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Full text of "Le génie de l'argot ; essai sur les langages spéciaux, les argots et les parlers magiques"

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ALFREDO NICEFORO 

Le 

jénie de l'Argot 

ESSAI 

SUR LES LANGAGES SPECIAUX, LES ARGOTS 

ET LES PARLERS MAGIQUES 

Deuxième édition 



t ARIS 
MERGVRE DE FRANGE 

XXVI RVE DE CONDÉ, XXVI 




LE GÉNIE DE L'ARGOT 



ALFREDO NIGEFORO 

Le 

Génie de l'Argot 

ESSAI 

SUR LES LANGAGES SPÉCIAUX. LES ARGOTS 

ET LES PARLEKS MAGIQUES 



DEUXIEME EDITION 



^L/-^00^ 



PARIS 
MERGVRE DE FRANGE 

XXVI. P.VE DE GONDÉ, XXVI 



JUSTIFICATION DU TIBAGB : 



ERiilDALE 
COLLEGE 
LIBRARY 




IINTRODUCTION 



l argot de la legende; 
l'argot de la réalité. 

L'argot a ses légendes. 

C'est une légende de croire que l'argot est exclusive- 
ment la langue des criminels; — de même, c'est une 
légende d'affirmer que toute profession a son argot. 

On a souvent donné à l'argot des limites trop étroites 
ou trop larges. 

D'un côté, les argots — les véritables argots — des 
groupes non criminels ont été ignorés. De l'autre, le nom 
d'argot a été abusivement attribué à des langages qui 
croissent presque en marge de la langue courante, mais 
qui ne sont autre chose que des langages spéciaux ne 
présentant aucunement les stigmates caractéristiques 
de l'argot. 

Ainsi, l'argot de la réalité — l'argot véritablement 
digne de ce nom-- a une physionomie bien différente de 
celle que présente l'argot de la légende. 

L'argot est un langage spécial, mois il a des caractères 
tout particuliers d'identité qui lui sent propres et qui 
le difîérencient des nombreux langages spéciaux avec 
lesquels, si souvent, il a été confondu. Si l'on veut 
comprendre la vie et l'esprit de l'argot il faut donc, d'à- 



6 LE GKNIE DE l'aRGOT 



bord, étudier et comprendre la raison d'être, la nais- 
sance et le développement du langage spécial en géné- 
ral; seulement ensuite nous pourrons rechercher les 
caractères d'identification de Vargot. 



Ce livre n'est pas un livre de philologie. Il n'aligne pas 
la multitude infinie des mots d'argot ou des langages spé- 
ciaux; il ne cherche pas à faire l'analyse et l'histoire des 
paroles. 

Il n'est pas non plus un livre de psychologie, car il ne 
se donne pas pour but l'étude de l'âme collective des 
groupes argotiers telle qu'elle résulte de l'examen des 
mots que ces groupes ont créés. 

Ce livre est un essai sociologique, qui, sans oublier le 
sens philologique et psychologique des mots, étudie les 
lois qui règlent la naissance, la formation et le dévelop- 
pement des langages spéciaux, notamment de cette forme 
particulière de langage spécial qu'est l'argot. 

Nous considérons le phénomène « langage spécial » 
comme étant le produit des groupes qui l'ont créé, en 
partant de ce principe : tout « produit » d'un groupe 
social est le résultat d'une combinaison entre les qua- 
lités psychologiques des individus formant le groupe et 
les forces du milieu oiî vivent les hommes et le groupe 
lui-même. Ce livre se demande donc pourquoi les grou- 
pes sociaux créent des langages qui leur sont particu- 
liers ; et après avoir fixé les lois de naissance de ces lan- 
gages, il tâche de mettre en lumière les lois de leur déve- 
loppement. 



Nous avions, il y a bien des années, énoncé les deux 



INTRODUCTION 



lois que nous retenions, et que nous retenons encore, 
comme lois fondamentales de Targot (1) : la loi de nais- 
sance (tout groupe, toute association si minime soit-elle, 
du simple couple au groupe le plus vaste, qui sent le 
besoin de se défendre du milieu où il vit, crée un argot 
destiné à cacher sa pensée) ; — et la loi de développement 
(plus la nécessité de défense et l'àpreté de la lutte sont 
accentuées, plus l'argot se fait complet et étendu). L'ar- 
got est ainsi essentiellement, pour nous, une arme dans 
la lutte pour la vie du groupe qui le parle, et il est cons- 
titué par un langage spécial qui naît ou qui reste inten- 
tionnellement secret. 

Aujourd'hui ce livre, à l'aide d'une documentation toute 
nouvelle, reprend ces idées fondamentales, que des phi- 
lologues, des psychologues et des sociologues nous ont 
fait l'honneur d'accepter ; il donne, encore une fois, les 
marques d'identité de l'argot; — et il tâche en outre d'es- 
quisser une théorie, biologique et sociologique ù la fois, 
des langages spéciaux, étudiés dans les lois générales 
de leur naissance et de leur développement. Il fait fina- 
lement une place nouvelle à ces formes toutes particuliè- 
res d'argot — argots magiques — qui, tout en constituant 
des faits de défense pour les argotiers, ne sont, en der- 
nière analyse, que des survivances d'idées, de croyances, 
de nécessités si lointaines que les mots, aujourd'hui, 
sont répétés sans aucun souvenir des véritables causes 
qui les ont éveillés et qui en ont déterminé la naissance. 



Personne plus que nous ne voit les imperfections, les 
défauts et les lacunes de cet essai. 

(1) Dans notre livre : Il gergo nei normali, nei degenerati e nei 
criminali, volume XXXI de la Bibliothèque anthropologique et juri- 
dique Turin, Bocca, édit., 1897. 



Lt GENIE DE L ARGOT 



Mais les difficultés sans fin qu'on rencontre lorsqu'on 
s'efi'orce d'esquisser une théorie embrassant de la façon 
la moins incomplète les lois biologiques et sociales de 
naissance et de développement des langages spéciaux, 
et la difFérenciation exacte, parmi eux, de l'argot, sont si 
nombreuses et complexes que l'indulgence du lecteur 
voudra bien en tenir compte avant déjuger avec quelque 
sévérité les pages qui vont suivre. 



PREMIERE PARTIE 

LES LANGAGES SPÉCIAUX 



LANGAGE SPECIAL ET ARGOT. 

On dit souvent, en parlant d'un langage spécial : — 
c'est un argot. Cependant, dans la raison d'être d'un lan- 
gage spécial, dans le sens profond qui l'anime, dans sa 
façon de prendre contact avec la foule qui ne le parle 
pas, nous ne trouvons pas tout ce que nous découvrons 
dans l'argot. Le langage spécial manque, précisément, 
de ce qui caractérise l'argot. L'argot est un langage spé- 
cial, mais tout langage spécial n'est pas nécessairement 
un argot. 

Qu'est-ce qu'un langage spécial? 

Qu'est-ce qu'un argot? 



DIFFERENCES DE SENTIR ; DIF- 
FÉRENCES DE PARLER. 

Lorsqu'on considère les hommes dans leur ensemble, 
le fait qui frappe immédiatement et davantage l'ob- 
servateur est sans doute l'hétérogénéité de la masse 
observée. 

C'est avec une réflexion analogue que Voltaire a voulu 



LE GENIE DE L ARGOT 



commencer son traité de Métaphysique (1734), dont le 
premier chapitre porte pour titre : Des différentes espèces 
d'hommes. Quoique l'auteur ne fasse allusion, dans ce 
chapitre, qu'aux différences entre les «espèces humaines » 
qui augmententavec l'étendue des observations, toutefois 
il nous avait déjà donné, dans ses Premières remarques 
sur les Pensées de M. Pascal (il'iH), celte observation très 
fine et très profonde: « Parmi cette foule d'hommes qui 
vont de compagnie, chacun a de petites différences dans 
la démarche que les vues fines aperçoivent. » 

Les hommes, en effet, diffèrent entre eux de tout point, 
et ces « petites différences dans la démarche », dont 
Voltaire parlait, sont aujourd'hui toujours davantage 
mises en lumière par le perfectionnement des recherches 
scientifiques. 

L'instrument d'acier de l'anthropologue constate de 
telles différences physiques parmi les hommes qu'il est 
impossible de trouver deux individus qui présentent la 
même « formule anthropométrique », c'est-à-dire les 
mêmes mensurations de la taille, de la grande enver- 
gure des bras, de la longueur et de la largeur de la tête, 
du diamètre bizygomatique, de la coudée, et ainsi de 
suite ; de même qu'il est impossible de trouver dans la 
forêt deux feuilles qui se superposent exactement l'une 
à l'autre, dans leurs contours et dans le dessin de leurs 
nervures. 

Les instruments de précision de la physiologie et delà 
psychologie expérimentale constatent également l'im- 
possibilité de trouver deux hommes présentant la même 
formule physiologique, — je veux dire deux hommes qui 
présentent les mêmes chiffres et les mêmes diagrammes 
traduisant leur force musculaire, leur résistance à la 
fatigue, leur sensibilité, leur faculté de se souvenir, 
d'associer les idées, de calculer, de juger, d'être distraits, 
etc. Il ne pourrait pas en être autrement : si les hom- 



LES LANtiAGSS SI'KCIxUX 



mes difïerent entre eux au point de vue physique et 
physiologique, ils doivent aussi différer au point de vue 
psychique et intellectuel. Car si les hommes sont phy- 
siologiquement différents, ils sentent aussi diversement, 
et, sentant diversement, ils pensent et jugent de diffé- 
rentes manières. 

Ce sont là des « corrélations » entre le physique, le 
sensitif et l'intellectuel, dont on pourrait assez exacte- 
ment démontrer Texistence grâce à des séries d'obser- 
vations et de mensurations étudiées et élaborées à l'aide 
de méthodes biométriques, bien connues des statisti- 
ciens modernes. 

Toutefois, dans la grande masse hétérogène des hom- 
mes, il n'est pas difficile de trouver des individus dont 
les « formules >>, sans jamais se superposer les unes aux 
autres, pourraient cependant être classées dans une 
même catégorie. Or, les hommes qui se ressemblent ont 
une tendance à se grouper ensemble pour former ainsi, 
— grâce à une e.spèce de sélection secrète, inconsciente 
et pourtant toujours présente et toujours puissante — 
des groupements homogènes, plus ou moins nombreux et 
plus ou moins riches d'individus. Cela se fait tout natu- 
rellement, car ceux qui sentent et pensent de même, 
jugent et agissent de la même façon ; leurs aptitude?, 
leurs tendances, leurs vocations se ressemblent, et tout 
naturellement ces hommes tendent à se réunir et àentrer 
dans le cercle d'un même groupe social. 

Voilà donc, dans le sein de la société, la formation 
de groupes très différents les uns des autres, grâce à des 
attractions et à des répulsions, à des aptitudes et à des 
vocations qui s'attirent et se réunissent. Aptitude et 
vocation ne sont que des mots exprimant les qualités 
physiques et physiologiques de l'individu. 

Ainsi, toutes sortes de différences séparent ces grou- 
pes: différences physiques, physiologiques, psychologi- 



LE GÉNIE DE l'aUGiT 



ques; et c'est précisément parce que ces groupes sentent, 
pensent et ju^-ent différemment qu'ils parlent aussi de 
différentes façons. 

Le langage — comment pourrait-on oublier ce fait 
fondamental? — est en rapport très étroit avec la façon 
de sentir, de penser et de juger. Parler, c'est en quelque 
sorte juger, puisqu'en se servant d'un mot plutôt que 
d'un autre, en présentant l'idée sous une forme détermi- 
née de périphrase ou dans la grâce d'une métaphore, 
nous présentons la chose dont nous parlons sous le jour 
spécial dans lequel elle apparaît à nos sens. C'est donc 
là un jugement rapide, inconscient, instantané, que 
nous faisons. Parmi les paroles dont chacun dispose, ou 
parmi les images que l'on peut créer, celles qui mieux 
traduisent la façon d'être et dépenser de l'individu sont 
par lui choisies de préférence. En disant que le langage 
de tout homme — ou pour mieux dire de tout groupe 
social — est un état d'âme, on ne ferait point une figure 
de rhétorique. On parle comme on juge — et on juge 
comme on sent. 



COMMENT NAISSENT LES LAN- 
GAGES SPÉCIAUX. 

Les différences de tout ordre existant parmi les hom- 
mes déterminent ainsi la formation de groupes humains 
très différents les uns des autres, et poussent les indivi- 
dus à créer, presque inconsciemment et sans pensée de 
dissimulation, des langages spéciaux. 

Mais ce n'est là qu'une catégorie de causes de ce phé- 
nomène. Tout fait social (et le langage d'un groupe est 
un fait social) n'est que le résultat de deux catégories de 
causes : causes individuelles, ou 6io%î^ues, représentées 
par les qualités physiologiques et psychologiques de 
l'mdividu — et causes externes, ou mésologiques, repré- 



LES LANGAGES SPECIAUX l3 

intées par l'immense foule de pressions sociales, écono- 
liques, géographiques et autres, qui exercent, sur les 
ommes, leur puissante influence. 

Affirmer que chaque groupe social tend à parler une 
ingue spéciale parce que les groupes sociaux formés par 
union des vocations et des aptitudes semblables sont 
rofondément différents les uns des autres, ce n'est que 
onsidérer une seule face du problème. La lumière ne 
îrait projetée que d'un côté, n'éclairant que le méca- 
isme psychologique du fait à étudier. 

Il ne faut jamais oublier, dans ces sortes de recher- 
hes, ainsi que dans l'étude de tout fait social. la sagesse 
e l'observation que Montesquieu énonçait dans la Pré- 
ice de son Esprit des Lois, lorsque, après avoir rappelé 
ue,dans rinfinie diversité des mœurs, les hommes n'é- 
lient pas uniquement conduits par leurs fantaisies, il 
crivait : « Pour peu qu'on voie les choses avec une cer- 
line étendue, les saillies s'évanouissent ; elles ne naissent 
'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté 
t abandonne tous les autres (1),» L' « autre côté », dans 
étude de la naissance des langages spéciaux, est le fac- 
îur mésologique ou l'influence du milieu. Quelle est l'ac- 
on des causes mésologiques, de l'air ambiant, sur la 
aissance des langages spéciaux? Cette deuxième ques- 
on est légitime et nécessaire. Elle demande une réponse 
ui complétera la première déjà donnée. 

s'occuper différemment , 
c'est aussi parler dcffé- 

REMMENT. 

Il n'est pas difficile de remarquer que les profondes 
ifférences de toute sorte qui séparent les groupes hu- 

(1) Préface de l'Esprit des Lois, par Montbbquiku. 



l4 LK GKN'IE DE l'aROOT 

mains les uns des autres concordent avec une division 
du travail social. Les vocations, les aptitudes, les façons 
de voir, de sentir, d'agir, étant différentes pour chaque 
groupe, il s'ensuit forcément une diversité de travail 
dans l'activité de chacun de ces groupes. Dans un certain 
sens on pourrait dire que chaque groupe social est un 
groupe de spécialistes. Or, les nécessités du travail, de 
l'occupation, du milieu spécial oii les hommes de cha- 
que groupe doivent vivre et agir, créent, dans le sein de 
chacun d'eux, des gestes, des conditions, des états de 
fait qui sont spéciaux à chaque groupe : d'où la nécessité 
de créei" dans le langage commun une place nouvelle 
pour chacun de ces faits spéciaux. La communauté des 
rapports doit forcément se traduire par une spécialisa- 
tion des moyens de communication, donc du langage. 

En parlant, en choisissant les mots, en leur donnant 
un sens particulier, chaque groupe se place, pour ainsi 
dire, à son point de vue spécial. La parole opération a 
un sens cliiriirgical pour le chirurgien; elle indique un 
vol ou un assassinat pour le criminel, tandis que, pour le 
mathématicien, elle signifie un calcul, et pour le policier 
une rafle, une arrestation (1). La rémunération du travail 
s'appelle « traitement » pour l'employé ; « honoraires » 
pour le médecin ou l'homme de lettres ; « courtage » 
pour l'agent de change; « salaire » pour l'ouvrier; 
« solde » pour l'officier ; « gages » pour la servante. 
Le mot Prussien est un 'appellatif que prononce avec 
orgueil un Allemand, — mais qui constitue une injure 
pour le Français. De même l'appellatif de socialiste peut 
être prononcé avec fierté dans certains milieux, mais il 
constitue une injure dans l'armée allemande : le tribu- 

(1) Voyei l'Essai de Sémantique, par Brbal, Paris, 1897, et le 
traité de Ch. Bally, Traité de .Uylistique française, Paris, 19Û9, où 
l'auteur montre combien le langage vaiie en passant d'un groupe 
social à l'autre et d'une situation à l'autre chez le même indÏTidu. 



LKS LA.NGAGK3 SPECIAUX 



nal militaire de Hanovre a infligé trois mois de prison au 
sergent S... pour avoir traité un soldat de socialiste. « Le 
terme socialiste, est-il dit dans les considérants, peut 
n'être pas injurieux en général ; dans l'armée, c'est une 
grave insulte. » (Berliner Tag., 23 oct. 49H.) Et Voltaire 
avait déjà remarqué : « La consommation du mariage, et 
ce qui sert à ce grand œuvre, sera difTéremmenl exprimé 
par le curé, par le mari, par le médecin, par le jeune 
homme amoureux. Le mot dont celui-ci se servira 
réveillera l'image du plaisir; les termes du médecin ne 
présenteront que des figures anatomiques; le mari fera 
entendre avec décence ce que le jeune homme indiscret 
aura dit avec audace ; et le curé tâchera de donner 
l'idée d'un sacrement (1). » 

Puisqu'à chaque chose on peut donner des noms diffé- 
rents qui la peignent sous divers aspects et qui donnent 
d'elle des idées fort différentes, chacun peut choisir, selon 
son mode déjuger et de travailler, l'un des mots de pré- 
férence aux autres pour indiquer le même objet. Mais 
la langue, si riche soit-elle, ne pourrait pourtant pas 
toujours suffire à la tâche ; la foule qui la créa et la 
transforma sans cesse ne pouvait pas prévoir ni connaître 
tous les faits spéciaux que la division du travail social 
appelle à la vie, au sein de chaque groupe ; elle ne pou- 
vait pas en avoir la représentation. C'est au groupe alors 
d'aviser; — il remplira les vides. Il créera le mot nou- 
veau pour désigner le fait nouveau, soit en détournant 
de l'acception courante des mots dont tout le monde se 
sert déjà; soit en ennoblissant des mots de basse extrac- 
tion ou en ressuscitant des mots qu'on croyait morts à 
jamais ; soit en créant de toutes pièces des mots nou- 
veaux; soit, enfin, en ayant recours à des métaphores, à 
des périphrases, indiquant un état de fait ou d'âme, 

(11 VoLTAiRB, Lettres philosophiquts, lettre XIX, Sur la Comédie, 
4'734. 



l6 LE GÉNIE DE l' ARGOT 



dont la naissance et la vie ne sont possibles que dans le 
territoire du groupe et qui s'y reproduisent habituelle- 
ment. 

DIFFÉRENCES DE SENTIR , 
DIFFÉRENCES DE PARLER. 

Deux faits se présentent toujours à la source des lan- 
gages spéciaux : — sentir différemment c'est parler dif- 
féremment ; - s'occuper différemment c'est aussi par- 
ler différemment. 

Dans tel langage spécial, c'est la première des causes 
qui prédomine; dans tel autre, au contraire, c'est la se- 
conde. Certains langages spéciaux sont issus surtout de 
la façon exceptionnelle, parfois même anormale, dont 
jugent et sentent les individus qui les ont créés, et ils 
constituent ainsi un exemple des cas oîi les causes de 
la naissance et de l'évolution du langage spécial sont 
essentiellement d'ordre individuel. D'autres langages, aju 
contraire, tels que les langag^es techniques des profes- 
sions, sont à leur tour un exemple des cas oîi les causes 
mésologiques et les nécessités du travail spécialisé ont 
fait sentir davantage leur influence. 

Quelques exemples, d'abord, des cas de langage spé- 
cial devant essentiellement sa raison d'être aux différen- 
tes façons de sentir. 

Les enfants ont un langage spécial qui constitue, pour 
le psychologue, l'indice révélateur de la psychologie 
enfantine; à tel point que l'étude du langage enfantin 
peut être considérée comme étant l'une des méthodes 
pour l'étude de la psychologie de l'enfant (1). S'il est 

(1) Voyez J.-C. Chamberlain, Studies of a child, Pedagogical 
Seminary. 19C4-1905, où l'auteur dorme aussi le compte-rendu de 
ses observations sui un langage spécial, artificiel, créé par un enfant 
qui, à partir du 33° mois de sa vie, commença à forger des mots 



LES LANGAGtS SPECIAUX I7 

banal d'observer que des individualités enfantines ont un 
langage enfantin, n'est-il pas extrêmement intéressant 
pour nous de remarquer que, dans l'hypnose et l'hysté- 
rie, le sujet qui se croit un enfant ou qui voit remonter 
à la surface de son être toute sa psychologie infantile, 
parle ou écrit comme un enfant (1). 

L'exemple fourni par les « néologismes » des aliénés 
est aussi très frappant. Des individualités anormales, 
telles que les fous, créent souvent de toutes pièces des 
mots, des phrases, des parlers tout spéciaux et désor- 
donnés qui sont l'expression vivace de leur personnalité 
âprement tourmentée. Dans ce fait, on voit comme en 
relief — relief apporté par l'état morbide — le lien intime 
rattachant la personnalité, l'individualité, la façon de 
sentir et de concevoir, à la façon de s'exprimer et de par- 
ler. La personnalité anormale crée le langage anormal, 
ainsi qu'elle crée, en même temps, l'écriture anormale 
et pathologique (2). 

Les mots spéciaux créés par les aliénés, et surtout par 
les paranoïques, viennent de la tentative de traduire 
par des mots étranges et nouveaux les idées el les sen- 
sations les plus bizarres, les plus involues et les plus 
confuses suggérées par le délire qui les obsède sans 

nouveaux et spéciaux. On trouvera sur !e langage enfantin une 
large bibliographie dans l'étude de F. W. Meumann : Die Spi^ache 
des Kindes, Zurich, l'dOS, et dans le livre de Wu^dt et C. et W. 
Stern : Die Kindersprache. 1907, où M™« Stern. l'un des auteurs, 
raconte que vers l'âge de dix ans elle avait fabriqué, avec une de 
ses amies, une langue spéciale. Tha ratta lis the ratta alla shoming 
voulait dire : « Der Yater und die Mutter haben Kinder. » 

(1; Voyez les expériences deLoMBRoso sur l'écriture pendant l'hyp- 
notisme, et le livre deJANET: l'Automatisme psvchoLoqique, Paris, 
1899. '^ "^ ^ ^ 

(2) V. les chapitres que Lombroso dédie aux néologismes et à l'é- 
criture des aliénés, in Uomo Delinquente, V" édition; les études de 
J. RoGUES DE FuRSAC sur les Ecrits et les dessins dans les maladies 
nerveusesel tnen taies, VPLvis, 1905, — etle mémoire de J. Sikorski : 
Die rusaische psychopaihische Literatur, etc., in Arch. f. Psuch., 
1904. 



l8 LE GÉNIE DE l'aROOT 

cesse. Le fou délirant altère les paroles usuelles, en chan- 
geant, en supprimant ou en redoublant les syllabes ; il 
unit plusieurs paroles dissemblables dont il compose un 
seul mot; il crée des paroles et des tournures de phra- 
ses nouvelles et énigmatiques. Les êtres symboliques, 
que les délirants voient voltiger autour d'eux et par qui 
ils se croient guidés, reçoivent des noms spéciaux : JJomi- 
nusmots'perx faleur quaquara novarese i i) ', amours vermi- 
fères ' hydrophibie carniveuse ; virus scorpionique. Les 
agents physiques dont ils peuplent l'univers reçoivent 
aussi des noms spéciaux : verrien — de verre — ; fumées 
catastrales ; pulvérisation sèche; esmoplenik et même 
hjène infernale jouant avec le sexe humain. Ils s'octroient 
à eux-mêmes les noms et les adjectifs les plus nouveaux 
et les plus étrangement formés : Russonique I (par asso- 
ciation d'idées avec l'empereur de Russie), Barolone I 
(par association d'idées avec le vin de Barolo); ou bien 
lis seul (de la racine lis) dismalicieux. Des interjections 
toutes spéciales sont créées, ainsi que : Lips! Aesf Livi! 
dix! Des mots incompréhensibles, absolument irréduc- 
tibles à n'importe quelle étymologie, ou formés par 
l'assemblage désordonné des racines les plus différentes, 
se multiplient: locomotivasolaramana ; larqhinalungone ; 
enunigration ; agrenigrafegregos; pietasinaxfrotondooao- 
mente; mutolingogermanomondoromano ; crocifîssoasiax- 
xfrotondooamente... 

C'est dans l'exposition de leur conception philosophi- 
que de l'univers que les délirants — à qui ce genre 
d'exercice intellectuel est très cher — alignent rapide- 
ment, les uns à la suite des autres, les néologismes et 
les phrases les plus étranges : anthropotophatologie,théo- 

{l) Les néologismes créés par les délirants, et que nous citons 
ici, ont été recueillis dans les asiles d'aliénés de Florence et d'A- 
versa (Naples). Nous en donnons ici plusieurs en italien,en faisant 
suivre chaque mot d'une traduction française qui reproduit, autant 
que possible, la structure du néologisme. 



LES LANGAGES SPÉCLVbX IQ 

ohotologie ; électric'ih' du pôle de la pensée ; néologismes 
>t mots spéciaux dont ruisselle toute reconstruction phi- 
osophique de l'univers faite par un délirant, et qui trou- 
irentleur pâle reflet dans les mots spéciaux et le langage 
spécial dont les occultistes, spiritualistes, kabalistes et 
lutres, aiment à se servir dans l'exposé de leurs concep- 
ions de l'univers (1 . Il y a en effet quelque analogie 
mtre la conception idéologique de la vie telle qu'elle se 
'orme dans le cerveau dun délirant, et celle qui se 
•eflète dans le cerveau de plus d'un philosophe occultiste 
3u spiritualiste.Dans le livre spirite la Vie (2), je trouve 
es mots suivants : mégalicité, prolicité, carottes magné- 
.isées (par passes horizontales), infusion totale, bicorpo- 
[•éilé, néohumainarchaïchiens... 

Ce n'est pas seulement dans le mot nouveau et spécial 
^ue le délirant se révèle, -^ c'est aussi dans la façon toute 
spéciale de placer les mots lorsqu'il crée une phrase. Je 
trouve la page suivante dans les écrits d'un aliéné atteint 
l'un délire érotique-mystique-religieux : 

« Moi et ce gigliosa (mot nouveau, de la racine : giglio, 
fù) et rempli de pitié Melchisédech, et celle déjà choisie 
sainte, une gigliosina (idem) premiatamente (mot nouveau, 
de la racine : prix) domestique gaie âgée de 15 ans, tous 
les derrières du Paradis déjà saints et bien agrandis 
reçoit en paradis toute classification digne de bonheur. 
Je mérite beaucoup de ne rien avoir à dire en vérité, 
jamais et jamais et jamais pas un seul l'intention de 
sacrilège. » 

Voici encore un de ces discours spéciaux, entendu à 
lasile d'aliénés de la ville de Ferrare, et que l'aliéniste 
Forel a baptisés du nom de salade de paroles. « Aux as- 
pects et qui sont si fréquents chez certaines catégories de 

(1)V. le Dictionnaire d'occultisme de E. Desormbs et A. Basile, 
Angers, 1891. 
(2) PiLLAUT, Jbsuprit, Béziat, la Vie, Paris, 1909. 



LK GENIE DE L AHGOT 



fous de la condition en convention , réponse; premier 
sujet; la ferme du statut; s'ils veulent, comme premier 
l'Etat! » 

Questionné sur le sens de ce discours laliéné répond: 
— « Mettez le premier janvier avec sa confirmation 
d'observation, explorez et au revoir. Voilà. » L'aliéné 
demande ainsi un paquet de tabac au Directeur : « Les 
versations (mot nouveau pour cotisation, de verser), les 
commissions totales en prêt tabac ipslon. Je jure et je 
confonds ne suis pas. Comme prix mille remerciements- 
son but, pour raison. » 

Réponse au médecin : « Je pointe les ondes, le mal de 
mer. Si je monte le numéro du protocole, oui ! Si je des- 
cends, cinq. Avez-vous pris le cinq? je ne voudrais autre 
chose que moi soussigné je suis le maître... » 



Un cas bien plus intéressant que les précédents, et se 
rattachant plus à la psychologie qu'à la psychiatrie, est 
le langage créé par la voyante de la planète Mars, 
Mlle Smith. Ce langage est issu de toutes pièces de la 
façon spéciale et individuelle de voir et de sentir. Dans 
ses états de crise (étudiés à fond par le professeur Floui-- 
noy) (1), Mii« Smith se sent transportée dans la planète 
Mars, dont elle décrit admirablement les paysages et les 
habitants. Non seulement elle dessine les êtres et les 
choses de ce monde lointain, mais elle parle même la 
langue des Martiens. 

Elle écrit aussi cette langue qu'elle prétend être celle 

(1) Pi-ovRîio^, Des Indes à la planète Mars. Etude d'un cas de somnam- 
bulisme avec glossolalie.Viins,2<' édition, 1900.— Voir Victor Henry 
le Langage Martien, Paris, 19(11. - Voyez aussi l'étude de E. Lom- 
bard sur les glossolalies en général : De la glossolalie chez les pre- 
miers chrétiens et des phénomènes similaires, Lausanne-Paris, 1910. 



I ES LANGAOBS SPECIAUX 



des habitants de Mars, et qui a son alphabet, ses carac- 
tères martiens, son vocabulaire, sa syntaxe. Une des 
chansons « martiennes »,que la voyante a entendue pen- 
dant une fête sur la planète Mars, commence ainsi : Siké 
évei drviné — Zé niké crizi capri — Né amé orié 
antech — E êzé carini — Niezi érié — E' nié pavinée — 
Hed lé sadri — Dé zé vechir tiziné (Siké, sois heureux! 
Le petit oiseau noir est venu frapper hier à une fenêtre. 
— Et mon âme a été joyeuse — Il me chante — Tu le 
verras demain). 

Visions ou souvenirs? Souvenirs cachés, sans doute, 
restés h l'état latent pendant de longues périodes de 
temps, et ressuscitant tout à coup, à l'état plus ou moins 
fragmentaire, sous formes de paysages, de profils d'ani • 
maux, d'arbres et de sons de mots. Le psychologue qui 
a fait une étude approfondie du langage martien d'Hélène 
Smith et des signes de son alphabet a montré les gran- 
des ressemblances qu'ont cette langue et cet alphabet 
avec les éléments arcliaïques du français et d'autres 
langues européennes. Tout ce que la voyante a vu et 
entendu s'est passé et se passe en elle-même, dans son 
imagination, dans le monde obscur oii travaillent les 
sentiments et Tintelligence, laissant percevoir seulement, 
de temps en temps, quelques lueurs et quelques éclairs. 
C'est du travail tout particulier de cette personnalité 
intellectuelle et sentimentale si singulière, que sont 
issus non seulement les visions, mais aussi le parler 
spécial de la planète Mars. 



En quittant maintenant le champ des phénomènes 
plus ou moins pathologiques ou franchement anormaux, 
pour entrer dans celui de la psychologie plus commune 
ou, pour mieux dire, de la psychologie moins anormale, 



LE GENIE DE L ARGOT 



ne trouvons-nous pas dans le langage excentrique de cer- 
tains écrivains, et de quelques écoles d'écrivains, l'em- 
preinte toute particulière de la personnalité excentrique, 
sentimentale et intellectuelle qui a forgé ce langage? 

C'est, par exemple, grâce à une sélection d'esprits 
particulièrement sensitifs.et même quelquefois anor- 
maux, que se forme ce groupe d'écrivains modernes 
qu'est le groupe dit des décadents. Toute « école », d'ail- 
leurs, se forme par sélection et groupement d'esprits qui 
sentent et qui jugent de même. Pour les décadents, il 
était tout naturel que des esprits, assez souvent doués 
de grand talent, qui sentaient d'une façon spéciale ou 
qui affectaient de sentir ainsi, parlassent nécessairement 
un langage spécial; d'oii le langage décadent, dit aussi, 
par mépris, Vargot des décadents, — langage indiquant 
indubitablement un état d'âme tout spécial. Les paroles 
seront déformées ou transformées à l'aide de différentes 
méthodes : on modifiera la terminaison des substantifs 
ou des adjectifs; — vibrance prendra la place de vibration, 
ou atténuance celle à! atténuation ; on remplacera le mot 
courant par le mot moins usité, ainsi que remise à demain 
par iirocrastination ; à&s mots techniques ou des mots 
nouveaux, forgés d'après la dérivation grecque et latine, 
surtout latine, seront appelés à émailler la prose et les 
vers, de façon qu'une Victoire sans ailes, sur un bas- 
relief, ou dans le marbre ou le bronze d'une statue, 
deviendra une Victoire aptère. Curvité, par courbure^ 
aura aussi un son extrêmement agréable. Strideur, 
ultime, véloce, latance, cogitateur, albe, pérennal, ve- 
nuste, gracile, sont des mots qu'affectionne le voca- 
bulaire des décadents, et dont la source latine est lim- 
pide et claire. De même, le décadent aimera ressusciter 
quelques mots ayant vécu une fois, parmi les branches 
vertes de l'ancienne langue, mais morts depuis. 

Certes, les écrivains et les poètes qui ont recours à ce 



LES L.V>(C.AGKS SPECIAUX 23 

procédé (1) n'ont pas l'intention de cacher leurs pensées; 
ils désirent simplenoent trouver du nouveau pour se sin- 
gulariser, et ils y réussissent, étant singuliers dans leur 
façon de voir et de sentir. Ce langage répond à la façon 
d'être de leur esprit, et il en est l'expression. 

Simple question de modo, de parade, d'affectation? 
Non pas. Les psychiatres enseignent que les simulateurs 
d'une folie sont réellement des anormaux. En transpor- 
tant l'observaiion du champ de !a pa[holoî,ii:', qui nous 
fait voir les phénomènes normaux comme à travers une 
loupe, au champ normal de la physiologie, nous pour- 
rons croire que toute affectation, ou tout enthousiasme 
pour les modes excentriques de penser et d'agir, ne peu- 
vent prendre racine que dans les esprits prédisposés et 
présentant déjà ces étrangetés de penchants qui ne de- 
mandent qu'à être éveillés. 

De même, le langage des précieuses, langage spécial 
qu'on a plus d'une fois considéré comme étant un vérita- 
ble argot, peut encore indiquer la façon dont une langue 
spéciale naît et grandit grâce à la psychologie des indi- 
vidus qui la parlent, — sans oublier cependant les condi- 
tions du milieu où ceux-ci vivent. Le langage spécial des 
précieuses était celui d'une coterie, d'un groupement de 
raffinés, d'élégants et de sélectionnés qui ne voulaient 
pas penser et parler comme la foule, et qui, effective- 
ment, ne pensaient pas comme elle.Ayantune conception 
exagérée de leur personne, ils ne trouvaient pas de salut 
en dehors de leur manière de voir et de sentir; d'où la 
formation d'un langage exagéré dans ses affectations et 
dans ses tournures. Molière, dans les Précieuses ridicules , 
— la vraie comédie! disait la foule enthousiaste; — 
Somaize, le paladin des précieuses, dans son Dictionnaire 

(1) Voyez les quelques pages dédiées au « procédé décadent », 
par Dksormes et BASiLK.dajis leur curieux Poli/lexique méthodique. 
Aogerf, 1897. 



24 l'E GÉNIE DU l'aRGOT 

des Précieuses (1), et La Bruyère (2), pour ne pas parler 
de la plaquette de l'abbé de Pure (3), ont fait la physio- 
logie de cet état d'esprit particulier qui engendra un lan- 
gage spécial. Les termes trop crus ou trop bas sont ban- 
nis, ainsi que les noms communs; ceux-ci sont remplacés 
parleurs attributs ou par des périphrases.La main devient 
la belle mouvante; les pieds, les chers souffrants ; la mon- 
tre, la mesure du temps ; le fauteuil, les commodités de la 
conversation. Iris veut signifier les larmes; l empire de 
Morphée, le lit; les trônes de la pudeur ne sont autre 
chose que les joues, et la lune devient le flambeau du 
silence. La lettre de Lérine, publiée dans le recueil de 
Somaize (t. I, p. 121), est un véritable feu d'artifice de 
ces figures et de ces circonlocutions assez souvent obs- 
cures et indéchiffrables. « 11 faut néces.>airement — 
écrivait Somaize (t. I, p. 138) — qu'une précieuse parle 
autrement que le peuple, afin que ses pensées ne soient 
entendues que de ceux qui ont des clartés au-dessus du 
vulgaire; et c'est à dessein qu'elles font tous leurs efforts 
pour détruire le vieux langage, et qu'elles en ont fait non 
seulement un qui est nouveau, mais oncore qui leur est 
particulier. » 

Ce parler ne subsiste-t-il pas encore après le xyii^ siè- 
cle? Sous le Directoire le parler tout spécial des Incroya- 
bles, différencié même par la prononciation, n'imitera- 
t-il pas celui des Précieuses? 

LE LANGAGE ET LE TRAVAIL. 

S'occuper différemment c'est parler différemment : le 

(1) Somaize, le Grand Dictionnaire des Précieuses, etc., Paris, 
1661. 

(2) Au paragraphe 65 de De la Société et de la Conversation, in 
les Caractères et les Mœurs de ce siècle. 

(3) Abbé DE PuRB, la Précieuse ou le Mystère des ruelles. Paris, 
1656. 



LES LANGAGES SI*ÉCLA.fX 25 

dictionnaire de la langue normale pourrait-il suffire à 
rendre l'expression verbale de toute une foule d'objets, 
de gestes, de conditions se présentant dans le monde si 
particulier et toujours nouveau d'un travail spécialisé? 

Or, le langage technique des professions est précisément 
un langage particulier qui doit principalement sa raison 
d'être à la nécessité d'exprimer, àl'aide de mots spéciaux, 
les subtiles spécialités du travail. 

Le maître d'armes qui, pour indiquer les détails tech- 
niques de l'assaut et de la défense, dit : porter une tierce, 
se sert d'un langage spécial créé par les nécessités du 
métier, sans avoir pour cela aucunement l'intention de 
cacher sa pensée. Au contraire, il est là pour apprendre 
le mot et la chose aux non-initiés. 

Le pathologue qui appelle aléxine la substance bactéri- 
cide du sérum normal crée un mot bref pour indiquer 
un fait nouveau, dont l'indication, à l'aide des mots cou- 
rants, demanderait une longue définition; — mais il n'a 
pas l'intention de cacher le fait, ni le mot. 

Le démographe qui appelle nuptialité {\q xnoi a été créé 
par Bertillon père) le rapport existant entre le nombre 
des mariages et le nombre de la population qui les a 
produits, crée un mot nouveau exprimant synthétique- 
ment un fait assez complexe, dont l'étude était jusqu'à 
liier impossible ou ignorée ; — mais ce mot ne veut rien 
cacher. 

M. Le Dantec, dans son livre sur la Stabilité de la 
Vie{ Paris, 1910, p. 146), ayant étudié sous un point de 
vue nouveau les phénomènes biologiques, propose 
« une nouvelle manière de parler des phénomènes qui 
continuent » — une sorte de langage spécial nouveau, 
— de même que, pour les mêmes raisons, il avait pro- 
posé un « langage symétrique » dans la Lutte universelle 
(Paris, 1909). Le Dr W. Borgius propose aussi un lan- 
gage nouveau et un nouveau système d'abréviations et 

3 



.■j6 le génie de l'argot 

d'écriture pour simplifier les expressions et les annota- 
tions des faits sociaux et économiques rentrant notam- 
ment dans le domaine de la statistique, de la démogra- 
phie, de l'industrie et de l'agriculture (1). Toutes ces 
nouvelles modes de s'exprimer ne serviraient pas, ainsi 
qu'on le voit, à cacher la pensée, mais plutôt à la mani- 
fester d'une façon plus exacte et plus concise. 

Combien de fois cependant on a confondu l'argot 
avec le langage technique des sciences, des professions 
et des métiers ! Le Glossaire des Gones de Lyon, par 
exemple, publié par Fabbé Ad. Vachet (Lyon, 1894), a 
été plusieurs fois indiqué sous le nom d'argot des tisseurs 
de Lyon; il n'est, cependant, qu'un recueil de mots stric- 
tement techniques concernant le travail de la soie aux 
métiers à la main. Les gones appellent agnolet l'œil de la 
navette; battant, un certain organe du métier; chasse, 
l'intérieur de la navette; lisserons, certains triangles de 
bois faisant partie des instruments de travail, et ainsi de 
suite. 

Pourrait-on de même affirmer, sans se tromper, que 
le langage spécial des joueurs est un véritable argot? 
Lorsque ceux-ci, au jeu, se servent de leurs mots spéciaux, 
parlent-ils véritablement argot? N'est-ce pas là, au con- 
traire, une série de mots simples, techniques, destinés à 
exprimer les conditions spéciales d'un fait particulier au 
g-enre d'occupation ou de travail en question? Les mots 
spéciaux créés par les joueurs italiens du fresette (les 
trois sept): lisse; je tape; plomb, etc., sont prononcés 
par l'un des joueurs à l'adresse de son partenaire, pour 
lui donner des renseignements sur le jeu qu'il a en 
main, mais tous ceux qui prennent part au jeu connais- 
sent ces mots spéciaux, créés uniquement dans le but 
d'indiquer brièvement et simplement des conditions de 

(1) Iq Volkswirtschaftliche Blatter, 30 mars 1911, pp. 93-99. 



LES LANGAGKS SPECIAUX 2'] 

choses qu'on ne pourrait indiquer, à l'aide du langage 
courant, qu'avec quelque longueur. 

Ainsi les nécessités de la vie spécialisée dans un cer- 
tain genre de travail, ou d'occupation, font naître le lan- 
gage spécial. Cela est également vrai dans notre vie de 
civilisés et dans la vie et les labeurs des primitifs. Un 
homme d'Etatitalien a consacré plusieurs chapitres d'un 
de ses livres au langage spécial de la vie parlementaire : 
mozione, emendamento , sospensiva,pregiudiziale, questione 
di fîducia, dichiarazione, richiamo allordine, passaggio 
agli articoli, voti puri e semplici (1). — Et de leur côté 
les ethnographes ont observé que les Herreros et les 
Dinka, éleveurs de bestiaux, possèdent la collection la 
plus riche qu'on puisse imaginer de noms indiquant 
toutes les nuances de la couleur du poil qu'on rencontre 
chez le bétail. De même les Samoièdes ont trouvé plus 
d'une douzaine de dénominations pour désigner les 
différentes nuances de la couleur grise et brune du 
renne (2). 



Il suffit, d'ailleurs, d'étudier — et cette étude est sans 
doute l'une des plus pittoresques qu'on puisse faire sur 
le document vivant de la langue parlée — il suffît, 
d'ailleurs, d'étudier les transformations que la langue la 
plus noble subit lorsque ceux qui la parlent sont forcés, 
par les nécessités du milieu ou du travail, de vivre en 

(1) Angelo Majoraha, l'Arle di parlarg in pubblico. Milan, 1909. 

(2) V. Ratzel, le Razze umane. Turin, 1891, volume I. En ce qui 
concerne les difficultés linguistiques pour indiquer les couleurs, 
voyez la curieuse étude que Ad. Wachtel a publiée sur ce sujet in 
Zeit. f. Kinder forschung, t. XVI, n" 3, Wien, en réponse à la pro- 
position du D' Warburo, de Cologne, qui avait essayé de mesurer 
l'intelligence des écoliers par le nombre plus ou moins grand des 
couleurs connues. 



a8 LE GÉNIE DE l'aUGOT 

contact avec des hommes s'exprimant dans une langue 
toute différente, pour assister à la naissance d'une sorte 
de langage nouveau qui peut être considéré, sous bien 
des aspects, comme un véritable langage spécial. Les 
italiens immigrés aux Etats-Unis, en parlant entre eux 
leur langue diront toujours c/rro pour « tramway )i et ti- 
chetto pour billet, donnant ainsi une forme italienne, 
quoique barbare, aux mots anglais correspondants. 
De même l'Italien immigré en France laissera presque 
toujours écliapper de ses lèvres, en parlant sa langue 
malla au lieu de l'italien baule ; papieri pour le mot 
italien carie; fermare pour le mot italien chiudere; asiu- 
ranza au lieu de l'italien assicurazione, et ainsi de suite. 
Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, qui a fait pen- 
dant tout un été la joie de Paris, a rappelé de la scène 
— avec la puissante exagération d'un iiaut relief — la 
langue originale de ceux qui — tout en parlant fran- 
çais — vivent tout près de Tàme, de la langue et de cul- 
ture flamande et allemande. « Quand vous avez faim et 
que vous entrez dans un restaurant, vous regardez dans 
la carte — c'est Mademoiselle Beulemans qui écrit (1) — 
ce qui ira bien à votre estomac. Il y a des plats que vous 
n'avez pas de goût pour ; il y en a aussi que vous dites : 
Tiens, ça je mangerais bien... etc. ». Les mots sont fran- 
çais ; la tournure est allemande; le langage n'est plus ni 
du français ni de l'allemand; c'est un langage spécial qui 
n'est pas encore une véritable langue. 



Nous avons indiqué l'importance qu'ont le milieu et 
le genre d'occupation dans la création du langage spécial 
et des mots spéciaux. Mais il ne faut pas oublier qu'à côté 

[i) Lettre de J/'ie Beulemans à une jeune fille de Paris, dans le 
Matin, sept. 1910. 



I.KS i.\N'^KGES SPUCIAUX 2() 



du langage spécial d'une profession il y a assez souvent 
un vocabulaire tout particulier, formé par de véritables 
mots d'argot, destinés, non pas à communiquer la pen- 
sée, mais à la cacher aux profanes. Nous en parlerons 
largement, plus loin; ici nous nous limitons à indiquer la 
confusion, faite trop souvent jusqu'à ce jour, entre le 
langage technique des professions, ou des occupations, el 
l'argot. 

LE LANGAGE SPÉCIAL DES 
ÉPOQUES NOUVELLES. 

Il arrive aux groupes professionnels sentant la néces- 
sité de créer un langage spécial, ce qui arrive aux époques 
historiques se dififérenciant brusquement des précédentes 
grâce à une découverte scientifique ou industrielle, ou à 
une révolution politique, économique ou sociale : l'épo- 
que nouvelle sent la nécessité de créer un langage nou- 
veau,^- qui est un langage spécial traduisant les décou- 
vertes nouvelles et les faits nouveaux apparaissant sur la 
scène de la vie. L'époque, alors, ne crée pas un argot, 
pas plus que ne Font créé les groupes professionnels 
spéciaux; elle crée des mots spéciaux parce que des 
idées nouvelles ont surgi qu'il faut exprimer et échanger. 

Ce procédé est même tout à fait contraire au procédé 
logique de l'argot qui tend à être un instrument de mys- 
tère. Le langage spécial d'une époque nouvelle tend à 
mettre en circulation, dans la langue courante, l'expres- 
sion verbale des faits nouveaux; il ne veut pas les enve- 
lopper de ténèbres; il veut les faire briller en pleine 
lumière. 

Nous ne pouvons pas passer sous silence le langage 
spécial des époques spéciales, car de ce langage aussi on 
a faussement dit qu'il était un argot. N'a-t-oja pas parlé 
d'un « argot révolutionnaire», pour indiquer cet énorme 

3. 



3o LK GÉNIK DE l'aRGOT 



bloc de mots nouveaux surgis sous l'influence des faits 
etdes idées de la révolution politique, sociale et écono- 
mique de 1789? François-Urbain Domer^ue écrivait 
pourtant avec grande justesse: « L'heureuse révolution 
dont nous sommes les témoins frappe notre esprit de 
tant d'idées inconnues qu'il faut absolument des termes 
ignorés de nos pères pour les rendre (1). » Il y a dans 
ces quelques mots l'indication exacte d'une des causes 
essentielles de la raison d'être et du développement de 
ce nouveau langage ou langage « révolutionnaire ». 
C'est la cause mésologique. Il ne faudrait pas cependant 
oublier que l'âme et l'esprit des créateurs du nouveau 
langage révolutionnaire ont aussi marqué de leur 
empreinte individuelle leurs créations nouvelles. Le 
nouveau vocabulaire fut assez riche. Ci-devants, — 
alarmistes , — les noirs, — agents de Pitt, — chifTon- 
nlstes, — christocoles, — le ventre (de l'assemblée) — 
thermidoriens, — collets verts, ou collets noirs, — mus- 
cadins, — ne sont que des mots nouveaux créés à cette 
époque où tant de choses se renouvelèrent ; mots nou- 
veaux créés dans les rues, sur les places, dans les clubs, 
dans les pamphlets, et surtout aux réunions politiques et 
à la tribune (2). 

Ce nouveau langage fut considéré comme un véritable 
argot ; à cause de cela, il ne trouva pas l'agrément des 
puristes. Le Dictionnaire national et anecdotique pour 
servir à l'intelligence des mots dont notre langue s'est 
enrichie depuis la Révolution, par M. de VEpithète (à 
Politicopolis, 1790, attribué à Chantreau) n'aime pas les 
néologismes révolutionnaires; il se plaît à les dénoncer. 
Et le 19 mai 1792 les rieurs s'amusent bruyamment aux 
dépens du nouveau mot: publiciste, prononcé par Merlin 

(i) Journal, I, 26. 

(2) V. AuLARD, Orateurs de la Lîgislaiive et de la Convention, 
I, 49. 



LRS LANGAGES SPECIAUX 3l 

à la Tribune. Mais combien de mots, dénoncés alors par 
les mécontents du langage révolutionnaire, ne sont-ils pas 
passés dans le langage courant; combien même ont été 
accueillis par la langue la plus pure et la plus noble! 
Tous les mots du système métrique, d'abord, pour qui 
Charles Nodier éprouvait une antipathie si marquée ; 
ensuite les mots indiquant les nouvelles conditions de la 
vie administrative et constitutionnelle, ou de la fièvre 
révolutionnaire : administratif, — activer, — centupler, 

— cannibalisme, — constitutionnellement, — exportation, 

— guillotine, ■— préalable, — déficit, — luxueux, — 
incriminer, — influencer, — régulariser, — haut clergé, 

— utiliser, — fusillade... 

D'autres paroles, au contraire, créées par le langage 
spécial de la nouvelle époque, eurent la vie brève comme 
celle des roses : aristocratisme, — affamer, — culocratie 
(allusion à l'Assemblée qui votait par assis et levés), — 
défédéraliser, — dépanthéonisation, — fouloniser (pen- 
dre), — intrigailler, — retro-révolutionnaire, — sangui- 
nocratie, — septembriseur, — subalterner, — anticivique, 

— activifié (pour indiquer un citoyen actif). Tels furent 
quelques-uns des mots morts à peine nés, et, comme les 
morts, bien vite oubliés! 

Déjà bien avant la Révolution, la féodalité, en créant 
une société nouvelle sur les bases de l'ancienne, n'avait- 
elle pas également occasionné la formation d'un langage 
où les mots nouveaux devaient représenter les choses 
nouvelles? Vassal, maréchal, sénéchal, alleu, ban, mail, 
fief, étaient des choses toutes nouvelles, que l'époque 
baptisa de noms nouveaux. De même, les Barbares enrô- 
lés comme soldats romains, les Francs et les Goths, en 
envahissant la Gaule, et les Normands au x« siècle, créent 
des faits nouveaux, en même temps que des choses nou- 
velles, et la langue française forge nécessairement des 
mots nouveaux d'origine germanique ; les guerres de 



32 l-K GÉNIE 1)K l'aHGOT 



Charles VIII et de Louis XII apporteront, plus lard, les 
mots de guerre italiens (I). 

Aujourd'hui les sports nous venant d'Angleterre nous 
permettent déparier, tout en parlant français, le langage 
spécial suivant qu'on pourrait entendre àMaisons-Lafiitte 
ou à Chantilly, un jour de courses : « Les lads vont pro- 
voquer un lock-out... On est très ému sur le turf. Le 
starter disait, au moment où les yearling prenaient leur 
canter, que le meeting avait compromis le steeple-chase 
où l'outsider avait failli faire icalk-ooer... 

Point n'est besoin, donc, de remonter jusqu'à la Révo- 
lution ou à la féodalité pour s'apercevoir de l'influence 
que les nouvelles conditions de vie, et surtout les faits 
nouveaux, exercent sur la naissance d"un langage spé- 
cial. Ne vivons-nous pas à une époque où des invenlions 
telles que l'automobilisme et l'aviation ont créé tout un 
langag-e spécial dont nous pouvons examiner, jour par 
jour, la formation et l'extension ? S'occuper différem- 
ment, c'est parler différemment ; ceci est aussi vrai pour 
les groupes sociaux que pour les époques et les siècles. 
C'est pour cela que la nouvelle occupation d'aujourd'hui, 
qui est aussi une nouvelle émotion réveillant l'intérêt et 
l'enthousiasme, a su créer le langage spécial de l'auto- 
mobilisme et de l'aviation : aérodrome, — moto-légère, 
— démulLiplicateur, — biplan,— monoplan, — pisle de 
lancement, — rail de lancement, kilomètre bouclé, — 
et ainsi de suite. Nous sentons même la nécessité de 
créer un n\ot nouveau pour désigner le geste de l'avia- 

■,1) Voyez les différents dictionnaires étymologiques de Ménage 
(l'i50),de LiTTRÉ (1873-1874), de Brachet (s. d.),de Toubin (1886), de 
Darmesteter et Hatzfeld (1890-1900), etc., ainsi que la monographie 
de BRUiNOT.sur la langue française dans l'i/îi/on-c de la langue et de 
la liLlératwe fiançaises, etc., publiée sous la direction de L. Petit 
DE JuLLF.viLLE, Paris, vol. VIII. — Voir aussi les deux volumes de 
A. Dauzat : la Langue française d'aujourd'hui, Paris, 1909, et la 
Vie du langage, Paris, 1910. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 33 

leur, le mol voler pouvant se confondre avec l'action 
méprisable de l'escroc. La chose nouvelle réclame le mot 
nouveau. 

Pendant que nous écrivons, on est à la recherche de 
ce mot nouveau, et on propose motoplaner -pourle verbe, 
motoplaniste pour Yhomme, motoplan pour l'objet; ou 
bien autoplaner, autoplaniste, autoplan. D'autres suggè- 
rent eiivol pour vol ; ou planer pour voler; d'autres en- 
core recourent à des formations bizarres et se demandent 
s'il ne serait pas possible de qualifier oiseler l'action de 
voler, et oiseleaux ceux qui l'accomplissent. Et pourquo 
pas, ajoutent d'autres, motovoler et niotovol? L'aviateur 
a motovolé, l'aviateur a exécuté un superbe motovol. Il 
ne faut pas croire qu'on s'en soit tenu à ces essais. En 
rappelant que de Mansart on fît mansarde, on propose 
6/«?'iofe7', d'après Blériot, pour voler. Un homme a blérioté! 
D'autres, observant que l'homme est parvenu à voler sans 
ailes, veulent appeler le vol exécuté par l'aéroplane, un 
aptervol, c'est-à-dire un vol sans ailes, et de là ils tirent 
le verbe a2J^eruo/er, ou plus simplement ap^erre?\ Ce n'est 
pas tout; puisqu'on lire information d'informer, et dona- 
tion de donner, faisons volation de voler, et de volation 
tirons le verbe volater : l'aviateur a volaté ; l'aviateur a 
fait une longue volation... 

Autant d'efforts, plus ou moins efficaces, attestant la 
nécessité que sentent les hommes de créer le mot après 
avoir créé la chose ! 

Il se passe aujourd'hui ce qui se produisit toutes les 
fois que les découvertes des sciences et des industries 
créèrent,presque brusquement, un langage technique, un 
langage spécial qui depuis s'introduisit en partie dans la 
langue commune. Le xviiie siècle déjà assista à la mul- 
tiplication des langages techniques issus des nouvelles 
conditions de fait des sciences et des industries, et il put 
voir une quantité de ces mots nouveaux et techniques 



34 I - OF.NIK DF. l'argot 

pénétrer peu à peu dans la langue courante. Voltaire, 
avec sa grande autorité, a beau s'écrier contre l'inva- 
sion (1). L'Académie, cependant si prudente, donne les 
patentes de noblesse aux nouveaux mots des langages 
spéciaux, et accepte, dans l'édition de 1762 du Diction- 
naire, les mots suivants, qui jusqu'alors faisaient partie 
du langage spécial et technique des professions : bijou- 
terie, boulonner, calfatage, carotide, flottaison, gastrique, 
haie, juxtaposition, narcotique, etc. Le xix« et le xx® siè- 
cles, 011 surgissent tant de choses et d'idées nouvelles, 
voient encore davantage les langages spéciaux se mul- 
tiplier; les dictionnaires techniques démontrent une fois 
de plus la nécessité, pour toute époque nouvelle, de créer 
des langages nouveaux. 

Et non seulement les époques nouvelles, mais aussi le 
simple fait nouveau, même le moins digne d'intérêt, ou le 
fait retentissant de la chronique, ne suffisent-ils pas, par- 
fois, à créer le mot spécial? La basse littérature interna- 
tionale s'enrichit de Nick-Carter le 7'oi des détectives, et 
voici un moraliste anglais proclamer que la jeunesse se 
nickarterise ; il faut la denickarteriser. ],e néologisme fait 
fortune pendant quelque temps. A Paris, la catastrophe 
de Courrières fît prononcer à tout le monde le mot res- 
capé et le mit à la mode. Les mots liabouviste et liabou- 
visme ont pris naissance d'un fait de chronique (2). La 
mode féminine lança le mot devenu célèbre : l'entravée. 
L'agitation des femmes désirant accourir aux urnes a 
fait surgir le ;mol suffragette. La lutte et la propagande 
de M. Charles Benoist pour la représentation propor- 

(i ] Utile examen des trois dernières Epi très du Sieur Rousseau 
et Conseils à un journaliste. Mél., 1792, 2* vol. 

(2) Liabeuf fut guillotiné pour avoir assassiné unagent depolice: 
les imitateurs surgirent, grâce à un phénomène de psychose col- 
lective endémique bien connu des criminalistes, et la haine « mili- 
tante » contre la police, élevée à la dignité de doctrine sociale, 
fut appelée liabouvismc. 



LES LANGAGES SPÉCtAUX 35 

tionnelle n'ont-elles pas introduit dans le langage parle- 
mentaire et extra-parlementaire les mots de proportion 
nalisle et arrondissementiers ? 

Une émeute retentissante éclate parmi les viticulteurs 
protestant contre la création d'une Champagne de « deu- 
xième zone» "PTout citoyen français parlera, pendant quel- 
que temps, de la « deuxième zone» et bientôt cette dési- 
gnation constituera une injure : ce Va donc, deuxième 
zone » I s'écriera le chauffeur, pilotant son auto, au mo- 
deste cocher de fiacre qui, en plein boulevard, lui barre 
le chemin. « Renonçons — proclame M. Charles Lalle- 
mand à proposde la question du latin et du mépris qu'on 
voudrait jeter à la figure des candidats au baccalauréat 
moderne, sans latin, — renonçons à faire des français de 
seconde zone .» (1)! 

En Italie la conquête de l'Erythrée et la création d'un 
corps des troupes coloniales, formé par les ascari, a in- 
troduit dans le langage courant le mot ascaro, qu'on 
applique aux députés de la majorité; et tandis que nous 
écrivons, la conquête de la Tripolitaine a déjà introduit 
dans la langue commune le mot méprisant de« ascheru- 
sa » ou larron du désert. 

L'organisation et l'activité de la Confédération générale 
du Travail ont lancé, à Paris, le mot briochard (à l'occa- 
sion de la grève des postiers; — briochard est celui qui 
mange de la brioche, le richard), le molcégéliste (affilié à 
la C. G. T., Confédération générale du travail:, etlesmots 
cheminots, renards , fainéant {èqniy d\ainlh.j aune), \)Q jaune 
les syndicalistes firent jaunisse, et on créa aussi l'expres- 
sion de machine à bosseler, ou de chaussette à clous, pour 
désigner les armes préférées de certains militants dans 
leur chasse aux renards. Le mot sabotage est presque 
devenu historique (2). On peut vraiment affirmer que la 

(1) V. la séance d'ouverture du 40» Congrès de l'Association fran- 
çaise pour l'avancement des Sciences, tenu à Dijon en 19H. 

(2) Dans un article de tête de /a Z,i6eri» du 14 octobre 1910: L'argot 



'ôC) LE GÉNIB DE l'argot 



Confédération générale du Travail — quelque peu en col- 
laboration avec M. Sorel — nous a gratifiés d'un tout 
nouveau dictionnaire : le dictionnaire syndicaliste. 

Toute théorie sociale nouvelle, d'ailleurs, s'exprime 
avec un nouveau langage spécial. Quelquefois, il suffit 
de posséder le nouveau langage spécial pour croire pou- 
voir comprendre etexpliquer lesfaits sociauxeux-mênjes. 
Le socialisme, au point de vue philologique, est un lan- 
gage spécial : lutte de classes; exploitation; plus-va- 
lue, etc. On pourrait affirmer qu'il en est de même 
aujourd'hui pour le syndicalisme. 

LE LANGAGE DE l'ÉCBIVAIN : 
LE STYLE. 

Le style de l'écrivain est aussi un v langage spécial » 
marqué par l'empreinte personnelle de celui qui écrit et 
par la couleur et le ton du milieu où l'écrivain a vécu. 

Sentir différemment n'est pas seulement parler diffé- 
remment, mais c'est aussi écrire différemment. C'est pour 
cela qu'on a affirmé et qu'on a répété (la phrase est même 
devenue banale) que le style c'est l'homme. Tout homme, 

syndicaliste, M. Ernest Charles rappelle les mois : cherninot, ma- 
chine à bosseler, rennrd, fainéant, chasse au renard, chaussette à 
clous, jaune, saboter, et à propos de ce dernier il écrit : « Tout un 
argot syndicaliste, qui ira grossir la langue, est ainsi en voie de 
formation, dont le plus souvent les origines sont pareillement in- 
connues. Qui nous dira celle de sabotage? » Il nous semble — à 
part le nom de baptême à donner au parler syndicaliste, consti- 
tuant, selon nous, non pas un argot, mais tout simplement un 
langage spécial — il nous semble que l'origine des mots syndica- 
listes saboler et sabotage (les Italiens en ont fait, les néologismes 
barbares, mais très usités, de sabottare et siihotlaggio) est assez 
claire. On dit depuis longtemps dans le parler ])opulaire : sabot, 
pour indiquer ce qui est mauvais; savate, pour ouvrage mal fait; 
■iaveter, pour gâter un ouvrage; saboter, mal travailler. Le syndica- 
lisme a pris tout simplemeat du parier populaire le mot saèoier, et 
il en fait sabotage pour indiquer par là une des mélhodes de l'actioa 
syndicaliste : gâter le travail et les objets du tr.-^.vail. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 3" 



OU, pourmieuxdire,tout écrivain, se crée le style le mieux 
adapté à son tempérament, à sa mentalité, à son esprit. 

On pourrait objecter cependant que le style est un pro- 
duit artificiel qui ne résulte que d'un travail long et 
pénible de sélection et de choix, qu'il constitue une sorte 
de mosaïque, très travaillée, de mots, de phrases, de cou- 
leurs, que l'écrivain obtient soit en fouillant parmi les 
richesses de l'ancienne langue et en donnant la vie aux 
mots savoureux qui paraissaient morts, — soit en enno- 
blissant les pittoresques expressions des patois, — soit 
encore en créant liunovation hardie dumot nouveau... 
Eh bien 1 Pourrait-on vraiment affirmer que la sponta- 
néité seulement constitue, dans la manière d'écrire, l'ex- 
pression de l'esprit et de la façon toute particulière de 
sentir? Pourquoi ne voudrait-on pas admettre que la 
forme la plus artificielle et la plus travaillée du style 
représente, — tout autant que le style spontané, — l'ex- 
pression de l'esprit et delà sentimentalité de l'écrivain? 
Le style résultant du plus dur labeur de choix et de fac- 
ture n'est-il pas lui aussi le résultat d'un processus de 
sélection opéré par l'écrivain parmi une multitude infi- 
nie de mots, de phrases, de couleurs, d'effets, parmi des 
matériaux très variés et multiformes, enfin, de quoi l'écri- 
vain ne choisit que tout ce qui répond à sa manière de 
sentir et de juger? C'est avec des matériaux de son choix 
qu'il compose la couronne polychrome de son style. A. 
travers l'artifice paraît donc l'esprit et la « spontanéité » 
de l'écrivain. 

Car l'écrivain, dirions-nous, choisit, parmi les mille 
paroles et les mille phrases, cellesqui s'adaptent le mieux 
à son esprit, ainsi que fait un père lorsqu'il choisit pour 
son nouveau -né, avec un soin quelquefois très méticu- 
leux, le nom de baptême. Quelque psychiatre a indiqué le 
résultat de ce choix comme une source indirecte d'infor- 
mation sur la mentalité du père de l'enfant porteur d'un 

4 



38 LE GLNIE DE l'aRGOT 



prénom déterminé (1). Si un aliéné possède un prénom 
baroque ou prétentieux, n'y aurait-il pas là un indice 
sur la mentalité de celui ou de ceux qui le lui ont choisi? 
On a trouvé des individus — aliénés ou non — qui 
s'appelaient de leurs prénoms Lucifer, Epaminondas, 
Euripide, Patrocle, Laetitia-Cymadocée, Virgile-Amour. 
Dans un petit Almanach des noms de baptême {Paris, idiO), 
écrit « pour suggérer aux parents chrétiens les prénoms 
à choisir dans la glorieuse phalange du Paradis » et 
combattre ainsi la tendance actuelle à donner des noms 
« empruntés au paganisme et à ridolâtrie », nous trou- 
vons d'autres noms qui seraient infailliblement des indi- 
ces précieux sur la personnalité mentale des hommes 
qui voudraient les choisir pour les imposer à leurs fils 
ou filleuls : Ajut, Vulstan, Poppon, Remède, Calocère, 
Conon, Secondule, Ghrodegaud, Troplume, Masculas. 
Abdécale , Crotat , Curcodème, Géréberno, Sosipàtre, 
Paterniuthe, Ravon, Scubicule, Papoul, Euphrétite, etc. 
Le choix des mots, ainsi, que ce soit sur le calendrier 
ou dans le dictionnaire, est sans doute un indice révéla- 
teur de la personnalité. Et le style est, comme les pré- 
noms, l'expression de la personnalité qui le crée. Au 
fond, l'ancienne querelle entre les classiques et les 
romantiques - deux écoles, deux styles, — ne fut qu'une 
question de mode de sentir, et, par conséquence, de 
mode de parler et d'écrire. Car, romantisme et classi- 
cisme ne sont pas autre chose que deux styles, deux 
langages spéciaux. Plus d'une fois, en effet, les roman- 
tiques ont revendiqué pour leur style et pour leur langage 
spécial le droit de représenter la voix spontanée de l'es- 
prit, ou la gloire de parler, aux moments les plus tragi- 
ques de la vie nationale, au nom des foules insurgées 

(1) V. la communication du D'' E. Laurent : les Prénoms. De leur 
utilité dans l'examen ananuieslique des aliénés, in C. K. de la 
Société dHypnologie et de Psychologie de Paris, 1893. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 3^ 

contre l'étranger. Et ils opposaient, avec l'enthousiasme 
le plus vif, cet état d'âme — qui était aussi, en même 
temps, un style et un langage — au style et au langage 
des classiques, qu'ils considéraient comme étant froid 
et artificiel, privé de tout reflet de la vie moderne et 
réelle. 

Ceci ne peut pas empêcher, ajoutous-nous, que le style 
classique, même le plus travaillé à l'aide d'un long labeur 
de mosaïque et de résurrection, ne constitue rex[Tession 
de la façon de sentir de l'écrivain : on ne devient pas 
artificieux ; on l'est. Et, d'autre part, même en maniant 
le style le plus artificiel, l'écrivain de génie peut susciter 
dans l'âme du lecteur l'émotion artistique la plus vive et 
la plus profonde. 

Le passage tout entier de la personnalité de l'écrivain 
dans son styleetdans son langage spécial est, d'ailleurs, 
très évident chez les écrivains qu'on pourrait appeler, 
d'après la terminologie de la psychologie — les visuels 
et les auditifs. L'esprit du « visuel» a surtout la fonction 
de « voir » : il voit des lignes, des profils, des couleurs, 
des formes. Toute image tend à se présenter aux yeux de 
l'esprit comme quelque chose de plastique ou de panora- 
mique ; le style, alors, devient un vaste décor, un pan- 
neau, une scène pittoresque, où tout parle aux yeux. 
L'auditif, au contraire, forge son style à l'aide du rythme 
et de la sensibilité auditive. L'auditif préfère la sonorité, 
la cadence, le rythme, la musicalité des mots, à l'idée, 
au contour, à la ligne, à la couleur. Plusieurs fois, la 
pauvreté de l'imagination (ceci est aussi un stigmate 
strictement individuel) est cachée dans le tourbillon so- 
nore des mots. La personnalité de l'écrivain, dans ce cas. 
ne voit pas avec les yeux, mais avec l'oreille; — de là le 
style personnel et le langage spécial — qui peuvent plaire 
ou déplaire, — mais qui, de toute manière, indiquent, 
une fois encore, le lien très étroit reliant la personnalité 



4o LB GÉNIE DE l'aRGOT 



psychique des hommes à la manièred'écrireou de parler. 

Chaque écrivain, en outre, aurait pour la longueur des 
mots et des phrases des habitudes particulières que l'on 
peut traduire en chiffres (1), de manière que telles re- 
marques peuvent mettre sur la voie d'interpolation de 
textes ou bien peuvent aider à résoudre, par la méthode 
statistique, des questions de métrique ; ce fait ne contri- 
bue-t-il pas à démontrer la présence, toujours évidente, 
de la psychologie individuelle dans la façon de rythmer 
la prose et de façonner le style? La sympathie tenace 
et constantes d'un écrivain pour certaines longueurs 
de phrases ou de mots peut sans doute trouver ses 
raisons d'être dans une question de mode et de sugges- 
tion, mais elle répond aussi à la manière d'être et de 
sentir de l'écrivain, et cette sympathie ou cette attraction, 
pouvant échapper aux critiques les plus consciencieux, 
est mise en relief par l'analyse minutieuse et microsco- 
pique de la méthode statistique. Cette découverte appa- 
raîtra peut-être bien étrange ; mais l'étonnement pourra 
disparaître lorsqu'on pense que l'introduction de l'analyse 
statistique a déjà mis en évidence depuis longtemps, 
dans les questions d'art, des faits qui auraient indubi- 
tablement échappé à «. l'œil nu » de l'observateur. Ainsi 
une école de sculpture est caractérisée par la fixité de 
certains rapports entre les mesures des diverses mesu- 
res du corps : des écarts numériques peuvent alors faire 
présumer une différence d'école. 

Quelqu'un a même cruvoirun rapport très étroit entre 
le mode de sentir et le mode de prononcer. Ce ne serait 
pas par hasard qu'un groupe ethnique déterminé adopte 
l'accent d'intensité, et un autre l'accent musical; qu'une 
langue ait réglé grammaticalement la quantité de ses 
voyelles, tandis que l'autre ne Ta pas fait. « La quantité 

(1) V. Louis Havet, Mélanges, etc., Paris, Hachette, 1&09. 



LES LANGAGES S1>ÉCL\UX l\l 

des articulations employées peut aussi être déterminée, 
— écrit Ch. A. Sechehaye (1) — par des motifs psycho- 
logiques. Telle langue emploie de préférence les voyelles 
claires, comme l'italien; telle autre multiplie les conson- 
nes etassourdit volontiers l'élément vocalique de ses syl- 
labes, comme l'allemand. Est-ce une illusion de penser 
que cela correspond à la différence psychique qu'on cons- 
tate entre ces deux peuples, l'un vivant en dehors de 
lui-même, aimant les couleurs et tout ce qui frappe les 
sens; l'autre attaché davantage à l'aspect intellectuel et 
subjectif des choses? » Ceci est vrai pour les différents 
peuples ainsi que pour les différentes familles du même 
peuple : l'Italien du nord, actif et travailleur, ne traîne 
pas les syllabes, en parlant; il tend même à supprimer 
el à agglutiner; le Napolitain, au contraire, qui se laisse 
quelquefois endormir par son beau soleil, s'arrête sur 
chaque syllabe et traîne sur chaque voyelle, — ce qui 
forme précisément la note caractéristique de sa pronon- 
ciation. 

De même que le mode de parler et d'écrire est un fait 
strictement personnel, ainsi l'obsession de se singula- 
riser par la façon excentrique de parier ou d'écrire est 
un fait essentiellement psychologique et individuel, quoi- 
qu'il puisse apparaître à première vue comme étant le 
simple résultat d'une mode passagère, c'est-à-dire du 
milieu. Cette obsession s'accompagne-t-elle du talent ou 
du génie ? C'est alors le style personnel el magnifique, 
original, incisif, somptueux, qui prend naissance. Dans 
le cas contraire, le nouveau langage, ou la nouvelle façon 
d'écrire, ne serviront que comme documentation aux 
studieux et aux classificateurs des faits humains. 

Lapoursuite d'une originalité et d'un cachet spécial du 

(1) Ch. A. SÈCHEHk\e, Programme et méthodes de la linguistique 
théorique, Paris, 1908, cb. XII. 



1^2 I-E GÉNIE DE l'aRSOT 



langage emploie les moyens les plus variés. Souventla re- 
cherche de la nouveauté du langageest faite àl'aide de la 
création d'une multitude de mots archaïques évoqués 
des ténèbres suggestives du passé. Jean Lombard, qui 
avait pourtant du talent, a émaillé ses compositions de 
mots qui ont une forte saveur d'antiquité. Bysance 
pourrait servir d'exemple ainsi que le livre tout récent 
de Maurice Strauss : la Tragique histoire des reines 
Brunhehaut et Frédégonde (Paris, 1909j, où l'on trouve 
à chaque pas les armigres, les bambergues, les colobes, 
les calâmes, les pugillaires, les antrustions, les gama- 
dales, les faudestenilles, les dapifères, les scyphes, les 
diatrebas... D'autres fois c'est l'originalité plus que 
maladive de l'image qui, tout en créant un langage 
spécial (et quelle sorte de langage!), révèle en même 
temps l'état mental du créateur du « style ». Comme 
documentation, je rappelle VArène des Crucifiés, par L. 
delà Cruz (Paris, 1908j, oii je trouve le langage spécial 
suivant : « La mer léchait, écumante, les ongles de la 
falaise; ses gencives bleuâtres suçaient les veines des 
roches... La nuit, d'une bouchée, avalait la tiédeur du 
jour... Le soleil peignait ses favoris roux sur la glace de 
l'azur... » Ce ne sont là que des documents choisis dans 
une littérature bien modeste, mais toutefois bien intéres- 
sante pour un classificateur et un « clinicien » des lan- 
gages spéciaux. On en pourrait trouver d'analogues, 
quoique bien plus nobles, parmi les ouvrages, les styles 
et les langages spéciaux des « seicentisti » italiens. 



Nous ne voulons pas affirmer, cependant, que c'est 
exclusivement de la personnalité, et de la personnalité 
seulement, que jaillit le style. Dans le langage spécial 
de l'écrivain, comme dans tout langage spécial, on trouve 



LES LANGAGES SPECIAUX 43 

à la fois l'empreinte bien évidente de la personnalité et 
les traces de l'influence du milieu. M. Brunot écrit très 
justement, à propos de l'œuvre de Flaubert : « Que IIo- 
mais parle, qu'il soit seulement question de lui, c'est un 
mélange de termes scientifiques et communs, de préten- 
tion et de vulgarité ; si c'est le curé qui apparaît, les 
formules élevées, retenues de ses études et de ses livres, 
viennent ressortir sur un fond de platitude native oppo- 
sant la grandeur organique et idéale du rôle à la nullité 
rustre de l'homme. Lheureux, Charles, sa femme, Ro- 
dolphe, Léon, ont chacun leur langage comme leur style, 
011 se marque la différence de leur nature, de leurs occu- 
pations, de leur naissance (1). » lid. personnalité et le 
milieu sont en effet les deux coefficients du style et du 
langage. 

Certes, l'empreinte personnelle est bien plus profonde 
dans le langage spécial de l'écrivain de génie. Le véri- 
table . écrivain crée un style personnel et un langage 
personnel qui sont son cerveau, sa chair, son esprit. 
Les pastiches que les critiques font quelquefois de la 
manière d'un écrivain sont, par là, le plus bel hommage 
à sa personnalité. On ne pastiche pas un style terne et 
anonyme. Lorsque le style porte en lui-môme sa signa- 
ture — et seulement alors — le pastiche est possible. 
C'est donc que ce style est une personnalité. Mais dans 
le style le plus personnel, on peut retrouver de façon 
plus ou moins cachée l'influence du sol, du paysage, de 
la géographie et de la vie sociale environnant tout 
effort de la pensée. De même que, à travers chaque page 
d'Ossian, on aperçoit le brouillard blond du nord, — 
ainsi, à travers la terzina du Dante, on aperçoit, même 
si le décor est formé par les ténèbres de l'Enfer, la terre 
des fleurs : 

(1) Brunot, ouvr. cité. 



44 LE GÉNIE DE l'argot 



Qtiali i fioretti dal notturno geJo 

Chinati e chwsi, poi che il sol yTimbianca, 

Si drizzan tutti aperti in loro stelo. 



Ceci est surtout évident — et pourrait-il en être autre- 
ment? — chez les poètes du terroir. Savourez les poètes 
du terroir et vous sentirez les effluves de la terre natale 
dans le langage de chacun d'eux. Aux charmes de ce milieu 
n'échappe pas non plus l'écrivain qui ne se cantonne pas 
dans sa « petite patrie )).I1 suffit qu'on prononce — écrit 
à raison Adolphe van Bever dans son recueil de Poètes 
français d'Alsace, d'Anjou. d'Auvergne, du Béarn, du 
Berry, du Bourbonnais, de la Bourgogne, de la Bretagne 
et de la Champagne, — il suffit qu'on prononce les noms 
de François Villon, Rabelais, La Monnoie, La Fontaine, 
pour que nous évoquions, tour à tour, l'Ile-de-France, la 
noble et douce Touraine, la joyeuse Bourgogne et la 
blanche et lumineuse Champagne (1) ! Le patois, d'ail- 
leurs, — ce langage spécial qui est personnel aux peti- 
tes patries, ainsi que le style l'est à l'homme qui le crée, 
— le patois lui-même n'est-il pas un produit spontané 
des deux facteurs : race et atmosphère? 

(1) Ad. van Bever, les Poètes du terroir du XV^ au XX' siècle. 
Paris, 1910. Les débats entre les partisans de l'influence personnelle 
et biologique sur le style de l'écrivain ou sur la création de l'œu- 
vre d'art, — et les partisans de linfluence du milieu, ont fait écrire 
à Lombroso, à Woltmann et à Odin des pages extrêmement inté- 
ressantes. Tandis que Lo.MBROscdans son Homme de génie(\" édit., 
Turin, 1894) met en évidence le facteur biologique ou personnel, 
sans oublier, cependant, l'influence du milieu, Ludwig Woltmann, 
dans ses Die Germanen und die Renaissance in Italien (Leipzig, 
1903 1 et dans Die Germanen in Frankreich (Jena, 19071, ne voit, et 
d'une manière toute paradoxale, que l'influence de la race (dolïco- 
céphale blonde). Alfred Odix, enfin, dans sa Genèse des Grands 
Hommes (Paris -Lausanne, 1895^ donne la plus grande importance 
à l'influence du milieu. 



LES LANGAGES SPECIAUX ^5 



LE LANGAGE SPECIAL N EST PAS 
l'argot, cependant IL PEUT 
REMPLIR SPONTANÉMENT l'UNE 
DES MISSIONS DE l'aRGOT : LA 
PROTECTION . 

Les langages spéciaux, issus de la différente façon de 
sentir et de juger, et des différentes sortes de travail 
auxquelles chaque groupe est adonné, ne constituent pas 
Targot, qui est essentiellement un langage spécial né 
ou maintenu intentionnellement secret. Cependant, ils 
peuvent, spontanément, — nous dirions presque inno- 
cemment, — remplir de façon plus ou moins complète 
l'une des fonctions de l'argot : la fonction de protection 
du groupe. 

Tout langage spécial ne peut-il constituer, en efl:et,une 
protection du groupe qui le parle? Lorsqu'un groupe qui 
sent d'une façon spéciale et qui accomplit des gestes 
spéciaux se forge spontanément un langage traduisant 
ces deux spécialités, il ne fait pas acte prémédité d'hos- 
tilité ou de cachotterie envers le monde qui l'envi- 
ronne ; mais, vus du dehors, ces hommes parlent une 
langue qui n'est pas de suite compréhensible dans 
toutes ses parties. Ils parlent, pour les non-initiés, une 
sorte de langue sacrée devenant par cela même un tissu 
de protection, formé spontanément autour du groupe 
social. 

On a beaucoup plaisanté pour cela la secrète affec- 
tion que les hommes de certains groupes sociaux nour- 
rissent pour leur langage spécial. On a jeté à la figure 
de ce langage le mot méprisant « d'argot )i, le mot né 
dans la société des larrons et des escarpes. Combien de 
fois les médecins et les hommes de loi ont été les victi- 
mes, — et souvent à raison — de l'ironie, tour à tour 

4. 



46 LK GÉNIE DK l' ARGOT 



lourde ou spirituelle, des non-initiés, à cause de leur lan- 
gage spécial ! Les savants aussi — ou réputés tels — 
ayant pour chaque branche de la science un langage 
technique, ont été souvent gratifiés du nom d'argotiers ; 
mais en réalité leur prétendu argot n'est pas autre chose 
qu'un langage spécial, pouvant cependant, vu du dehors, 
être considéré comme faisant fonction de tégument de 
protection. Nous n'oserions pas affirmer qu'il n'existe 
pas des savants qui abusent de cette particularité spon- 
tanée et naturelle de leur langage et qui n'aiment pas 
s'envelopper de ténèbres d'érudition. C'est sans doute en 
se référant à ceux-ci, et non pas en faisant allusion à 
tous, que Charles Nodier, dans son Examen critique des 
dictionnaires de la. langue française, écrivait : « Com- 
ment les savants ont habilement perfectionné l'art de 
discourir sans être entendus (1)..! » A rapprocher de la 
fine ironie d'un économiste italien, Achille Loria, qui, 
après avoir donné en mots très clairs la démonstration 
d'un «théorème économique», écrit: a II y a des écono- 
mistes qui affirment l'impossibilité de présenter une 
démonstration de ce fait sans avoir recours aux mathé- 
matiques supérieures. On voit que lorsqu'on se sert 
toujours de lorgnon pour lire, on ne peut plus s'en 
passer (2j ! » 

Les médecins praticiens ont été, beaucoup plus que les 
savants, en butte aux sarcasmes des profanes. Guillaume 
Bouchet, dans une de ses Serees, d'une langue et d'une 
psychologie si savoureuses, et précisément dans la 
Dixiesme Seree, fait dire à l'un de ses personnages : « Ne 
faut donc trouver estrange, si nous autres Médecins 
mentons bien souvent, n'estant permis qu'aux Médecins 
le mentir, et avons une escriture et un langage à part, 

(1) Voyez aussi l>iox>iZîi, Notions élémentaires de linguistique, 
Paris, 1834. 

(2) A. Loria, la Sintesi economica, Turin, 1909. 



LES LANGACrKS SPECIAUX l\'J 

ne parlans pas aucunes fois clairement quand allons voir 
les malades, el se moquer, si nous sçavons quelque 
mot de grec, de l'alléguer et si nommons les maladies, 
les herbes, les simples et les composez et les remèdes 
par noms incognus,... brouïllans quelquefois l'escriture 
si bien qu'on ne la peut lire. Ce que plusieurs toutesfois 
blasment et reprennent, disans que nous faisons cela 
par ostentation. Mais cela se fait, disoit notre Médecin, 
craignant que si on decouwe nos receptes, on ne fîst 
pas si grande estime de notre médecine : et aussi à fin 
que les malades ayent meilleure fiance aux remèdes de 
la médecine (1). » 

L'auteur des Serees avait les mêmes goûts que devait 
avoir plus tard le grand Molière, lequel, en vérité, ne 
prisait pas certains langages spéciaux pouvant se con- 
sidérer comme des langages de caste, — celui des mé- 
decins (2) autant que celui des précieuses. Et, d'autre 
part, Guillaume Bouchet, juge-consul des marchands de 
Poitiers, n'aimait non plus les avocats « jugeant avec 
Platon que c'est une mauvaise provision de païs que 
jurisconsultes et médecins (3)». N'en parle-t-il pas dans 
ces Serees, qui constituent souvent de vrais tableaux de 
psychologie professionnelle, à côté d'hommes présentant 
toute sorte de perversion morale ou physique, tel que 
pendus, décapitez, fouettez, essoreillez, bannis, larrons, 
voleurs, picoureurs, mattois, boiteux, aveugles, borgnes, 
louches, bossus, contrefaicts, monstres, sourds et muets ? 

C'est que les avocats aussi ont leur langage spécial 
qui fut appelé argot - argot judiciaire — contre lequel 



(1) GuiLLAUJiE Bouchet, les Serees, dixiesme Seree. Voyez la der- 
nière édition chez Lemerre, Paris. Le iiremier livre de Se?'ees parut à 
Poitiers en 1584. 

(2) V. le chapitre que dédie à Molière et aux Médecins le D"" Ca- 
banes, in Incli$crélions de l'Histoire, 6« série, Paris, s. d. 

(3) Neuviesme Seree. 



^8 Li; GÉNIE DE l.ARGOT 



Colberf d'abord, en lG73,et pins tard plus d'un Garde des 
sceaux partirent en guerre. Colbert, à l'époque où toute 
l'organisation judiciaire venait d'être modifiée, fit établir 
des modèles de tous les actes judiciaires et imposa à la 
France entière un formulaire unique remplaçant les 
précédents. De nos jours, le ministre Monis nomma une 
commission» à TefiFet de recliercher les simplifications 
qui pourraient être apportées dans les actes de procédure 
et de justice ». La motivation du décret instituant la 
commission (11 avril 1902) projette une lumière assez 
vive sur le parler des hommes de loi : « Considérant 
que les longueurs, les expressions parfois obscures que 
la procédure impose aux exploits et, en général, aux 
actes de justice, ne permettent pas toujours aux justicia- 
bles de se rendre un compte exact des réclamations dont 
ils sont l'objet ; qu'il paraît nécessaire, dans l'intérêt 
même du droit de défense, de rechercher si le style des 
actes judiciaires ou extra-judiciaires ne pourrait pas 
être notablement simplifié, etc., etc. » Il est intéressant 
de remarquer — afin de bien établir le manque de pré- 
méditation, bien arrêtée, de la part des hommes de loi, de 
rendre et de maintenir obscur leur langage spécial, que, 
par l'intermédiaire des parquets, les avoués et les huis- 
siers de toute la France furent consultés sur l'opportunité 
du changement. Après pointage, on trouva que sur 88S 
avis émis sur la réforme il s'en trouvait 726 favorables 
contre 139 hostiles. 

Il est certain qu'un groupe parlant un langage spé- 
cial, s'apercevant que son dictionnaire tout naturelle- 
ment éclos dans l'atmosphère spéciale où le groupe vit, 
pense et agit, devient une sorte de protection, — tâche 
de tirer profit de ce fait; et on verra alors ces hommes se 
complaire à leur langage. r\iais il est également certain 
que ce dictionnaire n'en restera pas moins un diction- 
naire de langage spécial. Il ne deviendra un argot que 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 49 



le jour où il sera maintenu intentionnellement et jalou- 
sement dans le secret et dans l'obscurité. 

LANGAGE SPÉCIAL ET LAN- 
GAGE DE CASTE. 

On ne pourrait pas comprendre exactement la phy- 
sionomie que plus d'une fois prend le langage spécial, 
sans penser qu'il peut devenir assez souvent (ce qui lui a 
fait donner, dans ces cas aussi, le nom d'argot), une sorte 
de langue de caste — et spécialement d'une caste supé- 
rieure, ou redoutée, un signe de supériorité dans cette 
hiérarchie sociale qu'aucun progrès de l'esprit démocra- 
tique ne réussi ta détruire. Il devient alors comme le sceau 
de la caste qui sait, qui enseigne, qui soigne, qui connaît 
la loi, qui commande, ou qui jouit de privilèges enviés : 
il devient comme l'un des ornements dont la caste se 
pare, l'un des tatouages de distinctions et de supériorité 
du groupe ; il devient en un mot une sorte de lang-age 
sacré auquel on tient — la faiblesse humaine est ainsi 
faite ! — comme on tient à tout signe qui sert à étaler, 
même dans les sociétés les plus démocratiques et aux 
époques les plus révolutionnaires, l'indice d'une supé- 
riorité quelconque, réelle ou non. Savants, médecins, 
avocats, précieuses, décadents, parlent tous, pour des 
raisons spéciales, un langage spécial — mais ils s'y com- 
plaisent aussi, car ce langage constitue non seulement 
une fonction spontanée de protection — mais aussi un 
signum de supériorité : supériorité du bourgeois cultivé 
sur l'ouvrier, — ou du noble et du sensitif sur le bour- 
geois et le philistin, — le signum d'une différenciation 
intellectuelle ou sociale. 

Daunou, conventionnel quoique théologien, appela un 
jour du nomd'argot le langage spécial des héraldistes{l). 

(1) Dans le Journal des Savans, 1837. 



5o LE GÉNIE DK l'aRGOT 



C'était sans doute du mépris quel'iiistorien et le conven- 
tionnel manifestait pour le langage spécial d'une caste, 
langage issu de la technologie du blason, mais avant 
lui La Fontaine, — dont on a voulu montrer aujourdhui 
Tesprit presque rationnaliste et faire l'un des précur- 
seurs des encyclopédistes du xviii® siècle et des démo- 
crates modernes (1) — avait appelé jargon le discours 
des liéraldistes, et dans la fable le Marchand et le gen- 
tilhomme avait raconté : 

Le noble poursuivit : 

« Moi, je sais le blason, j'en veux tenir école », 
Comme si devers l'Inde on eût eu dans l'esprit 
La sotte vanité de ce jargon frivole ! 

Le langage héraldique, en eflfet, est formé par des 
mots et par des signes tout spéciaux qui rappellent — 
pour ceux qui les comprennent et qui savent les lire — 
soit le fait à qui l'ancêtre doit la noblesse, soit le nom 
même, exposé sous une savante forme de rébus, de la 
famille anoblie ; — soit les symboles et les signes du lan- 
gage féodal. Le héraldiste vous dira que : des gueules 
à la double chaîne d'or posée en croix, sautoir et orle, 
sont les armoiries de Navarre, rappelant que, le 16 juil- 
let 1212, Sanche VII le Fort, roi de Navarre, gagna sur 
Aben-Mahomet la bataille de Muradal et parvint à percer 
un escadron carré qui, entouré de doubles chaînes de 
fer, servait de rempart au roi arabe assis sur un trône 
élevé au milieu de cette forteresse vivante. L'héraldiste 
vous dira, aussi, que : d'or à la bande de gueules chargé 
de trois alérions d'argent, sont les armoiries de Lor- 
raine, rappelant Godefroy de Bouillon, qui, n'étant encore 
à ce moment que duc de Basse-Lorraine, avait d'un 

(1) J. P. Nayrac, La Fontaine. Ses facultés psychiques, etc. 
Paris, 1908. 



LKS LANGAGKS SPÉCIAUX 5l 

seul coup de flèche transpercé trois oiseaux à Jérusalem. 
Le héraldiste connaît toute signification technique des 
mots et des symboles de ce langage spécial dont nous 
venons de donner un exemple ; il vous dira que, pour lui 
la croix rappelle les croisades; bordure, orle, trescheur 
rappellent camp retranché; charrues, tertres, le droit de 
servitude; cornets, troiripes, chiens, droit de chasse; pal 
le poteau de juridiction, et ainsi de suite. D'autres encore 
vous enseigneront que les émaux et les métaux (encore 
deux mots spéciaux) du blason, qu'on indique avec un 
langage spécial : or, argent, pourpre, sinople, gueules, 
azur, sables, ont une signification cachée, mais que tout 
héraldiste doit connaître. Ainsi azur est en même temps 
le symbole de Jupiter, de l'étain, du saphir, de l'air, de 
l'automne, du mardi, de la « puérilité » (jusqu'à quinze 
ans), du tempérament bilieux, de la confirmation, de la 
justice, de la loyauté, de la science (1). Quelques autres 
enfin prétendront que les signes héraldiques ne sont 
autre chose que les signes secrets des anciennes sciences 
occultes, indiquant l'initiation à une société secrète ou 
aux mystères de l'occultisme (2). 

Or, quoi qu'en disent La Fontaine et Daunou, le lan- 
gage spécial des héraldistes — langue héraldique — bien 
qu'il soit incompréhensible pour la plus grande partie 
du public, n'est pas, au fond, qu'un langage technique. 
Il devient aussi dans la bouche des nobles qui le parlent, 
et qui l'ont surveillé avec un soin jaloux, une sorte de 
signum de la caste. 

(1) V. Sicile, héraut du Roi Alphonse d'Arragon et de Sicile, 
qui danssoQ livre, le Blason des couleurs en armes, livrées et devises 
(réimpression de lu82, à Lyon). cité par Mazières-Mauléon, Rabelais 
héraldiste, in Revue Héraldique. XXI, a donné les correspondances 
entre les émaux du blason et leurs significations. 

(2) V. Marquis de MAGXY.Des Couronnes, de la Symbolique héral- 
dique, etc. Florence, 3« édition, 1878, et F. Cadbï de Gassicocrt 
et Du RouHK DE PAVLUi^r Hermétisme dans l'art héraldique, in Bévue 
Héraldique, 1906-1901. 



52 I.E GÉNIE DE l'aRGOT 

Il faut chercher ailleurs, cependant, si on veut trouver, 
dans le langage spécial, un signum plus évident de la 
caste. La caste de l'intelligence et la caste des armes, 
dans les Ecoles supérieures et dans les casernes, parlent 
unlangage spécial qu'on a trop souvent appelé argot, et 
dont le véritable sens a toujours échappé à ceux qui se 
sont occupés de ces dictionnaires tout spéciau.x. C'est 
dans ces langages spéciaux — qui ne sont pas, ainsi que 
l'on aprétendu, des argots — que nous trouverons vérita- 
blement le signe évident de la caste et de l'initiation. 



LE LANGAGE SPECIAL DE 
CASTE ET d'i.NITIATION. 

Le signe de la caste, dans le langage spécial, prend 
une très grande importance chez les groupes ayant l'es- 
prit et la fierté des castes privilégiées. 11 est vrai que tout 
groupe social forme plus ou moins une sorte de caste; 
mais plus le sentiment de caste est vif dans le groupe, 
plus celui-ci tend à faire de son langage un des signes 
de la caste elle-même. 

Plus le sens et l'esprit de caste — et de caste qui a ou 
qui prétend avoir des droits spéciaux — sont vifs chez 
un groupe parlant un langage spécial, d'autant plus ce 
langage sera considéré, par ceux qui le parlent, comme 
un signum Dans ces cas, l'apprentissage du langage, de 
la part de celui qui commence à faire partie de la caste, 
— ainsi que le devoir de parler ce langage, — font partie 
de véritables rites d'initiation. 

Des exemples typiques sont donnés par le langage et 
les rites des groupements d'étudiants, surtout lorsque 
ces groupes présentent encore maintes apparences d'une 
caste privilégiée ayant des uniformes, des emblèmes, 
des épées, comme en Allemagne et en Suisse, ou font 



LES LANGAGES SPECIAUX 



53 



véritablement partie d'un corps armé, comme dans les 
Ecoles militaires. C'est ainsi qu'en confondant toujours 
l'argot avec le langage spécial on a parlé de l'argot des 
corporations d'étudiants allemands, de l'argot de Saint- 
Gyr ou de i'X, et même de celui des Normaliens pari- 
siens. 

A rx, les camarades deviennent des cocons ; l'épée est 
la tangente; être rat (rester derrière la grille) signifie 
arriver en retard. Les bonnets sont des Ossians (de 
Ossian Bonnet, le mathématicien) ; les armoires, des 
coffins (du nom du général Coffinières). Vous ne mangez 
pas de bœuf bouilli, ou du gigot aux haricots ; vous man- 
gez de Vanhydre ou du gigal harical. A Saint-Cyr, les 
aspirants sont des melons; graviter à rours signifie mon- 
ter en salle de police; la direction des études est le corps 
de pompe ; le professeur est le pendu; la topographie, le 
tapir; l'artillerie, le èro»-e; la fortification, /e.s barbettes; 
les gradés Saint-Cyriens, les petites huiles; le képi, le 
kasaor. A l'Ecole Navale, les élèves sont des bordaches; le 
cours d'architecture navale, la carlingue; le cours de 
machine, la chafuste; le cours de physique, le petpett. 
Joum est le cours d'anglais; les éléphants sont les civils. 
Le nouvel arrivé est gratifié du nom de gnouf. A l'Ecole 
forestière le nouvel arrivé est un fagot. Même au lycée, 
le professeurest le prof ., la. récréation, larécré; les mathé- 
matiques, Zesma/Zi.; la composition, Zacom^^die; le tableau 
noir, la planche (1). 

(1) A. Weil, l'Argot dans V Université , Besançon, 1904. Albert 
Levy, V Argot de I'X, Paris, 1905; G. Moch, Lexique-vocabulaire de 
l'Argot de VEcole polytechnique, Paris, IQtl.Pour i' « argot >> dans 
les casernes, voyez Loredan-Larchey, Nouveau supplément du Dic- 
tionnaire d'argot, Paris, 1889; Léon Merlin, la Langue verte du 
troupier, Paris, 1S86. et l'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 
tome XIY, col. 333; tome XIX, col. 297, 386, 406. Voyez aussi G. 
DE La Landelle, le Langage des marins, Paris, 1839. Pour le lan- 
gage spécial des étudiants'allemands, consultez l'ancien Burschen- 
^ahrten ; Beitrâge sur Geschichte des deutscken Stiidenlemcesens, 



54 LE GÉNIE DB l'aRGOT 



Il est impossible de comprendre l'esprit de ces lan- 
gages spéciaux, sans les rattacher aux rites d'initiation 
dont ils sont évidemment une survivance, et sans con- 
naître, par conséquent, le sens des rites d'initiation en 
général. L'ethnographie moderne, grâce surtout à A. 
van Gennep, a projeté une lumière toute nouvelle sur 
une grande quantité de rites primitifs dont le sens nous 
échappait, et que cet ethnographe a groupés sous le nom 
de « rites de passage »(1), indiquant par là, dans le sens 
le plus large du mot, les rites qui accompagnent le pas- 
sage des individus d'une classe sociale, professionnelle, 
ou autre, à une classe diJ3Férente. C'est précisément dans 
une survivance de ces rites qu'il faut chercher — pen- 
sons-nous — le caractère du langage spécial parlé par 
les groupements que nous allons examiner, ainsi que le 
caractère des « épreuves » ou « brimades » que doivent 
subir ceux qui viennent à faire partie de la caste. Nous 
proposons d'interpréter ces faits comme étant la survi- 
vance, ou la résurrection, des anciens rites primitifs 
d'initiation. 

Chez les primitifs, l'individu qui passait d'une classe, 
sociale ou autre, à une autre devait et doit se soumettre 
à une quantiléde pratiques dont le sens profond est encore 
méconnu de plus d'un studieux. Dans une première 
période on détachait l'individu de la classe à laquelle il 
appartenait; une seconde période, qu'on pourrait appeler 
« période de marge », constituait la période d'attente; 
dans une troisième période on a^ré^eaù l'individu, ainsi 
« renouvelé )),à la classe nouvelle, dont il venait à faire 
partie. Les rites de ces trois périodes symbolisent essen- 
tiellement, grâce à la logique de la pensée magique 

lena, 1845, et John Mbier : Basler Studentensprache, Basel, 1910. 
Pour le langage spécial du soldat allemand, voyez : Paul Horn, 
Die deutsche Soldatensprache, Giessen. 1899. 
(1) A. VAN Gennbp, les Rites de passage, Paris, 1909. 



I.KS LANGAGES SPECIAUX 55 

qui anime tout geste des primitifs (1), la séparation de 
l'individu du monde qu'il doit abandonner, d'abord ; c'est 
ensuite la période d'attente, — et à la fin l'agrégation à 
un monde nouveau. 

Les rites de la première période — période de sépara- 
tion — symbolisent la séparation à l'aide de différentes 
pratiques ayant toutes, au fond, la même signification: 
ablation, sectionnement, mutilation, et, par là, circon- 
cision, ablation d'une phalange ou du lobe de l'oreille, 
perforation, scarification, coupe de cheveux, arrache- 
ment des dents, etc. On « modifie » l'individu, qui n'est 
plus, par conséquent, après ces sortes d'opération, l'an- 
cien individu : il devient un individu nouveau. D'autres 
fois l'individu sort du groupe auquel il appartient, par 
des rites symbolisant sa mort. 

Les rites de la dernière période, — rites d'agrégation, 
— symbolisent, enfin, la résurrection dans une vie ou 
dans une classe nouvelle. Puisqu'il s'agit, en eff"et, de 
sortir d'un groupement pour faire partie d'un groupe- 
ment nouveau, d'une nouvelle catégorie, ou d'une nou- 
velle classe, il faut d'abord mourir afin d'abandonner la 
catégorie d'où on sort et renaître ensuite pour entrer 
dans la catégorie nouvelle qui doit recevoir l'initié. C'est 
là, et seulement là, le sens profond des rites d'initiation. 
Pour Hubert et Mauss, qui, dans un certain sens, ont 
développé la doctrine de Frazer, les rites d'initiation 
auraient essentiellement pour objet d'introduire dans 
un corps une âme nouvelle 2). 

Il faut maintenant réfléchir que nous nous trompons 
souvent lorsque, en tâchant d'interpréter les survivances 
actuelles des usages primitifs dont nous avons oublié les 

(1) Voyez plus loin les chapitres dédiés à la pensée magique et 
aux argots magiques. 

(2) Hubert et M\uss, Essai sur la nature et la fonction du sacri- 
fice, la Année sociologique, II. 



56 



LE GENIE DE L AIVGOT 



origines exactes, nous donnons à ces survivances des rai- 
sons d'être qui n'appartiennent qu'au monde des idées 
modernes, inconnues aux primitifs. Nous donnons, en 
d'autres termes, aux faits dont nous avons oublié les 
origines, des interprétations a posteriori, qn\ nous appa- 
raissent le plus souvent comme très satisfaisantes, mais 
qui sont bien loin de répondre à la vérité. Ainsi nous 
croyons généralement aujourd'hui que la raison d'être 
de la brimade, dans les écoles et à la caserne, repose sur 
l'idée bien simple d'éprouver le courage de l'initié; et 
les ethnographes — il y en a encore — qui ignorent la 
véritable signification de ces rites, tendent à expliquer 
de la même façon les rites sanguinaires d'initiation en 
usage chez les peuples non civilisés contemporains. Quel- 
ques criminalistes ont même cru voir dans ces prati- 
ques, chez les primitifs, l'expression de Tâme criminelle 
du primitif, se trompant en cela grossièrement : toute 
la partie ethnographique de l'anthropologie criminelle, 
d'ailleurs (le crime chez les sauvages; origine delà peine; 
usages et mœurs des criminels, ou croyances sur les cri- 
minels") est à refaire. 

Il est donc nécessaire de rattacher la brimade d'au- 
jourd'hui (et la brimade est en rapport très étroit, ainsi 
que nous allons le voir, avec le langage spéciaO, aux 
rites de passage dont nous a parlé Yan Gennep, et sur- 
tout à la première période de ces rites, dits de sépara- 
tion. 

Chez les primitifs, la séparation peut être accomplie 
par des rites indiquant soit la mutilation soit la mort; 
par des rites faisant donc de l'individu un homme qui 
est modifié par ablation, par sectionnement, par muti- 
lation, ou qui est soumis à des pratiques symbolisant 
le meurtre et la mort. 

Or, la brimade est issue précisément d'une survivance 
de ces rites. Toute brimade est douloureuse : les coups. 



LES LA.?(GAGES SPECIAUX 67 

les blessures, les sévices, les tatouasses douloureux, l'ac- 
compagnent. Nous avons décrit ailleurs les « épreuves » 
que les prisonniers font subir au nouveau qui arrive à la 
prison (1). Les brimades exercées à la caserne sur les 
bleus sont assez connues. Elles ont provoqué en ces der- 
niers temps des circulaires assez énergiques de la part 
du ministre de la Guerre. Les chroniques récentes ont 
aussi attiré l'attention du public sur les brimades de l'E- 
cole des Arts et Métiers à Lille, et spécialement sur cette 
catégorie de brimades que les élèves de l'école appellent, 
dans leur langage spécial, balloner. ou ballon. La bri- 
made de l'Ecole Polytechnique, enfin, est très connue; 
elle est, selon nous, très caractéristique comme preuve 
de survivance des rites de séparation : le nouveau doit 
porter sa robe à l'envers et se barbouiller la figure de 
suie ; n'est-ce pas là le changement de personnalité, qui 
atteste le divorce définitif entre l'individu et le monde 
d'où il sort? 

Ces brimades, en général, sont appelées épreuves, car 
on croit qu'il s'agit effectivement d'épreuves; en réalité, 
ce sont des rites qui modifient l'individu, qui symboli- 
sent des modifications et des passages : le nouveau, à 
l'Ecole Polytechnique, a la figure badigeonnée, et il doit 
défiler sur tous les bancs de la cour en franchissant 
des baguettes que les « anciens » mettent devant lui. En 
Amérique le président Taft a dû, tout récemment, mani- 
fester son intention bien arrêtée de mettre fin aux bri- 
mades que doivent subir, chaque année, les nouveaux, 
les « freshmen », des Universités ou des Ecoles Militai- 
res. Plonger la main du nouveau dans un creuset plein 
de métal en fusion, qui n'est que du mercure ; lui faire 
croire qu'on le brûle au fer rouge alors qu'on le pique, 

(1) V. le chapitre dédié aux jeux des prisonniers, dans notre 
ouvrage, écrit en collaboration avec S. Sighele, la Mala Vita a 
Roma, Turin, 1898. 



58 LE GltNIE DK l'aHGOT 

en réalité, avec des morceaux de glace; restaurer le « con- 
scrit » en lui faisant manger un plat de vermicelles 
refroidis qu'on dit être un plat de vers de terre ; ce 
sont là des « épreuves « américaines auxquelles les 
anciens soumettent les néophytes, et qu'il faut rappro- 
cher des tortures plus ou moins réelles des rites de 
séparation. 

Pour plus d'un peuple primitif, :en effet, la flagella- 
tion a le sens, d'abord, d'un rite de séparation, puis 
d'un rite d'agrégation d). Dans les sociétés secrètes, 
tant au Congo que sur le golfe de Guinée, les rites de 
séparation séparent le novice de son milieu soit par la 
réclusion dans la forêt, soit par la flagellation, soit par 
l'intoxication par le vin de palme ou par absortion d'un 
anesthésique. En Amérique, on obtient l'anesthésie du 
novice par les mauvais traitements et les supplices. Le 
but est de faire « mourir » l'individu qu'il faut initier; 
de le modifier, de le mutiler. Les sociétés secrètes de la 
Mélanésie en font autant. Le lien qui rattache la brimade 
actuelleà ces usages est très évident. L'origineelle-méme 
du mot ne contredit pas notre interprétation. Brimade 
vient de briser ; car on brise le nouvel arrivé, on le 
dresse {to break a horse, dresser un cheval, briser un 
cheval, disent les Anglais). Briser s'associe à l'idée de 
frapper, de contusionner, de blesser, de même qu'à l'idée 
d'une ancienne existence ou d'un ancien genre de vie 
qu'on casse, qu'on brise, pour qu'une nouvelle exis- 
tence ou un nouveau genre de vie commencent. 

Il est maintenant fort intéressant pour nous de remar- 
quer que chez les primitifs le novice doit aussi, plus d'une 
fois, apprendre une nouvelle langue et montrer avoir 
oublié l'ancienne. C'est la preuve que la séparation, d'a- 
bord, et l'agrégation, ensuite, ont été accomplies. Le 
novice a oublié l'ancienne langue (séparation) et a appris 

(1) V. Lafitau, Mœurs des sauvages américains, Paris, 1724, t. I. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 69 

la langue nouvelle (agrégation). Dans la région du Bas 
Congo les rites d'initiation sont confiés à un sorcier qui 
vit près du village. Celui qui doit s'initier prend d'abord 
un narcortique et perd connaissance; il est alors entouré 
par les aides du sorcier qui le transportent dans la 
cabane de celui-ci. Le sorcier répand le bruit que le 
novice est mort. Le nouvel arrivé demeure là pendant 
quelque temps et apprend un nouveau langage; puis, 
quand l'initié est ramené au village, il est présenté sous 
un nouveau nom ; il ne doit reconnaître personne, et ses 
parents l'accueillent comme s'il était ressuscité (1). 

Il est clair qu'il ne faut voir, dans la langue spéciale 
usitée pendant ces rites, qu'un phénomène du même 
ordre que le changement de costume, la mutilation, etc., 
c'est-à-dire un procédé de différentiation, de modifica- 
tion, de résurrection. 

Telle est, si nous ne nous trompons pas, l'origine pri- 
mitive de la brimade et Tune des raisons d'être du lan- 
gage spécial des groupes accomplissant des rites d'ini- 
tiation. Par la suite, ayant oublié les véritables causes 
originaires des rites, et la coutume en étant réglée, on 
chercha et on trouva des interprétations nouvelles qui 
déterminent à leur tour des gestes nouveaux venant se 
greffer, s'ajouter, et s'entremêler aux gestes anciens et 
persistants. Car, il arrive aujourd'hui ce qu'il arrivait 
dès l'aube des temps préhistoriques : c'est le rite qui 
est primitif; la croyance n'apparaît qu'après coup, pour 
le justifier (Robertson Smith). Puisqu'on croit aujour- 
d'hui que la brimade est une épreuve, il est tout naturel 
d'ajouter aux anciens gestes symbolisant la mort, la mu- 
tilation et la modification de l'homme, des gestes qui 
mettent à l'essai son courage. Toute croyance et tout 

(1) Webster, Primil. Secrel. Societies. New-York, 190S ; et L. 
LévY-Brohl, les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, 
Paris, 1910. 



LE GÉNIE DE l'argot 



rite se transforment suivant une règle analogue, — ainsi 
que nous le montrerons mieux plus loin. Qu'il nous 
suffise ici d'avoir indiqué notre interprétation des langa- 
ges spéciaux parlés par les castes et par les groupes qui 
imposent au novice des rites de séparation, d'agrégation 
et d'initiation. L'apprentissage du langage spécial, dans 
ces cas, fait partie d'un rite d'agrégation. 

LE BAS LANGAGE. 

Quelle pittoresque littérature n'a-t-on pas créée à pro- 
pos de ce langage spécial — langage ou argot? — qu'est 
le langage populaire ; de ce bas langage du peuple for- 
mant vraiment une langue à côté de la langue ! Les dic- 
tionnaires, les études critiques, les compositions litté- 
raires forgées de toutes pièces dans cette langue spé- 
ciale, savoureuse, étrange, se comptent par centaines. 
A-t-on esquissé cependant une véritable théorie sociolo- 
gique sur la naissance et le développement de ce langage 
populaire? 

Qu'il nous soit permis de reprendre ici, en les élargis- 
sant et en les corrigeant sur quelques points, les idées 
que nous avons indiquées à ce propos, il y a quatorze 
ans, dans l'étude, déjà citée, sur ce sujet. 

Les idées essentielles sur lesquelles — disions-nous — 
il faut faire reposer une interprétation sociologique du 
bas langage populaire sont celles-ci : 

l» Les différences de tout genre, naturelles ou autres, 
existant entre les groupes sociaux font nécessairement 
naître entre ces groupes un antagonisme naturel; de la 
différence et de l'hétérogénéité des groupes naissent donc 
l'opposition et la lulte (// gergo nei normali, nei degene- 
rali, etc., page 47); 

2o II existe des différences très marquées et de toute 
sorte entre les hommes composant les basses stratifica- 



LE8 LANGAGES SPÉCIAUX 01 

tious sociales et ceux formant les stratifications supé- 
rieures. La façon de sentir, de penser et d'agir des uns 
se trouve en opposition avec la façon de sentir, de pen- 
ser et d'agir des autres {Id., id., pages 48-49) ; 

3° Par conséquent, l'opposition et la lutte entre ces dif- 
férents groupes sont nécessaires et fatales {Id.,id.,Y>ages 
o3-o4-56); 

4° D'autre part, puisque sentir différemment c'est 
aussi parler différemment, le bas peuple a nécessaire- 
ment un langage à lui, expression de sa façon de sentir, 
de penser et d'agir {Id.,id., pp. 82, 87, 106); 

o" Il existe, entre les basses stratifications sociales et 
celles qui leur sont supérieures, un état permanent de 
lutte créé par l'hétérogénéité de ces deux groupes et en 
conséquence par les conditions sociales (/c?., id., pages o3 
et suivantes). Le bas langage, issu de ces façons si parti- 
culières de vivre et de sentir, sert, entre autres, comme 
fonction de protection du groupe et même comme arme 
dans la lutte et les oppositions sociales [Id., id., pages 
56-57). 



Les différences biologiques et sociales qui séparent 
entre elles les classes de la société constituent le fait fon- 
damental qui donne origine aux différentes sortes de 
parlers des classes et par suite au bas langage. 

Il nous semble que les profondes différences biologi- 
ques et sociales qui séparent les classes aisées et supé- 
rieures des classes pauvres et inférieures, et par suite 
l'existence, sur le même territoire, de deux peuples 
presque étrangers l'un à l'autre quoique vivant si rappro- 
chés, — apparaissent de la manière la plus évidente 
dans les investigations que nous avons conduites afin de 
nous efiorcer de dessiner le tableau d'une partie nouvelle 



62 LE GÉNIE DE l'aRGQT 

de l'anthropologie : V Anthropologie des classes pauvres (i). 

TocqueTille avait déjà écrit : « Les classes qui cons- 
tituent la société forraePxt autant de nations différentes »; 
et on avait pu avec raison affirmer : dans chaque nation 
il y a deux nations, mais on n'aurait jamais pu croire 
que Fexaraen biologique et sociologique des individus 
composant les classes sociales aurait donné de ces axio- 
mes, qui avaient quelque peu l'air de paradoxes, une 
confirmation exacte et constituant même un fait nou- 
veau à cause de la richesse des détails qu'elle fournit 
sur l'inégalité — on pourrait même dire sur l'opposition 
— des classes sociales. 

L'anthropologie des classes pauvres se propose l'étude 
positive et scientifique des classes pauvres, étude qui 
est nécessairement faite comparativement à celle des 
classes aisées et supérieures. Comme l'étude anthropolo- 
gique d'une tribu, d'un peuple, d'une race, est conduite 
par le naturaliste moyennant l'examen des caractères 
physiques, psychologiques et ethnographiques des hom- 
mes composant le groupe examiné, sans oublier l'étude 
des causes (internes et externes) qui ont produit ces 
caractères, — de même l'anthropologie des classes pau- 
vres «■ fait » l'anthropologie de ces classes en étudiant 
les caractères physiques, psychologiques et ethnogra- 



(1) Voyez : Note préliminaire d'anthropologie sur SI 47 enfants 
des Ecoles de Lausanne, étudiés par rapport à la condition sociale 

— in Scuola Posiliva, Rome, 1903, mémoire récompensé par la 
Société d'Anthropologie de Paris; — les Classes pfiuvres, recherches 
anthropologiques et sociales. Paris, Giard et Brière, éditeurs, 1905; 

— et les volumes qui font suite à cet ouvrage : Forza e ricckezza; 
studi suUa vila fisica ed economica délie classi sociali, Turin. Bocca 
éditeur, 1906, et Barcelone, Henrich et C'' éditeurs, 1907; — Ricerche 
sui contddini, Sandron éditeur, l'alermo-Milano, 1907 ; — Anthropo- 
logie der Nichlbesitzenden Klaxsen, Maas et Suchtelen, Leipzig et 
Amsterdam, 19)0; — Antropologia délie classi povere ; studio hio- 
logico délie classi e délie prufessioni, Milan, FWallardi éditeur, 1910, 
ouvrage récompensé par la Société d'anthropologie de Paris. 



LKS LANGAGES SPECIAUX Oo 

phiques des hommes qui les composent et en traçant 
l'étiologie de ces mêmes caractères. 

Philosoplies, économistes, hommes d'Etat avaient 
depuis longtemps étudié les problèmes qui louchent à la 
misère et aux classes pauvres, mais ces études écono- 
miques, morales, sociales, et autres, laissaient de côté 
l'homme de chair et d'os. L'anthropologie des classes 
pauvres, au contraire, se propose essentiellement l'étude 
de l'homme ; elle n'admet pas qu'on fasse, pour l'étude 
de la pauvreté et des différentes zones de la hiérarchie 
sociale et économique, ce que les métaphysiciens ont fait 
pour l'étude des phénomènes sociaux : qu'on détache le 
phénomène lui-même des hommes qui l'ont produit, pour 
l'étudier à part, comme s'il n'avait pas ses racines dans 
la chair, le sang, les nerfs et les os des hommes chez 
lesquels il s'est manifesté. Elle veut étudier les hommes; 
elle veut apporter dans cette étude les résultats des scien- 
ces naturelles et médicales et les méthodes d'observation 
et d'expérimentation (1). 

Il nous a été ainsi possible de démontrer que les clas- 
ses socialement et économiquement inférieures diffèrent 
des classes supérieures, au point de vue des caractères 
physiques et physiologiques, à savoir : la taille, le poids 

(i) L'anthropologie des classes pauvres se sert de deux métho- 
des fondamentales de classification des groupes sociaux : elle 
classiiie d'abord les hommes selon leur degré d'aisance (groupes 
aisés, groupes pauvres, et sur ces groupes ainsi formés elle pro- 
cède à ses recherches ; ensuite elle classifie les hommes selon 
la profession (classes professionnelles: manuelles et intellectuelles, 
paysans, ouvriers des villes, ouvriers des mines, etc.) et sur ces 
nouveaux groupes elle répète les recherches déjà faites, ou elle en 
accomplit de nouvelles pour lesquelles cette dernière classification 
se prête mieux que la précédente. Ensuite, comme analyse com- 
plémentaire, elle groupe les hommes suivant la richesse ou la 
pauvreté des zones qu'ils habitent dans le même Etat; et elle tâche 
de dégager les caractères physiques, ethnographiques, etc. ,des 
hommes des zones riches par rapport aux mêmes caractères obser- 
vés chez les hommes des zones pauvres, tout en recherchant quelle 
est ia part qui revient aux influences économiques du milieu. 



64 LE GÉNIE DE LARGOT 

du corps, la circonférence de la tête, la hauteur du front, 
la capacité du crâne, le poids de l'encéphale, les pro- 
portions du crâne, l'angle facial, les difTérentes mensu- 
rations du crâne et de la face, la force, la résistance 
à la fatigue, le jeu et le périmètre du thorax, la capacité 
pulmonaire, la vélocité de la croissance, le poids des 
nouveau-nés, les déformations du squelette, la physio- 
nomie, les anomalies du crâne et de la face. 

Ce qui se rapproche davantage du sujet qui nous oc- 
cupe, ce sont les caractères psychologiques et ethnogra- 
phiques, qui sont d'ailleurs intimement liés aux carac- 
tèresphysiques. Ily a là, aussi, deux psychologies, comme 
il y a deux classes. Entre les classes supérieures et les 
classes inférieures, nous constatons — toujours à l'aide 
des mensurations exactes de la psychologie expérimen- 
tale — des difTérences de sensibilité et de mentalité. Il y a 
de même deux ethnographies comme il y a deux classes. 
On a beaucoup parlé de l'ethnographie des nationalités, 
des peuples, des tribus; on n'a pas suffisamment attiré 
l'attention sur l'ethnographie des classes sociales. Cepen- 
dant, de même que pour faire l'ethnographie d'une tribu 
ou d'un peuple, on étudie son degré de civilisation, ses 
usages, ses mœurs, ses croyances, ses préjugés, et les 
manifestations de ses sentiments esthétiques, pourquoi 
ne devrait-on pas faire la même chose pour les classes 
sociales? Car, de même que toute nation ou toute tribu 
possède une ethnographie qui lui est, dans un certain 
sens, particulière, de même chaque classe sociale a une 
ethnographie qui lui est propre. Etre différent (différen- 
ces physiques), c'est aussi sentir, penser et juger diffé- 
remment (différences psychologiques), et par conséquent 
c'est aussi agir diversement et se créer des mœurs, des 
coutumes et des usages spéciaux (différences ethnogra- 
phiques). 

De là, les différences ethnographiques entre les clas- 



LES LANGAGES SPECIAUX 65 



ses — et de là, les différences de langage ; — l'étude 
du langage constitue précisément l'un des chapitres de 
l'étude ethnographique d'un groupe humain. Or, l'étude 
ethnographique des classes sociales constate de profon- 
des différences entre les classes supérieures et les classes 
inférieures en ce qui concerne le degré de diffusion de 
la civilisation moderne, les croyances, la survivance des 
anciennes croyances magiques, animistes et totémiques, 
les formes que prennent les sentiments esthétiques 
(chansons, danses, dessins, croyances, etc.). Elle décou- 
vre aussi de très grandes différences en ce qui con- 
cerne les phénomènes démographiques, tels que la nata- 
lité, la mortalité, Tâge du mariage, la morbidité, la 
nuptialité. 

Lorsqu'on est arrivé à la fin de ces comparaisons 
ethnographiques, on voit que les différences entre l'eth- 
nographie d'une classe sociale et celle d'une autre — 
aisées et pauvres — sont parfois plus profondes que 
celles qui séparent l'ethnographie d'un peuple donné de 
celle d'un autre peuple très éloigné. C'est qu'en réalité 
les frontières qui séparent les deux grandes classes 
sociales, — lisées et pauvres — sont plus nettes et plus 
marquées que celles qui séparent les peuples les plus 
dissemblables ; et, d'autre part, il y a plus de points de 
ressemblance entre les hommes des mêmes classes so- 
ciales de deux pays très différents qu'entre les hommes 
composant les hautes et les basses classes sociales d'un 
même pays (1). 

(1) « L'anthropologie des classes pauvres » recherche aussi Isa 
causes de ces profondes différenciations entre les classes et elle met 
en lumière le mode de formation et de développement de ces 
classes. Après avoir constaté qu'il existe de profondes diffé- 
rences parmi les hommes et qu'il existe une loi selon laquelle 
ces différences se répartissent parmi les individus, elle fait remar- 
quer que les hommes des classes inférieures présentent dans leur 
ensemble des caractères bio-psychologiques d'ordre inférieur, soit 



66 LE GÉNIE DE l'argot 



Il y a donc surabondance de raisons pour que de ces 
différences de toutes sortes entre les classes sociales 
naissent les différentes formes de lutte et d'opposition, 
et pour que ces classes se créent des langages spéciaux. 
C'est donc pour cela que les basses classes de la société 
ont leur langue, qui est le bas langage. 

La collection du Père Peinard (18S9-1890), échantillon 
si pittoresque du bas langage parisien, s'ouvre précisé- 
ment avec cette très fière déclaration, affirmant que le 
bas langage est le langage du peuple (n° 1, du 24 février 
1889) : «Il est permis à un zigue d'attaque, de la trempe 
de bibi, de faire en jabottant ce que les gourdes de l'Aca- 
démie appellent des cuirs. Et j'en fais, mille tonnerres; 
je suis pas bouifTe pour des prunes! Pourquoi donc que 
je m'en priverais en tartinant? J'ai la tignasse embrous- 

parce que les hommes naissant avec des caractères biopsycholo- 
^iques infériem's tendent à rester dans les degrés les plus bas de 
réchelle sociale ou à tomber des degrés les plus hauts, tandis que 
les hommes présentant des caractères biopsychologiques pluF 
élevés tendent à monter l'échelle sociale, ou à garder leurs posi- 
tions supérieures, — soit parce que les conditions du milieu, chez 
les basses classes sociales, constituent une source permanente do 
causes de dégradation de tous les caractères physiques et mentaux. 
En démontrant en outre, — à l'aide de mensurations rigoureuses et 
de la méthode d'analyse statistique dite des sériations, — la présence 
chez les hommes des classes supérieures, d'une certaine quantité 
d'individus présentant les caractères physico-mentaux des hommes 
des classes inférieures — etdans les classes inférieures la présence, 
d'une quantité d'individus présentant les caractères hiopsychiques 
des hommes des classes supérieures, l'anthropologie des classes 
pauvres donne, pour la première fois peut-être, la démonstration 
biologique de la possibilité de ce fait que les économistes appel- 
lent « la circulation des molécules sociales » indiquant par là fas- 
cension des « meilleurs » du bas en haut, et la descent« des infé- 
rieurs du haut en bas. Consultez pour cela spécialement : Anthro- 
pologie der Nichtbsitzenden Klassen, Leipzig. 19 lO, paragr. 62 et 
63 — et VAntropologia délie e lassi povei'e, Miïsin, 1910, qui lui fail 
suite; pp, 68-71 et 105. 



LES LANGAGES SPECIAUX 67 

saillée, je la démêle, comme on dit, avec un clou; — je 
Tois pas pour quelle raison je bichonnerais mes flan- 
ches... Mes phrases ne sont pas pondues pour les petits 
crevés, qui font leur poire un peu partout. Les types des 
ateliers, les gas des usines, tous ceux qui peinent dur et 
triment fort me comprendront. C'est la langue du populo 
que je dégoise, et c'est sur le même ton que nous jabot- 
tons quand un copain vient me dégotter dans ma turne 
et que j'allonge les guiboles par-dessus ma devanture 
pour aller siftler un demi-setier chez le troquec du coin. 
Etre compris des bons bougres, c'est ce que je veux; pour 
le reste, je m'en fous. » 

Il faut être Parisien, et même, comme on dit, Parisien 
de Paris, c'est-à-dire tout à fait connaisseur du langage 
spécial du bas peuple, — aujourd'hui si répandu dans le 
roman-feuilleton, au café-concert et au théâtre, — pour 
comprendre exactement ce préambule du Père Peinard. 
Celui qui connaîtrait à la perfection la langue française, 
sans connaître le bas langage parisien, ne pourrait pas, 
même eu s'aidant de tous les dictionnaires de l'Acadé- 
mie, comprendre ce langage. Il trouverait, il est vrai, 
dans le dictionnaire de l'Académie, l'explication de quel- 
ques mots familiers (tartiner, gas), ou très fa ailiers 
(jabotter), — mais il ne trouverait pas zigue, bibi, bouiff^e, 
flanches^ petit crevé, copain, dégotter, turne, guiboles, tro- 
quet, bougres, — mots appartenant soit au véritable lan- 
gage spécial du bas peuple, soit au langage très fami- 
lier. Le Dictionnaire de l'Académie n'a pas encore eu 
le courage, ou l'occasion, de les enregistrer... Cela vien- 
dra, peut-être, un jour. 

Ce n'est donc pas sans un sens profond et admirable 
de réalité que Zola fait parler à ses ouvriers le vrai lan- 
gage du peuple, — et que bien plus tard le traducteur 
français de Plante — Laurent Tailhade — empruntera 
au bas langage populaire parisien ses phrases et ses 



68 LE GÉNIE DE l'aRGOT 



formules pour rendre au dialogue latin de Plaute, dans 
la Farce de la Marmite, la vie et la réalité qu'une tra- 
duction incolore lui aurait enlevées. C'est Laurent Tai- 
Ihade lui-même qui nous dit, à ce propos, quelle fut 
son ambition. Tenter de restituer au vieux comique le 
mouvement, la drôlerie et le pittoresque dont une longue 
suite d'incolores versions l'a dépouillé ; emprunter à 
l'argot ses formules concrètes, ses images, ses tropes 
éclatantes, ses contrastes et ses raccourcis; ne reculer 
ni devant l'archaïsme ni devant le modernisme de l'ex- 
pression, garder cependant les formes du langage, les 
mœurs et les décors latins; ne franciser ni les vêtements 
ni les ustensiles... calquer parfois le texte avec la plus 
étroite minutie et parfois l'interpréter de la manière la 
plus libre; attribuer à la populace une part légitime 
dans l'héritage plautinien... 

EL les enfants du peuple, les petits enfants qui parlent à 
peine, n'emploieront-ils pas le langage spécial du peuple 
lorsque le poète de la misère, Jehan Rictus, les fera par- 
ler dans des vers truculents, pleins de force et de coloris? 

Nous, on est les pauv's' tits Fan-fans, 
Les p'tits flaupés... les p'tits foutus, 
A qui qu'on flanqu'sur le tu-tu ; 

Les ceuss' qu'on cuit, les ceuss' qu'on bat, 
Les p'tits bibis, les p'tits bonhommes. 
Qu'ont pas d'bécots ni d'sucs de pommes. 
Mais qu'ont l'jus d'triqu' pour sirop d'gomme 
Et qui pass'nt de beigne à tabac. 

Les p'tits vannés... les p'tits vanneaux 
Qui flageol'nt sur leurs p'tits échasses 
Et d'qui on jambonn' dur les chasses, 
Les p'tits Pierrots... les tit's vermines 
Les p'tits sans cœurs, les p'tits sans-dieu. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX 6g 



Les fuit-d'-partout. . . les pisse an pieu 
Qu"]! faut ben que l'on esstermine... (1). 

« Etre compris des bons bougres, c'est ce que je veux; 
pour le reste, je m'en fous. » L'expression est crue et 
incisive. Elle révèle cependant avec une netteté admira- 
ble ce caractère des langages spéciaux que nous avons 
appelé le signum de la classe, ou de la caste. Le peuple, 
lui aussi, est une caste ; il proclame de ne pas avoir tous 
ses droits et il les réclame. Il n'a pas de costumes de 
soie ou d'or, il n'a que des haillons; il ne connaît pas le 
langage des Académiciens, il n'a que son bas langage; 
mais il est fier de ses haillons et de son bas langage qui 
constituent les indices de sa classe. Ainsi autrefois les 
gueux avaient quelque fierté d'être les Gueux, et les 
révoltés des Pays-Bas, appelés par mépris les g-ueux, 
eurent l'audace de s'appeler eux-mêmes ainsi et de faire 
du nom de gueux le nom glorieux de la classe et de la 
nation. Qui est-ce, ce père Peinard qui aime tant à 
dégoiser le langage des bons bougres? Le « populo », le 
« prolo ». Et il en est fier. « Je suis un prolo, un rape- 
tasseur de savates ; si vous préférez gniaff, ou mieux 
bouiffe... Le Père Peinard a rais la patte à trente-six 
métiers. Naturellement, pas dégotté de picaillons. C'est 
pas en turbinant qu'on les gagne. Il n'y a qu'un moyen 
pour faire rappliquer les monacos dans sa profonde : 
faire trimer les autres à son profit.. Pas de regret; je 
préfère être resté prolo. » Dans ces quelques lignes, les 
mots du langage spécial jaillissent comme des fusées. Il 
y a, de la part de l'auteur, une profonde et véritable com- 
plaisance à employer le langage dont il est fier, comme 
il est fier d'appartenir à la classe sociale qui le parle. 
Vous trouverez le rapetasseur, terme familier, dans le 

(1) Jehan Rictos, les Soliloques du pauvre. Paris, 189";. 



70 LE GENIE DE L ARGOT 



Dictionnaire de l'Académie ; vous y trouverez trimer 
comme étant populaire, — mais pour prolo, gnia/jf, 
bouiffe, dégotter, picaillons, turbiner, rappliquer, mona- 
cos, profonde, il faut que vous recherchiez dans la mo- 
saïque étrange et irisée — formée par des apports si 
différents — du langage le plus bas. 

C'est parce que le langage spécial du populo est, en 
quelque sorte, une marque de distinction dont le peuple 
est fier, qu'on a soin de se servir de ce langage lors- 
qu'on s'adresse au peuple pour le flatter, pour obtenir 
quelque chose de lui, pour combattre dans ses rangs, 
même si on sort d'une classe, d'une caste, d'un milieu 
différents de ceux du peuple. Il ne serait pas difficile de 
collectionner un grand nombre de mots et d'expressions 
du bas langage populaire en feuilletant les discours élec- 
toraux des candidats des différents partis ^surtout des 
socialistes), s'adressant au peuple; ou en feuilletant le 
journal socialiste français VHumanilé. dont les Echos 
présentent assez souvent la phrase du langage spécial. 
« Il avait du poil l'avocat. Il en avait jusque dans la 
main, — lit-on dans un des Echos concernant la théorie 
d'un avocat socialiste expliquant « comment on ren- 
verse un omnibus pour commencer une barricade » — 
« et à tous il donnait rendez-vous à laprochaine occase». 
Et à propos d'un célèbre procès :... « C'était se payer la 
balle des jurés; ils se sont offert celle de la Cour en 
répondant non. » C'est aussi dans le bas langage du 
peuple que s'exprime le placard clérical vendu dans les 
bureaux du Peuple du Dimanche, et distribué dans la 
région de Charleville, au lendemain de la mort de Ferrer. 
Nous y trouvons les expressions suivantes : « Il n'y a 
que les poires qui ont marché dans la combinaison;... 
c'est bien fait pour sa gueule;... sale coco;.... une 
grue; — passer l'arme à gauche... », etc. 

On fait ainsi de nos jours ce qu'on faisait autrefois 



LES LANGAGES SPECIAUX 7I 

lorsqu'on voulait parler au peuple ou faire parler le 
peuple : dans les vieux Mystères, — par exemple dans 
le Mystère du Vicl Testament (1438?) — parmi les vingt- 
cinq personnages qui animent la scène, Saouldouvrer, 
charpentier, et Gasteboys, son valet, y parlent le lan- 
gage du peuple, — ainsi que fait aujourd'hui Dranem au 
café concert, — tandis que le bourreau Gournay et son 
valet Micet y ajoutent quelques expressions d'argot. De 
môme dans le Romani de la Rose, Jean de Meung, lors- 
qu'il veut imprimer une allure vulgaire au dialogue, se 
sert d'un bas langage : 

Vers. 9. 249 Pour moi mener tel rigolage 

Pour moi menes-vous tel bobant (1)? 
Qui cuidés-vous aller lobant (2)? 
9. 259 A cui pares-vous ces chastaignes (3)? 

Bien plus tard, le Drapeau rouge de la Mère Duchesne 
contre les factieux et les intrigants (4), pièce royaliste, 
sera écrit dans le style du journal rédigé par Hébert, 
ainsi que les deux pièces populaires royalistes : Grand 
jugement de la Mère Duchesne et Nouveau Dialogue (5). 

Et aujourd'hui, puisque en France les classes les plus 
déshéritées se sont avancées au premier plan de la scène 
sociale et se meuvent en pleine lumière en attirant le 
regard et la curiosité du public, quoi de plus naturel que 
même l'homme de lettres s'efforce de créer — en créant 
son œuvre d'art — une œuvre oii le bas langage et l'or- 
thographe populaire forment la parure la plus belle et la 
plus pittoresque (6)? 

(1) Forfanterie. 

(2) Plaisantant. 

(5) Qui voulez-vous tromper? 
|4) 1" Dialogue, mars 1192. 

(6) S. D. (1192). 

(6) V., par exemple, l'Epopée au Faubourg, par Alfred Machakd, 
in Mercure de Fraiice, l6-\ni-l9il. « — Hé 1 P'tit Louis, magne-toi! 



LE GENIE DE L AROOT 



11 est tout naturel que ce bas langage remplisse un 
rôle très efficace de protection et de défense de l'or- 
ganisme social qui l'a créé. Car une des lois du langage 
spécial n'est-elle pas celle-ci : le langage spécial de chaque 
groupe développe plus ou moins sa fonction de protection 
précisément en rapport au degré de différenciation (phy- 
sique, mentale, professionnelle ou autre) du groupe? On 
peut même voir dans le langage spécial du peuple une 
arme véritable dans sa lutte de groupe. Le peuple ne 
forme-t-il pas un groupe social qui se trouve perpétuel- 
lement en lutte contre les autres groupes sociaux? Les 
raisons d'être de l'opposition entre les groupes sociaux 
sont permanentes et nécessaires. Des différences physi- 
ques et mentales entre les groupes jaillissent les opposi- 
tions et les affinités, de même que les affinités mentales 
et autres font naître la collaboration et la cohésion. Le 
biologiste et le statisticien peuvent mesurer, et dans plu- 
sieurs cas avec une exactitude mathématique, la puissance 
des différentes forces d'opposition et d'attraction parmi 
les molécules sociales. C'est ainsi que l'a fait Galton en 
étudiant, dans la formation de la société conjugale, la 
force d'attraction des différents caractères physiques et 
mentaux (taille, couleur des yeux, culture, tendances 
artistiques) (1). Or, les hommes tendent à se grouper en 

C'est bien bath aujourd'hui chez Marne Piénu... — Un' loterie 
ousqu' on gagne un bocal ed' pralines. Viens voir tpie j'te dis!.. — 
Pas i" temps. J' vas mener la gosse. — Ta frangine ! Elle attendra. 
T'as-t i un sou?... » 

(I) V. aussi les études du même genre de K. Pearson et Lee sur 
r« assortative matins », in Phil. Trans. Roy. Soc. London, 1896 et 
1900, et in rroc Roy. Soc, 1899, et l'article de J. Bertillo.v : Sur une 
méthode de calcul pour apprécier la fréquence des mariages mixtes, 
in Annales de démographie internationale, vi, 1882, pp. 140 et suiv., 
où l'on compare la probabilité mathématique de certains faits, tels 
que les mariages entre les personnes appartenant à la même reli- 
gion, avec la probabilité statistique. 



AGUS SIMCIAUX 



classes, en hiérarchies sociales ou autres, précisément 
grâce à des phénomènes de sélection qui déterminent 
la réunion en groupe des éléments semblables. Tant qu'il 
y aura des différences physiques et mentales parmi les 
nommes, il y aura des groupements différents formés 
par les ressemblances, et il y aura par conséquent des 
phénomènes d'attraction et de répulsion. De ces diffé- 
rences parmi les hommes — remarquons-le en passant 
— il en existera toujours, puisque tout homme naît avec 
des caractères physiques et mentaux qui lui sont propres 
et qui ne sont, pour ainsi dire, superposables à ceux 
d'aucun autre homme (1). 

Ainsi les inégalités et les oppositions constituent des 
faits nécessaires et inévitables, même en dehors des 
concurrences et des oppositions économiques auxquelles 
Marx limitait les causes des luttes sociales. Dans ces 
luttes, pouvant jaillir même en dehors du facteur écono- 
mique, la langue spéciale peut servir d'arme d'offense ou 
de défense. De ce langage spécial de la misère et de la 
souffrance, on peut vraiment encore aujourd'hui répéter 
ce que chantait, à propos du véritable argot, Olivier 
Chéreaux : 

argot incomparable, 
L'appuy de tous les souffreteux, 
Le confort des misérables, 
Indigens et nécessiteux, 
Vive l'argot et tous les gueux! 

Le bas langage — à qui la haine n'est pas étrangère 

(1) On pourrait démontrer la vérité de ce fait en étudiant la 
distribution des caractères physiques et mentaux, traduisibles en 
chitfres, parmi les hommes, ainsi que l'a fait Quételet pour la taille 
en obtenant une courbe binomiale. C'est sur ce principe, d'autre 

S art, que reposent tous les systèmes et toutes les études sur l'i- 
entité, judiciaire ou non, études qui se servent soitdes empreintes 
digitales, soit de l'anthropométrie, de la colorimétrie et du « por- 
trait parlé ». 



-A 



LE GENIE DK L ARGOT 



— attaque ainsi de toute sa force et de toute sa rudesso 
les hommes, les choses et les idées de la classe ennemie. 
11 est tout fait pour chanter la chanson de la haine. 
et quoique les moralistes et les sociologues tâchent d( 
toutes leurs forces d'écarter la haine de tout jeu des 
forces sociales, il est indéniable que cet éternel senti 
ment est toujours présent dans l'éternelle lutte des grou- 
pes et des classes. 

11 ne serait pas difficile, d'ailleurs, de justifier en 
quelque sorte la fatalité et le rôle de ce sentiment qui 
lient éveillé au cœur de l'homme le désir âpre et inlas- 
sable de courir toujours plus loin, de s'élever toujours 
plus haut; de ce sentiment qui tient éveillé aux cœurs 
des groupes et des classes le désir farouche de lutter, de 
vaincre, et de conquérir toujours d'avantage des droits 
nouveaux, de nouvelles jouissances et de nouveaux 
espoirs, Paul-Louis Courier n'a-t-il pas fait, avec l'esprit 
fin et profond dont il était coutumier , l'apologie du 
pamphlet (1)? Et le pamphlet ne remplit-il pas, dans le 
drame des luttes de la parole, la mission cruelle que la 
haine remplit dans les luttes sociales ? C'est dans l'expres- 
sion ardente de la haine qu'apparaissent, plus qu'ailleurs, 
toute la force et toute la saveur, dense et concentrée, du 
bas langage populaire. Hugo a écrit que la prose de 
Tacite était un acide corrosif qui tuait. Mais n'y aurait- 
il pas dans une seule phrase de bas langage plus d'acide 
corrosif et plus de poison que dans toute la prose de 
Tacite? 

Le langage du bas peuple est essentiellement l'expres- 
sion du sentiment. Ce n'est guère le raisonnement qui 
pousse à l'action les groupes sociaux ; c'est le sentiment, 
— et parmi ces sentiments la haine, quoi qu'on en dise, 
joue l'un des rôles les plus efficaces. Les théoriciens d«s 

(i) Dans le Pamphlet des Pamphlets, 1824. 



LES LANGAGES SPECIAUX 



7^ 



luttes sociales ne s'en cachent pas. Dans la Guerre sociale 
(janvier 19lO),on trouve, à propos des polémiques enga- 
gées pour ou contre la représentation proportionnelle, une 
curieuse documentation de cet état d'esprit, fait de sen- 
timents souvent aveugles, mais toujours erficaces : 

« Nous proclamons, une fois de plus, que ce n'est pas en 
alignant des chiffres froids et glacés ou des raisonne- 
ments impeccables de logique abstraite... qu'on entraî- 
nera le peuple, mais en s'adressant à sa passion, en fai- 
sant vibrer chez lui la corde sentimentale, en faisant 
miroiter à ses yeux des paradis terrestres à sa portée 
quand il le voudra, en adoptant une façon de combattre 
capable de l'intéresser comme un drame et un roman- 
feuilleton. » Et pendant que la Guerre sociale, en prenant 
place de ce côté de la barricade oîi luttent les classes 
qu'elle désire conduire à l'assaut, écrivait ces lignes, 
monsieur Pataud, de la Confédération Générale du Tra- 
vail, proclamait, dans un grand journal bourgeois, que 
le syndicalisme se serait servi, entre autres armes, du 
« sabotage des plaisirs bourgeois t>, en affirmant ainsi, 
une fois de plus, le rôle du sentiment et de la haine 
dans la philosophie et la pratique des luttes des classes. 
Il était moins en désaccord, en cela, de ce qu'on pourrait 
croire au premier abord, avec monsieur Paul Bouro-et 
assurant, dans sa Barricade, qne les classes vivent à l'état 
de lutte, et que c'est dans l'état perpétuel de résistance 
qu'une classe, voulant s'imposer et vaincre, doit vivre. 
La Barricade, écrit Paul Bourget, pose nettement ce fait 
indiscutable : qu'il y a des classes; — ce second fait, 
non moins indiscutable, que ces classes sont soumises à 
la loi de la lutte pour la vie, aussi vraie pour les espèces 
sociales que pour les espèces animales, et elle formule har- 
diment ce pronostic, que la civilisation doit devenir plus 
forte, plus accomplie, si, acceptant cette loi de la lutte et 
la pratiquant virilement,les classes développent, les unes 



76 



LE GKNIB DB L ARGOT 



contre les autres, des puissantes qualités d'attaque et de 
résistance. Il s'en suit qu'en présence du formidable mou- 
vement ouvrier qui se dessine partout à l'heure préseni ■ 
la classe capitaliste: nobles, bourgeois, patrons, do 
s'organiser, si elle veut vivre, à l'état de résistance (1). 

Comment écarter le sentiment de la haine de cet état 
perpétuel de lutte qui anime les classes sociales ; com- 
ment écarter la haine de cet « état de résistance » perpé- 
tuel où sont appelées à vivre les classes, celles du haut 
comme celles du bas? 



Il faut bien avoir saisi l'importance du fait que nous 
venons d'indiquer pour voir dans toute son exactitude 
l'un des côtés les plus caractéristiques du bas langage: 
l'esprit de dégradation et de dépréciation. C'est dans un 
furieux langage de haine que le Père Peinard, documen- 
tation pittoresque et abondante du bas langage, exprime 
au nom des pro/os son aversion profonde pour tout ce qui 
n'est pas de son monde, de son groupe, de sa classe. 
La chronique raconte que la misère a tué un pauvre dia- 
ble dans un taudis? « Si cane fait pas bondir,des fourbis 
pareils, dus à la misère ! Et tout cela, nom de Dieu , 
pendant que les types de la haute nocent à tire larigot, 
et gaspillent plus de picaillons qu'il n'en faudrait pour 
donner un peu de bonheur à la floppée des ventres- 
creux ! » Le gros banquier amasse des sacs pleins d'écus 
d'or ? « Que ça peut bien lui foutre que des milliers de 
pauvres diables se ruinent, tombent dans la mistoufle, 
qu'ils se fassent sauter le caisson de découragement ?.. 
C'est ce roi de la finance qu'il faut estourbir tout le pre- 
mier... Mais les tètes de veaux de la triperie (2) sont les 

(1) Lettre de M. Bourget au Journal, 1 janv. 1910. . 

(2) Les sénateurs. Le Père Peinard appelle : les grosses tripes. 



LES LANGAGES SPECIAUX 



laquais du gros banquier... Je ne saurais trop le seriner. 
Toutes ses richesses ont été barbotées. Quand donc 
irons-nous foutre notre nez par là? Ce sont des turnes 
très bath. Le populo y serait chouettement. Ce qu'ils 
pionceraienl les mômes qu'on collerait dans les plumards 
du Roi des Grinches ! Et son château ! Ça sera un 
chouette patelin pour la convalescence des écloppés du 
turbin ! » 

La philosophie de l'histoire des luttes sociales : les 
bourgeois succédant aux aristocrates et s'emparant des 
droits et des privilèges de ceux-ci, malgré les idées éga- 
litaires de la Révolution, — est brièvement exposée 
en quelques lignes de bas langage au bon prolo, aux bons 
purotins, aux bons turbineurs, le jour de la commémo- 
raison de la prise de la Bastille — avec qui devaient tom- 
ber tous les privilèges! - le 14 juillet 1890 : 

« Y a plus de seigneurs ! 

« Mais les billets de banque c'est plus urf que les 
parchemins : les bourgeois ont choppé la place des 
nobles ! 

<' Le droit de cuissage n'est pas mort ! 

« C'est les patrons et les richards qui en usent : qu'une 
ouvrière fasse sa mijaurée ; elle sera saquée illico... 

a Y a plus de roi ; c'est très bath ! Mais, au fond, c'est 
kif-kif». 

Le populo crève la faim ? L'hymne de haine à.\xpopulo 
argotier se fait encore plus farouche : « Si c'est pas 
dégoûtant de voir les quotidiens constater en deux 
lignes qu'un ouvrier vient de mourir de faim près des 

les sénateurs, probablement à cause du ventre qu'ils doivent avoir 
à cause de leur âge ; et de cette image il a dérivé les autres : tri- 
perie, le Sénat ; télés de veaux, les sénateurs. Les députés ne sont 
pas mieux traités : ce sont « les bouffe-galette de l'Aquarium du 
Quai d'Orsay »; ils sont donc les poissons (et l'injure est atroce de 
la Chambre, placée sur le bord de l'eau. 



78 LE GÉNIE DB l'argot 

Halles !... Car, enfin, si — comme on dit — les canards 
sont mis au monde pour instruire le populo, ils doivent 
dauber sur ses vrais intérêts. Ah, ouiche, va t-en voir si 
les poules pissent! Des mistoufles, des pauvres bougres, 
faut pas en parler... Comment, à côté de cette sacrée 
carcasse de fer (les Halles) où il y a des cargaisons de 
boustifaille, un homme claque ! Un déchard crève, le 
ventre vide à côté de la cathédrale de la mangeaille! Et 
c'était pas un flemard que ce pauvre bougre ! Il avait — 
le couillon — massé toute son existence pour engraisser 
son singe. Le feignasse tient le pognon et godaille avec ; 
— le prolo est mort ! » 

Ainsi le langage spécial du bas peuple sert aujourd'hui 
comme hier à combattre la lutte contre les hommes des 
classes privilégiées, à les attaquer, à les insulter, à 
les berner ; — aujourd'hui comme hier, lorsque la bou- 
quetière poissarde insultait Vadé, le poète, dans ce lan- 
gage des Halles queUanonyme auteur du Dictionnaire (1) 
définissait comme le langage des « plus vils artisans, des 
crocheteurs, des bateliers, des porteurs d'eau, des gou- 
jats d'armée et d'autres personnes qui ont une langue 
à part )), langage dit des Halles « parce que le langage 
dont il s'agist vient proprement de ce pais là et que c'est 
aux Halles qu'un tel jargon a plus de cours ». — 
« Echappé d'andouille », — « meuble de Chàtelet » — 
« que Chariot vous endorme » ! crient les poissardes : 

Qu'il est genti ! Y s'fache ! Y rira ; 
Sa bouche commence à s'fendre ; 
Ce s'roit ben dommage de l'pendre 
Car il paroît qu'il grandira (2). 

(1) Le Dictionnaire des Halles (attribué à Artaud ou à Furetière), 
Bruxelles. 1696. 

(i!) Vadb, Œuvres, tome III. Paris, 1758. 



LES LANGAGES SPECIAUX 79 



Le bas langage est donc, en quelque sorte, le signum 
dont est fiére la caste qui le parle; il est aussi une des 
armes à l'aide de quoi le peuple, qui est en bas, se sert 
pour assaillir les classes supérieures dont il veut pren- 
dre la place. 

Ce sont là les fonctions essentielles du bas langage. 
Quel est, essentiellement, le mode de sa composition? 

Si nous ne nous trompons pas, il faut chercher le fait 
fondamental constituant l'esprit du bas langage, dans sa 
tendance constante à la matérialisation des idées et, par 
là, à V abaissement de tout ce qui se passe à travers le 
tamis impitoyable de cette forme si caractéristique de 
langage spécial. 

Matérialiser signifie rendre concret ce qui estabstrait; 
incarner dans un fait matériel ce qui est spirituel ; foire 
tomber le plus possible les idées sous les sens; faire pas- 
ser l'abstrait au concret et l'intellectuel au sensitif ; sub- 
stituer à chaque image qui ne soit pas l'image d'un objet 
matériel, l'objet qui est en rapport analogique avec l'idée 
dont il doit prendre la place. Mépriser devient cracher 
sur; étudier devient piocher; faire une maladresse 
devient mettre les pieds dans le plat ; coûter cher devient 
coûter les yeux de la tête. M. Raoul de laGrasserie a fait 
à ce propos une observation vraiment géniale dans son 
livre : Des parlers des différentes classes sociales (1), lors- 
qu'il a observé que le peuple, en transposant les idées du 
monde abstrait au monde concret, se sert d'une série de 
processus los^iques qui font descendre l'idée, plus ou 
moins abstraite, au monde de l'homme, de l'animal, de 
la plante, des objets inanimés. Toute idée abstraite, en 
d'autres termes, est matérialisée à l'aide d'une comparai- 

(l) Paris, P. Geuthner, édit., 1969. 



8o 



LK Gr.Mr: de l'ahgot 



son avec les membres du corps humain ou avec les 
actions humaines et les ustensiles domestiques, ~ ou 
bien à l'aide d'une comparaison avec les animaux, les 
plantes et objets inanimés. 

Alors, avoir une déception devient se casser le nez 
(homme); le dénonciateur devient le mouton (animal); 
l'insuccès devient un chou blanc (végélal) ; perdre la rai- 
son deviendra perdre la boussole ou la boule (objet ina- 
nimé) ou avoir une araignée dans le plafond. C'est aussi 
dans les proverbes - forme caractéristique où s'exprime 
la pensée du peuple — que la matérialibalion est évidente. 
Le proverbe matérialise toute idée dans des images pri- 
ses au corps humain, aux animaux, aux végétaux, aux 
mméraux et aux objets inanimés : qui trop embrasse mal 
étremt ; il faut hurler avec les loups ; quand la poire est 
mûre elle tombe; tout ce qui reluit n'est pas or; la lame 
use le fourreau, etc. 

L'individualisation est aussi très usitée par le bas 
langage ; elle n'est pas autre chose qu'une forme de 
matérialisation. Individualiser c'est appeler Chariot le 
bourreau, Jean Raisin le vigneron, Judas' le traître 
Samte-Touche le jour de la paye; c'est donc matérialiser! 

La matérialisation de l'idée constitue l'indice d'un 
rapprochement entre la mentalité du peuple matéria- 
lisant sa pensée et celle du primitif ou de l'enfant, qui 
en font autant. Il faut remarquer cependant, — ce qui 
manque à l'idéation primitive et enfantine — que la ma- 
térialisation de la pensée dans le bas langage se plaît la 
plupart des fois, àconcréter l'image dans des formes qui 
la dégradent. La matérialisation peut assez souvent don- 
ner de la saveur à l'image; c'est pour cela que l'on s'ac- 
corde a trouver si pittoresque le bas langage, mais le 
peuple ne préfère que cette forme de matérialisation qui 
déprécie et qui fait descendre d'un degré ou de plusieurs 
degrés l'idée qu'il veut matérialiser. Les objets matériels 



LES LANGAGES SPECIAUX 8l 

déjà matérialisés dans le langage plus noble, devront 
par conséquent descendre d'un ou de plusieurs degrés et 
être indiqués par des objets qui soient, pour ainsi dire, 
plus matériels encore. L'homme, qui pourtant est déjà 
quelque chose de matériel, sera ainsi dégradé jusqu'à 
l'animal, à la plante, à l'objet inanimé; - au lieu de 
corps on dira la carcasse; au lieu de cuisses, les gigots; 
au lieu de pieds, lespattes; au lieu dejambes, les fuseaux. 

Tout ce qui est abstrait doit se matérialiser ; tout ce qui 
est matériel et animé doit se matérialiser davantage, se 
dégrader et se déprécier en descendant d'un degré ou de 
plusieurs degrés. 

Tels, il nous semble, sont les faits fondamentaux qui 
règlent le processus logique de formation du bas lan- 
gage et qui lui donnent en même temps la saveur, l'iro- 
nie, le pittoresque. Ce désir d'abaisser, de dénigrer, de 
déprécier, cette expression de la jalousie et presque de la 
haine, ne sont-ils, en grande partie, le résultat des luttes 
et des oppositions entre les classes inférieures et celles 
qui leur sont supérieures? On affirme que les bossus 
ont de l'esprit ; ils ont certainement une tournure de l'es- 
prit qui aime à dénigrer, à abaisser, à déprécier; d'où 
1 ironie et la saveur. Mais c'est que le bossu est tout natu- 
rellement porté à voir les hommes d'un œil jaloux et 
envieux ; — de même le bas peuple ne se voit-il pas, 
lorsqu'il se compare aux hommes qui jouissent de la vie, 
de l'argent ou de pouvoir, comme doit se voir l'homme 
contrefait, lorsqu'il se compare aux autres hommes? 
L'état perpétuel de jalousie, d'envie, d'opposition chro- 
nique et systématique, d'infériorité sociale ou autre, où 
le peuple vit, fait surgir de l'âme du peuple l'instinct de 
dépréciation, d'abaissement et de dénigrement, qui forme 
un des stigmates, et non des moins évidents, du bas lan- 
gage. 



82 



J.E GENIE DE L ARGOT 



Le Stigmate de l'ordurier et de l'obscénité, qui marque 
assez souvent le bas langage, est encore une des expres- 
sions de 1 ame populaire. Le bas langage, en matériali- 
sant, impose aux mots les plus nobles un sens ignoble : 
cela ne lui suffît pas, car il impose aux mots et aux 
phrases les plus claires un sens équivoque, nous voulons 
dire un sens ordurier ou obscène; ce qui est aussi une 
forme de dégradation. 

Que le bas langage soit trop souventordurier et obscè- 
ne, c'est là un fait tant de fois signalé et démontré qu'il 
est inutile de s'arrêter sur ce sujet sinon pour indiquer 
une différence essentielle, à ce point de vue, entre le bas 
langage du bas peuple italien et celui du bas peuple 
franrais. 

Les allusions obscènes sont très fréquentes dans le 
langage du bas peuple de Rome , que nous avons tout 
particulièrement étudié ; mais il n'y a sous ce rapport 
aucune comparaison à faire avec le bas langage parisien. 
Le bas peuple romain aime, à tout instant, faire allusion 
aux organes génitaux et aux manifestations les plus sen- 
suelles et les plus perverses de l'amour, tandis que le 
le bas peuple parisien se contente d'allusions ordurières, 
mais moins libertines. Nous avons collectionné etpublié, 
aux chapitres de l'ouvrage déjà cité, dédiés aux sordida 
verba du bas langage de Rome, une centaine de phrases 
de bas langage où les idées les plus innocentes et bana- 
les ne sont rendues que par des phrases du langage spé- 
cial contenant les allusions les plus obscènes. Pour dire, 
en effet : — voilà une jeune fille qui n'a pas de dot; — 
cet homme dit être malade, mais en réalité il se porte 
très bien; — il faut soutenir un combat; — il assure de 
l'aimer, mais, en réalité, il ne l'aime pas; — il a fait un 
déjeuner délicieux ; — il s'est marié; — pourquoi es-tu 



LES LANGAGES Sl'licIAUX 83 



de mauvaise humeur? — c'est l'enfant gâté de sa mère; 

— je n'ai pas peur ; — tais-toi! — il faut essayer plu- 
sieurs fois avant de réussir; etc., etc., le bas langage se 
sert d'expressions typiques qui contiennent toutes les 
allusions les plus etïrontées aux nudités les plus cachées 
du corps. 

Nous avons recueilli aussi des dialogues injurieux, 
en langage spécial, dont chaque mot est une obscénité, 
des dialogues assez longs, — car les hommes du peu- 
ple aiment à se donner la réplique des injures dans leur 
langage spécial, et cela avec des phrases déjà établies 

— et nous avons aussi collectionné des chansons, des 
devinettes, des prières même, — oui, des prières, — ainsi 
que ïoremus et une sorte de pater noster dit le « pater 
noster délia Francia » (pater noster de France) exclusi- 
vement composés de mots profondément obscènes. Pour- 
quoi les romains d'aujourd'hui appellent-ils ce pater nos- 
ter énigmatique et obscène — exprimé avec les mots les 
plus typiques du bas langage, et que certaines midinettes 
récitent avant de commencer leur journée de travail, — '■ 
Pater Noster de France, voilà ce qu'il nous a été impos- 
sible de découvrir. Probablement les raisons qui les ont 
conduites à faire remonter aux étrangers la paternité de 
cette obscène déformation d'une prière sont du même 
genre que celles qui font appeler l'avarie mal français 
par les Italiens et mal napolitain par les Français! 

Nous avons collectionné aussi des dialogues d'injures 
{botta e risposta) où les individus, en s'injuriant, se don- 
nent la réplique avec des mots et phrases obscènes, les 
répliques étant, la plupart du temps, commandées par la 
rime ou par l'assonance ; nous pourrions aussi citer, 
pour le bas langage de Rome, la réplique obscène à pres- 
que tous les numéros, de 1 à 90 (les numéros avec les- 
quels on joue au loto) et même les répliques, du même 
genre, aux litanies et aux différentes phrases, les plus 



LE Gi.Mi; DE L ARGOT 



connues, composant les fables populaires les plus répé- 1 
tées. 

• 

Après avoir remarqué l'importance que prend, dans la 
création du bas langage, l'état perpétuel de jalousie, 
d'envie, d'opposition, d'infériorité, où le peuple vit — il 
ne faut pas hésiter à attribuer à cet état perpétuel de ja- 
lousie, de concurrence et même de haine, la déformation 
ironique, grotesque, dépréciante, dégradante, que le bas 
langage imprime constamment aux mots, après l'avoir 
imprimée aux images. La déformation des mots, qui se 
trouve à chaque page du bas langage, ne forme-t-elle pas 
partie du même processus logique de dégradation que le 
bas langage imprime aux images? 

On a beaucoup parlé des déformations imposées — 
avec des chances et des fortunes bien diverses ! — aux 
mots par le bas langage populaire ; on a interprété de dif- 
férentes façons cetle manie qu'a le peuple de triturer 
les paroles, de les amputer, de les allonger, de les défor- 
mer à l'aide de tampons qu'il met entre les syllabes et 
qui les rendent difformes, gibbeuses, cahotantes. Ce 
n'est pas là, pourtant, un fait bien simple et tout naturel 
de dégradation syllabique auquel le peuple est porté 
pour les mêmes raisons psychologiques qui le portent 
à la dégradation, à l'abaissement et au dé igrement des 
images ? 

Ce procédé de déformation des mots dans le bas lan- 
gage fourmille d'une grande quantité de méthodes. Ajou- 
ter aux mots des suffixes; retrancher des mots la der- 
^iière syllabe (déjà Privât faisait remarquer qu'à Paris, 
en 1830, on ajoutait aux mots la syllabe mar, — épice- 
mar pour épicier, — et qu'en 1823, époque oîi les dio- 
ramas avaient le plus grand succès, on parlait en 



LES LANGAGES SPÉCIALX 85 

rama) (i); substituer aux lettres, ou aux syllabes, des let- 
tres ou des syllabes assonnantes ; transposer les lettres et 
les syllabes; fondre deux mots en un seul; tout cela est 
un jeu, et une nécessité, pour le bas langage, qui prend 
d'assaut les mots ainsi qu'il a pris d'assaut les images, 
et qui désire dégrader, déprécier, abaisser, ridiculiser 
les uns et les autres. 

De cette déformation et de cette jdégradation, toutes 
mécaniques, des mots peuvent naître automatiquement 
des images qui donnent à leur tour naissance à des paro- 
les nouvelles; c'est là une véritable découverte que Gra- 
ziadeo Ascoli avait entrevue dans ses Stiidi criiici (2) et 
que Marcel Schwob et Georges Guieysseont mise au point 
(l'une façon si remarquable (3), ainsi qu'il nous sera donné 
de le montrer plus loin. 

En parlant de ces principes, et en feuilletant la mono- 
graphie que Charles Nisard a dédiée aux parisianismes 
populaires (-4), nous trouvons une certaine quantité de 
mots dont on a cherché à expliquer l'origine par les 
élymxologies les plus ingénieuses, mais qui en réalité 
n'ont — pensons-nous — d'autre origine que le « truquage» 
usité chezle peuple par l'application de suffixes et de pré- 
fixes, par changement de syllabes, etc., ainsi que accueil- 
lir pour prendre,chercher,qu'onvoudrait faire descendre 
de aquilir, anglo-normand, prendre, mais qui, assez vrai- 
semblablement, n'est que le produit, pensons-nous, du 

'1) A. Privât D'AwGLEMOxr, Paris anecdote, 1854. Voyez aussi le 
Père Goriot, de Balzac, page 56, édit. du Centenaire : sanlérama, 
f;oitorama, soupeauravia , etc. 

(2) G. Ascoli, Studi critici, in Studî orientali e lincjuistici, fasci- 
colo III, Milan, 1.^61. 

(3) M. Schwob et G.Guxeysse, £iiirfe swr l'argot françaia.in Mém. 
de la Soc. linguistique de Paris, tome VII. Paris, 1889. 

i4) Ch. Nis.^rd, Ue qiielqufs parisianisvws populaires.etc, Paris, 
1^;"6. Voyez aussi du même auteur : Etude sur le langage popu- 
laire de Paris et de sa banlieue, des xvii', xvin'^ et xix' siècles, 
Paris, 18*2, et l'Histoire des livres populaires, tome second, ch.xii, 
dédié à la Linguistique, Paris, 1864, deuxième édition. 



86 LE GÉNIE DE l'argot 

truquage du mot cueillir, à Taide du préfixe ac ; — apparat 
pour appartement ; — aoisoire pour avis ; battre la cala- 
bre, pour battre le pavé, vagabonder (calabre est une 
déformation de calade, terme de manège par lequel on 
désigne la pente d'un terrain) — cen, sen, san, pour ce, 
dans les écrits populaires du xvii» siècle ; — ch' pour cher ; 

— chochon pour compagnon (prononciation déformée de 
soçon, mot de Tancien français qui signifiait compa- 
gnon ; le truquage de prononciation suggère une image 
nouvelle, le cochon, et la création de la phrase popu- 
laire : camarades comme cochons) — crin d'œil pour clin 
d'œil; — définition pour Un ; — je te dis et je te douze, 
pour je te dis et je dis encore; — dormir comme une 
soupe, pour dormir comme une souche (à remarquer que 
l'homme, grâce au procédé d'abaissement de rang, est 
comparé à la souche, et ce dernier mot, déformé, devient 
à son tour soupe) — dos et ventre, pour lods et ventes ; 

— ecri^ofre, pour écriture ; — eniplan, pour coup de poing 
(déformation du mot empan, mesure de l'étendue de 
deux bras : donner un empan sur la figure) — galaminer, 
se dorloter, se goberger, faire le fainéant (truquage du 
mot de vieux français gale, joie, réjouissance) ; — hain- 
gerie, haine (truquage du vieux français haingue, à qui 
on a ajouté le suffixe déformateur rie) — hodelureau 
pour godelureau ; — Jea7i l'enfumé pour jambon (le mot 
Jean dérive évidemment du truquage de jambon) — ne 
c'est pour ce n'est; — je vous en ré, ma foy. pons, pour 
je vous en répons ; — paroli pour parole, style, discours ; 

— £/e??ioùe//ec^ePon/-7'o?-c/jon, pour chiffonnière (truquage 
du mot Pontorson, ville du département de la Manche, 
oii l'on fabriquait de la toile; ce n'est pas l'image des 
torchons qui a suggéré la phrase : c'est le truquage du 
mot qui a fait naître automatiquement l'image) — rémo- 
tif, pour motif; — remoucher pour moucher, espionner; 

— roublier, pour oublier ; — shjvrer pour s'enivrer. 



LES LANGAGES SPECIAUX 87 

De même, une ^ ande quantité de motsdu bas langage 
parisien d'aujouri.i luine pourraient-iispas trouver leurs 
origines dans un procédé de déformation et de truquage 
par suffixes, préfixes, etc.? On sait que l'ancien argot 
appelait lime la chemise (Peclion de Ruby), de lime on 
a fait certainement limace, grâce au suffixe déformateur 
asse. Quelqu'un a trouvé très pittoresque ce mot de 
limace, faisant image; mais le mot, si pittoresque soit-il, 
n'a pas été suggéré, pourtant, par une image ; il est sorti 
tout naturellement du procédé de déformation des mots 
par suffixe, ainsi que la likette d'aujourd'hui, — toujours 
pour chemise, — qui provient probablement du mot an- 
cestral lime, truqué par déformation et suffixe. 

Sont issus très probablement du même procédé les 
mots de bas langage parisien : bacchante pour barbe (de 
la racine ba); — aff pour affaire ; — bagotier [Ûq bagot, 
déformation de bagage) ; — baguenaude pour poche (à 
rattacher à blague, le sac, et au latin bulga, suc, mot con- 
sidéré par les Romains comme d'origine gauloise : les 
mots du bas langage, bacreuse, balade, ballade, vague, 
vaguenaude. valade, vallade, pour poche, ne sont que des 
déformations issues de la même racine) ; — barberot ponr 
barbier; bocson pour garni, logis (de bocal, qui signifie 
aussi, par transposition d'images, logement) — boutogue, 
boulange (de boutique) pour boutique; — bouscaille pour 
boue; — boutanche pour bouteille et boutique; — brodan- 
c/ierpour écrire (de bvodage, écriture), — burlingue pour 
bureau; — buter pour tuer (transposition de lettres) ; — 
cabermont pour cabaret; — ca/anc/ier pour mourir (du tru- 
quage de caleter, s'en aller, se sauver) ; — faire cherance 
pour faire bonne chère ; — cibige pour cigarette ; — clavin 
pour vin ; — conobrer 'pour connaître ; — crie, crigne,cri- 
gnole, criole, criolle pour viande (de l'ancien mot d'argot 
creia, pour viande) — cribler pour crier ; - cribleur de ver- 
douz pour marchand de^quatre saisons (crieur de verdure); 



88 I.E GÉNIli DE K'AHGOT 



— dorancher pour dorer, — loufoque pour le fou (pro- 
cédé largongi ; où la consonne initiale est remplacée par 
/ et reportée à la fin du mot avec une terminaison quel- 
conque, mais plus g-énéralement en i, em, ème, i, ic,oc, 
uche). 



La matérialisation des idées, — le dénigrement, se plai- 
sant à faire descendre d'un ou de plusieurs degrés les 
idées et les êtres, — et la dégradation des syllabes — indi- 
quent Fétat de lutte, d'opposition, d'assujettissement où 
le peuple se trouA'e, mais ne sont pas les seules carac- 
téristiques du bas langage. 

En maniant et en anatomisant ce bas langage, nous 
trouvons, au fond du mécanisme logique d'où jaillit l'i- 
mage, une pensée vitale, toujours présente, qui constitua 
l'aurore de la pensée primitive et qui forma l'un des 
premiers patrimoines intellectuels de l'humanité : la 
pensée de l'analogie. Pour le primitif, il existe un lien 
indissoluble entre tout ce qui est analogue; les analogues 
s'identifient entre eux ; le semblable attire et provoque 
le semblable ; l'un des deux analogues peut se substi- 
tuer à l'autre. Le primitif — et nous verrons cela plus 
loin, lorsque nous étudierons la pensée et l'argot magi- 
ques — n'accomplit aucun geste sans penser, avec 
crainte ou avec espoir, à l'analogie. Il voit toujours, der- 
rière le fait, son analogue. Il est suggestionné par l'idée 
de l'analogie. Or, dans le bas langage, la matérialisation 
et la dépréciation se font précisément à l'aide de l'ana- 
logie. On descend de l'idée ou de l'êlre, à son semblable 
placé plus bas d'un rang ou de plusieurs rangs. En choi- 
sissant ses images, le bas langage, même s'il ne dégrade 
pas, travaille toujours dans la direction de l'analogie 
substituant à l'expression ^de chaque image qu'il veut 



LES LANGAGES SPECIAUX 



chasser de la langue son doublet analogique. On pourrait 
dire, sous une forme paradoxale, mais qui contient un 
fond de vérité, que le bas langage ne voit pas le monde 
tel qu'il est, mais tel qu'il se reflète dans ses analogies, 
ar le peuple regarde à travers chaque idée ou chaque 
ait et ne voit que leurs analogies. C'est précisément des 
malogies qu'il exprime et à qui il donne la vie et l'esprit 
le la réalité. 



Ce langage, qui matérialise, qui ironise, qui déprécie, 
jui déforme, ce langage qui voit à travers chaque idée 
jon idée analogique, devient tout naturellement un lan- 
gage pittoresque, dont plus d'une fois la langue la plus 
loble et la plus pure daigne s'enrichir. Il arrive aux 
nots — somptueux dans leurs haillons - du bas lan- 
gage (et nous voulons parler des mots et des images les 
dIus pittoresques), — ce qui arrive aux hommes qui les 
3arlent. Au lendemain d'une bataille sociale gagnée par 
es gueux, il surgit de la masse des serfs victorieux une 
îlite d'esclaves qui prend la place de l'élite détrônée et 
[ui s'installe parmi les richesses, les honneurs et les 
jloires de la classe déchue. Il existe une « circulation » 
les mots du bas langage — passant des bas-fonds et de 
'enfer de la vie sociale la plus misérable aux honneurs 
les degrés hiérarchiques les plus élevés, — ainsi qu'il 
xiste une « circulation » des molécules sociales qui 
nontent des degrés les plus bas de l'échelle sociale aux 
legrés les plus hauts et les plus enviés. 

« Circulation » des mots dont la théorie de G. Schiïtte, 

in partie inexacte cependant, a soupçonné l'existence en 

ffirmant que, dans une société où les classes sociales 

■eçoivent des degrés d'instruction différents, les classes 

jupérieures ont un langage archaïsant, tandis que la 



go LE GENIE DB L ARGOT 



langue subil dans les couches inférieures de la popula- 
tion un développement spontané et normal; mais lors 
des bouleversements sociaux, la langue des hautes clas- 
ses disparaît et seule la langue populaire subsiste (1). A 
cette même « circulation » de mots faisait allusion, plus 
exactement, dans un hymne superbe où la poésie, cepen- 
dant, fait voir quelque peu agrandie et exagérée la vérité, 
Jean Richepin, dans son discours de réception à FAcadé- 
mie (2) :... « Les riches parents de qui nous tenons 
cet héritage (de la langue), les véritables et presque les 
seuls créateurs de toutes ces merveilles, et aussi leurs 
plus sûrs colporteurs à travers les temps, c'est bien, en 
province, le laboureur de la glèbe; à Paris, ceux qu'on 
désigne Montaigne et Malherbe; c'est la suite, comme en 
farandole, de ces toujours renaissants transmetteurs des 
lumineux flambeaux, c'est la ronde des paysans, des 
marins, des ouvriers, des mendiants, des vagabonds, 
des commères, des gosselines, des goussepains, des 
mères-grands, des gagne-petit, des gens du peuple enfin, ! 
c'est l'infatigable et inépuisable et anonyme tourbe de 
ces fourmis sacrifiées et de ces abeilles obscures, grâce à 
qui jamais la fourmilière n'est sans travail, jamais la 
ruche n'est sans miel... » 

Certes, ce n'est pas exclusivement de la sève du bas 
langage que la langue se nourrit, car, parmi les mots 
scientifiques et techniques, parmi les néologismes de 
toute sorte, parmi les mots de la politique ou du journa- 
lisme, ou du sport, ou de la mode, ou du théâtre, — 
parmi les mots, enfin, de la vie tout entière en évolution 
perpétuelle, parmi les mots dont on pourrait faire tout un 
dictionnaire spécial à côté du dictionnaire de la lan- 

(1) G. ScHÛTTE. Uebei- die alte politische Géographie der nicht- 
Klassischen Voelker Europas, jj» ^Mo-Germanische Forschunoen. 
1903-1904. ^ ' 

(2j 18 février 190 • 



LE3 LANGAGES SPECIAUX QI 

gue (1), combien en est-il de destinés à faire partie de la 
langue la plus noble ! 



Le bas langage dont le peuple se pare nous apparaît 
donc comme un signe de la classe, et constitue une de 
ses armes pour la lutte ; le procédé logique essentiel qui 
l'anime est formé par la matérialisation et par la dégra- 
dation des images et des paroles, — et par le passage 
analogique d'une idée à l'autre et même d'un mot à un 
autre. Quoique servant de signum, quoique servant 
d'arme pour la lutte, et quoique déformant les images et 
les mots, ce langage n'est pas encore un argot; il est et 
il reste un langage spécial. 

Quel est donc le véritable argot? 

(1) Le professeur italien Alfr. Panzini a fait cette tentative, qui 
est peut-être l'une des premières en ce «enre. Dans un « Supplé- 
ment aux dictionnaires italiens » il a collectionné les mots qui, 
tout en ne figurant pas dans le dictionnaire de ia langue, font 
pourtant partie du langage courant, parlé ou écrit, lien est résulté 
un volume de 530 pages : Dizionario modemo ; supplemenlo ai 
dizionari itaLicuiK Milano, 4905, — qui publie aussi, en appendice 
à la première t 'ition, des lettres des professeurs d'Ancona, Renier, 
Cian. Galanti, Mario Pilo, Sergi, et de nous-mème, exprimant les 
opinions les plus variées au sujet du rajeunissement et de l'évo- 
lution de la langue. 



DEUXIEME PARTIE 

LES LANGAGES SPÉCIAUX ET L'ARGOT 



LES LOIS DE NAISSANCE ET DE 
DÉVELOPPEMENT DU LAN- 
GAGE SPÉCIAL. 

Nous avons vu que le langage spécial remplit sponta- 
nément une fonction de protectioti plus ou moins effi- 
cace; et nous avons ajouté que le langage spécial devient 
aussi, assez souvent, le signum dont se parent les groupes 
qui le parlent, surtout les groupes qui soumettent encore 
leurs initiés à des restes de rites d'initiation. 

Il faut maintenant tâcher de spécifier ces indications 
et de faire disparaître ce qu'elles ont de trop vague. Car 
il n'est pas impossible de définir plus exactement quelles 
sont les règles d'après lesquelles le langage spécial de- 
vient toujours davantage une fonction de protection! et 
un signe II faut rappeler à cet effet es lois d'après 
lesquell ~ il naît et il se développe. 

Il faudra d'abord, encore une fois, indiquer que notre 
essai n'est pas un essai philologique, ou de psychologie, 
mais une tentative d'interprétation sociologique des lan- 
gages spéciaux, y compris l'argot. Notre essai, donc, 
plus qu'une exposition de faits — du plus grand nombre 
de faits concernant l'argot — constitue essentiellement 



LES LANGAGES SPECIAUX ET L ARGOT 



une recherche de lois. Les classificateurs des sciences 
ont distingué les sciences des faits des sciences des 
lois (1). Les premières, dans leur ensemble, s'efforcent 
d'embrasser tous les faits de lous ordres et dans tous les 
temps. Les deuxièmes étudient les faits, mais ils les 
considèrent à un autre point de A'ue. Elles cherchent, 
derrière le contingent, le général et le nécessaire. Par- 
tant de ce postulat scientifique que partout où les mêmes 
conditions sont réalisées le même effet doit se produire, 
elles cherchent, plus qu'à savoir en quel lieu et en quel 
temps tel phénomène s'est réalisé, à connaître d'une 
façon générale les conditions des phénomènes. Chez les 
unes on veut fixer le fait, chez les autres on veut décou- 
vrir la loi ; les unes connaissent principalement l'ordon- 
nance chronologique et topographique ; les autres ne 
connaissent que les ressemblances ou les différences qua- 
litatives; toute chose est analysée en ses éléments, et 
chaque élément expliqué suivant les lois spéciales de 
l'ordre auquel il appartient (2). Ainsi, nous nous préoc- 
cupons essentiellement ici des lois qui font surgir et 
développer le langage spécial et l'argot. 

Quelles sont les lois de naissance et de développement 
du langage spécial? 

Le langage spécial naît grâce à la différenciation 
psychologique existant entre les différents groupes so- 
ciaux et grâce à la spécialisation de chaque groupe dans 
un travail. 

Or, le langage spécial de chaque groupe développe 
plus ou moins sa fonction de protection, précisément en 
rapport au degré de différenciation psychologique du 
groupe^ et en rapport au degré de spécialisation du même 
groupe dans un travail. Plus le groupe se différencie, par 

(1) Voyez A.'SA.\iLi,^,Nouvelle classification des sciences. Paris, 1901. 

(2) Ch. Albert Sechehate, Programmes et méthodes de linguisti- 
que théorique, Paris, 1908, ch. i. 



q4 le génie de l'argot 

la nientatité de ses composants, du milieu qui Venvironne, 
plus il sentira différemment et d'autant plus son langage 
se particularisera et, par conséquent, plus ce langage de~ 
viendra un véritable tissu de protection. En outre, plus le 
travail auquel le groupe s^ adonne, ou plus le milieu inté- 
rieur que le groupe a créé seront spécialisés, plus le lan- 
gage deviendra une langue spéciale, car d'autant plus se 
fera sentir la nécessité de créer des mots et des phrases 
adaptés à la spécialisation du travail et du milieu. 

Ceci vaut essentiellement pour ce qui concerne le degré 
de différenciation et le degré de fonction de protection 
du langage spécial. Mais pour ce qui concerne particu- 
lièrement l'entité de sa valeur comme signum, ce n'est 
plus seulement du degré de différenciation du groupe 
ou de la spécialisation de son travail qu'il faut tenir 
compte ; mais aussi du grade que le groupe occupe, ou 
croit pouvoir occuper, dans l'échelle sociale des droits, 
des valeurs et des privilèges. Plus le groupe parlant un 
langage spécial se considère comme ayant des droits et des 
privilèges, plus soji langage spécial devient un « siqnum » 
et une marque extérieure. Signum et marque d'autant 
plus solennels que le langage se sera plus spécialisé. 

LANGAGE CLAIR, LANGAGE SPÉCIAL, 
PSEUDO-ARGOT BT ARGOT. 

L'on comprend alors assez facilement pourquoi on a 
si souvent confondu le langage spécial — ou, pour mieux 
dire, certains langages spéciaux, — avec l'argot. Lorsque 
le groupe qui parle un langage spécial est composé d'indi- 
vidus très différents de ceux qui les environnent Cet 
celapar la force d'une sélection qui tend à rapprocher les 
semblables) et lorsque chacun de ces groupes, en outre, 
étant adonné à un travail très spécialisé, a su créer un 



LES LANGAGES SPECIAUX ET L ARGOT QO 

milieu intérieur tout à fait particulier, — il est bien 
naturel que le langage soit au?si très spécialisé et assez 
obscur pour les profanes. Tout cercle d'hommes plus ou 
moins fermé donne spontanément, presque tous les jours, 
des significations toutes spéciales aux mots les plus 
usuels ; chacune de ces significations a été originée, la 
plupart des fois, par un hasard, par une coïncidence ; 
elles continuent cependant à rester attachées au mot, 
même lorsque les coïncidences qui les ont fait naître 
ont disparu ou ont été oubliées: il est tout naturel qu'il 
se forme ainsi, spontanément et nécessairement, un dic- 
tionnaire de mots à signification spéciale dans chaque 
cercle fermé, des mots qui n'ont aucunement l'intention 
de cacher la pensée, mais qui — vus du dehors — ont 
cependant toutes les apparences d'un argot. Dans un pe- 
tit livre anonyme: Conseils d'un vieil adjudant à un jeune 
soldat (Paris, 1909), nous lisons : « Il me souvient qu'aux 
manœuvres dernières, pendant une journée de marche, 
sous un soleil de plomb, dans un nuage continu de pous- 
sière, ma section était harassée. A chaque halte c'étaient 
des chutes dans les fossés plutôt que des repos, tran- 
quilles. Me rendant compte de cet état de choses j'eus 
l'idée, au coup de sifflet du capitaine, de remplacer le 
commandement parla phrase suivante : « Ceux qui n'ont 
pas de commissionnaires sont priés de prendre leurs 
valises. » Et aussitôt chacun de mes hommes de répéter : 
« En avant les valises ! » Le mot avait fait fortune : il n"a 
été qu'un écho pendant tout le reste de la manœuvre...») 
Prendre ses valises, — pour « se mettre en marche » ; 
voilà un exemple qui nous semble typique. Les hasards 
du travail en commun donnent une signification spé- 
ciale à un mot courant; cette signification reste, et le 
mot « nouveau » fait partie, pour un temps plus ou 
moins long, du langage du cercle fermé. 
11 ne faut pas voir autre chose dans les quelques mots 



96 



LE GENIE DE L AIUÎOT 



spéciaux dont se servaient entre eux les amis de l'A. B.C 
que Victor Hugo a chantés dans ses Misérables. LaiH. 
s'appelait Bossuet (Faigle de Meaiix); Mademoiselle Le- 
noir et Monsieur Leblanc n'étaient que Cosette et Val 
Jean (1). Ainsi, dans le cercle fermé des amis, une plai- 
santerie (l'aigle, Bossuet), une coïncidence, avaient fa i 
surgir le mot à signiîication spéciale, ou le mot nouveau 
V Elysée, dans le cénacle d'amis delà Bohême décritpai 
Murger, indique l'appartement de Marcel. L'intention d(^ 
cacher n'existe pas; le mot, cependant, n'est compris 
que par les initiés. Ce n'est pas un argot. C'est un lan- 
gage spécial. 

Sur ce terrain, tout fait, même le plus modeste, a 
son importance; c'est pour cela que. nous rappelons 
que lorsque madame Ste... se trouvait emprisonnée à 
Saint-Lazare et que tout Paris parlait d'elle, les employés 
du Métropolitain, en jouant avec les mots, ne dési- 
gnaient pas, en parlant entre eux, la gare Saint-Lazare 
de son véritable nom : ils disaient tout simplement^ 
gare Ste... Ce petit fait, assez banal, ainsi que les « va- 
lises » de l'adjudant, ne constituent-ils pas des exem- 
ples bien frappants d'un des processus de naissance des 
mots spéciaux, ou à signification spéciale, dans les cer- 
cles fermés? Des mots qui nécessairement apparaissent 
comme obscurs aux profanes, sans qu'il y ait pourtant 
préméditation de la part de ceux qui les ont créés? 

Or, puisque l'argot, le véritable argot, apparaît aussi, 
vu du dehors, comme un langage obscur et incom.pré- 
hensible, l'assimilalion entre les deux sortes de langages 
fut vite faite. Il y a là une erreur très excusable d'iden- 
tité. Nous disons : très excusable, car, en efïet, certains 
langages spéciaux (et nous savons maintenant comment 
et pourquoi) ont tout l'aspect extérieur de l'argot; — 
nous pourrions même les appeler des pseudo-argots. Si 
(1) Les Misérables, partie m, IV. 



LES LANGAGES SPÉCIAUX ET L ARGOT 97 

on pouvait manier les dififérents blocs de langages spé- 
ciaux ainsi qu'on manie sur une palette toutes les nuan- 
ces des couleurs, on pourrait disposer ces langages les 
uns à côté des autres en assignant à chacun d'eux sa 
place logique dans une chaîne nuancée des langages 
allant du langage clair et normal, patrimoine universel 
de tous les hommes et consigné dans le dictionnaire de 
la langue, au groupe extrême formé par les argots véri- 
tables. On aurait alors le langage clair et normal, d'abord ; 
puis, tout à côté, le langage des groupes les moins diffé- 
renciés de la grande masse des hommes par leurs quali- 
tés individuelles et par leurs spécialisations, des groupes 
parlant par conséquent le langage spécial le moins diffé- 
rent du langage clair et normal; et à côté de ces groupes 
se placeraient tous ceux oîi la différence avec le milieu 
se fait toujours plus marquante, à tous points de vue, et 
pour cela parlant des langages toujours plus spécialisés, 
Nous arriverions ainsi aux pseudo-argots, où la spécia- 
lisation du langage devient une véritable obscurité, — 
pour finir avec les argots authentiques où l'obscurité 
devient plus épaisse et complète, jalouse, intentionnelle 
et préméditée. 

LA 3IARQUE d'iDEXTITÉ DE 

l'argot. 

L'argot, tout en étant un langage spécial, présente des 
signes qui lui sont tout particuliers, et qui manquent aux 
autres langages spéciaux. 

Issu des groupes où l'opposition et la lutte avec le 
milieu sont très vives, issu des groupes qui se servent 
d'armes qu'il n'est guère possible de montrer en pleine 
lumière, l'argot n'est plus un simple langage spécial qui. 
sans avoir l'intention bien arrêtée de cacher quoi que ce 
soit, peut néanmoins servir de protection, — il devient, 
ou il peut devenir lorsque le besoin se fait sentir, une 



98 LE GÉNIK DE l'aRGOT 

arme cachée, une arme sournoise d'offense, pour trom- 
per, pour blesser et surtout pour attaquer et détruire le 
sens de la vue et de l'ouïe des profanes qui voudraient 
regarder et écouter. 

V argot est, par conséquent, un langage spécial qui reste 
inientionneUement secret, ou qui forge, toutes les fois que 
la nécessité le réclame, des mots et des phrases intention- 
nellement maintenus dans Vombre, car son but consiste 
essentiellement dans la défense du groupe argotier. 

C'est donc seulement de l'argot, qu'on peut dire qu'il 
s'agit d'un langage secret. L'intention de demeurer secret 
afin de protéger le groupe argotier, ou l'intention de naî- 
tre dans Fomhre — la préméditation — forme sa marque 
d'identité. 



LES MOTS QUI DEMEURENT ET 
LES MOTS QUI NAISSENT SE- 
CRETS. 

Pourquoi parlons-nous — en étudiant l'argot — de 
mots qui demeurent intentionnellement secrets, et de 
mots qui naissent intentionnellement secrets ? 

L'argot étant un langage spécial, on trouve, parmi les 
causes qui le font naître, vivre et développer, toutes les 
causes qui font naître, vivre et développer les langages 
spéciaux. L'argot est créé par des groupes sociaux ou 
bien par des couples (le couple est la forme élémen- 
taire du groupe et de l'association) où les individus se 
sont associés pour des raisons de ressemblance et d'af- 
finité; ceux-ci forment par conséquent une unité homo- 
gène qui les différencie du milieu. Cette unité, si élémen- ^ 
taire soit-elle, tend à marquer son langage de son stig- j 
mate personnel, précisément parce que la nouvelle 
communion formée par l'affinité a un cachet tout person- 

I 



J 



LES LANGAGES SPECIAUX ET L ARGOT 99 

nel, sent et pense d'une façon qui lui est particulière. 
Ainsi, les mêmes raisons d'ordre psychologique et indi- 
viduel qui tendent à faire naître le langage spécial chez 
tout groupement se présentent à la naissance de l'argot. 
Et, d'autre part, les mêmes raisons d'ordre mésologique 
entrent en cause, puisque les groupes qui parlent le 
véritable argot sont aussi des groupes ayant des occu- 
pations, des gestes, des conditions de yie professionnelle, 
sociale, économique, affective et autre, qui leur sont spé- 
ciaux, des conditions, donc, qui demandent des paroles 
ou des tournures de phrases toutes spéciales. 

Tout cela est dans l'argot comme dans les langages 
spéciaux. Mais dans l'argot il y a quelque chose de plus 
— avons-nous vu — quelque chose qu'on chercherait en 
vain dans les différents langages spéciaux : la prémédi- 
tation d'envelopper les mots d'un voile épais de ténèbres. 
Or, ce but peut être atteint de deux façons : laisser dans 
l'obscurité le langage spécial issu spontanément de 
l'association (les mots, donc, doivent demeurer obscurs) 
ou bien créer intentionnellement, soit de nouveaux mots, 
soit, de nouvelles significations qui naissent ainsi dans 
l'ombre, et qui, dans l'ombre, doivent vivre et agir. Des 
mots spéciaux naissent sans aucune préméditation de 
dissimulation dans un groupe plus ou moins fermé : nous 
en avons donné plus d'un exemple. 11 suffit que ces mots, 
chaquejour fleurissant dans le parlerdes cercles fermés, 
soient maintenus dans l'ombre, pour que l'argot appa- 
raisse . 

Mots spéciaux qui naissent intentionnellement dans 
l'ombre, et qui restent dans l'ombre : les pages qui 
vont suivre en montreront toute une multitude fleurie 
dans tout milieu et à toute époque ; mais le mécanisme 
qui aurait fait surgir l'ancien argot des « merciers, 
porte-balles et autres » pourrait servir dès maintenant 
comme exemple. On lit dans le Jargon, ou langage de 



LE Gl-,NIE DE L ARGOT 



l'argot réformé, etc. Lyon, Nicolas Gay, 1634 (1): « L'an- 
tiquité nous apprend, et les docteurs de l'argot nous 
enseignent, qu'un roi de France ayant établi des foires à 
Niort, Fontenay et autres lieux du Poitou, plusieurs per- 
sonnes se voulurent mêler de la mercerie. Pour remédier 
à cela, les vieux merciers s'assemblèrent et ordonnèrent 
que ceux qui voudraient, à l'avenir, être merciers se fe- 
raient recevoir par les anciens, nommant etappellant les 
petits marcelots, péchons, les autres melotiers-hure.PMJS 
ordonnèrent un certain langage entre eux, avec quelques 
cérémonies pour être tenues par les professeurs de la 
mercerie. »Un exemple plus évident et plus sûr est donné 
par la création d'un argot spécial de la part des voleurs 
roumains qui, lorsque, il y a quarante ans, fui organisée 
la police en Roumanie, nommèrent dans la prison de 
Bacau, en Moldavie, une « commission » de voleurs 
hongrois, israélites, roumains, russes et bohémiens, pour 
créer de louLes pièces un langage nouveau et incompré- 
hensible afin de mieux lutter contre la nouvelle police 
qui allait les traquer (2). 



LA LOI DE NAISSANCE ET DE DÉ- 
VELOPPEMENT DE l'argot. 



L'argot naît chez tout groupe oîi les individus, en 
créant et en déformant les mots, en forgeant, même, 
une langue nouvelle ou en tenant secret leur langage 
spécial tout naturellement issu de leurs conditions de 

(1) Les éditions modernes sont d'Epinal et de Tours ; elles ont 
pour titre : le Jargon ou langage de l'argot réformé, à l'usage dea 
merciers, porie-balles et autres; tiré et' recueilli des plus fameux 
arçjotiersde ce temps, par M. B. H. D. S., archisuppôt de l'argot. 
Consultez, à ce propos, le livre deL. Sainéan, l'Arqot ancien, Paris, 
1907. ^ 

(2j Voir l'article de Scîntee dans le feuilleton du journa 
mineatsa, 21 novembre 190t5, Bucarest, cité par L. Sainéan. 



I.KS LANGAGES SPECIAUX ET L ARGOT 



vie et de travail, ont Tintenlion bien arrêtée de cacher 
leur propre pensée à ceux qui peuvent écouter. 

L'argot est par cela une arme de défense du groupe 
qui le parle. Tout groupe qui engage une lutte pour l'exis- 
tence envers et contre le milieu où il vit et où il se débat 
crée, si la nécessité se fait sentir, l'argot, ou trans- 
forme en argot son langage spécial. L'argot est ainsi, 
pour le groupe, l'une des armes de la lutte pour la vie. 
La langue met un masque, la pensée se cache derrière 
la métaphore, elle se travestit et se grime comme un 
policier sur la pist'" ou comme un malfaiteur, afin de 
protéger les initiés au groupe argotier ou d'en blesser 
les ennemis. La langue, en se désagrégeant, en se faisant 
méconnaissable et ténébreuse, non seulement sert de 
tégument de protection à l'organisme qui le parle, elle 
court aussi à l'assaut. La défense du groupe qui parle 
Vargot constitue alors Vidée centrale, la raison d'être de 
l'argot, de même que la préméditation en constitue la mar- 
que d'identité. 

Si l'argot est un langage spécial, tout langage spécial 
n'est donc pas un argot. Le territoire de l'argot, toute- 
fois, restreint de ce côté, s'élargiif considérablement d'un 
autre, quand on pense (étant donnée la raison psycholo- 
gique de la naissance de l'argot) que tout groupe d'in- 
dividus qui sent le besoin de cacher sa pensée, de cons- 
pirer, dans un certain sens, contre les étrangers, crée un 
argot. Et ces groupes sont légion : du simple groupe 
d'amis formant, pour ainsi dire, le premier degré de 
l'association, jusqu'aux associations les plus vastes et les 
plus complètes. 

L'argot est partout où il existe une association, si 
minuscule soit-elle, dont les individus groupés d'une 
manière durable par n'importe quel lien : amour, amitié, 
haine, communauté de métier ou de lutte sociale, pas- 
sion politique, liens inavouables, crime ou autre, sen- 



LE uiNIE DE l'aRQOT 



tent le besoin de se communiquer leurs pensées à l'abri 
des oreilles indiscrètes ou simplement étrangères; de 
donner un masque à la pensée; ou d'en faire un coup 
d'épingle, ou de couteau. 

11 n'est pas exact, donc, que les véritables argoLiers ne 
se trouvent que parmi les criminels, et que l'argot soit 
comme le sceau, tout particulier, de l'association crimi- 
nelle ; il n'est pas exact que l'argot soit une fleur ayant 
besoin de la boue pour s'épanouir et se transformer en 
fruit. On voit, au contraire, combien est plus large et 
varié le champ de naissance et de développement de 
l'argot. 

Telle est la loi qui préside à la naissance de l'argot : 
nécessité de défense. Si la loi de naissance de l'argot se 
trouve dans le besoin de défense de tout groupement 
sentant la nécessité de cacher ou de voiler sa pensée, sa 
loi de développement repose sur le même principe : plus 
le groupe a besoin de lutter et de se cacher, plus l'argot 
devient complexe, étendu, organisé, et d'un simple recueil 
de paroles qu'il était, il devient une véritable langue 
enrichie du plus complet des dictionnaires. 

A l'aide de ces deux lois, et à l'aide de la notion de la 
différence entre argot et langage spécial, on peut éclairer 
de la manière la plus saisissante la vie entière de cet 
organisme spécial qu'est le langage secret, à tous les mo- 
ments de son existence et à chacune des phases de son 
développement. Certains aspects les plus saillants de la 
vie individuelle et collective, tels que la psychologie de 
l'amour, de la haine, du crime, pourront révéler quel- 
ques détails nouveaux lorsqu'on approfondit le langage 
d'offense ou de défense des hommes groupés par la sug- 
gestion de ces passions et lorsqu'on fait la physiologie de 
ces modes déparier. Certes la langue secrète ne constitue 
qu'une expression minuscule, presque méprisable, des 
luttes et des oppositions entre les groupes sociaux; son 



LES LANGAGES SPECIAUX BT l'aRGOT I03 

analyse microscopique, cependant,peut apporter quelque 
lumière sur une foule de faits d'ordre général et d'un 
intérêt bien plus vaste que celui présenté par le simple 
examen de la dégénérescence, de la transformation et de 
la maladie de quelques mots. 



Tl^OISIEME PARTIE 



L'ARGOT DES COUPLES 



L ARGOT DES COUPLES D AMIS. 

Chez les couples d'amis, l'argot — langage secret de 
défense — ne se présente que dans une forme embryon- 
naire. Les amis, au cercle, au café, parmi les étrangers, 
ont-ils besoin de se communiquer une idée? Quelques 
mois conventionnels, forgés par eux, ou des simples 
mots courants, auxquels, cependant, la vie commune 
des amis a donné des significations toutes spéciales, 
viennent à leur secours. 

Deux de nos amis —alors que nous étions tout jeunes 
étudiants — avaient créé toute une liste de mots secrets 
dont la plupart avait été forgé d'après la racine grecque 
ou latine correspondante. G^/iù?a était la femme (de yuvy)); 
gelalinoso (gélatineux) avait la signification de ridicule 
(de -(élonii, je ris) et on disait ^e/tt?'e (geler) pour rire; 
donner en op pour regarder (de la racine c- du verbe 
6pâ(i), je regarde) ; oppa pour regarde (id.) ; la grande mê- 
lera pour la terre (de [xr^Trip, la mère); gheronie pour vieil- 
lard (de vépwv, vieillard) ; dramare, courir (de -zçtiyisi, ra- 
cine : opajj., courir), néotero pour jeune (de vediTepoç, 
comparatif de véoç, jeune); subo pour cochon (du latin 



ARGOT DES COUPLES 



sus); subata pour cochonnerie (id.); donner en orghe 
pour se fâcher (de bpyi], colère); chionte pour chien (de 
•/.ùwv, chien), anagignoscere pour lire (de àvà y'.yvg)-xw, 
connaître sur). Epire, epienza, epienfe (verba erotica) 
indiquaient respectivement l'acte d'embrasser {epire, de 
èzî, sur, et du latin ire, aller) ; la femme qui était em- 
brassée (epienza, même dérivation) et l'homme qui em- 
brassait {epienfe, id.). 

D'autres mots de ce même dictionnaire d'amis ne 
pouvaient pas, certes, se vanter d'origines si classiques 
et si nobles. Grâce à un procédé idéologique que nous 
trouverons souvent dans toute forme d'argot — et par 
cela même dans l'argot des criminels — on appelait cer- 
tains objets du nom d'un autre objet qui avait des rap- 
ports directs avec lui: les souliers étaient des bœufs, car 
c'est dans la peau de ces animaux que l'homme se taille 
sa chaussure ; et les habits étaient des brebis, qui fournis- 
sent la laine. La pensée, donc, est d'abord promenée — 
pour ainsi dire — d'un objet à d'autres qui lui sont asso- 
iciés; on supprime ensuite les intermédiaires, et le pre- 
mier terme de la série devient égal au dernier: procédé 
de cryptographie de la pensée simple et ingénieux. On 
passe des habits à la laine, de la laine à la brebis; on 
escamote le trait d'union — l'argot est malicieux et ca- 
chottier — et l'habit devient la brebis. 

Il ne manquait même pas, à ce petit dictionnaire 
d'amis, une autre forme de cryptographie du langage 
qu'on pourrait appeler le procédé de bouchage. C'est une 
façon de cacher que de supprimer les anneaux intermé- 
diaires qui forment une chaîne logique d'idées ; mais 
c'est aussi une façon de cacher que d'implanter des coins 
entre les mots clairs et compréhensibles : nos amis, en 
56 parlant rapidement, plaçaient entre les mots clairs 
ies mots conventionnels, sans aucune signification ; et 
Spécialement les mots giambo, cav, dare in cav, qui — 



j06 LE GÉNIK DE l'aRGOT 



s'ils étaient fréquemment intercalés entre les paroles, 
— rendaient singulièrement obscur le langage. C'est un 
peu le même procédé auquel a recours une forme très 
élémentaire de cryptographie consistant à inscrire, entre 
les lettres ou les syllabes de la parole claire, des lettres 
conventionnelles amenées pour tromper Fceil et l'esprit 
du lecteur. 

Nous rappelons encore, parmi les mots secrets que 
d'autres couples de nos amis avaient forgés pour se com- 
muniquer leurs idées, des mots comme ceux ci : — le 
double R, pour indiquer une jeune fille dont le nom 
comptait précisément ces deux lettres ; le Vésuve, pour 
désigner une jeune fille née à îs'aples ; Astarté, pour 
indiquer une jeune Israélite ; la blonde, pour la jeune 
fille qu'on aime, soit-elle blonde, ou brune, ou même 
d'un roux Titien. D'autres mots,— créés grâce à un long 
procédé de dérivation d'idées à travers lesquelles la 
pensée se glisse, — indiquaient, après avoir supprimé 
les idées intermédiaires, — que l'on pouvait émettre des 
doutes sur l'honorabilité d'une personne présente, sur- 
tout d'une jeune fille ou d'une jeune femme. 

Créer des mots en les faisant dériver des racines clas- 
siques des langues mortes; encastrer des mots obscurs, 
sans signification, entre les mots clairs pour dérouter 
l'esprit; supprimer des idées intermédiaires; désigner un 
objet par l'un de ses attributs; — tous les différents 
mécanismes de la vie de l'argot sont employés spon- 
tanément par des jeunes gens qui, tout en ne connais- 
sant pas la technique de l'argot, ni ses lois, ni ses pro- 
cédés de formation, sont forcés de produire un langage 
secret, un langage conventionnel, même dans des formes 
embryonnaires et d'étendue bien limitée. 

Le procédé par lequel le couple d'amis a recours à l'en 
chàssement d'un groupe de lettres conventionnelles 
entre les mots clairs apparaît plus complet, et même 



L ARGOT DES COUPLES IO7 



dans toute cette perfection classique qu'il prend chez les 
argotiers les plus authentiques, dans le langage seciet 
des couples déjeunes filles. 

Les couples de jeunes filles se servent très fréquemment 
de l'argot, etgénéralementdansla formedont nous venons 
de parler; au lieu de créer des mots de toutes pièces, 
ces argotières préfèrent s'adresser la parole en intercalant 
entre chaque syllabe de chaque mot une syllabe conve- 
nue, ou bien en ajoutant à la fin de chaque mot des syl- 
labes spéciales, ou bien encore en déplaçant les syllabes 
ou les lettres de chaque mot selon une règle fixée. Ce 
sont donc trois méthodes ditïérentes, qui rentrent cepen- 
dant dans la même catégorie logique et technique de 
dissimulation et de défîguration de la pensée. Si on parle 
rapidement, la langue devient absolument incompréhen- 
sible, même pour ceux qui, tout en connaissant la clef 
du langage, n'ont pas l'habitude de le parler ou de l'en- 
tendre. On a ainsi : bongue jourgne, pour bonjour, en 
prononçant la sjilabe gue après chaque syllabe ; bouille 
jouruche, toujours pour bonjour, en ajoutant à la fin de 
chaque syllabe ille, uchc, alternativement. On a aussi 
néejour pour journée en déplaçant les syllabes; et enrouj, 
toujours pour journée, en déplaçant les lettres. 

Deux amies de collège parlaient entre elles en interca- 
lant successivement, à la fin de chaque mot, les syllabes 
suivantes : akrain; êtes; ifis ; ocronde ; uvec, qui n'ont 
aucune signification ; il en résultait une arabesque glot- 
tologique incompréhensible : Disakrain, lete^ asifis tuo- 
zronde vuuvec ? signifiait tout simplement : Dis, l'as-tu 



vu 



Remarquez bien que cette forme d'argot, que nous 
ivons trouvée très répandue, à Rome, dans les ateliers de 
femmes — couturières, blanchisseuses, etc. — est 
usitée aussi par les romanichels, les saltimbanques et 
les criminels, ainsi que le lecteur le verra plus loin ; 



I08 LE GÉNIE DE I.'aUGOT 



on l'aurait aussi trouvée chez les sociétés secrètes cir- 
cassiennes, qui intercalent les syllabes conventionnelles 
ri ou fé entre chaque syllabe du mot clair (1). 

Mais les couples ou les associations d'amis, surtout 
lorsque leurs composants possèdent une culture supé- 
rieure, plutôt que de recourir à ce procédé de bouchage 
ou de permutation, préfèrent forger de toutes pièces les 
mots de leur argot, en recourant soit aux racines des 
langues élrangères, soit aux procédés Imaginatifs de la 
métaphore et des associations d'idées. C'est ainsi que 
Louis Settembrini et ses amis se parlaient, en se com- 
muniquant leurs pensées et leurs espoirs les plus secrets. 
Le grand patriote et littérateur italien Louis Settembrini 
(1813-1876), après avoir été condamné à mort par les 
Bourbons de Naples, vit sa peine commuée en travaux 
forcés à perpétuité; il raconta, dans ses Ricordanze, qu^il 
avait réussi, avec ses amis, prisonniers politiques comme 
lai, à créer dans le pénitencier un argot spécial tiré soit 
des racines des langues étrangères, soit desnomsde quel- 
ques personnages de romans célèbres. A l'aide de ces 
mots, incompréhensibles pour les gardiens, les prison- 
niers se confiaient leurs espoirs et leurs craintes. La 
prison fut appelée latomé ; les prisonniers latomest ; 
l'Italie — l'Italie unifiée dont on ne pouvait pas parler 
à haute voix, mais qui était présente et vivante dans la 
pensée et dans les cœurs de tous — la boite, et les pa- 
triotes les boliis. Zarcan était le roi de Naples, et Tris- 
tan son ministre. Le commissaire fut appelé Trois Echel- 
les; l'inspecteur de police. Petit André. « J'eus l'idée, 
écrit Settembrini dans ses Ricordanze (2) —de composer 
une langue; de forger une centaine de mots étrangers in- 
diquant les objets et les choses les plus importantes dont 

(1) Voir G AscoLi, Studî critici, in Studî orieniali e linquistici, 
fascicolo III, xMilan, 1861. ^ 

(-) L. SEfïEMBRiKi, le Ricordanze, 'isQ.^Ua, 1880, I, pp. 132 et loO. 



L AKGOT DES COUPLES 



nous voulions parler; des mots que personne ne devait 
comprendre. J'ajoutai, plus tard, d'autres mots à la pre- 
mière centaine de paroles, et les camarades, à leur tour, 
on ajoutèrent d'autres. Une véritable langue convention- 
nelle fut ainsi créée; le diable lui-même ne l'aurait pas 
comprise et nous parlions avec la plus grande facilité. » 
La nourriture était appelée sitôt; \q ^û, dontus ; Iq geô- 
lier, chius. Moi, c'était iace; ioi^seit; lui, iul; nous au- 
tres, imis ; vous autres, izahi; eux, scils. Devait-on dire 
oui? On disait : ne. Devait-on nier? On disait : u. Pour 
les verbes, les amis avaient adopté une seule voix pour 
tous les temps, toutes les personnes, et tous les modes. 
J/ef7/;î signifiait être; telo, vouloir; grafl, écrire; labac- 
tain, abandonner; /em, dire; antifein, réj^ondre; string, 
il faut; idin, voir; rase, se fâcher... 

l'argot des couples d'amants. 

Les couples d'amants ont souvent un argot plus com- 
plexe que celui des couples d'amis. L'amour n'a-t-il pas 
beaucoup plus de mystères à cacher que l'amitié? Com- 
bien de fois les amants créent des expressions qui ne 
I doivent servir qu'à eux seuls! La nouvelle société psy- 
chologique que forment les amants sent la nécessité d'un 
nouveau langage : on s'écrit alors des lettres d'amour 
dont les mots, d'un argot tout personnel, cachent les plis 
les plus secrets de la pensée, de peur que le message ne 
tombe entre des mains étrangères. On glisse dans le dis- 
cours des mots qui ont une signification secrète. On a 
recours même à l'argot mimique (argot qui est aussi en 
usage chez les criminels et chez plus d'un groupe profes- 
sionnel du bas peuple), argot mimique à l'aide du mou- 
choir, de la canne, de l'éventail, des fleurs. Ainsi font les 
odalisques pour tromper la vigilance farouche des gar- 
diens et du seigneur : elles composent à l'aide de fieurs 



LE GÉNIE DE l'argot 



symboliques, dont chacune d'entre elles a une significa- 
tion bien déterminée, des bouquets qui sont des pages 
d'amour tout entières, et qu'elles envoient à l'être secrè- 
tement aimé. Un bouquet d'aloès, de jonquilles, de thé 
et de pervenches dit : Couronne de mon front, médecine de 
mon cœur (aloès) ; guéris-moi (jonquilles;, toi, ô soleil, ô 
lune, tu as donné la lumière à mes jours, tu as donné la 
clarté à mes nuits (thé). Ohl viens me consoler/ (perven- 
che). Un bouquet d'oeillets et un abricot, enlacés par un 
fil d'or ou de fer, signifient : Je t'aime; tu es ce que j'ai de 
plus cher au monde; viens cette nuit, je t'attends. 

Le philologue Biondelli, dans ses Studii suite lingue 
furbesche (Milan, 1846), a pu dresser, à l'aide des informa- 
tions données par le baron Hammer-Purgstall, qui vécut 
à Constantinople, un petit dictionnaire de ce langage 
secret des odalisques, langage qui ne confie pas seule- 
ment ses pensées aux fleurs, mais aussi aux fruits, aux 
rubans, à une foule d'autres objets. Il y a aussi un langage 
secret des joyaux et des parfums. 

Etudiez ce curieux dictionnaire et vous découvrirez la 
technique de sa formation cryptographique, assez excep- 
tionnelle. Le passage de l'idée claire, indiquée par l'ob- 
jet,à l'idée qu'il suggère et qu'il exprime en abandonnant 
l'idée primitive, est suggérée, dans une grande quantité 
de cas, par la rime. 

Vous vous rappelez que, dans le couple d'amis, les 
habits suggéraient l'idée de laine, et celle-ci des brebis ; 
donc les habits devenaient des brebis; ici, au contraire, 
c'est la rime du mot clair qui suggère l'idée : ainsi le mot 
kalem, qui veut dire plume, rime avec melhem, qui veut 
dire angoisse ; donc en langage secret le mot kalem, une 
plume, est choisi pour signifier angoisse. Le secret est 
donc obtenu à l'aide d'un processus de dérivation d'idées 
emboîtées les unes dans les autres et par la suppression 
des intermédiaires, - ce qui est assez commun; — mais 



L ARGOT DES CuUPLES 



ce processus est suggéré non pas par une association 
logique d'Idées, mais par une association mécanique de 
syllabes, par la rime ; et cela est assez exceptionnel dans 
la technique des langages secrets, quoiqu'on puisse trou- 
ver dans nos argots les plus organisés des procédés qui 
se rapprochent de celui-ci. 

Les objets, d'autre part, qu'on charge du message 
secret ont une signification d'espoir ou de désespoir, de 
plaisir ou de peine, qui est en rapport analogique avec 
leur matière ou leur couleur. La fleur du grenadier, cou- 
leur de pourpre, signifie : mon cœur brûle d'amour pour 
toi. Le ruban bleu parle ainsi : iu es mon maître, je suis 
ton esclave. La branche verte du myrthe annonce l'espoir 
d'être aimée. La suggestion et l'insinuation d'une idée par 
un objet, et le fait de voir surg-ir une idée de l'analogie 
qu'un objet peut avoir avec l'idée elle-même sont parmi 
les formes les plus élémentaires de la pensée. Elles ont 
constitué une des formes primitives du raisonnement, 
ainsi que l'ont enseigné les études modernes sur les 
idées dites « magiques » (analogie et sympathie/, et elles 
apparaissent assez fréquemment dans la technique de 
formation des mots d'argot. 

Les amants, ainsi, toujours en lutte avec le milieu où ils 
vivent, sentent continuellement la nécessité de recourir 
à toutes sortes de messagers spéciaux de leur pen l'e.De 
Kâlidâsa,le grand poète hindou qui, dans le Méghadoûta, 
parle à sa bien-aimée à l'aide du nuage passager (1), à 
Roméo, qui dit à Juliette : « Adieu, mon amour, je ne lais- 
serai pas passer l'occasion de t'envoyer, n'importe com- 
ment, l'expression de ma pensée (2), » à quel artifice les 
amants n'ont-ils pas recouru pour correspondre entre 

(1) Kalidasa, Mêr/hadoûta (le nuage passager), texte sanscrit : édi- 
tion Wilsoa, 1813; texte italien ; Flechia, 1901 ; texte allemand : 
Fritz, 18-79. 

(2) Shailespeabe, Juliette et Roméo, III» acte, scène iy. 



LE GKME DK L ARGOT 



eux? Bernard de Venladour, l'ancien trouvère, n'avait-il 
pas déjà dit à sa belle : Si quelqu'un nous regarde, tâchons 
de parler à Vaide de signes; si le courage nous manque, 
recourons à l'astuce. Toujours les mêmes Heurs, là oii 
l'amour passe! Au Japon, la femme voulant prévenir 
son amant qu'elle l'attend à minuit chante : Cette nuit, 
à minuit, la belle fleur du prunier de Vile s'ouvrira pour 
toi! C'est l'argot de l'amour, c'est l'argot de défense, c'est 
le voile qui enserre et protège de ses mailles le couple 
amoui"eux. 



Lorsque le couple d'amants n'a pas seulement à cacher 
une pensée chaste, ou un sourire, ou un baiser, — mais 
tous les détails d'une passion sensuelle, l'argot devient 
très complexe, et le dictionnaire secret s'enrichit singu- 
lièrement, car tous les gestes d'amour et tous les objets 
qui prennent partàla fête d'amour reçoivent un nom spé- 
cial, un appellatif secret,jalousement cachécomme l'objet 
mêm3 que le nouvel argot veut indiquer. 

Nous parlerons plus loin du sens qu'il faut attribuer à 
la a pudeur » des mots. Ici nous indiquerons seulement 
que nous avons recueilli un certain nombre de ces mots 
secrets, dans la correspondance et les billets d'amour de 
plusieurs couples — notamment dans la correspondance 
d'une poétesse italienne assassinée par un jeune artiste 
(correspondance saisie par le juge d'instruction à l'occa- 
sion de l'assassinat, et que nous avons pu consulter). 
Nous en avons tiré une foule de mots spéciaux, soulignés, 
se référant à des gestes et à des parties du corps que la 
pudeur empêche d'appeler par leurs noms. Est-il néces- 
saire de publier ces documents de psychologie amou- 
reuse? Ne suffit-il pas, tout simplement, d'indiquer l'exis- 
tence du fait, et de laisser le reste à l'imagination du 



I- ARGOT DES CO;:PLES 



lecteur, tout en ajoutant que la technique de cet argot 
d'amour le plus secret consiste principalement (au moins 
pour les mots tombés sous nos yeux une quarantaine 
dans l'indication de l'objet, ou du fait à indiquer, par 
l'un de ses attributs, ou par une périphrase, ou par un 
nom de personne (1). 

l'argot de l'amour morbide 
et criminel. 

L'argot de l'amour est véritablement un argot à l'aide 
duquel le philologue pourrait composer tout un diction- 
naire de verba erotica en confiant au latin (encore une 

(1) Quelques lecteurs pourraient s'étonner que, dans un essai 
scientifique sur les argots, nous nous soj'ons arrêté devant les for- 
mes les plus basses et les plus choquantes du langage secret, et 
que, détournant nos regards, nous évitions d'en parler. Cela nous 
arrivera plus d'une fois. C'est que, lorsqu'on descend dans le sous- 
sol de la société ou de l'âme humaine pour regarder, pour étudier, 
pour analyser et pour collectionner des documents, on a beau rap- 
peler les mille et une sentences des sages affirmant que la science 
n'est jamais impudique, car tout ce qu'elle touche est anobli; — 
on a beau poser la question : le soleil se souille-t-il lorsqu'il illu- 
mine la fange? Illusion! La foule est et reste la grande hypocrite, 
et votre documentation — même si elle est faite avec la plus grande 
sérénité et avec une parfaite froideur — sera trop souvent consi- 
dérée comme une prose dont il faut quelque peu rougir. Dans notre 
volume italien sur rargot,publié il y a l3ien longtemps, nous fai- 
sions, sans y prendre garde, tout un alignementde quelques mil- 
liers de mots d'argot, ou de bas langage, recueillis dans toutes 
les boues. Quand on est jeune — et ajoutez que le livre faisait 
partie d'un recueil très technique d'anthropologie criminelle — on 
aime à croire, assez ingénument, qu'onpeut appeler toute chose par 
son nom. Pas du tout. Combien de personnes, tout en nous faisant 
l'honneur d'accepter notre théorie sur la naissance et le dévelop- 
pement de l'argot, n'ont pas trouvé de leur goût certaines parties 
de la documentation ! Documentation impudique? Soit. Le public 
n'aime pas être renseigné. 11 aime, en « art «.les femmes nues sur 
la scène ; il feint l'indignation devant les mots nus, dans les livres. 
Tant pis. Nous supprimons donc par ci. par là, quelques docu- 
ments. Là où l'affirmation de l'auteur ne sera pas documentée, le 
lecteur voudra bien nous croire sur parole. Si non, qu'il tourne la 
page et continue sa lecture. 



Il4 LE GÉNIE DB l'aRGOT 



langue spéciale, une lang-ue sacrée qui devient, en cer- 
tains cas, une langue de protection et de défense) cequ'il 
n'oserait pas confier aux mots destinés à passer sous 
les yeux de tout le monde ; mais cet argot est dépassé, 
pour l'extension des choses, des objets et des gestes 
impudiques à cacher et à indiquer, par un autre argot 
d'amour : par l'argot de l'amour morJDide. 

Dans le couple d'amis ou d'amanis, lorsque l'amitié ou 
l'amour se désagrège dans d'inavoua'ules formes de psy- 
chopathie, l'argot se fait très complexe. Il ne suffit pas 
de cacher seulement quelques secrètes pensées d'amour, 
même très sensuel; il faut cacher aussi le vice et la 
honte. Alors, chez ces couples d'amants anormaux, l'ar- 
got se fait encore plus obscur, plus jaloux, plus caché. 
Les détails les plus libertins et les habitudes les plus 
infâmes sont désignés par des .mots qui les voilent sous 
l'étrange caresse des métaphores les plus hardies. 

On sait que la réunion permanente de jeunes gens du 
même sève, en pleine fleur de puberté, entre des murs 
infranchissables, soit d'un collège, soit d'un couvent, 
soit d'une prison, est capable d'entrainer toutes sortes de 
déformations dans le développement de la psychologie 
sexuelle de l'individu. Il s'agit là d'un principe que l'hy- 
giène sexuelle ne devrait jamais perdre de vue. Ces 
déformations apportent avec elles un cortège infini de 
malheurs, et elles ont leur pâle reflet, — sous forme de 
mots secrets, — dans le langage et les écrits de ces cou- 
ples. Les collèges, les séminaires, les casernes, les prisons, 
les couvents, les maisons de correction, — partout où des 
jeunes gens ou des êtres humains dans la fleur de leur 
jeunesse, ou dans la plénitude de leurs forces, sont 
enfermés, — font bien souvent éclore la fleur empoison- 
née. 

Le D'^Obiciet le professeur Marchesini,dans un volume 
très documenté, ont étudié, particulièrement au point de 



l'argot DES COUPLES n5 



\ue psychologique, les amitiés de collège {amori fiam- 
ir.eschi) chez los jeunes filles et ont trouvé fort souvent 
cnez ces couples l'aube première de quelque déformation 
dî la psychologie amoureuse et sexuelle. Des lettres de 
jeunes couples — jeunes gens ou jeunes filles — ont 
été publiées par ces auteurs : lettres d'amitié et de sym- 
pathie qui semblent de véritables lettres d'amour, con- 
tenant quelquefois des mots et des formes cryptogra- 
phiques qui ne sont que des formes bien arrêtées d'ar- 
got (1 ). Nous-même, dans l'ouvrage déjà cité, nous avions 
publié une certaine quantité de documents épistolaires, 
recueillis parmi la correspondanced'amitié de jeunes col- 
légiens et de couples dégénérés et malades; documents 
épistolaires où on trouve à chaque page les mots conven- 
tionnels de l'argot d'un amour inavouable. 

Les couples de l'amour morbide naissent et vivent dans 
la fermentation des individus enserrés entre les quatre 
murs d'une prison scolaire ou autre ; mais ils peuvent 
aussi naître et vivre dans la pleine atmosphère de la 
vie libre, se formant par l'attraction de deux êtres mala- 
des ou prédisposés, — ou par la suggestion que l'un 
d'entre eux exerce sur l'autre (2). Ces couples aussi — 
comme tout couple qui a quelque chose à cacher, ont 
leur argot. C'est en parlant de ces femmes étranges que 
M. Joly, dans son livre : le Crime, écrit « qu'elles réser- 
vent les mots les plus charmants et les plus doux pour 
désigner en cachette les détails les plus libertins et les 
habitudes les plus honteuses (3) » — et celui qui feuil- 
lettera le compte-rendu des causes célèbres en 1891, soit 



(1) D'' Obici et Prof. Marchesini, le Amicizie di coUegio, avec pré 
face du prof. Morselli, Rome, 1898. 

(21 Consultez, à propos de la psychologie des couples en géné- 
ral, l'ouvrage de S. Sighele, la Coppia criminale, Turin, Z'^ édit., 
1910. 

(3) Le Grime, Paris, 1890, p. 268. 



'" LE GÉNIE DE l'aRGOT 



dans le recueil de Bataille (1), soit dans VAnnée crimi- 
nelle de Laurent (Lyon, 1891), trouvera que, dans uce 
correspondance d'amour morbide entre femmes, l'uie 
de celles-ci appelait les deux pieds de Tautre des noms 
de Messabne et No,na. 

Dans la technique de la formation de ces argotsdecoa- 
pies morbides,onremarque avant tout la grande quantité 
d objets ou de personnes indiqués par leurs attributs, 
- et 1 usage, très répandu, d'appeler un objet ou une 
partie du corps du nom propre d'une personne, nom qui 
a quelquefois (pas toujours) une analogie plus ou moins 
lointaine avec 1 objet qu'il est appelé à désigner. Ce 
sont, ensuite, des phrases banales, sur la beauté da 
temps, sur la santé, etc., qui constituent en réalité des 
signaux d avertissement pour prévenir, par exemple, 
quon es observé. La déformation de la parole claire 
al aice de la suppression de la dernière svlîabe et du 
changement de quelques lettres est aussi à noter,comme 
costo, nom qui signifie (en italien) prix, valeur, coût, 
mais qui. dans le langage d'un de ces couples d'amis, au 
collège, signifiait en réalité custode (gcirdien)el indiquait 
homme qui surveillait. De custode, par suppression de 
la dernière syllable, était né custo et de custo,pàv dégui- 
sement de la lettre u, on avait fait costo, en créant en 
même temps un mot qui a l'apparence de prix, de coût, 
de valeur. 

On trouve aussi couramment, chez ces couples,la cryp- 
tographie épistolaire : les amants s'écrivent à l'aide de 
clefs, ou de signes conventionnels, tels que carrés, croix 
points, triangles, etc. Une jeune femme avait fait cadeau 
a son « amie » d'un coussin brodé par elle-même et qui 
portait au milieu, en soie et or, une inscription brodée 
en caractères secrets. Une initiale, quelquefois -dans la 

yoli^vlinéemT''' ''^"''"''^^'' '^ mondaines, Paris, 1881-1898 ; 



L ARGOT DKS COUPLES I I 7 



correspondance de ces couples — servant de signature, 
est remplacée par le dessin d'un objet qui est en rapport 
analogique avec la lettre en question : un petit serpent 
remplace, ainsi, dans une correspondance que nous avons 
examinée, l'initiale S du nom, et sert de signature. 



Chez les couples, finalement, où l'amour plus ou moins 
maladif et honteux se marie au crime, chez les couples 
du trottoir et du ruisseau, l'argot s'élève à la dignité 
d'une langue. Il était apparu sous des formes embryon- 
naires chez le couple d'amis; il avait grandi chez les cou- 
ples de l'amour sain et de l'amour malade; il s'épanouit 
dans le couple formé par la « femme folle » — l'esclave 
— et l'homme, — maître et parasite, — en suivant ainsi 
le cycle complet de toute son évolution à travers les 
couples. 

L'argot des criminels compose en grande partie cet 
argot; mais on se tromperait si on croyait n'y pas trou- 
ver d'autres éléments. En analysant et en faisant l'his- 
toire et la généalogie de chaque mot, on découvrirait 
d'autres filons et d'autres éléments, d'importance inégale 
et d'origines bien différentes. Car chez ces couples, 
formés par le parasite et la « femme folle », la naissance 
d'une langue secrète et les raisons de vie et de dévelop- 
pement du langage spécial ont des causes multiples. 

Le lien d'amour d'abord, d'un amour oii tous les gestes 
sont permis, et où tout objet, même le plus caché, aime 
avoir son nom, donne naissance à une partie du diction- 
naire secret : aux pages d'amour. Peut-on, cependant, 
sans le profaner, se servir du mot d'amour pour indi- 
quer le lien psychologique enlaçant les deux individus 
de ce couple, et embrassant toute forme de rapports 
sexuels entre cet homme et cette femme ? 



Il8 LE GÉNIE DE l'aHGOT 

Quelle physionomie toute spéciale prend Tamour chez 
ces couples d'amants ! L'homme est un maître plus 
qu'un amant : explorez les mots d'argot avec lesquels ce 
maître désigne son esclave; vous n'y trouverez jamais, 
ou presque jamais, le reflet de l'amour, vous y trouverez 
toujours l'idée de l'objet à exploiter, de la chose dont on 
tireTargent, le pain, le plaisir de vivre et de vagabonder. 
Parmi les mots pittoresques de l'argot de la Germania 
— l'ancien argot des gueux, des larrons, et des « rufia- 
nos » espagnols des xv» et xvi» siècles — on trouve seize 
mots d'argot indiquant la femme perdue, la femme 
amante: plusieurs d'entre eux ne sont que la dérivation 
de la même idée: la fi mme objet de gain, la femme à 
exploiter, la femme vache-à-lait; tel pe/o^a, qui signifie 
bourse pour l'argent; caima, qui signifie tribut; tributo, 
indiquant le tribut d'argent qu'elle reçoitet qu'elle donne. 
D'autres mots désignent la femme avec le plus grand 
mépris, comme ^'j-o/'a (du latin ; truie), ?na?'ca (proba- 
blement par allusion à la marque légale qu'elles por- 
tèrent pendant quelque temps) et ses dérivations de 
marquida, marquisa, ou maraha, celle qui entortille, celle 
qui trompe. Aucune expression n'indique la passion ; 
toute représentation affective fait défaut (1). 

Par contre, les mots qui indiquent, dans l'argot de la 
Germania, le mâle, sont en grande partie la dérivation 
de l'idée de commander, d'assujettir, d'empocher l'ar- 
gent. Sur treize mots indiquant le parasite protecteur, 
nous trouvons cherinol, qui serait une dérivation de 
l'arabe cherif, chef ; jaque, qui est interprété comme 
dérivation de Scha, roi, en persan; — cependant les 
deux mots pourraient tout simplement dériver du tra- 
vestissement et du truquage du mot espagnol jg/e, chef. 
Nous trouvons aussi engibador et engibacaire, dériva- 
it) Voyez le Vocabulario de Germania, publié par Juan Hidalgo 
en 1609, et réimprimé, après, plusieurs ibis. 



L ARGOT DES COUPLES 1I(, 

tion de garder, recevoir {eyigibar) ce que la femme 
gagne (caire). D'autres font allusion à la force physique, 
à l'envergure, à la prestance, de l'homme fort et vio- 
lent, ainsi que yrt?/a??, géant. Aucune ne trahit une pensée 
d'amour. 

C'est que la femme, pour tout homme de ces couples, 
en tout temps et en tout pays, — n'est qu'un objet pré- 
cieux. — Quoi? demande Gugusse La Cravate, criminel 
et Alphonse parisien, au commissaire de police qui l'ac- 
cuse de l'assassinat d'une jeune fille, — quoi? serais-je 
donc fou pour tuer la femme qui mettait du pain dans 
mon bec (1)? Au contraire, la femme, l'esclave, même si 
elle est battue et châtiée chaque jour, aime, la plupart 
des fois, son maître d'un amour farouche. — « Ciccillo. 
mon homme — disait une de ces femmes, à Naples, au 
juge d'instruction — m'aime follement ! Hier, pour un 
rien, il m'a tellement frappée qu'il m'a cassé une 
dent (2)! » — « Si je n'aime rien, disait une femme du 
trottoir parisien en parlant de son ami, — je ne suis 
rien (3), » C'est un amour fait de sujétion, d'admiration, 
de crainte, et surtout de suggestion, de cette suggestion 
que l'être violent, capable de n'importe quel geste cri- 
minel, impose au faible et au craintif. C'est l'exagération 
(ainsi que la pathologie n'est que l'exagération d'un 
processus normal et physiologique) de ce qui se passe 
dans lame de toute femme normale, et qu'un poète 
psychologue, Schiller, a su rendre à la perfection en 
quelques mots : « Nous autres femmes, nous ne pou- 
vons choisir qu'entre deux vies : maîtresse ou esclave, 

(1) Claude, Mémoires, Paris, 1880, t. II, p. 2.'î6- 
. (2) « Cicillo me vo' nu bene pazsoJ Ajere, pe'na cosa e niente, me 
dette na hastunatu e me spezzaje nu diente m'mocca ! » Ferdixa- 
Dox Russe, i'si e eostumi napoletani. I canti délia Camorra, ia Ri- 
forma. du 7 octobre 1895. 

(3) Maxime du Camp, Paris, ses fonctions, ses organes, sa i)Je, Paris, 
1876, t. m, p. 417. 



LE GENIE DE L ARGOT 



— mais la volupté de la domination est moins que 
rien en comparaison de la volupté plus grande d'être 
l'esclave de l'homme que l'on aime I ». Ici, comme dans 
toute forme de désir et d'aspiration, — et même de con- 
ception philosophique de la vie, — les désirs, les aspira- 
tions, les appréciations, ne sont que la traduction incons- 
ciente de ses propres aptitudes et de sa propre constitu- 
tion biologique et psychologique. Toute la faiblesse de la 
femme se révèle dans son cri d'amour et d'abandon. 

Disons donc qu'il s'agit d'amour — pour les couples 
qui nous intéressent, — mais d'un amour sui generis, d'un 
amour, en outre, qui n'a pas trop besoin de se cacher: 
qu'a-t-il à cacher, de ses amours et de ses rapports 
amoureux, un couple de ce genre? Cependant, la femme 
qui aime — et qui tremble — aime aussi cajoler son maî- 
tre avec des caresses faites de mots ; de là une série 
d'appellations spéciales à chaque couple, nées dans le 
sein de leurs amours, appellations de mignardise, ainsi 
que l'indiquent, par exemple, les surnoms qu'elles don- 
nent à leurs amants : le petit blond, le petit brun, le petit 
cocher, le jjetit boulanger {il fornaretto) ; le comte, le 
beau, le coq, le beau taureau, le petit soldat (1). 



Une deuxième source, bien plus abondante, d'argot 
chez ces couples est donnée par l'exercice de la fonction 
essentielle de l'homme, du maître : la protection. 
L'homme n'est pas seulement un amant ou un parasite. 
Il est aussi un protecteur. Le mâle doit exercer la pro- 



(1) Ces appellations d'alphonses ont été trouvées par nous à 
Rome, pendant l'examen de cent récidivistes, dont vingt-sept 
souteneurs. Voyez notre livre : la Transformaciùn del delito, 
Madrid, 1802, chap. XX, et notre mémoire : / Recidivi e gli istituti 
penali sulla récidiva, da.ns la. revae II Foro Pe7iale, Rome, 1897. 



L ARGOT DES COUPLES 



tection sur la femme contre toutes sortes d'ennemis pou- 
vant surgir à chaque coin du trottoir : d'oii l'argot spé- 
cial à l'aide duquel l'homme prévient sa compagne du 
danger, ou lui communique ses ordres sur la conduite à 
tenir. 

Nous avons trouvé un exemple caractéristique de 
l'argot spécial naissant de ces rapports spéciaux entre 
l'homme et la femme, dans toute une catégorie de mots 
d'argot usités entre filles et souteneurs à Palerme, en 
Sicile. Il existe dans ce pays tout un code spécial de 
droits et de devoirs reliant la fille à son amant et maître, 
et celui-ci, — dit ricottaro (1) — à celle-là. Il existe 
aussi, à côté de cette catégorie de devoirs et d'obligations, 
un rituel spécial qui règle les événements les plus 
importants et solennels de la vie du couple, tels que les 
« fiançailles », la sortie de la prison, l'amour, etc. Or, 
la plus grande partie de ces obligations et de ces céré- 
monies du rituel ont des noms spéciaux, des noms d'ar- 
got, qui sont, sans aucun doute, des mots créés par ce 
genre de couple, répondant, dans toute la trivialité de 
leur sens caché, à la trivialité de l'idée qu'ils veulent 
indiquer. 

Les obligations que le mâle impose à la femme sont 
de plusieurs ordres: n'avoir aucun rapport d'amour avec 
ses amis et ses parents à lui ; suivre rigoureusement 
l'horaire de la journée de travail qu'il lui plaira de dic- 
ter; lui payer tous les jours une somme déterminée; lui 
acheter la chaîne en or et l'écharpe en soie; lui porter à 
la prison, s'il est détenu, un oreiller, une couverture en 
laine, une bougie, des cigares et du café; se refuser à 
telle ou à telle autre exigence d'un amant de passage 



(i) Ricottaro, dans le sens littéral : celui qui fait la ricotta (sorte 
de lait caillé). Les usages et les mœurs des ricottari ont été étu- 
diés par A. GcTRERA, commissaire de police à Palerme, dans son 
livre : la Mala vita a Palermo, 2' édition. Palerme, 1900. 



LB GENIE DE L ARGOT 



trop sensuel ou perverti ; et eniin, si la fille sort de 
Thôpital ou de prison, réserver pour lui son premier 
baiser. Celte obligation est indiquée par la phrase d'ar- 
g-ot : dare Vasdutto, expression grossière d'une image 
grossière. Un rituel tout spécial règle les défis que le 
souteneur porte à l'homme qui a insulté la fille, — ri- 
tuel qui esL exprimé par des phrases spéciales; un rituel 
spécial règle aussi les «fiançailles », que le couple appelle 
en argot : Yingnrzamento et qu'on fête avec un dîner 
ofifert par la fille à son nouvel amant, à ses compagnes, 
aux amis du « maître », et avec l'offrande, de la part 
de celui-ci, d'une bague d'or à la femme. Si l'homme, 
après une querelle avec son amie, déclare que la rup- 
ture est définitive, il dira, en argot, que la fille est franca 
(franche), mais il peut ajouter qu'elle n'est pas libéra 
(libre). Ce dernier mot est de l'italien courant, mais dans 
ce cas il signifie que la femme, tout en n'étant plus tenue 
à observer ses devoirs envers l'ancien ami, ne pourra 
pas choisir un nouveau maître. 

La femme, pendant sa liaison, peut manquer à ses 
devoirs, surtout en trahissant son maître avec d'autre» 
amants, qui reçoivent, selon les catégories auxquelles ils 
appartiennent, des appellations spéciales ; le maître, s'il 
découvre la chose, a le droit de se venger en soumettant 
la femme, toujours avec un rituel bien établi par la tra- 
dition, à l'un de ces supplices au choix de la coupable: 
avoir les cheveux coupés ; les sourcils rasés ; la tête salie 
d'urine ou d'excréments. 

Il est évident qu'une société sui generis telle que la 
société entre le protecteur et la fille, en créant des faits 
et des gestes nouveaux, a besoin de créer en même temps 
un dictionnaire nouveau et tout particulier mous obser- 
vons ce fait dans toute société nouvelle d'individus, et à 
côté de tout fait nouveau qui surgit. Mais ce dictionnaire 
est ou devient un argotlorsque la nomenclature reste soi- 



L ARGOT DES COUPLES 



123 



gneusement cachée ; lorsque les faits créés par le couple 
ou l'association se trouvent en telle opposition avec le 
lieu ou le temps où ils se manifestent, que le secret et 
l'obscurité s'imposent. Les mots, alors, sont des mots 
secrets en même temps que des mots de protection et de 
lutte, ainsi qu'il arrive à la nomenclature étrange que 
nous venons d'indiquer. 



Une nouvelle source de formation de cette mosaïque 
polychrome qu'est l'argot de ces couples se trouve dans 
l'inavouable profession même de la femme perdue. A 
l'argot d'amour et de protection vient s'ajouter l'argot 
né dans la communauté féminine, véritable argot profes- 
sionnel. Les femmes vivant ensemble, enfermées dans 
leur maison, créent un argot qui, concernant surtout les 
objets et les gestes de leur profession, est un argot de 
défense, car il leur permet de s'entendre entre elles sans 
sefaire comprendre des étrangers qui sont présents. 

Sous le nom de verba erotica, des chercheurs patients 
ont plus d'il ne fois dressé des dictionnaires de mots 
spéciaux indiquant les faits les plus crus de la vie de 
l'amour et des courtisanes, et ont cru ainsi dresser un 
dictionnaire de l'argot des communautés féminines. Les 
glossaires grecs et latins ont ouvert assez souvent leurs 
portes toutes grandes à ces mots. C'est ainsi que Jacob 
Le Duchat et l'abbé de l'Aulnay, le premier dans son 
commentaire de Gargantua et de Pantagruel, le second 
dans l'édition de 1820 des œuvres de Rabelais, ont pu 
recueillir le glossaire des verba erotica du xvi* siècle. 
Trois cents mots spéciaux, ou périphrases, y indiquent 
l'amour; quatre cents les organes de la génération; plus 
de cent la « femme folle » — folles femmes n'aiment 
que pour pasture — qu'on appelait accrocheuse, ali- 



124 LE GENIE DE L AUGOT 



Caire, ambubaye ; barathre; bassara, bezoche; bourbe- 
teuse, caignardière, cocquatrix, drue, folle femme, 
folieuse, gualtière, grue, gourgandine, caille... et ainsi 
de suite. Louis de Landes aussi (Auguste Scheler), en 
décalquant l'ouvrage de Tabbé de TAulnay composa un 
Glossarium erotique de la langue française (Bruxelles, 
1861). 

xAIais ces verba erotica ne sont pas, cependant,desmots 
spéciaux à la femme perdue, ou des mots spéciaux à son 
commerce avec son protecteur; ce sont des mots du 
bas langage populaire, et plus que dans le sein des 
maisons où ces femmes passent leurs journées et leurs 
nuits, ils sont issus de la rue même, où le peuple aime 
vivre, rire et berner. On peut classer sans hésiter dans 
cette même catégorie — en ajoutant qu'il s'agit aussi 
de quelques mots de l'argot criminel — le recueil de 
mots publié par une nommée Aimée Lucas (très certai- 
nement un pseudonyme) sous le titre : Des dangers de la 
prostitution considérée sous le rapport de l'ordre public, 
de la morale et de Vadministralion, avec un vocabulaire 
. indispensable pour comprendre le langage des souteneurs 
et des fdles publiques (Paris, chez l'Auteur, 1841). 

Le vrai argot de la communauté féminine est au 
contraire un langage que l'étranger ne doit pas com- 
prendre : il appartient en particulier à la maison où il a 
éclos ou à la corporation féminine elle seule. « On a 
prétendu— écrit Parent-Duchatelet dans son ouvrage (1) 
— que ces femmes avaient un argot qui leur était parti- 
culier et à l'aide duquel elles communiquaient ensemble. 
Je dus prendre à ce sujet quelques renseignements et 
voici le résultat : il est faux que les filles aient un argot 
particulier; mais elles ont adopté certaines expressions, 
en petit nombre, qui leur sont propres et dont elles se 

(1) De la prostitution dans la Ville de Paris, Paris, 1836, pp. 137- 
i38. ^^ 



L ARGOT DES COUPLES 125 

servent lorsqu'elles sont entre elles. Ainsi les inspecteurs 
sont des rails, un commissaire un flique, une fille publi- 
que jolie est une gironde ou une chouette, et laide est 
un roubiou ; elles appellent la maîtresse d'un homme sa 
largue et l'amant d'une fille publique, son paillasson. » 
Après avoir indiqué, dans sa Bibliographie raisonnée de 
V argot (Paris. 1901), l'étude de Parent-Duchatelet,M. Yve- 
Plessis écrit cette note : « On trouve dans le tome P"" un 
paragraphe sur l'argot des prostituées, dont l'auteur nie 
imprudemment l'existence. » Cette note, cependant, est 
en partie inexacte. Car les mots que Pareot-Duchatelet 
reproduit appartiennent au langage du bas peuple (/Z^(/Me, 
chouette, gironde sont même passés, aujourd'hui, dans 
le langage très familier) et à l'argot des criminels : 
Parent-Duchatelet n'avait pas tort lorsqu'il affirmait que 
ce n'était pas un argot spécial aux prostituées. Mais il 
aurait dû mieux chercher, pour trouver le véritable lan- 
gage secret, car il est certain que l'argot qu'on pourrait 
appeler de métier, indiquant les différents gestes de la 
profession par des mots ou des phrases qu'on cherche- 
rait en vain dans les dictionnaires les plus spéciaux, 
existe chez les prostituées. Il surgit des nécessités de la 
vie qu'elles mènent; il surgit de ce que des gens qui sen- 
tent différemment des autres et qui pour cela se trouvent 
à vivre ensemble ou à former des groupes et des commu- 
nautés professionnelles ou sociales, parlent aussi diffé- 
remment; — il surgit, surtout, de ce que ces femmes, 
vivant en marge des lois de la société, sentent souvent le 
besoin de cacher leurs pensées aux hommes leurs clients, 
à la maîtresse de la maison, aux visiteurs, aux gardiens. 
iS'est-ce pas une parole d'argot, toute spéciale à cette 
communauté professionnelle féminine, que la parole 
réclameuse ou sornette, par laquelle les femmes sorties 
de leur hôpital ou de leur prison indiquent la femme de 
service chargée de se tenir à disposition des sœurs de 



20 LK GÉNIE DE l'aRQOT 

charité et de répondre à leur appel(l). Ce seraient aussi 
des déguisements tout professionnels du langage que les 
mots Saint-Laz, pour Saint-Lazare ; lever un homme, 
pour « faire >» un homme, comme s'il s'agissait de lever 
un lapin, ou du gibier, ou bien une armée (ou enrôler, a^ 
qui revient au même; les tilles à Rome indiquent la même 
idée par le mot arruolare, enrôler). — Le printemps est 
de labâfe,tout est en /?eur, annonce que l'une d'entre elles 
est tombée malade et devra passer à l'hôpital. 

Le cas d'argot le plus typique que nous connaissions 
dans ce genre est l'argot, observé par nous, qu'une 
communauté féminine avait créé, à Rome, dans « l'ate- 
lier » où elle demeurait. La maison avait toute l'appa- 
rence d'un atelier de modistes, et les femmes se servaient 
exclusivement de mots tirés delà mode féminine pour 
indiquer, en présence des visiteurs, tout fait ayant rap- 
port à leur commerce d'amour. Les argotières avaient 
poussé la prévoyance jusqu'à baptiser des noms des dif- 
férents bijoux venant former la parure d'une femme, 
les difFérentes maladies à qui jadis le grand Fracastor 
dédia plusieurs de ses écrits. 

Nous avons déniché un autre argot du même genre 
dans une pseudo-agence de location de bonnes, à Rome, 
où les prétendues bonnes, présentes dans l'agence et 
censées attendre un engagement, communiquaient entre 
elles en donnant un sens particulier et caché aux mots 
clairs de leur prétendu métier. 

« On peut considérer comme des formes rudimentai- 
res d'un argot tout spécial à la prostitution, — écrivent 
B. de Quirôs et Llanas Aguilaniedo dans le chapitre dédié 
à l'argot de leur volume: la Mala Vida en Madrid (2) — 
certains mots se référant aux instruments et à la prati- 



(1) E. Macé, la Police parisienne. Gibier de SaintLaxare, Paris, 
588. 

(2) Madrid, 1901, chap. V. 



L ARGOT DES COUPLES Î27 

que de la profession. Ainsi, par exemple, on appelle 
burro {{) la chaise destinée à la visite hygiénique. Cer- 
tains actes, certaines fraudes sexuelles, et certaines per- 
versions ont aussi, chez les prostituées, une nomenclature 
spéciale. » 

Et plus loin : « Au point de vue des règlements, les 
filles sont classifiées en deux groupes : les pupilas, ou 
huéspedas de mancebïa (hospitalisées dans les maisons 
closes) et celles qui sont libres, autorisées, dites carreris- 
tas (de la carrera, de la rue ■. Dans Targ-ot, bas et dégoû- 
tant, des maisons closes on retrouve une foule de mots 
et de phrases méprisantes avec lesquelles les unes indi- 
quent les autres (2). » 



Enfin, la plupart du temps, l'homme de ces couples, 
vivant en dehors de la société, n'est pas seulement un 
Alphonse, c'est aussi un professionnel du crime. Quoi 
donc de plus naturel que l'argot strictement criminel 
soit ainsi porté, de toute pièce, dans le couple? Sur cent 
récidivistes, soumis à la surveillance spéciale de la 
police, que nous avons examinés en 1896 au Tribunal de 
Rome (ammo7Ùti), nous en avons trouvé vingt-sept vi- 
vant du produit de leur association avec une femme per- 
due; la moitié d'entre eux était composée de meurtriers 
et de voleurs; l'autre moitié avait été condamnée pour 
vol ; le nombre de leurs condamnations oscillait entre 
deux et treize. Une très grande quantité d'Alphonses 
appartient donc à la catégorie pure et simple des crimi- 
nels, à cette catégorie dont les exploits nous sont racon- 
tés dans les mémoires des chefs de la police parisienne; 

(1) Ane, clievalet de scieur ; — à rapprocher du bidet français, 
dans les deux sens du mot. 

[2) lD.,id., ch. III, 2. 



128 LE GÉNIE DE l'aRGOT 

ce sont des Alphonses en même temps que des profes- 
sionnels du crime, Doigt-Coupé, l'Angiiille, Gros-verres, 
Bras-de-Saindoux, Gugusse-la-Cravate, Cocola Douille, 
etc., dont les 31 éynoires de Claude, de Macé, et d'autres 
encore, nous racontent les exploits. L'argot criminel 
vient ainsi s'ajouter à ce cloaque de langage argotier très 
complexe, à ce langage immonde des associations à deux, 
d'amour, de vice et de crime. 






QUATRIÈME PARTIE 



L'ARGOT DES GROUPES 



L ARGOT DES PROFESSIONS. 

Nous avons défini le langage spécial des professions. 
Nous voici à la définition de leur argot. Le langage spé- 
cial des professions, tout en remplissant une mission de 
protection et tout en constituant très souvent le sigjium 
dont le groupe est fier et jaloux, n'est pas un langage 
intentionnellement secret ou maintenu volontairement 
dans l'obscurité. 

Malgré cela, combien de fois on a commis l'erreur de 
confondre le langage technique d'une profession, ou 
bien le langage spécial que parlent les membres d'une 
profession réunis sur le champ du travail, avec l'argot ! 
Nous avons déjà dit que le prétendu argot des ouvriers 
de la soie travaillant aux métiers à main, à Lyon, plus 
qu'un véritable argot est un simple langage spécial. On 
appelle à Lyon ces ouvriers du nom de canuts et on indi- 
quait leur langage spécial et leurs usages en disant : le 
parler canut, les usages canuts : 

Voilà z"à la Croix-Rousse 

Les usages canuts : 

Les femmes y sont douces 

Et les maris... (Chanson canuse.) 



l30 LK GÉNIK DE l'aUGOT 

Cependant, en consultant les recueils de mots canuts, 
on voit qu'il s'agit, soit de mots techniques — ainsi que 
nous l'avons déjà indiqué plus haut — soit d'un bas lan- 
gage spécial dont la formation n'est pas du tout inten- 
tionnellement secrète (1). Ils parlent différemment, car 
ils sont spécialisés dans un travail spécial, et parce qu'ils 
sentent différemment, ainsi que le fait chaque gronpe 
spécialisé; mais ils ne veulent cacher ni leur état d'âme 
ni les gestes de leur travail. 

De même, le prétendu argot des typographes (2) n'est 
qu'un langage spécial du travail : aller en Galilée, pour 
remanier dans une page les caractères d'imprimerie ; aller 
en Germanie, à au s le même sens (phrase issue de l'autre: 
je remanie) — bloquer, ipour faire défaut; lever les petits 
clous, pour composer ; mecher, pour offrir ses services 
dans une imprimerie, etc. 

L' « argot» des comédiens, aussi, en est-il vraiment 
un? Ne s'agirait-il pas plutôt d'un langage spécial ayant 
les caractères, déjà indiqués, des langages spéciaux des 
professions? Certes, il y a longtemps, le langage spécial 
des comédiens aurait pu être considéré comme un lan- 
gage secret fourmillant de mots qui devaient rester 
secretsouqui naissaient avec l'intention de rester secrets, 
car on méprisait les comédiens et on les considérait 
comme vivant en marge de la société. D'où l'opposition, 
et même la répulsion entre ce groupe et le reste de la so- 
ciété. Les hommes de ce groupe devaient à tout instant 
sentir la nécessité de se communiquer des idées aux- 
quelles tout profane devait rester étranger. On lit dans 

(1) V. le dictionnaire de Nizier du Puitspelu, le Littré de la 
Grand'côte, Lyon, 1895. 

(2i V. LoRÉDAN Larchey, Nouvettu supplément du dictionnaire 
d Argot, Paris, 1X89, et Eue. Boutmy, les Typographes parisiens, 
Paris, 1874. Quelques mots du langage spécial des « typos •> sont 
exposés dans le roman de Xavier dk Montbpin.Zc Club des Hirondel- 
les, ou Us viveurs de Paris, 8' partie, XI. 



l'argot des gkoupes i3i 

les Mémoires de Marie-Françoise Dumesnil en réponse 
aux Mémoires d'Hippolyte Clairon : « A celte époque 
(avant la Révolution), les comédiens avaient un argot, 
comme les criminels. Pour demander combien on faisait 
payer les spectateurs, ils disaient : Combien rafile t-on de 
logagne par allumer la boulevétade ? Les artistes étaient 
appelés la Banque. Pour demander: celui-là, près de 
vous, est-il un comédien ? ou disait : le gonze qu'est à 
votre ordre est-il de la banque? El si Thommo n'en faisait 
pas partie, la réponse était : Non, il est lof (profane). » 
Le mépris pour les comédiens était très vif. Louis XIII 
avait bien déclaré, dans une ordonnance de 1641, vouloir 
que « leur exercice... ne pût leur être imputée blâme, 
ni préjuger à leur réputation dans le commerce public»; 
Voltaire avait pu écrire que les étrangers ne pouvaient 
concevoir « que nos lois autorisent un art déclaré si 
infâme, ou qu'on ose marquer de tant d'infamie un art 
autorisé par les lois, recompensé par les souverains, cul- 
tivé par les plus grands hommes... » — les comédiens 
n'en vivaient pas moins en dehors de la vie sociale. Roe- 
derer, le 21 décembre 1789, réclame la réintégration des 
comédiens dans leurs droits; le comte de Clermont-Ton- 
nerre en fait autant, à la séance du 23 décembre... 

Le langage spécial du comédien d'hier pouvait donc 
être un argot ; mais aujourd'hui le préjugé de considé- 
rer ce groupe professionnel comme vivant quelque peu 
en marge de la société s'est de beaucoup atténué : il a 
presque disparu, quoiqu'on se demande, par exemple, si 
un comédien, même de génie, peut faire partie de l'Aca- 
démie. 

Ainsi, le dictionnaire de la langue des comédiens n'est 
plus aujourd'hui qu'un langage spécial, un langage très 
spécial si l'on veut, mais non un argot. Combien de 
fois n'a-t-on pas parlé, cependant, de « l'arg-ot des coulis- 
ses » ! Ch . Marty-LaveauX; à propos du beau livre de Fran- 



l32 



LE GENIE DE L ARGOT 



cisque-Michel surrargot(l),enpubliant un aigre compte- 
rendu dans le numéro du 15 mai 1837 de la Revue Con- 
temporaine, donnait un échantillon du langage spécial 
des comédiens de ce temps en coupant d'un feuilleton 
intitulé Une Soirée d" artiste, et signé Léon Troussel, le 
morceau que voici : « Au besoin (il s'agit d'un comédien 
qui joue ce qu'on nomme au théâtre les utililés), au 
besoin il remplit des rôles quand les artistes sont mala- 
des, et alors on rattrape... Savez-vous ce que c'est que 
se faire attraper? C'est se faire ép-ayer. Savez-vous ce que 
c'est que égayer? C'est se faire siffler ; et savez-vous 
quand on se fait siffler? Quand on est bleu. Or, être bleu 
c'est être toc; être toc c' est îaive four; hire four, c'est être 
mauvais. » En Italie aussi les comédiens ont un langage 
spécial dont chaque mot indique quelques particularités 
du métier : pertichino (petite perche), par exemple, dési- 
gne le débutant, car celui-ci reste souvent, devant la 
rampe, embarrassé, sans grâce, et sans gestes — comme 
une perche, — ritto e jjiantalo li corne un pi'o/o, ainsi que 
dirait le poète italien.— Sbruffarisi est l'acteur qui com- 
mence à remplir des rôles moins insignifiants ; au furet 
à mesure que l'on tient des rôles plus importants on 
devient mattatore. L'artiste capable de remplacer celui 
qui manque (on dit aujourd'hui, en France : une dou- 
blure) est encore appelé en Italie : ulilité, comme, dans le 
langage français cité par Marty-Laveaux. Le sfangone 
est l'acteur incapable; la claque est dite la macca, le 
risotto, les portugais; le théâtre vide est un four, ou 
bien un théâtre rouge. 

Les dictionnaires del'u argot» des coulisses sont assez 
connus (2). De même, on a voulu faire des dictionnaires 

(1) pRAKciSQUE-MicnEL, Elucles clc phUoloole comparée sur l'arnoL. 
Paris, 1856 i j i^ j 

(2 Marion, âïiDv Uewsk^, Manuel des coulisses. Paris, 1826; — 
Jacques-Le Souffleur, Petit dictionnaire des coulisses. Paris, 1833; 
— Alfred Bouchard, la Langue théâtrale. Paris, 1878, etc. 



l''argot des groupes i33 

de l'argot musical, en recueillant sous ce titre (1) soit le 
langage strictement technique du compositeur de musi- 
que, soit le langage spécial de l'orchestre, composé de 
mots spéciaux et de périphrases à l'aide desquels les 
musiciens, à l'orchestre, — ainsi que toute catégorie de 
Iravailleursréunis sur le même lieu de travail — indiquent 
leurs conditions spéciales de travail et de vie. Ils appel- 
lent charivarhis un mauvais violon, en mélangeant gaî- 
ment, gràceà l'assonance (ainsi que le font si souvent les 
langages spéciaux), les idées les plus disparates : chari- 
vari avec stradivarius ; ils indiquent sous la désignation 
de fa bémol l'ivrogne ou le malade, parce que fa bémol 
vaut mi, en jouant ainsi sur les mots. Le violon devient 
le jambon ou le jambonnot. Ils diront faire des cocottes 
pour indiquer par là l'action du chanteur qui défigure la 
musique des maîtres avec des variations ou des intona- 
tions de mauvais goût ; et de celui qui chante en hurlant, 
ils diront qu'il attrape le lustre, qu'il crache sur les quin- 
quets. La voix devient le galoubet ; avoir une bonne voix 
c'est avoir du zinc ; et avec un pittoresque tiré d'une image 
professionnelle, cracher son embouchure signifie mourir. 
Ce langage spécial est vraiment, parfois, aussi pitto- 
resque que le bas langage, — et tout comme l'argot il 
peut remplir une fonction de protection ; il lui manque 
toutefois la marque d'identité spéciale à l'argot, — de cet 
argot véritable des professions dont nous allons parler 
dans les pages qui sui'':ent. 



Nous commencerons par une série d'exemples, simples 
et typiques, où l'intention de cacher la pensée à ceux 
qui pourraient écouter se manifeste de la façon la plus 

(1) Emile Gouget, l'Argot musical. Paris, 1892. 



'^4 I.K GÉNIE DE l'argot 



évidente. C'est l'argol créé par les commis de magasin 
afin de se communiquer entre eux les idées concernant 
surtout la pratique de leur métier, sans que les clients, ; 
ou les surveillants, puissent comprendre. 

A Turin, les commis de magasin indiquent le patron 
(mot dont laracine est la même que celle de padre, père, 
latin pater) avec le mot de madru, dont la racine est là 
niéme que celle du mot italien madré, mère, latin mater. 
C'est un procédé d'antithèse, assez cher aux langages 
secrets. De l'anglais to catch, ils ont tiré le mot d'argot 
cuti, signifiant prendre ; de même que de l'anglais not, 
en changeant le n en /, ils ont fait lot,qni signifie non. Et 
probablement ils ont tiré de l'hébreu le mot d'argot pumi, 
payer. En travestissant le mot/?anc/ié,motdu bas langage 
populaire, signifiant donner, —et provenant très pro- 
bablement du français flanquer, donner avec violence, 
jeter avec violence (flanquer des coups) — ils ont créé 
le mot d'argot flunché, qui signifie donner. Cemi, beau, 
est encore un mot de leur argot tiré, assez vraisemblable- 
ment, de l'argot français chenu, beau. La négation est 
obtenue en faisant suivre le motaffirmatif,ou en le faisant 
précéder, par la négation; ainsi puisque lot signifie non, 
et cenu beau, cenu lot signifie laid. Lot cuti indiquera : 
ne le prends pas (1). 

A Libourne, l'argot des commis de magasins est aussi 
composé de quelques mots tirés de l'hébreu. Hanucod a 
la même signification que dans le bas langage parisien le 
mot rossignol : un objet qui ne vaut pas grand'chose. 

A Rome, dans un grand magasin, les commis s'annon- 
cent entre eux la présence d'une personne dont l'aspect 
est peu rassurant, avec les mots : Deux et dix. L'origine 
de cet avertissement est dans la phrase : Ouvrez les deux 
yeux sur les dix doigts de cette personne. Au lieu de 

(1) V.A. Alt-Belfadel, Sopra un gergo di commessi di neoozio 
tormest, m Archivio per l antropologia criminale, etc. Turin, 1898. 



l'argot des groupes i35 



prononcer la phrase tout entière, on fait sauter la plus 
grande partie des mots, tout en retenant les mois essen- 
tiels, et on obtient ainsi le langage secret le plus bref et 
le plus éloquent. 



On n'a jamais parlé de l'argot professionnel des gens 
de police, si l'on excepte cette allusion trouvée à la 
p. 32 d'un ancien pamphlet écrit contre un nommé Rece- 
veur, inspecteur de la police de Paris, et intitulé le Dia- 
ble dans un bénitier (Paris, 1784,in-8i ; « Les voleurs ont 
un argot, et les gens de la police un autre: ceux-ci insul- 
tent avec une cruauté sans égale aux maux de ceux-là. 
Quand ils les ont chargés de fers, ils disent en tre eux qu'ils 
leuront mis \d. mousseline .yt k la page suivante, on apprend 
que, pour dire : tirer des révélations d'un voleur. Rece- 
veur dit : tirer la carotte. 

Mais ceci n'a pas l'air d'être un véritable argot. Un 
mot de véritable argot professionnel, spécial aux inspec- 
teurs de la police et particulier à ceux qui sont chargés 
du service de l'identification, à Paris, dans les bureaux 
de l'anthropométrie judiciaire, est le mot décavé. kw%c ce 
mot, prononcé en présence des individus arrêtés, les 
inspecteurs du service de l'identité judiciaire s'annoncent 
entre eux la présence d'un probable récidiviste. Ils se 
disent alors : décavé ; ce doit être un décavé ; c'est un 
décavé. Le rcioidécavé provient des syllabes deq., car,vex, 
indiquant trois désignations du « signalement parlé » et 
constituant le titre de Valbum des récidivistes (D. K. V.) 
dans lequel, selon la méthode de A. Bertillon, ont été 
classés les portraits et les signalements des récidivistes 
et descondamnés recherchés par la juslice(l). 

(1) Voyez pour la description de Y Album des Décavés (D. K. V.) 
notre volume : la Police et renquêle juche iawe scientipqufs, Parig, 
4907, et l'édition allemande, notablement augmentée, Berlin, li'lO. 



l3G LE GÉNIE DS l' ARGOT 



Le Dictionary of modem slang, cant, and vulgar, etc., 
etc. (by a London Antiquary, London,1859), après avoir 
indiqué les différences entre le cant et le slang, — le 
premier, langue secrète, bien ancienne, des voleurs, des 
va.ijabonds, des mendiants; le second langage spécial, 
plus ou moins éphémère, populaire ; — nous apprend 
l'existence d'un back slang, véritable argot d'une large 
catégorie professionnelle, formé par un procédé dit « à 
l'envers », consistant à retourner les mots, ainsi que 
nous l'avons déjà vu pour l'argot des couples. 

Ce sont les vendeurs ambulants de comestibles, les 
costermongers , qui s'en servent pour parler entre eux 
sans être compris par le public. Ils diront kool pour look, 
regarder ; occabot pour tobacco, tabac ; et souvent le 
déguisement du mot est compliqué grâce à un procédé 
de truquage s'approchant du procédé appelé dans l'argot 
français « la bouchère » et de celui dont on trouvera la 
plus' haute expression dans l'argot des professions en 
Indo-Chine. Nous l'avons déjà remarqué, cependant, chez 
les couturières, à Rome. Les costermongers, ainsi, diront 
fi-healt pour thief, le voleur ; et fla-ich pour half, moi- 
tié, etc., etc. (l). 



Nous nous demandons si les noms spéciaux dont la 
respectable corporation des marchands de fourrures affu- 
ble les peaux de lapin ne constituent pas un véritable 
argot — et quelle sorte d'argot trompeur ! — de la dite 

(1) On trouvera l'argot des vendeurs de comestibles, des charla- 
tans et des cochers de fiacre de Vienne dans l'ouvrage que Fried. 
AvÉ Lallemant a consacré à l'étude des classes misérables et crimi- 
nelles : Das deutsche Gaunerthum,etc., Leipzig, 1858-1862. 



l'argot des gkoupes 187 

corporation. Un procès parisien assez curieux, en 1910, 
— un procès dont on aurait pu tirer un vaudeville au 
titre : Le lapin anobli, ou le vrai nom des fourrures, — a 
appris aux Parisiens que plusieurs maisons de commerce 
désisrnent sous des noms spéciaux différents, mais tous 
nobles et pompeux, les fourrures de lapin. Le lapin de 
première qualité devient la loutre d'Hudson Bay ; la lou- 
tre électrique est aussi du lapin; la loutre de Colombie est 
encore du lapin. La loutre belge, c'est toujours du lapin. 
Le mot lapin sonne mal à l'oreille d'un client et fait que 
la vente échappe : le nom spécial est vite trouvé. Les 
peaux de rats d'Amérique sont aussi appelées loutre 
d'Hudson Bay. Il existe, de même, des pelisses en vison 
du Bosphore, mais ce nom ne correspond à aucun ani- 
mal connu. Ces noms spéciaux sont créés pour cacher la 
véritable qualité de la marchandise, et leur signification 
réelle reste logiquement cachée, ainsi que la qualité de 
l'objet... 



i^ 



Nous avons trouvé, dans un atelier de couturières, 
l'usage très répandu d'un argot créé par les jeunes ou- 
vrières afin de se communiquer entre elles toutes sortes 
d'idées, mais surtout des idées erotiques, sans que la 
maîtresse ou les surveillantes puissent entendre. 

On trouvera dans tous leurs détails les mots de cet 
argot et les conditions dans lesquelles il est né, au cha- 
pitre V, consacré à l'argot, dans les ateliers de femmes, 
ainsi qu'au chapitre VI, paragraphe 8, de notre livre sur 
// gergo, etc. ; nous ne rappellerons ici, à propos de cet 
argot, que les données les plus importantes. 

Nous devrions même dire : de ces argots, car les jeu- 
nes filles — de quatorze à vingt ans, — ne se servaient 



l38 LE GÉNIE DE l'aRGOT 

pas d'un seul argot; elles en avaient forgé plusieurs, et 
de plusieurs formes. 

Il y avait d'abord trois formes difï'érentes d'argot, 
obtenues toutes, cependant, avec le môme procédé : la 
déformation du mot clair à l'aide de l'iaterpolation d'une 
syllable ou d'une lettre de convention. 

Première forme d'argot: faire précéder chaque syllabe 
du mot conventionnel coti. Ainsi, la phrase : — crois-tu 
qu'il m'aime? devenait: 

Coticrois cotitu cotiquil cotimaime ? 

Deuxième forme d'argot : substituer à chaque voyelle 
du mot clair quelques mots conventionnels,— ainsi que 
aiz à la place de a; encrer àla place de e/jncràla place de i ; 
omber à la place de o; ufurt à la place de u. La phrase 
déjà indiquée devenait alors : 

Crufurt aiz tufurt quinerl mender mender ? (1), 

Troisième forme d'argot : on ajoute à chaque syllabe 
la lettre v suivie par la voyelle de la même syllabe à qui 
la lettre v a été ajoutée. Ainsi la même phrase déjà indi- 
quée, devient : 

Croisvois tiivu qu'ilvi m'ainivem ? 

A côté de ces trois catégories d'argot,— que les jeunes 
filles de l'alelier parlaient indifféremment avec la plus 
grande facilité et la plus étonnante vitesse, — il exis- 
tait un argot erotique indiquant toutes choses se rappor- 
tant à l'amour, à l'aide de mots du langage commun, 
détournés de leur sens usuel. 

H) Il est assez embarrassant d'opérer cette transposition de 
voyelles sur des mots français. En italien, où l'on prononce comme 
on écrit, la même phrase ': C^'edi che mi ami ? devient : Crender 
dinez chender mitiez aiz miner ? 



l'argot des groupes 189 



L'amoureux était indiqué avec des mot italiens, ou 
du patois romain, très compréhensibles dans leur sens 
commun, mais dont le sens que l'argot leur donnait 
était incompr^^^ibensible, ainsi que : foome (grand feu); 
tira- tira (celui qui tire, qui tire) ; soffietto (celui qui 
souffle), spasimato (déformation du mot italien spasi- 
mnnle, celui qui souffre), disgraziatn (le malheureux), 
minchionato (celui qui est trompé). Pour dire que leur 
amoureux les attendait en bas elles disaient : il lire les 
lacets et fait des longs fils (tira i laccelti e fa i filoni), 
phrase qui n'a aucun sens en italien ; mais probable- 
ment, dans l'intention de celles qui l'ont créée, cette 
phrase représente l'homme qui attend à la sortie de l'ate- 
lier, arpentant le trottoir et marchant de long en large 
comme s'il devait enrouler des lacets autour de baguet- 
tes placées les unes en face des autres, ou comme s'il 
devait décrire par terre, dans ses allées et venues, un 
nombre infini de raies, de stries, de bavures ainsi que 
fait le colimaçon allant et venant dans les allées d'un 
jardin. 

Dix mots spéciaux étaient employés pour indiquer les 
parties du corps masculin que nous ne pourrions dési- 
gner ici que de leurs noms lanatomiques, et huit pour 
indiquer celles du corps féminin; mots ayant tous dans 
le langage courant un sens dénué de toute obscénité, 
mais qui, grâce à un tour de passe-passe d'images, 
avaient pris, aux yeux des jeunes filles, le sens secret et 
symbolique qu'elles y avaient attribué ; pour ces mots, il 
ne se présente aucun procédé de déform.dion à l'aide 
de substitution ou d'altération de syllabes, ou de sulfixes. 



Les trois argots obtenus à l'aideMe l'iniercalation des 
lettres ou des syllabes et parlés par les jeunes couturières 



1 /|0 LE GÉNIE DE l'aRGOT 

en question, pourront paraître au lecteur des formes peu 
pratiques de langage et d'une extrême difficulté. Cepei- 
dant, les jeunes filles que nous avons connues et qri 
nous ont mis au courant du secret, parlaient ce curieux 
langageavec la plus grande facilité, et nous-mème, après 
un exercice assez court, nous étions arrivé à pouvoir le 
parler couramment. 

Toutefois nous étions toujours dans la croyance que 
cette espèce d'arabesque gloltologique devait être tout ce 
qu'on avait trouvé de plus compliqué pour travestir ci, 
grimer la parole à l'aide d'un procédé tout mécanique : 
quelle erreur ! Les déformations imposées aux mois pnr 
les jeunes couturières de Rome ne sont qu'un jeu d'en- 
fant en comparaison des complications — véritables 
casse-tête chinois — que certaines professions de l'Ex- 
trême-Orientont su trouver pour déformer (toujours avec 
des procédés analogues à ceux usités par les couturières 
de Rome) leurs paroles et pour créer ainsi les plus indé- 
chiffrables des argots professionnels (1). 

Ici aussi il s'agit de professions dont les membres 
cherchent à se communiquer des idées à l'aide d'un lan- 
gage spécial et secret : — ce sont surtout les marchands 
qui s'en servent, et souvent les mots truqués indiquent 
alors les prix, la qualité et la quantité des marchandises. 
Les chanteuses et les danseuses aussi font usage de ce 
mode de parler, mais, chez elles, cependant, cet argot, 
très étendu et toujours composé par un procédé méca- 
nique de déformation des mots, prend le caractère d'un 
langage secret de caste. Nous aurons l'occasion de cons- 
tater ce môme fait chez certaines professions nomades 
et ailleurs. 

(1) V. les documents philologiques publiés par A. Ghéon, dans 
le Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, année 1905. 



l'argot des groupes i4i 



En langue annamite on indique sous le nom de néi lài 
une forme serrète de langage, pouvant être employée 
indifféremment parles voleurs, les mendiants, les vaga- 
bonds et d'autres professions encore, consistant à échan- 
ger le son final entre deux mots qui se suivent immé- 
diatement. Il faut rappeler que la plupart des mots anna- 
mitespeuvent être décomposés en deux éléments : une 
consonne initiale (ou articulation) et un son final. Ex : 
toi, moi = t -{- ôi; ba, trois = h -[-rt,etc. On parle l'ar- 
got lài en faisant passer la finale du premier mot au 
second, et celle du second au premier. Ainsi « aller s'a- 
muser » qu'on dit : 

di choi 

devient d -\- oi ch -\- i, c'est-à-dire : 
doi chi, 

ou bien, le premier mot cède son accent et sa place au 
second, et vice versa; de façon, par exemple, que càimdn, 
le rideau, devient : 



Ou bien, encore, on commence par faire suivre chaque 
mot par un monosyllabe conventionnel, ainsi que font 
plusieurs argots dont nous avons parlé, mais ensuite on 
opère sur les mots ainsi transformés, comme il a été 
indiqué plus haut (doi chi pour di choi). 

Si la syllabe conventionnelle est phâ'n, on parlera 
l'argot phâ'n. Les mots 

toi di, je vais, 

deviennent d'abord 

tôi'phâ'n di-phâ'n, 



ll\Z LE GÉNIE DK l'aRGOT 

et ensuite, en opérant l'interversion et en faisant passer 
la finale du second mot au premier et celle du premiei 
au second, on obtient : 

tân-phôï dân-phi 

qui constitue la phrase d'argot. Tout un discours est 
conduit selon ces règles, de manière que le deuxième 
moL s'enchaîne, par Tinterversion de sa finale, au pre- 
mier, le quatrième au troisième, le sixième au cia- 
quième, et ainsi de suite. 



Mais à côté de cet argot, qui est encore bien simple,; 
il y a, pour des professions déterminées, des langages 
secrets, des nôi long (dont chacun d'eux est spécial é 
chaque profession) formés à l'aide de mutations et d'in* 
terversions plus perfectionnées. 

Ainsi les sampoaniers de Son-tày ont un langage 
spécial, dans le sens que nous avons donné à cette expres- 
sion, mais ils ont recours, en outre, au procédé suivant. 
Ils commencent par enlever son accent au mot; ils 
substituent, ensuite, ch à l'articulation initiale du mot; 
ils modifient, enfin, dans un grand nombre de cas, l'ar- 
ticulation finale de la parole. Ce n'est pas tout. Après 
avoir de cette façon déguisé le mot (déjà méconnaissable) 
ils lui ajoutent une nouvelle finale : khiêm ou khiêp, sur 
laquelle ils transportent l'accent enlevé au mot normal. 
Il y a des règles pour l'emploi de ces « chevilles». Khiêm 
sert pour les mots finissant par n, ng, nh, m ; khiêp -pour 
les mots finissant par une explosive : t, ck, p, ch. 

Il s'agit, par exemple, de grimer le mot sau, six? Nous 
commençons par enlever l'accent et par remplacer lai 
lettre initiale s par ch ; le mot devient alors : 



H 



L ARGOT DES GROUPES jAS 



châii 

Puis on ajoute le khiê7n auquel on donne l'accent enlevé 
lu mot primitif, et on a le mot d'argot signifiant six : 

chau khiê'm 

De même âo (robe) devient chao-khiem. 

Il y a toutefois des règles spéciales à observer : ainsi 
es mots commençant par ch conservent le ch ; les mots 
erminés par une nasale conservent la nasale avant le 
chiêm; etc. 

L'argot des marchands de grains est formé par un pro- 
:édé analogue; cependant, au lieu de substituer toujours 
h à l'articulation initiale du mot, on y substitue, dans 
lertams cas, la lettre m; et au lieu d'ajouter toujours au 
not soit un khiêm soit un khiêp, on y ajoute, selon les 
:as, im (ou ip); om (ou op). Par conséquent, tandis que 
a déformation des mots dans l'argot des samponniers 
'opère à l'aide de la formule : 

ch.... khiéin 
u 

ch..., khiêp 

ans l'argot des marchands de grains, la substitution 
'opère à l'aide des formules : 

ch im (ou ip) 

ch om (ou op) 

m om (ou op). 

e cette façon le mot ông, monsieur, devient chông im ; 
mot cha,pève, devient 77ia chom;\e mol ba, trois,devient 
la bim, et ainsi de suite : 

don, bâton, devient mon dôm 

cô, tante, devient chô kim 
bàn, table, devient chàn bïm. 



l44 ^^ GÉNIE DE l'argot 



Les bouchers de Hanoï aussi travestissent les mots à 
l'aide d'un procédé analogue. La consonne initiale de 
chaque mot est constamment remplacée par ch et l'ac- 
cent du mot est supprimé; mais on ajoute au mot ainsi 
travesti la cheville im ou ip, tout en la faisant précéder 
de la consonne enlevée au mot normal. Le schème de ctL 
argot devient ainsi : 

ch (consonne enlevée au mot) im 

cil (consonne enlevée au mot) ip. 

Les sampaniers de Haïphong ont un argot qui diffère 
de celui de leurs confrères de Sontày. Cependant le procédé 
du truquage des mots est analogue, quoique plus com- 
pliqué. Ils commencent, en effet, par supprimer la con- 
sonne initiale de chaque mot; puis redoublent le son 
qui reste en le faisant précéder alternativement par la 
lettre b ou la lettre s. Supposons qu'on doive dire en 
argot: m'ây di, tu vas. En enlevant d'abord la consonne 
initiale, il reste ay i; en redoublant, ensuite, on obtient 
ay-ay-i-i ; en faisant précéder chaque ton redoublé, 
alternativement par b et s, on a le mot définitif : 

bày-sày bi-si. 

Si le mot commence par une voyelle, il n'y a pas lieu 
à suppression (nous avons dit qu'on supprime la con- 
sonne) et alors les lettres b el s sont immédiatement 
accolées à la voyelle. 



L'argot annamite se complique davantage chez les 
chanteuses de Hanoï, chez qui il prend toutes les allures 
d'une langue qui est en même temps un signe de caste et 
d'initiation. Ce langage est composé par des catégories 



l'argot des groupes 145 

bien différentes de mots. D'abord, parles mots courants 
auxquels les chanteuses donnent une signification diffé- 
rente de celle qu'ils ont dans le langage habituel. Ainsi 
le mot qui, dans la langue normale, signifie partir, 
signifiera en argot revenir ; le mot qui signifie boutique 
aura pour l'argot la signification de pagode; le mot qui 
couramment signifie limpide signifiera en argot eau; le 
mot indiquant renard prend en argot la signification de 
chien ; et le verbe qui signifie faire des conditions signi- 
fiera, pour Targotier, dire, parler. Ce sont des transposi- 
tions analogiques, car l'eau est limpide, — la pagode 
est, comme la boutique^, un bâtiment; — le chien a quel- 
que ressemblance avec le renard ; — celui qui fait des 
conditions parle; — partir est le contraire de revenir, 
et l'opposé est aussi une forme d'analogie. 

Une autre catégorie est formée des mots qui ne parais- 
sent être que des variantes, des travestissements assez 
superficiels, des « à peu près » des mots courants : ils 
conservent la même signification qu'ils ont dans le lan- 
gage commun. Ainsi le mot normal, pour bœuf est bô, 
et pour l'argot biu ; tram (cent) devient trê ; xin (prier) 
devient xê'; gà vpoule) devient ^dn^',- rang (dentj devient 
riê'n. 

Une troisième catégorie est formée par des mots 
archaïques ; une quatrième — très complexe — est for- 
mée par des mots qui faisaient partie originairement 
d'un mot artificiellement truqué à l'aide d'un procédé 
mécanique analogue à ceux que nous connaissons, — 
mais qui ont pris, pour les danseuses, une signification 
nouvelle. Suivons, avec un exemple, l'histoire d'un de 
ces mots. Le mot normal 6a?i, compagnon, truqué artifi- 
ciellement, devient bi cqn; puis, en prenant de ce mot 
truqué le fragment cqn, on obtiendra un mot d'argot, 
qui naura pas, comme le mot d'origine, la signification 
générale de compagnon, mais celle à' époux. 



l46 LE GÉNIE DE l'argot 

Pour d'autres mots, assez nombreux, le truquage con- 
■ventionnel n'est pas fait, ainsi que pour la catégorie 
précédente, directement sur le mot normal, mais après 
avoir fait subir au mot normal une altération : on truque 
donc le mot altéré. Nàm (cinq) est un mot normal; on 
le déforme en niên^ et seulement alors on procède au 
truquage : de niên on fait bi niê'n, en faisant précéder le 
mot par la syllabe conventionnelle Oi. De même, du mot 
normal hai (deux), on fait huo'u, et puis sur celte défor- 
mation on procède au truquage en obtenant bihuo'u. 

Ces formes de truquages mécaniques ne sont cepen- 
dant que des formes relativement simples. Une dernière 
catégorie de mots contient les mots truqués, par défor- 
mation mécanique, de la façon la plus complexe. Voici 
de quoi il s'agit. 

Il y a deux façons mécaniques de truquer le mot. La 
première s'attaque au commencement du mot, en l'alté- 
rant à l'aide d'une syllabe conventionnelle. La seconde 
agit de la même façon, à la fin du mot. 

Avec la première méthode on substitue à la consonne 
initiale du mot une dentale ou une h, et on fait précéder 
le mot ainsi déformé par une des syllabes suivantes : 
ti, chï, bi\ kï, câi. Ainsi toi, moi, devient tï hôi ; et toc, 
cheveu, devient f/Zoc. 

Avec la seconde méthode, on supprime également dans 
le mot normal la consonne initiale, mais on lui substitue 
constamment la lettre m et on place la consonne suppri- 
mée avant la syllabe conventionnelle placée à la fin du 
mot. Soit, par exemple, le mot cô (tante). En ôtant la 
consonne initiale il reste o; en substituant à la consonne 
disparue la lettre m on obtient mô, et en ajoutant la 
syllabe conventionnelle om précédée par la consonne c 
ôtée au commencement du mot, on a le mot définitif mô 
côvi. 

Par le même procédé khà (bien) devient ma khôm, etc. 



l'argot des groupes i47 



Une grande quantité de règles gouvernent les variantes 
des cas particuliers ; mais les indications que nous ve- 
nons d'exposer constituent les règles générales du méca- 
nisme déformateur pour cet argot. 



Les chanteuses de Haïphong sont peut-être plus 
exigeantes que celles de Hanoï en ce qui concerne le 
secret de leur argot ; il ne leur suffît pas de déformer le 
langage courant ; le secret ne leur semble pas assez 
obscur et assez sûr : elles opèrent le truquage en faisant 
suivre chaque mot par la cheville conventionnelle chim, 
en supprimant les explosives finales, qu'elles remplacent 
par des nasales correspondantes, et en supprimant tout 
accent; mais ces quatre déformations simultanées pour 
chaque mot sont appliquées à un langage déjà truqué, et 
précisément au langage déjà examiné des chanteuses de 
Hanoï. 

Etant donné, par exemple, le mol annamite normal 
chau (neveu), les chanteuses de Hanoï en font tï lâu 
(syllabe conventionnelle préfixée: ii ; substitution de la 
consonne initiale par /); et les chanteuses de Haïphong 
reprennent le mot ainsi déformé et en font ti lâu chim. 

Nous répétons, cependant, qu'il faut voir dans ces 
langages, non seulement des argots « de défense », 
mais aussi des langages de caste et d'initiation, des 
« langages sacrés » dans le sens que nous donnerons 
plus loin à ce mot, en parlant des langages et des argots 
d'origine magique. 



l'argot des nomades. 
Les professions nomades ont des argots étendus et 



l48 LE GÉNIE DE l'aKGOT 

complexes. Il ne faut pas oublier que ces professions 
sont la plupart du temps exercées par des groupements 
très homogènes, issus du même berceau géographique 
et se Iransmettanl l'exercice du métier de père en tils. 
L'argot alors devient une sorte de langage « national » 
qui servira, à la fois, à cacher la pensée aux oreilles de 
l'étranger et à constituer un langage de caste dont le 
groupement, la profession, le métier sont fiers et jaloux. 

Les ethnographes ont plusieurs fois rappelé les liens 
qui unissent la caste à la langue et à l'exercice d'un 
métier (1); c'est que les mots ont eu, pour les peuples 
primitifs, un contenu mystérieux, une signification 
magique dont nous retrouvons encore les traces en étu- 
diant nos mœurs et nos croyances actuelles. Il faut cer- 
tainement penser à ce pouvoir magique que, chez les pri- 
mitifs, les mots sont censés avoir, lorsqu'on considère 
l'étendue, la persistance, la complexité des langages 
spéciaux et des argots dont se servent les nomades issus 
de même lieu, et exerçant de père en fils la même pro- 
fession. 

Parmi ces métiers exercés par des hommes parcourant, 
soit pendant l'année tout entière, soit à des époques 
déterminées, les campagnes et les villes, — surtout les 
campagnes, — nous rappelons, pour l'Italie, les chau 
dronniers lombards et piémontais, les rempailleurs de 
chaises de la province de Bellune, les ramoneurs du Pié 
mont, et les dlrxtti (forains). 

Tous les moyens de déformation dont se sert l'argot 
pour masquer les paroles et les idées ont droit de cité 
dans l'organisme des argots de ces professions nomades 
italiennes : emprunts à la langue archaïque et à l'argol 
des criminels ; mutilations et transformations des mot£ 

(i) V. l'étude très originale et extrêmement intéressante de 
A. Van Gensep, Essai d'une théorie des langues spéciales, dans k 
Revuedes études ethnographiques et sociologiques, 1908. 



l'argot des Gnoui'ES i/ig 

du patois ou de la langue italienne ; métaphores; em- 
ploi de mots et de phrases à signification spéciale. 

Les mots que l'argot des professions nomades italien- 
nes emprunte aux langues étrangères et àl'argot criminel 
sont assez nombreux. Les rempailleurs de chaises de 
Rivamonte (Belluno), qui voyagent en troupe à travers le 
Nord de l'Italie et pénètrent jusque dans le Midi de la 
France, diront méca pour arnant [du mec français) ; bàita 
pour maison (du français baïte, maison ; à rapprocher 
du mot slave bajta, cabane) ; pindal, de la racine slave 
pan. seigneur, sera le maître, le seigneur; calumar 
signifiera voir, de l'argot français allumer, avec addition 
initiale d'une consonne. Les mots du patois sont aussi 
déformés à l'aide de l'adjonction finale de syllabes, ou 
du changement conventionnel des voyelles et des con- 
sonnes, etc. (1). 

Les chaudronniers du Nord d'Italie emprunteront aux 
langues et aux argots étrangers une certaine partie de 
leur vocabulaire. L'argot allemand indique du nom de 
baldower le chef de bande, — et le chaudronnier italien 
indiquera avecle nom de èaM(Zrdcc le patron; la poche sera 
la furghèna, grâce à un jeu pittoresque d'images, car ce 
mot estpris de l'image fournie parle mot français /"ourson. 
De l'hébreu l'argotier tirera le mot gori, homme, et goria 
femme; les souliers (en italien scarpe) seront indiqués 
avec le nom sulèr, — et puisque l'allemand dit sterben 
pour mourir, le chaudronnier déformera le mot allemand 
par le procédé de la métathèse, si usité par l'argot, et 
dira sbertir, à rapprocher de l'argot français estourbir. 

Déjà en 1840 Biondelli, dans son petit livre : Stiidii 
sulle lingue furbesche (2), à propos duquel Graziadeo 
Ascoli écrivit plus tard un mémoire si riche de faits 

(1) V. Aly-Belfadel, il gergo dei seggiolaj di Rivamonte, in 
Archivio per l'antrop. crim., etc., Turin, 1901. 

(2) Milan, 1S46. 



i5o LE gémî: dk l'argot 

nouveaux et d'interprétations nouvelles (1), avait indi- 
qué, sans toutefois donner des exemples, Texislence des 
argots, — véritables langues conventionnelles, — chez 
les professions nomades italiennes, lorsqu'il écrivait 
que les a maçons, les tisserands, les cliaudronniers et les 
nomades avaient des langages spéciaux et secrets ». 

Lombroso, dautre part, a signalé à Canobbio (Lac Ma- 
jeur) des langages (dits /aron) professionnels dont chacun 
était spécial aux catégories professionnelles suivantes, 
toutes plus ou moins nomades : garçons de café, pein- 
tres en bâtiments, vignerons, ramoneurs, vanniers. A 
Casaleil découvrit un argot professionnel des maçons; à 
Cuorgnè (près de Turin) un argot professionnel des chau- 
dronniers. On trouvera plusieurs de ces mots au chapitre, 
consacré à l'argot, du I^r volume de VUomo delinquente 
(V édition, Turin, 1896). 

Il s'agit de mots qui sont spéciaux à chaque profession 
et dont l'idée qu'ils représentent est maintenue secrète à 
l'aide d'une grande variété de ressources : la transposi- 
tion des images, la désignation de l'objet par l'un de ses 
attributs, etc. Le colimaçon a une coquille qui lui sert de 
maison; donc, dans l'argot des garçons de café de Canob- 
bio, la maison est indiquée, grâce à une pittoresque 
transposition d'images, sous le nom de lurnaca (colima- 
çon). La farine de maïs, jaune comme l'or et brillante 
comme une étoile, — cette farine dont on fait la polenta, 
qui assez souvent revient sur la table des paysans du 
Nord de ITtalie, — est appelée, dans ce même argot, Vétoile 
d'or. Le soleil, pour les chaudronniers de Cuorgné, en 
Piémont, naît du côté de la Lombardie ; — limage du 
pays d'orient se substitue alors à l'image du soleil et la 
cache, — donc le soleil s"appelIeraZo?7!èarcf. L'appellation 
de l'objet par l'un de ses innombrables attributs est aussi 

(1 G. AscoLi, Studi Critici (Estratto dagli Htudi Orientali « lin- 
guistici, fascicolo lll, Milan, 1861). 



L ARGOT DES GROUPES 



employée très fréquemment : la route est appelée, par 
les vanniers du Lac Majeur Jongarola, de longa (celle qui 
est longue) etdu suffixe vola, assez usité dans le langage 
populaireitalien pour plusieurs nom.s d'objets (bagnarola, 
schiumarola, etc.). L'usage d'ajouter un suffixe au nom, 
déformé ou non, est d'ailleurs un procédé de ruse et de 
dissimulation dont tous les arg-otiers se servent. 

On mange de la polenta tous les jours, quand on est 
pauvre, et les maçons de Casale appelleront la polenta 
continua (celle qui est continue); les chaudronniers de 
Cuorgnè appelleront le fer brunas (de bruno, brun, et du 
suffixe qui sert à déformer le mot et à lui donner une 
apparence étrange : as). La prison est obscure, et l'argot 
des garçons de café de Canobbio l'appellera bujosa (celle 
qui est obscure), mot qui appartient aussi à l'argot des 
criminels de plusieurs provinces d'Italie : les voleurs, ;"i 
Rome, appellent la prison la èujosa. On retrouve plusieurs 
fois, dans ces argots professionnels du Lac Majeur et du 
Piémont, plus d'un mot qui provient directement de l'ar- 
got des criminels italiens (lingua furbesca)ou deTargot et 
du langage populaire français. Le mot d'argot des chau- 
dronniers piémontais de Cuorgnè : st07'bi, pour tuer, 
constitue sans doute une filiation du mot esiourbir de 
l'argot français. 

D'autres mots proviennent directement de la langue 
étrangère noble : les peintres en bâtiments appellent 
smesser le couteau, de l'allemand jnesse?'. Nous ne croyons 
pas que les mots arginaia pour argent, et cin pour chien, 
de l'argot des chaudronniers piémontais, proviennent, 
ainsi qu'on l'a dit, du grec. Ces paroles ne sont, selon 
nous, que le résultat d'un procédé de déformation des 
mots, obtenu à l'aide de suffixes ou de changement de 
lettres et de syllabes : — de l'italien argento (argent) on a 
fait, en changeant Ye en i, arginto, et on a remplacé la 
terminaison normale to par aina; de même, l'italien 



iSa LE GÉNIE DE l'aRGOT 

normal est cane pour chien, — d'où est né le mot déformé 
cin (qu'on prononce en italien tchine). Le mot d'argot 
ferfa, de ces mêmes chaudronniers, pour indiquer la 
farine (en italien farina), n'est-il pas aussi le résul- 
tat d'une transposition et d'une déformation des lettres? 
A remarquer que tous ces argots, quoique parlés par 
des hommes vivant dans le même pays — par exemple 
les argots de Canobbio, sur le Lac Majeur, — ne se res- 
semblent pas entre eux : le vin est appelé scabi par les 
garçons de café, — campa par les peintres en bâtiments, 
— roval par les vignerons,— trescia par les ramoneurs. 
Chaque profession à son argot et le conserve. 



Plusieurs mots de l'argot des forains italiens ont été 
publiés par nous dans quelques pages de notre étude 
dédiée à la mala vita a Roma (I). L'emplacement favori 
des forains, à Rome, était la place Gugiielmo Pepe, en 
plein quartier pauvre et populeux. Vendeurs de poudres 
miraculeuses, acrobates, montreurs de bêtes, de phé- 
nomènes monstrueux, de femmes tatouées, de marion 
nettes, danseurs et danseuses, et même dresseurs de petite 
voleurs et de petits mendiants, peuplaient la grande place 
de leurs baraques pittoresques, et formaient, au sein du 
quartier oîi la pauvreté grouillait plus dense et plus 
misérable qu'ailleurs, un joli monde d'argotiers. Ils s'ap- 
pellent eux-mêmes les diritli et, tout en connaissant à la 
perfection l'argot des criminels romains, ils possèdent 
un argot oii les mots du furbesco sont mélangés à des 
mots qui sont tout spéciaux aux forains. On retrouve l'ar- 
got des diritti romains, ainsi mélangé, chez leurs collè- 
gues de Turin, de Florence, de Milan. Tout procédé de 

(1) La Mala Vita a Roma, ch. IV. Turin, 1898. 



L ARGOT DES GROUPES 



travestissement des mots et de la pensée, — que nous 
connaissons déjà — est appliqué dans la création de la 
langue des diritli. Quelquefois la fin du mot est suppri- 
mée, comme en remo pour remontoir (montre à remon- 
toir) ou cy (pour cylindre, car en italien on appelle mon- 
tre à cylindre une montre à clef). Parfois on a recours à 
la transposition des lettres ou des syllabes formant le mot 
clair de la langue usuelle, comme fasullo pour falso 
(faux). Ou bien, encore, c'est la syllabe conventionnelle 
qu'on ajoute aux syllabes après avoir changé en i toutes 
les voyelles du mot de la langue commune : mivisi 
pour moi (mi-visi) — tivisi pour toi [ti-visi) — milina 
pour meta (miti-na). Ce parler spécial des diritti, en 
outre, accepte, ainsi que le font tous les argots, — les 
mots des argots étrangers, comme J7ia?Ta, indiquant pour 
les diritti italiens la femme mariée, tandis, que, pour 
l'argotier français, ce mot indique la tîlle publique. Le 
diritto s'est plu aussi à créer le masculin de marca, et il 
a fait le mot marco, homme marié, forme tout à fait igno- 
rée par l'argot français. 

L'argot (des diritti emprunte aussi à la langue étran- 
gère claire et usuelle. En voici un exemple, extrêmement 
intéressant, où le passage d'idées est provoqué par la res- 
semblance entre le mot étranger et un mot italien. Les 
diritti italiens appellent .?pi7/i (épingles) les cartes à jouer 
et le mot est évidemment d'origine allemande : spielen, 
jouer. Mais puisque le mot ressemble profondément au 
mot italien spilli (épingles), c'est ce dernier mot italien 
qui indiquera les cartes du jeu. Il y a là le passage du 
mot italien qu'on veut truquer au mot correspondant 
allemand et le passage du mot allemand à une pensée 
nouvelle — la pensée de l'épingle — suggérée par la 
ressemblance du mot allemand à un mot italien de 
signification toute différente. La pensée ainsi se promène 
de mot en mot et d'image en image, et elle devient tout 



l54 LB GBNIR DE l'aRGOT 

à fait méconnaissable lorsqu'elle arrive au bout de son 
chemin. Le procédé est très fréquent dans toute forme 
d'argot. 

Dans l'argot des diritti, les mots suggérés par des 
images ne nnxnquenlpai^. Sgi'aiiciare -pour yoler, sgrancio 
pour vol, grancio pour vol, ce sont des mots de l'argot 
des diritti nés de l'italien familier grinfia (en français 
griffe), Tongle crochu du fauve et de l'oiseau de proie ; 
l'image du vol s'accompagne de celle de l'animal de 
proie. Dans un argot des nomades italiens, la farine de 
maïs, jaune comme l'or, est appelée la jaune. Vice versa, 
l'or est appelée polenta, et le diritlo dira une montre de 
'polenta pour indiquer la montre en or. 



Y a-t-il en France des nomades français qui se sont 
créé — comme le font tous les nomades — une langue 
à eux, un langage-argot à l'aide duquel ils cachent, si 
besoin en est, leur pensée aux populations parmi les- 
quelles ils passent? 

Les habitants d'un centre, d'une vallée, d'un pays, 
d'une montagne, quittant tous les ans, à des époques 
déterminées, leur foyer et leur toit pour aller porter au 
loin leur travail, et formant ainsi des migrations 
annuelles, internes, périodiques — constituent sociolo- 
giquement des populations qui se rapprochent assez 
des populations nomades, dans le vrai sens du mot. 
Elles passent une partie de l'année dans un milieu qui 
leur est étranger; — à la différence de mœurs, d'usages, 
de coutumes, vient s'ajouter le contact avec le patron 
qui les embauche pour des travaux périodiques ou non, 
et par là les deux classes se trouvent en contact : le 
patron d'un côté, avec ses surveillants, — et les embauchés 



l'ahcot des groupes i55 



de l'autre. Il y a là plus de raison qu'il n'en faut pour 
que le langage spécial et l'argot se forment. 

Les chiffonniers et les couvreurs en ardoise en Basse- 
Bretagne, — les peigneurs de chanvre du Haut-Jura, - 
les moissonneurs de Montmorin (canton de Serres), les 
tailleurs de pierre et les maçons de la vallée du Giffreen 
Savoie, — forment ou formaient jusqu'à hier des groupes 
qu'on peut considérer comme nomades, possédant cha- 
cun d'eux un argot spécial que nous allons rapidement 
passer en revue. 



Près de Tréguier, la petite ville de la Roche-Derrien, 
habitée par une population de 1.600 habitants, compte 
deux groupes professionnels bien distincts — les chiffon- 
niers et les couvreurs en ardoise — qui passent une 
grande partie de l'année battant la campagne; les uns 
pour chercher les chiffons et le fumier, les autres pour 
offrir leur travail de couvreurs. « Chiffonniers et cou- 
vreurs — écrit M. N. Quellien, qui les a étudiés dans sa 
brochure consacrée aux Nomades en Basse-Bretagne 
(Paris, 1886) — sont des alliés naturels ; le campagnard 
est à leurs yeux une sorte d'étranger, si ce n'est parfois 
un ennemi. Ils ont donc imaginé des mots et ont con- 
venu des signes pour déguiser leur pensée ou leurs actes 
à quiconque n'est pas des leurs. Et cette exclusion 
s'étend jusqu'à la ville; les bourgeois et les commerçants 
de la ville n'entendent rien ou pas grand'chose à 
l'idiome conventionnel des couvreurs et des chiffon- 
niers. » 

La formation des deux groupes — nomades et séden- 
taires; ouvriers et bourgeois — doit nécessairement créer 
le langage spécial, et même l'argot, puisque le nomade 
c onsidère assez souvent la population sédentaire où il se 



l56 LE GÉNIE DK l'aRGOT 



meut et qu'il tâche d'exploiter, comme un ennemi; il 
est, d'ailleurs, payé, en revanche, de la même monnaie. 
« Les locutions (d'argotj ne manquent pas au chiffonnier 
de la Roche pour se moquer du paysan... et la langue 
mystérieuse que les chiffonniers ou les couvreurs par- 
lent entre eux n'est pas sans produire chez le paysan 
quelque étonnemem et même certaines appréhensions, 
comme les magiques incantations d'un sorcier (1). » La 
lexicologie et la syntaxe du breton servent à cet argot 
où abondent les jeux d'images et des mots, ainsi que la 
désignation de l'objet por l'un de ses attributs. Cette der- 
nière méthode a fait du couvreur en ardoise l'homme au 
marteau; du diable, le vieux aux cornes; de la maison, 
rôdeur, etc. Les passages dune image à l'autre, suggé- 
rés par l'analogie, sont fréquents; l'enfant est petit comme 
un moucheron: donc il sera le moucheron; une femm.e 
laide et de mauvais caractère est le hibou; l'ivrogne sera 
un enrhumé, car il a bu du rhum (le mot né de l'image 
du rhum, crée une autre image : celui qui est enrhumé 
parle du nez, comme un ivrogne; donc l'ivrogne est 
enrhumé, parce qu'il parle du nez). Le médecin sera dési- 
gné sous le nom de boucher, et point n'est-il besoin d'ex- 
pliquer la raison de ce passage d'images. Le café c'est 
Vurine noire ; le chemin de fer, le cheval noir; la corde 
de pendu, la jarretière. Le fumier a des noms qui — 
quoique très pittoresques — ne lui conviennent pas tout 
à fait; on l'appelle les figues, on les prmies. Mais il faut 
penser que les chiffonniers, après avoir ramassé, dans 
leurs expéditions, pendant toute une année, le fumier, le 
vendent aux fermiers vers la Saint-Michel. C'est pour eux 
une source de richesse : on comprend alors qu'ils aient 
des mots si doux pour le désigner. Le passage d'une idée 
à l'autre, suggéré par l'analogie, est très évident dans 
les mots suivants : lanterne pour œil; œil de bœuf pour 

(1) N. QUELLIEN, OUV. Cité. 



l'argot nus GROUPES 167 

pièce de 3 francs: mouchoir de poche pourpistolet;/)» trou 
pour la prison; bdtimenU ou bateaux pour sabots — où 
très probablement l'image des bateaux, ou du bâtiment, 
suggérée par le mot sabot, n'est pas due exclusivement 
à l'analogie de Timage, mais aussi à l'analogie des sons : 
sabot, bateaux, bâtiment. 

C'est aussi par un jeu de mots que le rhum est appelé 
Vitalien (rhum = Rome = Italie = italien) : le mot sug- 
gère un autre mot, et celui-ci l'image; ensuite en cou- 
pant, pour ainsi dire, les ponts, au premier mot on 
substitue le dernier. Quelques contractions, si fréquentes 
dans tous les argots, ne manquent pas : pour désigner le 
prêtre, on a eu recours au français ratichon, et on en a 
fait raton. Les animaux sont appelés plusieurs fois par 
des noms d'hommes ou avec des périphrases. Cet usage, 
sur lequel nous attirerons l'attention du lecteur plus loin, 
est très répandu chez les peuples primitifs et dans le bas 
peuple de nos pays d'Europe, grâce à la croyance du pou- 
voir magique des mots. Pour les argotiers nomades de 
Basse-Bretagne, le chat est celui qui griffe, ou bien Polik 
(diminutif de Pol, nom d'homme), et cette appellation a 
suggéré une curieuse transposition d'images :1e notaire et 
l'huissier sont des hommes qui griffent (pour des noma- 
des les hommes de loi n'ont-ils pas toujours des griffes); 
ils sont donc des chats; mais le chat est dit Polik; donc, 
le notaire et l'huissier seront désignés sous le nom de 
Polik. 



Les paysans de la zone du Jura comprise entre Morey et 
Bouchoux, cultivateurs et peigneurs de chanvre pendant 
neuf mois de l'année, partent du pays lorsque leur blé 
est battu et le chanvre roui, et vont offrir aux « étran- 
gers » leur travail. Tant qu'ils restent au village ils ne 



LE GENIE DE L ARGOT 



parlent d'autre langue que le patois du pays, — mais une 
fois à la campagne ils se servent d'une langue à part 
qu'on nomme langue bellau (1). 

Il s'agit d'un véritable argot composé d'une mosaïque 
de noms d'origine très différente ; on y retrouve des 
mots du bas langage parisien, — comme yiou pour lit 
(du parisien pieu) \ arpiot pour pied (du bas langag'J 
parisien arpion); — les mots de l'argot des prisons ne 
manquent pas, ainsi que les provenances des langues 
étrangères, tellesque cabeça pour têle (de l'espagnol ca&e- 
za), viuchacho pour enfant; — et les mots arti, arta, pour 
pain, et a-éja pour viande, très probablement d'origine 
grecque (à'pTcç, y.plaç) et qu'on retrouve dans presque tous 
les argots d'Europe. L'usage des suffixes ajoutés à la 
racine plus ou moins déformée du mot apparaît en monzi 
pour moi et tonzi pour toi ; — d'autres méthodes de tru- 
quage des mots — bien connues en argot, — se montren t 
dans temple pour temps; dans catin pour matin. L'appel- 
lation de l'objet par l'un de ses attributs est manifeste en 
riondella, pomme (celle qui est ronde], etc. 



Une émigration périodique de travailleurs avait lieu, 
jusqu'à il y a quelque temps^ de la commune de Mont- 
morin, canton de Serres (Hautes-Alpes) vers les dépar- 
tements voisins. Chaque année, au mois de juin, près 
de cent habitants partaient de Montmorin pour faire la 
moisson dans les départements voisiiis emmenant avec 
eux des femmes pour lier les gerbes. « C'est probable- 
ment — écrit M. Lesbros (2), cette émigration annuelle 

(1) Ch. Toubin, Recherches sur la langue bellau; in Mé)n. de la 
Société d'émulation du Doubs, voL III, 1S7G. 

(2> Lesbros, l'Argot de Montmorin, in Bull, delà Société d'étu- 
des des Hautes-Alpes, 1883. 



l'argot des groupes iSg 

qui a été Toccasion de la composition du dialecte qui 
remontée un temps immémorial. Il nous a été dit que 
les braves moissonneurs de Montmorin,qui aiment beau- 
coup la plaisanterie, se font un plaisir de parler entre 
eux leur argot quand ils arrivent sur les immenses plai- 
nes de la Provence. Ils le font surtout quand ils ont à se 
plaindre de leur maître qui se montre un peu dur pour le 
travail, ou qui ne leur sert pas une nourriture conforme 
à leurs désirs. » Le maquillage des mots, fait à l'aide 
des procédés que nous connaissons, s'annonce dans 
cet argot en manustré pour laèrt, et patustré pour père ; 
en freluvel -pour frère, dont on a aussi le féminin : fre- 
tnreta pour sœur. Cet argot possède aussi arlon pour 
pain ; la pierre est dite la dura, la tête \<itourella, etc. 



L'argot mourmé était (car il ne l'est plus) la langue 
créée par les tailleurs de pierre et les maçons de la val- 
lée du Giffre, et plus particulièrement par les habitants 
de la commune de Samoëns (Haute-Savoie) lorsqu'ils 
sortaient de leur pays pour aller travailler, tous les ans, 
dans les départements voisins. « Il y a plusieurs siècles, — 
écrit T. Bulfet dans les quelques lignes d'introduction au 
petit dictionnaire mourmé-français qu'il a publié, — que 
Samoëns fournit des ouvriers en bâtiments. Il y a vingt 
ans on pouvait y trouver deux cent cinquante tailleurs 
de pierre et maçons; maintenant il n'y a plus d'appren- 
tis ; et des vieux frahans (tailleurs en pierre) il n'y en a 
plus guère. Une douzaine à peine émigrent encore cha- 
que printemps pour rentrer à l'automne. Le métier est 
en train de disparaître (1). » 

(1) T. Buffet, Vocabulaire mourmé- français, va. Revue Savoisienne, 
1900. 



l60 LE GÉNIE DE l'aRGOT 



L'auteur ne se préoccupe pas deTorigine et du procédé 
de formation de la langue mourmée. 11 comprend bien 
qu'il s'agit là d'un langage spécial faisant fonction d'arme 
de défense : — « ils pouvaient ainsi — écrit-il — devi- 
ser entre eux de leurs afiaires personnelles, des urgen- 
ces de leurs métiers, des joyeuses espérances qu'ils nour- 
rissaient, du sol natal, du Gros Tilleul, l'orgueil des 
Samoësiens, chanté par un de ses enfants, de ce cher 
Samoëns en un mot, coin béni où chacun d'eux revenait 
fm novembre le gousset garni et de la joie plein le 
cœur... » Mais la petite notice de T. Buffet a un com- 
mentaire signé par J.-F. Gonthier, où l'on envisage très 
brièvement l'origine probable de l'argot mourmé. L'au- 
teur de la note croit assez ingénument qu'une telle 
langue n'est que la création d'un lettré; elle ne serait 
pas sortie de la collaboration collective du groupe — 
véritable phénomène sociologique — ainsi que nous l'ob- 
servons pour toute langueettoutargot de ce genre — mais 
du cerveau d'un seul homme, de la pensée d'un habile 
lettré sachant à merveille les règles de la formation des 
mots et de la grammaire. « Pour s'en convaincre, dit-il, 
il suffit de remarquer combien cet idiome est logique. 
Une église se nommant la ca^/?e,la messe s'appellera can- 
gneusa, et l'abbé un cagnar... Certains mots sont des- 
criptifs : le bélier s'appelle cornaflu. le chat pflu. Rifin 
est un sou, verdaii, un pré. D'autres mots sont imitatifs : 
la chèvre, à cause de son cri, se nomme merela; le tam- 
bour un tapotu ; le vent est le zoul. Maintes expressions 
sont tirées de l'allemand, comme macâ faire. D'autr?s 
paroles ont été créées en renversant Tordre des syllabes : 
tiebé^onvbête ;brachanna pour chambre; ceplanna pour 
planche; treca pour quatre ; trevan, pour ventre. » 

Le lecteur, déjà familiarisé avec les différents procé- 
dés de formation de l'argot, voit bien facilement que 
tous ces exemples, apportés comme les preuves de la 



l'argot des groupes i6i 

Drmation du mourmé de la part d'un seul homme et 
'un lettré, ne constituent au contraire quedes faits qu'on 
encontre dans toute formation de langages spéciaux et 
.'argots. Nous trouvons encore, dans le dictionnaire 
ûourmé, écedonpi, pour pièce, comme exemple de trans- 
losition des syllabes, — et une foule de mots truqués par 
les suffixes conventionnels : anche est ajouté aux noms, 
nçhiesl ajouté aux verbes. On a ainsi appregnianchi pour 
pprendre ; arretianchi pour arrêter ; appellianchi pour 
•ppeler, attoutanchi pour toucher, tàter ; ava/ic/»' pour 
voir; et cdtinanche (de matin = catin) pour matinée; 
agnanche pour la messe, etc. 

Les noms des saisons et des mois — issus de pitto- 
esques jeux d'images — sont très caractéristiques :sema- 
et (printemps), forcanche (été), folUaret (automne), 
repioti (de crepiota, froid, hiver) sont les noms des 
aisons. Les mois sont appelés jalieu, freidieu, senieu, 
;ranieu, flairieu, fénieu, méchenieft, vogieu, magnoleu, 
:ouilleu, follieu, charfîeu. 



Francisque-Mîchel, dans son livre sur l'argot, nous axait 
ippris que les merciers ambulants russes ont aussi un 
irgot qui leur est spécial, et ajoutait que la syntaxe et les 
lexions de ce langage sont celles de la langue habituelle, 
andis que les racines sont empruntées à une langue 
nconnue. D'autre part, dans un article de K. Tichonra- 
A'Ow, publié àdinsV Archiv fur die Wissensch. Kunde Russ- 
ands, t. XV, 1856, on trouve des indications plus exactes 
concernant l'argotdes merciers ambulants russes, indica- 
tions qui très probablement constituent la source de la 
aotice donnée parFr. Michel. Cet argot est fabriqué d'une 
'açon assez curieuse, car d'une part il garde les racines et 
ia syntaxe de la langue russe, tout en ajoutant à la fin de 



l62 



I.E (iBNIlî DE L ARGOT 



chaque mot une terminaison grecque ; de l'autre, il se 
sert de mots grecs tout entiers comme dans c/aVcyti, main 
(dex^'-p); ponda, cinq (de Tcévie) ; dé kan, dix (de âéxa) • 
puiez, marchand (de za)A-^;);cr«o, viande (de y.péaç),etc! 

Il s'agit. de la façon la plus évidente, d'une langue, in- 
tentionnellement secrète, destinée à cacher la pensée de^ 
hommes forcés par la nécessité de la vie et de leur com- 
merce à vagabonder de pays en pays. La tradition donn- 
à ces marchands une origine grecque. Ilss'appellent eux- 
mêmes afe7ii ou ofoii et Ton voudrait voir dans ce moL 
une dérivation de 'Ae-/jvaTot, Athéniens. Nous constatons 
ainsi, une fois encore, dans le langage secret, la réunion 
de tous ces éléments que nous avons trouvés et que nous 
trouverons réunis : la communauté de caste, de profes- 
sion, et de lieu d'origine. 

Les bohémiens des Pyrénées se servaient aussi, selon 
Francisque-Michel, d'un argot forgé en intercalant des 
lettres conventionnelles entre les syllabes : pour janua 
on dira jau-paii-na-pa ou bien jau-gau-na-gra (1). 

Les Bâzîgar et les Pancpîrî, nomades hindous, se ser- 
vent de même— comme tous leurs frères en vagabondage 
— d'un argot dont le procédé de formation rappelle do 
très près le procédé bien connu de la transposition de 
syllabes. Les mots de la langue habituelle sont pronon- 
cés en commençant par la dernière syllabe ou lettre. 
Ainsi ag, feu, est prononcé ga ; sona, or, est prononcé 
naso ; qeella, la forteresse, est prononcée lageh (2). 

(1) Francisque-Michkl, ouv. cité. 

(2j V. l'étude que le capitaine David Richardson dédie aux Bâzî- 
gar, in Asiatic Researchts, VII, London. 



l'argot des groupes i63 



L ARGOT DES GROUPES GEO- 
GRAPHIQUES : l'argot 
d'une vallée. 

Il existe en Europe un argot, parlé par une classe 
assez nombreuse et homogène de personnes, se rappro- 
chant, à cause de la technique de déformation des mots, 
de ces argots de l'Extrême-Orient dont nous avons parlé. 
Le procédé néanmoins est moins compliqué, et les 
hommes qui se servent de cette langue, qu'une savante 
préméditation a voilée et obscurcie, ne forment pas une 
classe professionnelle : ce sont cependant des gens étroi- 
tement liés les uns aux autres par le lien géographi- 
que, par cette unité géographique étroite et fermée qu'est 
la vallée ; des gens qui parlent leur langage artificiel 
lorsque les hasards de la profession ou des communi- 
cations avec les habitants de la plaine et des environs 
les portent au milieu des « étrangers ». 

Dans le Nord de l'Italie, — près d'ivrea, dans la province 
de Turin, s'ouvre une vallée verte et pittoresque, la 
Valsoana, dont les habitants, groupés en quatre com- 
munes : Ingria, Ronco, Valprato, Campiglia, parlent un 
savoureux patois nourri par toute la sève robuste de la 
langue italienne, française et provençale. Mais il suffit 
que ces hommes de la vallée se trouvent en contact 
avec les hommes d'une « caste » géographique difï'é- 
rente de la leur pour que de leurs lèvres sorte non plus 
le patois habituel, mais une déformation de ce patois, 
incompréhensible et obscure. 

Ces hommes continuent ainsi à se transmettre leur 
pensée sans que 1' « étranger » comprenne. Tous ces 
habitants de la vallée sont jaloux de leurs mœurs, de 
leur physionomie, de leurs coutumes, de leurs traditions. 
Ils considèrent un peu tous ceux qui vivent en dehoi-s 
de la vallée, — même s'ils parlent la même langue eL le 



l64 l'K GÉNIK DE l'argot 

même patois qu'eux, et appartiennent à la même natio- 
nalité, — comme étant quelque peu des étrangers. Il y a 
là encore une nouvelle manifestation de ces oppositions 
plus ou moins marquées qui se produisent partout où 
il y a des différences de psychologie ou de lieu. C'est là 
une de ces oppositions géographiques qui ont tenu tou- 
jours divisés — parfois dans un état permanent de 
méfiance, parfois dans un véritable état de guerre — les 
hommes habitant des lieux géographiques difTérents. 
La montagne, la plaine, a vallée, la côte, le plateau ne 
sont pas seulement des unités géographiques bien carac- 
térisées, dont les difTérences bien tranchantes impriment 
à chaque paysage un profil tout spécial; ce sont aussi, 
pour ainsi dire, des unités psychologiques et sociologi- 
ques, — car le lieu contribuée former l'esprit de l'homme, 
à créer, pour chaque district géographique, des solida- 
rités économiques et sociales, des liens psychologiques, 
formant au sein de la plus grande patrie — la province, 
ou l'Etat, ou la classe internationale — une petite patrie 
dont on est fier, et qu'on aime d'autant plus qu'elle est 
particularisée et spécialisée dans les formes économi- 
ques et sociales de son activité, dans les attitudes psy- 
chologiques de sa pensée et de ses mœurs. Certes, les 
sociogéographes exagèrent singulièrement le rôle du lieu 
lorsqu'ils pensent que le lieu constitue l'alambic unique 
d'oii les hommes tirent les formes de leur esprit, de leur 
vie et de leur destinée (i); mais comment pourrait-on 
sérieusement nier que ces différences géographiques 
ont leur part dans la naissance des diflërences psycho- 
logiques et sociales, et par conséquent dans la formation 
des oppositions poussant les uns contre les autres les 
hommes et les groupes attachés à des lieux dissemblables 
et antagonistes? 

(1) Voyez E. DEyiouîis, Comment la route crée le type socfa/.Paris 
(s.d.) 



l'argot des groupes i65 

Dans quelques pages consacrées à l'étude des emprein- 
tes profondes et évidentes que le milieu géographique — 
plaine, montagne, terrain primitif ou sédimentaire, — 
marque dans le développement physique des hommes, 
nous avons rappelé comment deux tribus, deux castes, 
dont l'une méprise l'autre, car l'une est la caste du soleil, 
l'autre la caste de Vombre^ se soient formées sur le bord 
du Rhône suisse (1). Cependant, ce sont là des hommes 
qui parlent la même langue, qui appartiennent à la 
même nationalité et au même type anthropologique : 
mais la différence de lieu a déterminé des dilïérences et 
des oppositions de toute sorte. Ainsi, d'autre part, la 
différence profonde de lieu entre le Nord et le Sud de 
l'Italie, conjointement à une foule d'autres causes his- 
toriques et psychologiques, a contribué à déterminer 
entre les populations du Nord et du Sud de l'Italie ces 
oppositions si vivaces qui forment une des pages les plus 
saisissantes de l'histoire sociale de l'Italie contempo- 
raine (2). Donc le géographe et le sociogéographe pour- 
raient vraiment contribuer à l'interprétation de l'histoire 
des luttes entre les peuples et les groupes territoriaux, 
en nous montrant l'influence des causes géographiques 
qui font des hommes habitant des lieux différents, des 
hommes différents ayant des intérêts opposés; d'où l'an- 
tagonisme, la concurrence, la lutte, la victoire et la 
défaite, — et d'où, encore, ce fait psychologique : la 
formation d'un sens intime et profond, chez l'homme 
d'un lieu, qui lui fait considérer comme étranger 
l'homme du lieu différent, même du lieu placé tout près 
de lui, à côté de la vallée, de la plaine, ou de la mon- 
tagne. 

Il y a, certes, dans ces faits bien complexes, d'ordre 

(!) Forza e Uichezza, chap. viii, Turin, 1906. 
(2» V. notre volume Italiani det Nord e Italiani del Sud, Turin, 
Bocca édit., 1901, passim. 



'"^ LE GÉNIE DE l'aUGOT 



géographique, psychologique et social, plus qu'il n'eu 
faut pour faire naître dans un lieu géographique bien 
spécialisé non seulement le langage spécial, — car le 
lang-age spécial, tout comme le langage normal et le 
patois, tient aussi au sol par des racines impérissables, 
— mais l'argot même, langue préméditée et cachée. Il 
suffit, nous l'avons dit, que l'ennemi se présente pour 
que l'argot surgisse : or le lieu strictement spécialisé de 
la vallée n'est-il pas, pour ses habitants, non seulement 
le berceau, le foyer, la grande maison à qui on se sent 
attaché par tant de racines, — mais aussi la forteresse 
autour de laquelle l'esprit particulariste et jaloux ne voit 
que des ennemis? 

Le langage intentionnellement obscur dont les habi- 
tants de la Valsoana se servent afin de ne pas se faire 
comprendre par les « étrangers )),contient une petite par- 
tie de mots tirés du véritable argot des criminels italiens 
(lingua furbesca) ; d'autres encore, en toute petite quan- 
tité, font partie de l'argot des criminels français ; le pro- 
vençal a fourni aussi quelque contribution à cette lan- 
g'ue destinée à masquer la pensée (1). Mais la déforma- 
tion mécanique des mots du patois commun, ou de l'ita- 
lien, est la manière préférée à laquelle ces argotiers ont 
recours. Le mot du patois, ou de la langue italienne, est 
transformé, par un procédé mécanique, de trois façons 
bien distinctes. 

Par la suppression de la dernière syllabe, d'abord. 
Ainsi l'argotier dira carbo pour carbone (charbon); un 
merlo pour merluzzo (merlan). Il osera aussi supprimer, 
dans des mots bien caractéristiques, toutes les lettres 
composant le mot, en gardant la première, qu'on pro- 
nonce comme si on la lisait sur une liste alphabétique : 
emme, première lettre du mot mille, signifie mille ; 

[l] Consultez l'étude de Ch. Nigra, in Archivio Gloitoloqico ita- 
hano, 1878. 



l'argot des groupes 167 

— Par l'intromission — entre chaque syllabe, — d'une 
ies syllabes conventionnelles suivantes : ods, ads, ids, 
orl. Le patois dit portjer (porter), crijer (crier), surtjer 
^sortir), seiaj (assis) ; l'argolier dira : port-ods-jer; cri- 
'ids-jer ; surt-ids-jer ; set-orl-aj ; 

— Par adjonction d'une grande quantité de suffixes 
ïonventionnels : û, 6s,eri, ulji ou elji, ola, ado, ot, oc ou 
■)ci, art ou arda, usci, esco ou isco, enc ou enca; aco, oca, 
irro. L'argotier ainsi forgera les mots suivants (le suffixe 
îst entre parenthèse) ge{lû) gelée; lin(6s) lin ; orb(éri) 
Buf ; i1/o»/r(o/a) Monferrato ; ?nur(ac/o) mur; segr^ot)le 
nmetière ; cauaZ(oc) chevalier; /fa/î(oci) Italie; balu{arda) 
enêtre; fîn(usci) figue; per{esco) pierre; dur(enc) fro- 
mage; bren{aco) son; piant {oca) plante; rahtl (arro) 
'atelier, etc. 

Les argotiers de la vallée recourent aussi à une autre 
orme de truquage de la pensée, en appelant l'objet par 
im de ses attributs. Celle qui frappe à la porte (bussi) 
st l'heure; le cuivre sera appelé celui qui est rouge 
fogi) ; le vin, celui qui mousse (mossa); la farine, celle 
ui est moulue (molua) ; l'enclume, celle qui a un bec 
bedsï). L'aiguille a une pointe ; elle sera donc la pointue 
oontua); la porte sera la trouée (tampa); la vipère, celle 
ui siffle (siibja) ; le grand vieux sera le papa; un petit 
nfant, avec un jeu très pittoresque d'idée, sera indiqué 
omme celui qui est fin et mince (tritria); la dent est celle 
ui triture (triojra); le savon est mou, il sera donc le 
lou (mol) ; la fourchette a plusieurs dents, elle sera celle 
ui a trois dents (trentua); le moulin, par son bruit carac- 
iristique, sera celui qui ronfle (ronfa) ; le pharmacien, 

lui qui sent mauvais (npdsa). Turin, chef-lieu de la 
îgion, grande ville, sera dite la riche (miirc), etc. 



i68 



I.K GKNIK DE L ARGOT 



l'argot des sectes politiques. 

Les associations politiques secrètes ont un argot qu 
est souvent très complexe. Cela d'ailleurs se compreni 
facilement lorsqu'on pense à la loi d'évolution de l'argot! 
une société politique secrète soutient, contre le miliet' 
hostile qui l'entoure, une lutte bien plus grave et plu 
dangereuse que celle, souvent embrionnaire, que doi 
vent soutenir d'autres groupements. La mort en es 
souvent l'enjeu. 

C'est l'Italie, pendant la période où le pays préparai 
sa libération et son indépendance nationale, qui offrt 
une des plus larges documentations sur l'argot de; 
sectes. Ainsi la société des FUedoni instituée en 1816 i 
Bologne employait un argot tiré en grande partie di 
dictionnaire musical. Le fondateur de cette société 
Pietro Maroncelli — l'ami de Silvio Pellico — fut d'a- 
bord arrêté par la police pontificale ; ensuite, aprèî 
avoir été relâché, il fut saisi par la police autrichienne 
et condamné à vingt ans de prison. Silvio Pellico a 
laissé, dans ses Le Mie Prigioni, de touchantes pages sur 
le long martyre de son ami. Dans le très intéressant die 
tionnaire des FUedoni, les verres s'appelaient violons , 
Vea.u,Haendel; le vin, Gluck; les initiés, Ametafisi (enne- 
mis des choses surnaturelles), Filaleutero (amant de la 
liberté) Filaletecalo (amant de la vérité et du beauj, 
Filolipode (ami des pauvres), etc. Les statuts secrets de 
la société disaient : « Je jure un éternel mépris au sur- 
naturel; une haine implacable aux tyrans; un amour 
ardent à la connaissance de la vérité et au beau, qui élè 
vent l'homme sage au-dessus du vulgaire; une admira- 
tion constante pour les œuvres de la nature et le désir 
d'en découvrir les mystères; je jure de venir en aide à 
mon semblable ; je jure enfin de répandre mon sang 
pour la conservation de notre association, etc. » 



l'aixgot des groupes 169 



Sous le nom de Filadelfi, il s'était développé dans le 
Midi d'Italie, en 1828, au lendemain de la chute de Murât 
et de la Restauration bourbonienne, une association 
politique secrète ayant pour but la proclamation dune 
constitution libérale inspirée des idées françaises de la 
Révolution. Ferdinand IV avait été remis sur le trône 
de Naples et prenait le nom de Ferdinand I, roi des 
Deux-Siciles ; les libéraux, dans les Fouilles, se grou- 
paient, dans le plus grand secret, en différentes socié- 
tés : les Patriotes européens ; les Becisi (les décidés) et les 
Filadelfi, ou Adel/i, ou Maîtres parfaits. La ville de Lecce 
comptait, à elle seule, en 1815, plus de trois cents Fila- 
delfi. De là, bien vite, la société s'étendit dans la ville 
même de Naples. Son histoire est brève : toute pénétrée 
d'enthousiasme pour la philosophie républicaine fran- 
çaise, la société fut domptée dans le sang en 1828, tandis 
que les révoltés criaient: Vive la Constitution de France! 

Nodier raconte, dans son Histoire des sociétés secrètes 
dans l'Armée (1815), qu'une société secrète avait été fon- 
dée en 1797, par des vieux républicains de l'ancienne 
révolution, à Besançon, pour abattre le Consultât et res- 
taurer la République. Dans l'argot de la secte, la ville 
de Besançon s'appelait Philadelphie et les sectaires Phi- 
ladelphes. Ce seraient précisément les idées républicaines 
de cette même secte et toute une partie de son rituel 
secret qui se seraient propagées dans le midi d'Italie 
grâce aux officiers et soldats français de l'armée de 
Murât : les Filadelfi de Lecce et de Naples ne seraient 
qu'une dérivation des associés de Filadelphie (Besan- 
çon). Le langage secret, comme dans la plus grande par- 
tie des associations de ce genre, était largement repré- 
senté chez les Filadelfi de Lecce et de Naples. Les asso- 
ciés, ou Adelfi (frères, d'après le mot grec), appelaient 



lyO LK GÉNIE DE L'ARGOT 

leurs réunions le champ (campo) ; les différentes sec- 
tions de l'association étaient indiquées sous le nom de 
lignes (linee) ; le mot eleusin, d'origine grecque, signi- 
fiait : aide-moi ; le chef était appelé le Pilote (nocchiero), 
ou bien la grande lumière (Gran Luce). Des dialogues 
conventionnels, accompagnés souvent par des gestes 
convenus, servaient à chaque associé pour se faire 
reconnaître. Le Philadelphe portait d'abord la main 
droite sur le cœur; l'autre, pour répondre, étendait le 
bras gauche le long de la cuisse, et demandait : 

— Pourquoi-portez-vous la main droite sur le cœur ? 
C'était alors à l'autre de répondre : 

— Pour l'arracher et pour le jeter à terre si je man- 
quais à mon serment. 

La reconnaissance était faite. Il y avait aussi, pour 
atteindre le même but, un langage de gestes : on faisait 
le mouvement de qui voudrait enlever une bague du 
petit doigt de sa main gauche. 

L'année 1828 signa, ainsi que nous l'avons dit, la mort 
de l'Association. Il y avait parmi les Philadelphes des 
républicains ; mais la plus grande partie d'entre eux se 
seraient contentés alors d'une constitution ; ce fut donc 
aux cris de : vive la Constitution! vivela Constitution de 
France! que les Philadelphes, à l'aube du 27 juin 1828, 
s'emparèrent delà petite forteresse militaire de Palinuro 
dans la province de Lecce. De là ils commencent leur 
marche sur Naples, oii la révolte devait éclater. Plus 
d'un village accueille joyeusement les insurgés et déploie 
le drapeau constitutionnel; — mais à Naples personne 
nedonne signe de vie, et le roi eut vite fait de dépêcher 
dans les eaux du golfe de Salerne deux navires de guerre, 
et contre les insurgés huit mille hommes aux ordres du 
maréchal del Carretto. Ces troupes battent les insurgés, 
brûlent les villages qui s'étaient déclarés pour la cons- 
titution, et, après avoir fusillé les prisonniers, leur cou- 



L ARGOT DES GROUPES I7I 



pent la tête, qui est exposée dans des cages de fer pla- 
cées sur des pyramides de pierre, de deux mètres de 
haut, expressément fabriquées (1). 

Ainsi prit fin la secte des Philadelphes. Les documents 
qu'on peut aujourd'hui étudier à ce sujet nous rensei- 
gnent aussi sur Tordre de sa hiérarchie interne, etnous 
fournissent à ce propos des exemples singuliers de crj'p- 
tographie de la pensée. Chaque grade de l'association, 
en effet (les grades n'étaient pas moins de dix), est indi- 
qué et marqué par une série de mots spéciaux et secrets 
ou par un aphorisme également secret, qu'on indique 
seulement par des initiales. Cette forme extrêmement 
curieuse de cryptographie de la pensée a ceci de parti- 
culier : les initiales en question peuvent d'un côté indi- 
quer la version exacte de la phrase, de l'autre elles peu- 
vent indiquer une phrase tout à fait contraire à la signi- 
fication exacte et secrète, faisant même l'apologie du 
régime absolutiste. Voici un exemple. 

Le premier g-rade de l'association était indiqué par les 
lettres suivantes : 

V. F. E. L. S. A. F. E. L. . 

signifiant : 

Virtù, fermezza e la santa amicizia fanno esistere le 
repubbliche; c'est-à-dire : Vertu, fermeté, et. la sainte 
amitié entretiennent la vie des républiques. Mais, que la 
police du roi ou un étranger quelconque surviennent 
et ayant surpris, dans un écrit, ces initiales, en deman- 
dent la signification. L'associé répondra : 

Viva* Froncesco e la sua augusta famiglia e la reli- 



(1) Le lecteur trouvera une narration détaillée de la révolte des 
Philadelphes et de la répression, dans le volume de jMalteo Maz- 
ziOTTi : la Rivolla delCilento nel I828,narrata su. docuinenti inediti. 
publié par la Société d'édition Dante Alighieri, 1906, dans la biblio- 
thèque du Risorgimento. 



172 LE GENIE DE LAIVGOT 

gione ; c'est-à-dire : Vive Ferdinand et son auguste 
famille, et la religion (1). 



LItalie entière, pendant la période enthousiaste de pré- 
paration de son unité et de son risorgimento, fut le pays 
des sectes. Parmi celles qu'on comptait dans les provin- 
ces annexées à l'Autriche, nous rappelons la société 
secrète des Masenini, qui s'était constituée à Vérone en 
1828 et dont on possède aujourd'hui quelques paroles 
d'argot. Qu'étaient ces Masenini ? Masenin, en patois de 
Vérone, signifie celui qui moud, celui qui broie, — et au 
sens figuré, celui qui frappe, celui qui cogne. Le nom 
de la secte était tout un programme secret, tout un argot, 
— de même que l'était le mot d'ordre de la société ; ma- 
senar per l'avegner, moudre pour l'avenir; préparer l'a- 
venir, donc — travailler et semer pour l'avenir, — pré- 
parer l'indépendance du pays. S'ils se rencontraient, 
dans la rue, ils se demandaient : 

(1) Les patriotes italiens se serviront assez souvent de cette 
forme de cryptographie de la pensée — par écrit et de vive voix — 
pendant toute la période du Risorgimento, surtout après 1830, à 
l'époque où l'espoir de l'unité se faisait toujours plus vif. Ainsi 
dans les proA'inces italiennes sujettes de l'Autriche et dans celles 
sujettes du Pape, on disait et on écrivait sur les murs (il ne fallait 
cependant pas se faire surprendre) : 

Viva Verdi 

pour indiquer, il est vrai, le grand compositeur, mais pour sous- 
entendre ce qu'on pouvait lire à l'aide des lettres formant le nom 
de Verdi, c'est-à-dire : Vive Victor-Emmanuel Roi d'Italie. D'où la 
raison pour laquelle cet écrit était aussi orthographié de la façon 
suivante : W V. E. R. D. I. Ne dirait-on pas que tout un peuple 
devient, dans un certain sens, argotier, — lorsque, dans la fièvre de 
la lutte, il doit exprimer par la voix et par l'écriture ses rêves et ses 
espoirs, sous les yeux et tout près des oreilles de l'étranger et 
de l'ennemi ? 



l'argot des groupes l'yS 

- E lu masenu, sta note ? As-tu moulu cette nuit ? 

CelaA'Oulait dire: — As-tu rossé quelqu'un cette nuit? 

Ceux qui étaient rossés — faut-il le dire? — c'étaient 
les officiers de l'armée autrichienne et les partisans du 
gouvernement. Les membres de la société les provo- 
quaient au théâtre, dans les rues, au café, — un peu 
partout. Le général autrichien Bretfeld est bousculé, le 
soir du 31 mai 1830, au théâtre de l'Arena, par un nom- 
mé Morando, associé des Masenini : une discussion s'en- 
suit; l'italien frappe le général; la foule, en criant, prend 
parti pour Morando; les sbires courent et arrêtent le 
patriote ; mais quelques minutes après ils sont forcés de 
le relâcher; la foule s'était faite menaçante et avait arra- 
ché l'homme des mains des gardes. 

Ces Masenini, qui étaient en correspondance avec les 
carbonari de Modène, de Parme et de Bologne, étaient 
constitués en organisation secrète, avaient des mots de 
passe et des signes de reconnaissance, — et correspon- 
daient à l'aide d'un alphabet chiffré. La police autri- 
chienne en arrêtait quelques-uns, un peu au hasard, au 
lendemain de chaque échauffourée, — notamment celle 
oii le général Bretfeld fut pris à partie et celle du carna- 
val 1830 où, à l'occasion d'une mascarade, les officiers 
autrichiens avaient été malmenés, pendant une rixe, par 
un groupe de bourgeois (1). 

Le mot symbolique et secret de Masenini donna lieu 
plus tard à une curieuse interprétation. Masenini fut 
interprété comme étant une corruption dialectale deMaz- 
ziniani^ adhérents de Mazzini, affiliés à la Jeune Italie. 
Interprétation certainement erronée, car les Masenini 
étaient nés, et s'étaient appelés de ce nom. bien avant 
la naissance de la Jeune Italie. Le lecteur trouvera plus 

(1) Voyez les détails sur l'organisation de la société et sur le 
milieu où elle se développa, dans le mémoire de Giuseppe Bia- 
DEGo : la Dominazione austriaca e il sentimento pubblico a Verona, 
Rome, Società Dante Alighieri éditrice, 1899. 



iy4 - LE GKNIE DE l'aRGOT 



loin plusieurs exemples très évidents de fausses inter- 
préLations des mots d'argot occasionnées par un proces- 
sus logique assez semblable à celui-ci interprétant à pos- 
teriori, et avec une très grande apparence de vérité, le 
sens d'un mot dont on a oublié l'origine exacte (1). 

(t) Ces exemples d'argot des sectes pourraient être multipliés, 
car les associations secrètes de tout genre ont été très nombreuses 
en Italie ; celles qui viennent d'être indiquées, choisies parmi les 
moins connues, l'une dans le Nord et l'autre dans le Sud d'Italie, 
suffisent cependant pour donner une idée du langage secret de ces 
groupements politiques. A ce propos, les idées les plus erronées ont 
eu souvent cours, surtout hors d'Italie. Ne trouvons-nous pas, par 
exemple, dans la Chronologie Universelle deCh. Dkeyss (un volume 
de Yliistoire Universelle publié sous la direction de M. V. Duruy), 
Paris, 1864, à la page "61, au mot Italie, pour l'année 1828, cette 
courie indication se référant sans doute à la révolte des Philadel- 
phes : « Les brigands de la principauté citérieure occupent une 
armée du maréchal napolitain Carretto : plusieurs sont exécutés. » 
L'historien italien Emilio del Cerro, qui a écrit une grande quan- 
tité d'ouvrages sur l'histoire du Risorgimento, dans son ouvrage : 
Fra le Quinte delta Storia (Bocca, édit. Turin, 190o:, au chapitre 
dédié aux procès politiques en Romagne entre 1804 et 1849. après 
avoir parlé des associations secrètes libérales de cette province 
italienne, écrit ces mots qui peuvent s'appliquer à l'histoire des 
associations secrètes politiques pendant le Risoi'gimento : « Il y 
avait aussi une grande quantité d'associations clandestines qui 
n'avaient rien à faire avec la politique, mais qui prenaient l'ext;- 
rieur de la politique. . . Les libéraux, dans leur impatience patrioti- 
que, n'ont pas toujours repoussé le concours de ces associations, 
tout en cherchant,lorsque,par la nécessité de laction listes voyaient 
à leurs côtés, à les contenir. Les hommes composant ses associations 
secrètes louches ne faisaient pas partie des associations secrèt'-s 
patriotiques et lorsque les exigences révolutionnaires les rappro- 
chèrent les unes des autres, la ligne de démarcation fut toujou"S 
soigneusement maintenue. Le gouvernement pontifical connaiss.'ût 
tout cela, mais faisait semblant de tout ignorer, car il fallait jeter 
le plus mauvais jour sur les patriotes : et dans ses procès il ne 
sépara jamais la cause des honnêtes gens, qui conspiraient pour 
la liberté et l'indépendance d'Italie, de celle des assassins. C'est 
l'art le plus parfait de gouverner, affirmaient les sunfedinti (on 
appelait ainsi, dans le midi et dans le centre d'Italie, les partisans 
du pouvoir absolu) ; c'eit l'art le plus parfait de l'iniquité, — ré- 
pond l'histoire, s 



l'argot des grocpes lyS 



AUX FRONTIERES DU CRIME. 

L'argot est donc un langage spécial, né intentionnel- 
lement secret ou intentionnellement maintenu tel. Puis- 
qu'il se forme toujours dès qu'une opposition et une lutte 
se manifestent entre le groupe social et le milieu où ce 
groupe vit, il est tout naturel que les groupes profession- 
nels vivant en contact avec le public aient un argot; 
lorsque ces groupes sont formés par des nomades se 
transmettant leur profession de père en fils, toujours en 
circulation à travers des pays étrangers, dans des mi- 
lieux inconnus, quelquefois hostiles, il est aussi tout 
naturel que cet argot se fasse plus complexe, plus étendu, 
plus complet, et qu'il devienne enfin une véritable langue. 
Mais que dire alors des professions oîi l'hostilité envers 
le milieu et les gens est très marquée, — les professions 
pour lesquelles tout étranger est, sinon un ennemi, du 
moins un homme à exploiter et à tromper? Ces profes 
sions aussi ont leur argot, et un argot qui fait quelque- 
fois concurrence à l'argot des criminels professionnels : 
c'est l'argot des groupes professionnels vivant, pour 
ainsi dire, en marge de la société, des groupes de vaga- 
bonds, de mendiants, de trompeurs, de tricheurs, de 
parasites, formant la frontière grise, la zone neutre entre 
le monde des honnêtes gens et le joli monde des coquins. 



N'avez-vous jamais rencontré, aux fêtes champêtres, 
ou près des villages, sur la grande route, ou bien encore 
dans quelque rue isolée ou excentrique d'une grande ville, 
les tricheurs aux cartes ou joueurs de hasard ? Ils sont 
assez nombreux en Italie et en Espagne; les Italiens les 
appellent giuocaiori d'azzardo (joueurs de hasard) et les 
Espagnols, avec une phrase plus efficace, les nomment 



l'jC) I.E GÉNIE DE l'argot 

les lomadore^ de 'as très cartai (celui qui prend, qui vole 
avec trois cartes), ou bien las de la [alla, las de la ba- 
raja (ceux qui jouent aux cartes). L'argot français ap- 
pelle bonneteau le jeu de cartes où le public est toujours 
dupe, — et bonnetc.ur l'escroc tenant unjeu dehonneteau. 
Pour les Allemands, le bonneteau est le KûmmelbUitt- 
che)i{i) et l'escroc allemand exécute son jeu exactement 
comme le tomador de las très cartas espagnol et italien. 
Ces voleurs aux trois cartes ne sont que des tricheurs; 
leur seul but est de vider l'escarcelle du passant. L'un 
d'eux se place au coin d'une rue, tandis que ses dignes i 
confrères, au loin, font le guet; puis il extrait de sa poche i 
un jeu de cartes, place à terre deux figures et un as, les 
retourne, et invite quelqu'un, parmi les curieux, à devi- 
ner quel est l'as parmi les trois cartes retournées. Si la 
personne, ainsi invitée, désigne exactement la carte en 
question, tant mieux pour elle, elle gagnera ; si elle se 
trompe, force lui est de payer le montant de l'enjeu. Les 
curieux, les simples, et même ceux qui croient à la fausse 
ingénuité du montreur de cartes ne manquent pas. Mais 
il faut ajouter de suite que le tricheur, pour assurer son 
gain, recourt à un moyen bien simple : après avoir mé- 
langé les trois cartes, les deux figures et Tas, — il les place 
sous l'œil anxieux et curieux de celui qui a fait l'enjeu 
et qui suit avidement les passages des trois cartes, — 
l'une à côté de l'a^iLre en ayant soin de montrer d'une 
façon très évidente que l'as est mis au milieu ; le tour est 
fait, car le bonhomme qui va désigner la carte croit tenir 
la victoire : il a bien vu que le joueur plaçait l'as au 
milieu, et les deux figures l'une à droite, l'autre à gau- 
che. Il s'agit donc de désigner la carte du^milieu ; il ne 
s'est pas aperçu, toutefois, que le tricheur, à l'aide d'un 
mouvement rapide et leste, a placé l'as à droite. On dé- 
fi) Voyez Ha>-s Gboss, Handbuch fur TJntersuchungsrichter, etc. 
Mûnchen, 1908, chap. XVIII. 



L ARGOT DES GROUï'ES 177 

couvre les trois cartes ; le bonhomme a perdu. Il doit 
payer. Il avait cependant si bien vu que l'as se trouvait 
au milieu! 

La foule des bons paysans fait cercle et suit d'un œil 
fittentif la succession des jeux ; — mais l'un des paysans 
mis en éveil par le fait que le montreur de cartes gagne 
toujours ne pourrait-il pas découvrir la mèche? Voilà 
donc l'œuvre des compères. Le compère est un homme 
qui a l'air naïf et qui fait partie de la foule. Il s'avance 
indécis parmi les curieux, il regarde, il se conseille avec 
ses voisins et il joue. Il gagne; il continue à jouer; il 
gagne encore, et pour les quelques fois qu'il perd, com- 
bien de fois il sort victorieux de l'enjeu! 11 se retire en 
se frottant les mains d'un air jovial et content. Le coup 
est fait. Les soupçons s'évanouissent. Le vrai bonhomme, 
le vrai client, celui qui est destiné à être dépouillé, s'a- 
vance, — et il perd. 

Cette respectable corporation de tricheurs vagabonds 
a un argot, dont quelques mots ont été exposés, sans 
commentaires, par Basetti, et Ferraj (1) qui se sont spé- 
cialement occupés des tricheurs toscans. Parmi ces mots 
on en rencontre une très grande quantité qui sont com- 
muns aux mots du véritable argot des criminels formant 
la basse-pègre à Rome, et qui ont été exposés par nous 
dans la Mala Vita a Roma (cli. IX). Ils sont aussi com- 
muns à l'argot spécial des diritti de Rome (forains) dont 
nous avons parlé (ch. IV du même ouvrage). C'est 
sans doute l'ancien argotdes criminels italiens (furbesco, 
lingua zerga) qui, dans loules les régions d'Italie (beau- 
coup plus au Nord et au Centre qu'au Sud et en Sicile), 
a servi de canevas à la formation des argots particuliers, 
à ces groupements professionnels nomades vivant plus ou 




l'jS LE GÉNIE DE LARGOT 

moins en marge des lois et de la société. Bernaido de 
Quiros et Llanas Aguilaniedo, dans une note de leur 
livre la Mala Vida en Madrid (Madrid, 1901), constatent 
que le jeu des trois cartes fait par les tricheurs italiens 
est tout à fait semblable à celui qu'exécutentles tomadores 
espagnols de las 1res carias, et ajoutent que l'argot des 
tricheurs italiens ressemble beaucoup à celui de l'an-l 
cienne Germania espagnole. « Probablement, — disent- 
ils — il s'agit d'une tricherie très ancienne, que l'interna- 
tionale des vagabonds a promenée à travers l'Europe 
entière. On en retrouve encore aujourd'hui des suryi- 
vances dans les régions les plus éloignées les unes des 
autres. » Nous avons voulu rechercher les traces des 
quelques mots d'argot publiés par Bajetii e Ferraj dans 
l'ancien Vocabulario de Germania (publié en Espagne 
plusieurs fois de suite depuis 1609, — auteur Juan Hi- 
dalgo — ) et, en vérité, l'apport que la Germania aujour- 
d'hui disparue (à l'ancien argot de la Germania a suc- 
cédé aujourd'hui en Espagne l'argot dit calé) est bien 
maigre. Nous ne trouvons que marca (femme, pour l'argot 
des tricheurs, et fille publiquepour l'ancienne Germania, 
comme d'ailleurs pour l'argot français -.marque) elpiola 
(taverne où l'on vend du vin), qui se rattachent aux mots 
d'argot de l'ancienne Germania. Le mot piola doit être 
rapproché dep/o,vin ; depior??o,saoult,etde l'argot fran- 
çais : être pion, pour être ivre. L'argot des criminels ita- 
liens, d ailleurs, même le plus ancien, possède une certaine 
quantité de mots provenant de l'argot français, de l'espa- 
gnol, et même de l'allemand. 

En analysant les mots de l'argot parlé par les joueurs de 
hasard, nous reconnaissons encore une fois les procédés 
bien connus de formation de l'argot. On dit spillare pour 
jouer (le mot spillare en italien a la signification de 
prendre quelque chose à l'aide de la ruse ; ainsi de l'al- 
lemand spielen, jouer, on a fait spillare, et le mot cons- 



L ARGOT DES GROUPES l'JQ 

titue une image bien ironique à cause du double sens 
qu'on peut lui attribuer). Et on a désigné les cartes, 
grâce à un jeu de mots et d'images dont nous avons 
déjà parlé, avec le mot de spilli (épingle). 

Le mot lof (objet de mauvaise qualité, faux) se ratta- 
che évidemment à l'argot français loff'e, niais, innocent, 
faux, mauvais. Le mot santalto (celui qui exécute le jeu 
des trois cartes, et qui par conséquent change rapidement 
la place de las, en le faisant sauter d'un coup de main) 
se rattacherait-il au mot d'argot moderne espagnol (calé) 
salto, signifiant dans le langage espagnol habituel saut 
et même rapine,el indiquant dans l'argot des joueurs de 
cartes le procédé de tricherie par lequel on fait « sauter » 
lacartequi n'est pas favorable? Le mot aurait été déguisé 
parl'introduction d'une syllabe; il pourrait aussi dériver, 
par le même procédé, du mot italien salto (saut) qui n'a 
pas cependant la double signification qu'il a en espagnol, 
et qui n'existe pas dans l'argot des tricheurs de cartes. 
Le mot contrasta, qui est commun à l'argot des tri- 
cheurs, des diritti et de la basse pègre de Rome, est 
aussi un mot d'origine obscure. Il nous semble qu'il s'agit 
ici d'un mot déguisé à l'aide d'un suffixe final, ainsi 
que l'argot fait si souvent. Contrasto, pour toutes les 
formes des argots italiens dont nous venons de parler, a 
la signification d'homme qui se laisse tromper ; contrasto 
est la victime, l'ingénu, le bonhomme à qui il faudra 
a spillare» (soustraire) l'argent; et il a aussi, — toujours 
dans l'argot — la signification de paysan. C'est le 
paysan, en effet, la victime habituelle des tricheurs et des 
montreurs de merveilles, le paysan qui ne connaît que 
par ouï dire les nouveautés, les beautés et même les 
dangers de grandes villes : il arrive parmi les citadins 
l'œil stupéfait et l'escarcelle assez garnie ; il s'agit de 
profiter de son inexpérience, de son ignorance, de son 
ingénuité et de lui soustraire sa monnaie. Et les mots 



l8o LE GÉNIE DE L AUGOT 



contrasio, contrasta signifient précisément, dans le? 
argots en question, soit la dupe (le pante de l'argot fran- 
çais), soit le paysan ou la paysanne. 

Il y a bien (disons-le entre parenthèses, avant de pro- 
poser notre interprétation du mot contrasta), il y a hier 
dans l'argot de l'ancienne Germuma le mot contrasio 
qui signifie celui qui persécute ; le contraire, donc de k 
victime. Ceux qui connaissent les bizarreries, les jeu> 
et les renversements d'images auxquelles l'argot se com 
plaît pourraient croire à une dérivation du mot italier 
contrasta, du contrasio, de la Germania espagnole, avec 
renversement d'images. Il est bien plus simple de fairf 
dériver le mot contrasio grâce à un procédé de maquillagf 
par suffixe, — du mot italien paysan (en italien contadino) 
« Contadino » est le paysan; le contadino, pour les tri 
cheurs, pour les diritti, pour les hommes de la bass( 
pègre, devient synonyme de dupe, de victime, d'hommt 
qu'il est facile de tromper; qu'on change la finale du mo 
contadino et on aura un mot bien déguisé, indiquant 1; 
dupe. Et puisque, en italien, le mot contrasta est un mo 
qui existe, qui vit, un mot bien connu (signifiant opposi 
tion ; on peut dire: mettre un homme en contrasio — 
opposition — avec un autre) le moicont-rasto se substitue 
au mot cont-adino, et le remplace pour indiquer indiffé- 
remment le paysan et la dupe ; l'homme, d'ailleurs, for 
mant,avec le tricheur, le binôme des deux termes oppo 
ses se trouvant l'un en face de l'autre : le tricheur e 
la victime. Ce même argot des tricheurs toscans présenti 
d'ailleurs d'autres mots oii le procédé de maquillage de; 
mots, grâce à un changement des syllabes finales, es 
très évident. Pour les tricheurs de cartes, ainsi que pou 
la basse pègre romaine, le mot d'argot indiquant I 
police 'en italien polizia) est polirnma, mot formé par L 
substitution de la finale mma à la finale zia du mot clair 
Le procédé est très usité par l'argot français : préfectan 



I- AKGOT DES GnoL'p;:s 



rhe pour préfecture; b:utanche pour boutique; pariqot 
pour pAv\s\en;sergot pour sergent; valtreuse pour valise- 
promont pour procès, etc. Ce genre de truquage est 
extrêmement fécond pour la formation des mots d'ar-ot 
car souvent le mot transformé ressemble à un vrai mot 
existant dans la langue habituelle; ce deuxième mot 
îlors suggpre une image nouvelle et inattendue, de 
laquelle on tire, par passage ou par jeux d'idées, un troi- 
îieme mot indiquant toujours l'objet ou l'idée qui se 
rouvaient au commencement de ce labvrinthe de traus- 
ormations s'emboitant les unes dans ^les autres C'est 
•omme si on élevait l'expression et l'image d'argot à la 
leuxième et à la troisième puissance. 

D'autres fois, c'est l'objet qui suggère l'image; celle-ci 
:st traduite dans son mot clair qui est ensuite maquillé 
)ar un des procédés habituels de l'argot ; c'est toujours 
me élévation de la pensée secrète à la deuxième 
■uissance. Le papier-monnaie (en Italie on a des papiers 
e o, de 10 de 25 francs, et on avait jusqu'à hier des 
apiers de 1 fr., de 2 fr., et même de 50 centimes) le 
apier-monnaie suggère l'idée des feuilles; le mot italien 
^gha signifie feuille : le papier-monnaie sera donc 
îdique,dans 1 argot des tricheurs toscans et de la basse 
egre romaine, avec ce mot. Après l'avoir ainsi formé 
n ajoute un suffixe; on fait précéder le tout par une 
Dnsonne, et alors de foglia, nom clair de la lan-ue 
iggeré par l'image de petits papiers de banque, on fera 
ogho.a Vnesfoglwsaloffia (de Zo^, faux ; Mauvais) 
est un taux billet de banque, tandis qu'une sfogliosa 
ga est un vrai billet. Togo^ toga a toujours, dans 
-rgot des tricneurs et dans celui des diriit^M signifîca- 
)a de bon. L'allemand dit gut, de qui, par inversion 
toutes les lettres, viendrait tug ; la lettre finale o, a, 
. la finale italienne du masculin et du féminin ■ il nous 
mble qu on aurait ainsi la généalogie du mot (gut, tuo- 
go, toga). ^° ' ^ 



ta 



jga LE GÉNIE DE l'aI\GOT 



Une catégorie très spéciale de professionnistes se ser- 
vant de quelques mots d'un argot créé par les nécessités 
de leur profession est celle des spirites-prestidigitaleurs. 

Il existe en Amérique une véritable catégorie de mé- 
diums professionnels exploitant à l'aide des trucs les 
plus ingénieux de la prestidigitation l'intérêt et la curio- 
sité que depuis quelques années ont soulevés les études 
remarquables sur les phénomènes pyschiques inconnus 
ou mal connus. L'on doit à M. Abbott David (1) des 
recherches très patientes et très intéressantes sur les 
tours de prestidigitation et d'illusionisme dont les 
médiums américains se servent. Ils opèrent dans de 
grandes salles, ou sur la scène des théâtres, ou dans les 
baraques des foires en plein air (revivais, campmeeiings} 
devant un public payant, et ils savent produire, au milieu 
d'une foule de fanatiques, d'ingénus, de suggestionnés, 
la danse des tables, les coups, l'écriture entre deux 
ardoises, le dénoùment des liens, ou la « libération » 
des sacs, le « son spontané » des orgues de Barbarie, les 
photographies spirites, les empreintes, les moulures 
dans la paraffine, les apports, la clairvoyance, la lecture 
des écrits cachetés, les matérialisations, etc. (2). Morselli, 
dans sa remarquable étude d'analyse et de critique 
scientifique des phénomènes spirites (3). a appelé tout 
l'ensemble de cette véritable industrie : « América- 
nisvie. » Ceci n'est pas, dit-il, par irrévérence envers 
l'Amérique du Nord, dont nous est venu, somme toute, 
avec les sœurs Fox, le mouvement spirite contemporain; 

{1^ Behind the Scènes mth médiums. Chicago, 1907. . 

2i V. aussi l'ouvrage de Hereward Carrixoton, The Physicat 
Phenomena of Spirilualism fraudaient and g enuine. Boston mi, 
(3) Enkico Uoa&ELU, Psicologiaespiritismo.Denx volumes, lunn» 
1988. 



L ARGOT DES GROUPES 



c'est par une simple constatation pratique, que je me 
sers du terme Américanisme pour désigner la fraude 
des médiums poussée jusqu'au système de spéculation. >; 
Les deux gros volumes aussi de Podmore : Modem spi- 
riiualism. An history and a criticism (Londres, 1902), 
monlrent d'une façon bien évidente l'extension qu'a prise 
la profession des laéJiaais imitant à la perfection les 
manifestations classiques de la phénoménologie spirite 
et inventant chaque jour des phénomènes de plus en 
plus surprenants et étranges. C'est une véritable grande 
industrie du spiritisme, exercée à grand spectacle par 
d'anciens forains, d'anciens boxeurs, d'anciens presti li- 
gitdteurs. Les salles de spectacle — racontent Abbott et 
Morselli - ont des trappes dans le parquet et des 
ouvertures dans le plafond par lesquelles montent et 
descendent les fantômes. Le cabinet noir est un dépôt 
d'objets de toute sorte qui servent pour la confection 
des spectres divers par âge, sexe, qualité et couleurs 
(nègres, blancs, jaunes, peaux-rouges;, et un policier de 
Chicago, le détective R. Wooldridge, raconte avoir 
pénétré dans un local spirite à payement (26 assistants 
à un dollar chacun) et y avoir observé un esprit en chair 
[Ct en os. Après s'être fait reconnaître comme représen- 
jtant de la police, il sortit un « wagon » de masques, 
perruques, moustaches, cornets en fer blanc pour imi- 
ter les voix, robes de toute sorte, costumes d'époques 
différentes, etc. 

Il est tout naturel qu'entre ces professionnels d'une 
prestidigitation qui frise l'escroquerie il existe une sorte 
le lien secret de caste, avec une langue spéciale et des 
jignes spéciaux destinés — les uns et les autres — à se 
iransmettre, entre compères, les pensées, les avertisse- 
nents et toute sorte de communication. In Yost's : Spi- 
-itualistics slale and Dictionanj, on lit que, pour les 
évocations» de parents, ces médiums se communiquent 



[84 LE (iKNIE DE L AUGOT 



mutuellement les informations confidentielles sur les 
clients qui les ont consultés et sur ceux que l'on pré- 
sume désireux d'aller les consulter. Non seulement ces j 
spirites-prestidigitateurs , qui « font des matérialisa- 1 
tions » et qui « lisent la pensée », parlent argot entre 
eux, à haute voix, lorsqu'ils opèrent en public, en don- 
nant à des mots qui ont une signification banale, des 
significations conventionnelles ; mais il existe aussi 
parmi eux un argot commun, véritable lien secret de caste 
qui leur sert à s'entr'aider. Ils possèdent en commun 
un Livre Bleu (Blue Book) sur lequel sont inscrites, à 
l'aide de signes conventionnels, les indications sur les 
personnes notoirement spirites, avec leur signalement et 
de nombreux détails sur les membres défunts de leurs 
familles. De sorte qu'arrivées en séance ces personnes 
s'entendent « révéler » les détails de leur vie et de celle 
de leurs parents. 

Nous avons eu l'occasion, à ce propos, d'étudier à 
Rome une forme embryonnaire et bien élémentaire de 
l'industrialisme spirite « américain » consistant tout 
simplement dans « la lecture de la pensée », exécutée 
en public, généralement en plein air, par deux charla- 
tans, un homme et une femme, et dont tout le secret con- 
siste dans la prononciation de mots conventionnels for- 
mant ainsi une sorte de dictionnaire spécial d'argot. 

Voici comment les choses se passent. Une femme — la 
femme qui lit la pensée — est assise, les yeux bandés, 
sur une chaise. Un tiomme, debout près d'elle, se tourne 
vers les spectateurs, en choisit un et lui dit : — Cette 
femme va lire votre pensée. Dites-moi à voix basse où 
vous êtes né ; quel est votre prénom, quels sont les pré- 
noms de votre père et de votre mère, quelle est la date de 
votre naissance; le numéro de régiment où vous avez 
servi, etc., etc.. Sans que je souffie mot la voyante va 
répéter exactement à haute voix toutes ces données. Ou 



i/augot des groupes i85 



bien, — lorsque la voyante sera endormie, je toucherai 
un objet quelconque que vous m'offrirez et elle dira quel 
est cet objet, sa couleur, sa forme ; elle en fera, en un 
mot, la description la plus minutieuse... 

Le bonhomme consent, — et il paye même quelques 
sous, tandis que l'autre le charlatan — commence à 
faire des « passes magnétiques » autour de la femme ban- 
dée; celle-ci s'agite un peu sur la chaise, pousse des cris 
et des plaintes, puis semble s'assoupir et tomber en som- 
meil. C'est le sommeil « magnétique ». La femme voit. Le 
charlatan alors commence ses questions. 

— Comment s'appelle-t-il le monsieur en question? 

— Dans quelle région est-il né? 

— De quelle couleur est son chapeau? 

— Quel est l'objet qu'il touche? Et de quelle couleur? 
Combien de sous a-t-il dans sa poche? Quelle main 
lève-t-il; la main droite ou la gauche? 

Et la voyante répond toujours avec la plus grande 
exactitude, sans jamais se tromper. Le public est là, 
bouche bée, et s'en va bien convaincu de la possibilité 
de lire la pensée. 

En réalité, le charlatan et la voyante ne font que se 
servir d'un dictionnaire conventionnel,— qui peut chan- 
ger de couple à couple — et dont chaque mot, d'appa- 
rence bien banale, a une signification précise, exacte, 
servant à suggérer la réponse. Et c'est précisément lors- 
que le charlatan adresse une question à la voyante que 
ce tour de passe-passe s'accomplit. Le charlatan aura 
toujours le soin de commencer la phrase posant la 
question par un mot banal, qui est cependant le mot 
conventionnel, le mot d'argot, suggérant la réponse. 

Les règles générales qui gouvernent l'emploi de ce dic- 
tionnaire conventionnel sont bien simples. Elles se rédui- 
sent à trois. La première est celle-ci. Chaque mot de la 
clef (on appelle clef la liste des noms conventionnels 



l86 LE CÉNin DE L'AnGOT 

avec lesquels le charlatan doit commencer la question 
qu'il pose à la femme) a en même temps une très grande 
quantité de significations : il représente un chiffre, une 
couleur, une lettre, un jour de la Peraaine, un Etat, une 
région de l'Iialie, une matière (bois, pierre, fer, papier), 
une forme géométrique, un doigt de la main, une partie , 
du corps, un objet. 

La deuxième règle est celle-ci : tout numéro, de onze| 
à vingt, que le charlatan glisse au milieu de la question 
a aussi un grand nombre de significations concernant, 
comme les mots, un chiffre, une couleur, une lettre, etc. 

Troisième règle : tout numéro pair signifie à droite; 
tout numéro impair signifie à gauche. 

Ainsi, si le charlatan, en posant la question, prononce l 
le mot : indiquez, ce mot peut signifier : 1, rouge, A, » 
lundi, Italie, Piémont, argent, rond, pouce, jambe. Le j 
mot : Regm-dez bien, signifie 2, blanc, B, mardi, France,* 
Lombardie, bois, carré, index, pied, canif. Les autres i; 
mots les plus usités dans la clef, et ayant chacun une| 
série de significations bien déterminées, sont : voyez, td'ii 
chez de voir, maintenant, bien, désignez, ayez la bonté, ■■^ 
ayez la complaisance, je veux que, s'il vous plaît, pour-.^ 
riez-vous, nommez donc, je vous prie de.., etc. De faço 
que, si la question est ainsi posée : Regardez bien, dftj 
quelle couleur est la doublure du chapeau de Monsieur? 
La réponse est blanche. Si au lieu de la couleur de la dou- 
blure on demandait dans quel pays l'individu a voyagé, 
la réponse est : France, et ainsi de suite. Il va sans dire 
que dans la question on peut glisser plusieurs mots con- 
ventionnels; dans une seule question, alors, le charlatan^ 
cache la désignation de trois ou quatre attributs d'unk 
même objet, et même davantage. Ex. : Regardez bien quel 
est l'objet que Monsieur a dans sa main, et indiquez dans 
quelle région d'Italie Monsieur l'a acheté. — Réponse : 
un canif, acheté en Piémont. De la même façon, en fai- 



?1 



'argot des GROUPliS iS'J 



sant suivre dans la même question plusieurs mots con- 
venticnnels, on peut arriver à suggérer à la voyante un 
Qombie composé de six ou de sept chiffres, ou bien tout 
un non, suggéré lettre par lettre. 

La fafon de combiner la clef esl très variable; il suffit 
d'ajoutei des noms nouveaux, de redoubler une consonne, 
d'accentuer ou d'espacer d'une manière spéciale les syl- 
labes et les paroles, pour créer immédiatement une nou- 
velle clef e^ une nouvelle série d'idées. 



Puisque ncus passons en revue les argots des catégo- 
ries professiomelles qui vivent à la frontière du crime, si 
près de ce joli monde que Villon chantait — Joncheurs 
jonchans en jcncherie — (trompeurs trompants en trom- 
perie) il faut nous demander si le langage sibyllin, véri- 
table galimatias, dont les sorcières de nos jours se ser- 
vent dans leurî incantations et leurs divinations, est vé- 
ritablement un argot professionnel, un argot sacré, ainsi 
qu'un très distingué ethnographe cubain, Fernando Ortiz, 
l'a appelé. 

On sait qu'il existe de nos jours, en pleine civilisation 
moderne, des sorcières opérant dans les villes les plus 
civilisées et les plus éclairées, comme Paris, et agissant 
même peur le compte de sujets — surtout des femmes 
— appartenant aux classes les plus hautes de la société* 
Fernando Ortiz a consacré un livre très remarquable aux 
sorciers ce Cuba, nègres pour la plupart (Ij, en décri- 
vant leurî usages, leurs mœurs, les gestes de leur rituel 
et leurs escroqueries, sans oublier les assassinats com- 
mis par eux dans un but magique; et la constatation de 
la sorcellîrie parmi les nègres, même vivant depuis long- 

(IjF. Oriz, los Negros brujos. Madrid, 1906. 



i88 



LE GÉNIE DK l'aHGOT 



temps au sein d'une société de blancs, n'est cer.aine- 
ment pas faite pour nous étonner. Mais il est ausa hors 
de doute que la sorcellerie existe même chez noas, les 
civilisés. 

^ Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la coUectiou 
d'annonces-réclame distribuées en France par L^s sorciè- 
res afin d'attirer la clientèle, collection puoliée par 
Bérenger-Feraud au V« volume de son étude sar les Su- 
perstitions et survivances (Paris, 189G). Pour l'Amérique 
du Nord, CF. Brown nous a décrit les rites ce la sorcel- 
lerie moderne, importée, dit-il, en Amériquepar les Alle- 
mands (1) et contenue dans un livre « classique » de 
magie : Long Hidden Friend exposanl deux cents ordon- 
nances magiques. In Anthropologie der Nthtbesilzenden 
Klassen (pp. 383-407, Leipzig-Amsterdam, 1910), d'ailleurs 
nous avons consacré quelques pages aux sorcières 
actuelles de Rome en décrivant leurs habitations, leurs 
gestes et leurs opérations. 

Les principales opérations auxquelles se livrent nos 
sorcières d'aujourd'hui sont les suivantes : la divination 
au moyen des cartes ou d'autres objets (animaux, che- 
veux, feu, encens, rubans, baguettes, pierres, etc.); — 
la préparation des philtres de tout genre, destinés à 
obtenir ce qu'on désire de la personne à qui en les fait 
absorber ; — les sortilèges magiques destinés à obtenir 
la réalisation d'un événement désiré ou à conjirer l'évé- 
nement redouté, — et la fabrication d'amule tes et de 
fétiches qu'on porte sur soi pour éloigner le malheur, 
attirer le bonheur, ou atteindre un but déterninô. 

Sorciers et sorcières, en accomplissant leu^s opéra- 
tions sous les yeux du client, récitent des oraisjns et des 
imprécations étranges; le plus souvent, ils pjononcent 
des mois inintelligibles, dénués de toute sigrification. 
Ce langage spécial constilue-t-il un argot? 

(1) In Journal of American folklore, 1904. 



l'argot des groupes 189 

Voici ce que M. F. Ortiz écrit à ce propos dans son 
ouvrage sur los Negros Brujos (II® partie, ch. m) : « A 
toute époque et dans tout pays les magiciens et les sor- 
ciers se sont servis d'une sorte d'argot (jerga) pour leurs 
conjurations et leurs prières. Cet argot religieux (jerga 
religiosa) est un langage secret pour communiquer avec 
la divinité ; et à ce point de vue Niceforo, qui a fait une 
étude détaillée sur l'argot chez les hommes normaux, les 
dégénérés et les criminels, pourrait certainement ajouter 
à son ouvrage un chapitre intitulé Yargot sacré. Il est 
certain que les sorciers se servent de leur argot pour par- 
ler avec la divinité et par conséquent cet argot prend le 
caractère défensif spécial aux langages que parlent les 
individus séparés de la société normale.. .A cause de cela 
la jerga iiturgica est parfaitement bilatérale ; c'est le 
langage convenu entre le dieu et le prêtre. » 

Il ajoute tout de suite que « les .prêtres entre eux par- 
lent souvent un argot secret (et les sorciers afro-cubains 
peuvent être considérés comme un reflet des prêtres afri- 
cains primitifs) » et il constate ensuite que toute caste 
sacerdotale a un argot sacré « par lequel les ministres 
du culte religieux ajoutent un nouveau mystère à leurs 
fonctions, de façon que l'argot sacré sert aussi à l'usage 
de la classe sacerdotale, toujours au préjudice des pro- 
fanes ». 

Il est évident que, sous le nom d'argot sacré, F. Ortiz 
comprend trois catégories de langage que nous croyons 
nécessaire de bien diviser les unes des autres : le galima- 
tias d'abord, qu'emploient les sorciers en leurs conju- 
rations et sorcelleries, en s'adressant aux esprits et à la 
divinité ; — le langage secret dont ils se servent pour se 
communiquer entre eux leurs pensées, à l'insu du pro- 
fane ; — et le langage liturgique des prêtres, enfin, qui 
est généralement un langage mort ou oublié (ainsi que 
le latin pour le culte catholique) dont chaque caste sacer- 
dotale se sert pour les fonctions religieuses. 



igO LE GENIE DF, L AKGOT 

S'agit-il là vraiment, dans tous ces cas, d'un argot? 
Et précisément d'un argot sacré ? 

"Voyons d'abord quelle est la place qu'il faut faire au 
galimatias des sorciers dans ces différentes catégories 
de langage. Abele de Blasio. dans un livre traitant des 
sorciers de la province de Benevento (Sud Italie) (1), 
s'est occupé du galimatias des sorciers en lui accordant 
le nom û'argot unilatéral, car il faut être deux pour par- 
ler argot, et dans le cas de sorcellerie, le sorcier est tout 
seul à parier; d'ailleurs de Blasio croit que cet argot uni- 
latéral et tout à fait spécial est un lang^age instable et 
improvisé par le sorcier. On ne pourrait donc pas parler 
de véritable argot, mais d'une catégorie toute spéciale 
de l'argot qu'il appelle argot unilatéral. 

Nous avons publié, dans la Mala Vila, une certaine 
quantité de conjurations récitées parles sorcières actuel- 
les de Rome ; et nous savons que toutes ces conjurations, 
avec leurs galimatias incompréhensibles, ne sont pas le 
fruit d'une improvisation, mais constituent des formules 
fixes que les sorcières se transmettent de génération en 
génération. Voici quelques exemples. Les mots incom- 
préhensibles, galimatias sans aucune signification ni 
aucune interprétation possible, sont écrits en italique; 
les autres mots ont chacun une signification exacte (que 
nous écrivons entre parenthèses), mais leur ensemble 
constitue assez souvent une phrase privée de sens. 

Lorsque la sorcière désire attirer sur une femme l'a- 
mour d'un homme, elle jette les cheveux de celui-ci sur 
le feu et récite la conjuration suivante : 

Mais tu(^toi), mais tu (toi) che fu (qu'est-il arrivé?) 

Sarà, sarà, lo voglio (cela sera, cela sera, je le veux). 



i\)k. DE Blasio, Inciunnatori, maghi e slreghe di Benevento. Na- 
ples, 1900. 



L ARGOT DES GROUPES IQI 



Mais tu (toi) mais tu (toi) Gesù (Jésus) adesso ti dô l'olio 
(maintenant je te donne l'huile), 

La conjui-atioa est répétée trois fois; puis la sorcière 
crache trois fois sur un crucifix qu'elle tient à la main ; 
fait réciter trois ave Maria à la femme — et répète enfin 
la conjuration avec cette variante : 

Mais tu, mais tu, che fu ; 

Va giù da Balzebù (descend chez le diable). 

Mais tu. mais tu, che fu ; ti bruci Balzebù (que le diable 
te brûle). 

Pour accomplir une opération d'envoûtement, après 
avoir transpercé un crapaud de douze épingles, la sor- 
cière dit : 

— Madame Colombe, madame Colombe, le cœur se 
fend et la trompette sonne ; Madame Jeanne, madame 
Jeanne, le cœur se fend et une canne se brise. 

Après quoi la sorcière et la personne qui a commandé 
l'envoûtement se mettent à genoux et récitent le pater 
noster suivant : 

Pater nosler ?îicc/ie ?h'cc/ic; c'est pour l'âme de Scia- 
bicche ; Sciabicche est en prière; c'estpour lame du père; 
papa prie dieu; c'est pour l'âme du mort. 

Ensuite la sorcière récite la prière des morts. L'envoû- 
tement est fait. 

Ce langage, certainement, est mystérieux; il est surtout 
destiné à frapper l'imagination de celui qui écoute; quel- 
quefois même à le terroriser. Les mots mais, nicche, 
scabbicche, n'ont pas de signification ; les autres phrases 
aussi sont obscures et mystérieuses. Si nous nous repor- 
tons à ce qui a été dit à propos des marques d'Identité de 
l'argot — langage spécial intentionnellement secret ou 
maintenu intentionnellement secret, langage créé pour 
que les membres du même groupe en lutte ou en opposi- 
tion avec le milieu puissent se communiquer entre eux 
brièvement leurs pensées — nous verrons que le gali- 



LB GKNIE DE L AHGOT 



matias des sorcières, même s'il est stable et fixe, n'est 
qu'une sorte de langage spécial. 

Il constitue, sans doute, un tissu de protection, une 
marque, une arme de défense, — ainsi que le font, d'une 
façon plus ou moins accentuée, et plus ou moins cons- 
ciemment, tous les langages spéciaux, parlés par des 
individus très différents du reste des hommes par leur 
psychologie et par leurs occupations, — mais il lui man- 
que, pour être un argot, une note caractéristique : le pou- 
voir de communiquer la pensée entre les argotiers créa- 
teurs du langage intentionnellement secret. Un argot 
« unilatéral » n'est pas un argot : il ne peut être classé 
que parmi les langages spéciaux. Un homme isolé — le 
fou, par exemple, dans sa cellule — peut très bien créer 
des façons de parler qui lui sont particulières et qui cons- 
tituent la traduction parlée de ses états anormaux d'esprit; 
il ne crée pas pour cela un argot; mais un langage spé- 
cial. Un homme qui feint de parler une langue étrangère, 
ainsi que le faisait le célèbre inconnu parlant agrach, à 
Paris, il y a quelques années, et qui prononce ainsi des 
mots nouveaux privés de toute signification dans le but 
de faire croire à ceux qui Técoutent qu'il parle une langue 
mystérieuse, ne crée pas un argot; il crée un langage 
spécial, qui est certainement, dans ce cas aussi, comme 
dans celui du fou, l'expression anormale d'un esprit 
anormal. La femme dont l'esprit voyageait dans la pla- 
nète Mars, et qui avait créé la langue mai .ienne, étudiée 
par M. de Flournoy, n'avait pas pour cela créé un argot; 
elle avait forgé un langage spécial, qui, comme tout 
langage spécial; se différencie du langage normal préci- 
sément comme l'esprit et les occupations des hommes 
qui le créent se différencient de l'esprit et des occupa- 
tions des autres hommes. 

Si le galimatias des sorciers et la langue liturgique 
des classes sacerdotales peuvent être classés parmi les 



l'argot des groupes 193 



langages spéciaux, — peut-on faire la même classifica- 
tion pour le langage secret à l'aide duquel prêtres ou 
magiciens s'entendent entre eux ? 

Nous ne possédons pas d'observations directes sur 
l'existence d'un tel langage parmi les sorcières. Dans le 
livre de F. Ortiz, il y a une phrase qui se rapporte cer- 
tainement à cette sorte de langage et qui nous fait sup- 
poser sa présence parmi les « negros brujos » de Cuba : 
« L'argot religieux, dit-il, est un langage secret avec lequel 
(les prêtres) communiquent entre eux. » Et il assure 
qu'au Dahomey, oii les sorciers et les sorcières s'adon- 
nent à des pratiques occultes qu'il lui a été impossible de 
découvrir, un langage particulier, inconnu des profanes, 
permet aux sorciers de se parler et de se conseiller en 
public sans qu'une oreille indiscrète puisse recueillir 
leurs délibérations. Ce langage difîère profondément du 
langage national, et celui parmi les initiés qui le ferait 
connaître, non seulement à un étranger, mais même à un 
simple croyant, serait puni de mort, G. Ferrand, dans 
les Musulmans à Madagascar {îasc. III, Paris, 1902), écrit 
qu'il a recueilli à Madagascar un vocabulaire anakara^ 
communiqué par un membre du clan des sorciers. « Ils 
parlent entre eux une langue, ou plutôt un argot, qu'ils 
sont seuls à comprendre et qui est très diflerent du mal- 
gache ordinaire. » De même le Père Weber, dans sa Gram- 
maire malgache (Ile de Bourbon, 185o), dit que, chez les 
Antimerina, « la sorcellerie possède des termes propres». 
II est assez difficile d'affirmer, toutefois, s'il s'agit dans 
ce cas d'un véritable argot, ou d'un langage spécial de 
caste et d'initiation. 



On a beaucoup parlé de l'argot des mendiants profes- 
sionnels. Nous ne rappellerons donc cette manifestation 



1^4 ^^ GÉNIE DE l'argot 

de l'argot que pour indiquerla place que prend ce langage 
dans une étude sociologique et ethnographique sur ce 
sujet. La lutte que les mendiants de profession, — pres- 
que tous des trompeurs, — soutiennent contre le milieu 
dans lequel ils vivent est toujours dure et âpre. Elle ne 
le cède en rien à celle que soutiennent les groupes cri- 
minels contre la société. L'argot des mendiants de pro- 
fession est, en raison de cela, très complexe, et il se 
rapproche sensiblement de celui des criminels. Com- 
bien de fois même ne coïncide-t-il pas avec lui ! Nous 
voilà arrivés avec cet argot aux limites extrêmes de cette 
zone neutre qui est formée par les groupes de profes- 
sions douteuses, plus ou moins avouables, et qui s'étend 
entre les professions normales et celles franchement cri- 
minelles ; nous touchons aux frontières du crime, nous 
les dépassons même. Aussi, l'argot des mendiants de 
profession constitue-t-il le dernier chapitre des argots 
professionnels allant des professions normales et honnê- 
tes jusqu'aux argots des professions douteuses; et il 
pourrait en même temps former le premier chapitre de 
l'argot des groupes criminels. 

L'ancien Liber Vagatorum est un des plus célèbres 
recueils d'oîi ressorlent à merveille le genre de vie, les 
tricheries et l'argotdes mendiants de profession. Attribué 
soit à Sébastian Brant, auteur de la Nef des fous, soit à 
Thomas Murner, auteur de la Conjuration des fous, le 
Liber constitue le tableau le plus éloquent de ce qu'était 
la mendicité en Allemagne au xiv* et au xv* siècle : c'est 
une liste de tricheries de toute sorte, très anciennes et 
cependant encore bien d'actualité en grande partie. Le 
Liber est destiné, dans la pensée de l'auteur, à mettre en 
garde les hommes des campagnes et les naïfs des villes 
contre tout le ban et l'arrière-ban des mendiants-tri- 
cheurs : les collecteurs de pain, qui visitent les paysans 
leur demandant du pain; les faux prisonniers évadés, (im 



L AIVGOT DES GROUPKS IqS 

VOUS racontent avoir été prisonniers quatre ou cinq ans 
chez les infidèles ; les faux estropiés ; les faux religieux 
ou toucheurs, mendiants qui vont de maison en maison 
touchant le front des paysans et des paysannes avec une 
image de la Vierge, disant que c'est la Vierge de la 
chapelle à laquelle ils sont attachés et demandent du 
linge, de l'argenterie cassée, etc., pour la chapelle; les 
mendiants savants, jeunes écoliers qui n'étudient pas et 
se mêlent aux gens de mauvaise compagnie ; les bohèmes 
ou aventuriers connaissant la magie ; les faux épilepti- 
ques; les escrocs, ou mendiants qui affirment avoir fait 
vœu d'accomplir un long pèlerinage au moyen de trois 
aumônes par jour; les quémandeurs ou mendiants ins- 
truits qui disent être prêtres et avoir l'intention de chanter 
une messe ; les faux aveugles ; les polissons ou frileux, 
mendiants qui vont s'asseoir devant les églises à moitié 
nus et en grelottant afin d'exciter la pitié du public ; les 
menteurs et menteuses, qui se disent fous ou possédés par 
le mauvais esprit ; les truands ou gueux ; les fausses 
accouchées ; les ribauds, qui disent avoir tué quelqu'un à 
leur corps défendant, et demandent par pitié quelques 
sous; les ribaudes, leurs femmes; les fausses enceintes 
(porteuses dé ballons) ; les faux lépreux; les faux bé- 
guards, mendiants qui se font passer pour moines ; les 
faux gentilshohimes ; les faux négociants ; les fausses 
converties, mendiantes qui disent avoir quitté la religion 
juive et s'être fait baptiser; les faux frères de Saint-Jac- 
ques; les malijigres, mendiants qui se donnent l'aspect de 
gens malades ; les ^i/eucicMa;, mendiants qui feignent d'a- 
voir la jaunisse ou une grave maladie de langueur ; les 
faux gangreneux ; les blagueurs, ou faux aveugles. 

Bref, il y a ving-huit catégories de mendiants profes- 
sionnels ; et d'autres encore sont indiquées dans la 
deuxième catégorie du Liber. A la fin, on y trouve une 
liste des mots de l'argot de ces mendiants, liste d'argot 



196 LE GÉNIK DE l'aRGOT 



OÙ l'on retrouve soit des mots d'origine hébraïque, tels 
que AdonpouT dieu; acheln pourmanger ; dallinf/er -pour 
bourreau; jo/mm pour vin ; soit des indications d'objets 
et de choses à l'aide de l'attribut, comme hraithavt (celle 
qui est large) pour la plaine;— bredfus (au pied large) 
pour l'oie ; — Jlossing [ceXm qu.\ flotte, celui qui nage) 
pour le poisson ; — klebijs (de klee-beissen, celui qui 
mange le trèfle) pour le cheval; — schiverts (de schwarz, 
noir) pour la nuit; — grifflmg (de greifen, saisir) pour 
doigt, etc. Sur 162 noms communs, dans le lexique, 
nous en trouverons 24 qui sont formés à l'aide de ce 
procédé. La langue populaire del'Alsace conserve encore 
aujourd'hui les mots de ce lexique d'argot (1). 



Il existe, en Italie, un livre analogue concernant les 
anciens mendiants italiens et attribué à Giacinto Nobili 
(Raffaele Frianoro,// vagabondo,ovvero sferza delli bianti 
e vagabondi, Venise, 1623) oii les mendiants sont classi- 
fiés en 34 catégories. 

En France, les documents sur l'argot des mendiants 
de profession remontent aux anciennes brochures, très 
connues, oîi sont étudiés la vie et l'argot des queux, et 
dont Séinean a fait un exposé critique assez détaillé 
dans son étude sur V Argot ancien (Paris, 1907). Ambroise 
Paré n'écrivait-il pas déjà, à propos des faux estropiés et 
des mendiants (2) : « Ils ont un certain jargon par le- 
quel ils se connaissent et entendent les uns les autres, 
pour mieux décevoir le monde, et sans ombre de com- 

(1) Voir aussi le livre de Fried. Kluge consacré à l'argot des cri- 
minels allemands et aux autres groupes analogues : Rolwelsch, 

Strasbourg, 1901. 

(2) OEUVRES, livre XIX, cliap. xxm, Paris, 1840-41. 



L ARGOT DES GROUPES 1^7 

passion on leur donne l'auniosne, qui les entretient en 
leur meschanceté et imposture. » 

Les mendiants et les vagabonds espagnols, tout comme 
leurs confrères des autres pays d'Europe, ont leur argot, 
qui s'appelle : latin de los ciegos (latin des aveugles). Cet 
argot est aussi indiqué par les noms de guarisma,gringo . 
« Latin » parce qu'il faut être initié pour le compren- 
dre ; « guarisma ^ pour parler laconique, pour parler 
chiffré, en guavhmo (progression déchiffres); — gringo, 
très probablement comme corruption de « griego » (1). 

Pour l'Angleterre, c'est aujourd'hui J. Leland, qui dé- 
couvre le sAe/fa, langue secrète des vagabonds anglais,où 
K. Meyers et J.Sampson trouvent les traces de la langue 
secrète des anciens bardes celtiques (2), — et c'était 
hier Ribton,qui dans son livre : A historg of vagrants and 
vagrancy (London, 1887), étudiait le vagabondage et la 
mendicité professionnelle, — en consacrant un chapitre 
(ch. xx) à l'argot, sans oublier les très anciennes notices, 
remontant à 1300, sur l'argot des mendiants et des 
vagabonds de Londres, ni l'ancien dictionnaire de 1567 
contenant les mots d'argot des chansons de la con- 
frérie. 

La préface du moderne Dictionanj of modem slang, 
cant, and vulgar words, etc., etc. (by a London anti- 
quary, London, 1859) contient aussi des indications sur 
cette forme singulière d'argot écrit qu'est le hiéroglyphe, 
dont les mendiants et les vagabonds anglais, — tout 
comme les allemands, d'ailleurs, — se sont servis et se 
servent avec grande facilité. En 1849 on découvrit en An- 
gleterre un recueil à l'usage des mendiants et vagabonds 
contenant des signes conventionnels, qui devaient donner 
des renseignements précieux aux quêteurs d'aumône, 

(1) B. DE QuiROs et Llaxas Aguilamedo, ouv. cité. 

(2) Voir le Journal of the Gypsy Lore Society, série nouvelle, 
tome I, 



LE GENIE DE L AROOT 



aux escrocs et aux voleurs. Une croix (-|-) marquée sur 
le mur de la maison, ou sur une espèce de carte géogra-l 
phique de l'endroit, possédée parles mendiants, signifie i 
ce sont des méchants, — ou bien : ils sont trop pau^' 
vres. Une espèce de losange (0) signifie : ce sont deS, 
bonnes gens; — un parallélogramme: ([]) gare au chien!' 
— un cercle traversé par une croix : ce sont des gens 
très religieux ; — une barre qui coupe un demi-cercle : 
marche dans la direction de la barre ; — une ligne 
au-dessous de laquelle sont marqués des signes spéciauij 
(ccccc) signifie :je suis passé par ici avec des complices. 

Avé Lallemant, dans JJie deutsche Gaunerthum, 1858- 
1862, a étudié l'un des premiers ces hiéroglyphes sym- 
boliques des mendiants de profession — vagabonds! 
et voleurs. Wagner, in Jlothivelsche Studien (1), le sui 
vit bientôt dans cette voie, — et ensuite Hans Gross attira 
l'attention du public en publiant 1700 hiéroglyphes (2) 
communs aux voleurs et aux mendiants. Toute sorte de 
communication de la pensée est permise à l'aide de ces 
signes et de ces dessins. Il y en a qui signifient : — Trou- 
vons-nous près du tableau de la Madone ; ou bien : trou- 
vons-nous près du ruisseau le 2 mai ; — d'autres don- 
nent des renseignements sur les maisons où l'on peut 
vendre les objets volés. | 

L'existence de hiéroglyphes usités par les chemineaux' 
français et ressemblant singulièrement à ceux dont nous» 
venons de parler a été signalée en France (3). 

Et une écriture hiéroglyphe (escritura jeroglifica) a 

(1^ Archiv. f. das Sludium der neuren Sprachen und Literatur, 
1863. 

(2) Hans Gross, Die Gaunerzeichen etc., ia Archiv f. Krim. An 
throp. Leipzig. 1899. 

(3' A rapprocher de la notice donnée par Macé : les voleur 
professionnels marquent dans leurs livres de notes, au moye: 
d'une figure de locomotive ou de tramway, les hôtels plus o 
moins sûrs. Un joli monde, Paris. 1887. 



L ARGOT DES GUOUPES Ig9 

été trouvée par Diaz-Caneja chez les vagabonds et les 
mendiants castillans(l) : une li^ne coupée, enforme de 
zig-zag, veut dire : l'endroit est dangereux; — une ligne 
droite traversé'^ à moitié par un poignard signifie: celle- 
ci est la maison de l'homme le plus à craindre du 
village, le juge. Si, cependant, ce même signe est envi- 
ronné par deux cercles, la signification du dessin est 
celle-ci : le juge est bon. Un cercle renfermant une croix 
a la même signification que dans les hiéroglyphes 
anglais : il habite ici des gens très religieux. Une série de 
lignes obliques dessinées les unes à côté des autres 
indique : le maître de cette maison permet qu'on passe 
la nuit dans son écurie, etc., etc. 

La création et l'usage des hiéroglyphes comme écri- 
ture secrète ne sont pas spéciaux aux vagabonds; on les 
retrouve chez les associations criminelles, par exemple 
chez la camorra de Naples (2); on les retrouve dans les ta- 
touages des criminels, où ils ont une signification sym- 
bolique (3), et dans les tatouages du bas peuple. Les pri- 
sonniers se servent de hiéroglyphes et d'écritures se- 
crètes pour communiquer entre eux, ou avec les amis se 
trouvant hors de prison. 

Nous avons trouvé des hiéroglyphes semblables dans 
la correspondance d'amis et d'amants. C'est une forme 
d'argot écrit qui répond aux mêmes nécessités que 
l'argot parlé. Elle échappe toutefois au cadre de ce 
travail, où les écrits secrets ne sont pas envisagés ; 
nous ne faisons donc que l'indiquer. Qu'il nous soit per- 
mis cependant de remarquer que la formation des hié- 
roglyphes obéit assez souvent à quelques-uns de ces 
mêmes mécanismes qui font forger le mot d'argot. Ainsi 

(i) JoAN DiAz Ganeja, Vagabundos de Castilla. Madrid, 1903. 

(2| V. de Blasio, / geroglifici criminali e i camorristi in carcere, 
in Arclùvio per l'antropulogla criminale, elc, 1896. 

(3) LoMBROso, l'Uomo delinquentejW" édition,!" partie, chap. i et 
XI ; et Palinseitl del curcere. Turin, 1891. 



LE GKNIE DE l'aRGOT 



le hiéroglyphe représente quelquefois l'un des attributs 
de l'objet qu'il veut dessiner,ou l'une de ses parties; d'au- 
tres fois l'objet qu'on veut représenter suggère par ana- 
logie un autre objet; et c'est alors ce dernier qui est 
représenté dans le hiéroglyphe. Dans la camorra, le 
juge est représenté par une toque : le carabinier par 
un panache ; l'accusateur public par une vipère. Chez 
les mendiants vagabonds et criminels autrichiens 
un vétérinaire est représenté par une tête de cheval ; 
un croque-mort par une faulx ; deux souliers indiquent 
un voyage; un clairon signifie : tout est découvert, etc. 



h 



CINQUIÈME PARTIE 



LA MAGIE DES MOTS 



L ARGOT MAGIQUE. 

Une forme bien caractéristique du langage spécial est 
cette sorte d'argot qu'on pourrait appeler « argot magi- 
que )). Le psychologue découvre le sentiment magique 
(on trouvera plus loin la signification de cette expression) 
au fond du cœur de l'homme de tout pays et de n'importe 
quelle race. De même nous en constatons l'existence — 
dans ses formes plus ou moins embryonnaires — dans les 
croyances des peuples les plus lointains et les plus diffé- 
rents. Et cela, soit que nous fouillions le langage du bas 
peuple de toute partie d'Europe, de ce bas peuple dont 
les sentiments et les croyances primitives, au lieu de 
dormir dans la profondeur du cœur (ainsi qu'il arrive 
aux hommes policés), vivent au contraire à la surface 
de l'esprit, — soit que nous étendions nos recherches 
jusqu'aux peuplades de couleur les moins civilisées, 
éparpillées à travers les terres les plus lointaines. 

Nous appelons argot magique les déformations de 
langage auxquelles ont recours les individus lorsque, 
craignant — pour des raisons d'ordre différent, mais 
toutes ayant pour base une conception magique — d'ap- 



LE GENIE DE L ARGOT 



peler les êtres et les choses par leurs véritables noms, 
ils leur donnent un nom conventionnel. 

Chez le bas peuple de nos pays civilisés, ainsi que chez 
les populations de couleur à demi barbares, lorsque les 
hommes se livrent à des occupations spéciales, lorsqu'ils 
parlent de certains êtres, de certains animaux ou objets, 
ou bien encore lorsqu'ils s'adressent à des personnes 
faisant partie d'une classe spéciale, ils remplacent d'une 
manière plus ou moins inconsciente les mots du langage 
courant par des paroles conventionnelles d' « argot ma- 
gique ». Dans le langage des classes les plus policé* 
chez les hommes à qui toute croyance ou toute supersti- 
tion magique semble étrangère et parlant la langue la 
plus noble et la plus éloignée de toute intluence magi- 
que, combien de fois ne retrouvons-nous pas des sur- 
vivances, des traces, des réminiscences du parler spécial 
magique, survivances que le psychologue, le sociologue 
et l'ethnographe savent mettre en évidence, quoiqu'elles 
se trouvent à l'état fossile et soient, pour la plus grande 
partie, invisibles à l'œil du profane ! 



LES ISOMS DEFENDUS. LES 
NOMS d'animaux. 

Voici un des exemples les plus simples du parler spé- 
cial que nous appelons parler magique. C'est l'habitude 
qu'ont les hommes du bas peuple, surtout les paysans, 
de ne jamais appeler certaines bêtes par leur véritable 
nom, de même qu ils appellent de noms spéciaux les 
bons ou les mauvais esprits. Ils ont ainsi recours à des 
mots conventionnels. Les Bretons, par exemple, appellent 
le loup par le nom de Guillaume; et déjà au xvi* siècle 
ils disaient Goûillou ar bleiz. Le renard est Pierre; et hi 
fouine est Jacques, ainsi que nous l'apprend le dicton 
de la Haute-Bretagne : 



LA MAGIE DES MOTS 2o3 

Glaume le Leu, — Pierre le Renard, — et Jacques la 
Fouène (fouine) — sont trois bons gâs. 

En Forez, l'ancien pays de la France centrale, on 
ippelait, et on appelle encore aujourd'hui, le loup, 
Gabriel; à Tréguier, Yann ; dans les Côtes-du-Nord, 
oatte grise ; en Provence, loii pèddescaus (1). Le Pelletier, 
ians son Dictionnaire de la langue bretonne (Paris, 1752), 
lous apprend que les Bretons appelaient aussi le loup 
'cinos (chien de nuit) et louss (vilain, sale). 

En Prusse et en Lithuanie, pendant le mois de dé- 
cembre, 011 les loups sont affamés et rôdent autour des 
îays, on ne doit pas les appeler de leur nom ; le loup 
ilors s'appelle la vermine. Dans le Mecklembourg, il y a 
îlus d'un animal dont le nom ne peut être employé pen- 
iant certaines saisons déterminées ; on appelle alors 
'animai par des équivalents et des indications conven- 
ionnelles : le renard est appelé la longue queue ; la 
îouris, le coureur sur pattes. Les paysans affirment 
ju'en prononçant le vrai nom il pourrait arriver malheur 
i tous les habitants du pays ou à toute la famille. Le 
lom d'emprunt, forgé, conventionnel, sert ainsi de pro- 
ection et de défense. 

En Suède, on désignera le renard par l'expression le 
oied bleu, ou celui qui va dans la forêt. Les rats seront 
es longs corps ; les souris, les petites grises ; le phoque, 
e frère Lars (2). 

Même constatation en Sicile, oii les paysans ont créé 
alusieurs sobriquets afin de ne pas appeler le loup par 
;on véritable nom (3). 

(1) Voir P. Sbbillot, le Folk-lore de la France. Paris, 1906, 
ome 111. Voir aussi P. Sebillot, Traditions et superstitions de la 
Jaute-Brelagne, II ; E. Ernault, Sur VEtymologie bretonne, in 
\evue Celtique, XXVI, et Revue Celtique, XIV. 

(2) Voir J.-G. Frazer, The Golden Bough, 3» édition^ London, 
911. 

(3) PiTRÉ, Usi, Costumi, Credenze e Preffiudizi del popolo sici- 
iano, Palerme, 1889. 



204 LE GÉNIE DE l'aRGOT 



Des interdictions linguistiques de ce même genre pèsent 
en Bavière sur le renard; en Thuringe sur le loup et les 
souris ; au Kamlschatka sur la baleine, l'ours et le loup; 
dans rinde sur un grand nombre d'animaux ; en Annam 
sur les fauves; au Bengale sur le serpent; à Bornéo sur 
l'éléphant, le chat, le buffle, le serpent, le mille-pattes ; 
en Arabie, sur le lion ; chez les Malais sur le tigre ; chez 
les Kols sur les animaux de proie. Chez les Khavars, 
peuple dravinien, il est défendu de prononcer, pendant 
la matinée, le nom du cochon, de l'écureuil, du lièvre, 
du chacal, du singe, de l'ours et de l'.îne. 

Remarquez que, pour créer de telles substitutions 
verbales aux noms interdits, on recourt aux procédés de 
l'argot : désignation de l'être ou de l'objet par une de 
ses qualités; métaphore ; ou bien — ainsi qu'on le verra 
plus loin pour beaucoup d'autres noms interdits — chan- 
gement de l'initiale, de la finale ou d'autres lettres du 
nom; quelquefois emprunt à une langue étrangère ou 
à un dialecte voisin. Le renard devient le pied bleu, ou 
celui qui va dans la forêt ; le rat est le long corps ; les 
souris sont les petites grises ; le phoque, le frère Lars ; 
le loup, la dent d'or, le silencieux, les jambes grises, 
l'habit gris ou la longue queue; l'ours est le vieux, le 
grand-père, le fort comme douze hommes, le pied d'or, 
le prince de la forêt, le superbe, patte de miel, le pied 
large, celui qui a le foie compatissant, le mangeur de 
fourmis blanches, le poilu ; le lion est le garçon barbu ; 
le serpent est la chose qui rampe ; le lièvre, celui qui a 
des pieds, celui qui se couche dans les roches ; le singe 
est le grimpeur ; le tigre est celui qui a des dents, le souple, 
celui qui est là, l'honorable, le moustachu; le cochon est 
nomméle courtef-pattes; le sanglier est le beau; la souris 
est la belle (1). 

(l) VoirR. DE LA Gîi^siimE, Particularités linguistiques des noms 
subjectifs. Paris, 1906. 



LA MAGIE DES MOTS 



205 



IDEES MAGIQUES : ANALOGIE 
ET CONTAGION SYMPATHI- 
QUE. 



'S fdéi an 1 ^^"S^'^t'q^es, ainsi que les faits et 

t t et rJ"" ^^compagnent, sont des survivances de 
Il s et didees préhistoriques; il nous serait impos- 
ble de les comprendre et de les interpréter si nourne 

uyions les rattacher aux formes lointaines et pr mi 
Ne. dont elles tirent leur vie tenace et éternelle De 

croyance et du geste du civilisé d'aujourd hui î faut 
^monter à la croyance et au geste ancestral 
Cependant, ce monde primitif tout entier repose dans 

est yai les restes matériels de la vie disparue Les 
■mes de pierre, les dessins gravés dans Tes! les petUes 
.ur' no" flî:f"'" 'Z ''°"^"^ Prél-toriqu? iTll 
ODS mél f V"^'" ^^°' '' P^'^^ '^ l^i»tain; nous 
lues ir.:.r'. '•' T""' '^'"^ ^'' sépultures préhisto- 
ïues, le. restes des hommes qui ne sont plus, - mais 
_ et comment rechercher les traces de la vie spiritSe 
amais disparue? De quelle manière pourrion -nous 
us^d'of^d'^'f ^ 1^ ^r'' P--i^--e,'source m.sté- 

>cle^a?d. t '"\ '' ^^''' '' ^'' ^^^^^^"^«« q"« notre 
îcle garde encore à l'état fossile ? 

Les philosophes, les historiens, les archéoloo-ues et 
jme des psychologues ont cru, jusqu'à hier, que,7ou 

en al On ,^.'"^P.^,^"^«"t jusqu'au monde latin, grec ou 
entai On aimait a regarder - quoique bien à tort - 
mondes écroulés comme les matrices elle -mîmes 
^ Idées, des gestes et des survivances modernes cTs 

n ces nXell^f f "l" '"'T'' '' '' ^'^ ^^^^^ «' " 
ences naturelles était complet; et seulement plus tard, 



i3 



2o5 't- GÉNIE Dlî L AU(;;)T 



avec le développement des études anthropologiques, 
lorsque celles-ci furent appelées au contact des scienci s 
historiques et philosophiques, on comprit que, poii' 
remonter jusqu'à l'esprit de l'ancêtre, il fallait pénétrer 
l'esprit et les sentiments des primitifs contemporams. 

L'étude de nos primitifs — qui sont en quelque se 
des préhistoriques contemporains — nous fait compi. 
dre la pensée du préhistorique; elle nous fait comprena . 
pour cela, le mécanisme des survivances laissées par l,v 
préhistoire dans la vie contemporaine. Tylor, Fraz^i, 
Lang, Robertson Smith en Angleterre, S. Reinach et Yan 
Gennep en France, ont su faire, à l'aide de cette méthode, 
les révélations les plus inattendues et les plus intéres- 
santes. 

N'avons-nous pas appris ainsi — grâce surtout aux 
études faites sur les primitifs australiens — que les idées 
les plus élémentaires, se trouvant constamment à l'aurore 
de la vie, ne sont que des « idées magiques »? Parmi 
les peuples que nous avons convenu d'appeler « non 
civilisés », ceux qui sont placés le plus près de la vie 
primitive vivent presque exclusivement de la pensée 
magique. Celle-ci semble constituer la forme unique dt 
leur vie politique, sociale et religieuse. Qu'est-ce que cetti 
pensée magique, cette idéation magique? Quelles son' 
les idées fondamentales de la pensée magique des primi' 
tifs? 

* tl 



Les principes magiques sont deux. 

Le semblable attire le semblable. 

Ce qui a fait partie d'un être ou d'un objet, ou qui a 
en contact avec lui, continue pour toujours à faire parti 
de cet être ou de cet objet, à rester en rapport avec lui e 
à en présenter les qualités et les défauts. 



LA MAGIE DE>* :.:OTS 20'] 

En vertu Jii premier principe, le primitif dessine sur 
l'os Timage d'un poisson et en fait un instrument 
« magique » pour attirer le poisson ; ou bien il ensevelit 
sous terre des pierres à forme d'ignames pour que les 
ignames poussent nombreuses et bonnes ; ou bien 
encore, il répand de l'eau par terre, lorsqu'après la 
sécheresse il désire une pluie bienfaisante. C'est cette 
logique, nullement paradoxale, comme on pourrait le 
croire à première vue, qui forme la pensée magique 
du siinilia similibus, ou magie homéopathique, ou imi- 
tative. 

En vertu du deuxième principe magique, le primitif 
est convaincu d'absorber, par une sorte de contagion, 
les qualités bienfaisantes ou maléfiques de l'objet qu'il a 
touché ou avec lequel il a été en contact. En outre, le 
primitif, en agissant sur ce qui a fait partie d'un objet 
ou a été en contact avec celui-ci, croit agir directement 
sur l'objet lui-même, et cela est naturel puisque ce qui 
a fait partie de l'objet, ou l'a seulement touché, a absorbé 
ou conservé tous les attributs de l'objet lui-même. Voilà 
doue l'autre côté de la logique primitive : — magie de 
la contagion (absorption des qualités par contact) et de la 
sijinpatliie (agir sur l'objet en agissant, même de loin, 
sur tout ce qui a fait partie de l'objet). 

Ces deux principes magiques se rencontrent partout 
oii se trouve l'homme primitif: plus nous descendons 
l'échelle de la civilisation, plus nous nous approchons 
des peuples les moins civilisés, et d'autant plus ces idées 
fondamentales sont toutes puissantes, évidentes et uni- 
verselles. 11 est hors de doute que l'époque lointaine 
de la préhistoire fut aussi l'époque de la magie, et que 
nous avons vécu une époque de la magie, de même que 
nous avons vécu un âge de la pierre. Et c'est encore 
cette aurore magique qui éclaire, dans toutes les formes 
de sa survivance, notre vie civilisée d'aujourd'hui. 



208 LE (iÉNIK DE l'aUGOT 



LE POUVOIR MAGIQUE DES MOTS. 

L'idée magique de contagion sympathique étant une 
des idées universelles qu'on retrouve partout où se ren- 
contre l'homme primitif, on comprendra pourquoi le 
primitif croit que le nom de l'objet fait partie de l'objet 
lui-même, et pourquoi il est convaincu que, le nom pos- 
sédant toutes les qualités bonnes ou mauvaises de l'objet, 
il suffit d'agir sur ce nom pour agir sur l'objet ou sur 
l'être qu'il désigne. Le mot fait corps avec l'objet. 

Car les mots ont, pour le primitif, une personnalité et 
une matérialité. Prononcer un mot, c'est la même chose 
que toucher l'objet qu'il désigne. Pour nous, aujourd'hui, 
le mot n'est plus, en général, qu'une représentation 
spirituelle, tandis que pour le primitif il est un objet. 
Cependant, pourquoi disons-nous encore aujourd'hui 
d'une parole obscène, ou d'une figure indécente ou 
malpropre, qu'elle nous brûle les lèvres? Cette image 
n'est que la survivance de la conception toute maté- 
rielle que donnent aux mots les primitifs. Pour ceux-ci 
le mot et la chose sont liés étroitement l'un à l'autre,, 
non pas grâce au pouvoir magique d'évocation, ainsi 
qu'on l'a cru quelquefois (le semblable attire le sembla 
ble, le mot attire la chose qu'il représente), mais tout 
simplement parce que ce qui fait partie d'un objet, ou qui 
a été en contact avec l'objet, en a absorbé, par contagion 
les qualités et continue à être en rapport avec l'objet 
lui-même. 

C'est pour cela que, pour le primitif, le nom d'une 
personne fait partie de la personne elle-même et il suffîl 
d'agir sur le nom pour agir en même temps sur la 
personne,puisqu'en prononçant le nom on prend contact 
avec la personne. Combien de primitifs n'y a-t-il pas — -j 
tels les Sakalava de Madagascar — qui n'osent révèle 



209 



à un étranger leur nom ou celui de leur village, dans la 
crainte que celui-ci n'en fasse un mauvais usage (1)1 

Chez les tribus de l'Australie centrale, chaque individu 
possède, en plus de son nom ordinaire, un nom spécial 
qui n'est connu que des membres de son groupe totémi- 
que (2). 

Au Texas les enfants portent deux noms, l'un, anglais, 
connu de tous; l'autre, indigène, est caché. En Arauca- 
nie, le nom personnel est rigoureusement caché aux 
étrangers ; entre eux, les indigènes s'appellent par leur 
nom de parenté. 

Un missionnaire écrit que les indigènes du lac Tyers 
(Victoria) ne nomment pas la personne dont ils parlent; 
ils ont recours à des substitutifs tels : frère, cousin, ami, 
ou bien ils donnent un surnom tel que : le gaucher, le 
petit maladroit, etc. (3), ce qui nous fait supposer que 
l'interdiction concerne simplement les noms des indivi- 
dus ayant un défaut ou une infirmité quelconque, dont 
la contagion est crainte par celui qui prononcerait le 
nom. 

Le nom fait partie de l'homme ou de l'esprit de 
l'homme. Chez les Esfjuimaux, lorsqu'un enfant vient à 
naître, on lui donne le nom de la dernière personne 
morte dans le village, ou d'un parent mort au loin, cette 
cérémonie ayant pour effet de faire passer dans le corps 
du nouveau-né l'esprit du défunt (après les périodes 
solennelles d'interdiction), qui jusqu'alors était resté 
dans le voisinage du cadavre. L'enfant est censément la 
réincarnation de l'individu dont il porte le nom (4). 

(1) A. Walex, The SakaUiva, in Aiitananarivo Annual and Mada- 
gascar Magazine, VIII. 

{2) Spencer et GiLLEN, iYo?'//ier/i Tribes of Central Australia, 1905. 

(3) E. Leféburb, la Vertu et lavie du nom en Egypte,m Mélusine, 
1897. 

(3) R. Hertz, la Représeniation collective de la mort, in Année 
Sociologique, X, Paris, 1907. 

i3. 



(jENIK DK L AHtJOT 



Au Japon il est encore d'usage de donner aux filles 
nouvelles nées des noms qui seront comme le symbole 
de toutes les Tertus qu'on leur souhaite: Matsu, symbole 
de la constance ; 7'ake, emblème de la bonne fortune; 
Tama, petit bijou. 

Pour tout primitif, nommer un objet ce n'est pas, 
comme on pourrait le croire, évoquer l'objet lui-même 
ou le faire apparaître (le semblable attire le semblable); 
c'est entrer en contact avec lui, c'est le toucher. Si la 
chose est sacrée, on absorbe par contagion ses qualités 
spirituelles et matérielles; si l'objet est impur, on en est 
souillé. Combien de fois, aujourd'hui encore, ne nous 
laissons-nous pas entraîner par la croyance obscure et 
indéfinie dans l'identité, la plus grossière, du mot avec 
l'objet qu'il représente ! Chez les Italiens du midi le nom 
d'un jettatore (celui qui est censé apporter le malheur) 
n'est jamais prononcé. Les personnes auxquelles on 
attribue ce redoutable pouvoir ne sont jamais indiquées 
que sous l'indication : celui quon ne peut pas nommer ; 
ou bien : Monsieur... ne le nommons pas. Car on croit 
que prononcer le nom de l'individu c'est attirer le mal- 
heur; c'est comme voir ou toucher \e jetiatore. 



Pour le primitif, les mots sont tellement attachés à 
la chose qu'ils en ont tous les attributs; il est impossi- 
ble que le même mot puisse indiquer plusieurs choses 
différentes ou la même chose sous ses aspects divers et 
successifs à travers l'espace ou le temps. Le primitif y 
verrait un contre-sens au point de vue logique, en même 
temps qu'un danger, car le mot et la chose formant un 
tout ce serait s'exposer à un risque certain que de donner 
à une chose, à un objet, à un mouvement, à une action, 
un nom qui appartient déjà à une chose, à un objet, à 



LA MAGIE DBS MOTS 



une action d'ordre différent de ceux qu'on veut nommer. 

Dans ces précautions linguistiques on a voulu décou- 
vrir l'empreinte d'une logique mentale différente de celle 
des « civilisés »; mais il nous semble — au contraire — 
qu'elles obéissent à la force d'une logique très claire, 
très nette et tout à fait semblable à la logique des « civi- 
lisés ». Il s'agit seulement de découvrir le point de dé- 
part du raisonnement primitif. Une fois ce point décou- 
vert, tout se déroule logiquement et naturellement. 

C'est justement grâce à ces précautions linguistiques, 
issues de la croyance à la matérialité des mots, que les 
systèmes de classification des mots, chez les primitifs, 
sont très nombreux. Les langues des primitifs, en outre, 
sont assez souvent, contrairement à ce que l'on pense, 
plus riches que les nôtres. Livingstone en avait déjà fait 
la remarque. Il faut, en effet, pour le primitif, que 
chaque catégorie de choses ou d'objets ait sa caté- 
gorie correspondante de mots. Les Bathonga — dans 
l'Afrique du Sud, — ont cinq genres de mots, tandis qae 
nous en avons deux ou trois (masculin, féminin, neu- 
tre). Au Queensland, le même animal prend des noms 
différents suivant sa grosseur. Chez les Massai, le même 
objet change de nom selon sa taille. M. Van Gennep a 
fait remarquer (1) que, dans quelques langues du Cau- 
case, il existe des « coefficients de classe » pour les 
êtres raisonnables masculins, pour les êtres raisonnables 
féminins, pour les êtres vivants non raisonnables mas- 
culins et féminins, et pour les autres objets: chaque mot 
est caractérisé par un préfixe ou par un suffixe de classe, 
car les différentes classes de mots se rapportant chacune 
à une classe spéciale d'objets sont exprimées à l'aide 
de préfixes ou suffixes. Il existe, en d'autres termes, un 
mot qui représente la chose en général ; puis, à l'aide 

(1) A. Van Gbnnep, Genres et classes linguistiques, etc., in Reli- 
gions, Mœurs et Légendes, 1" volume, Paris, 1908. 



LU GENIE DE L ARGOT 



d'un suffixe ou d'un préfixe, c'est-à-dire àl'aide d'un coef- 
ficient de classe, on désigne la même chose suivant seS' 
attributs. 

Aux Etats-Unis, les indigènes ajoutent des préfixes oui 
des sufixes,ou placent des chevilles à chaque verbe pour: 
indiquer, avec une grande minutie, les différentes moda- 
lités de l'action désignée par le verbe. M. Lévy-Bruhl faiti 
remarquer, avec raison, que toutes les circonstances qu'il' 
nous viendrait rarement à l'idée d'exprimer, dans nos 
langues européennes, sont au contraire exprimées dans 
ces langues primitives (1) ; un même verbe reçoit des suf- 
fixes, des infixes ou desaffîxes différents selon que le sujet 
dont le verbe représente l'action est debout ou assis, 
s'il marche dans la plaine ou dans la montagne, s'il est' 
jeune ou vieux, etc. 

Il n'est guère possible, pensons-nous, que ces tritura- 
tions et ces truquages de mots soient une conséquence, 
ainsi que l'affirme Gatschet dans son The Klamalh lan- 
gage, de la préoccupation propre au primitif d'exprimer 
toute nuance de relation spatiale entre les objets. Ce, 
procédé mental qui impose à chaque nuance de la réa- 
lité une dénomination spéciale, en se servant d'affixes,- 
d'infixés et de suffixes, ne peut être comprise qu'en se 
référant à la conception matérielle des mots et aux crain- 
tes magiques des primitifs.il est tout naturel que, si en 
accomplissant une action quelconque, je l'indique aveci] 
un nom qui peut aussi convenir à une action différente,/^ 
ou bien à la même action mais située à unautre moment^ 
de son évolution, je risquerais de crée?* une action différente 
de celle que j'ai l'intention de créer. De là, la nécessité 
de réserver à chaque nuance de la vie réelle qu'on veut; 
exprimer une nuance particulière dans le langage. CeSj' 
nuances linguistiques s'obtiennent à l'aide des affixes,? 
des suffixes et des infixes. 

(1) Lévy-Bruul, les Fonctions mentales, etc., déjà cité. 



L.V MAGIE DES MOTS 



2l3 



11 nous semble aussi que l'interprétation magique, 
proposée par nous, est de beaucoup plus simple que celle 
— très ingénieuse d'ailleurs — proposée par Cushing (i). 
Celui-ci a démontré l'importance du rôle que les mou- 
vements des mains jouent dans l'activité mentale des 
primitifs. Ils parlent avec les mains, donc ils pensent 
avec les mains ; ils parlent en dessinant et en individua- 
lisant. Et puisque chaque action est décrite à l'aide de 
mouvements des mains, il est tout à fait naturel que 
toute nuance d'action, représentée par un mouvement 
spécial des mains, ait un mode spécial d'expression 
verbale. 

il semble d'ailleurs que les langues sémitiques aussi, 
et nos langues elles-mêmes, aient connu cette richesse de 
termes et cette multiplicité oiise plaisent les langues des 
primitifs (2). Et cela très probablement pour les mêmes 
raisons. N'avons-nous pas tous traversé un âge, une 
époque, de la magie, ainsi que nous avons traversé un 
âge de la pierre ? 

Chez les primitifs, le nom des nombres aussi est inti- 
mement lié à l'objet dénombré. Au fur et à mesure qu'on 
étudie la façon de compter des primitifs, on s'étonne 
toujours davantage des différences profondes qui à pre- 
mière vue séparent leur « logique arithmétique » de la 
nôtre. Cependant là aussi il y a un point de départ ma- 
gique qu'il suffît de mettre en évidence pour tout com- 
prendre. Dans la Colombie britannique, par exemple, on 
emploie sept séries distinctes de nombres pour compter 
les diflférentes classes suivantes de choses, d'êtres ou 
d'objets : 1) les objets définis; 2) les objets plats et ani- 
maux ; 3) les objets longs etles divisions du temps ; 4) les 
hommes ; S) les objets longs ; 6) les canots ; 7) les mesu- 

(1) F.-H. Cushing, Maniial Concepts, in American AnthropoL, V. 

(2) A. Meillet, Introduction à l étude comparative des langues 
indo-européennes, 2= édition, p. 347. 



2l4 I-E GÉNIE DE I.'\r\GOT 

res. Chez d'autres primitifs les nombres prennent, ainsi ' 
que nous l'avons vu pour les mots, des suffixes de classe. 



Cette conception matérielle du motet l'incorporation de 
celui-ci à la personne ou à la ctiose qu'il représente, 
nous font aussi entrevoir l'explication de l'attachement 
profond, quelquefois fanatique , qu'ont les différents 
groupes primitifs pour leur langage. Plus on descend 
vers les primitifs, et plus on retrouve une multiplicité 
de lang-ages et de dialectes dont s'étonnent ceux qui 
ignorent la conception que se font les primitifs des mots 
et de la langue. Tout groupement australien, par exem- 
ple, possède son dialecte propre, parlé parfois par 
quelques douzaines d'individus seulement, de manière 
qu'il y a plus de 200 dialectes australiens pour quelques 
milliers d'individus (1). Dans l'île de Timor, on a compté 
quarante dialectes pour 100.000 individus, et dans la 
Nouvelle-Guinée quatre dialectes pour 290 habitants 
vivant en quatre villages (2). On a de même constaté, un 
peu partout en Afrique et en Amérique, l'existence d'un 
dialecte spécial pour chaque groupement ou «fraternité» 
(sociétés magico-religieuses) (3). 

On a vite fait d'attribuer aux différences de lieu, ou 
bien de race, cette étonnante multiplicité des langages 
chez les primitifs. Explication superficielle, dont il est 

(1) CuRR, The Australian race, 1886. 

(2) A. VAN Geknep, Linguistique et sociologie, in Revue des 
Etudes Ethnographiques et Sociologiques, 1908. Tous les travaux de 
ce savant ethnographe, concernant les idées fondamentales des 
primitifs, sont à consulter. Voyez spécialement son livre : Tabou 
et Totémisme à Madagascar. Paris, 1904, qui constitue un véritable 
traité sur la phénoménologie du tabou; et les trois volumes : 
Religions, mœurs et légendes. Paris, 1906, 1908 et 1911. 

(3) Mrs Stevenson, 2Uh Ann. Rep. Bur. Ethnol. Wash. 



LA MAGIE DES MOTS 



bien difficile de se contenter lorsqu'on se trouve en face 
d'un morcellement intini de langages et de l'énergie 
tenace, toute religieuse et sacrée, que le moindre grou- 
pement déploie pour conserver son patrimoine linguis- 
tique. Cependant combien notre explication magique, 
basée sur la conception primitive des mots, est plus 
satisfaisante ! Le mot fait partie de la personne et de la 
chose; le langage fait partie du clan, de la « fra- 
ternité », de la classe, du groupement lui-même. Le 
groupe est donc jaloux de son langage, ainsi que l'indi- 
vidu est jaloux de son nom. Se dépouiller de son langage 
pour en adopter un autre, c'est subir une amputation, 
c'est briser la chaîne qui relie le groupement à ses pro- 
pres ancêtres; et cela, non pas d'une façon spirituelle et 
idéale, mais d'une manière toute matérielle. 

En outre, consentir à employer les mêmes m.ots dont 
se sert rétranger,n'est-ce pas s'exposer à être victime de 
sortilèges de la part de cet étranger; n'est-ce pas lui don- 
ner la possibilité d'agir sur le groupement en agissant 
sur le mot ; n'est-ce pas, en un mot, se livrer à l'étranger 
ou à en subir la contagion ? 

La jalousie farouche du groupement pour son langage 
devient ainsi très compréhensible. L'attachement qu'ont 
aujourd'hui les peuples pour leur langue nationale, pour 
cette langue dont Max Nordau a fait le symbole sacré 
de la nationalité dans une de ses chroniques sociologi- 
ques (1), ne constituerait-il pas toujours, au fond, la forme 
obscure et inconsciente de survivance de l'idée ances- 
trale, attachant aux mots la vie, la chair, le sang, des 
peuples qui les prononcent? N'y-a-t-il pas encore aujour- 
d'hui, surtout chez les peuples parlant des langues 
différentes, mais groupés sous le joug du même Etat, 
une véritable adoration, ayant quelque chose de reli- 
gieux, pour les mots de la langue nationale qu'on sur. 

\l) Max Nordau, Paradoxes sociologiques, Paris, 1897, 



2lG LE GÉNIE DE l'aRGOT 



veille avec l'énergie la plus opiniâtre et la plus jalouse, i 
comme s'il s'agissait d'un véritable talisman verbal? 

LES INTERDICTIONS LINGUIS- 
TIQUES. 

Après avoir pris connaissance de la conception que les 
primitifs se font des mots, nous pouvons maintenant 
commencer à comprendre la raison d'être des interdic- 
tions linguistiques. 

Chez les primitifs, tout objet ou tout être qu'il ne faut 
pas toucher (sacré ou impur), car de lui émanent une puis- 
sance et une contagion funestes à l'homme, est envi- 
ronné par un système de tabous (interdictions). Ces 
objets, ou ces êtres, dont l'action funeste s'exerce au 
moindre contact, ne peuvent pas être indiqués par leurs 
véritables noms. Les noms des objets en question son 
interdits: ils sont tabou. Prononcer ces noms, c'est véri- 
tablement, — grâce à l'idée que le primitif s'en fait, — 
comme si l'on touchait à l'objet défendu et c'est s'expo- 
ser aux plus terribles conséquences. 

Les ethnographes modernes ont démontré que les pri- 
mitifs appellent sacré (ce qui est tout puissant), toute 
chose de laquelle émane une contagion redoutable, 
funeste et fatale, comparable au courant électrique dont 
la violence extrême peut tuer celui qui s'en approche. 
Par cela même, la conception de sacré se marie à celle 
iVimpur. Les deux conceptions — celle de l'impur et celle 
du très pur, ou du sacré, — reviennent au même ; elles se 
fondent à l'origine en une seule conception : celle de 
l'objet intangible, de l'objet qu'il ne faut pas loucher, de 
l'objet tabou. 

C'est de cette même conception qu'ont surgi les rites de 
purification et les autres, concernant le contact avec les ob- 
jets taboues ; car les nécessités de l'existence réclament 



LA MACIli DKS MOTS Ziy 

que les hommes — soit des hommes déterminés, soit tous 
les hommes, en général, à un moment donné de leur vie 
— entrent en contact avec les objets sacrés et défendus. 
Or, parmi ces interdictions, il y a rinlerdiction linguis- 
tique. Il ne faut pas prononcer les mots indiquant cer- 
tains êtres ou certains objets, sous peine d"ètre souillé 
ou d'être victime de la contagion spirituelle et matérielle 
qu'ils dégagent. D'où la nécessité de forger des noms 
conventionnels à l'aide desquels les individus peuvent 
indiquer l'être ou l'objet dont ils veulent parler, — des 
noms conventionnels qui remplissent absolument la 
même fonction que les véritables argotiers font accom- 
plir à leurs mots d'argot créés intentionnellement dans 
un but de défense contre l'étranger. Dans ce cas d' a argot 
magique «, les hommes ne se défendent pas seulement 
contre leurs semblables, mais aussi contre les êtres et les 
objets dont ils parlent et auxquels ils attribuent des 
facultés et des puissances redoutables ; ils se défendent 
contre la contagion qui émane de ces êtres ou de ces 
objets qu'il ne faut pas toucher et dont personne n'ose 
prononcer le nom. 

LES ÊTRES ET LES IDÉES SANS 
NOMS. 

On commence alors à comprendre pourquoi les Yakou- 
es — ainsi que le dit W. Sieroszewski dans son étude: 
Du chamanisme, d'après les croyances des Yakoutes (1) — 
l'appellent jamais le faucon que du nom de chasseur, 
t nomment l'ours noir, le vieillard, ou bien le noir, 
u bien encore Vesprit des forêts ; ei l'on comprend aussi 
ourquoi en moyen-gallois on appelait l'ours porc à 
liel, — et en écossais le bon. 

Remarquez que l'ours, qui était commun sur tous les 

(1) la Revue de l'Histoire des Religions, 1902, tome XLYI. 

14 



2i8 LE GÉNIE DE L ARGOT 



territoires occupés au début de l'époque historique par 
les langues indo-européennes (1), n'a pas de nom en 
slave, ni en baltique, ni en germanique, où il est remplacé 
par des périphrases et des qualificatifs, tels que mangeur 
de miel, lécheur, celui qui fait du bruit, le brun. Ces 
dénominations, dont nous avons déjà donné des exem- 
ples, se rencontrent chez tous les peuples du Nord de 
l'Europe, tels que les Esthoniens, les Finlandais, les 
Lapons, qui évitent d'appeler l'ours par son nom et le 
désignent ainsi : gloire de la forêt ; vieux ; le poilu; le 
superbe patte de miel; le pied large; le mangeur de 
fourmis blanches, etc . (2). 

Il est évident que, pour ces peuples, l'ours n'a plus 
de nom, ce nom d'animal n'ayant plus été prononcé par 
de longues générations, grâce à l'interdiction imposée 
par la crainte de l'animal sacré et redouté; -- le nom, 
alors, dut disparaître pour faire place à des substitutifs 
créés par l'ingéniosité et la crainte des hommes. 

A. Meillet a constaté que les noms des maladies et des 
infirmités même les plus fréquentes, — telles que la 
boiterie, la cécité, la surdité, — diffèrent d'une langue 
à l'autre et ne sont que rarement réductibles à des for- 
mes indo-européennes. 11 est tout naturel d'en déduire 
que les noms redoutés de ces maladies étaient soigneu- 
sement évités et taboues. Nous savons, en effet, que, 
chez les primitifs, certaines maladies sont considérées 
comme de véritables êtres matériels dont il ne faut pas 
prononcer le nom, de peur d'en absorber, par contagion 
magique, les redoutables qualités. 11 en est de même 
aujourd'hui, chez le^ paysans russes, pour les mots 
indiquant la petite vérole, — et chez nous on se trom- 

(i) 0. Kellbr, Thiere des klassischen Altertum,^. 106. 

(2) V. le mémoire très ingénieux de A. Meillet, Quelques hypo- 
thèses sur des interdiclions de vocabulaire dans les langues indo- 
européennes. Chartres, 1906. 



LA. MAGIE DES MOTS SIQ 



perait peut-être en voulant attribuer à la pudeur le soin 
avec lequel on évite de prononcer le nom de certaines 
maladies, telles que la sypliilis. Il a fallu que M. Brieux 
débaptisât ce fiéau en le désignant avec un nom créé de 
toutes pièces — l'avarie — pour que tous puissent par- 
ler de la chose et du mot. 11 ne s'agit pourtant que d'une 
forme détournée d'indiquer la maladie, il ne s'agit que 
d'une interdiction linguistique, qui détermine la créa- 
tion d'un doublet permis, et qui doit être classée avec 
toutes les formes d'interdictions ling-uisliques dont nous 
allons nous occuper. 

De même le philologue sera bien embarrassé d'expli- 
quer pourquoi l'expression de l'idée droit se fait, dans 
presque tous les dialectes indo-européens, au moyen de 
diverses formations d'un même élément radical : del<s, 
qui se rencontre depuis l'indo-iranien jusqu'à l'italo- 
celtique; - tandis qu'au contraire, pour l'idée gauche, il 
y a plusieurs expressions distinctes (1). Mais l'ethnogra- 
phe pourra expliquer cette anomalie ainsi qu'il l'a fait 
pour le mot ours et pour les noms des maladies qu'on 
craint le plus. Tout ce qui se rapporte à l'idée de gauche 
a toujours été considéré comme inférieur, comme non 
désirable, comme portant malheur, — sans doute par une 
idée d'analogie magique avec le côté gauche du corps, 
qui est aussi le plus faible, le moins doué au point de vue 
de l'action et de la force ; — et il est donc très probable 
qu'on évitait le plus possible (ainsi qu'on le faisait pour 
Tours) de prononcer ce nom redouté (2j. 

(1) Voyez ScHBADBR, Reallexikon, sous Rechts und Links, etc. 
Strasbourg, 1901. 

(2) Je maintiens cette explication contre celle qui fait remonter 
à des rites relativement récents et classiques (c'est toujours l'erreur 
de vouloir interpréter les survivances de la préhistoire avec les 
idées de l'ancien monde grec ou oriental) la prééminence de la 
main et du côté droits. On a plusieurs fois affirmé qu'il faut at- 
tribuer aux nécessités religieuses la prépondérance d'une des deux 
malus, car, à i'origine, le monde est dominé par l'opposition ton- 



LE GENIE DK L ARGOT 



Les objets et les êtres perdent ainsi leur nom et 
deviennent des objets et des êtres sans nom ; chaque 
peuple, chaque groupe, chaque communauté, leur donne 
le nom d'emprunt, le doublet qui a plu à chaque ima- 
gination. C'est ce nom d'emprunt qui à la fin prend la 
place du véritable nom et fait partie de la langue parlée. 
De même que plus d'une fois on verra des mots d'argot, 
créés par les argotiers, entrer peu à peu dans le langage 
courant et faire finalement partie du dictionnaire de la 
langue la plus noble. 

LES INTERPRÉTATIONS INEXAC- 
TES DES FAITS OUBLIÉS. 

Certes, s'il nous prenait la fantaisie de demander aux 
hommes d'aujourd'hui pourquoi ils n'indiquent les êtres 
redoutés que par des noms conventionnels, ou bien si 
nous interrogions les primitifs — dort on pourrait avoir 
des explications moins inexactes, — sur les causes qui 
les poussent, les uns et les autres, à agir ainsi, nous ob- 
tiendrions des réponses qui seraient bien loin de repré- 
senter l'exacte vérité sur l'origine du fait, de la croyance, 
ou de la superstition. 

Il y a une règle générale, que ne doit jamais oublier 
celui qui se propose d'interpréter le sens profond d'une 
coutume et d'en comprendre l'origine : les causes ayant 

damentale du sacré et du profane ; et, d'autre part, il est de l'es- 
sence de la pensée primitive d'opposer les éléments d'une sj-mé- 
trie bilatérale. Ainsi donc la religion devait honorer une des "deux 
mains aux dépens de l'autre. Elle aurait baptisé la droite comme 
sacrée et la gaucbe comme profane, en raison d'une disposition 
phj'sique, mais aussi parce que le fidèle se tournait dans ses priè- 
res vers le levant et qu'alors, cette position étant donnée, la main 
sacrée fut celle que le plein soleil du midi éclairait alors que 
l'ombre sinistre du nord se projetait sur la gauche. Et dans cette 
curieuse hypothèse on admet que la main sacrée, plus honorée, 
aurait, en raison de cela, acquis cette agilité physique qui lui 
donne actuellement sa prééminence. 






LA. MAGIE DES MOTS 



déterminé la naissance d'une croyance, d'un geste, d'un 
rituel, disparaissent le plus souvent ; elles sont même 
oubliées; mais les hommes ne continuent pas moins, pour 
cela, à garder la croyance ou à accomplir le geste et le 
rituel. Seulement, tout en continuant à agir ainsi, les 
hommes attribuent à la croyance ou aux gestes des rai- 
sons d'être toutes différentes de celles qui les ont fait 
naître. Car ils recherchent ces raisons dans la vie même 
de leurs temps, dans les idées, dans les faits et les 
croyances de leur siècle. C'est ainsi que ces explications 
a posteriori masquent d'une façon complète l'origine 
exacte, et depuis oubliée, du geste ou de la croyance. 

Il est nécessaire de donner quelques exemples de ces 
explications a posteriori, qui non seulement se présentent 
à chaque pas dans la vie et dans 'éTolution de l'argot et 
des interdictions linguistiques, mais qui dominent aussi 
à tout instant la vie des idées et des croyances. Voyez 
quelle est l'interprétation universelle donnée aujourd'hui 
à l'attitude classique de Vénus dans les statues qui repré- 
sentent cette déesse : elle est représentée portant une de 
ses mains sur le sein et de l'autre main tâchant de cou- 
vrir ce qu'il y a de plus secret dans sa nudité. On inter- 
prète ce geste comme un geste de pudeur, sans réfléchir 
que le véritable geste de pudeur de la femme nue, lors- 
qu'elle est surprise par un indiscret, est tout autre : la 
femme nue, surprise debout, se croise les bras sur les 
seins, serre les cuisses en les croisant, comme pour 
défendre la fleur de sa sexualité, hausse les épaules et 
détourne légèrement le dos ; parfois, les bras étant croi- 
sés sur la poitrine, les mains cachent le visage (l). 

Ce n'est pas là, certainement, l'attitude soi-disant 
« pudique » de nos statues représentant la déesse de 
l'Amour. Mais nous savons au contraire que la statuaire 

(1) Voyez Stratz, Die Frauenkleidung und ihre nalurliche Ent- 
wickelung, avec documentation photographique, Stuttgart, 1904. 



LB OBNIB DB L ARGOT 



ancienne, et même la statuaire des primitifs et celle des 
sauvages, représentent la fécondité à l'aide d'une femme 
nue qui serre de ses mains les mamelles, ou qui d'une 
main serre le sein et de l'autre le bas du ventre : em- 
blème de la fécondité nourricière et de la reproduction. 
Ratzel, dans son livre sur les Races humâmes (1), a pu- 
blié l'imag'e d'une de ces statuettes forgées par les 
nègres Ogoué ; plusieurs statuettes semblables, — scul- 
ptées par les populations d'Afrique, — sont conservées 
au Musée ethnographique de Rome, et une collection 
semblable se trouve au Musée du Louvre, à Paris, dans 
une des salles consacrées aux antiquités orientales. 
S. Reinach fait remarquer que ce même geste est donné 
par une statuette de Chypre datant de 2.000 ans avant 
Jésus-Christ (2). Les statuettes de la déesse babylonienne 
de la fertilité. Islhar, la représentent tenant de ses 
mains les seins ou le bas ventre. 

Il est évident que l'ancien type de la déesse de l'amour, 
déesse de la reproduction et de la fécondité, était préci- 
sément donné par la femme nue qui offre les attributs 
de la reproduction, de la fécondité, de l'abondance et de 
la maternité ; et c'est seulement dans un temps bien 
plus récent que ces gestes ont été interprétés comme 
des gestes de pudeur. On a ainsi interprété un geste dont 
on avait oublié lesensexact,à l'aide d'idées et de croyan- 
ces qui n'étaient pas celles d'où le geste avait pris la vie. 



Nous pourrions multiplier ces exemples. L'usage, très 
répandu parmi les primitifs, consistant à décorer les sta- 
tuettes, en bois ou en ivoire, de morceaux luisants et 
transparents, est interprété par plus d'un anthropologue 

(1) Vol. I, 1891, de l'édit. italienne. 

(2) S. Reinach, la Sculpture en Europe, in r Anthropologie, 1895. 



LA MVGIK DBS MOTS 



223 



(par exemple, par Ratzel, déjà cité) comme étant la mani- 
festation du sentiment esthétique de l'artiste qui a scul- 
pté la statuette. Mais nous savons, au contraire, que les 
pierres brillantes, le verre et les miroirs (parmi les pri- 
mitifs qui en possèdent) servent à des pratiques magi- 
ques : la transparence et l'éclat de certaines pierres 
apportent avec elles, par association d'idées magiques, la 
facilité de découvrir la vérité, et par suite de connaître les 
coupables dans les rites primitifs d'instruction crimi- 
nelle. 

Une grande quantité des interprétations que nous don- 
nons à nos gestes traditionnels, à nos croyances, à nos 
usages, ne sont que l'effet d'une de ces erreurs d'optique 
que nous venons de dénoncer. Il ne suffit pas de ques- 
tionner ceux qui accomplissent le geste, ou qui nourris- 
sent la croyance; il faut accomplir un travail, souvent 
bien long et bien laborieux, de reconstruction, en pour- 
suivant l'idée à travers toutes ses déformations et ses 
transformations, si Ton veut arriver à mettre la main sur 
la véritable origine du fait. «Si une tradition ininterrom- 
pue — écrit S. Reinach — ne nous rappelait pas la signi- 
fication mystique du baptême, il se serait déjà trouvé des 
gens pour y reconnaître un bain de propreté (1). » Cette 
affirmation est certainement assez moins paradoxale de 
ce qu'elle pourrait sembler à première vue. N'a-t-onpas 
interprété à l'aide d'un bagage d'idées hygiéniques tou- 
tes modernes, les prohibitions et les interdictions mo- 
saïques concernant l'alimentation, le sang menstruel, 
etc.? Cependant il suffît de réfléchir quelque peu pour 
s'apercevoir que l'hygiène n'a jamais eu rien à faire avec 
ces prohibitions. 

De même, l'interprétation relativement récente du 

(1) S. Reinach, la Prothibition de l'inceste et le seixliment de la 
pudeur, in T/ln/iro/Jo/o^ie,! 899. V. aussi, du même auteur : Orphaus, 
Paris, 1909. 



i24 LE GÉNIE DE l'aIIGHT 

précepte biblique : « Tu ne tueras point », réputé comme 
étant une haute formule humanitaire, comme étant une 
prohibition de tuer considérée telle que nous considé- 
rons la formule analogue de notre morale moderne, — 
nous masque le fond, l'esprit, et la raison d'être primi- 
tive du précepte, car il ne s'agit pas là d'un principe 
humanitaire, mais d'une prohibition concernant seule- 
ment les apparentés sociaux, et basée sur le taboïc du 
sang. A côté de ce précepte, en effet, ne trouve-t-on pas, 
dans l'Ancien Testament, une quantité énorme de mas- 
sacres d'étrangers (v.p.ex. les Nombres, 31, 7) qu'on est 
bien embarrassé de mettre en accord avec le principe, 
prétendu humanitaire, du livre sacré? Au contraire, tout 
s'explique si nous remontons jusqu'au tabou du sang. Il 
est défendu de répandre le sang du clan et la prohibi- 
tion biblique n'est qu'une survivance du tabou du sang. 
Ce ne sont pas les idées humanitaires qui ont fait naître 
le tabou du sang : c'est probablement le tabou du sang 
qui a fait naître les idées humanitaires, ainsi que le res- 
pect aujourd'hui assez généralisé (il ne faut pas toute- 
fois se faire des illusions sur ce sujet) de la vie humaine. 
La survivance du tabou du sang dans l'Ancien Testa- 
ment a été interprétée, seulement après coup, comme 
ayant eu des origines humanitaires. 

Encore un exemple. Ceux qui recherchent aujourd'hui 
les causes lointaines de la prohibition de l'inceste ont 
recours à des raisons hygiéniques; combien de fois, 
cependant, les biologues ont démontré l'innocuité de h\ 
consanguinité par elle-même ! Celle-ci ne peut devenir 
redoutable, au point de vue physiologique, qu'en met- 
tant en contact des êtres appartenant tous les deux à la 
même famille malade; seulement dans ce cas, l'union 
entre consanguins devient dangereuse, la pathologie du 
père et celle de la mère s'addilionnant dans le produit 
de la conception, tandis que l'individu sain pourrait 



LA MAGIE DES MOTS 



apporter, dans son union avec l'individu de la famille 
malade, une correction du facteur pathologique et donner 
ainsi la vie à un produitsain et normal. Or, puisqu'il est 
probable qu'un malade atteint de maladies « familiales » 
trouve dans une jeune fille, appartenant à la même 
famille, les germes de la même maladie, ou d'une mala- 
die équivalente, — le mariage consanguin est réputé 
dangereux : le péril est à redouter seulement dans des 
cas spéciaux, et non pas par le fait lui-même de la con- 
sanguinité. Certes, si l'inceste a été prohibé, les raisons 
en sont bien différentes de celles d'ordre hygiénique 
communément admises. Ce ne sont là que des raisons 
trouvées après coup; et les véritables causes sont à 
rechercher ailleurs (1). 

Les interprétations des mots n'échappent pas aux cau- 
ses d'erreur que nous venons d'indiquer. L'homme qui 
se sert couramment d'un mot d'argot ou de langage spé- 
cial ne peut donner assez souvent, en toute bonne foi, 
que de fausses explications sur l'origine du mot qu'il 
prononce. Combien de fois faut-il alors recourir à un 
travail très long et rigoureusement objectif de reconstruc- 
tion pour arriver à découvrir la vérité ! 

l'interprétation inexacte 

DES MOTS d'argot. 

En serrant de près l'interprétation d'un mot d'argot, 
donnée par ceux-là mêmes qui le parlent, on se trouve 
souvent en face du dernier moment d'un procédé idéo- 
logique absolument semblable au procédé constaté chez 
les paysans ou chez les primitifs qui, étant interrogés 
sur l'origine et sur le sens du mot spécial et conventionnel 
usité par eux afin d'indiquer d'une façon détournée un 

(1) Voyez sur ce sujet l'étude de M. DuRKEiM.in Année Socioloai- 
que, 1S98. 

U. 



220 LE GKNIK DE L ARGOT 



être ou unobjet.donnent en toute bonne foi une réponse 
que plus tard l'ethnographe reconnaîtra comme étant 
inexacte. C'est que le fait initial, ayant donné naissance 
à la parole spéciale, a été depuis longtemps oublié, tan- 
dis que le mot a continué à yivre ; l'homme qui s'en sert, 
alors, donne à lui-même de nouvelles explications con- 
cernant la raison d'être du mot. 

Laïuquiner iponv pleuvoir! Quel mot pittoresque,— 
avait fait remarquer Victor Hugo (1), — quelmoL pittores- 
que, créé par le bas langage populaire, afin d'indiquer la 
pluie 1 La pluie ne ressemble-t-elle pas aux hachures 
produites sur l'horizon par les lances d'une troupe de 
lansquenets? Ne croirait-on pas, lorsqu'on prononce ce 
mot, voir passer tout un défilé de lansquenets armés? 

Cette interprétation, en effet, est donnée par plus d'un 
dictionnaire de r« argot «parisien. Cependant, il n'est pas 
difficile de démontrer que le mot n'a absolument aucun 
rapport ni avec les fantassins d'autrefois, ni avec leurs 
lances de fer ou d'acier. Le mot a une origine bien 
différente, une origine qu'on avait oubliée ; et après coup, 
puisque le mot persistait à vivre et à circuler, on cher- 
cha à lui en donner une autre, plausible et acceptable. 
L'ancien argot disait lance pour eau, mot qui n'avait, lui- 
même, aucun rapport avec la lance de l'homme d'armes, 
mais provenant du mot d'argot ance, eau. Le suffixe 
quiner a été ajouté, grâce à un procédé de truquage des 
mots très usité par l'argot qui aime ajouter des suf- 
fixes conventionnels aux paroles, ainsi que ique, ème, 
uche, atte, oque, boche, anche. De là, la forme lancequiner 
pour pleuvoir. L'on appelle également, dans le bas lan- 
gage de Paris, lanciers du préfet les balayeurs et les 
arro.seurs des rues, très probablement non pas parce que 
le balai et la lance de l'eau ont été comparés, par l'ima- 

(1) Les Misérables, l\. VII, 2. 



LÀ HAOIK DB9 MOTS iij 



gination du peuple, à une lance, mais toujours en rai- 
son de la dérivation du mot lance, ayant la signification 
d'eau. 

Le mot d'argot tranche, pour tête, a fait aussi trouver, 
■/ posteriori, l'interprétation analogique rapprochant ce 
mot du mot trancher ; expression bien pittoresque pour 
l'argot criminel. Ne croirait-on pas voir le couperet de la 
guillotine ! Mais en réalité l'origine du mot ne se trouve 
que dans une déformation bien innocente de la parole 
tête, dont on a gardé le radical, auquel on a ajouté la ter- 
minaison, bien usitée en argot, anche. D'oii tranche. 

Ainsi que Marcel Schwob et Georges Guieysse l'ont 
démontré dans leur étude brève, mais riche d'idées 
Etude sur l'argot français (1), une grande quantité de 
mots d'argot auxquels nous donnons — et les argotiers 
eux-mêmes avec nous — un sens métaphorique, ne sont 
a a contraire que le résultat imprévu d'une déformation 
par suffixe. Le mot: l'eau, n'est lui-même devenu lance 
que par déformation et suffixe. 



Un exemple du même ordre, quoique quelque peu dif- 
férent en ce qui concerne le mécanisme qui a formé la 
phrase et l'interprétation, est donné par la phrase du 
langage populaire : jyasser à tabac. Les agents « passent à 
tabac» les détenus quand ils les frappent, après les avoir 
arrêtés Le mot, tout policier et faisant partie du bas lan- 
gage populaire, est passé aujourd'hui dans le langage 
courant; tous les journaux ont annoncé, avec satisfac- 
tion, au lendemain d'une fameuse circulaire ministé- 
rielle, la fin du « passage à tabac ». Cette phrase indique 
aussi l'action, de la part des agents, de rouer de coups, 

1) In Mémoires de la Société linguistique de Paris, tome VII. 
Paris, 1889. 



228 LE GÉNIE DE l'aHGOT 



dans la rue, les individus prenant part à une manifes- 
tation, ou pendant les collisions qui peuvent s'en suivre. 
Mais ce sens, donné à la phrase, est postérieur à l'autre. 
Passer à tabac sig-nifiait seulement, en origine, l'action 
de frapper les détenus, au « violon» ou en prison. Les 
gardiens des prisons « passaient à tabac » les détenus. 
Or, ayant demandé, il y a quelque temps, à un haut fonc- 
tionnaire de la police parisienne quelle était l'origine de 
la phrase, nous avons obtenu une réponse qui n'est autre 
chose qu'une interprétation a posfer/ori, et par conséquent 
fausse. — Je crois — nous a répondu notre interlocuteur 
— que la phrase a pris naissance de l'habitude qu'a- 
vaient les agents et les gardiens de provoquer, des indi- 
vidus arrêtés, les aveux les plus complets du crime pour 
lequel ils avaient éié arrêtés, en leur laissant le choix 
entre du tabac (qu'on leur offrait pour solliciter la con- 
fession) ou des coups. Je tiens la chose — nous a-t-il 
ajouté — des agents eux-mêmes à qui j'ai posé la même 
question que celle que vous venez de m'adresser. 

Nous sommes convaincu, au contraire, que le méca-' 
nisme à Taide duquel la phrase s'est formée est bieni 
différent. Chiquer, en argot, signifie battre ; et par asso- 
ciation d'idées ce mot est étroitement lié à l'image du 
morceau de tabac que l'on mâche (chique) : de là, à subs- 
tituer au mot chiquer une expression où le tabac (la 
chique) fait son apparition il n'y a qu'un pas. Ici donc le 
mot d'argot en suggère un autre qui à son tour suggère 
l'image ; il suffit d'oublier la façon dont ces deux passa- 
ges consécutifs se sont faits, pour donner à l'image une 
explication a poderiori qui nécessairement ne tient p 
compte de l'évolution réelle du mot et de l'idée. 



Et l'origine du mot rastaquouère ? Sarcey a prétendi 



LA MAGIE DES MOTS 229 



que ce mot venait de deux mots espagnols (il ne les donne 
pas) qui signifient traîner et peau de bœuf. Rasta- 
quouère serait donc, en Amérique, un traineur de peau 
de bœuf, un propre à rien ; et les parisiens en auraient 
fait l'exotique. Mais non, — répondent d'autres, — le 
mot rastaquûuère a été prononcé pour la première fois 
par l'acteur Brasseur dans/e Brésilien. Cependant, en se 
reportant au texte de la pièce on n'y trouvait pas le mot. 
C'est que Brasseur — écrit M. Meilhac, auteur du Brési- 
lien — en parlant brésilien {\) dans la pièce, prononçait 
des syllabes qui n'avaient pas de sens, Le mot rasta- 
quouère est fait avec les dites syllabes. Il n'a donc pas 
de racine philologique ; c'est une improvisation d'ac- 
teur. Du théâtre le mot serait passé sur le boulevard. 
Certes, il ne s'agit là que d'une de ces explications à 
posteriori qu'on trouvesi souvent lorsqu'on fait l'histoire 
des mots d'argots ou de langage spécial. Car un brési- 
lien a fait remarquer à son tour (dans les Echos du 
Mercure de France, I, X, 19H) que le mot rastaquera 
est mi-portugais et mi-tupi (langue des aborigènes). Il 
se composerait du mot portugais rasta, qui signifie 
'( traîner », et quera (tupi : gurayiy), qui veut dire 
« brave «. Le bas peuple emploie fréquemment le verbe 
rastar (altération de arrastar, traîner) dans le sens de 
« faire le fanfaron ». Gosta de rastar, esta rastando atôa, 
etc. (Il aime à faire le brave, il fait le brave, mais c'est 
un pauvre diable...) La langue populaire emploie aussi 
rasta avec le mot mala, valise, pour dira la même chose : 
Gosta de rasta mala (Il aime à menacer, à inspirer la 
terreur...) Quera si^niRe « brave», « fort»... Iln'estpas 
rare d'entendre, dans les rues, les gamins se vanter 
d'être des queras : Eu sou um quera, c'est-à-dire : je 
suis brave, je ne crains rien... Les u^ots rasta et quera 
ont à peu près le même sens. Quera signifie « brave » et 
rasta contient la même idée, mais au sens péjoratif. 



a3o LE GBNIE DE l' ARGOT 

Rastaquera équivaudrait donc à : poltron qui fait le 
brave . 

En définitive, rastaquouère est un mot spécial dont on 
a oublié l'origine exacte; parmi les différentes tentatives 
d'interprétations a posteriori, celle ayant recours à l'ori- 
gine portugaise et tupi est probablement la plus proche 
de la vérité. 



La persistance d'un mot, malgré l'oubli du sens primitif 
qui y était attaché, est rencontrée partout par le philo- 
logue et l'ethnographe : les Fuégiens, en courant à l'as- 
saut, crient : Sai tava, sai tava, ka yau mai ka yavia 
a bure (qui signifie, à la lettre : coupe, coupe, c'est le 
temple qui reçoit), mais ils ne savent pas expliquer pour- 
quoi ce cri a été adopté comme cri de guerre et quelle 
est sa véritable signification (1). 

A quelle torture, d'ici quelques années, les philologues 
mettront leur cerveau et leur doctrine, pour comprendre 
l'origine du mot a'e/, signifiant casquette dans l'argot des 
apachesdu Sébasio ? Ils trouveront, sans doute, les éty- 
mologies les plus ingénieuses et les plus satisfaisantes, 
mais l'origine exacte restera toujours ignorée si quel- 
qu'un ne rappelle pas que le mot def est tout simple- 
ment l'abréviation du nom du chapelier Desfoux,dont le 
magasin se trouvait rue de la Monnaie, en face de la 
Belle-Jardinière. Les bouchers de la Villette achetaient 
chez lui des casquettes qu'on appelait à trois-ponts. A 
cette époque (1880), les souteneurs ne portaient pas 
encore, comme aujourd'hui, le chapeau melon, et quand 
ils voulaient se coiffer richement ils achetaient une Des- 
foux, — une def, par abréviation. 

De même, les pantalons « à patte d'éléphant », très 

(1) Ratzel, ouvr. cité, vol. I. 



LA MAGIK DES MOTS 23 1 



à la mode vers la même époque, s'appelaient des Besnard» 
du nom d'un tailleur de la rue du Temple, dont la coupe 
était très appréciée. 

Demandez h un socialiste parisien militant pourquoi, 
dans son langage populaire, il appelle radis un radical- 
socialiste. Il vous répondra: « Parce que le radical socia- 
liste est un bourgeois, qui, malgré son titre de socia- 
liste, n'est rouge qu'au dehors ; il est resté blanc au 
dedans. » Cette réponse a été donnée à un journaliste 
pendant une réunion électorale, à Paris, en 1910. L'image 
est ingénieuse, mais en réalité le mot n'a pas été suggéré 
::)ar l'image ; c'est du mot lui-même qu'est née bien 
innocemment l'image. Le langage populaire aime à 
retrancher la dernière syllabe ou les dernières syllabes 
du mot : vélo, pneu, métro, taxi, pour vélocipède, pneu- 
matique, métropolitain, taximètre, sont là pour attester 
la généralisation de cette forme de déformation des mots. 
Ainsi le bas langage, et l'argot lui-même, diront a/f pour 
affaires ; Bal. d'Af. pour bataillon d'Afrique ; ces mess 
pour ces messieurs, et, par dérivation, la cemaisse pour 
la police (ces messieurs). Former radi de radical n'est 
qu'un jeu d'un instant (en italien, de même, lemol radica 
est un abrégé de radical; il est prononcé par mépris par 
les conservateurs et a en même temps la signification de 
racine), mais du mot abrégé radi naît l'image du radis, 
rouge au dehors et blanc au dedans. Ceux-là même qui 
jettent le mot, avec celte signification ironique, à la face 
des radicaux, se trompent ainsi sur son sens et sur son 
étymologie. 

Dans les milieux anti -parlementaires parisiens, on 
appelle aujourd'hui les députés du nom ordurier et 
ingénieux de q. . . m. ... Il sera bien difficile, pour les 
philologues à venir, de comprendre l'origine de cette 
désignation, et l'on croira qu'il s'agit simplement d'une 
désignation injurieuse suggérée par la haine et exprimée 



i'62 LE GÉNIE DE l'aRGOT 



par la première image ordurière se présentant à lapensée. 
Cependant, combien de détours a dû faire la pensée pour ' 
arriver à l'expression de ce mot de bas langage, digne 
d'enrichir un dictionnaire de sordida verba! 

Au lendemain du vote par lequel les députés s'al- 
louèrent quinze mille francs d'appointement, le peuple 
créa, pour désigner les membres de l'assemblée nationale, 
le mot de Quinze Mille Balles [balle, franc). Un Quinze 
Mille Balles est un député : un Quinze Mille est aussi un 
député. L'usage, d'ailleurs, d'indiquer les groupements 
et les associations par des initiales, — ainsi que C. G. T. 
pour confédération générale du travail; P.-L.-M., pour 
Chemins de fer de la ligne Paris-Lyon-Médilerranée ; P. 
T. T. pour Poste."^. Télégraphes et Téléphones, — a fait 
écrire à un journal parisien, dont la sympathie pour le 
« parlementarisme » n'est pas trop accentuée, Q. M. au lieu 
de Quinze-Mille. La lecture de ces deux lettres — en 
interprétant la deuxième à l'aide du nom rendu célèbre 
par Cambronne et en faisant du nom un adjectif, — a créé 
le nouveau mot, le nouveau sens, la nouvelle image, à , 
l'aide desquelles aujourd'hui les antiparlementaires, à 
Paris, désignent les députés. Dans ce cas, aussi, l'image 
ordurière et pittoresque n'est pasnéeavec préméditation; 
elle est issue toute seule d'un accident dû à l'abréviationil 
et à la prononciation. | 

Le mot mal compris ou mal interprété, — bien des; 
fois aussi mal écrit — suggère donc l'image, et celle-ci, 
faisant oublier la véritable signification originaire du : 
mot, fait surgir l'interprétation toute nouvelle : les con- 
teurs de nouvelles ont plusieurs fois parlé de la pantoufle 
en verre de Cendrillonet se sont même attendris sur la 
délicatesse exquise de cette poétique création : une pan- 
toufle en verre! Cendrillon, symbolisant le soleil, portait' 
sans doute l'aurore sur le cristal des lointains océans. 
Cependant le bon sens dit qu'il était absolument impos- 



LA MAGIE DES MOTS 



»33 



ible qu'une fée raisonnable donnât à Cendrillon une 
!>antoufle en verre ! Une simple recherche dans le Dic- 
ionnaire de Littré (1) vous fera comprendre que la 
)antoufle en v^rre de Cendrillon n'a d'autre origine 
i[u'une faute de copiste ou une fausse interprétation de 
irononciation. La fée n'a donné à Cendrillon que des 
laiitoufles en vair et le vair est une fourrure blanche et 
;î'ise que connaissait bien Perrault. Les héraldistes ont 
ail de ce mot l'un des mots du blason : vair, fourrure 
ai te de rangées de cloches d'argent sur champ d'azur... 
Cendrillon a oublié le vrai sens du mot, et, avec elle, les 
)oèles et les conteurs, qui se sont extasiés sur la 
gracieuse image d'une jeune fille chaussant son pied 
nignon d'une pantoufle en verre ! 

LES ORIGINES PRÉHISTORIQUES 
DE l'argot MAGIQUE. 

Il ne suffit donc pas de s'adresser aux hommes qui 
labstiennent de prononcer certains mots, pour connaître 
a raison d'une interdiction de langage. 

L'interdiction des noms d'animaux, et la substitution 
)ar d'autres appellatifs conventionnels sont interprétées, 
)ar ceux-là mêmes qui prononcent les noms truqués, ou 
)ar les folkloristes, des manières les plus différentes : 
[uelquefois, par exemple, à l'aide d'une légende, ou 
)ar d'autres explications assez souvent bien ingé- 
lieuses. Les Yakoutes disent qu'il ne faut pas parler du 
oup ni de l'ours, car ces bêtes entendent tout ce qu'on 
lit et pourraient penser à se venger. Pour d'autres ani- 
naux — tels les animaux que l'on chasse — on craint 
5ue les esprits malveillants ne troublent la chasse en 

(1) E.LmRv.,Dictionnaire de la langue française, Paris, 1873-1874, 
iu mot Vair. 



a34 lE GÉNIK DE l'argot 



entendant les chasseurs parler de l'animal. D'autre 
croient qu'il ne faut pas parler d'un animal de peur qu'i 
ne vienne. Les Warramunga, au lieu d'appeler le ser 
peut WoUunqua, par son nom, quand ils en parlent 
entre eux l'appellent Urkulunappaurima « parce que 
— nous disent-ils — s'ils l'appelaient trop souvent d( 
son vrai nom, ils perdraient leur pouvoir par lui ; i 
sortirait de terre et les dévorerait tous (1) ». Ernes 
Martin, dans ses Observations sur le Roman de Renart 
dit que la fable (Branche IX du Roman) racontant qu'ui 
paysan donna en plaisantant un bœuf à l'ours, et qu'i 
ne fut dégagé de sa promesse que par l'intervention di 
renard, vient de la croyance, « qui date de la plus haut 
antiquité, qu'il ne faut pas nommer les bêtes fauves sou^ 
peine de les voir venir » (page 58). 

On a évidemment oublié les origines préhistorique; 
de ces interdictions verbales. L'homme préhistorique 
ainsi que l'homme primitif, est passé à travers un âge di 
la magie; il a, tout comme le demi-civilisé d'aujourd'hui 
connu les prohibitions concernant tout ce qui est sacré 
et par conséquent tout ce que l'on craint. En s'inspiran 
de la croyance magique (le mot fait partie de la chose) 
le préhistorique a connu l'interdiction de prononcer 1( 
nom des animaux sacrés, des animaux représentant 
probablement les amis, les protecteurs, les ancêtres, 
ainsi ils'esttrouvé dans la nécessité de substituer un nom 
d'emprunt, un nom conventionnel, au nom réel. S. Rei- 
nachaadmis (2) -^combattu cependant sur ce point par 



(1) Spbhchr et GiLLEN, The northern tribes of Central Australia 
p. 227. 

(2 S. Reinach, les Cai'nassiers androphages dans l'art gallo- 
romain, in Revue celtique, 1904. Pour l'existence des survivance! 
totémiques dans nos usages et nos croyances, royez aussi le tome) 
de l'ouvrage, déjà cité, de S. Reinach, Cultes, Mythes, Religions 
page 48. I 



LA MAGIK DES MOTS 



vanGennep (1) — chez une ou plusieurs tribus celtiques, 
un loup divin, considéré comme ancêtre et comme pro- 
ecteur. c'est-à-dire comme totem. Quoi qu'il en soit, le 
Tr 'historique a sans doute connu les systèmes de prohi- 
ninons que le primitif de nos jours nous a fait connaître; 
j2t de là vient aussi l'usage, que l'on rencontre chez les 
jeuplades barbares et à demi barbares, de ne pas appeler 
le leur nom les êtres sacrés. La coutume s'est perpétuée 
usqu'à nos jours à l'état de survivance, et a trouvé sans 
;esse, au fond de l'homme ingénu et primitif, tel que 
l'homme du peuple, une source intarissable de vie tou- 
ours nouvelle. 

Les principes magiques constituent une sorte d'instinct 
jrofond et confus, une terreur vague et obscure, dont 
iifficilement l'homme peut se débarrasser. L'interdiction 
le prononcer le nom de tout ce qui pourrait produire 
ine contagion quelconque, — la contagion du sacré ainsi 
jue celle de l'impureté, la contagion de la faiblesse et 
le la débilité, — a dû faire naître des mots, des doublets, 
les paroles de convention, dont les préhistoriques se ser- 
iraient, de même que les primitifs le font aujourd'hui. 
St ces croyances, ces formes spéciales d'exprimer sa 
lensée, — tout en la voilant, — sont restées, survivances 
;enaces, jusqu'à nos jours, où elles sont maniées par des 
lommes qui en ignorent la raison d'être originaire et 
jui leur attribuent, a po^feriori, un sens et une origine 
lu'elles sont bien loin d'avoir. 

KE PRONONCEZ PAS LE NOM 
DE LA DIVINITÉ. 

Timor Dei initium sapientise, disons-nous encore de 
aos jours, et nous nous faisons par là une idée du sacré 
jui n'est pas bien lointaine de celle que s'est faite 

(1) Van GKîRiEP, Religions, mœurs et légendes, Paris, 1906 et 1908. 



236 LE C.ÉNIK DE l'aRGOT 



l'homme primitif. Car plus nous descendons vers les pri- 
mitifs et les demi-civilisés, plus nous trouvons la concep- 
tion du sacré mélangéeàcelle de la crainig, jusqu'au point 
où l'idée de sacré et celle d'impureté n'en font plus 
qu'une. Tout ce qui est sacré n'est-il pas par là même 
toutpuissant, et, par conséquent, dangereux? Etre sacré, 
c'est être doué d'une puissance immense, et par cela 
même être tabou, ainsi que sont tabou les objets impurs, 
dont on craint la contagion. 

Qu'on ne touche donc pas, par crainte de la contagiou 
magique, ce qui est sacré ; qu'on ne nomme pas tout 
ce qui est sacré, — soit la divinité, soit le chef, soit le 
roi ; qu'on ne se serve pas du même langage dont ces 
êtres sacrés se servent, —de même qu'on ne touche pas 
tout ce qui estimpur et capable d'une contagion directe. 

Nous disons encore aujourd'hui : ne prononcez pas le 
nom de Dieu en vain, — et pour les Israélites le nom de 
Jéhovah ne devaitpas êtreprononcé.ni même écrit; aussil 
on^ignore encore aujourd'hui commentle groupe de qua-l 
tre lettres qui représentent ce nom doit être vocalisé. La 
vocalisation ordinaire — Jéhovah —est conventionnelle, 
les points voyelles étant ceux de Adonai,o,u on substitue 
en lisant le groupe des quatre lettres. Cette interdiction 
rentre certainement dans les interdictions linguistiques 
dont nous nous occupons, et elle était très rigoureuse. 
Dans le Lévitique (XXIV, 16), on lit que le fils d'une 
Israélite et d'un Egyptien, s'étant pris de querelle avec 
un Israélite, proféra le Nom Sacré et fut lapidé par ordre 
de TEternel- 

L'une des caractéristiques de la secte des Quakers 
était de ne jamais prononcer, même en serment, k 
nom de la divinité. « Nous ne faisons jamais de sermenij 
— fait dire Voltaire au Quaker dans un dialogue de sei\ 
Lettres philosophiques (1)— pas même en justice; nousj 

(1) Voltaire, Le//res philosophiques,ilZi. Lettre l,sur les Quakers.ï 



I 



LA MAGIE DES MOTS 287 

)ensoDsque le nom du Très-haut ne doit pas être prosti- 
ué dans les débats misérables des hommes. Lorsqu'il faut 
[ue nous comparaissions devant les magistrats... nous 
ftirmons la vérité par un oui oupar un )ion, et lesjuges 
lous croient sur notre simple parole. » 

.Nous trouvons dans notre langage actuel une grande 
[uantité de mots que la crainte magique du sacré, plus 
m moins consciente, a fait substituer au nom de Dieu, 
.insi qne l'Eternel, le 7'ouf Puissant, le Créateur, le Sei- 
iiteur; et au nom de Jésus, ainsi que le Sauveur, le Divin 
Maître, le Crucifié, le Nazaréen (très usité eu Italie) ou le 
3on Pasteur. En français, Notre-Dame est une substitu- 
ion au nom de Marie, mère de la divinité, ainsi que 
ladone; pour les Italiens, le mot Madonna (ma dame), 
ont comme le nom de Santa Vergxne, a presque com- 
)lètement remplacé le mot Marie. En roumain Dieu est 
ippelé le Saint (Sfintuli et ce nom devient le nom de Dieu 
ui-même. Ces substitutions, indiquant l'être divin non pas 
lirectement par son nom, mais par ses attributs, ne sui- 
■ent-elles pas rigoureusement le même procédé deforma- 
ion à l'aide duquel nous voyons se former les appellatifs, 
)ittoresques et respectueux, employés par les primitifs 
!t le bas peuple pour désigner les êtres sacrés et redou- 
és, ainsi que l'ours, le loup, ou le totem? 

Ces noms ne sont que des expressions convention- 
lelles nous empêchant d'être victimes de la contagion 
dans le sens que l'ethnographie contemporaine donne à 
;e mot, c'est-à-dire dans le sens de transmission magique 
les qualités redoutables d'un objet à l'autre), contagion 
lui émane d'un mot trop plein de puissance et de force 
Dour qu'il puisse être prononcé sans nuire à l'être trop 
aible qui veut le prononcer. 

Nous sommes certain que des raisons analogues ont fait 
surgir les mots conventionnels qu'on substitue au juron 
Dour jurer tout en ne prononçant pas le nom' de la 



338 LE GBNIE DE l'aRGOT 



divinité. On sait que l'on jurait au xiii* siècle, et après, 
par la mort dieu, par le corps dieu, par la tête dieu, par le 
sangdieu,par le ventre dieu (1); etDucange nous apprend 
(au mol Jurainentum) que l'on jurait aussi par la gorge, 
la langue, la dent, la cliair, la figure de Dieu (2). Mais en 
même temps on cherchait à substituer à ces mots indi- 
quant directement la divinité, des mots de convention 
qui révèlent toute la foi inconsciente qu'on a toujours 
eue dans la puissance magique du mot. Dulaure, dans son 
Histoire de Paris (3), expose toute une série de ces mots 
de convention : au mot Dieu on substitua les mots di, dié, 
dienne, bleu, guieux, et l'on dit pardi, ou bien pardieu, 
ainsi que pardié et pardienne ; corbleu (par corps de 
dieu\ morbleu, mordienne {par la mort de dieu) et ainsi de 
suite : tête bku, cap de dis,ventre blexi,sang bleu, sang dis, 
etc. L'intention d'indiquer la divinité y est toujours, — 
mais le mot lui-même n'est pas prononcé. Pourrait-on 
trouver un plus éloquent hommage au pouvoir magique 
de la parole? De môme l'italien, qui n'épargne pas Marie, 
la Madone, dans ses jurons — au contraire ! — a trouvé 
le moyen de se servir demots de convention pour ne 
prononcer ni le nom de Marie ni celui de Madone (qui 
à son tour est une substitution, ainsi que TEternel est 
une substitution à Dieu, et Sauveur à Jésus) et il jurera 
par la Mattina, par le Madosca, exactement comme fera 
le Vénitien, habitué àjurer par l'hostie consacrée (os/ia.O, 
mais en substituant au mot ostia le mol du pa.lois ostrega 
(huître). L'Anglais, dira gog au lieu de God. Les mots 
conventionnels en grande foule entrent ainsi dans le lan- 
gage, pour défendre les hommes qui les prononcent de la 
contamination et du danger auxquels ils s'exposeraient 
en prononçant les vrais noms interdits. 

(1) Voyez Innocentis III Epistolœ. Baluzii édit., tome II, p. 735. 

(2) Glossarium, etc. Parisii.s, 1840. 

(3) Paris. 1859, tome VI, note 178. 



LA MAGIE DIS MOTS sSq 



LA CRAINTS DU CHEF ET LE 
LANGAGE DE l'eSCLAVE. 

Chez toute société inférieure, ou à demi civilisée, le chef 
est regardé comme sacré. Ce sentiment ne persiste-t-il 
pas encore, sous forme de survivance assez évidente (et 
nous en donnerons de suite les preuves linguistiques), 
dans nos sociétés modernes les plus civilisées et les plus 
démocratiques? Il faut donc, puisque le chef est sacré, 
ne pas prononcer son nom. 11 faut recourir à des noms 
conventionnels; il faudra aussi — toujours en hommage 
à la puissance magique de la parole — ne pas parler le 
même lanerage que les chefs, afin d'empêcher d'une part 
que les mots dont il se sert, s'ils sont prononcés par le 
vulgaire, ne causent malheur à celui-ci, tout imprégnés 
qu'ils sont de la redoutable foirce du sacré ; et pour que, 
d'autre part, les sujets ne tâchent pas, étant en posses- 
sion des mots que le chef prononce, d'agir sur le chef 
et de lui nuire, en agissant magiquement sur les mots 
eux-mêmes. 

A Madagascar, — voyez à ce propos l'ouvrage déjà cité 
de A. Tan Gennep — chez les Antimerina, le souverain 
change de nom le jour de son couronnement ; son véri- 
table nom, ainsi, est comme sïl était ignoré : Rabodo 
devint Ranavalona 1 ; Rakoto s'appela Radama II; de 
même la femme de celui-ci devint la reine Rasoherxna et 
sa cousine Romana devint Ranavalona II. Cette précau- 
tion de magie linguistique n'est pas la seule. En même 
temps qu'on choisit les mots pour former le nouveau nom 
royal, tous les objets et les êtres, qui par leur nom rappel- 
lent le nouveau nom du souverain, disparaissent du voca- 
bulaire et sont substitués par des noms difTérents et con- 
ventionnels. Lorsque la reine Rasoherina monta sur le 
trône, le mot soheriim i ver-à-soie; fut exclu du vocabu- 
laire et remplacé par zatia dandy, qui signifie : Venfant 



a/|0 I.E GÉNIE DE l'aRGOT 

de la soie. Même usage pour les chefs tout puissants. Le 
seigneur prend-il le nom Andriamambra? Le mot mam- 
bra (crocodile) est remplacé, dans le langage vulgaire, 
par voay. Le chef a-t-il, ou prend-il, le nom de chieni 
[amhoa) et s'appelle-t-il liamboa ? Le chien est indiquéi 
par un nom conventionnel : fandroaka (celui qui chasse) 
ou famovo (celui qui aboie) (1). 

L'usage de donner aux chefs — et même aux simples 
sujets — le nom d'un animal est très répandu chez lesi 
primitifs, et nous pouvons nous demander si les inter- 
dictions linguistiques concernant le nom de l'animal ne 
provenaient pas, outre que du totémisme, du système 
d'interdictions concernant le chef. L'usage d'appeler les 
hommes par des noms d'animaux se trouve aussi à l'ori-i 
gine de quelques-uns de nos noms actuels de famille. 
Beaucoup de noms de famille germaniques sont compo- 
sés à l'aide du nom du loup (wolf), de l'aigle (adler), de 
l'ours (baer), du faucon (falke), du vautour (geier), de la 
chèvre (geiss),du corbeau (rabe).Les Français ont, parmi 
leurs noms de famille, les noms de Lion, Papillon, 
Mouton, Lagneau, Bélier, Poulain, Lebœuf, Dubœuf, 
Leporc, Cauchon, Leloup, Chevreuil, Decerf, Renard, 
Rossignol, Poisson, Poulet, Piedecoq, etc. Les Italiens 
ont les Gatti (chat), les Cavalli (chevaux), les Uccelli 
(oiseaux), les Pappagallo (perroquets), les Porcheddu 
(petitcochon),le Troja(truie), les Vacca(vaches etc. Si on 
dépouille le Bottin parisien on retrouve parmi les noms 
les plus fréquents, — à côté de plusieurs centaines de 
noms de Dubois, Simon, Durand, Petit, Lefèvre, Richard, 
Rousseau, Lambert, Legrand, Garnier, etc., --le nom de 
Martin ; et si on consulte le répertoire des fiches conser- 
vées dans les bureaux de l'identité j udiciaire, ainsi que l'a 
fait A. Bertillon, on découvre que les Martin de Paris 
viennent en très grande majorité des Alpes Savoyardes, 

(1) J. SiBREE, Madagascar et se» habitants. Toulouse, 1873. 



LA MAGIE DES MOTS 241 



OÙ l'ours, grâce aux survivances d'interdictions linguis- 
tiques que nous connaissons bien, n'est appelé que de son 
sobriquet « Maître Martin ». 



La substitution du nom du chef, usitée chez les Saka 
lava de Madagascar, a fait forger à ces hommes le nom 
de ampainsick, pour désigner les étrangers, car on subs- 
titua ce nom au mot uaAi»j/, étranger, dés qu'il fut décidé 
que la mère de Rataratsa, qui vint au monde avant 
terme, prendrait le nom de Ravahiny (1). 

Max Millier, dans ses Lectures on the Science of lan- 
gage {non\ . édit., 1891), avait déjà remarqué ce même 
usage chez les Tahitiens, qui défendent à quiconque de 
porter le nom du souverain ; et s'ils le portent ils doivent 
le quitter. La défense s'étend aux noms des proches pa- 
rents du roi, ainsi qu'aux noms communs homophones. 
Un des rois s'appelant lia, il faut aussi changer, dans le 
langage courant, fétu (étoile), tui (frapper), tupapau 
(cadavre), etc. De quelle manière s'y prend-on, dans ces 
cas, pour trouver un nouveau nom? On change, généra- 
lement, quelques-unes des lettres : hapoi, porter à bras, 
devient hepoi ; heno, raccommoder, devient eno; tio, 
regarder, /iio;a?'a sentir, eu ; waru, huit, wau. Le pro- 
cédé est tout à fait semblable aux procédés de truquage 
dont nous avons déjà parlé. 

L'interdiction ling-uistique, ou faôou linguistique, tou- 
che aussi, très souvent, à toute partie du corps du chef, 
ou à tout ce qui lui appartient et dont il se sert. Les 
parties du corps, les actes, les ustensiles du chef seront 
donc désignés à l'aide de mots conventionnels. Car les 
Iparties du corps, les actes, les ustensiles du chef font partie 
du chef lui-même; parler d'eux, c'est toucher le chef,c'est 

(i) J. SiBREB, Curi02itiesof words, etc., in AnUAnn., n» XI, 1887. 

i5 



242 I-X GÉNIE DB l'aRGDT 



toucher l'objet sacré et intangible ; on aura, par cela, 
recours à des circonlocutions et à un langage de con- 
vention. On ne dit pas, chez les Antimerina, que le roi est 
maray (malade), mais qu'il est plutôt chaud; il ne meurt 
pas, il se retire ; ou bien, il tourne le dos. On ne l'enterre 
pas, on le cache. Son cadavre n'est pas appelé cadavre, 
mais la chose saiyiie. 

Sibree et Rajaonary (1) nous ont largement renseigné 
sur le parler conventionnel dont se servent les Betsileo 
du Nord, à Madagascar, lorsqu'ils parient des chefs. Ils 
ont d'abord des mots qui s'appliquent exclusivement aux 
fils des souverains tant que le père et la mère sont yivants. 
Un enfant, dans le langage ordinaire, se dit kilonga, 
mais dans le langage conventionnel, réservé pour parler 
des enfants du chef, on dira, anakova (qui signifie enfant 
de Bova). Mihinana est un mot du langage ordinaire, 
pour indiquer le repas ; mais en parlant du repas des 
fils du chef, le mot conventionnel usité est misoa (de 
soa, bon). Pour le vulgaire, miteraka signifiera avoir des 
enfants, mais l'on emploiera le mot conventionnel ma- 
nidina (faire descendre) ;si l'on parle du fils d'un chef. 
Viennent ensuite les mots appliqués aux chefs âgés, 
ayant perdu leur père et leur mère : 

Mots conventionnels pour parler du chef 

kabeso (de cabeça, espagnol)? 
fanilo (torche). 
faneva (le ilottant). 
mamindra (changer de plac«). 
very (perdu). 

Enfin certains mots conventionnels sont usités lors- 
qu'on parle de chefs, qu'ils soient jeunes ou vieux : 

(1) Voyez Abinal La Vaissikrb, Vingt ans à 3fadagascar 
Paris, 1885. 



Mots Tulgaires 


Signification 


Lolia 


tête 


Maso 


œil 


Nify 


dent 


Maudeha 


aller 


Maly 


mort 



LA MAGIB DES MOTS 243 



Mots vulgaires Signification Mots conventionnels employés pour parler 

— — des chefs. 

Fasana tombe tranomena (maison rouge). 

Manderina enterrer 7nantrtYra(pîonger). 

Marary malade manelo (ombrager, voiler). 



Nous pouvons faire ainsi une quadruple classification 
des langages des tribus du sud et du sud-ouest de l'île : 
a) les mots conventionnels qui ne s'emploient qu'en par- 
lant du chef suprême, roi ou reine; — b) les mots conven- 
tionnels qui ne s'appliquent qu'aux membres de familles 
royales et aux chefs secondaires ; c) les mots conveuUon- 
nels qui s'appliquent, en même temps qu'au roi, aux 
membres de la famille royale et aux chefs secondaires ; 
d) les mots du langage habituel. On se servirait donc, 
pour exprimer la même idée, de quatre mots différents, 
dont trois conventionnels, créés pour défendre et proté- 
ger les hommes et les êtres sacrés de la contagion ma- 
gique de la parole (1/. 

Nous avons déjà rappelé que les Bâzîgar, nomades hin- 
dous, parlent un langage spécial, mais il faut maintenant 
faire remarquer qu'ils ne parlent pas le même langage 
spécial. Un langage spécial obtenu par la mutation des 
syllabes (transposition or change of syllables) est réservé 
aux chefs. Il en est un autre, basé également sur le tru- 
quage des mots de la langue habituelle, mais celui-ci est 
réservé au reste de la population ; ce dernier truquage 
se contente de changer ou d'ajouter une lettre au nom 
clair. Ainsi les mots : ag feu, sotia or, qeella forteresse, 
deviennent pour cette deuxième forme de langage, kag , 
nona, rulla (2). 

({) Voyez J.-T. Last, Salutations and other Customs among tfie 
Malagasy, etc., ia Aîitananarivo Ann. and Madagascar Magazine, 
XXIli, 1899. 

(2) David Richardson, ouv. cité. 



244 'E OÉNIE DE l'aKGOT 



LE LANGAGE DE LA MORT. 

Le mort est « sacré » comme est sacré le chef, car on 
craint le pouvoir formidable de la mort. Prononcer le 
nom du mort, parler du mort ou de la mort, c'est provo- 
quer, à cause de la puissance matérielle du mol, une con- 
tagion matérielle entre le mort et l'homme qui en a 
parlé. De plus, c'est aussi s'exposera nuire au mort, sur- 
tout pendant la période qu'il passe encore sur la terre, 
en associant la prononciation de son nom à des actes 
qui, par analogie magique, pourraient produire sur le 
mort des effets fâcheux. De là les interdictions linguis- 
tiques concernant le mort, interdictions pouvant se pro- 
longer soit pendant le deuil seulement, soit pendant le 
temps que le cadavre met à se décomposer, ou enfin 
jusqu'à ce que l'âme ait atteint la région d'outre-tombe 
oîi demeurent les morts. 

Quelques-uns ont cru (1) que l'interdiction linguistique 
concernant le nom du mort provient du fait que celui-ci 
peut apparaître lorsqu'on le nomme. D'autres croient, 
— à la suite des affirmations faites par les indigènes 
observant de telles coutumes — que le fait de nommer 
le mort met les individus au pouvoir des mauvais esprits. 
Si le mort, disent d'autres, entend prononcer son nom, 
il conclut que ses parents ne le pleurent pas convena- 
blement. 

Quelques-unes de ces explications peuvent être, dans 
un certain sens, exactes, car elles sont des explications 
a posteriori, qui à leur tour ont fait naître des usages, 
des mœurs et des croyances venant se greffer sur la cou- 
tume et le geste primitif. Mais l'ethnographe doit savoir 
distinguer ce qui est primitif de ce qui est plus récent : 

(1) Frazer, The Golden bough, III* édition. Londres, Macmlllan, 
19ii, part. II, Taboo, chapitre VI, pp. 318-418. Tabooed Words. 



LA HAGIB DES MOTS 245 



le paysan d'aujourd'hui, par exemple, croit effectivement 
ne pas pouvoir appeler l'ours de son nom sous peine de 
le voir accourir, et il agira en conséquence. Mais cette 
interprétation, qui fera surgir de nouvelles 'croyances 
et de nouveaux gestes concernant les rapports entre 
l'homme et Fours, ne répond pas à l'origine primitive de 
la croyance. Il est hors de doute qu'aucune des explica- 
tions que nous venons de citer concernant le mort ne 
peut nous faire comprendre la grande quantité de faits 
et d'interdictions touchant le mort. En réalité, selon nous, 
il ne faut pas prononcer le nom du mort tout simple- 
ment parce que le mort rentre dans la catégorie des êtres 
intangibles (sacrés et impurs) à qui on ne peut toucher 
sans les plus grandes précautions. En outre, le nom du 
mort et le mort lui-même ne font qu'un seul être. 

La contagion du mort (considéré à la fois comme sacré 
et comme impur) s'accomplit à l'aide de la parole, grâce 
au principe magique qui fait du mot la chose même qu'il 
représente. En étudiant les rites des primitifs concernant 
le mort, sans en oublier les survivances actuelles, le 
principe général qui les anime apparaît d'une manière 
bien évidente : l'esprit reste pendant un certain temps 
sur la terre, ayant besoin de quelques semaines ou de 
quelques mois pour se débarrasser du corps (1) et l'in- 
terdiction linguistique porte généralement sur cette 
période. 

A Madagascar le nom du mort est supprimé et on lui 
substitue une périphrase conventionnelle, telle que tompo- 
kolahy (mon maître, ma maîtresse). S'ils'agitd'unesclave> 
on l'appellera rabevoina (celui qui est né pour de grandes 
infortunes) (2i. Chez les Sakalava du Sud on prie ceux 

(1) R. Hertz, les Représentations collectives de la mort, in Année 
Sociologique, X« année. Paris, 1907. 

(2) L. Crémazt, Notes sur Madagascar, in Revue Maritime et Colo- 
niale, LXXV. 

i5. 



246 LE GÉNIE DE l'aUGOT 

qui ont un nom approchant de celui du défunt de vouloir 
bien le changer : on les menace même de mort, et cela 
dans la crainte que, par analogie magique, les hommes 
portant le même nom que le mort puissent agir sur le 
mort et lui nuire. Quant au chef, une fois qu'il est mort, 
on remplace son nom par une épithète commençant 
toujours par Andrian (prince) et se terminant par arivo 
(mille) ; ensuite, tous les mots ordinaires identiques au 
nom du souverain, ou formés à l'aide des composantes 
radicales de ce nom, sont substitués par d'autres. Ainsi 
la reine saka-lava Taosi reçut après sa mort le nom de 
A ndriantangianiarivo, c'est-à-dire Frincesse-regrettée-de- 
mille, et un chef du nom de Raimosa fut appelé Andria- 
mandionarivo. A la mort de la reine Taosi, les mots 
taosi (beau, belle), antetsi (vieux, vieille), matoatsi (avoir 
peur), vosi (châtrer), nosi (île) furent substitués, à cause 
de leur ressemblance avec le nom de la défunte, par les 
mots senga (beau, bonne), matoe (mûr), metahore (crain- 
dre), manapaka (couper), vario (lieu oîi il y a du riz) (1). 
Tous les primitifs, ainsi, se défendant de prononcer le 
nom du mort ont su trouver des procédés linguistiques 
conventionnels d'ordres divers, soit en ne nommant le 
mort que par des phrases et des appellations vagues : 
celui qui nest plus ; soit en créant des nouveaux noms. 
Chez les indigènes de Victoria, on ne prononce jamais le 
nom du mort, mais on dit : ce pauvre garçon, celui qui 
nest plus. La même répugnance, écrit Frazer, est éprouvée 
par les Indiens d'Amérique, depuis la baie d'Hudson 
jusqu'à la Patagonie. Chez les Karoks de Californie, un I 
des plus grands crimes qu'on puisse commettre est le 
pet-chi-é-ri ou le fait de prononcer le nom d'un parent 
mort. Mêmes interdictions chez des peuples aussi éloignés 
les uns des autres que les Samoyèdes de Sibérie et les 

(1) A. VAN Gknnep, Tabou et Tolémisme àMadagascar, Paris, 1901, 



LA MA6IE DIS MOTS 24 7 



Todas de l'Inde méridionale, les Mongols de Tartarie et 
les Touaregs du Sahara. 

Les Indiens de l'Amérique du Nord changent de nom 
lorsque quelqu un qui a le même nom vient de mourir ; 
quelquefois, le changement se fait pour tous les proches 
du défunt. En Australie, si quelqu'un vient à mourir dont 
le nom est celui d'un objet naturel — ce nom doit être 
remplacé ; ainsi lorsqu'un homme appelé Ngnke (eau) 
merrt, toute la tribu (tribu de la baie de la Rencontre, 
Australie) doit employer un autre nom pour désigner 
l'eau. 



Le seul fait de prononcer le nom du mort souille 
tout autant que le corps ou le cercueil lui-même ; de là 
nonseulementl'interdiction de prononcer le nom redouté, 
et sa substitution par d'autres noms, mais aussi l'inter- 
diction, pour les hommes qui ont été en contact avec le 
mort — les parents et les familiers — de toucher à quoi- 
que ce soit, de crainte qu'ils ne transmettent aux objets 
touchés la contagion du mort. De là l'isolement rituel, 
souvent très rigoureux, auquel ces hommes — parents et 
familiers, — sont condamnés après la mort pendant le 
deuil; et il faut voir certainement dans cette idée cen- 
trale la raison d'être des signesspéciaux— habits de deuil, 
signes de deuil — dont les parents du défunt sont marqués 
pendant une certaine période de temps. 

Nous disons aujourd'hui: ce sont des signes qui mar- 
quent et qui attestent la douleur; ce sont des marques de 
respect et d'afTection envers le défunt. Ce sont, au con- 
traire, faut-il dire si on ne se contente pas de ces explica- 
tions a posteriori, des signes visibles attestant au public 
l'état d' « impureté » où se trouvent les hommes ayant 
été en contact avec le mort; ce sont des signes qui avec 



a48 LE GÉNIE DE l'aRGOT 

leur évidence protègent le public de la contagion émanant 
des parents du défunt. Le voile noir qui tombe devant les 
yeux de la veuve et qui la cache complètement, presque 
en l'isolant partout oii elle se trouve, n'est aussi que le 
produit d'une survivance : l'isolement de la personne 
souillée. 

C'est toujours grâce à cette même idée que les parents 
du défunt ne peuvent pas s'occuper, pendant quelque 
temps, à cueillir les fruits, planter, faire la moisson, de 
crainte qu'ils ne transmettent à ces choses la contagion 
du mort. Chez les Antimérina de Madagascar on se débar- 
rasse de ces interdictions gênantes, créées par le deuil du 
chef, en supprimant le nom de l'action qu'on ne pourrait 
pas accomplir, et en lui substituant une périphrase con- 
ventionnelle. On ne dira pas : bêcher la terre, mais s'en 
aller à la campagne ; on ne dira pas : planter le riz, mais 
s'établir dans les champs ; on ne dira pas; le marché,mAis 
le lieu de réunion. 

N'avons-nous pas, nous civilisés, des survivances de 
ces croyances? N'évitons-nous pas de nommer le mort, 
de le désigner sous son nom, et ne recourons-nous pas 
à des tours de phrases qui rappellent à s'y méprendre | 
ceux dont on se sert pour les mêmes occasions chez les 
primitifs? — Ne disons nous pas, en parlant du mort : 
mon bien aimé — la buona aniniadi... (en italien; la bonne 
âme (/e) et n'évitons-nous pas de prononcer le mot même 
de ??ioMn'r, en lui substituant d'autres mots: — il est expi- 
ré, je Vai perdu, etc., etc. ? 

Certes, nous nous donnons aujourd'hui, pour expliquer'^ 
le pourquoi de ces phrases et de ces paroles substituées à 
celles du dictionnaire courant, des raisons qui ne sont 
pas exactes, — si toutefois nous nous apercevons qu'en 
nous servant de ces mots nous nous servons d'un dic- 
tionnaire spécial ; — mais nous avons déjà montré 
comment il est facile, dans ces questions, de se tromper 



LA. MAGIE DES MOTS 249 

.;* 



en fournissant des explications a posteriori, — tandis 
qu'il faut au contraire remonter jusqu'à la source des 
faits dont tout ce qui nous apparaît aujourd'hui n'est 
que la survivance affaiblie et décolorée. 



^ LES SURVIVANCES ACTUEL- 
LES DU LANGAGE CON- 
CERNANT LE CHEF. 

Il est très facile de trouver encore aujourd'hui des 
mots conventionnels qui ont été substitués aux mois 
réels indiquant les souverains et les chefs, et formant 
ainsi les survivances certaines de l'usage primitif. Le 
mot Sa Majesté, appliqué au roi ; les mots Son Altesse 
nul/aie, appliqués aux fils du roi ; les mots Augusta Si- 
ijnora (Auguste Dame) usités en Italie pour indiquer la 
reine mère ; et les appellations Son Eminence, Sa Sain- 
teté, le Saint Père, Sa Grandeur, ainsi que l'usage de 
parler aux membres des familles royales à la troisième 
personne, comme s'ils n'étaient pas présents (parler 
directement à l'objet sacré, au chef, c'est le toucher, 
action dangereuse, défendue, et tabouée) de même que 
l'usage d'adresser la parole aux grands chefs en les 
appelant du nom d'Excellence, — constituent des indices 
de survivance. L'usage, pour les lords anglais, de chan- 
ger de nom dès qu'ils sont investis de leur haute charge; 
— et l'usage, très répandu en certains pays, comme 
en Allemagne et en Italie, d'appeler toujours les hommes 
de qualité ou de noblesse non pas par leur nom (même 
s'il est précédé par l'appellatif monsieur), mais exclu- 
sivement par leur titre, ainsi que Ton fait sur une 
échelle très large en Allemagne, oii chaque catégorie 
sociale a ses titres, en Russie (votre grandeur, votre 
altesse, votre illustration, votre haute dignité), en Chine, 



25o LB QÉNIE DE i/aRGOT 



— ne sont que des survivances inconscientes des usage» 
préhistoriques dont nous avons fait la description. 

Ne nous servons-nous pas aussi de noms spéciaux 
pour parler entre nous, non seulement des souverains, 
mais (comme il arrive à Madagascar) des faits touchant 
de très près le souverain lui-même et faisant ainsi partie 
de sa personnalité? N'avons-nous pas à ce propos les 
deux dictionnaires — dont l'un, pour le vulgaire, dira : 
r accouchement, et l'autre, pour indiquer l'accouchement 
de la reine, dira, ainsi que l'on fait en Italie : — il lieto 
evenlo (l'heureux événement)? Les Italiens ne disent-ils 
pas : le real nascituro (le royal qui doit naître) pour 
indiquer l'enfant que la reine attend? 

Ces modes de parler viennent de l'usage primitif de ne 
nommer ni le chef, ni les choses le touchant de près, et 
de substituer aux mots clairs touchant le chef, des mots 
conventionnels, ou d'altérer par quelques légers change- 
ments les mots usuels concernant le souverain. C'est de 
ces usages que provient la survivance du double diction- 
naire usité chez presque tous les peuples selon qu'on 
adresse la parole à un égal ou à un supérieur. Les domes- 
tiques ne parlent jamais aujourd'hui aux maîtres qu'à la 
troisième personne; ils mettront comme sujet de la pro- 
position les mots : madame, monsieur, ou votre sei- 
gneurie. 

Un fait de survivance bien étendue et bien caractéri- 
sée se rencontre de nos jours dans le langage basque, 
qui fait varier la conjugaison entière du verbe, quelle 
que soit la personne qui parle, suivant la dignité hiérar- 
chique de l'un ou de l'autre des interlocuteurs. Le bas- 
que possède ainsi une conjugaison familière, puis une 
conjugaison indifférente (dont on se sert usuellement) et 
finalement une conjugaison spéciale qui apparaît lorsi 
qu'on s'adresse à un supérieur. Elle consiste essentielle- 
ment dans une substitution de lettres ou dans une sorte 



LA MAGIE DES MOTS 



25 1 



d'apposition de suffixes au langage courant. Je suis, c'est 
)iiz en langage courant (indifférent) et iiuzu lorsqu'on 
parle avec quelqu'un qu'on veut respecter. // est, c'est 
da dans le premier cas, et dazu dans le second (1). 

Même système chez les Birmans et chez les Coréens. 
Les Birmans insèrent une particule spéciale : taunin, 
dans le verbe, lorsqu'ils parlent à un supérieur (pru-thi, 
je fais, devient pru-iaùmù-thi si Von parle au supérieur). 
Les Coréens en font de même. Le Nahuatl, langue de Aztè- 
ques, possède également une particule : tzin, qui s'ajoute 
au substantif, au verbe, 'à toute partie du discours, si la 
parole est adressée au supérieur. La particule est aussi 
quelquefois redoublée afin d'augmenter l'effet (2). Les 
Japonais connaissent ce même procédé et appliquent au 
substantif et au verbe des particules déformant le mot, 
ou changent le mot tout entier. 

Mais c'est surtout le javanais qui a créé, pour ainsi 
dire, autant de stratifications de langage qu'il y a de 
stratifications sociales ; de manière qu'on ne s'adresse 
aux hommes d'une classe sociale déterminée qu'avec un 
langage déterminé. Le langage vulgaire est le ngoko ; 
mais on parle aux souverains, aux princes et aux grands 
personnages en krama, langage spécial ; — et entre ces 
deux langages il existe une série de langages intermé- 
diaires : le madya, d'abord, langage moyen, qui est le 
langage usité pour les chefs, mais écourté; le langage du 
palais, ensuite, ou basa kadaton ; le krama inggil, enfin, 
dont on se sert en parlant, entre inférieurs, de person- 
nes d'un rang supérieur. Cette forme de langage ne peut 
être usitée en parlant de soi-même que par les princes. 
Le mécanisme d'après lequel est formé le langage spécial 
pour les chefs, ou krama, ressemble sensiblement au 

(1) Gèze, Grammaire de la langue ôaigue, Bayonne, 1873. 

(2) R. DE LA Grasserie, le Nahuatl, langue des Aztèques, Paris, 
190a. 



202 LE GÉNIE EE LARGOT 



mécanisme de formation de l'argot. Fabre, dans sa Gram- 
maire de la langue javanaise, y compte cinq procédés 
différents de formation. Le krama javanais peut d'abord 
emprunter des mots au malais ou au sunda ; d'autres 
mots sont empruntés au sanscrit; il peut aussi modi- 
fier la langue vulgaire au moyen de changements de 
lettres, de préfixes et de suffixes; il peut indiquer l'objet 
non pas par son nom, mais par des périphrases. Il peut 
enfin créer le mot de toutes pièces. 

M. de la Grasserie a donné, dans quelques-uns de ses 
intéressants ouvrages traitant de la psychologie du lan- 
gage (1), une grande quantité d'exemples de ces doublets 
du langage réservés à la conversation avec les supérieurs 
ou à celle qui s'occupe des supérieurs; et il appelle cette 
forme de langage a langage révérentiel ». C'est en effet 
aujourd'hui, pour nous, un langage révérentiel, et il 
peut sembler à tous que la révérence seulement en ait 
déterminé la naissance. Mais en réalité l'origine en est, 
selon nous, quelque peu différente. Nous l'avions oubliée, 
mais le fait est resté, et à ce fait nous avons donné plus 
tard une interprétation qui est en rapport avec notre 
façon de sentir, de penser et d'agir. 

Le langage spécial pour les chefs et les supérieurs, 
occasionné par la crainte du chef, par le caractère sacré 
de celui-ci, et par la foi en la puissance et la matérialité 
de la parole, est devenu aujourd'hui le langage dont se 
sert l'inférieur en s'adressant au supérieur, quoique les 
sentiments et les croyances qui avaient fait naître ce 
langage spécial aient disparu. Nous croyons aujourd'hui 
devoir ciianger quelques formules de nos discours en 
adressant la parole à un supérieur, par un sentiment de 
révérence, réelle ou feinte. Tandis qu'en réalité nous ne 

(1) Voyez R. DE LA Grasserie, Du langage subjectif, biologique 
ou émotionnel, et sociologique ou révérentiel, Paris, 190T ; et : Des 
parlers des différentes classes sociales. Paris, 1909. 



LA MAGIE DES MOTS 253 



faisons que respecter une survivance trouvée par nous 
encore pleine de vie, tout en lui donnant un sens et une 
interprétation inexacts. Les langages spéciaux préhisto- 
riques, dont on se servait pour s'adresser aux chefs, sont 
devenus des langages de « hiérarchie ». Les hommes les 
ont trouvés déjà forgés quand les motifs qui les avaient fait 
surgir avaient disparu, et ils ont continué à s'en servir. 
On a même créé de nouvelles formes verbales dans ce 
sens et dans cette direction. Les formules verbales dites 
de « politesse », usitées non seulement lorsqu'un inférieur 
s'adresse à son supérieur, mais aussi dans le langage 
courant, sont certainement des créations linguistiques 
issues d'une obscure survivance des interdictions lin- 
guistiques concernant les personnes supérieures. Puisque 
le nom du chef est interdit et qu'il ne faut s'adresser à lui 
qu'avec des précautions verbales infinies, puisque ces 
formes de langage ont continué à différencier les classes 
inférieures des supérieures et ont été interprétées et 
ressenties comme étant des marques de respect et de révé- 
rence, le langage courant, pour indiquer le respect que 
tout homme doit à son semblable, a créé des formules 
verbales obéissant aux mêmes règles du langage spécial 
primitif. A côté du mot usuel toi, voici surgir soit le mot 
woMS, soit l'indication à la troisième personne du singu- 
lier ou du pluriel, destinée à remplacer l'indication toi, 
comme si nous ne pouvions pas parler directement à la 
personne à laquelle nous nous adressons. Les Italiens 
parlent toujours entre eux à la troisième personne du sin- 
gulier et se servent des pronoms ella, lei; les Espagnols 
font de même en se servant de Usted (contraction de 
vuestra Merced) ; les Roumains disent dumniata (sei- 
gneurie : unde ai fost dumniata; où était-elle votre sei- 
gneurie; où étiez-vous ?); les Allemands et les Français 
emploient respectivement la troisième et la deuxième 
personne du pluriel. 

i6 



254 ^^ GÉNIE DE l'argot 



LA CONTAGION MAGIQUE DE 
LA FEMMK ET LE DOUBLE 
DlCTIOiNNAIRE DES SEXES. 

Si les peuples, vivant plus ou moins consciemment sur 
le fonds inépuisable et tout puissant des idées magiques, 
ont su créer un dictionnaire spécial pour ce qui touclie 
la divinité, le chef, la mort, — ils ont dû créer aussi un 
dictionnaire spécial touchant tout ce qui concerne les 
classes d'individus auprès desquels ils sont forcés ''e 
vivre, mais de qui peut émaner une contagion fâcheuse. 

Ainsi la classe formée par les femmes, et même pur 
les enfants, vivant constamment à côté des hommes — 
ne pourrait-elle pas, par son contact, c'est-à-dire pai 
contagion magique, — transmettre ses caractères : la 
faiblesse, l'impureté sacrée du sang des menstruations, 
l'ignorance, etc., aux hommes de la tribu? De là, en 
effet, une quantité d'usages concernant les rapports 
entre les sexes ; usages qui, si souvent , sont restés 
inexpliqués par les philosophes, les juristes et les ethno- 
graphes mêmes, mais qui se placent sous un jour nou- 
veau lorsqu'ils sont examinés et interprétés à l'aide de la 
conception magique primitive. 

Les découvertes modernes de l'ethnographie — celles 
surtout de l'école anthropologique — nous permettent 
aujourd'hui de nous faire une idée bien différente de 
celle généralement acceptée sur les rapports sociauxj 
entre les sexes aux temps primitifs. Tandis qu'on aime; 
encore aujourd'hui à croire que la femme se trouvait 
dans la position d'une esclave assujettie dont l'hommel 
ne prenait pas soin, nous savons au contraire que la! 
femme constituait plutôt un être redouté à cause des! 
contagions pouvant émaner d'elle, et par cela même un' 



ljv magie des mots 255 



être qu'on ne pouvait impunément ne pas respecter (1). 
Etant donné un tel état d ame de la part des hommes 
à l'égard des femmes, et même des enfants, ne serait-il 
pas à craindre que la contagion ne s'effectuât à l'aide 
des paroles? La parole de la femme, ainsi que celle de 
l'enfant, répétée par les lèvres de l'homme, aurait suffi 
pour produire la contagion, grâce à la magie sympathi- 
que du contact et à la conception toute matérielle qu'on 
avait du mot. Pourquoi donc alors l'homme n'éviterait-il 
pas le lang-age des femmes et des enfants? Il est donc 
nécessaire que les deux langages — le langage masculin 
et le féminin, — restent séparés. 



C'est le Père dominicain G. Breton, missionnaire, 
qui, l'un des premiers, constata, dans la deuxième moi- 
tié du xvii« siècle, l'existence d'un double langage chez 
les Caraïbes, l'un pour les hommes , l'autre pour les 
femmes. Plus tard, le Père Labat confirma Tobservation. 
« Les Caraïbes, dit-il dans son Voyage aux Iles d'Améri- 
que (tome VI), ont deux sortes de langage. Le premier, 
le plus ordinaire, est comme affecté aux hommes, le 
second est tellement propre aux femmes qu'encore bien 
que les hommes l'entendent ils se croiraient déshonorés 
s'ils l'avaient parlé et s'ils avaient répondu à leurs 
femmes au cas où elles eussent eu la témérité de leur 
parler ce langage. Les femmes savent la langue de leur 
mari et doivent s'en servir quand elles leur parlent, 
mais elles ne s'en servent jamais quand elles parlent 
entre elles et elles n'emploient alors d'autre idiome que 

(1) V. le livre de E. Crawley, The Mystic Rose, Londres, 1902. Sur 
la crainte « religieuse » que le primitif a pour les femmes, voyez 
aussi, plus loin, le paragraphe dédié aux interdictions de langage 
concernant la vie sexuelle. 



5(56 LE GENIE DE L ARGOT 



le leur particulier, qui est totalement différent de celui 
des hommes. » 

En réalité, le plus grand nombre des mots et des for- 
mes grammaticales proprement dites étaient communs 
aux Caraïbes des deux sexes, et le bilinguisme des sexes, 
ainsi que plus tard le démontra Lucien Adam dans une 
brochure traitant ce sujet (1), était constitué, lexicologi- 
quement, par 400 couples de mots environ ; grammati- 
calement par une double série de préfixes pronomi- 
naux, ainsi que par un double verbe négatif, — les uns 
réservés aux hommes, les autres aux femmes. Ainsi, par 
exemple, pour dire : visage, les hommes diront emba- 
tali, les femmes ichibou ; mais le parler des hommes se 
distingue du parler des femmes essentiellement par l'em- 
ploi, aux deux premières personnes du singulier et à la 
première personne du pluriel, de préfixes pronominaux 
différents. Les pronoms préfixes 

i, a, k 
sont réservés aux hommes. Les pronoms préfixes 

n, b, oua 
sont réservés aux femmes. 

Les pronoms l,t,h,nh, sont communs aux deux sexes. 

En outre, pour former les verbes négatifs, les hommes 
ajoutent au thème verbal la particule pa, tandis que les 
femmes lui préfixent la particule ma, m. « Je ne cache 
pas » se dira : arameton-jja-ti-na, si c'est un homme qui 
parle, et m-arameton-tina, si c'est une femme (2). 

Les ethnographes et les voyageurs ont découvert le 
double langage des sexes un peu partout dans le conti- 
nent américain : chez les Esquimaux, dans le Makenzie, 
chez les indiens Ciokta, chez les Chiquitos en Bolivie, 
et chez les Guaycurus du Chaco Nord. 

(1) L. Adam, Du parler des hommes et du parler des femmes dans 
la langue Caraïbe. Paris, 1879. 

(2) V. le Dictionnaire français-caraïbe, du P. Breton. Auxerre, 1665. 



LA MAGIE DES MOTS 



Quelquefois l'interdiction linguistique est restreinte, 
pour les femmes, à quelques noms seulement, comme 
chez les femmes Cafres et Zoulous, qui ne peuvent pro- 
noncer le nom de leurs conjoints et substituent ainsi des 
phrases de convention (1). Chez les Warramunga, les 
femmes ne peuvent prononcer le nom d'un homme (2), 
Chez les tribus vivant au nord du lac ?syassa, les femmes 
ne doivent pas prononcer le nom de leurs beaux-frères, 
ni de leurs frères, ni aucun des mots du langage usuel 
rappelant ces noms ou se rapprochant d'eux. Si le nom 
de Fhomme signifie fils dubœuf, la. femme devra rempla- 
cer tous les mots interdits, et en créera des nouveaux, 
soit en modifiant certaines parties du mot primitif, 
soit en recourant à des périphrases. Ainsi ikilombe, 
maïs, devient ikijebele ; amisi, eau, devient ama/en^a ; 
inyoka, serpent, devient inendahasi (celui qui marche 
bas) ; ilisuba, soleil, devient ilibaligwa (le brillant), 
etc. (3). Chez les femmes Kirghises (tartares), si le mari 
s'appelle Berger^ la femme supprimera le mot berger de 
la conversation commune et le remplacera par le mot 
« l'animal bêlant », de même qu'elle remplacera le mot 
bergère par la périphrase, « la demeure des animaux 
bêlants >> (Frazer). 

La languebasque, — que nous avons déjà vue présenter 
un curieux phénomène très évident de survivance du 
langage spécial d'inférieur à supérieur, — présente aussi 
une conjugaison masculine et une féminine, usitées selon 
le sexe de la personne à qui on parle (4). Le verbe a ainsi 
un traitement sexuel. Pour dire : je suis, tu es, il est, 
l'interlocuteur dira nue, liiz, duc, s'il s'adresse à un 

(1) R. Lasch, Ueber Sondersprachen und ihre E nlstehung, in Mit- 
teilungen der anthvop. Gesells'icha/Ï, Wien, 1907. 

(2) Spencer et Gillen, Northern Tîntes of central Australia, 1905. 

(3) ScHÛi.Eri, in Zeit f. Ethnologie, 1904, et Van Gennep, lleligions, 
mœurs et légendes. Paris, 190S, troisième partie. 

(4) V. Gèzk, Grammaire de la langue basque, Bayonne, 1873. 

i6. 



258 LE GÉNIE DE l' ARGOT 

homme; — et ?nm, hiz, dun, s'il s'adresse à une femme. 

L'explication donnée par les géographes et les ethno- 
graphes, à propos du double langage des sexes, est aussi 
une de ces explications à posteriori dont nous avons 
donné maints exemples. 

Les femmes parleraient autrement que les hommes, 
simplement parce qu'elles représenteraient les restes 
d'une tribu vaincue et dont les vainqueurs n'auraient 
conservé que les femmes. Le langage spécial des femmes 
serait ainsi la survivance de l'ancien langage du peuple 
vaincu et détruit; la conquête aurait été suivie du mas- 
sacre des hommes et du rapt des femmes, qui auraient 
gardé leur langage (Humboldt; G. Breton; Labat). 

La séparation primitive des sexes, pour d'autres, en 
éloignant les femmes des hommes, eut pour effet la 
création d'un langage spécial pour chaque groupe vivant 
séparé et éloigné de l'autre. Pour d'autres encore l'exo- 
gamie aurait nécessairement occasionné le parler spécial 
des femmes. 

En réalité, toute hypothèse de ce genre ne résiste pas 
à la critique la plus superficielle, — et c'est seulement 
l'explication magique (crainte de contagion à l'aide do 
la parole) qui peut satisfaire l'observateur et l'ethnogra- 
phe, tout en expliquant aussi les faits analogues au bilin- 
guisme primitif des sexes, tels que le langage spécial 
touchant le sacré, l'impur, le cadavre, etc. 



L ARGOT MAGIQUE DES OC- 
CUPATIONS ET DES MÉTIERS 
SACRÉS. 

Les ethnographes ont plusieurs fois remarqué chez 
certains peuples l'usage d'un langage spécial, oîi les mots 
de convention sont substitués aux mots habituels, pen- 



LA MAGIE DES MOTS 2Ï)Q 

tlant la chasse, la pêche, ou la culture de plantes déter- 
minées. 

Frazer, dans son ouvrage déjà cité, a énuméré une 
s g^rande quantité d'exemples à ce sujet. Les Alfoors 
Poso (Célèbes) ne peuvent pas employer, pendant 
ils moissonnent,lesmotsde la langue habituelle, qu'ils 
p.placent par des périphrases. Ils diront boiter, pour 
__ Lirir ; ce qui sert à attraper, pour main ; ce qui sert à 
boiter, pour pied ; ce qui sert à entendre, pour oreille ; ils 
diront, pour boire, avancer la bouche ; pour passer, bais- 
ser la tête; pour fusil, le producteur de feu; pour le 
bois, ce qui se porte sur répaule.Les Alfoors eux-mêmes, 
interrogés sur la raison d'être de cet usage, donnent une 
explication qui n'est certainement qu'une explication a 
posteriori. Ils pensent que les mauvais esprits compren- 
nent le langage ordinaire des humains. Si on l'employait 
en récoltant le riz, on attirerait leur attention et ils 
détruiraient la moisson. 

Dansle Minahassa, lo langage secret que l'on parle aux 
champs renferme des périphrases, dont certaines très 
poétiques; ici encore —ajoute Frazer, — ce langage est 
employé pour déjouer les ruses des mauvais esprits et 
pour les empêcher de connaître les intentions de ceux 
qui parlent. 

Qu'il nous soit permis, cependant, de faire remarquer 
qu'en réalité les mots conventionnels usités pendant ces 
opérations ne se réfèrent généralement qu'aux objets 
eux-mêmes du travail et de l'occupation. Il est donc 
plus rationnel d'interpréter le langage spécial usité pen- 
dant ces travaux, à l'aide du même principe qui nous a 
aidé à comprendre la raison d'être de toute interdiction 
de langage chez les primitifs. Chaque interdiction de 
langage n'est essentiellement qu'un tabou; et au fond de 
chaque tabou se cache ce qui est sacré, ou impur, et dont 
peut émanerune contagion redoutable. Or, de même qu'il 



200 LE GÉNIS DE l'aRGOT 

faut employer un lang-age spécial pour le dieu, pour le 
clief, pour tout ce qui est sacré, ainsi on se sert d'un lan- 
gage spécial, d'un langage de convention, dans l'exercice 
de tout métier qui a un caractère sacré. La culture de 
certaines plantes, la pêche, la chasse, le travail des mé- 
taux, surtout du fer, n'ont-ils pas eu toujours, et encore 
aujourd'hui n'ont-ils pas, chez les primitifs, un caractère 
sacré ? 

L'interdiction de nommer les choses ayant trait à 
l'exercice du métier ou de l'occupation ayant un carac- 
tère sacré, ne peut que dériver de la même source d'où 
découle tout langage spécial concernant ce qui est sacré : 
la crainte de la contagion si l'on prononce le nom de 
la chose sacrée ou de tout ce qui la touche de près, la 
crainte de cette contagion qui émane de tout objet sacré, 
et par conséquent du nom qui la représente. En appelant 
d'un mot de convention toute chose sacrée, ou ayant un 
caractère sacré, et tout acte ou tout objet se référant à 
la chose sacrée, les hommes se mettent à l'abri de la 
contagion. Ils peuvent, en même temps, parler de la 
chose sacrée et agir sur elle sans crainte d'être conta- 
minés, ou de contaminer. Ils prennent enfin toutes les 
précautions verbales dont les primitifs se servent lors- 
qu'ils parlent de ce qui est dangereux et redouté. 

Quand les Kayans de Bornéo vont à la recherche du 
camphre, ils n'appellent jamais le camphre par son nom, 
mais par une périphrase, ainsi que : la chose qui sent bon ; 
de même tous les outils qui servent à le récolter reçoi- 
vent des noms conventionnels. Les mineurs travaillant 
aux mines d'étain (le travail des métaux, ainsi que la 
culture de certaines plantes et la chasse de certains ani- 
maux, ont un caractère sacré) de la péninsule de Malacca 
font de même ; ainsi, d'ailleurs, que les chasseurs d'élé- 
phants du Laos, qui, pendant la chasse, sont obligés de 
donner des noms de convention à tous les objets d'usage 



LA MAGIE DI^S MOIS 



2G1 



courant. Les Tchames et les Orang-glaï de l'Indochine 
emploient aussi des mots conventionnels quand ils sont 
à la recherche du précieux bois d'aigle. Pendant la 
chasse, à Bornéo, les chasseurs ne désignent les animaux 
qu'à l'aide de périphrases. Le cochon est a l'animal qui 
grogne », le buffle « l'animal qui dit wak », etc. 

Il faut bien remarquer que le langage de convention 
n'est pas usité pendant toute occupation humaine, mais 
seulement pour les travaux et les occupations ayant un 
caractère sacré, tels que la culture de plantes rares» 
précieuses ou de caractère totémique, ou pendant la 
pèche et la chasse (ne pas oublier les chasses rituelles, 
totémiques), ou pendant le travail des métaux (les for- 
gerons occupent, dans nombre de sociétés, une position 
intermédiaire entre le profane et le sacré). Ce fait cons- 
titue bien l'indice que cette sorte de langage spécial 
n'est pas né comme défense contre les esprits, mais 
tout simplement comme défense et comme protection 
contre tout ce qui touche à la chose sacrée. 

L'interprétation que nous suggérons n'a-t-elle pas 
aussi l'avantage de cadrer avec le même principe qui 
explique toute forme d'interdiction de langage? La 
crainte du sacré — en même temps que la protection du 
sacré — a suggéré l'interdiction des mots concernant les 
animaux, les dieux, les souverains : pourquoi faudrait- 
il faire exception pour les interdictions linguistiques 
des métiers et des occupations, d'autant plus que ces 
interdictions ne sont usitées que pour les métiers et les 
occupations ayant eu ou ayant un caractère sacré? Ce fait, 
d'ailleurs, ne serait qu'un cas particulier d'un fait plus 
général déjà constaté : tout groupe exerçant des fonc- 
tions sacrées parle, pendant l'exercice de ces fonctions, 
un langage différent de celui que parlent les profanes. 

Certes, les interprétations données par ceux-là mêmes 
qui se soumettent aux interdictions linguistiques ne sont 



202 LE GÉNIE DE l'aRGOT 



pas toujours celles que nous venons de donner ; mais ne 
faut-il pas toujours se mettre en garde contre les inter- 
prétations des faits qui continuent à vivre et dont on a 
oublié l'origine? Ces faits constituent déjà des survivan- 
ces pour les indigènes et les primitifs, aussi bien que 
pour les <i civilisés » d'Europe. Les pêcheurs écossais, 
pour obtenir une bonne pêche de harengs, substituent 
des mots de convention aux mots habituels, pendant la 
pêche ; les pêcheurs Shetlandais de la Terre de feu em- 
ploient, lorsqu'ils sont en mer, un langage spécial dans 
lequel presque toute chose reçoit un nouveau nom. Les 
habitants de l'île de Lewis, à l'ouest de l'Ecosse, lorsqu'ils 
se rendent aux îlots Flannam pour y tondre leurs chèvres, 
en une sorte de pèlerinage annuel sacré, n'indiquent qu'à 
l'aide de noms de convention les noms réels des choses 
de l'île : l'île Flannam devient le pays; le rocher est 
appelé le dur ; le rivage la caverne. Les marins de Galé- 
la, dans l'Inde hollandaise, ne parlent de leurs bateaux, 
lorsqu'ils sont en mer, qu'à l'aide de substitutions de 
mots. La proue devient lehec de V oiseau ;\q bâbord le 
srabe ; le tribord le bouclier. 

LES MOTS IMPUDIQUES. 

Nous possédons aussi, aujourd'hui, une autre série 'e 
mots qu'il est défendu de prononcer, même dans le 
langage le plus intime et le plus familier. Et de là la créa- 
tion d'un dictionnaire spécial formé de mots conven- 
tionnels destinés à substituer les mots défendus. C'est 
le dictionnaire des mots et des phrases se référant aux 
objets et aux faits de la vie sexuelle. 

Tout geste, toute partie du corps, tout fait concernant 
la vie de l'amour, et que la « pudeur » nous interdit 
d'appeler de son véritable nom, trouve, dans le diction- 
naire spécial que les peuples ont su créer, un doublet 



LA MAGIE DKS MOTS 203 



du nom dr-fendu. C'est de ce doublet que nous aimons 
nous servir, non seulement en présence des étrangers, 
mais aussi bien souvent dans les conversations les plus 
intimes. « Un vocabulaire spécial — écrit Havelock EUis 
dans sou étude sur la Pudeur (1) — a été élaboré pour 
désigner les fonctions et les parties du corps regardées 
comme impudiques. Cet argot particulier, qui a pris 
naissance dans les familles, et surtout parmi les femmes 
et les amants, est de nos jours presque universel. Il n'est 
pas spécial à telle ou telle contrée d'Europe, et Niceforo, 
qui l'a étudié pour l'Italie, le regarde comme une arme 
de défense sociale contre un milieu hostile, puisqu'il 
permet de dire des choses avec des mots inintelligibles 
à tout aulre qu'aux initiés. Sans doute, cette coutume 
doit de durer à ses avantages pratiques, mais elle pro- 
vient originairement du désir d'éviter ce qui est 
ressenti comme vulgaire et impudique dans le langage 
iirect. » 

Cependant, faisons-nous remarquer, est-ce vraiment 
ians la pudeur qu'il faut rechercher l'origine lointaine 
ît première des substitutions linguistiques dont nous 
lous servons si volontiers en parlant ou en écrivant des 
aits et des objets touchant à la vie sexuelle? Nous 
ommes absolument convaincu que non. 

L'existence, dans nos civilisations modernes, d'un 
angage spécial (à côté du langage clair et précis, mais 
)eu usité), indiquant tout caractère sexuel et tout geste 
le la vie sexuelle, ne peut être contesté par personne. Et 
;'est sans doute la nécessité de créer des doublets aux 
loms clairs désignant les choses et les objets interdits, 
ui a amené ce résultat très intéressant à constater : 
andis que nous ne possédons qu'un seul mot pour 
ndiquer les parties du corps sur lesquels ne pèse pas 

(1) Havelock Ellis, Etudes de psychologie sexuelle, tome I«'', 
dit. franc., traduction de Van Gennep. Paris, 1908. 



264 ^^ GÉNIE DE L ARGOT 



l'interdiction, tels que la tête, l'œil, la bouche, la main, 
etc., chaque partie du corps, au contraire, qu'il nous est 
interdit d'appeler par son véritable nom a une très 
grande quantité d'appollatifs. 

11 est un fait général à constater : lorsqu'on peut 
appeler un objet par son véritable nom clair, ce nom, 
pour ainsi dire, se cristallise et ne produit pas de doublets; 
mais si on est obligé de trouver différentes façons 
indirectes, euphémiques et métaphoriques de remplacer 
la parole interdite, les doublets jaillissent de tous côtés 
et se multiplient; ils font même quelquefois oublier le 
nom interdit, le nom clair, véritable, originaire, de la 
chose, ainsi qu'il est très probablement arrivé aux mots 
primitifs indiquant certains animaux ou certains faits. 

L'abbé de l'Aulnay, déjà cité, avait observé que la 
langue erotique était l'une des plus riches au xvi* siècle. 
Il n'y avait pas moins de 300 mots ou périphrases pour 
indiquer l'acte de l'amour, et -400 mots différents pour 
indiquer les organes génitaux. Nous pouvons aussi 
rappeler un sonnet du célèbre poète satirique Gioacchino 
Belli écrit, avant 1870, en patois de Rome: ce sonnet est 
exclusivement composé de mots du patois romain, tous 
différents les uns des autres et désignant uniquement 
les parties génitales de l'homme (1). Les anthropologues 
criminalistes, qui, après avoir étudié l'argot des criminels, 
ont constaté la très grande quantité de mots créés par 
ces derniers afin de désigner les parties sexuelles du 
corps et l'amour, ont cru pouvoir en déduire la grande 
lubricité de ces argotiers ; ils se sont certainement trom- 
pés, de même qu'ils se sont trompés chaque fois qu'ils ont 
voulu expliquer les croyances, les superstitions et les 
gestes des criminels et des primitifs, sans tenir compte 

(l) Gioacchino Belu, Poésie complète, volume VI. Rome,demitTt 
édition, 1906. 



LA MAGIE DES MOTS 205 



des principes généraux que la nouvelle école d'ethno- 
graphie a si brillamment mis en lumière. Les criminels 
ont, en effet, une très grande quantité de mots d'argots 
concernant le vie sexuelle, mais simplement pour les 
mêmes raisons qui ont déterminé les honnêtes gens à 
créer les nombreux doublets aux paroles « impudiques ». 



Nous ne donnerons pas ici la liste des mots clairs 
exprimant les faits de la vie sexuelle et celle de leurs 
nombreux doublets employés dans le langage usuel. Ce 
qui nous paraît bien plus important, c'est de rechercher 
les raisons de la naissance de ces doublets et d'indiquer 
que la création des doublets ne constitue pas un fait tout 
récent, issu des conventions de notre vie civilisée. Ne 
trouvons-nous pas sur une assez large échelle ces mêmes 
doublets chez les primitifs? 

Car les primitifs qui forgent des mots de convention 
pour indiquer les objets ou les personnes dont les noms 
sacrés ne peuvent être prononcés, créentaussi un diction- 
naire de convention pour désigner d'une façon détournée 
les fonctions et les caractères sexuels. Chez les Malais il 
y a un mot clair, qu'il ne faut jamais employerpour dési- 
gner les parties féminines (puA?), et un autre dont on peut 
se servir couramment en substitution du mot taboue (1). 
A Samoa les jeunes filles se servent d'un mot spécial et 
admis qu'elles ont substitué au vrai mot pour indiquer 
les parties masculines (2). Dans le Queensland du nord- 
ouest, le mot exact indiquant les parties féminines est 
jrukkil, mais c'est un mot interdit, de même que hoon-ja; 

(1)\V. GiLMAN Ellis,! Latah, Journ. of mental science, janvier, 
1891. 

l2) B. Friedlaender, Zeilschrift f. Ethnologie, l%dd. 

17 



a66 LE GÉNIK DE l'argot 



leur (ioubiel admis est me-ne (1). Dans l'Afrique Orien- 
tale, les femmes Swahéli possèdent tout un langag-e spé-' 
cial, à base de métaphores, pour parler des détails de la 
vie sexuelle (2). 

Les causes de ces interdictions linguistiques doivent' 
évidemment être reclierchées dans les interdictions qui, 
chez les primitifs^ pèsent sur les actes et les organes 
mêmes de la vie sexuelle. Ces interdictions primitives 
n'ont aucun rapport avec la pudeur, mais seulement avec 
ce qui est sacré (sacré et impur à la fois). Or, chez les 
sociétés primitives, les organes de la vie sexuelle sont 
précisément revèlus d'un caractère sacré et c'est pour 
cela qu'ils sont protégés par un système de tabous ou 
d'interdictions. 

Nous avons déjà dit que, chez les primitifs, tout objet 
estimé comme réservoir de forces puissantes, dont l'action 
s'exerce au moindre contact, est protégé par un système 
d'interdictions qui, d'un côté, empêche l'objet lui-même 
d'être la victime d'un artifice magique funeste de la part 
des hommes pouvant le voir, le toucher, le nommer, et 
qui, de l'autre, protège les individus de la puissance qui 
se dégage de l'objet lui-même. 

Ainsi ou rencontre toujours chez le primitif la préoc- 
cupation de protéger les organes sexuels contre toute 
influence magique et contre tout mauvais sort. En Malai 
sie les seins restent nus à la maison, mais sont couverts 
dehors; et les parties les plus intimes sont toujours cou- 
vertes, « car un diable pourrait y entrer (3) ». Les indi- 
gènes du Queensland septentrional ont inventé des 
systèmes, très compliqués, eu coquillages ou en peau 
d'opossum, pour se couvrir à proximité des demeures 



(1) W. E. RoTH, Elhnolo(jical Studies among Lke N.W.C Queens- 
land Aborigines, 1897. 

(2) H. Zache, in Zeilschrift f. Ethnologie, 1899. 

(3) H. Ellis, Eludes de psych. sexuelle, vol. I, déjà cité. 



l.A MAGIE DES MOTS 



267 



ngeres où habitent les Blancs (1). Les systèmes de 
-ction imaginés par les primitifs pour' défendre, 
e façon souvent toute symbolique et schématique les 
: Mes du corps qu'on craint et qu'on protège à la fois 
sont très variés; assez souvent ils se limitent à concen- 
trer la défense et la protection à une partie minime des 
organes, celle où sont censées se trouver la force et la 
puissance. 

D'ailleurs, les organes et les fonctions sexuels sont 
supposes exercer des influences qu'il faut craindre Non 
jeulement la vue de ces objets et de ces gestes est in- 
erdite, mais aussi leur représentation svmbolique est 
loumise a des interdictions très rigoureuses dont on ne 
)eut se passer sans prendre les plus grandes précautions 
t sans se soumettre à des purifications bien déterminées 
Il est tout naturel que ces interdictions s'étendent aux 
oms de ces choses et de ces gestes, puisque, pour le 
rimitif, le nom est intimement lié ù l'objet qu'il dési-ne 
1 l'objet, ou le geste, exerce une inflence qu'il faut crain- 
re et dont il faut se protéger, il en sera de même pour 
i prononciation du nom. Or, si les faits et les -es- 
îs de la vie sexuelle possèdent en eux-mêmes des^in- 
uences très puissantes capables soit de provoquer des 
lenfaits, soit, le plus souvent, de nuire aux hommes 
Dupables de voir, de toucher,d'agir, de prononcer,- ces 
ifluences s'étendent aussi aux noms qui représentent 
3S faits et ces gestes.G'est exactement ce qui arrive pour 
.ute chose sacrée, très puissante, capable à la fois d'une 
îtion bienfaisante et malfaisante, que les primitifs crai- 
aent et dont il ne faut s'approcher ou parler qu'avec la 
us grande circonspection. 

En ^d'autres termes, les gestes et les choses de la vie 
ixuelle exercentsur les populations primitives une véri- 

(1) W. E.Rom, Elhnological Sludies, etc., 1897. 



268 ^^ GÉNIE DE L ARGOT 



table terreur sacrée. Comme tout objet duquel émane une 
terreur sacrée, les gestes et les objets de la vie sexuelle 
sont considérés à la fois comme sacrés et impurs, — 
et des tabous d'interdiction et de protection pèsent sur 
eux. 

LES ORIGINES MAGIQUES DE 
LA PUDEUR. 

Il faut maintenant serrer de plus près la question etjl 
voir pour quelle raison les actes de la vie sexuelle ont» 
pour le primitif un caractère sacré, et sont pour lui cen- 
sés avoir une influence toute puissante qu'il faut crain-| 
dre et qu'il faut revêtir d'un tabou de protection et d'in-| 
terdiction. | 

Sur le caractère sacré (redoutable, impur, saint) donnéj 
aux gestes de l'amour par les primitifs il ne peut pas y 
avoir de doute. C'est à ce caractère qu'il faut attribuer la 
raison d'être, — à première vue inexplicable quand oa 
juge avec notre esprit et notre moralité moderne, — del 
certaines cérémonies primitives du mariage : la perfo- 
ration de l'hymen par une tierce personne, par exemple, 
ou à l'aide de moyens mécaniques, afin d'éviter, — danJ 
un cas comme dans l'autre, — que ce soit au mari que 
revienne la responsabilité d'avoir violé le tabou. Der 
prescriptions rigoureuses règlent l'union sexuelle chez le.i 
nègres de Loango, et elles sont évidemment associées i 
des conceptions de terreur et de crainte religieuse (1).L( 
commerce sexuel est environné partout d'une quantité d( 
tabous très rigoureux qu'on ne peut éviter qu'à l'aide di 
rites prescrits par un cérémonial très minutieux forman 
précisément le cérémonial du mariage. 

C'est que le fait de s'approcher de la femme a cons 

(1) Westebmarck, The History ofHumun Marriage,^. 92. LondoB 
1901. 



LA MAGIE DES MOTS 269 



titué pour les primitifs un événement qu'il ne faut pas 
accomplir sans avoir pris les plus grandes précautions, 
puisque la femme et ses organes sont protégés et interdits 
par des tabous. Il faut observer tout un système de pré- 
cautions pour contrebalancer cette force prohibitive. 

Tylor avait déjà montré, dans Primitive culture, que 
les cérémonies du mariage avaient essentiellement pour 
objet d'écarter un danger attribué par l'homme primitif 
à l'acte sexuel. La survivance de cet état d'àme se trouve 
encore parmi les «civilisés » d'aujourd'hui qui adressent 
des prières aux esprits pendant l'acte sexuel : Renan a 
parlé d'une Bretonne qui, dans ces moments, faisait le signe 
de la croix. Toutefois, tandis que, selon Tylor, il faudrait 
rapprocher cet usage de l'usage analogue chez les pri- 
mitifs consistant à prendre toute sorte de précaution 
lorsqu'on mange, de peur que quelqu'un ne jette un mau- 
vais sort sur les aliments, et par analogie sur l'homme 
ou sur la femme pendant les moments de faiblesse et 
d'abandon que procure l'ivresse de l'amour, il nous sem- 
ble plus rationnel d'expliquer l'ensemble des craintes 
qui environnent l'acte sexuel par d'autres raisons bien 
différentes. 

Les ethnographes modernes ont plus d'une fois remar- 
qué la crainte qu'éprouve l'homme primitif pour tout 
ce qui touche les rapports intimes avec la femme (1). 
E.Crawley, dans son livre 71ie Mystic Rose, a tracé un ta- 
bleau saisissant de ces craintes perpétuelles et très com- 
plexes, desquelles dérive une véritable interdiction de 
s'approcher de la femme tout particulièrement pendant 
les périodes marquant les faits caractéristiques de sa vie 
sexuelle, tels que la puberté, la menstruation, la gros- 
sesse et l'accouchement. Pendant ces périodes de temps, 
la femme est tabou ainsi que tout objet dont le contact 

(1) V. par exemple : E. Westermarck, TAe position of Women in 
early civilisation, ïn. The american Journal of socioiogy, 1904. 

17. 



270 LE GENIE DE L ARGOT 



peut occasionner une contagion. On évite même que 
le soleil ne touche de ses rayons la femme à l'époque de 
ses menstruations, de peur que la lumière en se répan- 
dant surles hommes neserved'agentde transmission ma- 
gique. Mais de transmission de quelle contagion ?Certes, 
d'une contagion dangereuse et toute puissante qu'il faut 
craindre. 

Nous avons admis que tout ce qui tient à la femme, et 
pour cela tout ce qui marque d'une façon toute spéciale 
la vie physique de la femme, peut, dans la pensée de 
l'homme primitif, transmettre les caractères de la fai- 
blesse, de la timidité et de l'infériorité : de là l'état perpé- 
tuel de crainte oii se trouve Ihomme vis-à-vis de la 
femme. Cependant, en ce qui concerne les faits et les 
interdictions de la vie sexuelle, — oîi l'interdiction touche 
aussi bien les parties du corps masculin que celles du 
corps féminin et n'oublie pas le geste même de l'amour, 
— il s'agit selon nous d'une crainte toute différente; il 
s'agit de la crainte du fait essentiel de l'acte d'amour : 
l'effusion du sang. 

La vie sexuelle féminine, — de la puberté au premier 
acte d'amour qui fait de la vierge une femme capable 
d'être mère, — repose tout entière dans l'épanchement 
ou l'effusion du sang féminin ; elle trouve dans ce fait 
son point initial de départ. Or, la crainte du sang des 
menstruations, ou du sang de la défloration, a toujours 
inspiré aux primitifs une crainte religieuse, car le sang 
a tous les caractères de ce qui est sacré. M.Durkeim. en 
constatant l'existence de ce sentiment chez les primitifs, 
n'a-t-il pas construit une ingénieuse théorie sur les ori- 
gines de la prohibition de l'inceste ? 

Le sang de la menstruation, ainsi que le sang de la déflo- 
ration, est sacré, puisqu'il représente le sang de larace et 
puisqu'il contient un principe spirituel: l'àmo du vivant 
(c'était aussi l'opinion des Juifs, des Romains, des Ara- 



LA MAGIE DES MOTS 



)es) . Il représente aussi le totem, c'est-à-dire l'ancêtre et 
e protecteur du clan, qui réside dans le sang de chaque 
ndividu. Quand le sang s'écoule, c'est l'être tolémique, 
:'est un dieu, c'est ce qui est sacré, qui se répand; donc 
e sang est sacré, il est tabou. De là le rituel spécial sur- 
veillant et réglant l'effusion du sang de la part des mem- 
pres du clan, et toutes les interdictions concernant soit 
e sang féminin, soit les objets et les gestes de la vie 
exuelle. 



Ce n'est pas la retenue sexuelle qui arrête le primitif; 
'est la crainte d'enfreindre le rituel. Le geste de l'amour 
st essentiellement l'effusion du sang, — et le tabou du 
ang, que l'on retrouve partout, doit nécessairement en- 
endrer le tabou des noms et des faits de la vie sexuelle. 
Il faut remarquer que l'interdiction linguistique du 
ang des menstruations existe encore de nos jours chez 
^s civilisés, de même qu'existe le tabou des faits de la 
ie sexuelle. Havelock Ellis a rappelé avec une grande 
aslesse, au chapitre dédié à la pudeur, dans le premier 
olume de ses Etudes de psychologie sexuelle, déjà cité, 
i répulsion qu'éprouvent les femmes, et même les hom- 
les d'aujourd'hui, à prononcer le nom clair des mens- 
mations. Le nom même de menses n'est-il pas déjà par 
ji-même un euphémisme, un doublet ? On pourrait, 
our ce nom qui n'est qu'un doublet, faire l'observation 
éjà faite pour les noms de certains animaux — tel que : 
erpent — constituant, eux-mêmes, des euphémismes 
uisque le véritable mot, inusité et oublié depuis, devait 
Ire un nom défendu. Schuring a donné la terminologie 
sitée pour désigner cette fonction, antérieurement au 
viiT^ siècle (1). Chez les peuples latins et germaniques 

(1) Schuring, Parthenologia, 1139. 



272 



LE GÉNIE DE L AKCOT 



les femmes recouraient à des métaphores suggérées parf 
le mot fleur, i.^ parce que, dit-il, c'est la fleur qui présage 
la possibilité du fruit ». Les paysannes allemandes l'ap- 
pelaient Roscnkranz (couronnes de roses) ; nos dames ita- 
liennes contemporaines l'appellent rnarc/tese (marquis); 
les françaises : les anglais, ou les affaires; les dames 
allemandes disent : fai reçu une lettre ; les femmes du 
bas peuple en Italie, disent : je suis empêchée. Encore 
aujourd'hui, on ne veut donc pas parler du sang des^ 
menstruations; il est tabou, comme il l'était dans les jours ^ 
les plus lointains de notre civilisation. 

Cette interdiction linguistique est tellement ancrée 
dans nos mœurs que, pour la plupart des cas, les mères, 
elles-mêmes n'osent pas en parler à leurs filles. Hélène 
Kennedy, dansson étude de 12r3 jeunes filles américaines, a, 
trouvé que la grande majorité d'entre elles arrivèrent à, 
l'âge de la puberté sans être renseignées d'aucune façon 
par leurs mères. Plusieurs d'entre elles furent même très 
épouvantées par la première apparition du sang (1) — : 
tout comme l'héroïne d'Edmond de Concourt qui s'effraie 
— dans C/iérie — de voir s'épanouir la fleur de sa puber- 
té. Il est clair que tous les tabous linguistiques d'au- 
jourd'hui sur ce sujet ne sont pas autre chose que les sur- 
vivances dutabou primitif du sang menstruel.On ne pour- 
rait pas les comprendre si on ne les rattachait aux inter- 
dictions qui pesaient sur la femme à l'époque de la mens- 
truation et si on ne savait pas— par exemple — que, che^ 
les nègres de Surinam, une femme doit vivre solitaire tout: 
le temps de ses règles; que, chez les Australiens, la femm^ 
qui voitapparaître pour la première fois son époque, doit 
rester cachée, même aux rayons du soleil, et que personne 

(1) Helen Kennedy, Eff'ects of High-School work upon girls du- 
ring adolescence. Pedacogical Semiaary i896. Voyez 1 enquête ana- 
logue faite par Engelmann : The Health of ^'^^ /''''<':> J<''\ 9 f' 
Transactions, Southern Surgical and Uynecological Society, 1890. 



L\ MAGIE DES MOTS 278 

nf peut manger des aliments touchés par la femme au 
iiiunenl de son époque; il est même interdit aux hom- 
iuls de poser leurs pieds sur les traces que la femme 
a pu laisser sur le chemin. 

Il existe un conte populaire moderne où une princesse, 
au moment de la puberté, ne doit pas permettre aux 
rayons solaires de la toucher (1); c'est là évidemment 
un fait de survivance. De même que la prescription aux 
femmes portugaises de porter un pantalon pendant leurs 
époques (H. Ellis). C'est aussi une survivance que le pré- 
cepte religieux de TEglise affirmant l'état d'impureté 
do la femme au moment de la menstruation. L'Ancien 
Testament décrète des pénalités très lourdes contre ceux 
qui se rapprochent d'une femme ayant ses règles : « Si il 
y a quelqu'un qui se couche avec une femme ayant ses 
immondices et qui dévoile ses parfies, il dévoile le sang 
de cette femme ; qu'ils soient tous les deux exterminés » 
(Lévitique, XX, 18). 

Une croyance populaire affirme que la cuisine faite 
par la femme à ses époques se gâte ou tourne. Dans les 
grandes raffineries du Nord de la France, on croit que le 
sucre noircit si une femme entre dans la fabrique au 
moment de ses époques; dans les campagnes, et môme à 
Paris, on soutient que la sauce mayonnaise, préparée 
par une femme ayant ses règles, tourne; et si en 1878 un 
membre de l'Association médicale britannique posait à 
la rédaction du Brisliah Médical Journal cette question : 
Est-il vrai qu'une femme ayant ses règles gâte les jam- 
bons qu'elle prépare (2), aujourd'hui encore, dans la 
Chronique Médicale de Paris (octobre 1909), nous trou- 
vons cette curieuse déclaration signée du D"" Legris: « Il 
est évident que certaines femmes, pendant la menstrua- 
tion, font tourner les sauces mayonnaises et qu'elles se 

(1) Frazeu, Gùlden Boiir/h, t. II. 

[2) Voir aussi la Chronique médicale du muis de décembre i^T 



^74 lE GÉNIE DE l'argot 



voient interdire par les vignerons l'entrée du cellier au i 
moment de la fermentation du vin nouveau y'I). » 

* ^^ 

Pourrait-on croire que l'interdiction linguistique qui ' 
pèse aujourd'hui sur le mot pied appartient à la même 
catégorie d'interdictions linguistiques concernant les 
parties sexuelles et les gestes de la vie sexuelle? 

Nous ne parlons jamais, dans le langage poli, de nos 
pieds ; nous dirons : les extrémités. Cependant, la main 
aussi, qui est une « extrémité », n'a pas été honorée 
d'un doublet semblable. C'est que le pied, surtout le 
pied de la femme, — a été considéré comme faisant par- 
tie des caractères sexuels, et qu'on Ta caché pendant 
un très long temps avec le soin le plus jaloux. Il a ainsi 
partagé les honneurs des interdictions linguistiques 
propres aux parties du corps les plus secrètes. Il est 
devenu, lui aussi, un objet interdit, — d'oii très proba- 
blement l'interdiction du mot. 

L'interdiction du pied, cependant, ne doit pas être une 
interdiction primitive, comme celle des organes et des 
faits de la vie sexuelle, — mais une interdiction relative- 
ment récente, créée par les civilisés sous l'influence des 
idées plus modernes de la pudeur. Ceci n'empêcha pas 
que le mot aussi ne devînt interdit, — avec l'interdiction, 
d'origine sexuelle, de la chose. Rittich a raconté que 
les dames turques du Volga considèrent comme immoral 
de montrer leurs pieds nus. Vaubery raconte la même 
chose sur les Turques de l'Asie Centrale, qui disent 
mille injures aux Turcomanes parce qu'elles marchent 

(1) Voir les nombreuses croyances analogues citées dans le mé- 
moire de L. Laurent : De quelques phénomènes mécaniques pen- 
dant la période meiistruelle, in Annales des sciences psychiques, 
sept.-oct. 1897. 



LA HâGIE des mots 



pieds nus, même devant les étrangers; et l'on sait qu'en 
Chine regarder les pieds des dames passe pour une 
inconvenance et même un crime (1). Salomon Reinach, 
dans son article sur les Pieds pudiques (2) nous montre 
comment fut exagérée et répandue la« pudeur du pied» 
au XVII® siècle, en Espagne ; un cavalier qui avait touché 
le pied de la Reine, pour le délivrer de i'étrier où il s'était 
engagé, fut obligé de se retirer dans un couvent pour 
attendre sa grâce. Même « pudeur du pied » au xvie siè- 
cle, — et il semble que la domination espagnole ait 
introduit le tabou du pied en Italie. 

Aujourd'hui encore le mot leg, — jambe, pied, — n'est- 
il pas interdit aux Etats-Unis et substitué par le mot limb 
(membre, partie, morceau) (3j. 



Evidemment, tous ces tabous linguistiques et la sub- 
stitution des mots interdits par des doublets conven- 
.ionnels et universellement admis ne sont que les sur- 
[v^ivances des tabous analogues des noms et de la chose 
observés par nos ancêtres. Tout comme les populations 
îontemporaines non civilisées, nos ancêtres prêhistori- 
jues devaient considérer comme sacrés les faits de la vie 
;exuelle, — et si l'on se sert aujourd'hui de doublets 
conventionnels pour indiquer ces faits, ce n'est pas dans 
a pudeur qu'il faut en chercher la cause, — mais tout 
implement dans ces mêmes croyances et ces mêmes 
ituels qui ont empêché les primitifs, et qui nous 
mpêchent encore, de prononcer les noms du chef, de 
'animal sacré, du mort, — de toute chose, de tout objet 

(1) Ploss et Bartels, Das IVeib, 3° édition, 1906, tome I. 

{2) In TA Jithrapoloffie, i90à. 

(3) V. l'enquèle de la Salurday Review, 1902 : Whal is bad lan- 



2^0 LE GÉNIE DE u'aRGOT 



et de tout être, enfin, qui, ayant un caraclère sacré,pour- 
rait engendrer une contagion, grâce à la puissance ma- 
gique du contact et des mots. 

La pudeur elle-même, loin de constituer un état dame 
primitif, ne constituerait donc, selon nous, que la déri- 
vation de la crainte primitive et sacrée des faits de la vie 
sexuelle, y compris le sang menstruel. 

Les ethnographes, d'ailleurs, sont aujourd hui, pour 
la plus grande partie, d'accord pour reconnaître dans la 
pudeur un état d'âme dérivé, et non pas un sentiment 
primitif. Seulement, les opinions se partagent lorsqu il 
s'agit de constater les formes, les modes et les sources 
de cette dérivation. On a recherché le fait initial dans 
rornement (1), ou dans le besoin de se couvrir, ou dans 
le désir de cacher les parties qui pourraient inspirer le 
dégoût,etc. Cependant toutes ces interprétations ne nous 
donnent aucunement la clef pour comprendre la raison 
d'être du rituel des fonctions sexuelles chez les primitils, 
rituel basé tout entier sur l'idée de sacré et d'impurele. 
Elles ne nous expliquent pas non plus les interdictions 
linguistiques constatées un peu partout à ce sujet. 

Tandis que, si l'on admet que la pudeur, comme senti- 
ment secondaire et dérivé, ait été occasionnée par les 
interdictions primitives portant sur les faits de la vie 
sexuelle et du sang menstruel et engendrés par la 
crainte magique de ce qui est sacré, tout 1 ensemble de 
ces faits devient clair et compréhensible,et se coordonne, 
en outre, à tout l'ensemble des faits analogues, tels que 
les interdictions linguistiques de toute espèce, dictées 
par la crainte du sacré. 

La réglementation du commerce des sexes est restée 
pendant, très longtemps, strictement dominée paj ces 
idées de craintes magiques, et nous vivons, aujourd hm, 

(1) V. Ernest Grosse, Die Anfaenge der Kunsf, Leirzig. 1894. 



LA MAGIE DES MOTS 277 



— en ce qui concerne nos rapports sexuels et nos dic- 
tionnaires du langage sexuel — en pleine survivance 
des idées que l'on croyait oubliées et à tout jamais dis- 
parues. 



Les mots conventionnels, que, dans le langage usuel, 
nous substituons aux mots défendus, constituent donc, 
dans leur ensemble, un véritable langage engendré parla 
crainte magique de la contagion : on ne prononce pas le 
mot, parce que prononcer le nom de l'objet, c'est tou- 
cher l'objet lui-même, ce qui est interdit et dangereux. 
Ces langages fonctionnent ainsi comme de véritables 
langages de défense dont se servent les personnes et 
les groupes qui, d'une façon plus ou moins consciente, 
craignent la toute puissance et la contagion se déga- 
geant de l'objet taboue, interdit et sacré. Ils font partie 
de ces sortes de parler que le sociologue ou l'ethnogra- 
phe doit étudier lorsqu'il se propose l'analyse — toujours 
si séduisante — de la façon dont naissent et se dévelop- 
pent les langages spéciaux. 



FIN 



18 



TABLE 



Introduction 5 

LES LANGAGES SPÉCIAUX q 

LES LANGAGES SPÉCIALX ET l'aRGOT 02 

l'argot des COUPLES joA 

l'argot des groupes I2q 

LA MAGIE DES MOTS ^ 201 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 
le du avril mil neuf cent douie 
PAR 

G. ROY 

A POITIERS 

pour le 
MERCVRE 

DE 

FRANCE 




EXTRAIT DU CATALOGUE 

DES ÉDITIONS DV MERCVRE DE FRANCE 



Histoire — Critique — Littérature 



Agathon 

' prit de la Nouvelle Sor- 

nne 3.50 

I -tense AUartde Méritens 
I «8 inédites à Sainte- 

ure 3.50 

Pierre D'Albeim 

isorgski 3.50 

I les pointes (mœurs 

sses)... 3.50 

Anrel 

I Dolent 1 » 

Henri Bachelia 
]. Renard et soa Œuvre 0.75 

I Barbey d'Aurevilly 

' Dnt de J. Barbey d'Au- 

riJly 3.50 

tesàLéoaBloy 3.50 

I es à une Amie 3.50 

J.-M. Barrie 

Lraret Ogilvy 3.50 

Ghai'leis Baudelaire 

«es, 1841-1866 3.50 

S res postiumes (in-8).. 7.50 
Eres posthumes (in-18). 3.50 

Léon Bazalgette 
ï Whitman. L'Homme 

son œuvre 7 . 50 

André Beaunier 

l 'oésie nouvelle 3 . 50 

Imitrl de Benekendortf 

I avorite d'un Tzar 3.50 

Paterne Berrichon 
• ie de Jean- Arthur Rim- 

Qd 3.50 

Ad. Yan Bever 
et Paul Léautaud 
ces d'aujourd'hui, Mor- 
ii'.x choisis. 2 vol.... 7 s 

II VanBeveretEd. Sansot- 

Orland 
E res galantes des Con- 

> 1rs italiens 3 . 50 

E res galantes des Con- 

'• 1rs italiens, II» série. . . 3.30 

î Léon Bloy 

k tievalière de la Mort ... 2 » 

f qui pleure 3.50 

«Dernières Colonnes de 

glise 3.50 

a èsedesLienx Communs 3.50 

«'.U de Louis XVI 3.50 

"l'endable 3.30 

e lendiant ingrat 5 » 

\i loumal (pour faire suite 

Mendian t Ingrat) ... 3.50 

8 s choisies 3.50 

ire Ans de Captivité à 

jhoDs-sur-Mame 3.30 

eieux de la Montagne.. 3.50 



Léon Bocquet 

Albert Samain 3.50 

Georges Buisseret 

L'évolution idéologique d'E- 
mile Verhaeren 0.75 

Mélanle Calvat 

Vie de Mélanie 3.30 

Gaston Capon 

Les Testris 3.50 

Louis' Carillo 
et Ch. Régisniauset 

L'Exotisme 3 . 50 

Thomas Carlyle 

Lettres de Thomas Carlyle à 

sa inère 3.50 

Lettres d'Amour de Jane 
Welsh et de Thomas Car- 
lyle, 2 vol 7 » 

Olivier Cromwell, sa Cor- 
respondance, ses Dis- 
cours. 1 3.50 

Olivier CromweU, sa Cor- 
respondance,ses Discours, 

II 3.50 

Eugène Carrière 

Ecrits et Lettres choisies.. 3.50 

Félix Castigat et Victor 

Ridendo 

Petit Musée de la Conver- 
sation 3.50 

Femand Caussy 

Laclos 3.50 

F.-A. Gazais et 
Gustave Le Rouge 

Les Derniers jours de Paul 

Verlaine 3 . 50 

Chamfort 

Les plus belles pages de 

Chamfort 3.50 

Paul Claudel 

Connaissance de l'Est 3 . 50 

Art poétique 3.50 

Chai'les Collé 
Journal historique inédit.. . 7.50 

Vicomte de Colievilie 
Un Cahier inédit du journal 

d'Eugénie de Guérin.... 2 » 
J.-A. Coulangheon 
Lettres à deux femmes. . . . 3.50 
Marcel Coulon 

Témoignages 3.50 

Témoignages, 11^ série 3.50 

Cyrano de Bergerac 
Les plus belles pages de 
Cyrano de Bergerac 3.50 



Eugène Deirance 

Catherine de .Médicis 3.5 

Charlotte Corday et la .Mort 

de -Marat 3.5 

La Maison de Madame Gour- 

dan 3.5 

Paul Delior 

Remy de Gourmont et son 
Œuvre 0.7 

Eugène Demolder 

L'Espagne en auto 3.5 

Henry Detouche 

De Montmartre à Montser- 

raX (illustré) 3.E 

Dostoïevski 

Correspondance et Voyage 
à l'étranger 7.5 

Pierre Dufay 

Victor Hugo à vingt ins... 3. 

Edouard Dulardin 
La Source du Fleuve chré- 
tien 3.Î 

Georges Duviquet 

HéUogabale - 3.1 

Georges Eekhoud 
Les Libertins d'.\n vers. .. . 3..' 

Edmond Fazy 

et Abdul Halim Memdoul 

Anthologie de l'amour turc 3..' 

Gauthier Ferrières 
François Coppée et son œu- 
vre 0.' 

André Fontalnas 

Histoire delà Peinture fran- 
çaise au XIX» siècle 3 . 

Paul Frémeaux 

Dans la chambre de Napo- 
léon mourant 3.1 

Ernest Ganbert et 
Jules Véran 

Anthologie de l'Amour Pro- 
vençal 3 

André Gide 

Oscar Wilde. ^ 1 

Prétextes, Réflexions sur 
quelque,-! points de Lit- 
térature 't de Morale.. . 3. 
Nouveau.K Prétextes 3. 

A. Gilbert de Voisins 

Sentiments 3 . 

Comte de Groblneau 

Pages choisies 3 . 

Jean de Gourmont 

Heni-i de Régnier et son 

œuvre 0. >| 

Muses d'Aujourd'hui 3. )| 



MERCVRE DE FRANC 

26, RVB DE CONDÉ. PARIS 

Vingt-troisième année 
Paraît le 1er et le 16 de chaque mois 

Le Mercure de France occupe dans la presse du monde entier une 
unique : il est établi sur un plan très différent de ce qu'on a coutume 
peler une revue, et cependant plus que tout autre périodique il est la 
que sig-nifie ce mot. Alors que les autres publications ne sont, à propn 
dire, que des recueils peu variés et d'une utilité contestable, puisque' tô 
ce qu'elles impriment paraît le lendemain en volumes, il garde une ina 
préciable valeur documentaire, car les deux tiers au moins des matièi 
qu'on y voit ne seront jamais réimprimées. Et comme il est attentif à to 
ce qui se passe, à l'étranger aussi bien qu'en France, dans presque tou 
domaines, et qu'aucun événement de quelque importance ne lui éobaj 
il présente un caractère encyclopédique du plus haut intérêt. II fait 
outre une large place aux oeuvres d'imagination. D'ailleurs, pour juger 
son abondance et de sa diversité, il suffit de parcourir quelques-uns de 
sommaires et la liste des chroniques de sa « Revue de la Quinzaine» (V>. 
la couverture du présent volume). 

La liberté d'esprit du Mercure de France, qui ne demande à ses rédu 
teurs que du savoir et du talent, est trop connue poarque nous y insistioo 
les opinions les plus contradictoires s'y rencontrent. 

Il n'est peut-être pas négligeable de signaler qu'il est celui des gram 
périodiques français qui coûte le moins cher. 

Nous envoyons gratuitement à toute personnequi nous en fait lademan 
un spécimen du Mercure de France. 

TABLES DV MERCVRE DE FRANCE 

L'abondance et l'universalité des documents recueillis ei des sujets trait 
dans le Mercure de France font de nos Tables un instrument de r 
ches incomparable, et dont l'utilité s'exerce au delà de leur but di 
outre les investigations rapides qu'elles permettent dans les textes i; 
de la revue, elles conduisent immédiatement à un grand nombre d'in 
lions de dates, de lieux, de noms de personnes, de titres d'ouvrages, de 
et d'événements de toutes sortes, au moyen desquelles, si la revue est dai 
tel cas insuffisante ou incomplète, il devient facile de s'orienter et de 
renseigner dans les écrits contemporains, en France ou à l'étranger. 

Ces tables se divisent en trois parties : Table par noms d'auteurs à\ 
Articles publiés dans la Revue, Table systématique des Matièrt\ 
Table des principaux Noms cités. On a placé en tête de ces trois tabl 
Vin' Tableau de concordance entre les années, les tqmef^les moiSj ^ 
numéros et la pagination. A ^ 2i ^ ^^ 

PRIX DES TABL^ ^V\ 

Tables des tomes I à, XX (1890-1896), i vol. in-8 de viii-88 pages, r?^ 3 
Tables des tomes XXI à 11111(1897-1904), i vol.io-8 de viii- 168 pages. 7 



432033 



MERCVRE DE FRANCE 

XXVI, RVE DE CONDÉ PARIS-VI* 

Paraît ie ler et le i6 de chaque mois^et forme dans l'année six volumes 

Littérature, Poésie, Théâtre Beaux-A^s 

Philosophie. Histoire, Sociologie. Sciences. Voyages 

Bibliophilie. Sciences occultes 

Critique. Littératures étrangères, Revue de la Quinzaine 

r « Revue de la Quinzaine s'alimente à l'étraneer autant quen France; 
elle oSelî^nombre cmSidérable de documents, et constitue une sorte d' - en- 
cyclopédie auTo"r le ,our » du mouvement universel des ,dees. Elle se comnos. 
des rubriques suivantes 



Epilogues (actualité): Remy de Gonr- 

mont. 
Les Poèmes : Georges Duhamel. 
Les Romans : Rachilde. 
Littératare : Jean de Gourmont. 
Histoire : Edmond Barthélémy . 
Philosophie : Georges Palante. 
Psychologie : Gaston Banville. 
Le Mouvement scientifique : Georges 

Bohn. 
Science sociale : Henri Mazel. 
Ethnographie, Folklore : A. Van 

Gennep. 
Archéologie, Voyages :Char]es Merki. 
Questions juridiques : José Théry. 
Questions militaires et maritimes : 

Jean Norel. 
Questions coloniales : Cari Siger. 
Ésotérisme et Sciences psychiques : 

Jacques Brieu. 
Les Revues : Charles Henry Hirsch . 
Les Journaux : R. de Bury. 
Théâtre : Maurice Boissard. 
Musique : Jean Marnold. 
Art : Gustave Kahn. 
Musées et Collections: Auguste Mar- 

guillier . 
Chronique de Bruxelles: G. 'Eékhoud. 



Lettres allemandes : Henri Albert. 
Lettres anglaises : Henry-D. Davrav. 
Lettres italiennes : Riciotto Ganuno. 
Lettres espaanoies -• Marcel Robin. 
Lettres portugaises : Phileas Lebcs^ue 
Lettres' américaines : Théodore Stan- 

Lettres hispano-americaines : Iran- 

cisco Contreras. 
Lettres brésiliennes. -TTisi&o da Cunha. 
Lettres néo-grecques : Démétnub 

Asteriotis 
Lettres roumaines : Marcel Montan- 

don. 
Lettres russes : E. Séménoe. 
Le^<res/)o/onafses;MichelMutermilch| 
Lettres néerlandaises : H. Messei. 
Lettres Scandinaves .-P. -G. La Che»' 

nais, Fritiof Palmér. 
Lettres tchèques William Ritter. 
La France jugée à l'Étranger : LuciM 

Dubois . 
Variétés : X... 
La Vie anecdotiqae : Guillaume Apol 

linaire. 
La Curiosité : Jacques Danrelle. 
Pablicaiions récentes : Mercure . 
Echos : Mercure 



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Kiiili/mw OEKVI^Cd 



APR i 5 1974 



P rJiceforo, Alfredo 

409 Le génie de l'argot 

N5 



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