Senoussi et 
autres ont compris que cet immense corps ne pouvait agir que s’il avait une tète. 
Ils savent qu’un mouvement panislamique bouleversera le monde et attendent un 
chef. 

<( Les confréries religieuses représentent le lien qui unira les mahométans. 
Elles fourniront l’or, Tes refuges, les conseils, et leurs émissaires insaisissables 



A DJ A RA 


transmettront les ordres. Elles seront écoutées, car tous les burnous sont des frocs 
lorsqu’ils couvrent des musulmans convaincus, et tous les affiliés obéiront comme 
le cadavre entre les mains du laveur des morts. » 

Le général Allegro a bien voulu faire donner en mon honneur une fête spéciale 
parles Aïssaouas de Menzel. 

Il est trois heures, un chaouch vient me prendre à l’hôtel avec une voiture et 
nous voilà partis sur la route poudreuse. Le vent de mer souffle avec force et les 
cavaliers semblent courir dans les flammes, les sabots des chevaux soulèvent de 
grandes fumées d’or que le vent emporte. Le soleil de plomb écrase les demeures 
basses du village que j’aperçois devant moi, et sur les côtés de la route, le sol est 
criblé d’ouvertures comme si la terre avait été bouleversée. C’est le vent qui arra- 
che ainsi des lambeaux du sol, disent les uns, ce sont des trous formés par des gens 
qui ont pris du sable, croient les autres. 

Qu’importe! l’aspect en est désolé et s’harmonise avec le caractère de ces 



JUIVE DE DJAKA 


23 



LES A I S S A 0 U A S 


195 

maisons que je vois là-bas au bout de la route, aussi pauvres que la terre, aussi tristes. 

La voiture s’arrête à l’entrée de Menzel devant une zaouïa dont la blanche 
coupole contraste avec la morne uniformité environnante. On nous attend, des 
Arabes enveloppés dans leurs burnous, allongés sur un talus voisin de la porte, 
se lèvent aussitôt et le Mokaddem et deux chefs des aïssaouas sortant de la petite 
mosquée s’avancent au devant de moi, me tendent la main et me font pénétrer 
dans la cour qui précède le sanctuaire. 

Quelques adeptes sont déjà réunis, et vaguent sous les arceaux allant et 
venant par un couloir dont l’accès m’est interdit. 

Elle est charmante cette cour spacieuse entourée de fines colonnettes blanches 
dont une treille enguirlande les arceaux. Là-bas, à l’extrémité de la cour opposée à 
la porte d’entrée, au long de la galerie, des croyants sont en prière, le visage 
tourné vers l’orient; ils lèvent les bras au ciel et se prosternent : c’est la prière de 
la troisième heure. 

Le Cheik me fait asseoir sur un banc réservé et un serviteur m’apporte le 
café tandis qu’un joueur de flûte s’est placé sur le seuil de la porte, et aux appels 
aigus de son instrument, invite les aïssaouas à se réunir. 

Lentement ils arrivent un à un, et le peuple prend place près de l’entrée sous 
les arceaux. Cependant le flûtiste, entouré de joueurs de tam-tam, s’est accroupi sur 
le sol et, sur un rythme à trois temps, que l’accompagnement accentue avec force, les 
notes suraiguës de la flûte s’élèvent en cris douloureux. Bientôt les coups sur le tam- 
tam deviennent sauvages, délirants et les vibrations sont si violentes qu’elles reten- 
tissent dans nos poitrines. Cette musique dure longtemps et tandis que les aïssaouas 
qui sont venus se masser autour de l’orchestre attendent, psalmodiant par instants 
des versets du Koran, un tout jeune enfant, les mains appuyées contre une colonne, 
balance sa tête et la fait pivoter autour de son cou. Cet enfant, âgé de 4 à G ans à 
peine, s’exerce, c’est un néophyte, il cherche à s’hypnotiser comme vont le faire 
bientôt les aïssaouas. 

On a beaucoup écrit déjà, m’a-t-on dit, sur cette secte religieuse, mais qu’im- 
porte ! je dois raconter en ce récit les scènes qui m’ont frappé et celle-ci comptera 
parmi les plus curieuses et les plus farouches. 

L’enfant balance toujours sa tête avec violence, le gland de sa chéchia tombe 
sur sa poitrine et rebondit sur son dos. Ses sœurs et ses frères, je pense, vont à lui 
cherchant à l’arracher au violent exercice auquel il se livre, mais obstiné, d ne veut 
point quitter la place qu’il a choisie. Il balance toujours sa tète, et son visage, qu'il 
baisse et relève alternativement, est congestionné. Ses yeux sont sans regard. 

Le rythme du tam-tam s’accentue, les cris de la flûte deviennent plus doulou- 


196 


LA TUNISIE 


reux, on entend des hurlements sauvages. Un vieux tout secoué de frissons s’est 
tout à coup dressé l’écume aux lèvres, ses mâchoires s’entrechoquent, il lève les 
yeux au ciel, pousse des cris inarticulés et ses bras imitent les battements d’ailes 
des oiseaux. Il est hirondelle, il le dit et il le croit, et va et vient à travers la foule, 
réellement possédé. 

Dans le coin le plus obscur, sous les arceaux, on voit des hommes passer ap- 
portant des lames quadrangulaires affdées qui sont terminées en façon de pommeau 
par une grosse boule de cuivre d’où s’échappent des chaînes. Un autre apporte dans 
un mouchoir un paquet de scorpions qu’il remet au Mokaddem. 

Cependant le rythme constant de l’étrange musique a déjà entraîné nombre 
d’aïssaouas. Les voilà debout, rangés les uns à côté des autres, très rapprochés, 
les mains unies et rejetées en arrière. Un des chefs de la secte, armé d’un bâton, 
frappe sur ceux qui n’apportent pas l’empressement voulu à se lever et rejoindre 
leurs frères. Des enfants de tout âge forment les deux extrémités de cette grande 
chaîne humaine. Ils sont bien soixante devant moi. Les désirs du général gouver- 
neur sont exaucés, le spectacle promet.. . 

Alors doucement les aïssaouas, au son de la musique ont balancé leur corps 
en avant et en arrière, et leurs têtes alternativement retombent sur leur poitrine 
et se relèvent ; les touffes de cheveux que les mahométans conservent au sommet 
du crâne viennent tantôt battre leur poitrine et tantôt recouvrir leurs épaules. Le 
mouvement s’accentue, leur corps se cambre maintenant, les cheveux balayent le 
sol. Ils se redressent et retombent suivant le rythme accéléré de la flûte, des tam- 
tams et des Derboukas. 

L’hirondelle volète toujours à travers l’assistance poussant de petits cris, et, 
chose curieuse, ce grand corps a vraiment des attitudes d’oiseau comme sa voix 
en imite les piaulements. Un autre, persuadé qu’il est singe, grimpe le long des 
colonnes, s’accroche à une barre qui supporte la treille, se suspend par les pieds 
et se balance avec des contorsions simiesques. Par moments, de grandes fumées 
odorantes entourent les Aïssaouas d’écharpes bleuâtres, c’est l’encens jeté dans 
les réchauds. 

Bientôt le nom d’Allah, crié par un chef, est répété éperdument par toute 
l’assistance. Certains, comme pris de folie, frémissants, le corps secoué de spasmes, 
les lèvres écumantes s’approchent du Mokaddem qui montre une grosse poignée 
de clous. Et, la bouche ouverte devant lui, sans abandonner le mouvement rythmé 
que marque l’infernale musique, ils attendent. Les poignées de clous disparaissent 
dans leur gorge, ils en veulent tous, les enfants même se précipitent, ils implorent 
et s’accrochent aux bras du chef, et c’est avec le bâton qu’on s’en débarrasse. 


LES AISSAOUAS 


197 


Chez ceux qui, à plusieurs reprises, ont avalé du fer, une détente soudaine se 
produit; ils s’affalent sur le sol, on les allonge sur une natte, les voici comme 
morts. 

Le tam-tam résonne toujours, les coups sourds de la Derbouka retentissent 
et la flûte poursuit sa plainte aiguë. 

Enfin ce sont les lames qu’on enfonce dans la gorge et dans le ventre des 
adeptes. Le patient hypnotisé est indifférent, il regarde comme sans voir le 
Mokaddem qui, prenant sa chair entre ses mains, la traverse de part en part avec 
une pointe affilée. Puis il va à travers la foule, deux ou trois lames pendantes le 
long de ses flancs, de sa poitrine, de sa gorge transpercée, et ce fanatisme est si 
entraînant que des enfants tout petits, suggestionnés, sollicitent l’épreuve. De 
longues aiguilles traversent bientôt leurs joues, leur ventre ou les cartilages du 
nez. Et sur la face bestiale des nègres qui regardent, les yeux apparaissent comme 
des rayons d’acier. Tous les hommes drapés de toges brunes, venus en spectateurs, 
s’hypnotisent à leur tour, ils vont se souder à cette sombre guirlande de fanatiques. 
Elle est vraiment sauvage, horrible, cette chaîne humaine dont tous les 
anneaux se balancent, chacun baissant la tête jusqu’aux genoux, les cheveux 
traînant et se relevant pour retomber sur les reins. Et les chefs excitent, poussent 
l’exaltation jusqu’à son paroxysme, ils donnent l’exemple, sautent comme des 
forcenés devant eux ou se balancent suivant le rythme de la musique. 

Tout à coup l’un d’eux bondit, sauvage, un bâton à la main, l’écume aux 
lèvres, il menace, et la musique accélère encore le mouvement qui devient 
pressé, haletant, furieux; c’est le vertige qui prend ces hommes, c’est la folie. . . 

Alors, toujours la bouche écumante, il en est qui s’approchent du Mokaddem. 
Oh! les scorpions énormes, verdâtres ou noirs, il les tient à la main, lui, il les 
montre, et les autres rugissent, ils veulent les manger... 

11 ne faut pas détourner la tête malgré l’écœurement qui me prend, il faut voir 
et c’est horrible ces bouches écumeuses qui mâchent avidement les bêtes immondes 
qu’on leur donne en pâture, dont la queue se tord encore autour des lèvres convi üsées 
qui bavent. Et puis, des serpents, du feu, du verre pilé, que sais-je encore !... 

Je m’étais enfui. 

Le soir tombait. Dans la plaine, les troupeaux se rassemblaient et les enfants 
de Djara et de Menzel allaient chercher leurs chèvres et leurs brebis confondues en 
un seul troupeau dont la garde est confiée à un pasteur. Les animaux reconnaissent 
leurs jeunes maîtres et c’est gracieux de les voir, dans le crépuscule, suivre les 
enfants avec des bêlements plaintifs. 


198 


LA TUNISIE 


Puis la plaine devient solitaire, les coups sourds du tam-tam des aïssaouas 
s’éloignent et je n’entends [dus que les souffles d’une brise tiède dans les palmes 
et le murmure éteint du ruisseau de l’oasis. 


J’étais un soir chez le général Allégro, lorsque le courrier apporta une lettre 
de M“ e la marquise de Morès qui le priait de faire parvenir un paquet de corres- 
pondances à son mari. 

Je ne sais quel pressentiment funèbre aussitôt assombrit ma pensée. Et m’adres- 
sant au général : 

— « J’ai peur, lui dis-je, pour le vaillant marquis de Morès; croyez-vous 
qu’il ait bien compris les dangers auxquels il s’exposait en s’enfonçant dans le 
désert, ses préparatifs n’étaient-ils point faits pour allumer toutes les convoitises? 
Les nouvelles se propagent avec une rapidité inconcevable au Sahara et sûrement 
son voyage et les conditions dans lesquelles il s’effectue sont connus des Touaregs. » 

Je me souvenais que l’un d’eux avait quitté Tunis en même temps que moi. 
11 avait débarqué à Gabès et aussitôt avait disparu. Quel méchant regard ce 
Touareg, le voile blanc qui cachait le bas de son visage ajoutait encore à la férocité 
de son aspect ! 

— « J’ai organisé l’expédition de telle sorte qu’elle s’accomplira en toute 
sécurité, dit le général. La trahison des guides est le côté dangereux des explora- 
tions et ceux dont je l’ai muni sont sûrs. Je compte surtout sur la présence de El 
Hadj Ali, riche commerçant tunisien, originaire de Ghadamès, oû il a de la famille 
encore. Et celui-là ne se serait point risqué en une telle aventure s’il avait douté 
de la sécurité d’une région qu’il connaît mieux que personne. On peut compter sur 
l’interprète Abd el Hak, sur Ali ben Zmerli qui est de Tunis, et les cinq nègres 
armés de fusils à tir rapide qui accompagnent l’expédition sont à toute épreuve. 
La caravane se compose de huit hommes courageux, elle est accompagnée de qua- 
rante-cinq chameaux. 

« J’ai recommandé à de Morès de ne jamais se séparer de son escorte, j’in- 
sistais . encore sur ce point, ici même, la veille de son départ, car pour moi le 
danger est là. Il est certain qu’une entreprise comme la sienne est toujours hasar- 
deuse, surtout dans les circonstances actuelles après l’affaire de Tombouctou, la 
marche triomphale de Rabah au Bornou, l’état aigu de la question du Touat et sur- 
tout les entreprises anglaises au Soudan. 

« Mais de Morès est d’une énergie peu commune et j’espère qu’il restera pru- 
dent et sera constamment en éveil vis-à-vis des Touaregs. » 

Le général s’était tu, je songeais au massacre de la mission Flatters où suc- 


L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


199 


coniba le capitaine Masson avec lequel j’avais été lié d’amitié. Le colonel était 
prévenu aussi, une première fois il avait échoué au lac Menghough attiré dans un 
guet-apens parles Touaregs Iffoghas. Il put corrompre deux chefs à prix d’argent 
et échapper à la mort. 

Dans la seconde expédition, les Touaregs Hoggars se chargèrent de le con- 
duire eux-mêmes au Soudan, il s’était confié à eux, ils l’avaient séparé de son 
escorte de tirailleurs et l’avaient traîtreusement massacré. 

... Quelques jours plus tard, à mon passage à Sfax j’apprenais le massacre 
de l’expédition du marquis de Morès. Mes pressentiments ne m’avaient point 
trompé. Le marquis avait oublié les recommandations pressantes du général 
Allégro, il s était livré aux Touaregs Iffoghas. 

Il avait oublié aussi la lettre du cheik Ahitaghel des Touaregs Hoggar mise 
sous ses yeux avant son départ par des amis qui espéraient le faire renoncer à son 
entreprise. 

Ce cheik, qui s’était engagé à donner son appui et sa protection au colonel 
Flatters, écrivait au gouverneur turc de Ghadamès : 

« Je vous informe de ce qui est arrivé à ces chrétiens, « c’est-à-dire au colonel 
Flatters», qui est venu chez nous, avec ses soldats, dans l’intention de traverser 
notre pays du Hoggar pour se rendre au Soudan. Ils sont venus ; mais nos gens les 
ont combattus pour la guerre sainte de la manière la plus énergique, ils les ont 
massacrés, et c’est fini. 

« Maintenant, il faut absolument que la nouvelle de nos hauts faits parvienne 
à Constantinople. Informez, là-bas, que les Touaregs ont fait aux chrétiens une 
guerre sainte exemplaire. Dites, en haut lieu , que je demande à ce que les musul- 
mans viennent à notre aide pour soutenir la guerre sainte dans la voie que Dieu 
nous a tracée. »> 

L’objectif immédiat du marquis de Morès était d’arriver à la ville mystérieuse 
de Rhât où aucun Européen n’a encore pénétré. 

Seul Duveyrier coucha une nuit en dehors de ses murs surveillé par des 
Touaregs. 

De Rhât le marquis comptait, dit-on, rejoindre le Malidi. 

Il serait tombé, disent certains, sous les coups des Snoussi, redoutables et 
mystérieux, ennemis irréconciliables de la domination française en Afrique, dont 
Khiva m’avait entretenu, dont les affiliés sont partout dans le monde musulman. 

La confrérie religieuse fut fondée, il y a cinquante-six ans, par le fils de Sidi 
Mohammed-ben-Ali-es-Snoussi, Algérien exilé. Sur son lit de mort, Sidi-es-Snoussi 
a désigné son fils comme le Mahdi attendu. Car une antique prophétie avait an- 


200 


LA TUNISIE 


noncé pour notre époque le sauveur providentiel qui doit régénérer l’Islam et 
soumettre la terre aux vrais croyants. 

On lit dans Y Eclair du 20 juin, à propos de la mort du marquis de Morès : 

« Sidi-Mohammed-Mahdi commande aujourd’hui à la moitié du monde mu- 
sulman. Son pouvoir s’étend sur toute l’Afrique du Nord, du Maroc à l’Egypte. Il 
a son principal centre d’action et sa zaouia métropolitaine en territoire turc dans le 
vilayet de Tripoli, au nord-ouest et à deux jours de marche dans l’oasis de Syouah. 

Et, fait bien curieux : à travers les siècles, le foyer du fanatisme musulman 
se retrouve aujourd’hui précisément à la même place. L’endroit même où s’élève 
la ville sainte des Snoussis, la récente Jehrboub est exactement celui d’où Moham- 
med-el-Cabbah , le «Vieux de la Montagne », envoya, pour tuer le roi de France 
Louis IX, alors devant Tunis, ses fidèles « assasins » , dont l’histoire des croi- 
sades nous a appris le rôle et dont le nom est passé dans notre langue. Ce rappro- 
chement est de M. Napoléon Ney qui a bien étudié cette secte. 

Il n’est que vrai de dire que l’Orient musulman est un creuset où semble s’éla- 
borer pour le vingtième siècle, une force expansive dont la puissance de destruc- 
tion, si l’on n’y veille, sera fabuleuse. 

Un de nos officiers qui a pu visiter dernièrement le couvent retiré où habite le 
chef du bureau secret à Constantinople, s’est convaincu qu’il y a à Paris des émis- 
saires chargés de le renseigner sur tout ce qui peut intéresser les musulmans. 
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinage et de discipline monacale, les 
agents des congrégations sillonnent l’Asie et l’Afrique, même l’Europe. Ils revê- 
tent les formes les plus diverses, négociants, étudiants, médecins, ouvriers, men- 
diants, charmeurs d’oiseaux et de serpents, saltimbanques, fous simulés ou illu- 
minés inconscients. Un émissaire sera, par exemple, le conteur du café maure, 
un amuseur public qui, volets clos, lorsque l’auditoire est composé de musulmans 
sûrs, dit tout bas les ordres qu’il apporte de la Rome musulmane. Et si, quinze 
jours, trois semaines après son passage, une insurrection éclate sans cause appa- 
rente, il ne faut pas s’en montrer surpris. 

Le mahdi de Tripolitaine est l’ennemi irréconciliable de la domination fran- 
çaise dans le nord de l’Afrique. Op a trouvé la main de la confrérie dans tous les 
assassinats de voyageurs pendant ces dernières années : MM. Dournaux-Duperré et 
Joubert sur le chemin de Ghadamès à Ghât, en 1874 ; les Pères du Soudan à Gha- 
damès en 1880 ; la deuxième mission du colonel Flatters sur la route de Laghouat 
aux Etats Haoussas, en 1 88 1 II fit attaquer en 1882 la mission topographique du 
Chott-Tigri, qui n’échappa à une ruine totale, que grâce au sang-froid, à l’énergie 
et à l’intrépidité de MM. le capitaine de Castines et le lieutenant Delcroix. 



A L OUED G A B È S 



\ 



L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


201 


Le dernier soulèvement des Ouled-Sidi-Gheik, puissante tribu religieuse du 
sud de la province d’Oran, en 1879, a été provoqué par des émissaires snoussites. 
L’agitateur Bou-Amâma, avant de lever l’étendard de la révolte, était mokhadem 
(prieur) d’un couvent snoussite. 

Le cheik-El-Malidi, qui a succédé à son père mort en 1859, s'efforce par tous 
les moyens de conserver son prestige aux yeux des vrais croyants. A la fin de sa 
vie, Snoussi ne sortait jamais sans un voile noir sur le visage, afin d’épargner le 
rayonnement de sa face aux yeux de ses fidèles. Le fils, sans aller aussi loin, se 
montre très peu en public. Son aspect est froid, et lorsqu’il donne audience, il tient 
sa montre à la main, pour n’accorder au visiteur que le temps qu'il lui a fixé 
d’avance. C’est un homme de haute taille, à l’aspect imposant, à la parole facile et 
éloquente, quand il rompt le silence rigoureux où il affecte de se renfermer d ordi- 
naire. 

Il dispose de forces militaires importantes qu’il pourrait utiliser dans une 
guerre véritable. Il réside à Dprbourb; il a fait bâtir dans cet oasis un couvent 
fortifié. Il a fait creuser des puits, construire de grandes citernes, créer des plan- 
tations. En 1874, le couvent ne contenait que quelques étudiants et des esclaves. 
Deux ans plus tard, on trouvait à Djerbourb des ateliers d’armurerie où l’on mon- 
tait les fusils venant d’Egypte. La confrérie possédait quinze canons. Les écuries 
renfermaient de nombreux chevaux. En 1880, la garde du corps de Hédi-Mohamed- 
el-Mahdi se composait de 4.000 Algériens, réfugiés politiques, de 2.000 esclaves. 
La confrérie compte aujourd’hui 120 couvents au centre d’action... 

Là s’ourdit en secret le procès de la civilisation au nom du prophète qui a dit : 
« La guerre durera jusqu’au jugement. Il peut y avoir des trêves, jamais de paix. » 

Le marquis de Morès a-t-il simplement été victime d’une bande de pillards, 
Touaregs et Chaâmba, d’un guet-apens préparé par Arbib, a-t-il succombé sous la 
haine des fanatiques Snoussi? C’est un mystère qu’on ne pénétrera jamais. 

Quoi qu’il en soit, la fin du marquis de Morès, fils d’une illustre race, victime 
d’une grande conception patriotique n’en est pas moins héroïque et glorieuse, et les 
sables du Sahara comptent un martyr de plus. C’est, pourquoi nous donnerons les 
détails circonstanciés de ses derniers jours d’après le récit d’Ali Smerli, un des 
survivants du massacre de l’expédition devant l’officier enquêteur. 

La caravane de de Morès quitta Djeneyen le 31 mai. 

Le 1 er juin, elle campa sans avoir trouvé ni puits ni point d’eau. 

Le 2 juin, vers trois heures du soir, après une marche pénible, on dut s’arrê- 
ter encore sans avoir trouvé aucun puits. Comme il fallait, de toute nécessité, en 
trouver un le lendemain, M. de Morès envoya Abd el Hak, Ali de Sinaoun, Ali et 


202 


LA TUNISIE 


Chambi, un Chaâmba, engagé à Djeneyen pour guider la caravane, jusqu’à 
Rliât, et quatre guides de Netzaoua afin de chercher et de trouver le puits le plus 
proche. 

Ce petit groupe partit aussitôt. 

La nuit était presque arrivée lorsqu’un de ces hommes parut à l’horizon agitant 
son burnous. Il expliqua que ses compagnons avaient rencontré un habitant de 
Sinaoun, fabricant de goudron, qui leur avait offert de les conduire jusqu’au 
point d’eau voisin. 

En revenant, toutefois, notre messager avait entendu des coups de feu et, 
croyant à une attaque, toujours à redouter dans ces parages, il engagea vivement 
M. de Morès à lever le camp et à marcher au secours de ses envoyés. 

De Morès suivit ce conseil. Mais la nuit était complète ; on traversait une 
région montagneuse et rocheuse où les chameaux ne pouvaient continuer, sans 
danger, d’avancer dans les ténèbres. 

Bon gré, mal gré, il fallut donc s’arrêter et coucher là. 

Le lendemain matin, mercredi 3 juin, dit Smerli, nous nous remîmes en 
route et nous arrivâmes promptement au puits d’El Ouatia. Nous fûmes étonnés 
de n’y rencontrer ni Abd el Hak, ni ceux qui raccompagnaient. Il fallut courir à leur 
recherche, et l’un de nous, originaire de Merzoug, partit dans ce but. Il les aperçut 
bientôt arrêtés près d’un puits un peu plus éloigné que celui sur le bord duquel 
nous étions fixés nous-mêmes. Nos camarades revinrent donc. 

Abd el Hak amenait avec lui deux Touaregs, dont l’un nommé Bou Chaoui, 
qu’il avait rencontré le matin même. Ces Touaregs, qui étaient à pied, présentés à 
M. de Morès, reçurent de lui le meilleur accueil. Il leur offrit du café, les fit déjeuner, 
les retint à diner et à coucher au camp. Il paraissait enchanté de ses premières 
relations avec eux. 

Dans la soirée, une quinzaine d’autres Touaregs environ, vinrent à notre 
campement. On les hébergea; on fit cuire, en leur honneur, deux plats de couscous, 
et un plat de riz sans viande. M. de Morès ouvrit même une boite de thé pour leur 
en servir. L’heure du repos arrivée, ces gens se retirèrent un peu en dehors de 
notre camp. 

Bou Chaoui semblait être leur chef. Il était seul à parler arabe ; encore parlait- 
il cette langue assez difficilement et d’une façon peu intelligible. Il fallait, pour le 
comprendre toute la bonne volonté d’Abd el Hak, qui servait d’interprète, entre 
M. de Morès et cet homme. Ses compatriotes du désert ne parlaient que leur idiome 
national; aussi seuls Hadj Ali et deux de ses serviteurs pouvaient s’entretenir avec 


eux. 


L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


203 


Détail à noter : Bon Chaoui demanda des cigarettes à Abd el Hak. Pour les 
fumer, il abaissa son voile, de sorte que Smerli put voir sa figure. C’est un homme 
de 40 à 45 ans, qu’il reconnaîtrait sûrement s’il se trouvait jamais placé en face 
de lui. 

Disons aussi tout de suite que les jours suivants, pendant que nous restâmes 
immobilisés à El-Ouatia, Bou Chaoui ne manqua pas de revenir nous voir longue- 
ment, et amena même sa petite fille, enfant de six à sept ans. 

Cette visite de l’enfant ferait assez croire que le campement des Touaregs était 
tout proche du notre ; il est vrai que nous ne l’avons nullement aperçu ; mais cela 
tient, sans doute, à la forme et à la couleur des tentes touaregs faites de cuir et 
très difficiles à distinguer, même à courte distance. Quoi qu’il en soit, Bou Chaoui 
et sa fillette furent l’objet de mille attentions prévenantes. Abd el Hak les pho- 
tographia plusieurs fois l’un et l’autre et M. de Morès fit cadeau à l’enfant de 
plusieurs bracelets. Du reste, il tenait table ouverte pour tous ceux de la tribu 
qui venaient le voir. 

Pendant que nous racontons cette journée du 3 juin, ajoutons qu’Abd el Hak 
entama, avec un indigène de Sinaoun, qui faisait du goudron dans le voisinage du 
puits près duquel nous campions, des négociations en vue de la location de cha- 
meaux. 

Hadj Ali discuta le prix de cette location. L’homme de Sinaoun demandait 
30 francs par 100 kilos jusqu’à Rhât. Hadj Ali ne voulut en donner que 26. Ils ne 
purent s’entendre et Hadj Ali entra ce même jour en pourparlers avec Bou Chaoui 
pour obtenir de lui les chameaux nécessaires au relèvement de ceux venus de Gabès. 

Le jeudi 4 juin, les pourparlers commencés la veille continuèrent. M. de 
Morès y prit part en personne, par l’intermédiaire d’Abd el Hak. 

Du reste, pendant qu’ils se continuaient, Ali de Sinaoun et Salah, domestiques 
au service de El Hadj Ali, partirent pour Sinaoun même afin d’acheter des cordes, 
des poivrons et d’autres provisions dont le besoin se faisait sentir. Ce fut tout pour 
cette journée employée, comme on le voit, en causeries vagues. 

Le lendemain (vendredi), le camp, établi jusque-là à uue certaine distance 
du puits, en fut rapproché et fut dressé tout près du puits même. 

La chose était à peine faite qu’on vit arriver huit ou neuf Chaâmba dissidents. 
Ils venaient abreuver leurs chameaux à notre puits. 

M. de Morès se les fit présenter; les entretint longuement; s’informa du 
motif pour lequel ils avaient quitté leur pays ; leur proposa son intervention près 
des autorités françaises pour les faire rentrer en grâce et alla jusqu’à leur offrir une 
lettre d’intercession dans ce but. 


204 


LA TUNISIE 


Les Chaâmba l’écoutèrent, mais refusèrent catégoriquement ses propositions 
et ses offres. M. de Morès alors leur fit distribuer de la farine d’orge et un litre 
d’huile, qu’ils emportèrent en se retirant. 

Parvenus néanmoins au puits qui se trouve à huit ou neuf kilomètres de là, 
entre El-Ouatia et Sinaoun, ces Chaâmba, réflexion faite, renvoyèrent à M. de 
Morès, par un jeune garçon de douze ans, cette huile et cette farine qu’ils avaient 
d’abord acceptée. 

Cependant les négociations engagées, pour la location des chameaux toua- 
regs, avec Bou Chaoui avaient abouti. M. de Morès remit donc les arrhes conve- 
nues et annonça à ses chameliers gabésiens qu’il les congédiait. Ceux-ci furent 
dans l’allégresse la plus grande; ils étaient en effet loués pour aller jusqu’à Rhât 
et déjà le voyage leur semblait très pénible. 

La soirée se passa, conséquemment à ces arrangements nouveaux, en règle- 
ment de compte, M. de Morès les paya, acheta les provisions dont ils étaient munis 
et qui leur devenaient inutiles, et convint avec eux qu’ils partiraient dès le lende- 
main. Les guides de Nefzaoua, congédiés comme les chameliers gabésiens, furent 
également réglés et partirent dans la nuit, sans même attendre le jour. 

Tous ces soins n’absorbèrent pas cependant tellement M. de Morès qu’il ne 
reçut des femmes chaâmba amenées par la curiosité à notre camp. Il leur remit 
même à chacune dix francs ; cette générosité fit accourir trois Chaâmba, à chacun 
desquels il donna encore une pièce de vingt francs. 

Le soir, enfin, deux employés du Cheik de Sinaoun vinrent, de la part de ce 
fonctionnaire, demander le signalement de la caravane, mais M. de Morès les écon- 
duisit sans rien entendre et sans vouloir leur communiquer le moindre renseigne- 
ment. Ils se retirèrent donc sans être plus avancés au départ qu’à l’arrivée. 

Dès l’aube du samedi matin (6 juin), les chameliers gabésiens nous quittèrent, 
ainsi qu’il avait été convenu la veille. Ali de Sinaoun et Salah, le domestique d’El 
Hadj Ali, n’étaient point encore revenus de Sinaoun ; nous restions donc seule- 
ment, à El Outia, sept personnes attachées àM. de Morès. En le comptant, nous 
étions huit en tout, perdus au milieu des Touaregs et des Chaâmba. 

La journée pourtant se passa tranquillement; M. de Morès était gai, plein 
d’entrain et de bonne humeur comme à son habitude. 

Il convint que les chameaux loués aux Touaregs seraient amenés le lende- 
main à la première heure et il en paya la location jusqu’à Rhât. 

Il profita même de la conclusion définitive de ce marché pour faire cadeau à 
Bou Chaoui, le porte-parole et le chef des Touaregs, d’une carabine à répétition, 
d’un burnous, d’une jebba et de divers vêtements pour femmes. 


L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


20o 

Il avait aussi distribué à sa nouvelle escorte touareg quatre carabines prises 
aux trois serviteurs noirs d’El Hadj Ali et à moi-même, continue Ali ben Smerli. 

Pendant tous ces préparatifs, nos gens étaient enfin revenus de Sinaoun, et la 
soirée s’achevait paisiblement lorsque des Chaâmba se présentèrent et réclamèrent 
à M. de Mores des cadeaux en nature analogues à ceux qu'il avait faits, dans la 
journée, à leurs voisins les Touaregs. Ils demandaient aussi des vêtements, des 
armes, etc. M. de Mores refusa net. Ce refus mécontenta si vivement ces Chaâmba, 
que leur compatriote Ali el Chambi, engagé à 
Djeneyen pour guider notre caravane jus- 
qu’à Rhât, crut devoir solliciter l’autorisation 
de se retirer. Déjà probablement, il craignait 
de se trouver mêlé à quelque regrettable 
affaire. 

L’incident n’eut d’ailleurs pas d’autre 
suite immédiate et le samedi se termina par 
l’achat aux Touaregs, pour Abd el Hak, d’un 
chameau livrable le lendemain matin avec 
les autres. 

Ce lendemain matin parut, mais les cha- 
meaux ne vinrent point. On ne vit ni eux ni 
aucun Touareg ce jour-là. 

Seuls, deux Tripolitains, réfugiés dans 
ces tribus nomades pour échapper aux au- 
torités turques, se montrèrent au camp, por- 
teurs de deux jeunes agneaux qu’Abd el 
Hak leur acheta. 

Nous reçûmes également, dans ce jour, la visite du Cheik de Sinaoun. Il dina 
mêms au camp et y passa la nuit. Avant de le laisser partir, M. de Morès, avec 
lequel il avait longuement causé, lui fit don d’une pièce d’étoffe et d’un harram 
teint en rouge . 

Le 8 juin au matin, les chameaux ne paraissant pas encore, Hadj Ali se dé- 
cida à aller les chercher . 

Vers huit heures, il revint avec les chameaux attendus, huit ou neuf Touaregs 
et leurs nègres chameliers . 

Malheureusement, les chameaux amenés n’avaient pour tout harnachement 
que des bâts privés de sangles et de cordes . 

Le camp fut pourtant abattu, démonté et on commença le chargement. Mais 



206 


LA TUNISIE 


les animaux se déchargeaient à chaque instant et il était presque impossible d’as- 
sujettir les caisses et cantines sur leur dos. 

Après de longs efforts, comme midi approchait, M. de Morès ordonna de 
décharger entièrement les bêtes et, vu l’heure trop avancée, remit le départ au 
lendemain. 

Pourtant on ne releva point le camp ; on ne dressa point les tentes, et, pour 
procurer un peu d’ombre à M. de Morès, on se borna à établir un tendelet entre 
deux caisses. Ces contre-temps n’influaient toujours pas sur la belle humeur du 
chef. Il s’était toutefois rendu compte des difficultés qu’il aurait avec les Toua- 
regs pourconvoyeurs. 

Le soir même en effet, il s’en ouvrit nettement à Bou Cbaoui. Décidément, 
lui dit-il, je renonce à l’idée d’aller à Rliàt avec vos chameaux; ils ne sont habi- 
tués ni à nos caisses ni à nos charges, conduisez-nous donc seulement à Sinaoun; 
là je trouverai des animaux du pays qui feront mieux mon affaire. Bien entendu, 
vous garderez les sommes que vous avez touchées pour aller jusqu’à Rhât; je vous 
les abandonne dès maintenant. 

Ce fut chose convenue et les Touaregs, promettant de revenir le lendemain, 
quittèrent le camp à la nuit close. 

Dès en s’éveillant dans cette journée du mardi 9 juin, qui devait se terminer 
si tragiquement, M. de Morès s’aperçut qu’on lui avait volé sa sacoche accrochée 
à une caisse. On vint l’informer également que son méhari avait disparu. 

M. de Morès se plaignit amèrement de ces vols à Bou Chaoui. Un instant 
après, celui-ci lui fit remettre sa sacoche ; mais les papiers qu’elle contenait étaient 
déchirés et son cachet, moitié rouge et moitié blanc, manquait. Quant au méhari, 
Bou Chaoui déclara qu’il allait se mettre à sa recherche, et il disparut. 

Il fallut beaucoup de temps pour procéder au chargement. Pendant cette 
opération, M. de Morès surprit un jeune Touareg fouillant dans ses bagages; la 
patience lui manqua et il administra au voleur un coup de canne qui lui fit une 
légère blessure à la tête # 

Vers huit heures du matin, enfin, le chargement terminé, on se mit en marche. 

Les Touaregs, au moment du départ, avaient disparu regagnant leurs tentes 
et laissant les chameaux seuls avec les chameliers. 

Nous avancions donc avec une lenteur désespérante, obligés de relever, à 
chaque instant, le chargement tombé de quelqu’une des bêtes. Nous mîmes ainsi 
plus de deux heures à parcourir moins de trois kilomètres dans la direction d’El- 
Ouatia à Sinaoun . 

En tête du convoi, sur une seule ligne, nos quarante ou quarante-cinq cha- 


L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


207 


meaux, flanqués, à gauche, des chameliers nègres au service des Touaregs et, 
à droite des trois serviteurs nègres, d’El Hadj Ali et Ali de Sinaoun. 

A vingt pas en arrière, et à pied, Ali Smerli. Dix pas en arrière encore, 
mais monté sur un chameau, Abd el Hak. Trente pas plus loin, sur la gauche et 
à dos de méhari, M. de Morès, suivi à quatre-vingts-mètres environ de distance 
par ses deux serviteurs algériens Mohamed sur sa droite. 

Enfin, à cinquante pas en arrière d Abd el Hak, mais à droite, presque paral- 
lèlement à de Morès, par conséquent, El Hadj Ali sur un chameau que conduisait 
par la bride un domestique . 

Il était donc dix heures ou dix heures et demie lorsque, au loin, nous vîmes 
arriver les Touaregs, sur leurs méharis et par petits groupes. Bientôt ils nous eu- 
rent rejoints. Ils mirent alors pied à terre et nous suivirent tenant leurs montures. 

Tout à cou}», Smerli, se retournant, aperçut trois de ces Touaregs qui s’étaient 
approchés sans bruit et par derrière de M. de Morès et se préparaient à l’attaquer 
à coups de sabre. 

Découverts, ils poussaient des cris d’appel pendant que M. de Morès, sans 
perdre sa présence d’esprit, ripostait : Qu’y a-t-il donc? Que veut-on? Et compre- 
nant trop ce qu’on voulait, tirait son revolver de sa ceinture, ajustait les ban- 
dits, en tuait un et blessait les deux autres, l’un grièvement, le second moins 
gravement 

Il était temps, car les agresseurs était si près de lui qu’au moment même ou 
il les mettait en joue, l’un d’eux, d’un coup de sabre, l’avait atteint au-dessus du 
poignet droit. 

Devant cette agression, Smerli avait rejoint Abd el Hak, qui, descendu de 
chameau, avait saisi sa carabine que lui tendait le nègre et avait, avec lui, couru 
à l’aide de M. de Morès. 

Smerli avait pris la bride du chameau que montait ce dernier, et pendant 
qu’il descendait avait dégagé sa carabine de la gaine dans laquelle elle était ren- 
fermée et la lui tendait au moment même où il mettait pied à terre. 

En prenant sa carabine, M. de Morès a laissé tomber sur les vêtements de 
Smerli deux gouttes du sang s’échappant de sa blessure ; elles y sont encore très 
visibles. 

Cependant, de Morès crie : Aux chameaux ! aux chameaux ! en indiquant de 
la main qu’il faut, à tout prix, les arrêter et les faire agenouiller. 

C’était, du reste, la consigne donnée depuis longtemps, pour le cas à prévoir 
d’un désordre quelconque toujours dans la colonne. 

Smerli, sans arme et dès lors inutile au salut de de Morès, court pour faire 


208 


LA TUNISIE 


exécuter cet ordre. Mais les chameliers touaregs rabattent vivement leurs ani- 
maux sur la droite, tandis que Cliaâmba et Touaregs unis, fondent sur nous avec 
leurs méharis, nous font prisonniers et nous attachent. 

Puis les chameliers touaregs font agenouiller leurs bêtes et les déchar- 
gent. 

Ils étaient alors à quatre cents mètres environ de l’endroit où Ali Smerli avait 
laissé de Morès. 

Il le voyait de là avec Abd el Hak et El Hadj Ali, tous trois debout bravement 
et adossés à une touffe de soboth , ces grands joncs du désert. Les deux premiers 
étaient armés de carabines et le troisième était sans arme. Ahmed et Mohamed, 
les domestiques de M. de Morès qui étaient également armés de fusils à tir rapide, 
avaient, dès la première attaque, été tués tous les deux sans que leurs armes 
aient servi. 

Une heure durant à peu près, de Morès et Abd el Hak tinrent donc seuls tète 
à leurs ennemis. Pendant une heure, en effet, les crépitements de la fusillade ne 
cessèrent de retentir. Ils tiraient sur les Touaregs parfaitement dissimulés derrière 
les touffes de soboth dont le terrain est semé; ceux-ci, en cercle autour d’eux, les 
fusillaient, de leur coté, d’une distance approximative variant entre cent et cent 
cinquante mètres. 

Liés au milieu des chameaux et des bagages, les hommes de de Morès ne 
purent assister aux détails de cette lutte épique. 

Quand la fusillade ne retentit plus, seulement, ils conclurent que tout était 
fini. Il était environ midi. 

Touaregs et Chaâmba se précipitèrent alors sur les bagages; ils ouvrirent les 
ballots ; ils étalèrent les marchandises et, la menace à la bouche, les armes à la 
main, ils forcèrent Smerli et ses camarades à leur aider à ouvrir les caisses en 
leur criant : « Où est l’argent? où sont les armes? » 

Quelques instants après arriva Bon Cliaoui. 11 rassura les prisonniers, qui 
craignaient d’être égorgés; il fit enlever leurs liens et les prit à témoin qu’il 
n’assistait pas au massacre et que la catastrophe s’était produite pendant qu’il 
était à la recherche du méhari de de Morès. 

Puis, avec les autres, il alla au partage des dépouilles. Smerli dut dévisser le 
couvercle d’une caisse pleine de sabres; une arme plus riche que les autres fut 
mise de côté pour le frère de Si Mohamed, un gros personnage du Rhât, paraît-il. 
D’autres caisses furent brisées pour aller plus vite. 

Le soir, enfin, on rendit aux captifs leurs vêlements, on leur distribua une 
outre d’eau, mais pas de nourriture, et ils passèrent la nuit au milieu des assassins. 


L’EXPÉDITION DU MARQUIS DE MORES 


209 


Le 10, à l’aurore, recommença la curée : Touaregs et Chaâmba se disputèrent 
même. Enfin ils s’entendirent et chacun prit sa part. 

Bou Chaoui congédia alors les prisonniers et s’enfonça dans les solitudes du 
Sud avec les siens. 

Il pouvait être dix heures du matin. Ali de Sinaoun rejoignit l’homme qui 
fabriquait le goudron et dont nous avons parlé, et lui loua un chameau qu’il 
ramena. 

En repassant alors sur le champ de massacre, Ali Smerli et ses camarades 
virent, tout à leur aise, les malheureuses victimes et les reconnurent. 

Hadj Ali, frappé d’une balle au front et d’une autre à la jambe, dormait son 
dernier sommeil, la tête appuyée sur son bras droit. 

Abd el Hak atteint d’un coup de feu au côté droit de la poitrine avait, en 
outre, le liane gauche percé par la lance d’un Touareg. Il était couché sur le dos, 
attestant le ciel qu’il avait lutté en vaillant et qu’il était mort en brave. 

Les deux serviteurs algériens de de Morès: Ahmed et Mohamed, tués dès le 
début du drame, gisaient l’un sur le dos, l’autre sur le ventre. 

Quant à M. de Morès, chef de la caravane, Français, ancien officier, il s’était 
conduit jusqu’au bout en chef, en officier et eu Français ; il s’était battu en lion et, 
jusque dans le trépas, ses misérables assassins l’avaient distingué de ses compa- 
gnons ; son cadavre était tellement criblé de blessures qu’il était impossible de 
découvrir celles qui provenaient d’armes à feu de celles faites à l’arme blanche. 
On avait dû s’acharner sur lui et lui faire expier, jusqu’après sa mort, ses titres 
de chrétien, de Français et de maître. 

Il était là pourtant, étendu sur le ventre, les bras allongés en avant comme 
pour prendre une éternelle possession de cette terre arrosée de son sang et qu’il 
avait rêvé, dans ses rêves généreux, de conquérir à la France et à la civilisation. 

Et la Dépêche tunisienne fait suivre cette reproduction du récit d’ Ali Smerli des 
pensées suivantes auxquelles tous les Français s’associeront : 

Dors en paix, Morès, ton vœu sera peut-être accompli plus vite que tu ne le 
croyais toi-même et plus vite que ta vie et ton passage à travers le désert ne 
l’eussent réalisé ! 

La France va sentir le besoin impérieux de faire un pas décisif de plus sur 
le chemin du Soudan, de protéger, par un établissement durable, plus avancé que 
ceux d’aujourd’hui, les routes qui lui appartiennent. Aussi, là même où ton sang a 
coulé, espère que demain les couleurs de la Patrie, que tu portais avec toi, bot- 
teront dans l’azur qui a répercuté tes derniers cris et tes derniers soupirs, et qu’un 
fort, portant ton nom, apprendra aux bandits du désert que leur règne est fini. 


210 


LA TUNISIE 


En attendant, tes os vont revenir avec ceux de tes compagnons et Tunis les 
saluera dans quelques jours, avant la Mère-Patrie, avec un respect et une admira- 
tion unanimes. 

Deux mots pour finir. Ali Smerli et ses camarades gagnèrent rapidement Si- 
naoun, Le 10 au soir, ils couchèrent dans un des villages voisins de ce centre. 

Le 1 1 , ils y passèrent la journée dans la demeure de l’un d’eux : Ali de 
Sinaoun. 

Le vendredi, Ali Smerli repartit à dos de chameau pour Dahiba et Tataouine, 
d’où il est arrivé, le 22 au soir, à Tunis. 

On sait que Paris réservait au héros mort pour la France de magnifiques 
funérailles. Tous les partis, dans un noble et généreux sentiment, s’accordèrent 
pour rendre hommage à son courage et à son abnégation. 

Des hommes de cœur réclamèrent une vengeance immédiate, c’est-à-dire une 
expédition militaire vers le sud dans le but de châtier les Touaregs dont la région 
relève géographiquement et politiquement de la Tunisie en dehors de trois points 
occupés par les Turcs : Ghadamès, Sinaoun et Djerdj. Leur vœu n’a pas été exaucé 
et tout voyage d’exploration vers Ghadamès dans les conditions ordinaires est 
impossible désormais. 

Je terminerai ce récit de l’expédition du marquis de Morès qui, à tous égards, 
devait occuper une place importante dans cette étude sur la Tunisie, par des 
extraits d’un remarquable article de M. Flourens au sujet des relations entre le 
Soudan et la Méditerranée ; il met vivement en lumière les moyens de ramener vers 
Gabès les caravanes qui ont abandonné cet itinéraire. 

« Nous n’avons rien fait pour développer les relations de la Tunisie avec 
l’Afrique centrale et les régions soudanaises, pour en faire l’entrepôt du commerce 
entre le bassin de la Méditerranée et tous les pays sahariens ou transhariens. 
C’était, cependant, pour nous un intérêt de premier ordre au point de vue poli- 
tique comme au point de vue économique. Tout au contraire, par une série de 
mesures maladroites sur lesquelles je reviendrai ultérieurement, nous avons inter- 
rompu les relations existantes dont l’importance était déjà considérable. 

« Trois routes centrales servent au commerce entre la Méditerranée et le 
Soudan. Sur ces routes, deux échappent à notre sphère d’influence, ce sont celles 
qui partent de Tripoli et de Benghazi. 

« La plus occidentale et autrefois, avant l’établissement de l’administration 
française en Tunisie, la plus fréquentée part du fond du golfe de Gabès et se 
dirige, à peu près droit, au Sud vers Ghadamès et Ghate, en rasant les derniers 
contreforts du massif montagneux central du Sahara. 


L’EXPEDITION DU MARQUIS DE MORES 


« C’est la route de Ghadamès qu’il s’agirait de rouvrir à nos relations avec le 
Soudan. Plus à l’ouest, le massif du Haggar, continué par celui du Touat, barre le 
chemin. En outre, toutes les routes qui partent d’un port plus à l’ouest que Gabès, 
ne peuvent arriver à la latitude de cette ville sans traverser, sur 200 kilomètres de 
profondeur, un premier massif montagneux, celui de l’Atlas, sans avoir, en consé- 
quence, à gravir des 1,200 mètres d’altitude pour redescendre ensuite à zéro, 
avant de recommencer l’ascension du second massif. 

« En partant de Gabès, au contraire, on substitue à ces ascensions périlleuses 
et coûteuses un simple prolongement de navigation; de plus, c’est perpendiculai- 
rement au rivage que l’on se dirige, à travers un pays plat et sans obstacle, vers 
le centre du Soudan. 

« Cette route part d’une rade excellente, destinée, je l’espère, à devenir, 
avant peu d’années, un port de commerce et de guerre de premier ordre. L’ile de 
Djerba, qui couvre la rade du côté du large, possède une population douée d’ap- 
titudes commerciales innées, dues à une pratique plusieurs fois séculaire et acquises 
lorsque les relations entre le Soudan et la Méditerranée ont suivi leur voie 
naturelle, c’est-à-dire jusqu’à l’occupation française. 

« Il ne faut pas croire que cette interruption soit due à une répulsion systé- 
matique contre l’établissement de rapports commerciaux continus avec les Fran- 
çais, ni surtout à une sympathie quelconque pour les Turcs. Parmi les fonction- 
naires turcs, certains sont redoutés pour leurs exactions. 

a La raison de ce changement dans l’itinéraire des caravanes remonte à de 
petits froissements locaux, à des causes mesquines qui, à distance, peuvent nous 
paraître secondaires et peu dignes d’arrêter l’attention des pouvoirs publics; de 
près, ont les conséquences les plus graves et les plus désastreuses. 

« 11 faudrait envoyer à Ghadamès, avec une mission confidentielle du gou- 
vernement, un homme intelligent et parfaitement au courant de toutes les habi- 
tudes, de toutes les manières d’être et des sentiments de ces populations, et le 
charger d’une enquête approfondie sur les causes qui ont déterminé le commerce 
à abandonner son ancienne route pour se diriger vers le Fezzan, qui est sur la 
route directe du Soudan à Tripoli. Pour cette mission importante et délicate, il 
faudrait trouver un individu, et ce ne serait pas difficile à découvrir, qui, par des 
services personnellement rendus à des chefs et personnages autorisés, se soit 
acquis la confiance des marabouts de la frontière tripolitaine , des commerçants 
du Soudan, du Fezzan et, avant tout, de Ghadamès même. 

« Par son influence, et au besoin par quelques présents, il persuaderait les 
chefs de caravane qui traversent encore Ghadamès de se diriger vers le Nord, au 


212 


LA TUNISIE 


lieu d’obliquer vers Tripoli; puis étendant son action davantage, avec ses rela- 
tions et larenommée de ses bienfaits et de ses puissantes attaches avec la France, 
il détournerait ensuite les caravanes qui vont directement du Soudan à Tripoli par 
le Fezzan et les attirerait à Ghadamès et de Ghadamès à Gabès. 

« Il serait même très peu coûteux, — les compagnies s’offriraient à exécuter 
le travail sans frais et pour quelques concessions, — de faire construire un chemin 
de fer à voie étroite de Gabès, je ne dirai pas jusqu’à Ghadamès, Ghadamès, quoi- 
que situé dans notre hinterland tunisien, a reçu, ces dernières années, une garni- 
son turque et est, par suite, considéré comme une dépendance de la Tripolitaine ; 
mais sur un point de la route à déterminer au plus près de l’oasis en question, 
mais en dehors de la frontière turque. On pourrait peut-être même obtenir du 
gouvernement turc la conclusion d’un arrangement qui nous permettrait de nous 
établir, à titre purement commercial, à Ghadamès sans avoir à craindre d’être 
inquiétés par lui dans notre exploitation. » 



MULATRESSE DE MENZEL 


COUR INTÉRIEURE DU KAÏD d’hADÈGE 


CHAPITRE XII 


L’aube. — A travers l’Araad. — Paysages d’apocalypse. — Les Matmatas. — Hadège. — Chez les 

Troglodytes. — Les gerboises. — Le siroco. 


rois heures du malin, on frappe à ma porte. Je me frotte les yeux. La nuit a 


été brûlante, elle ne m’a donné ni repos ni sommeil. Chaque jour ici je me 
lève plus las qu’en me couchant... 

Cependant, malgré la fatigue, je suis bientôt sur pied. 

Me voici dans une calèche qui attendait à ma porte. Quel véhicule, grands 
dieux! Déchiré, maculé, rouillé et tout grinçant au moindre mouvement des quatre 


Bled el ateuch ou el Khouf!... 
Pays de la soif et de la peur!... 



214 


LA TUNISIE 


chevaux attelés. Le conducteur, un Arabe, m’affirme qu’on n’en peut trouver de 
mieux approprié ail pénible trajet que nous allons faire. En route donc... 

L aurore pointe, Gabès dort, livide, dans le sable. Seule, comme une espé- 
rance, la première lueur du jour qui va venir frissonne dans un coin du ciel. 

Et, fuyant dans le crépuscule du matin, à travers de mornes espaces, je rêve 
à nos bois, à nos prairies. Je revois les vapeurs légères flottant sur nos étangs, les 
fleurs qui s’entr’ouvrent, là-bas, sur le bord des ruisseaux, si loin, dans les vallées 
charmantes ! 

Pourtant après avoir dépassé Djara et Menzel, le paysage est d’un grand 
caractère, à cette heure. Sous les colonnades sans fin de l’immense oasis dont 
aucune haleine n’effleure les palmes, les eaux de l’oued miroitent, immobiles, 
entre les roseaux. 

Les lignes de ce paysage sont larges, les colorations simples et discrètes, on 
dirait que la nature se recueille et pense. Mais d’ailleurs, n’est-elle point comme 
nous? Elle a ses rêveries aussi, ses tristesses, ses fureurs, ses sourires et ses 
joies. 

Sur une hauteur, on entrevoit des murailles jaunes couronnées par un minaret 
et des coupoles bleuâtres. Des troupeaux descendent la pente aride et des cara- 
vanes de chameaux chargés d’balfa débouchent sur le chemin. La vie habituelle 
commence à reprendre avec l’aurore lorsque subitement nous sommes en face du 
désert de l Araad, que borde dans le lointain une ligne abrupte aux crêtes grises. 
Et voici que le soleil levant nuance de reflets roses ce sol qu’un tressaillement 
subit a paru animer. 

Dans ces terres livides qui s’allongent de toutes parts, quelle surprise de 
revoir l’eau! C’est une nappe d’un calme absolu, reflétant sans un frisson des pal- 
miers qui se penchent et le ciel doré par le jour naissant. Ce coin charmant som- 
meille encore dans la fraîcheur matinale et un rayon d’aurore rougit vaguement 
çà et là les palmes d’alentour. 

J’arrête l’attelage, et sur la lisière du bois endormi, une femme apparaît por- 
tant une amphore. C’est une bédouine au large turban, à la tunique flottante. Elle 
est tout interdite en nous apercevant et, silencieuse, nous considère. 

Partons... la course sera longue, on ne peut s’attarder devant même une 
apparition de canéphore biblique. Nous ne verrons plus de sources, pourtant, dans 
les régions que nous allons franchir. Nous irons par ce désert, là-bas, que bordent 
les montagnes trapues de l’horizon, la chaîne des Matmatas, but de notre voyage. 

L’air est froid, je grelotterais presque si je ne m’enveloppais dans les couver- 
tures que la prévoyante hôtesse a mises dans la calèche à mon intention. 


A TRAVERS L'A RAAD 


245 


« Ici, m’a-t-elle dit, les nuits sont chaudes, les journées brûlantes, mais les 
matinées sont glaciales sur les hauteurs. » 

Voici le soleil venir, mais il ne chauffe pas encore, il effleure à peine le sol 
mort que nous traversons et frange d’or bruni les crêtes des monts lointains aux 
ombres d’outremer. Nous descendons une pente ravinée et nous arrivons dans la 
plaine. Plaine vaste où sourient quelques fleurs, duvetée de vert par places, avec 
cà et là des champs d’orges mûrs, couleur paille, sans clôtures, au hasard. 

Cependant la plaine tout entière s’est illuminée et de toutes parts des pigeons 
sauvages blottis dans des buissons de jujubiers s’enfuient, et jusqu'à perte de vue 
flottent dans les airs des vols de papillons. On dirait d’innombrables feuilles d’au- 
tomne emportées par le vent. 

Cette plaine, l’Araad, le sol de labour, fut l’ancienne patrie des Lotophages, 
peuple mythologique qui se nourrissait du lotus. Le fruit était si doux, dit 
Homère dans l’Odyssée, qu’il faisait oublier leur patrie aux étrangers qui en goû- 
taient. Selon Pline, les Lotophages en fabriquaient une boisson fermentée qui 
enivrait. Après s’en être abreuvés les compagnons d’Ulysse ne voulaient plus 
quitter le pays, et le héros, insensible à leur désespoir, les lit porter jusqu’à ses vais- 
seaux où il les lit attacher à fond de cale. 

Après la plaine et les champs d’orge, le désert reprend. Le pays de nouveau 
est couturé de ravines, on dirait, par endroits, des lits de torrents desséchés, 
tant ils sont encombrés de pierres polies. La route, ou plutôt la piste, monte et 
descend sans cesse à travers ce sol bouleversé, amas enchevêtré de monticules 
de calcaire stériles, dénudés, aux pentes écorchées, pleines de précipices. Le soleil 
brûle cette terre pantelante, le siroco la fouette sans merci. 

C’est ici toute l’horreur du désert, c’est comme le bled el atench ou el Khouf \ 
le pays de la soif et de la peur!... 

Malheur à l’étranger qui s’égarerait seul dans ces parages, sans recomman- 
dations pressantes auprès des Kaïds ou des cheiks ; il est condamné à mourir de 
soif et de faim, car les indigènes le fuiront comme un pestiféré, il sera perdu dans 
une solitude sans abri, sans vivres et sans eau. 

Au dire d’Hérodote, les Troglodytes Ethiopiens, il désignait ainsi les Matmatas, 
sont les plus vils de tous les peuples, ils se nourrissent de serpents, de lézards et 
autres reptiles, ils parlent une langue qui n’a rien de commun avec celle des autres 
hommes. 

Les montagnes ténues, d’un lilas pâle, qui se levaient dans le lointain à l’aube, 
sont à présent devant nous arides, cahoteuses, et à mesure qu’on s’en rapproche 
elles se rapetissent et s’enlaidissent sous le grand soleil. 


216 


LA TUNISIE 


Nous gravissons leurs flancs d’où émergent, çà et là, des touffes de palmiers. 
Ils s’élèvent de sortes de cuvettes établies dans les bas-fonds, entourées de quelques 
figuiers épais et de caroubiers noirs. 

Il est 10 heures. Nous arrivons à lladège, village de Troglodytes. 

Le ciel est devenu blafard, un vent brûlant souffle avec violence, il arrache 
des lambeaux du sol et une poussière rougeâtre roule sur les pentes et voile les 
bas-fonds. On entend les palmes s’entrechoquer par instants avec des froissements 
de branches sèches. Aucune apparence d’être humain en ce pays farouche! 

Pourtant le village est là creusé sous terre daus cet amas de monticules brûlés 
que nous foulons et je n’aperçois au-dessus du sol qu’une pauvre mosquée à la 
coupole basse, là-bas, et des fumées qui çà et là s’exhalent, tordues par le vent. 

Mon conducteur me fait remarquer près de nous une large ouverture béante, 
c’est une demeure ou plutôt le terrier d’un troglodyte. Quelques épines protègent 
les bords de cette fosse, il serait dangereux de glisser en approchant de trop près, 
on ferait une chute 'de plusieurs mètres dans cette cour intérieure, ce patio, où 
s’ouvrent les portes des diverses pièces qui composent l’habitation, cour à laquelle 
on accède par une galerie creusée dans les flancs du monticule. 

Hadège est composé de plus de cent cinquante de ces habitations terriennes 
dissimulées dans les replis de la montagne. 

Après une marche mouvementée nous débouchons sur une sorte d’esplanade. 
Des hommes vêtus de blanches toges s’avancent au-devant de moi, ils accompa- 
gnent le fils du kaïd auquel je donne la lettre de recommandation dont le général 
Allegro m’a muni pour son père. Mon cocher qui a mis son attelage à l’abri du 
soleil, sous un olivier à l’ombre très grêle, me sert d’interprète, mais comme il 
possède mal notre langue, il me transmet les choses les plus bouffonnes. Sur ma 
demande on fait appeler un juif qui expliquera mieux les intentions du chef. Il 
m’apprend en effet l’absence du kaïd, mais son fils est là pour le remplacer et me 
guider dans le village où je suis le bienvenu. Il espère que j’accepterai le repas qu’il 
désire m’offrir. Il m’accompagne ensuite jusqu’à la chambre des hôtes qui me 
servira de demeure durant mon séjour. 

Nous nous engageons dans une tranchée tandis que les chiens, dont on se 
débarrasse avec peine, aboient furieusement autour de nous. Au bout de la tran- 
chée, contre le monticule taillé à pic en sorte de muraille, s’ouvre une galerie tor- 
tueuse dans laquelle on s’engage; des niches pratiquées sur les côtés servent de 
hangars, de celliers, d’écuries, elles abritent les instruments aratoires, les charrues 
primitives. Sortant de l’ombre du couloir nous débouchons dans une cour carrée 
ou plutôt une fosse aux parois hautes, pleine de lumière. Des portes s’ouvrent çà 


H ADEGE 


217 


et là dans ce vestibule bizarre, où donnent des chambres creusées comme le reste 
dans le sable durci. 

La chambre des hôtes est une sorte de tunnel blanchi à la chaux. Une déli- 
cieuse fraîcheur y règne. Ces terriers sont frais en été et chauds en hiver. L’ameu- 
blement de la salle est d’une extrême simplicité mais d’un grand luxe cependant 
pour Hadège : il se compose d’une longue table, de quelques chaises, d’une lampe 

9 

à pétrole et de deux lits en fer recouverts de tapis de Kairouan. 

Je suis seul maintenant, le caïd s’est retiré discrètement, me conseillant le 
repos, et puis la chaleur est ardente, le siroco souffle, il est prudent de s’enfermer. 
Dans la soirée nous visiterons Hadège. 

En attendant l’heure du repas, j’examine les lieux. Me voici devant la porte 
de la salle donnant sur la cour. En face est la galerie qui mène au dehors. Dans la 
cour, ou la fosse, des portes closes. Deux d’entre elles, voisines l’une de l’autre 
sont surmontées de mains hiératiques sculptées dans le sable dur qui forme la 
muraille. L’une est la prison, l’autre le tribunal où le kaïd règle les différends 
entre ses administrés. La main symbolique est celle de Fatrna qui préside à la 
justice. 

Au-dessus de ma tête un grand carré de ciel, là-haut, et le vent dont j’entends 
le souffle fait tourbillonner la poussière sur les bords de l’étrange puits au fond 
duquel j'habite. 

Cette inspection faite, je me repose. Le terrier est silencieux, je n’entends 
que le piaillement des moineaux à l’orifice de la cour et, par instant, le murmure 
de voix sourdes qui semblent monter du sol même. Puis plus rien, une bouffée 
plaintive de vent chaud, un souffle léger qui passe, le bourdonnement des mou- 
ches qui semblent s’entretenir d’une voix grave avec des pauses subites, et plus 
rien, le silence retombe sur cette terre que la chaleur écrase. 

Et comme je sommeille accablé, on apporte sur la table un grand plat de 
couscous. Le kaïd accompagne les serviteurs et va se retirer. Je le prie de par- 
tager avec moi les mets qu'il vient m’offrir; alors il s’assied, le juif qui était de 
l’escorte reste aussi pour servir d’interprète. 11 se tient debout près de la table. 

Ah! ce couscous, au piment et au poivre, nageant dans du piment! à la 
première bouchée je crus avaler du feu. Une insupportable cuisson étreignait ma 
gorge. Le kaïd gravement absorbait et pour ne pas le désobliger je faisais tous 
mes efforts pour Limiter. Mais force fut de m’arrêter. Et déjà ma bouche et ma 
poitrine étaient incendiées et l’eau tiède des gargoulettes ne parvenait pas à 
étancher ma soif! Le kaïd me considérait avec surprise. 

« Il ne comprend pas que vous ne soyez pas en appétit, me disait le juif, 

28 


218 


LA TUNISIE 


car ce couscous a été préparé avec le plus grand soin par ses femmes. Jamais on 
n’en a offert de meilleur. » 

Des poulets pimentés encore succédèrent à ce plat, à des boulettes nageant 
dans une sauce horrible. 

J’essayais bien d’entamer des morceaux, mais je les rejetais aussitôt. 

Le kaïd se leva, il me jeta un regard de pitié et disparut. Il était blessé par 
mon mépris pour le festin qu’il m’avait offert. 

Je restai seul avec le juif et les serviteurs. 

Pauvre juif, humble et empressé, seul de sa race dans ce village. Bijoutier, 

interprète et guide à 
la fois, mais très pau- 
vre malgré ses apti- 
tudes et ses efforts, 
les bénéfices sont si 
maigres ici !... 

Les autres l’in- 
sultent à tout propos : 
« Ben Kel/j , » fds de 
chien, « dj e fa-ben - 
djefa! » charogne fils 


de charogne ! lui di- 
saient-ils. 

L’un d’eux m’a- 
dresse un discours au- 
quel je ne comprends 
un traître mot. 

« Il raconte, me dit l’interprète, que les gens de notre religion insultèrent 
autrefois une caravane qui transportait à la Mecque des présents destinés au tom- 
beau du prophète. On mit à mort ces insulteurs. Notre race allait s’éteindre. Mais 
Dieu touché des larmes des juives qui ne cessaient de pleurer et de prier, permit 
pour une seule nuit la résurrection des juifs. C’est pourquoi, dit-il, nous tous, les 
descendants de ce peuple de cadavres, sommes des djefa ben djefa ! » 

« Allait issefer oudj choum! » Que Dieu leur jaunisse la face ! dit un des fana- 
tiques serviteurs d’une voix sombre, jetant vers le juif un regard mauvais. 

« Savez-vous ce que les Arabes disent de ces Berbères? ils se moquent de leur 
esprit calme, me disait l’interprète, ils prétendent qu’ils ont un caillou pour 
cervelle et ceux-ci répondent : « Et vous un tambourin! » 



INTERIEUR DE TROGLODYTE 



TROGLODYTE RENTRANT DANS SON TERRIER 






CHEZ LES TROGLODYTES 


221 


En dépit des recommandations de tous j’ai tenté de sortir de ma caverne, 
mais déjà dans la cour où le soleil ruisselle et le vent tournoie j ’ éprouve au visage 
une subite brûlure. On se croirait devant l’orifice d’un four allumé. 

Les hommes se sont couchés dans une petite salle tout à coté de la mienne, 
ils dorment, allongés dans l’ombre, comme des morts. 

Seul l’interprète veille auprès de moi : « Yois-tu, me dit-il, le méchant qui 
m’injurie toujours, rdb ala ed dénia , il s’est absenté de la vie, je suis tranquille 
seul avec toi... » 

Je m’absente de la vie moi-même, imitant les méchants troglodytes, et lorsque 
j’ouvre les yeux le juif est toujours là qui veille. 

Nous causons longuement, il souffre isolé au milieu de cette population 
hostile à sa race. 11 a vu Tunis et regrette son séjour là-bas, mais on est trop 
nombreux dans la capitale, il faut vivre pourtant, il s’est exilé dans ce but et tant 
bien que mal il y parvient ici. 

« Si tu savais, me disait-il, combien le pays est triste aussi plus loin, dans le 
désert, derrière ces montagnes où nous sommes! tu connais la chanson : « A Gafsa 
l’eau est du sang, l’air est du poison; tu y resterais cent ans sans te faire un 
ami ! » Moi j’v suis allé et j’ai fui. 

« Ces Arabes, vois-tu, sont orgueilleux, ils aiment se montrer en habits de 
fête et il leur faut beaucoup manger pour être contents. Mais les occasions sont 
rares. Ah! si tu avais pu voir la noce célébrée à Hadège il n’y a pas longtemps! 
C’est là qu’ils ont mangé!... 

— «Voyons, Yacouh, raconte-moi tout ça... » 

Je n’imaginais pas une fête au milieu de ces tanières sur cette terre flétrie . Et 
voici à peu près ce qu’il me dit : 

« Nous étions placés, ma femme et mes enfants, sur la hauteur, derrière le 
village, afin de mieux voir l’arrivée des gens venant de la tribu des Ouled-Sliman, 
pays de la fiancée. Et voilà que bien loin nous apercevons un grand nuage de 
poussière qui roulait sur les pentes. Lorsque le nuage est plus près, on distingue des 
cavaliers aux brillants costumes, le moukala en bandoulière; des femmes et des 
enfants, vêtus de blanc et de rouge, dont on voit les brillants colliers et les brace- 
lets. 

La cavalcade arriva au galop sur la place où ta voiture s'est arrêtée. Les 
burnous flottaient dans la poussière, on entendait le you-vou joyeux des femmes, 
les cris des cavaliers, et c’était un grand vacarme. 

« Sur cette place on avait dressé des tentes à l’ombre des palmiers et des 
oliviers, et près d’elles on entravait les montures. Chacun venait saluer le kaïd. 


222 


LA TUNISIE 


— « Mais dis-moi, Yacoub, que s’était-il passé avant cette grande fête? raconte- 
moi les préparatifs qui s’étaient faits, afin que je sache tout. 

— « Sidi, fit-il, depuis une semaine, il y avait de grands préparatifs dans le 
village. D’abord les femmes, durant deux jours, les rahaya , comme on les appelle 
ces deux jours, avaient broyé du blé et de l’orge dans les moulins à bras en usage 
ici, et le soir elles s’étaient réunies pour improviser des chants au son des tam- 
tams et de musettes en peau de gazelle. Des négresses chantaient des airs de leur 
pays, pays bien loin, là-bas, par delà les sables, à des mois et des mois démarché. 

« Le troisième jour, el henna , on préparait la feuille du henné, on la réduisait 
en fine poussière pour teindre en rouge la peau des mains des femmes et les ongles 
de leurs mains et de leurs pieds. On en préparait aussi pour Variça , la fiancée, dont 
les ongles doivent être rouges comme du corail. Et toujours les femmes chantaient 
et des entrailles de cette montagne si nue on entendait monter des cris joyeux et 
des musiques sans voir personne dehors. Je t’assure que ça étonnait. Moi, je 
n’étais pas de la fête, je regardais et je pensais... 

« Le quatrième jour, le nangera , était consacré à la préparation des victuailles, 
car il en faudra du couscous, du piment, des poulets et des galettes pour nourrir 
la foule d’affamés qui va venir!... Le lendemain, cinquième jour, le mafal , celui 
où les festins commençaient. Du matin au soir on mangea au son de la musique et 
on voyait les nègres danser en rond et sans repos souffler ou frapper sur leurs 
instruments. 

a Le sixième jour, le follag , on mangea et on dansa encore sans discontinuer. 
On s’interrompit seulement pour tuer des bœufs et des brebis. Tu vois bien qu’ils 
ne sont contents que lorsqu’ils se bourrent jusqu’à éclater. Tu as bien mécontenté 
le kaïd ce matin en ne touchant pas à ce qu’il t’offrait. 

« Le septième jour, elresouar , une mule richement harnachée quittait Hadège 
portant les cadeaux de noce pour la fiancée, elle était accompagnée par une brillante 
escorte de cavaliers qui faisaient la fantasia. C’était comme une guerre, on enten- 
dait des coups de fusil partout dans la montagne et des tambours et des flûtes. 

,« Arrivés chez la fiancée les cavaliers ont remis les cadeaux, ils ont assisté à 
un repas, car ils avaient faim encore après avoir tant mangé, on a toujours faim 
ici, jamais on n’est rassasié... Avant de partir ils ont défilé devant les femmes 
assises le long des murs et chacun a déposé une pièce d’argent sur leur tête. 

— « Pourquoi ont-ils donné cet argent, Yacoub? 

— « Sidi, c’est un cadeau pour la négresse qui habillera la fiancée. 

« Depuis une semaine donc on mange, on boit, on fait la fantasia et on chante 
sans s’arrêter. On continue encore le huitième jour, le es sjeffa , le baldaquin. Ce 


CHEZ LES TROGLODYTES 


223 


jour-là tous les gens des montagnes voisines et de bien loin même arrivent à 
Hadège, surtout ceux des Ouled-Sliman. Il en vient de Ras-el-Oued, de Ben Aïssa, 
de Toujane, de Tamezred, de partout enfin. C’est encore la fantasia, toujours après 
un grand festin. On accompagne le baldaquin dressé sur un chameau, il va cher- 
cher la fiancée là-bas dans les montagnes. 

« On a posté des hommes autour du village, ils sont chargés de signaler le 
retour. Quelques heures plus tard, lorsqu’on l’aperçoit je cours sur une hauteur. 
Là-bas la poudre parle, ici on entend les musettes et les tam-tams et des cavaliers 
richement vêtus, armés de moukalas aux ornements d’argent et d’or, attendent 
l’arrivée du cortège qui ramène la fiancée. 

« Le baldaquin arrive, il est couvert d’étolfes de soie de toutes les couleurs 
qui flottent au vent comme des drapeaux, les rideaux sont hermétiquement fermés, 
abritant la fiancée des regards. 

« Alors les coups de fusil retentissent, les flûtes, les musettes et les tam-tams 
sonnent encore et la danse du moukala commence. 

— « Explique-moi cette danse du moukala, Yacoub. » 

— « Sidi, je l’ai vue souvent. Des hommes dansent et l’un vise l’autre avec 
son fusil, comme s’il voulait le tuer. L’autre tient la crosse tournée vers le premier. 
Puis deux coups partent à la fois. L’un des danseurs fait tournoyer ensuite son 
fusil au-dessus de sa tête tandis que l’autre jette le sien en l’air et le saisit sans le 
laisser tomber à terre. Quelquefois ils sont quatre à danser ainsi ensemble. 

«Après cette danse, à la noce d’Hadège, on fit la fantasia. Des cavaliers... 

— « Je connais la fantasia, Yacoub, dis-moi la fin de cette noce chez les 
Matmata. 

— « Eh bien, continua-t-il, la fantasia se fit autour du baldaquin où se tenait 
toujours la fiancée, il était tout entouré de fumée car la poudre parla longtemps. 
Et enfin, par un chemin couvert de burnous qu’on avait étendus tout exprès, on 
accompagna la jeune fille jusqu’à sa nouvelle maison. 

«Devant l’entrée on fit agenouiller le chameau, et la fiancée, enveloppée d’un 
grand châle, complètement voilée, aidée par une négresse, sortit du baldaquin. 
Elle se tint debout, immobile. Alors on mit dans sa main droite la poignée d’une 
longue épée. Comme elle était lourde, un homme en soutint la pointe. Un autre 
éleva au-dessus de sa tête un miroir et c’est ainsi qu’elle pénétra dans sa maison 
au bruit d’une fusillade plus nourrie que jamais. 

— « Mais pourquoi cette épée, dis-moi, Yacoub, quelle est la signification de 
cette arme en ce moment ? 

— - « Je l’ignore, Sidi. C’est une vieille coutume ; on fait toujours ainsi. 


224 


LA TUNISIE 


« 11 y a d’autres coutumes auxquelles ils sont toujours fidèles ici. Ainsi les 
amis du fiancé le transportent jusqu’à la chambre nuptiale, chacun à tour de 
rôle . 

Il est des cas, mais très rares, où la fiancée, enveloppée dans une couverture 
grise et montée sur un âne, est chassée de la maison de son nouvel époux. C’est 
une honte et un déshonneur pour sa famille, tu comprends... 

« Enfin, tu sais, Sidi, cette nuit-là on mange encore de la soupe, du ragoût, 
du poulet, du mouton grillé, du couscous, du miel et des dattes, car on a encore 
faim, on n’est pas rassasié après huit jours de festins !... » 

Cependant la chaleur est un peu tombée, les dormeurs se sont réveillés dans 
leur antre, j’entends le murmure de leurs voix. Comme je n’ai plus de nouvelles 
du Kaïd que j’ai si involontairement froissé, je prends le parti de visiter le village 
sans lui. 

Le vent chaud souffle toujours et le ciel est comme embrasé. Nous errons à 
travers les monticules livides aux éboulis de couleur fauve. Nous suivons des 
sortes de pistes qui serpentent sur le sol, polies par le frottement des sandales, 
contournant capricieusement les pitons, à pente raide parfois, ou descendant à pic 
dans les replis du sol. Ce n’était pas toujours sans danger car les sentiers bordaient 
l’orifice des puits carrés qui forment le centre des habitations souterraines. Quel- 
quefois le pourtour était garni d’épines, mais le plus souvent rien ne protégeait 
contre une chute. 

Et partout s’ouvraient béantes les fosses qui donnent l’air et la lumière à ces 
terriers. On eût cru fouler une nécropole si l’on n’avait entendu en bas des cris 
d’enfants, des appels, l’aboi des chiens. A Hadège, sous cette terre pelée, argileuse, 
1,200 habitants vivent sous nos pieds, tissant des nattes, allumant du feu, répa- 
rant des instruments aratoires et chantant. 

Nous nous engageons dens les couloirs pratiqués en contrebas des buttes et 
au moyen desquels on accède dans les habitations ; des femmes broient de l’orge 
dans des moulins à bras comme on en retrouve encore dans les ruines des villes 
antiques. Et ces intérieurs d’une simplicité primitive sont des plus curieux à visiter. 
Ainsi on imagine les premières habitations humaines. Les lits se composent d’or- 
dinaire de balustrades en bois plantées dans le sol et reliées entre elles par une 
claie, ils sont ornés souvent de verroteries et de touffes de laine aux vives cou- 
leurs. Le berceau se balance suspendu au plafond par une corde d’halfa, des peaux 
de bouc dans un coin servent de récipients pour l’eau. 

Certaines femmes, dans ces antres, étaient belles avec leurs tatouages bleus 


CHEZ LES TROGLODYTES 


225 


rappelant les ornementations étrusques. Elles nous saluaient en appliquant la 
paume de la main contre leur bouche et en poussant des cris joyeux : ce salut 
s’appelle le Zagrit , me dit Yacoub. 

Chose singulière, certaines de ces femmes portaient sur le front le symbole 
chrétien : une croix. 

D’après M. Ch. T issot, ces berbères sont issus de la double race appelée 
lybienne et éthiopienne par Hérodote. Ils en gardent, dit-il, tous les caractères 
ethnographiques et aussi toutes les différences. Ainsi s’expliqueraient la couleur 
brune des berbères matmatas et la couleur blonde de ceux de Douiret et de 
Chennini. 

Ces populations berbères du nord de l’Afrique, que l’invasion arabe refoula 
vers les monts, auraient été chrétiennes, dit l’abbé Bauron, elles conservent de 
leur premier culte des souvenirs : le Kanoun , qui règle leurs rapports, ancienne 
législation de l’Eglise transmise par la tradition et l’Écriture, puis le culte incons- 
cient de la croix dont elles ont perdu le sens. A Djebalia, tous les berbères portent 
un tatouage bleu, au milieu du front : la croix du chrétien. 

« D’après M. E. Mercier, les Matmatas appartiennent à la famille des Beni- 
Falton, des Berbères de l'ouest, et d’après le généalogiste Sabec-el-Matmati, 
descendent d’un guerrier berbère appelé Maskal-ibn-Tensit, surnommé, en raison 
de sa prévoyance, El-Matmati. D’abord installés sur le plateau des Ouancherich, 
situé à 50 kilomètres environ au sud-ouest de Cherche!, ils durent céder leur terri- 
toire aux Beni-Toudjin des Zenètes et, à demi ruinés, émigrèrent en Espagne (fin 
du x° siècle). Peu après, une partie de la tribu retourna chercher fortune en Afrique 
et, après de longues pérégrinations, un groupe assez faible arriva en Tunisie et se 
fixa sur le plateau situé au sud-ouest de Gabès. La majeure partie des émigrants 
étaient restés au Maroc où leur descendance s’est perpétuée sous ce même nom de 
Matmatas. 

« L’invasion hillalienne vint troubler le calme dont jouissait le groupe tunisien. 

« Complètement sédentaires, les Matmatas habitent les villages formés soit de 
pierres, soit d’habitations creusées dans le sol et aérées au moyen d’un vaste puits 
central pour chaque demeure; ils cultivent dans les vallées quelques céréales 
et possèdent 10.500 pieds de superbes oliviers. L’huile fabriquée sur place 
permet aux indigènes de se procurer par voie d’échange, les denrées qui leur font 
défaut. 

« Les seuls étrangers établis sur le plateau sont, en dehors ces quelques 
marchands Israélites tenant boutique dans les principaux villages, les Dehibat, à 

29 


226 


L A T U N I S I E 


qui incombe en partie la garde des troupeaux et qui vivent sous la tente, et les 
fractions maraboutiques des Mezzesma et des Ziba qui partagent le genre de vie 
des autres montagnards. » [La Tunisie , histoire et description.) 

Continuant mon excursion dans l’étrange village, toujours guidé par Yacoub 
et par les serviteurs du Kaïd, nous visitons un moulin à huile. C’est toujours 
au fond d’une caverne. L’appareil est encore primitif, les meules pivotent sur un 
arbre de couche dont l’extrémité supérieure s’engage dans la paroi qui forme le 
plafond de la grotte, un chameau imprime le mouvement de rotation. Le pressoir 
est garni de scourtins en poil de chèvre et c’est dans des outres en peau de mouton 
que l’huile est conservée pour l’hiver. 

L’administration française était représentée dans ce curieux village par une 
boite aux lettres placée à l’entrée d’un terrier, et justement un spahi venu de Gabès 
procédait à la 2 e levée... La 2 e levée à Hadège ! 

Le soir tombait, je rentrai dans la chambre des hôtes, Yacoub me procura du 
lait et des œufs. Très las, je m’endormis sous terre aux plaintes sourdes du vent. 

11 était plus violent et plus brûlant encore le lendemain, c’était le véritable 
siroco; une mauvaise journée s’annoncait. 

J’avais vu le village, je visitai quelques jardins, coins de terre blottis dans 
les plis du terrain entre les mamelons crayeux. Pauvres jardins où jamais ne mur- 
mura la source et que jamais ne charma le chant des oiseaux! Dès le mois de 
mai, l’incendie du ciel les dessèche. Seule, un peu d’orge maigre et jaunie frissonne 
comme un duvet, maintenant, sous des palmiers au feuillage métallique, des oli- 
viers pâles et des caroubiers trapus et noirs. Je n’ai vu dans ce désert, sur ce sol 
moribond, que les sourires d’un grenadier en fleur petit et grêle... 

Les Matmatas, que l’invasion arabe avait obligés à se réfugier sur des hau- 
teurs, guerroyèrent pendant des siècles et se livrèrent au brigandage pour se pro- 
curer des ressources. Ils avaient fortifié leurs montagnes et les forteresses qui 
couronnaient les cimes étaient creusées de grottes qui servaient d’habitations et de 
magasins. On voit encore des ruines de forteresses sur les pics dominant Hadège. 
Plus tard, le calme étant revenu, fidèles à leurs traditions ethniques, ils se reprirent 
à aimer le sol ingrat qu’ils habitaient, ils improvisèrent des jardins, aménagèrent 
les eaux à la saison des pluies et plantèrent des arbres. 

Ainsi leurs efforts persévérants transformèrent le lit des torrents en une série 
de terrasses et l’olivier leur donne l’huile, et le palmier, les dattes. Dans toute la ré- 
gion, ces fruits constituent le pain quotidien, c’est la nourriture du pauvre comme 
du riche, c’est aussi la Providence du sud. La manne du désert est inconnue ici, 
maison a la sauterelle. Au moment des invasions à Djara, à Menzel, aux Matmatas 


CHEZ LES TROGLODYTES 


227 


et jusque dans le désert, on en remplit des sacs. Bouillies avec du sel et séchées au 
soleil, ces sauterelles sont un aliment précieux. 

Dans l’après-midi, alors que le soleil et le vent brûlant embrasaient l’air et la 
terre, je me résolus à partir. Le siroeo augmentait de violence, je n’étais plus cer- 
tain de quitter Hadège à mon gré en me retardant, et le bateau partait de Gabès le 
lendemain se dirigeant vers le nord. 

Le Kaid se montra à cette heure du départ, toujours drapé comme un Romain 
dans sa toge. Yacoub voulut m’accompagner un bout de chemin. 

« Tu vas le brûler un peu, me disait-il, mais tu fuis devant la tempête, ce 
soir peut-être on mangera du feu ici.» 

Et déjà sous le ciel livide, chargé de poussière impalpable, l’horizon s’obscurcit. 
Des papillons, des libellules et des sauterelles innombrables passent au-dessus de 
nos têtes, se heurtent à nous ou tombent dans le véhicule, sur le sol on dirait des 
quantités d’oiseaux qui volètent, ce sont des gerboises affolées. 

Le sable brûlant m’aveugle, l’oppression me gagne. 

« Fuis, Yacoub, va dans ta caverne. » Il m’enveloppe dans une couverture et 
disparaît dans la tourmente en me disant : «Adieu, adieu... » 

Pauvre Yacoub, c’est bien adieu... 

Les chevaux comme pris de folie, sentant le retour, volent à travers le sable 
descendant au fond des ravins, remontant les pentes au triple galop. Un assou- 
pissement auquel je ne puis résister me gagne et, roulé dans ma couverture, 
secoué par les cahots, inconscient presque, des heures s’écoulent. 

Lorsque j’ouvre les yeux, le crépuscule semble descendre sur la terre et 
là-haut dans le ciel, un grand disque blanc vaguement entrevu m’étonne, c’est le 
soleil qui s’éteint. Nous sommes dans la vallée de TAraad; sur les champs d’orge 
passent de longs frissons d’argent, ils se succèdent avec une rapidité inouïe, et de 
les regarder, le vertige me prendrait. Autour de nous les branches des jujubiers 
sèchent et cassent; la terre se fend... 

Cependant aux approches de Gabès, l’ouragan de sable n’a plus la même vio- 
lence, le siroeo est un peu apaisé. Seul un grand voile semble envelopper la 
terre et le ciel, et là-bas, vers l’horizon brumeux, le soleil blême descend. Je revois 
les grandes oasis allongées et les blanches koubbas qui couronnent une hauteur, 
la nappe d’eau couverte de poussière est agitée maintenant. Et la nuit tombe 
lorsque j’arrive à Gabès. 

Le lendemain je revoyais le général Allegro et le capitaine Marfoure auxquels 
je faisais mes adieux. 


228 


LA TUNISIE 


Je quitte Gabès, me voici à bord du navire qui va remonter vers le nord. Le 
soleil se couche complètement. Derrière la grande oasis, le ciel monte comme un 
écran d’or. Les maisons bleuâtres de la petite ville sont ourlées de lumière et le 
reflet du soleil sur les flots trace comme une route ardente qui nous relie au rivage. 
Les rayons du soleil couchant illuminent l’arrière du navire et le pont a l’éclat 
du métal poli. 

Le siroco nous atteint encore, mais ce sont ses derniers souffles, il soulève 
là-bas le sable de la grève et je l’entends chanter, il me semble, dans l’orgue pro- 
digieux des palmiers de l’oasis. 

Nous partons sous l’or resplendissant du ciel, écoutant la symphonie 

des palmes, le chant du flot et le son de quelque clairon des casernes sonnant le 
couvre-feu 



LE PAYS DES MATMATAS 



LES CHÈVRES A TESTOUR 


CHAPITRE XIII 


L’ile de Djerba. — Un aperçu du Sud. — Le lac Triton. — Retour au nord. — Medjez-el-Bab. — 
La famille arabe. — Krich-el-Oued. — ■ Une ville morte. — Testour. — Les oiseaux. 



Que le salut soit sur vous tant que souftleront les vents. 

( Salutation arabe). 


/combien belles les nuits du sud! .... 

VJ La mer, agitée par le vent, s’est calmée vers le soir et nous voguons sous ie 
ciel constellé sans une brise, sans un souffle, écoutant la pensée qui maintenant 
s’éveille. 

On ne sait plus où finit la mer, où commence le ciel. 

Dans l’immense et mystérieux miroir, les reflets sont aussi purs que les lueurs 
sidérales et le navire, dont le sillage est une voie lactée, semble flotter dans un 
firmament nouveau. 


230 


LA TUNISIE 


Jamais nuit plus belle! On a dit adieu à la terre pour éternellement s’en aller 
dans cet océan d’étoiles et de murmures. 

C’est le beau rêve d’un soir d’été... 

On revoit le passé lointain, on croit à peine à la réalité des derniers jours, 
aux joies ou aux souffrances qu’ils apportèrent, tant les heures, par ces nuits 
enchantées, s’écoulent douces et calmes dans l’inconscience du temps et des espaces. 

Cependant on rêve vaguement à l’inconnu que les premières clartés de l’aube 
vont révéler, on songe aux mystères des destinées et, comme perdu dans ce grand 
tout, mêlant mon âme à l’âme des choses, longuement j’ai pensé... 

Aucun intérêt nouveau 11e m’appelait à l’ile de Djerba que j’avais déjà visitée. 
Djerba, comme la plaine del’Araad, est l’ancienne patrie des Lotophages etj’ima- 
gine que les auteurs anciens ne sont pas fixés exactement sur ce peuple singulier 
qui vivait de fleurs. 

Djerba est un éternel printemps dans une île parfumée. C’est la plus belle de 
toutes les oasis du sud. Les maisons s’y blottissent enguirlandées sous les feuilles, 
entourées d’arbres fruitiers et de jardins. Si prodigieuse est sa fertilité, si intense 
le charme qu’elle exhale, que les Arabes l’appellent leur paradis. 

Houmt Souk, que j’avais vu il y avait trois ans à peine, avant d’aborder en 
Sicile, m’avait laissé le plus gracieux souvenir. J’avais admiré ses enclos, ses 
palmiers, ses oliviers énormes plantés par les Romains. Et je voyais encore les 
coupoles innombrables détacher leur blancheur dans la verdure des bois. Je me 
souvenais d’une vieille forteresse espagnole, toute en ruines, assise au bord de la 
mer, et d’un cimetière voisin où furent abrités, sous une croix, les ossements qui 
avaient servi à élever une tour : le bordj-er-rious , ou tour des crânes. C’étaient les 
têtes des Espagnols après la capitulation du duc de Médina. Car partout, sous les 
cieux les pins purs, près des fleurs, comme dans les brumes du nord, les hontes de 
l’humanité laissent des traces. 

Et tous ces déjà vieux souvenirs me revenaient sous le ciel constellé, dans la 
brise tiède, devant l’espace mystérieux et grand. 

Un regret me restait pourtant, l’extrême chaleur m’avait empêché de m’en- 
foncer dans le désert, car malgré sa morne uniformité, le désert, que j’avais con- 
templé autrefois à Tripoli, est empreint de majestueuse grandeur. Comme lameiy 
il a des harmonies, il en a aussi les vagues, le mystère et l’immensité. Et dans 
l’océan des sables, surgissent çàetlà, comme dans l’océan des Ilots, des îlots d’oasis. 

J'aurais voulu traverser le pays des Ksours, vers la Tripolitaine, mais aucun 
cocher de Gabès n’avait osé tenter l’aventure, la saison étant trop avancée. 


UN APERÇU DU SUD 


231 


J’aurais vu les Berbères de Douiret, aussi blonds que ceux des Matmatas 
sont bruns. Tous peuples de Chananéens établis sur les hauteurs, les uns 
habitant des cavernes, les autres des pics inaccessibles. 

C’étaient les seuls regrets que j’emportais du sud, où, en dépit du brûlant 
soleil, j’avais éprouvé déjà des sensations profondes parmi des peuples nouveaux 
pour moi. 

J’aurais vu Gafsa, construit avec des matériaux antiques et son oasis aux 
30,000 palmiers. Sa fondation remonterait à Hercule le Lybien, elle fut prise 
par Marins en l’an 107 avant Jésus-Christ. 

Je serais allé de Gafsa à Tozeur dans la région des chotts, à travers des soli- 
tudes environnées de mirages, où ne se rencontrent que des sources amères, où 
tombent parfois des pluies de sang qui frappaient certaines populations de terreur 
au moyen âge. 

Là, rampent des serpents noirs, le najali, la vipère à cornes et le bou-lila, le 
père de la nuit, gris et mince, moucheté de rouge, dont la morsure est la mort 
foudroyante. La végétation est rare dans ce parcours, elle se compose de quel- 
ques plantes vénéneuses et de buissons de tamarins dans le lit desséché des oueds 
et la fièvre partout s’exhale de ces régions et autour des flaques d’eau croupies 
éternellement tournoient des grandes nuées de moustiques. 

Je serais passé à Tozeur aux maisons construites en briques cuites ou séchées 
au soleil dont la disposition géométrique fait ressembler les murailles à des tapis 
é talé s . 

Mais ce que j’aurais aimé voir surtout, c’est la région des chotts où Ton 
croyait qu’était autrefois le lac Triton. Tant de discussions s’élevèrent à son sujet 
lors du projet de reconstitution d’une mer intérieure par le colonel Roudaire! 

C'est une immense glace de cristal qui n’est que du limon salé dont la tra- 
versée est si dangereuse que des caravanes et des armées s’y sont englouties, au 
dire des historiens arabes. 

Il ne sera pas sans intérêt, je crois, de rappeler les diverses phases du gigan- 
tesque projet du colonel Roudaire qui, pendant dix ans, passionna l’opinion pu- 
blique. Nous emprunterons à M. Valéry Mayet, l’historique de cette question qu’il 
traita avec une rare compétence. 

«En 1873, dit-il, M. Roudaire, alors capitaine d’état-major chargé de la 
triangulation de la méridienne de Biskra, constata que le Chott Melrhir était 
d’une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la mer. Convaincu d’autre 
part que la grande dépression s’étendant de la longitude de Biskra à celle de Gabès 
n’était autre chose que le lac Triton d’Hérodote, cette découverte fut un trait de 


232 


LA TUNISIE 


lumière pour lui. De retour eu France, il publia un article intitulé : Une mer ulté- 
rieure en Algérie. L’auteur concluait à la possibilité de créer cette mer. Il n’y 
avait, selon lui, qu’à percer le seuil de Gabès, élevé d’environ quarante mètres au- 
dessus de la Méditerranée, pour permettre à celle-ci de remplir à nouveau l’im- 
mense dépression, inondable, croyait-il alors, sur toute sa surface, c’est-à-dire sur 
une largeur variant entre 10 et 80 kilomètres et une longueur de 360. 

« M. de Lesseps, qui venait d’être élu membre de l’Académie des sciences, fut 
de suite partisan du projet, et il l’appuya auprès de la docte compagnie. Une com- 
mission nommée fit un rapport favorable, et une somme de 10,000 francs, des- 
tinée à une seconde expédition, fut votée par le Parlement. Cette mission, dirigée 
parM. Roudaire, partait en décembre 1874 et revenait en mai 1875. En cinq mois, 
elle avait relevé une ligne de niveau de 650 kilomètres par portées de 150 à 
200 mètres. Toute la région du chott Melrhir se trouvait bien être au-dessous du 
niveau de la mer, observations confirmées depuis par l’étude du tracé de la future 
ligne ferrée de Biskra àTouggourt. 

« Restait à vérifier l’altitude deschotts en Tunisie. La dépression, prise dans 
son ensemble, se compose de trois immenses bassins séparés, dont un en Algérie, 
le chott Melrhir et deux en Tunisie, le chott Rharsa et le chott Djérid. La Tunisie 
n’était pas encore sous le régime du protectorat français; malgré cela, une nou- 
velle expédition était organisée sous la protection du boy en 1876, et M. Roudaire 
constatait que le chott Rharsa était bien à 20 mètres en moyenne au-dessous du 
niveau de la mer, mais que le chott Djérid tout entier était à 20 mètres au-dessus. 

« Dès lors, la question changeait de face. Ce n’étaient plus 13.000 kilomè- 
tres carrés à submerger, mais seulement 8.200 et cette surface ne pouvait être 
couverte d’eau qu’au moyen d’un canal maritime de 175 kilomètres de long, par- 
tant du golfe de Gabès et aboutissant au chott Rharsa. Deux reliefs à franchir : 
celui de Gabès, en partie formé de roches calcaires, et celui de Tozeur, entière- 
ment sableux, ne devaient pas offrir de grandes difficultés; mais la traversée du 
chott Djérid (140 kilomètres) devait être opérée en grande partie dans les abîmes 
de boue fluide dont nous avons parlé. Quand on se rappelle que le canal de Suez 
(120 kilomètres), creusé en terrain suffisamment solide, avec un seul relief à tra- 
verser, celui d’El-Guisr, a été mis plusieurs fois en question pendant l'exécution des 
travaux; quand on envisage l'importance du but qui était à atteindre, on ne peut 
s’empêcher de penser que siM. Roudaire, après l’expédition de 1876, n’a pas aban- 
donné son idée, c’est qu’il en était le père. 

« A la fin de 1878, nouvelle expédition; M. de Lesseps s’était joint cette fois 
à M. Roudaire pour visiter le seuil de Gabès. Le lit d’un petit fleuve, l'oued Melali 


LE LAC TRITON 


233 


(rivière salée), fut désigné comme embouchure du canal sur la Méditerranée. De 
Gabès, M. de Lesseps rentra en France, laissant les explorateurs se diriger vers 
Tozeur. Dans cette nouvelle campagne, toutes les observations faites de l’oued 
Melah au chott Rharsa, confirmèrent les précédentes. En 1882, d’accord avec 
M. de Lesseps, M. Roudaire obtenait l’autorisation de fonder une société pour la 
création de la mer intérieure, et une commission supérieure était nommée par le 
gouvernement pour adopter ou repousser définitivement le projet comme entreprise 
nationale. Les conclusions de cette commission supérieure, composée de membres 
de l’Institut, d’ingénieurs, de sénateurs, de députés, etc., furent loin d’être favo- 
rables, et dans la dernière séance (7 juillet 1882) l’ordre du jour voté se terminait 
par ces mots : La commission est d'avis qu'il ri y a pas lieu pour le gouvernement 
français d' encourager F entreprise . 

« M. Roudaire n’était pas homme à se laisser décourager. En 1883, il dirigeait 
une quatrième expédition dont M. de Lesseps faisait partie. Les explorateurs arri- 
vaient à Tozeur le 24 mars, parcouraient le rivage nord des chotts jusqu’à Riskra, 
et au retour M. de Lesseps concluait devant l’Académie, non seulement à la pos- 
sibilité, mais à l’exécution facile de l’entreprise; 150 millions suffiraient, disait-il, 
pour exécuter le canal dans la traversée du Chott-el-Djérid. Ce chiffre était loin de 
celui trouvé parla commission supérieure, 1 milliard 300 millions, pour l’exécution 
totale des travaux. En 1884, la question n’avait pas fait un pas en avant, au con- 
traire. De mauvaises nouvelles de la santé de M. Roudaire survenaient, et le 
16 janvier 1885 l’annonce de sa mort était publiée par les journaux. 

« Dans ce rapide exposé historique, nous n’avons pas eu à apprécier les raisons 
qui militent pour ou contre le projet. Le point de départ de ce que nous appelle- 
rons l’erreur de M. Roudaire est la confusion qu’il a toujours faite de deux régions 
distinctes, celle des chotts et celle de la baie de Triton. Il les identifiait. Le cha- 
pitre 3 de son dernier travail est entièrement consacré à la défense de cette thèse. 
Il y invoque les textes anciens, les légendes et les traditions arabes, négligeant les 
preuves géologiques contraires, qui cependant surabondaient dans les nombreux 
sondages opérés par lui. Il ne parle pas de l’opinion d’un des géographes les plus 
érudits, Mannert, qui, ne pouvant concilier les textes anciens avec la topographie 
moderne, relègue la baie de Triton au rang des fables. M. Roudaire semble avoir 
ignoré les travaux de deux géologues distingués, M. Pomel et M. Rolland. Le pre- 
mier dit n’avoir pu trouver trace de dépôts marins dans les chotts; le second n’y 
a constaté que des dépôts fluviatiles ou lacustres. 

« En 1884, a paru une note de M. le docteur Rouire qui nous semble devoir 

clore à jamais le débat. Ce n’est plus au point de vue géologique que la baie de 

30 


234 


LA TUNISIE 


Triton, identifiée aux chotts, est attaquée dans ce document, c’est au point de vue 
topographique. M. Rouire, le premier, a soutenu que le fleuve Triton des anciens 
était le cours d’eau appelé, sur nos cartes modernes, oued Bagla au-dessous de 
Kairouan, oued Zeroud au-dessus de la même ville. Il a affirmé également que le 
lac Triton était un des trois lacs qui se trouvent au N. -O. de Sousse et que le fleuve 
traverse (lac Bagla, lac Kelbiah et Sebka-el-Mengel). 

« Nous ne citerons qu’une phrase tirée de la note lue au congrès de Blois et qui, 
selon nous, jette un jour particulier sur la question : « Le fleuve Triton, d’après 
Ptolémée, prenait sa source au mont OoaaXexov et la branche septentrionale de 
l’oued Bagla, appelée oued Marguelil, naît en arrière du mont Oussalet actuel. 

« Quels eussent donc été les avantages de la mer saharienne? 

« Gréer une immense nappe d’eau au sud de nos possessions barbaresques, 
c’était, suivant M. Roudaire, provoquer une évaporation considérable (3 à 4 milli- 
mètres d’épaisseur par jour) sur une surface de 8.000 kilomètres carrés (15 fois 
le lac de Genève); c’était, par suite de la condensation probable de ces vapeurs, 
faire monter la chute d’eau annuelle de 0 m 27 (observations faites à Biskra) à une 
épaisseur plus que double; c’était aussi rendre plus humides les vents du sud et 
du sud-est, dominant en été, vents qui brûlent tout jusque sur les hauts plateaux ; 
c’était, en un mot, modifier profondément le climat et l’agriculture du sud de la pro- 
vince de Constantine. 

« Dans d’autres ordres d’idées, la création de ports de mer au sud de l’Algérie 
devait attirer vers nos possessions un plus grand nombre de caravanes, et sous le 
rapport stratégique une frontière protégée par un bras de mer eût été plus facile 
à défendre. 

« A ces arguments optimistes et peu probants, il y avait beaucoup àrépondre, 
et l’on a beaucoup répondu. 

« Nous répondrons aussi avec M. Gosson, avec M. Doûmet-Adanson, avec 
M. Bouire, avec tous les membres de la mission, que le voisinage de la mer n’amène 
pas toujours la fertilité; témoin les bords de la mer Bouge, du golfe Persique, de 
la mer d’Aral, d’une grande partie de la mer Caspienne, témoin le désert d’Ata- 
cama au nord du Chili, etc. A cela nous ajouterons que les produits des dattiers 
sont d’autant plus rémunérateurs qu’ils sont éloignés de la mer. » 

... Cependant le navire continuait sa route vers le nord et je revoyais Sfax, les 
îles Kerkenna, Mahdïa, Monastir, Sousse et quelques jours après j’arrivais à Tunis. 
Je ne pouvais plus m’v attarder et après avoir revu mes amis français et maures, 
je prenais la direction de l’ouest. 

Je retrouvais enfin des moissons, des bois d’oliviers, des prairies où pais- 


MEDJEZ-EL-BAB 


235 


saient des chevaux ! Je traversais la Medjerdah aux flots jaunes serpentant dans 
une plaine que cerclent des monts bleuâtres. 

Et c’était une joie de voir ces colorations fraîches au retour du sud brûlant. 

Mais je ne sais quel malaise pèse aujourd’hui sur le ciel ! Depuis l’aube, il est 
chargé de nuées qui roulent silencieusement dans l’espace ou qui s’allongent au 
loin immobiles, comme mortes. 

Vers le soir, assez loin déjà sur notre route, les menaces des nues avaient 
disparu, une gaze d’or pâle les remplaçait et le crépuscule tombait sur les monts 
violâtres du lointain, lumineux et chaud comme au déclin d’un beau jour. 

Après les solitudes enflammées, il est doux de contempler les grandes plaines 
calmes, verdoyantes encore, les horizons apaisés où le soir descend comme un 
repos, et le ciel limpide que de grands vols d’oiseaux traversent .et les troupeaux 
tranquilles paissant dans les collines. Mes yeux n’étaient plus habitués à ces aspects 
paisibles. 

Connaissez-vous les voyages nocturnes? Pour moi ils restent tous dans mon 
souvenir. Je n’ai pas oublié même les nuits passées en diligence dans les premières 
années de ma vie, les courses à mulet à travers des montagnes désertes et les 
arrivées tardives dans quelque auberge perdue. Et les nuits en mer si pleines 
d’angoisse et d’effroi par les tempêtes et si rêveuses et si douces parfois ! Le 
mystère grandit tant les choses ! 

A Tunis, j’avais rencontré, en compagnie d’un ami, Ahmed un des fils du kaïd 
de Medjez-el-Bab. 

« Viens chez moi, me dit-il. Mon père t’attendra, il sera heureux de te voir 
car tu es l’ami de son ami, viens. » Et je l’avais suivi. 

On nous attendait, en effet, et à la descente du wagon des mains cherchaient 
les miennes. C’étaient Amor, le second fils du kaïd, le Khodja du kaidat, des ser- 
viteurs. « Quelle joie de te voir, » me dit Amor, à plusieurs reprises. Nous en- 
fourchons des chevaux qui étaient là sellés et en route pour la petite ville dont les 
lueurs pâlissent là-bas dans la nuit. 

Quelle belle chevauchée ! nos bêtes nerveuses hennissaient dans l’ombre et 
ces grands Maures qui trottaient près de moi, semblaient gigantesques dans leurs 
burnous flottants. La distance à franchir n’était pas grande, je le regrettais pres- 
que, tant cette course nocturne avait d’attrait. On eût dit un goum partant pour 
une fantasia lointaine. Je me croyais reporté aux grandes chevauchées de jadis 
dans le Sahel oranais, à ces belles traversées de la Mina capricieuse que l’on faisait 
avec de l’eau jusqu’au poitrail des chevaux, avec pour escorte des spahis aux man- 
teaux rouges et des cheicks aux manteaux blancs, la tète ceinte de la corde de 


236 


LA TUNISIE 


chameau. C’étaient alors d’enivrantes galopades dans les prairies qui s’étalaient 
comme d’immenses tapis de fleurs, peuplées de chevaux sauvages qui hennissaient 
frémissants de surprise et se cabraient en nous voyant passer. 

Ces temps sont déjà loin, les années vont vite ! mais galopant de nuit sur cette 
route avec ces Maures, je me croyais encore à ces heures passées où l’on arrivait 
auprès d’un douar au milieu des aboiements des chiçns kabyles. 

Nous traversons un pont, la Medjerdah, très large, fuyait dans la pé- 
nombre . 

Maintenant le voilage est là, les silhouettes des maisons blanchissent, elles 

se profilent sur le 
ciel, pleines de 
lueurs. 

Je revois en- 
core le Kaid s’a- 
vançant vers moi 
les mains tendues, 
escorté de ses fds 
qui s’étaient hâtés 
de descendre de 
cheval pour le re- 
joindre. 

Des servi- 
teurs éclairent le 
chemin avec des 
lanternes fine- 
ment ajourées, aux verres de couleur, dont l es mille facettes semblent semer notre 
chemin de fleurs. Quelques instants après, je m’asseyais à la table d’Ahmed ben 
Brahim, kaid de Medjez-el-Bab. 

Et c’était bien la table d’un patriarche celle de Brahim ou Abraham, tant il y 
avait de noble simplicité dans l’hospitalité que je recevais. 

Le Kaid avait eu la gracieuseté d’inviter à mon occasion, le directeur de 
l’école franco-arabe de Medjez-el-Bab qui est son ami et qui devint un peu le mien. 
Nous étions autour de cette table que présidait Si Ahmed dont le bienveillant 
visage s’éclairait de plaisir. Ce fut une soirée délicieuse. Notre hôte enfreignant un 
peu les préceptes du Koran, buvait du vin avec nous. « Bah! disait-il, j’aime la 
France et tout ce qui nous vient d’elle est bon. Voici tant d’années que de père en 
fds nous sommes à son service ! 



LA FAMILLE ARABE 


237 


u Je soupçonne, pourtant, disait-il, certains de mes ancêtres de n’avoir pas 
toujours été amis des Européens. L’un d’eux fut, je crois, un fier écumeur de mer : 
c’était Brahim Rais, Abraham le corsaire. 11 était de Djerba, berceau de 
notre famille. Son fils, mon aïeul, fut, pendant 72 ans, consul de France à Houmt 
Souk. Depuis, ses descendants s’y sont succédés comme agents consulaires de 
votre pays. » 

EtM. Martin ajoutait : 

« Notre Kaid aussi a été consul à Djerba en même temps que représentant de 
la Compagnie générale Transatlantique lorsqu’elle assurait le service de la cote 
jusqu’à Tripoli. 

La France l’a ré- 
compensé par une 
médaille d’or et 
le kaïdat de Med- 
jez-el-Bab. » Mais 
ce qui me frappait, 
ce que je trouvais 
admirable, c’était 
le respect que les 
fils témoignaient 
au père. Ils se te- 
naient debout au- 
près de la table 
remplaçant les 
serviteurs. 

« Voyez-vous, me disait M. Martin, jamais ils ne se sont assis devant lui, ils sont 
toujours respectueusement debout en sa présence, prêts à le servir ou à recevoir 
ses ordres, et jamais ils ne prennent place à sa table. Pourtant ce ne sont plus des 
enfants, l’un d’eux est père de famille déjà. L’aîné a dépassé de beaucoup la 
trentaine et Si-Amor, le plus jeune, a vingt-six ans. Cette extrême déférence est 
vraiment très belle. Tant que le père vivra, ils le feront juge de leurs actes, ils le 
consulteront, ils s’inclineront devant sa volonté quelle qu’elle soit. » 

M. Martin continua : 

« Et voyez, non seulement ces enfants s’inclinent devant l’autorité paternelle, 
mais encore ils entourent leur père de soins et de vénération. Ils veillent sur lui, 
attentifs à ses moindres désirs, prévenant ses intentions même. 

« Remarquez aussi I expression sereine de ce chef de famille et son visage 



238 


LA TUNISIE 


empreint de bonté. Il règne vraiment chez lui, c’est un maître adoré, jamais il ne 
sera obligé de montrer sa puissance, c’est sans effort qu’on lui obéit. Il est le chef 
naturel et on l’aime. Pour moi la famille arabe est admirable. 

« La famille, en effet, chez les musulmans a une importance dont nous 
pouvons difficilement nous faire une idée en Europe. L’autorité paternelle est 
presque illimitée. C’est la famille des temps antiques. Le père est le chef, le 
patriarche, devant lui tous s’inclinent, épouses et enfants, mères ou sœurs et 
serviteurs, car le mariage ne crée pas la parenté, l’épouse continue à faire partie 
de sa propre famille, elle ne change même pas de nom. 

« Et la famille ainsi constituée est l’embryon des tribus arabes. Par l’action 
du temps, a dit le colonel Villot dans son étude des tribus algériennes, la famille 
grandit et finit par se séparer en groupes issus d’une souche commune, identiques 
dans leur constitution et solidaires vis-à-vis les uns des autres. Après un laps de 
temps plus ou moins considérable, la réunion de ces groupes forme une petite 
confédération. C’est la tribu. 

« Les unions multipliées, en renouvelant sans cesse les liens de la parenté après 
avoir contribué à former la tribu, assurent et prolongent encore son existence en 
maintenant la solidarité des intérêts entre les groupes qui la composent et en leur 
imprimant un caractère si particulier et si vivace que des fractions de tribu, trans- 
plantées violemment dans des contrées éloignées, se remémorent encore leur 
antique origine après plusieurs siècles. » 

— « Oui, c’est vrai, disais-je, j’aime aussi leur noblesse, ils n’étalent pas 
comme nous, aux yeux de tous, les joies banales du mariage, leur intérieur est 
entouré de mystère. Mais je fais des réserves en ce qui concerne l’existence de ces 
femmes cloîtrées et qui m’ont apparu à Tunis, derrière leurs grilles, comme l’image 
d’un perpétuel asservissement. 

— « Mais détrompez-vous, disait M. Martin, ne connaissant pas d’autre 
existence, elles se trouvent heureuses ainsi. Elles s’étonnent de l’agitation des Euro- 
péennes qui leur paraissent des folles. » 

Toute la région de Medjez-el-Bab est couverte de ruines antiques, c’est un 
centre d’excursion du plus haut intérêt pour les savants et les archéologues. 

Le lendemain le Ivaïd, ne pouvant m’accompagner, me confiait à un spahi et 
nous partions pour Krich-el-Oued. 

Nous chevauchions à travers la plaine sous un ciel d’une admirable pureté 
et nous atteignions après une petite heure les rives de la Medjerdah. 

La rivière, très large, étalait ses eaux limoneuses. Des troupeaux de bœufs 


KRICH-EL-OUED 


239 


blancs, noirs ou fauves, lentement la traversaient ou se tenaient immobiles sur les 
bords ou dans des îlots de sable jaune. La scène était calme et grande. Les lignes 
de la rivière s’allongeaient en une simplicité classique jusqu’aux monts lointains 
de couleur mauve. Ces troupeaux sans nombre, mouchetés de reflets d’or, miroi- 
taient dans cette eau stagnante aux berges arides, calcinées parle soleil, ravinées 
par les orages du printemps , mais égayées çà et là par d ’épais massifs de lauriers roses . 

Sur un monticule voisin s’élevait une mosquée entourée de maisons basses. 
C’était Krich-el-Oued. 

Un ravin, lit desséché de l’oued Hamar, qu’encombrent les blocs d’un pont 
romain écroulé, me séparait du village. Je confiai mon cheval au spahi et je m’en- 
fonçai dans le ravin. A mon approche, des couleuvres énormes fuyaient à travers 
les lauriers roses et des lézards verts d’une grosseur extraordinaire passaient vive- 
ment froissant les herbes sèches, tout scintillants de perles et d’émeraudes. 

« Prends garde, sidi, me criait le spahi, il y a de mauvaises bêtes parla. » 

. . . Medjez-el-Bab, légué de la porte, l’antique Membressa d’Antonin, fut célèbre 
à l’époque chrétienne par ses martyrs. D’après Procope, Bélisaire défit sous ses 
murs, pendant la guerre des Vandales, le rebelle Stozas. 

Le pont d’Alcantara, qui traverse la Medjerdah, fut reconstruit vers le milieu 
du siècle dernier avec les matériaux d’un pont antique et des débris d’édifices de la 
vieille Membressa. C’est là que passait une des plus grandes voies de l’Afrique 
romaine. Elle conduisait de Carthage à Tebessa et arrivait jusqu’aux profondeurs 
de la Numidie. Des bornes militaires retrouvées le long de son trajet portaient 
encore : a Carthagine ad Thevestem... usque ad fines Numidiæ. 

Un arc triomphal donnait autrefois accès au pont antique. Il existait encore il 
y a quelques années. Un buste en haut relief décorait le monument fort simple 
dans son ensemble. Au-dessus de l’arceau on pouvait lire, dit-on, une dédicace à 
Gratien, à Valentinien et à Théodose. 

Medjez-el-Bab est en grande partie construit avec des débris antiques. 

Sur les bords de la Medjerdah les ruines s’échelonnent. C’est dans la direction 
de Tebourka l’Henchir-Zouïa-Sidi-Median, plein d’inscriptions, l’Henchir-Smidia 
avec ses puits et ses citernes et les vestiges d’une voie romaine, l’Henchir-el-Ha- 
mira, l’Henchir-si-Ahmed, l’Henchir Tunga dont les ruines couvrent les pentes 
d’une colline. 

Que de lieux à citer encore pleins d’intérêt au point de vue archéologique, 
dans le vaste champ d’exploration ouvert ici. A Timbra on voit les restes d’une 
citadelle, à Touk-Abeur, Thuccabor, les restes de dix grandes citernes, un arc 
triomphal, des portes, un bassin et les substructions d’un mausolée. A Bou-ftis 


240 


LA TUNISIE 



s’élève encore un arc triomphal dédié à Hadrien et à L. Allius, et des mausolées. 
Il serait trop long de tout énumérer. 

Mais l’excursion qui marque vivement dans mon souvenir est celle que j’ai 
faite aux ruines d’Aïn-Menzcl que domine le village arabe de Chaouache. 

Pour 1 atteindre, la route est longue, il faut traverser la plaine et gravir péni- 
blement les flancs d’une mon- 
tagne élevée . Le chemin est à 
peine tracé, ses lacçts sont 
courts et, par moments, le véhi- 
cule qui nous porte, suivant 
l’inclinaison du sol, se penche 
sur l’abîme. 

Cependant le paysage s’a- 
grandit à mesure que nous 
montons et les yeux embrassent 
bientôt la vaste plaine où la 
Medjerdah s’allonge en large 
sillon d’or. Au loin, des monts 
bleus s’étagent, ce sont les pre- 
miers contreforts de la Krou- 
miric. Devant nous au bout de 
la pente rapide, des bois d’oli- 
viers moutonnent. Plus haut 
encore, des murailles de roches 
coupent le ciel. 

La voiture nous amène 
au-dessous des oliviers et ne 
peut aller plus loin, le sentier 
est devenu impraticable. Nous 
terminons l’ascension à pied. 

LE SPAHI DU KAID 

Du point ou nous sommes, 

on a derrière soi l’immense plaine, où des villages blanchissent dans la verdure avec 
les coupoles et les minarets et plus loin, des roches abruptes. Quittant les 
grands horizons où se perdaient les regards et la cime courroucée, on s’enfonce 
en un doux crépuscule sous des oliviers au feuillage frêle et tremblant. Dans le 
bois mystérieux dont les vagues symphonies bercent les rêves, une ville repose, 
morte depuis tant et tant de siècles qu’on ne les compte plus. 



LA MOSQUEE DE TESTOUR 




UNE VILLE MORTE 243 

Que fut-elle, on l’ignore... simplement ses restes parlent un peu de sa beauté. 
Et dans le respect des choses évanouies qui souffrent peut-être, on avance lente- 
ment de peur de troubler des sommeils inconnus. Les fantômes du passé semblent 
voltiger encore dans l’antique bois sacré, on croirait que les nymphes vont s’en- 
fuir troublées à notre approche. 

Des fleurs étoilent l’herbe, jamais je n’en avais vu ainsi ensommeillées dans 
l’ombre, souriantes, entr’ouvrant leurs corolles avec des regards bleus comme pour 
nous voir passer. 

Le silence a son langage aussi comme les pierres et les fleurs, on croit 
entendre des mélodies, échos de fêtes lointaines, souvenirs des joies de la ville 
morte. C’est le souffle du vent dans les rameaux des oliviers et le murmure d’une 
source. Car une source est là dans une fente profonde de la terre et un arc triom- 
phal la décore toujours. Les Romains honoraient ainsi à leur sortie du sol ces fon- 
taines bienfaisantes qui donnent la vie en chantant avant d’aller au loin féconder 
les plaines. 

Je me reposais dans l’ombre recueillie et je devinais l 'espace rayonnant à travers 
les dentelles des feuilles. C’était comme une illumination lointaine, un poudroie- 
ment de lumière à peine entrevu. 

Et tandis que ma pensée se perdait en des rêves, une musique très frêle, très 
douce, s’éveilla timidement sous les branches. 

Là-bas, accoudé à un portique, un berger drapé jouait de la flûte de roseau. 
Autour de lui paissaient des chèvres. Le crépuscule du bois l'enveloppait d’ombre 
aérienne, lui prêtant je ne sais quel aspect d’évocation antique et sou visage, sa 
flûte et ses doigts se profilaient sur des clartés lointaines. Cette apparition ne dura 
qu’un instant, le berger abandonna le portique et s’éloigna lentement avec son 
troupeau. J’entendis encore quelque temps les notes pleureuses. .. puis, plus rien... 

Le soleil baissait. Revenant sur mes pas, je traversai le bois sacré, et je 
revis le haut rocher brodé de rayons d’or qui supporte le village de Chaouache 
dont le minaret a la forme d’un clocher. L’étendue étincelante aux feux du cou- 
chant se développa de nouveau sous mes yeux. 

En redescendant la montagne je songeais à ces Romains qui, préoccupés de 
l’hygiène, élevaient leurs villes dans les plus beaux sites, en général au flanc des 
coteaux, sur des terrains en pente balayés par un air pur. Ici ils avaient évité les 
bords insalubres de la Medjerdah, ils planaient sur l’espace dans la fraîcheur des 
cimes. La haute crête de rochers les abritait des vents du sud. Et qui sait si Ain- 
Menzel ne fut pas un sanatorium pour ces villes ou villages qui bordaient la Med- 
jerdah pleine de fièvres palustres?... 


244 


LA TUNISIE 


Et comme ils veillaient avec soin aux moindres filets d’eau, les dirigeantpar des 
canaux, les accumulant dans des réservoirs, groupant soigneusement les affluents ! 

Ici, la source qui sort mystérieuse des flancs de la montagne est captée dans le 
sein même de la ville, elle est abritée du soleil et de la poussière et réunie en un 
réservoir auquel on arrive en passant sous un arc triomphal. 

A Thysdrus, centre important, l’eau était distribuée à domicile. Les citoyens 
en obtenaient la concession en payant une redevance. 

A Althiburus, la Medeïna actuelle dont le capitole existe encore, les conduits 
antiques sont inutilisés mais l'eau y circule comme autrefois. 

A Bulla-Régia, le docteur Carton parle d’un système de tuyaux en plomb, qui 
venant du nympliée assuraient le service des eaux. 


« Quelle était la population de la Tunisie romaine? Une évaluation de ce 
genre ne peut être qu’approximative. 

« Sans doute l’étendue des ruines d’une cité, les dimensions de ses édifices 
publics ou privés, l’importance de ses travaux hydrauliques et de ses réservoirs 
sont toujours en rapport avec le nombre de ses habitants. Mais ce rapport n’a rien 
de mathématique et repose sur une base essentiellement variable. 

« Ainsi, comme superficie, Uthina représente le cinquième de Carthage ; 
elle était quinze fois moins peuplée. Dans la capitale, les maisons se pressaient 
les unes contre les autres, élevées quelquefois de cinq à six étages ; dans les villes 
de l’intérieur, le terrain étant meilleur marché, les habitations à simple rez-de- 
chaussée, rarement surmonté d’un étage, s’étalaient tout en surface au lieu de se 
développer en hauteur. 

« Cour l’alimentation en eau, une autre difficulté se présente : à supposer, ce 
qui n’est pas, ce qui ne peut pas être, que nous connaissions le débit exact de tous 
les réservoirs, citernes, puits et fontaines, fonctionnant simultanément dans une 
ville à un moment donné, nous ne posséderions encore qu’un des éléments du 
problème, une des inconnues de l’équation à résoudre, car nous ignorons quelle 
était la part du liquide réservée à la consommation des habitants, et celle qui était 
employée à l’arrosage, au nettoyage de la ville, aux bains publics, aux besoins 
divers de la vie de tous les jours. 

« La contenance des édifices publics, où des places fixes étaient réservées à 
chaque spectateur, les théâtres, les cirques, les hippodromes, peut sans doute être 
déterminée avec une approximation très suffisante. Mais est-elle dans un rapport 
constant avec le chiffre de la population de la cité? Les habitants de la ville ne se 
réunissaient jamais tous à la fois dans ces lieux de plaisir. 


T E S T 0 U R 


245 


« Par contre, les fêtes qui s’y donnaient attiraient du dehors de nombreux 
spectateurs. Quelle moyenne établir entre des éléments d’appréciation aussi contra- 
dictoires ? 

« D’ailleurs, comme tout organisme vivant, les cités naissent, se développent, 
arrivent à leur apogée, puis tombent en décadence et meurent. Elles s’étendent 
ou se rétrécissent ; leur centre se déplace, de nouveaux quartiers se créent aux 
dépens d’anciens qu’on abandonne. En étudiant les ruines d’une ville romaine, 
nous voyons toute son histoire se projeter sur le même plan. Les constructions 
de diverses périodes s’additionnent au lieu de se remplacer, et nous donnent 
l’illusion d’un maximum de prospérité qui n’a probablement jamais été atteint 
dans la réalité. » (La Tunisie, histoire et description). 

Je visitai à Medjez-el-Bab l’école franco-arabe. M. Martin s’y consacre avec une 
sollicitude touchante. Ce ne fut pas sans une grande satisfaction, au point de vue de 
notre influence future en Tunisie, que je constatai les progrès des jeunes musulmans 
et leurs rares facultés d’assimilation. 

Comme nous errions parles rues après cette intéressante visite, nous entendons 
résonner les tam-tams et les derboukas. Cette musique nous guide vers une mai- 
son dont la porte grande ouverte donne sur une cour. Et là, aux sons de l’orchestre, 
des femmes se livrent à la danse. Comme nous sommes les amis du Ivaïd, on nous 
fait le plus aimable accueil et la fête, interrompue par notre arrivée, continue. Les 
alm ées se succèdent sous nos yeux, les unes balançant leur corps avec grâce, fai- 
sant flotter autour d’elles des étoffes de soie, les autres moins distinguées impri- 
mant à leurs attitudes un caractère louche, presque grossier. Et ces dernières, je 
dois l’avouer, obtenaient le plus vif succès auprès des nombreux spectateurs en 
extase devant elles. 

C’était la danse du foulard. . . 

Je quitte Medjez-el-Bab par la plus idéale des matinées. Amor a demandé à 
son père la permission de m’accompagner jusqu’à Teboursouk, elle lui a été aussitôt 
accordée et le voilà joyeux comme un enfant. 

... « Au revoir, Si Ahmed ben Brahim, je vous presserai les mains une autre 
fois encore, j’espère. » 

Ils étaient là tous, à l’heure matinale, toujours bons et prévenants. Je souriais 
et pourtant je les quittais à regret, laissant quelque chose de moi dans cette mai- 
son si cordiale, si noble et si simple. Il semble que la vie vous blase, car on passe à 
travers les indiflérents, indifférent soi-même, mais le cœur bat et la gorge se serre 
quelquefois en disant adieu dans un sourire des lèvres. 

Nous courions sur une route, dans la plaine, au grand soleil du matin. Tout 
était frais et rose. C’était l’épanouissement radieux des choses sous le ciel. De 


246 


LA TUNISIE 


toutes parts voletaient des geais bleus, au brillant plumage, ils ne s’effarouchaient 
pas et nous regardaient, perchés sur des buissons tout près de nous. Les oiseaux 
étaient innombrables, ils traversaient le soleil en jets de pierreries. C’étaient les 
tourterelles rosées au collier noir, les loriots au plumage d’un jaune éclatant et d’un 
sombre velours, le joli chasseur d’Afrique, corseté de bleu comme nos beaux cava- 
liers et dont les couleurs s’irisent du même éclat moiré que les martins-pêcheurs de 
nos ruisseaux. Mais il v avait surtout les geais étincelants d’azur et d’émeraude. 
J’étais toujours muni de la carabine que j’eus la velléité d’armer un jour sur la 
route de Monastir pour tuer des flamants et que j’avais aussitôt mise de côté. Ici, 
dans cette fête du matin, je songeai encore bien moins à m’en servir. 

Cependant, sous les rayons plus ardents du soleil, les beaux oiseaux s’étaient 
enfuis, regagnant les bords de la rivière ou l’ombre des bois et nous allions sur la 
route d’une aveuglante blancheur, privés de l’escorte charmante qu’ils nous 
faisaient. En dépit de la chaleur, Amor était toujours joyeux. 

« Vois-tu, me disait-il, si tu étais resté davantage dans la maison de mon père, 
je t’aurais conduit un jour dans un endroit que je connais, près d’ici, qu’on appelle 
Cheoud-el-batal. Là, tu aurais vu des hommes, des femmes et des enfants de pierre, 
allongés sur le sol. Il y en a toute une foule entassée. Ils ressemblent aux autres 
pierres des ruines, car ils n’ont ni visage, ni bras, ni mains, mais on dit que ce furent 
des êtres changés en pierres par Allah pour avoir porté de faux témoignages. Je 
crois que c’est un tas de juifs, finit-il en riant. » 

Nous approchions de Slouguïa, nous entrions dans le territoire dépendant du 
Khalifat de Testour. Le village est assis au sommet d’une colline que dominent des 
montagnes, il élève par-dessus des murailles basses un haut minaret et des cou- 
poles. 

C’était une antique cité autrefois, Chiddibia, dont il ne reste que des pans de 
murs et des blocs épars. 

La route se continua sans incident au milieu d’un paysage brûlé par le soleil 
et nous arrivions à Testour par une chaleur torride, on eût dit qu’il pleuvait du feu. 

On quitta la voiture pour se réfugier chez le Khalife. Testour ne ressemble 
à aucun des villages arabes que j’avais traversés. Ses maisons aux toits inclinés 
comme les nôtres sont recouvertes de tuiles et les minarets ont des allures de beffrois. 
Il fait partie de la série de petites villes construites au xvu° siècle dans la région 
d’ Etique, le cap Bon, la vallée de la Medjerdah et le Sahel par les Maures chassés 
d’Espagne. A cette époque c’était le peuple le plus civilisé, le plus artiste et dont 
l’industrie était la plus avancée. Mais combien ils ont dégénéré ! Aujourd’hui ce 
sont les plus fanatiques des Maures de Tunisie. Il n’y a pas longtemps encore, ils 


LES OISEAUX 


247 


crachaient sur les chrétiens de passage chez eux et M. Sadoux, qui fut victime de 
leur intolérance et de leur haine, eut toutes les peines du monde à trouver assistance 
auprès du Khalife. 

Mais l’hospitalité que je reçus ce jour-là chez le Khalife de Testour me fait 
naturellement penser que c’est à son prédécesseur que M. Sadoux eut affaire. Le 
déjeuner auquel il ne prit point part, car c’était l’heure de la sieste, témoignait de 
la préoccupation qu’il avait de me voir emporter de son logis un bon souvenir. 11 
poussa même l’attention jusqu’à faire placer à mon côté aussi bien qu’à côté d’Amor 
une bouteille de vin de Carthage, clos de l’archevêché. Et comme l’eau de Testour 
est très mauvaise et vaseuse, elle fut additionnée par moitié, au préalable, d’eau 
de fleur d’oranger ! 

Après le déjeuner, Amor me fait visiter la mosquée aux blanches colonnades et 
m’oblige à gravides marches sans nombre du minaret pour me faire jouir du pano- 
rama. De là-haut, la ville avec ses toits de tulles semblait écrasée sur le sol par 
l’ardente chaleur; au bas de la colline, la Medjerdah sommeillait entre ses berges, 
sans un frisson. Rien ne bougeait, un grand silence planait partout. 

En sortant de cette mosquée nous traversons la place et nous montons dans 
une sorte de vérandah établie au-dessus d’un café maure. C’est la salle d’audience 
du Khalife. Il nous avait précédés ainsi que quelques notables. On s’accouda sur les 
tapis, attendant l’heure du départ, c’est-à-dire l’heure où le soleil décline. 

Et par la grande baie de la vérandah, des hirondelles innombrables allaient et 
venaient en piaillant dans leurs nids bâtis entre les solives du plafond. Et c’était 
charmant cette fête des nids, dans la salle blanche, devant la ville embrasée. 

« Si les cris de ces oiseaux te gênent, si tu désires te reposer, me dit Amor, 
nous fermerons la fenêtre; ici tu sais nous laissons les hirondelles venir chez nous, 
on les respecte. Tu sais bien qu’elles nous quittent à l’automne pour aller passer 
l’hiver à la Mecque. Ce sont des oiseaux hadj, pèlerins. 

— « On les respecte aussi en France, Amor, on dit qu’ils portent bonheur. 

— <( Quelquefois, reprit-il, pour gagner la miséricorde de Dieu on les prend, 
puis, leur ayant enduit la tête d’un peu d’huile, on leur rend la liberté. 

« Les oiseaux sont nos amis, continua-t-il. Dans l’extrême sud, au delà de 
Tozeur, on voit un joli petit passereau, le Bou-Abibi , le père des amis. Il niche dans 
les maisons et s’y promène toujours, Pour rien au monde on ne lui ferait du mal. 
Il est tout petit, il a un gros bec, son dos et sa tête sont bleus, ses ailes sombres et 
son ventre couleur de feu. On l’aime et on le respecte. On dit que ce sont les âmes 
des parents décédés qui reviennent sous cette forme gracieuse revivre dans la fa- 
mille qu’ils ont quittée. 


248 


LA TUNISIE 


« Vois-tu, le premier jour de mai, les oiseaux marchent pendant deux heures 
d’une autre façon que d’habitude. Les sorciers seuls connaissent ce moment pendant 
lequel ils doivent préparer certains ingrédients, confectionner des philtres et des 
panacées, car à toute autre heure ils resteraient sans effet. 

Les oiseaux ont une grande influence et du pouvoir quelquefois. Ainsi les 
helarej , les cigognes, 'ne pénètrent dans les villes où vivent les rois que pour 
annoncer leur mort prochaine. Tu ne verras point d’habitude des cigognes à Tunis, 
mais tu en rencontreras à la Manouba et à Tébourba. 

Ce qu’il est très intéressant de constater, c’est que dans le nord de l’Ecosse, 
aussi bien qu’en Limousin, aux Baléares, en Corse, en Sardaigne, en Sicile ou en 
Tunisie, les superstitions ont des affinités singulières très proches, comme si réelle- 
ment un fond de vérité se cachait dans ces croyances naïves et qui restent en dépit 
de la civilisation. 



UN COIN DE TEBOURSOUK 


CHAPITRE XIV 


Aïn-Tunga. — En détresse. — Chevauchée à travers les ténèbres. — Teboursouk. — Dougga. — ^ 
L'adieu. — A propos du cheval arabe. — Une nuit par les solitudes. 


ous quittons Testour dans l’après-midi et nous voici sur la grande route, nous 


dirigeant vers Teboursouk. La chaleur est un peu tombée, mais le soleil 
brille encore et la réverbération est toujours fatigante. Nous traversons une 
plaine, longeant à distance les rives de la Medjerdah. 

Arnor est toujours expansif, ce qui est rare chez un Arabe. Je l’écoute à 
demi, un peu somnolent, à peine distrait par le paysage monotone qui nous 
entoure . 


Au temps de la peur, monte une cavale légère dont la queue 
ressemble au voile de la fiancée. 

(. Précepte de l’Émir Ab-del-Kader.) 



250 


LA TUNISIE 


Un homme dormait abrité sous une tente de fortune au bord de la route et 
devant lui, en plein soleil, un beau geai bleu était attaché par une patte. Notre 
passage a réveillé le dormeur. Je descends de la voiture et je lui propose aussitôt 
l’acquisition du bel oiseau qui paraissait malheureux, car j’éprouve toujours une 
pitié naïve, une tendresse irréfléchie pour tout ce qui souffre. L’homme a consenti 
volontiers à me le céder pour un prix modique et nous voilà partis avec un 
voyageur de plus. Triste voyageur au brillant plumage tout effaré et tremblant 
dans mes mains ! 

« Vois-tu, Amor, tout ce que tu m’as raconté sur les oiseaux m’a intéressé 
davantage à eux et je suis maintenant bien embarrassé avec celui-ci. Si je lui 
rends la liberté, sûrement il mourra; regarde comme il est faible, il n’aurait 
même pas la force de voler bien loin. Et si je le conserve, qu’en ferais-je en 
voyageant? » 

Et je songeais, devant mon encombrante acquisition, combien il était 
heureux au fond d’être aussi souvent irréfléchi afin de donner raison à notre 
cœur. Et je caressais la douce bête qui me regardait pourtant avec inquiétude. 

Cependant le paysage a changé. Nous courons à travers des collines, nous 
descendons dans des ravins et, avec le soleil qui décline, les ombres s’al- 
longent. 

Nous arrivons aux ruines d’Aïn-Tunga, l’ancien nmnicipe de Thignica. Nous 
mettons pied à terre et nous voilà gravissant, à travers les oliviers, les pentes 
d’une colline encombrée de débris de murailles, de fûts de colonnes et de pierres 
de taille. 

Je quittai Amor et notre guide pour pénétrer dans une vieille citadelle byzan- 
tine construite par Justinien . L’accès, par une brèche de l’épaisse muraille, est 
assez aisé, mais l’intérieur de l’édifice abandonné s’est transformé en forêt vierge. 
Des figuiers énormes tordant leurs troncs bleuâtres s’enroulaient comme des ser- 
pents monstrueux, rampaient le long des murailles et s’y incrustaient; des vignes 
sauvages se suspendaient d’un arbre à l’autre, enlaçant les branches des grena- 
diers aux fleurs rouges et les raquettes des cactus épineux. Le sol était couvert 
d’une herbe très haute et sous l’ombre épaisse des figuiers et des plantes grasses 
s’épandait une douceur crépusculaire. Je marchais avec précaution à travers 
l’écroulement des pierres et des plantes, dans la merveilleuse floraison des ruines. 
Ma présence troublait les ramiers de cette solitude qui, maintenant, fuyaient 
devant moi à tire-d’aile. Alors je m’arrêtai et j’aperçus des scènes charmantes, 
car plusieurs couples de ces tendres oiseaux, ne se doutant pas de ma présence, 
jouaient à travers les feuilles. 


A ï N - T U N G A 


251 


Les appels d’Amor, inquiet de ne plus me voir, m’arrachèrent à la fraîcheur 
de ma retraite. 

Amor est mécontent. « C’est très dangereux ce que tu fais là, Sidi, il y a de 
gros serpents et des scorpions dans ces ruines et les herbes cachent des puits 
insondables. Nous aurions pu ne jamais te retrouver, car il en est qui ont voulu 
voir, comme toi, et ils ne sont plus revenus. 11 y a un enchanteur dans ces 
ruines, malheur à toi s’il t’avait aperçu! » 

Les ruines d’Aïn-ïunga sont immenses, elles couvrent plusieurs collines. 
Les murailles et les bastions de la citadelle byzantine subsistent encore presque en 
leur entier, portant des fragments d’inscriptions et des moulures. 

En dehors de la forteresse, nous remarquons des arcs de triomphe et nous 
visitons un hémicycle qui fut probablement un théâtre, dont le diamètre mesure 42 
mètres. En haut de la colline nous arrivons à un temple dont les angles seuls sont 
restés debout. Les colonnes de forte dimension gisent éparses sur le sol à travers 
de maigres oliviers. Certaines pierres conservent encore des traces d’ornements. 
Sur l’aridité des collines, dans le grand silence des ruines, des chèvres broutent 
un vague serpolet et des branches de cythise. 

Le temple, édifié en 169 de notre ère, était dédié à Mercure, dit-on. 

La voie romaine la plus importante de l’Afrique du nord, qui passait à Thig- 
nica, fut achevée en 123 sous le règne d’Adrien par les troupes de l’armée d’Afrique. 
Nous en avons trouvé les traces à Medjez-el-Bab. Son parcours était de 275 kilo- 
mètres. Cette voie, à la fois économique et stratégique, reliait Carthage à Theveste 
et, traversant les régions les plus fertiles de la Tunisie, desservait Medjez el Bab, 
Testour, Aïn-Tunga, Teboursouk, Médeïna et Haïdra. Elle fut l’objet des soins de 
tous les empereurs depuis Caracalla jusqu’à Dioclétien. 

Nous redescendions le coteau et, arrivés près de la route, notre présence effa- 
roucha deux Bédouines assises à l’ombre d’un palmier. Elles s’enfuirent. Il est 
probable que l’œil du maître n’était pas loin. 

Sous un mur de soutènement, parmi des matériaux antiques, vient sourdre la 
fontaine d’Aïn-Tunga. Des Arabes, en nombre, puisaient l’eau dans des outres et 
au-dessous d’eux, des troupeaux s’abreuvaient. Et sous les feux du soleil à son 
déclin, tout cela formait un tableau d’un grand calme et d’une belle couleur. Les 
fauves pelages des bœufs se moiraient de larges reflets et les manteaux blancs ou 
bruns s’irisaient dans la lumière frisante. 

Nous reprenons la route. Il faut se hâter maintenant si nous voulons arriver 
avant la nuit à Teboursouk. Notre cocher enlève ses chevaux d’un vigoureux coup 
de fouet et nous filons au grand galop. 


LA TUNISIË 


252 

Nous gravissons des pentes à fond de train, nous traversons les gorges de 
Fedj-er-Rih ? la montée du vent , nous descendons à bride abattue, mais soudain 
un essieu se brise. 

« Mille tonnerres ! s’écrie le conducteur, un Français depuis longtemps fixé à 
Medjez-el-Bab ; nous voilà propres maintenant ! » 

Nous avions risqué de rouler au fond d’un précipice. Que faire, seuls sur cette 
route avec un véhicule en pareil état !... 

Nous prêtons la main au conducteur qui détèie les chevaux. 11 y a bien là-bas, 
dans le ravin, vers l’oued Khalled, la maison d’un cantonnier, peut-être a-t-il des 
outils qui nous permettraient une réparation sommaire. Je descends au fond de la 

gorge pour le pré- 
venir, mais la 
maison est fer- 
mée. Amor s’a- 
vance au loin sur 
la route à sa re- 
cherche, le con- 
ducteur reste au- 
près des chevaux. 

Tandis que le 
fils du kaïd s’éloi- 
gne, je m’enfonce 
dans un bois voisin 
à travers les juju- 
biers et les pins. 
Là, faut-il l’a- 
vouer? j’avais presque oublié le fâcheux incident. Je foulais des fleurs, des 
plantes parfumées, et les oiseaux de cette solitude qui, sans doute, n’avaient 
encore jamais vu de chrétien, loin d’être effarouchés de ma présence, vole- 
taient au-dessus de ma tête, de branche en branche, cherchant à m examiner 
de près. 

Qui sait si dans cette Afrique où les nouvelles se propagent miraculeusement, 
celle de mon sauvetage du geai n’était pas venue jusqu’à eux?... 

Enfin, le cantonnier est retrouvé. Nous traînons la voiture devant sa maison, 
mais la réparation était impossible. La nuit va nous surprendre et nous ne pouvons 
rester dans cette pauvre demeure où il n’y a qu’un toit pour nous abriter, sans 
lit et sans vivres. 



EN DÉTRESSE 


253 


Après réflexion, le dévoué A m or décide d’aller réquisitionner des montures 
dans un douar établi dans la montagne. La chose en soi est assez facile attendu 
que ce douar dépend du cheik de Testour et, par suite, du khalifat de Medjez-el- 
Bab. Mais des heures s’écoulent, la nuit est tombée et nous attendons encore sur la 
route déserte. Cependant des Arabes arrivent avec un cheval et des ânes. Les 
animaux étaient dans les bois, il avait fallu les chercher et cela avait pris beau- 
coup de temps. 

Nous partons à travers la nuit. Par politesse, j’ai cédé le cheval à Amor et 
j’ai gardé l’âne, ami des philosophes. 

La route se poursuit dans des gorges sauvages. Près de nous, l’oued Ivhalled 
aux eaux mortes 
reluit vaguement. 

Nous allions si- 
lencieux, les Ara- 
bes à pied, me- 
nant les bagages 
à notre suite. Pas 
de lune. Partout 
des oliviers et des 
tamarins au feuil- 
lage léger frisson- 
naient. Dans les 
bas-fonds les si- 
lhouettes grandis- 
saient, prenaient 
un aspect bizarre, 

elles paraissaient se mouvoir dans le mystère des choses, tandis qu’un vent très 
doux modulait une plainte lente. Et, à chaque instant, de grands oiseaux au 
vol silencieux, des engoulevents, traversaient les airs et leurs ailes frôlaient nos 
visages. 

La lièvre s’exhale des eaux croupissantes de l’oued Khalled qu’ensanglantent 
çà et là les fleurs des lauriers-roses. Plus loin sur notre route, nous entendons des 
aboiements de chiens et nous découvrons quelques lueurs sur une colline éloignée. 
La petite troupe s’arrête et un des Arabes qui nous accompagne, faisant un porte- 
voix de ses mains, fait des appels d’une voix retentissante à diverses reprises. 
Enfin un cri prolongé lui répond de là-haut, de ce village perdu sur la hauteur. 

— Qu’y a-t-il? dis-je à Amor. 



254 


LA TUNISIE 


— Cet homme que tu as entendu va venir nous trouver à cheval, il y est 
obligé, car celui qui le premier répond à un appel doit y obéir. Le cavalier que 
tu verras tout à l’heure ici, monté sur le meilleur cheval du village, ira à Tebour- 
souk d’un seul temps de galop et préviendra à l’auberge que des voyageurs arri- 
vent. Car il faut bien trouver un gîte. En nous présentant trop tard et à l’im- 
proviste, nous risquerions de rester dehors. 11 nous fera aussi préparer à dîner. 
Comme nous allons très lentement avec ces ânes, nous n’atteindrons guère la ville 
qu’à onze heures du soir, et lui, dans une heure, sera rendu. » 

Quelques instants plus tard, en effet, un cavalier débouchait à travers les 
broussailles et après un court entretien, filait devant nous avec la rapidité de l’éclair. 
J’entrevis à peine son manteau flottant, puis plus rien que le bruit cadencé des 
sabots de son cheval qui s’éloignait dans la nuit. 

On reprit la route et longtemps après nous gravissions les pentes d’une mon- 
tagne à travers toujours des bois d’oliviers. Nous avions quitté la vallée de l’oued 
Khalled et nous commencions à distinguer sur le mont les lumières de Tebour- 
souk. 

Comme ils sont longs les derniers instants avant d’arriver au gîte d’étape 
après une longue et fatigante journée ! Et surtout, lorsque depuis si longtemps la 
nuit est tombée ! 

Tout le jour nous avions affronté 1a. chaleur torride, nous reposant deux heures 
à peine dans le Khalifat de Testour, après un étrange repas arrosé d’eau de fleurs 
d’oranger, et voici que onze heures du soir allaient sonner ! 

Nous venions de quitter les grands bois d’oliviers qui entourent la colline, le 
Kef qui porte Teboursouk, et nous passions près d’une maison mauresque baignée 
dans le bleu à cette heure. Elle était singulière cette demeure, dans la nuit, si 
diaphane qu’on eût dit une maison d’albâtre éclairée par des clartés intérieures. 

Une petite montée encore et nous voici aux portes de Teboursouk. Là, en 
dépit de la fatigue et de l’heure tardive, je voulus m’arrêter tant l’aspect de cette 
ville m’en imposa. Sur un ciel d’un bleu profond et transparent, maintenant criblé 
d’étoiles, montaient des minarets pâles, des murailles d’une blancheur de nacre 
trouées, çà et là, par des lueurs d’or. C’était plus encore qu’un doux rêve, c’était 
une vision fabuleuse des mille et une nuits, car les lueurs de la ville frissonnaient 
sous les étoiles et les blancs atténués et les bleus éthérés sommeillaient au milieu 
d’un fourmillement lumineux. On entendait des musiques tremblantes et des voix 
qui chantaient. Des parfums d’aromates, qui montaient dans la nuit, arrivaient 
jusqu’à nous en tièdes effluves. On aurait dit qu’ils encensaient le ciel et qu’ainsi 
l’âme de cette cité orientale tendrement s’exhalait en parfums et en mélodies. 


T ER OU R SOUK 


255 


Et devant ce rêve nocturne, immobiles, comme figés en des attitudes hiéra- 
tiques, des cavaliers et des chameaux se profilaient attendant je ne sais quel signal 
de départ . 

« Comme c’est beau! » murmurais-je. 

Amor ne comprenait rien à mon enchantement. 

« C’est une ville sale, me disait-il, quelle différence avec Medjez-el-Bab! » 

Nous arrivons enfin à l’auberge où, grâce au cavalier que nous avions envoyé, 
nous étions attendus. 

L’auberge est installée dans une vieille maison arabe. Nous étions assis à 
table, dans une salle blanchie à la chaux. L’extrême fatigue m’avait enlevé 
tout appétit. Amor considérait d’un regard soupçonneux les plats qu’on nous 
servait. L’hôtesse lui assurait bien qu’aucun des aliments n’était préparé avec de 
la graisse, mais il était défiant quand même. Et comme elle apportait du sanglier : 

— (( Je ne t’offrirai pas de Yalouf, lui dis-je. 

— « Oh! s’écria-t-il, cette viande n’est pas toute défendue, il y a un 
morceau dont nous pouvons manger, mais je n’ai jamais pu savoir lequel, et 
aucun de ceux que j’ai consultés ne le connaissait. C’est pourquoi dans cette incer- 
titude, nous nous abstenons complètement d’y toucher. » 

J’observais depuis un instant des sortes de lézards qui s’étaient avancés sur 
la muraille. Je m’approchai d’eux, ils ne fuyaient pas et me considéraient avec des 
yeux d’enfant. On aurait pu croire à des animaux de cire tant leur corps était 
transparent. 

« Ce sont des geckos, dit Amor, de bien vilaines bêtes... Ne les regarde pas. 

— « Mais elles sont absolument inoffensives, repartit l’hôtesse, et gentilles et 
familières. Chaque soir, elles courent le long des murailles à la poursuite des mou- 
ches. C’est même curieux de les voir marcher au plafond, renversées ; on prétend 
que leurs pattes sont munies de ventouses, ce qui leur permet ces exercices. 

— « Moi, je vous dis que ce sont d’affreuses bêtes qui apportent la malédic- 
tion de Dieu, répliquait Amor. 

« Un jour le prophète, persécuté par les tribus de l’Hyémen, s’était enfui. 
Comme ses ennemis le suivaient de près, il se réfugia dans une grotte. Un 
gecko, qui vivait dans la caverne, courut à l’ouverture et, chose au moins curieuse, 
appelant ceux qui poursuivaient le prophète, il leur dévoila la retraite de Maho- 
met. Mais Dieu l’a puni. 

a Celui qui écrase un gecko en le frappant sept fois du plat de la main 
gauche ressuscitera avec une source d’eau vive dans le creux de cette main et 
pourra éternellement étancher sa soif. 


256 


LA TUNISIE 



« Vois comme ils sont curieux ces geckos, les voici qui approchent pour écouter 
ce que nous disons. On raconte aussi qu’un homme et une femme étaient mariés 
depuis peu. Or un jour, l’époux appela sa mère pour lui faire part d’une chose 
secrète. Mais la jeune épouse vint écouter près de la porte de la tente où ils s’étaient 
isolés. Dieu, pour la punir, la changea en gecko. 

« Celui qui écrase un gecko, finit-il sentencieusement, fait toujours une bonne 

action, car il détruit un vice.» 

L’hôtesse, qui eut peur 
pour ses geckos, s’écria : 
« Mais j’y tiens à ces petites 
bêtes qui ne font de mal à 
personne. Et, voyez comme 
elles sont charmantes. » En 
effet leurs yeux avaient une 
singulière expression d’intel- 
ligence naïve. 

Minuit sonnait lorsque 
nous gagnions nos chambres. 

Teboursouk, l’antique 
Respablica Thubursicum 
Bure , est bâti en amphi- 
théâtre dans l’enceinte d’une 
cité byzantine dont la cita- 
delle forme encore l’un des 
angle s. Deux belles mosquées 
aux minarets carrés, dont 
l’une avec ses coupoles, 
agglomérées, fait songer à 
Sidi-Mahrès de Tunis, s’é- 
lèvent au-dessus d’un chaos 
de murailles basses. La blan- 
che ville est étagée sur une colline, entourée de monts aux pentes boisées. 

La citadelle byzantine, qui fut construite avec les matériaux antiques, porte 
encore des inscriptions dans ses murs comme celle d Aïn-Tunga. 

« Une des inscriptions enchâssées dans la construction, dit h* docteui Carton, 
porte le nom de la cité romaine : Thubursicum Bure. Une porte triomphale a demi 
enfouie a été englobée dans le mur d’enceinte, et à trois mètres au-dessous des 


MAUSOLEE D HF.NOHIR GUERGOUR 



MAISON MAURESQUE A TEBOURSOUK 




A U X R U I N E S D E D 0 U G G A 


259 


voussoirs en bel appareil de son cintre on peut voir les claveaux, plus petits, d’une 
autre porte contemporaine de la citadelle. Les Byzantins avaient donc jugé trop 
grande l’ouverture première, et, ne voulant pas détruire cette œuvre d’art parce 
qu’elle leur servait, ils l’avaient ainsi utilisée. La moitié de l’inscription qui la sur- 
montait est encore en place. Elle porte le nom des majestés très chrétiennes ( chris - 
tianissimis ), sous le règne desquelles elle a subi cet aménagement. D’autres édifices 
devaient orner Thubursicum, comme nous l’apprennent plusieurs inscriptions. Les 
maisons, bâties sur leur emplacement, empêchent d’en retrouver le moindre ves- 
tige. » 

Le lendemain, après une promenade à travers la ville, où nous avions 
admiré une belle maison mauresque aux fenêtres grillagées comme celles de 
Tunis, Amor me quittait pour rentrer à Medjez-el-Bab tandis que je me dirigeais 
vers Dougga en araba. L’araba est le plus odieux des véhicules, mais on n’a pas le 
choix ici. C’est une lourde charrette, sans plancher, étroite, longue, avec deux 
roues énormes. On s’assied comme on peut, à côté du conducteur, les jambes pen- 
dantes contre les jambes de derrière du cheval et les énormes roues tournent à 
votre côté et vous affolent, car il faut se garder à la fois des cahots, de cette 
odieuse roue et du cheval . 

En cet équipage au moins bizarre, et qui me faisait regretter mon âne de la 
veille, je partais pour Dougga au gros de la chaleur. La route suit les flancs d’une 
montagne toute bossuée, plus loin, c'est une piste dans des terrains vagues, la- 
quelle remonte ensuite à pic vers les ruines de Dougga, gisant sur un sommet. Et le 
soleil, durant cette ascension, vous brûle, rien n’abrite de ses rayons; les pentes 
sont nues ou plantées d’orges mûrs que des bandes d’Arabes sont en train de 
couper. Lorsqu’on approche de la cime on côtoie un bois d’oliviers et un vent 
frais souffle dont il faut se garantir, car on est en sueur comme après une longue 
marche. 

Voici un bien pauvre village isolé sur un sommet, aux maisons semblables à 
des amas de pierres brûlées par le soleil, battues par le vent. A travers ces pierres, 
se blottissent quelques masures arabes et des chiens, d’aspect féroce, se précipi- 
tent vers les étrangers montrant leurs crocs, aboyant avec fureur. 

Cette hauteur, presque déserte, où un peuple à son déclin traîne sa misère, 
fut occupée autrefois par une cité prospère. Et d’ailleurs, toute la région eut une 
époque de splendeur qui fut à son apogée sous la dynastie des Sévères. A cette 
époque, la Tunisie était habitée par une population qui s’élevait certainement, dit-on, 
au triple de la population actuelle. Les environs de Dougga où nous sommes, aussi 
bien que le pays qui bordelaMedjerdah,« sont couverts de ruines décentres impor- 


2G0 


LA TUNISIE 


tants aussi pressés que les villages aux environs de Paris. On y rencontre encore 
des restes de fermes, des traces de grandes exploitations agricoles qui témoignent 
de la richesse de la contrée à ces époques lointaines. » 

Les ruines de Dougga, l’ancienne Thugga, sont renommées dans le monde 
entier. 

Le temple, qui profile sur le ciel ses fines colonnes aux chapiteaux corinthiens 
et son fronton grec incendié par le soleil, tel qu’un flamboyant monument de cui- 
vre, est peut-être le plus beau des monuments antiques de la Tunisie. 11 fut dédié à 
Jupiter d’après les uns, à Junon et à Minerve d’après les autres. Une inscription de 
la frise attribuerait l’œuvre aux frères Simplex. On distingue sur le fronton une 
sculpture endommagée représentant une figure assise sur un aigle aux ailes 
éployées. Certains savants y lisent l’apothéose de l’Empereur. 

« De l’autre côté de la ville de Dougga, a dit un auteur anonyme dont je 
regrette par suite de ne pouvoir citer le nom, se dressait le sanctuaire de Cælestis, 
très ruiné aujourd’hui, mais offrant aussi d’intéressantes dispositions architectu- 
rales que des fouilles récentes ont permis de déterminer. Il se compose d’un petit 
temple, en belles pierres détaillé soigneusement appareillées, au centre d’une cour 
dallée qu’entoure un portique demi-circulaire; cet hémicycle, fermé à l’extérieur 
par un mur continu en blocage, s’ouvre sur la cour par une colonnade supportant 
une architrave avec la dédicace. L’on pénétrait dans l’enceinte par deux portes 
latérales, placées à l’extrémité de l’hémicycle, tandis que devant le temple régnait 
probablement une terrasse à galerie avec double rangée de colonnes. 

« Les sanctuaires païens de la Tunisie romaine, continue-t-il, remontent 
presque tous à l’époque des Antonins. On n’en construit plus guère à la fin du 
iii c siècle: ils disparaissent à mesure que le christianisme se développe; les uns 
sont désaffectés, d’autres font place à de somptueuses basiliques chrétiennes, cons- 
truites parfois à leurs dépens. Les ruines des basiliques se rencontrent fréquem- 
ment sur le sol de la Tunisie. Le nombre de celles qui ont déjà été reconnues est 
considérable : il s’accroît chaque jour, à mesure que l’exploration archéologique 
du pays se complète. 

« Le théâtre, dit encore le même auteur, se distingue par l’élégance de ses 
proportions et la grâce de son ornementation. 

« Il est admirablement conservé. Les vingt-cinq rangées de gradins de l’hémi- 
cycle sont presque toutes intactes. Elles ont conservé toute la vivacité de leurs arêtes, 
la coupe du ciseau des tailleurs de pierre apparaît aussi nette que si l’édifice venait 
d’être inauguré. Les gradins, adossés à la montagne, étaient couronnés par un 
beau portique d’où l’on embrassait d’un coup d’œil l’ensemble de la salle; l’or- 


L’ADIEU 


261 


chestre, pavé de mosaïque et encombré de bases honorifiques supportant des statues ; 
la scène, richement ornée; le mur du fond avec ses colonnades, et, par delà, 
l’admirable panorama qu’offrait la vallée de l’oued Khalled, avec ses villas étagées 
et ses jardins au premier plan, ses champs de blé, ses forêts d’oliviers, ses bour- 
gades éparses dans le lointain, et le cirque de montagnes bleuâtres qui fermait 
l’horizon. Un autre portique, placé en arrière de la scène, se composait de colonnes 
corinthiennes d’une grande élégance, supportant une architrave sur laquelle était 
gravée la dédicace que voici, telle que nous l’ont fait connaître les fouilles de 
M. le D r Carton : 

« L. Larcins Quadratus , pour célébrer son élévation aux fonctions deflamine 
perpétuel et pour remercier ses concitoyens, a construit à ses frais un théâtre , 
avec portique , scène , escalier , promenoir et tous les accessoires qui l'ornent : 
en outre , le jour de l inauguration, il a fait une distribution de vivres et donné 
une représentation théâtrale , des jeux de gymnase et un festin. » 

« C’est donc à la générosité d’un seul citoyen qu’était dû ce magnifique 
ensemble; il en est de même pour tous les édifices de Dougga. Le temple du Capi- 
tole avait été construit par L. Marcius Simplex Regillianus ; le temple de Saturne, 
par L. Octavius Victor Roscianus; le temple de Cælestis, par 0- Gabinius Rufus 
Félix Beatianus Liberalis; l’hippodrome, par M. Æbutius Honoratus et P. Sabo- 
nius Institor. Ce fait n’est pas particulier à Dougga, il se reproduit dans toutes les 
autres cités africaines ; il y avait entre elles comme une émulation de magnifi- 
cence; chacun voulait que sa ville fût la plus somptueuse, qu’elle eût plus grand 
air que ses voisines : tous s’appliquaient, dans la mesure de leurs ressources, à 
l’embellir et à l’orner. Les plus riches font construire un temple, un cirque, un 
théâtre; d’autres, moins fortunés, se contentent d’une chapelle, d’une porte 
triomphale, d’une exèdre sur le forum ou d’une modeste fontaine. L'abondance et 
le luxe de ces monuments supposent une richesse inouïe. Ils indiquent le merveil- 
leux degré de prospérité auquel était parvenue la province d’Afrique sous la domi- 
nation romaine. » 

Vers le soir, je quittais la cime où gisent les débris superbes de l’antique cité 
et je regagnais Teboursouk. 

Le lendemain l’hôtesse s’occupait de me procurer des montures pour me con- 
duire à Béjà, à travers les solitudes. Un Arabe s’engageait pour un prix déter- 
miné à se trouver à trois heures devant la porte de l’hôtel avec deux chevaux sellés, 
un pour moi, un autre pour un guide et une mule pour les bagages et le muletier. 
D’après lui quatre heures devaient amplement suffire pour effectuer le trajet. 

A l’heure dite, les chevaux n’étaient pas arrivés. On se met en quête de l’Arabe 


262 


LA TUNISIE 


et il paraît enfin beaucoup plus tard avec un cheval noir tout empanaché, superbe 
d’allure, avec sa haute selle rouge et ses lourds étriers, des amulettes au cou et 
une large bride brodée d’or. 

L'hôtesse avait choisi pour me guider un garçon charmant, très ouvert, ayant 
vu Marseille et Lyon. Il répondait au nom d’Hammouda. Quant au muletier, c’était 
le plus banal des habitants de Teboursouk. 

Nous voici tous en selle. Hammouda est un peu dépité de ne pas avoir un 
cheval aussi brillamment harnaché que le mien. 

Au moment de partir, notre loueur de chevaux réclame le prix de sa location . 
Pourtant il était entendu que je n’en devais remettre que la moitié, le surplus 
devant être payé à destination, comme garantie. Et qui plus est, il se plaint d’avoir 
traité trop bon marché et assure qu’il ne peut, dans ces conditions, nous laisser 
partir. Il pensait que je m’exécuterais afin de ne pas perdre de temps et pour éviter 
de voyager la nuit dans des régions désertes. Alors je tirai de ma poche une letlre 
dont M. Roy, secrétaire général du gouvernement tunisien, m’avait muni pour tous 
les Ivaïds de Tunisie, et je dis à l’Arabe sévèrement : « Puisque tu es un voleur, 
regarde, je vais te faire mettre on prison! » Notre homme n’en entend pas davan- 
tage, il s’aplatit, me baise la main et s’esquive en disant : « Maître, tu payeras 
à Hammouda à l’arrivée. » C’est la seule fois que j’ai présenté la lettre de M. Roy, 
mais elle m’a rendu grand service ce jour-là. 

Nous partons enfin etcomme je fais mes adieux à l’aimable hôtesse, un Arabe, 
serviteur dans la maison, répand un peu d’eau derrière nous sur le sol. Arrivé sur 
la route, au bas de la pente, je me rapproche d’Hammouda : « Pourquoi, lui dis- 
je, a-t-on jeté de l’eau sur nos talons? 

— « Comment, tu ne le sais pas? Cela veut dire : je souhaite que l’eau t’ac- 
compagne en chemin, afin que tu ne souffres point de la soif. Tu sais, l’eau est 
rare en Tunisie et surtout dans le sud. On couche bien dehors, on peut emporter 
des provisions, mais l’eau manque souvent. » 

Et cet usage me parut touchant. 

Hammouda considérait toujours mon cheval avec un œil d’envie. Il est cer- 
tain qu’il faisait triste figure sur le cheval blanc avec une vieille selle à l’anglaise et 
des étriers rouillés. D’autre part, la haute selle en bois et les larges étriers arabes 
me fatiguaient beaucoup. Je lui proposai de changer de monture et c’est avec le 
plus vif empressement qu’il accepta cette offre. Le voilà sur le cheval noir galo- 
pant sur la route, tout fier, allant devant nous, revenant à bride abattue, faisant la 
fantasia avec ma carabine, le manteau flottant au vent. Lorsque sa joie se fut un 
peu calmée : 


A PROPOS PU CHEVAL 


263 


« Maintenant, Sidi, fit-il, j’ai regret d’avoir accepté ton cheval, tu n’as pas 
regardé le tien, celui que je montais, il a sur la partie gauche du poitrail une touffe 
de poils noirs en tire-bouchon. 

— a Oui, je l’ai vu, c’est une singularité, voilà tout. En quoi peut-elle me 
gêner? 

— « Cela veut dire, Sidi, que ce cheval porte malheur; je ne sais où le loueur 
l’a pris, mais les Arabes u’en voudraient pas, car ce signe indique de grosses 
pertes d’argent pour son propriétaire, une longue maladie ou la mort prochaine. 
Et ces malheurs peuvent aussi rejaillir sur ceux qui montent ces chevaux. Je pré- 
fère aller à pied, reprends ton cheval, maintenant j’ai fait un peu de fantasia, je 
suis content . » 

Je rassurai Hammouda de mon mieux, mais je n’arrivai pas a ie convaincre; 
il hochait toujours de temps à autre la tête après avoir considéré à la dérobée le 
poitrail de ma monture. 

Nous étions arrivés sur un plateau et nous allions à travers des bois d’oli- 
viers. L’heure était charmante, le soleil commençait à allonger un peu les ombres, 
et nous cheminions caressés de doux reflets, au chant des oiseaux. 

L’homme aux bagages, toujours en arrière, était silencieux, il parlait à peine 
le français d’ailleurs. 

Je demandai à Hammouda quels étaient encore les signes qui faisaient recon- 
naître un cheval de mauvais augure. 

« Un cheval noir ou bai, me dit-il, orné d’une étoile blanche entre les yeux et 
dont un rayon s’allonge plus que les autres, soit à droite, soit à gauche, est mau- 
vais. N’en achète jamais et si tu en as, vends-les. 

« Quant au cheval entièrement noir jjusqu’aux lèvres n’en parlons pas, un 
proverbe dit : 

« Ne vends pas ton cheval noir. 

« Et n’achète pas le cheval noir des autres. 

« De même pour celui dont la robe ressemble à celle d’une vache. 

— « Oui, le cheval pie. 

— « Celui qui ne se vend ni ne s’achète non plus n’a que du rouge et du blanc, 
et le blanc se localise sous le ventre et sur les côtés. 

« Garde-toi surtout de celui dont le dessous des sabots est noir, tu mourrais 
sur lui, soit à la bataille, soit en voyage, soit même par accident en promenade. 
Mais si l’étoile du cheval noir se prolonge jusqu’au milieu des naseaux, tu sais, à 
l’endroit où l’eau arrive lorsqu’il boit, il est de bon augure, tu peux l’acheter. 

« Mais ne manque pas l’occasion d’avoir celui qui porte de chaque côté du 


264 


LA TUNISIE 


cou comme un épi de poils inclinés les uns vers les autres, remontant au-dessus 
des oreilles et réunis sur le front en touffe frisée. Celui-là est excellent, surtout s’il 
est bai; son maître est appelé à faire de gros bénéfices dans toutes ses entreprises. 

« Sais-tu ce qu’on fait en Tunisie lorsqu’un cheval est atteint de la rahsa , 
cette maladie du sabot qui l’oblige à marcher sur trois pattes ? 

« Eh bien, on écrit 
les noms de quarante men- 
teurs, (on n’a pas de peine 
à les trouver, il y en a 
tant!) sur un morceau de 
papier que l’on met dans 
un sachet de cuir et on sus- 
pend ce sachet au cou de 
la bête, comme on fait 
pour les amulettes. Elle 
guérit toujours. Lorsque 
nous parlons de quelqu’un 
connu pour les mensonges , 
nous disons : Son nom 

s’écrit pour la rahsa. » 

Et en devisant ainsi 
nous avions quitté les oli- 
viers et nous étions arrivés 
sur une hauteur. Devant 
nous s’allongeait une plai- 
ne et en face sur une mon- 
tagne élevée le ruban clair 
de la route se déroulait. 
Le paysage était désert, 
on n’apercevait, vers le sommet, qu’un marabout isolé. Hammouda regarda le soleil. 

« Par Allah ! dit-il, devenant grave tout à coup, pressons l’allure des 
chevaux, car la nuit va nous surprendre. Voici trois heures que nous chevauchons 
et nous ne sommes pas à la moitié du chemin. » 

Malheureusement le sentier qui dévale est affreux, on avance à grand’peine. 

« Et surtout, me criait Hammouda qui avait pris les devants, ne laisse pas 
trébucher ton cheval, cela te porterait malheur. » 

Au fond de l’étroite vallée serpente un ruisseau bordé de lauriers-roses, nous 




UNE NUIT PAR LES SOLITUDES 


265 


le traversons à gué sous de grands arceaux fleuris. Nous gravissons la pente 
opposée. La route est bonne maintenant et c’est une course folle que nous faisons. 
La terre retentit sous le trot des chevaux et des vols de perdreaux effarés s’en- 
fuient des champs voisins. Nous avons dépassé le marabout et franchi un col sur 
la crête de la montagne; nous entrons dans une région déserte, côtoyant des 
pentes, descendant au fond de précipices pour remonter aussitôt. C’est de toutes 
parts la grande solitude austère que le crépuscule assombrit. 

La nuit. . . nous trottons toujours. On ne parle plus et dans les ténèbres on 
n’entend que le pas des chevaux, sur la route on ne voit que les silhouettes farou- 
ches des monts d’alentour. Plus loin, à travers l’ombre, nous arrivent les aboie- 
ments plaintifs 
des chacals. Le 
muletier, qui n'a- 
vait soufflé mot 
depuis le départ, 
s’approche et me 
dit d’une voix 
sourde : « Ecoute, 

Sidi, on ne sait 
quelles rencontres 
on peut faire dans 
ce pays perdu ; 
glisse deux balles 
dans ta carabine, 
arme et tiens-toi 
prêt à tout évé- 
nement. » Le ciel était si noir, tout ce qui nous entourait avait un tel aspect 
tragique que je fis ce qu’il disait... 

Combien de temps dura celte course? Je n’avais plus conscience ni du temps 
ni de l’heure, on marchait et on marchait encore et depuis longtemps lorsque suin- 
tement, après une descente interminable qu’accompagnaient toujours les cris des 
chacals, une large vallée s’ouvrit. Autour de nous les sombres cimes hérissées 
de broussailles se séparaient devant l’échappée sur l’espace aux fluidités de rêve, 
semé de tremblottantes lueurs. Et dans les mystères lointains on eut dit que tle 
blanches nuées flottaient, il s’en exhalait comme des souffles tièdes. C’était la 
grande vallée de la Medjerdah! 

Devant nos pas des ravines dénudées, livides, dévalaient vers le mystère des 



266 


LA TUNISIE 


bas-fonds où l'on ne distinguait qu’un vague chaos, sans consistance et sans 
couleur. Nous coupons à pic à travers les ravines. Soudain le sifflet lointain d’une 
locomotive traverse la nuit et un sourd roulement monte des profondeurs. 

« Voici le départ de Pont Trajan manqué, dis-je à Hammouda, il est 9 heures. 
A quoi bon nous presser maintenant? » 

J’étais inquiet. Il n’y a rien sur ces rives malsaines, ni auberges, ni villages 
pour passer la nuit. La station est isolée et le seul train du soir passe à 9 heures. 

Cependant nous étions arrivés sans accident dans la vallée et nous apercevions 
les feux de la station encore lointaine. Après un temps de marche assez long nous 
arrivons sur les bords de la Medjerdah qu’il fallait traverser à gué. Hammouda, 
toujours en avant, sur son cheval noir, allait et venait sur les bords de la rivière 
cherchant le passage. Il ne le trouvait pas et pourtant quelques rayons de lune 
filtrant à travers le brouillard nous éclairaient de leur pâle lueur. Devant nous 
l’eau coulait, on entendait son froissement sur les cailloux, et c’était inquiétant 
d’errer ainsi devant cette rivière où nous ne pouvions nous aventurer au hasard, 
car la nappe tranquille cache des gouffres où l’on peut subitement disparaître . 
Nous remontons plus haut et après bien des recherches nous apercevons enfin un 
poteau indicateur. 

A la suite d’Hammouda nous nous engageons dans la rivière. Un quart d’heure 
après nous étions à Pont Trajan où je m’asseyais à une table d’hôte. Il était dix 
heures et demie, le train avait deux heures de retard, rien n’était perdu. 





LE THEATRE DE DOUGGA 




AU MARCHÉ DE FERNANA 


CHAPITRE XY 


A travers les forêts. — Souvenirs de conquête. — Les Kroumirs. — L’Anaïa. — Le marabout 
de Sidi-Abdallah. — Aïn-Draham. — L’adieu des choses. 


La solitude, c’est le bonheur, 
Le temps m’eu a instruit. 

(Poésie arabe). 


A u milieu d’une plaine fertile, dans le soleil et la poussière, Souk-el-Arba 
s’allonge. C’est un gros bourg créé depuis l’occupation sur l’emplacement 
d’un marché arabe du mercredi qui s’y tient encore. L’aspect en est banal et sans 
couleur, avec ses maisons modernes, ses nombreuses boutiques et les arbres 
maigres qui bordent les avenues. 

Rien ne pouvait m’y retenir et c’est avec joie que je pars aujourd’hui pour la 
Kroumirie dont j’aperçois d’ici les crêtes lointaines. 


268 


LA TUNISIE 


Les horizons nouveaux m’appellent toujours, je ne me lasse pas de voir, dans 
la fraîcheur du matin, les premiers rayons qui se jouent dans les herbes, les va- 
peurs légères qui tremblent dans les fonds et d’entendre les chants des oiseaux qui 
s’éveillent. C’est bien simple comme décor : une plaine nue où paissent des trou- 
peaux, un long ruban de route claire; il n’y a là aucune complication de lignes et 
d’effet et c’est pourtant reposant et doux . 

A quelques kilomètres de la route, derrière des crêtes rocheuses, gisent les 
ruines grandioses de l’antique Bulla-Regia, place forte romaine. Le nymphéum 
est encore là, dont les eaux captées et aménagées autrefois dans l’intérieur de la 
vieille cité, traversent une série de réservoirs superposés communiquant entre eux. 
Sur ces réservoirs s’ouvrent des salles pavées de mosaïques et les eaux suivent une 
conduite souterraine qui passe sous un arc de triomphe pour se rendre aux anciens 
thermes. 

Les eaux de la nymphée vont alimenter aujourd’hui Souk-el-Arba. 

En dehors des ruines remarquables de ces bassins on peut visiter encore l’an- 
cien amphithéâtre dans une échancrure naturelle du Djebel Rhea auquel l’antique 
ville était adossée. Les gradins et les galeries subsistent pour la plupart. 

La voie romaine qui reliait Utique à Simittu passe à Rulla-Regia. Le pont 
ruiné de cette voie traverse encore la rivière aux environs de Chemtou. 

Depuis le départ la route s’est toujours élevée, maintenant la pente s’accentue 
et tout au bout, là-haut, sur une large croupe dénudée, je distingue un fourmille- 
ment d’hommes et de chevaux autour d’une sorte de camp dont les tentes brillent 
au soleil. C’est le marché de Fernana. 

Fernana n’est ni un bourg, ni un village, il se compose de quelques pauvres 
habitations et doit son importance à son marché. Tous les dimanches les tribus des 
montagnes voisines s’y donnent rendez-vous. Sous un chêne-liège géant, isolé, qui 
projette une ombre mesurant cent mètres de tour, les délégués des Kroumirs se 
réunissaient, dit-on, comme aux temps antiques, pour délibérer delà paix ou de 
la guerre. 

De loin, ce marché présente une masse confuse et mouvante de capuchons 
pointus, de burnous, de chevaux, d’ânes, de mulets, de moutons et de chiens. Et l’on 
entend les bêlements plaintifs des agneaux, des braiements prolongés, des inter- 
pellations bruyantes. C’est un curieux spectacle dans la lumière, et le cadre en est 
merveilleux . Cette croupe dénudée qui s’élève au-dessus de la plaine, s’adosse aux 
montagnes dont les pentes boisées s’étagent et se fondent au loin dans le bleu 
céleste . 

J'ai mis pied à terre et je me suis approché. Voici des Arabes examinant un 


A TRAVERS LES FORETS 


260 


cheval avec le plus grand soin ; c’est que pour eux l’animal doit réunir des condi- 
tions rares. Il le faut d’abord bien proportionné dans son ensemble, ensuite ses 
chevilles doivent être minces et mobiles, ses naseaux larges, ses yeux noirs, l’enco- 
lure longue, le poitrail avancé, le garrot saillant et la croupe arrondie. Ces qualités 
réunies, disent-ils, témoignent qu’il a de la race, qu’il est bon coureur, car sa 
conformation tient à la fois alors du lévrier, du pigeon et du méhari. 

On le faisait trotter ou galoper sur la pente car il fallait s’assurer que son édu- 
cation était parfaite. Le cavalier qui n’a pas su dresser son cheval, disent-ils, en- 
fourche chaque jour la mort. 

Et de tous côtés les chevaux étaient examinés ainsi et essayés et longuement 
on en débattait le prix. 

On se préoccupait aussi beaucoup de la robe. Les blancs «comme un drapeau 
de soie » avec le tour des yeux noir, et les noirs « comme une nuit sans lune et 
sans étoiles » sont les plus recherchés. L’alezan brûlé, comme en Algérie, jouit 
d’une haute estime : le prophète affectionnait les alezans. 

« Le blanc c’est la couleur des princes, disent les Arabes, mais il ne supporte 
pas la chaleur. 

« Le noir porte bonheur, mais il craint les pays rocheux. 

« Le bai c’est le plus dur et le plus sobre. 

« Si l’on vous dit qu’un cheval a sauté dans un précipice sans se faire de mal, 
demandez de quelle couleur il était, si l’on vous répond: bai, croyez-le. » (Général 
Damnas) . 

Quant à l’isabelle à queue et crins blancs, n’en parlons pas. Un chef ne vou- 
drait pas monter un pareil cheval, il y a même des tribus qui ne consentiraient pas à 
lui laisser passer ia nuit chez elles. On l’appelle le jaune du Juif [sefeur elihoudij). 
Cette couleur est de mauvais présage. 

« Sachez, dit l’Emir Abd-el-Kader s’adressant an général Damnas, que les 
meilleurs chevaux du Sahara sont les chevaux des Hamyane, sans exception. Us 
ne possèdent que d’excellents chevaux, parce qu’ils ne les emploient ni pour le 
labour, ni pour le bât; ils ne s’en servent que pour expéditionner et se battre. Ce 
sont ceux qui supportent le mieux la faim, la soif et la fatigue. Après les chevaux 
des Hamyane viennent ceux des Idarar, des Arbâa et les Ouled-Nayl. 

« Dans le Tell, les meilleurs chevaux pour la noblesse et pour la race, la taille 
et la beauté des formes, sont ceux des gens du Chélit, principalement ceux des 
Ouled-Sidi-Bcn-Aled-Allah (Sidi-el-Aaribi), près de la Mina, et encore ceux des 
Ouled-Sidi-Hassan, fraction des Ouled-Sidi-Danhou, qui habitent la montagne de 
Mascara. Les plus rapides sur l’hippodrome, beaux aussi de formes, sont ceux de 


270 


LA TUNISIE 


la tribu des Flitas, des Ouled-Cherif et des Ouled-Lekreud . Les meilleurs pour 
marcher sur les terrains pierreux, sans être ferrés, sont ceux de la tribu des 
Assassena, dans la Yacoubia. On prête cette parole à Moulaye-Ismaïl, le sultan 
célèbre du Maroc. 


Puisse mon cheval avoir été élevé dans le Màz, 

Et abreuvé dans le Biaz. 

« Le Màz est un pays des Assassena, et le Biaz est le ruisseau, connu sous 
le nom de Foufet, qui roule sur leur territoire. » 

Voici également quelques préceptes de l’Emir sur la manière de nourrir et 
d’entretenir les chevaux arabes. 

« Sachez, dit-il, que le maître d’un cheval lui donne d’abord peu d’orge, 
augmentant successivement sa ration par petites quantités, puis la diminue un peu 
dès qu’il en laisse, et la maintenant à cette mesure. 

« Le meilleur moment pour donner l’orge est le soir. Excepté en route, il n’y a 
aucun profit à en donner le matin. 

« Les Arabes préfèrent surtout le cheval qui mange peu, pourvu qu’il n’en soit 
pas affaibli. C’est, disent-ils, un trésor sans prix. 

« Faire boire au lever du soleil, fait maigrir le cheval; 

« Faire boire le soir le fait engraisser; 

« Faire boire au milieu du jour le maintient en son état. 

« Pendant les grandes chaleurs qui durent quarante jours (semaïme), les 
Arabes ne font boire leurs chevaux que tous les deux jours. On prétend que cet 
usage est du meilleur effet. 

« Le saint Ben-el-Abbas, Dieu l’ait pour agréable, a dit aussi : 

Aimez les chevaux, soignez-les, 

Ne ménagez point vos peines, 

Par eux l’honneur et par eux la beauté. 

Si les chevaux sont abandonnés des hommes 
Je les fais entrer dans ma famille, 

Je partage avec eux le pain de mes enfants; 

Mes femmes les vêtissent de leurs voiles, 

Et se couvrent de leurs couvertures; 

Je les mène chaque jour 
Sur le champ des aventures. 

Emporté par leur course impétueuse 
Je combats les plus vaillants. 

Les chevaux du Sahara (Général Daumas). 


LA TUNISIE 


21 1 


J’ai quitté la cohue des hommes et des chevaux et j’ai retrouvé la calèche qui 
m’attendait sur la route. Nous descendons vers le fond d’une vallée. Autour de 
nous maintenant les montagnes sont couvertes de forêts, l’air est pur et frais en 
dépit des rayons ardents du soleil. Je revois des prairies, je retrouve la verte trans- 
parence des herbages, le ruisseau qui court en gazouillant sous les frênes, reflétant 
les feuilles et les fleurs. Et des fumées s’échappent de chaumières blotties sous les 
branches. Ce n’est plus la Tunisie, je crois revoir certaines régions montagneuses 
de France. 

Mais après avoir gravi une haute cime aux interminables lacets, avec de 
larges horizons sans cesse ouverts sous les yeux, voici que nous arrivons sur un 
plateau et que nous pénétrons sous l’épais couvert d’une forêt. C’est ici le mys- 
tère des feuilles, les hautes ramures frissonnantes, les troncs gigantesques des 
chênes qui s’élèvent tels que des fûts de colonnes démesurées. Me voici au cœur de 
cette Kroumirie peuplée par une race guerrière dont les déprédations appelèrent 
notre intervention en Tunisie. Tout à l’heure nous passerons dans le voisinage de 
la cime où s’élève le tombeau du grand marabout Sidi- Abdallah-ben Djemel, dont 
les Kroumirs prétendent être les descendants. 

Car en dehors des luttes d’influence qui existaient chez le bey de Tunis, des 
droits de la compagnie Bône-Guelma méconnus et de la question de l’Enfida où 
tout fut mis en œuvre pour déposséder une compagnie française, notre frontière 
algérienne était depuis longtemps inquiétée sans cesse par les tribus limitrophes 
de la Tunisie. C’étaient des violations de territoire, des incendies de forêts, de la 
contrebande de guerre, des razzias, des meurtres et même le pillage des 
navires. 

En janvier 1878, les Kroumirs pillaient Y Auvergne, capitaine Isnard, qui, se 
dirigeant de Cette à Bône, avait été jeté à la cote par la tempête. Après le partage 
du butin, les malheureux naufragés s’étaient vu dépouiller de leurs vêtements et 
c’est complètement nus qu’ils avaient été obligés de gagner La Calle. 

En dix ans, de 1870 à 1881, les déprédations ou les méfaits constatés s’éle- 
vaient à 2.379. Le bey était impuissant devant ces tribus guerrières, réfugiées 
dans des cimes presque inaccessibles et qui ne reconnaissaient pas son autorité. 

Cependant devant cette impunité, l’audace des Kroumirs allait grandissant, les 
violations de territoire devenaient de plus en plus fréquentes, la France était dans 
l’obligation de se faire justice elle-même et d’infliger à ces tribus le châtiment 
qu’ils avaient depuis si longtemps mérité. 

« A la suite des nouvelles déprédations commises par les Kroumirs, dit M. Mau- 
rice Bois, le 16 février 1884, le général Bitter avait dû diriger sur la frontière une 


272 


LA TUNISIE 


compagnie du 59 e et deux compagnies de zouaves. Le 30 mars delà même année, 
400 ou 500 Kroumirs, divisés en trois bandes, envahirent notre territoire, dans le 
cercle de La Calle. Après une fusillade, qui dura environ deux heures, avec les 



PAYSAGE DE KROUMIRIE 


tribus qui occupent cette partie de notre territoire algérien, les Kroumirs repas- 
sèrent la frontière et se représentèrent le lendemain pour recommencer le combat. 

« Une compagnie du 3 e zouaves et une compagnie du 59° régiment d’infanterie, 
accoururent des camps du Tarf et de Roum el Souk, et forcèrent les Kroumirs à 
se retirer sur leur territoire; mais nos troupes ne purent franchir la frontière, car 
elles n’en avaient pas reçu l’ordre. L’ennemi perdit une cinquantaine d’hommes. 
Le 59 e eu! 3 morts et 1 blessé; le 3 e zouaves eut 6 hommes hors de combat : 
1 mort et 5 blessés. 




UN K AIL) DE KRÜUMIRIE 


33 




SOUVENIRS DE CONQUÊTE 


27o 


« Le général Osmont, commmandant le 19 e corps d’armée, crut devoir prendre 
les mesures nécessaires pour garantir notre frontière menacée. Il dirigea sur les 
camps de Roum el Souk et du Tarf 3 compagnies de zouaves, 2 escadrons de 
spahis, 1 bataillon de tirailleurs, 1 compagnie du 59 e , 2 pelotons de hussards et 
une section d’artillerie. Il donna en même temps des ordres pour faire venir à 
Souk el Arhas les deux compagnies du 34° qui se trouvaient à Guelma. 

« Cependant l’agitation commençait à fermenter parmi les Kroumirs, et leurs 
voisins, les Ouchtettas, les Ouled Bon Ghanemet les Ouargha, semblaient disposés 
à faire cause commune avec eux. Les populations qui composent ces tribus étaient 
encore excitées par les agents du bey, qui répandaient partout chez elles le bruit 
que l’Angleterre et l’Italie soutenaient la Tunisie, et que les Français étaient 
« dans l’impossibilité de faire respecter leurs droits et meme leur territoire ». 

« Le gouvernement ne pouvait patienter plus longtemps. La presse et l’opinion 
publique s’étaient émues. « L’attaque inopinée des Kroumirs vint décider la France 
encore hésitante, en ne lui permettant plus de tarder à venger le sang de ses 
soldats. » 

« M. Barthélemy Saint-Hilaire envoya, le 6 avril, à M. Boustan, notre repré- 
sentant à Tunis, une dépêche dans laquelle il le priait d’annoncer au bey l’entrée 
prochaine de nos troupes dans la Régence. « C’est en alliés et en auxiliaires du 
pouvoir souverain du bey que les soldats français poursuivront leur marche ; c’est 
aussi en alliés et en auxiliaires que nous espérons rencontrer les soldats tunisiens, 
avec le renfort desquels nous voulons châtier définitivement les auteurs de tant de 
méfaits, ennemis communs de l’autorité du bey et de la nôtre. » 

« Mohammed es Sadok adressa à M. Boustan une note diplomatique, dans 
laquelle il protestait contre la violation du territoire tunisien par la France. Il 
voyait dans cette entrée des troupes françaises sur le sol de la Régence, « une at- 
teinte à son droit souverain, aux intérêts que les puissances étrangères avaient con- 
fiés à ses soins et spécialement aux droits de l’empire ottoman; la France devait 
assumer la responsabilité de tout ce qui pourrait en résulter. » 

« En réponse à la protestation et aux promesses du bey, <pii essayait de re- 
tarder nos préparatifs en envoyant 3.000 réguliers tunisiens pour châtier les 
Kroumirs et rétablir l’ordre parmi les tribus révoltées, il fut décidé au conseil des 
ministres, le 3 avril, que l’on agirait sans retard contre les tribus rebelles. » 

La concentration des troupes avait lieu sur la frontière algérienne et le 24, 
sous le commandement du général Forgemol de Bostquénard, les colonnes d’expé- 
dition quittaient les camps d’Oum-Théboul, d’El Aïoum et de Roum-el-Souk et 
franchissaient la frontière. 


276 


LA TUNISIE 


Le général Logerot se dirigeait, au sud, dans la vallée de l’oued Mellègue, le 
général de Brem allait au centre, dans la vallée de la Medjerdah et la division 
Delebecque et le corps de débarquement de Tabarka occupaient le nord. La Krou- 
mirie allait se trouver ainsi investie par le nord et le sud tandis qu’un mouvement 
direct s’opérait au centre. 

Le corps du général Logerot, protégé par des goums et des chasseurs d’Afri- 
que, après avoir franchi à gué l’oued Mellègue, prenait la direction du Kef où il 
arrivait sans incidents sérieux. Les portes du Kef s’ouvraient devant lui et la ville 
était occupée sans effusion de sang. Ce résultat inespéré était dû à l’influence de 
l’agent consulaire de France dans cette ville : M. Roy, aujourd’hui secrétaire 
général du gouvernement tunisien. 

Au nord une escadrille protégeait à Tabarka le débarquement des troupes et 
là, les colonnes du général Delebecque refoulaient bientôt les Kroumirs. 

Pendant ce temps la brigade Vincendon divisée en deux colonnes avait quitté 
le camp d’El Aïoum et, après une marche des plus pénibles, se trouvait aux prises 
avec l’ennemi au col de Fedj Kala. Elle occupait les hauteurs environnantes après 
plusieurs engagements et plantait son fanion au sommet du kef Charaga d’où elle 
apercevait la petite escadre au mouillage vers Tabarka. 

Ces tribus que l’on châtiait et qui ont été, nous venons de le voir, la cause de 
notre occupation de la Tunisie, furent toujours sauvages, belliqueuses et indomp- 
tables, elles ne reconnaissaient aucune autorité, et l’administration des beys n’y 
eut jamais accès. Pour faire rentrer l’impôt, les beys organisaient de véritables 
expéditions qui la plupart du temps n’atteignaient pas le but proposé. 

L’histoire des Kroumirs, un peu mystérieuse, n’est qu’une série de luttes; 
c’estunerace à part. Ils sont mahométans mais pratiquant peu la religion, obser- 
vant à peine le jeûne et les ablutions. Et ce qui les différencie encore des Arabes, 
en dehors de leur type qui rappelle quelquefois le Chananéen, le Romain ouïe 
Vandale, c’est leur langage. Quelques-uns parlent le chaouïa, dialecte berbère des 
habitants del’Aurès. 

La population se répartit en quatre tribus : les Sloul , riches, s’adonnant au 
commerce et à l’élevage ; les Tadmaka , plus pauvres, nombreux et remuants, habi- 
tant les sommets ; longtemps ceux-ci ne vécurent que de vol et de brigandage. 
C’est enfin les Mselma et les Chidia. 

Depuis l’occupation, la plupart des Kroumirs font de l’élevage et de la culture. 
Ils sont possesseurs de grands troupeaux de bœufs et de moutons. Les montagnes 
qu’ils habitent sont en général incultes, mais elles présentent quelques parties fer- 
tiles notamment aux environs de Tabarka. 


LES KROUMIRS 


277 


Ces montagnes de Kroumirie, couvertes d’épaisses forêts, sont d’ordinaire 
escarpées et coupées par des précipices. 

Près d’Aïn Draham, au djebel Melah, à mille mètres d’altitude, sur un plateau 
est le sanctuaire vénéré dans lequel repose, au milieu des chênes, le fameux mara- 
bout Sidi-Abdallah-ben-Djemel, protecteur de la Kroumirie. 

L’historien Ibn-Khaldoun raconte que les Kroumirs sont les descendants des 
Houmir-hen-Amor venus de l’Arabie sous la conduite de Frikech-ben-Suis durant 
l’invasion de l’Afrique. Un des membres de cette tribu, Abd-Allah, se fixa au 
djebel Aman tandis que son fils allait habiter Tabarka. Ceci expliquerait la tradi- 
tion chère aux Kroumirs qui les fait tous descendants du marabout Sidi-Abd-Allah. 

Jusqu’à notre occupation le sanctuaire fut inviolé, les troupes beylicales, qui 
plusieurs fois étaient venues pour châtier les Kroumirs, n’avaient pas osé gravir 
les pentes abruptes du djebel Melah. 

Une légende raconte qu’une de ces armées fut entièrement détruite par la 
toute-puissance du marabout qui l’écrasa sous une grêle de fer. 

En 1881, les Kroumirs se concentrèrent sur le plateau où ils avaient réuni 
leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. A l’approche de nos troupes 
il sembla que le ciel, prenant parti pour eux, manifestait son courroux contre les 
audacieux giaours qui osaient songer à s’emparer de la montagne sainte. Des ora- 
ges effrayants éclatèrent et durant plusieurs jours le tonnerre et les éclairs 
l’entourèrent d’un cercle de feu et de terribles grondements. 

La divison Delebecque, massée au pied de la montagne, à Bled Mana, s’atten- 
dait à une résistance énergique, les reconnaissances opérées par les goums les 
jours précédents le faisaient pressentir. 

Cependant, le 8 au matin, la division se met en marche par colonnes, chaque 
brigade étant protégée par des tirailleurs, et l’ascension du djebel Melah commence. 
Après divers incidents, dus à la rencontre d’affreux précipices qu’on ne soupçon- 
nait pas, la brigade Vincendon arrive sur le plateau. Les Kroumirs l’ont aban- 
donné. La présence d’aucun chrétien n’avait souillé ce sommet. L’occupation du 
marabout fut d’un effet moral prodigieux et beaucoup de Kroumirs vinrent faire leur 
soumission. Le résultat décisif de la campagne était dès lors assuré ! 

Les Kroumirs habitent des villages d’un accès difficile et le plus souvent éta- 
blis vers les cimes. Leurs demeures sont construites avec des branchages entre- 
mêlés, recouvertes de plaques de liège et enduites d’un mortier fait avec de la terre. 
Un de ces villages se distingue des autres, il est creusé dans une falaise du Fath 
Allah. Sur le rocher, évidé en manière de ruche, s’ouvrent à différentes hauteurs 
les portes et les fenêtres; pour arriver à ces curieux logis, il faut gravir des esca- 


278 


LA TUNISIE 


liers taillés dans le roc, ce qui n’est pas toujours sans danger. On se trouve alors 
sur une étroite plateforme, devant les ouvertures des chambres. Ces compartiments 
rectangulaires mesurent d’habitude trois mètres de longueur sur deux de largeur. 
Leur hauteur dépasse deux mètres. 

« Ce rocher, écrit dans la Revue de Géographie un témoin de la conquête, percé 
de loges à toutes hauteurs, constitue une citadelle imprenable et un refuge à l’abri 
des bêtes fauves. La plupart des outils, ustensiles et objets d’un usage domes- 
tique, en avaient été enlevés, lors de notre visite, sauf un soufflet de forge à deux 
corps, trop lourd sans doute et que son propriétaire n’avait pas eu le temps d’em- 
porter avec le reste de son mobilier. J’ai vu sur plusieurs points de l’Algérie des 
grottes naturelles hantées par les bergers et servant d’asile aux troupeaux ; mais à 
Fath-Allah, rien de semblable, tout y est l’œuvre de l’homme. Ni fissures, ni exca- 
vations dont on ait pu profiter ; aucun travail de maçonnerie. Ces logements, qui 
tiennent plus du perchoir que de la maison, ont été façonnés par le ciseau du tail- 
leur de pierres, et servent non au bétail, mais bien à des familles de Kroumirs, 
ayant chacune leur foyer séparé du foyer voisin, malgré une communauté sociale 
évidente. J’en ai remarqué qui paraissaient fraîchement terminées ou en voie 
d’exécution. Il est possible qu’il existe dans ce massif d’autres cités semblables; en 
tous cas, c’est la première que nous rencontrons de ce genre. Pour être complet, 
je dois ajouter que, soit par l’effet du hasard, soit en vue de connaître les heures, 
la roche tourne au soleil levant sa façade ornée de fenêtres, et qu’elle est couron- 
née d’une esplanade boisée, d’où l’on aperçoit, sans être vu, une vaste étendue de 
pays, observatoire susceptible de devenir, en cas de guerre, l’avant-poste de cette 
forteresse naturelle. » 

Une des particularités des Kroumirs consiste dans l’organisation de comités 
qu’ils appellent les çofs. Ces comités ne revêtent aucun caractère politique ou reli- 
gieux, ce sont de véritables associations de secours mutuel. Elles diffèrent absolu- 
ment de nos associations de ce genre en ce sens que la protection et l’appui sont 
dus en principe aux adhérents, qu’ils aient tort ou raison. 

Deux hommes en viennent aux mains pour un motif quelconque, les membres 
du çof de chacun d’eux prennent fait et cause pour le leur, et la mêlée s’engage 
sans qu’on sache parfois de quoi il s’agit. Si le membre d’un çof est tué, quelle 
qu’en soit la cause ou l’occasion, ses enfants sont adoptés et élevés par l’associa- 
tion. 

Ces montagnards, de même que les Corses, pratiquent la vendetta. Le meur- 
trier sera toujours poursuivi par la vengeance de la famille de sa victime. Les 
mères élèvent les jeunes enfants dans la haine de celui qui a assassiné leurpère et, 


L ’ A N A I A 


279 


si l’enfant meurt, un autre parent le remplace, le meurtrier ne pourra se soustraire 
à son sort. 

Les Kroumirs ont conservé comme les Kabyles une belle tradition, c’est le 
droit de protection ou d’inviolabilité pour le voyageur : Yanàia. Et ce droit ne se 
borne pas à la protection des voyageurs, il donne à tous le droit de suspendre les 
luttes par un seul mot. 

« Deux hommes se battent, dit M. Antichan, un tiers intervient qui prononce 
entre eux le mot Anaïa; le combat cesse sous peine d’amende. 

« Deux tribus sont en guerre; une troisième jette entre elles son anaïa; la 
trêve est forcée, sinon la tribu médiatrice se tournerait contre celle qui déclinerait 
sa médiation. 

« Quand la guerre éclate dans quelque coin de la montagne, lakébila, l’arch, 
la dechra peuvent couvrir de leur anaïa tel terrain, telle partie de route. Ainsi se 
trouvent protégés les chemins réservés aux femmes ; les marchés sont des terrains 
légaux d’anaïa. 

« Un voyageur a-t-il à traverser un pays où il craint une attaque, il se munis 
d’un gage d’anaïa : c’est tantôt une lettre, un anneau, un fusil, un bâton, un 
objet quelconque que le protecteur lui remet en guise de sauf-conduit; tantôt il le 
fait accompagner par son ebien ou son serviteur; quelquefois il l’escorte lui-même. 
Avec cet objet ou sous cette escorte, le voyageur est à l’abri de toute agres- 
sion . 

« Il va de soi que plus un homme est influent et renommé, plus l’anaïa qu’il 
donne a d’importance au loin ; mais en principe l’anaïa du plus humble des Krou- 
mirs ne passe pas pour moins inviolable, et malheur à qui oserait la violer. 

« Le Kroumir n’a rien tant à cœur que son anaïa ; elle lui est plus chère que 
tout au monde, que sa femme, que ses enfants, que sa vie même ; il inet tout son 
honneur à la faire respecter, et s’il ne peut à lui seul, il appelle ses parents, ses 
amis, son village, et, quand il le faut, la tribu elle-même. 

« Briser son anaïa, comme il dit, c’est lui infliger la plus sanglante des 
injures. 

« Quelque temps avant la dernière guerre, un poète des O. Gedra ou soi-di- 
sant tel, du nom de Youçef, avait donné son anaïa à des marchands juifs qui se 
rendaient au Souk-el-etneïn des Hamran. Arrivés à Ben Metir, nos juifs furent 
assaillis et détroussés par une bande d’Atatfas et de Tebainias. Le poète le sut. 
Indigné de cet outrage, il provoqua aussitôt une réunion générale des O. Gedra et, 
la tête ceinte d’une corde de paille en signe de deuil, il improvisa devant l’assem- 
blée un chant dont voici le refrain : 


280 


LA TUNISIE 


Récemment nous accompagnions des marchands juifs * 

Les Atalfas et les Tebainias ont brisé notre anaïa. 

Si nous la laissons fouler aux pieds, quelle honte! 

Si nous la faisons respecter, que de sang versé! 

L’anaïa est une montagne de feu; 

Mais c’est sur elle que repose notre bonheur. 

Les O. Cedra, sans autre explication, récitèrent le fatah et envoyèrent décla- 
rer la guerre aux Atatfas et aux Tebainias. » 


Aïn-Draham, la fontaine d’argent, est dans une situation ravissante, sur une 
pente que domine le camp. C’est, comme Gabès, un bourg créé depuis l’occupa- 
tion, il est tout en boutiques et en buvettes et ne présente aucun intérêt. Mais de 
merveilleux paysages se déroulent alentour, de tous côtés s’élèvent des montagnes 
couvertes d’épaisses forêts, se creusent des vallons où courent des eaux vives. 
Vers le nord les monts se séparent et on aperçoit au loin la mer et Tile de 
Tabarka 

Maintenant c’est l’heure du retour, j’ai quitté Aïn-Draham et j’ai gravi les 
montagnes que j’avais traversées naguère un peu trop vite à mon gré, car il fallait 
arriver au gîte avant la nuit. Arrivé sur le plateau, dans la vieille forêt, j’ai mis 
pied à terre et j’ai envoyé ma voiture en avant. Je voulais être seul, jouir une 
dernière fois de la fraîcheur charmante, du silence et du recueillement des lieux 
déserts. 

Il y a si longtemps, des années il me semble, que je n’ai vu les fougères, les 
feuilles et les fleurs. Errant ainsi sous les hautes frondaisons des chênes, enveloppé 
par les souffles d’un vent frais, je me croyais dans nos vieilles forêts de France. 

Les étapes du long voyage’que je venais de faire durant plusieurs mois en 
Tunisie se déroulaient une à une dans mon souvenir, incertaines déjà, tant le décor 
qui m’entourait ressemblait peu aux paysages au milieu desquels je venais de vivre 
et dont mes yeux gardaient comme un éblouissement. 

Je revoyais Tunis la blanche, sommeillant au fond d’un golfe bleu, ses bazars 
parfumés aux mystérieux labyrinthes. J’entendais la voix du conteur planant sur 
les terrasses de la ville assoupie, l’étrange musique du charmeur de serpents et les 
confidences du sorcier. La nuit venait et j’étais entraîné par un ami dans une cité 
nouvelle allongeant jusqu’à l’infini ses ruelles d’albâtre sous le firmament clair et 
nous allions au son vague des flûtes, alanguis par des senteurs d’aromates s’exha- 
lant des murailles et du sol phosphorescents. 

Puis, prenant la route au grand soleil, après m’être assis un instant, au chant 
des sources, dans la nymphée de Zaghouan, je suivais le rivage vers Beni-Khiar 


L’ADIEU DES CHOSES 


281 


aux maisons de neige, sous les remparts d’Hammamet,la cité des colombes, devant 
l’immense golfe tout frissonnant d’azur et d’or. 

Kairouan m’apparaissait aussitôt avec ses minarets, ses coupoles et ses tom- 
beaux, couvrant la terre aussi loin que mes regards pouvaient porter. 

Mais le cœur sanglant de Mahdia, image de l’éternelle souffrance humaine, 
toujours traversait le ciel. Les gouttes sanglantes tombaient des nues, passaient 
dans les rayons du soleil et rougissaient les villes, les rivages et les plaines. 

C’est que la grande loi de douleur est partout, et, où que l’on soit, dans les 
terres ensoleillées ou sous les brumes, le décor seul change, les passions sont 
les mêmes, les souffrances égales et l’homme toujours se débat, étreint par la 
fatalité. 

Et alors je me souvenais du muezzin, de cette voix qui semblait venir des 
espaces célestes pour fortifier les cœurs. Partout où j’ai vécu, partout j’ai vu 
souffrir, et la même idée d’un monde futur de compensation et de justice 
a dominé. 

Partout j’ai retrouvé le même espoir en l’au-delà et j’ai entendu murmurer 
les mêmes prières à cette puissance éternelle, devant laquelle l’humanité se courbe 
depuis le commencement . . . 

... Je reprenais la mer, j’abordais dans les oasis immenses, scintillantes 
comme des pierreries et j’entendais les rugissements des Aïssaouas et les gronde- 
ments de leur musique sauvage. 

Traversant, dans ce songe, le désert de l’Araad, d’étranges regards me 
fixaient avec terreur. Où les avais-je donc déjà vus ces regards d’effroi? Je me 
souviens maintenant, ils me donnèrent le frisson. 

Et j’allais dans les régions désertes, calcinées par le soleil, brûlées parle vent. 
Oh! ce vent, j’en sentais encore le souffle maudit ! 

J’étais ensuite dans une caverne silencieuse au milieu des troglodytes. Je 
quittais cet antre par un vent de fournaise, étouffé par le sable sous un ciel où se 
traînait un soleil mourant. Puis, je reprenais la mer et je gravissais une cime où 
sommeille une cité romaine, écoutant un joueur de flûte dont la mélopée douce 
et plaintive se perdait dans l’ombre frêle des oliviers. Une lueur s’éveillait dans les 
ténèbres, c’était Teboursouk plein d’étoiles avec ses minarets aériens. 

Je me retrouvais maintenant dans les montagnes, sous l’ombrage des bois 
où filtrent en clartés de vitrail, quelques reflets de soleil, et j’écoutais le murmure 
des sources. 

Et cela me laissait comme une lassitude, un sentiment de continuel abandon 
presque une détresse. J’aurais voulu vivre encore ce rêve qui m’échappait. 

36 


282 


LA TUNISIE 


Lorsqu’on se réveille, enfant, après un joli songe, l’on se rendort vite et les 
visions qui berçaient notre premier sommeil réapparaissent. 

Plus tard, le rêve dure peu et ne recommence pas. 

Sans autre espoir, il faut jouir de l’heure présente : tu n’es plus un enfant. 
Contemple vite ce rayon qui vient diamanter l’émeraude des mousses, la nuée rose 
qui Hotte comme un sourire du ciel, écoute le vent qui passe dans le mystère des 
feuilles. N’entends-tu pas aussi, dans le secret de toi-même, les battements de ton 
cœur ? 

Tout ce qui vit nous dit adieu ; la feuille se détache de l’arbre, elle tournoie 
et le vent l’emporte. L’oiseau qui vient de se poser, là, près de moi, si gracieux, 
a chanté et s’est envolé. 

Ce chant, je voudrais l’entendre encore; ce rayon, je voudrais le fixer. 

. . . Oh! ces heures brèves, ces instants qui meurent, ces joies entrevues et 
déjà passées ! . . 



PONT DE CHEMTOU 


TABLE DES CHAPITRES 


CHAPITRE PREMIER 

En mer. — Le cap Carthage. — Tunis, le quartier franc et la ville arabe. — Les souks. — 

Un soir de Rhamadan. — Au quartier Halfaouïne. — L’épopée des paladins de France 
à Tunis 1 

CHAPITRE II 

A travers le quartier israélile. — Une noce juive. — Le mariage musulman. — L'aid-cs- 

ghir. — L’aumône. — Halfaouïne. — La voix du muezzin 21 

CHAPITRE III 

Les nuits de Tunis. — Les conteurs. — Les charmeurs de serpents. — Les sorciers.. . 41 

CHAPITRE IV 

Croyances et superstitions. — Talismans et amulettes. — Le caméléon. — Les arracheurs 
de cœurs. — L’encens de sorcier. — Le marabout de Sidi-Saad. — Les hiboux. — 

Les scorpions. — Les trésors enchantés. — Un vieux cimetière. • — Les potiers tro- 
glodytes 57 

CHAPITRE V 

A Carthage. — L’étendue. — Souvenirs et tombeaux. — Mégara. — Tragédies du passé. 

— La Malga et les citernes. — Le cardinal Lavigerie, primat d’Afrique. — Salammbô. 73 

CHAPITRE VI 

La Mauresque. — Le Bardo. — Au Musée Alaoui. — La Manoubia. — Les Habous. — 

La Goulette. — Un jour à Bizerte 91 

CHAPITRE VII 

Hammamlif. — Nebeul. — Les potiers. — Beni-Khiar. — Un soir sur la plage. — Ham- 

mamet, la cité des colombes 107 


284 


TABLE DES CHAPITRES 


CHAPITRE VIII 

La Mohammedia. — L’aqueduc d’Adrien. — Oudna. — Zaghouan. — Etonnantes aven- 
tures d’une calèche à conviction. — LeNymphéum 123 

CHAPITRE IX 

En mer. — Sousse. — Kairouan, la ville sainte. — Visions, légendes et mirages. — Les 

mosquées. — Les Zlass. — A travers les rues et les bazars. — Un dîner chez le khalife. 141 

CHAPITRE X 

La côte. — Monastir. — Toujours des ruines. — Mahdïa. — Le cœur sanglant. — El-Djem. 

— A Sfax: la ville arabe 161 

CHAPITRE XI 

Gabès. — Le général Allegro. — L’Oasis. — Un jardin enchanté. — Les lavandières. — 

Menzel et Djara. — Les Khouans. — Les Aïssaouas. — Au crépuscule. — L’expédition 
du marquis de Morès 181 

CHAPITRE XII 

L’aube. — A travers l’Araad. — Paysages d’apocalypse. — Les Matmatas. — Hadège. — 

Chez les Troglodytes. — Les gerboises. — Le siroco. . 213 

CHAPITRE XIII 

L’île de Djerba. — Un aperçu du Sud. — Le lac Triton. — Retour au nord. — Medjez-el- 
Bab. — La famille arabe. — Krich-el-Oued. — Une ville morte. — Testour. — Les 
oiseaux 229 

CHAPITRE XIV 

Aïn-Tunga. — En détresse. — Chevauchée à travers les ténèbres. — Teboursouk. — 

Dougga. — L’adieu. — A propos du cheval arabe. — Une nuit par les solitudes. . . 249 

CHAPITRE XV 

A travers les forêts. — Souvenirs de conquête. — Les Kroumirs. — Le marabout de Sidi- 

Abdallah. — Aïn-Draham. — L’adieu des choses. . 267 


TABLE DES GRAVURES 


GRAVURES EN COULEURS : 

CAVALIER TUNISIEN. 

PORTE DE S F A X . 

A L’OUED GABÈS. 

LA DANSE DU FOULARD 

CHAPITRE PREMIER 

Café maure de la Kasbah 1 

Mauresque dans son intérieur 5 

Leur visage était un masque noir 9 

Salle des psychés à Dar-el-Bey Il 

Un Maure 12 

Minaret de la grande mosquée Zitounn 13 

Un bazar 17 

Mosquée de Sahab-el-Tabadj 20 

CHAPITRE II 

Foule à Halfaouine 21 

Matrone juive 23 

Barbier en plein vent 28 

Juive de Tunis 29 

Jeune Juive sur une terrasse 33 

Matrone juive et ses enfants 40 

CHAPITRE 1 1 L 

Un conteur 41 

Boutique de barbier 45 

Portail d’une maison mauresque 52 

Par la nuit 53 

Charmeur de serpents 56 


286 


TABLE DES GRAVURES 


CHAPITRE IV 

Mauresques se rendant au Hammam 57 

Dans une rue du quartier maure 60 

La Sorcière 61 

Bédouine 72 

CHAPITRE V 

Les citernes de Bordj Djedid 73 

Les anciens ports de Carthage 76 

Bédouine de la Malga ; . . . 77 

Victoire romaine de Carthage 84 

Le cardinal Lavigerie, primat d’Afrique 85 

Basilique d’Enchir-Rhiria 89 

La Cathédrale de Carthage 90 

CHAPITRE VI 

Sur la route du Bardo 91 

Ornementations en stuc au Barde 96 

L’escalier des lions au Bardo 97 

Panneau décoratif en faïences mauresques 101 

Porte ruinée au Bardo 106 

CHAPITRE VII 

Entrée des souks à Nebeul 107 

Marchand de poteries à Nebeul 109 

Chez un potier de Nebeul 116 

Café maure à Beni-Khiar 117 

Porte d’Hammamet ■ 122 

CHAPITRE VIII 

L’aqueduc d’Adrien. . 123 

Citernes d’Oudna 127 

Caravane rencontrée sur le chemin 132 

Rue de Zaghouan 133 

La « cella » du temple des eaux 137 

Au Nymphéum 140 

CHAPITRE IX 

Rue de Kairouan 141 

Le « Minbar » de la grande mosquée 144 

Kairouan, la Ville Sainte 145 

Mosquée du barbier : galerie du tombeau 149 


TABLE DES GRAVURES 


287 


153 

156 

157 
160 

CHAPITRE X 


Mosquée du barbier : les galeries. . 

La cour de la grande mosquée 

Cour intérieure de la mosquée du barbier 
Porte du minaret de la grande mosquée. 


Marchand de poteries à Sfax. . . 
Amphithéâtre d’El-Djem (intérieur) 

Amphithéâtre d’El-Djem 

La rue des forgerons à Sfax . . . 
Le derviche 


161 

165 

168 

169 

180 


CHAPITRE XI 


Alors les Aïssaouas au son de la musique 181 

... Le peuple prend place 184 

. . . Trois lames pendantes le long de ses flancs 185 

A Djara 192 

Juive de Djara 193 

Femme d’un chef de l’Araad 205 

Mulâtresse de Menzel 212 


CHAPITRE XII 


Cour intérieure du Kaïd d’Hadège 213 

Intérieur de troglodyte 218 

Troglodyte rentrant dans son terrier 219 

Le pays des Matmatas 228 


CHAPITRE XIII 


Les chèvres à Test ou r 229 

Capitole de Medeïna 236 

L’arc de triomphe de Chaouache 237 

Le spahi du Kaïd .... 240 

La Mosquée de Testeur 241 

Laboureur indigène 248 


CHAPITRE XIV 


Un coin de Teboursouk 

Mausolée punico-berbère de Dougga 
Citadelle byzantine de Teboursouk. . 
Mausolée d’Henchir Guergour . . . 
Maison mauresque à Teboursouk. . 
Mausolée de Sidi-Aïch 


249 

252 

253 

256 

257 
264 


288 TABLE DES GRAVURES 

La scène du+héâtre de Dougga 265 

Le théâtre de Dougga 266 

CHAPITRE XV 

Au marché de Fernana 267 

Pa 3 'sage de Kroumirie 272 

Un Kaïd de Kroumirie . . 273 

Pont romain de Chemtou 282 


tours. — Impr. M.-imo. 













































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