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Full text of "La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteur"

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LA 



VIE LITTÉRAIRE 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 



I 



IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS. — 8790-7-95. — (Encre Lorilleui;. 



ALBERT COLLIGNON 



LA 



VIE LITTÉRAIRE 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 



DEUXIEME EDITION REVUE ET CORRIGEE 







Ub^\^^ 



PARIS 

LIBRAIRIE FISCHBACHER 

(Société anonyme) 
33, RUE DE SEINE, 33 

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Tous droits réservés. "^X j^ 




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LA VIE LITTERAIRE 



Vie rare et excellente 
parce que le goût n'y suffit pas, 
mais qu'il y faut le cœur et la 
vertu . 

Ce n'est pas sans raison que 
les Anciens l'appelaient du nom de 
culte, et comme on dit la religion 
de l'honneur, on pouvait dire aussi 
la religion des Lettres. 

Lacordaire. 
(Oraison funèbre du général Drouot.) 



La morale, voilà la vraie religion, 
Marc-Aurèle, Platon, Socrate, le chan- 
celier de L'Hôpital, Descartes, Gassendi, 
Newton, Locke sont de la même Eglise. 

Nous aurions besoin d'un ouvrage qui 
fît voir combien la morale des vrais 
philosophes l'emporte sur celle du chris- 
tianisme. 

Il faudrait inspirer l'horreur 
pour les superstitions et pour les per- 
sécutions dans quelque petit livre à la 
portée de tout âge, que les pères de 
famille liraient à leurs enfants tous les 
dimanches. 

Voltaire. 



LA 

VIE LITTÉRAIRE 



CHAPITRE I 



But et définition du premier livre de l'auteur. — Continuation 
de l'Art et la Vie. — Nécessité d'étudier les grands hommes 
dans leur pensée intime et dans leur vie privée. — Con - 
naissance pln>iologiqiie indispensable désormais à tout 
penseur militant dans un pays.libre. — Ce qu'on entend par 
la Vie littéraire. — En quoi consiste lart de vivre. — Ensei- 
gnement de la religion des Lettres. — Grjnds esprits qui 
l'ont professée. — Préférence donnée à la Biographie sur 
l'Histoire. — Dictionnaire critique (Vun homme de Lettres. 
— Prédilection pour les moralistes. — Comment on pratique 
l'art délire. — N'aste empire des livres. — Plaisir de lire, 
selon Montaigne. — Force (ju'y puise Cicéron. — Haine des 
dévots pour ce grand homme de Lettres. — Goût qu'il inspire 
aux juges les plus sévères. 



Penser, parler, écrire, aimer, agir, voilà ce qu'il 
faut apprendre et savoir pour bien vivre. C'est là le 
sujet de mon livre sur V Art et la Vie. Je l'ai com- 
mencé à l'âge de vingt-trois ans et depuis trente 
années j'y travaille et je le continue toujours, j'y 
examine toutes les pliilosophios et toutes les théories 
morales du bonheur. Je cherche à surprendre la 



LA ME LITTERAIRE 



pensée intime des grands hommes et lous les secrets 
de leur art de vivre, révélés par leurs correspondances 
et leurs biographies. 

Dans ses harmonies et ses points de vue divers, 
dans ses concordances multiples, ce sujet unique est 
si vaste qu'il peut occuper et charmer toute une exis- 
tence. La connaissance physiologique de l'homme, 
celle de l'histoire, celle des chefs-d'œuvre, celle des 
orands hommes sont nécessaires. Elles sont, depuis 
trente ans, l'objet de réflexions personnelles et persé- 
vérantes qui, toutes, convergent vers un même but. 

L'ouvrage qui les résumera conliendra ce qui est 
essentiel à un Français de la fm du xix^«iècfe, pour 
être, en même temps qu'un philosophe, dilettante, 
amateur délicat et lettré, un ardent patriote, le eitoy en 
actif et dévoué d'un pays libre. 

Je ne donne aujourd'hui qu'une partie de l'Art de 

lire. 

En politique, je combats (( l'esprit nouveau » et 
l'hypocrisie politique des « ralliés », qui^sont des 
catholiques et non pas des républicains. 

En philosophie, j'essaie de montrer qu'il ne faut 
pas confondre la croyance et la vérité et qu'il importe 
de séparer, de la théologie, la morale humaine et 
progressive. 

La Vie littéraire, telle que je l'entends, est une vie 
consacrée à l'amélioration et au perfectionnement de 
soi-même : esprit et cœur, intelligence et volonté. 
C'est une vie intellectuelle et morale employée tout 



NOTES ET REFLEXIONS D UN LECTEUR à 

entière, à travers les différents âges, à la culture de 
lame par les Lettres, c'est-à-dire par les livres, par 
la connaissance des littératures modernes, par l'étude 
assidue et pénétrante des œuvres si humaines de la 
belle ^(iquité. 

L'éducation de la famille et celle du collège étant 
terminées, alors commence la Vie littéraire, cette 
nouvelle éducation que les deux premières ont pour 
but de rendre possible, celle que le jeune homme 
émancipé se donne à lui-même par les livres, par le 
monde, 1 par lai solitude alternée avec l'expérience. 
Elle com^feàd: l'étude de soi, la coimaissance des 
honmiescét'Kàrt de vivre. 

Ces;mTnées d'apprentissage, les années de collège 
auronC^é bien !employées si elles ont développé 
sulïisanttnent la* force de l'attention et l'habitude de 
réfl(''chtr.. Elles doivent rendre un jeune homme 
capable de se perfectionner soi-même, alternative- 
ment par-la fréquentation du monde, par la solitude, 
par la vielle' cami)agne, la chasse et les différents 
sports, par les voyages, par les séjours studieux à 
Paris et même en province où l'on peut fort bien 
travailler. 

L'observation directe du monde lui permet alors 
de remarquer les différences infinies qui existent 
entre les hommes. Les voyages faits en se prome- 
nant, à la manière pensive et curieuse de Montaigne, 
de Descartes, de Stendhal et de Montesquieu, lui 



4 LA vu: LIITÉRAIRE 

fourniront roccasion d'observer le earaetère, les 
mœurs et le génie des peuples. 

Ayant fait la psychologie des races et des indi- 
vidus, il lui reste à apprendre, en le pratiquant, l'art 
de vivre, c'esl-à-dire l'art de lire, l'art d'écrire, l'art 
de parler, l'art d'agir; et, avant tout, l'art de penser 
sur lequel est fondée la morale, comme la poiilique 
et la philosophie. L'art de penser, c'est l'art de voir 
les choses — morales el physi(|ues — comme elles 
sont. 

En s'étudiant soi-même, notre jeune homme verra 
que toutes ses idées, tous ses actes sont déterminés 
par l'hérédité, par ses habitudes et les circonstances. 
C'est par les habitudes et seulement par elles (pi'il 
pourra modifier ses passions et son caractère. La 
nature donne rinlelligence, et l'intelligence éclairée 
par la connaissance de la nature fait, — par le moyen 
des habitudes, — la volonté. 

Par la morale et la pliilosophie,,^^u- l'étude des 
littératures, c'est-à-dire par la conversation écrite 
des historiens, des philosophes et dès écrivains mora- 
listes, l'éducation littéraire aboutit au culte de l'hon- 
neur et à la religion des Lettres. 

Elle nous explique l'humble origine des hommes, 
leur existence si longtemps malheureuse, sauvage 
et barbare, leurs lents efforts pour s'outiller, pour 
mieux vivre, la marche lente de leurs progrès, la 
raison d'être de leiii's primitives croyances et de 



r NOTES ET RÉFLEXIONS d'iN LECTEUR 5 

toutes les. religions du passé. Pleine de pitié pour 
leur ignorance, elle veut cependant détruire ces 
superstilii^bns qu'elle explique ; elle remplace tous les 
fanatisiSes anciens par la tolérance et par la liberté 
d'exainen. A l'exemple de Montaigne et de Descartes, 
elle enseigne à douter; car c'est uniquement par la 
pratique du lil)re examen, par le chemin du doule 
(pi'on arrive à bien conduire sa raison dans la con- 
naissance de la nature, dans la connaissance de soi- 
même et des autres, dans la connaissance de la vie 
sociale et dans celle du l)onheur et des condilions du 
bojilieur. 

Depuis Aristote jusqu'à Montaigne, depuis Mon- 
taigne, Bayle, Voltaire, jusqu'à Renan, les idées des 
hommes supérieurs, leur philosophie, leur morale, 
leurs passions, leurs confidences, leurs actes et leurs 
fautes, voilà ce qui est vraiment utile, curieux, inté- 
ressant, et ce qui résume, en même temps que la 
philosophie, la partie utile de l'histoire. 

Cornme l'a dit le poète Richepin : 

Une biblio'thèque est tout le gonre humain. 
On est contemporain des amis qu'on s'y fait. 

La biographie étant le tableau de la vie, des pen- 
sives, des actions et des œuvres des })ersonnagcs his- 
toriques, contient toute l'histoire; elle la présente 
avec plus d'exactitude et plus d'intérêt, parce (pr'elle 
peut entrer, — comme Tout fait Plutanpie cl Sainte- 



6 LA VIE LITTKRAIRE 

Beuve, — dans le détail des mœurs et s'enrichir 
ainsi de toutes ces particularités curieuses que l'his- 
toire néglige. 

Lire, écrire, ohserver, penser, comparer, réfléchir, 
voilà ma vie. Je suis avant tout un lecteur, un 
curieux, un témoin attentif de mon temps. Philo- 
sophe, j'aime à comprendre la raison des choses; 
j'aime à dire ma manière de voir et à formuler mes 
jugements. En lisant, j'ai mes préférences; mais 
depuis Homère jusqu'à M. Verlaine; depuis Cicéron 
et César jusqu'à Frédéric II et à Napoléon; depuis 
Aristote jusqu'à M. Zola, j'ai voulu tout connaître; 
j'ai tout lu la plume à la main, en notant mes 
remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes ca- 
hiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie; ils 
forment aujourd'hui toute une encyclopédie litté- 
raire, morale, politique, le Dictionnaire crilique d'un 
homme de Lettres. 

Comme Montaigne, Bayle, Vauvenargues, Sten- 
dhal et Sainte-Beuve, j'ai consacré ma vie à observer, 
à lire, à méditer et à écrire ensuite ce qui m'a paru 
vrai et ce qui me plaisait. Je continue toujours avec 
entrain ce journal de mes réflexions et lectures. Pour- 
quoi, de toutes ces pages écrites au jour le jour, 
comme le Journal d'Amiel, les Pensées de Joubert, 
les Lettres de X. Doudan, les Essais mobiles et brisés 
de Montaigne, de ces pensées venues en diflérentes 



NOTES ET RÉFLEXIONS D UN LECTEUll 7 

saisons et en différents âges, sans système préconçu, 
sans préjugés, mais non sans réflexion et sans but, 
pourquoi ne sortirait-il pas, un jour ou l'autre, 
comme fruit d'une vie active, laborieuse, déjà longue, 
dans laquelle j'ai vu des révolutions politiques et la 
guerre, — un livre intéressant? 

Vis-à-vis de Montaigne, je suis comme une colline 
placée en face d'une montagne; mais, à côté de ces 
grands et illustres Essais, qui resteront immortels, 
je n'en fais pas moins mes petits essais. 

N'ayant jamais rien fait dans un but mercenaire, 
n'ayant pas écrit par métier, ni par ambition, éga- 
lement éloigné de tout dénigrement et de la flatterie, 
ennemi de l'hypocrisie, ayant directement connu les 
acteurs de la vie politique et littéraire, j'ai dû voir 
et j'ai osé dire la vérité. 

Ce qu'il y a de plus essentiel dans l'esprit de 
l'homme et dans sa condition sur terre m'a toujours 
occupé. J'ai fréquenté bien des milieux divers et, 
tous les jours, dans leurs livres, avec un vif attrait, 
les plus grands hommes. J'ai toujours examiné libre- 
ment et discuté avant de les admettre leurs juge 
ments et leurs pensées. J'ai toujours aimé dans les 
autres, cherché et pratiqué la sincérité littéraire qui 
seule donne confiance, utilité à la parole écrite, et je 
ne vois pas pourquoi trente années de lectures et 
de méditations ne produiraient pas aujourd'hui, — 



I.A VI K LITTERAIRi: 



et rien qu'en envoyant ces cahiers tels qu'ils sont à 
rimprimcric, — un bon et utile ouvrage. 

J'aime à étudier, à définir les caractères; j'aime 
les pensées et maximes. Aucune littérature n'est plus 
riche que la nôtre en bons moialisles. Sans compter 
les poètes philosophes comme Molière, sans compter 
les romanciers observateurs tels que l'abbé Prévost, 
Le Sage, Voltaire, Marivaux, n'avons-nous pas 
Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, 
Yauvenargues, Chamfort, Joubert, Doudan, Taine, 
Renan et Sainte-Reuve ? 

L'art de lire a sa place dans l'art de vivre. 

Les sensations les plus agréables, même les plus 
violentes, s'usent par la répétition, mais la lecture 
est un plaisir si varié, toujours si différent de lui- 
même, qu'il ne peut conduire à l'ennui. 



J'ai toujours pris plaisir, à travers mes lectures, à 
recueillir ces sentences, Ijien frappées, oii se concen- 
trent en une brève formule de longues observations 
sur les hommes et les choses de la vie, parce qu'elles 
sont une des provocations les plus séduisantes et les 
plus fécondes qui puissent être adressées à notre 
réflexion . 

L'histoire aussi me plaît, c'est la philosophie ré- 
duite en exemple. Par elle nous profitons de toute 
l'expérience des siècles. 



NOTES ET REFLEXIONS D UX LECTEUR 9 

Je lis les ouvrages de science les plus récents, mais 
les ouvrages littéraires les meilleurs, si anciens qu'ils 
soient. 

La littérature classique, c'est-à-dire les œuvres de 
ceux qui ont bien connu la vie et les hommes, est 
toujours actuelle et moderne, parce qu'elle est tou- 
jours utile. 

Celui qui pratique Fart de lire sait rassembler dans 
sa bibliothèque tous les représentants de l'humanité. 
Les grands hommes, leur vie et leurs œuvres font 
partie de son héritage. 

Ne méprisons pas les proverbes, même ceux que 
Cervantes a placés dans la bouche de Sancho Pança ; 
ils résument l'esprit courant et la philosophie pra- 
tique d'un pays et d'un siècle, ils sont comme le bon 
sens vulgaire et condensé des peuples. 

En lisant on peut être frappé par des idées diffé- 
rentes des siennes, on les examine avec curiosité, 
mais on ne retient que ce qu'on avait déjà pensé soi- 
même ; et c'est une joie de rencontrer ses propres 
idées, ses sentiments intimes formulés par im autre, 
ancien ou moderne. 

Il ne suffit pas de lire un livre, il faut l'entendre, 
c'est-à-dire concevoir, à son tour, chaque idée de 
l'auteur et la comprendre comme lui. On fait ainsi 
de son esprit un estomac intellectuel qui digère la 

1. 



10 LA VIE LITTÉRAIRE 

substance des livres, s'assimile la partie utile et re- 
jette le reste — comme l'estomac. 

Pour bien iioûter la beauté littéraire, il faut avoir 
du loisir, se former le goût, se faire un esprit atten- 
tif, un esprit critique, à la fois délicat et fort, larjïe 
et scrupuleux. 

Vous méprisez les livres, dit Voltaire, vous dont 
la vie est plongée dans les vanités de l'ambition et 
dans la recherche des plaisirs ou dans l'oisiveté; 
mais songez que tout l'univers connu n'est gouverné 
que par des livres, excepté les nations sauvages. 

Le commerce des livres est bien plus sûr et plus 
à nous qu'aucun autre, dit Montaigne. Il a, pour sa 
part, la constance et la facilité de son service, côtoie 
tout mon cours et m'assiste partout. Il me console 
en la vieillesse et en la solitude ; il me décharge du 
poids d'une oisiveté ennuyeuse et me défait à toute 
heure des compagnies qui me fâchent; il émousse les 
pointures de la douleur, si elle est extrême et maî- 
tresse. 

Pour me distraire d'une imagination importune, 
il n'est que de recourir aux livres; ils me détournent 
facilement à eux et me la dérobent ; ils ne se mu- 
tinent point pourvoir que je ne les recherche qu'au 
défaut des autres plaisirs; ils me reçoivent toujours 
du même visage. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 11 

Il a bel aller à pied, ajoute Montaigne qui mène 
son cheval par la bride. Le malade n'est pas à 
plaindre qui a la guérison en sa manche. En l'usage 
et expérience de cette sentence, qui est très véri- 
table, consiste tout le fruit que je tire des livres. 
C'est la meilleure munition que j'ai trouvée à cet 
humain voyage; et plains extrêmement les hommes 
d'entendement qui en sont privés. 

Cicéron, ce grand homme de Lettres, lui qui a 
toujours mêlé la vie littéraire à la vie politique, a 
magniliquement parlé, lui aussi, du plaisir de lire. 
11 aimait à étudier, à relire les Anciens, comme ont 
fait après lui Montaigne, Voltaire, Montesquieu. 
Dans son discours, Pro Archia poeta, il a célébré la 
Vie littéraire, le goût et l'amour des livres et des 
Lettres, avec une sincère éloquence que personne n'a 
jamais dépassée. 

L'étude, dit-il, tempère l'amertume des maux et 
en détruit le sentiment. 

Tous les autres plaisirs ne sont ni de tous les 
temps, ni de tous les âges, ni de tous les lieux. Mais 
les Lettres font l'aliment de la jeunesse, la joie de la 
vieillesse, l'ornement de la prospérité, elles font 
notre ressource et notre consolation dans l'adversité, 
nos délices dans le cabinet sans embarrasser ailleurs; 
elles veillent la nuit avec nous et nous tiennent com- 
pagnie aux cliamps et dans nos voyages. 



12 LA ME F.nTKRAIRE 

Si dans ma jeunesse, dit encore Cicéron, mon 
esprit ne s'était imprégné, en lisant de bons livres, 
de cette vérité que la gloire et la vertu doivent être 
le but préféré, disons mieux, le but uni((ue de la 
vie, et (pie, pour l'atteindre, il faut mépriser les 
soufTrances physiques et les dangers de mort et d'exil, 
je n'aurais jamais exposé ma personne en maintes et 
maintes rencontres dans des conflits (piotidiens avec 
les pires des hoimnes. 

Les dévots, qui voudraient supprimer des études 
chrétiennes les auteurs profanes, haïssent particulière- 
ment Cicéron. 11 a été souvent en butte aux sarcasmes 
et aux quolibets des Veuillot et des Mgr. Gaume. Un 
gros livre, le Ver r^ongeur, a été fabriqué contre lui. 

Les juges sévères, dit le grave et austère Ûaunou, 
qui penseraient que le courage de Cicéron n'a pas 
toujours égalé ses périls, le compteraient du moins 
au nombre des derniers amis de la liberté romaine. 
Ils avoueraient que celui de tous les hommes qui a 
le plus vivement senti le besoin d'une renommée 
vaste et immortelle, a pourtant aimé sa patrie aussi 
passionnément que la gloire. 

Jugeons-le donc, coumie l'ont jugé les triumvirs, 
quand ils l'ont trouvé digne de ne pas survivre à la 
liberté publique. 

Un critique de l'ancienne école, qui, ayant surtout 
vécu avec les Anciens, les connaît fort bien et les 



j 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'iN LECTEUR 13 

aime, un auii des Lettres et des livres, homme de 
jAoût, It'Kré délicat, S. de Sacy, aimait, — plus que 
Montaigne, — à relire Cicéron. x\ssurément, dit-il, 
avec modestie, je ne suis ni un grand critique, ni un 
grand érudit, mais j'aime les Lettres, je les aime avec 
passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce 
goût des livres et des Lettres a répandu de charme 
sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule 
heure de lecture, m'a ranimé et rendu à moi-même ! 
On voit que la lecture avait, sur le bon Sacy, le 
même effet bienfaisant et calmant que sur Montes- 
quieu. 



CHAPITRE II 



Montesquieu, génie supérieur. — Bel exemple dans Tart de 
vivre. — Lit en tout sens, comme il voyage. — Ecrit This- 
toire naturelle des lois. — Se sent compris. — Hardiesse des 
Lettres persanes. — Agrandit la littérature. — Esprit investi- 
gateur et classificateur. — Aime à raconter des anecdotes et 
des traits de mœurs significatifs. — X'a que la religion des 
Lettres. — Son égalité d'humeur. — Se plaît à Paris. — 
Apprécie le peuple. — Esprit pratique. — Transforme La 
Brède. — Introducteur du trèfle. — Son commerce avec les 
Anciens. — Restaure en France le culte des vertus publiques. 

— Citoyen avant tout. — Se fait une galerie de grands 
hommes nationaux. — Cache sa vie. — Témoignages sur lui. 

— Se recueille dans la solitude. — Se console par la lecture. 

— Croit que tous les hommes sont faits pour être heureux. 

— Ce qui les en empêche. — Aime Montaigne. — A les 
mêmes curiosités et la même antipathie pour l'intolérance et 
le fanatisme rehgieux. — Voyage plus que Montaigne. — 

— Mesure la grandeur à la simplicité. — Cause, selon lui, 
de la grandeur des Romains. — Se modèle sur leur éclectisme. 

— Analyse de l'Esprit des Lois. — Devance Voltaire. — 

— Ouvre la voie à Beccaria. — Conseille dètre utile aux 
hommes. 



Penseur d'une rare intelligence, sachant voir les 
choses morales et montrer leurs rapports, homme de 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 15 

bonne compagnie, bien né, bien élevé, aimable et 
charmant, fortifié par une continuelle culture, très 
délicate et très profonde, Montesquieu est un génie 
supérieur, un très grand esprit. 

C'est un homme qui, dès sa jeunesse, a la noble 
passion 'de l'étude, qui veut s'instruire, s'éclairer, 
comprendre la raison des choses, s'expliquer le méca- 
nisme social, qui lit dans cette vue, non pas à 
l'aventure, mais sans beaucoup de suite, sachant 
bien qu'il se retrouvera toujours, qu'il s'avance 
toujours vers son but ; c'est un homme qui médite 
sur ce qu'il a lu, qui observe, compare et réfléchit 
toujours, qui rumine tout ce qu'il a lu et le trans- 
forme en se l'assimilant. 

Montesquieu est un bel exemple dans l'art de 
vivre. Comme il a su lire, il voyage ; il regarde avec 
intérêt, avec attention, avec plaisir toutes les diver- 
sités humaines, il cherche les causes naturelles de 
cette grande variété des mœurs, des coutumes qu'il 
voit en Angleterre, en Italie, en France ; il les ana- 
lyse, il les compare et cela le conduit à faire l'histoire 
naturelle des lois. 

Ayant vu l'intelligence publique assez avancée pour 
le comprendre, il écrit ce livre hardi, les Lettres per- 
sanes, et ces livres profonds, les Causes de la grandeur 
et de la décadence des Romains, YEspit des Lois ; il ose 
ainsi, le premier, faire entrer l'érudition, la politique 
et la législation dans la littérature. 

Son esprit investigateur a toutes les curiosités. 



1<) LA VIE LITTÉHAIRE 

Nourri de faits, il les compare, il les généralise, il en 
cherche plus haut le fait générateur et quand il le 
découvre, et qu'il nous le montre, nous sommes ravis 
de voir si vite un tel enchaînement nécessaire et toutes 
les multiples conséquences d'un seul fait. 

Passionné de lecture jusqu'à y sacrifier ses yeux, 
il voyagea travers sa bibliothèque; il s'y })romène 
en tous sens comme il a fait en pays étrangers; il y 
chasse, il y Ijutine, comme Montaigne faisait dans 
Plutarque; il barbouille comme lui ses livres de 
notes. Les courses à la Bayle, les battues à travers 
les livres animent constamment et fécondent sa pen- 
sée. 

Il se complaît aux anecdotes significatives, aux 
traits qui caractérisent un homme, un pays, aux his- 
toriettes même qui ne sont que divertissantes, et ne 
peignent que la sottise ou la bonté de l'homme de 
tous les temps; il les recueille, les relient, et, pour 
peu que l'occasion s'en présente, il ne résiste pas au 
plaisir de les raconter. 

Montesquieu est un esprit libre, qui a poussé la 
hardiesse aussi loin que Voltaire dans les Lettres per- 
sanes et qui a contribué autant que lui ta l'émanci- 
pation de la pensée. Ce noble esprit, cet homme 
aimable et bienfaisant a la religion des Lettres. Il n'en 
a pas d'autre, il se contente de la seule religion qui 
inspire le culte des grands hommes, le patriotisme 
littéraire et le dévouement naturel du citoyen éclairé 
à son pays. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'iiN LECTEUR 17 

Qui n'aimerait cet homme qui s'éveille le matin 
avec une joie secrète de voir la lumière, d'avoir de- 
vant lui beaucoup d'heures de travail, qui vit pour 
regarder et pour comprendre, pour connaître, sentir 
et penser ; que tout intéresse et fait réfléchir, qui n'a 
d'ambition que ce quil en faut pour prendre part 
aux choses de la vie, qui a naturellement de l'amour 
pour le bien et l'honneur de sa patrie, et peu pour ce 
qu'on appelle la gloire, qui apprécie la médiocrité des 
conditions, qui éprouve avec délicatesse tous les plus 
nobles sentiments, conçoit les plus hautes pensées et 
les })lus fécondes, et possède en même temps la tran- 
quillité du sage, la juste mesure et la modération? 

Ce grand homme était bon, facile à vivre; il se 
trouvait bien partout. Quand il était dans le monde, 
il l'aimait comme s'il n'avait pu souffrir la retraite; 
quand il était à La Brède, il ne songeait plus au 
monde. Il était heureux dans ses terres, où il ne voyait 
que des arbres, il se trouvait heureux dans Paris, 
« au milieu de ce nombre d'hommes qui égalent les 
sables de la mer. » (Lettres à Maupertuis, 1746.) 

Lorsqu'il goûtait un plaisir, c'était si vivement 
qu'il s'étonnait de l'avoir recherché avec tant d'indif- 
f('rence. 

Son penchant naturel l'entraînait vers les Anciens, 
vers Marc-Aurèle et les Antonins, qu'il appelle « le 
plus grand objet de la nature. » 

« Nés pour la société, ils croyaient que leur destin 
était de travailler pour elle. » 



18 LA VIK I.IITÉRAIRE 

Ce grand esprit savait être pratique; il savait 
causer joyeusement et rire avec ses amis. 11 était bon 
et ne dédaignait pas les pauvres. 

« J'aime, disait-il, les paysans; ils ne sont pas 
assez savants pour raisonner de travers. » 

« Le peuple, remarquait-il, est honnête dans ses 
goûts, sans l'être dans ses mœurs. » 

Voilà pourquoi le bas naturalisme du Théâtre 
moderne et les pièces réalistes ne peuvent réussir, 
même devant un public très libre de conduite, mais 
honnête dans ses goûts. 

Les grands seigneurs ont des plaisirs, disait-il, le 
peuple a de la joie. 

Dans un esprit sage, tel que celui de Montesquieu, 
la Vie littéraire n'empêche nullement la vie pratique. 

Au retour de son grand voyage, il s'était mis à 
transformer sa propriété, qui touche aux Landes ; il 
en avait fait un vaste jardin anglais. Il y fit des plan- 
tations, creusa des rivières à travers les pelouses, 
irrigua les prairies, introduisit le trèfle, qu'il fit ache- 
ter en Hollande, et réalisa d'innombrables améliora- 
tions qui embellissaient sa propriété et augmentaient 
son revenu. 

« J'ai vu, disait-il, dans les livres de Plutarque, ce 
qu'étaient les Anciens. » 

Les dépassant par la science, par l'expérience ac- 
quise au cours des siècles, il leur ressemble par la 
simplicité. 

11 a rapporté de ce commerce avec les Anciens 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 19 

rinstinct des grandes choses, la force de 1 ame, le 
culte des vertus publiques, dont la tradition se per- 
dait autour de lui, et qu'il ne contribua pas peu à 
restaurer en France. 

Il est, avant tout et par-dessus tout, citoyen. 

« J'ai eu, dit-il, naturellement de l'amour pour le 
bien et l'honneur de ma patrie. 

» J'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a 
fait quelque règlement qui allait au bien commun. 

)) N'est-ce pas un beau dessein que de travailler à 
laisser après nous les hommes plus heureux que nous 
ne l'avons été ? » 

Montesquieu a la haine du dénigrement et le goût 
de l'admiration ; il se compose, en France, une gale- 
rie de grands hommes nationaux, de ces hommes 
rares qu'il égale aux Anciens, de ceux dont on peut 
dire, comme de Turenne, que leur vie « a été un 
hymne à la louange de l'humanité. » 

Ce galant homme cachait sa vie avec autant de 
soin que la plupart emploient à étaler la leur. Il ne 
voulait être connu que par ses ouvrages auxquels il 
ne mit jamais son nom. 

Ces ouvrages sont le résumé philosophique et la 
reprise idéale de ses lectures. 

Tous les témoignages s'accordent sur lui : Mauper- 
tuis, Voltaire parlent comme le marquis d'Argenson. 
« M. de Montesquieu, dit celui-ci, ne se tourmente 
pour personne ; il n'a point pour lui-même d'ambi- 
tion; il lit, il voyage, il amasse des connaissances; il 



20 L\ VIE LirrÉllAIRE 

écrit enfin, et le tout uniquement pour son plaisir. » 

Le meilleur des amis, le plus aimable et le plus 
aimé, il savait s'accommoder de la solitude; il recher- 
cha la retraite quand la vocilion dj penseur lui en 
fit sentir la iK'cessité. 

11 avait le tempérament de l'homme content : la 
santé régulière, la clarté d'esprit rapide et continue, 
la force d'attention, la faculté de s'absorber indéfini- 
ment dans l'étude. Il n'était jamais triste, « n'ayant 
jamais eu de chagrin ({u'unc heure de lecture n'ait 
dissipé. » 

On voit que le goût des livres et des Lettres, quand 
il est sincère, répand du charme sur toutes les vies ; 
qu'une heure de lecture console et ranime, comme 
Sacy l'avait constaté après Montesquieu. 

Montesquieu fut un homme heureux; il pensait 
que la plupart des honmies pourraient l'être. 

Si on ne voulait qu'être heureux , disait-il, cela 
serait bientôt fait; mais on veut être plus heureux 
que les autres; et cela est presque toujours difficile, 
parce que nous croyons les autres plus heureuï qu'ils 
ne sont. 

Avec les Anciens, Montesquieu aime Montaigne; il 
le range parmi les grands poètes, il le lit, le relit, 
s'en délecte, s'en nourrit; par moments, il le ressus- 
cite. 11 a, comme lui, cette curiosité insatiable et cet 
appétit de connaître qui sont comme une jeunesse 
inaltérable de la pensée. 

« Je passe ma vie à examiner, écrit-il, tout m'in- 



NOTES ET RÉFLEXIONS DUN LECTEUR 21 

téresse, tout m'étonne; je suis comme un enfant dont 
les organes, encore tendres, sont vivement frappés 
par les moindres objets. 

» iNotre âme est faite pour penser, c'est-à-dire 
pour apercevoir. Un tel être doit avoir de la curiosité; 
car, comme toutes les choses sont dans une chaîne 
où chaque idée en précède une et en suit une autre, 
on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d'en 
voir une autre. » 

Nous aimons toujours qui nous ressemble. Mon- 
tesquieu ressemble à Montaigne par son goût de lec- 
tures diverses et en tous sens. 11 est curieux, comme 
lui, de mœurs singuhères, de coutumes étrangères 
rapportées dans le récit de voyages. Il lit Chardin, 
les Ijittres édifiantes et curieuses des Missions élran- 
gères ; la Descnj)tion des Indes occidentales de Thomas 
Gage ; le Recueil des voyages qui ont servi à l'établisse- 
ment de la Compagnie des Indes. 

Comme il avait lu davantage, Montesquieu 
voyagea aussi plus que Montaigne. Il visita l'Angle- 
terre, l'Allemagne, la Hongrie, l'Autriche, Venise, 
l'Italie, la Suisse, la Hollande, « curieux, attentif, 
lisant, regardant, écoutant, conversant av(>c les 
hommes les plus éclairés et les plus célèl)res de 
l'Europe » (l). 

Une autre ressemblance frappante avec Montaigne 



(1) l'.mile Fagufl. XVII' aiècle. Éludes litléraires, p. 149. 



22 LA VIE LITTERAIRE 

est que Montesquieu déteste, comme Jui, la supersti- 
tion, le fanatisme et l'inlolérance des prêtres. La 
dévotion, disait-il, est une croyance inepte qu'on 
vaut mieux qu'un autre. Dans quelque religion qu'on 
vive, l'amour des hommes, la piété envers les 
parents, l'observation des lois, la pratique des actes 
utiles, seules, importent. 

Il aime les grands hommes simples dans leurs ma- 
nières, la vertu naturelle et sans prétention. 

J'ai vu, dit-il dans les Lettres pei'sanes, des gens 
chez qui la vertu était si naturelle qu'elle ne se faisait 
même pas sentir ; ils s'attachaient à leur devoir sans 
s'y plier, et s'y portaient comme par instinct ; bien 
loin de relever, par leurs discours, leurs rares qua- 
lités, il seml)lait qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à 
eux. 

Voilà les gens que j'aime; non pas ces hommes 
vertueux qui semblent étonnés de l'être et qui 
regardent une bonne action comme un prodige dont 
le récit doit surprendre. 

C'est déjà la manière de voir, la morale généreuse 
de Vauvenargues qui trouve, tout naturellement, du 
plaisir au bien qu'il fait. 

Montesquieu aimait à se perfectionner sans cesse 
par cet éclectisme intelligent qui s'assimile ce qui lui 
ressemble et sait choisir le bien partout. 

Cette habile pratique fait les hommes supérieurs ; 
c'est elle aussi qui fait les grands peuples. 

Dans ses Considérations sur les causes de la gran- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 23 

deur et de la décadence des Romains^ « ce qui a le 
plus contribué, remarque Montesquieu, à les rendre 
les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu suc- 
cessivement tous les peuples, ils ont toujours renoncé 
à leurs usages, sitôt qu'ils en ont trouvé de meil- 
leurs. » 

UEsprit des Lois, qu'il publia en 1749, est l'exa- 
men historique du rapport dans lequel les lois se 
trouvent avec les lieux, les temps, la forme du gou- 
vernement, les buts divers de la société, le climat, la 
religion et les mœurs. 

Ce grand ouvrage, auquel Montesquieu consacra 
vingt années de sa vie, parut six ans avant sa mort. 

VEsprit des Lois n'est pas de l'esprit sur les lois, 
comme l'a dit, dans un mauvais jeu de mots, ma- 
dame du Deffand ; c'est l'explication naturelle de ce 
qui est. 

« Chaque nation, écrit Montesquieu, trouvera ici 
les raisonsrde ses maximes. » 

Montesquieu a montré les causes des différences 
entre les hommes, les causes des variétés du carac- 
tère, des mœurs et du génie des peuples. VEsprit 
des Ims n'est pas autre chose que la genèse naturelle 
des lois. 

Pour montrer ce qu'elles doivent être, Montes- 
quieu lait voir les motifs qui ont déterminé le légis- 
lateur. 

Montesquieu a été le plus ingénieux des hommes 
de génie. Il aimait à écrire. C'est en cherchant, dit-il, 



24 LA vu: LITTÉRAIHE 

à instruire les lioinines que l'on peut prati([uer cette 
vertu générale qui comprend l'amour de tous. 

Le style de Montesquieu est ravissant, il est plein 
de grandes pensées, c'est-à-dire de faits si bien pré- 
sentés qu'un seul en fait comprendre un grand nouihre 
d'autres; et, avec cela, il «'st plein d'impn'vu et fuit 
l'accablante uniformité. 

Il avait rassemblé, peu à peu, une foule de notes 
sur les lois et sur les usages de tous les peuples ; 
pour écrire son ouvrage, il n'a eu (ju'à ranger ces 
notes sous différents titres. 

La loi, dit-il, est la raison humaine en tant qu'elle 
gouverne les hommes. Les lois, politiques et civiles, 
doivent être tellement appropriées au peuple pour 
lequel elles ont été faites, que c'est un très grand 
hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une 
autre. 

On retrouve partout, dans Y Esprit des Lois, cette 
puissance qu'avait Montesquieu de traduire ses idées 
en préceptes et en aphorismes législatifs, cet art 
concis et puissant qui le place au premier rang des 
publicistes. 

Avant lui personne ne s'était avisé de réunir tous 
les faits principaux de Tordre politique, de les expli- 
quer l'un par l'autre, en montrant leur subordination 
réciproque, et tous par les mœurs et la situation du 
peuple auquel ils s'appliquent. 

Voltaire n'avait rien dit encore de ces graves sujets. 
L'Esprit des Lois est de 1748, cl V Essai sur les mœurs 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 2c 

ne parut que dans la seconde moitié du xviii® siècle. 

Beccaria n'écrivit aussi qu'après Montesquieu et 
sous son influence. Avant lui, Montesquieu avait dit 
que la peine peut et doit s'adoucir à mesure que la 
société devient plus paisible et plus éclairée. 

Les connaissances rendent les hommes doux, la 
raison porte à l'humanité. 

Publié en 1748, V Esprit des Lois avait occupé Mon- 
tesquieu pendant plus de vingt aus. En dix-huit 
jnois, on en fit vingt-deux éditions. 

La gloire ne modifia en rien les simples habitudes 
de sa vie. « J'ai eu, dit Maupertuis, le bonheur de 
vivre dans les mêmes sociétés que lui; j'ai vu, j'ai 
partagé l'inqiatience avec laquelle il était toujours 
attendu, la joie avec laquelle on le voyait arriver. 

» Son maintien modeste et libre ressemblait à sa 
conversation. » Négligé dans ses habits, il n'était 
vêtu que des étolîes les plus sinq)les, méprisant tout 
ce qui était au delà de la propreté. 

La douceur de son caractère se soutint jusqu'au 
dernier moment, il mourut le 10 février 1755, à 
l'âge (le soixante-six ans. 11 était né au château de La 
Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 22 janvier 1689. 

Ce (jue Montesquieu a été, c'est surtout un homme 
souverainement intelligent. On sent qu'il ii'y a pas 
eu de vie infellectuelle plus forte, plus intense et, 
avec cela, plus libre et plus sereine. Personne n'a 
])lus di'licieusemcnt que lui, à l'abri des passions, 
joui des idées. 



26 LA VIE LITTÉRAIRE 

Moraliste politique, « il a vu infiniment de choses 
et il a compris tout ce qu'il a vu. 11 était capable, 
a dit M. Faguet, de se détacher de son temps et 
d'y revenir, de comi)rendre l'essence et le principe 
des États anticpies et d'esfjuisser pour son pays une 
Ccmstitution toute moderne et toute historique... 

» Son livre est un étonnant amas d'idées toutes 
intéressantes, et dont la plupart sont profondes. E 
n'y en a pas qui fasse plus réfléchir. » 

Dans son petit cabinet de garçon de la rue Saint- 
Dominique, Montesquieu dit un jour à de jeunes 
amis, Raynal, Helvétius, Suard : « Je vous invite à 
être utiles aux hommes, comme au plus grand bon- 
heur de la vie. Je suis fini, moi; j'ai bridé toutes 
mes cartouches, toutes mes bougies sont éteintes. 
Vous commencez, vous; niarquez-vbus bien le but; 
je ne l'ai pas touché, mais je crois l'avoir vu. 

» Pour assurer à tous le pain, le bon sens et les 
vertus qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'un 
moyen : il faut éclairer les peuples et les gouver- 
nements; c'est là l'œuvre des philosophes, c'est la 
vôtre! » 



CHAPITRE m 



Toul est naturel dans la nature. — Impossibilité de constater 
le surnaturel. — Dieu échappe à toute perception. — Sagesse 
de Socrate, de Jésus, de Marc-Aurèle, — Point de départ de 
toutes les mythologies. — La religion des Lettres a seule 
affranchi l'humanité. — Les philosophes sont les vrais mora- 
lisateurs. — Voltaire et Cicéron comparés par Doudan. — 
La liberté de penser du temps de Cicéron. — 11 ne ren- 
contre pas d'ennemis dans l'infini. — L'inintelligible s'im- 
pose, sous Voltaire, entre lui et l'inconnu. — Supériorité 
de leur religion à tous deux. — Ce qu'on essaie de leur 
substituer aujourd'hui. — Le xviii* siècle n'est pas mort, en 
dépit des Jésuites. — Prédiction de Doudan. — Lettre de Sainte- 
Beuve à M. Albert Collignon, sur la morale nouvelle, fondée 
sur des convictions à défaut de croyances. — Idéal du xviii" 
siècle. — Adoucissement des mœurs. — Sentiments naturels 
remis en honneur. — Lumière à profusion. — Retour à la 
religion des Lettres. -- Culte du beau, de la raison, du vrai. 
— Plaisanteries de Montesquieu. — Opinion de M. Albert Sorel 
sur l'auteur des Lettres persanes. — Idée de toléranec. 



Tout est naturel dans la nature, tout est relatif 
pour nous qui ne pouvons rien constater de surna- 
turel ni d'absolu. 

En s'étudiant, Thomme peut se connaître, il peut 



28 LA vu: LITTÉR.MIU-: 

découvrir la raison des choses qui l'entourent, mais 
il ne peut rien savoir du personnaj^e ni(Hapliysique 
nonnné Dieu, pas mèjne s'il existe. Car s'il est 
loL;ique de dire : je pense, donc je suis, il ne l'est pas 
de conclure : j'imagine Dieu, donc il est. 

Par conséquent la saj;esse humaine consiste à se 
connaître, comme a fait Socrate, à aimer les autres 
et surtout les pauvres, comme a lait Jésus, à élever 
son âme au-dessus des hassesses vulgaires, à l'exemple 
de Marc-Aurèle, à ne pas sortir du domaine de la 
science et de la nature pour se lancer inutilement 
dans l'inconnaissable. 

l*uisqu'il peut s'étudier, se connaître et se per- 
fectionner, l'homme peut vivre noblement sur la 
terre ; ni ange ni bête, il peut penser et agir libre- 
ment, sans subir les mystères absurdes, les dogmes 
abêtissants 'des religions qui se prétendent surnatu- 
relles et révélées. 

Toutes les mythologies sont nées de l'ignorance ; 
toutes inspirent le fanatisme, l'intolérance et la per- 
sécution dès qu'elles arrivent à dominer. 

De même que l'alchimie du moyen âge a fait 
place à la chimie moderne, de même toutes ces 
vaines et dangereuses croyances doivent aujourd'hui 
faire place à la seule religion des Lettres et du 
progrès. 

S'instruire, s'éclairer, se perfectionner soi-même, 
contribuer au bonheur des autres par des actes 
utiles, par le progrès de la science et la diffusion 



NOTES ET BÉFI.EXIONS D'UN LECTEUR 29 

des lumières, voilà la morale individuelle et la civi- 
lisalion. 

Les superstitions de l'ignorance, raveugle crédulité 
du moyen âge feront ainsi, progressivement, place 
à la science et à la vérité. 

Socrate, Arislote, Cicéron, Horace, Montaigne, 
Bacon, Descartes, Bayle, Diderot, Voltaire, Vauve- 
nargues, Montesquieu, ont été des hommes d'es- 
prit et de génie sans doute, mais leurs qualités 
supérieures n'étaient point séparées du bon sens, 
du jugement, de la raison pratique et du goût. C'est 
ce qui a fait leur influence durable sur l'humanité. 
Leur aimable philosophie, aisément pratique, a amé- 
lioré l'homme et les diverses conditions de la vie 
humaine. 

Quiconque voudra constater d'une manière cer- 
taine l'état de la science morale avant le christia- 
nisme, au temps voisin de Jésus-Christ, devra le 
chercher dans le De OfficiiSy dans les Tu^icu/anes, 
dans le De Finibus bonorum et maloruni, dans la 
République, les Lois et les autres ouvrages philoso- 
phiques de Cicéron. 

Philosophe éclectique, Cicéron accueille toutes les 
doctrines (jui lui paraissent s'accorder avec l'intérêt 
social et le but pratique de la vie. 

11 laisse de côté les recherches ardues qui ne son' 
pas d'une utilité immédiate dans les relations hu- 
maines. 

Les questions dithciles et obscures de la métaphy- 



30 LA VIE LIÏTI-IIAIRE 

sique lui paraissaient, avec raison, inutiles jiour 
vivre en honnête homme et en bon citoyen. 

Il s'attache de préférence aux systèmes, stoïcien ou 
épicurien, qui donnent le plus de place à la morale 
et qui poiu'suivent le plus directement le but pra- 
tique de la vie. 

Un libre penseur du grand monde, comme le 
nomme Cuvillier-Fleury, « esprit délicat, né su- 
blime » au jugement de Sainte-Beuve, M. Ximenès 
Doudan, intelligence supérieure et caractère indé- 
pendant, qui ne craignait pas d'être et de se montrer 
voltairien au milieu même de la famille de Broglie, 
Doudan, qui a toujours pratiqué, sans plus, la pure 
religion des Lettres, a comparé dans une page admi- 
rable ces deux grands hommes de Lettres : Voltaire et 
Cicéron. 

L'auteur du Traité des Devoirs, de l'Amitié, de la 
Vieillesse, est à ses yeux le plus beau résultat de toute 
la longue civilisation qui l'avait précédé. 

« Je ne sais rien, dit-il, de plus honorable pour 
la nature humaine que l'état d âme et d'esprit de 
Cicéron. 

» C'est une aimable et noble créature. Sage, mo- 
déré, ami des règles sévères par imagination stoïque, 
et prêt à se les appliquer à lui-même, après un peu 
de réflexion; sans dogme, il est vrai, sans traditions 
supérieures et miraculeuses, ne reconnaissant d'autres 
Pères de l'Église que la suite des sages que le monde 
avait admirés jusqu'à lui. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 31 

» On n'a pas fait un compte exact des ravages 
qu^a produits dans les esprits l'habitude d'admirer 
l'inintelligible au lieu de rester simplement dans 
l'inconnu. 

» Au temps de Cicéron, aucune croyance surna- 
turelle ne dominait sur les esprits cultivés. Quand il 
rêvait sur la terrasse de Formies, en vue de la mer, 
il suivait avec pleine liberté tous les beaux instincts 
de la raison humaine. 

» Quand il cherchait le secret du monde, ou qu'il 
se demandait ce que murmuraient les vagues à ses 
pieds, ce que disaient les astres du ciel d'Italie sur 
sa tête, il n'avait entre lui et la nature aucun de ces 
fantômes imposants, mais informes, qui ravissaient 
saint Antoine dans le désert et saint Ignace de Loyola 
dans le monde. » 

Oui, dans Voltaire, il y a quelque chose de Cicé- 
ron, mais avec toute la différence en faveur du temps 
de Cicéron, que celui-ci pense à tous les gra^ids pro- 
blèmes en parfaite liberté de spéculation, sans enne- 
mis qui lui disent : « Monsieur, pas tant de raisons, 
ou je le dirai au Roi. au Parlement, au Pape, au 
monde chrétien. » Voltaire rencontre ainsi des enne- 
mis dans ces espaces infinis oij la pensée de Cicéron 
ne rencontrait nul obstacle. 

Au risque de paraître exalté et emporté outre me- 
sure, comme Voltaire lui-même le paraissait ta l'esprit 
délicat, mais timide, de Doudan, il faut avoir la fran- 
chise de le dire : la religion de Voltaire et celle de 



32 LA VI K LITTÉRAIRE 

Cicéroii sont des religions supérieures à celle de 
l'Immaculée-Conception, du Syl/abus et de l'infailli- 
bilité du pape, à cette fausse et funeste religion des 
Jésuites qui, dans leurs écoles toujours existantes, 
malgré les décrets, tuent dans h^ur germe toute har- 
diesse d'esprit, toute indépendance de pensée, toute 
habitude de libre examen et, par le charlatanisme le 
plus éhonté, entraînent à Lourdes, à La Salette, des 
milliers d'àmes crédules à ces apparitions miraculeu- 
sement ridicules d'une Yierge-mère et à des paroles 
qu'ils savent bien être des mensonges. 

Les gens du Sacré-Cœur voudraient substituer à la 
lecture de Voltaire et de Cicéron l'imitation de 
Loyola, de Marie Alacoque et de saint Labre. 

Ces dévots voudraient aujourd'hui faire croire (jue 
le xvni*^ siècle est mort, que riiifluence de Voltaire 
est épuisée. 

« Pour mort, leur répond Doudan, le xvin® siècle 
n'est pas mort du tout. 11 fera le tour du monde 
avant de mourir. Tous les esprits sages vous le diront, 
comme moi, qu'ils s'en affligent ou qu'ils s'en ré- 
jouissent. Ce que vous nommez le xviii^ siècle, cest 
la liberté de l'esprit . » 

« Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée ; la 
science, quoi qu'on dise, la ruine, m'écrivait Sainte- 
Beuve, le 14 juillet 1807 (1) ; il n'y a plus pour les es- 



(1) Correspondance. Lettre de Sainte-Beuve à M. Albert Col- 
lignon. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 33 

prils vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés 
de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y 
a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux 
vieilles Bibles. 

i> Dans cette crise, il n"y a qu'une chose à faire pour 
ne point languir et croupir en décadence : passer vite et 
marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, pro- 
bables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut 
de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de 
croyances environnantes toute liberté et sécurité, pré- 
pare chez tous les esprits neufs et robustes un point 
d'appui pour l'avenir. 

» 11 se crée lentement une morale et une justice à base 
nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide 
même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles 
de l'enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes 
et femmes, d'être des enfanls : ce sera difficile à bien 
des femmes, direz-vous? — A bien des hommes aussi. 
Mais, dans l'état de société oii nous sommes, le salut et 
la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. On aura 
à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. 

■' A vous de cœur, 

» Saixte-Beuve. » 

Hardi dans ses reclierches, disciple de Descartes 
et, coinine lui, peu respectueux du j)assé, le xviii^ 
siècle a été sincèrement animé d'une généreuse in- " 
quiétude sur le sort des hommes ; il a voulu justice 
pour tous ; il a demandé l'aboli lion de la torture et 
de la question ; il a remis en honneur les sentiments 
naturels; il a ramené les hommes à écouter plus sou- 
vent la voix de leur conscience étouffée par l'étiquette 



34 LA. VIE L ITT K RAI RE 

et par les conventions sociales. C'est dans saliaine 
ardente du fanatisme, dans sa généreuse guerre au 
surnaturel et à l'intolérance qui en découle nécessai- 
rement, dans son retour à la nature et à la raison, 
qu'il faut chercher son idéal. 

Au milieu du xvni^ siècle, tout s'éclaire, tout 
marche rapidement vers la religion des Lettres, des 
arts et du progrès. Les artistes intronisent le culte du 
beau, les Encyclopédistes celui de la raison et de la 
science, les savants celui du vrai, les légistes celui du 
droit, les moralistes celui de la tolérance et de l'hu- 
manité. Voltaire écrase sous le ridicule l'infâme per- 
sécution, la crédulité fanatique et les pieux men- 
songes des bons Pères ; d'Holbach et Diderot célèbrent 
la nature, qu'ils substituent au Dieu personnel de la 
Bible, à ce petit Dieu cruel et jaloux des Juifs, qui 
satisfaisait Bossuetet suffisait à son éloquence; Rous- 
seau reste déiste; il fait sa belle profession de foi du 
Vicaire savoyard, il écrit V Emile et les Lettres à l'évê- 
que Beaumont; Montesquieu, plus hardi, ose se 
moquer du pape et des momeries chrétiennes dont 
s'amusent beaucoup ses Persans. 

(( Le roi de France, disent-ils, n'a point de mines 
d'or comme le roi d'Espagne; mais il a plus de 
richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de 
ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a 
vu entreprendre et soutenir de grandes guerres, 
n'ayant guère d'autres fonds que des titres d'honneur 
à vendre. Ce roi est un grand magicien. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 35 

)) Il y a un autre magicien plus fort que lui. Ce 
magicien s'appelle le pape. Tantôt il fait croire 
que trois ne sont qu'un ; que le pain qu'on mange 
n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas 
du vin; et mille autres choses de cette espèce. 

)) Le pape est le chef des chrétiens. C'est une 
vieille idole qu'on encense par habitude. Il était 
autrefois redoutable aux princes mêmes : car il les 
déposait aussi facilement que nos magnifiques sultans 
déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne 
le craint plus. 11 se dit successeur d'un des premiers 
clirétiens qu'on appelle saint Pierre ; et c'est certai- 
nement une riche succession; car il a des trésors im- 
menses, et un grand pays sous sa domination. » 

C'est ainsi ({ue Montesquieu plaisante et sait faire 
dire aux petites phrases de grandes choses. 

Quand il arrive à l'Inquisition, son ironie devient 
sanglante : 

« En Espagne et en Portugal, il y a de certains 
dervis qui n'entendent point raillerie, et qui font 
hrùler un homme comme de la paille.. Quand on 
tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui 
qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois 
à la main, qui a porté sur lui deux morceaux de 
drap attachés à deux rubans, qui a été quelquefois 
dans une province qu'on appelle la Galice! Sans cela, 
un pauvre diable est bien embarrassé. Quand il jure- 
rait comme un païen qu'il est orthodoxe, on pour- 
rait bien ne pas demeurer d'accord des qualités, et 



36 LA VIE LITTÉRAIHE 

N 

le J)rûl('r comme liénHique : il aurait beau donner 
sa distinction, point de distincl ion; il serait en cen- 
dres avant que l'on eût seulement pensé à l'écouter. 
» Les autres juges présument (ju'un accusé est 
innocent; ceux-ci le présument toujours coupable. 
Dans le doute, ils tiennent pour règle de se déter- 
miner du côté de la rigueur; mais, d'un autre côté, 
ils en ont si bonne opinion, qu'ils ne les jugent 
jamais capables de mentir : car ils reçoivent le témoi- 
gnage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise 
vie, de ceux qui exercent une profession infâme. Ils 
font dans leur sentence un petit compliment à ceux 
fjui sont revêtus d'une chemise de soufre, et leur 
disent qu'ils sont fâchés de les voir si mal habillés, 
qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au 
désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se con- 
soler, ils confisquent tous les biens de ces malheureux 
à leur profit. » 

Montesquieu écourte les développements et fuit 
l'éloquence; il ne fait point de gestes et de longues 
périodes, comme Bossuet, sa voix n'a jamais d'éclats ; 
il dit avec sourire, avec discrétion, avec finesse les 
choses les plus fortes, mais intelUgentl pnuca . 

Le directeur d'une communauté de femmes est 
comme le premier eunuque du sérail. Il n'y fait rien, 
mais il se dit : « quoique je les garde [ïour un autre, 
le plaisir de me faire obéir me donne une joie se- 
crète ; quand je les prive de tout, il me semble que 
c'est pour moi, et il m'en revient toujours une satis- 



! 

j 



NOTES ET RÉFLEXIONS I)"lN ]J:cTEUR 37 

facliou indirecte; je me trouve dans le sérail comme 
dans un petit empire, et mon ambition, la seule pas- 
sion qui me reste, se satisfait un peu. » 

Comparant les chrétiens aux mahométans, Usbeck 
écrit à son cousin, dervis du brillant monastère de 
Tau : 

« Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? 
Crois-tu qu'au jour du jugement ils seront comme les 
inlidèles Turcs? qu'ils serviront d'ânes aux Juifs, et les 
mèneront au grand trot en enfer? Je sais bien qu'ils 
n'iront j)oint dans le séjour des prophètes, et que le 
grand Hali n'est point venu pour eux. Mais, parce 
qu'ils n'ont pas été assez heureux pour trouver des 
mosquées dans leur pays, crois-tu qu'ils soient con- 
damnés à des châtiments éternels, et que Dieu les 
punisse pour n'avoir pas pratiqué une religion qu'il 
ne leur a pas fait connaître? 

» Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos 
saints prophètes faisaient passer au fd de l'épée, parce 
qu'ils refusaient de croire aux miracles du ciel; ils 
sont plutôt comme ces malheureux qui vivaient dans 
les ténèbres de l'idolâtrie, avant que la divine lumière 
vînt éclairer le visage de notre grand prophète. 

» D'ailleurs, si on examine de près leur religion, 
on y trouvera comme mie semence de nos dogmes. 
» Leur baptême est l'image de nos ablutions 
légales; et les chrétiens n'errent que dans l'ellicacité 
qu'ils donnent à celte première ablution, qu'ils croient 
devoir suffire pour toutes les autres. Leurs prêtres 

3 



38 



LA VIE LITTKIIAIRE 



el leurs moines prieiil comme nous sept fois le jour. 
Ils espèrent (le jouir d'un paradis, où ils goûleronl 
mille délices par le moyen de la résurrection des 
corps. Ils ont, comme nous, des jeûnes marqués, des 
mortifications avec lesquelles ils espèrent fléchir la mi- 
séricorde divine. Ils rendent un culte aux bons anges, 
et se méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédu- 
lité pour les miracles que Dieu opère par le ministère 
de ses serviteurs. Ils reconnaissent, comme nous, 
l'insuffisance de leurs mérites et le besoin qu'ils ont 
d'un intercesseur auprès de Dieu. Je vois partout le 
mahométlsme, quoique je n'y trouve point Mahomet. » 
Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de 
persuader, mais qu'il faut encore faire sentir; telles 
sont les vérités de morale, dit Usbeck à Mirza, el il 
lui raconte l'histoire du petit peuple Troglodyte. 

« Ils avaient de l'humanité; ils connaissaienl la 
justice. Ils aimaient leurs femmes et ils en étaient 
tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever 
leurs enfants à la vertu. Ils leur faisaient sentir que 
l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'in- 
térêt commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir 
se perdre; que la vertu n'est point une chose qui 
doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder 
comme un exercice pénible; et que la justice pour 
autrui est une charité pour nous. » 

Il y a dans les Lettres persanes , en même temps 
que beaucoup d'esprit, une grande hardiesse et une 
exubérance de raison passionnée. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 39 

La religion ne rend pas meilleurs citoyens ceux 
qui en disputent le plus. En aimant les hommes, 
disent les Persans de Montesquieu, en exerçant en- 
vers eux tous les devoirs de la charité et de l'hiuna- 
nité, on est bien plus sûr de plaire à Dieu qu'en 
observant telle ou telle cérémonie ; car les cérémonies 
n'ont point un degré de bonté par elles-mêmes. 

C'est ainsi que Montesquieu prend part à ce mou- 
vement d'esprit propre au xvni^ siècle, qui a pour 
but d'affranchir la morale du dogme et de ramener 
la religion elle-même à la morale, au pur sentiment 
religieux. 

En fait de coimaissancc purement curieuse et iro- 
nique de la nature humaine, l'auteur des Lettres 
persanes laisse peu à désirer aux plus malins; sur 
bien des choses essentielles, Voltaire ne dira pas 
mieux. 

Nous n'avons pas eu, dit M. Albert Sorel, d'obser- 
vateur plus judicieux des sociétés humaines^ de con- 
seiller plus sage des grandes affaires publiques, 
d'homme qui ait uni un tact si subtil des passions 
individuelles à une pénétration si large des institu- 
tions d'État, mis enfin un aussi rare talent d'écrivain 
au service d'un aussi parfait bon sens. 

Les Lettres persanes contiennent en germe V Esprit 
des Lois, Elles parurent h Cologne, sans nom d'auteur, 
enl7-2L 

Montesquieu ose y faire la critique d'une religion 
à laquelle les gens éclairés ne croyaient plus, mais 



LA VIE LUTKUAIKI-: 



qu'il était encore bien dangereux de discuter publi- 
quement. 

« Dans l'état présent où est l'Europe, écrit Mon- 
tesquieu (dans ces Lettres persanes, à cette date de 
17^1), il n'est pas possible que la religion catholique 
y subsiste cinq cents ans. » 

A trav(Ts mille dangers, — du vivant d'Omer de 
Fleury, — nos philosophes osent parler de tolérance. 
La tolérance ! idée toute moderne que nous devons à 
ces grands hommes et en particulier à Voltaire, à 
Diderot et à Montesquieu. Avant eux, au xvii* siècle, 
— l'éducation étant faite par l'Eglise et par les Jé- 
suites dominants, — il ne venait à l'esprit de per- 
sonne que la révocation de l'Édit de Nantes, l'Inqui- 
sition, les Dragonnades, fussent des mesures 
odieuses. 

Poursuivre « Terreur » et « l'incrédulité » par le 
fer et le feu paraissait le droit divin de l'Église, gar- 
dienne de toute Vérité. Faire le salut, sauver coûte 
que coûte les âmes, était le but suprême et la su- 
prême loi ; c'était faire œuvre de charité à l'égard des 
hérétiques que de les persécuter pour assurer leur 
salut éternel; c'était accomplir une « charité » à l'é- 
gard des protestants que de leur envoyer des dragons 
qui violaient leurs femmes et leurs filles pour les 
faire ainsi échapper aux ilammes éternelles de 
l'enfer. 



CHAPITRE IV 



Pouvoir dont dispose TÉglise contre V Encyclopédie. — C'est 
cette puissance que combattent les philosophes plutôt encore 
que le sentiment religieux, faussé par Ignace. — Continua- 
teurs de Descartes. — Erreurs dissipées par la science. — 
Triomphe de Voltaire. — La liberté de penser proclamée par 
Mirabeau. — Martyrs de la religion des Lettres. — Le grand 
diocèse de Sainte-Beuve enfin conquis. — Héritage de nos 
pères à défendre et à répandre. — Opinion de Renan sur le 
respect des prêtres pour la liberté. — On ne discute pas avec 
la croyance au surnaturel. — Révélations apocryphes. — 
Deux dogmes nouveaux. 



L'Église eut raison de craindre une rivale dans 
celte libre philosophie. Voyant des ennemis dans 
les philosophes, Sorbonne et Jésuites en tête, elle se 
défend ; elle arme contre V Encyclopédie le pouvoir 
civil. Elle dispose de l'autorité royale, qu'elle relie à 
sa cause en lui faisant prévoir les mêmes dangers 
qu'elle craint, et, par l'autorité royale, elle veut 
anéantir dans son germe la liberté naissante des 
sociétés modernes. 

Les Jésuites, complaisants aux mœurs de l'aristo- 



42 LA VIE LITTÉRAIRE 

cratic mondaine, indulgents aux vices et à la morale 
la plus dépravée, les Jésuites sont intraitables sur la 
liberté d'examen ; ils ne redoutent qu'elle au monde, 
et cette liberté dangereuse aux bons Pères est préci- 
sément le principe de nos philosophes. 

Cette milice du Christ n'a plus de Jésus que 1^ 
nom. Hostiles à la philosophie, ils n'ont plus rieû 
de commun avec le christianisme primitif. Ignace 
de Loyola n'a jamais compris le libre sentiment reli- 
gieux de l'Evangile. De leur côté, les philosophes 
attaquent moins en lui-même ce sentiment religieux 
que l'abus qu'on en a fait, le rôle tyrannique et 
cruel qu'il s'était arrogé dans le monde social, aux 
dépens de l'honneur, de l'honnêteté virile et de la 
moralité humaine. 

Les philosophes voulurent moins abattre la piété et 
ruiner la superstition qu'enlever au clergé la puissa?ice 
de VÉtat dont disposait r Eglise. 

En même temps qu'ils continuaient la Renaissance, 
complétant l'œuvre de Montaigne et de Rabelais, les 
philosophes du xvni® siècle, marchant sur les traces 
de Descartes, préparent les esprits à la science. 

Déjà beaucoup est fait. Harvey a découvert la cir- 
culation du sang; Galilée, le mouvement de la terre; 
Copernic, le système dont Newton calcule les lois. Les 
erreurs religieuses, les préjugés pieux et les fausses 
doctrines de l'Éghse reculent peu à peu devant les 
méthodes et les résultats scientifiques. 

Descartes, après Montaigne, nous apprend à douter. 



NOTKS F/r RKFLEXIONS D'uN LECTEUR 43 

A la tradition stagnante depuis Aristote, Bacon oppose 
l'observation directe de la nature, l'expérience nou- 
velle et féconde. Mauperluis va mesurer le pôle, 
Lavoisier va créer la chimie. 

Toutes les sciences cà la fois proi!,ressent ; et cela 
grâce à la préparation générale à laquelle ont tra- 
vaillé Diderot, Voltaire, Buifon, d'Alembert, Fonte- 
nelle, Montesquieu et tous les autres écrivains, 
philosophes, moralistes, encyclopédistes : d'Holbach, 
Helvétius, Chamfort, Condillac, Mably, l'abbé Raynal, 
Duclos, Turgot et Condorcet, 

Voltaire enfin triomphe, les Jésuites sont chassés, 
les États-Généraux réunis; l'Assemblée nationale res- 
titue à la nation ses droits politiques et donne une 
Constitution à la France. 

Élève des philosophes, Mirabeau, grâce à eux, peut 
enfin déclarer que nul, désormais, ne doit être 
inquiété pour ses opinions philosophiques ou reli- 
gieuses. 

Aujourd'hui, grâce aux philosophes du xvni^ siè- 
cle, nous pouvons enfin travailler librement à 
répandre dans tous les cœurs l'amour des livres et 
des Lettres, l'amour de la vérité, nous pouvons res- 
taurer le culte de l'antique et innocente religion des 
Lettres, la seule qui n'ait jamais persécuté personne 
et qui n'ait jamais eu, — avec Hypatie et Socrale, — 
avec Giordano Bruno, Jean Huss, Etienne Dolet, — 
que des martyrs. 

Aujourd'hui le « grand diocèse » de Sainte-Beuve 



u 



LA VIE LlTTKRAIRl-: 



einl)rasse et comprciifl loiilcs les pi'ovinces de l'esprit; 
il ne reste en dehors de lui que le publie spécial des 
pèlerinaj^es de Lourdes, la crédulité idiote, le fana- 
tisme dévot, l'ignorance béate et l'erreur. 

Ressemblons à nos pères, continuons leur œuvre, 
imitons leurs vertus, ayons leur énergie, leur cou- 
rage intellectuel. Les philosopties du xvni^ siècle 
avaient le goût des idées générales, l'ardente passion 
du bien-être public, l'espérance d'y contribuer. 

La haine de tous les despotismes était, — dans leur 
cœur, — l'amour de toutes les libertés. 

Ce sont eux qui ont vraiment créé la civilisation 
moderne, en faisant parcourir, en France, aux 
hommes et aux idées, la distance immense qui sépare 
la révocation de l'Édit de Manies de la Déclaration 
des droits. 

Agissons, écrivons, vivons à leur exemple, atta- 
quons la théologie, tout en conservant le sentiment 
rehgieux nécessaire à la religion des Lettres, et, 
puisque nous ne croyons pas au péché originel, mais 
au progrès, travaillons-y. Moralisons la France, éle- 
vons les esprits par l'habitude de la réflexion person- 
nelle, élevons les cœurs par le culte du vrai, par 
l'antique morale humaine, ])erfectionnée par tant de 
grands hommes, restaurons-la comme le voulaient 
faire Yauvenargues et Voltaire sur les ruines de la 
superstition théologique. 

Quand une religion, longlenq:>s maîtresse d'un 
peuple, cesse d'être la religion de l'État, ce change- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 4o 

ment signifie que cette religion a cessé d'être l'âme 
de l'État, qu'elle a perdu l'intelligence de ce qu'il 
réclame. 

Comment, dit Edgar Quinet, le sacerdoce qui n'a 
pas su garder la direction de la société civile pour- 
rait-il être dépositaire du principe d'éducation néces- 
saire à cette société? Que pourrait-il lui enseigner, 
puisqu'il n'a pas eu la science nécessaire pour rester 
son conseil et son guide? 

L'Église est-elle moins qu'autrefois l'ennemie de la 
liberté d'examen? peut-elle autoriser plus qu'au temps 
de l'Inquisition la liberté de penser? 

L'Église, au fond, n'a pas changé ; les différences 
n'existent que dans l'attitude, dans la tactique et 
l'apparence. Les prêtres, dit Renan, rient en secret 
de la liberté, ils ne consentent à la saluer que pour 
complaire à la multitude. Ils parlent quelquefois 
avec respect de la raison; au fond, ils s'en moquent, 
et professent pour elle le plus profond mépris. 
JJ Eglise, quand elle le pourra, ramènera r Inquisition, 
et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas. 

C'est, d'ailleurs, perdre sa peine que de discuter 
avec celui qui croit au surnaturel. Il est impossible 
de le réfuter par des arguments directs; cest comme 
si l'on voulait argumenter le sauvage sur V absurdité de 
ses fétiches. Le seul moyen de guérir cette étrange 
maladie qui, — à la honte de la civilisation, — n'a 
pas encore disparu de l'humanité, c'est la religion 
des Lettres, c'est la culture moderne. 

3. 



46 LA VIE LITTÉRAIRE 

Los dogmes de l'Église ne se discutent pas, car on 
ne discute pas ce qui surpasse la raison, « on n'ar- 
gumente pas le sauvage sur ses fétiches ». 

Les dogmes, disent les prêtres, ne se discutent pas, 
parce qu'ils dépassent la raison. Mais, excellents 
Jésuites, la raison est l'unique moyen que nous ayons 
de connaître. La raison admet toutes les vérités évi- 
dentes, naturelles, explicables, humaines. 

La raison nie vos dogmes, parce qu'étant arbitraires 
et surnaturels, ils sont faux, en dehors de tout con- 
trôle et de toute expérience. La raison humaine 
méprise tous ces dogmes absurdes, fabriqués par des 
ignorants, dans des époques barbares. 

L'histoire nous montre les théologiens à l'œuvre 
formulant successivement, de siècle en siècle, tous 
ces dogmes qu'ils présentent ensuite aux femmes, 
aux imbéciles et aux enfants, comme étant l'œuvre 
d'une divinité cachée aux savants et aux philosophes, 
divinité qui vient leur faire, — à eux seuls, — comme 
la nymphe Égérie, dans la légende romaine, des 
révélations surnaturelles toutes particulières. Les 
hommes de notre âge ont assisté à la naissance de 
deux dogmes nouveaux : l'Infaillibilité du pape et 
rimmaculée-Conception I 



CHAPITRE V 



Changement de tactique du parti prêtre. — La question sociale^ 
son mot d'ordre. — Le socialisme chrétien. — Ses apôtres 
et ses journaux. — M. SpuUer et Vespril nouveau. — Que 
feront les ralliés si le successeur de Léon XIII a une autre 
politique? — Mauvais symptôme pour l'esprit public et la 
liberté morale que cette passivité de l'intelligence. 



Le parli calholiquc dissimule, en France, sous sa 
nouvelle activité sociale et sous son nouveau rôle 
démocratique, son caractère myslique et son cons- 
tant désir de domination. 

Le parti prêtre voudrait revenir au pouvoir; les 
circonstances l'obligent à chercher une tactique nou- 
velle et de nouveaux moyens. 

Les catIioli(|ii('s cherchent à s'introduire sournoise- 
ment, un à un, dans la République, à laquelle ils 
déclarent se rallier ; ils voudraient arriver ainsi à la 
dominer, — poiu' la diriger ensuite selon leurs doc- 
trines rétrogrades. 

Leur mot d'ordre, depuis vingt ans, a été la contre- 
révolution au nom du Syllabus. Maintenant, leur mot 



48 LA vu; mttkhaihe 

d'onlro ost la « question sociale ». Au lieu d'être 
lidèles aux dynasties déchues, au lieu de s'allier aux 
monarchistes dont la cause paraît compromise, ils 
veulent attirer le peuple souverain en allant à lui. Ne 
pouvant s'appuyer que sur l'ignorance, ils vont la 
chercher oîi elle est. 

Le clergé a toujours été l'ami de tout pouvoir quel- 
conque qui le protège. L'Eglise catholique a toujours 
cherché à se rendre favorable la puissance souveraine : 
Louis XIV ou JNapoléon. 

Pendant dix-huit siècles, elle a j>ris 1(^ parti du pou- 
voir absolu; elle a soutenu l'ancien régime du bon 
plaisir contre le peuple affamé, taillable et corvéable 
à merci. L'Église était avec Louis XIV, pour l'encou- 
rager aux Dragonnades, quand il disait: VÉtat. cent 
moi; elle était avec Charles X, quand il faisait ses 
Ordonnances dont elle espérait profiter. 

Aujourd'hui, depuis 1848, par le suffrage universel, 
le peuple est souverain. C'est pourquoi. — pour la 
première fois, depuis dix-huit cents ans, — lÉglise 
s'occupe des désirs du j)euple, elle l'encourage dans 
ses revendications de justice sociale, parce qu'il est 
aujourd'hui le pouvoir et qu'elle veut toujours se 
rendre le pouvoir favorable, aujourd'hui tout connue 
autrefois. 

La théocratie veut asseoir sa domination sur le 
peuple; elle aspire à remplacer la bourgeoisie oppor- 
tuniste connue classe dirigeante. 

La monarchie étant exilée et paraissant perdue. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 49 

l'Église infidèle rahandoiiiie ; c'est dans la puissance 
du nombre, dans la force nouvelle du peuple-roi, dans 
ce nouveau pouvoir aussi absolu qu'ignorant, que 
l'Église veut puiser une force nouvelle. N'allait-elle 
pas à Boulanger, quand Boulanger paraissait devoir 
réussir? Connue le lierre grimpe aux chênes robustes, 
l'Église s'attache à la force. Et c'est pourquoi, après 
dix-huit siècles d'inaction sociale, ou d'action sociale 
contraire à la justice, l'Eglise, brisant l'alliance étroite 
du liône et de l'autel, abandonne aujourd'hui les pré- 
tendants qui lui paraissent faibles, la monarchie dont 
la restauration lui paraît difficile, et commence enfin à 
s'occuper du peuple et de ses revendications sociales. 

l*our conquérir le peuple, les cercles ouvriers, les 
grévistes dont elle a besoin, puisque tous les hommes 
éclairés lui échappent, — le clergé et les laïques qui 
le secondent et composent avec lui le parti catho- 
lique, MM. de Mun, l'abbé Lemire, l'abbé Garnier, 
les Yeuillol, etc., croient impossible de continuer à 
ne parler au peuple, comme autrefois, que de rési- 
gnation chrétienne et de compensation céleste, après 
la vie, dans leur Paradis; elle veut, — ceci est nou- 
veau, — lui prêcher le bien-être et la justice terrestre. 

En même temps qu'ils cherchent à se rapprocher 
du peuple, à flatter ses désirs de justice sociale, pour 
s'emparer de lui et dominer par lui, une autre partie 
du clergé, qui demeure de beaucoup la plus nom- 
breuse, continue l'ancienne tactique et cherche à 
effrayer la classe bourgeoise par le spectre rouge de 



50 LA VIE LITTÉRAIRE 

ranarchie, afin de tenir, — comme en 1848, — les 
nobles et les bourgeois riches, toute la classe aisée, 
par la peur. 

N'ayant pas réussi à restaurer la monarchie, — et 
l'on sait si elle s'y est ardemment employée, — 
l'Église croit réussir plus aisément à rendre le peuple 
des campagnes et les ouvriers socialistes, en spécu- 
lant sur leur tendance naturelle à la jalousie, à l'en- 
vie contre les riches. Lire, pour s'en convaincre, la 
Libre Parole^ V Univers, la France juive et la Croix. 

Voilà ce qui est dangereux autant que nouveau 
dans la situation présente. Il faudra surveiller cette 
alliance sournoise de l'Église avec le socialisme. 
Il sera, d'ailleurs, curieux et amusant de voir à 
l'œuvre le socialisme des curés. 

La politique de Léon Xlll est inspirée par une 
préoccupation exclusive pour les intérêts de l'Église ; 
elle manifeste un parfait détachement à l'égard de 
celles des institutions politiques qui ont cessé, par 
vétusté ou délabrement, de pouvoir lui être utiles. 
Le bon M. SpuUer, en célébrant « l'esprit nouveau », 
applaudit à cette tactique nouvelle du Saint-Siège. 

Mais s'ils sont infaillibles, les papes ne sont pas 
immortels. Léon XIII ordonne en ce moment à ses 
fidèles le ralliement à la République; son successeur 
peut commander de même à ceux qui sont républi- 
cains de s'attacher à la royauté; et, puisque aujour- 
d'hui le pape dirige les élections de France, fait chez 
nous-mêmes de la candidature otîicielle, a ses adver- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 51 

saires, ses amis et ses candidats, demain, par un 
contre-ordre, les fidèles catholiques, qui voudraient 
être républicains, auront beau gémir, (c avoir la mort 
dans l'âme », il leur faudra aussi bien obéir. 

N'est-ce pas une nouveauté dangereuse que cette 
intrusion de l'Église dans la politique? n'est-ce pas, 
comme le fait remarquer la Gazette de France^ une 
honte de voir un légitimiste fervent, comme le 
comte Albert de Mun, réduit à se « rallier » à la 
République, du jour au lendemain, sans réplique 
et sans discussion, sur l'ordre du pape? Et n'est-ce 
pas comique de voir M. Paul de Cassagnac, battu 
dans son propre fief de Mirande, — malgré toutes 
ses devises « pour Dieu et pour l'Église » , — par 
ordre du pape? 

Au point de vue philosophique, un tel spectacle 
est alTligeant. La liberté d'esprit est la première 
vertu (lu citoyen. L'obéissance passive est faite pour 
des Jésuites, mais elle n'est point faite pour des 
hommes. La conscience intime doit être éclairée par 
la connaissance de soi-même. La conduite politique 
doit être uniquement guidée par la conscience et par 
la connaissance des faits. Un être intelligent ne doit 
])as agir uniquement par obéissance; il doit se con- 
duire par ses yeux et, comme pour marcher droit, il 
lui faut une lumière, il a le devoir d'appliquer son 
intelligence à la connaissance des hommes de l'his- 
toire contemporaine, à la recherche personnelle du 
bien et du vrai. 



52 LA VIE LITTKRAIRK 

Chacun a le devoir d'aj^ir suivant sa conscience ; 
j)ar conséquent, chacun a le devoir de s'instruire, 
d'éclairer sa conscience autant que possible, de la 
rendre de plus en plus délicate, de plus en plus noble. 

C'est à notre perfectionnement moral que se 
rapportent tous nos devoirs politiques ou civils. 
Le principe de la morale, indépendant de toute 
autorité étrangère, est d'élever en nous la personne 
humaine au plus haut degré d'excellence dont elle 
est capable. 

Puisque toute la dignité de riionime est dans la 
pensée, c'est un devoir de travailler à s'instruire et à 
bien penser, au lieu de se reposer sur un autre, fût- 
il le pape, d'un devoir si essentiel. 

Il faut choisir d'être un homme ou d'être un 
chrétien. On ne peut pas servir deux maîtres, sa 
conscience et les Pères de la Foi. Le surnaturel, 
voilà l'erreur et voilà l'ennemi. La nature étant tout 
n'a rien en dehors d'elle. La libre pensée se refuse 
à toute servile obéissance. Réduire l'homme à l'état 
de croyant, c'est lui faire abdiquer sa raison. 

En recevant la croyance toute fîdte, rintelliji;ence 
est passive: elle doit, au contraire, être active, et 
ne l'est que par la recherche personnelle et par le 
libre examen. Et que dire quand l'obéissance, au 
lieu d'être demandée au nom du ciel et sur les 
mystères de la foi, est demandée en matière poli- 
tique, et sur le choix d'un candidat? 



CHAPITRE VI 



Saint Thomas et saint Augustin, plagiaires d'Aristote et de 
Platon. — Les dévotes. — Supériorité de la philosophie des 
Anciens. — L'homme de bien, d'après Sénèque. — Adoucis- 
sement des mœurs par les poètes et romanciers philosophes. 
— Morale humaine et universelle, science d'observation et de 
raisonnement. — Indépendante du dogme. — Basée sur le 
droit commun et rintérèt social. — A pour but le bonheur. 



Ce qui caractérise notre temps, c'est la lutte entre 
les formes religieuses qui ont régné pendant toute la 
durée du moyen âge, et l'esprit scientifique et philo- 
sophique qui poursuit uniquement le vrai. Cette 
lutte, qui a commencé au xvni^ siècle, durera jus- 
qu'à ce que la liberté de pensée et la libre religion 
des Lettres triomphent, jusqu'à ce que la science et 
les humanités remplacent la théologie et les dogmes 
surnaturels. 

Léon XIU a remis en honneur dans les séminaires 
la philosophie scolastique du xni^ siècle. Les catho- 
liques qui méprisent si fort les païens et surtout les 
grecs, (pii voudraient les exclure de l'éducation 



54 



LA VIE LITTERAIRE 



comme un ver 7'ongeur, les catholiques ont deux 
grands philosophes dont ils sont particulièrement 
fiers, saint Augustin et saint Thomas, saint Thomas 
surtout, « l'ange de l'école ! » 

Or, quand on a lu Aristote et Platon et qu'on se 
met à lire ensuite saint Thomas et saint Augustin, 
on n'y trouve absolument rien de nouveau que des 
sottises sur les archanges, le diable et les mystères. 
Toute la partie raisonnable et philosûphi([ue vient 
d'Aristote pour saint Thomas et de Platon pour saint 
Augustin. Sans Aristote, il n'y aurait pas de Thomas 
et sans Platon, pas d'Augustin. 

Grâce à l'éducation laïque, la plupart des jeunes 
échappent aujourd'lmi à la servile docilité d'esprit 
hnposée par les Pères jésuites; mais l'Eglise est 
encore puissante par sa formidable organisation. 

Elle a pour elle les femmes. Or, les femmes chré- 
tiennes n'ont aucune des convictions qui naissent de 
l'étude, de la réflexion, de la science, de la compa- 
raison historique et du libre examen. Elles ont de la 
soumission d'esprit, de la sensibilité, de la mémoire. 
Élevées sur les genoux de l'Église, en dehors de 
l'esprit moderne, elles traitent en ennemis nos senti- 
ments les plus nobles, nos idées les plus chères, c'est- 
à-dire nos convictions politiques et philosophiques. 
Les femmes sont croyantes ou crédules, dit un 
homme qui, en faisant leur éloge, savait tout le 
parti politique qu'on en peut tirer. Croyantes, elles 
persévèrent; crédules, elles s'obstinent. Elles arri- 



NOTES ET UÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 55 

vent à de i-rands résultats où la raison ni le raison- 
nemenl n'ont pas un i^i'and rôle. Par esprit de foi, 
elles vont en avant sans incertitude et sans crainte, 
comptant toujours sur un miracle; et, dit Louis 
Vcuillot, le miracle se fait souvent. S'il s'agit de 
convertir un pécheur, elles lui disent à brûle-pour- 
point des choses qu'il ne voudrait pas entendre d'un 
homme, et qui l'ébranlent. Elles prient^ elles donnent 
des médailles, elles font dire des messes et des neu- 
vaines, elles reviennent cent fois, elles importunent, 
et elles Vem^portent, S'agit-il d'établir une œuvre, 
point de repos, point d'obstacles; elles fatiguent 
Dieu, si le mot peut se dire de Dieu comme des 
hommes; l'œuvre est fondée. 

Il est vrai que, pour les curés, il y a le revers de la 
médaille. Ces dévotes sont souvent pleines de morgue 
et d'arrogance. Quand elles sont riches, elles discutent 
leurs péchés au confessionnal et tiennent tête à leur 
curé. Elles semblent lui dire , entre les lignes du 
('onfiteor : « Si vous ne me trouvez pas la plus sainte 
des femmes, vous ne dhierez pas au château dimanche 
prochain. » 

Leur modestie consiste à se croire inférieures au 
dernier des saints et supérieures au premier des 
hommes. 

Leur charité, toujours prête à secoui'ir av(^c ('clat 
les pauvres qui pensent bien, se cabre devant les 
autres, pour lesquels la prison, la déportation et 
l'exil leur semblent de l'indulgence. 



TiG LA VIE LITTÉRAIRE 

Madame X**"^-, célèbre dévote, poussait la spiri- 
tualilé jusqu'au mysticisme ; elle répandait des larmes 
en faisant sa prière. D'ailleurs, redoutable à ses 
domesli(|ues, elle était un tyran dans sa maison. 
Sans interrompre son oraison, elle jetait quelquefois 
son livre ou un paquet de clefs à la tête de sa ser- 
vante. Elle ne cessait de tourmenter, de toutes les 
façons, son mari, afln de lui donner occasion de 
mériter le ciel. Attentive à conserver son rang, elle 
avait sa chaise à l'église, et ne souffrait jamais aucune 
préséanci^ dans le temple. Elle n'appli([uait sa charité 
qu'aux pauvres recommandes par son curé; et le 
remerciement public qu'il ne manquait pas de faire 
au prône suivant, déterminait sa libéralité. C'était une 
fameuse dévote. 

Pourquoi les gens qui vont à la messe affectent-ils 
de mépriser et souvent de haïr ceux qui n'y vont pas? 
Il est pourtant aussi facile et moins spirituel d'aller à 
l'église qu'au théâtre. 

Tous les dévots ne haïssent pas et quelques-uns se 
renferment dans un quiétisme singulier. 

La mère de Fontenelle lui disait souvent : a Mon 
fds, vous serez damné. » Mais, ajoute Fontenelle, 
cela ne lui faisait point de peine. 

Qu'as-tu gagné à devenir philosophe ? deman- 
dait-on à Antisthène. 



NOTES i:t réflexions d'un lecteur o7 

— J'y ai gai;Tié de pouvoir converser avec moi- 
même et de me plaire dans la solitude, répondit-il. 

Comme on faisait la même question à Aristippe et 
qu'on lui demandait quel avantage il avait retiré de la 
philosophie : 

— Celui, dit-il, de supporter les hommes et de 
savoir converser librement avec tout le monde. 

La philosophie des Anciens enseignant à converser 
avec les autres et avec soi-même, à se bien conduire 
dans le monde et à se plaire dans la solitude, ensei- 
gnait ainsi l'art de vivre. 

On demandait encore à Aristippe : « En quoi 
(Mes-vous donc supérieurs aux autres hommes, vous 
philosophes ? 

— En ce que, répondit-il, si toutes les lois 
étaient supprimées, notre conduite resterait la 
même. 

« Jusqu'au dernier terme de notre vie, dit Sé- 
nèque, nous agirons. Nous ne cesserons de travailler 
au l)ien des hommes, d'aider chacun en particulier, 
de porter secours même à nos ennemis, de leur 
tendre la main avec douceur. » (Du liepos du sage.) 

L'humanité, la douceur, la bienveillance et la 
bienfaisance étaient pratiquées par Horace comme 
par Cicéron. Dans son traité de la Clémence, « l'homme 
de bien, dit Sénèque, tendra la main au naufragé, 
il offrira à l'exilé un asile, au pauvre l'aumône, non 



58 LA VIE LITTERAIRE 

point ccUu oui rageante aumône ({ue la plupart des 
hommes, afin de paraître compatissants, jettent 
dédaigneusement au malheureux qu'ils secourent, 
pour le tenir à distance et comme s'ils craignaient 
de le toucher; mais il l'offrira comme un homme qui 
remet à son semblable sa part des biens communs à 
Vhumanité. » 

La morale qui fait l'homme de bien n'a point 
besoin de miracles pour s'établir. Elle existe dans 
tous les pays, en Chine comme en France, et la 
morale des Chinois n'est point inférieure à celle des 
Hébreux, quoique la rehgion bouddhique ne soit pas, 
comme le judaïsme et le christianisme, établie sur 
des miracles. 

« Tout ce que, indépendamment d'une vie hon- 
nête, dit Kant, l'homme croit pouvoir offrir à Dieu 
pour se le rendre favorable, constitue un faux culte. » 

C'est ce principe qui fait de la morale et de la reli- 
gion des Lettres la seule religion raisonnable. 

La morale de Littré, de Taine, de Sainte-Beuve ou 
de Ximenès Doudan esi-elle donc inférieure à la 
morale des gens qui vont en pèlerinage à Lourdes? 

Nous croyons la morale des philosophes modernes 
supérieure à la morale chrétienne, comme la justice 
est évidemment supérieure à la rjrâce. 

Et d'ailleurs, que d'idées et de sentiments délicats 
introduits dans la civilisation actuelle par les femmes^ 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 59 

par les poètes, par les romanciers, par les philo- 
sophes et moralistes, par Montaigne, Jean- Jacques et 
Voltaire, par la douceur d'une civilisation cosmo- 
polite sans cesse progressive, idées et sentiments 
qu'il serait impossible de trouver dans l'esprit et dans 
le cœur de ces affreux Juifs, ignorants et grossiers 
qui ont fondé le christianisme ! 

Celui-là, dit Kant, ne possède qu'une vertu fan- 
tastique, qui n'admet point de choses indifférentes 
à la moralité, qui jonche tous ses pas de devoirs 
connue autant de chausse-trapes et qui ne trouve 
pas insignifiant que l'on se nourrisse de viande ou de 
poisson, de bière ou de vin, suivant que l'on se 
trouve bien de l'un ou de l'autre. 

Introduire de telles minuties dans la doctrine de la 
vertu, c'est en faire dégénérer l'empire en tyrannie. 

L'indépendance de la morale est une conquête du 
xvni« siècle. 

Locke et Bayle forment la transition. 

Alors la philosophie descend du ciel sur la terre, 
elle devient humaine et pratique, indépendante de 
'Église et des dogmes de la foi. 

Les philosophes de cette grande époque s'appli- 
c[uent à faire de la morale une science d'observatioii 
positive, une science exacte puisée dans l'expérience 
et dans la connaissance scientifique de la nature 
humaine. A leurs yeux, la morale est surtout la 
recherche du ])onheur par le développement des 



GO LA VIK LITTKRAIRE 

facLillés intellectuelles, il ne s'agit plus de faire son 
salut par des jeûnes ou par un ci-eilo, il faut se 
rendre utile et faire plaisir aux autres. L'humanité 
re])rend alors ses droits. Montesquieu lui rend ses 
titres, Vauvenargues soutient la cause de l'homme et 
dissipe les prétendues contradictions où se perdait le 
génie affolé de Pascal. Grâce à la philosophie expé- 
rimentale des d'Holhach, Helvétius, Diderot, on put 
enlin entreprendre de réformer l'homme et la société 
par la raison : Condillac, Rousseau, N'oltaire n'y ont 
pas maniiué. Ce ne fut pas sans peine que ces grands 
hommes alors persécutés, toujours calomniés, con- 
quirent ces grands résultats. 

Leur vie entière fut un combat; s'ils en sortirent 
victorieux, c'est (ju'ils furent soutenus dans cette 
généreuse lutte par le sentiment fier de la Uberté de 
la pensée, par l'amour de la justice et de l'humanité. 

La morale indépendante serait peut-être mieux 
nommée morale naturelle, morale humaine , par 
opposition à la morale chrétienne et prétendue sur- 
naturelle des théologiens. 

Cette morale surnaturelle est un fanatisme de 
fakir. 

La véritable morale est indépendante des religions 
et même des mœurs. Les mœurs, dit Henri Heine, 
sont le produit variable du climat : il y a des mœurs 
indiennes, chinoises, chrétiennes; mais il n'y a 
qu'une seule morale humaine. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 01 

II y a une morale dans toutes les relii;ions, cela 
est incontestable, mais il y en a une aussi en dehors 
des religions, el c'est celle-là qu'il nous faul apprendre 
el pratiquer au plus vite, si nous ne voulons pas 
croupir en décadence, comme me l'écrivait Sainte- 
Beuve. La religion est si peu la hase de la morale c[ue 
la morale (depuis Confucius, par exemple) existe et 
prospère là où la religion est absente, et qu'à toutes 
les épo(j[ues où une religion triomphe, il y m peu de 
moralité. 

La morale naturelle, la morale indépendante, la 
morale humaine, celle qui consiste dans la recherche 
du bonheur par le développement des facultés iiitel- 
lectuelles, est comme le sel qui empêche l'industrie, 
l'art, la science, la politique et la religion elle-même 
de se corrompre. Moins il y a de religion et plus il y 
a de moralité et de vraie morale. 

Il ne faut pas se lasser de le démontrer : la morale 
est indépendante du dogme. Cette alliance hybride 
n'existe pas ailleurs que dans les catéchismes des sé- 
minaires. Le De officm de Cicéron, supérieur à la 
morale catholique, n'a rien de surnaturel ni de 
chrétien. 

La morale est essentiellement humaine, instinctive 
d'abord, puis réfléchie. Elle devient scientifique à 
mesure (|ue l'on connaît mieux l'homme, son organi- 
sation cérébrale et ses rapports sociaux avec ses sem- 
blables. 

Le dogme et la morale n'ont rien de eonnnun ni 

4 



62 LA VI li LlTTKHAIRIi; 

dans IcLU' origine, ni dans leur lin. Le dogme est 
d'ordre divin, il naît de la révélation et, par la (bi 
aveugle, il conduit les croyants au ciel. La morale est 
humaine, d'ordre naturel ; elle naît de l'expérience et 
de l'observalion ; et, par une pratique réfléchie, elle 
conduit l'homme à la sagesse, à la vertu possible et 
au bonheur. 

La loi morte, les cultes de toutes les religions 
disparus, la morale reste entière : il Ji'y a dans 
l'esprit de Fhomme que quelques absurdités de 
moins . 

« Faites découler le droit de la foi, dit Ad. Franck, 
prenez une certaine croyance pour condition de la 
moralité humaine ; alors, celui qui ne partagera pas 
cette croyance sera en dehors de la loi comnume ; il 
n'y aura pour lui pas plus de salut dans ce monde que 
dans l'autre, et la plus dure des iniquités, c'est-à-dire 
la violation de la conscience, sera la première qu'on 
lui fera souffrir. » 

Le Taïtien sent, aussi bien que Locke, qu'une bête 
sauvage tuée par un autre ne peut être à luij que les 
produits du sol cultivé par un autre ne peuvent lui 
appartenir sans le consentement du propriétaire, et 
que la légitimedéfensepeut seuledojmer àun homme 
droit sur la vie d'un autre homme. VoiLà ce que la 
morale décide ; voilà le droit naturel, voilà a pre- 
mière règle des lois. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 63 

L'idée de la justice est naturelle à l'homme. C'est 
eu qualité d'êtres raisonnables et non pas en qualité 
de croyants que nous connaissons le juste et l'injuste. 
Que vient-on nous parler de la justice de Dieu, nous 
ne pouvons en avoir une' idée que par celle même 
que nous avons de la justice humaine qui naît de la 
vue des rapports humains. 

La croyance religieuse à l'immortalité de l'âme 
n'est pas nécessaire à la moralité. La morale est une 
science d'observation et de raisonnement comme 
toutes les autres. La conscience, éclairée par l'expé- 
rience et par l'éducation, nous fait distinguer ce qui 
est bon on mauvais, utile ou nuisible à nous-même 
et aux autres; dès lors, notre raison choisirait toujours 
le bien et éviterait toujours le mal, si elle n'avait à 
lutter contre les instincts matériels, les désirs gros- 
siers, les passions folles, dans un combat oij. la raison 
est souvent vaincue et où l'habitude de la réflexion 
assure seule la victoire. Connaître ce qui suit la mort, 
ci'oirc ou ne pas croire à la résurrection des corps et 
au jugement dernier, importe peu pour la conduite 
de la vie. C'est obscurcir l'idée du bien et compro- 
mettre r()l)]igati()n morale de la pratique, que de les 
faire dépendre des problèmes les ])liis insolubles de 
la métaphysique la plus transcendante. 

La morale est fondée sur l'idée de justice et de réci- 
procité, qui est une idée naturelle, étrangère et anté- 
rieure à toute religion. 

Donc la morale est indépendante du dogme. 



64 LA VIE LITTÉRAIRE 

Les hommes ont fondé la morale sur l'utile, en 
vue d'assurer réciproquement leur bonheur. La notion 
de justice existe nalurellement parmi les hommes. 
Elle a été nécessaire à tous pour se conserver en 
société et pour progresser. 

(( Que je redemande, dit Voltaire, à un Turc, à un 
Guèbre, à un Malaljare, l'argent que je lui ai prêté 
pour se nourrir et se vêtir, il ne lui tombera jamais 
dans la tête de me répondre : attendez que je sache si 
Mahomet, Zoroastre ou Brahma ordonnent que je vous 
rende votre argent. Il conviendra qu'il est juste qu'il 
me paie; et, s'il n'en fait rien, c'est que sa pauvreté 
ou son avarice l'emporteront sur la justice qu'il recon- 
naît. » 

L'idée de justice me paraît tellement une vérité 
naturelle, à laquelle tout l'univers donne son assenti- 
ment, que les plus grands crimes qui affligent la 
société humaine, sont commis sous un faux prétexte 
de justice. Le plus grand des crimes, du moins le plus 
destructif, et par conséquent le plus opposé au but 
de la nature, est la guerre; mais il n'y a aucun agres- 
seur qui ne colore ce forfait du prétexte de la justice. 

« Je crois que les idées du juste et de l'injuste sont 
aussi claires, aussi universelles que les idées de santé 
et de maladie, de vérité et de fausseté, de convenance 
et de disconvenance. Les limites du juste et de l'in- 
juste sont très difficiles à poser; comme l'état mitoyen 
entre la santé et la maladie, enti'e ce qui est conve- 
nable et la disconvenance des choses, entre le faux et 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 65 

le vrai, est difficile à marquer. Ce sont des nuances qui 
se mêlent, mais les couleurs tranchantes frappent 
tous les yeux. » 

Qu'on soit juge, il suffît; le reste est arbitraire. 

La morale, dit VoUaire, est, en tout pays, indé- 
pendante de la théologie. « Plus j*ai vu d'hommes 
différents par le climat, les mœurs, le langage, les 
lois, le cuhe, et par la mesure de leur intelligence, 
et plus j'ai remarqué qu'ils ont tous le même fonds 
de morale; ils ont tous une notion grossière du juste 
et de l'injuste ; sans savoir un mot de théologie, ils 
ont tous acquis cette même notion dans l'âge où la 
raison se déploie, comme ils ont tous acquis naturel- 
lement l'art de soulever des fardeaux avec des bâtons, 
et de passer un ruisseau sur un morceau de bois, sans 
avoir appris les mathématiques. » 

Voltaire jugeait parfaitement inutiles tous les ensei- 
gnements des religions et bornait nos obligations 
morales à la pratique de la justice et à l'amour de la 
patrie. 

La seule portion utile des religions est leur partie 
raisonnable. Tous les dogmes absurdes imposés par la 
foi sont ridicules et dangereux. 

Ind(''peiidante de tous les cultes, la morale natu- 
relle, progressive comme l'intelligence qui la conçoit, 
est créée par l'homme et fondée uniquement sur 
l'expérience et la raison. La foi nous aveugle pour 

4. 



66 LA VIE LITTÉRAIRE 

nous asservir; elle nous ol)lii;x' à fermer les yeux 
pour y croire, tandis que la raison nous éclaire sur 
notre intérôt. Qui méprise la raison et la nature ne 
peut fonder une foi raisonnable. Sur quoi appuyer la 
foi quand on a renversé le sens commun ? Où allu- 
mer son flambeau quand elle a éteint cette lumière 
que tout homme apporte en naissant et qui lui vient 
de l'exercice de ses sens? Les préceptes des religions, 
les commandements des églises ne sont bons et utiles 
que quand ils se trouvent d'accord avec les devoirs 
naturels et les préceptes de la raison. 

Toute théologie, toute religion, tonte science 
réputée divine n'est rien qu'humaine. Elles n'ont 
paru surnaturelles et révélées miraculeusement qu'aux 
temps où l'on ne s'expliquait pas leur naissance et 
leur formation. Elles ne sont bonnes qu'autant qu'elles 
sont raisonnables et leur erreur, comme leurs dan- 
gers, commencent au point où elles dépassent et 
blessent la raison. 

« Homme ou chrétien. » 

Faire violence à notre nature : tel est le but du 
christianisme. Le but de la philosophie est tout con- 
traire : elle veut améliorer et perfectionner notre 
nature telle qu'elle est. La morale chrétienne se dit 
surnaturelle, elle est surtout anti-naturelle, contraire 
à la nature et à la raison, c'est-à-dire absurde. 

La vraie morale est conforme à la nature, puis- 
qu'elle résulte de l'organisation même de l'homme et 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR. 67 

qu'elle cherche les moyens d'assurer son bonheur. 

Pour vivre heureux et sage, il faut, vivre confor- 
mément à notre nature d'homme et ne vouloir pas 
plus qu'elle ne comporte... 



Je suis seulement homme et ne veux pas moins être 
Ni tenter davantage, 



a dit Alfred de Musset. Et Pascal, avant l'aberration 
finale : « L'homme n'est ni ange ni bête. Et celui qui 
veut faire l'ange fait la bête. » 

« Regardez- vous ici-bas comme un étranger que 
les affaires du monde ne touchent point. » Voilà le 
précepte chrétien. 

Homo sum et nihil humani a me alienun jmto : 
voilà le sentiment antique et vraiment humain. 

L'idée de l'humanité est évidente chez les Anciens. 
Non seulement chez Epictèle, Térence, Marc-Aurèle 
ou Sénèque , mais dans Pindare et dans Homère. 
Avant lui, les Anciens n'avaient-ils pas déjà le mythe 
humanitaire de Prométhée? 

Molière faisait l'aumône par amour de l'huma- 
nité. Raljelais, au milieu de son rire, a des paroles 
éloquentes en faveur des malheureux. Il veut amé- 
liorer leur sort en ce monde. Les chrétiens catho- 
liques n'y songent même pas. Sous Louis XIV, au 
milieu du grand règne, on se nourrissait dans les 
campagnes de racines de fougères l)royées ; les 



G8 Ik VIE LITTKRAIRE 

paysans réduits à un tel régime exhalaient, paraît-il, 
luie telle infection que les honnestes gens de l'époque 
7ie pouvaient plus aller à la messe! C'est le seul regret 
contenu dans le docuuient officiel qui nous fait con- 
naître ces d(Hails. 

Aux Étals-Généraux de 1614, un député put dire 
au roi de France : « Sire, vos sujets mangent de 
l'herbe à la manière des bêtes. » 

Pour madame de Sévigné, les paysans bretons 
n'étaient pas des hommes. La Bruyère, seul, avec 
Fénélon et Vauban, avait pitié de ces sortes d'ani- 
maux à voix rauque qui nous font vivre. 



i 



CHAPITRE VII 



Libres penseurs spiritualistes. — Opinion de M. Janet. — 
Doutes de Renan. — Revendications sociales, léguées par le 
xv'iii' siècle. — Vauvenargues seconde Voltaire. — Sa place 
parmi les moralistes. — Hérésie de Pelage. — Philosophes au 
centre des choses, — Jugements sur Montaigne. — Bacon, 
ancêtre de Descartes. — Exposition de la Méthode. — Le 
bonheur, selon Spinoza. — Langue de Saint-Évremond. — Le 
Père Canaye. — Parenté de Saint-Évremond avec Montaigne 
et Vauvenargues. — Le parti de la tolérance. 



Los ])hilosophes, même spirilualistes, ceux qui 
admettent la Providence et l'immortalité, acceptent 
du moins la raison pour juge. Ils défendent avec nous 
la liberté de penser. 

Avec les catholiques, on ne trouve aucun terrain 
commun, il n'existe avec eux aucun moyen de s'en- 
tendre. La raison n'est pour eux que la servante et 
l'humble esclave de la foi. 

Cependant, conunent accepter la foi, si la raison 
ne la juge pas raisonnal)le ? Du moment que la 
raison juge, elle n'est plus esclave et doit décider en 
dernier ressort ; car qui la remplacerait pour juger à 



70 LA VIF LITTÉRAIRE 

sa place? Aussi les catholiques se défienl-ils de la 
raison et ils procèdent par voie de commandement et 
d'autoritc', Les philosophes spirilualistes, qui ont 
toutes les croyances chrétiennes, moins les dogmes 
prbsurdes et les mystères, osent déclarer qu'ils aiment 
niieux la libre recherche, dùt-elle aboutir à l'erreur, 
que la servitude d'esprit, nécessaire à la foi, même 
quand cette servitude s'appliquerait à la vérité. 
Ceux-là, quoi qu'ils pensent, sont nos alliés dans la 
lutte ouverte aujourd'hui contre les Jésuites. « Nous 
ne pouvons oublier, disait M. Janet (dans la Bévue 
des Deux Mondes du 15 niai 1868), que, si nous 
avons avec les théologiens des croyances communes, 
nous avons aussi des principes absolument différents, 
Comme eux nous croyons ta ])ieu et <à l'âme; mais, 
pour euXy la liberté de peîiser est un crime; pour nous 
c'est le droit et la vie, et nous aimons mieux Verreur 
librement cherchée que la vérité servilement adoptée, r> 

L'esprit humain a logé pendant tout le moyen âge 
dans l'infect et obscur cachot de l'orthodoxie. 

11 n'en est sorti qu'à la Renaissance. 

Toutes les libertés sont sœurs et toutes se prêtent un 
mutuel appui. Copernic est le contemporain de Luther. 

Touj(jurs la science a trouvé la croyance en travers 
de sa voie, mais la croyance, cette fois, a été vahicuc 
sans retour. \j Exposition du Système du monde ei\^ 
Déclaration des droits de lliomme sont deux monu- 
ments du même triomphe. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LIXTEUR 7l 

La clarLc, dit Vauveiiar^ues, est la bonne foi dos 
philosophes. 

Dans hi Revue des Deux Mondes du 15 janvier 
1860, M. Vacherot reconnaît que la métaphysique de 
Platon est intéressante sans doute, comme œuvre 
d'un bel esprit, mais il reconnaît en même temps 
qu'elle n'est à aucun degré scientifique. 

Pour lui, comme pour nous, la métaphysique est 
une viande cieuse, une science vaine, qui ne corres- 
pond à aucune réalité : « La métaphysique de 
Platon, Descartes, Malcbranche, Bossuet, Fénelon, 
Leibnitz, Clarke, peut faire illusion aux esprits 
novices et ignorants.... On la goûte, on l'admire 
comme histoire; mais on ne la prend pas au sérieux 
comme science. » 

M. Renan, si fin, si distingué, n'ose pas toujours 
conclure. Il veut conserver les vieux mots en y glis^ 
sant des idées, des intentions nouvelles. 

Dieu, Providence, immortalité, dit-il (dans la 
préface de ses Études d'histoire religieuse)^ autant de 
bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la 
philosophie interprétera dans des sens plus ou 
moins raffinés, mais qu'elle ne remplacera jamais 
avec avantage. 

Eh! (jui vous parle de les renijjlacer? Supprimez- 
les ou dites que vous Tie croyez plus à ce qu'ils 
renfermeiit. Cependant il a le courage de nier le 
Dieu Providence. (Voir sa lettre à M. Guéroult, 
Opinion natioiude du 4 septembre 1872.) 



72 LA VIE LITTÊUAIUË 

« Il n'y a pas (rùUe libre supérieur à l'homme 
auquel on puisse attribuer une part appréciable dans 
la conduite morale, pas plus que dans la conduite 
matérielle de l'univers. Toutes les facultés que le 
déisme vulgaire attribue à Dieu n'ont jamais existé 
sans uncerveau.il n'y a jamais eu de prévoyance, 
de perception des objets ext('i'ieurs, de couscic-nce 
enfin, sans un système nerveux. » 

Grâce aux philosophes du xvni'^ siècle, j:,râce à 
Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Vauve- 
nargues, nous avons aujourd'hui le droit d'être 
sincères dans l'expression de nos idées. 

Grâce à eux, il existe entre les hommes à tous les 
degrés de l'échelle sociale un commerce plus con- 
forme à la dignité humaine. 

Au xvm^ siècle, nos philosophes intronisent le 
culte du vrai et du beau, le règne prochain de la 
raison et de la science. Voltaire détruit les supersti- 
tions et prêche la tolérance; Diderot célèbre la 
nature qu'il met à la place du cruel Dieu des Juifs et 
du Dieu mystique des chrétiens ; Montesquieu mon- 
tre que la justice est l'idéal des lois; tous ils pré- 
parent le triomphe de la Révolution qui proclamera 
la souverahieté du peuple et les droits de l'homme, 
lesquels sont la liberté de penser, l'égalité civile, la 
solidarité fraternelle. 

Remplacer les odieux privilèges de l'ancien régime 
par la justice et la générosité démocratique, écouter 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 73 

les revendications ouvrières dans ce qu'elles ont de 
juste et de légitime; réconcilier par la diminution de 
la joui-nce de travail, par l'augmentation progressive 
des salaires, par les caisses de retraite pour la 
vieillesse et de prévoyance pour les accidents, par la 
représentation des intércMs et par la participation des 
ouvriers aux bénéfices dont ils sont la principale 
cause, par la bonté, la confiance, l'estime, l'amitié 
réciproques, le travail et le capital : tel est le pro- 
blème politique et social que le xviii^ siècle nous a 
légué et qui doit être l'œuvre de notre temps. 

Enseigner doctrinalement aux hommes ce qu'ils 
ont ta croire au lieu de leur apprendre à penser, c'est 
les abrutir. La morale est la connaissance personnelle 
du bien et du vrai. 

Chacun doit se conduire par ses yeux ; mais pour 
éclairer la route, il faut une lumière. Un être intel- 
ligent, tel que l'homme, ne doit pas être tenu en 
laisse comme un chien, il ne doit pas agir par ins- 
tinct; il a le devoir d'appliquer son intelligence à la 
recherche personnelle du vrai et du bon. 

Obéir à sa conscience ne sufïit pas, si l'on ne tra- 
vaille pas en même temps à éclairer sa conscience, à 
la rendre de plus en plus délicate, de plus en plus 
noble. 

C'est à notre perfectionnement que se rapportent 
tous nos devoirs. Le principe de la morale est d'élever 
en nous la personne humaine au plus haut degré 
d'excellence dont elle est capable. 



74 LA VIE LITTÉRAIRE 

Voltaire voulait supprimer la Ihc'ologie, qui est into- 
lérante par essence ; il plaçait dans la morale mieux 
comprise le sentiment religieux ; faisant la guerre aux 
dogmes et se moquant des rites, il voulait séculariser 
la morale et supprimer ces inutiles et coûteux inter- 
médiaires qui, sans poètes, sans philosophes, sans 
historiens, prétendent qu'on ne peut arriver à l'idéal 
que par eux. 

Dans sa lutte généreuse, il fut aidé par Montes- 
quieu, Diderot, d'Alembert et surtout par un homme 
de cœur, son ami Vauvenargues, homme de goût, 
esprit distingué, par Vauvenargues qui mourut trop 
jeune, mais qui fut une intelligence supérieure, une 
âme haute, forte et simple. 

Vauvenargues n'admet pas de péché originel, il 
estime l'homme, il relève sa dignité. 

Mûri par une expérience précoce, il exprime en un 
style d'une simplicité parfaite, avec des images d'une 
douceur et d'une beauté antiques, des idées qui nous 
rendent meilleurs. 

Comparé aux autres moralistes, Vauvenargues tient 
bien sa place parmi eux. La Bruyère peint pour 
peindre et pour amuser ; La Rochefoucauld se pique 
d'étonner, de scandaliser peut-être; Montaigne ne voit 
dans les hommes que les preuves multiples de l'incer- 
titude qui sied au sage ; Pascal veut faire des chré- 
tiens et Vauvenargues des hommes vertueux. 

Pascal et Vauvenargues ont étudié la nature 
humaine, avec le désir d'agir sur elle. C'est là toute 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 75 

leur resseiiiblauce. Vauvenargues regarde l'homme 
comme un fait au delà duquel il n'y arien à chercher ; 
il l'admet avec ses passions, ses vices même ; il veut 
tirer le meilleur parti de ce que nous sommes. 

Mort trop tôt, incomplet comme écrivain, Vauve- 
nargues rouvre un ordre d'idées et de sentiments qui 
est plein de fécondité et d'avenir. Il ne décourage pas, 
il ne dénigre pas ; il n'applique aux passions ni le 
blâme, ni le ridicule. 

Moraliste païen, il a su rompre avec la mysticité 
catholique et chrétienne; c'est un moraliste vrai, 
naturel, comme Montaigne, un moraliste qui n'est pas 
dupe des apparences et qui a le mérite, — que n'ont 
pas tous les autres, — de donner impulsion et direc- 
tion. 

Persuadé qu'un des premiers besoins de l'homme 
est d'ajouler sans cesse au sentiment de sa grandeur 
personnelle, Vauvenargues fonde sur ce noble besoin 
tous les principes de la morale privée et publique. Il 
élève les âmes pour les épurer et pour les unir. Avec 
quelques maximes et quelques expressions éloquentes, 
il donne à la morale naturelle l'accent religieux et 
remplace la superstition religieuse par la bonne cul- 
ture de la nature humaine. 

La morale a pour but de régler les rapports des 
hommes. 

Le bien est ce qui tend à l'avantage de la société; 
le mal, ce qui tend à sa ruine, 

La morale de Vauvenargues, comme celle de Voltaire 



76 LA VIE LITTÉRAIRE 

et du xviii^' siècle, est une morale sociale, en réaction 
contre cette morale particulière, étroite, mystique et 
se disant surnaturelle, ne s'attachant qu'au salut 
personnel, et négligeant le bien social et les vertus 
humaines. 

La morale de l'Église est celle du salul par la 
grâce et par la prédestination. 

L'existence du péché originel dans tous les hom- 
mes est un des dogmes les plus obscurs et les plus 
absurdes de la foi qu'elle impose par le bras séculier. 
H a pour conséquence la prédestination qui est un 
mystère aussi stupide qu'impénétrable, et la grâce 
qui est un don surnaturel accordé gratuitement. 

On sait toutes les furieuses disputes qui ont divisé 
et divisent encore les théologiens catholiques sur 
cette doctrine de la grâce. 

Parce que le « Seigneur » de la Bible, cité par 
saint Paul, aurait dit : « f aurai pitié de qui je vou- 
drai^ et je ferai miséricorde à qui il me 'plaira » , saint 
Augusiin affirme que les enfants, dans lesquels le 
péché originel n'est pas effacé par le baptême, sont 
damiiés. La grâce, indispensaljle parce que, seule, 
elle détermine la volonté, n'est pas accordée à tous, 
mais uniquement au petit nombre des élus. Tous les 
autres sont condanmés et damnés comme ces enfanls 
morts en bas âge, à qui le baptême a été refusé, 
quoiqu'ils n'y aient pu mettre aucun obstacle. 

Selon la doctrine catholique, la grâce est un don 
surnaturel que Dieu accorde ou refuse gratuitement» 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 77 

A rexemple de Pelage, Montaigne, Voltaire, Vau- 
venargues, tous les philosophes du xvni^ siècle et 
tous les hommes de bon sens n'admettent pas cette 
injustice. Tous ceux qui, par les conjectures de la 
science préhistorique, se représentent les pénibles 
débuts de l'espèce humaine, cette longue vie sauvage 
de l'âge de pierre, savent qu'au lieu d'être en déca- 
dence, l'humanité progresse et qu'elle s'élève lente- 
ment à la justice. Ils n'admeUent pas que l'enten- 
dement de l'homme ait été obscurci par le péché 
d'Adam. Ce qui obscurcit l'intelligence, c'est la fai- 
blesse du cerveau, la paresse d'esprit, l'ignorance et 
l'erreur. Les longs efforts de l'espèce humaine ont for- 
tifié ses organes et cette force acquise par l'habitude 
des actes utiles, transmise par l'hérédité, lui a permis 
de diminuer peu à peu son ignorance et sa misère. 

La grâce surnaturelle inventée par l'Église est le 
contraire de la morale humaine. La notion naturelle 
de justice s'oppose au mystère de la prédestination. 
La raison n'admet pas que Dieu ait pu, sans injustice, 
et dès avant la création du monde, prédestiner les 
hommi^s futurs, les uns au paradis et les autres à 
l'enfer. 

La conscience naturelle est révoltée de ce dogme 
inique et surnaturel de la prédestination, en vertu de 
laquelle le Dieu de la Bible détermine le sort éternel 
de chacun pour faire, — ([uelle que soit leur con- 
duite, — brûler éternellement dans ses grandes chau- 
dières ceux qu'il a gratuitement réprouvés. 



78 LA VIE LITTÉRAIRE 

Saint Augustin a consacré vingt ans de sa vie à 
combattre Pelage qui disait que; riiomme, pour faire 
le bien, n'a pas besoin de la grâce. A la suite d'Au- 
gustin, l'Église a condamné Pelage dont la doctrine 
détruisait son prestige, et rendait le clergé aussi inu- 
tile que la mort même de Jésus-Christ. 

L'Église a donc adopté sur la grâce la doctrine de 
saint Augustin. Pelage, qui paraît avoir été un homme 
raisonnable, après avoir longtemps lutté pour défendre 
son hérésie, a été finalement condamné. 

Selon saint Augustin et selon l'Église, Dieu pré- 
destine à la foi, à la grâce, à la justification, h la 
persévérance finale, non ceux dont il aurait prévu, en 
vertu de sa prescience infinie, les bonnes dispositions 
futures, mais ceux-là seulement auxquels il lui plaît 
d'accorder ces dons gratuitement. 

Ainsi la prédestination, ce dogme contraire à toute 
justice et à toute moralité, cette révoltante doctrine, 
— à la fois royale et divine du bon plaisir, — est une 
idée que saint Augustin a puisée dans saint Paul qui 
l'avait trouvée dans le petit passage de la Bible cité 
plus haut. L'Église catholique a adopté cette idée dont 
elle a fait un dogme en vertu duquel les élus sont 
nécessairement conduits au bonheur éternel et les 
réprouvés entraînés nécessairement dans les abîmes 
de l'enfer, non point selon leur conduite, leurs mérites 
et leurs œuvres, ce qui serait selon la justice, mais 
selon le bon plaisir de Jéhovah. 

La morale de Vauvenargues est diamétralement 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 79 

contraire à cette doctrine catholique de la grâce qui 
détruit le mérite et la vertu. On peut voir combien 
cette morale naturelle l'emporte sur la morale Ihéolo- 
gique. 

La raison, dit un philosophe, est le centre des 
choses. 

Ceux qui restent dans la mesure sont toujours plus 
près d'elle que ceux qui s'en vont aux extrémités. 

On est au centre avec Vauvenargues, comme avec 
Montaigne. 

Les Pensées de Vauvenargues, connue celles de 
Pascal, n'ont été que l'esquisse de ce qu'il aurait pu 
faire. 

Les Essais sont le livre favori des esprits libres et 
des sages qui aiment la vérité, la mesure, et savent 
s'en contenter ; qui ne s'agitent pas, mais avec qui 
l'on compte, parce qu'ils ont avec eux la liberté de 
l'esprit et la force de la vérité « qui fait plus à la 
longue que le nombre et le bruit. » 

Le cardinal du Perron appelait les Essais « le bré- 
viaire des honnêtes gens. » 

Balzac — l'ancien — dit que Montaigne a porté la 
raison humaine aussi loin qu'elle peut s'élever. 

Etienne Pasquier respecte et honore sa mémoire. 
C'est un autre Sénèque, dit-il, je n'ai livre entre les 
mains que j'aie tant caressé que celui-là. J'y trouve 
toujours quelque chose à me contenter. 

Montaigne csL grand, dit Juste-Lipse son contem- 
porain; il est propre à former le caractère et le juge- 



80 LA VIE LITTÉRAIRE 

ment et ]n'()]in' aussi à forlifior les âmes. « C'est le 
TliCili'.s (le la France. 

« Son livre est honnête, docte et tout à fait de mon 
goût. 

»... Joignez à cela l'ancre de la sagesse qu'il fixe 
à notre navire. » 

Bayle et Voltaire aimaient beaucoup Montaigne. 
Voltaire reconnaissait en lui un ancêtre; il se recon- 
naissait dans sa manière de voir la mêlée humaine, 
la mobilité des hommes, leur inepte et aveugle 
crédulité. 

Il se retrouvait aussi dans sa haine de la supersti- 
tion, du fanatisme qu'elle fait naître et dans son 
amour de la tolérance. 

Le 21 août 1764, Voltaire écrit au comte de | 
Tressan : 

« Quelle injustice criante de dire que Montaigne 
n'a fait que commenter les Anciens ! il les cite à 
propos, et c'est ce que les commentateurs ne font 
pas. Il pense et ces messieurs ne pensent point. Il J 
appuie ses pensées de celles des grands hommes de 
l'Antiquité; il les juge, il les combat, il converse avec 
eux, avec son lecteur, avec lui-même; toujours ori- 
ginal dans la manière dont il présente les objets, tou- 
jours plein d'imagination, toujours peintre; et, ce 
que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien 
savoir, d'ailleurs, s'il a pris chez les Anciens tout ce 
qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le nou- 
veau monde, découvert presque de son temps, sur 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 81 

les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fana- 
tisme des deux sectes qui di'solaient la France. » 

iMontaigne parle de (oui dans ses /ï'.s.m/.s ; littéra- 
ture, morale, philosophie, religion, politique, ques- 
tions sociales. 

Il passe aisément, dans la même page, des plus 
hautes spéculations de la philosophie ancienne aux 
plus siujples détails de la vie commune. 

Précurseur de Descaries et du xvui^ siècle, il a 
enseigné et pratiqué le doute; il a protesté contre 
la harbarie di^s mœurs de son temps. 

Il a flétri la torlure, la question et toutes les 
cruautés que l'Inquisition sanguinaire avait inven- 
tées. 

Il a iiiontré, avant Pascal, que l'humanité est 
une suite d'hommes qui apprend toujours et tout en 
se montrant défiant à l'égard de la science, il a cru à 
ses progrès. 

Il a prêché la tolérance religieuse au milieu 
même des guerres de religion; il a formulé le pre- 
mier un système d'éducation morale et rationnelle; 
enOn, il a pressenti, devint', appelé de ses vœux 
toutes les conquêtes de la civilisation moderne. 
Jamais, dit Ch. Louandre, la raison humaine ne 
s'est élevée plus haut et jamais la pensée ne s'est 
produite sous une forme plus originale et plus 
pénétrante. 

C'est mettre, disait-il, ses conjectures à bien haut 
prix que d'en faire cuire un homme tout vif. 

o. 



82 LA VIE LITTÉRAIRE 

Saint-Évreinond préférait Montaigne à Sénèque et 
à Plularque. « Vous cherchez, dit-il, de la constance 
dans Sénèque, et vous n y trouvez que de l'austérité. 
Plutarque vous rendra grave et sérieux plus que 
trancjuille. Montaigne vous fera mieux connaître 
riioiiime qu'aucun autre. » 

Plus sincère que liousseau, plus vaiié que saint 
Augustin, Montaigne a fait, lui aussi, ses confes- 
sions; il nous met dans sa confidence. On y trouve 
une telle candeur, une naïveté si vraie, qu'en parlant 
de lui-même, ou sent bien qu'il veut peindre 
l'homme en général. « Il est vrai, dit Saint- 
Évremond, qu'il dit un peu trop naïvement ses 
pensées et ses incUnalions, et que, lorsqu'il fait 
quelques digressions, il en revient toujours à lui- 
même qui est le sujet de son ouvrage. Mais en rame- 
nant son lecteur chez lui, il a toujours de quoi lui 
plaire et le réjouir. Ce n'est point un hôte importun. » 

Comme Saint-Évremond, madame de Sévigné 
aimait passionnément à lire Montaigne. Elle était de 
l'avis de madame de La Fayette, qui disait qu'il eût 
été le plus agréable voisin. A propos d'anmsements 
dans ses loisirs de Livry : « En voici un, dil-elle, que 
j'ai trouvé ; c'est un volume de Montaigne que je ne 
croyais pas avoir apporté. Ah! l'aimable homme! 
qu'il est de bonne compagnie ! 

» C'est mon ancien ami; mais à force d'être ancien 
il m'est nouveau... Mon Dieu! que ce livre est plein 
de bon sens. ^) 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'iJN LECTEUR 83 

Dès leur publication, les Essais avaient vivement 
intéressé les contemporains et les successeurs immé- 
diats de Montaigne. « A peine, dit Huet, trouverez 
vous un gentilhomme de campagne qui veuille se 
distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne 
sur sa cheminée. » 

« Deux écrivains, dit La Bruyère, ont blâmé 
Montaigne. L'un (Nicole) ne pensait pas assez pour 
goûter un auteur qui pense beaucoup; l'autre 
(Malebranche) pense trop subtilement pour s'ac- 
commoder des pensées qui sont naturelles. » 

(( Montaigne, dit en effet Nicole [Essais de morale, 
tome VI, p. ^'âS), Montaigne est un homme qui, après 
avoir promené son esprit par toutes les choses du 
monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et 
de mal, a eu assez de lumières pour en reconnaître 
la sottise et la vanité. 11 a très bien découvert le 
néant de la grandeur et l'inutilité des sciences; mais 
comme il ne connaissait guère d'autre vie que celle- 
ci, il a conclu qu'il n'y avait donc riini ;\ faire 
qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace 
qui nous est donné. » 

Mais toi, mon pauvre Nicole, tu avais donc hi 
prétention d(* connaître une autre vie que celle-ci ? 
Comment te la figurais-tu et qui donc t'en avait 
parlé? 

Dans la troisième partie de la Hccherche de la 
Vérité, Malebranche traite de la communication 
contagieuse dvs imaginations fortes et du livre de 
Montaigne. 



84 LA VIE LITTHRAIRE 

11 lui reproche, d'abord, sa vanilé. Montaigne n'a 
fait son livre que pour se peindre et pour repré- 
senter ses humeurs et ses inclinations. C'est lui- 
même qu'il peint; il est lui-même la matière de 
son livre. C'est donc, dit iMalebranche, une vanité, 
soit qu'il parle avantageusement de lui, soit qu'il 
décrive ses défauts. 

Malebranche prend ensuite les E.ssais xle Mon- 
taigne comme preuve de la force que les imagina- 
tions ont les unes sur les autres. Montaigne, dit-il, 
a un certain air libre, il donne un tour si naturel 
et si vif à ses pensées, qu'il est malaisé de le lire 
sam se laisser préoccuper. 

Malebranche constate la désinvolture cavalière de 
Montaigne, sa négligence qui lui sied et le rend 
aimable, sa licrlé d'honnête homme, « qui le fait 
respecter sans le faire haïr ». Il lui trouve « l'air du 
monde et l'air cavalier soutenus d'érudition. » 

On doit, dit-il enfin, regarder Montaigne comme 
un homme qui se divertit, qui tâche de plaire et ne 
pense point à enseigner. 

« Mais il n'est que plus dangereux, précisément 
parce qu'il plaît et qu'il séduit les gens par la 
vivacité toujours victorieuse de son imagination 
dominante. » 

La Bruyère, dit Sainte-Beuve, tient de Montaigne 
non seulement pour le style et pour la méthode dé- 
cojsue avec art, mais aussi pour la manière de juger 
l'homme et la vie. 



NOTES ET RÎ:FLEX10NS D'UiN LECTEUR 85 

Pour Dcscarles, Montaigne et Bacon sont des 
ancêtres. Ils ont, tous les deux, pratiqué avant lui le 
doute méthodique. 

Montaigne, dans le chapitre 30 de ses Essais, dit 
qu'. « // faut tout passe?' par le filtre et ne rien rece- 
voir dans notre tête par autorité et croyance ». 

Bacon voulait aussi aholir, oublier du moins toutes 
les notions reçues, afin d'appliquer l'esprit neuf, et 
semblable à une table rase, à l'étude de toute chose 
prise dans ses commencements. 

Descartes a placé dans l'évidence le principe de 
toute certitude. A partir de lui, la philosophie mo- 
derne a rejeté le principe de l'autorité, qui avait 
dominé durant tout le cours obscur et stérile du 
moyen âge. 

Désormais, grâce à lui. tout homme qui pense ne 
reconnaît et n'accepte comme vrai que ce qui est 
évident. 

La pensée, c'est la vue distincte de l'âme, qui 
constate dans le domaine intellectuel, comme la main 
dans le domaine physique, la réalité des choses. 

Naturellement, les théologiens ne peuvent accepter, 
dans les matières métaphysiques sur lesquelles ils 
bavardent, ce principe rationnel de l'évidence, qui 
rejette leurs mystères obscurs et ruine la foi sur 
laquelle est établie leur puissance. 

Descartes, et c'est là sa gloire, a fait triompher, 
d'une manière définitive, en philosophie, le critérium 
de l'évidence ou l'autorité souveraine de la raison ; 



86 LA VIE LITTÉRAIRE 

car c'est la raison qui jii^e de ce qui est évident ou 
de ce qui n'est pas évident, et par conséquent de ce 
qui est vrai ou faux. 

La méthode de Descartes est bien simple. Il ne 
faut jamais croire sans examiner, ni réputer une 
chose vraie par cela seul qu'un autre la croit telle. 
Nous devons rejeter, au moins une fois en notre vie, 
toutes les opinions que nous avons précédemment 
reçues, afin d'en faire une revue com[)lèle. Dans 
ce doute méthodique, il faut comprendre non seu- 
lement les opinions fausses, mais les opinions incer- 
taines. 

Le moyen de ne pas se tromper est de ne donner 
son assentiment qu'aux idées claires et dislincles : 
quand une idée n'est pas claire, il faut diviser la dif- 
ficulté en autant de parties qu'il est nécessaire pour 
s'en rendre compte; enfin, il faut conduire ses pen- 
sées par ordre et aller du simple au composé. 

Toutes les sciences n'étant que le miroir de la 
nature, toutes les sciences se touchent, comme les 
choses se touchent dans la nature. Une découverte 
nous aide à en faire une autre. Toutes les sciences 
s'entr'aident, bien loin de se faire obstacle. 

Toutes ensemble, les sciences ne sont rien autre 
chose que l'intelligence humaine, reflétant distincte- 
ment les faits naturels. De même que la nature est 
une, l'intelligence, qui la reproduit, reste une et 
toujours la même, quelle que soit la variété des objets 
auxquels elle s'applique, « sans que cette variété 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 87 

apporte à sa nature plus de changement que la diver- 
sité des objets n'en apporte à la nature du soleil qui 
les éclaire. 

» Au lieu de cette philosophie spéculative, méta- 
physique, qu'on enseigne dans les écoles, on en peut 
trouver une pratique, par laquelle, connaissant la 
force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des 
astres, des cicux, et de tous les autres corps qui nous 
environnent, aussi distinctement que nous connais- 
sons les divers métiers de nos artisans, nous les 
pourrions employer en même façon à tous les usages 
auxquels ils sont propres ; et ainsi nous rendre 
maîtres et possesseurs de la nature. » 

C'est précisément ce que voulait Bacon, 

Bacon en Angleterre, Descartes en France, voilà 
les pères de la saine philosophie et de l'esprit philo- 
sophique. 

Joseph de Maistre qui les combat, ne s'y est pas 
trompé. 

C'est Descartes, écrit Diderot, qui a appris aux 
h(3inmes à penser, à raisonner, à se dégager de l'or- 
nière fangeuse où des maîtres aussi durs qu'imbéciles 
les traînaient, pour entrer dans la route du vrai, et 
y marcher à l'aide de leurs propres forces. Désor- 
mais, tout vrai philosophe ne porte plus le nom 
d'aucun maître, mais après avoir sufTisamment 
examiné toutes les doctrines, il en adopte une, parce 
qu'il la trouve vraie, ou bien il s'en forme une lui- 
même en réunissant tout ce qu'il a trouvé de solide 



88 lA VIE LinÉRAIRE 

dans le cours do toutes ses études et par la voie de 
ses propres recherches. 

Le nombre de ceux qui aiment à faire ainsi usa^e 
de leur esprit et de leur raison demeure toujours 
petit; mais il suffît qu'il y ait eu, depuis Descartes, 
ce qui n'avait pas existé avant lui, un certain nombre 
de penseurs libres et indépendants. 

La sagesse, conclut Diderot, habite dans le cabinet 
de chaque philosophe, elle s'y plaît en proportion de 
l'application qu'on lui consacre et des progrès qu'on 
y fait. 

Pour établir l'existence d'êtres réels, le philosophe 
doit observer les phénomènes naturels ; il n'y a que 
des rêveries métaphysiques en dehors des faits 
positifs. 

Disciple de Descartes, Malebranche se perd dans 
les nuages. Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas 
qu'il est fou. 

Spinoza, au contraire, sait qu'il n'y a pas de sur- 
naturel. Il constate les lois de la nature et laisse aux 
esprits faibles des miracles qui ne sont, pour un phi- 
losophe, qu'un aveu d'ignorance. 

Très hardi comme penseiu', Spinoza était dans sa 
vie privée le plus doux, le plus simple et le meilleur 
des hommes, aimant la pauvreté, refusant les honneurs 
et les richesses, vivant frugalement du travail de ses 
mains. 

Dans VEthique, il démontre qu'il n'y a qu'une 
seule substance étendue et pensante. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 89 

L'homme est une collection d'idées ; celui qui en a 
le plus et de plus vraies est l'homme supérieur. 

Le bonheur se trouve dans l'usage de la raison qui 
domine alors les passions. 

Une passion ne peut être empêchée, diminuée ou 
détruite que par une autre, contraire et plus forte. 

Pour être efficace et nous faire agir, l'idée du bien 
et l'idée du beau doivent devenir l'amour du beau, 
la passion du bien. 

Les hommes pouvant s'élever à l'intelligence ne 
vivent pas conformément à leur nature, quand ils ne 
vivent pas conformément à la raison. 

Toutes les passions sont bonnes qui produisent la 
joie. Ce qui messied à l'homme libre, c'est, d'être 
triste. Pour bien vivre, il faut organiser en nous, par 
l'habitude, un courant d'idées justes et de passions 
salutaires; aimer les passions nobles, suivant le con- 
seil de Vauvenargues ; substituer peu à peu, par 
l'habitude, des goûts et des passions nobles et salu- 
taires aux goûts vulgaires et aux passions basses. 

Le bonheiu-, ce que Spinoza nomme la béatitude, 
consiste dans l'amour des hommes et de la vérité. 

Le Discours de la Méthode est de 1636, les Provin- 
ciales de 1656. 

En 1657, au moment où Pascal achevait de lancer 
les Provinciales contre la morale des Jésuites, Saint- 
Évremond, La Rochefoucauld vivaient, ils causaient 
comme ils écrivirent. 

« .Jamais, dit Sainte-Tîeuve, langue plus belle, 



90 LA VIE LITTÉRAIRE 

plus riche, plus fine, plus libre, ne fut parlée par 
des hommes de plus d'esprit et de meilleure race. » 

Saint-Evremond a surtout de la délicatesse. C'est 
un épicurien, non point, dit Sainte-Beuve, par les 
livres seulement, comme le serait un savant de la 
Renaissance, comme l'a pu être Gassendi, le dernier 
et le plus distingué de ceux-là, mais un épicurien 
pratique, dans la morale et dans la vie. 

Né en 1013, il ne mourut qu'en 1703, à l'âge de plus 
de quatre-vingt-dix ans. M. Giraud le fait même naître 
en 1610. Élevé au Collège de Clermont, à Paris, chez 
les Jésuites, il fit sa rhétorique sous le Père Canaye, 
qu'il rencontra depuis chez le maréchal d'Hocquin- 
court et qu'il a immortalisé. Saint-Évremond a une 
façon particuhèrement rare et fine de dire les choses. 
La scène se passe en 1654. 

« Comme je dinois un jour chez M. le maré- 
chal d'Hocquincourt, le Père Canaye qui y dinoit 
aussi, fit tomber le discours insensiblement sur la 
soumission d'esprit que la religion exige de nous; 
et après nous avoir conté plusieurs miracles nou- 
veaux et quelques révélations modernes, il conclut 
qu'il falloit éviter plus que la peste ces esprits forts, 
qui veulent examiner toutes choses par la raison. 

» — A qui parlez-vous des esprits forts, dit le 
maréchal, et qui les a connus mieux que moi? Bar- 
douville et Saint-Ibal ont été les meilleurs de mes 
amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 91 

de Monsieur le Comte, contre le cardinal de Riche- 
lieu. Si j'ai connu des esprits forts 1 Je ferais un 
livre de tout ce qu'ils ont dit. Bardouville mort, et 
Saint-Ibal retiré en Hollande, je fis amitié avec La 
Frette et Sauvebœuf. Ce n'étaient pas des esprits, 
mais de braves gens. La Frette étoit un brave 
homme, et fort mon ami. Je pense avoir assez 
témoigné que j'étois le sien dans la maladie dont 
il moimit. Je le voyois mourir d'une petite fièvre, 
comme auroit pu faire ♦une femme, et j'enrageois 
de voir La Frette, ce La Frette, qui s'était battu 
contre Bouteville, Véteindre ni plus ni moins qu'une 
chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, 
de sauver l'honneur à notre ami, ce qui me fit pren- 
dre la résolution de le tuer d'un coup de pistolet, 
pour le faire périr en homme de cœur. Je lui 

appuyois le pistolet à la tête, quand un b de 

Jésuite, qui étoit dans la chambre, me poussa le bras 
et détourna le coup. Cela me mit en si grande colère 
contre lui, .que je me fis Janséniste. 

)) — Remarquez-vous, monseigneur, dit le Père 
Canaye, remarquez-vous comme Satan est toujours 
aux aguets ? Circuit quœrens quem devoret. Vous 
concevez un petit dépit contre nos Pères : il se sert 
de l'occasion pour surprendre, pour vous dévorer, 
pour vous faire Janséniste. Vigilate, vlgilate : on ne 
saurait être trop sur ses gardes contre l'ennemi du 
genre humain. 

» — Le Père a raison, dit le maréchal, j'ai ouï 



92 L\ VIE LITTÉRAIRE 

(lire (jiic le diable ne dort jtamais. il faut faire de 
même: hoiiiie ^arde, bon pied, bon oill. Mais qui t- 
lons le diable, et parlons de mes amitiés. J'ai aimé 
la guerre devant toutes choses ; madame de Montbazon 
après la guerre ; et, tel que vous me voyez, la pliilo- 
Sophie après madame de Montbazon. 

» — Vous avez raison, reprit le Père, d'aimer la 
guerre, monseigneur, la guerre vous aime bien aussi; 
elle vous a comblé d'honneurs. Savez-vous que je 
suis homme de guerre aussi, moi? Le roi m'a donné 
la direction de l'hôpital de son armée de Flandre; 
n'est-ce pas être homme de guerre? Qui eût jamais 
cru que le Père Canaye eût dû devenir soldat? Je le 
suis, monseigneur, et ne rends pas moins le service à 
Dieu dans le camp que je lui en rendrois au Collège 
de Clermont. Vous pouvez donc aimer la guerre 
innocemment. Aller à'ia guerre, est servir son Prince; 
servir son Prince, est servir Dieu. Mais pour ce qui 
regarde madame de Montbazon, si vous l'avez con- 
voitée, vous me permettrez de vous dire que vos désirs 
étaient criminels. Vous ne la convoitiez pas, monsei- 
gneur, vous l'aimiez d'une amitié innocente? 

» = — Quoi, mon Père, vous voudriez que j'aimasse 
comme lui sot ? Le maréchal d'Hocquincourt n'a pas 
appris dans les ruelles à ne faire que soupirer. Je 
voulois, mon Père, je voulois : vous m'entendez 
bien... Je voulois... 

» — Quels ye voulois? En. vérité, monseigneur, 
vous raillez de bonne grâce. Nos Pères de Saint- 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 93 

Louis seroient bien étonnés de ces je voulais. Quand 
on a été longtemps dans les armées, on a appris à 
tout écouter. Passons, passons : vous dites cela, mon- 
seigneur, pour vous divertir. 

)) — Il n'y a point là de divertissement, mon Père. 
Savez-vous à quel point je l'aimois? 

» — f/5^Me ac? a/'as, monseigneur. 

» — Point d'a;'^^, mon Père. Voyez-vous, dit le 
maréchal en prenant un couteau dont il serroit le 
manche; voyez-vous, si elle m'avoit commandé de 
vous tuer, je vous aurois enfoncé le couteau dans le 
cœur. » 

» Le Père, surpris du discours, et plus effrayé du 
transport, eut recours à l'oraison mentale et pria 
Dieu secrètement qu'il le délivrât du danger où il se 
trouvoit ; mais ne se fiant pas tout à fait à la prière, 
il s'éloignoit insensiblement du maréchal par un 
mouvement de fesse imperceptible. Le maréchal le 
suivoit par un tout semblable ; et à lui voir le cou- 
teau toujours levé, on eût dit qu'il alloit mettre son 
ordre en exécution. 

» La malignité de la nature me fit prendre plaisir 
quelque temps aux frayeurs de la Révérence ; mais 
craignant à la fin que le maréchal, dans son transport, 
ne rendît funeste ce qui n'avoit été que plaisant, je 
le fis souvenir que madame de iMontbazon étoit morte 
et lui dis qu'heureusement le Père Canaye n'avoit 
rien à craindre d'une personne qui n'étoit plus. 

» — Dieu fait tout pour le mieux, reprit le mare- 



94 LA VIE LITTÉRAIRE 

clial. La plus belle du monde commeiiçoit à me 
lanterner, lorsqu'elle mourut. 11 y avoil toujours 
auprès d'elle un certain abbé de Rancé, un petit 
Janséniste, qui lui parloit de la grâce devant le 
monde et l'entretenoit de tout autre chose en parti- 
culier. Cela me fit quitter le parti des Jansénistes. 

)) Auparavant, je ne perdois pas un sermon du 
Père Dcsmâres et je ne jurois que par Messieurs de 
Port -Royal. J'ai toujours été à confesse aux Jésuites 
depuis ce temps-là; et si mon fils a jamais des 
enfans, je veux qu'ils étudient au Collège de Cler- 
mont, sur peine d'être déshérités. 

» — Oh ! que les voyes de Dieu sont admiraljles ! 
s'écria le Père Canaye ; que le secret de sa justice 
est profond ! Un petit coquet de Janséniste poursuit 
une dame à qui monseigneur vouloit du bien. Le 
Seigneur, miséricordieux, se sert de la jalousie pour 
mettre la conscience de monseigneur entre vos 
mains. Mîràbilia judicîa tua, Domine ! » 

> Après que le bon Père eut fini ses pieuses ré- 
flexions, je crus qu'il m'étoit permis d'entrer en 
discours, et je demandai à M. le jnaréchal, si 
l'amour de la philosophie n'avoit pas succédé à la 
passion qu'il avait eue pour madame de Montbazon. 

)) — Je ne l'ai que trop aimée la philosophie, dit 
le maréchal, je ne l'ai que trop aimée; mais j en suis 
revenu, et je n'y retourne pas. Un diable de philo- 
sophe m'avoit tellement embrouillé la cervelle c?e 
premiers parens^ de pomme, de serpent^ de jMradis 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 95 

te7Testre et de chérubins, (\uv j'ctois sur ]t3 point de 
ne rien croire. Le diable m'emporte si je croyois i-jen. 
Depuis ce temps-là je me ferois crucifier pour la re- 
ligion. Ce n'est pas que j'y voie plus de raison ; au 
contraire, moins que jamais : mais je ne saurois (pie 
vous dire, je me ferois crucifier, sans savoir pourquoi! 

» — Tant mieux, monsei|:,neur, reprit le Père 
d'un ton de nez fort dévot, tant mieux : ce ne sont 
point mouvemens liumaijis ; cela vient de Dieu. 
Point de raison ! c'est la vraye religion cela. Point 
de raison ! que Dieu vous a fait, monseigneur, une 
belle grâce I Estote slcul infantes ; soyez comme des 
enfans. Les enfans ont encore leur innocence ; et 
pourquoi? parce ({u'ils n'ont point de raison. Beati 
pauperes spiritu ; bienheureux les pnuvres d'esprit; 
ils ne pèchent point. La raison? C'est qu'ils n'ont 
point de raison. Point de raison ; je ne saurois que 
vous dire ; je ne sais 'pourquoi. Les beaux mots 1 Ils 
devraient être écrits en lettres d'or. Ce n'est pas que 
j'y voye plus de raison; au contraire, moins que 
jamais. En vérité, cela est divin pour ceux qui ont 
le goût des choses du ciel. Point de raison! Que 
Dieu vous à fait, monseigneur, une belle grâce 1 » 

» Le Père eût poussé plus loin la sainte haine qu'il 
avoit contre la raison ; mais on apporta des lettres de 
la Cour à M. le maréchal; ce <jni l'ompit un si 
pieux entretien. Le maréchal les lut tout bas; et après 
les avoir lues, il voulut bien dire à, la compagnie ce 
qu'elles contenoient. 



96 LA VIE LITTÉRAIRE 

» — Si je voiilois faire le politique, comme les 
autres, je me retirerois dans mon cabinet, pour lire 
les dépêches de la Cour ; mais j'agis, et je parle tou- 
jours à cœur ouvert. M. le Cardinal me mande 
que Stenay est pris, que la Cour sera ici dans huit 
jours et qu'on me donne le commandement de l'ar- 
mée qui a fait le siè{^e, pour aller secourir Arras avec 
Turenne et La Ferté. Je me souviens bien que 
Turenne me laissa battre par Monsieur le Prince, 
lorsque la Cour étoit à Gien : peut-être que je trouverai 
l'occasion de lui rendre la pareille. 

» Si Arras étoit sauvé, et Turenne battu, je serois 
content: j'y ferai ce que je pourrai. Je n'en dis pas 
davantage. » 

Les dévots n'aiment point cette conversation et 
l'apprécient mal ; mais l'âme librement CLdtivée par 
la lecture des poètes et des philosophes y goûte 
toutes les nuances délicates de la pensée. 

Cette jolie pièce est un diamant ; Sainte-Beuve 
l'appelle la dix-neuvième Procinciale, écrite par un 
homme du monde, qui, en raillerie sur le fond des 
choses, va plus loin que Pascal. 

Incrédule autant que Montaigne, Saint-Évremond 
ne craint pas de laisser voir son incrédulité. 

La charité, dit-il, a été ordonnée par Jésus-Christ, 
et la doctrine des mystères n'a été établie que long- 
temps après sa mort. 

Éloigné du superstitieux par la force et la rare 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 97 

pénétration de son intelligence, il avait formé sa 
raison avec Montaigne qu'il avait trouvé dans la bi- 
bliothèque de son père, à son retour du collège. 

Sachant rélléchir, il ne goûte point le surnaturel 
et n'y donne pas ; il sait comment et par qui se 
fabriquent les miracles. 

Il estime peu la dévotion et n'y voit, comme La 
Rochefoucauld, pour les femmes du monde au cœur 
tendre, que le dernier de leurs amours. 

La meilleure précaution, dit-il, que l'on puisse 
avoir pour n'entrer pas dans un couvent, c'est de 
songer que presque tous les religieux y demeurent 
à regret, et en sortent, quand il leur est possible, 
avec joie. 

Mais il serait à souhaiter que nous eussions des 
sociétés établies (maisons de retraite et sortes de 
couvents laïques), où les honnêtes gens se pussent 
retirer commodément, après avoir rendu au public 
tout le service qu'ils étaient capables de lui rendre. 

Saint-Évremond fut le type le plus accompli de ce 
qu'on a appelé, au xvi*' siècle, l'honncte homme, 
c'est-à-dire un accord du galant homme et de 
l'homme de goût. A ses mérites frivoles, il en joi- 
gnait de sérieux, tels que la modération dans la 
prospérité, la constante fermeté dans le malheur, 
l'oubli des injustices, l'attachement invincible à ses 
amis et à ses principes. 

Écrivain amateur et non publiciste, il a, dans ses 
Considérations sur les Romain'^, devancé en bien des 

6 



98 LA VIE LITTÉRAIRE 

pensées Montesquieu. Ses Réflexions sur les divers 
génies du jjeuple romain sont, dit Sainte-Beuve, 
d'un esprit éclairé, sensé, philosophique et pratique 
à la fois, qui s'explique ce qui a dû se passer dans 
les âges anciens par ce qu'il a vu et observé de son 
temps, et par la connaissance de la nature humaine. 

Le premier des modernes, il a porté un coup d'œil 
philosophique dans l'histoire ancienne. Il va droit à 
l'esprit des choses, cherchant moins à décrire les 
combats qu'à faire connaître les génies. Il tire la phi- 
losophie de l'histoire comme le voulait Montaigne. 

Il aurait eu peu à faire pour être un critique 
éclairé et avancé. Il ne lui a manqué qu'un peu 
d'ambition. Il n'y a qu'un Saint-Évremond, dit 
Sainte-Beuve. Aujourd'hui un sceptique de cet 
ordre sortirait de son indifférence et de sa quiétude 
pour faire acte de citoyen et serait d'un parti. 

En tout cas il était, comme Montaigne et Yauve- 
nargues, du parti de la tolérance. N'est-ce pas, 
disait-il, aller contre l'ordre de la Providence, que de 
se persécuter de la manière la plus barbare, parce 
qu'on n'a pas les mêmes sentiments sur la religion, 
comme si la persuasion pouvait s'étendre au delà des 
lumières ? 

L'évidence est le seul moyen de connaître le vrai. 

Il n'y a que l'homme qui puisse se convaincre 
lui-même. 

Les convictions de docilité ne durent pas et ne font 
nul effet. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 99 

Personne, ajoute Saint-Évremond, n'est obligé de 
penser au delà de ses lumières, et on ne sort jamais 
du bon sens que parce que l'on veut aller plus loin. 

Jamais personne n'a bien pénétré par les seules 
lumières de la raison humaine si l'âme est immor- 
tell(\ Il est de notre intérêt de croire son immortalité 
mais il n'est pas aisé de la concevoir. 

Il n'y a que deux choses qui méritent raisonnable- 
ment les soins du sage ; la première est l'étude de la 
vertu qui fait l'honnête homme; et la seconde, l'usage 
de la vie qui le rend content. 

Les moindres pensées et jugements de Saint-Evre- 
mond ont l'attrait. de la sincérité. En littérature, en 
politique, en religion, en morale, il parle toujours 
avec franchise, comme Montaigne. 



CHAPITRE VIII 



Tableau physique et moral du moyen âge. — Influence funeste 
de l'Kglise. — La Vie littéraire détruite. — Persécution des 
savants et des libres penseurs, — Renaissance de la liberté 
d'examen au xvi' siècle. — Montaigne, affrancbisseur d'âines. 

— Rabelais : Tabbaye de Thélème. — La Compagnie de Jcsvs 
se fonde contre les hérétiques et les libres penseurs. — Apo- 
logie naïve des Jésuites par le Père de Ravignan. — Leui 
religion, qualifiée par d'Aguesseau. — Régicides armés par 
eux. — Casuistes, instigateurs de péché. — Leur dévotion, 
pénétrée par Montesquieu. — Ont contre eux Bossuet, Pascal. 

— La confession est un de leurs moyens d'espionnage. — 
Pratiques puériles, blâmées par Benoît XIV. — Paris dominé 
par le Sacré-Cœur. — Réhabilitation de Clément XIV contre 
leurs calomnies, par le Père Theiner. — Leur fourberie et 
leur puissance temporelle. — Leur expulsion. — Leur flétris- 
sure par l'évêque de Montpellier. 



Jetons un regard en arrière sur l'affreux moyen âge 
et sur les progrès de la pensée depuis le xvi^ siècle. 

L'Église, au moyen âge, foule aux pieds la morale 
humaine. Elle condamne et corrompt la douceur de 
vivre ; elle sacrifie la vie et les hommes à ses prêtres, 
à ses évêques, à ses papes et à ses conciles qui 
punissent l'hérésie et règlent l'existence uniquement 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 101 

en vue de cet autre monde chimérique que ces mys- 
tiques ignorants veulent faire prendre pour réel, et 
qui est, peut-être, à leurs yeux, la seule réalité. 

Le moyen âge ! c'est le régime absolu de la théo- 
cratie chrétienne. L'idéal antique qui avait soutenu 
la vertu romaine, qui avait inspiré la conduite virile 
d'Aristide, de Léonidas, de Régulus et de Scipion, 
n'existe plus. Des capucins les remplacent. L'idéal 
chrétien, — prêché plus que pratiqué par les moines, 
— est alors le sacrifice de toutes les jouissances 
humaines, sacrifice dévotement fait dans l'espérance 
d'entrer au paradis. 

Le peuple ne lisant pas. les fidèles — crédules — 
ayant perdu tous les moyens de s'instruire et de 
s'éclairer; n'ayant pour se conduire que les ensei- 
gnements de l'Eglise, ont l'imagination obsédée de 
ces deux images : Dieu et Satan, le ciel et l'enfer, 
le siècle et ses périls, l'Eglise et le salut, qu'elle tient. 
Le sort éternel de tous est entre les mains du clergé 
qui règne et s'enrichit par celle productive croyance. 

Il serait bon de se donner quelquefois le spectacle 
de ce que l'ignorance, jointe à ce mysticisme chré- 
tien, avait fait de la vie humaine et de la société 
civile. 

L'histoii'e du moyen âge. ton le 1" histoire de ce 
temps odieux, opprobre de l'esprit humain, forme 
une ombre noire contrastant avec l'aurore de la civi- 
lisation moderne ; cette lamentable histoire est, dans 
la vie privée, le tableau des résistances de la nature 

G. 



102 LA VIE LITTÉRAIRE 

et du bon sens aux violences que leur fait l'ascé- 
tisme, l'oppression cléricale, et, dans la vie publique, 
la suite des résistances de l'État aux ambitieuses 
entreprises des papes et aux empiétements incessants 
de l'Église sur l'autorité temporelle. 

Les dix siècles du moyen â5j;e nous montrent, dans 
son plus beau jour, cette influence néfaste et funeste 
de l'Église qui régnait alors sur les âmes, et qui ré- 
gnait seule. 

Quand on a une pareille histoire, un si honteux 
passé, on ne devrait plus avoir l'audace de réclamer 
encore la direction des esprits. L'intolérance, la 
cruauté, la barbarie et la férocité de ces bons catho- 
liques, la crédulité, la malpropreté physique et mo- 
rale de ces très fidèles chrétiens font horreur. 

L'attente de la fin du monde ne fut pas un phéno- 
mène spécial à l'an mil. Pendant plusieurs siècles, 
chaque génération crut être celle qui devait assister à 
la fin du monde et cette crainte pieuse fut dévote- 
ment entretenue par ceux-là qui en profitaient. 

Le travail étant méprisé, arrivent les famines ; les 
soins du corps étant négligés, vient la hideuse lèpre ; 
l'Europe est couverte de brigands et de lépreux ; 
l'ignorance est complète et générale. Ces dix siècles 
barbares n'ont rien ajouté à la culture humaine ni à 
la connaissance de l'homme. 

Jusqu'au soleil levant de la Renaissance, c'est une 
nuit horrible, pleine de cauchemars, de visions mys- J 
tiques et d'hallucinations, nuit de dix siècles qui 



NOTES ET RÉFLEXIONS d"uN LECTEUR 103 

n'est éclairée, — comme ime nuit d'orage l'est par 
les éclairs, — que par la flaiimie des bûchers. 

Les Lettres antiques sont perdues, les humanités et 
les arts mc'^prisés, tout ce qui n'a point pour but et 
pour efTet d'augmenter la puissance des prêtres et la 
terreur des peuples est honni. 

Les livres latins et grecs ne sont pas lus. Ils ser- 
vent à ces moines retirés prudemment, — loin des 
guerres incessantes, — dans leurs couvents, à faire 
leurs sots palimpsestes; ils remplacent ainsi les 
pensées de Lucrèce, de Sénèque et de Marc-Aurèle 
par leurs litanies. 

Toute science, toute recherche rationnelle est pros- 
crite. Aristote, mal compris, règne sous le nom de 
saint Thomas; Platon, mal entendu, sous le nom 
de saint Augustin. Tons les deux sont lardés de 
l'affreuse mythologie chrétienne. Et la stérile théolo- 
gie a si bien absorbé Aristote que les adversaires 
d'Aristote sont brûlés comme hérétiques. 

Loin de tenter une découverte, une observation 
directe ou une expérience quelconque, l'Église, — 
qui a tout dans la Bible, — persécute Copernic; elle 
brûle Giordano Bruno, elle emprisonne Galilée et le 
force à se rétracter sous peine de la vie. 

Malgré toutes ces violences, malgré tous ces efforts 
pour éteindre toute lumière, la libre pensée reparaît, 
la science renaît, se développe et la ruine. 

Avec Uabelais et Montaigne, avec Luther et Calvin, 
recommence, au xvi^ siècle, la liberté d'examen. 



104 LA VIE LITTÉRAIRE 

Bientôt la liberté entre en lutte avec l'autorité 
dogmatique de l'Église et la sécularisation de la mo- 
rale en résulte. 

Mieux que Zwingle, Luther et Calvin, Montaigne 
fui un grand affranchi sseur d'âmes. 11 apprend à 
douter, c'est-à-dire à penser, à voir, à constater le 
vrai; il ne fait point de sectes fanatiques; il reste 
homme et non pas chrétien. 

A la suite des sages de l'Antiquité, il ne songe qu'à 
la vie présente, à cette vie terrestre qu'Achille re- 
grettait aux Champs-Elysées. Selon lui. l'existence 
est à elle-même sa fin. Il esl sot de s'en faire des 
idées fausses qui conduisent à la sacrifier, et à sacri- 
fier celle des autres à des conjectures théologiques. 

Comme nous tous, Montaigne ignore le but su- 
prême de l'univers ; il s'en tourmente peu. 11 ignore 
également la genèse du monde et pense simplement 
qu'il doit être éternel puisqu'il est. Il ne fait pas de 
l'homme un être à part, il rapproche la condition 
humaine de celle des bêtes, qui toutes ne manquent 
pas d'esprit ; il rapproche leur instinct de notre intel- 
ligence et pense que celle-ci pourrait bien n'être que 
cet instinct perfectionné par l'etfort et l'hérédité. Sur 
toutes ces questions insolubles, il pratique le doute 
et repousse la théologie, parce qu'une explication 
« incompréhensible » ne lui paraît pas une explica- 
tion. 

Montaigne prend l'univers comme un fait indis- 
cutable, les hommes comme un curieux sujet d'étude, 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR lOo 

rexistence comme une agréable aventure dont il faut 
tirer le meilleur parti. A ses yeux, la morale est une 
science humaine, non pas une science exacte comme 
la géométrie, mais un art difficile qu'il enseigne dans 
ses Lettres à madame d'Estissac, dans son excellent 
chapitre sur l'éducation et dans mille endroits des 
Passais. Cet art, si difficile autant que précieux, c'est 
Yart de vivre qu'il cherche lui-même à pratiquer de 
son mieux comme, après lui, fera Voltaire. 

Il regarde tous les hommes, si différents entre 
eux, si mobiles, ondoyants et divers, comme égale- 
ment libres de voir les choses à leur manière, de 
chercher, à leurs risques, la vérité, et de se faire à 
eux-mêmes leurs opinions, de même que lui-même 
il se fait la sienne. Réfléchir lui semble un plaisir. 
Penser lui paraît une chose aussi naturelle à l'homme 
que d'ouvrir les yeux. 

Libre de penser, chacun doit être aussi libre d'agir. 
Chacun, sans nuire aux autres, doit être laissé libre 
de suivre sa nature et de rechercher son boniieur. 
Trahit nua quemque voluptas. 

Rabelais, de son côté, mêle à ses l)ouffonneries 
son excellent traité d'éducation ; il esquisse son 
abbaye de Thélème, où chacun reste libre de faire 
ce qu'il voudra. Le gouvernement, pensent-ils tous 
deux, n'est fait que pour garantir à chacun sa pro- 
priété, sa liberté, sa sécurité personnelle, la part et 
le genre de bonheur qu'il aura librement choisis. 

Contre Rabelais et Montaigne, contre Luther et 



106 LA VIE LITTÉRAIRE 

Calvin, contre les protestants qui mettent en péril 
Tunité de l'Église, cette fameuse unité catholique 
(( hors laquelle il n'y a point de salut », contre les 
Huguenots, contre les Calvinistes et les Luthériens, 
contre les honnêtes gens « de la religion prétendue 
réformée », contre la liberté naissante et la saine 
morale, se lève alors, casque en tête, chapelet au 
poing, fourberie dans l'âme, une milice nouvelle, la 
Compagnie de Jésus. Leur « général » les lance à 
la poursuite des hérétiques qui ont le malheur d'avoir 
des opinions particulières, il les lance à l'incessante 
dénonciation de ces libres penseurs et du libre 
examen. 

Sans scrupules, capables de tout, aussi prompts à 
faire assassiner le roi auquel ils n'ont pas pu donner, 
de leur main, une maîtresse et un confesseur, qu'à 
faire empoisonner le pape qui les condamne et les 
dissout, les Jésuites, ambitieux de régner, souples, 
insinuants, intrigants, flatteurs, se faisant humbles 
et soumis, prenant tous les noms, toutes les formes, 
habiles à tous les genres d'artifices, les Jésuites gran- 
dissent, pullulent, détiennent l'instruction de toute 
la jeunesse, deviennent une puissance, la première 
autorité dans l'Église et par conséquent dans l'État, 
dénoncent, diffament et écrasent leurs rivaux, réus- 
sissent partout et par tous les moyens, surtout par la 
pratique assidue du mensonge. 

Pascal a beau les attaquer, les Jansénistes honnêtes 
sont vaincus ; et arâcc à madame de Maintenon 



j 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 107 

aidée du Père de la Chaise, qui sont de chaque 
côté du roi, le jésuitisme triomphe. 

La Compagnie de Jésus a été fondée le 27 septem- 
bre 1540. Dès l'origme elle s'est montrée inquiète, 
turbulente, audacieuse. Quand les papes ont été con- 
traires à leur Institut, les Jésuites ont cherché à les 
détruire; quand le pape est enfin devenu leur esclave, 
ils ont proclamé son infaillibilité, afin de régner sous 
son nom. 

Ils ont traité les rois comme les papes, prêchant 
le régicide contre ceux qu'ils ne pouvaient asservir. 

Dès l'origine, ambitieux et souples, ces intrigants, 
pour étendre leur domination, ont pris tous les 
masques, flatté toutes les passions, courtisé tous les 
pouvoirs. Pour eux, la religion n'a jamais été qu'un 
instrument de règne. 

Le troisième général de leur Compagnie, François 
de Borgia, sans doute moins scandaleux que le pape 
son grand-père, puisqu'on l'a fait saint, leur disait 
déjà : « Il viendra un temps où vous ne mettrez plus 
de bornes à votre orgueil et à votre ambition ; oi^i 
vous ne vous occuperez plus qu'à accumuler des 
richesses et à vous faire du crédit ; alors il n'y aura 
puissance sur terre qui puisse vous réduire, et, s'il 
est possible de vous détruire, on vous détruira, o 

Les Jésuites n'ont point tardé à justifier celle pro- 
phétie. 

Depuis lors ils ont été accusés de tous les crimes 
et chassés de tous pays. 



108 LA. VIE LITTÉRAIRE 

Comment exijliqiier celte réproljation ? 
Le Père de Ravignan, écrivant leur histoire, par] 
ordre du U. P. Roothaan, qui l'avait chargé de 
plaider pour leur Institut, le Père de Ravignan se 
fait naturellement celle question. 

« D'(ui vient, écril-il dans celle défense des 
Jésuites intitulée : Clément XIII et Clément XIV, d'où 
vient cette répulsion permanente dont les enfants de 
saint Ignace ont été l'objet dans tous les temps et 
dans tous les lieux? 

» D'où vient cette haine, cette horreur même du 
nom de Jésuite dans le cœur, non seulement des 
hommes réj^rouvés par leur impiété, mais encore dans 
le cœur de certains hommes dont la conduite, les 
mœurs et la piété sont connues ? 11 y a là une si l na- 
tion que je crois à bien des égards inexplicable. » 

Et Fhonnète et naïf Père de Ravignan sentant l'in- 
suffisance de son apologie pour affaiblir le témoi- 
gnage de l'histoire contre la morale, la politique et 
l'ambition de ses confrères, ne trouve rien de mieux 
que de les placer à l'abri derrière l'Eglise. « Qu'on 
l'avoue ou qu'on le nie, dit-il, il est incontestable 
que, dans l'inslitut de Saint-Ignace, c'est l'Église 
elle-même qui a été attaquée avec ses droils, ses 
libertés, ses prérogatives inaliénables. » f 

C'est possible. Mais les Jésuites ont eu, dans 
l'Église, un caractère particulier. « Toujours, dil ij 
d'Aguesseau, chez ces Pères, la religion fut tournée 
en politique, » 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 109 

Et quelle politique ! l'espionnage, la délation, 
l'assassinat, la guerre civile. 

Livrés tout entiers à l'intrigue, à la politique, au 
commerce, on les voit partout riches et puissants. 
Bientôt ils possédèrent des établissements dans le 
monde entier. 

Soutenus par des rois tels que Philippe II, par les 
papes qui comptent s'en servir comme d'une armée 
contre le protestantisme et la philosophie, ils bravent 
le soulèvement des universités, du clergé, des hommes 
d'État, des philosophes. Soldats dévoués du des- 
potisme politique et religieux, ils attirent ta eux la 
jeunesse pour la former à l'obéissance et pour briser 
en elle le ressort du libre examen ; ils protègent 
tour à tour ou tyrannisent le clergé, confessent les 
rois et les reines et leur inspirent les plus détestables 
mesures. 

Confesseurs des rois en Ecosse et en Espagne 
comme en Erance, ils sont en France les aumôniers 
de la Ligue, les inspirateurs et les apologistes de la 
Saint-Barthélémy, dont ils ont célébré les crimes par 
ïapot/icose de Charles IX, Ils ont honoré Jacques 
Clément comme un saint, ils ont armé le bras de 
Barrière, celui de Gérard, celui de Jean Châtel, celui 
de Bavai llac. 

Ces « habiles et vigoureux rameurs de la barque 
de saint Pierre » ont tout sacrifié, en religion comme 
en politique, à leur intérêt personnel. 

Comme il importait à la Société d'attirer à eUe les 

7 



ilO La vie littéraire 

riches et les grands, les casuistes de la Compagnie 
ont inventé une morale accommodante pour leur 
égoïsme et leur corruption. 

En 1640, le clergé français se plaint de leurs ca- 
suistes, t qui tendent moins à corriger les péchés 
qu'à les faire commettre. » 

ce Leur dévotion, dit xMontesquieu, trouve pour faire 
de mauvaises actions des raisons qu'un simple hon- 
nête homme ne saurait trouver. » 

« L'Assemblée générale du clergé de France, pré- 
sidée par Bossuet, condamne leur théologie, comme 
portant les âmes au libertinage, à la corruption 
des bonnes mœurs ; violant l'équité naturelle, excu- ' 
sant les usures, les simonies et plusieurs autres 
péchés. » 

Le procureur général de Harlay constate que, dans 
leurs livres, sont autorisés « l'homicide, le larcin, la 
simonie, l'usure, la calomnie et d'autres crimes qu'on 
n'ose pas nommer publiquement. » 

Attaqués par Pascal, dans ses Lettres à un provin- 
cial^ attaqués par le grand Arnauld et tous les aus- 
tères Jansénistes, les Jésuites provoquent contre eux 
la bulle Unige7iitus ; ils font Jancer contre leurs ad- 
versaires quatre-vingt mille lettres de cachet et ar- 
rivent enfin à supprimer, à démolir et raser Poit- 
Royal. 

« Si les Jésuites, dit Montesquieu, étaient venus 
avant Luther et Calvin, ils auraient été les maîtres du 
monde. » 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 111 

« J'ai peur des Jésuites, dit encore Montesquieu. 
Si j'offense quelque grand, il m'oubliera, je l'oublie- 
rai , je passerai dans une autre province, dans un 
autre royaume ; mais si j'offense les Jésuites à Rome, 
je les trouverai à Paris, partout ils m'environnent ; 
la coutume qu'ils ont de s'écrire sans cesse entretient 
leurs inimitiés. » 

Constamment, ils ont pratiqué l'espionnage par 
les domestiques, par les femmes, par la confes- 
sion. Aujourd'hui, ce n'est plus guère que par ces 
moyens qu'ils conservent encore une partie de leur 
empire. 

Ils ont été blâmés par Benoît XIV pour leurs 
pratiques de dévotion puériles et superstitieuses, 
notamment pour leur fameuse dévotion au Sacré- 
Cœur qu'ils ont enfin réussi à faire prévaloir et qui 
maintenant domine Paris du haut de la butte Mont- 
mai'tre. 

Le malheureux Clément XIV aurait aussi mieux 
fait, pour sa santé et pour sa vie, de ne pas les blâmer 
et surtout de ne point supprimer leur Compagnie par 
son bref du 21 juillet 1773. 

Non seulement ce malheureux pape « mourut 
dans les coliques », mais les Jésuites, dit le véné- 
rable Père Theiner, prêtre de l'Oratoire, ont cherché à 
llétrir tous les actes de son pontificat et à déshonorer 
sa mémoire. 

Le Père Theiner a défendu contre leurs calomnies 
la mémoire de Clément XIV; il a montré que ce mal- 



112 LA VIE LITTÉRAIRE 

heureux pape a été « pur, grand, sans tache, admi- 
rable même, non seulement dans le conclave, mais 
aussi et surtout dans la question des Jésuites. » 

Une foule de Jésuites se sont mis, de leur côté, à 
réfuter le Père Theiner; mais ces hommes, qui ont 
écrit tant d'histoires, n'ont jamais produit un histo- 
rien. Un seul des leurs est célèbre : le Révérend Père 
Loriquet dont la mauvaise foi est devenue proverbiale. 

Méprisés malgré leur puissance, attaqués par les 
philosophes de tous les pays, ils ont été frappés de 
trente-neuf expulsions. 11 est vrai que, chassés par 
la porte, ils rentrent par la cave; ils se cachent, ils 
changent de nom, d'habits; aucun conspirateur n'est 
plus habile qu'eux à se travestir. 

Malgré leiu's ressources immenses, leur règne finira 
— si les femmes enfin leur manquent — à cause du 
mépris qu'ils inspirent. Pour les hommes qui aiment 
la franchise, la droiture et la loyauté, leur nom est 
devenu la pire des injures. Pour exprimer, dit Mon- 
tesquieu, une grande imposture, les Anglais disent : 
« Cela est jésuitiquement faux. » 

Pour donner une idée de leur puissance, au mo- 
ment où leur Société fut condamnée et dissoute par 
le pape, les Jésuites comptaient vingt-deux mille cinq 
cent quatre-vingt-neuf religieux; ils possédaient mille 
cinq cent quarante-deux églises, six cent cinquante - 
neuf collèges, trois cent quarante maisons de cam- 
pagne, soixante et un noviciats, vingt-quatre maisons 
professes, cent soixante et onze séminaires. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 113 

« Tl ne faut point se lasser de faire connaître ces 
hommes déjà très connus et qui ne le sont pas encore 
assez. 

» On aura beau les convaincre de tous les attentais 
dont de méchants prêtres sont capables, ils se sou- 
tiendront, comme ils l'ont fait jusqu'à présent. » 

GoLBERT, évêque de Montpellier (1737). 



CHAPITUE IX 



Domination des Jésuites par les femmes. — Leur influence 
réelle et nullement risible. — Instigateurs et meneurs des 
2^t et i6 mai. — Une moitié de la France dans leurs mains. 
— Force qu'ils tirent de l'infaillibilité du pape. — Vœu du 
Conseil général d'Kure-et-Loir pour leur interdire l'enseigne- 
ment. 



11 faut connaître ses ennemis pour les mieux com- 
baUre et pour réussir à les vaincre. 11 faut analyser 
mélliodiquement les forces qui nous sont hostiles. Il 
faut montrer la force cachée, l'essence nouvelle du 
catholicisme contemporain, l'antagonisme, tous les 
jours plus évident, qui existe entre les hommes libres, 
affranchis par la science, et les femmes qui restent 
soumises à l'Eglise. 

Les Jésuites sont l'âme de cette réaction contre les 
principes et la politique de la Révolution française. 
On plaisante quelquefois de l'influence cachée de la % 
Compagnie. On a tort de ne pas reconnaître qu'elle 
est grande. Le ^fô Mai a été une campagne dange- 
reuse, redoutable, entièrement menée par la Con- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR US 

grégation. Comment nier leur puissance quand nous 
avons vu à l'œuvre leurs meneurs et la foule si nom^ 
breuse de leurs agents ? 

La politique uUramontaine a fait en France deux 
grands efforts, au 24 mai 1873 et au 16 mai 1877. 
Depuis la guerre, c'est le jésuitisme qui a pris la 
conduite et la direction de tous les partis qui nous 
sont hostiles. Intrigues^ complots, sociétés secrètes, 
cercles d'étudiants et cercles d'ouvriers, pensionnats, 
couvents, tout a marché avec ensemble, obéi au 
même mot d'ordre ; non seulement dans le clergé et 
ceux qui directement en dépendent, mais l'armée 
immense des femmes pieuses qui sont tout entières a 
sa dévotion. On a pu voir que l'inspiration d'une 
moitié de la France n'est plus en France et qu'elle 
vient d'au delà des monts. 

Nous avons vu à l'œuvre les Renards, les Chats- 
fourrés, les Macette, les Tartuffe, les Bazile, les 
Pe/'e Joseph, les Hommes noirs, les Rodin. Nous 
avons vu à l'œuvre tout le parti-prêtre, tous ceux qui 
voudi'aicnt rétablir le gouvernement desévèques, des 
Jésuitc^s et des curés. 

La lutte entre l'Université et les établissements 
d'éducation ecclésiastique a commencé, en France, 
dès la tin de l'Empire. 

Au fîmatisme menaçant de 1815, a succédé la tar- 
tufferie étouffante et organisée de 1827. 

L'impopularitc'^ du clergé n'est pas aujourd'hui si 
grande qu'elle était en 1827. 



116 LA VIE LITTÉRAIRE 

Los Jésuites sont aussi puissants. Ils ont la main 
sur la jeunesse française», sur les femmes du monde. 
Et ils ont réussi à faire de la religion chrétienne une 
mythologie ridicule. 

Avec cela, ils ont une ambition sans limites. 

« La Société de Jésus, dit Montesquieu, regarde le 
plaish' de commande?' comme le seul bien de la vie. 

» Un sentiment exquis qu'a cette Société pour tout 
ce qu'elle appelle honneur, son zèle pour U7îe religion 
qui humilie bien j^lus ceux qui récoutent que ceux 
qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de grandes 
choses et elle y a réussi. » 

Les Jésuites n'exaltent le pape qu'afm de régner 
par lui. 

En poursuivant la prééminence du Saint-Siège, la 
Compagnie n'a jamais poursuivi que sa propre do- 
mination. Elle a réussi, son triomphe a été assuré 
dans l'Eglise par la déclaration d'infaillibilité per- 
sonnelle et séparée du pape que les Jésuites, dans 
leur égoïsme habile, préparaient depuis si long- 
temps . 

Ils ont agi comme les ultra-royalistes qui font du 
Roy un Dieu pour être ses ministres, ses favoris et 
surtout ses inspirateurs. 

Les Jésuites, après y avoir longtemps travaillé, ont 
réussi à créer un pouvoir absolu et incontestable dont 
ils sont les maîtres. 

Le Concile de 1870 a été l'œuvre spéciale et chérie 
de la Compagnie de Jésus qui, malgré l'opposition 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 117 

libérale des Vieux-Catholiques, s'y est montrée toute- 
puissante. 

Par ce Concile, tout le monde catholique est aujour- 
d'hui entre ses mains. Maîtres de l'Eglise, les Jésuites 
tournent la puissance dont ils disposent contre les 
sociétés modernes, contre les hommes de science et 
de progrès. 

Vœu du Conseil général d'Eure-et-Loir. 

Le Conseil général. 

Considérant que la Société des Jésuites obéit à un 
chef qui n'est pas soumis aux lois de notre pays; 

Que cette Société n"a cessé d'être en lutte contre 
tous les gouvernements qui n'ont pas accepté sa di- 
rection ; 

Qu'à diverses reprises, ses agissements ont néces- 
sité son expulsion, même sous des rois dont la foi 
catholique ne peut être contestée; 

Que, notamment, sous la Restauration et sous le 
gouvernement de Juillet, les pouvoirs publics ont dû 
prendre contre cette Société des mesures d'exception ; 

Considérant que les doctrines et les agissements 
des Jésuites sont la négation systématique des principes 
de liberté et de tolérance qui sont la base des gou- 
vernements modernes ; 

Considérant que, dans l'état actuel de notre pays, 
il pourrait y avoir danger pour la conservation de la 
paix publique à permettre plus longtemps qu'une 

7. 



118 



LA VIE LITTERAIRE 



congrégation non autorisée se fasse, de la liberté de 
l'enseignement, un moyen de propagande, afin de 
préparer le renversement de nos institutions et la 
ruine de nos libertés ; 

Emet le vœu : 

Que, tout en sauvegardant les grands principes de 
la liberté de conscience et de la liberté d'enseigne- 
ment, bases du droit public moderne, les Chambres 
édictent les mesures nécessaires pour interdire l'en- 
seignement aux associations qui n'ont pas l'autorisa- 
tion d'exister en France et qui usent de la tolérance 
des pouvoirs publics pour prêcher le mépris et la 
haine des principes de 89 et attaquer nos institutions. 



chapitre: X 



Ignorance du clergé. — Sa prétention à toujours gouverner. — 
Les religions, sujet d'étude. — Tolérance de l'esprit scienti- 
fique, — Nécessité de séparer l'école et la science de l'ensei- 
gnement religieux. — Jongleries cléricales. — Les miracles. 
— Louis Yeuillot, Père de l'Église. — Le cléricalisme se 
retourne toujours du côté où il croit dominer. — Son incom- 
patibilité avec les sociétés modernes. — Asservissement 
imposé au chrétien laïque. 



Ce n'est pas en France seulement, mais en Belgi- 
que, en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Italie, 
que les relations deviciment difficiles entre les pou- 
voirs civils et les pouvoirs religieux. 

Parce qu'il a dominé au moyen âge, le clergé croit 
qu'il doit encore dominer aujourd'hui. C'est en cela 
qu'il se tronque. 

Celui-là doit instruire les autres qui est plus éclairé 
et qui sait mieux. 

Au moyen âge, la supériorité morale, intellectuelle 
et politique du clergé lui assurait, sur les chefs igno- 
rants et barbares, une prépondérance légitime. Au- 
jourd'hui la science n'est plus dans l'Église. Nous 



1 



420 LA VIE LITTÉRAIRE 

savons lire et nous lisons les savants et les historiens. 

Nous sommes, dès lors, peu disposés k croire un 
séminariste sur parole. 

INous jugeons les religions elles-mêmes comme des 
faits historiques, nous en comprenons la raison 
d'être, et c'est pourquoi nous voyons aussi la raison 
de leur fin. 

L'ignorance actuelle du clergé rempêchera de plus 
en plus d'avoir sur les affaires pubUques aucune in- 
fluence. Désormais l'opinion des hommes éclairés, 
rendue publique par les livres et par les journaux, 
forme l'opinion et le suffrage universels. 

Nous avons un large esprit de tolérance pour toutes 
les races et pour tous les cultes. C'est au nom de cette 
tolérance philosophique si largement humaine que 
nous voulons détruire le fanatisme et les funestes 
superstitions cléricales. 

Les gens qui croient qu'il n'y a pas de salut hors 
de r Église ne peuvent aimer la tolérance; ils ne peu- 
vent logiquement réclamer la liberté de conscience, 
puisque l'effet le plus habituel de cette liberté d'exa- 
men est de faire sortir de l'Église celui qui réfléchit 
de bonne foi sur les croyances qu'on lui avait tout 
d'abord imposées. 

Nous voulons donc l'école distincte de TÉglise et 
l'enseignement de la science séparé de l'enseigne- 
ment religieux. 

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ? 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 121 

Le clergé veut conserver son influence et gagner 
au parti des voix aux élections, en agissant, par des 
prodiges, sur l'imagination crédule et naïve des popu- 
lations des campagnes. Les dévotes et les ruraux sont 
aujourd'hui sa dernière espérance. C'est pourquoi les 
pratiques de la plus grossière superstition, du char- 
latanisme le plus effronté reviennent en vogue. Les 
miracles les plus grotesques se muUiplient. Faut-il 
s'en étonner? Nullement. Partout où fon croit aux 
miracles, il y a des miracles. Partout où l'on n'y croit 
plus, c'est-à-dire là où ils seraient le plus nécessaires, 
il n'y en a plus. La Sainte- Vierge fait des apparitions 
aux pâtres des montagnes ; elle se montre à Lourdes, 
à La Saletle; elle ne se montre pas à Paris; elle se fait 
voir à Bernadette et à Maximin Giraud; elle ne se 
fait pas voir à l'Académie des Sciences. Cela prouve 
que le miracle appartient à un état d'esprit enfantin, 
à un degré de civilisation rudimentaire. L'idée que 
les hommes se font de la divinité change d'époque en 
époque, suivant le degré de leur moralité et de leurs 
lumières. A mesure que les hommes s'éclairent, la 
mythologie disparaît. 

Aujourd'hui les miracles quotidiens de Lourdes et 
de La Salette peuvent encore grossir le bagage supers- 
titieux des masses ignorantes, et c'est bien pour cela 
qu'ils sont faits ; mais, chez les hommes instruits, ces 
jongleries cléricales, ce charlatanisme malhonnête 
soulèvent le dédain et provoquent nécessairement le 
mépris, le dégoût et la haine. 



122 LA VIE LITTÉRAIRE 

M. Veuillot, cet homme voué d'avance au mépris 
de l'avenir, M. Yciiillot pJusque personne ac(mlribué 
à pousser l'Église dans celle voie. La postérité ne vou- 
dra pas le croire, mais le fait est que M. Veuillot a été 
de nos jours une espèce de Père de l'Église, une lu- 
mière de la foi, le flambeau du catholicisme, le doc- 
teur des Jésuites et leur porte-drapeau. Il a su ranger 
sous sa férule presque tous les évoques qui n'osaient 
pas le contredire et s'abstenaient avec soin de le blâ- 
mer, de peur de s'attirer des réprimandes de Rome. 

Le clergé veut dominer et dominer seul, il voudrait 
que la société se reposât sur lui du soin de penser, 
de parler et d'écrire. 

Aujourd'hui le voilà qui vante la tolérance et qui 
réclame la liberté. Damner les dissidents, n'est pour- 
tant pas une preuve que l'on aime sincèrement la 
liberté des cultes. 

Le clergé nous excède, il nous gêne ; il se fourre 
partout. Par la. confession, il pénètre nos secrets, il 
est le directeur de nos mères, de nos sœurs, de nos 
femmes et de nos filles. 

Il fait sa volonté chez nous-mêmes, malgré nous. 

Il nous impose le jeûne, l'abstinence, à tout le 
moins le maigre des quatre-temps et vendredis. 

En politique, le danger est grave. Le clergé est 
patient, il est tenace. 11 sait attendre, il profite vite 
des occasions. Nos désastres de 1870 ont singulière- 
ment augmenté sa puissance. 11 grandit toujours dans 
nos malheurs . 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 123 

L'ordre social issu de la Révolution lui est resté 
odieux. Jamais il n'a renoncé à l'espoir de le ren- 
verser. C'est lui qui conseilla à la Restauration les 
mesures qui précipitèrent sa chute : la loi du sacri- 
lège, le droit d'aînesse, les Ordonnances de Juillet. 

Sous Louis-Philippe, n'étant plus le conseiller 
écouté d'un gouvernement despotique, il avait entre- 
pris de se servir de la liberté et de s'emparer, au nom 
de cette liberté même, de l'éducation publique, but 
suprême de son ambition. 

Le parti catholique est essentiellement traître et 
ingrat. 

On le voit aujourd'hui qu'il abandonne les préten- 
dants qui lui paraissent avoir peu de chances. 

Il se sert de tous les pouvoirs et de tous les partis, 
sans en servir aucun. Il travaille, sans relâche, à la 
reconstruction souterraine de son ancien pouvoir. 

Malgré les apparences, malgré ses déclarations 
républicaines, son vœu secret sera longtemps encore 
de rétablir, un jour, à son profit l'ancienne et funeste 
alliance entre le trône et l'autel. 

Il y a dans la constitution des sociétés modernes 
et dans la science, qui ne recule plus, des principes 
généralement admis qui ne peuvent pas s'accorder 
avec ceux qu'admet l'Église catholique et sur lesquels 
elle repose. 

Le céhbat des Éghses latines a séparé le prêtre de 
la société laïque. Les défenseurs de la famiUe et des 



124 L\ VIE LITTÉRAIRE 

droits du père de famille sont eux-mêmes sans 
famille et sans enfants. 

Quant à la doctrine qu'ils enseignent et qu'ils 
doivent répandre, ils ne contribuc^nt pas à la former. 
Ils la reçoivent du chef de l'Église, sans avoir la 
liberté personnelle d'y rien changer. 

L'élection était le i)rincipe rationnel et démocra- 
tique de la primitive Église. Du jour où le clergé se 
recruta de lui-môme, sans l'intervention des fidèles, 
l'Église forma une oligarchie d'où le principe électif 
ne tarda pas à disparaître. 

Dans un État démocratique, le peuple délègue son 
autorité à des chefs librement élus. Dans l'Église, le 
pape investit les évèques qui investissent les prêtres. 
Le peuple des fidèles ne compte pas. Les laïques sont 
soumis en tout au clergé et lui doivent obéir. 

a Toute la vie du chrétien laïque, dit M. Burnouf, 
ses pensées, ses paroles, l'emploi de ses jours et de 
ses nuits, ses relations avec ses semblables dans la 
société, dans l'État, dans sa profession, dans sa 
famille, son boire et son manger, ses amusements 
même sont réglés par l'autorité ecclésiastique, défi- 
nis par les évêques, approuvés et censurés par le 
confesseur, conseillés par le directeur de conscience. » 

Si le laïque accepte ces directions et se soumet en 
bon chrétien catholique à l'autorité que le clergé 
romain s'est attribué dans la suite des temps, il perd 
toute initiative personnelle et tombe dans le plus 
entier asservissement. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 123 

Dès qu'il cesse de les accepter, il sort de l'Eglise. 
C'est ce qui arrive aujourd'hui. Élrauger à la hiérar- 
chie ecclésiastique, sans influence sur elle, le laïque 
s'est accoutumé à s'en passer. De son côté, l'Église 
romaine, en se séparant par tous les moyens et de 
plus en plus de la société laïque, a fini par lui deve- 
nir étrangère. Jamais cette séparation, déjà vieille, 
du clergé et des laïques, n'a été plus profonde. 



CHAPITRE XI 

Recrutement et éducation du bas clergé par le Syllalms;. — 
L'Egliso de nos jours rétive à tout enseignement rationnel. — 
Le séminariste actuel hostile à la société moderne. — Lutte 
inévitable et prochaine. — Vaines menaces du Concordat. — 
Résistance des évêques. — Leur soumission à un souverain 
étranger. — Pasteur bientôt sans troupeau. — La liberté 
victorieuse. — Fin de l'Église gallicane. — Politique des 
Jésuites. — Leur ambition. — Prédominance ultramontaine 
dans l'Kglise nouvelle. — Aveuglement de l'évèque do Rodez. 
— Etlbrts du clergé pour retenir le monde. 

Le recrutement du haut et bas clergé devient plus 
difficile tous les jours. Les classes riches ne lui four- 
nissent plus rien. La plupart des séminaristes sont 
des enfants du peuple, qui ne veulent pas remplir 
leur devoir militaire et qui sont séduits par le rôle 
imposant et la vie facile du curé. Il leur paraît qu'il 
vaut mieux dire la messe et confesser les filles qu'al- 
ler à la charrue. De là, leur vocation. 

Les séminaires sont des couvents où le jeune 
campagnard qui se destine à la prêtrise est formé à 
l'esprit monacal et préservé de l'esprit du siècle au 
milieu duquel il doit vivre. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 127 

On le prépare au célibat et surtout à la crainte de 
la liberté d'examen, qui est la force de la science et 
serait la ruine de la foi. Au temps de sa toute-puis- 
sance, l'Église était moins en défiance contre la raison. 
Elle aurait même prétendu s'en servir. Au treizième 
siècle, Thomas reproduit Aristote. Au quatrième, 
saint Basile, sans souci du paganisme dans l'éduca- 
tion, avait jugé que la lecture des auteurs profanes 
était une utile préparation aux études chrétiennes. 
Mais la science a marclié depuis. Son succès a rendu 
l'EgHsc plus ombrageuse. Elle a condamné la science 
et les auteurs profanes, parce qu'ils lui ont paru dan- 
gereux pour les dogmes et peu conformes à sa doc- 
trine. C'est pourquoi nous avons vu le Syïlabus ana- 
thématiser la raison, interdire la lecture et l'étude, 
même historique, des dogmes religieux et, pour 
tout dire d'un mot, rétablir, autant qu'il était pos- 
sible, l'intolérance. Aussi le petit paysan que son peu 
d'amour de la guerre et sa paresse ont conduit au 
séminaire, en sort avec un ensemble d'idées qui sont 
le contre-pied de ce qu'admet la société moderne, 
la négation des faits historiques les plus avérés 
et des droits les mieux établis. Ordonné prêtre, 
notre séminariste part en guen-e contre la science 
et contre la société moderne dont il ne connaît 
rien. 

D'un autre côté, on n'admet plus aux fonctions 
ecclésiastiques que des sujets ultramontains. Le prin- 
cipe d'autorité et d'obéissance passive, qui fait la 



128 LA VIE LITTÉRAIRE 

force des Jésuites, règne ainsi du haut en bas de 
l'Église romaine. 

La conlradiclion entre les principes tliéocratiques 
et ceux (le la société civile est si grande que la lutte 
entre les Jésuites et l'État, entre le peuple et le clergé, 
ne peut tarder à éclater. Les laïques ne seront jms tou- 
jours cr humeur à se laisser conduire par les plus igno- 
rants d'entre leurs compatriotes. Ils voudront sous- 
traire leur femme, leurs filles, leurs sœurs, leurs en- 
fants à cette domination jalouse qui pénètre à leur 
insu, et contre leur volonté, dans leur maison. 

La lutte du Sacerdoce et de l'Empire, c'est-à-dire 
de la théocratie romaine et de l'esprit laïque, a déjà 
engendre bien des guerres. Ces guerres vont aujour- 
d'hui se renouveler. Avant peu, dans toute l'Europe, 
prêtres et laïques vont entrer en lutte. 

Les évêques aujourd'hui sont des fonctionnaires. Ils 
reçoivent comme tels un traitement. Le gouvernement 
leur concède, pour logement, des hôtels qu'il ferait 
mieux d'offrir aux recteurs. Portails, rédacteur du 
Concordat, n'entendait pas qu'ils se révoltent. Il 
n'aurait pas souffert ces pétitions qui sont, de leur 
part, des protestations contre le gouvernement qu'ils 
doivent servir. Le Concordat, dont on n'exécute pas 
les règlements contre les prélats les plus bruyants et 
les moins soumis, est devenu pour eux comme une 
vaine menace, qui n'a point de sanction. 11 ne sert, 
aujourd'hui, qu'à faire apparaître plus clairement 
Fhostilité de l'Église à l'égard de la société politique 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 129 

et civile. C'est pour échapper à raulorilé civile de 
leur pays que les évêques se réfugient dans l'obéis- 
sance passive à un souverain étranger ({u'ils déclarent 
adroitement seul responsable et infaillible. 

Malgré cette attitude commode, le haut clergé n'a 
plus d'influence, parce qu'il ne renferme aucun 
homme de talent, et surtout parce que les hommes 
de science et de progrès sont contre lui. Les évêques 
ont partout en France, même en Bretagne, à lutter 
contre l'opinion libérale, contre l'éducation républi- 
caine, contre la liberté de penser et la tolérance qui 
se font accepter partout. 

Ils ont cru faire une chose habile en déclarant le 
pape infaillible. Ils n'ont pas vu qu'en devenant un 
personnage surhumain, le pape sortait de l'humanité 
qu'il prétend conduire. Il a quitté la terre pour s'éta- 
blir au ciel. Son impuissance temporelle égale sa puis- 
sance céleste dont personne aujourd'hui ne se soucie. 

Une marche constante vers l'affranchissement de 
la pensée est ce c[ui caractérise le plus essentiellement 
la société moderne. Le pape lui-même, quoique 
infaillible, ne peut rien contre ce mouvement qui 
entraîne les hommes vers la lumière et le bien-être, 
vers la science et la liberté ! Un jour prochain 
viendra où l'Europe, étonnée, pourra voir un clergé 
sans fidèles et im pasteur sans troupeau. 

La société civile est d'autant plus hostile au clergé 
que le clergé, soutenu, poussé par les Jésuites, ne 
veut pas se soumettre à l'État qui le salarie. 



130 LA VIE LITTÉRAIRE 

Les Jésuites sont maintenant les maîtres. Ils ont 
pulvérisé jusqu'aux moindres débris de l'Église galli- 
cane. Dès la Réforme de Luther, ils ont vu la ten- 
dance de l'esprit moderne, et c'est cette tendance à la 
liberté d'examen qu'ils ont la mission de combattre 
par le principe contraire de la foi aveugle et de 
l'obéissance passive. 

La politique des Jésuites consiste à se tenir visible- 
ment à l'écart des honneurs et à exercer secrètement 
une action invisible sur les hommes qui en sont 
revêtus. 

Il y a deux sortes d'ambition : celle qui aspire à 
l'éclat extérieur et qui confine à la vanité; celle qui, 
en se cachant, veut tenir dans ses mains les fils mys- 
térieux qui font mouvoir les hommes. Par leur désis- 
tement, leur désintéressement, les Jésuites n'éveillent 
aucune compétition ; ils laissent la carrière des hon- 
neurs ouverte aux ambitieux vulgaires et, tirant 
parti des défauts des hommes; ils font parvenir ceux 
desquels ils ont le plus à espérer. 

Par eux, l'esprit ultramontain s'est emparé de toute 
l'Eglise latine. Aujourd'hui, il est bien difficile de 
devenir évêque ou curé, si l'on n'admet pas la poli- 
tique qu'ils ont fait prévaloir. En un seul mot, ils 
régnent et gouvernent l'Église. C'est leur pensée po- 
litique qui est enseignée dans les écoles chrétiennes et 
dans les séminaires; c'est elle qui examine les candi- 
dats à la prêtrise; c'est elle qui ordonne les prêtres et 
qui institue les curés; qui en conduit quelques-uns, 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 131 

des plus dévoués, à l'épiscopat; c'est elle enfin qui 
parle, influence et décide dans les Conciles et qui 
choisit les papes. « Nous sommes tous Jésuites, 
disait, naguère, monseigneur l'évêque de Rodez. I^a 
cause des Jésuites, c'est la nôtre. » Je le crois bien. 
Et ce brave évêque ne se doute pas qu'il n'est qu'un 
instrument dans ces mains redoutables. 

Elal)lie solidement sur la doctrine du Syllahus, 
cachée derrière le pape, seul gérant responsable, 
l'Église, tout entière à l'abri derrière le Saint-Siège, 
se sent libre de ses mouvements contre la société 
moderne. « Ce n'est pas à nous qu'il faut vous 
adresser, disent les prêtres. Nous obéissons à l'Église; 
adressez-vous directement au pape qui nous com- 
mande. » 

Cette situation, en apparence, si commode, nous 
paraît dangereuse; l'Église joue ainsi son existence, 
car si l'abandon des laïques continue, que deviendra- 
t-elle? Qu'est-ce qu'une Éghse sans laïques? Or, les 
laïques commencent à manquer. 

Aussi l'Éghse emploie-t-elle tous les moyens ima- 
ginables pour (( retenir le monde, » les grands sur- 
tout, les riches, les nobles, ceux qui s'appellent les 
c/c/v-se-v dirigeantes. Dans la magistrature surtout et 
dans l'armée, les chefs de tous grades sont l'objet de 
ses constants efforts, car chacun d'eux exerce sur une 
partie du peuple une action qu'elle veut faire tourner 
à son profit. 



CHAPITRE XII 

Jésus, réformateur et révolutionnaire. — Son entrée en scène. 
— Églises primitives, ennemies de l'État. — Vaste associa- 
tion secrète et poursuites judiciaires. — Origine et forma- 
tion du clergé. — Imprévoyance de Constantin. — Apogée de 
la papauté sous Innocent III. — Cénobites et célibataires. — 
Recrutement du clergé dans les couvents. — Oligarchie de 
rÉglise. — L'Eglise grecque n'a pas tiré parti des sacrements 
comme l'Eglise romaine. — Moyens d'action de cette der- 
nière. — Sa mythologie. — Idolâtrie grossière. 

Aujourd'hai le clergé entreprend ses miracles de 
Lourdes- pour stupéfier le peuple et le rendre plus 
docile au joug ecclésiastique. 

Mais quand la foi n'est plus, rien ne la ranime. 
Sous l'Empire romain, au temps de Tibère, on cher- 
chait partout des hommes providentiels pour res- 
taurer la société, des emjjereurs qu'on déifiait pour 
en faire des sauveurs. C'est à ce moment que Jésus 
entre en lutte avec l'état social tout entier. Réforma- 
teur et révolutionnaire, il proclame l'avènement des 
classes inférieures, la guerre aux riches : seulement 
il place son royaume hors de ce monde. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 133 

Le prophète Jésus mort, comme Jes autres pro- 
phètes, Zacliaiie et Jean-Baptiste, ses apôtres se dis- 
persent pour enseigner sa doctrine. — L'abandon de 
toute fortune privée était une condition pour être 
admis dans la confrérie. 

Les Églises primitives formaient une vaste associa- 
tion secrète, qui, peu à peu, s'établit dans tout l'Em- 
pire. Devenue puissante par le nombre, quoique 
toujours cachée, cette association attaquait les reli- 
gions nationales, la propriété, la famille, l'ordre 
pul)lic établi : de là vinrent les persécutions, pour- 
suites judiciaires contre des ennemis de l'État. 

Une hiérarchie de fonctionnaires se groupe pour 
administrer la communauté. Ainsi se forma dans 
l'Eglise l'ordre du clergé, par opposition à celui des 
laïques, ou gens du siècle. 

Le Concile de Latran défendit le mariage aux prê- 
tres latins en 1215. Les Églises grecques restèrent 
libres ; elles calquèrent leur administration ecclésias- 
tique sur l'administration impériale. 

Après trois siècles de persévérance et de propa- 
gande secrète et de transformations intimes, les 
chrétiens parurent réconciliés avec la société ro- 
maine. Au (|uatrième siècle, ils reniplissent toutes 
les fonctions publiques et leur règne commence le 
jour oix un empereur chrétien, Constantin, monta 
sur le trône. 11 ne vit pas que le premier des évê- 
' ques, le pape, deviendrait bientôt le rival des em- 
pereurs. 

8 



134 LA VIE LITTÉRAIRE 

« Vous êtes des dieux, disait Conslanliii aux évo- 
ques du Concile de Nicée, et vous êtes constitués par 
le vrai Dieu. » 

Les barbares, sans hiérarchie, se trouvèrent aisé- 
ment dominés par la puissante organisation ecclé- 
siastique. Totalement illettrés, ils furent aisément 
soumis à l'ascendant que donne la culture de l'intel- 
ligence sur des esprits incultes et grossiers. Le clergé 
entretint cette supériorité et profita liabilement de 
l'ignorance de ces barbares pour étendre et conso- 
lider sa domination. 

La papauté atteignit sous Inuocent 111 son point 
culminant. 

Plus tard, les ascètes ou moines s'associèrent pour 
vivre en commun comme cénobites. Pacôme en avait 
vu sept mille se grouper aulour de lui. C'est ainsi 
que naquirent les couvents. Bientôt les chefs de ces 
couvents, les abbés, eurent rang d'évêques, portè- 
rent la crosse et siégèrent dans les conciles. 

Les institutions religieuses, comme toutes choses 
humaines, changent vite d'esprit et d'aspect sur la 
terre. 

Les premiers disciples de Jésus préparaient son 
règne, son royaume, en croyant à la fin très pro- 
chaine du monde. Ils ne se doutaient pas que l'humble 
et pauvre prédication des apôtres rap})C)rterait plus 
tard à l'Église des richesses immenses, que des 
évêques, bardés de fer, conduiraient leurs vassaux au 
combat, qu'à l'égalité primitive succéderait une hié- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 135 

rarchie orgueilleuse, ayant à sa tête un pape belli- 
queux, maître des peuples et des rois. 

Les couvents devinrent des centres d'étude, où se 
préparaient les recrues du clergé séculier. C'est eux 
qui fournissaient les prêtres, les curés, la plupart des 
dignitaires de l'Église et jusqu'à des papes. 

Le célibat des Églises latines a séparé le prêtre de 
la société laïque. 

Les défenseurs de la propriété et de la famille 
n'ont eux-mêmes ni propriétés, ni familles, et quant 
à leur religion, ils la reçoivent toute faite du chef de 
l'Église, sans avoir la possibilité d'y rien modifier. 

Du jour où le clergé se recruta de lui-même, 
sans l'intervention des fidèles, l'Église forma une 
oligarchie d'où le principe électif ne tarda pas à dis- 
paraître. 

Les Croisades furent une diversion qui aida la 
papauté à maintenir son absolutisme. 

L'Église romaine, surtout en France, a su tirer de 
l'Eucharistie un moyen d'action d'une extrême puis- 
sance. 

L'enfant grec communie quelques jours après sa 
naissance ; il n'est point confirmé ; avec le baptême, 
il a déjà reçu le myre qui répond à l'Extrême-Onction 
des Latins. Rn accumulant ces sacrements sur une 
frêle créature, qui n'a aucunement conscience de ce 
qui lui est fait, l'Église grecque s'est privée d'un moyen 
d'influence que le clergé latin utilise merveilleuse-. 



136 LA VIE LITTKRAlllE 

ment. La splendeur qu'il donne aux premières com- 
munions éblouit les sens et attendrit les assistants, 
comme, dans les représentations théâtrales, le décor 
ajoute à l'intérêt de l'action. 

Par son olïice des morts, l'Église catholique cherche 
à inspirer la terreur et l'espérance : c'est en s'adres- 
sant au sentiment plutôt qu'à l'esprit qu'elle parvient 
à maintenir la foi et à consolider son empire. 

L'Église ne se propose pas de faire des savants, 
des esprits éclairés, mais des fidèles. 

C'est pourquoi elle s'empare des enfants et des 
femmes ; et , par ses prières et ses sacrements , 
elle embrasse toute la vie de l'homme jusqu'à la 
mort et au cimetière. La prédication des curés, 
vicaires, abbés et frères prêcheurs, les missions, 
processions, pèlerinages et miracles, où elle est fort 
habile, sont ses principaux moyens d'action. 

Elle veut aussi l'enseignement à tous ses degrés, 
depuis l'asile et l'école primaire jusqu'aux collèges 
et facultés. 

Elle a ses livres, ses revues, ses journaux, ses reli- 
gieux déguisés des tiers-ordres qui vont dans le 
monde et qui l'espionnent à son profit. 

Elle augmente journellement ses richesses par les 
quêtes, dons et legs qu'elle sait se faire faire par les 
faibles, les femmes, les malades et les mourants. 

Au lieu d'une mythologie poétique et savante, 
elle est descendue à l'idolâtrie la plus grossière : à la 
mariolâtrie, à la josépholàtrie, aux Sacrés-Cœurs et 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 137 

aux miracles de Lourdes, de Ja Salette, etc. Rien 
n'égaie l'inepte bassesse de ce matcrialisinc abject. 
Il n'a pour contrepoids que l'ascétisme et le mysti- 
cisme qui font mépriser le travail, le progrès, l'hy- 
giène et le corps; et qui tendent à perpétuer la 
misère et l'aumône dont l'Église profite doublement. 



CHAPITRE XIII 



Piété populaire salie à plaisir. — Citations de l'abbé Maynard. 

— Obscénité des casuistes. — Marie Alacoque détrône la Keine 
du Ciel. — Révélation du Sacré-Cœur. — Le culte de Marie. 

— Un tableau de Yéréchaguine qui la peint avec ses enfants. 

— Le cierge d'Arsène Guillot. — Fétichisme des peuplades 
nègres en plein siècle de la critique. 



Les catholiques contemporains ont sali, à plaisir, 
la piété populaire; ils l'ont abaissée au niveau du 
fétichisme des peuplades nègres, en la compliquant 
d'idées malpropres qui ne sauraient germer que dans 
des cellules de moines et de religieuses. Pour ne citer 
qu'un exemple, examinons la Vierge Marie, par 
l'abbé Maynard, ouvrage approuvé des évêques et 
recommandé par le cardinal Pie. Il explique la 
parenté de la Vierge avec les diverses personnes de 
la Trinité : 1 

(( Marie, fille du Père, est aussi son épouse par ^ 
leur commun fils; mère du fils, elle est encore sa 
sœur, puisqu'ils ont un commun père; elle est, de 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 139 

plus, son épouse, car ils ont enfanté ensemble V Eglise; 
ce qui nonpêclie pas quelle ne soit en même temps 
f épouse du Saint-Esprit, qui Ta rendue mère de 
Jésus. » 

Voilà les spectacles grotesques autant qu'immon- 
des sur lesquels ils se délectent à fixer les yeux. 
Les trois personnes de la Trinité épousant chacune à 
leur tour la même femme qui est leur fille ou leur 
sœur, quel tableau d'édification, quel exemple de 
mœurs dans les familles pauvres ! 

« Marie était d'une taille un peu au-dessus de la 
moyenne, sa démarche avait quelque chose d'ondu- 
leux. Son visage était d'un bel ovale, son teint cou- 
leur de froment, nuancé de rose. Elle avait les 
sourcils bruns, les yeux d'une teinte où se fondaient 
le bleu tendre et le vert pâle; le nez droit avec des 
narines légèrement dilatées... Les cheveux blonds et 
abondants flottaient hbrement sur ses épaules... Son 
pied remplissait à peine une étroite sandale, et sa 
main délicate montrait, en se déployant, des doigts 
longs et déliés. » 

Où a-t-il vu tout cela, et qu'en sait-il, l'abbé 
Maynard ? 

Mais continuons à le citer. « C'était la nuit du 
2o mars, neuf mois avant la nuit de Noël, Gabriel se 
présenta à Marie SOU.Ç les traits d'un adolescent, car Marie 
devant concevoir dans son corps aussi bien que dans 
son âme, il était juste que ses sens extérieurs aussi 



140 LA VIE IJTTF.RAIRK 

bien qu'intérieurs fussent ixinimés à la fois par la 
vision angclique ». — Que va répondre Marie à la 
jwoposltion de maieni'Ué divine ? 

« Elle lient suspendue à ses lèvres la Trinité qui 
attendait de sa bouche un fiât créateur. A peine 
Marie avait-elle dit son fiât que les cieux fermés 
s'ouvraient pour pleuvoir leur rosée ; que Dieu Jàcliait 
cours à ses grâces, et les faisait entrer à fiots jjrécipités 
dans la Vierge plus méritante par son seul consente- 
ment que Dieu lui-même. » 

Parmi les théologiens, les casuistes étant ceux dont 
l'imagination est particulièrement obscène, ils se 
sont étendus avec une pieuse délectation sur ce sca- 
breux sujet. Le Révérend Père Sanchez, jésuite, sou- 
tient que la Vierge répandit de la semence dans sa 
copulation avec le Saint-Esprit. Aux yeux de ce 
savant théologien, il n'est pas douteux que le Saint- 
Esprit et la Vierge n'aient fait, tous deux, une 
émission de semence au même moment; car, dit 
notre casuiste, cette rencontre des deux semences est 
nécessaire pour la fécondation. Mais saint Am- 
broise est d'un autre avis; il émet une opinion plus 
étrange; il dit que l'ange Gabriel fit à Marie un 
enfant par l'oreille : Maria per aurem imprœfpiata 
est. 

Le culte de la Vierge épouse et mère de Dieu s'ac- 
corde avec celui de Marie Alacoque, la fondatrice du 
Sacré-Cœur. Marie Alacoque règne ; elle est en train 



à 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 141 

(U' détrôner l'ôpouso du Saint-Esprit. Née en J647, à 
Laulliecourl, près d'Autun, sa vie a été écrile par 
monseignear l'évèquo de Soissons. Celle sainte bio- 
graphie est intéressante. 

« A Fàge de trois ans, Marie Alacoque consacre à 
Dieu sa pureté; elle fait vœu de chasteté perpétuelle. 
A dater de ce jour, la Sainte-Vierge lui donna, dit le 
pieux évêque, des marques sensibles de sa protec- 
tion » (page 6). 

Cependant, « comme de très bonne heure, son 
naturel la portait vivement au plaisir, » Dieu lui 
envoya une paralysie pour la guérir de ce penchant 
funeste; après quoi la Vierge vint elle-même la guérir 
de; cette paralysie. Lorsqu'elle entra en religion chez 
les Visitandines de Paray, « Dieu lui était apparu dix 
fois consécutives. » 

» Parfois Dieu lui faisait la grâce de la gratifier 
de sa divine présence d'une manière qu'elle n'avait 
pas encore expérimentée; elle le sentait, pour ainsi 
dire, près d'elle. 

Une nuit, Jésus lui dit : « Apprends que si tu te 
relires, je te le ferai sentir et à toutes celles qui en 
seront cause ». 

Et Jésus lui laissa, comme gage de son afiéclion, 
ce quatrain céleste : 

Rien de souillé dans Tinnocence, 
Rien ne se perd dans la puissance, 
Rien ne passe en ce beau séjour, 
Tout s'y consomme dans Tamour. 



142 LA VIE LITTÉRAIRE 

L'autheiilicilé de ce quatrain de Jésus fui contestée 
par les compagnes de Marie Alacoque, mais le com- 
mentaire du savant évêque de Soissons dissipa tous 
les doutes . 

Le quatrain était bien de la main de Jésus. 

C'est en 1678 que Jésus révéla à la sœur Marie 
Alacoque le culte du Sacré-Cœur; en même temps 
il lui en expliqua le sens et le symbole. 

« L'amour en est l'objet, — l'amour en est la fin, 
— l'amour en esl le motif; or, le cœur et l'amour 
sont synonymes parmi les hommes. » 

« Jésus-Christ, dit l'évéque, arracha son cœur de 
sa propre poitrine et le lui donna, et ensuite lui 
demanda de lui donner son cœur pour le prix du 
présent qu'il venait de lui faire. La sœur le lui offrit 
avec toute l'ardeur dont elle pouvait être capable ; 
le fils de Dieu le prit effectivement et le plaça dans le 
sien. » 

La nouvelle religion des Jésuites était ainsi révélée, 
aujourd'hui elle est adoptée par tout le clergé ; et 
l'Église du Sacré-Cœur s'élève à Paris môme sur les 
hauteurs de Montmarlre! 

Le peintre Véréchaguine a peint Marie, mère de 
Jésus, entourée de ses nombreux enfants. Vérécha- 
guine, attaqué par l'évéque de Vienne, se défend par 
les textes de Luc, de Marc et de Matthieu. 11 a beau 
jeu à s'escrimer, à coups de textes, contre un culte 
comme celui de Marie, venu si tard, si évidemment 
inventé après coup. Il a fallu plus d'un siècle pour 



J 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 113 

qu'on fît altentioii à celte reine du ciel pour laquelle 
les litanies ont épuisé toutes les formules de l'adora- 
tion. On sait peu de chose sur sa vie. On ne sait pas 
qui est son père. On ne connaît pas le lieu de sa 
mort ni la destinée de ses enfants. On sait que ses 
filles et deux de ses fils se marièrent, qu'un autre fils 
resta célibataire et c'est tout. (Voir Matthieu, XIII, 
55 et 56; Marc, VI, 3; Jean, II, 12; Paul, V' Epitre 
aux Corinthiens.) 

i Varsenal de la dévotion^ par Paul Parfait. 

L idiotisme 1 Le dossier des nélerinaqes, id. 

religieux : voir ) ^ ^ . \. " ^ 

{ La foire aux reliques, id. 

Maurice Dreyi-ous, éditeur. 

Mérimée nous montre une jeune Parisienne de 
mœurs légères, Arsène Gui/lot, qui brûle un cierge à 
je ne sais quel saint pour qu'il lui envoie des j)ra- 
tiques. Arsène Guillol agit conformément à la religion 
populaire quand elle attribue une vertu surnaturelle 
à l'action d'otïrir un cierge. C'est une opinion pro- 
fondément enracinée chez les deux tiers des calho- 
liques pratiquants. 

De nos jours, les superstitions les plus sottes ont 
envahi la foi chrétienne. L'eau de Lourdes et les 
médailles de saint Benoît ont plus d'importance que 
les sacrements. Une religion nouvelle s'élève par les 
soins des entrepreneurs de sanctuaires; et la doctrine 
morale est remplacée par le fétichisme grossier des 
scapulaires, cordons et médailles. Chose étrange I Le 



144 LA VIE LITTÉRAIRE 

sièck' do la criliquc est eu iiiêinc temps le siècle des 
pèlerinages. Notre âge voit, d'un côté, les progrès 
merveilleux de la science, tandis que, de l'autre, 
les pratiques du fétichisme le plus stupide reculent 
les limites del'idiotisme religieux. 



CHAPITRE XIV 



Ei;œurant matérialisme. — Tout le contraire de la science. — 
Nouvelle Trinité. — Adoration des organes corporels. — 
Reliques apocryphes. — Faux dieux. — Exploitation de 
l'ignorance et de la crédulité. — Le temple d'Epidaure et la 
basilique de Lourdes. — Conception du péché originel com- 
battue parla science. — L'humanité primitive. — Éternité de 
la matière. — Ses transformations. — Idée de Dieu autre 
(;hez les philosophes que chez les séminaristes. — • Supériorité 
de la morale humaine sur la morale chrétienne . — Les vrais 
devoirs. — Ce qu'enseigne la religion des Lettres. — Hygiène 
morale et physique. — Béatification de Benoît Labre. — 
Odeur de sainteté, d'après M. Léon Aubineau. — La saleté, 
idéal ecclésiastique. — Tableau de la civilisation. 



Dans la science, le matérialisme est à la base et 
l'idéalisme au sommet. Dans le catholicisme c'est le 
contraire : le spiritualisme est l'afiiche du temple, et 
SCS i)ratiques sont celles du plus vulgaire, du plus 
écœurant matérialisme. 

La nouvelle Trinité, Jésus, Marie, Joseph, a dé- 
trôné l'ancienne Trinité du Père, du Fils et de l'EsjMÙt. 
On a mis la métaphysique au grenier et on a sorti le 
Sacré-Cœiu' et les idolâtries capables de séduire l'ima- 

9 



1-4G LA VIE LITTÉRAIRE 

gination des concierges et des cuisinières. Le maté- 
rialisme catholique éclate dans cette adoration stu- 
pide des organes corporels, des cœurs saignants de 
Jésus, de Joseph et de Marie. C'est une religion de 
garçons bouchers. Et il y a déjà longtemps qu'il en 
est ainsi. L'église Sainte-Croix de Rome a le titre de 
la croix; Trêves, un clou et une épine; ïoul, une por- 
tion d'un clou; Trêves possède aussi la tunique; Turin, 
le suaire; Saint-Jean-de-Latran, l'éponge; le Vatican, 
la lance ; Paris, la couronne dépourvue d'épines ; dans 
une église d'Italie, on voit la colonne où Jésus fui 
attaché ; dans une autre, on fait voir aux fidèles les 
cheveux de la Vierge ; à Rome, on adore l'empreinte 
du pied de Jésus sur une pierre, etc., etc. 

L'esprit du christianisme s'est évanoui : le matéria- 
lisme l'absorbe tout entier. Or, le matériahsme en 
religion, c'est l'idolâtrie. C'est par suite de cette dé- 
chéance dans les doctrines et dans le culte que le 
catholicisme voit toutes les âmes élevées, tous les 
esprits supérieurs, se séparer de lui et chercher ail- 
leurs. Les hommes éclairés sont à son égard dans les 
dispositions où furent les premiers chrétiens en pré- 
sence des adorateurs des faux dieux. 

Le clergé contemporain exploite avec impudence, 
mais avec une grossière habileté, la crédulité et 
l'ignorance. 

Celui qui se rend à Lourdes ou à La Salette, pour 
se faire miraculeusement guérir, est dans la même 
situation dVsprit que l'homme d'autrefois aux sources 



j 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 147 

sacrées et aux veillées d'Esculape. On est revenu au 
point de départ et la révolution chrétienne est à 
recommencer. 

Épidaure et Lourdes sont des preuves égales, des 
monuments de la mémo crédulité. 

Le temple d'Épidaure fut pour les Anciens ce que 
l'église de La Salette et la basilique de Lourdes sont 
pour les pèlerins d'aujourd'hui. On y venait de très 
loin. La renommée des miracles que les fidèles 
avaient vu s'accomplir dans la ville sainte s'était 
répandue jusque chez les nations les plus reculées. 

Un prodige authentique avait sanctihé la vallée 
d'Épidaure. Anatole France nous l'a raconté. 

Un petit berger, (jui gardait ses troupeaux au 
penchant des collines, avait vu lenfant divin allaité 
par une chèvre. L'endroit marqué par cette appari- 
tion fut signalé par un grand nombre de guérisons 
miraculeuses, et toute la confiée, aux envii'ons, se 
couvrit de somptueux édilices. Un temple magni- 
fique fut bâti en l'honneur de l'enfant divin. Au 
fond du sanctuaire, l'eiïigie du dieu, façonnée par 
un sculpteur de l*aros , resplendissait d'or et de 
pierres précieuses. 

Les pèlerins étaient si nombreux qu'il fallut cons- 
truire des auberges et des hôpitaux pour les recevoir, 
des portiques pour les abriter, un théâtre pour les 
distraire. Ce théâtre existe encore. 

Les malades d'Épidaure ne partaient jamais sans 
remercier la bonté divine par l'offrande d'un ex-voto. 



148 LA VIE littérairh; 

La philosophie chrétienne repose sur l'idée du 
péché originel qui a fait sortir nos premiers pères 
du paradis. La science moderne réduit à néant cette 
conception de l'humanité primitive. Nous savons que 
l'homme, à son origine, était fort grossier, fort misé- 
rable et qu'il n'était point dans un jardin de délices 
quand il habitait parmi les lions, les ours des caver- 
nes, les hyènes et les mammouths. 

Les savants et les philoso{)hes savent que la matière 
qui existe dans l'univers est constante, que les forces 
se transforment, sans déperdition, les unes dans les 
autres; ils n'admettent donc pas une création qui tire 
la terre de rien et ils ont une autre idée de Dieu que 
les séminaristes et les bonnes femmes. 

Est-il prudent de faire tant de nouveaux miracles 
dans un pays où l'instruction va croissant? 

La science positive relègue les miracles dans les 
superstitions primitives des peuples crédules. 

Il faut aux niii'acles une atmosphère générale 
d'ignorance pour croître et se développer. 

L'Église a besoin de l'ignorance. La science la 
ruine. 

Nous, hommes de progrès, nous devons prendre à 
l'Église ses meilleurs moyens d'action, la parole, les 
conférences et la prédication pour accélérer la marche 
actuelle des hommes vers la lumière, la vérité et la 
liberté. 



NOTES KT RKFLEXIONS d'UN LECTEUR 149 

Le dieu jaloux et uiéchant des Hébreux fait triste 
figure à côté de l'idéal impersonnel, du Dieu de 
Renan, synonyme de beauté et de perfection. 

La raison éclairée doit, désormais, remplacer la 
piété et la dévotion. 

A mesure que l'instruction se répand dans h 
peuple, chacun se sent apte à s'apprécier soi-même et 
à juger de la valeur morale de ses actions sans avoir 
recours au contrôle du confesseur. 

La morale catholique n'astreint pas les hommes 
parce qu'elle est mi^onnable, mais parce qu'elle est 
/rVf/ce; et, comme l'Église a le dt'pôt de la révélation, 
le bien, c'est ce que l'Église commande ; le mal, c'est 
ce qu'elle défend. 

Toutes les vertus sont des vices quand on n'a pas 
la foi. 

La première condition pour bien faire est la foi. 
« vertu théologale qui nous porte à croire fermement 
ce que Dieu a révélé à son Église. » 

La morale humaine est naturellement supérieure h 
la morale chrétienne. 

C'est le mobile de nos actions qui fait leur qualit('. 
Qu'y a-t-il d'héroïque ou de méritoire à vouloir 
« sauver son âme », éviter les flammes de l'enfer et 
s'assurer les joies du paradis? 

Craignez les personnes qui veulent faire leur salut 
et plus encore les personnes d'un zèle indiscret qui 
veulent, malgré vous, entreprendre de faire le vôtre. 



150 LA VIE LITTÉRAIRE 

L'Église veut qu'on cherche à faire son salut, car 
elle en dispose ; toute personne assez bete pour vou- 
loir « faire son salut » a besoin de l'Église pour réa- 
liser son désir et devient un agent direct ou indirect, 
ostensible ou caché de ses desseins. 

Le devoir est plus difficile que la dévotion. Les 
personnes pieuses obéissent ; une action est 
bonne quand le confesseur l'ordonne, quand 
l'Église la recommande, sinon elle est mauvaise. 
Les Commandements de l'Église pour les jeûnes, 
abstinences et maigres sont arbitraires et font 
gagner le paradis par une foule de pratiques niaises. 
Les devoirs de piété, si on les remplissait à la 
lettre, occuperaient tout le jour et toute l'année. 
Leur but est de nous retirer de la vie réelle, de 
nous éloigner de ce monde moderne qu'il faut 
abhorrer. 

Aux yeux des laïques, le paradis n'existe pas^ la 
vie présente existe seule; les devoirs qu'elle impose 
sont la culture de l'intelligence, la recherche de la 
vérité, la lutte contre les forces naturelles, l'art de les 
tourner à notre profit, les soins domestiques, les 
sacrifices de temps, de travail et d'argent que la cité 
et la patrie nous demandent. 

La religion des Lettres enseigne la morale du pro- 
grès, la solidarité et la fraternité des citoyens d'une 
même patrie, le culte des grands hommes qui ont 
fait du bien à l'humanité. 



i 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 151 

L'Église a trop méprisé la chair. Le corps est la 
moitié de l'homme; il est l'organe nécessaire et 
l'instrument de notre intelligence et de notre volonté. 
Dans ce temps de travaux prodigieux, rendus possi- 
bles par de grandes victoires de l'intelligence sur la 
nature, la société laïque n'a plus de goût pour l'ascé- 
tisme et les macérations. Le soin du corps est une 
nécessité, un devoir, car pour obtenir de lui un tra- 
vail utile, il faut le tenir en bon état et l'alimenter en 
proportion do ce que l'on veut exiger de lui. Nous 
sommes loin des jeûnes, abstinences et des macé- 
rations du moyen âge. 

L'Église accoutume les hommes à se priver dos 
choses les plus nécessaires à la vie : lumière, air, 
propreté du corps, des vêtements et des habitations. 
Elle a béatifié Benoît Labre ! 

Voulez-vous voir un saint, idéal et modèle de la 
vie chrétienne? voulez-vous sentir « l'odeur de la 
sainteté? » Voici le dernier bienheureux, tout ré- 
cemment canonisé : 

(.( Il répandait; dit M. Léon Aubineau de ï Univers, 
il répandait une odeur fétide. Sa vue seule donnait 
la nausée. Il ne se lavait point. Il gardait les insectes 
qui le dévoraient, ils pullulaient sur lui. Une femme 
qui lui parlait eut peur d'être envahie par la vermine 
qu'elle voyait grouiller sur ses vêtements. Carezani 
vit des insectes, de grosseur formidable, courir par 
troupes sur les habits et dans la barbe du serviteur 
de Dieu, ainsi qu'à travers les grains du chapelet 



152 LA VIE LITTÉRAIRE 

passé à son cou. L'horreur que sa saleté excitait, la 
répugnance qu'on manifestait à l'approcher dans les 
rues et au sortir des églises était pour lui une délec- 
tation. 11 portait un tel attachement à cette vermine 
grouillant sur lui qu'il la ramassait avec soin et la 
faisait entrer dans ses manches. » 

Le bienheureux Labre a eu de l'avancement. Il 
a passé saint. Le pape l'a canonisé tout récemment. 
Sa paillasse infecte a été rapportée de Rome à Amettes 
(Pas-de-Calais), son pays natal, et placée à l'église, 
sous le maître-autel, où les fidèles viennent dévo- 
tement et quotidiennement la baiser. 

La saleté immonde de ce vagabond est un idéal 
ecclésiastique. 

Les couvents du Nouveau-Monde sont des cloaques. 
La misère et l'abstinence font des populations étiolées. 

La morale humaine est bien supérieure : elle tend 
à coordonner les instincts, les tempérer l'un par 
l'autre, les modérer dans l'accord d'une vie harmo- 
nique qui soit la satisfaction légitime de toutes nos 
tendances. 

La dévotion est, à tous égards, inférieure à la 
morale laïque fondée, non sur Ja grâce, mais sur 
l'effort volontaire, sur le perfectionnement de soi- 
même et sur le travail solidairement entrepris en vue 
du bien général. 

L'hygiène vaut mieux que l'ascétisme ; il faut plus 
d'intelligence et de travail pour se procurer une chose 
utile que pour s'en priver. Le corps, le vêtement, la 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 153 

maison, la rue, la ville, la contrée, la terre entière 
avec les eaux et l'air qui l'environnent, sont mainte- 
nant des objets d'étude et exigent des soins que l'in- 
dividu, les administrations et les gouvernements se 
partagent. Le monde est un vaste atelier où chacun 
travaille en vue de tous : les théoriciens découvrent 
la vérité, les journalistes la font connaître, les ingé- 
nieurs appliquent les découvertes. Les industriels 
fournissent aux ingénieurs les moyens matériels des 
travaux. Les ouvriers les exécutent. Chacun travaille 
pour tous et tous pour un. Le résultat de tous ces 
travaux théoriques et pratiques, intellectuels ou 
matériels, c'est la civilisation même. 



CHAPITRE XV 

Esprit antisocial des ordres religieux. — Danger pour l'État. 

— Les Congrégations en Belgique. — Exemption du droit de 
mutation. — Les biens du clergé échappent à tout contrôle. 

— S'accroissent par l'exploitation multiple et variée de la 
crédulité publique. — Moyens de défense de la société em- 
pruntés à l'Église même. — Opposition de l'enseignement 
laïque à la foi. — Vulgarisation de la religion des Lettres 
par la parole et par la plume. — Associations littéraires et 
scientifiques. — Création par groupes du grand diocèse du 
libre examen. — Laïcisation et constitution civile du clergé. 

— Faire le vide dans le temple et dans les couvents par 
l'attrait d'aliments nouveaux offerts au sentiment religieux. 

Les catholiques, les Jésuites surtout, Stavent bien 
que, sans argent, une association religieuse est 
impuissante. Partout le riche l'emporte toujours sur 
le pauvre; le moine domine le prêtre, parce que 
celui-ci est pauvre, tandis que l'autre a derrière lui 
tout l'or de sa communauté. 

Le prêtre tient au budget des cultes, comme tout 
fonctionnaire à son traitement. 

L'Etat peut, sans danger pour lui, continuer à 
payer curés et vicaires et à les maintenir ainsi dans 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 155 

sa dépendance : mais il doit se défendre énergi- 
qiiement contre les ordres religieux, dont l'esprit 
communiste et antisocial lui est si dangereux et si 
fimeste. 

Les dons faits au clergé par les fidèles sont nom- 
breux, importants, quotidiens et insaisissables ; c'est 
par millions que s'est chiffrée naguère la souscription 
en faveur des universités catholiques. 

L'Eglise s'enrichit continuellement de donations 
déguisées. Ses richesses immenses s'accroissent 
chaque jour; les communautés belges possèdent, dès 
maintenant, le tiers du sol de la Belgique. Comment 
connaître, comment constater leurs richesses mobi- 
lières en actions au porteur et en obligations en titres 
anonymes et réalisables en tous pays? Leurs épargnes 
annuelles sont considérables ; et leurs propriétés fon- 
cières sont exemptes du droit de mutation qui ne 
saurait atteindre des communauti's immortelles. 

A ces privilèges, joignez toutes les superstitions 
lucratives, les eaux miraculeuses, les reliques, les 
troncs, quêtes, qui rapportent de faciles bénéfices à 
ceux qui imaginent sans cesse de nouveaux moyens 
d'exploiter la crédulité publique. 

routes ces ressources augmentent sans cesse les 
revenus des congrégations et les moyens d'action de 
ces communautés clandestines. 

L'Église est occupée d'un côté à gagner les âmes 
à ses doctrines, de l'autre à acquérir le pouvoir par 
la richesse. Ses moyens de puissance sont redoutables 



156 LA VIE LITTÉRAIRE 

et cachés, mais la science et la vérité sont contre 
elle. Si rinstniclion continue à se répandre, la grande 
majorité se retirera d'elle, et malgré sa richesse, 
l'Église ne sera plus rien, car qu'esl-ce qu'une Église 
sans les laïques ? 

La société n'est pas sans moyens de défense. Elle 
peut supprimer le budget des cultes, proclamer la 
liberté des religions, favoriser la formation d'Églises 
nationales, autoriser le mariage des prêtres, sup- 
primer les communautés religieuses et les remplacer 
par des collèges, des académies, des communautés 
laïques d'hommes de Lettres et de savants. 

La Ligue de l'Enseignement commence ; elle peut 
s'étendre et se développer en tous sens, organiser des 
cours, des conférences, des prédications, de façon à 
meltre en présence, dans toute la France, même dans 
les villages, la science laborieuse et la foi. 

L'esprit théocratique, personnifié dans la papauté, 
s'organise par les moines et les religieux, qui sont 
bien plus à craindre que les prêtres, curés et vicaires 
du clergé séculier. 

La théocratie est l'ennemie de la République, le 
puissant adversaire de l'esprit moderne. La théo- 
cratie a organisé, comme une armée, les ressources 
immenses dont elle dispose, son clergé docile, ses 
religieux fanatisés, ses couvents des deux sexes, ses 
tiers-ordres, ses congrégations et confréries laïques 
et ses affiliés mondains. C'est la plus puissante des 
sociétés secrètes et qui possède, dans le confes- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 157 

sionnal, une arme terrible. Là est l'ennemi (ju'il faut 
combattre et qui ne pourra être vaincu que si l'on 
réussit à lui prendre une partie de ses propres armes. 
Il faut organiser l'instruction publique avec la forte 
hiérarchie si complexe de la théocratie. L'Université 
est loin de suffire; il faut que l'initiative de chacun 
lui vienne en aide ; que les citoyens s'associent, se 
liguent, se groupent pour combattre et pour répan- 
dre, par la plume et par la parole, la religion des 
Lettres, de l'art et ^du progrès. 

Ne pourrait-on, peut-être, rendre le prélre laïque 
par le mariage, rendre les Églises nationales par l'é- 
leclion de leurs évoques, supprimer l'ingérence de la 
Cour de Rome dans les affaires intérieures de notre 
pays, rétablir, sous une autre forme, quand l'opinion 
publique y sera prête, la Constitution civile du clergé ? 

La liberté de conscience commence à peine d'exis- 
ter; elle doit aboutir à supprimer tout vestige de 
théocratie; elle doit remplacer tous les dogmes par 
le culte de la civilisation et des Lettres; toutes les 
religions positives doivent aboutir à la philosophie 
morale, à la religion libre et individuelle qui n'aura 
d'autre culte (jue celui de la science, des Lettres, des 
arts et des grands hommes. 

Toute association littéraire ou scientifique doit 
être permise ; car souvent un homme a besoin 
de communiquer à ses semblables ce qu'il pense 
sur des matières qui l'intéressent et de se confir- 
mer dans son opinion en la voyant partagée. 



458 



LA VIE LITTÉRAIRE 



L'avancement scientifique gagnera à cette liberté 
d'association, car la science est bien incomplète 
quand elle n'est pas cx)uronnée par les hautes 
spéculations de l'esprit. Libres discussions; plus de 
dogmes, plus d'orthodoxie : le grand diocèse des 
hommes éclairés, des âmes cultivées. Alors créations 
de groupes ou Églises libres formés de citoyens 
s'unissant pour s'occuper ensemble des idées reli- 
gieuses ou philosophiques qui leur plaisent et de 
tout ce qui compose aujourd'hui la partie morale, 
vivante et pratique des religions. 

Faire le vide dans le temple. Qu'importe alors 
l'absolutisme et l'infaillibilité du pasteur? Qu'im- 
portent les commandements les plus autoritaires, les 
plus arbitraires, s'il n'y a plus de fidèles, plus de 
croyants pour y obéir ? 



La politique ecclésiastique est aujourd'hui, de 
tous côtés, en lutte contre la civilisation. Elle n'ad- 
met que des croyants, des fidèles également soumis, 
des esclaves dans l'ordre moral et spirituel, tandis 
que la civilisation réclame des citoyens libres, 
instruits et libres penseurs. 

Puisque sans laïques, il n'y a point d'Église, le 
catholicisme périra par abandon. Pour le remplacer, 
il faut donner un aliment au sentiment religieux. 
Cet aliment doit être littéraire, moral, philosophique, 
scientifique : il sera donné par le livre, le journal, le 
théâtre, la musique, les fêtes nationales. Il faut que 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 159 

des cadres infiniment variés soient prêts à admettre 
tous ceux que des sentiments élevés ou des malheurs 
particuliers poussent aujourd'hui dans les couvents. 
Pourquoi n'y aurait-il pas des couvents laïques ? 
Tant que l'on n'aura pas remplacé les institutions 
chrétiennes et pourvu autrement aux mêmes besoins, 
celles-ci continueront d'exister. Les détruire n'est 
rien. Il faut prendre leur place et satisfaire les 
besoins mêmes qui font qu'elles existent encore. 

Pour combattre le catholicisme, on peut lui em- 
prunter son organisation savante; on ne peut le dé- 
truire qu'en faisant mieux. La religion des Lettres peut 
avoir ses apôtres, ses prédicateurs, ses missionnaires 
et propager par eux la science à tous les degrés. 

L'Église catholique est partout en lutte avec les 
tendances de la société laïque. L'esprit moderne, qui 
est l'esprit scientifique, sera plus fort que l'Église ; il 
croît, et elle diminue ; il se fortifie de ses inventions 
quotidiennes, tandis qu'elle s'affaiblit en défendant 
pied à pied de vieux remparts qui ne la protègent 
plus. 

Nous n'avons aucune idée quelconque de Dieu. 
Tous les éléments de la connaissance de Dieu sont 
puisés dans la connaissance de l'homme. Plus l'idée 
de Dieu est vulgaire, plus elle a de chance d'être 
accessible au vulgaire et de lui plaire. Mais quand 
l'homme éclairé vaut mieux que les dieux qu'on lui 
présente, on peut dire que ces dieux s'en vont. 



CHAPITRE XVI 



Prépondérance croissante des moines. — Le clergé séculier au 
dernier rang. — Les curés de campagne embrigadés malgré 
eux dans la milice contre la société moderne. — Nécessité de 
les émanciper de la domination tyrannique des prélats. — 
Colonels mitres aux mains des Jésuites. — Recours au Con- 
cordat contre les oppresseurs ultramontains du bas clergé. — 
Retour possible de ce dernier aux idées modernes et sa 
réconciliation avec la démocratie, dont il est. — Soumission, 
sous condition, du cardinal-archevêque de Cambrai. — Sa 
déclaration de guei-re. — La politique peut coûter cher au 
clergé. 



Dans l'armée sacerdotale, le clergé séculier est au 
dernier rang. Les simples prêtres, qui ne font point 
de vœu de pauvreté et d'obéissance, qui sont chez 
eux dans leur presbytère, et qui vivent en somme 
d'une vie humaine, cultivant leur jardin, cueillant 
les fruits de leur treille et se chauffant à leurs foyers, 
ces honnêtes ecclésiastiques se lassent d'être placés 
dans la sainte milice au rang des voltigeurs de la 
garde nationale. Ce sont les moines qui sont la troupe 
d'élite, qu'on vante et qu'on enrichit; on charge les 



NOTES ET KÉFLEXTONS d'UN LECTEUR 161 

moines de prêcher dans toutes les grandes circons- 
tances : on livre aux moines l'enseignement des 
séminaires ; on célèbre leur mérite sur tous les tons; 
c'est en leur faveur que testent les dévots ; c'est pour 
les (h'fendre que nos belliqueux prélats rompent des 
lances. 

Pendant ce temps, les plébéiens du clergé restent 
dans l'ombre. Parmi les membres de ce bas clergé, 
beaucoup ne demanderaient qu'à vivre en paix avec 
leur siècle, c[u'à se concilier, par une sage réserve, 
l'affection et l'estime de leurs paroissiens. Ils savent 
qu'avant que les Jésuites eussent envahi le gouver- 
nement de l'Église, les curés de campagne jouissaient 
d'une existence plus tranquille et plus honorée, 
d'une influence mieux acceptée. On les force à faire 
la guerre à leurs dépens. On les fait marcher au 
combat comme au régiment, selon le mot fameux 
de M. de Bonnecliose, et cela sans consulter leurs 
goûts. Les évèques sont des généraux, entourés d'une 
coterie qui forme un brillant état-major; les ordres 
religieux sont des gardes du corps de la papauté, les 
mousquetaires de l'Eglise. Les curés sont la chair à 
canon de cette campagne, si follement entreprise 
contre la société moderne. Ils luttent souvent malgré 
eux, mais non pour eux; c'est à d'autres qu'on ré- 
serve la gloire et les lauriers. 

Ajoutons que parmi ces obscurs condjattants que 
la fumée des batailles incommode sans les enivrer, 
il en est qui ne sont pas dupes, qui ne confondent 



162 LA VIE LITTÉRAIRE 

pas Jésus-Christ avec Ignace de Loyola, qui ne 
prennent pas la religion du Sacré-Cœur pour la reli- 
gion de l'Evangile, qui ne se soucient pas de servir 
la cause d'un prétendant, et qui n'ont point de haine 
pour la démocratie, étant eux-mômes sortis des rangs 
de ce peuple qu'on veut ramener à l'antique servitude. 

Ces braves curés doivent supporter avec impa- 
tience la domination tyrannique des prélats et la pré- 
pondérance croissante des moines. Sous les ordres 
de leurs colonels mitres, ils sont forcés de faire la 
guerre à la société moderne. 

Le haut clergé français s'est entièrement livré aux 
Jésuites. 

Napoléon P"" mit le bas clergé dans la main des 
évoques, parce qu'il se flattait de faire marcher ses 
évèques comme ses colonels. Il obligeait d'un mot 
un évêque à donner sa démission. Aussi voulait-il 
que la hiérarchie fût rigoureuse, parce qu'il comptait 
sur une forte discipline. 

Il n'en est plus de même aujourd'hui. Le haut 
clergé, loin d'être docile, est hostile au gouverne- 
ment. C'est pourquoi lo gouvernement devrait sous- 
traire les curés à la domination absolue des prélats 
qui sont ses ennemis. 

Il pourrait les rendre inamovibles dans leur pa- 
roisse ; faire agréer ses candidats aux curés et faire 
en sorte que l'avancement dans les fonctions ecclé- 
siastiques ne soit pas, comme aujourd'hui, le prix du 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 163 

zèle réactionnaire el ultramontain ; enfin choisir les 
évoques avec plus de discernement, sans tenir compte 
des pn'férences et des répugnances de la Cour de 
Rome, qui n'a pas le droit d'intervenir, comme elle 
fait aujourd'hui dans les nominations. (Résumé 
d'après Raoul Frary.) 

L'État pourrait soutenir le bas clergé, le mieux 
payer, le soustraire à la tyrannie ullramontaine; le 
réconcilier avec les idées modernes, lui faire ensei- 
gner la religion libérale de Th. Parker, de Clianning, 
Athanase Coquerel, ou du moins tendre à ce but et 
expulser les congrégations. 

11 n'est point de passion plus impérieuse que 
l'ambition ecclésiastique. Le désir de jouer un rôle 
dans l'État s'est saisi des évêques; la course au cha- 
peau les a mis dans la main du Vatican et ils se sont 
étroitement alliés aux Jésuites qui sont les janissaires 
de la réaction politique. 

Le clergé a aussi subi l'influence des zélateurs laï- 
ques, qui sont les élèves et les instruments de la 
grande Compagnie. 

De là vient que l'épiscopat français, jadis gallican 
et relativement libéral, est aujourd'hui ultramontain. 

Mais il y a encore des prêtres modérés, qui lisent 
l'Évangile aussi souvent que les articles de V Univers, 
qui aiment le peuple, dont ils sont issus, et qui souf- 
frent devoir le catholicisme Hvré en proie aux fureurs 
politiques, au charlatanisme des miracles, aux su- 
perstitions nouvelles. 



104 LA \\E LITTÉRAIRE 

Ces hiiiiihles desservants de campagne n'osent 
rompre en visière à ces hauts et puissants barons à 
qui l'on donne de l'Éminence, de la Grandeur, de la 
Béatitude et de la Révérence... Au moyen du Con- 
cordat, l'État pourrait venir à leur secours, afin que 
les prêtres qui ne se sentent pas animés d'un saint 
zèle contre la République et la liberté puissent se 
dispenser de prendre part à la croisade du jour. 

Extraits de l'allocution synodale de Son Éminence 
le cardinal -archevêque de Cambrai prononcée le 
12 septembre 1879 : 

Le cardinal-archevêque de Cambrai a cru devoir 
entretenir son clergé des hostilités qu'il rencontre. 
Nos ennemis, a-t-il dit, veulent détruire le catho- 
licisme; ils vont lentement, pour aller sûrement; ils 
travaillent à affaiblir le clergé en le divisant; ils le 
séparent des populations en leur montrant qu'il est 
étranger à son temps et à son pays. Ils voudraient 
aussi séparer les prêtres des évêques et le clergé 
séculier des ordres religieux. A ceux qui « reveretitiam 
et ohedieniiam promiser mit », ils dénoncent l'autorité 
épiscopale comme oppressive et tyrannique. 

Le cardinal -archevêque dénonce, à son tour, deux 
monstres d'erreurs : 1*^ le positivisme ; 2*^ la morale 
indépendante. 

« Quant à la société laïque, nous la servirons en 
pratiquant nous-mêmes l'obéissance à ses lois, pourvu 
quelles ne soient pas contraires à la loi de Dieu. » 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 165 

» On se plaint qu'il se forme en France, par le fait 
de l'éducation qui se donne dans nos maisons con- 
gréganistes, deux nations étrangères rime à l'autre, 
et à la veille de devenir hostiles entre elles. 

» Nous déplorons ce dualisme, mais il ne vient pas 
de nous. Nous sommes restés ce que nous étions et 
nous resterons ce que nous sommes... L'unité ne 
pourra se refaire et se maintenir que par le retour à 
nos divines et immuables doctrines. 

» Le temps actuel est dur sans doute et menaçant 
pour la religion ; mais nous avons vu dans le cours 
de ce siècle même des jours plus mauvais. 

» Sous le premier Empire... les missions parois- 
siales étaient défendues, les prêtres ne pouvaient se 
réunir pour assister ensemble à de pieuses retraites, 
les écoles ecclésiastiques étaient condamnées à subir 
l'enseignement des lycées, les Sulpiciens étaient 
expulsés des grands séminaires, le pape était prison- 
nier à Fontainebleau. L'homme qui était alors le 
maître de prescjue toute l'Europe convoquait un Con- 
cile national dans un but schismatique, et jetait en 
prison les évêques qui lui opposaient une plus éner- 
gique résistance. 

» En 1830, l'inditférence en matière de religion 
était dominante. Dans les classes qu'on appelle diri- 
geantes, pour les philosophes, les littérateurs et les 
savants, les questions religieuses étaient l'objet d'un 
dédain général et profond; on regardait l'action du 



166 LA VIE LITTÉRAIRE 

sacerdoce catholique comme épuisée et réduite à 
néant; on aimonçait comme imminentes les funé- 
''^aUles d'un grand culte, c'est-à-dire la fin de l'Église 
catholique. 

» Nous n'en sommes plus là, messieurs et chers 
coopérateurs. Aujourd'hui, les questions religieuses 
priment toutes les autres, notre active vitalité étonne 
et irrite nos ennemis, nos progrès leur font peur, et, 
à leur point de vue, l'influence que nous avons 
reconquise est devenue un péril social. 

» Mieux vaut la guerre actuelle que la dédaigneuse 
et morte indifïérence d'autrefois. 

» Nos différentes maisons de Jésuites, de Domi- 
nicains, de Récollets, de Rédemptoristes, de Laza- 
ristes, de Maristes, de Pères de la Compagnie de 
Marie, ont mis à la disposition de MM. les curés tout 
leur personnel valide. » 

Les prêtres se plaignent de la décadence pro- 
gressive de l'esprit religieux. S'ils perdent le high- 
life, que leur restera- t-il ? Le peuple. Mais au lieu de 
le moraliser par son enseignement et de l'édifier par 
son exemple, le clergé lui donne le spectacle de 
préoccupations absolument étrangères à son caractère 
et à sa mission. C'est là qu'il faut chercher la raison 
de l'affaiblissement des croyances, et non pas dans 
la franc-maçonnerie, qui n'est plus qu'une curiosité 
archéologique bonne tout au plus à faire faire le 
signe de la croix à quelques niais. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 167 

L'Église est finie comme puissance temporelle ; sa 
renaissance spiriluelle dépend désormais de sa rési- 
gnation au fait accompli. 

Si les chefs de l'Église se séparent des chefs de 
l'État, ceux-ci déchargeront l'État du budget de 
l'Église. 

En 1816 et 1818, au commencement de la Restau- 
ration, un royaliste catholique, M. de Montlosier, 
écrivait à M. de Barante, également catholique, ce 
qui suit : 

(11 janvier 1816) : « Les prêtres se regardent 
comme Dieu... Est-il convenable que des préten- 
tions semblables s'élèvent en ce temps-ci? Ils péri- 
ront et ils feront périr la nation et le roi avec eux. 
Je désire que ce peuple-ci revienne à Dieu ! mais 
il se donnera plutôt au diable que de se donner aux 
prêtres... 

» Le peuple français peut subir toute espèce de 
servitude, il ne subira pas celle-là. » 

(14 avril 1818) : « Les missionnaires continuent à 
faire foule; j'ai été les entendre. Aucune espèce 
de talent; en revanche, insolents et dominateurs 
au delà de ce que vous pourriez croire. Il y a parmi 
eux M. Fayet, très couru par les dames. » 

(2 juin 1818) : « Nos missionnaires ont mis le feu 
partout. Qu'on nous envoie la peste de Marseille si 
l'on veut, mais qu'on ne nous envoie plus de mis- 
sionnaires !... » 



168 LA VIE LITTÉHAIRE 

Nous tolérons volontiers que les gens d'Épçlise 
menacent de nous faire brûler dans l'autre vie, mais 
nous voulons, du moins, qu'ils nous laissent en paix 
dans celle-ci, et qu'ils ne se mêlent point de poli- 
tique. Leur royaume n'est point de ce monde. 



CHAPITRE XVJI 



Los ralliés prédits par Charles Bigol. — Décomposition des 
partis. — Mot d'ordre de Rome. — Extrême gauche du parti 
catholique. — Appoint clérical de la majorité républicaine. 
— Vcspril nouveau veut s'emparer de la République. — 
Infaillibilité étendue à Tordre politique. — Royalistes récal- 
citrants. 



Fille de la Révolution, la République française est 
laïque. 

Les callioliques ijui s'y rallietii ei ceux (lui se 
disent « ralliés » veulent une République cléricale. 

N'ayant pu renverser la Ré'piil)lique. les cléricaux 
essaieront de la séduire, de tirer d'elle tout ce (pi'il 
sera possible d'en tirer. 

Une Républi(iue, après tout, peut être cléricale aussi 
bien qu'une monarchie. Les Jésuites ont bien établi 
une Républicjue modèle au Paraguay, et Garcia 
Moreno, a vengeur du droit chrétien », a gouverné 
théocratiqucment la République de l'Equateur jus- 
qu'en 187o. 

Puisque c'est la majorité qui fait les lois, si l'on a 

lu 



170 LA VIE LITTÉRAIRE 



\ 



la majorité pour soi, pourquoi ne ferait-on pas celles 
que l'on désire ? 

Pourquoi n'exploiterait-on pas à son profit les 
institutions républicaines aussi bien que les insti- 
tutions monarchiques? Il suffît pour cela delrr 
en nombre dans le Parlement et dans le corps élec- 
toral. I 

Au lieu de s'acharner dans l'opposition, il est bien 
plus raisonnable de s'appliquer à devenir le gouver- . 
nement et de manier alors le balai par le manche. 

Quelle monarchie, dit Charles Bigot, eût fait i)()ur 
le parti clérical ce qu'a fait rAssembléc nationale de 
1871, depuis la loi des aumôniers militaii'es, jusqu'à 
la loi sur l'enseignement supérieur ? 

" Dans le gouvernement républicain, la difficuUé 
est de tenir en main la majorité parlementaire; mais 
quand, par fortune, on l'a conquise, sous quel gou- 
vernement un parti peut-il disposer plus absolument 
d'un pays? » 

Les préjugés religieux ont fait longtemps obstacle 
à la République; mais n'ayant pu la renverser, les 
cléricaux clierclieront à s y introduire afin de la 
confisquer à leur profit. 

«. Telle sera dans vui prochain avenir, à n'en paâ 
douter, la tactique du parti catholique. » Voilà, tex- 
tuellement, ce qu'écrivait Charles Bigot, il y a plus 
de quinze ans, en 1878. 

11 avait bien prévu la manœuvre des soi-disant 
ralliés ; il avait même prévu que le mot d'ordre de 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 171 

cette nouvelle tactique, de ce mouvement d'ensemble 
. stratégique, viendrait de Rome. 

En 1878, parmi les évoques, les plus habiles 
calmaient la violence des sincères et songeaient déjà 
à faire leur paix avec la République en répétant que 
« la religion ne peut lier son sort à celui de telle ou 
telle forme de gouvernement, étant supérieure à 
toutes ». 

(( On verra, écrivait alors Charles Bigot, le nombre 
de ces habiles politiques s'accroître peu à peu, et 
bientôt c'est de Borne que le mot d'ordre viendra à tous 
de tenir un langage fort différent du langage à la 
mode aujourd'hui (1878). » 

Pour conquérir la majorité qui fait les lois, c'est le 
suffrage universel chargé d'élire les législateurs qu'il 
est d'abord essentiel de conquérir. Déjà à cette 
époque on avait commencé et l'on ne s'y épargnait 
pas. 

« Pèlerinages, sermons, conférences, cercles ou- 
vriers, sociétés de bienfaisance, syndicats agricoles, 
tous les moyens sont mis en œuvre pour propager, 
parmi les classes pauvres qui font la majorité au 
jour du vote, l'influence catholicjue. 

» Prédicateurs en soutane, en uniforme, en habit 
noir, luttent de zèle et d'éloquence. La campagne est 
menée avec la discipline et la persévérance qu'y peut 
employer un parti habitué à l'action et qui connaît 
de longue date par quels ressorts on mène les 
hommes. 



172 



LA VΠIJTTKRAIRE 



» Depuis la chope de bière et Je jeu de douiinos 
offerts aux ouvriers qui veulent se distraire, tout est 
mis en œuvre jusqu'aux pratiques de dévotion par 
lesquelles on surexcite les mysti(|ues. 

^ Hommes, femmes, enfants, jeunes filles sont 
enrôlés dans l'entreprise qui doit, au })out de 
quelque vin^t ou trente ans, mettre la France en- 
tière entre les mains des bons Pères. 

» Ce serait, en vérité, dit Charles Bif^ot, une 
étranij;e République que la Répul)lique cléricale; 
elle serait une machine d'oppression plus redoutable 
pour la liberté que n'importe quelle monarchie; car 
nul contrepoids ne viendrait résister à l'oppression 
de la théocratie, s'exerçant au nom même de la 
volonté populaire toute-puissante. 

» Il est permis d'espérer que cette tentative 
théocratique, si habile qu'elle soit, ne réussira pas 
plus en France que les précédentes. 

» Ce pays, dans la majorité de ses habitants, 
constatait Charles Bip,ot, n'a jamais été clérical ; il 
est moins que jamais disposé à le devenir. 

» Il faut compter, pour défendre le bon vieux sens 
français contre une nouvelle attaque, sur les insti- 
tutions de la liberté, sur le tempérament national, et 
surtout sur le développement du progrès scientifique^ 
le plus redoutable adversaire que la théocratie puisse 
rencontrer sur sa route. 

» Mais ce que l'on peut sûrement affirmer, c'est 
que Fentreprise sera tentée. Les luttes de l'esprit de 



NOTES KT RÉFLEXIONS d'UN LECTEUH 173 

liberté contre l'esprit du Syllabus sont destinées à 
remplir les vingt dernières années du siècle. » 

Bien qu'elle émarge encore au budget, l'Église 
étant, en droit, séparée de l'État qui reconnaît la 
liberté des cultes, la religion catholique n'a plus en 
France le caractère national qu'elle avait autrefois 
dans l'ancien régime, quand la religion catholique 
était la religion de l'État. 

L'Église enseigne à gagner le ciel, et, par là, elle 
exerce sur la vie privée, même sur la vie privée des 
libres penseurs qui vivent dans une famille où les 
femmes continuent à croire, un empire très étendu. 

Mais la religion qu'elle enseigne doit avoir désor- 
mais un caractère purement individuel. Elle ne doit 
plus, comme elle l'a été sous Louis XIV et sous 
Louis XV, à l'époque de la révocation de l'Édit de 
Nantes, être une cause permanente d'oppression et 
d'injustice. 

Pour se rendre compte de la situation politique 
actuelle, il faut faire la revue des trois principaux 
partis existant en France : d'abord le parti qui gou- 
verne, c'est-à-dire le parti républicain libéral démo- 
cratique ; puis les deux partis d'opposition, savoir le 
parti républicain socialiste, et le parti catholique 
([ui, depuis les élections de 1893, se dit républicain 
catholique. Voyons rapidement ce qui les distingue. 

De même que le parti socialiste a une tendance 
fâcheuse à sacrifier la liberté individuelle à 1 égalité, 

10. 



174 LA VIE LITTÉRAIRE 

lorsque l'égalité se trouve en conflit avec la liberté, 
le parti catholique met avant tout « le droit chré- 
tien », ce qu'il appelle « les droits de Dieu ». opposés 
aux droits de l'homme, et subordonne autant qu'il le 
peut les questions politiques aux questions reli- 
gieuses. 

Le parti qui se dit « conservateur » est secrète- 
ment monarchique; il veut le renversement de la 
République, puisqu'il a deux prétendants qui ne peu- 
vent arriver au trône qu'après sa chute. 

Le parti républicain démocratique, qui a la majo- 
rité, veut maintenir les lois scolaires, préserver les 
droits de la société laïque par la sécularisation de 
tous les services publics et par le retour à la nation 
des biens de mainmorte indûment retenus par les 
congrégations. 

On sait que les doctrines ultramontaines sont la 
négation même du libéralisme. Sans parler du Sxjl- 
labus, nous avons vu la guerre contre la République 
libérale et laïque déclarée deux fois, le 24 mai, puis 
le 16 mai. 

Tous les partis hostiles, monarchiques et religieux, 
se sont alors groupés sous la bannière des Jésuites. 
La défense contre eux , au moment de la discussion 
de l'article 7, a été la conséquence naturelle de cette 
guerre furieuse entreprise par eux. La lutte est restée 
indécise puisque les Jésuites, malgré les décrets, se 
dissimulent à peine et continuent à enseigner. 

L'enjeu de cette lutte était considérable. Il s'agis- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 175 

sait alors de conserver ou de perdre les plus pré- 
cieuses conquêtes de la Révolution, les droits les plus 
essentiels et les plus nobles de l'individu : les fran- 
chises de l'esprit, la liberté d'examen, la liberté de la 
parole et celle de la presse sans laquelle la liberté 
d'examen ne serait pas entière, car il ne suffit pas de 
pouvoir cultiver sa pensée en cachette, il faut encore 
pouvoir dire tout haut ce qu'on pense. 

Les « honnêtes gens » de l'ordre moral ne l'enten- 
daient pas ainsi. C'est pourquoi ils s'étaient tous 
groupés, quelle que fût leur couleur monarchique, 
sous la direction occulte des Jésuites. 

Malgré cette coalition formidable, la République, 
ayant triomphé, il fallut changer de tactique. 

Depuis, nous avons encore vu la coalition monar- 
chique et religieuse se reformer autour du général 
Boulanger. 

Elle fut une troisième fois vaincue, et cette fois ce 
fut un désastre. 

En France, le clergé, les évêques, les principaux 
journaux et les chefs catholiques, tels que MM. de 
Mun, Veuillot et d'Hulst, etc., voulurent alors cons- 
tituer un parti secrètement monarchique, mais ou- 
vertement catholique. 

A Rome, au Vatican, le pape, poursuivant un but 
à lointaine échéance, prétendit organiser, sous le nom 
de ralliés, un nouveau parti conservateur exclusive- 
ment catholique. 

En conséquence, il ordonna aux cléricaux de se 



170 LA vu; i-itti':haiiu: 

lrav(!sLii' eu rc3publicains. Au lieu de vouloir « étrau- 
gler la gueuse », les mêmes personnages eurent l'air 
de la caresser. 

La consigne^ du Vatican fut généralement obéie, 
grâce à la puissante hiérarchie de l'Église, à la disci- 
pline parfiiile du clergé. Les journaux religieux 
secondèrent la pensée du pape. Les cercles chrétiens 
se mirent à étudier, — non point bien entendu les 
questions dogmatiques dont il n'est jamais permis à 
personne de douter, — inais l'utilité politique et les 
dangers possibles des nouvelles alliances et des nou- 
velles tendances de l'Église au point de vue social. 
C'est alors qu'on put voir les socialistes chrétiens de 
l'abbé Lemire, et les cercles ouvriers de M. de Mun, 
marcher à l'extrême gauche du parti catliolique, tout 
en demeurant intimement unis aux réactionnaires. 

l^a politique du pape et des ralliés parut à quel- 
ques républicains naïfs très efficace pour amener 
à la République un certain nombre d'électeurs nou- 
veaux. C'est pour leur faire accueil que fut inventé 
« l'esprit nouveau ». Et, en eifet, si Ton ne considère 
que les chiffres, aux élections de 1893, la majorité 
« républicaine » fut plus grosse que jamais et I(mu' 
résultat parut une défaite pour les monarchistes. 

Mais les partis en France ont la vie dure et si la 
tactique change suivant les circonstances, les idées 
et les cœurs ne changent pas. 

Ces nouvelles recrues, républicaines en apparence, 
sont des catholiques. 



NOTKS ET RÉFLEXIONS b'UN LECTEUR 177 

Ralliés sur riiijoaclion du pape, ils entrent dans 
la République afin de la rendre cléricale. Cessant de 
combattre du dehors le réi^ime républicain, ils 
l'acceptent et cherchent à s'en emparer. 

Les esprits attentifs avaient remarqué que, 
dès 1878, le pape avait orienté ses directions dans 
ce sens. Au fond, le clergé se moque des pré- 
tendants et ne pense jamais qu'à lui-même. Le 
Moniteur de Rome soutint cette politique. 11 montra 
les (( intérêts religieux » en péril par l'opposition 
monarchique. Depuis il n'a cessé de développer la 
politique tout ecclésiastique du pape, <à tel point que 
des catholiques fervents, mais royalistes fidèles, ont 
vu avec douleur qu'ils n'avaient plus dorénavant 
rien à décider par eux-mêmes dans les affaires de 
leur patrie. Leur rôle est désormais de lire les 
instructions de Rome et de les observer aussi rigou- 
reusement que les mandements de leurs évêques 
relatifs au carême. 

L'infailliljilité du pape, décrétée sous le pontificat 
de Pie TX, est maintenant étendue par Léon XIII à 
l'ordre politique. 

Les fidèles royalistes de la Gazette de France, 
catholiques zélés, s'étant permis quelques humbles 
remontrances à cet égard, furent analhématisés par 
la Croix, par le Monde et par le Moniteur de Rome. 

« Certains conservateurs français, dit le Moniteur 
de Rome, se plaignent de ce que les instructions du 
pape aient eu un caractère impératif. Elles avaient 



178 LA VIE LITTÉRAIRE 

été données si longtemps sous forme de conseils I II 
a bien fallu que Sa Sainteté, qu'on n'écoutait pas, 
s'exprimât enfin de façon à être entendue. » 

L'Univers, plus habile et plus jésuite encore que 
son confrère de Rome, pour consoler les royalistes, 
leur fit voir qu'en se ralliant à la République, ils 
étaient en réalité « plus libres de chercher partout 
des alliés » pour entreprendre la conquête du 
pouvoir. 

D'ailleurs, les niais seuls ont pu croire que le pape 
désirait consolider la République Française, fille de 
la Révolution, et cela pour le plus'i;rand plaisir des 
républicains français. Le pape n'est pas Français, ni 
républicain. Les d?'oits de l'homme lui font horreur. 
Il représente Dieu sur la terre; étant pape, il fait 
son métier. Ce n'est que dans l'intérêt exclusif de 
l'Église qu'il travaille et c'est pour essayer de lui 
rendre sa puissance que lui, chef de. l'Église, il a 
commandé à ses fidèles d'adhérer à la forme répu- 
blicaine. 



CHAPITIΠXVlll 



Prétendue persécution de TÉglise. — La société laïque n'a fait 
que reprendre ses droits. — Étiquette menteuse des raUirs. 

— Faux nez de M. de Mun. — Changement de tactique, 
mais non de doctrine, du parti clérical. — Restrictions men- 
tales des suffragants d'Avignon à l'égard de Vesprit nouveau. 

— Politique dangereuse de Léon XIII. — Un péché mortel 
qui n'est pas dans l'Évangile. — Consolation de M. Edouard 
Hervé. 



En cessant d'être catholique et ultramontaine pour 
devenir gallicane, c'est-à-dire française et laïque, 
c'est-à-dire humaine, la société civile, le gouverne- 
ment républicain n'a violé le droit de personne. 

Mais, dès qu'elle ne domine pas, l'Église crie à la 
persécution. 

Elle veut conserver par l'éducation des jeunes âmes 
son prestige et son influence. Quand on a remplacé 
dans les écoles laïques et dans les lycées l'enseigne- 
ment religieux par l'enseignement de la science et 
des humanités, les ennemis de la République laïque 
ont tous crié à la persécution. Ils ont encore crié plus 
fort quand le Conseil municipal de Paris a entrepria 



180 LA VIE LITTÉUAIRE 

de laïciser l'Assistance publique. A les entendre, on 
croirait que les laïques ne sont pas des hommes, 
qu'ils sont des incapables ou des scélérats comme 
l'abbé Bruneau; mais nous sommes tous laïques, 
tous les médecins et leurs aides dans les hôpitaux 
sont aussi laïques. Les laïques sont des homme indé- 
pendants du clergé, des esprits émancipés, dégagés 
du surnaturel et des superstitions, des gens qui 
disent avec le poète : Je suis seulement homme et ne 
veux pas moins être 7ii tenter davantage... et qui se 
maintiennent capables de penser librement sur tous 
sujets. Voilà ce que le clergé ne peut soufïrir, puisque 
toute sa puissance est établie sur l'ignorance et la 
crédulité. 

Dans la France contemporaine, sont laïques tous 
ceux qui ne sont pas Jésuites, capucins ou afïiliés à 
quelque tiers-ordre. La société civile est naturelle- 
ment laïque, le mariage est un contrat civil qui peut 
se passer du sacrement. Longtemps dominée par 
l'Église, la société civile peut aujourd'hui, dans les 
liôpitaux, dans les écoles comme partout, se suffire 
à elle-même et c'est pourquoi elle tend à écarter le 
concours de la société religieuse. 

Le parti catholique voit ce danger et il met tout 
en œuvre pour assurer le triomphe définitif de 
l'Église. Le clergé ne peut pas changer; il a tou- 
jours combattu ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit 
moderne, il a toujours lutté contre les libertés hu- 
maines, parce qu'il ne peut admettre, sous peine de 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'lN LECTEUR 181 

suicide, la première de toutes qui est la liberté 
d'écrire et de penser. 

La société du moyeu âge, du v° au xvi^ siècle, a 
été gouvernée par l'Église; les prêtres et les moines 
régnaient. Aujourd'hui nous ne voulons plus du 
« gouvernement des curés » ; et comme le clérica- 
lisme est, dans toutes les institutions civiles, un 
clément disparate et hétérogène, il convient de l'en 
écarter. 

On nous dit que le pape Léon XIII a rendu un 
1res grand service à la France par la politique des 
ralliés, mais les affaires politiques de la France ne 
regardent point le pape, et si l'on admet comme légi- 
tune son intervention dans le sens républicain, son 
successeur pourra tenir une conduite contraire et 
donner aux électeurs catholiques de tout autres 
conseils, alors qu'il sera constaté que les premiers 
n'ont pas réussi. 

Qu'on ne s'y trompe pas. Les ralliés sont des 
soldats du pape, des catholiques dévoués à Rome 
« au nom du Sacré-Cœur » ; leur étiquette répu- 
blicaine est une étiquette menteuse puisque la Répu- 
blique française, fille de la Révolution, c'est avant 
tout la sécularisation de la morale et la liberté de 
penser, alors que le clergé tient pour l'autorité dog- 
matique et pour « les droits de Dieu » qu'il oppose 
aux droits de l'homme. 

Soumis et docile connne un entant, M. de Mun 
s'est rallié du jour au lendemain à la République, 

11 



182 LA VIE LITTÉRAIRE 

sans une hésitation, sans réflexion, bien qu'il ait été 
jusque-là un fervent royaliste, un légitimiste très zélé; 
mais son faux nez républicain ne trompera personne. 
Celui dont le mot d'ordre a été si longlemps la 
contre-révoJulion , ne peut pas avoir réellement ren- 
contré subitement son chemin de Damas. Ce serait un 
miracle laïque. 

M. de Mun combattra comme devant les principes 
républicains qui sont ceux de 1789. Depuis l'inter- 
vention du pape, le parti catholique a changé sa tac- 
tique et son attitude, il n'a point changé sa doctrine. 
Il accepte la Répul^lique, mais c'est pour attaquer 
plus commodément toutes ses institutions. Quel avan- 
tage voyez-vous donc à ce que le parti catholique 
paraisse adhérer à une forme de gouvernement dont 
il entend supprimer toutes les lois? Le clergé entend 
rétablir les prières publiques, il veut rétablir la loi de 
1824 sur l'observation du dimanche, l'aumônerie 
militaire et les bourses dans les séminaires, — il veut 
exempter les séminaristes du service dans l'armée, 
— il prétend conférer lui-même les grades univer- 
sitaires ; en revanche, il supprimera la gratuité . 
l'obligation et la laïcité de l'enseignement; il réta- 
blira les billets de confession, supprimera la loi du 
divorce, multipliera les œuvres congréganistes, or- 
ganisera à Lourdes, à La Salette, à Rome, des pèleri- 
nages politiques et reconsacrera la France au Sacré- 
Cœur. 

Le pape est en tout cela d'accord avec le parti 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 183 

catholique dont il est le chef naturel et infaillible; 
quel avantage les républicains véritables qui, eux, 
sont des laïques et des libres penseurs hostiles aux 
pèlerinages, (^tc. peuvent-ils voir dans cette adhé- 
sion des ralliés à la forme républicaine, puisque, 
je le répète, les ralliés n'adhèrent à la République 
que pour en supprimer les lois? 

Tandis que l'excellent Spuller se félicite de voir 
M. de Mun devenu lui bon républicain, et donne à 
V Esprit nouveau d'Edgar Quinet un sens inattendu, 
rarchevéque d'Avignon et ses quatre évêques suffra- 
gants de Nîmes, de Montpellier, Viviers et Valence, 
dans une lettre pastorale collective, commentant 
l'EiK yclique du pape, ont expliqué qu'on peut se dire 
républicain, — en apparence rallié au gouvernement, 
— et cependant garder toutes ses espérances et ses 
conrictions royalistes. Il faut citer ici; voici leur 
texte : 

« Parmi les catholiques, plusieurs se sont émus 
en voyant le pape conseiller, demander, IMPOSER 
l'acceptation de la Répuljlique. Ils peuvent se rassu- 
rer; ils ne sont point mis en demeure de rompre, dans 
le secret de leurs pensées, avec V attachement intime 
par lequel beaucoup d'entre eux tiennent aux sou- 
venirs du passé. » 

On voit qu'// est avec le ciel des accommodements, 
que ceux que vous croyez ralliés n'ont point du tout 
rompu avec leurs attaches royalistes et que la direc- 
tion d'intention qu'on croyait particulière aux Jésuites 



184 LA VIE LITTÉRAIRE 

est conseillée aux conservateurs catholiques par leurs 
seigneurs les évêques. 

On a beaucoup vanté la dextérité de Léon XIII et, 
en effet, c'est un politique habile beaucoup plus 
qu'un théologien. 11 ne s'amuse pas, comme son pré- 
décesseur Pie IX, à formuler des dogmes nouveaux; 
il n'a point réédité le Syllahus qu'il n'a d'ailleurs pas 
dénoncé non plus, mais s'il arrivait à triompher, sa 
politique serait plus dangereuse et plus néfaste. 

Pie IX s'est fait déclarer infaillible ; donc ses suc- 
cesseurs le seront ; il a proclamé les anathèmes du 
Syllahus et décrété l'Immaculée-Conception, mais en 
agissant ainsi il n'empiétait pas sur les affaires inté- 
rieures et la vie politique de la France. 

Il Ijornait son autorité aux questions ecclésiasti- 
ques de religion, de morale et de théologie; Léon XIII 
va plus loin, il empiète sur la conscience de tous les 
catholiques français et prétend leur dicter leur con- 
duite politique et leurs votes dans nos élections. A sa 
suite, les évêques ont créé, de ce chef, de nouveaux 
péchés mortels. 

Dans le manifeste de l'archevêque d'Avignon, 
signé par lui et par ses quatre suffragants, se trouve 
textuellement ce paragraphe : 

« Parmi les intérêts supérieurs du pays, la religion 
tient le premier rang. Aussi les théologiens estiment 
que, quand l'abstention peut entraîner la nomination 
d'un candidat ïtostile à la foi chrétienne, les électeurs 
commettent, en ne votant pas, un péché mortel. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 185 

» Nous sommes obligés de rappeler aux catholiques 
le grand devoir qui leur est imposé par la loi divine. 

» Partout où il y a des comités créés pour la 
défense des intérêts religieux et politiques, il faut 
demander à ces comités un conseil et une direction. 
Là où il n'en existe pas, il faut en créer. » 

II serait difficile peut-être de trouver cette obliga- 
tion-là dans l'Évangile. Grâce à Léon XIII. avant peu 
nous verrons frapper d'exconnnunication, comme ils 
sont déjà punis de péché mortel, ceux qui ne vote- 
ront pas pour les candidats des évêques. 

Les royahstes se sont soumis, la mort dans l'âme; 
leur consolation a été de savoir que personne ne 
croirait leur soumission sincère. « Les électeurs, dit 
M. Edouard Hervé dans le Soleil, les électeurs ne se 
sont pas laissé tromper et en votant pour M. de Mun, 
pour M. de la Rochejaquelein, pour M. de Ramel, 
pour le prince de Broglie, etc., c'est-à-dire pour des 
monarchistes avérés, les électeurs ont su ce qu'ils fai- 
saient et n'ont pas cru doimer leurs suffrages à la 
République. » 

Voilà l'interprétation royaliste; mais l'interpréla- 
tion catholique est la vraie, les catholiques qui se 
rallient à la République peuvent ne pas être des 
royahstes, mais ils sont, ils restent des cléricaux. 
])iiisqu'ils obéissent docilement au pape; ils savent 
que la République française, c'est la laïcité, et ils 
veulent au contraire une République cléricale. Ils 
veulent établir en France la République de Garcia 



186 LA VI K LITTÉRAIRE 

Moreno « vengeur du droit chrétien » ; ils veulent 
aider le clergé, les jésuites et les évêques à rétablir 
« les droits de Dieu » sur la défaite des droits de 
l'homme et substituer la théocratie chrétienne au 
régime de la liberté. 



\ 



CHAPITRE XIX 



Le véritable esprit nouveau et républicain. — Philosophie de 
M. Camille Saint-Saëns. — Doctrines impraticables de 
rÉvangile. — Secte anarchiste des Esséniens. — Sentiment 
religieux appliqué à l'humanité. — Réhabilitation du tra^ 
vail. — Amélioration de l'existence par les découvertes 
modernes. — Progrès de la laïcité. — La joie de vivre. — 
Aveuglement de Bossuet. — L'honnête homme au xvii" siècle 
et dans l'Antiquité. — Monisme acceptable. — Les Jésuites 
eux-mêmes protégés par Voltaire. — Supplice du Père Mala' 
erida. 



On ne peut loi:;iqLienient persécuter les hommes 
au nom de la liberté de penser; tandis qu'on peut 
et on doit, — quand on le peut, — les brûler au 
nom du Salut éternel, de l'autorité infaillible de 
Dieu et de son Église et de l'obligation absolue d'y 
croire. 

Les libres penseurs ne veulent point taquiner les 
gens que leurs habitudes d'enfance, leur pieuse 
éducation ont soumis au clergé; mais ils veulent 
fournir aux générations nouvelles, par la lecture, 
par la science, surtout par l'habitude du libre exa- 



188 1 A vu: i.ittkraire 

mon, un moyen de s'émanciper et de ne pas rester 
toute leur vie des enfants dociles. 

Leur devise est toujours celle de Renan, celle de 
VoKaire. de Montaigne et de Montesquieu; celle 
que conseillait Sainte-Beuve dans sa célèbre lettre 
de 1867 : Instruction, tolérance et liberté d'examen. 

Nous ne voulons point « d'esprit nouveau » 
entendu autrement que dans son vrai sens, qui est 
celui d'esprit moderne, comme l'entendait Edgar 
Quinet; nous pensons qu'au point de vue religieux. 
le gouvernement de la Répul)li(pie laïque doit main- 
tenir la tolérance actuelle dans l'exercice des cultes, 
mais qu'il doit en même temps répandre le plus 
possible la lumière par l'instruction laïque des géné- 
rations nouvelles et encourager les libres efforts de 
tous ceux qui pratiquent le libre examen, l'habitude 
de la réflexion personnelle, la recherche honnête, 
scientifique et loyale de la vérité. 

Des différentes parties de la philosophie, la morale 
est celle qui a le plus d'intérêt pour chacun de nous, 
parce qu'on peut fort bien se passer de religion et de 
métaphysique, mais non pas de règles de conduite. 
Tout le monde est intéressé h être heureux et à bien 
vivre; or, la morale est précisément la théorie de 
l'art de vivre, la science de la vertu et du bonheur. 

Un musicien de talent, écrivain distingué et poète 
à ses heures, sentant en soi l'homme dans l'artiste, 
et voyant bien que la partie morale de la philosophie 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 189 

regarde tout le monde et ne regarde pas plus les pas- 
teurs et les prêtres que les autres hommes, M. Ca- 
mille Saiut-Saëns, vient de pu})lier, à Paris, sur le 
sujet qui nous occupe, un petit livre intéressant : 
Problèmes et Mystères. 

M. Camille Saint-Saëns recoimaît la tendance natu- 
relle de l'esprit humain à la reclierche de la vie 
idéale et du bonheur durable. 

Pour satisfaire cette tendance, n'avons-nous pas 
la science qui clierche sans cesse à résoudre les cu- 
rieux problèmes de la nature et l'art qui élève la vie 
à l'idéal? Que voulez-vous de mieux? En fait de 
mystère, qu'y a-t-il de plus profond que la nature? 

« En fait d'idéal, qu'y a-t-il de plus élevé que 
lart? » 

Résignons-nous à ne pas connaître l'incoimais- 
sable. 

« Si nous sommes emprisonnés dans le temps 
comme dans l'espace, tâchons de nous accommoder 
de notre prison; quoi qu'on dise, elle est assez vaste 
pour nous. » 

L'humanité est un C(^rps dont nous faisons partie; 
les anciens philosophes el les poètes revivent en 
nous ; le vœu de la nature est que nous vivions les 
uns pour les autres. 

« Profitons de l'héritage de nos aînés; travaillons 
pour ceux qui nous suivront, afin qu'ils soient plus 
heureux que nous ; ils nous seront reconnaissants de 
l'existence que nous leur aurons préparée. 

11. 



190 



LA VIE LITTERAIRE 



» Nous verrous alors que la vie est bouue, et le 
uioment veiui, nous nous endormirons avec le calme 
et la satisfaction de l'ouvrier qui a fini sa tâche et 
bien employé sa journée. » 

Combattons la théologie, séparons-la, du moins, 
de ce sentiment littéraire et religieux que nous 
entendons conserver parce qu'il relie, par les livres, 
par les émotions des beaux arts, toutes les généra- 
tions les unes aux autres. 

A celui qui aime l'art et la vie, à quoi bon tous ces 
dogmes ridicules : Trinité, Incarnation, Rédemption, 
baptême des petits enfants, régénération par le bap- 
tême? Tout cela ne sert qu'à donner de l'occupation 
et de rimportance au clergé. Assez et trop long- 
temps, les prêtres ont été nos maîtres, la philoso- 
phie, l'esclave de la théologie et la raison opprimée 
par la foi. 

On paraît regretter la vieille chanson qui berçait la 
souffrance humaine; mais l'influence du christianisme 
serait funeste si la religion du Christ était mieux 
pratiquée. Fort heureusement pour nous, l'Évangile 
est une lettre morte. Ceux-là surtout l'ignorent qui 
se disent chrétiens. 

« La famille, le tî^avail, Vépargne. qui sont la base 
de la société moderne, rien de cela n'existe dans 
l'Évangile. » 

Les préceptes de l'Évangile sont tout autres; ils 
sont contraires. 

« Suppression du travail, affaiblissement des ca- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D^IN LIICTEUR 191 

ractères, partage des biens sous peine de mort, voilà 
ce que nous donne l'Évangile comme hase de la 
société. A la bombe près, cela ressemble singulière- 
ment à ranarcliisme, qui sy piquc^ aussi de charité à 
l'occasion. » 

Laissons donc l'Évangile dans la bihiiolhèque du 
geiu^e humain; lisons-le de temps en tenqjs, comme 
nous relisons Epielète, Marc Auréle, l'Imitation, etc., 
relisons plus souvent Spinoza, qui préfère la médi- 
tation slimulanle de la vie à la stérile méditation de 
la mort. Constatons que les doctrines anarchistes de 
Jésus, de la secte des Esséniens dont il faisait partie, 
seraient impraticables dans une grande et fière îia- 
tion. Sachons vivre heureux comme des hommes, et 
non pas comme des moines qui méditent constam- 
ment h mort, les uns parce qu'ils la désirent et les 
autres (jarce qu'ils en ont peur. 

Nous-mêmes attendons-la de pied ferme, sans la 
désirer ni la craindre. 

« Les joies que la nature nous doime, qu'elle ne 
refuse pas complètement aux plus déshérités d'entre 
nous, celle (]ue procure la découverte de vérités 
nouvelles, les jouissances esthétiques de l'art, le 
spectacle des douleurs soulagées et les efforts pour 
les supprimer dans la mesure du possible, tout cela 
peut suffire au bonheur de la vie. 

» D'ailleurs, il est à craindre que tout le reste ne 
soit folie et chimère. » 



192 LA VIE LirrKRAlHK 

Ceux, dit un moraliste contemporain, qui ne se 
flattent pas de revivre dans un autre monde, et qui 
cependant ne se résignent pas à enfermer leur pensée 
dans le cercle étroit de leur existence personnelle, 
reportent volontiers sur la patrie et sur l'humanité 
ce besoin d'expansion et d'affection qui est au fond 
de notre nature, et auquel le temps présent ne suffit 
pas. 

Tout le monde est d'accord que le bien rend heu- 
reux et le mal malheureux. Ce principe suffit à l'édu- 
cation. 

C'est une erreur théologique d'avoir fait du travail 
une punition pour l'homme déchu ; rien n'est meil- 
leur quelle travail quand il s'y mêle l'idée d'être, par 
lui, utile aux autres et de rendre par lui à la posté- 
rité un peu du bonheur que nous ont préparé nos 
ancêtres. 

Comme le disait récemment un rédacteur du Figaro. 
auteur dramatique applaudi, qui s'est révélé subite- 
ment moraliste, la vie est bonne, l'homme est l'arti- 
san de sa destinée; et il dépend de chacun de rendre 
sa vie meilleure, quelles que soient sa condition, sa 
fortune, son intelligence. 

L'esprit conservateur et rétrograde a régné sur la 
terre presque jusqu'à nos jours. 

Bacon a inauguré une ère de découvertes qui ont 
amélioré la condition humaine. 

Descartes estimait qu'il ne serait pas impossible à 



NOÏKS HT RKFLKXIONS d'UN LKCTEUR 193 

la science de prolon^('i' iiidéliniiiieiit notre vie par la 
connaissance approfondie de notre machine. 

Mais ce n'est qu'au dix-huitième siècle que l'idée 
du progrès devint puissante, ce n'est qu'au dix-neu- 
vième siècle qu'elle devient toute-puissante et que 
« notre espèce a décidément conscience de l'évolution 
qui la mène d'un passé obscur et misérable vers un 
avenir dont les perspectives nous éblouissent. » 

Les religions du passé ont réussi parce (|u'elles 
avaient une réponse à tout et qu'elles promeltaienl 
aux malheureux un bonheur éternel. Ce boiihenr 
chimérique n'existe, — comme les miracles, — 
qu'autant qu'on y croit. 

En promettant le paradis aux pauvres, la compen- 
sation était belle. Aujourd'hui que la majorité des 
pauvres ne croit plus au paradis, il va falloir leur 
rendre la terre habitable, et cela sera une des meil- 
leures conséquences du déclin de la foi. 

Quand les hommes n'auront plus de religion, ils 
s'en passeront et n'en vivront que mieux. 

Quand les religions positives auront disparu, elles 
ne laisseront aucun vide, puisqu'en s'évanouissant, 
une croyance fausse fait place à la connaissance de 
la vérité. 

Parmi ces religions positives, une des plus funestc^s 
aura été le catholicisme qui — aussi longtemps qu'il 
a dominé — s'est montré cruel, persécuteur, et qui 
a. toujours et partout, fait appel au bras séculier. 



191 LA VIE LITTÉRAIRE 

Les théologiens catholiques ne sont pas de ceux 
qui estiment que leurs vérités soient capables de 
vaincre sans le secours des juges et des gendarmes. 

Ils ont toujours et partout cherché à établir un 
savant espionnage, une police, une gendarmerie 
autour de leur culte. 

Parmi les gens instruits, parmi les honnnes éclai- 
rés, qui regrettera le temps de l'Inquisition, des au- 
todafés et des dragoimades ? 

Pourquoi s'effrayer de voir la morale civique rem- 
placer dans les écoles le catéchisme romain ? 

N'y a-t-il point parmi nous des hommes qui | 
n'admettent ni la révélation, ni l'existence d'un Dieu 
personnel, ni la vie future? sont-ils tristes ? sont-ils 
méchants? 

« Une société de libres penseurs vivra comme 
vivent les libres penseurs isolés. 

)•> La société actuelle est déjà, à beaucoup d'égards, 
une société de libres penseurs. Les lil)res penseurs, 
en effet, sont la majorité parmi les personnes ins- 
truites, et même parmi les citoyens. — comme on 
en peut juger par le résultat des élections législa- 
tives. » 

A mesure que la religion baisse, la civilisation 
s'élève. 

Le but de la vie est moins le bonheur que le per- 
fectionnement intellectuel et moral. 



NOTKS ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 195 

Le dévouement nous est tout aussi naturel que 
régoïsnie, 

A l'exemple de Montesquieu, de Montaigne, de 
Voltaire et de Vauvenargues. séparons la morale de 
la religion. 

Vauvenargues. comme Spinoza, oppose son idéal 
de vie active aux doctrines dél)ilitantes de mortifi- 
cation chrétienne. En présentant sans cesse à l'homme 
le spectacle de sa misère et de sa laiblesse. les mo- 
ralisles chrétiens le découragent et l'atraiblissent. 
Pour les Jansénistes de Port-Royal, s'humilier et 
s'abslenir, voilà la seule règle de la vie; pour 
Vauvenargues. au contraire, on doit « employer 
toule l'activité de son âme dans une carrière sans 
bornes » et vivre laborieusement comme si l'on ne 
(levait jauïais mourir. 

II faut, comme Spinoza, conserver la joie d'être, 
le plaisir d'une vie tranquille, occupée à lire, à pen- 
ser, à ('crire, à voyager et à voir de belles choses. Il 
faut entretenir en soi la volonté de vivre ei d'être 
heureux. 

Le bonheur n'est pas diflicile, c^est le dévouement 
à ce cju'on aime et le travail assidu pour le réaliser. 

Il faut, dit Vauvenargues, être humain par-des- 
sus toutes choses; il faut tâcher d'être bon, de cal- 
mer ses passions, de posséder son âme, d'écarter les 
haiiK's injustes et d'attendrir sou humeur autant que 
cela est en nous. 

Les perfectionnements de l'industrie importent peu 



196 L\ VIE LITTÉRAIRE 

au proo-rès moral de rhuinaiùté; mais le perfection- 
nement individuel conliihue à la civilisation. 

La morale a élé transformée par cette doctrine qui 
ramène les senlimenls les plus spontanés, les plus 
instinctifs, à des habitudes d'esprit que le besoin a 
fait naître et que l'hérédité a transmises. 

L'intelligence et la tolérance des idées résultent de 
la diversité même des livres et des systèmes com- 
parés entre eux par un esprit philosophique. 

Au contraire, l'homme d'un seul livre est néces- 
sairement fanatique, à la façon d'Omar, qui croyait 
sage de faire brûler tous les livres de la Bibliothèque 
d'Alexandrie, les jugeant inutiles si leur enseigne- 
ment ressemblait à cehii de sa Bible, et dangereux 
s'ils en différaient. 

Un seul livre rend fanatique parce qu'il est pour 
le théologien qui y croit comme un écran rapproché 
de ses yeux qui sufFit k lui cacher l'univers. 

En lisant de trop près la Bible, en se la mettant 
sous les yeux, comme s'il était myope, Bossuet s'est 
empêché de voir dans le vaste monde et dans la 
science, dans la nature et dans l'histoire tout ce qui 
n'était pas sa Bible, de laquelle seule il a tiré sa mo- 
rale et sa politique; en sorte qu'il dut, par là même, 
s'efforcer d'appliquer à la France du dix-septième 
siècle les maximes étroites et la courte expérience qui 
avaient pu suffire aux anciens Hébreux, aux contem- 
porains de Salomon, de David, e Moïse et de Josué. 



NOTKS ET RKFLEXIONS d'UN LECTEUR 197 

La religion de l'avenir sera la religion des Lettres, 
(le la science et du progrès. Cette idée commence à 
devenir cosmopolite. ^ 
îfr: : « L'inspiration de la Bible, dit M. Richard Le 
Gallienne (The Religion of a literay man), était autre- 
fois le point capital de la controverse religieuse. 
Celte difficulté n'existe plus. Nous sommes libres 
aujourd'hui d'accepter ou de rejeter l'inspiration 
d'une centaine de Biljles, et il ne s'agit plus de 
l'inspiration d'un livre, mais de rinspirati(m de 
l'âme humaine qui a dicté tous les livres. » 

La religion des livres vaut infiniment mieux que la 
religion d'un seul livre, ce seul livre fût-il la Bible du 
peuple juif, la Bible elle-même ou le Coran. 

La vie littéraire est la vie religieuse des peuples 
civilisés; la morale délicate de l'honnête homme est 
la vraie religion; même aux époques de foi, même 
au dix-septième siècle, on n'était pas, sans la culture 
des Lettres, ce que nos pères appelaient « un honnête 
homme. » 

A Rome, comme à Athènes, la philosophie était la 
religion des esprits éclairés. Cicéron pouvait être le 
grand chef des augures, mais il n'en avait point les 
superstitions; il remplissait cette fonction civile 
comme il avait été administrateur, g(''néral, comman- 
dant de la flotte, consul et proconsul ; il pouvait 
remplir cette fonction religieuse sans rompre avec 
la vie politique, sans cesser d'être libre penseur et 



198 LA VIE LITTÉRAIRE 

philosoplie. La philosophie, c'était la civilisation 
même, c'était la morale et la moralité. 

Affinée par la littérature, résultat de la science, la 
morale a toujours été supérieure aux religions, et 
c'est la vie morale qui est la vie vraiment religieuse. 

Que peut gagner la morale au contact d'ahsurdes 
croyances, à des dogmes bizarres qui ne sont plus 
en rapport avec la science de notre temps? Ceux qui 
veulent accorder la critique scientifique avec l'orlho- 
doxie romaine, tentent une entreprise impossible. 

La morale suffit quand elle est affmée au contact 
de la littérature, quand la vie littéraire la pénètre et 
la fait fleurir en mille délicatesses charmantes. 

Le sentiment religieux se satisfait mieux dans les 
humanités que dans le catéchisme des évêques 
catholiques ou dans la Bil)le des protestants. La 
religion des Lettres est la plus toléj*ante et la plus 
belle qui ait jamais existé. 

La religion des Lettres a commencé avec les poèmes 
d'Homère et les sentences dorées des premiers sages ; 
elle durera toujours, les esprits éclairés n'en ont 
jamais eu d'autre. 

La religion des Lettres n'exclut point la Bible, car 
la littérature renferme tous les chefs-d'œuvre; elle 
offre à nos méditations toutes les bonnes et belles 
pensées, vraies et pratiques; elle offre à notre imita- 
tion la biographie de tous les hommes utiles ou 
illustres. Voilà l'idéal qui nous élève à lui quand 
nous l'aimons. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 199 

Tant qu'il subsistera, le catholicisme qui se pro- 
pose d'être éternel, — parce qu'il repose sur un 
calembour, — le catholicisme sera un obstacle au 
bonheur des hommes, parce qu'il est un dantj,er 
pour la liberté de l'esprit. 

Jésus pouvait vouloir l'adoration de Dieu en esprit, 
sans intermédiaires. Il n'était pas théologien, il 
n'avait, en effet, établi aucun dogme, aucun sacre- 
ment, l'Eucharistie n'était pour lui (ju'une méta- 
phore; mais les théologiens l'ont suivi qui ont réduit 
l'homme au plus dur esclavage et la théocratie, telle 
que nous l'a léguée le moyen âge. ne ressemble 
plus guère aux idées de Jésus. 

S'ils ne sont pas dans l'Évangile, comme c'est facile 
à voir, la monarchie chrétienne et le pouvoir des 
papes sont devenus pour nous de dangereuses réalités. 

11 faut donc essayer de réduire le catholicisme et 
toutes les religions dogmatiques au pur sentiment re- 
ligieux. Le doute, pour les croyants, est, dit-on, pé- 
nible. M. l'abbé Bougaud, aujourd'hui évoque, a écrit 
tout un livre sur le Doute et ses victimes dans le temps 
actuel; mais si le doute est pénible pour ceux qui sor- 
tent du séminaire, le philosophe peut connaître impu- 
nément tous les doutes, il n'en est jamais tourmenté. 

Ammonius enseignait à Alexandrie réternité du 
monde. 
L'éternité du monde, dont nous faisons partie, 



200 LA VIE LITTÉRAIRE 

n'est pas plus inconcevable que l'éternité d'un esprit. 

Le monisme est très ancien. 

La plupart des philosophes grecs, Athénagore, Dia- 
goras, etc., sont monistes, comme on dit aujourd'hui. 

Schopenhauer et Spinoza sont, tout comme eux, 
monistes. 

La nature est une et l'homme fait partie de l'évo- 
lution générale de l'univers. 

Que peut-on regretter des époques de foi, autre 
chose que leur ignorance et que la domination 
absolue du clergé? 

La moralité pratique des sociétés et des hommes 
dépend fort peu de leurs croyances théologiques. La 
croyance à la Trinité a-t-elle empêché l'abbé Bruneau 
d'assassiner son vieux curé pour lui voler ses éco- 
nomies? La morale a toujours existé au-dessus et en 
dehors des théologies. 

Les prescriptions morales ayant perdu l'autorité 
qu'elles devaient à leur prétendue origine sacrée, la 
sécularisation de la morale s'impose. 

Dans V irréligion de l'avenir, Guyau montre que les 
hommes s'élèvent de plusieurs degrés sur l'échelle 
de la vertu, à mesure ffu'ils se dégagent des supers- 
titions religieuses. 

Si la tendance mystique de l'homme ne peut en- 
tièrement disparaître, elle peut du moins changer 
de nature et de direction. La religion est de la science 
qui commence, de la science enfantine et diffuse; la 
science est de la religion qui reprend sa direction nor- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR ïiOl 

maie et qui se retourne à la réalité. L'idéal esthétique 
s'ajoute à cette réalité. Le sentiment religieux, nourri 
et satisfait par les Lettres et par Tari, ne s'oppose 
pas au sentiment scientifique et pliilosophique, il le 
complète. « Nous aimerons Dieu dans l'homme, dit 
Guyau, le futur dans le présent, l'idéal dans le réel. » 

Duquel de leurs dogmes les théologiens catho- 
liques prétendent-ils faire dépendre la morale qui 
est née naturellement des relations sociales des 
hommes entre eux ? Comment, de la Trinité ou de 
l'Incarnation, l'idée de justice peut-elle naître? 
Depuis la Somme de saint Thomas jusqu'aux casuistes 
des Provincialeni, qu'ont ajouté les théologiens à la 
moralité humaine, cà la morale naturelle qui fait 
l'honnête homme, comme le furent Marc-Aurèle, 
Socrate, Cicéron? 

Tous les Pères de l'Église, qu'ont-ils donc ajouté 
à la morale d'Aristole, sinon des choses qu'ils nous 
obligent à croire sans preuves, uniquement parce 
qu'ils les alïirment? 

Le fils de Dieu est mort, dit Tertullien ; cela est 
croyable précisément parce que c'est inepte. 

Enseveli, il est ressuscité; cela est certain parce que 
c'est impossible. Telle est leur manière de raisonner. 

(( Mortuus est Dei filius : prorsus credibile est 
quia ineptum est. Et sepultus resurreœit : certum est 
quia impossibile est. » 

Et le dogme de la présence réelle affirmée dans la 
religion catholique, dogme qu'il faut accepter sous 



202 LA VIE LITTIÎRAIRE 

peine de damnation éternelle, est-il beaucoup plus 
raisonnable ? 

S'il faut entendre à la lettre hoc est corpus meum, 
Jésus se donnait à ses apôtres de ses propres mains, 
ce qui est aussi absurde que de dire que saint Denis 
baisa sa tête après qu'on la lui eût coupée. 

Mais les croyants n'y regardent pas de si près; on 
ne leur a pas appris à réflécliir, à examiner, mais à 
croire l'enseignement infaillible d'une Église qui ne 
peut se tromper ni nous tromper. 

Après qu'on eut raisonné de la sorte pondant tout 
le cours du moyen âge, il était bien nécessaire qu'on 
revînt à l'Antiquité par la Renaissance et que Mon- 
taigne, Bayle et Voltaire vinssent enseigner le respect 
de la vérité et l'horreur de tout ce qui violente la rai- 
son. Car s'il ne faut aucune rigueur pour faire accep- 
ter l'évidence, il en faut pour imposer aux hommes 
des absurdités. Les Jésuites eux-mêmes doivent à Vol- 
taire un beau cierge, car en fondant la tolérance, en 
combattant l'hiquisition, il a empêché quelques-uns 
des leurs dêtre « cuits tout vifs », — comme disait 
Montaigne, — ainsi que leur excellent Père Malagrida. 

On sait que le Révérend Père Malagrida est l'au- 
teur d'un pieux livre : la Vie héroïque et admirable 
de la très glorieuse sainte Anne. 

C'est pour avoir écrit ce livre que le malheureux 
Père Malagiida fut condamné comme hérétique et 
brûlé par l'Inquisition. 

Son arrêt, qui est du 20 septembre 1761, reste un 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR :203 

monument de ce qu'était l'institution catholique à la 
fin du xvni® siècle. 

Voici cet arrêt mémorable. Le Père Malagrida fut 
brûlé pour avoir émis, dans son livre intitulé : Vie 
héroïque et admirable de la très glorieuse sainte Anne, 
les propositions suivantes : 

a Que sainte Anne, dans le ventre de sa mère, 
coîinaissait, aimait et servait Dieu: 

)) Que sainte Anne, toujours dans le ventre de sa 
mère, pleurait et faisait pleurer par compassion les 
chérubins et les sérapliins; 

» Que sainte Anne, encore dam le ventre de sa mère, 
avait fait ses vœux ; 

» Que lui (R. P. Malagrida) avait entendu causer 
le Père éternel avec le Fils et le Saint-Esprit ; 

» Que le corps du Christ avait été formé d'une 
goiitte de sang du cœur de la Vierge. » 

(Extrait de l'arrêt du 20 septembre 1761.) 

Conformément aux règles en usage, le Père Mala- 
grida, en exécution dé cet arrêt, fut brûlé dans un 
aulodafé solennel, en compagnie d'une demi-dou- 
zaine de Juifs. L'adoucissement qu'il dut à sa qualité 
de prêtre et de Révérend Pèiv jésuile fut d'être 
étranglé avant d'être l)rûlé. 

Ce qui faisait, aux yeux de Gœthe. la grandeur 
et la beauté des Écoles philosophiques de la Grèce et, 
en particulier, de l'École socratique, c'est (pi'elles se 



204 LA VIE LITTÉRAIRE 

proi3osaient pour IjuI la sagesse pratique, le principe 
rationnel de la vie, la règle expérimentale de la con- 
duite humaine ; elles ne s'attachaient pas à de vaines 
spéculations métaphysiques, mais à l'action. 

L'Église se dit en possession de la vérité absolue ; 
il n'y a point de salut hors d'elle ; il faut exactement 
réciter son Credo ; et c'est pourquoi, pour être con- 
séquents, les catholiques sont obligés d'être persé- 
cuteurs. 

Toute liberté critique est radicalement impossible 
dans l'Église, puisque, dans l'Église, il faut être 
orthodoxe. 

Les contemporains du malheureux Père MaJagrida 
devaient regretter la religion des anciens Romains, 
car la religion romaine était tout le contraire d'une 
théocratie. 

Heureux les Anciens qui n'avaient point d'Inquisi- 
tion, point de sacro-sainte Congrégation de l'hidex ; 
point de pape infaillible ni de Syl/abu-s. 

On chercherait vainement dans le recueil des lois 
romaines un texte contre la liberté dépenser. Jamais, 
dans l'Antiquité, aucun savant ne fut inquiété. Des 
hommes que le moyen âge eût brûlés, tels que 
Galien, Lucien, Plotiii, vécurent tranquilles, pro- 
tégés par les lois. 

Le Père Malagrida lui-même eût pu tout à son 
aise débiter toutes ses jésuitiques inepties. 



CHAPITRE XX 



Religion des Lettres chez les Grecs. — Opposée à la religion 
de Bernadette Soubirous. — Philosophes et bienfaiteurs. — 
Opinion d'Ernest Havet. — Emprunts du christianisme aux 
platoniciens. — Sagesse antique. — Progression et décrois- 
sance du surnaturel. 



La culture grecque ne demande aucun sacrifice à 
la raison ; le culte originaire d'Orient en demande 
parce qu'il est établi sur une prétendue Rcrcfation. 

Plein d'idées incompréhensiljles, le catéchisme 
triuitaire est la seule science de l'ignorant ; mais ce 
catéchisme est inutile à l'homme lellré parce qu'il a 
l'âme et l'esprit élevés par les humanités grecques et 
romaines. 

L'idéal de la Grèce est la raison cultivée, la vie 
humaine, tout entière honorée, embellie par l'art, 
ennoblie par la pratique des actions courageuses et 
utiles. 

La religion des Lettres consiste à aimer le beau, 
comme l'aimait Phidias, à connaître le vrai comme 
Aristote, à mettre son plaisir, connue Socrate et 

12 



206 LA VIE LITTÉRAIRE 



i 



Platon, à bien parler, à bien écrire, à bien penser 
pour bien agir, avec tolérance et bonne humeur. 

La religion des Lettres, que nous finirons bien par 
faire prévaloir sur le culte de Bernadette Soubirous 
et de saint Labre, c'est la religion de l'esprit dégagée 
de tout jésuitisme, de tout sacerdoce et de toute 
observance, n'ayant d'autre pratique que l'habitude 
de l'effort moral vers le bien, ni d'autre culte que 
celui de l'art, de la vertu, du beau idéal, de l'amour 
des grands hommes et de la vérité. 

Les Lettres sont la source paisible, charmante et 
féconde, d'oi^i dérivent le bon style et la bonne vie, 
le bien dire et le bien agir, l'éloquence, l'art et 
l'héroïsme. 

Pour la rendre meilleure, plus aimable, plus 
bienveillante, plus spirituelle, la littérature pénètre 
jusque dans l'âme ceux qui l'aiment. Faites, dit 
madame de Lambert, que vos idées descendent dans 
votre conduite et que tout le profit de vos lectures 
se tourne en vertus. 

N'est-ce pas ainsi que comprenaient l'influence des 
livres Montaigne, Bayle, Vauvenargues, Voltaire, 
d'Alembert et Diderot? 

Entre l'homme et l'idée de Dieu, le clergé s'est 
interposé pour dominer ainsi l'individu dans toute la . 
durée de sa vie ; il s'est fait le représentant de Dieu, 
il s'est dit le dispensateur nécessaire de toutes ses 
grâces; il s'est fait le courtier du ciel, l'intermé- 
diaire indispensable entre le Christ et les fidèles 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 207 

comme le maquignon juif est, en Alsace, l'intermé- 
diaire indispensable entre le vendeur et l'acheteur. 

C'est un très bon métier. Il ne faut pas un bien 
gros capital pour vendre des prières et le plus habile 
des l)anquiers ne va pas à la cheville de celui qui 
a inventé le Purgatoire. C'est ainsi que l'Église do- 
mino l'individu et l'enserre d'un réseau de liens 
entrecroisés. L'obéissance à Dieu, c'est-à-dire au 
prêtre qui le représcMite, est un premier devoir. Dieu 
n'apparaît plus comme il ftiisait à Moïse, dans un 
I>iiisson ardent ou sur le Sinaï, au milieu des éclairs, 
mais il envoie à sa place, sa mère, l'épouse de son 
frère, le Saint-Esprit. Cela est du même ordre que 
les faits et gestes de sainte Anne dans le ventre de 
sa mère. Pourquoi s'occuper de cela, nous dit-on? 
personne ne croit plus à de pareilles inepties. Mais 
le pape Léon XIII ne vient-il pas d'écrire à M^"" Ri- 
card, pour le féliciter de son livre sur Bernadette 
Soubirous, qui a vu la Vierge descendre du ciel 
pour lui dire : « Je suis t' Immaculée Conception » ? 

Le parti catholique existe, il exploite les pèleri- 
nages et, par eux comme par les cercles ouvriers de 
M. de Mun, il espère bien, aux élections prochaines, 
avoir la majorité. Nous verrons alors ce que devien- 
dront la liberté d'écrire et la liberté de penser. 

L'obéissance au prêtre, la déférence aux évoques, 
sont les premiers devoirs des catholiques fidèles. 
L'examen philosophique est toujours pour l'Église le 
plus grand danger, car la pensée libre conduit aux 



208 LA VIE LirrÈRAIRE 

convictions personnelles et particulières, et l'hérésie 
demeure le plus grand des crimes. La religion des 
Lettres et la science supportent le régime viril de la 
liljerté ; le catholicisme ne le supporte pas et si le 
parti catholicpie triomphe, comme il s'en flatte, c'en 
est fait de la liberté. 

Le surnaturel n'étant pas connu — car s'il était 
connu, il ne serait plus surnaturel, — tout dogma- 
tisme qui l'afïirme est un fanatisme, une superstition 
dangereuse, une étroitesse d'esprit inacceptable à la 
pensée moderne qui est faite de toutes les essences 
des philosophies antérieures. 

Four les libres penseurs, il n'y a pas eu de révé- 
lation définitive ; il y a eu, dans le monde moral, 
depuis les premiers siècles de civilisation littéraire, 
beaucoup de découvertes successives résultant des 
efforts qu'ont faits les hommes pour découvrir les 
vrais rapports des choses et améliorer ainsi leur des- 
tinée. 

Ceux-là ont eu de l'influence sur l'humanité qui 
l'ont aimée, comme Voltaire, d'un amour large et 
libéral. La civilisation contemporaine est l'œuvre 
de quelques grands esprits. Montaigne et Montes- 
quieu, Bayle et Spinoza, Vauvenargues et Diderot 
sont nos bienfaiteurs. Soyons leurs héritiers et, par 
reconnaissance, continuons hardiment leur œuvre. 

Sachant que la liberté est le meilleur dissolvant 
de tous les fanatismes, soyons bienveillants et tolé- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'L'N LECTEUR 209 

rai ils pour tous, pour ceux-là mêmes qui, s'ils arri- 
vaient au pouvoir, ne le seraient pas pour nous. 
Mais luttons pour la liberlé de conscience, pour la 
liberté d'écrire, pour la liberté de penser. La liberté 
d'examen emporte le droit d'exprimer ce qu'on pense. 
Nulle Inquisition n'a le droit de mettre à l'index un 
livre sérieusement et loyalement fait. 

Ce n'est point être intolérant, ce n'est point persé- 
cuter une doctrine religieuse, une secte ou une 
Église que de les soumettre, dans un livre, à l'exa- 
men loyal et à la discussion. Ce n'est point par de 
mesquines vexations administratives, mais par la 
libre discussion, que les libres penseurs doivent atta- 
quer dans les esprits la force des habitudes d'enfance 
et continuer à combattre le fanatisme catholique avec 
la même persévérance que celui-ci met à renaître et 
à durer. 

Après Lessing, avec Littré, Havet, Sainte-Beuve, 
Taine et Renan, il faut ne point se lasser de faire 
voir à tous ceux qui pensent, l'intolérance nécessaire 
du christianisme judaïque, l'immoralité historique 
de la morale jésuitique et convaincre les protestants 
eux-mêmes, plus libéraux, moins fanatiques, que ce 
qu'il y a de vrai dans le christianisme n'est pas nou- 
veau et que ce qu'il y a de nouveau n'est pas vrai. 

On ne peut, dit Ernest Havet dans son beau livre 
sur le Christianisme et ses origines, tome III, on ne 
peut s'empêcher de regretter que la philosophie 

12. 



210 LA VIE LITTÉRAIRE 

grecque et romaine n'ait pu poursuivre paisiblement 
son œuvre et ses progrès. 11 serait arrivé un mo- 
ment où ce progrès se serait fait rapide et irrésis- 
tible. 4 

Quand l'idée a achevé d'éclairer, il est inévitable 
qu'elle échauffe et qu'elle développe un enthousiasme 
qui vient à bout de tout. g 

Ernest Havet pense que le monde, pour s'être fait 
chrétien, est demeuré plus supers 1 il ieux, plus inlolé-. 
rant, plus stupide qu'il ne le serait si l'hellénisme en 
était demeuré le maître. 

La fièvre des judaïsaiils leur donna le délire du 
surnaturel. Ils attendirent, ils promirent comme pro- 
chaine la fin du monde. 

Avec le règne du dieu des Juifs s'est établie, de- 
puis dix-huit siècles, l'intolérance religieuse. C'est à 
partir de là que le monde a été partagé en élus et en 
réprouvés et que les élus ont accablé les réprouvés de 
leur haine. 

Cette malfaisante haine a toujours été dangereuse 
chaque fois et tout le temps qu'elle a eu la puissance 
qu'elle prétend encore ressaisir. Elle a fait l'Inquisi- 
tion, ses cachots et ses bûchers. Cet esprit subsiste 
aujourd'hui encore et divise la France en deux camps 
absolument irréconciliables : l'un, d'esprits libres, qui 
ne peuvent sacrifier leur liberté, car elle est leur vie ; 
l'autre, de croyants ou de soumis qui voudraient 
exterminer cette liberté. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 211 

Le judaïsme, transformé en cliristianisme, a ap- 
porté avec lui un autre mal : il a donné pour règle 
aux esprits un livre immobile et une tradition sacrée ; 
il a mis sur la raison et sur la science un joug plus 
lourd que tout ce qui avait jusque-là pesé sur elles; 
il a condamné absolument la liberté de la pensée. 
Depuis Constantin nul ne put échapper à la supersti- 
tion et à la folie du surnaturel, dans le monde sou- 
mis au dieu des Juifs, et l'humanité a été plongée 
pour des siècles en un songe ou un cauchemar plein 
de chimères. Elle ne s'est sauvée qu'en redevenant 
païenne, c'est-à-dire en se dégageant de l'autorité 
des livres juifs. 

Mais l'Eglise contimie de protester contre cet 
affranchissement dû à la Renaissance, à la Réforme, 
à la Révolution ; elle persévère à tenir la libre pensée 
et la science pour suspectes et ennemies. 

M. Havet a démontré que la philosophie chrétienne, 
loin d'avoir pour source, comme elle le prétend, une 
révélation particulière, était tout entière contenue 
dans les livres des sages, dans les traités des penseurs 
grecs et tout spécialement dans les œuvres platoni- 
ciennes de l'Ecole d'Alexandrie. 

Si le catholicisme n'avait eu pour lui que les 
dogmes qu'il a inventés, que la Trinité, la mytholo- 
gie des anges et des nouvelles superstitions qui com- 
posent la mariolâtrie, il n'aurait pas autant duré, 
mais il y a dans le christianisme une philosophie 
platonicienne; plus tard, saint Augustin a dépouillé 



i212 LA VIE LITTÉRAIRE 

Platon; de même que saint Thomas a fait entrer dans 
la Somme la philosophie d'Aristote : ce sont ces 
idées raisonnables mêlées aux rêveries juives qui les 
ont fait vivre, et c'est ce mélange informe dont il 
faudrait faire l'analyse et la séparation aujourd'hui. 

Réduit à ce qu'il a de particulier, le catholicisme 
serait tellement mince et tellement absurde qu'il ne 
pourrait se soutenir. 

L'hellénisme, comme le dit Havet, est. de tous 
points, supérieur au christianisme. 

« Dans les parties essentielles, le christianisme 
n'est qu'un viatique composé d'idées grecques, savam- 
ment préparé pour la triste nuit de mille ans à laquelle 
l'aurore de la Renaissance a mis fin. » 

La passion de la recherche philosophique et les 
goûts d'artiste sont des traits de l'esprit athénien 
qu'on ne retrouve pas chez les Hébreux. 

Esprits fins et pénétrants, particulièrement doués 
pour observer et comparer, les philosophes grecs, 
sans se désintéresser de la vie puljlique, se sont 
appliqués avec succès à toutes les spéculations philo- 
sophiques sur la nature des choses. Ce sont eux qui 
ont fondé le naturalisme, qui dure, et qui progresse 
encore tous les jours. 

Les Grecs cherchaient la vérité avec la même 
ardeur qu'ils aimaient le beau dans la vie et dans 
l'art. Tandis que les Israélites vivaient dans l'igno- 
rance et les mœurs cruelles exposées dans Y Histoire 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 213 

d'Israël et dans le Christianisme et ses origines, par 
Havet et Renan, les Thaïes, les Anaximandre, les 
Parménide, les Pytliagore, les Déniocrile et les Anaxa- 
gore considéraient en philosophes l'éternité du 
monde, la conservation de la force et sa transforma- 
tion dans l'indestruclibililé de la matière, la généra- 
tion spontanée, l'évolution des espèces, la sélection 
des êtres par la lutte pour l'existence, idées fécondes 
auxquelles l'esprit moderne revient avec Diderot, 
Lamarck. Gœthe, Hœckel et Darwin. 

A mesure que les honnnes sont devenus plus par- 
faits, dit Fontenelle, dans son traité De l'Origine des 
fables, les dieux le sont devenus aussi davantage. Les 
premiers hommes sont fort brutaux, et ils donnent 
tout à la force; les dieux seront presque aussi bru- 
taux et seulement un peu plus puissants; voilà les 
dieux du temps d'Homère. 

Les hommes coimnencent à avoir des idées de la 
sagesse et de la justice; les dieux y gagnent, ils com- 
mencent à être sages et justes et le sont toujours de 
plus en plus à proportion tpie ces idées se perfec- 
tionnent parmi les honnnes. 

Yoilà les dieux du temps de Cicéron, et ils valaient 
bien mieux que ceux du temps d'Homère, parce que 
de bien meilleurs philosophes y avaient mis la m^in. 

Nous commençons enfin à voir poindre le jour pro- 
chain où l'histoire des religions, publiquement ensei- 
gnée à tous, ne paraîtra plus à tous les esprits éclairés 
qu'un accident passager, une maladie de croissance 



214 LA VIE LITTÉRAIRE 

dans la suite de la vie du genre humain ; de même 
que les croyances superstitieuses d'un enfant ne sont 
plus aujourd'hui qu'un moment assez court de crédu- 
lité dans le cours de sa première éducation religieuse. 

Renan a démontré comment les religions sont une 
production spontanée de l'ignorance et delà crédulité 
humaines. 

L'œuvre de Jésus était fondée sur la croyance à la 
fm du monde, et malgré la surprise des chrétiens de 
l'an mil, cette croyance persévéra pendant plusieurs 
siècles, chaque génération craignant d'èlre celle qui 
devait assister au jugement dernier. 

La crédulité des foules a fait la légende chrétienne 
de même qu'elle fait aujourd'hui les miracles de 
Lourdes; de même que l'hallucination de quelques 
femmes l'avait commencée. Mais à mesure que l'inex- 
pliqué dimhiue et que la science augmente, le sur- 
naturel s'en va. L'enthousiasme religieux a créé 
l'objet de sa croyance, comme la foi au miracle fait 
le miracle. Il n'y a jamais de miracles que pour ceux 
qui y croient. 

Le progrès remplace aujourd'hui dans les esprits 
l'attente décevante du royaume de Dieu. Ce royaume 
de Dieu, dans la saine religion des Lettres, c'est la 
civilisation, qui résulte du dévouement de tous, 
savants, philosophes, écrivains, poètes, romanciers, 
journalistes et moralistes, au bien moral, à l'art et à 
la vérité. 



CHAPITRE XXI 



Révélations successives de la morale. — Conseil de Mirabeau. 

— Devoir des philosophes et des hommes de Lettres. — Ineffica- 
cité de la Grâce. — Nature supérieure des hommes cultivés. 

— Comment s'acquiert la vertu. — Lents progrès de la civi- 
lisation. — Morale unique et pratique basée sur l'expérience. 

— Les maîtres de la pensée moderne. 



Est-il nécessaire d'insister? La morale est d'origine 
humaine. Elle s'est formée lentement par les rap- 
ports quotidiens des hommes en société, par les 
ohservations physiques des savants et les réflexions 
synthétiques des penseurs. L'esprit humain ne peut 
refuser son assentiment au vrai quand il le perçoit 
avec évidence; il aime naturellement le beau; et, 
cherchant toujours son plaisir, l'homme, quand il 
réfléchit, voit qu'il doit être sage et bon dans l'inté- 
rêt de son bonheur, car le mal, à la longue, rend 
toujours malheureux. 

En s'éclairant ainsi mutuellement par les résultats 
réciproques de leur expérience, les hommes se sont 
formé une morale progressive. Les meilleurs d'entre 



216 LA VIE LIITÉRAIRE 

eux sont ceux qui la font avancer davantage vers 
leur idéal de justice, de vertu généreuse et d'activé 
bonté. Les autres doivent chercher à les suivre, 
s'appliquer à les bien comprendre et à s'assimiler 
leurs idées pratiques. 

C'est ainsi que s'est élevée lentement la moralité 
humaine; il n'y a jamais eu d'autre révélation. 

La culture littéraire est une religion naturelle, 
une religion sans dogmes, sans mystères, sans mi- 
racles, sans prêtres et sans superstitions. C'est la 
seule religion qui puisse, sans fanatisme et sans into- 
lérance, relier entre eux tous les hommes et devenir 
universelle. 

Comme cet homme distrait, dont parle La Bruyère, 
qui cherchait partout son chapeau placé sur sa tête, 
tel se plaint aujourd'hui de l'absence des sentiments 
religieux sans les reconnaître là où ils se trouvent, 
sans voir que l'antique religion des Lettres n'a jamais 
été plus cultivée et plus florissante. 

Depuis Homère jusqu'à Épicure et Lucrèce ; 
depuis Cicéron jusqu'à Goethe, Littré et Sainte- 
Beuve, cette antique religion des Lettres est la seule 
qui ait continuellement civilisé les hommes sans 
jamais leur nuire, c'est la seule qui n'ait jamais fait 
naître parmi eux aucune guerre, aucune persécution. 

La Bible a sa Genèse et sa morale; mais le monde 
a marché depuis Moïse et les savants modernes ont 
aussi la leur. 



NOTES i:T RKl'Li:XIONS D*UN LKCTEUK 217 

Ils nous apprciiiR'iit tout ce qu'où peuL acUicllc- 
uieiit savoir de l'uuivers, de la morale, de l'oriiiiue 
de riiomiue et de ses péuihles coniuiencements. Ils 
nous montre 'ul. à Ira vers les âj^cs. les lenls progrès 
de la civilisai ion. 

L'hounne fait partie de la nature qui prend en 
lui conscience d'elle-même. Il s'élève, par de lents 
efforts, de l'instinct hrutal à la moralité réflé- 
chie. 

Cherchant toujours son plus i^rand bien, il le 
trouva d'abord à la facjon des animaux auxquels il 
ressend)lait beaucoup avant l'invention des arts; 
puis il le comprit peu h peu, d'une façon plus 
humaine, plus idéale, à l'exemple des sages, des 
héros et des saiuts. 

La destinée de l'homme est de vivre en harmonie 
avec la nature dont il est la personnalité consciente. 
L'hounne éclairé seul jouit de son âme, peut Iriom- 
pher de ses convoitises, respecter la justice et les 
droits des autres. Mais l'instruction est indispen- 
sable. Prenez garde, disait Mirabeau, vous qui voulez 
tenir le peuple dans l'ignorance; c'est vous quiètes 
les plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle 
facilité d'une l)ele biule on fait une bête féroce? Par 
la culture littéraire, la religion des Lettres apprend 
à l'homme à se connaître lui-même et à comprendre 
aussi le monde ext('îi'ieur qui l'entoure; ce monde 
dont il est à la fois ime partie et un produit. 

L'homme éclaircî par la science, par une éduca- 

13 



Î218 LA VIE LITTÉRAIRE 

lion philosophi([iie, connaît In nature on soi et voit 
sa place dans la nature. 

Au lieu d'une seule révélation faite mii'aculeu- 
sement à une seule peuplade, la religion des Lettres 
nous montre autant de révélai ions successives que 
de peuples et de sages qui s'y sont, l'un à l'autre, 
transmis le flambeau de la vérité. Ce sont ces pre- 
miers philosophes, ces poètes, ces législateurs pri- 
mitifs, tels que Confucius, Pythagore, Moïse, Lycurgue, 
Solon, qui ont établi les premiers fondements de la 
justice et de la moralité humaine. 

Après eux, Socrate apprit aux hommes à se con- 
naître et à mieux chercher leur bonheur. Il célébra 
la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, 
dans la nature, dans l'amour, dans les arts, et dans 
leur principe idéal. 

Aristote, Platon, Xénophon. recueillirent cette 
l)hilosophie naturelle et répandirent dans le monde, 
chacun à sa manière, les vues morales de Socrate. 

Personne, pensait Socrate, ne se porte volontaire- 
ment au mal, ni à ce qu'il prend pour le mal. La 
volonté humaine se porte toujours vers son plus 
grand bien. 

Cette idée dç Socrate est la même que, plus tard, 
Virgile, après Lucrèce, a exprimée en disant : Trahit 
sua quemque voluptas. En effet, il n'est pas du tout 
dans la nature des hommes de courir au mal au lieu 
de courir au bien; forcé de choisir entre deux maux, il 
n'est personne qui choisisse le plus grand, s'il dépend 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 219 

de lui de prendre le moindre. Par conséquent, disait 
Socrate, lorsque l'iionnne fait le mal, c'est par igno- 
rance qu'il le fait, par son if»norance du vrai bien. 

Par conséquent, le devoir des philosophes et des 
honnnes de Lettres est d'éclairer les honmies sur leur 
bien véritable. Le bien étant une fois connu conmic 
tel, il est impossible que la volonté ne s'y porte pas 
et, entre deux biens de valeur inégale, la volonté se 
déterminera nécessairement vers celui que l'intelli- 
gence, plus ou moins éclairée, lui aura montré, 
avec plus ou moins d'évidence, comme étant le plus 
grand. 

Ce déterminisme moral explique la grande impor- 
tance accordée par Socrale à la science de l'homme, 
à la connaissance de soi-même. Il explique aussi la 
puissance de l'éducation par laquelle on instruit les 
jeunes gens sur leur véritable intérêt. 

Socrate n'étant qu'un homme, un pliilosophe, un 
sage, n'a enseigné que la science de l'homme. Les 
théologiens, plus habiles sans doute ou plus andji- 
tieux, ont fait des nmltitudes de traités obscurs pour 
nous faire connaître Dieu qu'ils ne connaissaient pas. 

Ces théologiens, ayant rencontré dans leur Bible 
la théorie du péché origuiel, ont prétendu nous y 
asservir. Ils ont dit que notre destinée, notre salut 
éternel dépendaient exclusivement de la volonté 
divine. Ils ont ainsi ruiné les bases mêmes de la 
morale. Car, s'il en est ainsi, que pouvez-vous faire 
d'utile et d'efficace sans la &f'âce ? 



2^0 L4 VIE LITÏÉRAIHE 

Ne poLivaiil modifier en rien voire destinée, vous 
serez (luiétisle avec Fénelon, ou falalisle romuK^. les 
Mahométam, el direz avec eux : mon sort est écrit ; 
si je suis dans les élus^ je serai sauvé quoi qu'il 
arrive; si je suis dans les réprouvés, rien ne peut 
empêcher ma perte. Les œuvres sans la Grâce sont 
inutiles; je n'ai donc qu'à attendre, dans une inditTé- 
rence parfaite, les résultais inéluctables des décrets 
divins. 

Cette doctrine immorale de la prédestination est 
celle de saint Paul. 

C'est pourquoi elle est aussi bien celle des catho- 
liques comme Bossuet que celle des réformés comme 
Calvin. C'est aussi dans la Bible que Maliomet l'a 
prise, tout comme saint Aui;ustin, pour la placer 
dans l.e Coran. 

La doctrine de Socrale. connue celle d'Arislote, de 
Descartes et de Spinoza, consiste à éclairer la con- 
science pour lui faire ensuite choisir nécessairement 
le plus iiiand bonheur. Car l'homme veut être 
heureux; il ne peut pas ne pas le vouloir ; c'est sa 
nature même. Il s'a^-it donc, pour bien vivre, d'avoir 
une saine et complète idée du bonheur; et, pour 
vivre le mieux possible, il suffirait d'avoir la meil- 
leure idée possible du bonheur. 

C'est parce que nous jugeons tel plaisir plus vrai, 
plus noble, plus durable qu'un autre, que nous le 
choisissons. 

Ce choix n'implique pas qu'il soit actuellement le 



NOTKS ET RÉFLEXIONS d'uN LECTELH 221 

plus vif OU le plus entraînant de sa nature, mais 
quil nous a paru le meilleur, le plus dii'ne de nous. 

Le résultat de l'éducation littéraire et de nos efforts 
est de nous mettre en état de choisir, en chaque 
circonstance de la vie, ce qui nous paraît être le 
meilleur parti à [)rendre. counne devant nous 
procurer le plaisir le plus durable, le plus ij;rand 
honheur. 

Suivant la méthode de Socrate, le travail des 
philosophes est de nous montrer les conséquences 
lointaines de nos actes et d'établir en conséquence 
toute la théorie des ()l»lii»ations morales et la gradua- 
tion esthétique des plaisirs. 

La dilïiculté paraît être de décider l'honnne à 
sortir de son naturel égoïsme; mais l'amour de 
nous-mêmes peut jiaturellement nous conduire à 
nous aimer mieux, à nous aimer davantaiie. à 
agrandir notre être tant par la synqjathie, par 
l'amour, l'amitié, les affectiojis de famille, que par 
l'amour de l'art, de la science, par notre dévouement 
affectueux aux Lettres et à la patrie. 

Rien n'est plus imbécile que l'égoïsme étroit. 

Plus il y a de choses à quoi Tliomme est indiffé- 
rent et demeure étranger, moins il est homme; en 
renonçant aux affections de famille ou à l'amour 
des Lettres, des arts, de la |)alrie. il s'affaiblit et 
s'anéantit lui-môme. 

Nolie boidieur est moins dans les satisfactions de 
la jdurnéc ])résente que dnns nos espérances et nos 



222 \A VIE LITTÉRAIRE 

perspectives d'avenir; il est moins dans la réalité 
actuelle que dans l'c^spérance. 

Celui-lcà est vraiment lieureux qui peut raisonna- 
blement espérer ce qu'il désire. 

Dans la recherche, du bonheur, ce que l'homme 
éclairé considère, c'est la durée. Telle chose vous 
flatte dans le moment actuel qui. dans ses suites, 
nuirait; la sap;esse humaine commande alors de 
s'abstenir. Au contraire, il faut accomplir, sans 
diff'érer, une action difficile ou (jui répugne à faire, 
ou que la paresse négligerait volontiers, quand cette 
action doit nous apporter plus tard un contentement 
durable. Malheur à ceux f|ui n'ont de culte ni pour 
leur passé, ni pour leur avenir et qui font du 
moment présent 'eur seul dieu. 

C'est là précisément en quoi consiste la religion des 
Lettres que Socrate, Platon, Aristote, Épicure, Lucrèce. 
Virgile, Horace, Sénèque, Épictète. Marc-Aurèle, Spi- 
noza ont pratiquée ainsi que Montaigne, Bayle, Vol- 
taire, Gœthe, Littré, Renan, Taine et Sainte-Beuve. 

Le savant qui cherche et découvre une importante 
vérité sacrifie son sommeil et s'oul)lie lui-même; il 
est, comme un chasseur, tout entier à la poursuite 
ou dans la joie de cette vérité. 

L'artiste s'oublie de même dans son œuvre, comme 
le père dans ses enfants, comme Jeanne d'Arc 
s'oubliait dans son dévouement à la patrie. 



NOTES Eï RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 223 

Loin de l'égoïsme brutal des hommes primitifs, les 
hommes cultivés qui vivent selon leur nature supé- 
rieure jouissent noblement de cet oubli d'eux- 
mêmes. 

Et leur bonheur étant causé par inie cause plus 
belle est aussi plus ii,rand ; tel est, dans la religion des 
Lettres, l'attrait de l'activité intelligente et la théorie 
de la vertu. 

Comme l'indiquer son nom, la vertu, c'est la force. 
Éclairée par l'intelligence, cette force se compose 
d'amour et de volonté. C'est la passion qui déter- 
mine l'effort de la volonté. C'est l'amour qui fait le 
dévouement de la mère à ses enfants, du savant à la 
science, du patriote cà sa patrie. 

Il faut donc démontrer aux hommes, qui, tous, 
veulent être heureux, que la vertu est réellement le 
vrai bonlieur et que ce bonheur est d'autant plus réel, 
d'autant plus grand que la vertu est plus grande. 

11 faut leur démontrer que la sagesse apporte avec 
elle le seul vrai plaisir. 

A la différence de l'ivresse ou des autres voluptés 
trompeuses, ce n'est pas avant leur triomphe que la 
sagesse et la vertu font sentir leur charme. Au con- 
traire, c'est après avoir lutté, après avoir pris l'ha- 
bitude de combattre et de vaincre les funestes entraî- 
nements, qu'elles apportent avec elles la paix de la 
conscience et la joie. 

Au dc'but, c'est-à-dire avant Tc^ducation qui la 
forme pai' l'habitude et par l'exemple, la vertu paraît 



224 LA VIE MTTKRAIRE 

pénible à l'enfant, mais en tout les débuts sont lents 
et dilliciles. 

Aujourd'hui, tous les philosophes peuvent démon- 
trer que la perfection morale est la source du plus 
grand bonheur. Mais combien fut pénible la sagesse, 
à l'enfance de l'humanilé ! Historiens, antliropo- 
logistes, philosophes sont d'accord pour (Hablir (]ue 
les hommes ont du commencer par obéir aveu- 
glément à leurs instincts les plus grossiers. Quand on 
pense au chemin qu'il a l'allu faire pour que, du 
régime d'extermination réciproque, qui était la loi 
du monde primitif, émergeât la notion de l'impératif 
catégorique de Kant, on est vraijnent surpris, dit 
Renan, des progrès réalisés par les hommes. Dans 
un dénûment radical, il leur fallait combattre tous 
les jours dans cette lutte implacable et féroce pour 
l'existence. Ils obéissent, dès lors, à leurs besoins. 
Leur vertu la plus nécessaire était alors le courage, 
l'activité, l'adresse qui leur permettaient de satisfaire 
leur faim. Ils découvrirent des cavernes, ils taillèrent 
des pierres ou trouvèrent des silex aiguisés qui de- 
vinrent pour eux des armes, enmianchés dans un 
bâton. 

Puis, les siècles s'écoulèrent, et, lentement, par 
eux-mêmes et par une tradition morale grandissante, 
ils arrivèrent à la moralité. 

L'expérience leur apprit peu à peu à résister à 
l'entraînement naturel de leurs sens, elle leur apprit 
que certaines choses sont nuisibles qui, cependant. 



NOTKS KT RKFLEXIO.NS DUN LKCTKI R !i'2o 

paraissent aiiréal>les; que la colère aveugle, et par 
conséquent diminut^ la présence d'esprit nécessaire 
dans tous les combats; que l'eau froide, si délicieuse 
à celui qui s'en rafraîchit, ])eul hier qui la boit ou 
qui s'y plonge échauffé et lout en sueur ; c'est ainsi 
qu'il s'établit peu k peu, parmi ces l>arbares. une 
hygiène et une morale élémentaires. 

Une synq^athic naturelle les portant les uns vers 
les autres, ils obéirent instinctivement à la bienveil- 
lance réciproque, à la pitié. 

C'est de cette double source, l'intérêt personnel et 
la sympathie, qu'est nc'-e la morale. 

Les hommes primitifs s'habituèrent peu à peu à 
s'abstenir de certaines actions, à rechercher leurs 
send)lal)les, à vivre en groupes, à approuver ou à 
blâmer réciproquement leurs actes suivant qu'ils 
étaient conlnrmes ou contraires à la synq)athie ou à 
Tinlérèt. 

« Etant doués de la faculté d'abstraire et de géné- 
raliser, puis de fixer leurs abstractions dans le lan- 
gage, les honnnes se sont fait certaines maximes gé- 
nérales, certaines règles auxquelles ils ont pris l'ha- 
bitude d'obéir; et connue Ions les hommes, ou la 
plupart d'entre eux, avaient fait, ou à peu j)rès. les 
mêmes expériences, ils se connnuniquaient les uns 
les autres les mêmes pratiques ; ils formaient ainsi 
des maximes de plus en plus générales; — et ces 
règles, i)ei'dant d(^ plus en plus le caractère personnel 
et individuel (|u'elles avaient eu à l'origine, pre- 

13. 



226 LA VIE LITTÉRAIRE 

naient la forme des lois, de principes universels et 
impersonnels. » 

Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. L'union 
des esprits est l'idéal de l'avenir. Cette unité viendra 
de la vérité scientifique rendue visible et accessible à 
tous, et non do la récitation machinale d'un Credo 
incompréhensible. 

A mesure que les peuples s'élèvent à un même 
niveau de civilisation, ils se forment à eux-mêmes 
une morale de plus en plus semblable, quelles que 
soient, d'ailleurs, les différences extérieures de races, 
de langage et de climat. 

C'est de la connaissance plus approfondie de la di- 
gnité humaine qu'ils tirent une morale plus fraternelle. 

Au début, comme nous l'avons vu, dans les temps 
préhistoriques, avant l'invention des arts et des litté- 
ratures, les hommes, poussés par la faim, ont dû se 
dévorer les uns les autres. 

Mais l'animal humain est perfectible; la tradition 
permit aux hommes de conserver les résultats de 
leur expérience. 

Ce sont les sages, les poètes, les premiers hommes 
de Lettres qui ont ainsi fait la civilisation. 

Devenus moins sauvages, grâce k eux. les hommes 
découvrent leurs devoirs réciproques; malgré l'anta- 
gonisme de leurs intérêts, ils ont des sentiments 
communs, ils établissent des lois, et, par la culture 
des Lettres, ils s'élèvent enfin vers l'unité morale de 
leur nature. 



NOTES ET IIÉFL EXIONS d'UN LECTEUR 227 

T.a révélation naturelle des vérités nécessaires 
s'est faite successivement, par l'intermédiaire des 
l)hilosophes. Il n'y a pas eu d'autres créateurs de 
morale et d'équilé publique que quelques grandes 
âmes isolées dans leurs temps, tels que le Bouddha, 
Socrale, Jésus, Épictète. Épicure, Marc-Aurèle, 
Spinoza, Kant, Renan. 

C()iin)ie les poètes (vates) ont été les premiers pro- 
phè(es, inventeurs de la morale et des religions, les 
écrivains moralistes et pUilosoplies sont, encore au- 
jourd'hui. — l)ien mieux que les ministres des ditré- 
renls cultes. — les prêtres de la civilisation et du 
progrès. 

Le devoir des philosophes est d'apprendre, pour le 
dire aux hommes, ce qu'ils désirent connaître; ils 
doivent le leur apprendre avant qu'ils aient pu eux- 
mêmes le formuler. Une hiérarchie intellectuelle est 
nécessaire, mais elle s'établit d'elle-même, sans inter- 
vention de l'État et sans aucun signe extérieur. Cha- 
cun sait que les maîtres de la pensée moderne ne 
l»iê(luMit point dans les églises, qu'ils n'écrivent 
point dans V Univers religieux ou dans la Croix, 
qu'ils ne se nomment point Louis Veuillot ou Père 
Loriquet, mais, au contraire, Sainte-Beuve, Renan, 
ïaine. Littré. 

Celui qui sait, celui qui pense, celui qui voit et vit 
mieux, devine et comprend celui qui voit moins. 



22(S 



LA VI K I.IITKRAIUE 



Élever celui qui vil moins hicii (|ue soi. c'est lui faire 
sentir qu'on a eu soi J,i puissance de le développer 
selon le progrès qu'il désire. L'homme qui découvre 
vers quel l)ut se dirige instinctivement un autre 
homme et qui le lui révèle clairement, exerce sur lui 
une puissance d'atlrnction. d'enlramement, de séduc- 
tion très grande. 

La religion des Lettres se propagera par des prôlres 
et des prédicateurs laïques, par des conférenciers et 
par des écrivains. Cette religion n'est pas une nou- 
veauté. Elle existe depuis longtemps pour tous les 
lettrés qui connaissent les chefs d'œuvre de l'esprit 
humain et qui aiment à les lire. 



CHAPITRE XXII 



Vaccine de l'enfance et de rimmanité.— Bon emploi des livres. 
— La morale évolue selon les degrés de culture. — Tronc 
vermoulu du christianisme. — Le royaume de T'Évangile 
n'est pas de ce monde. — Ce qu'est la vie pour les sages. — 
Seuls prêtres de la religion de l'avenir. 



Les religions ont été une phase nécessaire à l'évo- 
liilion de l'espèce Immaine et de l'individu. 

Elles sont comme la petite vérole de l'espiMl: il 
faut une vaccine. Le catéchisme absurde est. pour 
l'enAml, celle vaccine qui l'empêcluTa d'ôlre plus 
tard fanatique et superslilieux. 

C'est aiiisi qu'il faut être croyant au début de la 
vie, comme il faut élre vacciné. 

L'enfant doit passe?' par la religion, pour en sortir 
})Uis lard définitivement. 

Ces idées qui paraissent profanes, ne sont pas 
loin d'être acceptées par le Père Didon. (s Quand la 
religion, a-t-il écrit, ne serait, comme disent les 
positivistes, quune forme transitoire de Vhuma- 
nile. ne corn^spondanl qu'à rime des phases de son 



230 LA VIE LITTÉRAIRE 

évolution, il faudrait encore la maintenir dans 
l'école. 

» La loi de l'individu, dans son évolution parti- 
culière, — c'est la science la plus éclairée qui l'af- 
firme, — n'est et ne doit être que la reproduction 
de la loi de l'espèce. Si donc, l'espèce passe par une 
phase déterminée, l'individu doit y passer aussi, 
sous peine de violer une des lois de la vie. 
Or, l'histoire est là pour le prouver, l'espèce hu- 
maine, universellement, au début de son expansion 
à travers les siècles, est religieuse (fétichiste et 
idolâtre) : donc, au nom de la science même, l'indi- 
vidu, au début de sa courte existence, doit être reli- 
gieux. » 

La religion des Lettres a pour culte la lecture des 
livres. 

Ce sont les livres qui nous éclairent et qui nous 
donnent les meilleurs plaisirs. En nous rendant 
sages, ils nous rendent heureux; ils nous mora- 
lisent et nous perfectionnent; ils nous consolent 
des hommes et nous enseignent à les supporter, à 
les aimer; à ne jamais leur nuire et à leur faire du 
bien. 

Chacun se fait des devoirs selon sa nature, son 
caractère, ses idées, suivant la pénétration de son 
intelligence et la portée de son esprit. 

Tous les hommes n'ayant pas la même culture 
morale, la même élévation d'àme, la même déli- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 231 

catesse de cœur, il ne viendra pas à tous les mômes 
idées dans les mêmes circonstances. 

Il y a de Tinvention en morale aussi bien que dans 
les arts; l'histoire de la morale serait le récit des 
inventions et découvertes faites dans le pays de la 
vertu. Les héros, les grands citoyens, voilà les 
maîtres dans l'art de vivre. 

Quand de beaux exemples ont été donnés par un 
grand homme, dit un philosophe contemporain, ils 
deviennent des devoirs pour les caractères généreux 
qui leur resscmljlent. 

Comme il est impossible d'établir pour toutes les 
intelligences la régularité infailliljle d'un même 
Credo, la tolérance est nécessaire. 

Étant donnée la différence d'intelligence, d'ins- 
truction, de lumières, d'intérêts et d'éducation 
qui existe entre les hommes, il est ridicule de 
se mettre en colère parce qu'on n'est pas de notre 
avis. 

Chacun peut aujourd'hui tomber dans l'hérésie 
sans courir le risque d'être brûlé comme le lut. à 
Paris, en place de grève, le malheureux Simon 
Morin, brûlé vif pour avoir pris dans ses « Pensées » 
dédiées au Roy, 1647, la quahtéde « fdsde l'homme », 
laquelle, dit l'arrêt du Parlement, doit être enten- 
due : « Fils de Dieu. » 

Les dogmes n'ont plus aucune importance, 
ils appartiennent au passé, cà un état d'esprit dis- 
paru. 



:232 I.A VIE I.riTKKAlRE 

L'iiiéj^'alité Ja plus forte (Haut celle des intelli- 
gences, il est hieii impossiltlc ({u'elles arrivent à se 
mettre d'accord sur aucun domine; mais la diversité 
des opinions et des croyances n'exclut ni la droiture, 
ni l'estime réciproque, partout où il y a sincérité. 

La morale de Moïse, celle du Décalogue a été 
dépassée et ue nous suffit plus. Scientifiquement 
fondée sur une expérience trop courte, dans des 
mœurs cruelles et grossières, cette uiorale primitive 
manque trop de délicatesse. La dignité de notre âme 
exige à présent des nuances plus fines avec un idéal 
plus vrai. 

L'égoïsme et la haine résument le passé de l'histoire 
sous l'empire des religions. g 

L'idéal de l'avenir est dans la justice. 

L'humanité se dépouille peu à peu de ses anciennes 
erreurs et les remplace par des idées plus conformes 
à la nature des choses. 

Ses croyances irrationnelles, irréfléchies, tradition- 
nelles, aveugles, font place à de plus raisonnahles 
convictions. 

La science; et la littérature qui la fait connaître, 
l'emporteront-elles sur la religion du passé? C'est au 
temps de répondre, parce que c'est une question de 
lutte pour l'existence, une question de supériorité 
intellectuelle et numérique entre les cléricaux, les 
Jésuites et le Vatican d'une part, et de l'autre les 



NOTES ET RÎ:FLEXI0N>^ d'UN LECTEUR 233 

hommes de bonne foi, ]i])éraux, philosophes, lettrés 
et savants. 

Si la doctrine catholique était raisonnable, ehe 
s'imposerait cà la raison comme les vérités de la 
science qui n'ont aucun besoin de missionnaires, et 
la religion catholi([ue n'aurait eu aucun l)esoin de se 
faire persécutrice pour se faire accepter. 

Si les vérités catholiques étaient évidentes, on 
n'aurait jamais eu besoin ([q contraindre les hérétiques 
à les admeltre. L'évidence ne rencontre jamais d'in- 
crédules; et l'évidence est le seul caractère dn vrai. 

Si tous les philosophes libres penseurs, depuis Celse 
et Adrien jusqu'à A'oltaire, Gœthe, Taine, Renan et 
Lit I ré, ont passé leur vie à combattre, directement ou 
indirectement, la doctrine catholique, c'est qu'ils l'ont 
reconnue funeste pour la Iwime discipline de l'esprit. 

Si la reliii,ion catholique avait été une religion 
aimal)le et raisonnable, comme la religion des Lettres 
de Cicéron, jamais aucune persécution pour l'étaljhr 
et pour la faire durer n'aurait été nécessaire. 

Mais « in necessariis unilas ». 

Sainte-Beuve compare le christianisme à un grand 
arbre dont le tronc antique, à demi creusé, ne se 
soutient plus qu'à l'aide de supports. Dans cet arbre 
vénérable, les abeilles ont déposé leur miel, mais il 
s'y mêle aussi des frelons; entre les racines, bien des 
renards y ont aussi établi leurs terriers. 

Quelles sont, demande Sainte-Beuve, les branches 



234 LA VIE LITTÉHAIRE 

mortes, quelles sont celles qui ne demandent qu'à tUre 
délivrées et à vivre? Qui fera le partage du bois vert 
et du bois sec? de ce qui est caduc et de ce qui rever- 
dira? Le moment paraît venu où la séparation du 
mort et du vif ne tardera pas à se faire, et si ce n'est 
l'homme, ajoute Sainte-Beuve, — assez de craque- 
ments nous l'indiquent. — les seuls vents du ciel le 
feront. 

Il n'y a rien de moins conforme à l'esprit de 
l'Évangile que le travail, l'épargne, l'économie et 
toutes les humbles et nécessaires vertus bourgeoises. 

Le Christ prêche l'imprévoyance ; il reste étranger 
à toute sage prévision de l'avenir. 

« Nul. dit-il, ne peut servir deux maîtres; car ou il 
haïra l'un il aiuKM'a l'autre, ou il se soumettra à l'un 
il méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et 
les richesses. 

» C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez 
point où vous trouverez de quoi manger pour le sou- 
tien de votre vie, ni d'où vous aurez des vêtements 
pour couvrir votre corps. 

» Considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment 
point; ils ne moissonnent point et ils n'amassent rien 
dans des greniers : mais votre Père céleste les nour- 
rit : n'êtes- vous pas beaucoup plus qu'eux? 

» Pourquoi vous inquiétez-vous pour le vêtement? 
Considérez comment croissent les lis des champs, 
etc. » 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR ^35 

Le dédain de la culture ai^raire, le mépris des gre- 
niers d'al»ondance, voilà ce qui est nouveau dans 
rÉvani;ile; voilà ce qui n'est dans aucun des anciens 
saiies et moralistes, ni chez Hésiode, ni dans les 
Gnomiques de la Grèce, pas plus que dans Confu- 
cius; ce qui n'est ni dans Cicéron. ni dans Aristote, 
ni même dans Socrate, pas plus que dans le moderne 
Franklin, et ce qui a contribué aux famines et à 
l'affreuse misère du moyen âge. 

Si les Jésuites revenaient au pouvoir, ils feraient 
abattre, à Paris, la statue de Voltaire qui orne la rue 
des Écoles, celle du quai Voltaire devant l'Institut, 
celle de Rousseau devant le Panthéon consacré aux 
grands hommes; ils les détruiraient pour élever à 
leur place les images sculptées d'Escobar. de Marie 
Alacoque et du Père Loriquet. 

Les Jansénistes, avec uj»e rigueur plus grande que 
les nutrc's chrétiens, considéraient l'homme, non 
connue un être progressif, mais comme une créature 
déchue, (c Le péché originel le souille et le diffame 
devant Dieu, dit Saint-Cyran. » 

Les prêtres veulent, conjme eux, humilier le 
pécheur, pour lui faire sentir la nécessité de leur 
ministère, l'impérieux besoin d'une grâce surnatu- 
relle. 

Les prêtres, dit Montesquieu, sont intéressés à 
maintenir les peuples dans l'ignorance; sans cela, 



236 LA VIE LITTKRAIRK 

comme l'Évangile est simple, on leur dirait : INous 
savons tout cela comme vous. 

Eu effet, rÉvanii;ile est simple, comme la morale 
elle-même; en revanche, la théoloiiie est fort mys- 
térieuse et les théologiens, jésuites et autres, ont bien 
compliqué, torturé et sali la morale dans leur casuis- 
tique. 

L'Évangile est simple; il ne renferme pas la 
moindre trace de mariolâtrie, de josépholâtrie, ni de 
l'idolâtrie répuf^nante du Sacré-Cœur, récenmient 
inventée et propagée par les Jésuites. 

Comme l'Evangile est simple, les chrétiens n'avaient 
pas jjesoin des ecclésiastiques pour l'interpréter; 
ils pouvaient se passer de cette lourde hiérarchie qui 
les exploite et les domine ; hiérarchie constituée au- 
dessus et en dehors d'eux; ils pouvaient parfaite- 
ment se passer d'un clergé à l'élection duquel ils 
n'ont aucune part. Y a-t-il un clergé dans la religion 
des Lettres, dans la religion d'Aristote, de Socrate, 
de Cicéron, de Sénèque, d'Epictète et de Marc- 
Aurèle ? 

A en croire le clergé, le salut est pour le chrétien 
la chose importante, essentielle, unique. Il n'a pas 
trop de tous les instants de sa vie pour songer à la 
mort qui doit être sa continuelle et constante préoc- 
cupation. 

La sagesse humaine, au contraire, nous fait con- 



NOIES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR l237 

sidérer la moii comme un accident, al in de ne pen- 
,scr ({u'à ai;ii'. 

« La pensée de la moil nous trompe, dit le j2,éné- 
rciix Vauvenari^ues ; elle nous trompe, car elle nous 
l'ait oublier de vivre; il faut vivre comme si on ne 
devait jamais mouri)'. » C'est aussi la pensée de 
Littré et de Spinoza. 

Les choses humaines ont une valeur morale qui 
sufïit. La vie sullit à la vertu. 

L'intolérance de Bossuet condanmait sévèrement 
le théâtre et la lecture des romans. La religion des 
Lettres est tellement dans l'air qu'elle paraît encou- 
rai»;ée, de nos jours, par certains prélats. 

Un publicisle Ijelge ayant demandé à M^^ Ireland 
son avis sur cette question, d'une importance quoti- 
dienne, du théâtre et du roman, a reçu de M^'" Ire- 
land la lettre suivante où il donne cette solution 
inattendue : 

« Saint-Paul, 29 juin 1894. 

» Dans notre sainte guerre, il importe d'occuper 
toutes les avenues menant à l'esprit et au cœur de 
nos contemporains. Pourquoi ne nous servirions- 
nous pas du roman et du Ihéâtre? Il y a des mil- 
lions d'honnnes qui ne connaissent que le roman et 
le llK'âtre, et si nous voulons qu'ils nous écou- 
tent, il faut bien que nous allions à leur ren- 
contre. 



238 



LA VIE LITTERAIRE 



» Les gens de Lettres peuvent faire un bien 
immense. Le monde n'écoute guère qu'eux, aujour- 
d'hui : ils sont les rois de la pensée. » 

En efYet, les écrivains anciens et modernes, les! 
pliilosoplies, les moralistes, et même les poètes,' 
les auteurs dramatiques, les orateurs, les roman- 
ciers, voilà les seuls prêtres de la religion dej 
l'avenir. 



CHAPlTRt: XXlll 

Morale indépendante des croyances. — Les plus honnêtes gens 
du monde. — Livre de M. Richard Le Galliennc. — V Em- 
pire du Diable, par le Père Monsabré. — Recette miraculeuse 
de dom Guéranger pour faire pondre les poules. — Faux idéal 
chrétien. — Xature perfectible de l'homme. ^ Première 
humanité. 

La religion des Leifres résume renseignement 
nioial (les sages. Pour un être intelligent, le vrai 
tionheur est dans la vue et dans la possession de la 
vérité. 

Chercher à bien connaître l'homme et la nature, 
à comprendre les relations des honunes et les rap- 
ports des choses, voilà la plus haute occupation de 
l'esprit et la plus utile. 11 est indispensable de bien 
penser pour bien agir. 

La grande curiosité fait la science de laquelle 
dépendent tous les progrès mécaniques et écono- 
miques; mais la science de la nature s'élève jusqu'à 
la connaissance de la nature humaine el c'est sur 
cette science philosophique et morale que la vertu 
se fonde. 



240 J.A ME LITTÉRAIUE 

L'iioiiuue voulaiil être iieureux, la raison élablil 
une échelle entre les plaisirs, et la sagesse consiste 
à choisir les meilleurs et les plus durables. La joie 
qui passe vite n'est point la vraie. Le contentement 
qui (hue lui est supérieur [)ar sa durée même. Le 
bonheur de l'honnue est inséparable de sa perfec- 
tion. Le bonheur humain se trouve dans l'état où 
l'homme est le plus selon sa nature, où il est le 
plus lui-mêjue dans sa plénitude, dans le contente- 
ment de sa raison et de ses meilleurs désirs. La joie 
d'un être intelligent réside dans la vie intérieure, 
dans l'attention active et dans la raison satisfaite. 

Travailler à bien penser, voilà le principe de la 
morale. 

La vertu et le vice, le bien et le mal sont, en tous 
pays, ce qui est utile ou nuisible à la société. 

Le bien de l'humanité, le bonheur des hommes, 
voilà le dernier critérium, le souverain juge du bien 
et du mal, du juste et de l'injuste, du vice et de la 
vertu. 

La moralité est indépendante des croyances. La 
croyance est distincte de la vérité. Epicure, Spinoza, 
Condillac, Helvétius, Kant, Littré étaient les plus 
honnêtes gens du monde. Or, Épicure était athée, Spi- 
noza panthéiste, Condillac sensationniste, ou (comme 
l'appellent Cousin et M. l'abbé Combalot) sensualiste, 
Helvétius matérialiste, Kant sceptique, Emile Littré 
positiviste à la manière d'Auguste Comte. 



i 



NOTES i:t réflkxions d'un lkctkur i241 

La relij^iou des Lettres est si J3ien aujourd'hui une 
idée uaire que, tandis qu'eu Amérique M"' Irelaud 
voit dans les hommes de Lettres les rois de la pensée, 
les prêtres de l'avenir, il vient de paraître en Angle- 
terre un livre intéressant sur la Religion d'un 
lionnne de Lettres ^ 

« Nous avons accompli, dit l'auteur, M. Richard 
Le Gallienne, l'inestimable séparation de la théologie 
et de la religion. 

» La Trinité, l'expiation, le baptême des petits 
enfants, la régénération par le [)aptême, l'immor- 
talité de l'àme, la vie future, — on reconnaît à 
})résenl que ces dogmes et beaucoup d'autres sont 
des questions de symbolisme ou d'intuition per- 
sonnelle. » 

Autrefois, dit Arvède Rarine, on était brûlé si 
Ton tondjait dans l'hérésie. l\ était dangereux d'a- 
voir une opinion personnelle sur la résurrection 
des corps ou l'efTicacilé de la prière. A présent cha- 
cun croit ce qu'il lui plaît; non seulement parce 
que les mœurs sont devenues douces et tolérantes, 
mais parce qu'on a séparé la théologie de la reli- 
gion. 

Pour être exact, il faut dire que Voltaire et les 
philosophes du xviii® siècle ont séparé la théologie 
de la religion des Lettres, car les théologiens n'ad- 

1. Th.' Religion of a literary man. 

14 



242 LA VIE LITTÉRAIRE 

mettent point, pour la relit' ion catholique, cette 
séparation. 

Pour vous en convaincre, lisez Œmpire du 
Diable, par le T. R. P. Monsabré, « maître en Sacrée 
ïliéol()!:,ie ». extrait de la Revue Thomiste du 
lo juillet 1894, et vous verrez l'état d'esprit des 
lhéoloji,iens modernes, vous verrez que ce n'est point 
du tout selon la raison, la science, la douceur et la 
tolérance qu'ils prétendent résoudre cette « question 
providentielle », et qu'ils ne songent pas le moins 
du monde à séparer la théologie du libre sentiment 
religieux. 

Selon ces modernes « maîtres en Sacrée Théo- 
logie », selon l'Éghse et selon l'ordre de saint Domi- 
nique, la lutte continue entre le ciel et l'enfer, entre 
Dieu et « son immortel ennemi », Satan. 

Et ces théologiens enragés se demandent avec 
inquiétude « quelle sera finalement Tissue du 
combat entre Dieu et son adversaire ». 



(( Il est de mode, dans un certain monde de pen- 
seurs et de savants, de ne plus croire à l'existence 
du démon et à sa puissance, dit le P. Monsabré, et 
d'honnêtes chrétiens se permettent de penser et de 
dire que mêler les esprits d'un autre monde aux 
choses humaines, c'est compromettre la gravité de 
nos dogmes et les mettre dans une fausse situation 
en regard dé l'incrédulité contejnporaine. » 



t 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 243 

Les sceptiques modernes tendent à « isoler 
l'homme des influences surnaturelles que vénéraient 
et que redoutaient nos pères. » 

Mais le T. R. P. Monsabré maintient, au nom de la 
Sacrée Théologie, « l'universelle tradition des peu- 
ples, qui aflirme l'existence et l'action des mauvais 
esprits dans la nature et dans les événements de la 
vie humaine. » 

Il ne renonce pas à « l'enseignement si précis de 
l'Écriture, de l'Église et des saints docteurs qui nous 
racontent les orgueilleuses prétentions de Lucifer et 
qui nous dictent les prières que nous devons faire 
pour déjouer ses tentatives. » 

Le vrai chrétien doit croire a que le diable et ses 
anges, ne pouvant plus trouver le bonheur dans la 
paix, cherchent à se procurer les fausses et cruelles 
joies de la vengeance et qu'ils y déploient toutes les 
forces de leur admirable nature. » 

Ainsi le diable et ses anges existent toujours pour 
le P. Monsabré. Il est vrai que « le diable est un en- 
nemi intelligent » et que, « dans certains milieux, il 
juge à propos de se faire oublier pour tromper plus 
sûrement et mieux affermir son pouvoir. » 

Arvède Rarine et M. Richard Le Gallienne vivent, 
à n'en pas douter, dans ces milieux où le diable juge 
à propos de se faire oublier. 

Mais de qui se vengent le diable et ses anges? 

— Us se vengent de Dieu d'abord, puis de 
l'homme, « qui leur fut préféré dans l'ineffable 



M^ LA VIE I.ITTKHAIBE 

mystère de runioii de Dieu avec la création, de 
l'homme qui doit remplir les vides qu'ils ont laissés 
au ciel. » 

Aujourd'hui, comme au moyen âge, le vrai chré- 
tien doit croire ({ue nous avons à lutter c contre les 
principautés et les puissances, contre les rois invisi- 
bles de ce siècle ténébreux, contre les esprits de ma- 
lice répandus dans l'air. » 

Le V. Monsabré met les chrétiens en garde contre 
la redoutable puissance de ces mauvais esprits. 

Appelant à son aide la Somme théologique, il nous 
cite du latin de saint Thomas : « Dicitur officium 
proprium diahoLi tentare », l'office propre du diable 
est, vous le voyez bien, de nous tenter. Thomas l'af- 
firme et l'on sait que, pour les rédacteurs de la Revue 
Thomiste, toutes les paroles de saint Thomas sont 
d'une vérité infaillible. 

Satan règne donc encore parmi nous, il règne « sur 
des centaines de millions d'âmes », et en particu- 
lier sur les âmes des sages et des lettrés qui font re- 
culer en un vague lointain l'idée de Dieu, Père, Fils 
et Saint-Esprit. 

Les sages et les lettrés l'ignorent, mais le P. Mon- 
sabré sait, lui , que « Satan a ses pèlerins et ses ascètes 
condamnés pour lui plaire aux longs voyages, aux 
interminables jeûnes, aux crucifiantes immobi- 
lités . » 

11 paraît qu'on s'est bien relâché dans l'ordre de 
saint Dominique, qu'il ne s'y trouve plus aujourd'hui 



NOTES KT RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 24-> 

beaucoup d'ascètes se condamnant aux jeûnes et aux 
crucifianles immobilités. 

Ce n'est pas tout. Salan, qui a ses moines, possède 
aussi ses fanatiques et ses martyrs. Il fait plus de 
miracles que le R. P. Picard et ses confrères de 
l'Assomption. « Satan a ses miracles, orgueilleuses 
contrefaçons » des miracles de Lourdes qui sont tous 
faits par le vrai Dieu. 

Il a ses fakirs qui, morts, font enfermer leur ca- 
davre dans un sépulcre de pierre dont le convercle 
est fixé par des écrous et qui ressuscitent au bout de 
cent jours, dépassant ainsi de beaucoup la petite 
r«'surrection du Christ qui n'a été mort que trois 
jours. 

C'est ainsi, dit le T. K. maître en Sacrée Théo- 
logie, que Satan, non content de régner sur des cen- 
taines de millions d'àmes, veut encore en séduire et 
gagner beaucoup d'autres; c'est ainsi qu'il rappelle 
et sa présence et son pouvoii'. 

On voit que la tliéologie du P. Monsabré n'est 
pas seulement la science de Dieu et des choses di- 
vines, mais aussi la science des principautés et des 
puissances, la science du diable et des innombrables 
démons. 

Dans l Empire du Diable, qui nous fait aujourd'hui 
l'effet d'un titre de féerie pour le théâtre de la Gaîté, 
on voit que l'ancien serpent de la Bible, celui qui 
parlait à la mère Kve dans le Paradis, — en lui 
cueillant des pommes, — ce serpent vit toujours ; il 

14, 



246 LA VIE LITTÉRAIRE 

a même avancé en grade ; il est devenu Satan, prince 
de l'air et prince de ce monde. 

C'est ce prince du monde qui fait les possédés, les 
sorciers et les démoniaques que l'évêque de Versailles 
fait exorciser (1893), à l'exemple de ce démoniaque 
de Gadara dont parlent les apôtres. 

Il était possédé par une légion de deux mille dé- 
mons ; Jésus les fit entrer dans un troupeau de deux 
mille porcs qui allèrent se précipiter dans le lac de 
Génésareth, au grand chagrin sans doute de leur pro- 
priétaire. Les éleveurs, connne M. le comte de Fal- 
loux, M. le duc de Broglie, ne doivent pas être 
grands partisans de ce genre de miracles qui ne res- 
pecte point la propriété. 

Laissons ces inepties à tous ceux qu'elles font 
vivre. 

Quand on veut dominer les hommes, sans les 
convaincre par l'évidence, sans s'adresser à leur 
raison, chacun sait que pour s'imposer à eux, un peu 
de charlatanisme est nécessaire. C'est quand la foi 
aux anciens dieux commençait à faiblir, que les prê- 
tres du paganisme multiplièrent leurs miracles à 
Épidaure, qui était le Lourdes de leur temps. 

Aux simples esprits que le surnaturel émerveille 
sans que leur raison le repousse, il paraîtra toujours 
plus facile et plus simple de croire ce qui est ensei- 
gné par des prêtres et des moines revêtus d'un habit 
particulier, que de lire les savants et les philosophes 



] 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 247 

et d'entrer dans des explications naturelles, scientifi- 
ques et historiques qui seraient pour leur simplicité 
d'esprit et leur paresse beaucoup trop laborieuses> 

Le R. P. dom Prosper Guéranger, celui (fui fut si 
dur au P. Gratry dans ses trois Défenses de V Église 
Romaine, celui qui d(''montra l'infaillibilité du pape 
parce que le ce souverain pontife est la présence 
visible de Jésus-Christ parmi nous », parce que /e 
pape c'est la voie, la vérité et la vie, dom Guéranger, 
l'illustre abbé de Solesmes, celui qui a rétabli en 
France le savant ordre des Bénédictins, dom Gué- 
ranger, le grand ami du pape J*ie IX et de M^^' Pie, 
évéque de Poitiers, nous donne, mieux encore que 
le P. Monsabré qui croit aux diables, l'exact état 
d'esprit des caMioliques, des moines et des ordres 
religieux contemporains. Pour savoir ce que pensent 
ces pieux congréganistes, qui se disent éclairés, non 
par la science moderne, mais par les lumières sur- 
naturelles du Saint-Esprit, il faut les lire et les citer. 
Voici le miracle que dom Prosper Guéranger a vu, 
de ses yeux, s'accomplir et qu'il rapporte ainsi lui- 
même : « Depuis le mois de septembre 4868, une 
vingtaine de poules, parfaitement installées, nour- 
ries et soignées de toutes les manières, n'avaient 
pas pondu un seul œuf. Six ou sept d'entra elles 
furent tuées et ouvertes sans que Von trouvât en elles 
le moindre indice de fécondité. 

» Le 20 février 1861), on en tuait encore une sans 
plus de succès. L'idée vint d'attacher une médaille de 



248 LA VIK IJTTKUAlHi: 

■saint Benoit à rune des murailles du poulailler. Quatre 
jours après, on recueille un œuf; le lendemain deux; 
tous les jours ^ depuis, une pondaison régulière et 
abondante s'établit. » 

Revenons à M. Richard Le Gai lien ne et à sa /?e//- 
çjion d'un homme de Lettres. 

Son opinion sur la théologie est partagée par tous 
les esprits éclairés. Un certain nombre d'ecclésiasti- 
ques commence même à en avoir honte. 

« II suffît pour s'en convaincre, dit Arvède Rarine, 
d'aller au sermon. Les questions sociales envahis- 
sent de plus en plus la chaire, aux d(''pens de la doc- 
trine, considérée par un grand nombre de prédica- 
teurs comme une relique vénérable, mais d'une 
utilité secondaire au point de vue pratique. 11 leur 
semble plus urgent, par le temps qui court, de 
réconcilier leurs ouailles avec la vie et la société, que 
de redresser leurs idées sur la résurrection des corps, 
ou même sur les mystères de la Trinité. » 

« Notre religion, dit M. Richard Le Gallienne, ne 
dépend plus, pour son existence, de la Rible hé- 
braïque. 

» L'inspiration do la Rible était autrefois le point 
capital de la controverse religieuse. Cette difFiculté 
n'existe plus. 

» Nous sommes libres aujourd'hui d'accepter ou 
de rejeter l'inspiration d'une centaine de Ribles. et 
il ne s'agit plus de l'inspiration d'un livre, mais de 



NOTKS KT RÉFLKXIONS d'uN LKCTKUU ^49 

l'inspiration de rame humaine qui a dicté tous (es 
livres. 

» Il y avait jadis la question des miracles; mais 
nous voyons maintenant que l'authenticité de tel ou 
tel miracle particulier est de peu d'importance, dans 
un monde qui est lui-même un miracle glorieux et 
impénétrable. » 

Pour M. Richard Le Gallienne, le courage est la 
première élégance d'une âme noble. 

Une ame noble se passe très bien de l'idée chimé- 
rique d'une vie future. 

M. Le Gallienne démontre aux illusionnés qu'ils 
ne seraient pas mieux dans l'autre monde, s'il y en 
avait un, qu'ils ne l'ont été dans celui-ci, vu que 
leurs défauts les suivraient, produisant éternellement 
les mêmes cons(''quences désastreuses. 

(' Tl est impossible de concevoir un ciel joujou, 
où tout s'arranj^era bien. Celui qui a été faible dans 
ce monde sera-t-il fort dans l'autre? <) 

Chacun, dit M. Le Gallienne, est libre de croire ou 
non à l'immortalité de l'âme, selon « ses besoins 
individuels ». Quoi qu'il en soit, « ça n'a vraiment 
pas beaucoup d'importance. » 

En effet, une vie sans corps, sans tète, sans cer- 
veau, sans mémoire, une vie sans sommeil et sans 
activité, une vie sans boire ni manger, sans pensée, 
sans action, différerait tant de notre présente vie 
humaine qu'il n'y aurait entre elles aucun rapport 
possible. 



250 LA VIE LIITÉUAIRE 

Qu'est-ce donc qui a de l'importance? Vivre selon 
notre « nature supérieure », et non pas selon noire 
« nature inférieure. » Tout est là. C'est la grande 
règle de vie. 

Quant à la douleur, l'homme est un apprenti 
formé par la souffrance noblement supportée. 

« Il est d'usage, dit M. Le Gallienne, de regarder 
les rhumatismes comme un mal. Cependant ils peu- 
vent être un bien pour ceux à qui ils apprennent la 
patience et l'empire sur soi-même. Le corps na pas 
de souffrance dont Vâme ne puisse profiter. S'il est 
établi que le rhumatisme me rend meilleur, puis-je 
dire qu'il est une mauvaise chose ? Le rhumatisme 
n'a pas une existence impersonnelle. Il n'existe que 
par rapport à certains individus, très à plaindre, et 
si quelques-uns de ceux-ci viennent nous dire qu'il 
leur a été plus làenfaisant encore que nuisible, le 
témoignage du brave vaut certes autant que celui du 
poltron. Pourquoi tenir compte exclusivement des 
appréciations du poltron sur la vie? » 

C'est là précisément le sentiment des stoïciens 
quand ils disaient que, pour le sage habile à perfec- 
tionner son âme par la douleur même, la douleur 
n'était pas un mal. 



Le goût des choses idéales ne manque point aux 
esprits sensés et critiques, épris tout à la fois de la 
science et de l'art. 

Si la croyance aux dogmes catholiques s'en va, la 






NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 251 

morale reste et se perfectionne tous les jours. Si le 
naturalisme est à la J)ase, l'esiliétique, l'idéal se 
trouvent au sommet. 

La sanction de la morale naturelle, c'est le bon- 
heur que tous désirent, ou le malheur que tous 
veulent éviter. La vie humaine se règle par ses consé- 
quences nécessaires. Or, le malheur naît toujours du 
vice et le l)onheur, dans toute sa fleur et sa beauté 
charmanle, n'est obtenu que par le désintéressement 
des choses vulgaires, par le travail et le dévouement 
à la famille et à la patiie. 

Le chrétien parfait, l'inquisiteur cessent d'être 
hommes ; leurs fausses idées de la vie et du monde 
les rendent intraitables et intolérants. On a fait 
croire aux fidèles que la nature est si mauvaise qu'il 
faut la détruire, parce qu'elle incline au jnal partout 
et toujours ; mais, avant Herbert Spencer, Vauve- 
nargues a montré que l'honnête homme fait le bien 
naturellement et avec un sentiment de plaisir. 

« Le bien où je me plais change-t-il de nature? 
cesse- t-il d'être le bien ? » 

Le sentiment de la perfection morale est l^essence 
même du plaisir, le bonheur est la joie durable ; par 
conséquent, c'est dans la vie parfaite qu'il les faut 
chercher. 

Pour l'homme qui lit et qui pense, la vie humaine 
est la vie raisonnable, ce n'est point la vie d'une bête 
brute. 

Dès qu'il réfléchit, le jeune homme trouve dans la 



2:r2 



LA vu: LITTKRAIRE 



pialique du la vie littéraire des jouissances variées 
et puissantes qui lui font mépriser les plaisirs gros- 
siers; rexpérience, éclairée par la réflexion, lui 
prouve que le bonheur qu'il cherche ne se trouve 
que dans la justice, dans la bonté, la bienveillance, 
l'amour et la vertu. 

La lecture réfléchie de (pielques pliilosophes, 
dAristote, de Gicéron, de Voltaire et de Montaigne, 
sans parler de nos contemporains d'un accès encore 
plus facile, suflit à l'éloigner de l'ignorance première 
et de la brutalité })rimitive. La culture de l'âme 
adoucit l'égoïsme, qui se transforme en amour de soi, 
et l'amour éclairé de soi-même perfectiomie l'âme 
par riiabitude de réfléchir, par la pratique des actions 
utiles et par la religion des Lellres. 



L'idée chrétienne de la décadence est diamétrale- 
ment contraire à l'idée moderne du progrès. L'homme 
n'est pas un être déchu ; c'est un être qui monte, qui 
s'élève vers la perfection. 11 n'est pas, connue l'en- 
seignaient à Lamartine enfant, au collège de Belley 
en Bugey, les Pères de la Foi, — (un des pseudo- 
nymes des Jésuites), — l'honnne n'est pas un dieu 
tombé qui se souvient des deux, il est un animal 
longtemps sauvage, brut, farouche et barbare, qui 
s'élève lentement, par la science et par la conscience, 
à la justice, au bien, à la moralité. 

Ce que nous appelons l'Antiquité fut précisément 
la jeunesse du monde. 



NOTES ET RÉFLEXIONS I)"UN LECTEUR :2o3 

L'homine primitif, dit Taiiic, ne fut point un être 
supérieur, éclairé d'en haut, mais un sauvage gros- 
sier, nu, misérable, lent dans sa croissance, tardif 
dans son progrès, le plus dépourvu et le plus néces- 
siteux de tous les animaux, à cause de cela sociable, 
né comme l'ajjeille et le castor avec l'instinct de vivre 
en troupe, outre cela imitateur comme le singe, mais 
plus intelligent et capable de tous les progrès. 

Quand je me reporte en idée aux débuts de l'espèce 
humaine sur cette terre, à cette longue vie sauvage 
dans les forêts, à ces siècles de misère et de dureté 
de l'âge de pierre, c[ui précéda l'âge de bronze et l'âge 
même de fer; quand je vois, dit Sainte-Beuve, avant 
l'arrivée même des Celtes, les habitants des Gaules, 
nos ancêtres les plus anciens, rabougris, affamés et an- 
thropophages à leurs jours de fête le long des fleuves, 
dans le creux des rocliers ou dans les rares clairières ; 
et quand j'entends parler, dans les salons spiri- 
tualistes, comme si l'on était descendu de la race des 
anges, je me dis : L'humanité n'est qu'une parvenue 
(|ui rougit de ses origines et qui les renie. Je vou- 
drais que, tout en conservant sa dignité acquise, elle 
se souvînt tout bas quelquefois du point d'où elle est 
partie. jNe renions pas nos parents pauvres, dit Sainte- 
Beuve. — N'étalons pas nos origines, soit ; recou- 
vrons-les même, à condition de ne les oublier jamais. 

L'homme' primitif affamé et anthropophage ne 
comiaissait que la peur et la faim. 

lo 



254 LA VIE LITTÉRAIRE 

Il ressemblait à une bête. « Son front était déprimé. 
Ses muscles et ses sourcils formaient en se contrac- 
tant de hideuses rides ; ses mâchoires faisaient sur 
sa face une énorme saillie, ses dents avançaient hors 
de sa bouche. » 

Telle fut la première humanité. Mais insensible- 
ment, par de lents et magnifiques efforts, les hommes, 
devenus moins misérables, devinrent moins féroces ; 
leurs organes se modifièrent par l'usage. L'habitude 
de la pensée développa le cerveau et le front s'agran- 
dit. Les dents, qui ne s'exerçaient plus à déchirer la 
chair crue, poussèrent moins longues dans la mâchoire 
moins forte. La face humaine prit une beauté su- 
blime et le sourire naquit sur les lèvres de la femme. . . 

Représentons-nous ces malheureux ancêtres qui 
vivaient au temps du mammouth, pendant l'âge des 
glaces, dans une caverne nue et désolée où ils n'en- 
tendaient que les cris des tigres, « ces hommes ne 
pensaient pointa l'avenir; une faible lueur d'intel- 
ligence vacillait dans leur âme obscure ; ils ne pou- 
vaient songer qu'à se nourrir et à se cacher. Ils 
étaient hommes pourtant. Un idéal confus les pous- 
sait vers ce qui est beau et bon aux hommes. Ils 
vécurent misérables ; mais ils ne vécurent pas en 
vain, et la vie qu'ils avaient reçue si affreuse, ils la 
transmirent un peu moins mauvaise à leurs enfants. 
Ceux-ci travaillèrent à leur tour à la rendre meil- 
leure. Tous, ils ont mis la main aux arts : l'un 
inventa la meule, l'autre la roue. Ils se sont tous 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 255 

ingéniés, et l'eft'ort continu de tant d'esprits à travers 
les âges a produit ces merveilles qui maintenant 
embellissent la vie. » 

Nous serions, dit Anatole France, moins généreux 
que les hommes des cavernes si, notre tour étant 
venu, nous ne travaillions pas à rendre à nos enfants 
la vie plus sûre et meilleure qu'elle n'est pour nous- 
mêmes. 11 est deux secrets pour cela : aimer et con- 
naître. 

Avec la science et l'amour, on fait le monde. 
L'homme qui veut parce qu'il aime, réussit parce 
qu'il veut. Aimer, connaître et vouloir, on n'a pas 
encore trouvé de meilleure solution au problème 
moral de la vie. 



CHAPITRE XXIV 



Siècle de Voltaire. — Anecdote sur lu toi. — Lectures interdites 
par M. Dupanloup. — Le règne d'opinion date de Voltaire. — 
Les philosophes font triompher riiunianité. — Œuvre du 
XVIII'' siècle en général. — La persécution religieuse sous 
Louis XV. — Lettres de cachet décernées contre les écrivains. 

— Opinions de l'abbé Coinbalot. — 13 années du xvin* siècle. 

— Combat inégal entre prédicateurs et gens sensés. 



Sainte-Beuve a dit que de tous les écrits du 
xvii^ siècle, Pascal excepté, on peut retrancher pres- 
que la moitié sans leur faire perdre quant au sens 
et en aidant beaucoup à l'agrément ; que le iJ,oût de 
la parfaite sobriété ne passa à tous les gens d'esprit 
qu'au xvm^ siècle, et que Voltaire y donna la mesure. 

Au point de vue de la philosophie et des idées, 
le grand siècle n'est pas celui de Louis XIV, 

Siècle de grands talents bien plus que de lumières, 

mais celui de Voltaire, de Diderot et de Montesquieu. 

Dans son ensemble, coininc dans son élite, le 

xvni'^ siècle, écrit Sainte-Beuye, est incomparable- 



NOTES FT RÉFLEXIONS DLIN LECTEUR 2ri7 

ment supérieur à la seconde moitié du xvn*^ par les 
lumières et par la connaissance de l'homme vrai, de 
l'homme moderne en société. 

Quelle puissance de raison dans l'esprit de Voltaire, 
quelle clarté concise dans sa parole, quelle admirable 
force de sens commun! (jue de faits et d'idées dans 
VE.ssal sur les mœurs ! quelle Correspondance char- 
mante! quels Contes spirituels! Pour un homme qui 
pense, le Dictionnaire phifosophique est ravissant. 

A l'article Croire, Voltaire montre que croire, 
c'est très souvent douter. Tant vaut le doute d'un 
homme, tant vaut sa foi. Qu'importe la croyance dos 
enfants et des femmes qui gobent tout ce qu'on leur 
présente? Qu'importe la croyance de ceux qui igno- 
rent l'histoire de l'humanité? Mais que dirons-nous 
de ceux qui veulent persuader aux autres ce qu'ils 
ne croient point ? 

Un jour, dit Voltaire, le prince Pic de la Miran- 
dole rencontra le pape Alexandre VI chez la cour- 
tisane Émilia. pendant que Lucrèce, fille du saint- 
père, était en couches, et qu'on ne savait pas dans 
Rome si l'enfant était du pape ou de son fils le duc 
de Valenlinois, ou du mari .de Lucrèce, Alphonse 
d'Aragon, qui passait pour impuissant. La conver- 
sation fut d'abord fort enjouée. Le cardinal Rembo 
en rapporte une partie, c Petit Pic, dit le pape, qui 
crois-tu le père de mon petit-fils? — .Je crois que 
c'est votre gendre, répondit Pic. — Eh ! comment 
peux-tu croire cette sottise? — .le la crois par la foi. 



258 LA VIE LITTÉRAIRE 

— Mais ne sais-tu pas bien qu'un impuissant ne fait 
point d'enfants ? — La foi consiste, répartit Pic, 
à croire les choses parce qu'elles sont impossibles ; et 
de plus, l'honneur de votre maison exige que le fils 
de Lucrèce ne passe point pour être le fils d'un 
inceste. Vous me faites croire des mystères plus 
incompréhensibles. No faut-il pas que je sois con- 
vaincu qu'un serpent a parlé, que depuis ce temps 
tous les hommes furent damnés, que l'ânesse de 
Balaam parla aussi fort éloquemment, et que les 
murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes ? » 
Pic enfila tout de suite une kyrielle de toutes les 
choses admirables qu'il croyait. Alexandre tomba 
sur un sopha à force de rire. 

— Je crois tout cela comme vous, disait-il, car je 
sens bien que je ne peux être sauvé que par la foi, 
et que je ne le serais point par mes œuvres. 

L'évêque Dupanloup, ce passant tapageur qui 
aimait tant le bruit, ce a fougueux prélat », ce brouil- 
lon qui a tant écrit et dont personne n'a et n'aura 
jamais l'idée de relire une ligne depuis qu'il est 
enterré, ce « passant )>^ comme l'appelle Veuillot, a 
passé son temps à dénoncer Voltaire comme il a 
dénoncé Littré. Il dénonçait toujours. Il dénonçait, 
d'un coup, tout le xviii^ siècle. Il recommandait 
constamment d'éviter ces mauvaises lectures : « l'o- 
dieuse licence de Voltaire, la honte des lettres per- 
saneSy l'insupportable sophisme de Rousseau. » 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 259 

11 avait fabriqué lui-même ou fait fabriquer par 
ses aides, sur VÉducalion, trois lourds volumes dans 
lesquels il se flatte d'aimer la littérature et d'être 
hostile aux théories barbares du Ver rongeur \ 
Mais l'éducation d'un lettré français, obligé de se 
voiler la face devant Montesquieu, Voltaire et Jean- 
Jacques Rousseau, n'aura-t-elle pas quelque lacune? 

Et que d'autres faudrait-il joindre à Rousseau, 
Voltaire et Montesquieu, depuis Lamennais jusqu'à 
Littré, en passant par Taine, Renan, Michelet, Quinet, 
George Sand, Louis Rlanc, Thiers, Proudhon, Sainte- 
Beuve, etc.? 

Les lectures permises à un élève du petit séminaire 
d'Orléans se réduisaient insensiblement à la collection 
Mame de Tours, à la Semaine religieuse, au lourd 
fatras de M. Dupanloup. 

L'alerte et forte langue de Louis Veuillot lui-même, 
ce rude polémiste, était une lecture interdite dans 
tout le diocèse d'Orléans. 

Monseigneur frappait d'interdit ceux-là mêmes qui 
n'étaient point à Y index de Rome ; il défendait de lire 
ceux qui n'admiraient point son style et son visage, 
ceux qui remarquaient qu'il perlait sur sa figure le 
rouge dont il aurait tant voulu recouvrir son chapeau. 
Monseigneur défendait de lire tous les écrivains du 
xvni^ siècle : Fontenelle, Duclos, Montesquieu, Vol- 
taire, Vauvenargues, Buffon, Jean- Jacques Rousseau. 

1. Par Mî' Gaume. 



260 LA VIE LITTÉRAIRE 

Grimm, d'Holbacli, Diderot, Helvétius, Coiidillac, 
Mauperiuis, Mably, l'abbé Raynal, l'abbé Morellet, 
d'Alembert, Saint-Lambert, Chamfort, Mirabeau, 
Cabanis, Yolney, Condorcet. 

Il ne pouvait, depuis la mort de Louis XIV jusqu'à 
la Révolution, faire exception que pour les pauvres 
rimes, vides et sacrées, de Louis Racine, Jean-Bap- 
tiste Rousseau, Le Franc de Pompignan, et pour la 
miséral)le prose de Fréron, Patouillet et Nonnotte. 

C'est par un pareil choix de lectures viriles que 
l'évéque Dupanloup se croyait un éducateur ! 

La qualité de la nourriture intellectuelle influe 
cependant sur la qualité des esprits. On trouve, dans 
le monde, une différence entre celui qui a lu et 
compris Taine, Stendhal, Montesquieu et celui qui, 
dès sa jeunesse, s'est débilité l'estomac par tous ces 
betes de livres dévots, dits moraux, approuvés par 
quelque archevêque. 

Quand on relit le xviii^ siècle, sous les moqueries 
légères on trouve des idées profondes ; sous l'ironie 
perpétuelle, on trouve la générosité habituelle. 

Yauvenargues avait encore contre la vie littéraire 
et la noble profession d'homme de Lettres quelques- 
uns des préjugés de l'aristocratie illettrée de son 
temps. 

Il pouvait avoir remarqué que la parole seule mène 
les hommes et conduit le monde. Dans leurs conver- 
sations, Voltaire avait pu lui faire voir que tout 



NOTES ET RÉFLEXIONS D"UN LECTEUR 2Gi 

l'univers connu n'est ii;ouverné que par des livres, 
excepté les peuplades sauvages; mais il ne pouvait 
savoir que c'était précisément Voltaire qui allait 
donner son nom à son siècle, que Montesquieu, 
Jean- Jacques et Diderot seraient avec lui les maîtres 
du xvin® siècle et que « les plus grands faits de 
l'ordre polilique paraîtraient de bien modestes évé- 
nements comparés aux Lettres philosophiques, k V Es- 
prit des Lois, au Contrat social » ^à V Encyclopédie, 
c'est-à-dire à ces ouvrages mêmes d'où sont nés l'es- 
prit moderne, la civilisation contemporaine et que, 
sans doute pour ce motif, l'évoque Dupanloup défend 
de lire. 

Ardent et constant au service de ses idées, Voltaire 
a l'esprit juste. Rien de plus sain pour le goût que 
la lecture de ses œuvres ; elle nous ramène au sen- 
timent de la mesure, de la convenance, du naturel, 
de la clarté. Jamais écrivain ne por(a plus loin 
l'horreur de l'emphase. Rohiisle el hardi dans les 
idées, il est toujours reste'' siiiqjle et naturel dans son 
langage. 

Hounne du monde, homme de goût. Voltaire ne 
déclame jamais. Plaire est un hcsoin pour lui. mais 
il ne veut plaire qu'en éclairant. 11 éclaire en signa- 
lant un pn'jugé. un abus, une injustice. La variété 
des formes (|u'il emploie est merveilleuse. Epîtres, 
satires. iiH-moiies. romans, contes en vers, diction- 

1. M. Paléologue. 

15. 



262 LA VIE LITTÉRAIRE 

naire, tragédies, dialop;iies, correspondance, un même 
esprit circule partout. 

Il explique l'énigme du monde par le climat, le 
gouvernement, la religion, trois choses qui influent 
sans cesse sur l'esprit des hommes. 

Philosophe savant à idées générales. Voltaire a 
constamment travaillé à une môme œuvre, à l'éman- 
cipation de l'esprit. Tainc a su lui faire sa grande 
part dans les origines de la France contemporaine. 

Quel attrait, écrit-il, pour des Français, qu'un 
livre où tout le savoir humain est rassemblé en 
mots piquants ! Car c'est bien tout le savoir humain 
et je ne vois pas, dit Taine, quelle idée importante 
manquerait à un homme qui aurait pour bréviaire 
les Dialogues, le Dictionnaire et les Romans. Relisez- 
les cinq ou six fois, et alors seulement vous vous 
rendrez compte de tout ce qu'ils contiennent. Non 
seulement les vues sur le monde et sur l'homme, les 
idées générales de toute espèce y abondent, mais 
encore les renseignements positifs et même techni- 
ques y fourmillent, petits faits semés par milliers, 
détails multipliés et précis sur l'astronomie, la phy- 
sique, la géographie, la physiologie, la statistique, 
l'histoire de tous les peuples, expériences innom- 
brables et personnelles d'un homme qui, par lui- 
même, a lu des textes, manié les instruments, visité 
les pays, touché les industries, pratiqué les hommes, 
et qui, par la netteté de sa merveilleuse mémoire, 
par la vivacité de son imagination, revoit ou voit, 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 263 

comme avec les yeux de la tête, tout ce qu'il dit à 
mesure qu'il le dit. 

Relisez le Traité sur la tolérance, le Commentaire 
sur le livre de Beccaria, le Prix de la justice et de 
Vkumanité. 

Ces pages-là vivent encore, quoique les abus que 
combat Voltaire aient été redressés. Elles vivent par 
ces vérités supérieures qui, après avoir servi à réfor- 
mer la société, servent encore à la perfectionner, 
parce qu'elles montrent l'idéal de ce qui reste à faire 
pour améliorer la société. 

Relisez V Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, 
c'est la guerre déclarée au christianisme par l'his- 
toire. 

C'est le premier modèle de la critique historique, 
l'histoire fondée sur le témoignage des contemporains. 
En relisant VEssai, on fait plus que s'intéresser à la 
guerre contre l'injustice, la violence, le meurtre 
juridique, on y prend parti. 

On devient, comme Voltaire, un ami passionné de 
l'humanité, de la tolérance, de la justice et du 
progrès. 

« Si les hommes, y dit-il, étaic^nt raisonnables, ils 
ne voudraient d'histoires que celles qui mettraient 
sous leurs yeux les droits des peuples, les événements 
qui intéressent toute une nation, les progrès des 
arts utiles, les abus qui exposent le grand nombre à 
la tyrannie du petit; mais celte manière d'écrire 
l'histoire est aussi difficile que dangereuse. » 



264 LA VIE LITTÉRAIRE 

Une philosophie est une façon de comprendre la 
vie et les choses. Voltaire n'a pas fait de système 
comme Descartes; mais Voltaire a un esprit, une 
façon de prendre les choses qui résulte de tout un 
ensemble d'habitudes intellectuelles. 

Éveque du « grand diocèse », précurseur de Sainte- 
Beuve, dont il avait déjà le savoir encyclopédique, 
ayant réussi à faire voir que la vraie religion, c'est 
la morale, que tous les grands esprits sont de la même 
Église, Voltaire pouvait écrire au marquis de Ville- 
vieille, en décembre 1768 : « Je mourrai consolé en 
voyant la véritable religion, c'est-à-dire celle du cœur, 
s'établir sur les ruines des simagrées. Je n'ai jamais 
prêché que l'adoration d'un seul Dieu, la bienfaisance 
et l'indulgence. 

» Avec ces sentiments, je brave le diable qui 
n'existe point et les vrais diables fanatiques qui 
n'existent que trop. » 

L'empire des opinions sur la vie est un fait nou- 
veau qui nous vient de Voltaire et du xviii^ siècle, 
du triomphe de la liberté de penser. Jusque-là les 
hommes avaient des croyances, la religion leur 
donnait des solutions toutes faites sur l'origine du 
monde, la destinée humaine, le but lînal de la vie 
et sur toutes les questions de l'ordre moral ; quant à 
la politique, La Bruyère fait observer qu'il était 
presque interdit d'y penser. A partir de Voltaire, nul 
homme éclairé ne put se dispenser d'examiner ses 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 263 

idées et de choisir ses principes. Grâce à lui, le pro- 
grès continue et la foi elle-même tend à devenir de 
nos jours une opinion, dans ce sens au moins qu'un 
esprit éclairé la raisonne et veut se la faire soi-même. 

Voltaire et ses amis, Diderot, d'AIembert, tous les 
autres philosophes du xvtu^ siècle, ont introduit 
dans le monde un sentiment nouveau, une vertu 
ignorée pendant toute la durée du moyen âge, Vhu- 
manité. Car quiconque trouve tout simple qu'on 
brûle un hérétique, qu'on torture un coupable, qu'on 
asservisse une conscience, qu'on envoie un homme 
aux galères pour délit de sel, de chasse, de pêche ou 
de foi, peut être un fort théologien, un inquisiteur 
modèle, un Père de l'Église, il n'est pas liuniain. 

11 a fallu, aux libres penseurs philosophes, faire 
bien des efforts, s'exposer à bien des dangers pour 
que les notions de liberté, d'égalité et de justice 
arrivassent jusqu'au législateur. Cette tâche humani- 
taire, l'Éghse ne pouvait la remplir, parce qu'en lui 
en supposant gratuitement le désir, elle se serait mise 
en contradiction avec les puissances despotiques qui 
régnaient par l'arbitraire et le privilège et qui la 
traitaient en alliée. 

Les philosophes du xvin® siècle furent humains ; 
l'apostolat de la tolérance les trouva infatigables. 
Comme l'examen personnel divise tandis cpie la foi 
H'unit, ils furent divisés, mais unanimes dans leur 
guerre en faveur de la tolérance et contre la supers- 
tition. 



:266 LA VIE LITTÉRAIRE 

A la tête de ce mouvement philosophique, si 
dangereux alors, il fallait des penseurs d'une rare 
souplesse d'intelligence ; des chefs de parti à le fois 
opiniâtres et prudents. Ils eurent Voltaire, chef des 
philosophes, qui fit triompher le rationalisme ; Mon- 
tesquieu, chef des pohtiques; Turgot, chef des éco- 
nomistes ; Diderot, général en chef de la grande 
armée encyclopédique. 

Il s'agissait de reprendre l'œuvre de la Renaissance, 
l'œuvre de Montaigne et de Rabelais, interrompue 
par les dragons de Louis XIV et par l'intolérance de 
Bossuet. 

Il fallait briser nettement avec la Sorbonne théo- 
logique, avec l'autorité aveugle de la scolastique. 
Descartes n'avait, en philosophie, reconnu d'autre 
critérium de la vérité que l'évidence, il fallait 
arriver à n'admettre d'autre juge du droit que la 
raison. Il fallait substituer la volonté de tous au 
bon plaisir d'un seul et remplacer partout l'arti- 
ficiel et l'arbitraire par la nature des choses et la 
justice. 

Avant son accident de Neuilly, avant le miracle de 
la sainte Épine et le mysticisme où il tomba, Pascal 
avait montré que la vertu n'a rien de commun avec 
la théologie et que, travailler à bien penser, voilà le 
principe de la morale. 

Sous Louis XIV et sous Bossuet, on distinguait peu 
la morale de la religion, et l'ordre social de la puis- 
sance du trône. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 267 

Au xviii^ siècle, Duclos, Helvétius, Vauvenargues, 
l'abbé Arnaud, Suard, tous les philosophes mora- 
listes, depuis Fontenolle jusqu'à Chamfort, montrent 
qu'aucun des sujets traités avec talent ne peut avoir 
autant de charme que la morale, fondée avec clarté 
sur la nature de l'homme et de la société. 

En même temps qu'il sépare la morale de la reli- 
gion, Jean-Jacques Rousseau démontre que la loi 
doit être l'expression de la volonté générale. 

Tous ils avaient conscience de la grande révolu- 
tion politique et sociale que leurs théories morales 
et philosophiques et leurs idées religieuses prépa- 
raient. Le prudent d'Alembert cherchait à calmer 
son ami Diderot, et lui disait : « C'est au temps à 
fixer l'objet, la nature et les limites de cette révo- 
lution, dont notre postérité connaîtra mieux que 
nous les inconvénients et les avantages. En vain 
l'homme vertueux aspire à faire le bien, s'il n'a pas 
cette patience éclairée qui sait en attendre le 
moment. Avec les intentions les plus louables, on 
peut nuire à la vérité en se pressant de la montrer 
avant le temps. » 

Il y avait dans le génie lucide et patient de 
d'Alembert un peu trop de la prudence excessive 
de Fontenelle. 

Éminemment analytique, le xvni® siècle, après 
avoir agrandi les sciences mathématiques, étendu 
et renouvelé les sciences naturelles, refait les 



268 LA VIE LITTÉRAIRE 

sciences physiques, aspira de plus à fonder les 
sciences morales. Il ouL la haute prélenlion de 
juger selon la raison et de tout arranger selon la 
justice. 

Voltaire, Vauvenargues, Helvétius, d'Holbach, 
Maupertuis cherchèrent le fondement terrestre de 
la morale. Ils proclamèrent l'indépendance entière 
de la raison. Ils fondèrent l'ordre social sur l'utilité 
réciproque. Rousseau consacra l'égalité civile. Turgot 
et Condorcet soutinrent le progrès successif de 
l'espèce humaine qui avance toujours, même en 
paraissant s'arrêter quelquefois. 

Quel siècle dans l'histoire! quel admirable siècle 
comparé à celui qui révoqua l'Édit de Nantes et 
qui fut occupé, presque exclusivement, par les 
querelles théologiques! Que de grands philosophes 
et d'hommes de progrès au xviii^ siècle ! Voltaire, 
la raison armée de l'esprit le plus net qui fût 
jamais ; Montesquieu, la raison tempérée par le 
sens historique le plus pénétrant et le plus sagace ; 
Jean- Jacques Rousseau, représentant l'idée de 
l'égalité et de la souveraineté du peuple ; Diderot 
et d'Alembert, représentant avec Voltaire la lutte 
contre la superstition et le fanatisme; Bufïon, Con- 
dillac, Mably, Helvétius, d'Holbach, Maupertuis, 
Raynal, Morellet, Suard, etc. 

A côté d'eux, les publicistes remarquables, qui 
concourent avec eux à préparer la Révolution 
française; des économistes tels que Turgot, Ques- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 269 

nay, Morelli; des hommes politiques, des savants 
tels que Mirabeau, Bailly et Condorcet. Tous, ils 
poursuivent le même but, le développement de 
l'esprit humain, l'affranchissement des malheu- 
reux, le perfectionnement de l'humanité. Pendant 
ce temps, l'Église est occupée à rouer Calas et 
Labarrc. 

Ce que les écrivains du xvni® siècle poursuivent 
tous, par toutes les voies de l'intelligence, c'est la 
conquête des esprits, le renversement des préjugés, 
les réformes sociales et politiques réalisées par la 
liévolution. 

Au miheu de leurs divergences de sentiments et 
d'opinions, tous nos philosophes restent unis pour 
faire prévaloir la liberté de la presse, la tolérance 
religieuse, tous ils veulent écraser le fanatisme, 
l'infâme superstition. 

Citons encore l'abbé de Saint-Pierre, l'auteur du 
Projet de paix perpétuelle (1713), commenté par 
Jean- Jacques Rousseau; Quesnay, le père de l'éco- 
nomie politique et collaborateur de V Encyclopédie ; 
d'Argenson, qui publia en 1767 ses Considérations 
sur le gouvernement de la France; Mirabeau père, 
l'ami de Vauvenargues, l'auteur de YAmi des 
hommes (1757) ; Mably, l'auteur des Entretiens de 
Phocion (1763); Raynal, traçant le tableau de l'Eu- 
rope dans son Histoire philosophique et politique des 
étabUssements et du commerce des Européens dans les 
deux Indes ^ condamnée par le Parlement en 1781 ; 



270 LA VIE LITTÉRAIRE 

l'abbe Morellet, revendiquant la liberté d'écrire sur 
les matières d'administration (1764-1775); Thomas, 
avec ses Èhges de Sully et de Descartes (1763-1765); 
Marmontel, avec le chapitre de son Bélisaire sur la 
tolérance (1763); Turgot, Necker, Mirabeau avec 
son Essai sur le Despotisme (1772) ; du château d'If, 
du donjon de Vincennes, il traite des Lettres de 
cachet et des Prisons d'État^ pendant que Beau- 
marchais s'apprête à faire jouer le Mariage de 
Figaro (1784). 

Le xvin^ siècle est donc bien la liberté de l'esprit. 
Les Encyclopédistes, malgré les gênes qu'on leur 
impose, arrivent à démontrer que le catholicisme 
est le principal obstacle aux progrès de la science et 
aux réformes nécessaires de la société. 

L'intolérance et les odieuses persécutions reli- 
gieuses du révocateur de l'Édit de Nantes sont 
connues; mais ce serait une erreur de croire que 
Louis XV fut plus tolérant. 

En 1743, deux ordonnances prescrivent d'envoyer 
aux galères, sans procès, quiconque aurait assisté 
aux prêches des religionnaires. En vertu de ces 
ordonnances, les enfants sont enlevés à leurs 
parents, les femmes, exilées au désert, sont rasées, 
battues de verges, enfermées pour toute leur vie. 

En 1750, de nouvelles troupes sont mises en 
campagne pour traquer, fusiller, dragonner les 
protestants. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 271 

En 17o4, le pasteur Lafage, livré par un délateur, 
est condamné et exécuté, dans les vingt-quatre 
heures, par un simple arrêté de l'intendant du bas 
Languedoc. 

L'intolérance religieuse qui avait fait les dragon- 
nades se poursuivit au milieu du xvni^ siècle. Le 
successeur de d'Aguesseau, Joli de Fleury, fit rendre 
un arrêt de mort contre tout auteur qui attaquerait 
directement ou indirect einent la religion. Son succes- 
seur, le chancelier Séguier, est l'autei^r de la 
fameuse maxime : « Quand la loi a parlé, la raison 
doit se taire. » 

Au wn*^ siècle, les Jésuites avaient obtenu contre 
les Jansénistes quatre-vingt mille lettres de cachet. 
Sous Louis XV, le duc de la Vrillière donnait à sa 
maîtresse, pour les vendre, des lettres de cachet avec 
le blanc-seing du roi. Presque tous les écrivains du 
xvui^ siècle furent victimes des lettres de cachet. 
C'est par là que débute Voltaire. Il fut envoyé deux 
fois à la Bastille et pour n'y pas retourner une troi- 
sième, il eut besoin de toute la prudence stratégique 
dont il fit preuve à Ferney. Diderot fut enfermé au 
château de Vincennes. Rousseau se vit forcé de 
quitter la France et défense lui fut faite d'y rien 
publier. Morellet passa deux mois à la Bastille pour 
avoir offensé, dans sa préface à la comédie des Phi- 
losophes de Palissot, la maîtresse du duc de Choiseul, 
madame de Robecq. La moindre atteinte au respect 
de la religion catholique était punie de mort. 



27^ LA VIE LITTÉRAIRE 

Chacun put voir que la lhéoloi;ie s'oppose aux 
progrès intellectuels du genre humain, chacun put 
se convaincre par ses yeux que l'Église catholique 
inspire et respire le fanatisme de l'intolérance. Ce 
sont des théologiens catholiques qui ont inventé les 
plus afTreux supplices de son Inquisition. Désormais 
il fut évident pour tous ceux qui savent l'histoire que 
la doctrine romaine, fort éloignée de l'Évangile avec 
lequel le clergé voudrait la confondre, est autoritaire, 
intolérante, antiphilosophique, antisociale et qu'elle 
ne saurait faire, intellectuellement et moralement par 
sa grâce divine, comme par la haine de la libnv 
pensée et du libre examen, que des Jésuites incapa- 
J)les de penser avec énergie, d'agir avec droiture, 
capables de conduire les esprits faibles et crédules 
au Sacré-Cœur de Paray-le-Monial ou à leur fabrique 
de miracles à La Salette et Lourdes. | 

Jugeant sans aucun doute que l'Évangile est mé- 
connu là où sont proclamées la liberté et l'égalité 
civile, là où les consciences ne dépendent plus uni- 
quement du clergé, les auteurs du Ver Rongeur et 
l'évêque Dupanloup excommunient en bloc tout le 
xvuT^ siècle, le plus français de tous nos siècles litté- 
raires, et jettent au feu toutes ses œuvres. 

Mais ils auront beau faire, du xvni^ siècle date 
une ère nouvelle. 11 ne faut plus désormais que du 
temps pour que la société moderne puisse se fon- 
der tout entière sur le rationalisme et sur l'expé- 
rience. 



j 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 273 

M^"" Dupanloup excommunie en bloc tout le 
xViii^ siècle, mais ce « passant » est mort; per- 
sonne ne le lit plus. Aujourd'hui les « ralliés » , 
'sur l'ordre de Léon XIII, se réconcilient, nous dit-on, 
îavec l'esprit moderne et tiennent le Sijl/abus pour 
[lettre morte. Voyons donc des théologiens plus 
récents. Voici Ms'' Ricard, prélat de la Maison de 
Sa Sainteté. Sa Grandeur vient de faire paraître, à 
jParis et à Lyon, ce qu'il appelle les Chefs-d'œuvre 
watoires de l'abbé Combalot, dont il a publié la vie. 
x Tel de ces chefs-d'œuvre était écrit jusqu'à près de 
SO et même 100 versions différentes. » M°'' Ricard a 
:hoisi entre toutes ces variantes, et son livre est 
:écent; l'auteur y a mis la dernière main à la fin du 
nois d'août 1894. 

L'abbé Combalot, qu'il doit bien connaître, puis- 
ju'il a écrit sa vie, lui paraît le type et l'exemple 
lu prêtre chrétien. « Ce n'est pas lui, nous dit-il, 
|ui plaiderait pour la tolérance, les concessions, les 
iacrifîces à l'esprit de conciliation. Avec l'abbé Com- 
plot, on est toujours en plein dans le surnaturel. » 
jè surnaturel, la grâce, la déification de l'homme ou 
)lutôt du prêtre par la grâce, il y revient sans cesse 
;t sous toutes les formes, au risque même de se 
'épéter un peu. « C'est la théologie mise en forme 
)ratoire. » 

A'oyous donc ce que pense de la théologie, com- 
parée à la philosophie du xviii^ siècle, ce théologien 
'.oquent. 



274 1.A VIE LIITÉIUIUE 

— « La théologie est la science par excellence, 
la science des sciences, comme l'appelle saint Thomas 
d'Âquin. Les autres connaissances humaines ne sont 
que les humbles servantes de la théologie catholi- 
que. » 

La théologie explique Dieu, l'univers, les anges, 
les démons, l'éternité, tous les secrets de Dieu. 

« Faisons l'homme, s'écrient les trois personnes 
divines, faisons-le à notre image et à notre ressem- 
blance. Tout est dit. Nous sommes l'image de la 
divinité, l'image de trois personnalités distinctes dans 
la même essence. » 

Comment notre théologien va-t-il traiter la philo- 
sophie, « humble servante de la théologie catholi- 
que? » 

— « La philosophie du xvm^ siècle, fondée sur 
le sensualisme, s'en va. Entendez donc les râle- 
ments de son agonie. Ses chefs, ses patriarches les 
plus fameux ¥\iï^E^T les plus vils des hommes, (sic). » 
^— Voilà ce qui est dit couramment en chaire, ce qui 
passe sans protestation. 

« Cette philosophie, non contente de chanter dans 
ses romans la licence et la volupté, a cherché à ma- 
térialiser la pensée même. Elle a voulu que la vision, 
cette belle faculté de l'homme, ne fût que le résultat 
de Torganisation matérielle. Locke et Condillac n'ont 
pas reculé devant ce monstrueux système. » 

Voilà le théologien qu'on nous présente comme 
étant toujours clair, précis, substantiel et profond ! 



NOTES Eï RÉFLEXIONS d'uN LÈCTEUK 27^ 

En dépit des théologiens, le xvni^ siècle a fait une 
œuvre immense; il a fondé la critique, la science, 
la tolérance, la liberté de l'esprit. 

De continuelles études, de pénétrantes et inces- 
santes monographies mettent en pleine lumière ses 
plus grands hommes : Voltaire, Rousseau, Diderot, 
d'Alembert, Buffon, Vauvenargues, Gondorcet, Mon- 
tesquieu. 

Voici, sur une période de douze ou treize années, 
quelques dates prises dans les originales et conscien- 
cieuses études de M. Faguet : 

1740. Introduction à la connamance de l' esprit hu^ 
main, par Vauvenargues. 

— Essai sur V origine des connaissances humaines, 

par Condillac. 

— Pensées philosophiques, par Diderot. 

— De V Esprit des Lois, par Montesquieu* 

— Les premiers volumes de VHistoire naturelle, 

de Buffon. 

— Lettres sur les Aveugles, par Diderot. 

1700. Discours sur les Sciences, par J.-J. Rous- 

seau. 

1701. Considérations sur les Mœurs, par Duclos. 

— Discours préliminaire de tEncycloj)édie, par 

d'Alembert. 

— Siècle de Ij)uis XIV, par Voltaire. 

1753. Di'Scours de réception de Buffon à l'Académie 
française. 



i27(i LA VIE LITTÉRAIRE 

1753. Diacoars de J.-J. Rousseau -vnr CinéyalUé des 

conditions. 

1754. Traité des Sen.mtions, par Coudillac. 

1755. Discours sur l'Esprit philosophique, par Gué- 

nard. 

1756. Essai sur les mœurs des nations, par Vol- 

taire. 
1759. De l'Esprit, par Helvétius. 

Pendant ces treize années, et pendant tout le 
xvni® siècle, qu'ont écrit les théologiens et les écri- 
vains catholiques ? 

De nos jours, pendant toute la durée de notre 
xix^ siècle qui touche à sa hn, quels savants catlio- 
liques, quels historiens, quels philosophes, quels 
grands critiques l'Église de France peut-elle citer ? 

Littré, Sainte-Beuve, Tliiers et Mignet, Michelet, 
Edgar Quinet, Proudhon et Louis Blanc, Leconle 
de Liste, Lamartine, Hugo, Renan et Taine ont-ils 
des émules catholiques? 

Une religion n'est-elle pas jugée qui n'inspire pas 
d'autres hommes que l'abbé Combalot et l'évéqu»' 
Dupanloup ? Joignez-y Lacordaire et tous les grande 
prédicateurs de Notre-Dame, y compris le Père Hya- 
cinthe Loyson et M°' d'Hulst. 

Mention à part pour l'auteur de l'Homme selon la] 
science et la foi, le P. Henri Didon, qui, malgré sa 
robe de moine, aime et pratique la tolérance et se 
montre vraiment libéral. 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS D UN LECTEUR 277 

On n'a pas l'idée de l'ignorance historique et scien- 
tifique de ces gens d'Église, orateurs, prédicateurs ou 
même théologiens réputés les plus grands. Ils croient, 
cela suffit ; ils affirment, ils dénigrent, ils flétrissent 
tous les philosophes, ils méprisent la science et les 
savants. Jamais ils n'analysent, jamais ils n'exami- 
nent rien. Ils prennent tout dans la Bible. 

C'est, pour eux, le livre des livres, le Livre par 
excellence, le Livre unique. Et c'est précisément 
parce qu'il est unique qu'il devient mauvais pour 
eux et qu'il les aveugle; caria Bible, lue avec d'autres 
livres, se trouve fort bien à sa place dans toute grande 
bibliothèque. 

Mais, pour les théologiens, pour les orateurs de la 
chaire chrétienne, tout étant dans la Bible et tout ce 
qui se trouve dans la Bible étant vrai, tout ce qui la 
contredit est faux. 

Or, toutes les sciences ont fait quelques progrès 
depuis la Renaissance des Lettres et des sciences, 
depuis les rédactions illuminées par la stérile et forte 
imagination des prophètes hébreux. Et ces prophètes 
eux-mêmes, comparés aux Grecs de leur époque, 
n'ont jamais été des savants. 

Quand on marche seul, comme il convient, disait 
Sainte-Beuve^ à un esprit indépendant, et quand on 
n'a pour soi que le groupe si disséminé des gens 
sensés, lesquels ne se coimaissent pas entre eux, on 
hésite à venir admirer trop faiblement ces orateurs, 
ces prédicateurs soutenus par la masse compacte 

16 



278 LA vu: LITTERAIRli 

des fidèles, ces grands théologiens qui s'appuient 
sur toute une légion de disciples enrégimentés par 
la discipline sévère des séminaires et par une puis- 
sante hiérarchie. Le combat avec eux n'est pas 
égal . 



CHAPITRE XXV 



Deux disciples de saint Thomas d'Aquin : M. Gardair et le 
Père Munsabré. — Aristote mal compris, — Divagations sur 
les anges et la Trinité. — Dangers de la lecture. — Educa- 
tion cléricale. — Ignorance de saint Thomas. — Ceux qui 
fomentent la discorde. 



Un philosophe chrétien plus sensible que raison- 
nable, plein de cœur et d'éloquence, M. J. Gardair, 
professe à la Sorbonne, depuis 4890, un cours libre 
sur la philosophie de saint Thomas d'Aquin, cours 
dans lequel il prend, avec une exaltation sincère, la 
défense du surnaturel contre la nature. 

Il a cru devoir, nous dit-il, remonter jusqu'au 
xni^ siècle, en plein moy(^n âge, pour combattre la 
doctrine moderne de l'évolution qui nous montre 
la lenle et progressive transformation da la plante en 
animal et de l'animal en homme capable d'intelli- 
gence et de raison. 

Il admire sans mesure saint Thomas, disciple 
(J Aristote à travers Albert le Grand et ne s'inquiète 
pas de savoir si saint Thomas a toujours bien coin- 



280 LA VIE LITTÉRAIRE 

pris Aristote et s'il ne lui fait i)as tort, en mêlant 
aux observations du grand philosophe grec, les con- 
ceptions mystiques des docteurs chrétiens. 

Le docteur Angélique, l'Ange de TÉcole, a rare- 
ment trouvé un plus fervent disciple, un plus 
enthousiaste admirateur. 11 nous dit que personne 
n'a jamais traité la théologie scolastiffue avec autant 
de clarté, d'ordre et de solidité ({uo saint Thomas, 
lequel a composé dix-sept volumes in-folio de com- 
mentaires sur la philosophie d'Aristote et d'explica- 
tions sur l'ancien et le nouveau Testament, et a consa- 
cré plus de temps encore aux disputes de théologie. 

Au respect superstitieux d'Aristote, qu'il entendait 
mal, le docteur Angélique joignait pour tout ce qu'il 
lisait dans la Bible une crédulité d'enfant. N'ayant 
jamais rien lu en dehors des théologiens, commenta- 
teurs comme lui de l'Ecriture Sainte, son érudition, 
qu'on nous représente comme étant prodigieuse, se 
bornait en réalité à la seule lecture de la Bible et 
d'Albert le Grand. Aussi est-il à peu près raisonnable 
quand il commente la pensée d'Aristote qu'il découvre 
à travers le latin d'Albert le Grand, mais comme 
Aristote n'a parlé ni de la Trinité, ni des anges, 
c'est là que saint Thomas divague en toute liberté. 

Saint Thomas fait de JJieu une personne, une intel- 
ligence individuelle ; puis, le mystère de la Sainte- 
Trinité s'imposant à lui, cette personne unique et 
divine devient trois personnes : le Père, le Fils et le 



NOTES ET RKFI-EXIONS d'uN LECTEUR 281 

Saint-Esprit, trois êtres distincts et séparément sub- 
sistants, comme il le prouve par la personne de Jésus 
(jui est venu vivre et mourir parmi les hommes, 
homme lui-même et Dieu tout ensemble. 

Après avoir bien distingué chacune de ces trois 
personnes, saint Thomas affirme que ces trois 
personnes ne font qu'une personne. Ainsi la Tri- 
nité étant composée de Jésus-Christ, de son père 
et du Saint-Esprit, il faut admettre V unité de cette 
trinité. 

Pas plus que les autres théologiens, saint Thomas 
n'a rendu acceptable par la raison ce dogme, qu'il 
dit indispensable à croire, qu'il définit, comme tous 
les autres théologiens, un mystère incompréhensible 
et qui n'est aux yeux des philosophes qu'une pure 
et simple absurdité. 

Ces explications et ces commentaires théologiques 
ne paraissent clairs et convaincants que dans les 
séminaires, pour ceux qui sont déjà persuadés d'avance 
et illuminés par des grâces d'état. 

Quant aux Anges, ils sont distribués en trois hié- 
rarchies et chaque hiérarchie en trois chœurs. 

La première hiérarchie est celle des Séraphins, des 
Chérubins et des Trônes; la seconde comprend les 
Dominations, les Vertus, les Puissances ; la troisième 
renferme les simples Anges, les Archanges et les 
Principautés. 

Ces Anges sont en partie devenus des Démons. 
C'est encore un dogme de foi, comme la Trinité, et 

16. 



282 LA VIE LITTÉRAIRE 

comme tous les autres dogmes qu'il faut croire sous 
peine û! éternelle damnation ! 

Chacun des hommes ayant eu un ange pour le 
garder, on peut imaginer par là le nombre infini 
des anges, mais celui des démons est encore plus 
grand, car un homme n'a jamais près de lui qu'un 
seul ange, tandis que dans le corps d'un homme il 
peut y avoir plus de trente mille démons. 

Si cela ne vous suffit pas, après l'Ange de l'Ecole, 
le Père Pétau a spécialement traité des anges, sur 
lesquels les théologiens peuvent dire tout ce qu'ils 
veulent puisque personne ne les connaît. J'avoue 
n'avoir pas pénétré à sa suite dans sa théologique 
pétaudière. 

Je me suis contenté de parcourir l'Empire du 
Diable, du T. R. P. Monsabré, où j'ai pu voir la 
lutte gigantesque engagée depuis des milliers d'an- 
nées entre le ciel et l'enfer. On n'en saurait douter 
puisque « l'universelle tradition des peuples affirme 
l'existence et l'action des mauvais esprits dans la 
nature et dans les événements de la vie humaine », 
et puisque saint Thomas l'affirme : officium proprium 
diaboli tentare. L'office propre du diable est de nous 
tenter : le docteur Angélique l'a dit dans la Somme 
tJiéologique, l'"^ partie, question 114, articles 2 et 3. 

En 1765, Voltaire n'avait-il pas raison de préve- 
nir ses contemporains de V horrible danger de la 
lecture? 



NOTES ET RÉFLEXIONS DJJN LECTEUR 283 

Ayant consulté les fakirs les plus recommandables 
par leur zèle contre l'esprit, le successeur de Maho- 
met condamne, selon leur désir, les livres et l'infernale 
invention de l'imprimene « pour les causes ci-dessous 
énoncées : 

» 1^ Cette facilité de communiquer ses pensées 
tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la 
gardienne et la sauvegarde des États bien policés. 

» 2*^ Il est à craindre que parmi les livres appor- 
tés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur 
l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les 
arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la 
longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de 
nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter 
leur industrie, augmenter leurs richesses et leur 
inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque 
amour du bien public, sentiments absolument opposés 
à la saine doctrine. 

» 3*^ Il arriverait qu'à la fin nous aurions des 
livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entre- 
tient la nation dans une heureuse stupidité. On 
aurait dans ces livres l'imprudence de rendre jus- 
tice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de 
recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce 
qui est visiblement contraire aux droits de notre 
place. 

» 4^ Il se pourrait, dans la suite des temps, que 
de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, 
mais punissable, d'éclairer les hommes et de les 



"28i LA VI K LITTKHAIRE 

rendre meillt;urs, viendraient nous enseigner des 
vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais 
avoir connaissance. 

» A ces causes et autres, pour l'édification des 
fidèles, et pour le bien de leurs âmes, nous leur 
défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de 
damnation éternelle. Et, de peur que la tentation 
diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défen- 
dons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à 
leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention 
à notre ordonnance, nous leur défendons expressé- 
ment de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons 
à tous les vrais croyants de dénoncer à notre offi- 
cialité quiconque aurait prononcé quatre phrases 
liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un 
sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les 
conversations, on ait à se servir de termes qui ne 
signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime- 
Porte. » 

Lacordaire lui-même supplie les fidèles de ne 
pas se laisser séduire aux écrits modernes, parce 
qu'ils sont « infectés d'orgueil, de sensualisme et de 
doute. — Depuis trois ou quatre siècles, ajoute le 
célèbre dominicain, la littérature est dans un état de 
rébellion contre la Vérité. » 

L'évêque Dupanloup condamnait en bloc tout 
le xviii^ siècle. Voici maintenant trois siècles litté- 
raires rayés d'autorité par le fils de saint Dominique! 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 28o 

On voit combien les catholiques, même les catho- 
liques qui se disent libéraux, difTèrent des lettrés 
libres penseurs. 

Des dieux que nous servons connais la différence ! 

Les esprits libres acceptent tous les livres; non 
seulement ils lisent la Bible, Vlmitation de J.-G. 
qu'ils admirent, mais saint Thomas d'Aquin, Lacor- 
daire. Bossuet ; ils descendent même au Père 
Combalot. prêtre de combat, tandis que Lacordaire 
met en interdit les trois derniers siècles littéraires, 
et que l'évêque Dupanloup dénonce Todieuse licence 
de Voltaire et défend expressément de lire Mon- 
tesquieu, Littré et Renan. 

Que liront les dévots? On ne leur laisse que les 
lectures autorisées d'abord par la sainte congré- 
gation de l'Index, avec les suppressions qu'y ajoutent 
les moines comme Lacordaire, les évêques comme 
M»"" Dupanloup. 

Les dévots seront-ils réduits aux arguments 
mystiques de saint Thomas sur les trois personnes 
qui composent la personne divine, sur le sexe des 
anges, sur les miracles anciens et modernes, au 
fatras dénonciateur de l'évêque d'Orléans, aux 
histoires véridicjues du R. P. Loriquet? 

Dans cette littérature pieuse, dans tous les ser- 
mons de la chaire chrétienne, dans les journaux 
religieux tels que V Univers et la Croix, les bienheu- 
reux fidèles soumis à ce régime trouveront avec une 



286 LA VIE LITTÉRAIRE 

joie mystique toute une suite d'assertions sans 
preuves, d'affirmations sublimes qui ne soutiennent 
pas plus l'épreuve du raisonnement que le contrôle 
des faits et de l'histoire et qui relèvent toujours, 
même dans les écrits du Père Lacordaire, de la 
révélation pure. L'inintelligible, disait Sainte-Beuve, 
s'y donne pour la lumière même. 

Pour goûter ces fruits catholiques, il faut une 
éducation spéciale, il faut une longue initiation 
admirablement faite dans les collèges congréganistes 
qui rivalisent avec les séminaires pour briser les 
ressorts de l'esprit. 

Par les jeunes gens qu'ils élèvent selon les 
méthodes de saint Ignace, les Pères de la Foi pré- 
parent à l'armée du pape des soldats fidèles, au 
parti catholique des électeurs capables d'accepter 
sans répugnance la direction politique qui vient de 
Rome, les pratiques religieuses du Sacré-Cœur, les 
pèlerinages de Lourdes et les miracles qu'on y fait. 

Les mêmes écrivains catholiques, qui vantent 
outre mesure la science profonde de saint Thomas, 
ne veulent pas voir que saint Thomas, mort à qua- 
rante-huit ans, l'an 1274, savait uniquement ce qu'un 
moine laborieux pouvait apprendre de son temps, 
en plein moyen âge, dans l'épaisse ignorance du 
xiii*^ siècle. 

Depuis que le pape Léon XIII l'a remis en hon- 
neur, « pour l'avancement des sciences », et cela 
dans le siècle d'Auguste Comte, de Schopenhauer et 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR ^2S1 

de Darwin, c'est devenu un lieu commun dans 
' tontes les fenilles catholiques de vanter la science 
profonde de saint Thomas. Or, s'il a beaucoup écrit, 
saint Thomas d'Aquin savait fort peu. Ce grand 
faiseur de commentaires, ce fameux compilateur 
avait, en somme, lu deux livres en tout : Aristote et 
la Bible. Voilà tout le bagage d'érudition de l'Ange 
de l'École. Qu'est cela auprès de la lecture et de la 
science d'un Bayle, d'un Diderot, d'un Voltaire, 
d'un Littré, d'un Taine, d'un Renan, d'un Sainte- 
Beuve? Voilà, pour un honujie du xix^ siècle, les 
vrais savants qu'aurait dû lire M. Gardair, au heu de 
remonter jusqu'au xm^ siècle pour s'éclairer dans 
les noires ténèbres du moyen âge. 

Défions-nous des éloges théologiques ; le catho- 
licisme, dans ceux qui le prêchent sincèrement, 
comme l'abbé Combalot et le Père Lacordaire, n'est 
pas du charlatanisme; il est l'effet d'une crédulité 
sincère, naïve et touchante, mais d'une crédulité 
aveugle, parce qu'elle procède toujours de l'igno- 
rance. 

Divisez, dit Voltaire, le genre humain en vingt 
parties ; il y en a dix-neuf composées de ceux qui 
travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais 
s'il y a eu un Locke au monde. Dans la vingtième 
partie qui reste, combien trouve-t-on peu d'hommes 
qui lisent I Et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt 
qui lisent des romans, contre un qui ('tudie k 
philosophie* 



288 LA VIE LIÏTKHAIRE 

Le nombre de ceux qui pensent est petit, et ceux- 
là ne s'avisent pas de troubler le monde. 

Qui sont ceux qui ont porté le flambeau de la | 
discorde dans leur patrie? Est-ce Pomponace, 
Montaigne, Le Vayer, Descartes, Gassendi, Bayle, 
Spinoza, Hobbes, lord Shaflesbury, le comte de 1 
Boulainvilliers, Montesquieu, etc.? Non. ce sont, 
pour la plupart, des théologiens qui, ayant eu à 
d'abord l'ambition d'être chefs de secte, ont bientôt . 
eu celle d'être chefs de i)arti. 



CHAPITRE XXVI 

Libre philosophie de Cicéron. — Sa haine de la superstition. 

— Son amour de la gloire. — Comparé à Voltaire. — Ap- 
préciation de ses œuvres. — Rapproche de Vauvenargues. 

— Utilité de la critique littéraire. — Ce qu'enseignent les 
moralistes. — Influence des romans sur la civilisation. — 
Intimité avec les grands hommes parla lecture. — Le livre 
instrument de liberté. — Art de lire. 

Les prêtres païens n'avaient point de dogmes; ils 
ne forçaient point les hommes à croire l'incroyable; 
ils ne demandaient que des sacrifices, et ces sacrifices 
n'étaient point conmiandés sous des peines rigou- 
reuses ; ils ne se disaient point le premier ordre de 
l'État, ne formaient point un État dans l'État, et ne 
se mêlaient point du gouvernement. 

Cicéron est absolument dégagé des superstitions 
populaires. Ce n'est pas lui qui aurait attaché des 
amulettes au cou de ses poules pour les faire pondre, 
comme faisait le R. P. dom Prosper Guéranger. Ses 
dialogues sur les Dieux et sur la Divination nous 
montrent combien les esprits éclairés de son temps 
étaient libres de toutes croyances. 

17 



290 l'A \IE LITTERAIRE 

Non seiileiuenl il supprime toule illusion tliéolo- 
gique, mais il n'admet rien de surnaturel; à ses yeux 
tout a une cause, et l'office des philosophes est de la 
découvrir. 

(( Il est impossible, dit -il, qu'il arrive rien qui 
n'ait sa cause dans la nature. Il se peut que des évé- 
nements soient contraires au cours accoutumé des 
choses; mais qu'ils soient contraires à la nature, 
c'est ce qui est impossible, 

» Quelque chose nous semble nouveau , prodigieux; 
recherchez-en la cause et, même si vous ne la trouvez 
pas, soyez certain cependant (]u'il n'arrive rien sans 
cause. » 

Connue il voyait les temples de son temps rem- 
plis d'ex-voto par la piété de ceux qui croyaient avoir 
échappé, par le secours des dieux, aux naufrages ou 
aux maladies, Cicéron disait : « Dans la ci'ainte el 
dans le danger, on esl i)his porté à croire des prodi- 
geS; on en invente plus impunément. » 

Quoiqu'il fut revélu de la dignité d'augure, il 
parle très librement de la divination et des oracles : 

« Quant à ceux, dit-il, qui entendent le langage des 
oiseaux, et qui consultent le foie d'un anin.al plutôt 
que leur propre raison, je pense qu'il vaut mieux les 
écouter que les croire. » (De DicinallonCy I, o7). 

Sa critique pénétrante atteint jus(iu'à la religion 
de Platon; elle s'attaque à la Providence de même 
qu'à l'existence des dieux. 

Sa libre philosophie, qui était celle de tous ses 



I 



NOTES ET RÉFI.EKIONS d'uN LECTEUR 291 

amis, celle d'Atticus, celle de César et de tous les 
hommes éclairés de Rome, conduisait sûrement à la 
chute du paganisme, elle menait doucement les 
hommes jusqu'où tous ceux qui pensent sont arrivés 
aujourd'hui, elle aurait délivré le monde de la théo- 
logie et du fanatisme imbécile qu'elle inspire, si 
l'ignorance et la mythologie chrétienne n'étaient 
venues, par la plèbe, replonger les esprits dans un 
état mystique, théologique et antinaturel pire (jue 
l'ancien. 

a l^our appuyer de vains préjugés, dit Cicéron, 
on cite l'opinion des peuples; comme s'il n'était pas 
ordinaire au plus grand nombre de se tromper! 
comme si, dans une cause que vous auriez à juger, 
vous deviez recueillir les suffrages de la multitude! 

» Répandue chez tous les peuples de la terre, la 
superstition impose son joug à presque tous les 
esprits, et s'empare de la faiblesse des hommes. Puis- 
sions-nous en extirper jusqu'aux dernières racines ! 
quel plus grand service pourrions-nous ren(Jre au 
genre humain? » 

Cicéron aimait noblement la gloire, cette immor- 
talité des morts qui consiste dans le souvenir des 
vivants. 

« Ceux, disait-il, qui ont consacré leur vie à l'étude, 
et qui en ont employé tous les instants à s'enrichir 
de nouvelles connaissances, ne peuvent être accusés 
d'avoir abandonné l'utilité comnmne. 

» La patrie leur doit au contraire de grands avan- 



292 LA VIE LITTÉRAIRE 

lages : les lumières qu'ils ont communiquées ont 
éclairé leurs concitoyens, les ont rendus meilleurs et 
})lus propres à servir l'Etat. 

» C'est peu que les savants instruisent pendant 
leur vie ceux qui se plaisent à profiter de leurs 
leçons; les ouvrages qu'ils laissent après eux ne ren- 
dent pas à la postérité moins de services qu'eux- 
mêmes n'en ont rendus à leurs contemporains. >) 

Ce grand homme a bien obtenu la gloire immor- 
telle qu'il souhaitait, la gloire pour laquelle il avait 
fait tant de généreux efforts. 

Dans sa vie politique et littéraire, il a rendu service 
à sa patrie autant qu'à la postérité. Son action intel- 
lectuelle, son influence libérale et moralisante sur 
ses contemporains peuvent être comparées à celle de 
Voltaire. 11 a fait pénétrer dans Rome la science posi- 
tive des Grecs et leur lil)re philosophie avec les résul- 
tats les plus exquis de leur morale si délicate. Il a 
fait haïr la superstition; il a fait aimer la vieillesse, 
l'amitié, le devoir, la patrie, par le charme même 
qu'il a mis à en parler. 

Pour nous encore, la beauté accomplie de l'élocu- 
tion, la merveilleuse lucidité de l'exposition, la variété 
des aperçus, les trésors d'une érudition semée avec 
un goût et un tact extrêmes, la connaissance des 
hommes et des affaires, la sagacité et la multitude 
des points de vue, les emprunts nombreux et habiles 
faits aux philosophes de la Grèce et revêtus d'un style 
harmonieux et coloré, font du recueil des œuvres de 



not.es et réflexions d'un lecteur 293 

Cicéron. complétées par la délicieuse collection de 
ses lettres familières, une encyclopédie d'une inesti- 
mable valeur. 

La mort, pensait Cicéron, devient facile à supporter 
quand on peut se consoler, en ses derniers instants, 
par le souvenir d'une belle vie. 

La morale et la littérature suffisent à former des 
citoyens, des philosophes, des sages ou du moins des 
am'is de la sagesse et de la vertu, des hommes utiles 
h l'humanité et à la patrie. La religion des Lettres 
doit s'établir sur les ruines de la superstition. 

Oublions, disait-il, les avantages que procurent les 
Lettres et regardons-les comme un pur délassement; 
elles seront toujours le plaisir le plus vif et le plus 
honnête que puisse prendre un homme l)ien né. 
Ceux que leur goût n'entraîne pas vers la culture des 
Lettres, ou qui manquent des dispositions nécessaires 
pour s'y livrer, devraient au moins les admirer dans 
les autres. 

On ne peut, disait comme lui Vauvenargues. avoir 
l'âme grande et le cœur généreux sans quelque goût 
pour les Lettres. 

Quoi qu'on fasse pour la gloire, écrivait-il, jamais 
ce travail n'est perdu, s'il tend à nous en rendre 
dignes. On ne peut être dupe d'aucune vertu. 

Comme Cicéron, Vauvenargues aimait passionné- 
ment la vertu et la gloire, Vauvenargues, généreuse 
et belle âme, aimable et pur génie, remarquable sur- 
tout en ce qu'il est le premier moraliste moderne 



294 LA VIE LITTÉRAIRE 

qui se détache nettement de l'idéal chrétien. Au lieu 
de condamner indistinctement les passions et de les 
proscrire, il veut s'en servir et les réhabiliter. 

Il estime, il admire toutes les passions nobles, il ne 
condamne que les mauvaises, celles qui font préférer 
au bien public les intérêts particuliers. Au lieu de 
montrer, comme les docteurs chrétiens, la nature 
humaine déchue par suite d'un prétendu péché ori- 
ginel, il montre dans l'homme un animal longtemps 
farouche, mais un animal perfectible, qui observe, 
qui pense et qui parle et qui, par son effort pro- 
gressif, s'élève à l'idéal, à l'honneur et à la vertu. 

La morale de Vauvenargues est un enchaînement 
d'habitudes et de sentiments élevés. Il s'agit avant 
tout de se plaire à soi-même. C'est l'amour de soi, 
réfléchi, relevé, qui s'appuie sur un fond naturel de 
justice, d'équité, de bienveillance, conforme à l'ordre 
général de la nature; c'est l'égoïsme qui s'élève par 
l'intelligence, par la lecture, par l'exemple des plus 
grands hommes, par le vif sentiment de la dignité 
personnelle. 

Vauvenargues aurait aimé l'action politique et 
diplomatique qui lui a manqué; mais il sait 
qu'écrire, [c'est agir. Il n'ignore pas que la gloire 
littéraire est la plus légitime et la plus à nous qu'on 
connaisse. Il aime à lire et à écrire. L'attention indis- 
pensable pour bien écrire débrouille et précise nos 
idées. Les bons livres sont l'essence des meilleurs 
esprits^ le précis de leurs connaissances et le fruit de 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 293 

leurs longues veilles. L'(^tude d'une vie entière peut 
s'y recueillir dans quelques heures. 

M"^® de Lambert croyait aussi à la droiture natu- 
relle de la conscience, à « ce sentiment intérieur d'un 
homme délicat » qui nous inspire et qui nous juge. 

Elle disait, devançant en cela la pensée et presque 
les expressions de Vauvenargues, que « la vraie gran- 
deur de l'homme est dans le cœur ». 

Au sortir du xvn® siècle, elle est l'un des premiers 
moralistes qui aient eu confiance dans la nature 
humaine, dans sa raison éclairée et dans ses passions 
nobles et saines. 

(( Faites, disait-elle, que vos études vous amélio- 
rent et que tout le profit de vos lectures se tourne en 
vertu. ^ 

Lç gain de notre étude, disait aussi Montaigne, 
c'est en être devenu meilleur et phis sage. 

— Si vous n'aimez pas les solides lectures, écrit 
M™*^ de Sévigné à Pauline de Grignan, votre esprit 
auia toujours les pâles couleurs. 

Pour être salutaire, la lecture doit être un exercice 
impliquant quelque travail. L'auteur ne peut pas tout 
faire, le lecteur doit réQéchir et collaborer. 

Il faut poursuivre un but, étudier quelque chose 
en lisant. 



296 LA VIE LITTKRAIRE 

« Les livres les plus utiles, dit Vo) taire, sont ceux 
dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils éten- 
dent les pensées don( on leur présente le germe; ils 
corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient 
par leurs réflexions ce qui leur paraît faible. » 

Les livres sont une vaste mémoire (jui font du 
genre humain une seule personne. Ils sont pour la 
pensée ce que les impressions du cerveau sont pour 
la mémoire. 

Aidé par les conseils de la critique littéraire, un 
seul homme, à la fin du xix^ siècle, peut lire tous les 
chefs-d'œuvre de l'esprit humain et s'assimiler ainsi 
la pensée de tous les grands hommes, depuis Aris- 
tote jusqu'à Taine, Sainte-Beuve et Renan. 

Montaigne montre comment il faut hre; à quoi il 
faut faire attention; comment un maître intelligent 
doit apprendre à son élève l'art de lire, moins pom- 
en faire un érudit qu'un homme de réflexion et de 
bon jugement. « Que mon guide, écrit-il, se sou- 
vienne où vise sa charge et qu'il n'imprime pas tant 
à son disciple la date de la ruine de Carthage que les 
mœurs d'Annibal et de Scipion ; ni tant où mourut 
Marcehus que pourquoi il fut indigne de son devoir 
qu'il mourût là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les 
histoires qu'à en juger. » 

Par l'histoire nous connaissons particulièrement 
les grands hommes, non la multitude des médio- , 
crités dignes d'oubli. 1 

On a dit de celui qui se plaisait à la lecture d'Ho-1 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 297 

mère, qu^il avait déjà fait un grand progrès dans la 
vie littéraire. On pourrait dire de celui qui se plaît 
à la lecture de Sénèque et des moralistes qu'il a fait 
un grand pas dans le chemin de la vertu. 

Homère, dit Horace, nous apprend mieux que 
Crantor et Chrysippe la différence de l'honnête et 
du honteux, de l'utile et du nuisible. Il inspire la 
vertu, sans la prescrire, par le récit et par l'exemple ; 
il nous instruit comme on instruit les enfants, par 
des contes. 

V Iliade est l'histoire des folles passions des princes 
et des peuples, contre lesquelles ne peut rien la pru- 
dence de quelques hommes. Ni Anténor, ni Nestor, 
ne peuvent ramener à la modération et à la sagesse 
les Paris, les Achille, les Agamemnon. Les peuples 
sont punis pour les fautes de leurs princes. VOdyssée 
nous montre la vertu aux prises avec le malheur et la 
volupté. L'Ile de Circé nous apprend à vaincre le 
plaisir pour rester hommes et ne pas devenir sem- 
blables aux bètes. 

La lecture nous fait participer à la vie intime des 
grands hommes, et connaître, mieux qu'un ami, 
tout le détail intime de leurs pensées. 

Les livres sont les souvenirs et les mémoires com- 
plets de l'esprit humain. Les meilleures têtes qui aient 
jamais existé, dans tous les temps, Périclès, Platon, 
Aristote, Épicure, Cicéron, César, Shakespeare, Mon- 
taigne, Voltaire, Gœlhe, étaient des hommes nourris 
de lectures, d'une instruction universelle. 

17. 



298 LA VIE LITTÉRAIRE 

On ne connaît aucun grand homme qui ail dédai- 
gné les livres; et l'opinion de tous les grands 
hommes a du poids parce qu'ils étaient en situation 
de connaître les opinions opposées aux leurs. 

La faculté d'assimilation étant chez un bon esprit 
proportionnée à la force de spontanéité, un grand 
esprit, dit Emerson, doit être un lecteur assidu. 

La lecture nous fait participer à la vie des grands 
hommes, par la connaissance de leurs actions, par 
la fréquentation intime que nous pouvons avoir avec 
eux.; elle nous fait jouir de leurs succès, de leurs 
sentiments, de leurs plaisirs par sympathie et curiosité. 

Il n'est pas jusqu'aux romans dont l'influence 
civilisatrice ne puisse être utile et féconde dans la 
bonne littérature, qui est le fonds de la religion des 
Lettres. « Les romans qu'on lit à présent, écrivait 
Doudan sous le second Empire, ont certainement 
pour but de faire périr l'esprit romanesque pris dans 
le bon sens; c'est pourtant par les bons romans que 
la France, l'Angleterre et l'Allemagne ont été en 
partie civilisées. Plus que toutes les prédications, ils 
ont contribué à faire passer dans la masse des 
hommes des étincelles d'esprit poétique; ils ont 
donné aux sociétés la délicatesse, le goût des sen- 
timents élevés. » 

La bonne littérature est celle qui, transportée 
dans la pratique, fait une vie noble. C'est ce carac- 
tère d'élévation, de confiance dans la vertu et le 
courage qui fait le charme des écrits de Yauvenar- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 299 

gues. Une vie conduite selon ses maximes géné- 
reuses sera belle, haute et droite. 

La Bruyère a peint, de l'homme, l'effet qu'il pro- 
duit dans le monde ; Montaigne, les impressions 
qu'il en reçoit; Vauvenargues, les dispositions qu'il 
y porte. La Bruyère nous épargne la peine de la 
réflexion. Montaigne nous conduit à réfléchir; il 
faut avoir réfléchi pour se plaire avec Vauvenargues. 

On lui peut appliquer ce que dit La Bruyère, la 
mesure qu'il indique pour bien apprécier dans un 
écrivain l'auteur et l'homme : — Quand une lec- 
ture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle 
vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne 
cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : 
il est bon et fait de main d'ouvrier. 

La lecture ne fait pas qu'enrichir notre esprit de 
faits, de notions et d'idées, elle transmet à notre 
âme les sentiments, la passion, l'état d'âme de 
l'auteur. 

L'œuvre d'un écrivain exerce sur nous l'influence 
qu'il ressentait lui-même au moment du travail. S'il 
était animé d'un sentiment de fierté, de liberté, il 
nous communique son indépendance et son géné- 
reux enthousiasme. 

La lecture de Spinoza eut pour Gœthe la plus 
bienfaisante influence; il y trouva l'apaisement des 
agitations de sa jeunesse, et quelques idées philoso- 
phiques auxquelles il resta fidèle pendant toute sa vie. 

Parle, disait un Ancien, afin que je te voie; quand 



300 LA VIE LITÏKRAIRE 

VOUS entendez, dit Nisard, parler de quelque homme 
supérieur, mêlé aux grandes atïaires, vous enviez 
celui qui vous dit : Je l'ai vu. 

En étudiant les grands écrivains, vous les voyez^ 
ils vous parlent, ils vous font leur confident. Ce ne 
sont plus des morceaux de littérature, des préceptes 
de goût, des règles de style, ou des vérités géné- 
rales sous la forme de beautés littéraires, c'est l'écri- 
vain lui-même qui vous appelle dans un coin et vous 
entretient à voix basse des motifs qui ont conduit sa 
plume. 

Lire, c'est voir celui qui vous parle. Par la lecture 
évocatrice on ressuscite le passé, on peut vivre des 
heures et des jours dans la charmante intimité de 
Montaigne, de Cicéron, de M™^ de Sévigné ; en lisant 
la correspondance de Voltaire on traverse, on par- 
court tout le xvni^ siècle; en lisant les saisissants 
Mémoires de Saint-Simon, on se trouve le contem- 
porain de Louis XIV. 

Les grands écrivains sont des amis fidèles dont 
l'entretien nous instruit et nous charme. Quels 
bons moments, dit S. de Sacy, que ceux que l'on 
passe avec eux, et où l'on réussit presque à se 
croire de leur siècle .et de leur société! Bossuet, La 
Bruyère. Bacine, Boileau, quelle époque que celle 
où ces grands hommes vivaient, conversaient 
ensemble, où l'on pouvait les voir, les écouter! 11 
nous reste du moins leurs ouvrages, où ils ont déposé 
l'immortelle empreinte de leur âme et de leur 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 301 

iiénie. C'est là (qu'ils vivent et que nous les retrou- 
verons toujours. Il faut les aimer, avoir leur image 
dans le cœur et se faire d'eux une société tendre et 
familière. 

On a parfois comparé les grandes Bibliotlièques 
à des nécropoles. Que de vivants sont moins vivants 
que ces prétendus morts! Ils parlent, on les écoute 
à travers les siècles écoulés; ils agissent sur nous 
l)ien autrement, avec plus de force, avec plus 
d'intime persuasion que ceux-là mêmes dont nous 
sommes entourés; nous les connaissons mieux, 
ce sont de plus grands hommes et de meilleurs 
amis ; discrets, surs, jamais importuns. Ils font 
partie de nous-même. Amis des jours heureux, 
consolateurs des heures tristes, nous les retrouvons 
toujours prêts à nous accueillir. Ce que ces grands 
hommes ont senti, souffert, aimé, pensé, rêvé, ils 
nous le disent. Que de bonnes heures ainsi passées 
autour de sa bibliothèque, allant çà et là, suivant 
sa fantaisie ou la secrète logique des idées. d"Aris- 
tote à Descartes, de Tacite à Michelet, d'Horace à 
Montaigne, Béranger ou Musset, évoquant les 
souvenirs de tous les âges, éveillant les rapports et 
les comparaisons fécondes, sentant s'ouvrir en soi 
un monde de pensées nouvelles et de sensations 
imprévues ! 

Descartes qui, avant d'entreprendre, suivant sa 
uH'thode personnelle, la série magnifique de ses 
travaux, avait In tout ce qui avait jamais été pensé 



302 LA VIE LITTÉRAIRE 

sur le monde et sur l'homuie, dit que les actions 
mémorables racontées par l'histoire relèvent l'es- 
prit, que la lecture de tous les bons livres est comme 
une conversation avec les plus honnêtes gens des 
siècles passés qui en ont été les auteurs, et même 
une conversation étudiée en laquelle ils ne nous 
découvrent que les meilleures de leurs pensées. 

Par la lecture, qui est une intime correspondance 
et une conversation, nous avons le pouvoir mer- 
veilleux d'appeler près de nous les plus grands 
hommes et d'avoir avec eux des entretiens suivis. 
Quel plaisir d'interroger César sur ses campagnes ou 
Xénophon sur la retraite des dix mille, d'entendre 
plaider Démosthènes, de nous joindre, avec Platon, 
aux auditeurs de Socrate ou aux premiers disciples 
de Jésus ! Dans les livres, sans voyages et sans perte 
de temps, nous avons sous la main les pensées 
choisies des grands hommes. 

Par la lecture, nous parcourons les mondes, et les 
temps, et l'espace. Notre âme agile se prête aisément 
aux formes si diverses où se déguisa la sensibilité 
humaine depuis que les hommes pensent, depuis" 
qu'ils rient et qu'ils pleurent. Notre fantaisie ailée 
s'amuse à cette variété de costumes et d'usages qui 
nous enseignent la tolérance dans cette grande 
comédie humaine dont les romanciers, les historiens 
et les poètes ont rer . esenté tant de scènes et ressus- 
cité tant d'acteurs. 

Toutes nos connaissances, nos meilleurs sentiments. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 303 

notre moralité, toutes nos règles morales et nos 
bonnes pensées ne sont-ils pas le résultat du travail 
littéraire des générations antérieures? Voilà la reli- 
gion des Lettres, voilà le lien divin qui relie les 
esprits et les cœurs. Par qui donc sommes-nous unis 
à toute la série de nos ancêtres, sinon par ces mêmes 
livres qui nous font pratiquer le culte pieux de nos 
grands morts, par les livres qui nous font connaître 
et aimer nos contemporains, par les livres qui 
servent et serviront toujours à l'échange des senti- 
ments, des connaissances et des idées parmi les 
hommes ? 

Par les livres, les pensées des grands hommes 
revivent en nous. 

Quand je lis les écrits de tant d'illustres morts 
qui composent notre littérature, dit J. Demogeot, 
j'éprouve une illusion de modestie qui me porte à 
croire qu'ils constituent actuellement un monde à 
côté du nôtre, un monde meilleur et plus savant. 
11 n'en est rien : c'est nous seuls qui, grâce au don 
fugitif de la vie, sommes aujourd'hui l'humanité. 
Leurs pensées ne vivent qu'en nous. Leurs livres ne 
sont, hors de nous, que des signes sans valeur. 
Grandissons donc à la hauteur de notre rôle : soyons 
les héritiers et les représentants de nos auteurs. En 
nous seuls aujourd'hui vit et se perpétue la pensée 
du genre humain. 

Êtres bornés et toujours inquiets, nous nous aimons 
beaucouj), ot cependant, par intervalles, il nous 



304 LA VIE UTTKRAIRE 

plaît de sortir de nous-mêmes, de nous quitter. 
Enfermés dans notre destinée, dit Victor Clierbu- 
liez, nous voudrions avoir part à celle des autres, 
en ressentir les émotions, nous emparer de leurs 
secrets et même, sortant pour quelques heures de 
notre siècle, du monde trop connu qui nous entoure, 
traverser les océans ou remonter le cours des âges, 
répandre dans le temps et dans l'espace toute l'abon- 
dance de nos désirs, habiter tour à tour l'âme d'un 
mandarin chinois, d'un derviche persan, d'un héros 
grec ou d'un paladin des Croisades. Il nous semble 
parfois que cent vies ajoutées à la nôtre n'épuise- 
raient pas notre ardeur d'exister, et ces vies que 
nous ne pouvons vivre, nous tâchons de les con- 
cevoir, de les imaginer. Le poète nous vient en 
aide, c'est le service qu'il nous rend. Le poète 
est un évocateur. Par lui, la poussière des siècles 
évanouis reprend figure à nos yeux; nous avons 
la joie de contempler l'invisible, nous jouissons 
de la présence des absents et de la compagnie des 
morts. 

Les siècles apportent, avec le cours des âges, de 
nouvelles manières de voir, de sentir, de comprendre 
la nature et l'homme, de réaliser la beauté. Par 
l'histoire détaillée des arts et des littératures, par la 
lecture attentive des chefs-d'œuvre, un lettré moderne 
jouit de cet immense spectacle qui, à lui seul, suffit 
au bonheur de la vie. 



NOTES ET RKFLEXIONS d'uN LECTEUR 303 

Un bon esprit cultivé, dit Fontenelle, est pour ainsi 
dire composé de tous les esprits précédents ; ce n'est 
qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce 
temps-là. 

Une collection de livres est une vraie Université. 

Le clergé catholique a fait de la Bible un instru- 
ment de règne. Quand les prêtres et les évoques nous 
disent que les droits de Dieu l'emportent sur les droits 
de riiomme, ils savent bien qui sera chargé d'exer- 
cer ces droits. Ils tirent leur puissance d'un seul 
livre dont ils font un instrument d'oppression, 
tandis que nous, libres penseurs, nous faisons du 
livre, pour tout lecteur qui réfléchit, un instrument 
de liberté. 



CHAPITRE XXVII 

Reconnaissance due aux grands hommes. — Prisme qu'ils lais- 
sent sur l'humanité. — Conseils de Doudan et de Sainte- 
Beuve sur l'art de lire. — Façon de lire de Sénèque, — Lec- 
tures de l'âge mùr. — Nécessité des revues et des journaux. 

— Besoins du jour. — Moyens de propager l'enseignement. 

— Lectures puhliques. — Biographies anccdotiques. — Plai- 
sirs littéraires. 

Une sorte de reconnaissance délicate, remarque 
Diderot, s'unit à une curiosité digne d'éloge, pour 
nous intéresser à l'histoire privée de ceux dont nous 
admirons les ouvrages. Le lieu de leur naissance, 
leur éducation, leur caractère, la date de leurs pro- 
ductions, l'accueil qu'elles reçurent dans le temps, 
leurs penchants, leurs goûts honnêtes ou malhon- 
nêtes, leurs amitiés^ leurs fantaisies, leurs travers, 
leur forme extérieure, les traits de leurs visages, tout 
ce qui les concerne, arrête l'attention de la postérité. 
Nous aimons à visiter leurs demeures, nous éprouve- 
rions une douce émotion à l'ombre d'un arbre sous 
lequel ils se seraient reposés ; nous voudrions vivre 
et converser avec les sages dont les travaux ont aug- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 307 

mente le pouvoir de la vertu et les trésors de la 
vérité. Sans ce tribut, la sagesse accumulée des 
siècles serait un don gratuitement accordé à des 
ingrats... Nous devons à Plutarque et à quelques 
autres biographes anciens, et nos neveux devront à 
Moreri, à Bayle, à Chaufepied, à Marchand, à Fonte- 
nelle, à d'Alembert, à Condorcet. à notre Académie 
française, la connaissance utile des vertus sociales 
ou des défauts domestiques qui rendirent agréable 
ou fâcheux le commerce des hommes célèbres dont 
ils admireront les ouvrages. 

Reformons la chaîne de tous les grands poètes, de 
tous les grands philosophes et moralistes, depuis 
Homère et depuis Aristote ; voyons-les se passer de 
main en main le flambeau de la vérité et de l'idéal. 
Faisons une liste, qui n'est pas bien longue, de tous 
les hommes qui ont imprégné, tour à tour, de leurs 
couleurs, l'imagination des autres hommes. Doudan 
cite Salomon, Homère, Sophocle, Virgile, le Dante, 
Milton. 

Toute l'histoire du monde est là, comme dans les 
chroniques, en traits plus vifs et plus brillants. Il 
faudrait, à chaque époque, prendre de l'histoire, 
proprement dite, ce qui est nécessaire pour bien 
orienter chaque poème. En suivant avec exactitude 
les anneaux de cette chaîne, on en verrait sortir 
une foule d'idées. C'est un spectacle très digne de 
curiosité que de suivre le cours de ces fleuves avec 
quelque chose de l'exactitude géographique. Quand 



308 LA YIK LITTÉRAIRE 

on lit les poètes sans observer l'ordre des temps, 
toutes les couleurs et toutes les ligures se confon- 
dent. 

Pour rajeunir les anciens livres, conseille encon.' 
Doudan, il est bon d'y chercher chaque fois autre 
chose. Ainsi lui-même il lit Virgile pour y recueillir 
loutes les peintures du monde» extérieur, et Cicéron, 
pour y suivre la trace des règles morales qui étaient 
le catéchisme des Romains. 

Sainte-Beuve, qui est aussi un excellent maître en 
Tart de lire^ conseille de lire même ce qui plaît 
moins, mais de n'écrire que ce qui plait. Chacun 
peut essayer, comme lui, d'écrire des choses agréa- 
bles et d'en lire de grandes. 

Ce n'est que par la lecture qu'on peut éclairer son 
esprit et qu'on fortifie son ame. 

Malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très 
peu, dit Voltaire; et, parmi ceux qui veulent quel- 
quefois s'instruire, la plupart lisent très mal. 

Personne presque, dit La Bruyère, par la disposi- 
tion de son esprit, de son cœur et de sa fortune, 
n'est en état de se livrer au plaisir que donne la 
perfection d'un ouvrage. 

Plusieurs bons bourgeois, dit Voltaire, plusieurs 
grosses têtes qui se croient de bonnes têtes, vous 
disent avec un air d'importance que les livres ne 
sont bons à rien. Mais, messieurs, savez-vous que 
l'ordonnance civile, le code militaire et l'Évangile 
sont des livres dont vous dépendez continuellement? 



NOTES ET RÉFLEXIONS d"UN LECTEUR 309 

Lisez, éclairez- vous ; ce n'est que par la lecture 
- qu'on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, 
le jeu la resserre. 

L'abus des livres tue la science, dit Jean-Jacques 
Rousseau , 

Croyant savoir ce qu'on a lu, on se croit dispensé 
de l'apprendre. Trop de lectures (mal faites) ne sert 
qu'à faire de présomptueux ignorants. 
En précisant mieux sa pensée, La Bruyère avait dit : 
« Quel([ues-uns, par une intempérance de savoir, 
el par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune 
sorte de connaissance, les embrassent toutes et n'en 
possèdent aucune; ils aiment mieux savoir beaucoup, 
que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans 
diverses sciences, que d'être surs et profonds dans 
une seule; ils trouvent en toutes rencontres celui 
qui est leur maître et qui les redresse; ils sont les 
dupes de leur vaine curiosité^ et ne peuvent au plus,' 
par de longs et pénibles efforts, que se tirer d'une 
ignorance crasse. » 

T.es personnes d'esprit ont en elles les semences de 
toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne 
leur est nouveau^ elles admirent peu, elles approu- 
vent. Ne craignons point de trop apprendre, car 
tout se tient. Savoir le plus possible, n'en déplaise à 
Rousseau, c'est le meilleur moyen de savoir bien 
quelque chose. 

Bien savoir, c'est voir la réalité, qui est toujours 
fort conq)lexe. 



310 LA VIE LITTÉRAIRE 

L'ingénieux Sénèque restait lui-même en choisis- 
sant ses pensées propres dans ses vastes lectures. 11 
regardait les livres de tous les écrivains qui l'avaient 
précédé connue un héritage laissé à tous, mais dont 
ceux-là seuls s'enrichissent qui savent en tirer profit. 
Plus qu'aucun de ses contemporains, il pratiquait 
l'art d'appliquer à son usage et de combiner dans ses 
propres ouvrages la sagesse de tous ses prédécesseurs, 
épicuriens ou stoïciens. 

11 ne faut pas tout lire ; il y a autant de différence 
entre les livres qu'entre les hommes; le très petit 
nombre se distingue et joue un grand rôle, le reste 
est confondu dans la foule. 

Horace Walpole préférait à tout les Mémoires 
personnels et les correspondances. 

« J'aime les noms propres aussi, lui répond 
M"'® du Defîand, je ne puis lire que des faits écrits 
par ceux à qui ils sont arrivés, ou qui en ont été 
témoins ; je veux encore qu'ils soient racontés sans 
phrases, sans recherche, sans réflexions; que l'auteur 
ne soit point occupé de bien dire; enfin je veux le 
ton de la conversation, de la vivacité, de la chaleur, 
et, par- dessus tout, de la facilité, de la simplicité. 
Où cela se trouve-t-il? Dans quelques livres qu'on 
sait par cœur et qu'on n'imite pas... » 

Quand je trouve dans un ouvrage, écrit Vauvenar- 
gues, une grande imagination, avec une grande 
sagesse, un jugement net et profond, des passions 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 311 

très hautes mais vraies, nul effort pour paraître 
grand, une extrême sincérité, beaucoup d'éloquence, 
et point d'art que celui qui vient du génie; alors je 
respecte l'auteur, je l'estime autant que les sages ou 
les héros qu'il a peints. J'aime à croire que celui qui 
a conçu de si grandes choses n'aurait pas été inca- 
pable de les faire. Je m'informe curieusement de 
tout le détail de sa vie; s'il a fait des fautes, je 
les excuse, parce que je sais qu'il est difficile à la 
nature de tenir toujours le cœur des honnnes au- 
dessus de leur condition. Je le plains des pièges 
cruels qui se sont trouvés sur sa route, et même des 
faiblesses naturelles qu'il n'a pu surmonter par son 
courage. 

Mais lorsque, malgré la fortune et malgré ses pro- 
pres défauts, j'apprends que son esprit a toujours été 
occupé de grandes pensées, et dominé par les 
passions les plus aimables, je remercie à genoux la 
nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes 
du bonheur, et des lumières que l'adversité n'a pu 
éteindre. 

Le plaisir qu on éprouve à lire, comme aussi la 
manière de lire, changent avec les différents âges : la 
jeunesse aime les événements, les aventures et les 
fables ; la vieillesse, les réflexions. 

11 est, dit Scherer, un âge et telles conditions d'es- 
prit et d'expérience, où l'on ne supporte plus que 
tleux sortes de livres, ceux (|ui, comme Montaigne, 



312 LA VIE LITTÉRAIRE 

connaissent le fin de la vie praticiue et mondaine, et 
ceux qni, comme Amiel, ont touché aux bornes de 
la pensée. 

C'est quand on est encore très jeune qu'on a le 
plus de plaisir à lire Télémaquc, Ylliadc, VOdyssée 
et tous les poètes anciens. En profitant de ce goût 
naturel, il serait facile et charmant de faire entrer 
dans une jeune tête ce que l'Antiquité a produit de 
plus beau. 

Pour un enfant qui n'a rien lu, qui ne sait rien, 
que tout amuse, émeut, étonne, VOdyssée traduite 
bien ou mal est un roman délicieux. << Je l'ai lue, dit 
Edmond About, avec une sorte d'ivresse après ma 
sortie du collège, et je n'y reviens jamais sans un 
regain de plaisir. VIliade, malgré la monotonie des 
batailles et la répétition de mille détails, ne saurait 
fatiguer une imagination jeune. 

» Les drames d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide 
sont aussi intéressants à coup sur que la plupart 
des pièces qui se fabriquent aujourd'hui. Presque 
personne ne les connaît, même dans la société polie. 

» Aristophane, Plante et Térence étaient des 
hommes d'esprit; je ne sais pas si nous comptons 
beaucoup de vaudevillistes qui leur soient supé- 
rieurs. Leurs pièces paraîtraient anmsantes si on 
les lisait. » 

Mais quand on ne lit guère, on ne lit pas du tout 
les Anciens. Au collège on apprend par cœur des 
manuels insipides et plus tard la vie extérieure nous 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 313 

dévore; il ne reste plus de temps que pour les jour- 
naux. Qu'on lise au moins les critiques qui abrègent 
pour ne point tout perdre et qui vous mènent direc- 
tement aux plus beaux endroits. 

C'est déjà quelque chose d'admirer les épisodes les 
plus célèbres dans les grands poèmes qu'on n'a pas 
eu le temps de lire en entier. Beaucoup de gens qui 
ont fait leurs éludes complètes et qui ne haïssent 
])as les livres, ne connaissent de ïlliade que les 
adieux d'Andromaque ou les funérailles de Patrocle; 
de Y Enéide, que la mort de Didon ou l'amitié de 
Nisus et d'Euryale; des Géorgiques, (|ue le bonheur 
de la vi(*clunnpètreou la mort d'Eurydice; du Natura 
rerum. ({ue la peste d'Athènes; de la Pharsale, que 
Ih passage du Rubicon; de Y Enfer de Dante que 
Françoise de Rimini et Ugolin; de la Jérusalem déli- 
vrée, que les jardins d'Armide ; de Wilhem Meisler, 
que les rêveries de Mignon. 

A côté des grands écrivains français qu'on lit 
encore, plus ou moins, il y a les bons écrivains qu'on 
ne lit plus du tout , dont les noms seuls ont conservé 
de la célébrité et (ju'il faudrait connaître au moins 
par fragments : Balzac, Voiture, Mézoray, Aniauld, 
Nicole, Pellisson, etc. 

De préférence aux livres anciens, on aime à lire 
des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits, 
remarque un critique littéraire, que si les formes 

18 



314 LA VIE LITTÉRAIRE 

de la vérité ne varient, nous devenons insensibles 
à la vérité. L'habitude nous a été donnée sans doute 
pour notre bien; mais elle a cet inconvénient 
qu'elle émousse nos impressions. A la longue, on 
s'accoutume à un chant d'Homère, à une ode 
d'Horace. Il est nécessaire que les grands et beaux 
lieux communs dont sont remplis les Anciens, que 
ces vérités immortelles nous soient redites sur un 
mode nouveau. 

Les livres . écrits par nos contemporains sont plus 
aisément d'accord avec l'état de notre âme. 

On a beau s'imaginer qu'on ressuscite en soi les 
temps antiques, les sentiments et les hommes du 
passé, on n'entend bien que son temps, que sa 
langue, que ses contemporains. 

Nulle voix n'est plus douce au cœur que celle des 
romanciers et des poètes qui ont vécu de la même 
vie que nous, qui ont vu les mêmes jours. 11 est des 
impressions que le talent des contemporains seuls 
peut produire, parce qu'il n'est donné qu'aux con- 
temporains, par leur ressemblance secrète avec nous, 
de connaître les intimes désirs de notre âme et les 
ressorts cachés de notre nature. 

Après les livres, les revues sont d'un précieuj 
secours pour relire à quelque distance les discus- 
sions et les faits, pour revoir les mêmes hommes 
et les mêmes questions d'une façon moins rapide,] 
moins incomplète, pour replacei- devant nos yeu] 
tout ce qui, dans le tourbillon de la vie contempo- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 315 

raine, conserve quelque importance et mérite un 
retour d'intérêt. 

Enfin le journal quotidien lui-même doit avoir 
son heure. Un journal bien fait est l'histoire du 
monde pendant vingt-quatre heures. C'est l'hisloire 
de ce monde dans lequel nous vivons e( dont les 
événements nous intéressent plus que ceux du passé. 

On dit beaucoup de mal des journaux e( cepen- 
dant ils sont indispensables dans la vie littéraire et 
politique. Par eux les Français, de Lille à Marseille, 
sont reliés entre eux ; ils éprouvent tous enseml)le 
les mêmes sentiments patriotiques. Les journaux 
sont utiles, môme dans leurs annonces, même dans 
leurs faits divers. Le fait divers, bien lu, par un 
esprit qui réfléchit, est un traité de morale en 
action, de morale en exemples. Les conséquences 
désastreuses de la paresse, de l'ivrognerie, du vice, 
relatées au jour le jour, sont autant d'avertissements 
salutaires pour tous ceux qui sont capables d'expé- 
rience. 

Dans toute sa partie supérieure, le journal est une 
instilulion libérale et démocratique. C'est le moyen 
le plus simple, le moins coûteux et le plus sûr par 
lequel le lecleur commence à s'inslruire, à s'intéresser 
à la chose publique; sans cesse amélioré, il deviendra 
le moyen par lequel la religion des Lettres pénétrera 
peu à peu dans les nouvelles couches, dans les masses 
profondes du peuple. 

Dans presque toutes nos campagnes, les églises 



316 LA VIE LITTÉRAIRE 

sont désertes, même le dinianelie. La messe y est 
presque partout faite sans sermons et sans auditeurs. 
Les prônes des quarante mille curés de France, sup- 
posé même qu'il y ait un public pour les entendre, 
n'auraient pas l'influence, l'utilité morale de la seule 
lecture d'un journal à un sou, lu quotidiennement, 
par plusieurs millions de lecteurs. 

Cependant les journaux ne dispensent pas du livre 
qui, bien choisi, est comme le moraliste et le conseil 
de la maison. Dans ce grand voyage qu'on appelle la 
vie, le meilleur guide, dit Léon de Wailly, c'est un 
bon livre, un recueil de pensées morales. A chacun 
des carrefours que forme devant nos pas le croise- 
ment continuel des passions, des intérêts et des 
devoirs, lorsque la volonté hésite, à qui demander sa 
route? Les amis éclairés sont rares; un recueil de 
saines maximes est un conseiller toujours disponible, 
toujours impartial, toujours discret. 11 est, pour la 
santé de l'âme, comme un manuel de médecine. 
L'homme ne nous apporte que le fruit de son expé- 
rience, le livre nous présente le résultat de l'expérience 
universelle. 

Enfin le journal quotidien lui-même sera un des 
moyens par lesquels la religion des Lettres pénétrera 
dans les nouvelles couches. 

Avec le petit journal quotidien, les livres à bas 
prix, les représentations gratuites du Théâtre-Fran- 
çais, de l'Odéon, les conférences qui les précèdent, 
des lectures publiques du soir, à l'usage des classes 



NOTES KT RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 317 

laborieuses, pourraient faire pénétrer avec l'histoire 
(le France le patriotisme littéraire clans les couches 
profondes du pays. 

Ces lectures publiques, qui ont déjà été essayées 
dans plusieurs grandes villes et (jui y ont réussi, 
comme à Paris, auraient pour objet de répandre peu 
à peu le goût des choses de l'esprit, de faire con- 
naître, par extraits choisis avec intelligence, les 
chefs-d'(fiuvre de notre littérature nationale et d'ins- 
truire insensiblement les auditeurs bénévoles en les 
amusant. 

Ces lectures que lout lettré, homme de goût, peut 
faire, sans être professeur, seraient composées d'ex- 
traits abondants faits avec choix. Dans ces libres 
lectures, on ferait connaître de chaque grand écrivain 
assez pour bien marquer son style, pour attacher à 
chacun une idée précise et donner au public popu- 
laire le désir d'en savoir davantage. Mêlant l'histoire 
de France à la littérature, on passerait en revue l'élite 
de nos grands hommes dans leur succession historique 
et l'on entretiendrait ainsi le sentiment patriotique en 
l'éclairant. 

Des jeunes gens désireux de s'instruire, des ouvriers 
venus là après leur journée de travail, aimeraient à 
entendre une voix littéraire (|ui les élèverait au- 
dessus des soucis de la vie quotidienne et des beso- 
gnes monotones de l'atelier. 

Ils sentiraient bien vite condjien de telles lectures, 
si intéressantes par elles-mêmes, leur pourraient être 

18. 



318 LA VIE LITTÉRAIRE 

utiles pour leur culture d'esprit ; combien elles per- 
fectionneraient, en peu de temps, l'éducation de leur 
àme. Les ouvriers intelligents n'aiment pas à vivre 
dans l'ombre, dans l'ignorance, en dehors des plaisirs 
intellectuels, des lumières de leur temps. Ils éprouve- 
raient une joie naturelle et très vive à connaître les 
œuvres des hommes dont ils voient souvent les noms 
dans les journaux, à l'angle des rues, sur les murs 
ainsi que sur les affiches de théâtre. VA rien ne serait 
plus facile que de les satisfaire à quelques lecteurs de 
bonne volonté. 

Pour les apôtres de ces libres lectures, la biogra- 
phie anecdotique serait un moyen excellent pour 
initier leurs auditeurs à l'histoire des grands hommes 
de France et des temps anciens. Les Vies de Plutar- 
que fourniraient un moyen facile de faire connaître 
de l'Antiquité ce qui est indispensable. On ferait ainsi 
pénétrer, parmi les ouvriers curieux de s'instruire et 
parmi la petite bourgeoisie, qui n'a point de biblio- 
thèque, l'amour du beau, du simple, du grand et du 
noble dans la vie humaine et dans l'art. Après quel- 
ques années de bonne volonté et d'efforts réciproques, 
on rendrait moins rare le bon goût littéraire, le sens 
de l'exquis. 

Un moraliste contemporain, M. Constant Martha, a 
écrit tout un livre sur les plaisirs littéraires. 

Il y constate que la délicatesse, — dans l'art et 
dans la vie, — est aujourd'hui la fleur de la mo- 
ralité. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 319 

Les gens affairés, ceux qui manquent de loisirs, 
ne goûtent point assez les charmes de la littérature 
et de la poésie; ils ignorent que les plaisirs litté- 
raires, en même temps qu'ils sont une exquise satis- 
faction de la raison et de l'âme, sont aussi une clarté 
morale, une vive lumière intérieure. 



CHAPITRE XXVIII 

Vérités propagées par les romanciers. — La vraie vie reli- 
gieuse. — Lumière de l'humanisme. — Exclusivisrr.o dos ca- 
tholiques. — Eclectisme des libres penseurs. — Déchaînement 
clérical contre l'enseignement universitaire. — Proscription 
en masse de l'Antiquité et de la Renaissance. — Suppression 
des belles études classiques. — Fénelon à l'index. — L'il- 
lustre Possevin. — Enthousiasme pour saint Thomas. — Ra- 
vages du paganisme dans l'éducation, dénoncés par Le \ er 
Rongeur. — ^ï^'' Gaume reçoit l'approbation de Pie 1\ . — 
Campagne des évêques à la suite. — Orgueil sacerdotal. 

Aux suprêmes puissances de la recherche philo- 
sophique et de la haute contemplation, la religion 
des Lettres joint le noble plaisir, la satisfaction intel- 
lectuelle et le profil moral des études littéraires. 

« Se délecter de ce qui est beau, aimable, délicat, 
montrer que les merveilles du tiénie recèlent du 
bonheur, c'est, dit Constant Mailha, prêcher une 
sorte d'épicurisme, mais c'est un épicurisme qu'il ' 
est honorable de pratiquer et qu'il n'est pas malséant 
de répandre. » 

La vraie moralité ne consiste pas dans l'ascétisme, 
mais dans la noble qualité et la perfection du plaisir. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 321 

L'arl. aussi ])i(Mi que la moral»', fail la haute 
éducation de nos cœui's. C'est la nature humaine, 
idéalisée avec vraisemblance et proportion, avec 
mesure, avec i;oûf, f|ue nous cherchons dans les 
beaux ouvrages des poètes. 

C'est la poésie ({ui, dans la suite des âges, depuis 
les poèmes d'Homère jus(]u'à ceux d'Alfred de Vigny 
ou de Sully-Pi'udhomme, a créé l'amour tendre, 
délicat, dévoué, tel (pie nous le concevons aujour- 
d'hui. 

Tuj'got disait avec raison que les auteurs de 
romans ont répandu dans le monde plus de grandes 
vérités que « toutes les autres classes réunies. » 

Saint Augustin met en doute s'il faut laisser dans 
les églises un chant harmonieux. L'ancien mani- 
chéen. (|ui ci'oit toujours au diable, — comme le 
Père Monsabi'i', — st; défie des prestiges de l'art. La 
musique devient à ses yeux un attrait de Satan, un 
|)iège des démons. Les Anciens croyaient au contraire 
à l'utilité morale de la musique. 

A rexem})le de saint Augustin, Bossuet réprouvait 
la musifpie de Lulli et les opéras de Quinault, par le 
même piincipe qui lui faisait dire que « les comédies 
de Molière sont pleines d'infamies ». 

Aristole et Platon estimaient, comme Ej)icure, 

qu'on ne devient un homme délicatement vertueux 

(pie par la culture des Lettres. C'était aussi l'avis 

' de l'aimable auteur de Télémaque. 

I En France, en Angleterre et dans toute l'Euro j)e 



322 LA VIE LITTÉRAIRE 

civilisée, la vie littéraire est aujourd'hui la vraie vie 
religieuse. 

Après l'horrible nuit du moyen âge, nuit pleine 
de cauchemars et d'hallucinations, nos pères de la 
Renaissance puisèrent de nouveau à la source de 
l'Antiquité païenne et firent ainsi faire à leurs fils, 
suivant les conseils de Rabelais et de Montaigne, 
leur cours d'humanité. 

La Renaissance est née de V humanisme. Cette 
lumière a fait réfléchir et la réforme religieuse est 
née du libre examen. 

La Réforme et la Renaissance ont préparé et rendu 
possible la Révolution. 

Le moyen âge avait eu la foi; le seizième siècle 
devint sceptique avec Montaigne ; et, d'un autre 
côté, Bacon lui montra la nécessité de l'observation 
et de l'expérience pour l'augmentation et le progrès 
des sciences. 

Le moyen âge avait été tout ecclésiastique ; l'Église 
alors gouvernait les peuples et dominait les rois. Au 
seizième siècle, la science, la littérature, l'art devien- 
nent laïques. L'Église elle-même est menacée par 
un esprit nouveau, puisque la Réforme se produi 
en même temps que la Renaissance. 

Depuis la Renaissance, nous avons eu trois beaux 
siècles de littérature. La civilisation en a grandement 
profité. 

Une langue précise et nuancée comme la nôtre 
est un trésor de délicatesses morales lentement 



I 

I 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 323 

acquises par le concours universel et l'apport effectif 
des meilleurs. 

31ais les théologiens catholiques, qui vivent en 
dehors de la religion des Lettres, absorbés dans leur 
bréviaire et leur Bible, manquent trop de goût 
littéraire et de fine culture pour comprendre l'utilité 
morale du beau. [Is mettent à l'index, — sans les 
lire, — les livres de Renan comme ceux de Voltaire et 
de Rousseau. Aucun chrétien ne les doit lire. Les 
Jésuites les remplacent par les faits et gestes de 
Marie Alacoque avec un des leurs et c'est pourquoi 
la religion des Lettres est encore ignorée d'un si 
grand nombre. 

Ceux qui peuvent obéir à leur libre inclination 
dans leurs lectures, choisissent dans le Panthéon 
littéraire ce qui convient le mieux à leurs goûts, à 
leur âme et à leur esprit. 

Après avoir lu, ils relisent. 11 vient même, 
remarque Sainte-Beuve, une saison dans la vie, où, 
tous les voyages étant faits, toutes les expériences 
achevées, on n'a pas de plus vives jouissances que 
d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de 
savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoir 
les gens (ju'on aime; pures délices du cœur et du 
goût dans la maturité. 

Vivre avec les grands hommes des temps passés 
dans une intimité affectueuse et familière, s'inspirer 
de leurs exemples et s'échauffer à leur contact, 
profiter de leur expérience et même de leurs fautes 



324 LA VIE LITTÉRAIRE 

pour les éviter, se pénétrer de leur esprit, analyser 
leur style i)our mieux s'assimiler leurs pensées, 
ex|)lorer avec eux et par eux le champ de l'histoire, 
étudier l'humanitt!' dans ses plus grands individus et 
l;i suivi'c ainsi à ti'avers les siècles qui sont dominés 
p.ir quelques grands hommes comme FÉgyjjte par 
ses pyramides : voilà ce que rend possible la char- 
mante habitude de hre. 
On se dit, comme Voltaire, dans ces vers délicieux : 

Jouissons, éci-ivons, vivons, mon cher Horace. 

J'ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins. 

Mais au l)ord du tombeau je mettrai tous mes soins 

A suivre les leçons de ta philosophie, 

A mépriser la mort en savourant la vie, 

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, 

Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens. 

Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence, 
A jouir sagement d'urne honnête opulence, 
A vivre avec soi-même, à servir ses amis, 
A se moquer un peu de ses sots ennemis, 
A sortir d'une vie ou triste ou fortunée. 
En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée. 

Que ce soit Voltaire, Horace ou Montaigne, quel 
que soit, dit Sainte-Beuve, l'auteur qu'on préfère et 
(pii nous rende nos propres pensées, on va demander 
alors à quelqu'un de ces bons et antiques esprits un 
entretien de tous les instants, une amitié qui ne 
trompe pas, qui ne saurait nous manquer, et cette 
impression habituelle de sérénité et d'aménité qui 
nous réconcilie, nous en avons souveni besoin, avec 
le.ô hommes et avec nous-mêmes. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 325 

Tel n'esl point le goiil chrétien, le sentiment des 
vrais catholiques, toujours hostiles à ces bons et 
antiques esprits, à ces classiques anciens qu'ils haïs- 
sent et voudraient détruire, mais qui n'en subsistent 
pas moins et qui seront toujoui's des amis, des se- 
cours, des modèles dans l'art et dans la vie. 

Sans exclure la Bible, mais sans lui donner toute 
la place, comme au Livre par excellence, au Livre 
unique, les libres penseurs, qui sont les fidèles de la 
religion des Lellres, joignent à Gicéron, à Horace, 
aux grands écrivains anciens, Fénelon, Massillon, 
Bossuet, plusieurs Pères de l'Église et plusieurs écri- 
vains de sainteté; les amis du xvin^ siècle lisent 
aussi volontiers les bons écrivains du xvn^ qui ont 
admirablement pratiqué l'art d'écrire, parce que sans 
avoir beaucoup d'idées, ni beaucoup de science, et 
sans grandes lumières, ils avaient beaucoup de talent. 
Malgré la condamnation prononcée par M»'" l'évê- 
que d'Orléans, les fidèles du grand diocèse ne crai- 
gnent pas de lire le Siècle de Louis XIV par Voltaire, 
la Grandeur et Décadence des Romains, les symi- 
{[leiles Lettres persanes de Montesquieu, les Époques 
de la nature de Bufîon, le Vicaire savoyard et les 
belles pages de rêverie et de desci'iplion de nature 
par Jean- Jacques ; ils aiment le xvni'' siècle, malgré 
les anathèmes du Père Lacordaire, et constatent avec 
Sainte-Beuve qu'en ses parties mémorables, ce grand 
siècle a su concilier la tradition littéraire avec la 
liberté de développement et l'indépendance. 

19 



326 LA VIE LITTÉRAIRE 

A l'exemple d'Érasme et de Cicéron, Voltaire, 
Diderot, d'Alembert, Vauvenargues, Buffon, Mon- 
tesquieu, pratiquaient lil)rement la pure religion des 
Lettres, qui fut celle de Socrate et celle d'Aristote, 
celle d'Épicure et de Zenon, celle des épicuriens aussi 
l)ien que celle des stoïciens, celle de Sénècpie qui 
puisait tour à tour dans les deux écoles rivales, celle 
d'Épictète et celle de Marc-Aurèle, comme elle était 
déjà celle des plus anciens sages de la Grèce. 

C'est pourquoi la plus grande partie des évèques, 
à la suite de M^'' Gaume, de M^^ Lagrange et du car- 
dinal-archevêque Gousset, encouragés et approuvés 
par l'infaillible pontife romain, ont condamné en 
bloc tous ces philosophes, tous ces moralistes, tous 
ces sages de l'Antiquité, qui n'avaient pas eu le 
bonheur de connaître l'Immaculée Conception de la 
Vierge, mère de Dieu par ro})ération du Saint-Esprit, 
et qui, n'ayant pas admis la Trinité, doivent, ])ar là 
même, être exclus en bloc de l'éducation contem- 
poraine. 

On ne connaît pas assez, dans le monde laïque, lej 
prétentions rétrogrades, les projets antilittéraires ei 
les secrets desseins de ces gens-là. C'en serait fait, 
pour les nouvelles générations, de la lecture, de h 
littérature française et de l'étude de la littératun 
antique, s'ils arrivaient à triompher. 

Se rappelle-t-on qu'il y a moins de quarante ans 
après le coup d'État de décembre, une campagne 
furibonde a été entreprise par les évêqnes et par 1( 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 827 

clergé français, soutenus par Louis Veuillol dans son 
- Univers, \)0\\v délruirol'enseignemenl de FUniversité, 
pour exclure radicalement des études classiques les 
classiques anciens; campagne de barbares poursuivie 
furieusement avec le même fanatisme exclusif que le 
calife Omar avait pour le Coran? 

Dans cette campagne mémorable, les évêques 
• citent les Pères de l'Église, les Apôtres, les Constitu- 
tions apostoliques^ dans lesquelles il est dit : 

(( Abstenez-vous de tous les livres des gentils. 
Qu'avez-vous à faire de leurs doctrines? Ces lectures 
ont fait perdre la foi à quelques liommes légers. 
Abstenez-vous absolument de tous ces ouvrages pro- 
fanes et diaboliques. » 

A grands renforts de citations, Tauleur cbrélien du 
Ver Bongeur établit que, dans les beaux temps du 
cbristianisme, l'étude des Lettres profanes était abso- 
lument bannie de l'éducation. 

Et cependant, <à ses débuts, le christianisme, privé 
(le toute littérature humaine, trouvait la société 
païenne en possession de la littérature et de la science. 

C'est, dit-on, pour nous api)rendre à bien penser, 
à bien sentir et à bien rendre qu'on nous fait étudier 
Viigile et Cicéron. 

— (( Mais, s'écrie saint Jérôme, que peut-il y avoir 
de commun entre Bélial et Jésus? Quel rapport entre 
David et Horace, entre l'Évangile et Virgile, entre 
saint Paul et Cicéron? » 

« L'éloquence des Pères de r%lise diffère de l'élo- 



328 LA VIE LITTÉRAIRE 

queute des orateurs païens de toute la distance qui 
sépare le ciel de la terre. » 

Les belles-lettres sont dangereuses pour le salut, et 
ne sont, d'ailleurs, d'aucun prix. 

« Quel profit, dit un ancien évoque de Rouen, cité 
par M^' Gaume, quel profit tirons-nous, je vous le 
demande, de la lecture des grammairiens? A quoi 
nous servent, en philosophie, Pythagore, Socrate, 
Platon et Aristote? De quelle utilité peuvent être à des. 
lecteurs chrétiens les tristes chants de poètes c/mme/i', 
comme Homère, Virgile et Ménandre ? A quoi peu- 
vent être utiles, dans les familles chrétiennes, Sal- 
luste, Hérodote, Démosthène, Démocrite, Varron, 
Plautè et Cicéron ? » 

Avec le « criminel » Homère, sont chrétiennement 
condamnés les anciens sages et tous les antiques 
poètes qui ont mis la morale humaine en maximes : 
Firdousi, l'Homère des Persans; Solon, Hésiode, 
Théognis. Ces poètes philosophes méritent leur con- 
damnation; ils ne croient point au surnaturel; ils 
avaient déjà la vue claire du monde et la sagesse 
humaine; ils avaient l'expérience des hommes; ils 
savaient ce que La Rochefoucauld, Montaigne, La 
Rruyère, ont, par l'expression, rajeuni ! 

Les pieux ennemis des Lettres et de la lecture les 
condamnent. Us condanment avec eux Lucrèce, Vir- 
gile, Tibulle, Ovide, Térence et Ménandre, Horace et 
Montaigne, ces vrais poètes : ils condamnent La Fon- 
taine avec Voltaire et Vauvenargues avec Xénophoii. 



i 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 329 

Les ouvrages d'Aristote lui-même ne sont pas sans 
danger. Les étudiants du moyen âge y puisèrent, 
paraît-il, des erreurs manifestes, et voulant les pal- 
lier, « ils disaient que ces erreurs sont vraies selon 
le philosophe, c'est-à-dire selon Aristote, mais non 
selon la foi catholique. Connne s'il existait deux 
vérités contradictoires ! » 

Pendant toute la durée du moyen âge, l'éducation 
fut « exclusivement chrétienne; et la société était 
chrétienne, profondément chrétienne. » 

]>[ais aujourd'hui, « la société est malade, bien 
malade. 

» Nous écrivons (iSol) au bruissement de la 
tempête. 

» Nous subissons les conséquences désastreuses de 
la Renaissance. 

» On ne vit plus alors que les païens de Rome et 
d'Athènes; on ne connut plus pour l'humanité que 
deux siècles de lumière : le siècle de Périclès et le 
siècle d'Auguste. 

)) Arrière les Écritures et les Pères de l'Église ! 

» Les fables d'Ésope et de Phèdre, Quinte-Curce, 
Ovide, Virgile, Horace, Homère, Aristophane, 
Démosthène, Xénophon, Cicéron ! voilà ce qu'on 
donne à lire à de jeunes chrétiens, fds des chevaliers 
et des martyrs ! » 

Aujourd'hui, « le point capital n'est pas de rendre 
renseignement libre, c'est de le rendre chn'tien. 
» Rendre l'enseignement chrétien, voilà le dernier 



330 LA VIE LITTÉRAIRE 

mol (le la lutte; voilà ce qu'il faut entreprendre et 
réaliser à tout prix. » 

A la morale des philosophes, il faut substituer le 
christianisme dans l'éducation. 

« Il faut renouer la chaîne de l'enseignement 
catholique manifestement , sacrilègenient rompue dans 
toute l'Europe, il y a quatre siècles. » 

xMais quelle fut l'origine de cette chute lamen- 
table? 
N'en doutez pas. C'est la Renaissance. 
« On voit Aide Manuce, le prince des typographes 
italiens, laissant de côté presque tous les ouvrages 
chrétiens, consacrer son talent et sa vie à reproduire 
les auteurs païens, surtout Virgile, Lucien, Horace, 
Ju vénal, Lucain, Démosthène, Sophocle et Cicéron. 
» Ne dirait-on pas que l'art typographique n'avait 
été donné aux hommes que pour j)i'opager le règne du 
paganisme, ou plutôt ne semble- t-il pas que l'im- 
primerie préludait dès sa naissance à ce qu'elle ferait 
de nos jours? a 

L'Antiquité est aussi damnable et condamnable que 
l'époque moderne. Hors la doctrine et l'enseignement ^ 
du moyen âge, il n'y a point de salut. 

Au XVI® siècle, dès l'aurore de la Renaissance, les 
modèles de l'Antiquité n'étaient plus proposés seule- 
ment à l'admiration comme le type du beau et la 
règle du goût, on avait, dit M^' Gaume, en se signant 
avec horreur, l'audace de les donner pour les régula- 
teurs des mœurs ! 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 331 

Érasme en fournit la preuve. Il était de ceux qui 
aiment avant tout les Lettres; c'était un philosophe 
précurseur de Montaigne et de Voltaire. Au nom de 
la raison, il observait la vie et les hommes. Humaniste, 
il étudiait, il admirait l'Antiquité païenne. « Chrétien, 
prêtre, religieux^ car Érasme était tout cela », il ne 
rougissait pas de préférer aux écrivains sacrés les 
auteurs profanes! 

Ce prince des lettrés de son siècle, dont le goût 
donnait le ton <à l'Europe entière, Érasme dit avec un 
sérieux dans lequel la folie et l'impiété le disputent au 
ridicule : « Ai-je fait quelque progrès en vieillis- 
sant? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que jamais 
Cicéron ne m'a plu autant qu'il me plaît dans ma 
vieillesse. Non seulement sa divine éloquence, mais 
encore sa sainteté inspirent mon âme et me rendent 
meilleur. C'est pour cela que je n'hésite pas à exhorter 
la jeunesse cà consacrer ses belles années, je ne dis 
pas à lire et à relire ses ouvrages, mais à les appren- 
dre par cœur. Pour moi, déjà sur le déclin de mes 
jours, je suis heureux et fier de rentrer en grâce avec 
mon Cicéron, et de renouveler avec lui une ancienne 
amitié trop longtemps interrompue. » 

Conçoit-on, dit M»'" Gaume, qu'un chrétien, un 
prêtre ail la folie impie de parler ainsi d'un païen? 

Pour «|ue la jeunesse pût devenir plus vertueuse 
eu lisant non l'Écriture ou les ouvrages des Pères, 
mais les maîtres du paganisme, on composa (chose 
horrible) les classiques moraux. « Comme chef- 



332 i.A vu: MrrÉR.viRE 

d'œuvrc du genre, je citerai, dit M«' Gaume, le 
Selectœ èprofanis, où l'on présente les païens comme 
des modèles achevés des quatre vertus cardinales : 
la prudence, la justice, la force, la tempérance. Or. 
ces modèles ne se confessaient pas, ne communiaient 
pas, nallaient pas à la messe, n'étaient pas chré- 
tiens! » 

Donc le christianisme, avec toutes ses pratiques 
gênantes, n'est pas nécessaire pour être vertueux. 

Les libres penseurs n'osent-ils pas dire que le 
monde a vu une foule d'honunes célèbres par leur 
vertu et que la philosophie seule a formés : Pythagore, 
Antisthène, Socrate, Platon, les stoïciens, Caton, 
Cicéron, Montesquieu, Destutt de Tracy, Cabanis, 
Condorcet. Condorcet, l'affreux révolutionnaire, Gon- 
dorcet, qui avait la seule religion des Lettres, des 
sciences et du progrès, Gondorcet, qui aimait l'hu- 
manité et qui voulait passionnément le bonheur du 
genre humain ! 

Non seulement les libres penseurs philosophes 
disent qu'il s'est rencontré des sages, vertueux et 
amis des honnnes, qui n'étaient point chrétiens, 
mais « tout le monde, depuis le monde qui habite 
les salons, jusqu'à celui qui habite les chaumières, ne 
répète-t-il pas en chœur ; « On peut être vertueux 
sans religion ? » Et l'auteur du Ver Rongeur dénonce 
aux sévérités de l'Empire le cours de M. Saisset qui 
avait eu l'audace de hasarder quelque chose de pareil 
en 1850. 



.NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 333 

M^"" Gaume est l'ennemi intraitable de la vertu 
païenne, autant que l'ennemi acharné de la religion 
des Lettres. 

Les belles études classiques, il les supprime. Il 
condamne la sagesse pratique des Anciens, sans, 
d'ailleurs, admettre davantage la méthode et les 
résultats de la science moderne fondée sur l'observa- 
tion des finis, l'analyse et l'expérience. 

Lumières antiques, lumières modernes, tout cela 
est l'œuvre de Satan; c'est l'empire du diable. Au 
nom du catéchisme et de la théologie, il proscrit la 
culture la plus noble et la plus délicate, toutes ces 
antiques images du beau que, depuis la Renaissance, 
l'élite de la jeunesse pouvait aller puiser aux écoles 
de Rome et de la Grèce. 

Non seulement Montaigne, Voltaire et Cicéron sont 
excommuniés, mais Fénelon lui-même est banni en 
leur compagnie car, lui aussi, semble penser et dire 
qu'on peut être veitueux sans croire à la Trinilc' et 
aux miracles. 

(( Sans s'en douter, Fénelon conduit à la même 
conséquence, en donnant à Télémaque tous les senti- 
ments et toutes les vertus que le christianisme seul 
peut inspirer. » 

Suspect d'hérésie, d'opinions très particulières, 
condamné par le pape sur la plainte deRossuet, l'au- 
teur de Télémaque est un affreux païen dont la lecture 
est très dangereuse. 

« Dans V Éducation des filles. Fénelon va jusqu'à 

19. 



334 LA VIE LITTÉRAIRE 

laisser entrevoir le désir que les femmes modernes 
s'habillent comme les femmes de l'ancienne Grèce. \ 
Il voudrait faire voir aux jeunes filles « la noble sim- 
plicité qui })araît dans les statues et dans les autres i 
figures qui nous restent des femmes grecques et | 
romaines; elles y verraient combien des cheveux 
noués négligemment par derrière et des draperies 
pleines et flottantes à longs plis sont agréables et 
majestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent 
parler les peintres et les autres gens qui ont le goût 
exquis de l'Antiquité. » 

Dans sa Lettre sur Véloquence, Fénelon place les 
architectes chrétiens, malgié leur vain raffinement, 
au-dessous de la belle simplicité gTecque. « Les inven- 
teurs de l'architecture qu'on nomme gothique, et qui 
est, dit-on, celle des Arabes, crurent sans doute 
avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec 
n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ou- 
vrage; les pièces nécessaires pour le soutenir ou le a 
mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche, ^ 
se tournent seulement en grâce par leurs propor- 
tions : tout est simple, tout est mesuré, tout est 
borné à l'usage; on n'y voit ni hardiesse, ni caprice 
qui impose aux yeux; les proportions sont si justes 
que rien ne parait fort grand, quoique tout le soit; 
tout est borné à contenter la vraie raison. » 

— Vous l'entendez, dit M^*" Gaume : l'art chrétien 
ne peut soutenir la comparaison avec les ouvrages 
du paganisme ! 



m 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 335 

Tous les chefs de la grande révolte du xvi*^ siècle 
-comptent parmi les plus ardents disciples du paga- 
nisme classique. Montaigne et Rabelais sont païens 
autant que Luther et qu'Érasme. Aniyot, évêque 
d'Auxerre et traducteur de Plutarque, appelé à faire 
l'éducation des successeurs de saint Louis, ne connaît 
pas de modèles plus accomplis pour un prince que 
les grands hommes d'Athènes, de Sparte et de Rome. 

Ces hommes et ces faits qu'on propose encore à 
notre admiration, on les a proposés, depuis la Renais- 
sance, à l'admiration des enfants du petqjle comme à 
radmii'ation des enfants des rois. 

Amyot, cet indigne évêque, estime que la plus 
belle et la plus digne lecture que Von saurait présenter 
à un jeune prince, sont les Vies de Plutarque. 

« Voilà qui est entendu, reprend M^'' Gaume, l'his- 
toire de Constantin, de Théodose, de Charlemagne, 
de saint Louis et de tant d'autres saints rois ou empe- 
reurs, était moins propre à former l'esprit et le cœur 
d'un prince chrétien que les vies de Thésée, de 
Romulus, de Lycurgue, de Solon, de Périclès, de 
Marins, de Sylla, de César, de Thrasybule et de 
Brutus ! Bientôt les sainctes Lettres disparaissent de 
l'éducation; elles n'ont plus d'accès dans les collèges; 
et cent ans après Amyot, Fénelon compose, à Tusage 
de l'héritier du Royaume Très Chrétien, un évangile 
dont Télémaque est le disciple. Mentor l'interprète, 
Minerve l'inspirateur, et le paganisme le plus pur le 
fond et la forme. 



336 LA VIE LITTÉIUIRE 

» C'est dans le même but qu'au lieu d'écrire la vie 
et les maximes de nos grands hommes et de nos 
grands saints, pour former l'esprit et le cœur du duc 
de Bourgogne, Fénelon croit devoir consacrer son 
génie et son temps à analyser, à traduire XOdyssée, 
et à faiie un Abrégé de la Vie des pMlonoplieH anciens 
avec leurs maximes : Thaïes, Solon, Pitlacus, Bias, 
Périandre, Chilon, Cléobule, Épiménide, Anactiarsis, 
Pythagore, Héi'aclite, Anaxagoras, Démocrite, Empé- 
docle, Socrate, Platon, Antisthène, Aristippe, Aris- 
lote, Xénocrate, Diogène, Gratès, Pyrrhon, Bion, 
Épicure, Zenon. 

» Le même principe nous a valu une nuée d'autres 
ouvrages où l'on apprend aux enfants (chose horrible), 
l'art d'être vertueux sans religion. » 

Dans ces ouvrages diabolicfues, « les sentiments 
naturels, les avantages humains tiennent lieu des 
sacrements, des promesses et des menaces de la foi. » 

Et le fougueux prélat cite l'innocent Berquin 
auquel il fait l'honneur de le proscrire avec l'auteur 
de Téléniaque. 

Depuis la Renaissance du seizième siècle, la litté- 
rature est perdue, la jeunesse est pervertie par le • 
rationalisme philosophique, elle n'est plus édifiée par 
le suave dogmatisme catholique. 

Dès avant Voltaire, Montaigne et Rabelais sont 
antichrétiens. La Fontaine et Molière sont « pleins 
d'infamies » — peut-être parce qu'ils ont peint Tar- 
tufe et les chats fourrés et qu'ils sont les écrivains les 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 337 

plus français et les plus riches pour les Irails d'une 
morale universelle. 

Au lieu d'élargir le Temple du Goût de Voltaire, 
afin qu'il devienne le Panthéon de tous les nobles 
humains, de tous ceux qui ont accru, pour une part 
notable et durable, la somme des jouissances et des 
litres de l'esprit, l'auteur du Ve7^ Rongeur et tous les 
prélats, rangés en bataille sous le commandement de 
Louis Veuillot, rongent eux-mêmes, autant qu'ils le 
peuvent, nos gloires nationales, depuis Rabelais jus- 
qu'à Voltaire, et s'y acharnent avec autant de rage et 
de haine impuissante que s'ils étaient des classiques 
païens. 

Selon Nos Seigneurs, nous subissons toujours les 
conséquences désastreuses de la Renaissance. 

« De})uis quatre siècles, il y a en Europe un élé- 
ment nouveau, im élément de plus qu'au moyen 
âge ; et cet élément forme un mur de séparation tou- 
jours subsistant entre le christianisme et la société. » 

C'est pourquoi la France, « l'antique fille du catho- 
licisme, n'a plus d'autre cii de ralliement que ces 
mots horribles répétés sur tous les tons, de l'Adria- 
tique à l'Océan et de la Méditerranée à la Baltique : 
Le christianisme nous pèse ; nous ne voulons pas 
qu'il règne sur nous ; qu'on l'ote ; sa vue soûle nous 
est insup|)ortable. » 

Au commencement du xvni*' siècle, rien déjà 
n'était moins chrétien de mœurs et de croyances 
que les classes élevées et tous les hommes qui 



338 LA VIE LITTÉRAIRE 

avaient le plus largement participé à l'enseignement 
public. 

Heureusement, les femmes, dans l'instruction des- 
quelles n'entre pas l'élément païen, se sont mainte- 
nues, sous la direction de l'Église, beaucoup plus 
chrétiennes que les hommes. 

Les classes populaires ont été, comme les femmes 
et pour les mêmes motifs, préservées de la conta- 
gion ; elles sont restées toujours fidèles à la foi catho- 
lique, et n'ont fini par devenir hostiles à la religion 
que sous l'influence, deux fois séculaire, des classes 
élevées à l'école des Grecs et des Romains. 

Au moment où le paganisme ressuscité dans l'édu- 
cation envahissait l'Europe, un illustre Jésuite, un 
de ces hommes supérieurs, comme l'illustre Compa- 
gnie n'a cessé d'en produire, le P. Possevin, trem- 
blant pour l'avenir, faisait entendre son éloquente 
parole. « Quelle pensez-vous donc que soit la cause 
formidable qid précipite aujourd'hui les hommes 
dans le gouffre du sensualisme, du blasphème, de 
l'impiété, de l'athéisme ? C'est que, dans les collèges, 
pépinières des États, on leur a fait lire et étudier 
tout, excepté les auteurs chrétiens. » 

« Voulez-vous sauver votre République? Portez 
sans délai la cognée à la racine du mal ; bannissez 
de vos écoles les auteurs païens, qui, sous le vain 
prétexte d'enseigner à vos enfants la belle langue 
latine, leur apprennent la langue de l'enfer. » 

L'illustre Possevin (?) déclare qu'il faut en revenir 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 339 

à Tiisage pratiqué dans les écoles du moyen âge, 
« usage commandé par Dieu lui-même r, , et qui con- 
sisle à mettre entre les mains de l'enfance les Actes 
des martyrs, les Vies des saints, l'Écriture et les 
Pères. 

Depuis la Renaissance des Lettres, de chute en 
chute, à travers le xvni® siècle et toute la suite 
odieuse des philosophes, le théâtre, la littérature, la 
poésie sont arrivés « aux dégoûtantes productions de 
Parny, de Pigault-Lebrun, de Scribe, de Soulié, 
d'Eugène Sue et de Victor Hugo. » 

Il faut aujourd'hui « seconder les desseins mani- 
festes de la Providence » et, sous peine de mort, 
revenir à la théologie, cette science divine, qui s'est 
pi'oduite avec toute sa magnificence dans la Somme 
de saint Thomas. 

Ici l'admiration et l'enthousiasme du Ver Bongeur 
se donnent carrière; avec une verve intarissable, 
Monseigneur les répand en longues litanies : 

La Somme de saint Thomas, 

« cet ouvrage qui n'a pu épuiser l'admiration de 
six siècles, 

» est le plus beau qui soit jamais sorti de l'intel- 
Hgence créée; 

» — ouvrage angélique et presque divin, 

» — dernière limite du génie, 

» — fontaine de toutes les sciences, 

» — trésor de toutes les vérités, 

» — réfutation de toutes les erreurs, 



340 LA VIE LITTÉRAIRE 

» — arsenal de toutes les vérités, 

« — exposition la plus vaste de la religion chré- 
tienne, 

» — boulevard le plus fort de l'Église, 

» — gloire immortelle de l'esprit humain, 

» — seul jugé digne par les Pères du Concile de 
Trente de paraître à côté de l'Évangile, au milieu 
de la salle de leurs augustes assemblées, afin, etc. 

(Le Ver Rongeur des sociétés modernes, page 362.) 

« C'est par le clergé que doit commencer, comme 
toutes les autres, celte réforme décisive pour la reli- 
gion et pour la société » (page 387). 

Déjà, en 183o, l'auteur du Catholicisme dans 
V éducation avait signalé le « ver rongeur de l'Europe 
moderne ». Depuis lors, il a toujours prêché « la 
guerre sainte ». Depuis lors, les « solennels avertis- 
sements de la Providence n'ont pas été perdus. Les 
uns par crainte, les autres par conviction, s'efforcent 
d'opérer une réaction catholique sur la société. » 

Depuis lors, l'Église développe triomphalement 
son mouvement dans l'éducation qui sera pour elle 
le « vestibule de la toute-puissance ». 

On sait que l'éducation de la jeunesse a l'in- 
fluence la plus directe et la plus profonde sur 
l'avenir de la société. 

Mais, pour M^' Gaume et ses collègues, s'ils 
attaquent avec cette vigueur persévérante le paga- 
nisme, c'est parce qu'il est « l'unique cause de 
l'affaiblissement de l'Église », parce que « l'édu- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 341 

cation, c'est l'empire; la férule du maître est le 
sceptre du monde » . 

Le poète Lemierre avait dit : 

Le tîident de Neptune est le sceptre du monde. 
Monseigneur connaît les auteurs profanes, mais seule- 
ment assez pour fausser un vers et le dénaturer. 

Presque tous ses collègues, qui voudraient, comme 
lui, revenir au moyen âge et qui voient aussi, pour 
l'Église, dans l'éducation de la jeunesse « le vestibide 
de la toute-puissance », cherchent à faire donner 
dans les écoles, collèges, petits sthninaires qu'ils diri- 
gent, les auteurs bien pensants et les livres chrétiens. 

Son Éminence le cardinal Gousset, archevêque de 
Reims, prélat compté au premier rang parmi les 
théologiens contemporains, félicite l'auteur du Ver 
Rongeur d'avoir « parfaitement démontré que, depuis 
plusieurs siècles, l'usage des auteurs païens dans les 
écoles secondaires a exercé une funeste infkience 
sur l'éducation de la jeunesse et l'esprit des sociétés 
modernes. » 

M^"" An t. Ricard, prélat de la Maison de Sa Sainteté 
Léon Xni, félicite le vaillant évêque d'avoir su 
« tenir l'impiété et l'hérésie à longueur de lance ». 

Il le félicite d'avoir su maintenir le surnaturel 
dans l'éducation. « On sent que le pieux prélat est 
heureux de s'y arrêter (dans le surnaturel), comme 
dans un élément qui lui est famili(îr. » 

Appuyé sur des faits incontestables, M^' Gaume 
a montré les ravages du paganisme dans l'éducation. 



342 LA VIE LITTÉIUIRE 

La réforme qu'il a proposée fut faussement traitée 
d'exagération. Des objections furent formulées « avec 
une aigreur, uneanimosité de ton qui en trahissaient 
la faiblesse ». Dans ses Lettres à M^^ Dupanloup, 
publiées au fort de la lutte, M^' Gaume « en fit 
justice avec calme et solidité. » 

L'auteur du Ver Rongeur reçoit les félicitations, 
les encouragements des évêques. M®'' Parisis lui 
écrit (5 juillet 18olj : « Avant un demi-siècle, on 
comprendra que la Renaissance a été la plus redou- 
table épreuve de l'Église de Dieu depuis son ber- 
ceau. )> 

Cependant une partie de l'épiscopat français 
hésitant, le souverain pontife intervint : d'abord 
par une circulaire' du cardinal Antonelli, puis par 
rEncyclique hiter multipliées, du 21 mars 1839. 

Dans cet acte solennel. Pie IX consacre la thèse de 
M^'" Gaume. Désormais le pape a parlé, la cause est 
finie. 

Encouragés par la parole infaillible, par l'Ency- 
clique Inter multiplices, les évêques soutenus, guidés 
par /' Univers, ledoublèrent d'ardeur. M^'" l'évèque de 
Langres se distingua dans la bataille, presque autant 
que M°'' Gaume. 

11 s'indigna, il parla, il écrivit : « Pendant près de 
trois cents ans, on a dit à toute la jeunesse étudiante : 
— Formez votre gotit par l'étude des bons modèles ; 
or, les bons modèles grecs et latins sont exclusive- 
ment les auteurs païens de Rome et d'Athènes. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 343 

Quant aux Pères, aux docteurs et à tous les écrivains 
de l'Église, leur style est défectueux et leur goût 
altéré... Alors, on a commencé à s'incliner devant 
les sept sages de la Grèce presque autant que 
devant les quatre évangélisles, alors on s'est extasié 
sur les pensées d'un Marc-Aurèle et sur les œuvres 
philosophiques d'un Sénèque... » 

Alors, pour vous citer seulement quelques noms : 
Homère, Sophocle, Pindaie, Xénophon, Thucydide, 
Ésope, Démosthène, Socrate, Platon, Aristote, 
Virgile, Horace, Tite-Live, Salluste, Pline, Sénèque, 
Cicéron, furent cités comme les rois du génie et de 
la science. Devant eux ont pâli tous les autres 
hommes qui les ont ])récédés ou qui les ont suivis. 
L'Antiquité et la Renaissance ont ainsi voué la 
religion au mépris. 

c( Allez dire aujourd'hui à l'Europe, élève du 
paganisme, que tout pouvoir vient de Dieu, et relève 
de Jésus-Christ, le Roi des Rois, le Seigneur des 
Seigneurs; allez combattre le dogme païen de la 
souveraineté du peuple : vous verrez s'il est une 
seule nation qui vous compremie, vous verrez com- 
bien il en est parmi les sages qui répondent autre- 
ment que par un sourire de pilié. 

» Cependant la théologie, dit saint Thomas, doit 
commander k toutes les sciences, elle doit les faire 
travailler sous ses ordres et les tenir lout(s à son 
service. 

» Le christianisme est une religion surnaturelle 



344 LA VIE LITTÉRAIRE 

qui rejette comme insufrisants tous les motifs 
humains. 

» La religion ne peut avoir dans la pensée, dans 
rélude, dans l'estime, dans l'admiration d'aucun 
homme, ni sujjérieur , ni rival; ses inspirations, ses 
enseignements, ses faits, ses combats, ses triomphes, 
ses hommes, ses gloires, ses chefs-d'œuvre sont 
au-dessus de toute comparaison. Seul, un rôle princier 
lui convient : tout autt^e la dégrade. Elle est reine ou 
elle n'est rien : aut nihil, aut Cœsar. » 

Ceci était écrit en I80I. Pai' ce langage altier, on 
voit comment, malgré sa prudence cauteleuse quand 
il est le plus faible et ses formes habituelles d'humililé 
dévote, l'orgueil sacerdotal se donne aisément car- 
rière dès que les circonstances le favorisent. 



CHAPITRE XXIX 

Manque de lumières au moyen âge, soos la direction de l'É- 
glise . — Classiques anciens, grands et éternels modèles. — 
Bienfait de la Renaissance. — I.a société se sépare de l'É- 
glise au xvi"= siècle et s'en éloigne de plus en plus de nos 
jours. — Le mot de Gambetta est toujours vrai. — La France 
rendue à elle-même par Voltaire. — Le catholicisme à l'état 
de secte. 

En réalité, W Gaume, le pape et les évèques, 
sous le couvert du paganisme, attaquaient la philo- 
sophie moderne, le dix-huitième siècle et la liberté 
de penser. 

Il est vrai que, par la renaissance des Lettres, 
rÉp,lise a perdu l'action toute-puissante qu'elle avait 
sur la société du moyen âge. Mais, depuis Constantin, 
ou plutôt du v^ siècle jusqu'à la prise de Constan- 
linople par Mahomet II, c'U 1453, qu'avait donc fait 
l'Église, en dehors des Croisades qui n'ont pas 
abouti? 

Pendant toute la durée du moyen âge, on voit, en 
effet, l'Europe se montrer pleine de respect et de 
soumission pour l'Église. En retour, qu'a-t-elle fait, 



346 LA VIE LITTÉRAIRE 

l'Église, pour Ja science, pour la littérature, pour le 
maintien de la civilisation grecque et latine, pour la 
moralité, pour le progiès? Sous sa direction exclu- 
sive et toute-puissanle, la société du moyen âge 
n'avait ni lumières ni bien-être, et cela ne peut 
s'expliquer que parce que l'Église était elle-même 
privée de lumières, n'en ayant pas d'autres que 
celles des prophèles, celles de David, de Moïse et de 
Josué, parce que le clergé dirigeant manquait de 
philosophie, de mesure, de littérature et de goût. 

En dépit de M»'' Gaume et de l'Univers, les classi- 
ques anciens seront toujours des modèles ; la justice, 
la prudence, la force, la tempérance, ces grandes 
vertus ulilcs resteront des vertus ; et, bien qu'ils la 
maudissent connne œuvre de Satan, la renaissance 
des Lettres au xv® et au xvi^ siècle a été le plus 
grand bienfait. Il était temps qu'elle vînt diminuer 
la superstilion, adoucir les mœurs cruelles, éclair- 
cir cette longue confusion, classer les écrivains et 
rendre ceux-là seuls qui comptent à l'admiration des 
hommes. 

Avec la renaissance des Lettres, Tempire souverain 
du catholicisme s'affaiblit, la voix des pontifes romains, 
dévouée à leur seule puissance, devient suspecte ; 
« la soumission filiale des rois et des peuples dimi- 
nue -'■>. 

Au xvi*^ siècle, l'émancipation commence ; dans 
la plus grande partie de l'Europe, on voit « la société 
accuser sa mère de superstition et de barbarie, abjurer 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 347 

ses doctrines absolues, rejeter ses croyances et démolir 
ses dogmes comme des monuments d'ignorance, 
d'esclavage et d'idolâtrie ». 

Depuis lors, si l'éloignemenl de la société pour 
l'Église est allé en augmentant ; si cet éloignement 
s'est changé, depuis la Restauration et le second 
Empire, en « haine toujours agissante, » à qui la 
faute ? Et qui donc a fait faire l'occupation romaine 
et fermer le cours de Renan ? qui donc s'est donné 
pour* programme la contre-révolution? qui donc a 
proclamé le Syllabus'? qui donc a combattu la Répu- 
blique naissante et fait dire à Gambetta : « Le cléi'i- 
calisme voilà l'ennemi? » Aujourd'hui l'Église se 
rallie ; elle se dit socialiste ou du moins elle 
cherche, dans le peuple, une force électorale parmi 
les ouvriers ; mais (outes ces ruses ne trompent que 
les naïfs ; on sait bien que le pape et toute la hiérar- 
chie sacerdotale veut avant tout conserver sa puis- 
sance. Le clergé se rapproche aujourd'hui du peuple, 
parce que le peuple est roi. Ces belles pensées démo- 
cratiques, c'est Bossuet devant Louis XIV qui aurait 
dû les exposer. Au 16 mai et au 24 mai, ces idées 
toutes ré])ublicaines n'existaient pas encore. 

Cette attitude démocratique n'a été prise que 
depuis la ruine des belles espérances monarchiques. 

La République a plus à craindre de l'adhésion des 
catholiques que de leur hostililé bruyante. Les cléri- 
caux ne sont jamais à craindre à l'état de lutte 
ouverte, en dehors de la forteresse républicaine et 



348 



LA VIE LITTERAIRE 



ralla([iiaiil eu lace; mais ils sont très dangereux 
(ILiand ils se rallient, qu'ils entrent dans la place en 
alliés et qu'ils y dissimulent leur hostilité. La surveil- 
lance contre eux doit être plus minutieuse et plus 
vive. S^ns tracasseries, sans vexations, les républi- 
cains doivent rester sur la défensive et ne pas se 
laisser duper. 

D'ailleurs, le socialisme de l'Éj^lisc ne paraît pas 
beaucoup à craindre. La société moderne repose sur 
la science, elle impose à tous le travail méprisé dans 
l'Évangile. 

L'Église, féconde en prières et en indulgences tou- 
jours bien vendues, bien payées, n'a jamais su fonder, 
au temps de sa puissance, que des couvents de moines 
et des ordres mendiants : trente-cinq ordres ou con- 
grégations callioli({ues au xv® siècle, trente-cinq au 
xvi^, quatre-vingt-dix au xvn^, sous Louis XIV, 
qui est resté pour eux l'idéal des rois. 

Il était temps que Voltaire vînt rendre la parole au 
bon sens et la France à elle-même. Par lui, par Bayle, 
Descartes, Montaigne et Montesquieu, la France n'est 
plus enfin le pays des moines et des croisés, le peuple 
obéissant aux clercs qui lui disent : « Dieu le veult » ; 
car, quelle que soit la chose qu'ils désirent, Dieu est 
toujours à leurs ordres pour la commander. 

Malgré l'ignorance sur laquelle il s'appuie, le catho- 
licisme, qui voudrait dominer et régner encore, alors 
que presque tout lui échappe, le catholicisme n'est 
plus désormais dans l'État qu'un grand parti dange- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 349 

reux. avec lequel il faut compter, mais, philosophi- 
quement, il n'est plus qu'une secle. 

Cela peut alïliger les moines ; mais qu'ils s'en affli- 
gent ou non, c'est un fait. Il n'y a pas à se fâcher 
contre les choses, comme le dit Euripide, cité par 
Slobée, car cela ne leur fait rien du tout. Le parti 
catholique n'est plus aujourd'hui qu'une secte. Il 
faudra bien qu'il s'y résigne. 

Laissons le Ver Rongeur. La haine cléricale qui s'y 
exhale si vive contre la religion des Lettres, se sent 
aujourd'hui impuissante, puisqu'elle se rallie en ap[)a- 
rence à son plus grand ennemi, la République laïque. 
Dans cette évolution politique, il faut au cleigé con- 
temporain une rare impudence pour se dire ami des 
principes de 89, ami de la Révolution qui a mis fin 
aux douceurs de l'ancien régime et à ce qui restait 
encore des privilèges de ce moyen âge si i)arfait et si 
regretté. 

La Renaissance, la Réforme et la Révolulion ont 
fait l'esprit moderne, la société moderne, la Répu- 
blique française ; or, le catholicisme est, essentielle- 
ment, une réaction permanente contre l'esprit laïque, 
contre la Renaissance, contre la Réforme et la Révo- 
lution; comment les Jésuites et leurs amis pourraient- 
ils élre de sincères républicains, fils de 89, tels que 
les comprenaient Condorcet et Gambetta? 



20 



CHAPITRE XXX 



Lettres à M. E. des E. — L'éducation du peuple, d'après M. de 
Vogué. — Intolérance et libre examen. — Illogisme du catho- 
licisme libéral. — Lamennais à propos de M. SpuUer. — 
Danger de l'indifférence pour la religion des Lettres. — Pré- 
curseurs de Léon Xill et de M. de Mun. — Doctrines libérales 
condamnées par l'Eruyclique de Grégoire XVI. — Soumission 
de Lacordaire et de Montalembert. — Socialisme chrétien de 
Lamennais. — Impossibilité d'unir le dogme à la liberté. 



A M. E. DES E ' * ' S A Paris. 

Giverny, ce 24 août 1893. 
Mon cher ami, ' 

Je viens de relire, dans mes notes, MM. Melcliior 
de Vogue, Rod et Paul Desjardins, A ton départ, tu 
m'avais parlé d'eux comme ayant avec moi des idées 
communes, 

Cela est vrai en ce sens que je suis préoccupé de 
l'éducation du peuple par la République, et que ces 
messieurs désirent aussi une éducation morale, qu'ils 
voudraient religieuse. Pour moi, la vraie religion, 
c'est la morale et non point le catholicisme. Le point 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 351 

commun, c'est que nous regardons l'éducation du 
peuple comme nécessaire ; je pense que cette éduca- 
tion peut être faite par l'école et par les livres, par la 
parole laïque, écrite ou directe ; ils la veulent faire 
par l'Eglise : voilà ce qui nous sépare. 

Je regarde l'Église catholique connue un obstacle 
au progrès, je vois en elle l'ennemie du libre examen. 
Je ne puis pas confondre, comme ils font, la croyance 
et la vérité. 

La vérité se découvre peu à peu par la science. 

La croyance, au contraire, (ennemie de la raison 
comme des résultats scientifiques acquis), s'impose à 
l'ignorance seule. 

Elle s'impose, sans résistance, à la femme et à 
l'enfant. 

Comme aux temps des hérésies, elle aurait besoin 
de la force pour contraindre l'incrédulité. 

L'Église est fort habile ; elle peut changer de tac- 
tique et de stratégie ; elle ne peut point changer ses 
dogmes et sa tradition. Elle est, elle-même, esclave 
de son passé. 

C'est pourquoi la doctrine catholicjue du pape 
Léon XIII, comme celle de Bossuet, de Grégoire XVI 
et de Pie IX, est toujours l'absolutisme et Tintolérance 
en matière de foi. 

Au point de vue philosophique, le catholicisme 
sera toujours, comme le mahométisme. Terreur et le 
mensonge, bien qu'il lui soit plus difficile d'être 
persécuteur comme autrefois. 



352 LA VIE LITTÉRAIRE 

Ceux (jiii regretlenl les beaux temps de l'Inquisi- 
tion sont peut-être moins rares, parmi les gens d'Église, 
que ne l'imagine M. de Vogué. 

S'ils en avaient la force, les moines et les bons 
j)rèlres rétabliraient en fait une institution qui, en 
principe, n'a jamais été condamnée et qui existe sous 
la forme de la sainte congrégation de l'Index. 

Détruire l'Inquisition, aux yeux de ces bons Pères 
et de ces bons moines, c'est détruire le catholicisme 
qui est, avant tout, Vunité de la foi. 

Je regarde donc toujours, avec Gambetta, le catho- 
licisme comme l'ennemi. Il est le seul adversaire du 
libre examen et par conséquent du progrès, puisque 
tous les progrès moraux et philosophiques procèdent 
de la pensée active et libre. 

Et, je puis le dire à M. de Vogiié, dans son do- 
maine surnaturel, l'Église n'acceptera jamais la 
pratique du libre examen. Elle l'interdit formellement 
sous peine d'excommunication, comme étant le père 
du scepticisme et des hérésies. 

Dans le parti contraire, c'est au libre examen que 
tout esprit philosophique, républicain ou non, doit 
tenir avant tout. 

Je ne saurais pas davantage accepter, comme 
M. de Vogiié, la primauté que l'Église s'arroge dans 
l'ordre de l'intelligence et de la science. De quel droit 
ces évêques, ces exorcistes, ces vieux séminaristes 
prétendent-ils en savoir plus que les laïques les plus 
éclairés ? 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 353 

Le néo-chrislianisme de M. Melchior de Vogiié 
coïncide avec l'altidide nouvelle et récente de 
Léon XIII, — attitude fort imprévue après la furieuse 
campagne boulangiste que les Jésuites ont menée 
d'accord avec la plus grande partie du clergé. 

iM. de Vogïié avait l'ambition naturelle d'arriver à 
la Chambre; il a pris le chemin le plus court. Ce 
jeune académicien est un habitué des salons acadé- 
ini(jues et bien pensants. Comme lel, il doit croire 
que la foi va renaître. Il en voit des symptômes qui 
n'ont rien d'éblouissant. Sans nier que des idées 
vaguement religieuses aient une certaine faveur dans 
la jeunesse, je n'y vois pas, comme M. de Vogiié, 
l'aurore d'un retour à la foi. M. de Vogiié souhaite 
un catholicisme libéral, il le souhaite, dit-il, « comme 
républicain et comme démocrate » ; mais qu'il y 
a-l-il donc de nouveau dans l'Église, si ce n'est que 
Léon XIII a ordonné aux candidats catholiques de se 
dire républicains? 

M. de Mun et M. Piou, qui étaient royalistes et 
même légitimistes, ont obéi pieusement à la consi- 
gne, mais ils n'ont pas pour cela quitté la vraie doc- 
trine catholique qui est celle de Pie IX et du Syllabus. 
Sa Sainteté le Pape a pu gêner leurs préférences poli- 
tiques, mais il n'a demandé aucun sacrifice à leur foi. 

Dans ce Syllabus qui est la liste authentique et 
officielle des principales erreurs de notre temps, 
signalées récemment, par le premier pape déclaré 
infaillible, Xerraur if 13 consiste à penser qu'il soit 

20. 



354 



LA VIE LITTERAIRE 



« libre à chaque homme d'embrasser et de professer^ 
la religion qu'il aura réputée vraie, conduit parla 
lumière de la raison. » 

Par conséquent tous les protestants devraient tou-j 
jours être exterminés comme hérétiques et je devraisj 
partager leur sort pour préférer la religion des livres] 
à celle de la Bible. Et il n'y a pas à invoquer la tolé-1 
ranee de fait. Cette tolérance de l'Église est contraire 
à ses vœux; elle est le résultat de sa faiblesse et dej 
son impuissance actuelles. Mais si l'évolution poli- 
tique des 7'alliés avait mieux réussi, si leur mouve-| 
ment tournant et leurs masques les avaient introduits] 
en plus grand nombre dans la Chambre, et si peu k\ 
peu ils avaient pu s'y trouver les plus nombreux, J 
nous aurions vu jouer la scène de Tartufe. 

La maison est à nous, cest à vous d'en sortir. 

Avec un gouvernement « d'ordre moral », nousi 
aurions vu M. Goutlie-Soulard remplacer Bossuet. 

On se rappelle les actes de la Congrégation sousj 
Charles X. On dit : les temps ont changé, mais au 
xvii^ siècle, les dragonnades ont eu lieu au milieu] 
d'une société polie, lettrée, à côté d'une cour élégante j 
et civilisée. 

Si le pouvoir revenait à l'Église, elle agirait encore] 
de même et ne serait pas moins intolérante, parce 
que Y intolérance est son principe nécessaire — saut] 
des exceptions personnelles et individuelles, — et, 
que si les moyens actuels lui manquent, son devoir] 
théorique n'a pas changé. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'I'N LECTEUR 355 

D'un autre côté, la même opposition radicale 
existe toujours entre la raison et la foi. Ce n'est pas 
une circulaire de circonstance qui peut faire dispa- 
raître cet antagonisme, puisqu'il est dans la nature 
même des choses. 

Nous pouvons toujours dire ce qu'au n^ siècle 
Celse disait en parlant des chrétiens de son temps : 
« Ces gens-là se contentent de nous répondre : n'exa- 
minez pas et croyez. » 

L'homme n'est grand qu'à genoux, disent-ils. « Oh! 
que Pascal avait raison dans cette parole retenue de 
quelque saint : mettez- vous à genoux, prenez de l'eau 
bénite, récitez le chapelet, en un mot abêtissez-vous. » 
(Louis Veuillot, Mélanges, tome VI, page 426.) 

Un seul pape, si malin qu'il soit, ne saurait pas 
détruire l'œuvre des siècles. 

M. de Vogué — qui ne connaît guère que les 
œuvres complètes de Tolstoï — paraît ignorer sin- 
gulièrement le passé de l'Église. Pour être catholique, 
il ne suffît pas d'admirer la politique adroite de 
Léon XIIL l'habileté de ses dernières circulaires élec- 
torales; il faut accepter son Credo. Le catholicisme 
n'est point essentiellement une politique républi- 
caine, une libre philosophie , c'est une théologie 
dont tous les articles de foi, nettement définis dans 
une quantité de conciles, -sont immuables. 

On ne peut être calholique sans les accepter. 

Malgré son attitude, plus sournoise encore que 
conciliante, je ne sache pas que Léon XIII ait rien 



356 



LA VIE LITTERAIRE 



effacé du catalogue des erreurs par lesquelles les 
esprits modernes, les plus faiblement libéraux, 
entrent en opposition radicale avec l'enseignement 
de l'Église et encourent, ipso fado, l'excommuni- 
cation. 

Tous les dogmes, tous les mystères du moyen âge, 
toutes les antiques superstitions chrétiennes subsis- 
tent, agrémentés de mariolâtrie, de josépholâtrie, de 
cette idolâtrie repoussante du Sacré-Cœur et des 
pratiques cliai-latanesques des pèlerinages à Lourdes, 
à La Salette, etc. ; sans compter l'infaillibilité person- 
nelle du pape, laquelle n'existait pas au temps de 
Bossuet et qui a été, avecrimmaculée-Conception, la 
plus belle conquête de nos modernes ultramontains. 

Léon XIII n'a donc rien changé à la difïicullé de 
croire ni à la répulsion qu'inspirent les dernières 
nouveautés jésuitiques. Il n'a rien distrait de la doc- 
trine catholique, de ses dogmes, ni du Syllabus. Il ne 
saurait le faire, tout infaillible qu'il soit. Le clergé ne 
suivrait pas un pape libre penseur. Mais Léon XIII en 
est bien loin. 

Tout son changement est d'attitude extérieure, un 
changement de tactique, mais non de but. L'Église 
veut toujours la domination des esprits. Et, quand 
on exagère le libéralisme de Léon XIII, comme le 
font MM. de Vogué et Desjardins, il est permis de 
leur répondre que dans ce siècle de l'évolution, 
tout son généreux désir de progrès a abouti à nous 
ramener aux conceptions scolastiques du xni^ 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 357 

siècle, à la théologie bizarre et ridicule de saint 
Thomas d'Aquin et d'Albert le Grand. Voilà un beau 
progrès dans ce siècle d'Herljert Spencer et de 
Darwin. 

De son côté le Père Didon a, connue M. de Vogiié, 
sa doctrine libérale et tolérante, qu'il dit amie de la 
science et même de la philosophie moderne. 

Mais cette manière de voir lui est particulière, elle 
ne constitue pas la doctrine de l'Église; elle n'est 
point acceptée ni acceptable, étant plus libérale que 
théocralique. 

Le catholicisme libéral est un illogisme ; c'est une 
inconséquence qui fut à dilTérents degrés celle de 
Licordaire, celle de .Monlalembert et du Père Hya- 
cinthe; ce n'est point la doctrine des évêques, celle 
de Bossuet, celle de MM. Veuillot, Gouthe-Soulard, 
Gi'égoire XVI et Pie IX. 

A. M. E. DES E** ' 

Giverny, par Vernon (Eure). 

Ce 2 septembre 1893. 

Mon cher ami, 

Spuller est un bien mauvais écrivain, d'un style 
pâteux, sans netteté, sans couleur et sans relief; mais 
c'est un honnête homme, un bon et généreux esprit, 
et, puisque tu lui as promis d'analyser sa dernière 
Étude politique et religieuse sur Lamennais, je vais 
te dire, sur Lamennais, ma manière de voir, esquis- 



358 LA VIE LITTÉRAIRE 

sant rapidement l'histoire de son âme et de ses varia- 
tions intellectuelles. 

Par transitions plus ou moins brusques, Lamen- 
nais a passé du catholicisme ultramontain à la Révo- 
lution française qui est son contraire. Ce sont les 
principales étapes de sa vie intellectuelle qu'il importe 
de distinguer. 

Ordonné prêtre, à Rennes, à l'âge de trenle-cpiatre 
ans (1816), il fit paraître, dès l'année suivante, le 
premier volume de son Essai su?' Vindijférence en 
matière de religion, 

Hugo rendit compte de Y Essai dans la Muse fran- 
çaise et dit que « ce livre était un besoin de notie 
époque ». 

Notre époque cherche à faire passer dans les faits 
des idées et principes diamétralement contraires à 
ceux de la thèse soutenue dans ÏEssai, mais enfin la 
préoccupation généreuse de l'auteur, son désir de com- 
battre l'indifférence religieuse et philosophique sont 
encore les nôtres. 

Il est (ligne de remarque que si Lamennais a passé 
du catholicisme le plus intraitable à la liberté poli- 
tique et au socialisme démocratique, Hugo, Lamar- 
tine et jChateaubriand, toutes les intelligences diri- 
geantes de notre époque, ont aussi passé du royalisme 
catholique à la république libérale. 

Lamennais a toujours été agité par les besoins et 
les nobles préoccupations d'esprit de son temps. 

Le grand combat de notre siècle entre la raison et 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 359 

la foi, entre le dogme et la sience, entre le passé et 
l'avenir, s'était livré dans son âme. 

Il avait commencé par opposer l'esprit chrétien à 
l'esprit moderne, la foi catholique à la libre pensée, 
l'autorité de l'Église et du pape aux principes de tolé- 
rance et de liberté d'examen. La Révolution française 
lui inspirait alors la même horreur qu'elle inspirait 
au parti royaliste. 

A part sa manière de conclure, sa thèse de V Essai 
était juste. 

L'indifférence à tout ce qui constitue la religion des 
Lettres, la haute vie de l'esprit, est une abdication et 
une abjection. 

Comme l'indifférence se restreint à mesure que l'in- 
telligence se développe, un homme très intelligent 
n'est indifférent à rien de ce qui est humain, 

Homo sum : humani nil a me alienum puto. 

Si les indifférents, tout en accordant qu'il faut une 
religion pour le peuple, se gardent bien de la prati- 
quer et s'en raillent entre eux, le j)euple s'apercevra 
de leur dédain et ne tardera pas à rougir d'une reli- 
gion qui l'humilie. 

Le siècle 1(^ j)lus malade, pensait Lamennais, n'est 
pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui 
qui néglige et dédaigne la vérité. C'est pourquoi 
Lamennais condamne éloquemment cette brutale 
insouciance des choses de la. conscience et de la 
raison. 

Les philosophes du xvin^ siècle n'étaient point à 



360 LA VIE LITTÉRAIRE 

SOS yeux des et indift'érenls », mais des adversaires. 
Ces philosophes pensaient que la morale, non la reli- 
gion, est nécessaire; Diderot, d'Holbaeh, etc., cher- 
chaient à établir scientifiquement la morale naturelle 
que prêchait Voltaire, tandis qu'ils combattaient tous 
le catholicisme comme la plus funeste institution de 
superstition et de fanatisme persécuteur. 

L'orij'inalité de Lamennais fut de voir, ce qui 
avait échappé k MM. de Maistre et de Bonald, que si 
on voulait sauver l'autorité de l'Église, il fallait 
remonter à la source de la tolérance et du scepti- 
cisme modernes, c'est-à-dire au principe du libre 
examen, à la règle de l'évidence, à l'autorité de la 
raison individuelle. 

Pour prouver la nécessité d'une autorité spiri- 
tuelle, il faudrait, en etfet, contester et anéantir la 
raison de l'individu. Chacun de nous, disait alors 
Lamennais, doute de lui-même tant que son opinion 
demeure isolée. Il a besoin d'une autorité pour y 
croire. Plus le nombre de nos coreligionnaires est 
grand, plus nous sommes tranquilles. Sa conclusion 
était que le vrai critérium de certitude n'était pas 
l'évidence, ni la raison individuelle, mais l'autorité 
du grand nombre. 

En quoi il se trompait évidemment, car le grand 
nombre est ignorant et incapable de résoudre et 
même de comprendre les problèmes philosophiques. 
En philosophie, on ne compte pas les témoignages, 
on les discute et on les pèse. Ce n'est pas le nombre 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 361 

des j»orsonnes. mais la qualité dos intelligences qui 
décide. 

Calliolique consé(iaeiil , Lamennais n'admettait 
]»as alors la liberté de l'erreur; c'eût été mettre en 
doule la certitude de la vérité, l^es vrais catholiques 
ne sauraient, en eiFel, adinellre la liberté du mal, 
mais seulement la liberté du bien. Le l)ien, c'est 
leur doctrine. 

C'est pourquoi le catholicisme libéral est une 
absurdité. 

L'Église veut et doit régner seule, enseigner seule. 

C'est ta elle que Jésus en remit la mission. La 
simple tolérance des cultes lui ])araît une persécu- 
tion. Elle veut être religion d'Étal. Elle n'admet la 
liberté que pour elle, parce (pfelle seule a la vérité. 

Avant de passer au service de la démocratie, 
Lamcmiais traversa, sans s'y arrêter longtemps, une 
période intermédiaire pendant laquelle il chercha, 
en compagnie de Lacordaire et de Montalembert , 
à l'CH'oncilier l'Eglise avec les principes de la liberté 
moderne. 

C'est bicu lui <pii fut l'initiateur de ce mouvement 
gi'iiéreux mais illogi(pie et contradictoire, qui fut 
appelé et combattu i)ar l Univers et par tous les 
évèques moins deux, sous le nom de catholicisme 
libéral. 

Libéraux. Lacordaire et Lamennais ne l'étaient 
cependant (pie comuie le sont aujourd'hui Léon XIII 
et .M. (leAbui. 

21 



362 L\ VIE LITTÉRAIRE 

C'était, avant tout, pour l'Église qu'ils réclamaient 
la liberté, surtout la liberté de l'enseignement secon- 
daire devant conduire plus tard à l'enseignement 
supérieur et à la collation des grades à laquelle ils 
tiennent tant; et, pour mieux assurer cette indépen- 
dance de l'Église dans son enseignement à tous les 
degrés, ils demandaient courageusement sa sépara- 
tion d'avec l'État. 

Catholique libéral est un trompe-l'œil et un autre 
attrape-nigaud, comme cette liberté de l'enseignement 
supérieur dont ils se réclament, eux qui ont fait in- 
terdire le cours de Renan. 

Pour ne pas ê(re dupe des mots, il faut leur rendre 
le sens exact qu'y donnaient ceux qui les emploient 
et connaître le but qu'ils poursuivaient sous cette 
étiquette. La liberté d'enseignement était réclamée 
par les catholiques libéraux pour l'Église seule, — 
en défiance de la liberté d'esprit et contre la science, 
— comme le moyen le plus sûi' d'élablir la domi- 
nation absolue de l'Église sur tous les esprits. 

L'entreprise généreuse de « catlioliciser le libéra- 
lisme » ne pouvait d'ailleurs aboutir, puisqu'elle eût 
été la conciliation des contraires. 

Le libéralisme catholique ne saurait exister. Ces 
deux expressions ne sont qu'une contradiction for- 
melle dans les termes, puisque le substantif détruit 
l'adjectif, de même que l'adjectif annule le substantif. 

L'Encyclique de 1832 condamna formellement les 
doctrines du catholicisme libéral. Cette Encyclique 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 363 

de Grégoire XVI fui une guerre déclarée formellement 
à lous les besoins, à tous les principes de la société 
moderne. 

Elle a été renouvelée (out récemment, en 1867, 
avec aggravation, s'il est possible, par le Syllabus. 

Ces documents inoubliables constatent le conflit 
qui met en présence deux systèmes contraires, dont 
l'un ne peut triompher que par l'anéantissement de 
l'autre. 

Lacordaire et Montalembert se soumirent, Lamen- 
nais seul résista. Du catholicisme libéral impossible, 
il glissa rapidement au socialisme chrétien. Il rêva 
de fonder la société future sur les préceptes de l'É- 
vangile; il écrivit les Paroles d'un CroyanU, sans voir 
que Jésus n'a jamais conseillé le travail, ni l'étude, 
ni la propriété, ni la famille. Tandis que le travail et 
l'étude sont les deux grandes directions essentielles 
où nous sommes engagés. 

Aujourd'hui, pai' une métamorphose singulière, 
cette phase de la pensée de Lamennais revit dans 
ceux-là mêmes qui l'avaient condamnée. Ce sont bien 
les traces de Lamennais que suivent Léon XIII et ses 
alliés, les « ralliés » MM. de Mun, Piou, etc. 

Comme l'avait fait Lamennais, ils séparent la 
cause de l'Église de la cause perdue des rois; et en 
poursuivant la transformation sociale du monde poli- 
tique moderne par un socialisme chrétien, ils entrent 
dans la voie indiquée par Lamennais. 

Poursuivi, traqué, dénoncé par l'implacable haine 



364 LA VIE LITTÉRAIRE 

sacerdolale, le pauvre L;i inclinais, sorti de prison, 
abandonna le socialisme (•in(''lien eomnie il avait dû 
fjiiiller le calholieisme libéral. Dans celle conrle pé- 
riode, il avait rêvé que le catholicisme ponrrail se 
régénérer par la démocratie, en unissant sa cause à 
celle dn peu[)l(\ 

Le Syllabus de 1867 est venu, après l'Encyclique 
de 1832, démontrer une fois de plus l'impossibilité 
radicale d'unir la raison à la foi, le dogme etja li- 
berté. 

Après avoir été réactionnaire, puis catholi({ue 
libéral, Lamennais a Uni comme un libre penseur de 
la seule religion des Lettres. 

Il avait commencé par faire de la théologie un 
dogme, de la monarchie un principe nécessaire, de 
la raison individuelle une source d'erreur. 

Son libéralisme catholique ayant été condamné 
par le pape, Lamennais devait y renoncer ou sortir 
de l'Église. ' 

Sans s'acharner à la réconciliation des contraires, 
Lamennais eut entin le bon sens d'opter pour le pro- 
grès humain et la justice sociale qui, par la Révolu- 
lion, procèdent de la philosophie du xviii'^ siècle 
et non pas de l'Evangile. 

Ame excessive, Lamennais est allé d'un bout à 
l'autre de la pensée et ne s'est arrêté longtemps que 
dans la logique des extrêmes. 11 a passé naturellement 
du pape au peuple, de l'autorité absolue au socia- 
lisme démocratique. Malgré ces grands écarts, Lamen 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 365 

nais fut toujours, à tous les moments de sa vie, à 
loutes les étapes de sa douloureuse earrière, à toutes 
les phases de sa ])ensée progressive, un généreux 
apôtre, une ame dévouée, et, s'il finit en soldat 
d'avant-garde, en hardi pionnier démocratique de 
l'avenir, il tiiii( aussi en librc^ penseur émancipé 
complèlemenl de l'Eghsc, en fidèh^ do h seule reli- 
gion des Lcllres. « CoM du lemple, disait-il, que 
tout art est sorti d'abord. Mais l'art s'est détaché de 
la religion. La loi future sera l'idéal dans l'avenu' 
comme la foi du passé a été son berceau. Espérons, 
disait-il, que la gi'ande poésie de notre siècle, prê- 
tresse d'une religion (fue l'on ne saurait nommer, 
porte en ses mains le syudjole d'un dieu iuconnu. » 
Cette religion qu'il Jie savait nommer, mais qu'il 
avait vivante dans son cœur, était évidemment la re- 
ligion de l'avenir, la grande religion des sciences, des 
Lettres, des arts et du progrès. 



CHAPITRE XXXI 



Négation de la liberté de conscience par le Syllabus. — Baboii- 
visme chrétien. — Réorganisation du parti catholique et but 
poursuivi par M. de Mun. — Garanties qu'offre la société 
actuelle contre le collectivisme chrétien ou non. — Voie poli- 
tique tracée par le pape aux royalistes. 



A M. E. DES E*** 

Giverny, par Vernon (Eure). 

Ce 3 septembre 1893. 

Mon cher ami, 

L'Église catholique est-elle, comme tu le penses, 
dans une voie de transformation? Ou bien courbe- 
l^elle seidement l'échiné en attendant Fheiu'e de la 
revanche? Si elle cherche vraiment à se transformer, 
en quoi consistera précisément cette transformation? 

Aussi longtemps que la majorité républicaine sera 
libérale, l'Église sera moins dangereuse, parce qu'elle 
sera moins puissante, mais si la majorité passait aux 
catholiques « ralliés », leur influence rétrograde se 
ferait immédiatement sentir. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 367 

C'est le 8 décembre 1864 que le pape « infaillible » 
Pie IX a proclamé, ex cathedra, le Syllabus com- 
pledens priîicipuos œtatis nostrœ errores. 

L'erreur fondamentale, source de toutes les autres, 
est ft le principe absurde du naturalisme. » 

Le souverain pontife qualifie de folie. « deliramen- 
tuni, » l'opinion que la liberté de conscience est un 
droit propre à chaque individu. Cette odieuse liberti' 
n'est pour le pontife inf;iilliblc qu'une liberté de pei^- 

dition. 

« La société civile, dit le pape, doit reposer sur la 
religion. Le pape est investi d'autorité sur tous, et 
le^ rois n'ont reçu leur pouvoir que pour le communi- 
quer à l'Église. » 

En conséquence, le pape condamne toute philoso- 
pliie, aussi bien que l'indifférence en matière de re- 
ligion. 

Il condamne formellement « le libéralisme » et les 
autres erreurs qui en dérivent : mariage civil, divorce, 
('(('. L'article 80 du Syllabus déclare hérésie la propo- 
sition suivante : « Le pape peut et doit se réconcilier 
et composer avec le progrès, le libéralisme et la civi- 
lisation contemporaine. » 

Les laïques doivent obéir au clergé, comme le clergé 
doit obéir au pape. 

Et ce clergé veut non seulement conserver son in- 
dépendance à l'égard du gouvernement et recon- 
quérir, par le suffrage universel, ses anciens privi- 
lèges; il veut l'autorité effective sur les laïques et il 



368 



LA VIE LITTERAIRE 



aspire à remellrc au service de l'Église la puissance 
séculière. 

L'ancien parti catholique a toujours prétendu (pie 
rÉglis(^ avait le droit de contraindre les laïques à 
l'obéissance et devait, pour les y contraindre, em- 
prunter sa force à l'Étal. 

Comme l'État ne se prête plus à cette exigence de 
l'Église, le clergé veut être au pouvoir, pour recon- 
quérir son pouvoir. 

Le danger politique étant dans la restauration du 
pouvoir de l'Église, c'est donc sa victoire politique 
qu'il nous faut empêcher. 

Ce n'est point en faisant du socialisme chrétien 
qu'on remédiera au socialisme révolutionnaire. 

Le socialisme chrétien lui-même ne m'inspirerait 
aucun enthousiasme. Il est tout aussi dangereux que 
l'autre. 

Jésus était un mystique qui croyait à la fin du 
monde et qui l'annonçait prochaine; il l'ajournait, 
au plus, à la distance d'une génération : « Faites pé- 
nitence, disait-il, car le royaume de Dieu est proche. 
Avant que les apôtres aient fini de porter la bonne 
nouvelle à toutes les villes d'Israël, le fils de l'homme 
apparaîtra, dans la gloire de son père, avec ses anges 
et le règne du Messie commencera. » 

Le royaume de Jésus n'était point de ce monde et 
c'est pourquoi ses préceptes ne sauraient s'y appli- 
quer. 

L'Évangile n'inspire point le goût du travail, il ne 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN" LECTEUR 369 

commande pas le labeur indispensable à la société; 
loin de recommander l'épargne, l'économie néces- 
saire dans toute grande famille qui veut progresser 
et vivre, Jésus propose, à ceux qui le suivent, 
d'imiter les lis qui ne travaillent ni ne filejit, ou les 
oiseaux du ciel noiuM'is sans rien faire comme des 
moineaux mendiants. 

Le plus dangereux communisme se (rouve dans 
l'Évangile où l'on rechercherait en vain l'amoui' des 
riches et le respect de la propriété. Dans aucun 
Évangile, on ne trouve la momdre exhortation au 
travail ou (à l'étude sans lesquels les sociétés mo- 
dernes ne peuvent vivre. 

Les révolutionnaires actuels peuvent très bien 
associer leurs efforts à ceux des socialistes chré- 
tiens; ils le font en Allemagne comme en France, 
d'autant plus aisément que les premiers chrétiens 
étaient eux-mêmes des communards ayant mis les 
biens en commun. 

Le communiste Babeuf se trouvait parfaitement 
d'accord avec le sans-culotte Jésus. 

Chez les Juifs il y avait deux sectes, les Pharisiens 
que Jésus détestait et les Esséniens que Philon 
nomme aussi les thérapeutes. 

Les Esséniens fondaient leur société sur la commu- 
nauté des biens; ils avaient établi ce que rêvait 
Gracchus Babeuf, la République des égaux. 

Jésus était de la secte des Esséniens ; il avait été 
élevé parmi eux. 11 condamnait comme eux ceux 

21. 



370 LA VIE LITTÉRAIRE 

qui possèdent; il n'a fait, dans son enseignement, 
que rectifier quelques points de leur doctrine, mais 
non ceux qui touchaient aux relations sociales des 
riches et des pauvres. 

Il était foncièrement socialiste et communiste- 
collectiviste. Les Esséniens dont il faisait partie ont 
été les instituteurs de toutes les communautés de 
moines, les modèles de la vie monastique et le type 
immédiat des premiers chrétiens, C'est pourquoi les 
plus dangereux révolutionnaires ont toujours été les 
socialistes qui se sont réclamés de l'Évangile. 

Ainsi Wicleff en Angleterre à la tète de ses cent 
mille lollards révoltés ; ainsi Muncer en Allemagne, 
car on ne peut nier que ses anabaptistes ne fussent 
bien chrétiens. 

Que leur disait-il que nos modernes socialistes et 
collectivistes ne puissent, dans les mêmes termes, 
répéter aujourd'hui? 

« Nous n'avons tous qu'un même père, nous 
sommes tous les enfants d'Adam. D'où vient donc la 
différence des rangs et des biens? Pourquoi gémis- 
sons-nous dans la pauvreté, tandis que d'autres 
nagent dans les déUces? N'avons-nous pas droit aux 
biens qui, par leur nature, sont faits pour être 
distribués entre tous les hommes? » 

Jésus n'a -t -il pas condamné les riches de son 
temps ? 

Et s'adressant alors aux riches de son siècle, 
Muncer ajoutait : « Rendez-nous les trésors que vous 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 371 

détenez injustement. C'est à mes pieds qu*ii faut les 
apporter, comme on les apportait jadis aux pieds des 
premiers apôtres. » 

Quand le landgrave de Hesse dispersa les ana- 
baptistes du mystique Muncer, ils étaient près de 
([iiarante mille, tous pleins de foi dans sa parole ; ils 
furent heureusement vaincus dans cette rencontre, 
quoiqu'il leur eût promis d'arrêter les boulets avec 
la seule manche de sa robe. 

Réformés après sa mort, ils firent de Munster le 
siège de leur empire. Mystique chrétien comme 
Muncer, Jean de Lcyde dépassa tous nos révolu- 
lionnaires et communards contemporains : il ordon- 
nait le sac des maisons bourgeoises. Voilà avec quelle 
facihté les passions populaires s'enflamment à la 
prédication du socialisme chrétien. 

Voilà pourquoi le socialisme catholique de M. de 
Mun ne me dit rien qui vaille. Toutes les sectes 
religieuses, non pas seulement au moyen Age, mais 
encore aujourd'hui, ont vu dans la communauté des 
biens l'esprit même de l'Évangile. L'idéal de la 
RépubUqvAi des égaux était identiquement celui des 
Esséniens et de l'Évangile. Le socialisme chrétien, 
mêlé à celui des Marxistes, aboutirait vite au babou- 
visme. 

Le christianisme fut une folie, un égarement 
mystique, un vertige, qui a pu s'élancer vers le 
paradis aux âges de foi naïve, mais qui, plus natu- 
rellement encore, dans un temps de critique et de 



37-2 



LA VIE LITTEKAIRE 



science positive, voudra réaliser sur Ja (erre le 
royaume de Dieu où les premiers doivent être placés 
violemment les derniers. 1^'égalilé qu'il prêche sera 
toujours une arme dangereuse entre les mains des 
promoteurs politiques du socialisme chrétien. 

Socialiste chrétien, M. de Mun dit et répète dans 
tous les centres ouvriers : « Ce qu'il faut protéger, 
ce n'est pas le capital, c'est le travail. 

» 11 y a deux manières d'entendre la lutte sociale ; 
la concentration avec les capitalistes, ou la concen- 
tration avec le peuple. » 

En toutes circonstances, dans tous les cercles 
ouvriers, M. de Mun s'élève contre les jjrivilèges de 
la classe bourgeoise, contre ces privilèges dont jouit, 
leur dit-il, depuis un siècle, le capital. 

Comme si la justice sociale régnait auparavant! 

Suivant la doctrine évangélique, qui est préchée 
par M. de Mun, il ne devrait plus y avoir de pro- 
priété individuelle, parce qu'elle constitue un pri- 
vilège. Cela est bien la docl^rine de rÉvangile, la 
doctrine essénienne de Jésus ; mais voilà ce qui est 
dangereux et révolutionnaire. 

Pour faire les affaires de l'Église, tous les moyens 
sont bons. 

M. de Mun, lui, prend systématiquement parti 
pour le travail contre le capital, pour les ouvriers 
contre les patrons; il prêche la guerre sociale et 
tient partout un langage analogue à celui des chefs 
du parti socialiste militant. 



NOTKS ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 373 

Il veut,, comme eux, la ruine de la République 
actuelle, non poui' établir un socialisme athée, mais 
parce qu'il rêve au contraire uue théocratie socialiste 
élevée sur les ruines de la société bourgeoise 
de 1789. 

De concert avec le baron Reille et leurs amis, il a 
promis aux prêtres et aux évèques d'organiser leurs 
forces sur le terrain politique. Il a déclaré à la 
Chambre qu'il ne se laissera point séduire par la 
modération apparente de ses adversaires et que, 
malgré leur douceur, il restait leur implacable 
ennemi. 

Et, a-t-il ajouté : « Si le réveil du pays doit être 
le signe avant-coureur d'un changement profond 
dans les imtitutions publiques, notre devoir n'en sera 
que plus grand; nous n'aurons plus seulement <à 
repousser les tentations et les tentatives du présent, 
mais à préparer les œuvres du lendemain. » C'est 
pourquoi son programme doit cire un programme 
de gouvernement. 

(( Nos ennemis, dit-il, veulent cimslitucr l'État 
tout entiei' en dehors des institutions et des préceptes 
de l'Église. Nous voulons, nous, la puissance de 
f Eglise. C'est la rencontre suprême de l'Église et du 
rationalisme. » 

Sans y mettre la même étiquette, sous un nom 
légèrement modifié, M. de Mun a reconstitué l'ancien 
parti catholique que nous avons vu fail)lir à la mort 
de Louis Veuillot. 



374 LA VIE LITTÉRAIRE 

Chaque fois qu'il trouve occasion de développer 
son programme, qui n'est pas seulement le sien, 
mais celui de l'union catholique tout entière, 
M. de Mun ne dissimule pas qu'il veut faire de 
l'Église le point central de la résistance contre le ra- 
tionalisme. 

Voilà ce qu'il y a surtout au fond de ce grand 
amour du peuple qui inspire la création de tant de 
cercles ouvriers. T.eur chef veut, pour l'Église : 

La protection publique du culte catholique rede- 
venu religion d'Etat; 

Le droit pour les associations religieuses de se 
fonder sans contrôle et de se développer librement; 

La liberté complète du seul enseignement clé- 
rical; et, (( comme minimum^ le retour aux lois de 
1850 et de 1875. » 

Il veut l'abrogation de la loi du divorce; 

Pour le peuple, une organisation « corporative 
sous la tutelle de la religion. » 

Pour soutenir un tel programme, on comprend 
avec quel zèle tous les congréganistes, tous les 
religieux, toutes les forces cléricales font une 
active et une incessante propagande. Dans tous 
les départements, dans tous les arrondissements, 
dans tous les cantons, dans toutes les communes, 
l'union catholique a des représentants, hommes et 
femmes, qui travaillent sous la direction occulte des 
Jésuites auxquels il est, jour par jour, rendu compte 
de tout. 



NOTES ET REFLEXIONS D UN LECTEUR 

Poussés par eux, tous les moyens sont bons à cette 
ligue secrète pour étendre et pour augmenter son 
influence. 

Une souscription permanente est ouverte et l'argent 
ne leur manque pas. 

L'union catholique espère, en peu d'années, arri- 
ver au pouvoir. Aussitôt M. de Mun supprimera 
l'enseignement laïque, le prêtre ou son représentant 
ayant seul le droit d'enseigner. Les écoles seront pla- 
cées sous la surveillance de l'Église, depuis les 
Facultés jusqu'aux crèches. 

Tout ce qui est enseigné contrairement à la doc- 
trine catholique devant être interdit, aucun libre 
penseur n'aura plus le droit d'enseigner. 

Le parti de M. de Mun et des évêques est plus 
dangereux qu'un parti purement politique. Les 
prêtres et les moines ne sont pas, comme nous 
laïques, des citoyens ayant des préférences avouables 
et discutables : 

Ils veulent sauver les âmes et là est le danger. 

Tous les moyens sont bons pour un but infini. 
Qu'est la terre en face du ciel ? qu'est ce misérable 
temps en présence de l'éternité? Jamais la paix, 
disent-ils, ne se fera entre l'Eglise et l'État, tant que 
celui-ci ne reconnaîtra pas qu'il traite avec une 
société parfaite, divine par son but et son institution, 
— avec une puissance souveraine, qui doit conserver 
ses droits supérieurs à tout autre droit; car, disent- 
ils et répètent-ils sans cesse dans la Croix, dans 



37() 



l.A VIK LITTKKAIRK 



l'Univers comme dans leurs Semaines religieuses : 
« Il n'y a pas de droits de l'homme contre les droits 
(le Dieu. » 

Dieu, c'est eux. Ils savent ce que Dieu pense et ils 
parlent en son nom. Nous n'aurons plus qu'à obéir. 
« Il faudra bien que la France marche », comme le 
disait notre ami Baragnon. 

A côté de M. de Mun, M. le baron Reille a déclaré 
récemment à Paris (8 mars 1893) que le grand parti 
catholi(|ue avait pour cadre le clergé lui-même. « Dans 
cette mobilisation électorale, a-t-il dit, vous êtes 
l'armée catholique, les cadres sont faits; cherchez de 
nouveaux soldats. » 

C'est par le socialisme chrétien qu'on les veut em- 
baucher et séduire. Le congrès des catholiques mili- 
tants s'est tenu à Paris, en vue des élections der- 
nières, sous le patronage du journal la Croix et sous 
la présidence du R. P. Picard de l'Assomption, que 
je connais bien puisqu'il était déjà à l'Assomption 
du temps où j'y étais élève avec Numa Baragnon et 
du vivant du Père d'Alzon. Je connais parfaitement 
leurs espérances et leurs désirs. Ce sont des ambi- 
tieux dont on ne peut imaginer l'orgueil. Dédaigneux 
des places, des broderies, ils veulent dominer les 
esprits et gouverner les âmes. Après avoir essayé de 
la légitimité de la fusion, du comte de Paris et de Bou- 
langer, le tout vainement, ils font maintenant corps 
et alliance avec les socialistes pour arriver par eux 
«à restaurer leur pouvoir. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 377 

Le socialisme, chrétien ou non, pourrait nous pré- 
parer une nouvelle invasion de barbares. 

Tout socialisme est un esclavai-e. Déjà, dans l'an- 
cienne Chambre, M. de Mun, l'évêque Freppel et 
leurs coreligionnaires ont proposé de rendre obliga- 
toire le repos du dimanche. Ils réclament aussi l'in- 
tervention de l'État pour limiter la durée du travail, 
les autres jours de la semaine. Cette intervention de 
TKtat nous conduirait bien vile au socialisme d'État. 
Et si les évêques triomphaient, nous aurions l'État 
catholique faisant du socialisme chrétien. S'ils 
échouent, TEvan^ile que prêche M. de Alun est un 
mauvais protecteur de la fortune, de la richesse ac- 
quise, de l'industrie, de la propriété individuelle et 
des héritages. 

Ce qui me rassure, ce n'est point la doctrine 
sociale de l'Évangile qui est le communisme le plus 
odieux; ce sont les conditions générales de la civi- 
lisation présente. 

Je considère la propriété individuelle comme inat- 
taquable, ou du moins invincible, tant qu'elle aura 
pour défenseur la foule innoml)rable des petits pro- 
priétaires fonciers. Au point de vue de la grande 
culture, on s'afflige parfois du trop grand fraction- 
nement du sol et de son exploitation parcellaire. 11 
y a pourtant dans ce fait une garantie sociale évi- 
dente. 

Cette division parcellaire de la propriété rurale 
en assure la force ; la base en est si large en France 



378 LA VIE LITTÉRAIRE 

qu'on ne la saurait renverser. Le grand nombre drs 
petits détenteurs du sol le protège contre tout partage. 
C'est par là que nous échapperons au collectivisme 
des socialistes, chrétiens ou non. 

Tu me demandes si M. de Mun n'est pas plus près 
de moi que MM. Guesde, Lafargue, Allemane ou 
Vaillant? — Non; il est plus loin de moi parce 
qu'étant catholique il habite un autre monde. 

Le xvni® siècle nous sépare, lui qui a mis la tolé- 
rance au lieu du fanatisme et la raison à la place de 
la superstition. Je comlmts également le socialisme 
chrétien et la démagogie collectiviste qui seraient 
une égale servitude. 

Je sais bien que leur socialisme n'est qu'un moyen 
de leurrer les ouvriers et de tromper les foules igno- 
rantes. 

Maintenant qu'elle n'a plus le trône pour appui, il 
faut à l'Église le nombre. 

Aussi emploie-t-elle tous les procédés nécessaires 
ou utiles pour le séduire. Ce que veut l'union catho- 
lique c'est, — par le suffrage universel, — arriver à 
la majorité dans la Chambre. Une fois au pouvoir, 
M. de Mun fera régner et gouverner l'Éghse. Nous 
aurons le gouvernement des Jésuites. Le danger sera 
alors un danger catholique et non plus un danger 
chrétien. Car il n'y a rien de moins chrétien qu'un 
Jésuite. Mais jusqu'au jour de la victoire, dans ce 
rôle d'opposition où je pense et j'espère qu'il va 
demeurer longtemps, M. de Mun, avec sa guerre au 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 379 

capital et son socialisme chrétien ou essénien, fait 
le jeu des pires révolutionnaires qui ne sont pas plus 
ni autrement communistes que lui. 

L'Ami du clergé, revue des questions ecclésias- 
tiques, vient de publier, sur l'Encyclique politique 
du 16 février 1892, une consultation rédigée par son 
rédacteur en chef, M. l'abbé F. Perriot. 

Cette consultation a pour but de faire connaître 
aux catholiques de France leur devoir relativement 
à la direction politique qui, — dans l'intérêt supé- 
rieur de la religion, — leur a été donnée par « Sa 
Sainteté le pape Léon XIII ». 

En intei'venant, comme il l'a fait, dans les affaires 
de France, le souverain pontife s'est inspiré des 
circonstances transitoires dans lesquelles nous nous 
trouvons. Le meilleur moyen de rétablir en France 
la monarchie est, pour les royalistes catholiques, de 
se dire aciuellement républicains. 

La thèse du pape est ainsi résumée par rAmi du 
clergé. 

Une forme de gouvernement qui pouvait invoquer 
en sa faveur le droit que consacre une longue série 
de siècles, les avantages qui font de la monarchie 
la meilleure des formes de gouvernement, et de Vhv- 
rédité l'une des conditions les plus assurées de la 
paix et de la prospérité sociales, la conformité la 
mieux constatée avec le caractère de la nation, a été 
remplacée par une forme de gouvernement issue 



380 LA VIE LITTÉRAIRE 

doctrinalement de Uerveur de la .souveraineté jjopulaire, 
historiquement d'une révolution sanglante, imposée 
à plusieurs reprises par l'émeute, associée aux entre- 
prises les plus condamnables et les plus funesles 
contre l'Église et la religion, livrée à la puissance de 
la franc-maçonnerie donl elle semble n'êlre que 
l'instrument. Ne semblera! l-il pas ([u'on dût faire la 
guerre sans trêve ni merci à un tel gouveinement et 
que, dans l'impossibililé où il semble ciu'on soit de 
l'amener ta respecter la religion, on fui autorisé cà 
employer tous les moyens pour le renverser? 

C'est contre cette conclusion i?ioppo?'tune que 
Léon XIII a parlé. 

Il établit que les royalistes doivent accepter le 
gouvernement républicain parce qu'il est le gou- 
vernement de fait, qu'ils ne peuvent, d'ailleurs, 
renverser. 

« Mais ces fo?ines ne sont pas immuables. Le tempSj 
pourra les modifier et les remplacer. 

» Si donc U7i coup de force ou des menées poli- 
tiques viennent à faire pour la forme républicaine 
ce qui s'est fait par ce moyen contre les formes 
monarchiqu(^s qu'elle a remplacées, ce que dit 
Léon XIII de l'acceptation actuelle de la République 
s'appliquerait, sans la modification d'un iota, au 
nouveau gouvernement (monarchique) une fois qu'il 
sera établi. » 

Yoilà comment les royalistes de France peuvent 
entrer joyeusement dans la voie politique tracée par 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 381 

le papo. El « par robéissance qu'ils doivent au pape 
doc'leur el pasteur suj)rème, ils sont tenus, dit 
F Ami du clergé, d'enlrer dans la voie que le pape a 
tracée, tant que les circonstances resteront ce qu'elles 
sont. » 

Il est évident que, pour chanii;er les circonstances 
au gré de leurs désirs, la meilleure politique est,, 
pour les royalistes, celle (pie leur a conseillée puis 
ordonnée le pape. 

Malgré les éléments d'intolérance et d'obscuran- 
tisme, tu crois à l'action modératrice de l'Église. 

ïu redoutes la nouvelle invasion des barbares que 
prépare le socialisme. 

— Sous Tiuspiration de Ja'oii Xlll, rEglise, dis-tu, 
se montre^ favorable aux réformes sociales, hostile 
aux utoi)ies socialistes. 

— L'Église peut être ennemie de la science, mais 
les socialistes sont la Vendée rouge. 

— La civilisation doit résister aux barbares par des 
lois draconiennes; par la restriction de la lil)erté de 
la presse: mais elle doit prendre des mesures iW jus- 
tice bienveillante envers les travailleurs. 

Voici ma l'éponse : 

L(^ socialisme chrétien est-il beaucoup moins dan- 
gereux que l'autre? 

Pourquoi si rivglise retrouvait sa puissance par le 



382 LA VIE LITTÉRAIRE 

suffrage iiniverseJ, pourquoi le passé ne reviendrait- 
il pas? La doctrine catholique a-t-elle changé? JJÉglue 
doit être intolérante. 

Ce qui empêche l'Église d'être actuellement intolé- 
rante, c'est qu'elle ne peut pas l'être. Si elle le pou- 
vait, elle le serait. 



CHAPITRE XXXII 

Ce qu'a entendu Ferry par le péril est à gauche. — Coalition 
de droite et d'extrême-^^auche contre ce ferme adversaire de 
rÉglise. — Péril plus récent signalé par lui dans l'alliance 
bizarre du socialisme et de l'élément catholico-conservateur. 
— Son opinion sur les réformes qui dépassent l'opinion 
moyenne. — Implacable haine des cléricaux contre lui. — Le 
vrai danger prochain. — Formule du socialisme chrétien, 
combattue par l'esprit laïque. — L'âme de VArdèche. — La 
vraie démocratie. 

Ce 13 septembre 1893. 

La défaite des réactionnaires est le grand bénéfice 
des élections. Cette défaite aura pour résultat de 
rendre le ministère plus stable et de lui permettre 
d'agir sans être à la merci d'une coalition. C'est ce 
qui me fait trouver ces élections, dans leur ensemble, 
satisfaisantes, bien que le suffrage universel ait 
envoyé à la Chambre trop de coilfeurs et trop de 
chapeliers. Qianl aux socialistes, comme J. Guesde, 
capables d'y formuler une théorie, je pense, comme 
toi, qu'ils ne sont point à craindre à la tribune du 
Parlement. 



384 I.A VIK LITTKHAIHE 

Tu n'es vraiment qii a moitié en vacances, si lu 
n'y jouis pas complètement de ton loisii*. Comme tes 
lettres me font un grand plaisir, j'aime à croire que 
la longueur des miennes ne te faligue j)as. 

Ce n'est point pour se cujivcrlir, mais pour s'éclai- 
rer, (|u'oji s'écrit. 

Une discussion de bojuie loi est toujours inté- 
ressante; en nous montrant toute la pensée d'un 
adversaire de nos idées, elle nous aide quelquefois 
à étendre la nôtre el à la renforcer dans ses parties 
faibles. 11 est toujours utile de se placer à différents 
points de vue pour mieux examiner la même ques- 
tion. 

L'Église vienl-elle vraiment à l'esprit nouveau? 
quels sont les faits qui te déterminent à le croire? 
Par quels indices se révèle à tes yeux une évolution 
qui serait de sa part si étonnante? 

D'un autre côté, comment « l'esprit nouveau, » 
auquel tu vois venir l'Église, pourra-t-il lui-même se 
concilier avec le mysticisme et le surnaturel dont 
l'Église, je suppose, ne s'affranchira pas? 

Tu crois que nous assistons à luie rénovation du 
christianisme, du catholicisme même par l'espritj 
démocratique et républicain. 

Mais la lutte est toujours entre l'esprit du Syllabus\ 
et l'esprit de libre examen. Abandonner les monar- 
chies, comme un antique allié devenu faible et d'um 
alliance moins utile que compromettante, vouloir les 
remplacer par une République cléricale, c'est, poui 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 385 

l'Église, persévérer dans son caractère historique, 
dans sa conduite toujours égoïste, ce n'est point ]k 
venir à l'esprit nouveau. 

N'ayant pu parvenir à renverser la République, 
rÉglise cherche à s'y introduire pour arriver à la 
dominer. 

Comme l'eau se glisse dans un navire par toutes 
les fissures, l'Église entoure la République et cher- 
che à s'y glisser pour la remplir des siens, et quand 
ils y seront en nombre, pour la dominer ou pour la 
couler. 

Comment le socialisme chrétien [)ou]Tait-il conjurer 
le socialisme révolutionnaire, s'ils sont, en principe, 
identicfuement contraires au capital et à la pro})i"iété 
individuelle ? 

Avant d'examiner en détail ces questions, je vou- 
drais préciser la pensée de Jules Ferry ([uand il a 
prononcé au Havre la parole que tu cites souvent : 
(( Le péril est à gauche. » 

•Je trouve qu'on exagère ce péi-il autant Cfue la 
pensée de Ferry. Il a depuis expliqué cette parole et 
Ta singulièrement atténuée en la connncntaiil. I.oi''^- 
que M.Durand Morimbaud est allé le trouver cà(e 
sujet, celui qui signe Des Houx a publié, toute chaude 
encore, la conversation de Ferry. 

— N'avez-vous pas dit que le p<''ril est à gaudie? 

— Sans doute, répond Ferry; mais ce péril de 
gauche est fort restreint. 11 ])ai't dune toute petite 
poigtiée d'agitateurs. Toute la force publicpie, tout le 

22 



386 



LA VIE LITTERAIRE 



parti nationnl est avec nous, s'il est besoin de répres- 
sion. Mais il n^en est même pas besoin. 

Yoilà la pensée de Ferry tout entière; la voilà 
réduite à sa proportion véritable, à l'expression 
exacte de son sentiment. Il ne faut pas que cette 
parole, par laquelle il voulait peut-être atteindre 
Clemenceau, fasse de l'intrépide Ferry un homme 
pusillanime. 

Plus volontiers autoritaire et plus vraisemblable- 
ment accusé de vouloir être le Casimir Perier de 
notre troisième République, Ferry ne redoutait pas 
les radicaux, comme il l'a dit lui-même aux républi- 
cains du Rhône, dans son discours de Lyon prononcé 
au cours de la campagne électorale d'octobre 1885. 

« Nous ne redoutons pas les radicaux, a-t-il dit, et 
nous n'excluons pas les radicaux de notre majorité 
républicaine. 

» Je ne suis pas un radical, bien que j'aie, étant 
au pouvoir, fait des choses passablement radicales, 
mais ce que je ne suis surtout pas, c'est intransi- 
geant. Nommez des radicaux, mais ne nommez point 
d'intransigeants. » 

Ferry avait, en effet, plus à craindre les gens 
d^Église que les radicaux. Chaque fois qu'il s'est agi 
de renverser son ministère, les voix de la droite 
catholique et celles de l'exlrême-gauche clemenciste 
se sont toujours confondues. C'est surtout contre lui 
que cette opposition intransigeante de droite s'est 
montrée violente* 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 387 

En I880, lors de son échec de Lang-Son, toute 
cette droite catholique a été unanime — (moins deux 
voix), — non seulement pour renverser son minis- 
tère, mais pour demander sa mise en accusation . Et 
cependant qu'y avait-il à cette date autre chose que 
l'échec accidentel du colonel Herbinger. c'estr-à-dire 
d'un ofTicier assez adonné à l'absinthe pour y trouver 
des hallucinations, et commandant par hasard et par 
intérim une brigade sur la frontière chinoise du 
Tonkin? 

Pendant son ministère et depuis, l'intègre et brave 
Ferry a été, sans pitié, sans bonne foi, dénoncé à la 
haine du peuple, comme un ennemi public, comme 
un « malfaiteur », par les gens d'Église, parce qu'en 
honnête libre penseur et en ferme républicain, il 
avait essayé de mettre un terme à la domination 
cléricale. 

Autant que Gambetta. Jules Ferry a été, en effet, 
un des plus fermes adversaires de l'Église. 11 a été 
son ennemi le plus efficace, puisque c'est lui qui a 
le plus fait pour la haute culture de l'intelligence, 
pour cet enseignement supérieur d'où naît toute 
incrédulité aux dogmes et mensonges de l'Église, 
toute émancipalion virile de l'esprit humain. Au- 
jourd'hui, il défendrait avec nous la République 
laiVjue contre la sourde infiltration de la République 
cléricale, bien autrement redoutable qu'aucune 
monarchie. 
. Jules Ferry, qui a parlé paitout, et qui n'a jamais 



388 



LA VIE LITTERAIRE 



craint de dire sa pensée tout entière, n'a jamais 
répété sa parole du Havre, amenée par le courant^ 
de son discours. Dans la conférence cfu'il a faite 1( 
30 août 1885, dans la salle de l'Alhambra, à Bor- 
deaux, loin de dire rien de semblable, c'est à droite] 
que Ferry a montré le péril pressant : « ]. 'ennemi, 
a-t-il dit. c'est la coalition clérico-monarcliiste 
d'autant plus dangereuse qu'elle se déguise en oppo- 
sition conservatrice. » 

Ce môme ennemi est-il moins dangereux au- 
jourd'hui qu'il se croit assez fort pour se donner 
lui-même une extrême gauche et pour faire entrei 
dans sa coalition clérico-conservatrice une opposi- 
tion socialiste? 

En toutes circonstances, à Paris comme dans les 
Vosges, Jules Ferry a flétri cette alliance illogiqut 
des ouvriers 'Socialistes avec les catholiques réac- 
tionnaires. 

« Le boulangisme, disait-il, est beaucoup inoinj 
le parti du général Boulanger que ValUance bizarn 
du socialisme et de Vêlement catholico-conservateur. A 

.Ce Ijoulangisme bizarre continue avec ses même 
alliés, les ralliés. Et s'il y a aujoiu'd'hui un péril,] 
c'est ce même drapeau du mensonge qui porte les] 
couleurs républicaines pour mieux abriter dans ses 
plis toutes les oppositions coalisées. 

Dans son discours de Bordeaux, à ceux qui lui] 
rappelaient que la séparation de l'Église faisait] 
partie de son programme de 1869, il a répondu qu( 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 389 

le tiMiips n'en était pas encore venu, parce qu'il ne 
faut mettre dans la loi que ce qui a été longuement 
mûri par l'opinion, — les réformes qui dépassent 
l'opinion moyenne élant, par avance, condamnées 
à ne pas réussir. — La suppression actuelle du budget 
des cultes ne ferait pas disparaître, pensait-il, 
l'hostilité qui se rencontre à tous les étages de la 
vie administrative entre le clergé catholique et la 
société libérale et républicaine. 

« C'est, disait-il, parce que j'ai travaillé à la diffu- 
sion de l'instruction que tous ceux qui rêvent le 
retour en arrière me poursuivent de leur implacable 
haine. » 

Jamais, en elfet, les gens d'Eglise n'ont pardonné à 
Jules Ferry d'avoir voulu atteindre (par l'article 7), 
les Jésuites dans leur œuvre d'enseignement. En 
défendant contre eux l'esprit laïque, la liberté 
d'examen, la raison humaine, le droit de penser, 
Jules Ferry se montrait le plus intelligent défenseur 
de la République libérale. C'est pourquoi ceux qui 
rêvent aujourd'hui d'établir en France une Républi- 
que théocratique se sont unis à Rochefort et à 
Clemenceau pour l'injurier et l'anéantir. 

Jules Ferry avait constamment à se défendre 
contre eux et il leur disait avec une éloquence qui 
puisait toute sa force dans la vérité : « Quand une 
société religieuse, comme la société catholique, dont 
la propagande en France est sans limites, jouit de 
.ibertés dont beaucoup sont des i^t'Mèges, se dit 

22. 



LA VIE LITTERAIRE 

persécutée, elle donne un démenti à l'éclatante réalité 
des faits. Les catholiques en France ne sont pas 
persécutés; ils sont, au contraire, bien près de 
devenir persécuteurs. » 

Aux dernières élections, la République a triomphé 
comme forme de gouvernement. C'est à nous 
d'empêcher qu'elle ne devienne une République 
socialiste- collectiviste, ce qui ne paraît pas immé- 
diatement à craindre; ou bien une République 
clérico-socialiste, clérico-démocratique, ce qui est le 
vrai danger prochain. 

Comme au temps du boulangisme militant, il n'y 
a pas aujourd'hui d'autre péril que le mensonge des 
ralliés catholiques, qui se disent républicains pour 
unir contre la République libérale toutes les J 
anciennes oppositions coalisées. { 

C'est dans de pareilles circonstances que tu crois t 
à une rénovation du christianisme et même du t 
catholicisme au milieu des pèlerinages de Lourdes • 
et de La Salotte, qui n'ont jamais été plus nom- 
breux et plus fréquents. Ignores-tu donc tous les 
miracles qui s'y fabriquent? Ignores-tu l'état d'esprit . 
entretenu par les Jésuites? Ignores-tu qu'il existe 
en France des catholiques plus catholiques que ' 
Léon XIII, et que ces papistes d'un nouveau genre » * 
font des prières publiques pour sa conversion?] 
Comprenant mal sa stratégie savante, ils ne voient ' ; 
que le fait brutal de ses exhortations aux royalistes, | 
d'avoir à se rallier à la République, et ils orga- 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 391 

nisent pieusement des neiivaines pour le salut de 
son ame. 

Longtemps légitimiste, fervent royaliste, iVI. de 
Mun a obéi docilement au pape, qui lui a com- 
mandé de se dire républicain. Mieux que personne, 
il représente l'alliance bizarre du socialisme avec le 
parli catholique conservateur que nous voyous ligués 
ensemble contre la République libérale. 

MM. Piou et de Mun, — remarque la Gazette de 
France, — ont lutté, — dans le passé, — pour les 
principes conservateurs, mais ils luttent contre 
aujourd'hui, puisqu'ils propagent les doctrines socia- 
listes qui ont pour but la suppression du capital et 
de la propriété individuelle. 

M. de Mun subordonne la réorganisation sociale 
à la restauration religieuse qu'il rêve. Les cercles 
ouvriers ne sont pour lui qu'un moyen de refaire, 
par la force du nombre, et grâce à l'ignorance aisé- 
uu'ut abusée du suffrage universel, la puissance de 
la douiination de l'Église. Cette question sociale est 
cependant trop grave, pour n'en faire, comme lui, 
qu'un moyen d'influence électorale. C'est elle qui a 
toujours fait naître les révolutions, les jacqueries et 
les guerres sociales, plus terribles que les guerres 
civiles. 

M. de Mun prêche le socialisme, l'abolition de la 
])ropriété individuelle à des ouvriers qui ont déjà 
dans le cœur la haine du riche, du bourgeois, du 
patron et du capital. 



392 LA VIK LITTÉRAIRE 

Les socialistes qu'il enrôle pour en faire des sol- 
dats du pape et des fidèles serviteurs de l'Église 
seront plus volontiers des soldats de l'émeute, du 
communisme et de l'anarchie. 

Quand le pétrole est d'un usage si populaire, il ne 
faut pas jouer avec le feu. 

Socialistes, communistes et collectivistes, chrétiens 
ou non, veulent enlever aux individus la richesse et 
les moyens de s'enrichir pour les transporter à la 
communauté, c'est-à-dire à l'Eglise ou à l'État. 

Le socialisme chrétien a pour formule : Toute 
l'influence politique et sociale à l'Église; rien à la 
science athée ni aux laïques ; de même que l'autre 
communisme a pour formule plus brève : Tout à tous 
et rien à personne. Au fond, c'est la même guerre 
à l'inégalité sociale et à la propriété individuelle. 

L'esprit laïque, au contraire, veut le progrès social 
par la libre pensée et le libre travail de l'individu. 
Par conséquent, il lui laisse la propriété individuelle, 
l'esprit d'examen et d'initiative qui sont les meilleurs 
instruments de progrès. 

Dans sa morale, l'esprit laïque met au premier 
rang le développement de l'intelligence, l'étude, le 
travail, sans lesquels il n'y a pas de société civilisée. 

Le libre examen fait d'autres hommes que la 
docilité d'esprit et l'obéissance passive qui oblige un 
légitimiste fervent comme M. de Mun à se dire, sur 
un ordre du pape, partisan du régime qu'il a 
jusqu'alors combattu. 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 393 

Le paiii néo-catholique ne clierclie en aucune 
façon ta se raj)|)roclier de l'esprit moderne. Sa doc- 
trine est toujours la pure doctrine du Syllabus. Le 
pajje lui-mèjne n'y peut rien et ne songe pas à le 
dénoncer. La « ligue » nouvelle cherche à former 
contre la République libérale celte coalition singu- 
lière des ouvriers socialistes et des conservateurs. 
Il n'y a de nouveau que cette exploitation cléricale 
du suffrage universel par lequel l'Église prétend 
retrouver sa puissance, son autorité absolue. 

Le boulangisme, dont nous sortons à peine, a été 
de même soutenu par tout le clergé parce qu'il 
n'était qu'un nom accidentel de ce cléricalisme 
démocratique. 

A côté de M. de Mun, tribun catholique, M. Mel- 
chior de Yogiié est un phraseur nuageux, incapable 
de sortir du vague et de formuler une pensée avec 
précision. 

Son programme politique consiste à se dire Ardé- 
chois parce qu'il est du département de l'Ardèche, et 
à proclami^r qu'il incarne Vame de VArdèche, sans 
donner de cette àuic iuconruie de l'Ardèche aucune 
définition. 

Nous verrons ce que dira à la Cluunbre « l'âme de 
lArdèche ». 

M. Melchior de Yogiié me trompera fort s'il est 
jauinis autre chose qu'un petit parleur de salon. En 
[oui cas, C(^ u'est ])oinl son action [)ublique à la tri- 
bune qui est à craindre. 



394 LA VIE LITTÉRAIRE 

Le programme socialiste demeure avec M. Gobh't 
la seule préoccupation de demain. 

D est à noter que le cabinet Goblet est le seul 
cabinet républicain contre lequel Ferry ait jamais 
voté. 

Il faut combattre le socialisme et le communisme, 
chrétien ou non. Nous voulons faire pacifiquement 
des réformes généreuses, en faveur de ceux qui ont 
besoin de plus d'aisance, de plus d'instruction, de 
quelques loisirs pour s'instruire et pour s'éclairer, 
de secours dans leurs maladies et dans leur vieillesse, 
parce que, malgré leur bonne volonté et leur pré- 
voyance, ils ne peuvent vraiment pas faire suffisam- 
ment d'économies pour se tirer seuls d'affaire, leur 
travail étant insuffisamment rétribué. 

S'il est vrai qu'aujourd'hui les ouvriers travaillent 
pour un salaire insuffisant, la générosité, la justice 
commandent d'améliorer leur condition et de venir 
en aide à ceux qui souffrent injustement. La bonne 
politique consiste à faire des réformes pratiques dont 
l'utilité sera immédiatement sentie et à marcher ainsi 
avec précaution, avec liardiesse, mais avec prudence, 
vers un idéal de progrès par la science dans la justice 
sociale et dans la liberté. 

On ne saurait enrichir tous les hommes, mais on 
peut les instruire et les éclairer. La science est une 
lumière généreuse et inépuisable qui doit briller pour 
tous, comme le soleil. 

On remédiera ainsi à la plus grande inégalité des 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 39o 

citoyens, qui est encore l'inégalité de culture et d'édu- 
cation. 

La démocratie ne tond pas seulement, dit avec 
raison M. Georges Renard, à rendre à l'aristocratie 
vraie, à l'aristocratie personnelle, sa place et son rôle 
usurpés par Taulre ; elle lend aussi à l'étendre, à la 
généraliser. 

En mettant une instruction complète à la portée 
de tous les enfants, elle fait porter la sélection, non 
plus sur un petit nombre de ])rivilégiés, mais sur 
l'ensemble d'une génération. 

En même temps qu'elle offre aux mieux doués les 
moyens de sortir de pair, elle relève le niveau géné- 
ral, elle crée un public plus capable d'apprécier le 
talent ; elle permet ainsi à l'bumanitéde porter toutes 
ses fleurs et tous ses fruits. 

On dit parfois aux démocrates : — Fi donc ! Vous 
voulez le gouvernement de la populace! — Non, 
peuvent-ils répondre, car nous voulons qu'il n'y ait 
plus de populace. 

On ne saurait être plus aristocrate. 



394 LA VIE LITTÉRAIRE 

Le programme socialiste demeure avec M. Goblet 
la seule préoccupation de demain. 

Il est à noter que le cabinet Goblet est le seul 
cabinet républicain contre lequel Ferry ait jamais 
voté. 

Il faut combattre le socialisme et le communisme, 
chrétien ou non. IVous voulons faire pacifiquement 
des réformes généreuses, en faveur de ceux qui ont 
besoin de plus d'aisance, de plus d'instruction, de 
quelques loisirs pour s'instruire et pour s'éclairer, 
de secours dans leurs maladies et dans leur vieillesse, 
parce que, malgré leur bonne volonté et leur pré- 
voyance, ils ne peuvent vraiment pas faire suffisam- 
ment d'économies pour se tirer seuls d'affaire, leur 
travail étant insuffisamment rétribué. 

S'il est vrai qu'aujourd'hui les oiiviiers travaillent 
pour un salaire insuffisant, la générosité, la justice 
commandent d'améliorer leur condition et de venir 
en aide à ceux qui souffrent injustement. La bonne 
politique consiste à faire des réformes pratiques dont 
l'utilité sera immédiatement sentie et à marcher ainsi 
avec précaution, avec hardiesse, mais avec prudence, 
vers un idéal de progrès par la science dans la justice 
sociale et dans la liberté. 

On ne saurait enrichir tous les hommes, mais ou 
peut les instruire et les éclairer. La science est une 
lumière généreuse et inépuisable qui doit briller pour 
tous, comme le soleil. 

On remédiera ainsi à la plus grande inégalité des 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 395 

citoyens, qui est encore l'inégalité de culture et d'édu- 
cation. 

La démocratie ne tend pas seulement, dit avec 
raison M. Georges Renard, à rendre à l'aristocratie 
vraie, à l'aristocratie personnelle, sa place et son rôle 
usurpés par l'autre ; elle tend aussi à l'étendre, à la 
généraliser. 

En mettant une instruction complète à la portée 
de tous les enfants, elle fait porter la sélection, non 
plus sur un petit nombre de })rivilégiés, mais sur 
l'ensemble d'une génération. 

En même temps qu'elle offre aux mieux doués les 
moyens de sortir de pair, elle relève le niveau géné- 
ral, elle crée un public plus capable d'apprécier le 
talent ; elle permet ainsi à l'humanité de porter toutes 
ses fleurs et tous ses fruits. 

On dit parfois aux démocrates : — Fi donc ! Vous 
voulez le gouvernement de la po})ulace ! — Non, 
peuvent-ils répondre, car nous voulons qu'il n'y ait 
plus de populace. 

On ne saurait être plus aristocrate. 



CHAPITRE XXXIII 



Une République comme à rÉquateur. — Causes de la défaite 
de M. Clemenceau. — Pomponace libre ])enseur sous Léon X. 

— Incompatibilité de l'Église avec l'esprit nouveau. — L'art 
de vivre selon l'Antiquité et selon Montaigne, opposé aux de- 
voirs du chrétien. — Amyot, bréviaire de ^lontaigne. — Sen- 
timent pieux qu'inspire Plutarque. — L'athéisme préféré par 
Plutarque aux superstitions. — «Crème» de philosophie dans 
Plutarque et Sénèque. — Éloge de Plutarque par Rousseau. 

— Classiques du xvr siècle. 



Tu crois que l'Église vient à Tespril nouveau, 
parce que le pape a dit aux catholiques, aux fidèles, 
auxquels il commande, d'avoir à se dire républicains ; 
mais la lutte dans laquelle nous sommes engagés 
contre l'Église n'a jamais été plus vive. Xous voulons 
arriver k l'émancipalion complète de l'esprit moderne 
par l'école laïque ; nous voulons continuer le mouve-j 
ment d(^ la Révolution française qui doit aboutir àj 
l'entière sécularisation de l'Étal. L'Eglise veut, ai 
contraire, rester la maîtresse de renseignement et des 
âmes. 

Nous voulons détruire son pouvoir politique, tandis 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 397 

qu'elle veut réiablir sa doiiiinaliou par le suffrage 
universel, aujourd'hui (ju'il existe inalji;ré elle el parce 
qu'elle n'a pas pu l'empêcher. 

Nous ramènerons plus ou moins vite les monar- 
chistes à mesure qu'ils verront leurs espérances 
vaines ; nous ne ramènerons jamais l'Église. L'Église 
n'est rien si elle n'est tout. 

Elle qui possède la vérité divine prétend, a fortiori, 
posséder la vérité terrestre. La lutte est possible entre 
les droits de l'homme et ce qu'on appelle les droits 
de Dieu : l'alliance jamais. 

Le pape voudrait dissiper la vieille défiance qui 
existe entre le cléricalisme et la démocratie. Cela est 
possible, mais nous ne ramènerons jamais l'Église 
parce que l'Église veut précisément le contraire de ce 
que nous voulons. 

Il n'y a pas une seule de nos lois civiles ou scolaires 
([ui n'ait été condamnée formellement par toute la 
série des papes qui s(^ sont succédé à Rome. Le 
|)ape Léon XIII a beau recommander aux catholi([ues 
de se dire républicains, il ne peut pas en faire des 
libéraux, des libres penseurs. 

L'Eglise et la liberté sont des éléments inconci- 
liables, contradictoires, ce sont des élénients qui 
s'excluent. 

En ([uoi l'Église vient-elle à, l'esprit moderne? 
A-t-elle renoncé au Syllabus? Renonce-t-elle à sa 
trinité nouvelle : Jésus-Marie-Jose[)h qui détrône 
l'ancienne? 

23 



398 



LA VIE LITTERAIRE 



Renonce-t-elle à faire croire que le père et son 
fils et la troisième personne de la Trinité ne font 
qu'un? 

Renonce-t-elle à l'odieuse exploitation de la cré- 
dulité populaire en fabricant tous les jours ses hon- 
teux miracles ? 

L'esprit moderne, c'est l'amour du vrai. L'Église, 
c'est l'organisation et l'exploitation du mensonge. 

En résumé, dis-moi ce qui te fait croire que 
l'Église vient à l'esprit nouveau ? En quoi consiste au 
juste sa rénovation? Comment le socialisme chrétien 
de M. de Mun peut-il conjurer le socialisme de 
M. Guesde? Le péril de gauche, fort restreint aux 
yeiix de Jules Ferry et du temps de son ministère, 
ne pourrait-il pas être accru par les prédilections inté- 
ressées de ceux qui ne cherchent en lui qu'une in- 
fluence électorale? 

S'il est une chose évidente, c'est que les catholi- 
ques, le pape en tête, ne veulent pas devenir libé- 
raux ; ils veulent s'emparer du pouvoir pour faire 
une République cléricale de leur façon, dans le genre 
de ce qu'a été la République de l'Equateur sous 
l'odieux joug de Garcia Moreno. 



Pour en revenir aux élections dernières, tu plains 
Floquet et non S. Pichon, tu ne regrettes pas la 
défaite de Clemenceau. Clemenceau est ta bête noire. 
C'est cependant un socialiste, plus avancé peut-être, 
qui a assuré sa défaite avec l'appoint des voix cléri- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 399 

cales. Dans sa conduite parlementaire, Clemenceau a 
eu tort de se coaliser fréquemment avec la droite. Ce 
que je lui reproche surtout, ce sont ses attaques aussi 
violenles qu'injustes contre Jules Ferry, attaques 
d'autant ])lus mal fondées qu'au point de vue essen- 
tiel de l'action nuisible de l'Église et de ses rapports 
avec l'État, ils avaient tous deux les mômes senti- 
ments et les mômes principes. 

— « Mieux eût valu, me dis-lu, pour toi et moi, 
vivre sous la Républi(fue pontilicale et catholique de 
Jules II et de Léon X, en écoutant parler librement 
Pomponace et Marsile Ficin, que d'avoir afîaire à 
tous ces cuisiniers qui sont prêts, comme dans la 
fable, à couper le cou bel et bien aux cygnes harmo- 
nieux. » 

— « Les bûchers des inquisiteurs sont éteints, le 
pétrole de la Commune a été expérimenté naguère 
sur les kiosques. 11 est à la veille de se rallumer. » 

— (( Il faudrait rétablir l'autorité consentie et ré* 
publicaine, comme le dit excellemment Spuller. » 

— Non. Malgré son beau latiii cicéronien, Léon X 
était un homme fourbe, menteur, impudent, perdu 
de débauches et de vices. Je t'accorde qu'il ne croyait 
rien et qu'il laissa parler Pomponace ; mais il n'en 
faisait pas moins vendre des indulgences en tous 
pays chrétiens. En cela il était bien pape et l'Église 



400 LA VIE LITTÉRAIRE 

n'a jamais été que rorgauisalion et l'exploilatioii du 
luenson^e. Elle a le ^énie de la mendicité ; mais c'est 
aussi le seul qu'elle ait. 

Je fais une ji,rande difféi'ence entre Pomponace el 
Marsile Ficin. Celui-ci était un mystique, platonicien 
mais astrologue, moraliste mais superstitieux; tandis 
que Pomponace fut un libre penseur véritable. Pom- 
ponace chercha virilement à affranchir la philosophie 
du jou|^ des dogmes religieux. Il fit pressentir à 
l'Église (pie ses anathèmes perdraient de leur valeur, 
à mesure que la science ferait des progrès. 11 lui fit 
conq)rendre (pi'elle aurait tort de persécuter les phi- 
losophes parce qu'il pourrait venir un temps, assez 
rapproché, où elle aurait elle-même besoin de leur 
tolérance. Il eut le courage de dire qu'aux yeux d'un 
philosophe, il n'y a aucun miracle et que tout se 
passe dans le monde selon des lois éternelles qu'au- 
cune puissance quelconque ne saurait déranger. 

Il osa déclarer que les religions qui se croient les 
mieux établies sont transitoires et qu'elles ont besoin, 
pour durer, de se transformer à m.esure que l'huma- 
nité et la science se transforment et se perfection- 
nent. 

Il laissa comprendre que la religion catholique 
elle-même est à son déclin ; et il avait bien raison de 
le dire, puisque bientôt Luther, par sa réforme, di- 
minuai de moitié son empire, en attendant ledix-hui- 
tièmé siècle qui a ruiné tous les mystères. 



4 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 401 

L'É«j;lise, dis-tu, vient à lesprit nouveau. Je le 
veux bien. Je le souhaite même. Mais d'où peul-on 
conclure à celte évolution? Tandis que Tespril nou- 
veau se refuse à admettrez rien qui ne puisse être 
démontrable, l'Éi^lise n'admet pas le libre examen. 
Pour venir à lesprit nouveau, que fera-t-elle de ses 
mystères? Que fera-t-elle de sa Trinité? de son Eu- 
charistie, de son Incarnation, de son Ascension et de 
son Assonq)tion? Que fera-t-elle de son Immaculée 
Conception ? ce dernier dogme que nous avons vu 
naître, et qui est l'ouvrage de Pie IX, va-t-il immé- 
diatement tomber par terre? ou bien l'esprit moderne 
devra-t-il l'accepter? Car enfin, i)Our conclure l'al- 
liance que tu rêves, il faut que l'Église rende son en- 
seignement raisonnable ou que l'espril moderne 
renonce à la raison. 

Les écrivains de l'Antiquité grecque et latine nous 
ont laissé d'admirables traités de morale et de philo- 
sophie sur l'art de vivre et sur l'éducation de l'homme 
qui sait chercher la sagesse et le bonheur en gouver- 
nant ses passions, en formant son caractère, en éga- 
lisant son humeur, en élevant ses idées, en diminuant 
ses besoins. 

Telles paroles de Lucrèce, de Zenon, d'Épictète, de 
Sénèque ou d'Horace, dit Elisée Reclus, sont des pa- 
roles immortelles qui se répc'teronl d'âge en âge et 
qui contribueront à hausser l'idéal humain et la va- 
leur des individus. 



402 I,A VIE LITTÉRAIRE 

Pour « faire son salut », il suffit au chrétien de 
croire des absurdités, mais il est plus difficile d'être 
homme parce qu'il faut savoir, penser, aimer et agir. 

Le libre sentiment religieux se détourne de plus en 
plus du mystère et de l'inconnaissable pour se re- 
porter sur les êtres du monde connu, c'est-à-dire sur 
les hommes, sur l'humanité. 

La plupart des grands hommes ont aimé (à lirej 
et Montaigne indique les lectures préférées de] 
quelques-uns. Alexandre, dit-il, préférait Homère;! 
Scipion l'Africain, Xénophon; Brutus, Polybe;] 
Charles-Quint avait Philippe de Commines en parti- 
culière recommandation. « Mais le feu maréchal dei| 
Strossy, qui avait pris César pour sa part, avait sauf 
doute le mieux choisi ; car à la vérité, ce devrait! 
être le bréviaire de tout homme de guerre, commei 
étant le vrai et souverain patron de l'art militaire.] 
Et Dieu sait encore de quelle grâce et de quellei 
beauté il a fardé cette riche matière d'une façon de] 
dire si pure, si délicate et si parfaite, qu'à mon 
goût, dit Montaigne, il n'y a aucun écrit au monde 
qui puisse être comparable au sien en cette partie. ))| 

Ce que dit Montaigne des Commentaires de César, j 
bréviaire incomparable pour le soldat qui veut s'y] 
former à l'art de la guerre, on peut le dire desj 
siens pour l'art de vivre. Il s'y trouve des exemples,! 
des sentences et des maximes pour tous les âgesj 
et toutes les heures de la vie. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 403 

Montaigne est notre Horace, dit Sainte-Beuve. 

Son livre est un trésor d'observations morales et 
d'expérience ; à quelque page qu'on l'ouvre et dans 
quelque disposition d'esprit qu'on soit, on est assuré 
d'y trouver quelque pensée sage exprimée d'une 
manière durable, qui se détache aussitôt et se grave, 
un beau sens dans un mot plein et frappant, dans 
une seule ligne forte, familière et grande. 

Voltaire disait qu'il faut jouer avec la vie, tourner 
tout en joie intérieure et ne rien prendre au 
tragique. 

Montaigne recommande la lecture, non seulement 
pour l'utilité qu'on en tire mais pour le plaisir 
qu'on y prend. Si quelqu'un me dit que c'est 
avilir les Muses de s'en servir seulement de jouet 
et de passe-temps, il ne sait pas, comme moi, dit 
Montaigne, combien vaut le plaisir, le jeu et le 
passe-temps. 

Entre les livres simplement plaisants, je trouve 
des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelais 
et les Baisers de Jean Second, dignes qu'on s'y 
amuse ; quant aux Amadis et telles sortes d'écrits, 
ils n'ont pas eu le crédit d'arrêter seulement mon 
enfance . 

Je donne la palme à Jacques Amyot sur tous nos 
écrivains français, non seulement pour la naïveté 
et pureté du langage, en quoi il surpasse tous autres, 
ni pour la constance d'un si long travail, ni pour 
la profondeur de son savoir, ayant pu développer 



404 LA VIE LITTERAIRE 

si heureusement un auteur si épineux et si serré, 
mais surtout je lui sais bon gré d'avoir su trier et 
choisir un hvre si digne et si k propos, pour en 
faiie présent à son pays. Nous autres ignorants 
étions perdus si ce hvre ne nous eût relevés du 
bouri)ier ; grâce à lui nous osons et parler et écrire ; 
les dames en régentent les maîtres d'école, c'est 
notre bréviaire. 

Montaigne avoue qu'il le dépouille et qu'il en 
maçonne ses Essais. Il s'y délecte, ne le quitte que 
pour y revenir, et Plutarque, traduit par Amyot, lui 
sourit toujours d'une fraîche nouveauté. C'est 
l'Hérodote de la philosophie; avec Aristote, il com- 
pose une bibliothèque presque entière et l'on y 
trouve la fleur de la sagesse antique. 

L'esprit de Plutarque est si naturellement moral 
qu'on le lit avec religion. C'est un sentiment pieux 
qu'inspire cet auteur profane. A la fois curieux et 
pratique, Plutarque fera toujours partie de l'aimable 
religion des Lettres. 

Dans son jugement sur Sénèque et Plutarque, 
Saint-Evremond met le naturel de Plutarque au- 
dessus de l'austérité de Sénèque. Plutarque, dit-il, 
insinue doucement la sagesse, et veut rendre la 
vertu familière dans les plaisirs mêmes; Sénèque 
ramène tous les f)laisirs à la sagesse, et tient le 
seul philosophe heureux. Plutarque, naturel et 
persuadé le premier, persuade aisément les autres. 

Plutarque ne parle point d'autorité comme un 



I 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 405 

stoïcien. Il tient compte de la faiblesse humaine ; 
il ne demande rien qui excède nos forces; connais- 
sant l'efficacité de l'habitude qui facilite tous nos 
progrès, il nous exhorte et nous convie à prendre 
sur nous-même plus d'empire, par un effort de 
chaque jour. 

L'important n'est pas de marcher vite, mais de 
marcher longtemps. De petits efforts répétés avec 
persévérance })roduisent de très grands effets. Il y 
avait, nous raconte Plutarque, une ville où les 
paroles étaient gelées par le froid, aussitôt qu'elles 
étaient prononcées; puis la chaleur venant à les 
fondre, on entendait, l'été, ce qui avait été dit pen- 
dant l'hiver; tels sont les fruits de la philosophie, 
ils ne manquent jamais à celui qui sait les attendre 
et les faire mûiir. 

C'est le bonheu r que Plutarque veut nous faire 
atteindre par la sagesse. Celui qui se connaît bien 
peut développer en soi le sentiment des avantages 
qu'il a reçus, et affaiblir celui des maux dont il est 
affligea. 

Avec le coiii'age, la l('iiij)érance, la prudence, il 
pralique aussi la justice et la bienfaisance; bienveil- 
lanl pour tous, il trouve du plaisir à rendre service, 
et ces humbles vertus, tous les jours pratiquées, 
sulfisenl presque à son bonheur. 

Socrate n'avait pas de chaire; il enseignait toujours, 
il enseignait partout. A son exemple, dit Phitarque 
dans ses Préceptes politiques, toujours et partout aussi, 

23. 



406 



LA VIE LITTERAIRE 



le bon citoyen lioim^ à exercer son rôle. « Tenir sa 
maison ouverle, comme un port et un asile, à (ous 
ceux qui ont besoin d'un refuge, s'associer à la peine 
de ceux qui souffrent, à la joie de ceux auxquels un 
bonheur arrive, ne blesser personne par l'étalage 
d'un tas(e impopulaire, éclairer gratuitement de 
ses conseils les imprudents qui se sont engagés 
dans une mauvaise affaire, s'employer à réconcilier 
les amis, soutenir le zèle des gens de bien, entraver 
l'effort des méchants, régler l'essor de la jeunesse, 
lui frayer la voie, lui tendre la main, travailler 
ainsi perpétuellemeni au bien commun, voilà la vie 
que tout citoyen, investi ou non d'une fonction 
publique, peut mener jusqu'à son dernier souffle. » 
Au XVI® siècle, Plut arque a eu la bonne fortune de 
rencontrer, pour le traduire, une âme aimant les 
Lettres avec l'ardeur qu'avaient alors presque tous 
les généreux humanistes de la Renaissance. C'est 
pourquoi la postérité a conservé à Jacques Amyot 
la préférence, « la palme » que lui donnait Mon- 
taigne. Ce simple traducteur de Plutarque s'est 
acquis la gloire personnelle la plus enviable ; on le 
traite comme un génie naturel et original. Il sem- 
ble, a dit Sainte-Beuve, qu'à travers ses traduc- 
tions, on lise dans sa physionomie, et qu'on l'aime 
comme s'il nous avait donné ses propres pensées. 
Il a contribué à rendre Plutarque populaire, et 
Plutarque le lui a rendu en le faisant immortel. Il 
est juste que la récompense des écrivains se mesure 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 407 

ta retendue de l'influence qu'ils exercent, quand celle 
influence est toute bienfîiisante et salutaire. 

Tous les trésors du vrai langage français, re- 
marque Vaugelas, sont dans les ouvrages ^Amyot et 
encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de 
parlf nobles et magnifiques qu'il ne nous ait lais- 
sées. Bien que nous ayons retranché la moitié de ses 
phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trou- 
ver dans l'autre moi lié presque toutes les richesses 
dont nous nous vantons et dont nous faisons parade. 

La traduction d'Amyot est devenue un ouvrage 
original. 

Le Plutarque d'Amyot s'est à jamais logé dans la 
mémoire et dans la reconnaissance humaines, car 
il y a de la religion aussi, dit Sainte-Beuve, dans 
les choses de Plutarque et d'Homère. Amyot, dont 
Fénelon regrettait le vieux langage, fut un bienfai- 
teur à sa date. 

Comme le bon Rollin que Montesquieu a appelé 
« l'abeille de la France », il appartenait à cette 
classe d'esprils modestes et modérés qui, pour avoir 
toute leur valeur, avaient besoin d'être doublés et 
soutenus de l'Antiquité. 

Pour Montaigne, Amyot est le plus fidèle, le plus 
pur des traducteurs, et Plutarque, le plus judicieux 
auteur du monde. 

Dans son traité de la Suyerstition, Plutarque lui 
préfère franchement Tathéisme. L'honnête Plu- 



408 LA VIE LITTÉRAIRE 

(arque souhaite parfois d'être dévot. Il clierche à 
croire en Dieu, mais il sait que l'âme humaine ne 
peut avoii' avec le surnaturel et l'infini aucun 
commerce véritable. Et, sans partager la frivole 
incrédidité de son temps, désirant conserver le 
sentiment religieux dégagé des formes qui le dégra- 
dent, il mélange la dévotion qu'il s'impose d'une 
assez forte dose de scepticisme. En face d'une société 
indécise, alternativement entraînée vers l'athéisme 
et la superstition, il clierche à ranimer dans les cœurs 
les idées platoniciennes. 

Plutarque combat donc la superstition et va jusqu'à 
lui préférer l'athéisme. Il nous montre les supersti- 
tieux en proie aux charlatans de son époque. Ces 
charlatans ne changent guère ; ils leur font prosterner 
la face contre terre, ils leur font confesser leurs fautes, 
adorer des idoles, observer des sabbats. Excitée par 
eux, l'imagination crédule des superstitieux demeure 
épouvantée, la nuit, par des légions de fantômes. 
Pour eux, les maladies, les pertes de fortune, la mort 
d'un enfant, les échecs politiques, ne sont pas des 
événements naturels, mais les effets de la vengeance 
divine. Ils repoussent donc le philosophe qui cherche 
à les consoler. Et, couverts d'un cilice, souvent même 
de fange, ils confessent je ne sais quelles fautes, dit 
Plutarque, comme d'avoir bu ceci, mangé cela, sans 
l'aveu de telle ou telle divinité. S'ils ont l'esprit plus 
calme, ils demeurent chez eux à faire leurs prières, 
accumulant les victimes et les sacrifices, tandis que 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 409 

(le vieilles dévotes viennent suspendre à leui' cou, 
comme à un poteau, leurs amulettes et leurs mé- 
dailles. 

L'athéisme, conclut Plutarque, n'a jamais produit 
ces superstitions dégradantes ; et ce sont ces prières, 
ces sacrifices, ces pénitences, ces purifications, toutes 
cx^s praliques et cérémonies ridicules qui font dire à 
l'impie qu'il vaut mieux qu'il n'y ait point de dieux 
que de les croire assez ineptes et assez cruels pour 
accepter avec plaisir de tels hommages. 

L'honnête Plutarque a passé presque toute sa vie 
dans sa petite ville de Chéronée, au milieu des plus 
beaux souvenirs de l'histoire. Pendant ses loisirs 
stu'dieux, il a recueilli dans ses immenses lectures 
les maximes des sages. 11 en nourrit son esprit ; il en 
fortifie son âme. 

Plutarque, dit M. Martha, peut être considéré 
comme le dernier des Anciens. En effet, il vit moins 
dans le temps présent que dans l'Antiquité qu'il 
admire et qu'il aime. Ses nombreuses biographies, 
animées par une tranquille et constante émotion, 
montrent que son imagination se plaisait surtout 
dans le passé. Ses œuvres morales, remplies d'histo- 
riettes, d'anecdotes, de réflexions empruntées aux 
philosophes, aux historiens, aux poètes, prouvent 
qu'il regarde toujours de préférence derrière lui. 

Les Vies de Plutarque, dit S. de Sacy, ne sont 
peut-être pas des Mémoires très exacts et des biogra- 
phies très lidèles. 



ilO LA VIE LITTÉRAIRE 

Ce qu'il y faut chercher, c'est l'idéal de l'héroïsme 
tel que les Anciens aimaient à se le représenter dans 
leurs grands hommes. Qu'importe que ces tableaux 
aient un peu plus ou un peu moins de vérité réelle, 
s'ils élèvent l'âme en honorant l'humanité, s'ils ins- 
pirent le désintéressement, l'esprit de dévouement et 
de sacrifice, la patience dans les mauvais jours, et 
s'ils nous font aimer la vertu et y croire? 

Je regarde les Vies des hommes illustres, dit aussi 
Joubert, comme un des plus précieux monuments 
que l'Antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de 
plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos 
yeux, et ce que les hommes ont fait de meilleur nous 
y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout 
entière. 

Avec Silvestre de Sacy et Joubert, nous sommes 
loin de M^"" Gaume, de M^' de Langres et de tous nos 
Seigneurs les évêques. Sans doute, s'il s'agit de 
former des chrétiens, il convient de leur faire lire de 
préférence et même exclusivement des auteurs sacrés ; 
mais s'agit-il de faire des hommes ? S'agit-il d'é- 
lever de jeunes Français, d'en faire des citoyens éclai- 
rés, des hommes instruits, de leur former le style et 
le goût ? 

Où chercher alors des maîtres et des modèles plus 
complets que dans les œuvres de Plutarque et de 
Sénèque, de Démos thène et de Tacite, d'Homère et 
de Virgile, d'Hérodote et de Thucydide, de Tite-Live 
et de Cicéron ? Mais si les partisans de l'enseigne- 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 4H 

ment classique, fervents disciples de la religion des 
Lettres, constatent avec plaisir la supériorité morale 
et littéraire des auteurs païens, leurs adversaires s'in- 
quiètent peu de la moralité et du beau, et ne songent 
qu'à maintenir l'intégrité de la foi. C'est pourquoi la 
plupart de nos évéques, conduits à l'assaut par Louis 
Veuillot, ont attaqué avec violence l'enseignement 
universitaire et condamné, pêle-mêle, Plutarque et 
Sénèque, Virgile, Horace, Tacite et Cicéron, pour 
leur substituer saint Basile, saint Jean Chrysostome, 
saint Jérôme, saint Augustin, saint Paulin, etc. 

Montaigne, qui a butiné, comme l'abeille, sur 
toute l'Antiquité, se serait volontiers fixé cà Plutarque 
où il trouvait tout. Avec lui, il diY'd\[ dressé commet^ce, 
y puisant « comme les Danaïdes, » remplissant et 
versant sans cesse. 

Plutarque et Sénèque lui ont appris à ranger ses 
opinions. Ils ont tous deux celte notable commodité 
pour son humeur, que la science qu'il y cherche y 
est traitée « à pièces décousues, » ne demandant pas 
l'obligation d'un long travail, duquel il se déclare 
incapable ; aussi les opuscules de Plutarque et les 
Épitres de Sénèque sont-ils pour lui la plus belle 
partie de leurs écrits et celle qui lui paraît la plus 
profitable. 

« Leur instruction est de la crème de philosophie, 
et présentée d'une façon simple et pertinente. Plu- 
tarque est plus uniforme et constant ; Sénèque plus 
ondoyant et divers. Plutarque a les opinions platoni- 



412 LA VIE LITTÉRAIRE 

ques, douces et accoinmodanles à la société civile ; 
l'autre les a sloiques et épicuriennes, plus éloignées 
de l'usage commun, mais selon moi, plus commodes 
en parliculier et plus fermes. Sénèque est plein de 
pointes et de saillies; Plutarque, de choses. Celui-là 
vous échaufï'e plus et vous émeut ; celui-ci vous con- 
tente davantage et vous paie mieux ; il nous guide, 
l'autre nous pousse. » 

C'est en lisant Plutarque « depuis qu'il est fran- 
çais, » dit Montaigne, que j'apprends à ranger mes 
opinions et conditions. Les écrits de Plutarque, à les 
bien savourer, nous le découvrent assez ; et je pense 
le connaître jusque dans l'âme. Et cependant Mon- 
taigne regrette de ne pas avoir quelques Mémoires 
plus intimes de sa vie. 

Ce goût de Montaigne pour Plutarque, cette grande 
préférence s'explique parce qu'il lui ressemble et 
qu'il se trouve en lui. Plutarque est le Montaigne des 
Grecs. Il a quelque chose de cette manière pittores- 
que et hardie de rendre les idées et de cette imagi- 
nation de style qui donnent tant de prix aux Essais. 

Nul historien n'a excellé comme lui à reproduire 
l'âme des personnages historiques, à les peindre, à 
les faire vivre, agir et marcher. 

Quels plus grands tableaux, dit Yillemain, que les 
adieux de Brutus et de Porcie, que le triomphe de 
Paul Emile, que la navigation de Cléopâtre sur le 
Cydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette 
même Cléopâtre, penchée sur la fenêtre de la tour 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 413 

inaccessible où elle s'est réfugiée, et s'elïbrçant de 
hisser et d'attirer vers elle Antoine, vaincu et blessé, 
qu'elle attend pour mourir ! 

Et à côté de ces brillantes images, quelle naïveté 
(le détails, vrais, intimes, qui prennent l'homme sur 
le fait! 

C'est ce double caractère d'éloquence et de vérité 
qui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations 
vives. Shakespeare lui doit les scènes les plus sublimes 
et les plus naturelles de son Coriolan et de son Jules 
César. Montaigne, Montesquieu, Rousseau sont trois 
grands génies sur lesquels on retrouve l'empreinte 
de Plutarque. 

Cette immortelle vivacité du style de Plutarque, 
s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets 
qui puissent occuper l'imagination et la pensée, 
explique le prodigieux intérêt de ses ouvrages histo- 
riques. 11 a peint l'homme ; il a dignement retracé 
les plus grands caractères et les plus belles actions 
de l'espèce humaine. 

Peintre excellent des caractères, Plutarque ne se 
contente pas de nous faire connaître les hommes par 
le détail de leurs actions ou par les traits originaux 
de leur parole, il nous découvre, en moraliste, l'in- 
térieur de ses personnages par une fine analyse psy- 
chologique. 

Dans la réalité de la vie, l'homme se manifeste en 
dehors de ses discours, par le geste, l'attitude, la 
démarche, le costume. Plutarque a soin de saisir et 



414 LA VIE LITTÉRAIRE 

de peindre ces traits extérieurs par où se trahit la 
nature morale de ses personnages. 

Plularque, nous dit Rousseau, devint sa lecture 
favorite. Le plaisir qu'il prit à le lire le guérit un 
peu des romans. En voyant agir Brutus ou Aristide, 
il s'enflammait à leur exemple, il devenait le person- 
nage dont il lisait la vie, il se croyait Gi'ec ou 
Romain. 

Plutarque écrit des Vies et non pas une histoire. 
L'histoire, dit Jean-Jacques, montre bien plus les 
actions que les hommes; elle n'expose, du moins, 
que riiomme public dans ses vêtements de parade, 
alors qu'il s'est arrangé pour être vu; elle ne le suit 
point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa 
famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que 
quand il représente; c'est bien plus son habit que sa 
personne qu'elle peint. 

La lecture des Vies particulières est excellente 
pour commencer l'étude du cœur humain; car alors 
l'homme a beau se dérober, le biographe le poursuit 
partout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, 
aucun recoin pour éviter l'œil du spectateur. 
Plutarque, dit Rousseau, excelle à peindre les 
hommes par le détail de leur caractère. Il a une 
grâce inimitable à peindre les grands hommes dans 
les petites choses, et il est si heureux dans le choix 
de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un 
geste lui suffît pour caractériser son héros. Avec 
un mot plaisant, Annibal rassure son armée et la 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 415 

fait marcher en rianl à la bataille qui lui livra 
l'Italie; Agésilas à cheval sur un bâton me fait aimer 
le vainqueur du grand roi; César traversant un 
pauvre village et causant avec ses amis décèle, sans 
y penser, le fourbe qui disait ne voidoir être que 
l'égal de Pompée; Alexandre avale une médecine et 
ne dit pas un seul mot : c'est le plus beau moment 
de sa vie; Aristide écrit son propre nom sur une 
coquille et justifie ainsi son surnom; Philopœmen, 
le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de 
son hôte. Voilcà le véritable art de peindre. 

L'art littéraire consiste à faire revivre les hommes, 
à représenter les choses devant nos yeux. Plutarque, 
dit La Bruyère, sait peindre un héros par une 
historiello, par un détail en apparence sans valeur, 
qui pourtant le fait plus vivement connaître que ne 
le feraient de longues réflexions. 

Sainte-Beuve, qui avait fait im plan d'instruction 
populaire par la biographie, y faisait en première 
ligne entrer Plutarque, dont les Vies nous repré- 
sentent d'une manière sensible et vivante l'Antiquité. 

Théodore Gaza, — dit Amyot cité par Montaigne, 
— personnage grec d'érudition sincère et digne de 
Tancienne Grèce, étant quelquefois enquis par de 
familiers amis quel auteur il choisirait entre tous, 
s'il était réduit cà n'en pouvoir retenir qu'un seul, 
répondait qu'il élirait Plutarque, parce que, tout 
compris, il n'y en a pas un qui soit si profitable et 
si délectable ensemble à lire que lui. 



416 LA VIE LITTÉRAIRE 

Le XVI® siècle nous est sympathique, parce qu'il 
a découvert et fail revivre l'Auliquilé; nous retrou- 
vons dans ses grands hommes notre esprit de curio- 
sité en tous sens, noire goût de libre examen. Les 
prosateurs seuls y représentent la vraie mesure de 
l'esprit françiiis. Rabelais et Calvin, Amyot et Mon- 
taigne, voilà les vrais classiques du xvi*^ siècle. Poui' 
la première fois, à la fin du moyen âge, ils inaugu- 
rent en France l'élude enthousiaste des Lettres et 
par elles, les vœux de tolérance, de réforme politique 
et civile qui triompheront enfin de toutes les résis- 
tances en 1789. 



CHAPITRE XXXIV 

Épîtres de Sénèque à Lucilius. — Utiles pratiques empruntées 
aux philosophes par le christianisme. — Sénèque est le meil- 
leur directeur de consciences. — Commerce d'amitié avec les 
Anciens. — Réhabilitation de Sénèque par Montaigne et Dide- 
rot. — Livres dévots. — Jugements étroits et sectaires de 
Veuillot. — Livre de prières de madame Roland. — Nobles 
lectures de Vauvenargues et de Macaulay. — Bûcher de Péré- 
grinus. — Explication des miracles par Montaigne. — Chaîne 
philosophique de Lucien à Darwin. — Curiosité de Montaigne 
pour les détails de la vie privée et les pensées intimes des 
hommes célèbres. — Essentiellement moraliste. — Sur César. 

Avec Plularque, Sénèque aussi esl un ^rand 
maîlie dans l'art (Je vivre. Ses livres qu'on peut 
regarder comme le manuel de tous les hommes qui 
aiment la philosophie et surtout la morale pratique, 
renferment une infinité d'observations tendant à 
corriger et à ennoblir le caractère, à assurer l'empire 
de la raison sur les jrassions, à apprendre à se 
modérer dans la prospérité et à supporter avec 
patience et courage Tadversitc?. Il y en a peu où l'on 
trouve autant de tableaux des ditterentes situations 
ou l'homme peut se trouver. 



418 LA VIE LITTÉRAIRE 

Les Épîtres de Sénèque à Lucilius sont un trésor 
de morale et^de saine philosophie. Sénèque s'y 
entretient avec son ami des exercices du corps, de 
l'utilité de la lecture, de la richesse, de la pauvreté, 
des persécutions, de la calomnie; des amusements 
du sage, de la colère, des passions, des vices, des 
vertus, des avantages du repos, de l'ambition, des 
fonctions publiques, de la société, du bonheur. 

Rendez vous à vous-même, écrit Sénèque à 
Lucilius. Nos moments nous sont enlevés et nous les 
laissons perdre. Une grande partie de la vie se passe 
à mal faire, la plus grande à ne rien faire, le tout à 
faire autre chose que ce qu'on devrait. On remet de 
vivre à plus tard et la vie s'écoule. L'économie vient 
trop tard, quand le vase est à la fin ; car, au fond 
du vase, la qualité baisse en même temps que la 
quantité. 

Le bon emploi du temps est le premier principe 
de" l'art de vivre; il faut s'éloigner de la foule, bien 
choisir ses amis. 

Retirez vous en vous-même, conseille Sénèque à 
Lucilius, songez à vous autant que vous le pourrez ; 
attachez'Vous à ceux qui peuvent vous rendre 
meilleur; recevez ceux que vous pourrez rendre 
meilleurs à votre tour. 

Dans son traité De la retraite du sage, Plutarque 
conseille la retraite et la solitude comme le meilleur 
moyen d'échapper au mal, au vice, au péché* La 
foule est essentiellement corruptrice ; il ne s'y trouve 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 419 

pas un homme qui ne nous communique quelque 
Tice; on ne peut améliorer son âme qu'en se sépa- 
rant du commun des hommes. 

Toute la morale consiste à se perfectionner. Par 
nos efforts vers le but idéal auquel nous voulons 
atteindre, nous rendons service à la société. Comme 
celui qui se déprave nuit à l'humanité, celui qui 
travaille à s'améliorer lui-même est utile à l'huma- 
nité tout entière. 

Un bon moyen est de faire, chaque soir, son 
examen de conscience. 

Ainsi faisait Sentius, dit Sénèque : la journée 
terminée, retiré dans sa chambre pour le repos de 
la nuit, il interrogeait son âme. De quelle maladie 
t'es-tu guérie aujourd'hui? quel vice as-tu com- 
battu? En quoi es-tu devenue meilleure? 3Ioi aussi, 
dit Sénèque, j'exerce cette magistrature et me cite 
chaque jour à mon tribunal. Quand on a enlevé la 
lumière et que ma femme, qui sait mon usage, s'est 
renfermée dans le silence, je repasse ma journée 
entière et reviens sur toutes mes actions et toutes 
mes pensées. 

Toute la vie, dit Sénèque, il faut apprendre à 
vivre. 

Il faut aimer la pauvreté. Ce n'est pas assez de ne 
pas la craindre, on doit y aspirer. La richesse est 
une décoration; elle éblouit et elle passe. Tourne-toi 
vers les richesses véritables. 

Dans son traité de Vita beata, Sénèque se justifie 



1 



420 LA VIE LITTÉRAIRE 



en ce qui concerne ses richesses ; « C'est de la verti 
que je parle, dit-il, et non pas de moi; et qiianc 
j'éclate contre les vices, c'est d'abord contre les 
miens. 

» Cependant mes richesses m'appartiennent, mais 
je ne leur appartiens pas; le jour où elles s'écoule- 
ront, elles ne m'ôteront rien qu'elles-mêmes. » J 

En effet, sa manière de vivre était simple mal- 
gré ses richesses. Sénè([ue était frugal, remarque 
Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et 
de Néron; riche, il vivait comme s'il eût été pauvre 
parce qu'il pouvait le devenir en un instant . Sa 
fortune était, d'ailleurs, le fonds de sa bienfaisance; 
son luxe n'était que la décoration incommode de son 
état. C'étaient ses amis qui jouissaient de son 
opulence; il n'en recueillait que Fembarras de la 
conserver et la difficulté d'en faire un bon usage. 

On voit, en effet, dans les ouvrages et dans la vie 
privée de Sénèque, que son régime était austère et 
^ que son bonheur était parfaitement isolé de sa 
richesse. 

« Mon matelas est à terre, écrit-il [Lettre 87), et 
moi sur mon matelas. Des deux vêtements que j'ai, 
l'un me sert de drap, l'autre de couverture Nous 
dînons avec des figues. Mes tablettes font ma bonne 
chère quand j'ai du pain, et me tiennent lieu do 
pain quand il me manque. Ma voiture est grossière, 
et mes mules sont si maigres, qu'on voit bien 
qu'elles fatiguent. J'en rougis; je ne suis donc pas 



I 



NOTES ET RÉFLEXIONS DUN LECTEUR 421 

sage. Celui qui rougit d'une niaiivaise voiture, sera 
vain d'une belle. Ah! Sénèque, lu tiens encore au 
jugement des passa ni s. » 

Sénèque, qui faisait tous les soirs son examen 
de conscienee, faisait ainsi plusieurs retraites par 
an. 

Les utiles pratiques de la piété religieuse, celles 
qui peuvent servir au perfectionnement de Tâme, 
n'ont point été inventées par le christianisme et 
sont toutes empruntées aux philosophes. M. Constant 
Martha l'a prouvé avec abondance. 

Libre penseur, Sénèque guérit ses contemporains 
de la cruelle crainte de l'enfer et de la mort. 

Persuade- toi bien, dit-il, que celui qui n'est plus 
n'a pas à souffrir, que toutes ces terreurs des enfers 
ne sont que des fables ; qu'il n'y a pour les morts ni 
ténèbres, ni cachots, ni rivières de feu, ni fleuve 
d'oubh. ni tribunaux, ni accusations, et que dans 
cette liberté suprême on ne retrouve pas de tyrans. 

Sénèque a beaucoup écrit. Si l'on excepte la 
Consolation à Marcia, k Helvia et à Polybe, qu'il 
composa durant son exil en Corse, ce qui nous est 
parvenu de ses ouvrages est le fruit des heures du 
jour et des nuits qu'il dérobait à ses fonctions, à la 
cour et au sonnneil. 

Sans être parfaitement vertueux, Sénèque avait 
le goût de la vertu et il aimait à en écrire. Il était, 
comme La Fontaine : ami de la vertu plutôt que ver- 
tveux. 

2i 



422 LA VIE LITTÉRAIRE 

Quelle qu'ait été la conduite de Sénèque, sa morale 
est bonne. 

Ce qu'il a écrit du caractère et des suites de 
l'ambition, de l'avarice, de la dissipation, de l'in- 
justice, de la colère, de la perfidie, de la lâcheté, de 
toutes les passions et de tous les vices, de toutes 
les vertus, du vrai bonheur, du malheur réel des 
dignités, de la fortune, de la douleur, de la vie, 
de la mort; est utilement conforme à l'expérience et 
à la raison. 

La gloire de Sénèque, dit C. Martlia, est d'avoir 
recueilli dans toutes les doctrines ces prescriptions 
éparses, d'en avoir compris l'utilité, d'en avoir fait 
usage pour lui-même, et, en les réunissant dans ses 
ouvrages comme il les pratiquait dans sa vie, d'avoir 
enrichi la science morale et l'art de conduire les 
âmes. 

Dans les Soirées de Saint-Pétersbourg ^ Joseph de 
Maistre est du même avis. Il ne croit pas que, dans 
les livres de piété, on trouve, pour le choix d'un 
directeur, de meilleurs conseils que ceux qu'on 
peut lire dans Sénèque. « Il y a telles de ses lettres, 
dit Joseph de Maistre, que Bourdaloue et Massillon 
auraient pu réciter en chaire, avec quelques légers 
changements. » 

Sénèque s'entendait à la direction spirituelle, parce 
qu'il avait une grande expérience des hommes et de 
la vie. Il n'y a presque aucune condition dans la 
société qui ne puisse trouver dans Sénèque d'excel7 



■ 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 423 

lents préceptes de conduite. Il avait médité dans 
la retraite sur les différents caractères des hommes 
qu'il avait vus en action dans le grand tourbillon du 
monde. 

Il faut, disait-il, régler chacune de nos journées 
comme si elle devait être la dernière. Pacuvius, qui 
avait fini par s'approprier la Syrie, célébrait tous les 
soirs ses propres obsèques par un repas funéraire, 
fort arrosé de vin; puis, de la salle du festin, ses 
compagnons de débauche le portaient en pompe 
dans sa chambre, et l'on chantait en chœur : // est 
mort, il est mort! Il s'enterrait ainsi régulièrement 
tous les soirs. Ce qu'il faisait par dépravation, 
faisons-le par principes; prêts à nous livrer au som- 
meil, répétons avec allégresse : « J'ai vécu, j'ai fourni 
la carrière que m'assignait la fortune. » Si Dieu nous 
accorde le lendemain, recevons-le avec joie. On est 
heureux, on jouit de soi sans inquiétude quand on 
attend sans trouble le lendemain. 

A l'exemple de Sénèque, tenons-nous toujours 
prêts 

A mépriser la mort en savourant la vie, 

comme le dit Voltaire dans son Épiti-e à Horace. 

Les Anciens seuls ne vieillissent pas. On retourne 
à leurs œuvres immortelles, comme à une fontaine 
jaillissante qui nous verse la sagesse et le bonheur. 

La société de ces morts illustres est plus agréable 
que celle de beaucoup d'écrivains du jour; et qui 



-121 LA VIE LITTÉRAIRE 

nous empêche de faire comme Montaigne, et de lier, 
comme lui, commerce d'amitié avec Xénoplion et 
Plutarque, avec Gicéron et Sénèque, avec Virgile, 
avec Horace, avec lui-même Montaigne, devenu pour 
nous un Ancien ? 

Sénèque donne à son ami Lucilien les m(.'i Heurs 
conseils sur l'art de lire. Il lui recommande de ne 
lire que des livres choisis et de choisir de préférence 
ceux qui se rapportent aux mœurs. On lit, lui dit-il, 
pour se rendre habile; si on lisait pour se rendre 
meilleur, bientôt on deviendrait à la fois meilleur et 
plus habile. 

— Ne pouvant lire autant de livres que vous en 
pouvez acquérir, n'en acquérez qu'autant que vous 
en pourrez lire. 

— La méditation doit faire entrer dans le cœur ce 
que la lecture donne à l'esprit. 

— La morale profite plus quand elle s'insinue 
dans l'âme par pensées détachées. 

Un homme d'esprit, dit Helvétius, s'inspirant 
ici de Sénèque, se plaît au commerce des grands 
écrivains, parce qu'il se trouve alors avec ses pairs. 
11 n'a qu'à perdre dans le commerce du monde. Tl 
est mieux à sa place avec ses livres et ses pensées. 

C'était aussi la manière de voir de Montaigne qui 
nous raconte avec tant de justesse et d'agrément 
ses goûts littéraires et ses préférences en fait de 
livres. 

Je n'aime, nous dit-il, que des livres ou plaisants 




NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 425 

et faciles qui me chatouillent, ou ceux qui me con- 
solent et conseillent à régler ma vie et ma mort. 

Je suis bien marri que nous n'ayons une douzaine 
de Laertius ( Diogène Laerce) ou qu'il ne soit plus 
étendu ; car je suis pareillement curieux de connaître 
les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du 
monde, comme de connaître la diversité de leurs 
dogmes et fantaisies. 

Si mon inclination me porte plus à l'imitation du 
parler de Sénèque, je ne laisse pas d'estimer davan- 
tage celui de Plutarque. 

Montaigne estime la personne de Sénèque dont 
il imite le style, il récuse avec raison le témoignage 
détracleur de Dion, il montre que Dion se contredit, 
puisqu'il appelle tantôt Sénèque un homme très 
sage, et tantôt il en fait un faux philosophe ambitieux 
et voluptueux tout ensemble. 

La vertu de Sénèque, dit Montaigne, paraît si vive 
et si vigoureuse en ses écrits, et la défense y est si 
claire à aucune de ses imputations, comme de sa 
richesse et dépense excessive, que je n'en croirais 
aucun témoignage contraire. Il est bien plus raison- 
nable de croire en telles choses les historiens 
romains, que les grecs et les étrangers. Or, Tacite et 
les autres parlent très honorablement et de sa vie et 
de sa mort, et nous le peignent en toutes choses 
personnage très excellent et très vertueux. 

Dans la conduite, dans les discours et dans les 
écrits de Sénèque, Diderot voit aussi un homme 

24. 



426 LA VIE LITTÉRAIRE 

vertueux, un philosophe qui, affermi sur le témoi- 
gnage de sa conscience, marche avec une fierté 
dédaigneuse, au milieu des bruits calomnieux de 
quehiues citoyens qui al laquent sa vertu et ses 
talents, par une basse jalousie qui souffre de la 
richesse qu'il possède, des honneurs dont il est 
décoré, et de la considéralion générale dont il jouit. 
Et en quel temps, demande Diderot, cela ne s'est-il 
pas fait? 

Il n'y a qu'à lire Sénèque pour voir qu'il avait 
l'âme belle. Jamais malhonnête homme n'a conçu 
d'aussi belles pensées. 

Quoique obligé par ses fonctions de fréquenter 
la cour d'un mauvais prince, il aime la solitude où 
il cultive son âme par l'étude et se trouve meilleur. 

Toutes les fois, dit-il (Épître Vil), que j'ai été 
dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu 
moins homme que je n'étais. Il comprend alors 
pourquoi Épicure conseillait au sage de ne pren- 
dre point de part aux affaires publiques si quel- 
que raison ne l'y oblige. La vie politique est salis- 
sante; et si le stoïcien sait qu'il se doit aux 
hommes, 

Il faut se séparer, pour penser, de la foule, 

et ne s'y confondre que pour agir. L'homme est né 
pour penser, pour méditer et pour agir. Il est habi- 
tant du monde, dit Sénèque, et citoyen d'Athènes. 
Il sert la grande république dans la solitude, et la 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 427 

petite dans les tribunaux et dans le ministère. 
Chrysippe et Zenon, dans leur retraite, ont mieux 
mérité du genre humain que s'ils avaient conduit 
des armées, occupé des emplois et promulgué des 
lois. 

Et Sénèque lui-même n'aurait-il pas mieux fait 
d'écrire tranquillement dans son cabinet, de s'entre- 
tenir dans son jardin avec Lucilius et ses amis, de 
causer avec ses disciples comme Épicure, au lieu de 
suivre son élève à la cour et de partager, avec Bui-- 
rhus, le ministère qui les a exposés tous deux à la 
calomnie? 

Par sa grandeur d'âme, Sénèque était digne de 
mépriser plus qu'il n'a fait les richesses et l'ambition. 
E ne voulut pas s'abstenir, mais se contenir, ce qui 
est plus difficile. Ses livres lui font plus d'honneur 
que l'éducation de Néron, quoique l'éducation de 
Néron ait été excellente; elle n'a pu triompher des 
suites de la débauche et des ontrauiements de la 
toule-puissance; nids rend-on responsable Bossuel 
de l'incapacité, de la stupidité invincible du grand 
Dauphin? 

Sénèque est agréable à lire et plein de détails 
curieux. Sans lui. remarque Diderot, combien de 
mots, de traits historiques, d'anecdotes, d'usages 
nous aurions ignorés ! 

Comme tous les observateurs, comme tous les phi- 
losophes qui ont étudié les hommes sur de grandes 
périodes historiques, Sénèque affirmait le progrès; il 



428 LA VIE LITTÉRAIRE 

était bien éloigné de l'étroitesse d'esprit de ces igno- 
rants conservateurs, laudatores temporis acti. 

Sénèque se moque avec raison de ces gens moroses 
qui font toujours le procès de leurs contemporains, 
(|ui vont partout criant : « Les mœurs sont ])('rdues! 
La méchanceté triomphe! Toute vertu, toute justice 
disparaît! Le monde dégénèie! » — Voilà, dit-il, ce 
que l'on criait déjà du temps de nos pères, ce que 
l'on répète aujourd'hui et ce qui sera encore le cri de 
nos enfants. 

Sénèque constatait les progrès accomplis : « Notre 
jeunesse, disait-il, vaut mieux que la jeunesse d'au- 
trefois ». 

« Combien de conquêtes sont réservées aux siècles 
futurs? un jour viendra où ce qui est caché aujour- 
d'hui se révélera. L'avenir saura ce que nous igno- 
rons et s'étonnera que nous ayons ignoré ce qu'il 
sait. Il est des mystères qui ne soulèvent pas en un 
jour tous leurs voiles. Eleusis garde des révélations 
pour les fidèles qui viennent l'interroger. La nature 
ne livre pas à la fois tous ses secrets. Nous nous 
croyons initiés et nous ne sommes encore qu'au seuil 
du temple. » Quest. naturalis, VIL 

« Je ne me prends guère aux livres nouveaux, dit 
Montaigne, parce que les anciens me semblent plus 
pleins et plus roides. » 

La préférence de Montaigne s'explique et se justifie 
par la sélection naturelle qui résulte du temps. Il y a 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 429 

un combat pour la vie et une survivance des plus 
dignes parmi les livres, aussi bien que parmi les 
animaux et les plantes. Mais l'abbé Gaume et les 
('vèques du Ver rongeur n'admettent point cette évo- 
lution. Tout ce qui est scientifique leur répugne, 
comme tout ce qui est vraiment littéraire, et c'est 
pourquoi ils condamnent et excommunient tous les 
gi'ands philoso{)lies, tous les grands écrivains anciens 
que, d'ailleurs, ils ne connaissent pas, n'ayant guère 
d'aulres moniteurs littéraires que la Semaine reli- 
gieuse, rUnive?'S religieux, suivant les indications 
pieuses de Veuillot à qui Montaigne « n'agréait point 
de sa personne », et ne lisant guère que les auteurs 
sacrés, les saintes Écritures, les écrivains à miracle, 
les hagiographies et leur bréviaire. 

Quoique préférant les Anciens, Montaigne se plai- 
sait à lire le Décaméron de Boccace, Rabelais et les 
Baisers de Jean Second; il adorait Amyot; il avait 
en estime nos premiers chroniqueurs : Froissart, 
Villehardouin, Philippe de Commines, dont il trouve 
le langage doux cl agréable, d'une naïv<' simplicité. 
11 l'ail de lui un éloge senti et mérité, vantant sa nar- 
ration pure, (c en laquelle la bonne foi de l'auteur 
reluit évidemment, exempte de vanité, parlant de 
soi et, d'envie, parlant d'autiui. Ses discouis et 
exhortemenls, accompagnés plus de bon zèle et de 
vi'rilé que d'aucune exquise suffisance et lout partout 
de l'autorité et gravité, représentant son homme de 
bon lieu et élevé aux grandes affaires ». 



430 LA VIE LITTÉRAIRE 

Montaigne aime les histoiicns ou fort simples ou 
excellents. Les simples qui n'ont j)as de quoi y mêler 
quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le 
soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à 
leur connaissance, et d'enregistrer « à la bonne foi » 
toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissant 
le jugement entier pour la critique et la découverte 
de la vérité. Tel est. entre autres, pour exemple, le 
bon Froissa rt. 

C'est la matière de l'histoire nue e informe; cha- 
cun en peut faire son profil autant qu'il a d'enten- 
dement. 

Les bien excellents ont la suffisaiice de choisir ce 
qui est digne d'être su; ils peuvent trier, de deux 
rapports, celui qui est le plus vraisemblable ; de la 
condition des princes et de leurs humeurs, ils en con- 
cluent les conseils et leur attribuent les paroles con- 
venables; ils ont raison de prendre l'autorité de 
régler notre créance à la leur. « Mais, ajoute Mon- 
taigne, ce bon jugement ci'itique est rare et n'appar- 
tient à guère de gens. » 

Montaigne qui aime à dire ses goûts de toute 
sorte, dans une confession littéraire, sincère et pré- 
cieuse confidence, nous fait connaître les lectures qui 
lui plaisent, celles qu'il évite; il avoue franchement 
sa manière de lire par fragments, souvent décousue, 
il indlcjuc aussi ses auteurs, ses livres préférés. 

Nous voyons ainsi sa manière particulière de cul- 
tiver la paisible et charmante religion des Lettres. 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 431 

Dans ses voyages coiiLiiiuels à travers les livres, 
c'est l'homme qu'il veut connaître, l'homme de tous 
les temps; pour lui, l'histoire et la morale qui en 
sort résument toutes les sciences. 

C'est dans les historiens que l'homme paraît « plus 
vif et plus entier qu'en nul autre lieu ». 

Montaigne y cherche la variété et vérité « de ses 
conditions internes, en gros et en détail, la diversité 
des moyens de son assemblage et des accidents qui le 
menacent. 

» Or, ceux qui écrivent les vies, d'autant qu'ils 
samusent plus aux conseils qu'aux événements, plus 
à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, 
ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en 
toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. » • 

Dans une « Confession littéraire » étroite et sec- 
taire, écrite dans un cloître, Louis Veuillot nous 
apprend que Gil Blas est un « mauvais livre, plein de 
misanthropie, avec du venin contre la religion ». 
Il nous apprend qu'il trouve Béranger « canaille », et 
s'étonne de trouver tant d'élégance et tant d'esprit 
dans Rabelais qu'il appelle « un pourceau ». 

« Amyot, continue-t-il, me divertit beaucoup, 
sans me rendre fou des grands hommes de Plu- 
tarque, passion que je laisse à Rousseau de Genève 
et à M""^ Roland de Paris. » 

On trouvera l'injure légère, la délinition hiconi- 
plèle, mais comme il a dit ailleurs ce qu'il fallait 
penser de l'hérétique Genève et de l'infâme ville de 



432 LA VIE LITTÉRAIRE 

la Révolution, dans la phrase anodine du pamphlé- 
taire chiétien, dans la pieuse imagination de ses 
dévots lecteurs, les voilà, tous deux, sufTisamment 
désignés, dénoncés, flétris. 

M'"^ Roland « de Paris » aime, en effet, JMutarque 
autant que Rousseau « de Genève ». « Je n'oublierai 
jamais, dit-elle, le carême de 1763, pendant lequel 
j'emportai, tous les jours, Plutarque à l'église, en 
guise de livre de prières; c'est de ce moment (jue 
datent les impressions et les idées qui me rendirent 
républicaine, sans que je songeasse à le devenir. * 

Les Vies des hommes illustres produisent sur tous 
les cœurs jeunes et généreux la même impression 
libérale. Nous voyons le même enthousiasme répu- 
blicain, chaudement exprimé dans les Mémoires 
d'Alheri : « A la lecture de Plutarque, je commençai 
à m'enllammer de l'amour de la gloire et de la vertu. 
Ce fut le livre des livres qui me fit passer Ijien des 
heures de bonheur et de ravissement. Il en est, celles, 
par exemple, de Timoléon, de César, de Rrutus, de 
Pélopidas, de Caton et d'autres encore, que je relus 
jusqu'à quatre et cinq fois. Souvent, à la lecture de 
quelques beaux traits de ces grands hommes, je me 
levais tout hors de moi et des pleurs de rage et de 
douleur jaillissaient de mes yeux à la seule idée que 
j'étais né en Piémont, dans un temps et sous un gou- 
vernement où rien de grand ne pouvait se faire ni 
se dire et où, tout au plus, on pouvait sentir et 
penser, stérilement, de grandes choses. Ainsi, à 



1 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 433 

vingt ans, j'avais lu et chaiidemenl senli Plular([iio. » 
]a\ \ie des grands hommes de Pliilarque, ({ui 
ravissait Montaigne, enflnmme le cœurd'Alfieii ; elle 
lui fait éprouver le mem<' enlhonsiasme qu'elle inspi- 
rait à M'"*^ Roland, à Jean-Jacques, à Vauvenargnes, 
A vingl-ciiKf ans, le 22 n)ars 1740, Vauvenargues 
écrit à son cousin, VAmi des hommes, le père de 
Mirabeau : « Plutarque est une lecture touchante; 
j'en étais fou à votre âge; le génie et la vertu ne sont 
nulle pari mieux |)eiu(s; l'on y peut prendre une 
teinture de l'histoire de la Grèce et même de celle de 
Rome. 1^'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et 
l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans 
ces siècles fortunés, la liberté découvre jusque dans 
l'excès du crime la vraie grandeur de notre âme. 
J?our moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces 
Vies; je ne passais point de nuit sans parlei* à Alci- 
biad(\ Agésilas et autres; j'allais dans la j)lace de 
Rome pour haranguer les Gracques, et pour défendre 
Galon, (|uand on lui jetait des pierres. 

» Vous souvenez-vous César voidant faire passer 
une loi tro[) à l'avantage du peuple, le même Caton 
voulu! l'empêcher de la proposer, et lui mit la main 
sur la bouche, pour rejiq)ècher de parler? Cette 
manière d'agir, si contraire à nos UKeurs, faisait 
grande impression sur moi. Il me tomba, en même 
temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais i)ar 
quel hasard ; puis les lettres de Rrutus à Cicéron, 
dans le temps (^u'il était en Grèce, après la mort de 

2o 



434 LA VIE LITTÉRAIRE 

César. Ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élé- 
vation, de passion et de courage, qu'il m'était bien 
impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces 
trois lectures, et j'en étais si ému, que je ne conte- 
nais plus ce qu'elles mettaient en moi; j'élouflfais, je 
quittais mes livres, et je sortais comme un homme 
en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une 
assez longue terrasse (la terrasse du château de Vau- 
venargues, que l'on voit encore aux environs d'Aix), 
en courant de toute ma force jusqu'à ce que la las- 
situde mît fm à la convulsion. » 

Voilà les nobles lectures qui, réfléchies dans une 
âme généreuse, font l'héroïque sagesse, la philoso- 
phie humaine, la morale et la vertu désintéressée des 
grands hommes. Voilà ce que le Ver rongeur de 
l'évêque Gaume, et les pasquinades de ce pitre dévot 
qui a insulté toutes nos gloires cherchent à atteindre 
et à flétrir. 

Voilà ce que les théologiens catholiques voudraient 
remplacer par leurs pieuses divagations, par la sco- 
lastique de saint Thomas d'Aquin ou par les visions 
apocalyptiques de Jocrisse à Pathmos ! 

Le grand historien Macaulay, cet habile adminis- 
trateur, cet homme jjolitiqiie si sagace, si pratique 
et si délié, ce modèle de l'Anglais moderne, ne par- 
tageait point la doctrine du pape et des évêques sur 
le mauvais eff'et de la lecture des Anciens. Il aurait 
méprisé Veuillot et son Ver rongeur. Comme Mon- 
tesquieu, il aimait et vénérait l'Antiquité profane et 



Jl 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 435 

cet homme si pratique, cet Anglais, gouverneur des 
- Indes, ne cessait pas le commerce de sa jeunesse 
avec tous les écrivains anciens. 

« Pendant les treize derniers mois, écrit-il, j'ai lu 
Eschyle deux fois, Sophocle deux fois, Euripide une 
fois, Pindare deux fois, Callimaque, Apollonius de 
Rhodes, Quintus Calaber, Théocrite deux fois ; Héro- 
dote, Thucydide ; presque toutes les œuvres de Xéno- 
phon, presque tout Pla(on, la Politique et une grande 
partie de VOrganon, d'Aristote, sans compter des 
excursions dans plusieurs autres de ses ouvrages; 
environ la moitié de Lucien, deux ou trois livres 
d'Athénée, Plante deux fois, Térence deux fois, 
Lucrèce deux fois, Catulle, Tibulle, Properce, Lucain, 
Stace, Silius Italicus. Tile-Live, Velleius Paterculus, 
Sallusle, César et enfin Cicéron. 11 me reste encore 
à voir un peu de Cicéron, mais j'aurai fini dans quel- 
([ues jours. En ce moment je suis i)longé dans Aris- 
tophane et Lucien. » 

Aristophane aussi anaisanl (|ue Rabelais, Lucien 
le philosophe sceptique, railleur, aussi profond, aussi 
spirituel que A'ollaire. En voilà un auquel M^^'' Gaume, 
M^"" Du[)anloup, A^euillot ne pardonneraient pas. 
L'évêque d'Orléans et le rédacteur de VUnivei^s se 
^ réconcilieraient plutôt dans cette haine commune. 
Rappelez-vous lerécil si amusant et si exact aussi de 
la mort volontaire de Pérégrinus qui eut lieu en l'an 
165, et qui faillit fonder une religion nouvelle. 
Comme il raille la folie de ce vieil imbécile! 



436 LA VIE UTTÉRAIRE 

Il s'élail f;iil instruire dans l'admirable religion 
des chrétiens! en s'afUlia 11 ( en Palestine avec quel- 
ques-uns de leurs prêtres et de leurs scribes. 

Bientôt après, prophète, chef d'assemblée, pontife, 
législateur, il fut regardé par noml)re de gens comme 
un dieu égal à celui ipii est honoré en Palestine, où 
il fut mis en croix pour avoir introduit un nouveau 
culte parmi les hommes. 

Ayant été aussi lui-même arrêté pour ce motif, il 
fut jeté en prison. Mais cette persécution lui procura 
pour le reste de sa vie une grande autorité, et lui 
valut le bruit d'opérer des miracles, ce cpii flattait sa 
vanité. 

Le vertueux Pércgrinus, sous le pi'étexle de sa 
prison, voyait arriver de bonnes sommes et se fil un 
gros revenu. 

Plusieurs villes d'Asie lui envoyèrent des députés 
au nom des chrétiens. Ces malheureux se figurent 
qu'ils son! innnortels et (ju'ils vivront éternellement. 
Renonçant aux dieux des Grecs, ils adorent le so- 
phiste crucifié dont ils suivent les lois. Méprisant 
tous les biens terrestres, ils les mettent en comniun, 
en sorte que ■'s'il vient à se prése7iter parmi eux un 
imposteur, un fourbe adroit, il n'a pas de peine à 
s'enrichir fort vite, enviant sous cape de leur simplicité. 

Cependant Pérégrinus est bientôt délivré de ses 
fers par le gouverneur de Syrie, amateur de philo- 
sophie, et qui savait notre cynique assez fou pour se 
livrer à la mort dans le dessein de s'illustrer. 



j 



NOTES ET RKKLEXIONS D'uN LECTEUR 437 

Pérégrinus reprend sa vie errante, accompaii,né 
dans ses courses vagabondes par une troupe de chré- 
tiens. Sa renommée s'accroît, car il- trouvait parlout 
des niais pour admirer son extravagance. Enfin il 
imagine la fameuse affaire du bûclier. C'est à Olympie, 
devant une assemblée générale, qu'il veut se faire 
cuire, comme sur une scène. Et comme il le dit. il 
]'a tait. Il est clair (|u'il voulait des autels et qu'il 
s'est fait périr par vanité. Il veut (pi'on le regarde 
après sa mort comme im dieu. 

Parmi cette foule d'imlx'ciles qui viennent se dire 
guéris par lui, beaucoup proposent déjà d'élever sur 
son bûcher un temple où il rendi'a des oracles; je 
jurerais que, sous peu, l'on instituera les prêtres qui 
célébreront son culte. Comme il l'avait promis, Péré- 
grinus arrive à Olympie suivi d'un immense con- 
cours de peuple. Avide de mourir, il déclare qu'il 
veut rendre, en mourant, service aux hommes et 
leur apprendre à mépriser la mort. 

Arrivés au bûcher, chacun y met le feu de son 
côté, et il s'élève aussitôt une grande flamme. Péré- 
grinus demande de l'encens pour le jeter sur le feu. 

Après quoi, il s'élance courageusement dans le 
brasier, et disparaît enveloppé par une grande 
llamme qui s'élève. 

Les disciples, rangés autour du bûcher, ne pleu- 
raient pas, mais, les yeux fixés sur la flannne, ils 
gardaient un silence qui peignait leur douleur. 

l^our moi, mon cher ami, en m'en allant, je réflé- 



438 LA VIE LITTÉRAIRE 

cliis à tout ce qu'a de violent l'amour de la gloire. 
Eli revenant je rencontrai encore une foule de gens 
qui arrivaient trop tard pour voir ce spectacle. Us se 
flattaient de trouver Pérégrinus en vie, le bruit s'é- 
tant répandu qu'il ne monterait sur le bûcher qu'a- 
près avoir salué le soleil levant, comme on dit que 
font les Brahmanes. La plupart s'en retournèrent, 
quand je leur eus dit que la chose était finie. xMais il 
me l'allut répondre en détail à toutes leurs questions 
et raconter le fait dans ses moindres circonstances. 
Quand je rencontrais un habile homme, je lui racon- 
tais, comme à toi, la simple vérité. 31ais pour les 
imbéciles, sottement avides du merveilleux, j'ajoutais, 
de mon cru, quelque détail tragiiiue : par exemple, 
qu'au moment où le bûcher flambait et que Péré- 
grinus s'y précipitait, il y avait eu un tremblement 
de terre, accompagné d'un mugissement affreux, et 
qu'on avait vu, du milieu de la flamme, s'élancer un 
vautour, volant vers le ciel et criant d'une voix hu- 
maine : « J'abandonne la terre et je monte vers 
l'Olympe. » Mes gens, stupéfaits et frissonnant, se 
jetaient à genoux et me demandaient si le vautour 
s'était envolé du côté de l'orient ou de l'occident. Je 
leur répondais ce qui me passait par la tête. 

Arrivé à l'assemblée, je m'arrêtai devant un 
homme eu cheveux blancs, auquel sa barbe épaisse 
donnait un air grave et digne. Il parlait de Péré- 
grinus, et disait qu'un instant après s'être brûlé, 
ce héros lui était apparu revêtu d'une robe blanche 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 439 

et qu'il l'avait laissé se promenant gaiement sous 
le portique des sept échos, couronné d'olivier sau- 
vage. 

Il ajouta l'histoire du vautour, qu'il jurait avoir 
vu lui-même s'envoler du milieu du bûcher, tandis 
que c'était moi qui lui avais donné l'essor, pour me 
moquer des stupides et des fous. 

Vois par là toutes les merveilles auxquelles cet 
événement va donner lieu; que d'a])eilles vont se 
réunir, que de cigales vont se rassembler, que de 
corneilles vont s'abattre, comme autrefois sur le 
tombeau d'Hésiode ! Les Éléens ne vont pas man- 
quer de lui élever des statues, et je sais de bonne 
source qu'il en sera de même chez les autres Grecs, 
auxquels on prétend qu'il a écrit. C'est un bruit, 
en effet, que dans toutes les cités considérables il 
a envoyé des lettres avec son testament, ses con- 
seils et ses recommandations. Il a chargé de cette 
mission quelques-uns de ses amis qu'il appelle ses 
apôtres. 

Telle fut la fin du pauvre Protée, qui, pour le 
dire en deux mots, ne considéra jamais la vérité, 
ne prit pour règle de ses discours et de ses actions 
que la vanité et le désir immodéré des louanges de 
la foule, au point de se jeter dans le feu pour les 
obtenir. 

J'ai vu, dit Montaigne, la naissance de plusieurs 
miracles de mon temps ; encore qu'ils s'étouffent en 



440 i.A VIE LITTÉRAIRE 

naissant, nous ne laissons pas de j)révoir le train 
qu'ils eussent pris, s'ils eussent vécu leur âge, car il 
n'est que de trouver le bout du fil, on en dévide 
tant (ju'on veut; et il y a plus loin de rien à la plus 
petite chose du monde, qu'il n'y a de celle-là à la 
plus grande. Or, les premiers qui sont abreuvés de 
ce commencement d'étrangeté, venant à semer leur 
histoire, sentent, par les oppositions qu'on leur fait, 
où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeu- 
trant cet endroit de quelque pièce fausse. 

L'erreur particulière fait premièiement l'erreur 
pubhque, et, à son tour après, Terreur publique fait 
l'erreur particulière. 

Ainsi va tout ce bâtiment, s'étoffant et formant 
de main en main ; de manière que le plus éloigné 
témoin en est mieux instruit que le plus voisin : et 
le dernier informé mieux persuadé que le premier. 

C'est un progrès naturel : car quiconque croit 
quelque chose,, estime que c'est ouvrage de charité de 
le persuader à un autre; et, pour le faire, ne craint 
point d'ajouter, de son invention, autant qu'il voit 
être nécessaire en son conte pour suppléer à la résis- 
tance et au défaut qu'il pense être en la conception 
d'autrui. 

Les hommes sont toujours les mêmes ; l'ignorance 
cré Iule a toujours aimé le merveilleux ; et pour les 
ignorants tout est mystère. La foule qui ne comprend 
rien, parce qu'elle ne sait rien, ne voit rien d'impos- 
sible. 



1 



NOTES ET RÉFLEXIONS DUX LECTEUR 44i 

Elle croit volonliers tout ce qu'on lui dit. 

Le miracle lui plaît et elle est enchantée (|u'il y 
ait, dans la religion, des vérités réputées incom- 
préhensibles à (ous ; cela diminue la distance qui la 
sépare des savants ; et c'est pour(|uoi saint Paul trou- 
vait la populace des villes oii il annonçait le miracle 
de sa conversion, si disposée à accueillir le mystère 
de la foi. 

Toutes les religions du monde se sont ainsi 
établies sur des miracles et des mystères, par des 
récits merveilleux fabriqués par des cnlhousiasles, 
par des hallucinés ou par des farceurs, comme celui 
du vautour et de la résurrection de Pén-grinus. 

Tandis (pie les anciens philosophes, cherchant à 
connaître les rapports des choses^ admettaient tous 
l'éternité de la matière et ne trouvaient ensuite rien 
que de naturel dans la nature, les imposteurs fai- 
saient leurs prodiges pour convaincre l'aveugle cn''- 
(liilité des foules. Tous les charlatans religieux ont 
établi, pour faireja création de la nature, des dieux 
et des superstitions sans les(iuels ils n'avaient aucune 
raison d'être ; et l'invention de ces dieux, de ces 
dogmes divins (|u'ils ont prétendu connaître par des 
révélations surnaturelles, les a dispensés du travail, 
du courage guerrier, des charges de famille et leur 
a beaucoup rapporté. Les frelons vivent toujours au 
milieu des abeilles et Lucien devrait revenir. 

Montaigne le continue ; il fait pour nous la chaîne 
entre Sénèque, Lucrèce et Spinoza. Il nous conduit à 

25. 



442 LA VIE LITTÉRAIRE 

Bayle, à Fonlenelle et à Voltaire, (jui nous mènent à 
Herbert Spencer, à Macaulay et à Darwin. 

Il n'est rien, écrit-il, à quoi communément les 
liomuies soient plus tendus qu'à donner voie à leurs 
opinions : où le moyen ordinaire manque, ils y ajou- 
tent le commandement, la force, le fer et le feu. Il 
y a du malheur d'en être là, que la meilleure touche 
de la vérité ce soit la multitude des croyants, en une 
presse où les fous et les stupides surpassent de tant 
les sages en nombre. 

Il m'a toujours semblé, dit Montaigne, qu'en la 
poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent 
de bien loin le premiei' rang. Quant au bon Térence, 
je le trouve adinirable à représenter au vif les mou- 
vements de l'âme et la condition de nos mœurs ; à 
toute heure nos actions me rejettent à lui ; et je ne 
le puis lire si souvent que je n'y trouve quelque 
beauté et grâce nouvelle. J'aime aussi Lucain et le 
pratique volontiers, non tant pour son style (|ue pour 
sa valeur propre, pour la vérité de ses opinions et 
jugements. 

Montaigne préfère les Géorgiques à r Enéide et c'est, 
dans V Enéide, le cinquième chant qui lui semble le 
plus parfait. Virgile y raconte le retour d'Enée en 
Sicile, il y décrit les jeux troyens qui rappelaient aux 
contemporains d'Auguste les jeux institués au Cliamp 
de Mars et au Cirque en souvenir du triomphe d'Ac- 
tium. Virgile s'y est inspiré des jeux donnés, dans 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'uN LECTEUR 443 

Homère, par Achille pour célébrer les funérailles de 
son ami Patrocle. Les détails sont intéressants, mais 
le quatrième chant est plus tendre et le sixième plus 
philosophique. La préférence de Montaigne pour les 
Géorçjiques s'explique mieux. Virgile a l'amour de la 
campagne et le talent spécial de décrire, comme 
feront Jean-Jacques et George Sand, les choses de la 
nature. Il a de plus le patriotisme romain, tempéré 
par un esprit déjà moderne d'hinnanité. Horace inté- 
resse Montaigne par ses détails anecdotiques. Il aime 
à voir passer dans Rome toutes ces figures qui lui 
sont mieux connues que les gens qu'il voyait passer 
dans les rues de Paris pendant ses séjours, ou dans 
les rues de Bordeaux durant les deux années qu'il y 
fut maire. Tacite l'attache et l'intéresse. Ce n'est pas 
un livre à lire, c'est un livre à étudier ; on y apprend 
la politique. Subtil de pensée et de style comme 
Sénèque, Tacite lui semble « plus charnu, SénèqUe 
plus aigu. Son service est plus propre à un état 
trouble et malade, comme est le nôtre présent ; vous 
diriez souvent qu'il nous peint et qu'il nous pince ». 

Dans les œuvres de Cicéron, il préfère la Corres- 
pondance, les Épîtres ad Atticunu non seulement 
parce qu'elles contiennent une très ample instruction 
de l'histoire et des afïïiires de son temps; mais beau- 
coup plus pouç y découvrir ses humeurs privées. 
« Car j'ai, dit-il, une singulière curiosité de connaî- 
tre l'ame et les naïfs jugements de mes auteurs. » 

Toute correspondance, fût-elle de gens inconnus, 



444 I.A VIE LITTÉHAIIU: 

piijiic la curiosité. Ceitaiues lettres sont plus agréables 
à lire que bien des livres. C est la vie elle-même, au 
lieu de Timitalion de la vie. J*ai mille fois regretté, 
dit Montaigne, que nous ayons perdu le livre (jue 
Brulus avait écrit de la Veiiu; car il fait beau ap- 
prendre la théorie de ceux (|ui savent si bien la 
pratique. 

Cependant il aime autant voir Brulus « chez Plu- 
tarque que chez lui-môme ». 

« .Je choisirais plutôt de savoir au vrai les devis 
qu'il tenait en sa tente à quelqu'un de ses privés 
amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il 
tint le lendemain à son armée, et ce qu'il faisait en 
son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisait 
dans la place et au Sénat. 

» Quant à Cicéron, les ouvrage? qui me peuvent 
servir chez lui à mon dessein, ce sont ceux (jui trai- 
tent de la philosophie, spécialement morale. Mais, à 
confesser hardiment la vérité (car, puisqu'on a franchi 
les barrières de l'impudence, il n'y a plus de bride), 
sa façon d'écrire me semble ennuyeuse ; car ses pré- 
faces, défmitions, partitions, étymologies, consument 
la plupart de son ouvrage ; ce qu'il y a de vif et de 
moelle est étouffé par ses longueries d'apprêts. Quant 
à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison ; 
je crois que jauiais homme ne l'égalera. » 

Montaigne aime mieux Sénèque que Cicéron ; 
comme il avait tourné toutes ses études du côté de 
la morale, il préférait, naturelle ai eut, l'écrivain qui 



NOTES KT HKFLEXIONS d'UN LECTEUR 445 

Jui Iburnissait, dans ce iicnre, les richesses les plus 
abondantes. Cicéron fournit moins de maximes que 
Sénèque et cola n'est pas étonnant, puisque Sénè(iue 
n'écrivait guère qu'en maximes et qu'il n'a traité ([ue 
des sujets de morale. Tandis qu'il cisèle des camées 
el peint des portraits à la loupe, Cicéron, à grands 
traits, peint à fresque; il lui faut de l'espace pour se 
développer, et ses discours écrits, dans leur abon- 
dante éloquence, rappellent toujours la foule du forum 
et l'orateur. 

Montaigne, dit Vauvenargues, a repris Cicéron de 
ce qu'après avoir exécuté de grandes choses pour la 
Républi(|ue, il voulait encore tirer gloire de son élo- 
quence ; mais Montaigne ne pensait pas que les 
grandes choses qu'il loue, Cicéron ne les avait faites 
que par la parole. 

Les traités des Devoirs, de VAmiti('\ de la Vieillesse, 
n'ont point de h^ngueurs; ils sont, à tout âge, déli- 
cieux à lire, pleins de détails intéressants. Toute la 
vie agricole des Romains se trouve dans le De Scnedule 
et Doudan, ce juge délicat, y trouvait « une odeur 
de terre nouvellement labourée qui poite à la tête ». 

Montaigne apprécie le style nombreux de Cicéron, 
mais il lui préfère la concision de César. Il veut des 
discours qui donnent la première charge dans le plus 
fort du doute; « ceux de Cicéron languissent autour 
du pot ». 

César semble à Montaigne mériter qu'on l'étudié, 
non pour la science de l'histoire seulement, mais 



446 LA VIE LllTÉRAIRE 

pour lui-même. S'il est intéressant de savoir ce qu'a 
fait Alexandre, il est plus intéressant encore de savoir 
ce qu'Aristote en a pensé. En César se trouvent réunis 
le penseur et l'homme d'action. Il n'y a, dit Mon- 
taigne, aucm écrit qui puisse être comparé aux 
Commentaires. 

César attire et garde l'attention, tant il a de perfec- 
tion et d'excellence par-dessus tous les autres. 

(( Les plaisirs ne lui firent jamais dérober une 
minute, ni détourner un pas des occasions qui se pré- 
sentaient pour son agrandissement; cette passion 
maîtresse régenta en lui si souverainement toutes les 
autres et posséda son âme d'une autorité si pleine, 
qu'elle l'emporta où elle voulut. 

» Fut-il jamais âme si vigilante, si active et si 
patiente que la sienne? Les exemples de sa douceur 
et de sa clémence envers ceux qui l'avaient offensé 
sont infinis. Jamais komme n'apporta ni plus de 
modération en sa victoire, ni plus de résolution en 
la fortune contraire. 

)) Mais toutes ces belles inclinations furent altérées 
et étouffées par cette furieuse passion ambitieuse k 
laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisé- 
ment maintenir qu'elle tenait le timon et le gouvernail 
de toutes ses actions. D'un homme libéral, elle en 
fît un voleur public, pour fournir à ses profusions et 
largesses. 

» Ce seul vice, dit Montaigne, perdit en lui le plus 
beau et le plus riche naturel qui ft^it jamais; et a rendu 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 447 

sa mémoire abominable à tous les i^ensde bien, pour 
avoir voulu chercher sa i^loirc de la ruine de son 
pays. » 

Montaigne, qui parlait la langue des Anciens comme 
la sienne, et dont les citations sans nombre montrent 
combien la lecture lui en était familière, s'entendait 
en style comme en morale el en bonne logique. Parmi 
le grand nombre de jugements divers qu'il prononce 
en ce chapitre des livres, il n'y en a pas un où l'on 
ne reconnaisse un tact sûr el délicat. 

Diderot aime Montaigne et l'en loue ; il voit en lui 
un grand penseur et un grand écrivain, « un auteur 
original qui a passé pour le bréviaire des honnêtes 
gens, qui n'est pas encore tombé de leurs mains, et 
qui pourrait bien y rester à jamais ». 

Montaigne continue Diderot, est riche en expres- 
sions ; il est énergique, il est philosophe, il est grand 
peintre et grand coloriste. Il déploie en cent endroits 
tout ce ([ue l'éloquence a de force; il est tout ce 
qu'il lui plaît d'être. Il a tout le goût que l'on pou- 
vait avoir de son temps, et qui convenait à son sujet. 

Etudions donc de plus près, non seulement dans 
ses goûts littéraires et dans ses lectures préférées, 
mais dans sa vie et même dans sa famille, cet honnête 
homme si aimable et si grand esprit. 



CHAPITRE XXXV 

Livres de liaison de Montaigne. — Sa tour et sa librairie. — 
Cabinet assez jwli. — Sa tradition libérale. — Ressemblances 
entre Plutarque et Sainte-Beuve. — L'art de ^ivre est la pen- 
sée maîtresse des Essais. — Naturalisme païen de Michelet. 
— Montaigne a horreur du dogmatisme. — Tliéologie de 
Charron tempérée par l'expérience. — Comme Montaigne, il 
suit la bonne loi de nature. 

Monlaiiiiie nous conseille de tenir, à son exemple. 
un registre de nos impressions et souvenirs, dans un 
journal intime où nous recueillerons nos observations, 
nos manières de voir, nos jugements et nos pensées 
sur les hommes, les livres et les choses. 

« Quel conlenlement me serait d'ouïr ainsi quel- 
qu'un qui me récilâl les mœurs, le visage, la conle- 
nance, les plus communes paroles, et les fortunes 
diverses de mes ancêtres ! Combien j'y serais attentif! 

» Vraiment cela partirait d'une mauvaise nature, 
d'avoir k mépris les portraits mêmes de nos amis et 
prédécesseurs, la forme de leurs vêlements et de leurs 
armes. J'en conserve l'écriture, le seing, des heures 
et une épée particulière qui leur a servi ; et n'ai point 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 449 

chassé do mon cabinet de longues gaules cjue mon 
[)èi'c portail ordinairement en la main. » 

Ai-je i)ei'du mon temps de m'ètre rendu compte 
de moi, si continuellement, si curieusement? Mon- 
taigne a fait connaître son étude, son ouvrage et son 
métier. 

« Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a 
fait; livn^ consubstanliel à son auteur, d'une occu- 
pation propre, membre de ma vie, non d'une occu- 
pation cl lin tierce et étrangère, comme tous les autres 
livi'cs. 

» El ([iiand [hm'soiuic ne me liia, ai-je perdu mon 
temps, de mètre entretenu tant d'heures oisives k 
des pensements si utiles et si agréables ? » 

Montaigne aime à suivre librement sa fantaisie où 
elle le mène. Il ne suit |)oiiil un ordre didactique arrêté 
d'avance. Il sait rareuicnl ce qu'il va dire, mais il sait 
admirablejnenl ce (juil dit. Il aime l'imprévu. Son 
allure priinesanlière est « à sauts et gambades ». Les 
noms deseschapiti'cs uVn embrassent pas toujours la 
matière ; il s'amuse, connue un écolier, aux digres- 
sions, aux fuites v{ aux escapades. Il fait, avec joie, 
l'école ])uissonnièi'e. C'est une cojUinuelle aventure. 

« J'entends (pie la matière se dislingue soi-même : 
elle montre assez où elle se change, où elle conclut, 
où elle connnence, où clic se reprend, saus Tentre- 
lacer de paroles de liaison et de couture, introduites 
|K)ur le service (\v> ohmIIcs faibles ou nonclialantes, 
et sans me gloser moi-même. » 



450 LA VIE LITTÉRAIRE 

Montaigne trouve l'ambition assujellissanle: magna 
sej'vitus est magna fortuna; il lui préfère l'indépen- 
dance et ne redoute point la solitude où il s'amuse à 
lire et à écrire ses Essais. Suivons-le dans sa tour et 
dans sa librairie, d'où, tout d'une main, dit-il, il 
commande à son ménage. 

« Je suis sur l'entrée, et vois sous moi mon jardin, 
ma basse-cour, macour, et dansla plupart des membres 
de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, 
à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à 
pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j'enregistre 
et dicte, en me promenant, mes songes que voici. 

» Ma librairie est au troisième étage d'une tour : 
le premier, c'est ma chapelle; le second, une cham- 
bre et sa suite, où je me couche souvent pour être 
seul ; au-dessus, elle a une grande garde-robe ; c'était, 
au temps passé, le lieu le plus inutile de la maison. 
Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la 
plupart des heures du jour; je n'y suis jamais la 
nuit. 

» A sa suite un cabinet assez poli, capable à rece- 
voir du feu pour l'hiver, très plaisamment percé; 
et si je ne craignois non plus le soin que la dépense, 
le soin qui me chasse de toute besogne, j'y pourrais 
facilement coudre à chaque côté une galerie de cent 
pas de long et douze de large, à plein pied, ayant 
trouvé tous les murs montés, pour un autre usage, à 
la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert un 
promenoir; mes pensées dorment, si je les assois; 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 451 

mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'a- 
gitent; ceux qui étudient sans livre en sont tous là. 

» La figure de ma tour est ronde et n'a de plat que 
ce qu'il en faut à ma ta])le et à mon siège ; et vient 
m'offrant, en se courbant, d'une vue, tous mes li- 
vres, rangés sur des pupitres à cinq degrés tout à 
l'environ. 

)) Elle a trois vues de riche et libre perspective, et 
seize pas de vide en diamètre. En hiver, j'y suis moins 
continuellement; car ma maison est jucliôe sur un 
tertre, comme dit son nom, et n'a point de pièce 
plus éventée que celle-ci qui me plaît d'être un peu 
pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l'exercice, 
que pour reculer de moi la presse. 

» C'est là mon siège : j'essaye à m'en rendre la do- 
mination pure, et à soustraire ce seul coin à la com- 
munauté et conjugale et filiale et civile. 

Misérable à mon gré, qui n'a chez soi où être à 
soi ; où se faire parliculièrement la cour, où se ca- 
cher î Je trouve plus supportable d'être toujours seul 
que ne le pouvoir jamais être. » 

Montaigne, autant qu'Érasme, mérite toute la haine 
chrétienne de M^^ Gaume. Haliilanl par la pen- 
sée le monde antique où les religions eurent rela- 
tivement peu d'influence, il les considère comme un 
besoin à la fois factice et nuisiljle el voit surtout le 
mal qu'elles font. 

Je vois cela, évidemment, dit-il, que nous ne prê- 
tons volontiers à la dévotion que les otrices qui flat- 



452 Lk VIE LITTÉRAIRE 

tent nos passions; noire zèle fait merveilles quand il 
va secondant notre ponte vers la haine, la cruauté, 
l'ambition, l'avarice, la rébellion. Faite pour extirper 
les vices, notre religion les couvre, les nourrit, les 
incite. 

Montaigne a la religion des Lettres. Il voit peu la 
nécessité des associations dans une foi. Un commerce 
libre avec de grands esprits sages lui paraît suffire, 
comme viatique moral. La philosophie pure et la di- 
gnité personnelle, l'amour du perfectionnement et 
de l'idéal entretenus par de bonnes lectures kii pa- 
raissent, avec raison, tout ce (ju'il faut. 

Avec Rabelais, Érasme et son ami Charron, Mon- 
taigne retourne à l'helléiiisme; l'enseignement de 
Sénèque, de Socrate, de Cicéron et de Plutarque lui 
paraît préférable à l'éducation scolastique, au piteux 
état d'àme que k^ moyen âge avait fait durer jusqu'à 
lui. 

Arislole dégagé de l'apport mystique et méta- 
physique de saint Thomas lui paraît suffire; il 
redevient avec joie païen el nous qui avons avec lui 
et par lui cette heureuse forlune, nous avons à con- 
tinuer hai'diment sa tradition libérale et son bon 
ouvrage. 

Le fond de la inorale de Montaigne, remarque très 
bien M. Faguet, c'est un stoïcisme déridé et souriant. 
Avec le « ahstine sustine » et le « conformément à la 
nature », on referait les Essais. 

Les chrétiens crovant mieux faire ont dit : « con- 



NOTES ET RÉFLEXIONS D'UN LECTEUR 453 

formément à la volonté de Dieu » ; mais conunc per- 
sonne ne connaît Dieu, ni ses volonlés, nons sommes 
tombés avec eux clnns l'arbitraire des tliéolo^iens, 
puis clans les insanités des casuistes, tandis que la 
nature humaine nous est accessible dans l'honnne; 
nous savons toit bien ce (pii procure une vie noble, 
honorable, estimée, une belle et heureuse vieillesse, 
connne la veut Gicéron. et l'iiomme raisonnable ne 
doit pas désirer mieux. 

Les amis du ])rogrès, les fidèles du « grand dio- 
cèse » et de la religion des Lettres ont à poursuivre et 
à faire aboutir, avec une activité prudente, les con- 
séquences hi^ureuses de la Renaissnnce. de la Réforme 
et de la Révolution. 

Malgré les différences qui sautent aux yeux, il y a 
bien des resseuiblances entre l'œuvre de Plutarque et 
celle de Sainte-Beuve. 

Comme Carlyle, ïaine, Emerson, 3Iontaigne a le 
respect des gi-ands honnnes, il a le culte des héros. 
Parlant des Vies illustres racontées par Plutarque. il 
faut, (lit-il. avoir les reins bien feiines pour entre- 
prendre de marcher de front avec ces gens-là. 

« Il me plaît de considérer leur visage, leur port 
et leurs vêtements. Je remâche ces grands noms entre 
les dents, et les fais n^tentir à mes oreihes (comme 
Chateaubriand criant aux Thermopyles : Léonidas ! 
Léonidas!). LV/o illos veneror, et tantis nominibus 
semper assurgo. Des choses qui sont en quelque par- 
tie grandes et admirables, j'en admire les parties 



454 LA VIE LITTÉRAIRE 

môme communes : je les vois volontiers deviser, 
promener el souper. » 

11 admire Alexandre, César, Pompée, Épa m inondas 
el Caton. Il admire plus encore Socrate. Ces hommes 
sont pour lui les représentanls supérieurs de l'huma- 
nilé. ils sont maîtres d'eux-mêmes; ils maîtrisent 
leurs passions ; ils se dominent. Or, Montaigne prise 
la volonté et si l'on cherchait la pensée maîtresse des 
Essais, on verrait que lout l'art de vivre qui s'y déve- 
loppe en mille détails ingénieux, dépend, quant à la 
racine, de la formation du caractère, de l'éducation, 
de la volonté. 

Aimant la force d'âme, Montaigne nous fait voir 
que notre vie dépend de nous, qu'une vie humaine 
est œuvre humaine, qu'une belle vie est une œuvre 
d'art, que l'homme fait lui-môme sa destinée. 

Par sa méthode ou, si Ton préfère, par ses habi- 
tudes d'esprit, Montaigne devance Bacon et Descartes; 
il a peu de goût pour la métaphysicpie [)latonicienne. 
A son exemple, les modernes éclairés depuis Montai- 
gne, Bacon, Galilée et bescartes, n'hésitent plus entre 
la méthode d'observation d'Arislote et l'oi-dre d'idées 
de Platon. La méthode d'observation a ruiné la méta- 
physique. 

Montaigne est né en 1533, en pleine aurore de 
la Benaissance. Érasme, Rabelais exhument l'An- 
tiquité, Montaigne se Tassimile, la savoure et 
l'admire. 

En 1492, Chiistophe Colomb vient de découvrir 



NOTES ET RÉFLEXIONS D*UN LECTEUR 455 

r Amérique ; en 1507, Copernic a. trouvé le syslème 
du monde. La pensée moderne commence à se 
répandre ^ràce à l'imprimerie. 

L'odieux catholicisme du moyen âge survit encore, 
n'enfantant rien de bon, empêchant les autres d'agir, 
gênant les efforts généreux des libres penseurs, tels 
que Montaigne et Rabelais qui voulaient rétablir la 
joie et le bonheur en ce monde. 

« Suis la nature ^), ce mot des Stoïciens fut l'adieu 
de l'Antiquité. 

« Reviens à la nature », c'est, dit Michelet, le 
salut que nous adresse la Renaissance, son premier 
mol. 

Et c'est le dernier mot de la Raison. 

« Fondez la foi profonde », dit Rabelais. 

— Colomb, Copernic et Luther y travaillent. 

La Renaissance, mère de la vie moderne, se cher- 
cha longtemps à tâtons. Elle marche à la nature ; elle 
s'y assimile lentement. 

« La nymphe en Daphné devient arbre, dil Miche- 
let. Et ici, (le l'arbre gothique, la nynq)lie sort, au 
contraire, jjlante et femme, animale, humaine, lout 
ensemble; elle est l'efflorescence confuse, pénible de 
la vie. Ces! l'enfant de Léda qui brisi^ sa coquille, et 
dont l'incertain mouvemeni, l'ccil oblique, peu hu- 
main encore, accuse la bizarre origine. Léda en tient 
aussi; son cygne s'humanise; elle, par le regard et 
l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Tehe 
est la profonde peinture de Vinci qui vit, le premier, 



456 LA Yli: LITTÉRAIRE 

la ^l'aiitlc i»e'usée moderne : riiiiiverselle pareille de 
la nature. » 

Michèle! parle ici de la Léda qui éiail à La Haye. 
La Léda, dil-il, est le sujet propre de la Renaissance. 
Vinci, Micliel-An<:,e etCorrège y onl lu (lé, élevant ce 
sujet à la sublime idée de l'absorjilioii de la nature. 
Vinci a vu le fond même de la question scientifique; 
C'est le prédécesseur direct de Lamarck, Gcoirroy 
Saint-Hilaire, etc. 

(( Un monde d'humanité commence, de sym- 
pathie universelle. L'homme est enfin le frère du 
monde. » 

Ce qu'on a dit dun précurseur de lart : « 11 y mit 
la bonté », on le dira du temps nouveau : il mit en 
nous i^lus de bonté. - — Ce mot admirable est de 
Vasari, Vie des peintres, parlant de Giotto : « 11 
renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bonté dans 
les têtes. » — C'est là le vrai ï^ens de la Renais- 
sance : tendresse, bonlé jjour la nature. Le parti 
des libres penseurs, c'est le parti humain et sym- 
pathique. 

C'est le parti de Montaigne, d'Érasme et de Rabelais. 

Montaigne veut adoucir les mceurs. 11 croit que 
l'homnie peut agir sur lui-même, réformer son 
caractère, régler sa vie, faire sa destinée. 11 croit 
que sur l'individu le moraliste peut avoir une in- 
fluence salutaire, et c'est l'office qu'il a choisi. 

Mon métier et mon art, c'est vivre. Fais donc ton 
fait et te connais ; qui aurait à faire son fait, verrait 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'UN LECTEUR 457 

que sa première leçon est connaître ce qu'il est, ce 
qui lui est propre et qui se connaît ne prend plus le 
fait cMranj^er pour le sien, s'aime et se cultive avant 
toute chose, refuse les occupalicms superflues et les 
pensées et propositions inutiles. 

Montaigne peint les esprits crédules, démission- 
naires d'eux-mêmes, ceux qui n'ont pas su se ffiire 
une véritable personnalité. 

lVIontaii;ne est un homme d'expérience. Il n'a pas 
toujours vécu dans sa lour et dans sa librairie, en 
compagnie de César, d'Ai'istole, de Plularciue et de 
Sénèque. II a fréquenté la cour et la ville. Il connaît 
Bordeaux et Paris. Il a voyagé, beaucoup observé, 
l)eaucoup vu. Et c'est pourquoi il a su montrer les 
folies et les ridicules de son temps. Il y a dans Mon- 
laii;ne, dit E. Fai^uel, un La Bruyère du xvi^ siècle. 

Moraliste beaucoup plus qu'apôtre, il veut suivre 
le bon parti jus({ues au feu, mais exclusivement s'il le 
peut. 

Il ne prétend })oint à d'autre gloire en sa vie stu- 
dieuse que de l'avoir vécue tranquille. 

Il a horreur du dogmatisme qui conduit à l'intolé- 
rance. Il voit de toutes parts, sous ses yeux, éclater 
les résultats du fanatisme ; il connaît le danger de la 
supi^rstition et il le déplore. C'est mettre, écrit-il, ses 
conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un 
homme tout vif. Il ne fait pas de belles phrases, ni de 
belles périodes. Bien que l'ékxiuence ne lui manque 
jamais au besoin, il est plus causeur qu'orateur. 

26 



458 LA VIE LITTÉRAIRE 

On ne peut ^uère séparer Montaigne de son ami 
La Boétie, dont il a publié les œuvres, et de son 
disciple Charron, qui a donné dans sa Sagesse coin nie 
une édition didactique des Essais. 

La Boétie fut l'ami de cœur, l'ami de jeunesse de 
Montaigne et, par conséquent, il mérite l'intérêt non 
seulement des érudits, mais de tous ceux qui aiment 
la religion des Lettres et la pratiquent au point de 
vue de la morale et du profit pratique qu'on en peut 
tirer. Ce qui frappait Sainte-Beuve dans tous les en- 
droits où Montaigne parle de La Boétie, outre l'affec- 
tion si vive, si passionnée qu'il a pour lui, c'est le 
respect et l'admiration, sentiments que Montaigne ne 
prodiguait pas. 

Quant au théologal Charron, il est théologal sans 
doute, mais il est encore plus le disciple et l'ami de 1 
Montaigne. La théologie, dont il est le gardien, ne 
lui inspire qu'une bien médiocre estime. 

Sceptique . de méthode, rompu à l'habitude du 
doute, il méprise les dogmatistes, et, plus encore, 
ceux qui les écoutent, « gens nés à la servitude » . 

Il se garde bien de confondre la croyance et la 
vérité ; il sait distinguer la piété de la vertu, la dévo- 
tion de la conscience, « la religion de la prud'ho- 
mie». 

11- sépare l'homme vrai de son rôle et de son 
métier ; car le personnage public joue un rôle qui 
l'oblige à tenir toujours le langage qui convient à sa 
profession, tandis que l'homme, dans le secret de son 



NOTES ET RÉFLEXIONS d'uN LECTEUR 459 

V cœur, garde sa pensée propre, sa manière de voir 
personnelle. 

C'est au lendemain des guerres civiles et des fana- 
lismes sanglants qu'il écrivait. Charron avait vu, de 
ses yeux, les horreurs commises par le grand zèle 
religieux des dévots. 

11 avait vu traiter comme criminels et malhonnêtes 
gens tous ceux qui n'étaient point orthodoxes en ma- 
tière de foi. 

Voilà ce qui lui avait appris à distinguer la croyance 
(le la vérité et la religion fanatique de la sagesse et 
de la vertu. Tandis que le doute du sage lui apprend 
la tolérance, les dogmatistes, orgueilleux et opiniâtres, 
veulent contraindre tous les hommes ta croire leurs 
sui)erstitions et « où le moyen ordinaire fait défaut, 
ils y ajoutent le commandement, la force, le fer et le 
feu ». 

Pour lui, Charron, il pratique le doute méthodi- 
quement; et la sagesse, qu'il a puisée dans le com- 
merce affectueux de Montaigne, lui enseigne à suivre 
la bonne loi de nature, « l'équité et raison universelle 
qui luit pour tous et éclaire un chacun de nous ». 



FIN 



TABLE DES CHAPITRES 



CHAPITRE I 

But et définition du premier livre de l'auteur. — Conti- 
nuation de l'AiH et la Vie. — Nécessité d'étudier les 
grands hommes dans leur pensée intime et dans leur 
\ie privée. — Connaissance physiologique indispen- 
sable désormais à tout penseur militant dans un pays 
libre. — Ce qu'on entend par la Vie littéraire. — En 
quoi consiste l'art de vivre. — Enseignement de la 
religion des Lettre?. — Grands esprits qui l'ont pro- 
fessée. — Préférence donnée à la Biographie sur 
l'Histoire. — Dictionmiire crilique d'un homme de 
Lettres. — Prédilection pour les moralistes. — Comment 
on pratique l'art de lire. — Vaste empire des livres. 
— Plaisir de lire, selon Montaigne. — Force qu'y puise 
Cicéron. — Haine des dévots pour ce grand homme de 
Letti'es. — Goût qu'il inspire aux juges les plus sévères. 

CHAPITRE II 

Montesquieu, génie supérieur. — Bel exemple dans l'art 
de vivre. — Lit en tout sens, comme il voyage. — 
Ecrit l'histoire naturelle des lois. — Se sent compris. 

26. 



462 TABLE DES CHAPITRES 

— Hardiesse des Lettres persanes. — Agrandit la litté- 
rature. — Esprit investigateur et classificateur. — 
Aime à raconter des anecdotes et des traits de mœurs 
significatifs. — N'a que la religion des Lettres. — Son 
égalité d'humeur. — Se plaît à Paris. — Apprécie 
le peuple. — Esprit pratique. — Transforme La Brède. 

— Introducteur du trèfle. — Son commerce avec les 
Anciens. — Restaure en France le culte des vertus pu- 
bliques. — Citoyen avant tout. — Se fait une galerie 
de grands hommes nationaux. — Cache sa vie. — Té- 
moignages sur lui. — Se recueille dans la solitude. 

— Se console par la lecture. — Croit que tous les 
hommes sont faits pour être heureux. — Ce qui les 
en empêche. — Aime Montaigne. — A les mêmes 
curiosités et la môme antipathie pour Tintolérance et 
le fanatisme religieux. — Voyage plus que Montaigne. 

— Mesure la grandeur à la simplicité. — Cause, selon 
lui, de la grandeur des Romains. — Se modèle sur 
leur éclectisme. — Analyse de VEsprit des lois. — 
Devance Voltaire. — Ouvre la voie à Beccaria. — 
Conseille d'être utile aux hommes 14 



CHAPITRE m 

Tout est naturel dans la nature. — Impossibilité de 
constater le surnaturel. — Dieu échappe à toute per- 
ception. — Sagesse de Socrate, de Jésus, de Marc-Aurèle. 

— Point de départ de toutes les raythologies. — La reli- 
gion des Lettres a seule affranchi l'humanité. — Les 
philosophes sont les vrais moralisateurs. — Voltaire 
et Cicéron comparés par Doudan, — La liberté de 
penser du temps de Cicéron. — Il ne rencontre pas 
d'ennemis dans l'infini. — L'inintelligible s'impose, 
sous Voltaire, entre lui et l'inconnu. — Supériorité 
de leur religion à tous deux. — Ce qu'on essaie de leur 
substituer aujourd'hui. — Le xviii^ siècle n'est pas 
mort, en dépit des Jésuites. — Prédiction de Doudan. 

— Lettre de Sainte-Beuve à M. Albert CoUignon 



TABLE DES CHAPITRES 463 

sur la morale nouvelle, fondée sur des convictions 
à défaut de croyances. — Idéal du xviir siècle. — 
Adoucissement des mœurs. — Sentiments naturels 
remis en honneur. — Lumière à profusion. — Retour 
à la religion des Lettres. — Culte du beau, delà raison, 
du vrni. — Plaisanteries de Montesquieu. — Opinion de 
31. Albert Sorel sur l'auteur des Lettres persanes. — 
Idée de tolérance 27 

CHAPITRE IV 

Pouvoir dont dispose l'Église contre V Encyclopédie. — 
C'est cette puissance que combattent les philosophes 
plutôt encore que le sentiment religieux, faussé par 
Ignace. — Continuateurs de Descartes. — Erreurs dis- 
sipées par la science. — Triomphe de Voltaire. — La 
liberté de penser proclamée par Mirabeau. — Martyrs 
de la religion des Lettres. — Le grand diocèse de 
Sainte-Beuve enfin conquis. — Héritage de nos pères à 
défendre et à répandre. — Opinion de Renan sur le 
respect des prêtres pour la liberté. — On ne discute 
pas avec la croyance au surnaturel. — Révélations 
apocryphes. — Deux dogmes nouveaux 41 

CHAPITRE V 

Changement de tactique du parti prêtre. — La question 
sociale, son mot d'ordre. — Le socialisme chrétien. — 
Ses apôtres et ses journaux. — 31. Spuller et Vesprit 
nouveau» — Que feront les ralliés si le successeur de 
Léon XIII a une autre politique? — Mauvais symp- 
tôme pour l'esprit public et la liberté morale que cette 
passivité de l'intelligence 47 

CHAPITRE VI 

Saint Thomas et saint Augustin plagiaires d'Aristote et de 
Platon. — Les dévotes. — Supériorité de la philosophie 



464 TABI.i: DES CHAFITRKS 

des Anciens. — L'homme de bien, d'après Sénèque. 
— Adoucissement des mœurs par les poètes et roman- 
ciers philosoplies. — Morale humaine et universelle, 
science d'observation et de raisonnement. — Indépen- 
dante du dogme. — Basée sur le droit commun et l'in- 
térêt social. — A pour but le bonlicur 



CHAPITRE VII 

Libres penseurs spiritualistes. — Opinion de M. Janet. 

— Doutes de Renan. — Revendications sociales, léguées 
par le xviir- siècle. — Yauvenargues seconde Voltaire. 

— Sa place parmi les moralistes. — Hérésie de Pelage. 

— Philosophes au centre des choses. — Jugements sur 
Montaigne. — Bacon, ancêtre de Descartes. — Exposi- 
tion de la Méthode, — Le bonheur, selon Spinoza. — 

— Langue de Sainl-Évremond. — Le Père Canaye. — 
Parenté de Saint- Évremond avec Montaigne et Vauve- 
nargues. — Le parti de la tolérance 69 



CHAPITRE VIII 

Tableau physique et moral du moyen âge. — Influence 
funeste de l'Église. — La Vie littéraire détruite. — 
Persécution des savants et des libres penseurs. — Re- 
naissance de la liberté d'examen au xvi'' siècle. — 
Montaigne, alîranchisseur d'âmes. — Rabelais : l'ab- 
baye de Thélème. — La Compagnie de Jésus se 
fonde contre les hérétiques et les libres penseurs. — 
Apologie naïve des Jésuites par le Père de Ravignan. 
— Leur religion, qualifiée par d'Aguesseau. — Régi- 
cides armés par eux. — Casuistes, instigateurs de 
péché. — Leur dévotion, pénétrée par Montesquieu. — 
Ont contre eux Bossuet, Pascal. — La confession est un 
de leurs moyens d'espionnage. — Pratiques puériles, 
blâmées par Benoît XIV. — Paris dominé par le Sacré- 



TABLE DES CHAPITRES 465 

Cœur. — Réhabilitation de Clément XIV contre leurs 
calomnies, par le Père Thciner. — Leur fourberie et 
leur puissance temporelle. — Leur expulsion. — Leur 
flétrissure par l'évêque de Montpellier 100 



CHAPITRE IX 

Domination des Jésuites par les femmes. — Leur in- 
uence réelle et nullement risible. — Instigateurs et 
meneurs des 2:i et 16 mai. — Une moitié de la France 
dans leurs mains. — Force qu'ils tirent de l'infaillibi- 
té du pape. — Vœu du Conseil général d'Eure-et- 
Loir pour leur interdire l'enseignement 114 



CHAPITRE X 

Ignorance du clergé. — Sa prétention à toujours gouver- 
ner. — Les religions, sujet d'étude. — Tolérance de 
l'esprit scientifique. — Nécessité de séparer l'école et 
la science de l'enseignement religieux. — Jongleries 
clérica'es. — Les miracles. — Louis Veuillot, Père de 
l'Église. — Le cléricalisme se retourne toujours du 
côté où il croit dominer. — Son incompatibilité avec 
les sociétés modernes. — .\sservissement imposé au 
chrétien laïque 119 



CHAPITRE XI 

Recrutement et éducation du bas clergé par le Syllabus. 
— L'Église de nos jours rétive à tout enseignement 
rationnel. — Le séminariste actuel hostile a la société 
moderne. — Lutte inévitable et prochaine. — Vaines 
menaces du Concordat. — Résistance des évêques. — 
Leur soumission à un souverain étranger. — Pasteur 
bientôt sans troupeau. — La liberté victorieuse. — Fin 
de rÉglise gallicane. — Politique des Jésuites. — 



466 TABLE DES CHAPITRES 

Leur ambition. — Prédominance ultramontaine dans 
rÉglIse nouvelle. — Aveuglement de l'évoque de 
Rodez. — Efforts du clergé pour retenir le monde. '. 12G 



CHAPITRE XII 

Jésus, réformateur et révolutionnaire. — Son entrée en 
scène. — Églises primitives, ennemies de l'Etat. — 
Vaste association secrète et poursuites judiciaires. — 
Origine et formation du clergé. — Imprévoyance de 
Constantin. — Apogée de la papauté sous Innocent III. 
— Cénobites et célibataires. — Recrutement du clergé 
dans les couvents. — Oligarchie de l'Église. — L'Église 
grecque n'a pas tiré parti des sacrements comme l'Église 
romaine. — Moyens d'action de cette dernière. — 
Sa mythologie. — Idolâtrie grossière . 132 



CHAPITRE XIU 

Piété populaire salie à plaisir. — Citations de l'abbé May- 
nard. — Obscénité des casuistes. — Marie Alacoque 
détrône la Reine du Ciel. — Révélation du Sacré- 
Cœur. — Le culte de Marie. — Un tableau de Véré- 
chaguine qui la peint avec ses enfants. — Le cierge 
d'Arsène Guillot. — Fétichisme des peuplades nègres 
en plein siècle de la critique 1 38 



CHAPITRE XIV 

Écœurant matérialisme. — Tout le contraire de la 
science. — Nouvelle Trinité. — Adoration des organes 
corporels. — Reliques apocryphes. — Faux dieux. — 
Exploitation de l'ignorance et de la crédulité. — Le 
temple d'Épidaure et la basilique de Lourdes. — Con- 
ception du péché originel combattue par la science. — 
L'humanité primitive. — Éternité de la matière. — 
Ses transformations. — Idée de Dieu autre chez les 



TABLE DES CHAPITRES 467 

philosophes que chez les séminaristes. — Supériorité de 
la morale humaine sur la morale chrétienne. — Les 
vrais devoirs. —Ce qu'enseigne la religion des Lettres. 
— Hygiène morale et physique. — Béatification de 
Benoît Lahre. — Odeur de sainteté, d'après M. Léon 
Aubineau. —La saleté, idéal ecclésiastique. — Tableau 
de la civilisation 145 



CHAPITRE XV 

Esprit antisocial des ordres religieux. — Danger pour 
rÉtat. — Les Congrégations en Belgique. — Exemption 
du droit de mutation. — Les biens du clergé échap- 
pent à tout contrôle. — S'accroissent par l'exploitation 
multiple L't variée de la crédulité publique. — Moyens 
de défense de la société empruntés à l'Église même. — 
Opposition de renseignement laïque à la foi. — Vulga- 
risation de la religion des Lettres par la parole et par 
la plume. — Associations littéraires et scientifiques. — 
Création par groupes du grand diocèsQdu libre examen. 
— Laïcisation et constitution civile du clergé. — Faire 
le vide dans le temple et dans les couvents par l'attrait 
d'aliments nouveaux offerts au sentiment religieux. . 154 

CHAPITRE XVI 

Prépondéranci» croissante des moines. — Le clergé sécu- 
lier au dernier rang. — Les curés de campagne embri- 
gadés malgré eux dans la milice contre la société 
moderne. — Nécessité de les émanciper de la domina- 
tion tyrannique des prélats. — (Colonels mitres aux 
mains des Jésuites. — Recours au Concordat contre 
les oppresseurs ultramontainsdu bas clecgé. — Retour 
possible de ce dernier aux idées modernes el sa récon- 
ciliation avec la démocratie, dont il est. — Soumission, 
sous condition, du cardinal-archevêque de Cambrai. — 
Sa déclaration de guerre. — La politique peut coûter 
cher au clergé 160 



468 TAitLE DliS CHAPITRES 



CHAPITRE XVII 

Les rallies prédits par Charles Bigot. — Décomposition 
des partis. — Mot d'ordre de Rome. — Extrème-gauche 
du parti catholique. — Appoint clérical de la majorité 
républicaine. — Vesjjrit nouveau veut s'emparer de 
la République. — Infaillibilité étendue à l'ordre poli- 
tique. — Royalistes récalcitrants 169 

CHAPITRE XVIII 

Prétendue persécution de l'Église. — La société laïque 
n'a fait que reprendre ses droits. — Étiquette men- 
teuse des ralliés. — Faux nez de M. de Mun. — Chan- 
gement de tactique, mais non de doctrine, du parti 
clérical. — Restrictions mentales des suffragants 
d'Avignon à l'égard de Vesprit nouveau. — Politique 
dangereuse de Léon XIII. — Un pédié mortel qui n'est 
pas dansl'Évangile. — Consolation de M. Edouard Hervé. 179 

CHAPITRV: XIX 

Le véritable esprit nouveau et répubhcain. — Philosophie 
de M. Camille Saint-Saëns. — Doctrines impraticables 
de l'Évangile. — Secte anarciiiste des Esséniens. — 
Sentiment religieux appliqué à l'humanité. — Réhabi- 
litation du travail. — Améhoration de l'existence parles 
découvertes modernes. — Progrès de la laïcité. — La 
joie de vivre. — Aveuglement de Bossuet. — Vhon- 
nête homme au xvii* siècle et dans l'Antiquité. — Mo- 
nisme accci)lablc. — Los Jésuiles eux-mêmes protégés 
par Voltaire. — Supplice du Père Malagrida 187 

CHAPITRE XX 

keligion des Lettres chez les Grecs. — Opposée à la reli- 
gion de Bernadette Sôubirous. — Philosophes et bien- 



TABLE DES CHAPITRES 469 

fai leurs. — Opinion d'Ernest Havet. — Emprunts du 
christianisme aux platoniciens. — Sagesse antique. — 
Pi'Ogression et décroissance du surnaturel 205 

CHAPITRE XXI 

Révélations successives de la morale. — Conseil de Mira- 
beau. — Devoir des philosophes et des hommes de 
Lettres. — Inefficacité de la Grâce. — Nature supé- 
rieure des hommes cultivés. — Comment s'acquiert la 
vertu. — Lents progrès de la civilisation. — Morale 
unique et pratique basée sur l'expérience. — Les 
maîtres de la pensée moderne 215 

CHAPITRE XXII 

Vaccine de l'enlance et de l'humanité. — Bon emploi des 
livres. — La morale évolue selon les degrés de culture. 
— Tronc vermoulu du christianisme. — Le royaume de 
l'Evangile n'est pas de ce monde. — Ce qu'est la vie 
pour les sages. — Seuls prêtres de la religion de 
l'avenir 229 



CHAPITRE XXUI 

Morale indépendante des croyances. — Les plus honnêtes 
gens du monde. — Livre de M. Richard Le Gallienne. 
— L'Empire du Diable, par le Père Monsabré. — Re- 
cette miraculeuse de dom Guéranger pour faire pondre 
les poules. — Faux idéal chrétien. — Nature perfec- 
tible de l'homme. — Première humanité 239 



CHAPITRE XXIV 

Siècle de Voltaire. — Anecdote sur la foi. — Lectures 
interdites par M.Dupanloup. — Le règne d'opinion date 
de Voltaire. — Les philosophes font triompher l'hu- 
manité. — Œuvre du xviir siècle en général. — La 

27 



470 



TABLE DES CHAPITRES 



persécution religieuse sous Louis XV. — Lettres de 
cachet décernées contre les écrivains. — Opinions de 
l'abbé Combalot. — Treize années du xviir siècle. — 
Combat inégal entre prédicateurs et gens sensés . . . 256 

CHAPITRE XXV 

Deux disciples de saint Thomas d'Aquin : M. Gardair et 
le Père Monsabré. — Aristote mal compris. — Di- 
vagations sur les anges et la Trinité. — Dangers de la 
lecture. — Éducation cléricale. — Ignorance de saint 
Thomas. — Ceux qui fomentent la discorde 279 



CHAPITRE XXVI 

Libre philosophie de Cicéron. — Sa haine de la supers- 
tition. — Son amour de la gloire. — Comparé à Vol- 
taire. — Appréciation de ses œuvres. — Rapproché de 
Vauvenargues. — Utilité de la critique littéraire. — Ce 
qu'enseignent les moralistes. — Influence des romans 
sur la civilisation. — Intimité avec les grands hommes 
par la lecture. — Le livre instrument de liberté. — 
Art de lire 



289 



CHAPITRE XXVII 

Reconnaissance due aux grands hommes. — Prismes 
qu'ils laissent sur l'humanité. — Conseils de Doudan 
et de Sainte-Beuve sur l'art de lire. — Façon de lire 
de Sénèque. — Lectures de l'âge mûr. — Nécessité des 
revues et des journaux. — Besoins du jour. — Moyens 
de propager l'enseignement. — Lectures publiques. — 
Biographies anecdotiques. — Plaisirs littéraires. . . . 



306 



CHAPITRE XXVIII 

Vérités propagées par les romanciers. — La vraie vie 
religieuse. — Lumière de ['humanisme. — Exclusivisme 



TABLE DES CHAPITRES 471 

des catholiques. — Éclectisme des libres penseurs. — 
Déchaînement clérical contre renseignement universi- 
taire. — Proscription en masse de TAntiquité et de la 
Renaissance. — Suppression des belles études clas- 
siques. — Fénelon à l'index. — L'illustre Possevin. — 
Enthousiasme pour saint Thomas. — Ravages du paga- 
nisme dans l'éducation, dénoncés par le Ver Rongeur. 
— Ms' Gaume reçoit l'approbation de Pie IX. — Cam- 
pagne des évêques à la suite. — Orgueil sacerdotal. . 320 

CHAPITRE XXIX 

Manque de lumières au moyen âge, sous la direction 
de l'Eglise. — Classiques anciens, grands et éternels 
modèles. — Bienfait de la Renaissance. — La société 
se sépare de l'Eglise au wi" siècle et s'en éloigne de 
plus en plus de nos jours. — Le mot de Gambetta 
• est toujours vrai. — La France rendue à elle-même 
par Voltaire. — Le catholicisme à l'état de secte. . . 345 

CHAPITRE XXX 

Lettres à M. E. des E. — L'éducation du peuple, d'après 
M. de Vogué. — Intolérance et libre examen. — Illo- 
gisme du catholicisme libéral. — Lamennais à propos 
de M. SpuUer. ~ Danger de l'indifférence pour la 
religion des Lettres. — Précurseurs de Léon XllI et 
de M. de M un. — Doctrines libérales condamnées par 
l'Encyclique de Grégoire XVI. — Soumission de Lacor- 
daire et de Montalembert. — Socialisme chrétien de 
Lamennais. — Impossibilité d'unir le dogme à la liberté. 350 



CHAIMTRE XXXI 

Négation de la liberté de conscience par le Syllabus. — 
Babouvisme chrétien. — Réorganisation du parti 
catholique et but poursuivi par M. de Mun. — Oaran- 



472 TADLE DES CHAPITRES 

lies qu'offre la société actuolle contre le collcctivisnie 
chrétien ou non. — Voie politique tracée par le pape 
aux royaliste? 366 



CHAPITRE XXXII 

Ce qu'a entendu Ferry par le péril est à gauche. —Coali- 
tion de droite et d'extrême-gauche contre ce ferme 
adversaire de l'Eglise. — Péril plus récent signalé 
par lui dans l'alliance bizarre du socialisme et de 
l'élément catholico-conservateur. — Son opinion sur 
les rcfonnes qui dépassent l'opinion moyenne. — Im- 
placable haine des cléricaux contre lui. — Le vrai 
danger prochain. — Formule du socialisme chrétien, 
combattue par l'esprit laïque. — Udme de CArdèche. 
— La vraie démocratie o83 



CHAPITRE XXXIII 

Une République comme à l'Equateur. — Causes de la 
défaite de M. Clemenceau. — Pomponace libre pen- 
seur sous Léon X. — Incompatibilité de l'Église avec 
l'esprit nouveau. — L'art de vivre selon l'Antiquité et 
selon Montaigne, opposé aux devoirs du chrétien. — 
Amyot, bréviaire de Montaigne. — Sentiment pieux 
qu'inspire Plutarque. — L'alhéisme préféré par Plu- 
tarque aux superstitions. — « Crème » de philosophie 
dans Plutarque et Sénèque. — Éloge de Plutarque par 
Rousseau. — Classiques du xvr siècle 306 

CHAPITRE XXXIV 

Épîtres de Sénèque à Lucilius. — Utiles pratiques em- 
pruntées aux philosophes par le christianisme. — 
Sénèque est le meilleur directeur de consciences. — 
Commerce d'amitié avec les Anciens. — Réhabilitation 
de Sénèque par Montaigne et Diderot. — Livres dévots. 



TABLE DES CHAPITRES <73 

— Jiigemenis étroits et sectaires de Veuillot. — Livre 
de prières de madame Roland. — Nobles lectures de 
Vauvenargues et de Macaulay. — Bûcher de Pérégri- 
nus. — Explication des miracles par Montaigne. — 
Chaîne philosophique de Lucien à Darwin. — Curio- 
sité de Montaigne pour les détails de la vie privée et 
les pensées intimes des hommes célèbres. — Essentiel- 
lement moraliste. — Sur César 417 



CHAPITRE XXXV 

Livres de raison de Montaigne. —Sa tour et sa librairie. 
— Cabinet assez po/i. — Sa tradition libérale. — Res- 
semblances entre Plutarqne et Sainte-Beuve. — L'art 
de vivre est la ponsée maîtresse des Essais. — Natura- 
lisme païen de Michelet. — ^Montaigne a horreur du 
dogmatisme. — Théologie de Charron tempérée par 
rexpcricnce. — Comme Montaigne, il suit la bonne 
loi de nature ■ 448 



FIN DE LA TABLK DES CHAPITHES 



l.MPRi.MElUE cilAix, RLE bEKGÈKE, 20, l'AKis. — 87'J0-7-9o. — (Encre Lorilleux). 



2219 4 



Lo Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Échéonc* 



The Library 

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Dote due 





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A LA VIE LITTE 



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