Skip to main content

Full text of "Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission"

See other formats


This  is  a  digital  copy  of  a  book  that  was  preserved  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 
to  make  the  world's  books  discoverable  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 
to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 
are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that 's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  marginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book' s  long  journey  from  the 
publisher  to  a  library  and  finally  to  y  ou. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prevent  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  technical  restrictions  on  automated  querying. 

We  also  ask  that  y  ou: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  from  automated  querying  Do  not  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  large  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attribution  The  Google  "watermark"  you  see  on  each  file  is  essential  for  informing  people  about  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  responsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countries.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can't  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
any  where  in  the  world.  Copyright  infringement  liability  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.  Google  Book  Search  helps  readers 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  text  of  this  book  on  the  web 


at|http  :  //books  .  google  .  corn/ 


NRLF 

II 

i.l 

iill 

*B 

107 

lâa 

»)>« 


^tÊ^  Cai 


s 

■ 

S 

!       4 

■ 

UIUHARV 

*H'    THF 

University  of  California. 

tîrKr  Oh' 

mm  BOSii.  CQi^ 

keceived        ^^iZ  t^^.         ,  fSg*^.     ^ 

Accasknt  h}o,ùf^^0f.       0,iss  Na. 

. 

L     wm  i^ 

W    .^... .  ^(JB     WM 

-^SS^^^H 

' 

- 

^^^^^^^^^F^     h'                                                                                              ^^j^l^^^^^^^^H 

"T  / 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  CjOOQ IC 


LE  judaïsme 

SES  DOGMES  ET  SA  MISSION 


Digitized  by  VjOOQIC 


2  PRÉFACE. 

suprême  qui  se  dresse  pour  chacun  de  nous  au  bout  de  celle  vie 
terrestre. 

Une  théologie  qui  ne  se  soucierait  pas  de  ce  grand  sujet,  qui 
ne  ferait  rien,  nous  ne  vouions  pas  dire  pour  la  solution,  mais 
pour  rëlucidalion  et  la  position  nette  du  problème,  resterait  à 
Télat  d'ébauche ,  ne  répondrait  ni  auK  espérances  qu'elle  pro- 
voque, ni  aux  larges  horizons  qu'elle  nous  fait  entrevoir  ;  elle 
élèverait  un  ëdiQce  sans  couronnement. 

Mais  quels  sonl  les  éléments  du  sujet?  où  sont  les  luminaires 
propres  à  nous  éclairer,  à  nous  guider  dans  un  chemin  où  il 
est  si  facile  de  s'égarer  et  de  perdre  le  fil  conducteur?  Si  nous 
en  croyons  Tëcole  ihëologique,  ils  sont  au  nombre  de  deux  ;  ils 
s'appellent  Providence  et  Rémunération,  le  dogme  de  la  vie 
future  venant  se  rattacher  au  principe  des  peines  et  des  récom- 
penses. 

I.  Providence. 

Le  premier  échelon  par  lequel  nous  commençons  notre  ascen- 
sion vers  rimmortalilé,  c'est  la  croyance  au  gouvernement  pro- 
videntiel. A  défaut  de  providence,  si  Dieu,  se  bornant  à  lancer 
le  monde  dans  l'espace  après  l'avoir  créé  dans  un  moment  de 
caprice,  se  désintéressait  à  son  développement,  ainsi  qu'au  sort 
des  créatures  auxquelles  il  l'a  assigné  pour  demeura,  la  rémuné- 
ration serait  un  non-sens.  Comment  s'imaginer  que  Dieu  s'oc- 
cupe de  l'homme  mort,  s'il  le  dédaigne  vivant?  Il  ne  suffira 
même  pas,  pour  nous  rassurer  complètement,  que  cette  provi- 
dence soit  générale  ou  collective,  en  rapport  avec  les  genres  et 
les  espèces;  non,  il  faut  qu'elle  se  montre  à  nous  spéciale  et 
individuelle.  La  rémunération  et  la  vie  future,  telles  que  notre 
intelligence  les  conçoit,  ne  sont  réelles  qu'à  cette  condition. 
C'est  par  l'influence  directe,  personnelle,  qu'elles  exercent  sur 
chacun  de  nous,  que  notre  destinée  est  mise  en  harmonie  avec 
nos  aspirations. 

Nous  n'ignorons  pas  qu'aujourd'hui,  comme  autrefois,  positi- 
vistes et  sceptiques  prétendent  reléguer  le  dogme  de  la  provi- 


Digitized  by  VjOOQIC 


PRÉFACE.  8 

dence  dans  la  sphère  de  la  spéculation  pure,  faite  pour  solliciter 
les  méditations  de  quelques  penseurs  solitaires,  mais  sans  action 
sur  les  réalités  de  la  vie.  Un  simple  coup  d'œil  jelésurle  monde 
politique  et  social  pourra  nous  édifier  et  sur  la  valeur  de  cette 
assertion,  et  sur  l'importance  du  rôle  assigné  à  la  providence 
dans  les  événements  humains. 

D'un  côté,  la  scène  politique  retentit  partout  du  nom  d'un 
Dieu-providence  ;  jamais  ce  nom  n'a  été  invoqué  autant  que  de 
nos  jours.  On  ne  l'entend  pas  seulement  sous  les  voûtes  des 
églises,  des  temples  et  des  synagogues  ;  il  revient  continuelle- 
ment aux  lèvres  de  ceux  qui  disposent  du  gouvernement  des 
nations.  Gomme  le  disait  déjà  notre  chantre  sacré  :  «  Tous  les 
rois  de  la  terre  te  rendent  des  actions  de  grâce,  ô  Etemel  ;  ils 
célèbrent  tes  voies  et  chantent  ta  gloire  infinie  (i).  »  Nous 
n'avons  pas  à  scruter  ici  le  degré  de  sincérité  de  ces  manifestes 
royaux,  ni  à  examiner  la  diversité  des  interprétations  dont  ils 
sont  suceptibles.  Il  ne  s'agit,  pourle  moment,  que  de  les  recueil- 
lir comme  un  signe  du  temps,  et  de  noter  cette  affirmation  uni- 
yerselle  d'un  patronage  d'en  haut.  Tel  prince  lui  attribue  sa 
prospérité,  ses  triomphes;  tel  ^utre  lui  rapporte  ses  défaites. 
Les  grands  cherchent  à  l'associer  à  leurs  projets  ;  la  voix  des  peu- 
ples éclate  en  cris  de  joie  ou  de  douleur  suivant  qu'ils  le  jugent 
favorable  on  hostile  à  leurs  désirs.  A  son  tour,  l'individu  croit 
reconnaître  ses  traces  dans  les  événements  saillants  de  Texistence 
du  fTioi,  rarement  amenés  par  le  cours  naturel  des  choses,  sur- 
gissant, au  contraire,  brusques  et  inattendus,  comme  autant  de 
brèches  faites  à  l'ordre  régulier.  Lors  donc  que  la  Providence  est 
attestée  de  toutes  parts,  saluée,  glorifiée,  invoquée  à  tous  les 
degrés  de  l'échelle  humanitaire,  ne  serai^on  pas  mal  venu  de 
demander  où  elle  est,  à  l'exemple  de  cette  horde  incrédule  qui, 
le  lendemain  de  la  sortie  d'Egypte  et  du  passage  de  la  mer  Rouge, 
osait  demander  à  Moïse  :  «  Est^il  bien  vrai  que  Dieu  se  trouve 
au  milieu  de  nous  (S)?  » 

D'autre  part,  la  société  proprement  dite  ne  prend  sa  véritable 

(1)  PuBDef,  CXXXVIII,  4  et  5.  (i)  Bioda,  XVII,  7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


4  PRÉPAGE. 

assiette  que  tout  autant  qu'elle  est  placée  sous  le  regard  de  la 
Providence.  Un  seul  fait  suffira  pour  le  démontrer.  En  tout 
temps  on  a  discuté  la  question  de  savoir  si  Thomme  vaut  davan- 
tage comme  individu  ou  comme  membre  du  corps  social.  Est- 
ce  une  question  oiseuse?  On  ne  saurait  le  dire  quand  on  voit 
les  pouvoirs  centralisateurs  et  ce  qu'on  appelle  les  self-governe- 
ments  se  disputer  si  vivement  la  prééminence.  Il  n*est  donc  pas 
indifférent  de  savoir  ce  que  la  notion  claire  de  la  providence 
nous  révèle  à  ce  sujet.  11  semblerait  qu'elle  s'attache  à  nous 
mettre  en  garde  contre  deux  tendances  exclusives.  En  affirmant 
Igs  rapports  jmmédiîils  du  moindre  des  humains  avec  Tauteur 
des  existences,  ella  nous  donne  la  plus  haute  idée  de  la  dignité 
personnelle,  elle  nous  apprend  à  n'y  renoncer  jamais,  elle  nous 
défend  de  Taviliri  sous  peine  de  perdre  nos  droits  à  la  sollici- 
tude du  Créateur,  faisant  l'homme  à  son  image.  Et  puis,  en 
nouâ  le  montrant  veillant  à  la  direction  des  intérêts  communs 
et  des  muUimdeft,  elle  sauvegarde  les  droits  des  corps  moraux, 
les  intérêts  des  masses,  serrant  le  nœud  qui  unit  le  particulier 
au  général,  l'individu  à  la  famille,  la  famille  à  la  cité,  la  cité  à 
la  patrie ,  la  patrie  à  l'humanité.  Mais  elle  les  unit  sans  les 
confondre,  à  l'instar  de  certains  métaux  qui,  même  après  leur 
fusion,  conservent  des  marques  ineffaçables  de  leur  forme  pre- 
mière. Il  s'ensuit  que,  tout  en  devenant  membre  actif  et  zélé  du 
groupe  dont  il  fait  partie,  l'homme  ne  doit  cesser  d'être  et  de 
rester  lui  môme  ;  il  en  résulte,  en  outre,  que  la  société  n'est 
bien  constituée  que  si  elle  satisfait  à  cette  double  condition. 
Elle  sera,  non  pas  le  pilon  qui  écrase  les  matières  séparées  pour 
les  amalgamer,  mais  le  lien  de  la  vie  (1)  qui  contient  les  âmes, 
mais  sans  en  altérer  la  personnalité. 

Ici  vient  se  poser  une  autre  question  :  Pouvons-nous,  dans 
line  matière  si  grave,  si  transcendante,  espérer  atteindre  à  un 
certain  degré  de  précision?  Avons-nous  à  notre  disposition  un 
compas  qui  nous  aidera  à  tracer,  sinon  l'immense  cercle,  du 
moins  les  grandes  lignes  d  u  gouvernement  providentiel  ?  L'exposé 

(1)1  Samqel,  XXV,  99.  Ù^^nn  ^I^SC 


Digitized  by  VjOOQIC 


PRÉFACE.  6 

qui  soit  servira  de  réponse  à  cette  demande.  Ce  que  nous  pou- 
vons, ce  que  nous  devons  proclamer  dès  le  principe,  parce  que 
cela  nous  parait  hors  de  conteste,  c'est  que  Dieu  seul  a  pu  nous 
confier  ce  qu'il  lui  plait  que  noas  sachions  de  ses  modes  d'inter- 
vention dans  les  affaires  humaines.  C'est  assez  dire  qu'il  faut 
aller  le  chercher  dans  nos  livres  saints,  fidèle  écho  de  la  parole 
révélée,  et  auprès  de  ses  interprètes  les  plus  autorisés.  Nous 
verrons  la  Providence  y  apparaître  sous  les  formes,  dans  les 
attitudes  les  plus  variées  :  ici,  ce  sera  l'ordonnateur'supréme 
veillant  à  la  conservation  et  à  l'harmonie  de  l'ensemble  ;  là,  le 
maitre  du  temps  faisant  l'appel  aux  gériL^r^tioas  et  îeurassignant 
à  chacune  son  poste;  ailleurs,  le  dispensateur  d'une  lumière 
qui  pénètre  partout,  qui  fouille  dans  lu  for  intérîeuf  du  plus 
grand  comme  du  plus  chétif  enfant  de  la  terre.  Le  livre  de  la 
Loi  nous  dira  dans  quelles  circonstances  el  h  quelles  occasious 
il  convient  à  cette  Providence  de  pren*kc  le  nMc  de  spectateur 
on  d'acteur.  La  Bible  nous  révélera  quand  et  où  il  lui  plait  de 
donner  l'impulsion  sans  infirmer  notre  libre  arbitre.  Leprophé- 
tisme  et  la  tradition,  qui  le  complète,  nous  enseigneront  jusqu'à 
quel  point  l'infaillible  justice  se  concilie  avec  l'existence  du 
mal,  tant  physique  que  moral;  pour  nous  éclairer,  ils  joindront 
au  précepte  le  prestige  de  l'exemple.  N'allons  pas  croire  cepen- 
dant que  ces  révélations  nous  livreront  le  secret  de  Dieu.  Hais 
la  théologie  nous  tracera  un  cadre  si  large,  elle  fera  passer  sous 
nos  yeux  tant  de  faits,  avec  leurs  causes  proches  ou  éloignées, 
elle  nous  parlera  si  clairement,  si  éloquemment  de  celui  qui 
sonde  les  cœurs  et  les  reins,  qui  du  haut  de  sa  céleste  demeure 
contemple  les  habitants  de  la  terre,  assiste  à  leurs  actes,  qu'il 
inscrit  dans  le  livre  du  souvenir,  qu'il  faudra  s'incliner,  bon  gré 
mal  gré,  devant  la  pensée  souveraine  qui  prévoit,  qui  règle 
tout,  reconnaître  et  bénir  la  main  puissante  qui  donne  à  cha- 
cun selon  ses  œuvres  (1). 

(I)  iMnia,  XXXU,  19. 


Digitized  by  VjOOQIC 


PRÉFACE. 


IL    RÉMUlfÉRATIOIf. 


.  Prise  dans  son  acception  la  plus  générale,  la  rémunération 
n'est  pas  seulement  un  principe,  mais  aussi  un  sentiment  telle- 
ment inhérent  à  notre  moi  que  rien  au  monde  ne  peut  Ten  arra- 
cher. On  peut  le  déplacer,  le  modifier,  Taltérer,  mais  on  ne  par* 
vient  pas  à  le  supprimer.  Mais  ce  sentiment,  dira-t-on,  n'est-il 
pas  en  contradiction  avec  le  précepte  du  désintéressement,  que 
Ton  fait  sonner  si  haut?  Il  est  yrai  que  certains  moralistes 
superficiels  ou  exagérés  mettent  une  précipitation  aveugle  à 
jeter  au  rebut,  comme  un  vêtement  usé,  le  mobile  de  là  récom- 
pense; ils  appellent  cela  rémancipation  du  droit  d'activité  ;  à 
l'exemple  d'une  défunte  école  qui  prétendait  faire  de  l'art  pour 
l'art,  ils  soutiennent  qu'il  faut  faire'  le  bien  pour  le  bien  lui- 
même.  Assurément,  tout  n'est  pas  faux  dans  cette  thèse  :  comme 
réaction  contre  la  conception  étroite  du  paradis  et  de  l'enfer, 
dont  le  crédit,  du  reste,  a  considérablement  baissé  auprès  des 
nouvelles  générations,  elle  est  dans  le  vrai  et  se  maintient  dans 
la  voie  du  progrès  intellectuel  et  moral  ;  on  ne  peut  que  l'approu- 
ver dans  les  efforts  qu'elle  déploie  pour  spiritualiser  la  rému- 
nération, d'accord  avec  la  vraie  doctrine.  Hais  elle  dépasse  le 
but,  elle  s'égare,  quand  c'est  à  la  rémunération  elle-même,  et 
non  plus  à  sa  nature,  qu'elle  s'en  prend.  Et  sait-on  bien  à  quoi 
aboutit  cette  exagération,  cette  violence  faite  à  la  vérité?  Elle 
aboutit  à  ce  fâcheux  résultat,  que  produit  toute  théorie  poussée 
à  outrance  :  en  arrêtant  le  cours  régulier  des  choses,  on  lui 
fait  prendre  un  chemin  qui  sera  marqué  par  de  grands  ravages. 
Il  arrive  alors  ceci  :  détournée  du  lit  que  lui  ont  creusé  Dieu 
et  la  nature,  écartée  de  la  route  qui,  jalonnée  par  la  conscience 
et  le  sentiment,  conduit  à  la  vraie  béatitude,  la  rémunération 
va  se  précipiter  dans  le  torrent  bourbeux  des  convoitises  maté- 
rielles. On  perd  de  vue  l'idéal,  mais  pour  se  mettre  à  la  pour- 
suite d'une  grossière  image.  C'est  alors  que  s'organise  sur  une 
vaste  échelle  cette  course  au  clocher  que  nous  pouvons  suivre 


Digitized  by  CjOOQ IC 


PRÉFACE.  7 

des  yeax,  et  dont  le  prix  consiste  dans  la  possession  d'an  fragile 
instrament  de  fortune  ou  d*un  hochet  de  vanité. 

Alors  aussi  Tient  surgir  la  question  du  salariat,  avec  les  formi- 
dables proportions  que  nous  savons,  et  les  nobles  fruits  de  la 
pensée  réclament  cette  propriété  littéraire  qui,  en  dépit  de  sa 
légitimité,  n*est  pas  faite  pour  les  rehausser,  qui  les  abaisse, 
au  contraire,  au  niveau  de  la  production  mécanique.  Voilà  bien 
un  signe  du  temps,  un  indice  de  la  rupture  de  Téquilibre,  qu'on 
ne  dérange  pas  impunément,  entre  la  rétribution  temporelle  et 
la  rétribution  spirituelle. 

C'est  à  dessein  que  nous  nous  servons  du  terme  d'équilibre. 
Cet  équilibre  existe,  du  moins  il  doit  exister,  et  il  ne  saurait 
être  question  de  sacrifier  Tune  à  l'autre.  La  suppression  de  la 
première  au  profit  de  la  dernière,  qui  caraclérise  les  siècles  de 
martyre  et  de  foi  absolue,  n'exprime  pas  plus  une  situation 
morale  régulière  que  ne  le  ferait  l'expulsion  de  celle-ci  au  béné- 
fice de  celle-là.  Dès  que  la  balance  penche  trop  d'un  côté,  la 
réaction  ne  tarde  pas  à  venir,  comme  Brennus,  jeter  le  poids 
de  son  épée  dans  le  plateau  opposé.  C'est  en  faveur  de  l'inté- 
grité de  Tordre  moral  que  Moïse  et  Salomon  insistent  à  l'envi 
sur  la  sainte  obligation  d'avoir  de  justes  balances  (1).  Ils  re- 
poussent les  prétentions  exorbitantes  et  les  opinions  extrêmes, 
d'où  qu'elles  viennent. 

Aller  à  la  découverte  d'une  juste  pondération  entre  les  récom- 
penses terrestres  et  les  récompenses  célestes,  chercher  aies  con- 
cilier dans  leur  antagonisme  et  à  les  réconcilier  dans  leur  lutte, 
trouver  un  terrain  assez  vaste  pour  les  contenir  sans  gêner  leur 
mutuelle  expansion,  est  une  tâche  qui  ne  manque  certainement 
pas  d'à-propos.  Loin  de  se  laisser  confiner  dans  les  régions  de 
la  spéculation,  le  dogme  de  la  rémunération,  comme  celui  de 
la  Providence,  pousse  sa  pointe  en  pleine  réalité.  Conduite 
avec  sagesse,  avec  prudence,  une  pareille  étude  offrira  plus 
d'un  remède  à  des  déviations  qu'il  nest  pas  aussi  facile  de  cor- 
riger que  de  signaler. 


0) 


Léfit.,  XIX,  56;  Dealer.,  XXV,  16;  Prov.,  XI,  1;  XX,.  10  el  «S. 


Digitized  by  VjOOQIC 


8  PRÉFACE. 

L*exposë  que  nous  allons  entreprendre,  et  qui  envisagera  le 
principe  sous  ses  différents  aspects,  nous  révélera  peut-être  les 
conditions  de  Talliance,  nécessaire  parce  qu*elle  correspond  à 
notre  double  nature,  entre  la  rémunération  présente  et  la  rému- 
nération future.  Nous  voudrions  démontrer  que  nulle  religion 
n'a  compris  mieux  que  le  judaïsme  la  raison  d'être  de  cette 
alliance  et  les  moyens  les  plus  propres  à  la  réaliser. 

III.  Vie  future. 

£t  si  nos  efforts  ne  restent  pas  stériles,  si  nous  réussissions, 
dans  cette  étude,  à  nouer  ou  à  renouer  la  chaîne  qui  unit  entre 
elles  les  deux  rémunérations,  n'aurions-nous  pas  par  cela  même 
fait  un  grand  pas  vers  Tintelligence  du  problème  de  la  vie 
future?  Celle-ci  ne  s'offre  à  nous  sous  des  apparences  si  mys- 
térieuses, nous  allions  dire  si  effrayantes,  que  parce  qu'on  pré- 
tend la  saisir  en  substance,  dans  sa  forme  absolue,  détachée  et 
séparée  de  la  vie  présente.  Tant  qu'on  se  bercera  du  chimérique 
espoir  de  voir  clair  dans  les  arcanes  d'outre-tombe,  on  échouera 
dans  une  tentative  dont  le  bénéfice  le  plus  clair  est  de  mettre 
à  nu  notre  impuissance  et  notre  folie.  Iln'en  sera  plus  de  même 
le  jour  où,  nos  prétentions  devenant  plus  modestes,  on  se  con- 
tentera de  saisir  et  de  suivre  le  fil  qui  unit  les  deux  vies.  Nous 
n'aurons  pas  à  nous  plaindre  de  notre  lot  si,  comme  Moïse 
contemplant  la  terre  promise,  du  haut  du  montÂbarim  (1),  nous  > 
arrivons  à  jeter  de  cette  rive  un  regard  clair  sur  la  rive  opposée. 
Une  perception  de  ce  genre,  la  seule  d'ailleurs  qu'il  nous  soit 
donné  d'acquérir,  pour  être  moins  prétentieuse,  n'en  aura  que 
plus  d'efficacité  sur  la  direction  de  notre  conduite  morale  et 
religieuse. 


Par  ce  rapide  coup  d'œil  jeté  sur  les  éléments  qui  entrent 
dans  la  composition  de  cette  troisième  et  dernière  partie  de 


(0  Dwlér.,  XXXII,  49. 


Digitized  by  VjOOQIC 


PRÉFACE.  0 

notre  oenvre  on  peut  se  faire  une  idée  de  lenr  connexité,  de 
lenr  filiation  :  la  Providence  conduisant  à  la  rémunération,  et 
la  rémunération  sagement  conçue  aboutissant  à  une  conception 
relative  de  la  vie  future.  On  y  puisera  également  la  conviction 
que  ces  dogmes,  que  nous  voudrions  pouvoir  mettre  à  la  portée 
de  toutes  les  intelligences,  ne  sont  nullement  faits  pour  rester 
enfermés  dans  les  murs  de  Técole.  Ils  ont  le  droit  d'entrer  dans 
la  yie  pratique  ;  leur  influence  sur  Tindividu  et  sur  la  société 
ne  saurait  être  contestée.  Cela  n'étonnera  personne,  pour  peu 
que  Ton  reconnaisse  que  la  lumière  ne  vient  pas  d'en  bas,^  que 
c'est  dans  le  firmament,  au  plus  haut  du  ciel,  que  Dieu  a  sus- 
pendu les  luminaires  faits  pour  éclairer  la  terre  (1). 


Nous  terminerons  par  un  aveu  qui  nous  inspire  moins  d'hu- 
miliation que  de  regret  :  c'est  l'aveu  de  notre  faiblesse,  de  notre 
impuissance  à  traiter  convenablement  un  sujet  aussi  vaste,  aussi 
ardu,  que  celui  qui  a  sollicité  nos  labeurs.  Nous  ne  pouvions 
cependant  hésiter,  ni  cesser  de  persévérer  dans  notre  tâche,  en 
nous  sentant  soutenus  comme  par  deux  anges  gardiens,  qui, 
d'après  la  tradition,  se  tiennent  l'un  à  notre  droite,  l'autre  à 
notre  gauche  (2).  Le  premier  nous  est  venu  de  la  source  de 
toute  science  et  de  toute  vérité  ;  c'est  Dieu  qui  nous  a  prêté 
force  et  courage  (3)  pour  mener  à  bonne  fin  notre  entreprise. 
Le  second  s'est  personnifié  pour  nous  dans  cette  noble  famille 
qui  est,  elle  aussi,  une  providence,  une  providence  pour  les 
corps  et  pour  les  esprits  :  qu'elle  reçoive  ici  la  nouvelle  et  pro- 
fonde expression  de  noire  gratitude  pour  nous  avoir  maintenu 
jusqu'au  bout  son  généreux  concours,  aidé  à  servir  la  cause  de 
la  religion  universelle  par  l'exposé  des  éternelles  vérités  du 
judaïsme,  appelées  à  devenir  le  patrimoine  de  l'humanité  (4)  I 

(I)  Genète,  I,  17.  (3)  Dentér.,  VIII,  18. 

(9)  Tilmni,  Taaaiib,  11.  (4)  ZephanU,  III,  9;  Zaeiurie,  XIV,  9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DIXIÈME  DOGME. 


DE  LA  PROVIDENCE. 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DIXIÈME    DOGME 


DS   LA    PROVIDENCE  CONSIDÉRÉE  EN  ELLE-MÊME  ET  DAN9  SES  RAPPORTS 
AVEC  LA  PRESCIENCE  DIVINE  ET  AVEC  LE  LIBRE  ARBITRE. 


(ro  ,y»  ,y5  o»ion) 

Dv  baat  d«  elel  rÊlenel  toit  ai  conieoiple  tou  1m 
llli  de  rhonne.  Auli  lor  ion  trôie  fnébnolable ,  Il 
étend  la  tolUcitade  à  toot  les  habiianta  de  la  terre. 
Criatew  de  tone  lu  emnt ,  Il  en  oooipreod  to«f  lee 
aetei.  (PsauBce  SS,  13,  14  et  15.) 

Formule  de  Maïmonide  (1).  ^—  «  Croire  que  Dieu  connaît 
toutes  les  actions  des  hommes ,  que  jamais  sa  soUicitade  ne 
les  abandonne,  qu'il  n'est  pas  vrai  que  «  Dieu  ne  s'occupe  pas 
«  de  ce  monde  sublunaire  (2)  ».  La  vérité  est  dans  ces  paroles 
de  Jérémie  :  «  Grand  par  le  conseil ,  tout-puissant  par  Tac- 
€  tion,  tes  regards  (ô  Dieu!)  sont  ouverts  sur  toutes  les  voies 
€  de  rbomme  (3)  »  ;  puis  dans  ce  double  témoignage  de  la  Ge- 
nèse :  «  Dieu  vit  que  la  méchanceté  de  Thomme  envahissait 
t  la  terre  (4)  »  ;  Dieu  dit  :  «  Le  cri  de  Sodome  et  d'Amora  est 
«  devenu  trop  fort  (5).  » 

(1)  Commentaire  à  la  MiMhBa,S7Bbédrlii,         (s)  Jdrdmle,  XXXII,  19. 
ehap.  10.  (4)  Genèse,  VI,  s. 

(t)  Èiéehlel,  VIII,  If;  IX,  9.  (5)  Ikid.,  XVIII,  90. 


Digitized  by  VjOOQIC 


14  DIXIÈME    DOGME. 

CONSIDÉRATIONS  GËNÊRALES. 

Le  dogme  de  la  Proyidence  est  le  couronnement  de  la  vie 
religieuse  ;  il  ne  complète  pas  seulement  les  deux  principes  fon- 
damentaux de  la  Tbéodicëe  et  de  la  Révëlation,  mais  il  les  fait 
entrer,  enseignes  déployées  «  dans  la  pratique  de  la  vie.  On 
éprouvera  d'autant  plus  vivement  le  désir  de  connaître  Dieu  et 
ses  attributs  qu'on  saura  qu'il  s'occupe  de  nous,  qu'il  veille  sur 
nos  actes  comme  sur  nos  pensées,  que  rien  de  ce  qui  concerne 
l'homme  et  la  nature  ne  lui  est  indifférent,  et  Ton  sera  d'autant 
mieux  disposé  à  écouter  sa  parole,  à  exécuter  ses  ordres,  à  se 
soumettre  &  sa  volonté,  que  l'on  sera  convaincu  qu'il  entretient 
des  rapports  constants  tant  avec  la  création  en  général  qu'avec 
chaque  être  en  particulier.  L'idée  de  Providence  rend  en 
quelque  sorte  palpable  le  lien  qui  unit  la  créature  au  créateur; 
sans  elle,  ce  lien  manquerait  et  de  force  et  de  stabilité.  S'il  ne 
sentait  pas  au-dessus  de  lui  des  bras  toujours  ouverts  pour  le 
recevoir,  un  regard  toujours  fixé  sur  lui  avec  bienveillance,  une 
main  toujours  prête  à  le  guider  et  à  le  préserver,  l'homme  ne 
mettrait  guère  d'ardeur  à  se  plonger  dans  la  source  de  tout  bien 
et  de  toute  perfection.  En  dehors  de  la  Providence,  il  y  a  place 
encore  pour  un  froid  déisme ,  mais  non  pour  un  culte  positif 
attirant  à  lui  toutes  nos  facultés  intellectuelles  et  sentimentales. 
Il  appartient  donc  à  la  théologie,  et  ce  n'est  pas  la  partie  la 
moins  essentielle  de  sa  tâche,  d'apporter  à  la  religion  son  contin- 
gent de  lumières  à  l'effet  d'élucider  le  dogme  de  la  Providence, 
en  lui  faisant  un  piédestal  si  élevé  qu'il  soit  vu  de  tout  le  monde. 

Quand  nous  constatons  l'importance  du  principe  providentiel 
au  point  de  vue  de  la  religion,  il  est  loin  de  notre  pensée  de 
réduire  son  domaine,  d'en  méconnaître  l'influence  sur  le  monde 
social.  Autre  chose  est  la  société  humaine  abandonnée  à  elle- 
même,  fatalement  livrée  à  ses  agitations,  à  ses  transformations, 
à  ses  révolutions,  à  ses  cataclysmes  ;  autre  chose  la  société  se 
développant  sous  le  regard  de  la  Divinité,  s'inspiranl  de  sa  vo- 
lonté, se  reposant  sur  sa  vigilance,  se  mouvant  dans  le  sens  de 


Digitized  by  CjOO'Q IC 


DE   LA   PROVIDBMCB.  f5 

son  impulsion,  portant  en  elle  comme  sur  elle  les  signes  de  sa 
glorieuse  mission.  Autant  la  première  se  présente  à  nous  sous 
un  aspect  imprévu,  chaos  à  peine  débrouillé,  autant  la  seconde 
se  transfigure,  nous  laissant  voir  partout,  dans  rindiyidu,  dans 
la  nationalité,  dans  rhumanité,  dans  les  infiniment  petits 
comme  dans  les  infiniment  grands,  la  main  qui  agit,  Tœil  qui 
Yoit  et  Tintelligence  qui  gouverne. 

Avant  d*aborder  Tétude  du  dogme,  il  n*est  pas  sans  opportiH 
nité  de  commencer  par  en  tracer  le  terrain  :  on  ne  doit  pas  s'a- 
Tancer  au  hasard,  errer  à  l'aventure,  dans  un  champ  si  vaste  et, 
pourquoi  ne  le  dirions-nous  pas  ?  jusqulci  si  mal  délimité.  Déjà 
la  formule  de  Maîmonide  nous  met  sur  la  voie.  A  bien  consi- 
dérer les  termes  dont  il  se  sert  et  les  citations  sur  lesquelles  il 
s'appuie,  on  voit  bien  qu'il  s'agit  avant  tout  de  la  Providence 
dans  ses  rapports  avec  Thomme  et  avec  l'humanité.  Ce  n'est  pas 
à  dire  qu'il  faille  éliminer  de  cette  étude  tout  ce  qui  n'est  pas 
rhomme,  d'autant  moins  qu'on  ne  peut  jamais  séparer  complè- 
tement l'homme  de  la  nature;  mais  cela  signifie  que  la  Provi- 
dence divine  est  avant  tout  à  l'adresse  de  l'homme,  que  c'est  à 
cause  de  lui  et  à  son  profit  qu'elle  s'étend  à  tout  Tordre  naturel. 
C'est  là  un  premier  point  acquis,  dont  nous  allons  tout  de  suite 
reconnaître  l'importance;  il  nous  met  en  n^esure  d'écarter 
deux  objections  soulevées  par  les  adversaires  du  dogme. 

«  Nous  voulons  bien,  disent-ils,  admettre  que  la  création  est 
sortie  de  la  main  de  Dieu  ;  avec  vous  et  comme  vous,  nous 
Yoyons  son  doigt  partout  ;  nous  ne  faisons  aucune  difficulté  de 
saluer  en  lui  l'auteur  du  ciel,  de  la  terre,  de  Tàme  humaine, 
des  lois  qui  en  règlent  la  marche  et  la  durée,  des  forces  qui  gou- 
vernent le  monde,  des  éléments  qui  concourent  à  la  composi- 
tion et  à  la  décomposition  des  êtres.  Mais  nous  pensons  que 
Dieu  a  créé  une  fois  pour  toutes;  nous  jugeons  indigne  de  sa 
sagesse  comme  de  sa  puissance  infinie  de  reprendre  constam- 
ment en  sous-œuvre  la  construction  de  l'univers,  de  trahir  son 
insuffisance,  sinon  son  impëritie,  par  des  modifications,  progres- 
sives, nous  le  voulons  bien,  mais  n'en  accusant  pas  moins  l'im- 
perfection de  l'ouvrier,  incapable  de  produire  d'un  seul  coup. 


Digitized  by  VjOOQIC 


16  DIXIÈME   DOGME. 

et  sans  y  jamais  revenir,  un  chef-d'œuvre  achevé  de  lous  points. 
Si  Dieu,  poursuivent-ils,  se  voit  dans  la  nécessité  de  surveiller 
sans  cesse  la  création  pour  en  corriger  les  déviations,  c'est  qu'il 
n'a  pas  su  établir  des  lois  infaillibles,  c'est  que  ses  œuvres  ne 
seraient,  pas  plus  que  celles  des  hommes,  frappées  au  coin  de  la 
perfection  suprême.  Le  plus  intelligent,  le  plus  habile  artisan, 
n'est-il  pas  celui  qui  sait  le  mieux  donner  à  son  œuvre  le  gage 
de  la  durée?  Moins  cette  œuvre  sera  sujette  aux  transformations, 
plus  il  méritera  le  renom  de  maître  es  arts.  Or,  si  tel  est  notre 
sentiment  à  l'égard  de  l'humble  potier  qui  ne  sait  que  pétrir 
et  façonner  l'argile,  oserions-nous  attribuer  à  Dieu  une  œuvre 
qui  exigerait  de  sa  part  une  vigilance  sans  fin,  à  tel  point  que, 
s'il  se  laissait  aller  à  un  instant  d'inadvertance,  tout  irait  crou- 
lant et  s'abîmant!  »  Finalement,  ils  posent  ce  dilemme  :  «  Ou 
bien  Dieu  pouvait  créer  l'univers  parfait  et  complet,  image  de 
sa  propre  perfection,  et  alors  à  quoi  bon  la  Providence?  à  quoi 
bon  tous  ces  soins  et  cette  sollicitude  pour  une  création  qui  se 
déroule  d'après  un  plan  éternel,  immuable?  Ou  il  ne  le  pouvait 
pas,  et  alors  la  raison  d'être  de  la  Providence  est  toute  trouvée, 
mais  aux  dépens  de  sa  toute-puissance  et  de  son  infaillible  sa- 
gesse.—  Choisis  si  tu  l'oses»,  —  terminent-ils  ironiquement. 
Eh  bien,  en  se. plaçant  au  point  de  vue  de  l'illustre  docteur, 
qui  est  aussi  le  nôtre,  en  voyant  dans  la  Providence  ce  qu'elle 
est  réellement,  le  gouvernement  de  Dieu  adapté  à  la  nature  de 
rhomme,  on  ne  craint  plus  l'objection.  Si  Dieu  n'a  pas  réalisé 
ce  chef-d'œuvre  d'immobilité  qui 'plairait  si  fort  à  nos  contra- 
dicteurs, c'est  qu'il  voulait  faire  mieux  que  cela.  Au  lieu  de 
cette  immobilité,  qui  ressemble  plus  ou  moins  à  la  nature  morte, 
ne  valait-il  pas  mieux  produire  la  perfection  animée,  pleine  de 
mouvement  et  de  vie,  fondée  sur  la  divine  alliance  de  la  stabi- 
lité avec  le  progrès,  convier  l'homme  à  participer  à  ce  chef- 
d'œuvre,  à  y  participer  de  la  façon  la  plus  noble,  c'est-à-dire  li- 
brement et  sciemment?  Or,  en  faisant  concourir  l'homme  au 
but  final  par  l'intelligence  et  par  la  liberté,  Dieu  s'était  imposé 
spontanément  la  tâche  de  veiller  sur  l'activité  humaine,  de  la 
diriger  dans  la  voie  qu'il  désirait  lui  faire  suivre,  de  la  rectifier 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  17 

dans  ses  écarts,  lai  prodiguant,  selon  les  cas,  les  encourage- 
ments ou  les  avertissements,  tout  en  se  réservant  de  faire  servir 
à  ses  0ns  jnsqu^aux  égarements  humains ,  au  même  titre  que 
rËcriture  nous  montre  la  majesté  divine  résidant  au  sein  d*Is- 
raël  impur  et  souillé  (1).  Tel  est  le  rôle  assigné  à  la  Providence 
par  la  tradition  religieuse,  qui  arrive  ainsi  à  combattre  le  ra- 
tionalisme pur  par  ses  propres  armes,  opposant  dilemme  contre 
dilemme  :  c  Ou  bien ,  lui  dit-elle ,  vous  niez  la  grandeur  de 
l'bomme,  sa  supériorité  sur  le  reste  delà  nature,  aimant  mieux 
rabaisser  au  niveau  de  la  brute,  en  dépit  de  Téclatanl  témoi- 
gnage écrit  dans  la  Genèse  et  gravé  dans  notre  cœur,  et  alors 
TOUS  faites  bien  de  repousser  la  Providence;  ou  vous  recon- 
naissez la  suprématie  du  111s  d'Adam,  vous  ne  mettez  pas  en 
question  la  l&che  libre  et  volontaire  qui  lui  est  dévolue  ;  mais 
sdors  vous  ne  pouvez  vous  passer  de  la  Providence,  d'un  Dieu 
inspirateur  et  régulateur  de  cette  mission  de  progression  con* 
linne.  » 

Une  autre  objection  a  été  soulevée  au  nom  de  la  majesté  di- 
vine mal  comprise.  Est-il  à  supposer  que  celui  dont  la  gloire 
remplit  le  ciel  et  la  terre  (2)  daigne  s'occuper  de  ce  misérable 
tas  de  boue  et  des  êtres  non  moins  misérables  qu'elle  supporte? 
N*est-ce  pas  humilier  la  divinité  que  de  la  mettre  en  rapport 
avec  ce  grain  de  poussière  perdu  dans  l'espace,  avec  cette  triste 
humanité,  foyer  de  corruption  et  de  vaines  agitations?  Déna- 
turant le  vrai  sens  des  paroles  du  Psalmiste  :  a  Les  cieux  ap- 
partiennent à  Dieu  ;  quant  à  la  terre ,  il  l'a  donnée  aux 
bommes  (3),  x>  ils  en  concluent  à  la  séparation  radicale  entre 
le  ciel  et  la  terre,  entre  Dieu  et  l'homme.  Tout  au  plus  admet- 
tent-ils une  sorte  de  demi-Providence  ;  ils  tracent  un  cercle  à 
l'action  divine,  prétendent  poser  des  limites  à  son  intervention, 
osent  lui  répéter  ce  qu'il  a  dit  lui-même  à  la  mer  :  «  Tu  vien- 
dras jusqu'ici  et  lu  n'iras  pas  plus  loin  (4).  »  Ils  enferment  donc 
rinfluence  providentielle  dans  la  sphère  des  corps  célestes, 


(0  Lévii.»  XVI,  16.  (3)  Ptanmei.  CXV,  16. 

(1)  Jérénie»  XXIII,  94.  (4)  Job,  XXXVIII,  11. 


2 


Digitized  by  CjOOQ IC 


18  DIXIÈME   DOGME. 

qui,  à  leur  (onr,  seraient  chargés  de  la  direction  de  ce  monde 
snblanaire.  Â  l'exemple  de  Job  apostrophant  ses  amis,  nous  se- 
rions tenté  de  leur  dire  :  «  Qui  vous  a  chargés  de  prendre  fait 
et  cause  pour  l'honneur  de  Dieu  (1),  qui  vous  a  constitués  les 
défenseurs  de  sa  dignité?  Prétendez-vous  les  connaître  mieux 
que  les  organes  de  la  parole  révélée,  pénétrés  de  son  esprit, 
déclarant  unanimement  que  Dieu  met  sa  grandeur  dans  ce  que 
vous  appelez  son  humilité,  qu'il  n'est  pas  plus  Qer,  s'il  est  per- 
mis de  s'exprimer  ainsi,  du  titre  de  Dieu  des  dieux  et  maître 
des  maîtres  que  du  nom  de  «  protecteur  de  la  veuve,  de  Tor- 
«  phelin,  de  l'étranger  et  des  cœurs  contrits  et  brisés  (2)?  »  Il 
est  d'ailleurs  &  remarquer  que  ce  système  de  la  subordination 
de  notre  globe  aux  sphères  célestes,  système  qui  a  joué  un  rôle 
si  considérable  dans  la  philosophie  de  l'antiquité,  n'est  pas  in- 
connu h  l'Écriture.  Il  est  signalé  au  mépris  et  à  la  réprobation 
du  monde  par  Moïse  (3),  par  Isaïe  (4),  par  Jérémie  (5)  et  par 
Job  (6).  Maintenant  le  dogme  de  la  Providence  envers  et  contre 
toutes  les  opinions  opposées  et  la  mettant  en  regard  de  toutes 
les  hypothèses  forgées  par  la  raison  et  la  déraison  humaines, 
la  Bible  ne  semble- 1- elle  pas  nous  dire  :  Comparez  mon  prin- 
cipe, simple  et  sublime  à  la  fois,  avec  ces  théories  boiteuses 
qui  ont  cours  sur  le  gouvernement  général  de  l'humanité;  en- 
gagez un  débat  contradictoire  entre  lui  et  les  doctrines  qui  se 
flattent  de  le  supplanter,  et  la  lumière  sera  faite? 

Mais  ce  n'est  pas  tout  d'avoir  placé  la  Providence  sur  son  vé- 
ritable terrain,  de  l'avoir  mise  en  rapport  immédiat  avec 
l'homme,  il  importe  de  l'examiner  dans  ses  éléments  principaux. 
Et  d'abord,  il  s'agit  de  savoir  si  cette  Providence  divine  est  ou 
générale,  ou  nationale,  ou  individuelle,  ou  enfin  si  elle  est 
tout  cela  à  la  fois.  Si  la  formule  de  Maïmonide  ne  pose  pas  la 
question ,  elle  nous  fournit  des  indications  pour  la  solution. 
Nous  avons  vu  qu'il  cite  trois  textes  divers  à  l'appui  du  dogme, 

(I)  Job,  XIII,  8.  (S)  Deutdr.,  IV,  17. 

(«)  Dcttldr.,  X,  17  et  18;  ItaTe,  LVII,  (4)  Uale,  XLIV,  «5;  XLVII,  IS  et  4ï. 

15;  Pftamei,  LXVIII,  B  et  6;  of.  Talmad,  (5)  Jérémie,  X,  S. 

MegullU,  St.  (6)  Job,  XXII,  13  et  U. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   ^ROVIDE!«CE.  i9 

et  ces  trois  textes  nous  montrent  précisément  la  Providence 
sous  ces  trois  faces  :  générale,  collective  et  spéciale.  En  effet,  le 
premier  texte  a  trait  au  déluge  :  «  Dieu  vit  la  corruption  crois- 
sante du  genre  humain.  «  Voilà  bien  un  fait  de  Providence  uni- 
verselle. Le  second,  relatif  à  la  catastrophe  de  Sodome,  nous  la 
montre  s'attachant  à  un  peuple,  à  une  fraction  quelconque  de 
la  société,  c'est-à-dire  àTélément  national.  En  faisant  deThis- 
toire  de  Sodome  une  espèce  de  pendant  du  récit  du  déluge,  en 
lui  consacrant  une  place  notable  dans  la  série  des  révélations 
de  la  Genèse  (i),  la  Bible  jette  les  bases  de  ce  que  nous  appe^ 
Ions  la  Providence  collective  ;  elle  nous  la  fait  suivre  du  regard 
dans  son  passage  du  genre  à  Tespëce,  de  la  direction  humani- 
taire à  celle  de  ses  divisions  partielles.  Vient  enfin  le  troisième 
texte,  qui  invoque  le  Dieu  «  dont  les  regards  sont  ouverts  sur 
toutes  les  voies  de  Thomme  ».  C'est  la  reconnaissance  formelle 
de  la  Providence  spéciale ,  allant  de  l'espèce  à  Tindividu,  ne 
laissant  nulle  personne  en  dehors  de  son  rayonnement.  Nous 
aurons  donc  à  étudier  le  dogme  sous  ces  trois  aspects  sueces* 
sîfs  ;  puis,  après  Tavoir  envisagé  dans  sa  triple  manifestation, 
il  faudra  le  voir  à  l'œuvre,  s'occuper  du  problème  de  son  action 
externe  et  interne,  ici  se  liant  aux  faits,  là  s'insinuant  dans  la 
pensée,  et  terminer  par  l'examen  des  voies  et  moyens  qui  ac* 
cusent  en  elle,  mieux  que  llris  de  la  fable ,  la  messagère  de 
Dieu.  Maïmonide,  à  la  vérité,  ne  semble  pas  se  douter  de  ces 
deux  derniers  côtés  du  dogme  ;  mais  à  moins  de  laisser  celui-ci 
inachevé,  nous  ne  pouvons  négliger  aucun  de  ces  points  de  vue. 
Enfin  il  est  un  dernier  point  à  noter.  Dans  l'immensité  de 
son  rôle,  il  arrive  à  la  Providence  de  heurter  d'autres  prin- 
cipes, sacrés  comme  elle  et  avec  lesquels ,  par  conséquent,  il 
faut  compter.  Nous  avons  nommé  la  prescience  divine,  la  li- 
berté humaine,  l'anomalie  du  bonheur  du  méchant  et  du  mal- 
heur du  juste.  11  n'est  pas  possible  de  passer  ces  antinomies 
sous  silence,  de  laisser  le  dogme  de  la  Providence  sous  le  coup 
de  con traditions  qui,  si  elles  étaient  réelles,  compromellraienl 

(t)  V07    notre  RéffUtion,  p.  41-45. 


Digitized  by  VjOOQIC 


20  DIXIÈME   DOGME. 

son  autorité.  Il  est  nécessaire  de  la  meltre  en  présence  de  ces 
prétendus  antagonismes ,  et  de  montrer  qu'ils  n'ont  point  la 
moindre  envie  de  se  comballre,  qu'ils  sont  faits  pour  vivre  en- 
semble dans  la  meilleure  harmonie,  que  la  Providence  ne  sau- 
rait être  hostile  soit  à  un  élément  sérieux  de  la  théodicée,  telle 
que  la  presneoce  divine,  soit  aux  lois  morales,  comme  le  libre 
arbitre  et  la  juste  rétribution  des  œuvres. 

D'après  les  considérations  qui  précèdent,  notre  exposé  du 
dixième  dogme  devrait  embrasser  quatre  parties  ou  questions 
distinctes  :  l""  la  Providence  proprement  dite,  S""  le  libre  ar- 
bitre, S""  la  prescience  divine,  4''  le  bonheur  des  méchants  et 
le  malheur  des  justes.  Si  Maïmonide ,  commenté  par  Abra- 
vanel  (i),  n'en  traite  que  deux,  «  la  connaissance  de  Dieu  et  sa 
providence,  »  Albou  comble  cette  lacune  et  les  énumère  toutes 
les  quatre  (S),  en  nous  annonçant  que  ses  recherches  vont  porter 
sur  les  quatre  points  suivants  :  1*"  la  connaissance  et  la  pre- 
science de  Dieu ,  3^  le  libre  arbitre ,  S"*  la  Providence,  4''  et  la 
rémunération ,  comprenant  le  problème  du  bonheur  du  mé- 
chant et  du  malheur  du  juste.  Adoptant  cette  division  de  l'il- 
lustre dogmatiste,  jaloux  d'un  autre  côté  de  ne  pas  prolonger 
cetle  leçon  outre  mesure,  nous  réserverons  la  quatrième  partie 
pour  le  dogme  suivant  de  la  rémunération,  et  nous  traiterons 
ici  successivement  de  la  Providence,  du  libre  arbitre  et  de  la 
prescience  divine. 

(l)  Rosch  Amaoa,  chap.  8.  (i)  Ikarlm,  IV«  partie,  pr^mbule. 


Digitized  by  VjOOQIC 


PREMIÈRE. DIVISION. 


DE  LA  PROVIDENCE  PROPREMENT  DITE. 


Digitized  byCjOOQlC 


Digitized  by  VjOOQIC 


PREXIÀRE    DIVISION. 


DE  LA  PROVIDENCB  PROPREMENT  DITE. 


CHAPITRE  ^^  -  De  la  Proridence  selon  rEcritare. 


§  i*^**.  De  la  place  fyrépondérante  occupée  par  le  dogme  de  la 
Providence  dans  la  Bible ^  et  de  la  diversité  de  ses  formes. 

Depuis  le  premier  mot  de  la  Genèse  jusqu'aux  derniers  accents 
de  la  prophétie  expirante,  le  dogme  de  la  Proyidetice  occupe 
le  devant  de  la  scène,  à  tel  point  que  la  Bible,  dans  son  entier, 
ne  semble  être  que  Técho  prolongé  de  ce  principe  qu'elle  pro- 
clame, qu'elle  annonce,  qu'elle  révèle  sous  les  formes  les  plus 
diverses,  parfois  les  plus  opposées.  Voici  une  esquisse  rapide 
qui  peut  donner  une  idée  de  la  variété  de  ses  costumes  et  de 
ses  attitudes  multiples  :  c'est  tout  d'abord  la  force  qui  dirige 
les  lois  de  la  nature,  les  suspendant  ouïes  modifiant  à  son  gré, 
ordonnant  au  ciel  de  fermer  ses  réservoirs,  défendant  à  la  terre 
de  féconder  la  semence  déposée  dans  son  sein,  desséchant 
le  lit  des  fleuves,  changeant  le  sol  aride  en  sol  jaillissant, 
ouvrant  et  fermant  tour  à  tour  les  trésors  de  la  production, 
confiant  l'exécution  de  ses  ordres  tantôt  à  la  nature  brute,  tan- 
tôt à  la  nature  cultivée,  employant  comme  messager  de  sa 
volonté  la  famine,  la  peste,  les  bétes  féroces,  les  terribles 
météores,  tels  que  les  roulements  du  tonnerre,  les  éclats  de  la 
foudre,  les  tempêtes,  les  ouragans,  les  tremblements  de 
terre,  etc. 


Digitized  by  VjOOQIC 


24  DIXIÈME   DOGME. 

C'est  ensuite  le  gouverneur  de  Thumanitë,  le  Dieu  des  nations, 
le  juge  de  la  terre,  qui  fait  Tappel  des  générations,  qui  est  avec 
les  premiers  comme  avec  les  derniers,  dont  le  nom  est  connu 
et  adoré  du  levant  au  couchant,  du  midi  au  septentrion,  et 
devant  qui  tremblent  les  extrémités  de  la  terre.  Seul  il  sait 
prédire  les  événements  d'une  manière  infaillible,  annoncer  dès 
Torigine  la  tin  des  temps.  Devant  lui  toutes  les  nations  sont 
moins  que  rien,  le  néant;  à  son  arrivée,  les  peuples  battent  des 
mains,  poussent  des  cris  de  joie,  chantant  et  acclamant  le 
grand  roi  qui  juge  la  terre  avec  équité  et  la  société  avec  droi- 
ture. 

C'est  encore  le  Dieu  de  la  nationalité,  la  Providence  collective 
passantdugenreaux  espèces,  celle  qui  condamnerinrâmcSodome 
à  la  destruction,  qui  frappe  PÉgyple  jusqu'à  ce  qu'elle  lâche  sa 
proie,  qui  extermine  la  race  gangrenée  de  Chanaan,  qui  châtie 
Israël  tombant  dans  1  idolâtrie  et  le  vice,  qui  appelle  Âschur 
la  verge  de  sa  colère,  Nabuchadnelzor  sa  redoutable  massue, 
Cyrus  son  Messie;  qui  faii  vider  successivement  le  calice  d'amer- 
tume à  tous  les  peuple  entourant  la  Palestine  et  formant  le 
premier  noyau  d'une  solidarité  générale,  qui  confectionne  le 
joug  destiné  aux  peuples  constituant  la  première  monarchie  uni- 
verselle, qui  élève  la  fière  Babylone  et  l'orgueilleuse  Ninive 
pour  rendre  leur  chute  plus  éclatante,  qui  déclarera  la  guerre 
h  l'invincible  Gog  et  le  fera  tomber  sur  les  monts  de  la  Pales- 
tine, qui  dirige  le  cœur  des  rois  comme  les  sinuosités  d'un 
ruisseau,  qui  préside  à  la  grandeur  et  à  la  décadence  de  chaque 
fraction  de  genre  humain,  depuis  les  grands  empires  et  la 
haute  Asie  jusqu'aux  petites  peuplades  d'Amôn,  de  Moab,  de 
Tyr  et  de  Sidon.  ^ 

C'est  enfin  la  Providence  spéciale  se  mettant  directement  en 
rapport  avec  les  individus,  non-seulement  avec  les  grands 
hommes  chargés  d'une  mission  publique,  avec  les  personnages 
historiques — patriarches,  législateurs,  ponlifes,prophètes,chefs 
d'État,  —  a^ec  Abraham,  Moïse,  Aaron,  Samuel,  David,  Isaïe, 
etc.,  appartenant  plutôt  à  la  catégorie  des  sujets  de  la  Provi- 
dence collective,  mais  aussi  avec  les  membres  infimes  de  la 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA    PROVIDENCE.  25 

Sociëlé,  notamment  avec  les  faibles,  les  opprimés  et  les  éprou- 
vés. Ici  c*est  la  Providence  qui  prend  en  main  la  cause  de  la 
venve,  deTorphelin  et  de  Télranger,  qui  se  glorifie  du  nom  de 
père  des  infortunés,  défenseur  des  victimes  de  finjustice  et  de 
la  violence,  vengeur  de  leurs  droits  dédaignés  et  foulés  aux 
pieds.  C'est  le  Dieu  qui  soutient  ceux  qui  tombent,  qui  redresse 
ceux  qui  sont  courbés,  qui  fait  sa  propre  cause  de  celle  des  per- 
sécutés, qui  est  bon  pour  tous,  qui  ouvre  sa  main  pleine  de 
grâces  et  de  bénédictions  pour  les  faire  découler  sur  tout  ce  qui 
vit;  c'est  le  Dieu  dont  on  ne  peut  éviter  la  présence  et  le  regard, 
ni  en  escaladant  le  ciel,  ni  en  descendant  dans  les  profondeurs 
de  Tabime,  pas  plus  en  s*envolant  sur  les  ailes  de  Taurore  qu'en 
se  réfugiant  par  delà  les  océans  ;  c'est  le  Dieu  qui  nous  voit  au 
dedans  comme  au  dehors,  qui  pénètre  dans  les  cœurs,  qui 
sonde  les  reins,  qui  explore  les  coins  et  les  recoins  du  for 
intérieur,  qui  y  a  sa  lampe,  la  conscience,  toujours  allumée. 
Artisan  du  cœur,  créateur  de  l'âme,  il  en  connaît  le  mieux  le 
mécanisme,  s'introduit  sans  efforts  dans  leurs  moindres  replis, 
voit  aussi  clair  dans  les  régions  des  ténèbres  qu'aux  splendides 
clartés  du  soleil  élevé  à  sa  septième  puissance. 

Le  tableau  sommaire  que  nous  venons  de  tracer  desdifférents 
aspects  de  la  Providence,  nous  l'avons  tiré  non  pas  de  tel  ou  tel 
endroit,  mais  de  tous  les  côtés  de  l'Écriture.  C'est  la  substance 
de  ce  que  les  livres  des  prophètes  etdeshagiographesnous  ensei- 
gnent dans  des  centaines  de  textes  sur  les  formes  multiples  de 
l'intervention  divine  dans  l'ordre  physique  comme  dans  l'ordre 
moral. 


§  2.  De  Vordre  providentiel  dans  ses  rapports  avec 
Vordre  naturel. 

Mais,  dira-t-on,  si  l'intervention  divine,  si  l'ordre  providen- 
tiel est  aussi  réel  et  aussi  fréquent  qu'on  nous  l'annonce  ci- 
dessus,  que  devient  l'ordre  naturel?  Ne  sera-t-il  pas  refoulé 
hors  de  l'univers?  Est-il  possible  de  les  maintenir  et  de  les 


Digitized  by  VjOOQIC 


26  DIXIÈME    DOGME. 

concilier  ensemble?  N*est-on  pas  rédait  à  choisir  entre  les 
deux,  à  embrasser  la  cause  de  Tun  ou  de  Tautre,  suivant  la  ten- 
dance des  esprits  et  la  direction  du  moment?  G*est  ce  qu'il  faut 
examiner  avant  d'aller  plus  loin.  Et  d'abord,  imputer  à  TËcri- 
ture  la  négation  de  Tordre  naturel  serait  une  grave  erreur;  loin 
de  le  nier,  elle  le  proclame  hautement  dès  le  début  :  elle  l'affirme 
dans  deux  circonstances  des  plus  solennelles,  lors  de  l'achève- 
ment de  la  création  et  à  la  fin  du  déluge.  Gomment  se  termine 
le  récit  épisodique  de  la  Genèse?  Par  les  mots  que  voici  :  «  Et 
Dieu  vit  tout  ce  qu'il  avait  fait,  et  c'était  très-bien  (1).  »  De 
l'avis  de  la  Tradition  et  de  la  plupart  des  commentateurs,  cette 
expression  a  trait  à  la  stabilité  de  Tœuvre  de  Dieu,  par  cette 
raison  bien  simple  que  la  première  condition  du  bien  c'est  la 
durée.  Il  s'ensuit  que  le  ciel,  le  firmament,  la  terre,  les  conti- 
nents, les  océans,  les  grands  luminaires,  les  animaux,  les  végé- 
taux, c'est-à-dire  le  règne  de  la,  nature  dans  son  ensemble, 
sont  faits  pour  durer,  se  mouvoir  et  se  développer  d'après  un  plan 
primordial.  Mais  le  déluge  universel,  ce  grand  cataclysme  qui 
comprend  la  nature  cultivée  dans  son  œuvre  de  destruction , 
n'est-il  pas  un  démenti  officiel  infligé  à  la  constance  de  l'ordre 
naturel?  Oui,  il  le  serait  si  Dieu  n'avait  pas  eu  soin  de  rassurer 
Noé,  en  lui  faisant,  dès  sa  sortie  de  Tarche,  la  déclaration  sui- 
vante :  tt  Tant  que  durera  la  terre,  durera  aussi  la  succession 
des  semailles  et  de  la  récolte,  du  froid  et  du  chaud,  de  l'été 
et  de  l'hiver,  du  jour  et  de  la  nuit  (2).  »  On  ne  saurait,  ce 
nous  semble,  annoncer  en  terme  plus  précis  que  Tordre 
naturel  ne  doit  pas  cesser.  Mais  s'il  ne  doit  pas  être  supprimé 
tant  que  le  monde  existe,  rien  n'empêche  qu'il  ne  soit  suspendu 
momentanément  sur  un  point  quelconque,  si  telle  est  la  volonté 
de  Dieu,  si  la  suppression  de  Tordre  naturel  est  réclamée  par 
.les  nécessités  de  Tordre  providentiel.  Ceci  est  la  vraie  théorie 
du  miracle,  qui  n'est  pas  autre  chose,  en  définitive,  que  la 
subordination  de  Tordre  naturel  à  Tordre  providentiel.  Hors 
de  ces  cas  exceptionnels.  Tordre  physique  est  appelé  à  servir 

(i)  GenèM,  I,  SI.  (a;  Genèse,  VUE,  S9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  S7 

d*aaxiliaire  à  Tordre  moral,  comme  la  Bible  renseigne  fré- 
quemment dans  son  incomparable  langage.  Nous  y  voyons 
Diea  donner  ses  ordres  aux  bénédictions  de  la  sixième  année  (1), 
ouTrir  ou  fermer  les  réservoirs  de  la  pluie,  tantôt  l&cher,  tantôt 
retenir  les  fléaux,  messagers  de  sa  colère,  reprendre  à  Israël 
ingrat  son  blé,  son  huile,  sa  laine  et  son  lin  (3),  enjoindre  au 
ciel  de  féconder  la  terre  (3),  disposer  de  la  stérilité  et  de  la 
fécondité  par  rapport  au  bétail  et  même  à  Tbomme  (4),  accor- 
der la  pluie  à  telle  campagne  et  la  refuser  à  telle  autre  (5).  De 
ces  textes  et  de  beaucoup  d*autres  conçus  dans  le  même  esprit 
il  ressort  que  Tordre  naturel  est  subordonné  à  Tordre  provi- 
dentiel, sans  qu'ils  soient  d'ailleurs  à  Tétat  d'antagonisme.  Au 
contraire,  celui-là  est  à  celui-ci  ce  qu'est  la  matière  à  l'esprit, 
la  lune  au  soleil,  d'après  la  légende  (6). 

Peut-être  persistera-t-on  à  criliquercet  étal  des  choses,  àne  pas 
vouloir  de  cet  ordre  naturel  tout  à  la  fois  stable  et  mobile, 
stable  par  son  essence,  mobile  et  changeant  par  la  cause  qui 
le  gouverne.  Pourquoi,  demandera-t-on,  cette  organisation  hy- 
bride, pourquoi  celte  mobilité  attachée  aux  flancs  de  la  sta- 
bilité? Pourquoi?  Par  une  raison  fort  simple,  dont  la  logique 
saute  aux  yeux  des  moins  clairvoyants.  C'est  à  cause  de 
Thomme,  roi  de  la  création  terrestre,  maître  du  monde  sublu- 
naire ;  oui,  à  cause  de  Thomme,  à  qui  Dieu  dit  aussitôt  qu'il  Ta 
créé  :  «  Remplissez  la  terre,  possédez-la,  disposez  du  règne 
végétal  (7).  JD  Et  cette  assurance,  il  la  renouvelle  à  Noé  à  peu 
près  dans  les  mêmes  termes  (8).  Qu'est-ce  à  dire?  Évidemment 
que  Thomme  est  supérieur  à  la  nature,  puisqu'elle  est  mise  à 
sa  discrétion.  Il  n'y  a  donc  rien  d'étonnant  à  ce  que  la  nature 
subisse  les  effets  de  cette  suprématie,  qu'elle  soit  tenue  de  se 
soumettre  à  toutes  les  modifications  exigées  par  les  diverses 
conditions  et  situations  humaines,  qu'il  s'agisse  d'un  individu, 


(i)  WtII.,  XXV,  31.  (5)  Amos,  !V,  7. 

ffl  Otée,  H.  il.  (6)  Berétohiih  Rabba,  leot.  6. 

(s)  IbU.,  9.  t3.  (7)  Genèse,  I,  t3  et  19. 

(0  Exod«,  XXIII,  16;  Dealer.,  VII,  14.  (8)  IM.,  IX,  1-3. 


Digitized  by  VjOOQIC 


28  DIXIÈME    DOGME. 

d'une  nationalité  ou  de  l'humanité.  Le  serviteur  ne  doit-il  pas 
régler  ses  pas  d'après  les  nécessités,  nous  ne  voulons  pas  dire 
les  convenances  de  son  maître  ?  Voici  comment  le  sage  s'exprime 
sur  cette  question  :  «  Il  est  trois  choses  qui  font  trembler  la 
terre,  plus  une  quatrièmequi  lui  est  tout  à  fait  insupportable.  » 
Or,  quelles  sont  ces  choses?  «  La  première,  c'est  l'esclave 
métamorphosé  en  roi  ;  la  quatrième,  c'est  la  servante  installée 
à  la  place  de  sa  maîtresse  (1).  »  Voyons  encore  ce  que  le 
chantre  sacré  dit  sur  ce  même  sujet  :  «  Tu  en  as  fait  (de 
rhomme)  presque  un  dieu,  tu  l'as  couronné  de  noblesse  et  de 
majesté,  tu  Tas  laissé  disposer  souverainement  des  œuvres  de 
ta  main,  tu  as  tout  mis  à  ses  pieds,  —  jnince  et  gros  bétail, 
animaux  forains,  oiseaux  du  ciel,  poissons  de  la  mer,  —  et  il 
se  trace  une  route  à  travers  TOcéan  (2).  »  Ainsi  Thomme  est 
plus  que  l'égal  de  la  nature,  il  lui  est  supérieur,  elle  est  faite 
pour  son  usage;  il  peut,  il  doit  s'en  servir  matériellement  et 
moralement.  Mais,  qu'on  ne  l'oublie  pas,  s'il  a  plu  à  Dieu  de 
donner  la  nature  comme  servante  à  Thomme,  il  n'a  pas  pour 
cela  abdiqué  ses  droits  sur  elle,  il  ne  renonce  pas  à  s'en  servir 
à  son  tour,  dans  l'intérêt  même,  dans  l'intérêt  le  mieux  entendu 
de  sa  créature  privilégiée.  C'est  pourquoi  il  en  fait  son  instru- 
ment soit  pour  avertir,  soit  pour  châtier  peuples  et  individus. 
Et  comment  procède-t-il  alors?  Il  dépouille  l'homme  de  cette 
domination  dont  il  n'a  su  qu abuser;  il  intervertit  les  rêles:  il 
le  punit  par  où  il  a  péché,  en  le  rendant  victime  de  ce  qne 
l'incrédulité  appelle  les  caprices  ou  les  égarements  de  la  nature, 
et  que  la  religion  considère  comme  autant  d'arrêts  de  la  Provi- 
dence. Dans  cette  occasion  Dieu  agit  comme  Jacob  à  l'égard 
d'Ésaû,  lorsqu'il  le  relève  de  sa  sujétion  et  l'arme  du  glaive 
vengeur  contre  Jacob  perverti  (3).  Alors  se  réalise  la  sentence 
du  sage  :  a  L'esclave  commande ,  la  terre  tremble  et  semble 
s*élancer  de  ses  fondements.  » 
Cette  solidarité  que  nous  proclamons,  d'après  l'Écriture, 


(1)  ProT.,  XXX,  «1-45.  (3)  Genèw,  XXVII,  40. 

(9)  Psaomef,  VIII,  6-9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDERCE.  t9 

entre  Thomme  et  la  nature,  entre  Tordre  physique  et  Tordre 
moral,  nous  allons  la  retrouver  dans  la  Loi  et  dans  Thistoire 
de  la  religion.  N^est-cepas  une  des  plus  fréquentes  et,  par  suite, 
des  plus  importantes  leçons  de  Moïse  que  cette  concordance  de 
la  prospérité  matérielle  avec  la  conduite  morale  et  religieuse 
du  peuple  de  Dieu?  Ne  lui  promet-il  pas  la  jouissance  de  tous 
les  biens  de  la  terre  tant  qu*il  reste  dans  la  vraie  voie  de  la  piété 
et  de  la  vertu,  les  lui  refusant  et  les  convertissant  en  maux,  en 
châtiments,  dès  qu'il  se  rend  coupable  de  défection?  N*est-ce 
pas  là  le  principe  de  ses  fameuses  remontrances  (4)?  Ne  menace- 
t-il  pas  Israël  inlldèle  des  fléaux  de  la  nature  autant  que  du  fer 
ennemi,  en  s'écriant  :  «  Le  glaive  sévit  au  dehors,  la  terreur 
aa  dedans  (2)  !  j>  Et  pour  qu*on  ne  prenne  pas  ces  objurgations 
pour  des  lieux  communs  àTusage  des  prédicateurs  et  des  mora- 
listes de  tous  les  temps,  Thistoire  se  charge  d*en  faire  une  sai- 
sissante réalité.  Il  nous  suffira,  pour  le  prouver,  d'indiquer 
une  série  de  faits  en  rapport  avec  un  seul  phénomène  de  Tordre 
naturel,  avec  la  famine.  Ce  sont  d'abord  les  deux  famines  qui 
marquent  la  an  du  règne  de  David.  Lorsque  celui-ci  consulte 
Dieu,  il  lui  est  répondu,  quant  à  la  première,  qu'elle  est  l'expia- 
tien  d'un  crime  de  Saul  resté  impuni;  et  relativement  à  la 
seconde,  qu'elle  est  motivée  par  sa  propre  faute.  Répondant  au 
prophète  qui  lui  laisse  le  choix  entre  un  châtiment  humain  et 
un  châtiment  naturel  qu'il  appelle  divin,  le  roi  pénitent  pro- 
nonce ces  remarquables  paroles  :  «  Il  vaut  mieux  tomber  entre 
les  mains  de  Dieu  que  dans  celles  d'un  homme  (3).  »  David 
reconnaît  donc  parfaitement  le  doigt  de*  Dieu  dans  l'invasion  du 
fléau  de  la  stérilité  ;  il  y  reconnaît  la  loi  qui  rend  la  nature  soli- 
daire de  la  conduite  des  hommes.  Nous  avons  ensuite  les 
récits  dramatiques  des  famines  annoncées,  provoquées  parËlie 
et  Elisée,  notamment  la  première,  qui  est  suscitée  par  les  crimes 
d'Achab  et  Timpiélé  de  tout  Israël.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remar- 
quable dans  cet  événement,  c'est  que  le  mal  disparait  avec  sa 

(I)  LéTil.,  cbap.  16;  Deatér.,  ehap.  S8.  (3)  Il  Samuel,  XXIV,  It-14. 

(9)  Ikid,,  XXXIl,  SS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


30  nXIÉMi:    DOGME. 

cause.  En  effet,  le  jour  où  le  peuple,  convoqué  par  le  prophète 
sur  le  mont  Carmel,  fait  amende  honorable,  abjure  Tidolâtrie, 
en  s'écriant  à  la  vue  du  feu  descendant  du  ciel  :  «  L'Éternel  est 
Dieu!  rÉlemel  est  Dieu  (i)!  »  Tordre  naturel  reprend  son 
cours  régulier,  une  pluie  bienfaisanle  vient  féconder  la  terre, 
et  la  famine  disparaît  (^2). 

Il  y  a  donc  non  pas  antagonisme,  mais  alliance,  alliance 
efficace  entre  Tordre  naturel  et  Tordre  providentiel,  alliance 
spirituelle,  émanation  directe  de  Dieu  et  de  son  principe  de 
gouvernement.  Fidèle  messagère  de  Dieu,  exécutrice  de 
ses  volontés,  la  nature  n'est  plus  cette  force  aveugle,  fatale 
comme  le  destin,  se  mouvant  stupidement  dans  un  cercle  vicieux  ; 
elle  n'est  pas  davantage  une  force  capricieuse,  se  laissant  aller 
à  la  dérive  au  gré  des  vents  et  des  éléments.  Non  ;  elle  colla- 
bore, si  Ton  peut  dire  ainsi,  avec  la  Providence,  voguant  de 
conserve  avec  Thumanité,  vis  à-vis  de  laquelle  elle  remplit  les 
fonctions  de  gardien,  de  surveillant,  de  vigilante  sentinelle, 
ne  séparant  jamais  sa  cause  de  celle  de  sa  maîtresse,  jouissant 
et  souffrant  avec  elle,  ne  se  désintéressant  pas  aux  destinées 
du  genre  humain,  lui  aidant,  au  contraire,  à  les  réaliser,  lui 
montrant  tour  h  tour  un  visage  souriant  ou  menaçant,  la  sou- 
mission d'un  esclave  ou  la  révolte  d  un  démon.  Que  si  le 
témoignage  delà  Loi  et  de  Thisloire,  de  Moïse  et  des  prophètes, 
ne  paraissait  pas  suffisant,  s'il  fallait  produire  de  nouveaux 
arguments  à  Tappui  de  ce  pacte  d'alliance,  nous  en  trouve- 
rions un  des  plus  puissants  dans  le  génie  même  de  la  langue 
sacrée.Vous  le  trouvez  dans  les  nombreux  anihropomorphismes 
appliqués  à  la  nature  inorganique.  Qu'est-ce  donc  que  celle 
terre  représentée  avec  tous  les  organes  de  la  vitalité,  celte  terre 
qui  voit,  qui  entend,  qui  ouvre  et  referme  sa  bouche,  qui  a  un 
cœur,  un  sein,  des  flancs,  qui  conçoit  et  enfante  comme  la 
femme,  qui  tremble  et  vacille  comme  un  homme  ivre  (3  ?  Est- 
il  possible  d'affirmer  d'une  façon  plus  éclatante  la  spirituaHU 

(I)  I  Roli,  XVIII,  37.  (3)  Voy.  aolro  Théodlc^e,  p.  âiO-Sii 

(9)  Ibid.,  v.Ai. 


DigitizedbyVjOOQlC     . 


DE   LA   PROVJMNCE.  31 

de  la  matière  inerte?  Le  rationalisme,  qui  fait  sonner  si  hant 
ses  conceptions  et  ses  découvertes,  a-t-ii  jamais  entrevu  quel- 
que chose  d'aussi  élevé?  La  philosophie  s'est-elle  jamais  doutée 
d*ane  pareille  association,  reproduisant  sous  une  forme  uni- 
verselle la  mystérieuse  union  de  Tâme  avec  le  corps?  Ou  bien, 
trahissant  son  propre  principe,  songerait-elle  à  protester  contre 
cette  assimilation,  à  s'inscrire  en  faux  contre  le  sentiment  de 
Ténération  que  la  religion  nous  inspire  pour  celte  almamater? 
Mais,  si  elle  s'inflige  à  elle-même  ce  démenti,  elle  nous  dispense 
du  soin  de  la  réfuter. 

En  voilà  assez,  sans  doute,  pour  la  démonstration  de  notre 
thèse,  à  savoir  qu'il  y  a  coexistence  et  harmonie  entre  Tordre 
naturel  et  Tordre  providentiel,  et  qu'ils  concourent  tous  deux, 
chacun  à  sa  manière,  au  développement  humanitaire.  Telle 
est  cette  triple  création  qui  s'abrite  k  Tombre  de  la  main  de 
Dieu  (1),  et  qui  vaut  à  l'Éternel  la  triple  dénomination  de  : 
«  ordonnateur  du  ciel,  fondateur  de  la  terre  et  protecteur  de 
Zion  (2),  9  c'est-à-dire  triple  principe  de  la  Providence,  de  la 
nature  et  de  Thumanité. 

§  3.   De  la  Providence  générale. 

A  propos  du  quatrième  dogme  (3),  nous  avons  eu  déjà  l'occa- 
sion de  traiter  de  la  Providence  générale  ;  nous  avons  cherché 
à  établir  que  l'éternité  de  Dieu,  ou  Dieu  dans  l'histoire, 
c'est  la  Providence  divine  présidant  à  la  succession  des 
époques,  des  évolutions  politiques,  morales  et  sociales.  Mais 
il  faut  bien  reconnaître  qu'en  proclamant  Dieu  le  premier  et  le 
dernier,  celui  qui  annonce  la  fln  dès  le  principe,  qui  prédit  les 
événements  longtemps  avant  leur  arrivée,  qui  dès  le  principe 
a  fait  Tappel  des  générations,  TËcrilure  ne  nous  montre 
encore  qu'un  côté  de  la  Providence  générale.  Il  faut  qu'après 

{!)  iMie,  LI,  te.  (a)  Voy.  Mtra  TkéoaMe,  p.  330-341. 

(t)  iHd, 


Digitized  by  VjOOQIC 


32  DIXIÈME   DOGME. 

nous  l'avoir  révélée  dans  le  temps,  elle  nous  la  montre  dans 
l'espace,  embrassant  d'un  seul  coup  d'œil  toutes  les  fractions 
de  la  société  contemporaine,  débrouillant  le  fil  qui  unit  ces 
millions  d'existences  éparpillées,  opérant  ce  miracle,  qui  n'est 
possible  qu'à  Dieu,  de  sauvegarder  l'individualité  au  sein  de  la 
généralité,  de  faire  de  l'humanité  cette  chaîne  infinie  dont 
chaque  anneau  conserve  sa  forme  particulière.  Qu'est-ce  que 
la  religion  nous  enseigne  à  l'égard  de  cette  nouvelle  face  de  la 
Providence  générale?  Nous  le  demanderons  à  la  Bible,  fidèle 
dépositaire  de  la  pensée  divine  ;  nous  le  demanderons  surtout 
à  ces  révélations  de  la  Genèse  dont  nous  avons  constaté  l'impor- 
tance (1).  La  Providence  générale,  c'est-à-dire  Dieu  dirigeant 
et  gouvernant  le  genre  humain  comme  une  personnalité  unique, 
a  son  expression  claire  et  nette  dans  les  récits  de  la  création  et 
du  déluge.  Assurément  la  création  proclame  l'unité  du  genre 
humain,  sortant  d'une  souche,  d'un  générateur  unique,  et  appelé 
à  se  perpétuer  d'après  ce  type  primitif  que  Dieu  fit  à  sa  ressem- 
blance et  à  son  image.  La  Bible  n'admet  aucune  distinction 
dans  la  descendance  d'Adam.  Nous  remarquons,  en  effet,  qu'en 
tête  de  la  première  généalogie  elle  a  soin  de  nous  rappeler  que 
Dieu  créa  l'homme  à  son  image  et  à  sa  ressemblance  (^].  Qu'est- 
ce  à  dire?  Que  la  descendance  humaine  conserve  à  perpétuité 
l'empreinte  divine  dont  fut  marqué  le  père  commun  en  sortant 
des  mains  du  Créateur.  Puis,  à  cette  égalité  d'origine  l'histoire 
du  déluge  vient  ajouter  l'égalité  morale,  qui  découle  de  la  res- 
ponsabilité. Qu'est-ce  que  cette  condamnation  des  hommes  en 
masse,  sinon  la  conséquence  d'une  loi  unique,  s'imposant  indis- 
tinctement à  tous  et  ne  laissant  personne,  ni  grand  ni  petit,  se 
soustraire  à  son  empire?  Qu'est-ce  encore  que  la  nouvelle  alliance 
contractée  avecNoé  dès  sa  sortie  de  l'arche,  lorsque  Dieu  lui 
annonce  par  serment  (3)  qu'il  n'y  aura  plus  de  déluge  universel, 
que  l'ordre  naturel  ne  sera  plus  jamais  entièrement  bouleversé? 
Pas  autre  chose  que  la  confirmation  d'une  Providence  gént'^rale 

(i)  Voy.  notre  RëTélalion,  p.  S3-50.  (3)  h«Ie,  L1V,  9. 

(S)  Genèse,  V,  9  et  5. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  33 

qui  s*engage  à  préserver  la  société  de  toat  cataclysme  total. 
Prenons  ensuite  la  vocation  d* Abraham.  De  prime  abord  celle- 
ci  semblerait  opérer  une  scission  entre  le  monde  religieux  et 
le  monde  politique  ;  mais,  à  y  regarder  de  près,  on  découvre  la 
sanction  de  la  Providence  générale.  Elle  est  en  toutes  lettres 
dans  le  terme  final  de  cette  vocation  :  c  Par  toi  seront  bénies 
toutes  les  familles  de  la  terre  (t)t  »  qui  signifie  que  la  race 
d*Abraham  sera  comme  le  canal  par  lequel  les  bénédictions  de 
la  vérité  religieuse  arriveront  à  tous  les  peuples  de  la  terre, 
peaple-ponlife  servant  de  lien  entre  la  divinité  et  le  restant  de 
rbumanité.  Dans  cette  clause  finale  se  trouvent  ainsi  condensées 
toutes  ces  idées  de  fusion,  d'unitlcation,  de  solidarité  interna* 
tionale  dont  notre  siècle  voudrait  s*arroger  la  paternité. 

En  ce  qui  concerne  les  développements  donnés  au  principe 
patriarcal  par  Moïse  ou,  pour  mieux  dire,  par  ses  continuateurs, 
nous  les  avons  suffisamment  mis  en  lumière  (2)  dans  Texposé  de 
la  doctrine  humanitaire  du  grand  prophétisme  et  des  hautes 
aspirations  de  la  poésie  sacrée.  Celle-ci  fut  la  première  à 
reconnaître  en  Dieu  non-seulement  le  créateur  du  ciel  et  de  la 
terre,  mais  aussi  le  dispensateur  des  âmes  et  du  souffle  de 
vie  (3),  le  roi,  le  grand  roi  des  peuples,  celui  qui  règne  sur 
toute  la  terre,  qui  reçoit  foi  et  hommage  d*une  extrémité  du 
monde  à  Fautre,  le  Dieu  des  dieux,  le  maître  des  maîtres, 
le  juge  incorruptible  des  nations,  contemplant  du  haut  des  cieux 
tous  les  fils  des  hommjes,  embrassant  dans  une  égale  sollicitude 
tous  les  habitants  dc(  globe,  prononçant  en  dernier  arrêt  sur 
les  corps  célestes  comme  sur  les  rois  terrestres  (4).  11  est  vrai 
que  rÉcriture  ne  connaît  pas  les  noms  abstraits  de  providence 
et  d'humanité,  ou,  pour  mieux  dire,  elle  ne  s*en  sert  pas,  les 
abstractions  et  les  idées  générales  étant  alors  Tinconnu  ;  mais 
quelle  richesse  dans  ces  dénominations  multiples  qui  consti- 
tuent la  philosophie  populaire,  la  généralisation  la  mieux  ap* 
propriëe  à  Tesprit  des  masses  ! 


il 


(t)  Genète,  XII,  3.  (4)  PitouM,  ebap.  53,  47,  KO,  96,  98; 

(SJ  Voy.  notre  RéTéUUon,  p.  9S-97.  Iiale,  XXIV,  «i. 

(â)  iMÎe,  XLII,  r  ;  XLV,  If  et  t» 


Digitized  by  VjOOQIC 


31  DIXIÈME    DOGJtfË. 

iVais  il  ne  suffit  pas  d'avoir  mis  hors  de  conleste  Texislencc 
d  une  Providence  générale,  corrélative  à  la  conceplion  de  Tbu- 
manilé.  Il  Tant  aller  plus  loin,  creuser  le  dogme,  en  chercher  la 
cause  finale.  La  première  question  qui  surgit  ici,  c'est  celle  de 
savoir  si  TÉcriture  reconnaît  un  but  quelconque  à  Thumanitô, 
si  elle  a  un  idéal  à  lui  mettre  devant  les  yeux  dont  elle  lui  con- 
seille la  poursuite  à  travers  la  diversité  de  ses  évolutions.  Eb 
bien,  oui,  cet  idéal  existe  :  sans  doute  il  n'est  pas  énoncé  dans 
une  de  ces  formules  algébriques  qu'affectionne  tant  la  raison 
moderne.  Qu'on  ne  s'attende  donc  pas  à  le  trouver  écrit  en 
toutes  lettres  dans  un  endroit  apparent  de  nos  livres  saints. 
A  notre  avis,  il  y  a  mieux  que  cela.  Ce  but  suprême,  on  le  ren- 
contre partout,  dans  le  récit,  dans  la  loi  comme  dans  la  doc- 
trine. En  quoi  consiste-t-il  ?  Il  consiste  dans  le  développement 
progressif  de  la  personnalité  et  de  la  dignité  humaine  aboutis- 
sant à  la  connaissance,  et,  par  suite,  à  l'adoration  de  plus  en 
plus  intelligente  de  Dieu.  Que  l'on  nous  pardonne  de  citer  en- 
core les  récits  de  la  Genèse,  dont  les  enseignements  sont  inépui- 
sables. Et  d'abord,  quel  est  le  motif  assigné  au  déluge?  «  Dieu 
vit,  est-il  dit,  que  la  malice  de  Thomme  augmentait  sur  la  terre, 
que  les  imaginations  et  penchants  de  son  cœur  étaient  entière- 
ment tournés  vers  le  mal...  Il  dit  à  Noé  :  La  fin  de  toute  chair 
est  venue  devant  moi  ;  ils  (les  hommes)  ont  rempli  la  terre  de 
leurs  violences,  je  vais  donc  les  anéantir  avec  la  terre  (1).  » 
Voilà  une  entrée  en  matière  qui  contient  une  double  leçon  : 
Premièrement,  que  l'humanité  est  soumise  à  une  loi  inviolable  ; 
secondement,  que  cette  loi  a  pour  objet  la  sauvegarde  de  la  di- 
gnité humaine,  comme  le  dit  encore  fort  bien  le  texte  :  «  El 
Dieu  vit  la  terre  qu'elle  était  gâtée,  car  toute  chair  avait  cor- 
rompu sa  voie  (2).  v  II  s'ensuit  que  si  l'individu,  ou  la  société, 
ou  le  genre  humain  tout  entier  arrivait  à  oublier  sa  divine  ori- 
gine et  cessait  de  reconnaître  sa  propre  image  pour  tomber  au 
niveau  de  la  bestialité,  en  se  laissant  aller  sur  la  pente  âpre  des 
jouissances  et  des  passions  brutales,  il  sera  par  ce  fait  déclaré 

(OGeoèso,  Vf,  tt-13.  (S)  nu. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PROVIDENCE.  35 

déchu,  sorli  de  sa  voie,  gâté  et  corrompu.  Aussi  Dieu  a-t-il  bien 
soin  d'inculquer  celte  vérité  au  restaurateur  de  rhumanilé,  à 
Noé,  lorsqu'il  lui  dit  :  «  Le  respect  et  la  crainte  de  Thomme  pë* 
seront  sur  tous  les  animaux  de  la  terre  (1).  »  Par  cette  assurance, 
si  largement  commentée  par  la  tradition  et  la  théologie  (2), 
Dieu  marque  de  nouveau  à  Fbomme  son  rang  dans  Tordre  de 
la  création,  lui  prescrit  de  se  maintenir  invariablement  au- 
dessus  de  la  race  animale,  sons  peine  de  perdre  son  iden- 
tité. De  là  cette  profonde  remarque  de  nos  sages  que  Tanimal 
cesse  de  reconnaître  son  supérieur  dans  la  hiérarchie  des  êtres, 
soit  dans  Tbomme  mort,  privé  du  souffle  divin  qui  était  son  au- 
réole, soit  dans  Thomme  dégradé  par  Tindignité  de  sa  conduite 
morale  ou  par  son  asservissement  aux  mauvaises  passions. 

Cette  thèse  est-elle  conflrmëe  par  la  loi  de  Moïse?  Comment 
en  douter  en  présence  de  sa  sollicitude  pour  la  sainteté  et  la 
pureté  du  peuple  de  Dieu,  quand  elle  se  montre  si  sévère  à  l'é- 
gard de  la  moindre  violation  des  bonnes  mœurs,  si  jalouse  à 
écarter  tout  ce  qui,  de  près  ou  de  loin,  pourrait  influer  sur  notre 
dégradation  physique  et  morale?  L'Ecclésiaste  résume  cette 
pensée  dans  le  passage  suivant  :  «  J'ai  souvent  médité,  dit-il 
mélancoliquement,  sur  cet  étrange  contraste  entre  Torigine  et 
la  conduite  de  Tbomme  ;  créature  de  Dieu,  il  descend  volontai- 
rement au  niveau  de  la  béte  (3)  !  »  Maintenant  il  importe  de  re- 
marquer que  cette  dignité  humaine,  qui  fait  du  plus  misérable 
crétin  le  supérieur  du  colossal  éléphant  et  du  majestueux  Réem, 
n^est  pas  le  but,  mais  seulement  le  moyen,  la  boussole  qui  nous 
montre  le  chemin,  Tétoile  polaire  qui  nous  guide  au  milieu  des 
ténèbres.  Mais  enfin  quel  est  ce  but  lui-même?  Notre  rappro- 
chement de  Dieu,  notre  attachement  à  son  service,  la  connais- 
sance de  ses  perfections  et  de  ses  attributs,  la  parfaite  intelli- 
gence du  culte  qui  lui  convient  et  qu'il  aime  le  mieux  ;  c'est,  en 
d^autres  termes,  la  royauté  de  Dieu  reconnue  par  tous  les  peu- 
ples, confessée  et  professée  d'une  extrémité  de  la  terre  à  l'autre, 


(l)  Genèie,  IX,  6.  Uvre  III,  chap.  15;  Akéd*,  diuert.  16. 

(i)  Cf.  Talmnd,  Sabbalh,  151;  Ikirim,  (3)  Eccléi.,  Ilf,  46. 


Digitized  by  VjOOQIC 


36  DIXIÈME   DOGMB. 

remplissant  les  continents  et  les  ties  comme  Teau  remplit 
rOcéan,  faisant  retentir  partout  le  nom  et  la  gloire  du  Sei- 
gneur (1).  Convenons-en  :  Thumanilé  n'en  est  pas  réduite  à  tâ- 
tonner dans  robscurilë  comme  Taveugle  en  plein  midi  ;  sa  voie 
est  tracée,  la  route  est  jalonnée  par  les  révélations  de  la  Genèse, 
de  Moïse  et  des  prophètes.  Elle  n'est  pas  fondée  à  dire  :  «  Que 
suis-je,  où  vais-je?  a  quand  Dieu  s*est  plu  à  lui  annoncer  d'une 
voix  si  distincte  son  origine  et  sa  fin.  Méditez  la  Genèse,  lui 
répondrons-nous,  et  vous  y  trouverez  vos  parchemins,  vos  ti- 
tres de  noblesse;  étudiez  la  Loi,  et  vous  découvrirez  sous  la 
lettre  les  conditions  qui  sont  la  sauvegarde  de  votre  dignité; 
lisez  les  prophètes,  et  vous  verrez  Tavenue  menant  droit  au  but. 
Dieu  glorifié  par  tous  les  peuples ,  et  le  monde  entier  devenu 
son  temple  ! 

Et  ce  n'est  pas  tout.  La  parole  révélée  ne  se  borne  pas  à 
nous  ouvrir  ces  vastes  horizons,  cette  perspective  lointaine  de 
la  béatitude  dans  Tadoration  divine.  Elle  ne  croit  pas  avoir  ac- 
compli sa  tâche  en  disant  aux  hommes  :  «  Tout  cela  est  à  vous, 
si  vous  savez  le  chercher  ;  »  elle  nous  montre  Dieu  aidant  l'hu- 
manité, la  soutenant  dans  ses  efforts  vers  la  perfectibilité,  fai- 
sant, pour  ainsi  dire,  la  moitié  du  chemin  pour  faciliter  la  ren- 
contre. Cela  semble  du  moins  ressortir  de  tant  de  passages  où 
Dieu  se  plaît  à  apparaître  sur  la  scène  du  monde.  C'est  lui- 
même  qui  allume  le  phare  sacré  sur  les  sommets  de  Zion  ;  c'est 
lui-même  qui  introduit  le  fils  de  l'étranger  dans  sa  maison  de 
prière;  c'est  lui  encore  qui  verse  l'esprit  saint  sur  toute  chair, 
qui  opère  la  fusion  des  peuples  grâce  à  une  sorte  de  langue  re- 
ligieuse universelle,  qui  veut  bien  dire  au  genre  humain  :  «  Tu 
es  mon  peuple,  »  même  avant  que  ce  dernier  lui  dise  :  a  Tu  es 
mon  Dieu  (3).  »  Ce  n'est  pas  à  dire  que  Dieu  pousse  rhumanilë 
forcément  ou  violemment  dans  la  voie  du  salut,  une  pareille  as- 
sertion serait  démentie  par  les  faits  comme  par  les  principes  : 


(1)  Dentër.,  XXX,  90;  Iiale,  XI,  9;  (i)  IsaTe,  IV,  K;  XVI,  7;  JoSi,  III,  1; 

LIX,  19;    Zéplumia,  III,   9;   Zaobarie,      Zacharie,  Xlll,  9;  cf.  Tolmud,  Kidouschin, 
XIV,  9.  ,  70. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  37 

par  les  faits,  qui  nous  font  assister  au  spectacle  de  la  société, 
si  souvent  dévoyée,  plongée  tantôt  dans  Tidolàtrie,  tantôt  dans 
le  matérialisme,  parfois  dans  Tadoration  de  sa  propre  image  ; 
par  les  principes,  qui  protestent,  comme  nous  allons  le  voir, 
contre  toute  violence  directement  exercée  sur  la  liberté  hu- 
maine, individuelle  ou  collective.  Dieu  ne  violente  pas  plus 
l*âme  de  Thumanité  que  celle  de  Ruben  ou  de  Scbiméon.  Ce 
qu'il  fait,  le  voici  :  d'une  main  il  lui  indique  le  but,  tandis  qu'il 
lui  tend  Tautre  pour  franchir  les  obstacles,  procédant  envers 
elle  comme  à  Tégard  du  simple  particulier,  respectant  son  libre 
arbitre  tout  en  se  tenant  prêt  à  le  secourir.  II  agit  d'aulant  plus 
identiquement  dans  les  deux  cas  que  Thomme  et  Thumanité, 
nous  venons  de  le  voir,  semblent  taillés  sur  le  même  patron  ; 
car  si  celui-ci  est  un  petit  monde  (microcosme),  celle-ci  n'est 
qu'un  immense  individu  (macrocosme). 

La  conclusion  à  tirer  des  considérations  que  nous  venons  de 
développer,  c'est  que  la  Providence  générale  n'est  pas  une  abs- 
traction pure  ;  elle  se  présente  à  nous  avec  tous  les  insignes 
de  la  réalité  vivante.  Elle  marche  parallèlement  à  l'humanité, 
qu'elle  dirige  vers  un  but  précis ,  déterminé  ;  et  ce  but,  c'est 
la  perfection  qui  est  elle-même  la  connaissance,  nous  devrions 
dire  la  possession  de  Dieu,  obtenue  par  l'incessant  effort  intel- 
lectuel et  moral,  ayant  pour  base  la  dignité  humaine  bien  en- 
tendue. 

§  4.  De  la  Providence  collective  ou  nationale. 

La  reconstruction  de  la  société  par  Noé  et  ses  fils  s'appuie 
snr  un  élément  nouveau.  Avant  le  déluge,  vous  n'avez  que  deux 
entités,  le  genre  et  Tindividu;  mais  après  le  déluge  apparaît 
sur  la  scène  de  Thistoire  un  élément  intermédiaire  entre  les 
deux,  c'est  la  nationalité.  La  Bible  établit  ce  point  avec  une 
grande  précision  dans  la  nomenclature  qu'elle  nous  donne  de 
la  descendance  de  Noé.  «  C'est  des  fils  de  Noé,  dit-elle,  que  date 
la  séparation  des  peuples,  divisés  par  langues,  familles  et  con- 


Digitized  by  VjOOQIC 


t^8  DIXIÈME    DOGMK. 

trées  (1).  »  Et  tout  aussitôt  ce  point  généalogique  est  confirmé 
par  le  récit  légendaire  de  la  tour  de  Babel,  nous  présentant  la 
dissémination  des  peuples  comme  la  conséquence  de  la  confu- 
sion des  langues  (2).  Il  n'est  pas  douteux  que  cette  légende^ 
comme  toutes  celles  de  la  Genèse,  renferme  une  de  ces  révéla* 
tions  essentielles  qui  intéressent  les  origines  et  les  destinées  de 
rtiumanité.  Elle  semble  vouloir  nous  dire  que  la  dispersion  des 
bommes  ne  fut  pas  Tœuvre  du  hasard,  pas  plus  que  de  simples 
convenances  sociales.  Elle  est  un  fait  providentiel  ayant  pour 
objet  la  fondation  des  nationalités,  le  classement  des  hommes 
par  groupes  et  par  races,  doués  de  propriétés  physiques  et  mo- 
rales qui  serviront  à  les  différencier,  propriétés  qui  nous  sem- 
blent résulter  de  la  double  expression  «  langue  et  contrée  (3). 
Il  est  donc  avéré  que  le  principe  des  nationalités,  que  Ton  est 
porté  à  considérer  comme  une  conquête  récente,  est  reconnu  et 
proclamé  an  début  de  Tâge  historique  par  le  livre  divin.  Ici  Ton 
ne  peut  se  défendre  d*admirer  l'immortel  génie  qui  préside  au 
développement  de  Thistoire  du  genre  humain,  attendu  que 
sans  le  principe  des  nationalités  il  n'y  a  pas  d'histoire  propre- 
ment dite.  Mais  la  Bible  se  borne- t-elle  à  affirmer  ce  principe? 
Non  :  elle  a  hâte  de  nous  montrer  dans  le  promoteur  des  natio- 
nalités celui  qui  les  gouverne,  qui  surveille  leur  grandeur  et 
leur  décadence,  ne  leur  retirant  jamais  sa  sollicitude  tant 
qu'elles  ne  sont  pas  condamnées  à  disparaître.  Elle  nous  en 
fournit  un  exemple  éclatant  et  terrible  dans  la  catastrophe  de 
Sodome  :  il  a  été  suffisamment  démontré  que  Sodome  est  à  la 
Providence  nationale  ce  qu'est  le  déluge  à  la  Providence  géné- 
rale (4).  Quelle  est,  en  effet,  la  leçon  qui  en  découle?  Que  Dieu 
veille  sur  chaque  peuple,  mais  en  lui  laissant  liberté  pleine  et 
entière  sur  le  choix  de  sa  conduite  ;  qu'il  ne  se  hâte  pas  de 
punir,  si  grands,  si  redoutables  que  soient  les  progrès  du  mal  « 
tant  qu'il  reste  quelque  espoir  d  en  arrêter  le  cours  ;  qu*à  cet 
égard  dix  justes,  grâce  aux  effets  salutaires  du  principe  de  so- 

(I)  G«iièM,  X,  6;  XX,  Si  61  5«.  (,)  i^.,  v.  10.  dhWW»  ûnWfiO 

(t)  /«M.,  Kl,  1-9.  (4)  Voy.  BotN  HétélaUoo,  p.  41-45. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DK  LA  provide:«ce.  39 

lidarité,  peuvent  sauver  un  pays  et  suspendre  l'arrêt  de  mort. 
MaisTarrêt,  une  fois  prononcé,  doit  avoir  son  cours;  le  jugement 
doit  être  exécuté,  et  il  faut  laisser  passer  la  justice  divine,  si  tout 
espoir  d'amendement  est  perdu.  Il  en  est  d'une  société  fonciè- 
rement corrompue  comme  d'un  membre  gangrené  ;  il  faut  le 
couper  pour  la  préservation  des  autres  membres,  c'est-à-dire  des 
autres  nationalités.  Tout  cela  ressort,  clair  et  net,  du  long  récit 
des  méfaits  de  Sodome,  de  Tinlervention  d'Abraham  et  de  la 
catastrophe  finale  (1).  Nous  pouvons  en  tirer  encore  un  autre 
enseignement  dont  on  appréciera  la  valeur  théorique.  11  sem- 
blerait qu'en  même  temps  qu'elle  nous  fait  voir  la  Providence 
nationale  en  plein  exercice,  TËcriture  tient  à  la  rattacher  à  la 
Providence  générale,  et  ce  n*est  pas  sans  discernement  qu'elle 
choisit  son  champ  d'activité.  L'épisode  de  Sodome  réalise 
parfaitement  ce  double  résultat  :  si  la  dernière  nuit  de  cette 
ville  maudite  nous  révèle  sa  vraie  culpabilité,  en  mettant  en  re- 
lief son  égoïsme  poussé  jusqu'à  la  férocité,  elle  apporte  aussi  sa 
sanction  à  la  fraternité  des  peuples  et  sa  protestation  contre 
toute  tentative  d'isolement  et  de  séparation  absolue  en  faveur 
de  la  liaison  de  tous  les  anneaux  de  la  chaîne  sociale.  Tout 
chaînon  qui  voudrait  s'en  détacher  est  condamné  à  disparaître, 
à  cause  du  désordre  qu'il  introduit  dans  l'organisation  né- 
cessaire de  l'ensemble.  Ainsi,  de  même  que  l'humanité  réfléchit 
la  Providence  générale,  les  nationalités,  qui  ne  sont  que  les 
différents  aspects  du  genre  humain ,  y  aboutissent  à  leur  tour 
par  l'opération  de  la  synthèse. 

Maintenant  il  importe  d'étudier  le  principe  des  nationalités 
dans  le  mosaïsme  et  le  prophéti&me.  De  prime  abord  Moïse 
semble  marcher  à  rencontre  du  principe,  lui  qui  ne  connaît  au 
inonde  que  le  peuple  de  Dieu,  lui  qui  élève  de  si  fortes  barrières 
entre  Israël  et  les  Ghananéens.  Nous  avons  déjà  expliqué  [i) 
les  motifs  de  cet  antagonisme  provoqué  par  les  nécessités  de 
défendre  le  monothéisme  contre  les  attaques  de  tout  genre  aux- 
quelles il  était  en  butte  de  la  part  du  polythéisme.  Ce  serait 

(I)  Ge&èae,  ehâp.  18  el  19.  (9)  Vojei  noirt  Révâatton,  p.  »1-ft01. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


40  DIXIÈME   DOGME. 

donc  se  tromper  que  d'imputer  au  lëgîslatear  la  méconnaissance 
da  principe  des  nationalités.  Il  TafOrme,  da  reste,  de  la  manière 
la  plus  formelle  dans  son  cantique  suprême:  «  Qaand  le  Très- 
haut,  dit-il,  mit  les  peuples  en  possession  de  leur  patrimoine , 
et  qu'il  procédait  à  la  séparation  des  fils  d'Adam,  il  fixa  les  li- 
mites des  nations  d'après  le  chiffre  des  enfants  d'Israël  (1).  Ceci 
est  la  confirmation  solennelle  de  l'annonce  primitive  de  la  dis- 
sémination de  la  famille  de  Noé;  c'est  la  consécration  de  la 
théorie  que  la  physiologie  des  nations  est  en  rapport  avec  leur 
configuration  géographique.  Quant  aux  prophètes,  il  suffit  de 
rappeler  la  place  considérable  occupée  dans  les  livres  d'Isiûfe, 
de  Jérémie,  d'Ézéchiel,  de  Nohum,  d'Obadia,  de  Jonas,  par  les 
prophéties  relatives  aux  peuples  limitrophes  de  la  Palestine  (2). 
Nous  avons  constaté,  en  nous  appuyant  sur  le  témoignage  de 
la  tradition,  que  ce  sont  là  des  élégies,  de  véritables  messe- 
niennes  qui  tombent  de  la  bouche  d'or  des  voyants  d'Israël. 
Mais  si  la  poésie  sacrée  gémit  sur  le  sort  des  peuples  idolâtres, 
si  le  prophète  se  lamente ,  si  ses  intestins  vibrent  comme  les 
cordes  plaintives  d'un  instrument  funèbre ,  s'il  annonce  avec 
tristesse  ou  la  chute  de  Moab  ou  la  ruine  de  la  puissante  Tyr  (3), 
ne  sont-ce  pas  autant  de  manifestations  du  vif  intérêt  avec 
lequel  l'Écriture  suit  et  les  péripéties  du  drame  de  l'histoire  et 
les  vicissitudes  des  nationalités  qui  formaient  le  monde  d'alors? 
Et  voyez  quelles  profondes  traces  ce  principe  a  laissées  dans  le 
judû'sme,  puisque  la  légende,  cette  poétique  de  Thistoire  sainte, 
s'en  est  emparée  !  Elle  nous  représente  Dieu  assistant  avec  douleur 
au  spectacle  des  chutes  sociales,  et  imposant  silence  aux  concerts 
des  séraphins  dans  cette  nuit  sombre,  fatale,  qui  précédait  la 
submersion  des  légions  de  Pharaon  dans  la  mer  Rouge  :  «  Quoi  ! 
se  serait  écrié  le  Dieu  de  miséricorde,  vous  osez  chanter  quand 
les  œuvres  de  ma  main  vont  être  submergées  (4)  1  » 
Voilà  donc  le  principe  des  nationalités  et  la  Providence  na- 


(0  Dealer.,  XXXII,  8.  Éiéobiel,  ohap.  t6-tS. 

(I)  Voy.  notre  RéTéltUoD,  p.  88*91.  (4)  SohemoUi  Rabbe,  aeot.  tS;  Teikoot, 

(S)  iMie,  XV,  8^  XVI,  18;  XXIII,  1-14;     iM. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE  LA  provideucb.  41 

liohale,  qni  en  est  la  régulatrice,  acceptes  par  Thistoire  et  par  la 
légende,  par  Moïse  et  par  les  prophètes.  Toute  la  Bible  en  est 
imprégnée.  C'est  snr  ce  double  principe  qu'est  venu  ensuite  se 
greffer  le  système  des  génies  protecteurs,  anges  gardiens  des 
peuples,  système  efQeuré  par  le  prophète  de  la  captivité  (1),  et 
jouant  un  réle  prépondérant  dans  la  mythologie  païenne  comme 
dans  la  démonologie  mystique. 

De  la  constatation  du  principe  il  nous  faut  passer  à  sa  raison 
d'être,  aller  à  la  découyerte  de  sa  cause  finale,  comme  nous  ra- 
yons fait  à  propos  de  la  Proyidence  générale.  S'il  est  yrai,  ainsi 
que  nous  ayons  essayé  de  le  démontrer,  qu'il  existe  une  mission 
humanitaire ,  il  en  est  une  autre,  non  moins  certaine,  qui  s'im- 
pose à  chaque  peuple,  mais  surtout  aux  nations  mères.  L'Scri- 
ture  nous  apprend-elle  quelque  chose  là-dessus?  On  peut  dire 
sans  être  taxé  d'exagération  qu'elle  est  l'affirmation  perma- 
nente de  la  mission  des  nationalités appliquée  à  un  peuple 

spécial,  à  Israël.  Jamais  oracle  n'a  formulé  en  termes  aussi 
transparenls  la  destinée  d'une  race;  rien  dans  les  prédictions  si- 
byllines, rien  dans  les  révélations  de  la  Pythonisse  qui  res- 
semble à  la  vocation  d'Abraham  ;  rien  non  plus  qni  soit  eompa- 
rable  à  la  précision  avec  laquelle  Moïse  définit  la  tftche  d'Israël. 
«  Vous  serez  pour  moi,  dit-il  au  nom  de  Dieu,  un  royaume  de 
pontifes  et  une  nation  sainte  (2).  »  Vous  retrouvez  la  même 
netteté  dans  les  appellations  dont  les  prophètes  décorent  la  des- 
cendance d'Abraham  :  ici  c'est  le  peuple  que  Dieu  s'est  créé 
pour  raconter  sa  gloire  (3)  ;  là  c'est  la  primeur  des  produits 
humains  consacrée  an  Seigneur  (4)  ;  ailleurs  c'est  le  fils  du 
Dieu  vivant  (5),  ou  le  renom  et  la  gloire  des  peuples  (6).  Que 
si  en  regard  de  ces  définitions  intarissables  de  la  mission  d'Israël' 
l'Écriture  garde  un  silence  pour  ainsi  dire  systématique  sur 
celle  des  autres  nations,  cette  différence  de  traitements  n'a  rien 
que  de  logique.  Il  ne  faut  jamais  perdre  de  vue  que  la  Bible 


(1  )  Dufel,  X.  f  S  6t  SO  ;  XII»  I .  (4)  Jér^mie,  II,  3. 

(4)  Esoda»  XIX,  6.  (5)  Oiée,  II,  1 . 

(3)  Iule,  XLIll,  SI.  (6)  Zé^kulA»  m,  tO. 


Digitized  by  VjOOQIC 


42  DIXIÈME    DOGBIE. 

est  avant  tout  Torgane  direct  de  la  religion  ;  c*est  sa  tâche  d*en 
célébrer  les  grandeurs,  de  glorifier  ses  représentants,  de  répan- 
dre et  de  généraliser  son  inflaence,  lâche  immense,  qui  a  de 
quoi  Tabsorber  en  entier ,  au  point  de  laisser  fort  peu  de  place 
&  tout  ce  qui  s*éloigue  de  sa  sphère  d'action.  Cependant,  en 
disant  à  Israël:  «  A  toi  la  religion,  à  toi  les  fonctions  de  pontife 
de  rhumanité  »,  elle  ne  nie  pas  pour  cela  les  missions  politiques 
et  sociales  qui  constituent  le  domaine  des  autres  nations.  Sa  ré- 
serve n'est  pas  si  absolue  qu'elle  Tempôche  de  soulever  parfois 
le  coin  du  rideau  pour  laisser  entrevoir  quelque  chose  des  des- 
tinées particulières  de  tel  ou  tel  peuple.  Sans  parler  des  prophéties 
apocalyptiques  de  Daniel  (1)  sur  les  quatre  grandes  monarchies 
universelles,  nous  signalerons  le  rôle  tracé  par  Jérémie  au  roi 
Nabuchodonozor.  Il  rappelle  le  serviteur  de  Dieu  [i]  ;  il  se  corn- 
platt  dans  Ténumération  des  peuples  qu'il  fera  passer  sous  le  joug  ; 
il  leur  prédit  leur  asservissement;  il  ne  leur  laisse  d  autre  alter- 
native que  la  servitude  ou  la  mort;  il  lui  adjuge  l'Egypte  comme 
dédommagement  des  dépouilles  emportées  du  sacde  Ty r,  mais  en- 
levées par  la  mer  (3).  Il  saute  aux  yeux  que  le  roi  de  Babylone 
est  investi  d'une  mission  réelle,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  déHnie. 
Apparemment  il  était linstrument  servant  à  opérer  un  rappro- 
chement entre  les  diverses  nationalités  qui  composaient  le 
monde  de  la  première  antiquité,  &  broyer  avec  le  pilon  de  la 
guerre  les  éléments  hétérogènes  que  Dieu  voulait  fondre  en- 
semble, dans  le  grand  dessein  d'activer  les  progrès  du  principe 
humanitaire.  Telle  est,  en  général ,  la  raison  d'être  des  grands 
conquérants,  de  ces  vendangeurs  qui  foulent  les  peuples  sous 
le  sabot  de  leurs  coursiers.  Ce  sont  des  êtres  prédestinés  et, 
'  quoi  qu'on  dise,  les  héros  de  Thistoire  resteront  toujours  des 
héros;  les  Nemrod ,  les  Nabuchodonozor,  les  Gyrus ,  transmet- 
tront leur  gloire  avec  leur  mot  d'ordre  mystérieux  aux  Alexandre, 
aux  César,  aux  Charlemagne,  aux  Napoléon,  et  le  cercle  de  leur 
action  unificatrice  ira  toujours  s'élargissant,  semblable  aux 

(I)  Daniel,  oh«p.  7,  8  et  «I.  (s)  Êi^oUel,  XXIX,  18-iO. 

(t)  JMBle,XXV,9;XXVII,«. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PROVIDKNCE.  43 

orbes  tracés  par  l'eau  autour  de  la  pierre  lancée  avec  violence 
dans  son  sein.  Ce  n'est  pas  à  dire  assurément  que  Dieu  n'ait  que 
ce  mojen  pour  réaliser  l'union  et  la  fusion  des  peuples  ;  ce  serait 
un  blasphème,  formellement  démenti  d'ailleurs  par  la  mission 
dlsraêl,  lequel  ne  doit  agir  que  par  la  parole,  jamais  par  le 
glaive  (1).  Ce  qui  est  vrai,  conforme  à  la  révélation  biblique 
DOD  moins  qu'à  l'opinion  générale ,  c'est  que  les  guerres  et  les 
conquêtes  sont  Tun  des  engins  les  plus  formidables,  mais  aussi 
desplas  efficaces  de  la  civilisation,  et  les  grands  capitaines, 
tels  que  Nabucbodonozor  et  Aschur,  sont  appelés  avec  raison 
verge  et  massue  de  Dieu  (2).  Il  faut  bien  que  ces  tueurs  d'hommes 
soient  poussés  par  une  impulsion  d'en  haut,  qu'ils  participent 
à  ane  œuvre  providentielle,  puisque,  en  dépit  de  leurs  ravages 
et  de  leurs  massacres,  on  n'est  jamais  parvenu  à  les  rendre 
odieax  soit  à  leurs  contemporains ,  soit  à  la  postérité.  Leurs 
Doms  sont  inscrits  sur  le  livre  d'or  de  l'histoire  ;  ils  sont  le 
symbole  des  évolutions  sociales,  le  génie  qui  plane  sur  la  pre- 
mière phase  de  l'humanité,  la  personnification  du  monde  asia- 
tiq;^e,  de  l'empire  persan,  précurseurs  des  mondes  grec  et 
romaio,  dont  l'héritage  fut  recueilli  par  le  fondateur  de  l'em* 
pire  d'Occident,  pour  aboutir  au  héros  en  qui  s'est  incarnée  la 
révolution  française.  A  côté  de  cette  mission  politique  s'effec- 
laant  par  la  conquête  vient  se  placer  la  mission  commerciale, 
généralement  reconnue  comme  l'un  des  agents  les  plus  puissants 
de  l'anification  des  peuples.  L'Écriture  la  personnifie  dans  cette 
Tyr,  reine  des  mers,  enlrepét  du  monde  méditerranéen,  ce* 
lébrée  en  termes  si  pompeux  par  Isaie  et  par  Ëzéchiel  (3)  ;  dans 
cette  Tyr»  flëre  de  ses  richesses  et  de  ses  vaisseaux  sillonnant 
toutes  les  mers;   dans  cette  Tyr  où  venaient  affluer  les  plus 
riches  produits  de  la  terre  et  dont  elle  faisait  ensuite  la  répar- 
tition entre  ses  clients  ;  dans  c^tte  Tyr  qui  savait  tirer  le  lin 
de  l*Égypte,  la  pourpre  des  iles,  les  métaux  précieux  de  Thars- 
chieh,  les  céréales  et  les  huiles  de  la  Palestine ,  les  chevaux  et 


(t)  Geiète»  XX VII,  tl  et  40.  (S)  Iiale,  eh.  tS;  ÉséeUel,  eli.  tS-fS, 

(i)  Itale,  XI,  5;  Jërémie,  Ll,  SO. 


Digitized  by  VjOOQIC 


44  DIXIÈME    DOGME. 

les  mulets  de  Thogarma,  Ti voire  da  fond  de  TÂrabie,  le  byssus 
et  le  cristal  de  la  Syrie ,  le  vin  et  la  laine  fine  de  Damas  (1)  ; 
dans  cette  Tyr  enfin  dont  les  successeurs  s*appellent  Carthage , 
Alexandrie,  Venise  et  la  puissante  Albion.  Et  maintenant,  nous 
le  demandons ,  après  cet  éclatant  témoignage  porté  par  la  Bible 
en  faveur  des  trois  éléments  essentiels  du  gouvernement  de  la 
société,  nous  voulons  dire  la  religion,  la  politique  et  le  corn- 
merce«  la  première  s'identiflant  avec  Israël,  la  seconde  s'incar- 
nant  dans  les  rois  de  Ninive  et  de  Babylone,  la  troisième  repré- 
sentée par  Tyr  la  maritime ,  est-il  possible  de  méconnaître  la 
Providence  nationale  distribuant  à  chaque  peuple  sa  tâche  en 
rapport  avec  son  génie  propre,  avec  ses  conditions  organiques, 
physiques  et  géographiques?  Et  ces  trois  types  qui  la  reprodui- 
sent si  clairement  renferment  encore  une  autre  leçon  :  ils 
mettent  en  lumière  ce  point  important  déjà  constaté ,  à  savoir 
que  la  Providence  nationale  ne  fait  que  suivre  les  inspirations 
de  la  Providence  générale ,  ce  qui  signifie  que  les  grandes,  les 
vraies  missions  sont  celles  qui,  loin  de  se  renfermer  dans  le  giron 
d*une  nationalité  restreinte,  savent  la  transformer  en  une  sorte 
de  foyer  dont  la  chaleur  va  se  répandant  au  loin  et  s'insinuant 
par  tous  les  pores  de  Thumanité! 


§  5.  De  la  Providence  spéciale  ou  individuelle. 

En  suivant  la  voie  dans  laquelle  nous  nous  sommes  engagé , 
et  qui  va  du  général  au  particulier,  nous  arrivons  tout  naturel- 
lement à  la  Providence  spéciale,  à  celle  qui  a  pour  nous  le  plus 
d'intérêt  sinon  le  plus  d'importance,  en  tant  qu'elle  s'adresse 
directement  à  chacun  de  nous ,  disant  à  tout  individu  :  Tua  res 
agiiur.  Sous  Tinfluence  des  développements  donnés  par  FÉcri- 
ture  au  double  principe  delà  Providence  générale  et  nationale, 
on  sera  peut-être  tenté  de  croire  que  la  Providence  spéciale  n*y 

(i)  Éiéoklol,  okap.  i9-t8. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  45 

occupe  qu'une  place  subalterne.  Il  n*en  est  rien^  et  il  nous  sera 
facile  de  démontrer  qu'elle  y  tient  un  rang  égal  sinon  supé- 
rieur à  ses  aînées.  Nous  n'avons  qu'à  nous  laisser  descendre  au 
coarant  de  nos  livres  saints,  et  notre  conviction  sera  bientôt 
faite  sar  ce  point  comme  sur  tant  d'autres. 

Nous  ferons  remarquer  d'abord  que  la  Providence  spéciale 
figure  à  la  place  d'honneur  dans  ces  mêmes  récits  de  la  Genèse 
qui  nous  ont  dessiné  les  contours  de  la  Providence  générale  et 
de  la  Providence  nationale ,  comme  si  la  révélation  avait  hâte 
de  nous  apprendre  que  Dieu,  tout  en  s'occupant  du  genre 
et  des  espèces,  n'est  nullement  disposé  à  négliger  ou  à  dédaigner 
les  individus.  Il  ne  ressemble  pas  aux  rois  de  la  terre,  à  qui  il 
est  difficile  de  régler  tout  à  la  fois  les  intérêts  généraux  et  par- 
ticuliers ,  exposés  à  la  triste  alternative  de  sacrifier  l'universel 
au  détail  ou  le  détail  à  l'universel.  Non;  avec  cette  même  sa- 
gesse qui  fait  rouler  les  globes  dans  l'espace,  qui  pèse  les  nations 
dans  la  balance ,  qui  procède  à  l'appel  des  générations ,  il  dé- 
mêle le  simple  particulier  confondu  dans  la  masse,  le  distingue. 
Yen  sépare,  le  sauve,  le  conserve,  l'entourant  d'une  sollicitude 
égale  à  celle  qui  embrasse  le  genre  humain.  C'est  une  vérité 
que  le  salut  de  Noé  et  puis  celui  de  Lot  rendent  incontestable. 
A  loi  seul,  le  premier  fait  contre-poids  à  l'humanité  tout  entière  ; 
à  lui  seul  aussi ,  le  second  fait  pendant  à  tout  un  peuple.  Voilà 
donc  Tindividu  élevé  au  niveau  d'une  nationalité  avec  celui-ci, 
à  la  hauteur  de  la  société  générale  avec  celui-là.  Convenons 
que  la  Bible  ne  pouvait  pas  mieux  débuter  au  point  de  vue  de 
l'affirmation  de  la  Providence  spéciale,  ni  donner  une  plus  écla- 
tante consécration  au  titre  immortel  de  la  créature  faite  à  l'i- 
mage de  Dieu.  Nous  ne  jugeons  pas  à  propos  de  nous  arrêter 
aux  enseignements  que  fournit  sur  la  Providence  spéciale  l'his- 
toire des  patriarches  et  d'autres  personnages  marquants ,  par 
la  raison  que  ces  hommes  prédestinés ,  chargés  d'un  rôle  plus 
on  moins  offiiciel,  rentrent  dans  la  catégorie  des  sujets  de  la 
Providence  collective,  que  nous  venons  d'étudier.  Nous  montre- 
rons la  Providence  spéciale  dans  ses  rapports  avec  les  individus 
du  commun,  avec  ceux  qui  ne  dépassent  pas  le  niveau  ordinaire 


Digitized  by  VjOOQIC 


46  DflClÈNE    DOGME. 

et  qui  sont  assis,  comme  dit  1  historien  sacré  [1],  au  milieu  da 
peuple. 

Où  la  chercherons-nous  d'abord  V  dans  la  législation  de  Moïse, 
où  Ton  sent  partout  le  souffle  de  la  Providence  spéciale.  Et 
comment  cela?  Par  le  soin  qu'il  a  de  placer  ses  lois  sous  la 
sanction  de  la  bienveillance  et  de  la  colère  divines,  pour  chacun 
comme  pour  tons,  ensuite  par  Tafrectation  de  certains  termes  re- 
venant fréquemment  dans  la  rédaction  législative,  tels  qne  Tex- 
pression  répétée  de  homme ,  correspondant  à  la  nôtre  tout  un 
chacun  (2),  et  les  mots  a  tu  craindras  ton  Dieu  (3)  » ,  ces  derniers 
mettant  la  Loi  en  face  de  la  conscience  personnelle.  Le  législa- 
teur*prophète  nous  indique  que  tout  individu  se  rattache  à  la 
Providence  par  Tun  des  innombrables  fils  de  la  Loi;  ilnons  in- 
culque cette  vérité,  que  la  religion  et  la  morale,  non-seulement 
obligent  tout  le  monde ,  s'imposent  à  tous  et  à  chacun ,  mais 
encore  provoquent  une  relation  intime,  directe,  entre  la  Provi- 
dence et  le  dernier  des  hommes  du  peuple.  Il  serait  superflu  de 
citer  des  textes  quand  la  Loi  tout  entière  découle  de  cette  in- 
spiration. 

Si  de  Moïse  nous  passons  aux  prophètes ,  nous  retrouverons 
la  Providence  spéciale  sous  une  autre  forme.  Tout  &  l'heure 
nous  les  avons  vus  apportant  leur  concours  au  principe  de  la 
Providence  nationale,  prendre  leur  essor  vers  ces  hautes  régions 
d'où  ils  planent  sur  Israël  et  sur  l'humanité.  Il  n'est  pas  facile 
de  descendre  de  ces  hauteurs  pour  retomber  dans  la  mesquine 
réalité  et  le  terre  à  terre  de  la  vie  individuelle.  Et  pourtant  ils 
ont  su  rendre  hommage ,  éclatant  hommage  &  la  Providence 
spéciale.  Admirez,  en  premier  lieu,  la  belle  exhortation  d'Isaïe 
sur  la  pénitence,  lorsque,  quittantle  forum  de  la  religion,  il  en- 
treprend les  simples  particuliers,  appelle  l'impie  au  repentir, 
l'homme  inique  à  l'abandon  de  ses  méfaits  (4),  promet  la  béa- 
titude à  Yhumain^  au  fils  d'Adam  qui  suit  ses  conseils,  invite 


(I)  11  RoH.1V.  IS.  (3)  LéTlt..  XIX.  U  et  3f;   XXV,   H 

(i)  «»*«  O^  UtU.,  XVII,  3,  8,  f  0,       el  36. 
13;  XVIU.  6;  XX.  9.  (4)  Itale.  LV,  7. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


D&   LA    l»AOVlDh£IGK.  47 

le  fils  de  Véiranger  qai  se  considère  comme  un  tronc  desséché 
à  se  rallier  à  Diea  (1),  souhaile  la  bienvenue  à  guicon^ue  revient 
à  Dieu,  de  près  on  de  loin  (2).  Voyez  ensuite  Jêréroie  parler  en 
termes  fort  énergiques  de  la  confiance  que  chacun  de  nous  doit 
mettre  en  Dieu,  maudire  celui  qui  la  lui  refuse,  bénir  celui  qui 
la  lai  accorde  sans  réserve ,  dire  tout  cela  au  nom  du  Dieu  qui. 
scrate  les  cœurs  et  sonde  les  reins  (3),  c*est-à-dire  de  la  Provi- 
dence spéciale  prise  dans  son  acception  la  plus  élevée.  A  son 
tour,  Êzécbiel  ouvre  un  nouvel  horizon  à  la  Providence  spéciale 
par  sa  théorie  sur  la  responsabilité  humaine ,  par  son  ardeur  à 
repousser  toute  solidarité  entre  les  pécheurs,  par  sa  déclaration 
de  principe  que  t  le  père  n*e$t  pas  solidaire  du  fils  ni  le  fils  du 
père,  que  le  juste  ne  sauvera  pas  le  méchant,  pas  plus  que  le 
méchant  n'entraînera  le  juste  dans  sa  ruine,  et  que  Tâme  pé- 
cheresse périra  seule  (4)  ».  II  est  évident  que  la  négation  de  la 
solidarité  morale  entre  les  hommes,  poussée  à  l'excès  par  ce  pro- 
phète, implique  la  Providence  spéciale  la  plus  déterminée;  car 
il  faut  bien  alors  que  tout  individu  ait  pour  ainsi  dire  son  dos- 
sier, son  juge,  son  inlerrogatoire  et  son  jugement  à  part.  Ce 
n'est  pas  le  moment  de  juger  le  système  d'Ëzéchiel ,  mais  il 
nous  importait  de  montrer  Tidentité  de  la  doctrine  par  rapport 
à  la  Providence  durant  tout  le  cycle  prophétique. 

Interrogeons  encore  la  poésie  sacrée,  et  nous  la  retrouverons 
ni  moins  explicite  ni  moins  affirmative;  nous  allons  en  recueillir 
l'expression  dans  ses  plus  beaux  monuments,  dans  les  psaumes 
et  le  livre  de  Job.  Sans  empiéter  sur  le  terrain  de  la  justice  pro- 
videntielle, que  nous  traiterons  à  part,  nous  dirons  que  le  livre 
de  Job  contient  le  plus  magnifique  exposé  de  la  Providence  spé- 
ciale, notamment  la  première  réponse  d  Ëliphaz,  le  quatrième 
discours  de  Job  et  la  réponse  finale  d'Ëlihou  (5).  Quant  aux 
psaumes,  ils  sont  imprégnés,  si  Ton  peut  dire  ainsi,  du  parfum 
providentiel.  Soitque  vous  méditiez  les  premiers  chants  où  David 

(I)  iMie,  LVI,  «  €15.  (5)  Job,V,  0-13;  XIl,  lO-î.i;  XXXIII, 

(9j  JM.,  LVII,  19.  15-30;  XXXIV,  il,  91,  It  MSd;  XXXVU» 

(3)  Jérénia,  XVII,  6,  7  et  10.  7  et  13. 

(4)  Êsécèiel,  ekâp.  SS  et  33. 


Digitized  by  VjOOQIC 


48  DIXIÈME    DOGME. 

invoque  le  secours  divin  contre  ses  nombreux  et  redoutables 
ennemis,  se  met  sous  la  protection  immédiate  de  l'Étemel, 
sûr  de  braver  avec  cette  assistance  et  les  périls  qui  Tassaillent, 
et  la  trahison  qui  Tenveloppe  de  tous  côtés,  et  les  épëes  tirées 
contre  lui ,  et  les  calomnies  et  les  médisances  plus  meurtrières 
que  le  glaive  (1);  soit  que  vous  étudiiez  la  prière  attribuée  à 
Moïse  (2),  qui  nous montrelejustedevenantrobjettoutparticulier 
de  la  sollicitude  divine,  à  tel  point  qu'elle  écarte  de  lui  et  les 
pièges,  et  les  agressions,  et  les  fléaux  tant  habituels  qu'extra- 
ordinaires, qu'elle  invite  les  anges  à  veiller  sur  lui,  à  le  préser- 
ver de  la  plus  légère  atteinte;  soit  que  vous  lisiez  le  cantique 
d'actions  de  grâces  adressé  au  Dieu  qui  sauve  les  voyageurs 
perdus  au  milieu  des  sables  brûlants  du  désert,  qui  brise  les 
chaînes  du  captif  avec  les  pories  d'airain  et  les  verrous  de  fer, 
qui  guérit  le  malade  arrivé  aux  portes  du  trépas,  qui  commande 
aux  flots  déchaînés  de  s'apaiser,  de  bercer  doucement  le  frêle 
esquif  qui  porte  le  fils  de  l'homme  (3);  soit  que  vous  portiez 
votre  attention  sur  le  panégyrique  du  Dieu  bon  et  miséricordieux, 
bon  pour  tous,  miséricordieux  pour  le  plus  infime  des  êtres, 
du  roi  tout-puissant,  mais  plus  bienveillant  encore  que  fort,  et 
pour  ce  motif  se  faisant  gloire  d'être  nommé  le  soutien  des  tombés 
et  le  redresseur  des  courbés,  du  père  nourricier  qui  ouvre  sa 
main,  rassasie  de  ses  grâces  tout  ce  qui  vit,  enfin  du  juge  in- 
dulgent, clément,  qui  ne  reste  jamais  sourd  aux  supplications 
sincères  et  motivées  (4)  ;  en  un  mot,  de  quelque  côté  que  vous 
abordiez  cette  épopée  sacrée,  sous  l'infinie  variété  d'expressions 
dont  abonde  le  génie  lyrique  deDavid,  vous  retrouvez,  à  côté  du 
Dieu  national  et  humanitaire  (5),  cette  Providence  spéciale  que 
nous  cherchons  ;  vous  la  retrouvez  aussi  soucieuse  de  sa  tâche 
propre  que  la  Providence  générale  peut  l'être  de  sa  direction 
universelle.  Finalement  elle  repose  sur  des  fondements  dont  la 
solidité  ne  laisse  rien  à  désirer,  puisque  ces  fondements  s'ap- 
pellent la  Genèse,  la  Loi,  la  prophétie  et  la  poésie  sacrée. 

( I  )  PMQmes ,  chap.  V 7  ;   11-14;   16;  (5)  ïbid, ,  ch«p.  i 07. 

M;  i5-9S;  51;  95-41.  (4)  Ibid.,  chap.  145. 

(4)  /Wd.,  chap.  91.  (r)  Voy.  notre  Théodlcée.  p.  ?V6I-368. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  49 


CHAPITRE  Ut  —  De  TacUon  proTidentielle. 


Après  avoir  étudié  la  Providence  aa  point  de  Yue  du  principe 
et  dans  ses  caractères  généraux,  il  importe  de  la  suivre  dans 
ses  manifestations  extérieures,  de  la  faire  descendre  des  hau- 
leurs  de  la  théorie  dans  le  domaine  de  Taction  directe  et  po^ 
sitive,  de  déterminer  enfin,  si  c'est  possible,  le  mode  de  son 
intervention  dans  la  vie  et  les  affaires  humaines.  Cette  nou- 
velle étude  est  très-nécessaire  pous  nous  rendre  exactement 
compte  des  faits  et  gestes  de  la  providence  spéciale,  avec  la- 
quelle chacun  de  nous  a  besoin  de  se  mettre  en  règle.  Remar- 
quons en  outre  que  celle-ci  n'est  qu'une  troisième  forme  d'un 
seul  et  même  principe  et  que,  à  l'instar  de  ses  deux  aînées,  elle 
doit  tendre  vers  un  but  identique,  la  direction  de  Thommedans 
la  voie  de  ses  destinées.  Or,  comme  la  double  nature  de  l'homme, 
qui  semble  appartenir  à  l'ordre  composite^  «  poussière  de  la  terre 
façonnée  par  Dieu  et  animée  du  souffle  de  vie  qui  est  une  éma- 
nation de  Dieu  (1),  »  le  soumet  à  une  double  loi,  à  celle  de  la 
perfection  externe  et  de  la  perfection  interne,  il  doit  y  corres- 
pondre nécessairement  une  Providence  également  double,  ex- 
terne et  interne,  et  c'est  ce  que  nous  allons  essayer  d'é- 
tablir. 

§  !•'.  De  la  Providence  externe. 

La  philosophie  et  la  morale  posent,  chacune  de  son  côté,  la 
question  de  savoir  par  quels  exploits  et  actes  extérieurs  on  peut 
acquérir  la  perfection,  ou^du  moins  s'en  approcher.  Mais  en 
regard  de  leurs  solutions  diverses  et,  par  suite,  plus  propres  à 
opérer  la  confusion  que  la  conviction,  vient  se  placer  celle  que 
la  rehgion  nous  propose  avec  son  infaillible  autorité.  Et  quelle 
est  cette  solution?  C'est  la  pratique  de  la  charité.  On  ne  saurait 

(1)  Genàie,  II,  7. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


50  DIXIÈME   DOGME. 

guère  contestera  la  charité  une  certaine  préséance  sur  les  autres 
commandements  divins,  non  pas  sous  le  rapport  hiérarchique, 
par  le  rang  qu'elle  occupe  dans  Tordre  des  prescriptions,  la  loi  de 
Moïse  n'admettant  pas  ce  genre  de  gradation,  ne  voulant  pas 
de  distinction  entre  les  devoirs.  Elle  aime  mieux  les  faire  dé- 
couler de  la  même  source  et  les  revêtir  d'une  égale  sanction , 
égalité  éminemment  rationnelle,  puisqu'elle  a  pour  but  d'éviter 
recueil  de  la  dépréciation  de  telle  obligation  au  profit  de  telle 
autre.  Point  de  tarif  différentiel  pour  les  pratiques  de  vertu  et 
de  piété,  voilà  le  principe  de  la  tradition  (1).  Mais  ce  n'est  pas 
à  dire  qu'au  point  de  vue  subjectif  il  n'y  ait  certaines  prescrip- 
tions souveraines^  dominant  les  autres  de  toute  la  hauteur  du 
prix  qu'y  attache  la  révélation.  Or,  c'est  parmi  ces  dernières 
que  la  charité  occupe  une  place  à  part.  Et  comment  le  savons- 
nous?  Nous  le  savons  grâce  à  un  double  enseignement  qui  se 
continue  tout  le  long  de  l'Écriture. 

Le  premier  consiste  dans  cette  affectation  constante  du  titre 
de  Dieu  de  la  charité,  ainsi  que  dans  la  riche  variété  d'expres- 
sions qui  reproduisent  cette  qualification.  Nous  avons  d'abord 
les  treize  attributs  de  Dieu  (2),  consacrés  pour  la  plupart  à  la 
définition  des  grâces  et  bontés  divines.  On  sait  le  rôle  que 
jouent  ces  treize  attributs  dans  la  doctrine  comme  dans  la  lé- 
gende (3),  à  quel  point  leur  influence  s'est  conservée  puissante 
et  salutaire  dans  le  culte  public.  Nous  avons  ensuite  la  triple 
juxtaposition,  également  signalée  par  la  tradition  (4),  de  la 
grandeur  et  de  la  miséricorde  infinies,  le  parallèle  tracé  par 
Moïse,  les  prophètes  et  les  hagiographes,  entre  le  Dieu  des 
dieux,  le  maître  des  maîtres,  et  le  champion  de  la  veuve,  de 
l'orphelin  et  de  l'étranger  (o),  entre  celui  qui  est  haut  élevé, 
qui  réside  à  l'altitude  suprême,  et  le  compagnon  des  affligés  et 
des  abaissés  (6),  entre  celui  qui  chevauche  dans  le  septième 
ciel  (Arâboth)  et  celui  qui  ne  dédaigne  pas  de  s'appeler  père  de 


(I)  Aboth,  11,  1.  (4)  Talmnd,  Megnilla,  31. 

(«)  Exode,  XXXIII,  6  cl  7.  n*l"ra  a"''  (B)  Dealer.,  X,  17-18. 

(S)  Voy.  noiro  Tliéodicée,  p.  284-^8:.  (6)  haid,  LVU,  IS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  51 

rorpbelin  et  protecteur  de  la  veaye  (i).  Viennent  ensuite  les 
dénominations  qui  nous  représentent  Dieu  aimant  la  cbarilë, 
semblable  à  Tarliste  qui  se  complaît  et  se  glorifie  dans  la  plus 
noble  de  ses  œuvres,  a  L'Eternel, dit  David,  non-seulement  est 
charitable,  mais  il  aime  les  actes  de  charité  (2).  »  Et  ailleurs:  c  II 
aime  la  charité  et  la  justice  (3).  »  c  Je  suis  le  Seigneur,  dit  Jé« 
rëmie  en  son  nom,  qui  pratique  la  générosité,  la  justice  et  la 
charité  sur  la  terre,  et  ce  sont  là  mes  délices  (4).  «  Chérissant  à 
ce  point  les  actions  bienfaisantes,  il  doit  aimer  les  justes  (Zadi- 
kim],  ouvriers  du  bien  social,  et  haïr  dans  la  même  mesure  les 
méchants  (Reschaîm),  chez  qui  prédomine  Tégoïsme  avec  tous 
les  mauvais  sentiments  qull  porte  dans  ses  flancs.  G^est  là  le 
secret  de  cette  antinomie  qui  se  maintient  d'un  bout  à  l'autre  de 
la  Bible,  depuis  Moïse  jusqu'à  Malachie  (5),  et  qui  divise  l'hu- 
manitë  en  deux  classes,  en  deux  catégories  générales,  les  justes 
et  les  méchants. 

Lie  second  enseignement  est  encore  plus  précieux,  en  ce  qu'il 
se  rattache  plus  étroitement  à  la  question  providentielle.  Il  s'a- 
git de  l'intervention  directe  de.  Dieu  dans  l'exercice  de  la  charité 
publique  et  privée,  prenant  en  main  la  cause  des  faibles  et  des 
opprimés  contre  ceux  qui  osent  les  attaquer  et,  chose  plus 
remarquable,  môme  contre  ceux  qui  les  abandonnent  ou  ne  les 
soutiennent  qu'avec  tiédeur.  A  cet  égard  nous  constatons  que 
rarement  le  législateur  met  Dieu  aussi  directement  en  scène 
qu'en  matière  de  philanthropie:  «  Vous  ne  vexerez,  dit-il,  ni 
la  veuve  ni  l'orphelin  ;  car  si  vous  les  tourmentez  et  qu'ils 
crient  vers  moi,  j'écouterai  certainement  leurs  plaintes.  Alors 
ma  colère  éclatera  contre  vous,  je  vous  tuerai  avec  le  glaive, 
vos  femmes  deviendront  veuves  et  vos  enfants  orphelins  (6).  » 
Dn  peu  plus  loin  il  dit  encore  :  «'  Si  lu  prends  en  gage  la 
couverture  de  ton  prochain,  tu  la  lui  rendras  avant  le  coucher 
du  soleil  ;  comment  reposerait-il  (s'il  en  était  privé)  ?  C'est  avec 


[i]  PiMines,  LXVUI,  5  et  6.  (4)  iA-ëmle,  IX,  35. 

(8)  IHd.,  XI,  7.  (»)  Exode,  XXIII,  7;  Malachie,  lU,  18. 

(5)  nu.,  XXXllI,  6.  Iti)  Exode,  XXII,  80-83. 


CJigitizedby  Google 


Si  .  DIXIÈME   DOGME. 

elle  qu'il  couvre  sa  nudité.  Aussi  bien  Técouterai-je,  s'il  crie 
vers  moi,  car  je  suis  miséricordieux  (1).  9  Dans  le  Deutéronome 
le  législateur,  revenant  à  la  charge  sur  les  obligations  du  créan- 
cier envers  le  débiteur  pauvre,  insiste  de  nouveau  sur  Tinter- 
venlion  de  Dieu:  «  Qu'il  puisse  dormir  sous  sa  couverture;  il 
te  bénira,  et  cet  acte  de  charité  te  sera  compté  devant  rÉternel, 
ton  Dieu  (2).  d  C'est  encore  Dieu  qui  s'intéresse  directement  au 
sort  du  pauvre  journalier  à  qui  Ton  retient  son  salaire,  ne  fût- 
ce  que  du  jour  au  lendemain  :  a  Fais  en  sorte,  dit  Moïse,  qu'il 
ne  crie  pas  contre  toi  vers  Dieu,  qui  ne  te  pardonnerait  pas  cette 
faute  (3).  »  Les*  hagiographes  abondent  dans  le  même  sens: 
a  C'est  à  la  vue  du  pauvre  que  Ton  dépouille,  du  nécessiteux 
que  l'on  fait  crier,  que  je  me  lève,  dit  le  Seigneur,  pour  ac- 
courir au  secours  des  victimes  de  l'iniquité  (4).  »  Mais  c'est 
l'auteur  des  Proverbes,  le  vulgarisateur  de  la  morale  sociale, 
qui  donne  sa  forme  la  plus  précise,  la  plus  énergique,  à  l'inter- 
vention providentielle  en  faveur  des  classes  malheureuses  dés- 
héritées, exposées  à  la  violence  et  aux  dénis  de  justice  :  a  Ne 
violente  pas  le  pauvre,  dit-il,  en  t'imaginant  qu'il  est  sans  dé- 
fense; n'écrase  pas  le  prolétaire  dans  la  foule  :  ils  ont  un  ven- 
geur, c'est  l'Éternel,  qui  fait  payer  de  la  vie  des  spoliateurs  les 
injustices  commises  à  leur  égard  (5).  »  «  Ne  déplace  pas  les 
bornes  des  propriétés,  n'envahis  pas  les  champs  des  orphe- 
lins ;  car  leur  défenseur  est  bien  fort,  c'est  à  lui  que  tu  auras  af- 
faire (6).  i>  «  Se  boucher  les  oreilles  afin  de  ne  pas  entendre  les 
cris  du  nécessiteux,  c'est  s'exposer  soi-même  à  supplier  vaine- 
ment un  jour  (7).  »  Avec  cette  même  énergie  qu'il  met  à  expri- 
mer l'indignation  que  Dieu  éprouve  à  la  vue  d'un  féroce  ou 
lâche  égoïsme,  il  dépeint  la  sympathie  céleste  pour  les  nobles 
agents  de  la  charité  :  a  C'est  prêter  à  Dieu  que  de  faire  du  bien 
au  pauvre,  et  acquérir  un  titre  inaliénable  à  la  rémunération 


(1)  Eiode,  II,  95  et  26.  (5)  Prot.,  XXII,  32  et  23. 

(9)  Dénier.,  XXIV,  10-15.  (6)  Ibid.,  XXllI,  iO  et  11. 

(\)  Dealer.,  XXIV,  16.  (7)  Ibid.y  XXI,  23. 

(4)  Psaames,  XII,   6.    Cf.  BeréscLIth 
Rabba,  tect.  7C* 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  33 

divine  {<).»«  Opprimer  le  pauvre  c'est  insalterau  créateur, 
comme  c'est  Thonorer  que  de  gratiQer  le  nécessiteux  (9).  » 

Ces  textes,  que  nous  pourrions  multiplier,  mettent  hors  de 
conteste  cette  vérité  que  ce  qui  touche  Dieu  le  plus  près  dans 
la  conduite  des  hommes,  ce  qui  excite  le  plus  son  intérêt  et  sa 
coopération ,  c'est  la  pratique  de  la  charité.  Combler  les  la- 
canes  de  la  législation  humaine,  suppléer  à  la  justice  ordinaire 
qui  s'arrête  à  la  limite  du  tien  et  du  mien^  Tépurer,  la  transfl* 
garer  au  moyen  de  sa  fusion  avec  le  noble  sentiment  de  la  bien- 
veillance, sanctifier  notre  activité  par  le  désintéressement,  met- 
tre à  la  portée  de  tout  le  monde,  depuis  le  plus  grand  jusqu'au 
plus  petit,  une  couronne  aussi  brillante  que  celte  qui  couvre  le 
front  des  saints  ou  des  puissants  monarques,  faire  concourir  les 
fractions  et  les  membres  isolés  à  la  conservation  de  la  société  par 
l'assistance  matuelle,  par  ce  lien  de  bienfaisance  qui  lie  tous  à 
chacun  et  chacun  à  tous,  à  l'exemple  des  rouages  nombreux  qui 
concourent  au  fonctionnement  de  la  machine  par  leur  action  et 
leur  réaction  continuelles,  créer  un  idéal  qui  soit  au  niveau  des 
plus  humbles  et  des  moins  intelligents,  un  idéal  dont  personne 
De  puisse  dire  a  II  est  hors  de  mon  atteinte  »,  réalisable  par  le 
denier  de  la  veuve,  par  l'obole  de  l'orphelin,  aussi  bien  que  par 
la  fastueuse  aumône  du  millionnaire,  par  ce  motif  qu'il  est  tout 
autant  dans  le  sentiment  qui  l'accompagne  que  dans  l'acte  lui- 
même  ;  finalement,  assigner  à  l'individu  sa  véritable  place  dans 
le  mécanisme  de  l'univers,  le  mettre  en  relation  avec  la  famille, 
pois  avec  la  localité,  puis  avec  la  patrie,  puis  avec  la  nationalité, 
et  par  cette  dernière  avec  l'humanité  :  voilà  l'objectif  de  la  Pro- 
vidence spéciale  se  reliant  à  la  Providence  nationale  et  univer- 
selle. N'est-il  pas  vrai  que  le  progrès  social  et  le  développement 
humanitaire  dans  la  voie  de  leurs  destinées  n'ont  d'autre  base 
que  la  charité,  ou  bien,  comme  dit  le  Psalmiste,  que  le  monde 
86  construit  par  la  charité  (3)?  Qu'est-ce  que  la  famille?  La  charité 
physique.  La  patrie?  La  charité  morale  ou  de  sentiment.  L'hu- 

(I)  ProT..  XIX,  n.  (5)  pg,^  Lxxxix,  5.  roy^  "Tton  ûb-js 

(S)  />M.,  XIV,  Si. 


Digitized  by  VjOOQIC 


S4  DIXIÈME    DOGME. 

manité?  La  charité  universelle.  Qu'est-ce  que  rinstruclion  reli- 
gieuse, littéraire  et  scienliflque?  La  fusion  des  croyances  et  des 
idées,  c'est-à-dire  la  charité  intellectuelle.  Et  puis,  n'est-ce  pas 
encore  la  charité  qui  nous  fait  faire  le  pas  décisif  dans  le  che- 
min qui  aboutit  aux  pieds  du  trône  de  la  majesté  divine?  Il  n^y 
a  pas  moyen  de  s'y  tromper,  puisque  Dieu  a  bien  voulu  nous  le 
dire,  en  nous  ordonnant  de  suivre  ses  traces,  c'est-à-dire  de 
devenir  bons  et  bienfaisants  comme  lui  (1),  nous  déclarant  que 
la  bonté  et  la  générosité  sont  ses  délices?  Ne  l'eûl-il  pas  dit,  les 
organes  de  la  révélation  eussent-ils  gardé  le  silence  là-dessus , 
le  fait  n'en  serait  pas  moins  patent,  éclatant,  gravé  sur  chaque 
feuillet  de  la  création,  qui  se  montre  à  nous  comme  1  œuvre  de 
celui  qui,  dans  sa  bonté,  renouvelle  journellement  la  cosmo- 
gonie  (2). 

Il  est  donc  parfaitement  démontré  que  la  Providence  spéciale 
se  manifeste  avant  tout,  et  sous  le  rapport  externe,  parle  prin- 
cipe et  par  l'action  de  la  charité  ;  c'est  elle  qui  attire  son  atten- 
tion vigilante,  suivant  avec  une  sollicitude  constante  la  marche 
de  la  bienfaisance  publique  et  privée,  applaudissant  à  ses  con- 
quêtes et  témoignant  son  déplaisir  de  ses  défaillances,  tenant 
compte  de  ses  moindres  comme  de  ses  plus  brillantes  manifes- 
tations, ne  dédaignant  aucun  de  ses  agents,  reconnaissant  ses 
amis  et  ses  ennemis,  examinant  avec  autant  de  soin  que  d'im- 
partialité l'effort  déployé  par  tout  un  chacun  pour  ou  contre 
elle,  ne  restant  indifférent  à  aucune  des  démonstrations  dont 
elle  est  l'objet,  attendu  que  le  bien  général  n*est  que  la  résul- 
tante de  toutes  les  offrandes,  sacrifices  et  dévouements  indivi- 
duels. Nous  comprenons  fort  bien  maintenant  pourquoi  Dieu  se 
montre  si  jaloux  d'assurer  le  triomphe  du  principe  de  la  charité, 
si  sévère  à  Tégard  de  ses  violateurs,  si  gracieux,  si  généreux 
pour  ses  appuis  et  propagateurs.  C'est  qu'il  ne  s'agit  de  rien 
moins  que  de  l'exécution  ou  du  dérangement  du  plan  provi- 
dentiel, autrement  dit  de  la  grave  et  éternelle  question  du  riche 
et  du  pauvre. 

(i)  Dealer.,  XIII,  tt;  Talmad,  SÔU,  14.      (i)  Voy.  notre  Théodto^,  p.  51  et  119. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  9^ 

Oni,  nous  voilà  en  présence  de  celte  antinomie ,  de  cet  anla» 
gonisme  qui  parait  si  contraire  à  notre  égalité  d'origine ,  de  ce 
daalisme  qni  semblerait  incompatible  avec  l'unité  du  genre  ha- 
main,  qui  a  provoqué  à  toutes  les  époques  tant  de  conflits,  de 
haines  et  de  sanglantes  collisions,  qui  est  enfin  Fun  des  plus  re- 
doutables problèmes  posés  à  la  société  moderne.  La  raison 
s'épuise  à  la  recherche  d'une  solution  soit  matérielle,  par  Tex- 
tinction  du  paupérisme,  soit  morale,  en  remontant  vainement 
i  la  cause  de  Tanomalie.  Pour  nous ,  nous  préférons  nous  en 
tenir  à  celle  que  la  révélation  biblique  nous  a  léguée  depuis  trois 
mille  ans,  et  qui  peut-être  donnera  le  mot  deTénigme.  Que  nous 
apprend-elle  donc  sur  ce  grand  sujet?  Que  la  corrélation  de  la 
richesse  avec  la  pauvreté,  de  la  surabondance  avec  Tindigence, 
du  superflu  avec  le  manque  du  nécessaire,  est  le  vrai  ciment  de 
Tédifice  social,  la  chaîne  qui  unit  ensemble  les  individus  et  les 
masses.  Quand  on  veut  faire  une  construction  solide,  on  ne  se 
borne  pas  à  juxtaposer  les  matériaux,  même  en  les  serrant  for- 
tement les  uns  contre  les  autres.  Il  faut  encore  évider  ceux-ci, 
rendre  saillants  ceux-là,  faire  en  sorte  que  les  madriers  s'em- 
boîtent bien,  que  les  saillies  comblent  exactement  les  vides,  et 
qu'ils  s'embrassent  dans  une  étreinte  suprême.  La  solidité  et 
aussi  la  stabilité  sont  à  ce  prix.  Eh  bien,  s'il  en  est  ainsi  pour 
la  matière  inerte,  pense-t-on  que  la  société  humaine,  composée 
de  membres  intelligents,  et  d'une  organisation  à  la  fois  si  com- 
plexe et  si  délicate,  ait  un  moindre  besoin  d'identification  et 
d'entrelacement?  Et  quelle  plus  noble  mutualité  que  celle  qni 
est  fondée  sur  le  double  sentiment  de  la  générosité  et  delà  gra- 
titude! Est-il  possible  d'opérer  la  fusion  humanitaire  dans  des 
conditions  plus  conformes  à  notre  dignité? 

Ohlquenossagesenont  bien  compris  l'importance  quand  ils 
sesontmis  àla  couler  dansle  bronze  biblique  !  Voici  comment  ils 
interprètent  un  passage  des  Psaumes,  dont  le  sens  littéral 
est  :  «  Qu'il  (le  roi)  demeure  éternellement  en  présence  de 
Dieu;  fais  (ô  Dieu!)  que  la  grâce  et  la  vérité  soient  ses  anges 
gardiens  (i).  »  De  cette  simple  invocation  en  faveur  de  laprospé- 

(1)  Pmibm,  lxi,  8. 


Digitized  by  VjOOQIC 


56  DIXIÈME   DOGME. 

rite  da  roi,  Texégèse  traditionnelle  a  fait  tout  andialogae  dont 
les  interlocuteurs  sont  Dieu  et  David.  David  dit  à  Dieu  «  que  le 
monde  arrive  enfin  à  une  situatioji  stable,  exempte  des  vicissi- 
tudes continuelles  de  la  fortune.  »  Le  Seigneur  lui  répond  : 
a  Mais  alors,  qui  remplira  les  devoirs  de  la  vraie  charité  (i)?  » 
Et  quelle  est  la  signification  de  ce  dialogue?  Ce  n'est  rien  moins 
que  la  position  de  la  question  du  paupérisme,  suivie  de  sa  solu- 
tion. «  Que  le  monde  soit  stable  devant  Dieu,  b  c'est-à-dire 
pourquoi  cette  division,  pourquoi  cette  scission  profonde  dans 
la  société,  égale  par  son  origine  comme  par  sa  fin,  mais  si  iné- 
gale par  la  distribution  des  richesses?  Pourquoi  notamment 
cette  mobilité  incessante,  ce  flux  et  ce  reflux  de  bien-être,  cette 
fluidité  de  Tor  coulant  plus  rapide  que  le  flot  de  la  mer?  à  quoi 
bon  ces  vaines  et  constantes  agitations  provoquées  ici  par  le 
besoin,  là  parla  convoitise?  Ne  vaudrait-il  pas  mille  fois  mieux 
en  finir  avec  cet  état  fiévreux  de  la  société,  supprimer  cette  iné- 
galité, et  avec  elle  tous  les  fléaux  qu'elle  engendre ,  par  une 
répartition  fixe  et  immuable  des  moyens  d'existence,  éteindre 
ainsi  les  haines,  les  dissensions,  la  misèreet  les  soucis  rongeurs? 
a  C'est  vrai,  répond  la  Providence ,  mais  alors  aussi  point  de 
charité,  point  de  bienfaisance ,  point  de  tendre  et  noble  solli- 
citude parmi  les  hommes,  point  d'action  et  de  réaction  du  riche 
sur  le  pauvre,  ni  du  pauvre  sur  le  riche.  Alors  que  devient 
cette  ceinture  sympathique,  plus  belle  que  celle  de  Vénus,  tis- 
sue,  non  par  les  grâces,  mais  par  les  qualités  morales ,  faite  de 
commisération,  de  dévouement,  d'affection,  d'amour  et  de  re- 
connaissance? Alors  le  monde  perd  son  principal  charme,  cesse 
d'être  le  reflet  de  la  bonté  infinie ,  l'image  du  Dieu  de  la  grâce 
et  de  la  miséricorde;  alors  l'indépendance  réciproque  des  hu- 
mains, se  suffisant  chacun  à  soi-même,  fait  surgir  autour  de 
l'individu  comme  un  rempart  d'égoïsme;  et,  cessant  de  s'inté- 
resser aux  faits  collectifs,  nationaux  et  humanitaires,  il  devient 
un  obstacle  au  lieu  d'être  un  coopéràteur  à  l'action  de  la  Pro- 
vidence générale.  »  On  ne  saurait,  ce  nous  semble,  expliquer 

(I)  Talmsd,  Biba  Balhra,  10;  Sohoaiotb  Rabba,  sect.  SI. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PROVIDENCE.  57 

en  termes  plas  saisissants  les  puissants  motifs  de  Tinëgalité 
des  conditions. 

Fandrait-il  en  conclure  qu'il  n'y  a  rien  à  faire ,  rien  à  tenter 
en  Yue  de  Textinction  du  paupérisme ,  de  Tamélioration  pro- 
gressive des  classes  souffrantes ,  de  la  diminution  graduelle  du 
prolétariat,  de  la  transformation  du  salariat,  en  un  mot  de 
tontes  ces  questions  sociales  qui  tiennent  aujourd'hui  le  haut 
du  payé,  s'imposant  aux  gouvernements  comme  Tënigme  du 
sphinx,  en  tuant  ceux  qui  les  négligent  ou  les  dédaignent?  A 
Dieu  ne  plaise  !  Ce  serait  tirer  du  principe  des  conséquences 
tout  opposées  à  sa  nature  et  au  but  qu'il  se  propose.  La  Provi- 
deace spéciale  ne  peut  qu'applaudir  à  tous  ces  efforts,  aussi 
méritoires  qu'intelligents,  déployés  par  la  charité  publique 
comme  par  la  charité  privée ,  par  celle  d'en  haut  et  par  celle 
d'en  bas,  pour  le  soulagement  des  misères.  Puisse-t-elle  mul- 
tiplier comme  une  bénédiction ,  sous  le  patronage  du  Dieu  de 
charité,  toutes  ces  ingénieuses  institutions!  puisse-t-elle  en 
fonder  journellement  de  nouvelles,  créer  hôpitaux,  orpheli- 
nats, crèches ,  asiles,  maisons  de  refuge,  maisons  d'invalides, 
sociétés  de  bienfaisance  de  toute  nature,  écoles  et  cours  gra- 
tuits! Plus  elle  avancera  dans  cette  voie  salutaire,  plus  elle 
gagnera  en  force  et  en  vitesse  pour  aller  plus  loin  encore.  C'est 
bien  à  cet  immense  déploiement  des  ressources  de  la  charité 
que  s'applique  la  maxime  de  nos  sages  :  «  Le  bien  engendre  le 
bien  comme  le  mal  engendre  le  mal  (i).  »  La  seule  réserve  qu'il 
convienne  de  faire  au  nom  de  la  religion ,  c'est  que  Ton  se 
garde  bien  de  l'espérance  illusoire  d'aboutir  jamais  à  une  égale 
répartition  des  biens  de  la  terre,  qui  ne  serait  pas  autre  chose 
que  la  suppression  de  la  solidarité  morale.  Or,  cette  solidarité 
fait  mieux  que  délier  les  individualités:  elle  reproduit  sous  une 
forme  nouvelle  le  mystère  de  la  génération  ;  elle  fusionne  les 
classes  par  l'accomplissement  de  leurs  obligations  réciproques, 
à  peu  près  comme  les  époux  s'identifient  pour  créer  la  famille. 
Est-ce  là  une  simple  assertion  ?  N'est-elle  pas  confirmée  par 

(0  AkoUi,  IV,  i.  mcQ  mxa  -ûto.' 


Digitized  by  VjOOQIC 


58  DIXIÈME    DOGME. 

Texpérience  journalière,  par  le  spectacle  des  faits  qui  se  passent 
sous  nos  yeux?  Que  voyons-nous,  en  effet,  tout  autour  de  nous? 
Une  complète  rénovation  des  formes  de  la  charité  ;  elle  semble 
avoir  procédé  au  renouvellement  de  son  outillage  ^  comme  on 
dit  aujourd'hui.  Ses  constructions  ne  sont  pas  seulement  plus 
nombreuses ,  mais  aussi  beaucoup  plus  parfaites  que  celles  du 
passé;  le  service  de  l'assistance  est  bien  autrement  rapide  ;  on 
est  parvenu  à  élever  dans  une  certaine  mesure  le  niveau  du 
bien-être  général ,  à  rendre  les  privations  moins  longues  et 
moins  amères.  Mais,  sérieusement,  a-ton  fait  un  seul  pas  en 
avant  vers  cette  égalité  qui  est  le  rêve  des  utopistes?  Non ,  les 
distinctions  sociales  n'ont  subi  qu'un  simple  déplacement,  noais 
elles  n'ont  rien  perdu  de  leur  réalité.  Jadis  elles  se  rangeaient 
sous  deux  chefs,  la  naissance  et  la  fortune;  aujourd'hui  elles 
semblent  se  confondre  dans  une  catégorie  unique,  celle  de  la 
fortune,  a  et  c'est  l'or,  comme  dit  l'Ecclésiaste,  qui  paraît  être 
le  souverain  arbitre  (1).  »  Il  est  à  remarquer  en  outre  qu'à 
tout  prendre,  la  misère  n'a  pas  diminué.  Elle  s'est  amoindrie, 
nous  le  reconnaissons ,  relativement  au  passé  ;  elle  s'est  dé- 
pouillée, nous  le  voulons  bien,  d'une  partie  de  ses  haillons  et 
de  ses  plaies;  elle  n'est  plus  aussi  hideuse  que  celle  de  l'ancien 
régime.  Mais,  qu'on  ne  Toublie  pas,  à  cette  élévation  du  niveau 
du  bien-être  sont  venus  correspondre  des  besoins  nouveaux, 
et,  par  suite,  le  rapport  entre  les  aspirations  et  les  satisfactions 
sociales  n'a  pas  changé.  Le  prophète-législateur  Ta  dit  avec 
son  infaillibilité:  «Il  ne  cessera  jamais  d'exister  des  nécessi- 
teux sur  la  terre  (2).  »  Pourquoi?  Nous  venons  de  le  dire  :  pour 
que  la  charité  ne  discontinue  pas  sur  la  terre,  pour  que  le 
courant  de  la  bienfaisance,  semblable  à  la  rosée  de  la  résur- 
rection (3),  ne  cesse  de  souffler  et  d'enfler  les  voiles  du  navire 
qui  porte  l'humanité. 

C'est  ainsi  que  nous  comprenons  cette  grande  colère  mani- 
festée par  Dieu  contre  les  violateurs  de  la  charité  et  les  motifs 

(I)  Ecclés.,  X,  19.  (3)  Talmud,  Ha^oiga,  15. 

(9)  Devtér.,  XV,  11. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  59 

de  son  interrention  directe  en  faveur  des  viclimes  de  celle 
transgression.  Contrevenir  à  la  loi  de  charité,  c'est  déranger  le 
plan  de  Tordonnateur  suprême,  s'attaquera  son  principe  de 
gouvernement,  ébranler  les  bases  du  inonde  moral,  déplacer 
Taxe  de  la  société,  substituer  l'égoïsme  à  la  solidarité ,  Tisole- 
ment  au  principe  fécond  de  Tassocialion;  en  un  mol,  c'est  s'en 
prendre  à  la  Providence  spéciale  dans  la  plus  noble  de  ses  ma- 
nifestations, dans  celle  qui  se  rattache  étroitement  à  l'action  de 
la  Providence  nationale  et  universelle.  Nous  avons  donc  raison 
de  faire  de  la  charité  Tinstrumenl  de  la  Providence  externe; 
rien  de  plus  sensible  ni  de  plus  tangible  que  l'inégalité  des 
conditions  sociales  engendrant  le  miracle  de  la  bienfaisance 
publique  et  privée,  laquelle  jaillit  de  la  source  intarissable  des 
sollicitudes  divines. 

§  2.  De  la  Providence  interne. 

La  Providence  serait  incomplète  si  elle  s'arrêtait  à  l'inter- 
vention extérieure  que  nous  venons  de  décrire.  Évidemment 
elle  doit  communiquer  avec  lameilleure  partie  de  nous-mêmes, 
avecTàmeet  ses  facultés  essentielles,  avec  ce  souffle  de  vie 
qui  constitue  notre  personnalité  réelle  :  il  faut,  en  un  mot,  qu'il 
y  ait  une  Providence  interne.  Il  le  faut  d  autant  plus  que  par 
Taction  publique  les  hommes  se  ressemblent  plus  ou  moins,  ne 
différant  que  par  les  nuances.  Ce  qui  nous  marque  au  coin  de 
Tindividualité,  ce  qui  fait  de  chacun  de  nous  un  être  complet, 
distinct,  c'est  la  pensée  :  plus  encore  que  le  style ,  l'esprit  est 
Thomme.  Quand  même  la  religion  ne  ferait  pas  porter  ses  ré- 
vélations sur  ce  point,  il  ne  serait  guère  possible  de  supposer 
que  la  Providence  spéciale  néglige  ce  foyer  intime  d'où  partent, 
comme  autant  de  rayons  lumineux,  l'intelligence,  la  sensibilité 
et  la  volonté.  Après  s'être  mis  en  évidence  sur  la  scène  du 
inonde,  elle  n'aurait  rien  à  dire  à  notre  moi,  elle  se  refuserait 
à  éclairer  notre  conscience  !  On  voit  bien  ce  que  cette  hypo- 
thèse a  d'illogique.  Heureusement  nous  n'en  sommes  pas  ré- 


Digitized  by  VjOOQIC 


60  DIXIÈME   DOGME. 

dait  à  combattre  des  paradoxes,  et  rÉcriture  vient  à  notre  se- 
cours avec  un  luxe  d'informations  qui  équivaut  à  la  certitude. 
Puisons  d'abord  dans  le  réservoir  des  lois  de  Moïse,  dont  plus 
d'une  s  adresse  à  la  pensée  seule;  telles  sont  Tinstitution  de 
Tholocaùste ,  n'ayant  d'autre  raison  d'être ,  d'après  l'opinion 
traditionnelle,  que  de  servir  d'expiation  aux  mauvaises  sug- 
gestions (1)  ;  la  défense  de  faire  semblant  de  ne  pas  voir  la  bête 
du  prochain  égarée,  afin  de  se  soustraire  au  devoir  de  la  lui 
ramener  (2);  la  défense  de  haïr  son  frère  dans  son  cœur  (3)  ;  la 
défense  de  se  laisser  aller  à  l'endurcissement  du  cœur  à  l'égard 
du  débiteur  insolvable  (4),  aux  approches  de  l'année  de  re- 
lâche; la  défense  de  garder  le  ressentiment  d'une  injure  (S). 
Nous  avons  ensuite  le  commandement  tant  de  fois  répété  d'ai- 
mer Dieu  de  tout  cœur  et  de  toute  âme.  L'insistance  avec 
laquelle  le  législateur  revient  sur  cette  expression  sacramen- 
telle (6)  serait,  à  elle  seule,  un  témoignage  suffisant  de  la  Pro- 
vidence interne.  Il  faut  bien  que  Dieu  soit  en  nous,  qu'il  attache 
quelque  importance  à  ce  qui  se  passe  dans  cette  chambre  ob- 
scure de  la  conception,  puisqu'il  réclame  pour  lui-môme  les 
pensées  et  les  sentiments  qui  s'y  fabriquent,  les  mettant  au- 
dessus  du  culte  officiel  qu'on  lui  offre  avec  toute  la  pompe  et  la 
solennité  dont  il  est  susceptible.  Mais  il  y  a  quelque  chose  de 
plus  décisif  encore  en  matièrjB  de  législation  interne  :  c'est  le 
dernier  commandement  du  Décalogue,  qui  a  trait  à  la  convoi- 
tise pure  (7) ,  faisant  de  l'obligation  du  cœur,  d'une  disposition 
de  la  morale  intime ,  le  dernier  mot  de  la  révélation  sinaïque. 
La  Loi  nous  apporte  donc  un  notable  contingent  de  prescrip- 
tions qui  restent  inexplicables  en  dehors  du  contrôle  de  la  Pro- 
vidence interne.  Celle-ci  est  l'objet  d'affirmations  aussi  nettes, 
aussi  précises,  de  la  pari  des  prophètes.  C'est  Samuel  qui 
ouvre  la  voie,  érigeant  le  fait  en  principe  :  «  L'homme  ne  voit 

(1)  Léfll.,  ohap.  i;  6,  t.  Cf.  tons  les          (5)  U?U.,  XIX,  i8. 

commenialenrs.  (6)  Dealer.,  IV,  99;    VI,  5;  X,  19; 

(9)  Deutér.,  XX[I,  1-4.  XXf,  13  et  18;  XXYI,  16;  XXX,  9,  6  et 

(3)  LéTit.,XIX,  17.  10. 

(4)  Dealer.,  XV,  7-iO.  (7]  Eiode,  XX,  14. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  61 

que  par  les  yenx,  lai  dit  une  voix  d'en  haut,  mais  Dien  plonge 
dans  le  cœur  (1).  «  Pais  c'est  le  principe  qai  se  traduit  dans 
l'expression  de  «  Dieu  qui  sonde  les  cœurs  et  les  reins  (2)  », 
expression  qui  n'est  pas  autre  chose  que  la  formule  populaire, 
à  la  portée  de  tout  le  monde ,  de  la  Providence  interne.  Ajou- 
lons-y  finalement  la  profonde  sentence  du  livre  des  Proverbes, 
valant  à  elle  seule  une  théorie  :  «  L'âme  humaine  est  le  flam- 
beau avec  lequel  Dieu  fouille  les  abîmes  du  cœur  (3).  »  Quelle 
comparaison  lumineuse  que  celle  qui  fait  de  l'&me  une  lampe 
allumée  par  la  main  de  Dieu,  de  façon  que  ces  profondeurs  de 
la  conscience,  insondables  pour  nous  qui  nous  connaissons  si 
pea  nous-mêmes,  n'ont  pour  lui  nul  secret! 

Après  avoir  produit  les  titres  originaux  de  la  Providence 
interne,  nous  devons  faire  pour  elle  ce  que  nous  avons  faitpour 
sa  compagne,  la  Providence  externe,  fixer  la  forme  qui  la  rend 
saisissable  pour  nous,  déterminer  le  signe  qui  l'annonce  et  qui 
la  met  en  rapport  avec  le  mot.  Cette  forme  existe- t-elle?  Y  a-t-il 
un  signe,  un  symptôme  par  lequel  elle  sollicite  l'homme  in- 
terne, le  cœur,  l'âme  et  la  conscience?  Oui ,  il  existe,  il  a  un 
nom,  il  s'appelle  la  confiance  en  Dieu.  Qu'est-ce  que  la  confiance 
en  Dieu?  Un  sentiment  qui  nait  avec  nous,  qui  occupe  dans  le 
sein  du  moi  une  place  non  moins  considérable  que  la  charité , 
ce  critérium  de  la  Providence  externe  dans  le  non-moi  et  dans 
le  monde  social,  une  racine  divine  que  nous  ne  parvenons  ja- 
mais, quelque  ardeur  de  destruction  que  nous  y  mettions,  à 
extirper  entièrement  de  notre  sein  ,  une  force  qui ,  bannie,  ex- 
palsée,  indignement  chassée,  y  rentre  par  des  sentiers  incon- 
nus, s'y  maintient  et  y  domine  en  dépit  de  nous-mêmes.  Elle 
est  cette  persuasion  intime  que  non-seulement  Dieu  s'intéresse 
à  nous  du  haut  de  sa  céleste  demeure,  mais  qu'il  est  en  nous, 
que  chacun  le  porte  dans  son  cœur,  qu'il  ne  quitte  jamais  notre 
for  intérieur,  que  nous  ne  pouvons  pas  plus  nous  cacher  de 


(1)  I  Stnrnel,  XVI,  7.  10;   XX,    U;    1  Chron.,  XXVIII ,   9; 

(«)  pMamef ,  VU,  10;  CXXXIX,  li;      XXIX,  17. 
Prw.,  XVII,  3;  Jérénio ,  XII,  «0;  XVII,  (3)  Prof.,  XX,  J7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


62  DIXIÈME   DOGME. 

lui  qu'il  ne  veut  se  cacher  de  nous;  elle  est  enfin  cette  ullima 
ratio  que  nous  ne  manquons  jamais  dlnvoquer  quand  la  science 
et  les  ressources  humaines  nous  ont  dit  leur  dernier  mot, 
quand  la  prospérité  avec  son  cortège  d'illusions  et  de  chimères 
a  fait  place  aux  cruelles  épreuves  de  Tadversilé,  ou  lorsque,  ar- 
rivés aux  portes  du  trépas,  ayant  vidé  le  calice  de  la  vie  ma- 
térielle, l'approche  de  réternilé  nous  dessille  les  yeux,  nous 
montrant  dans  sa  sombre  réalité  le  néant  de  toutes  les  entre- 
prises accomplies  sous  les  auspices  de  l'intérêt  et  de  la  passion. 
Mais  il  importe  d'établir  que  cette  confiance  dont  nous  parlons 
et  qui  nous  met  toujours  en  présence  de  la  Divinité  est  une 
faculté  des  plus  complexes.  Elle  est  non-seulement  la  foi  pro- 
prement dite,  la  foi  religieuse ,  mais  aussi  cette  voix  ou  ce  cri 
de  la  conscience  qui  joue  un  rôle  sérieux  dans  la  philosophie 
morale.  Nous  l'avons  constaté  plus  d'une  fois  déjà  :  si  la  reli- 
gion ne  connaît  pas  les  termes  qui  sont  devenus  les  types  des 
abstractions  spéculatives,  elle  les  remplace  avantageusement  par 
des  qualifications  accessibles  à  toutes  les  intelligences,  de  nature 
à  élever  le  vulgaire  à  la  hauteur  du  profond  penseur.  Et  c'est 
ainsi  que  ce  mot  simple  de  a  confiance  en  Dieu  »  résume  1  en- 
semble des  faits  internes  qui  mettent  l'âme  en  rapport  avec  la 
Providence;  le  lien  qu'elle  a  l'art  de  façonner  n'a  pas  qu'un 
seul  fil,  il  en  contient  de  fort  nombreux.  La  confiance  en  Dieu 
est  dans  le  courage  que  l'on  déploie  dans  les  nobles  et  saintes 
entreprises,  la  persévérance  qui  ne  se  laisse  pas  rebuter  par  les 
obstacles,  la  résignation  qui  sait  braver  les  souffrances  et  las- 
ser la  mauvaise  fortune,  la  joie  et  la  dignité  qui  découlent  de 
la  conviction  qu'on  pense  et  qu'on  agit  sous  le  regard  de  Dieu, 
le  zèle  et  le  dévouement  dont  fait  preuve  celui  qui  aspire  à  con- 
tenter le  souverain  maître  de  l'univers,  la  crainte  de  s'attirer 
son  déplaisir  ou  sa  colère  en  allant  à  rencontre  de  sa  volonté, 
le  désir  de  réparer  les  fautes  commises  et,  par  cette  réparation, 
de  se  pourvoir  en  grâce  auprès  de  la  bonté  infinie,  la  conso- 
lante perspeclive  de  l'avenir,  la  conviction  inébranlable  que 
celte  étroite  communauté  avec  Dieu  n'est  pas  le  rêve  d'un  jour, 
qu'elle  dure  autant  que  celui  qui  s'est  plu  à  nous  rattacher  à 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  03 

lai  par  ce  fil  invisible,  c'est-à-dire  qu'elle  est  impérissable. 
Ce  que  noos  venons  de  dire  de  l'étendue  de  la  signification 
da  terme  a  confiance  en  Dieu  »,  an  point  de  vue  de  la  religion, 
nous  explique  le  rang  qui  lui  est  assigné  dans  la  Bible,  notam- 
ment dans  les  Psaumes.  David  l'invoque,  cette  confiance,  dans 
les  nombreuses  péripéties  de  sa  vie  accidentée.  Dans  les  situa- 
tions les  plus  critiques,  persécuté  par  Saûl,  dénoncé  parDoég, 
trahi  par  de  faux  amis,  il  ne  désespère  jamais,  parce  que  sa 
confiance  en  Dieu  ne  Tabandonne  pas  (1).  S'il  a  été  sauvé,  s'il 
a  triomphé  de  ses  terribles  ennemis,  c'est  grâce  à  celle  inalté- 
rable confiance  (2).  Aussi  les  justes  par  excellence  sont-ils  ceux 
qui  se  fient  en  Dieu  et  n'espèrent  qu'en  lui  (3)  ;  aussi  ne  cesse- 
t-il  de  recommander  cette  foi,  cette  confiance,  à  Israël,  à  la 
maison  d'Aaron,  à  tous  ceux  qui  craignent  Dieu  (4),  et  enfin 
au  peuple  (5),  c'est-à-dire  à  tout  le  monde.  Les  grâces,  dit-il. 
entourent  celui  qui  met  sa  confiance  en  Dieu  (6).  A  son  tour,  Sa* 
lomon  rend  hommage  à  ce  sentiment,  exalte  ceux  qui  mettent 
leur  confiance  dans  le  Seigneur  (1).  En  ce  qui  concerne  les 
livres  prophétiques,  nous  nous  bornerons  à  deux  citations.  La 
première  est  empruntée  à  Isaïe  et  a  trait  à  la  perpétuité  de  la 
confiance  :  «  Fiez-vous  à  Dieu  éternellement,  car  c'est  avec  son 
nom  ineffable  qu'il  a  créé  les  mondes  (8).  »  Qu'est-ce  à  dire  ? 
Que  la  confiance  en  Dieu  est  la  stabilité,  qu'elle  repose  sur  une 
base  non  moins  solide  que  celle  qui  sert  de  fondement  à  la 
création.  D'où  vient  la  création?  comment  l'univers  est-il  arrivé 
à  l'existence  ?  Est-il  le  produit  d'un  long  travail,  d'un  violent 
effort,  d*une  conception  laborieuse,  d'un  plan  médité  à  loisir? 
Non;  il  est  l'œuvre  de  la  seule  volonté  de  Dieu,  le  souffle  de  sa 
bouche,  comme  dit  le  chantre  sacré  (9).  Eh  bien,  cette  puis- 
sante réalité  que  nous  voyons,  que  nous  touchons,  qui  nous 
presse  partout ,  cette  nature  qui  est  née  d'un  signe  de  la  bien- 

(fl  PsAUDei,  Sft;  31;  5t;  56;  57,  etc.  (6)  PMamet,  XXXU,  fO. 

fa)  /M.,  18;  «l;  «7.  40.  (7)  Prof .,  XIV,  «6 ;  XVI,  «O;  XXVIII, 

^3)  Ibid.^  Ll;  37.  25. 

(4)  Ibid.,  115.  ^S)  liale,  XX-VI,  4. 

(5)  /^M.,  LXll,  9.  (9)  PMomes,  XXXllI,  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


6i  DIXIÈME   DOGME. 

veillance  divine,  a  son  pendant  dans  la  confiance  que  Thomme 
lémoigne  à  son  Dieu  ;  par  elle  il  est  aussi  sûr  de  posséder  Dieu, 
de  s'unir  à  lui  par  un  lien  indissoluble,  que  la  nature  est  cer- 
taine de  se  développer  au  gré  de  son  désir.  Peut-on  alors  hési- 
ter à  entrer  dans  cette  voie  ou  y  marcher  d'un  pas  incertain? 
Vient  ensuite  Jérémie  qui  nous  la  fait  envisager  sous  un  autre 
point  de  vue  :  «  Maudit  soit  Thommc ,  s'écrie-t-il ,  qui  met  sa 
confiance  dans  Thomme,  son  appui  dans  un  bras  de  chair,  en 
se  détournant  de  Dieu! Béni  soit  l'homme  qui  met  sa  con- 
fiance en  Dieu,  qui  ne  se  fie  qu'en  l'Éternel  !  (i)  »  Que  l'on  mé- 
dite un  peu  sur  cette  application  à  un  sentiment,  à  un  fait 
essentiellement  interne  du  principe  de  bénédiction  et  de  malé- 
diction, de  ce  même  principe  dont  Moïse  a  fait  la  sanction  de  la 
Loi  pratique  (2).  Ainsi  le  prophète  fait  de  la  confiance  en  Dieu 
l'équivalent  de  la  Loi;  il  lui  reconnaît  une  importance  égale  à 
celle  de  l'ensemble  des  observances  religieuses.  Pourquoi?  Ap- 
paremment pour  le  motif  que  nous  avons  indiqué ,  à  savoir  que 
la  confiance  en  Dieu  est  le  critérium  de  la  Providence  interne, 
le  canal  par  lequel  il  plaît  à  celle-ci  de  communiquer  avec 
nous ,  la  preuve  authentique  de  sa  présence  et  de  sa  résidence 
au  sein  de  l'homme.  Lui  refuser  cette  confiance,  ou  la  partager 
entre  lui  et  un  autre  être,  c'est  mettre  en  question,  dans  le  pre- 
mier cas,  l'existence  de  Dieu;  dans  le  second,  l'unité  de  Dieu. 
Le  prophète  a  donc  bien  fait  d'y  attacher  la  sanction  suprême 
de  la  bénédiction  et  de  la  malédiction. 

Il  est  péremptoirement  démontré  par  l'assentiment  unanime 
des  organes  de  la  révélation  que  la  confiance  en  Dieu  est  une 
chose  précieuse  ;  précieuse ,  en  effet,  par  sa  nature  comme  par 
ses  résultats.  Par  sa  nature,  en  ce  qu'elle  est  comme  le  trait 
d'union  entre  l'âme  et  la  Providence  ;  par  ses  résultats,  dont  le 
plus  glotieux  est  cette  identification  du  faible  mortel  avec  la  Di- 
vinité en  pleine  vie  terrestre,  partout  et  toujours. 

La  Providence  interne  n'est  donc  pas  un  vain  mot ,  ni  une 
notion  vague  et  confuse  ;  elle  est  réelle,  ayant  sa  résidence  dans 

(1)  Jérémie,  XVU,  S  et  d.  (S)  Deutér.,  XI,  S6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   FROYIDENGE.  65 

chacun  de  nons;  elle  est  vivace,  se  manifestant  par  des  aspira- 
tions fortes  et  continues,  ne  disparaissant  jamais  entièrement 
du  sein  de  Tétre  intelligent;  elle  est  sensible,  nons  allions  dire 
palpable,  grâce  à  cette  immortelle  confiance  dont  Dieu  a  bien 
Tonlu  déposer  lui-même  le  germe  dans  noire  cœur,  mais  qu*il 
est  de  notre  devoir  de  soigner,  de  cultiver,  d^améliorer,  de 
perfectionner,  de  rendre  digne,  en  un  mot,  de  celui  à  qui  nous 
en  faisons  hommage,  qui  Tagrée  comme  une  offrande  sponta- 
née quand  il  pourrait  la  réclamer  comme  un  droit. 


§  3.  De  la  prière  dans  ses  rapports  avec  la  Providence. 

Le  double  exposé  que  nous  venons  de  faire  de  la  Providence 
externe  et  de  la  Providence  interne  nous  amène  naturelle- 
ment à  traiter  de  la  prière.  Il  s'agit,  bien  entendu,  de  la  prière 
considérée  comme  une  émanation  directe  du  dogme  que  nous 
éludions.  Â  vrai  dire,  la  prière  est  une  forme  mixte  partici- 
pant à  la  fois  de  la  Providence  interne  et  de  la  Providence  ex- 
terne, et  voici  comment  :  D'un  côté,  elle  jaillit  du  fond  de 
Tbomme,  elle  a  son  point  de  départ  dans  le  for  intérieur,  elle 
traduit  la  confiance  en  Dieu  que  nous  avons  décrite;  de  Tautre, 
elle  lui  sert  d'expression,  de  manifestation  extérieure,  la  pous- 
sant du  dedans  au  dehors,  de  Tétat  spéculatif  à  létat  actif,  la 
rendant  visible  à  tous  et  praticable  pour  tous.  Et  cette  double 
nature,  spirituelle  et  matérielle,  que  la  prière  réunit  en  elle, 
pins  spirituelle  cependant  que  matérielle,  la  parole  étant  Tor- 
gane  direct  de  la  pensée,  celte  double  nature  fait  son  origina- 
lité comme  sa  grandeur. 

Ici  nous  avons  à  répondre  à  certaines  questions  qu'il  n'est 
pas  bon  de  passer  sous  silence.  Première  question  :  La  prière 
est-elle  une  démonstration  réelle  de  la  Providence?  Incontes- 
tablement, puisque  son  témoignage  n'est  ni  temporaire  ni  lo- 
cal, mais  incessant  et  universel.  Où  est  le  peuple  ou  l'individu 
qui  n'éprouve  le  besoin  de  prier,  de  s'adresser  à  l'Être  su- 
prême, de  lui  confier  ses  joies  et  ses  douleurs,  d'invoquer  sa 

5 


Digitized  by  VjOOQIC 


66  DIXIÈME   DOGME. 

justice  ou  sa  bonté,  de  solliciter  son  assistance  ou  son  pardon? 
a  Du  levant  au  couchant,  s'écrie  le  dernier  prophète,  le  nom 
de  Dieu  est  grand  parmi  les  nations  ;  partout  on  lui  offre  en- 
cens et  sacrifices;  oui,  mon  nom  est  grand  parmi  les  nations, 
dit  rÉterncl  Zébaoth  (1).  »  Qui  ne  s'adresse  à  cette  puissance 
invisible  toutes  les  fois  que  les  ressources  visibles  et  probables 
font  défaut?  Qui  ne  s'adresse  à  elle  avec  une  ferveur  et  avec  un 
espoir  tout  différents  de  ceux  qu'il  ressent  lorsqu'il  a  recours 
aux  grands  de  la  terre?  Qui  n'a  pas  éprouvé  cette  satisfac- 
tion, cet  apaisement  et  celte  sérénité  de  T&me  qui  suivent  la 
prière  sincère,  exaucée  ou  non,  comme  une  première  récom- 
pense? Jamais  les  supplications  adressées  à  l'homme,  lors 
même  qu'elles  reçoivent  le  plus  sympathique  accueil ,  ne  don- 
nent cette  jouissance  morale.  L'homme  qui  prie  l'homme  se 
sent  plus  ou  moins  humilié  ;  l'homme  qui  prie  Dieu  se  sent 
ennobli  et  renforcé. 

La  seconde  question  a  plus  de  gravité  :  il  s'agit  du  rôle  se- 
condaire, inférieur,  que  jouerait  la  prière  dans  les  enseigne- 
ments de  l'Écriture.  Si  l'efûcacitéde  la  prière,  nous  objecte- t-on, 
est  telle  que  vous  l'affirmez,  si  elle  est  l'expression  vraie  du 
dogme  de  la  Providence,  comment  se  fait-il  qu'elle  tienne  si 
peu  de  place  dans  les  dispositions  législatives  de  Moïse?  Tan- 
dis qu'il  décrit  et  qu'il  précise,  avec  des  soins  qui  vont  jusqu'à 
la  minutie,  tout  ce  qui  a  rapport  aux  sacrifices  et  au  culte  pon- 
tifical, à  peine  fait-il  mention  de  la  prière,  se  bornant  à  la  va- 
gue désignation  d'une  espèce  de  confession  de  péché  qui  doit 
accompagner  le  sacrifice  expiatoire  (3)!  Au  surplus,  point  de 
liturgie,  point  de  rituel,  point  de  réglementation  de  cet  acte 
si  éminemment  religieux,  qu'on  ne  rencontre  que  dans  les  in- 
stitutions, relativement  modernes,  du  grand  synode  (3).  Com- 
ment expliquer  cette  lacune,  si  ce  n'est  par  une  sorte  d'indiffé- 
rence professée  par  Moïse  pour  la  prière?  A  bien  réfléchir  ce- 
pendant, l'objection  est  plus  spécieuse  que  solide  ;  le  silence 

(l)  MaUchie,  I,  !!•  (S)   Voy.    notre  IntrodccUon   générale, 

(S)  LéviU,  XVI,  ti;  Nombres,  V,  7.  p.  66-68. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  67 

de  Moïse  peat  s'interpréter,  et  d*une  fdçon  rationnelle,  dans  un 
sens  plutôt  favorable  que  contraire  à  cette  manifestation  du 
sentiment  religieux.  Si  le  législateur  s'est  abstenu  d'en  régler 
les  conditions,  qui  nous  dit  que  ce  ne  fût  par  suite  de  la  haute 
idée  qu'il  se  faisait  de  la  prière?  Pourquoi  aurait-il  limité,  en- 
fermé dans  un  vêtement  étriqué,  ce  qui  doit  jaillir  spontané- 
ment de  la  source  des  sentiments  intimes?  Pourquoi  soumettre 
au  niveau  du  convenu  la  meilleure  portion  du  service  divin? 
,  Ne  valait-il  pas  mieux  se  dispenser  de  mettre  une  sourdine  au 
cri  de  la  conscience,  laisser  l'expression  libre  reproduire  la 
pensée  libre?  Et  notez  bien  que,  de  cette  façon,  il  associait  le 
culte  spontané  avec  le  culte  prescrit,  viviOant  le  cérémonial 
par  l'adoration  pure,  faisant  à  la  pensée  et  au  sentiment  reli- 
gieux une  part  d'autant  plus  large  qu'elle  était  indéterminée. 
Or  pour  atteindre  ce  but  il  fallait  précisément  renoncer  &  in- 
tervenir dans  les  moyens  de  communication  qui  mettent  Dieu 
en  rapport  immédiat  avec  chacune  de  ses  créatures  intelli- 
gentes. Nous  sommes  d'autant  plus  autorisé  à  émettre  cette 
assertion  qu'elle  semble  confirmée  par  le  peu  que  nous  savons 
des  motifs  qui  présidèrent  à  la  rédaction  du  rituel  (1),  accu- 
sant non  pas  le  progrès,  mais  la  décadence  du  culte. 

Ainsi  la  réserve  du  législateur  n'est  nullement  un  indice  de 
rétat  d'infériorité  dans  lequel  il  tient  la  prière,  comme  se  plai- 
sent à  l'imaginer  les  esprits  prévenus;  elle  milite  bien  plus  en 
faveur  de  l'excellence  de  cet  organe  divin  auquel  il  aime  à 
laisser  toute  sa  spontanéité.  Comment  d'ailleurs  prendre  le 
change  quand  on  sait  la  place  qu'elle  occupe  dans  l'histoire 
sainte,  et,  ce  qui  est  plus  remarquable,  dans  la  vie  propre  de 
Moïse?  Quoi!  la  prière  serait  chose  indifférente,  accessoire, 
quand  nous  la  voyons  couler  à  pleins  bords  dans  la  Bible,  sem- 
blable à  ces  fleuves  dont  la  source  se  cache  dans  la  région  du 
paradis,  puisque  la  légende  la  fait  remonter  jusqu'au  père  du 
genre  humain  (3)  1  Pour  nous  renfermer  dans  les  temps  histo- 


(1}  MAÎmonifle,  Yftd  ha-Hazak»,  trftité  do  (3)  Beréschilli  Ribba,  seci.  Sa,  fin. 

le  Prière;  cf.  notre  Jntrod.  générale,  «.  «. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


68  DIXIÈME   DOGME. 

riques,  nous  ferons  remarquer  que  déjà  du  temps  d'Abraham 
la  prière  était  en  si  haute  estime  que  le  bénéfice  en  était  in- 
voqué pour  des  tiers  ;  c'est  ainsi,  en  effet,  que  le  patriarche 
prie  pour  Âbimélech  et  pour  la  coupable  Sodome  (1).  G*est  à 
cette  catégorie  qu'appartiennent  encore  les  bénédictions  pa- 
triarcales, qui  ne  sont  pas  autre  chose  que  des  prières  pour  la 
prospérité  de  la  mission  d'Israël.  Vous  avez  ensuite  la  prière 
de  Jacob  implorant  le  secours  de  Dieu  contre  les  fureurs 
d'Ésaû;  les  cris  des  Hébreux  contre  l'oppression  et  les  oppres- 
seurs. Viennent  ensuite  les  nombreuses  intercessions  de  Moïse 
en  faveur  de  sou  peuple,  sollicitant  le  pardon  des  coupables, 
s'évertuant  à  fléchir  la  juste  colère  de  Dieu,  notamment  la 
longue  intercession  qu'il  entreprend  à  la  suite  de  la  sédition 
du  veau  d'or,  et  qui,  d'après  son  propre  aveu,  aurait  duré 
quarante  jours  et  quarante  nuits  (2).  Est-il  possible  de  suppo- 
ser un  instant  que  Moïse  faisait  û  de  la  prière,  lorsqu'il  en 
use  dans  une  si  large  mesure,  et  qu'il  déclare  que  le  salut 
d'Israël  fut  le  prix  de  ses  instances  (3)?  La  période  historique 
nous  fournil  encore  de  nombreux  spécimens  de  prières  :  c^est 
d'abord  le  cantique  de  Débora  (4;;  c'est  Hanna,  la  pieuse  mère 
de  Samuel,  qui  met  dans  ses  actions  de  gr&ces  adressées  au 
Seigneur  cet  enthousiasme  et  cette  ferveur  qui  avaient  fait  ac- 
cueillir sa  première  supplique  (5)  ;  c'est  Samuel  lui-même  qui 
promet  au  peuple  convoqué  en  assemblée  générale  de  ne  ja- 
mais cesser  de  prier  pour  lui  (6);  c'est  David,  dont  plusieurs 
prières  nous  ont  été  conservées  indépendamment  des  psau- 
mes (7)  ;  c'est  Salomon,  dont  tout  le  monde  connaît  la  belle 
prière  lors  de  l'inauguration  du  temple  (8);  c'est  Èlie,  invo- 
quant Dieu  sur  le  mont  Carmel  (9);  c'est  le  roi  Ézéchias  re- 
merciant le  Seigneur  de  sa  guérison  miraculeuse  (10);  ce  soat 

(1)  Genèse,  chap.  18  et  80.  (7)  II  Stmnel,  ch.  7,  42  et  93;  I  Chron., 

(«)  Deulér.,  IX,  l8-i9.  chap.  16,  17  el  «9. 

(3)  Ibid.  (8)  I  Rois,  chap.  8;  II  Chron.,  chap  G. 

(4)  Jogea,  chap.  6.  (9;  1  llois,  cbap.  18. 

(5)  I  Samnel,  I,  10  et  11;  II,  1-10.  (iOJ  IsaTe,  chap.  38. 

(6)  lbi4„  XII,  iS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  ^9 

enfin  les  chants,  élégies  et  invocations  des  Assaph,  des  Hé« 
mann  et  des  Ethann,  qui  vont  jusqu'à  la  fin  du  cycle  biblique 
et  de  la  captivité  de  Babylone  (1).  Ce  qui  caractérise  ce 
sommaire  de  la  prière  collective  et  individuelle  pendant  une 
période  de  plus  de  neuf  siècles,  c'est  la  spontanéité  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut,  faisant  de  chacune  de  ces  manifesta- 
tions rexpression  libre  du  sentiment  personnel,  de  l'inspira- 
tion  du  moment,  de  la  pression  des  circonstances.  Toutes,  elles 
s'offrent  à  nous  avec  le  caractère  de  l'oraison,  marquées  au 
coin  de  cette  liberté  de  conception  et  d*allure  qui  en  fait  le 
principal  mérite.  Otez  l'initiative,  supprimez  l'inspiration  in- 
terne, remplacez-les  par  la  réglementation,  par  une  formule 
immuable,  et  alors  la  prière,  sans  perdre  toute  son  efficacité, 
surtout  si  nous  savons  y  mettre  un  peu  de  notre  cœur  et  de 
notre  âme,  perd  assurément  de  sa  valeur  originelle;  alors  elle 
est  ce  qu'une  p&le  copie  est  à  l'original,  l'action  mécanique, 
automatique,  à  l'effort  direct,  au  mouvement  prime-sautier. 

Ce  n'est  pas,  d'ailleurs,  le  seul  mérite  des  modèles  de  prières 
qui  nous  ont  été  légués  par  l'Écriture.  Ils  sont  pleins  d'ensei- 
pements  sur  l'objet  et  le  but  de  ces  communications  avec 
Dieu,  non  moins  que  sur  les  résultats  qu'il  nous  est  permis 
d'en  espérer.  Constatons  d'abord  qu'une  portion  notable  de 
ces  spécimen  est  consacrée  à  chanter  les  louanges  derElernel. 
Moïse,  dans  le  cantique  de  la  mer  Rouge  comme  dans  son  chant 
final;  Débora,  Hanna,  David  et  ses  collaborateurs,  s'attachent 
bien  plus  à  célébrer  la  gloire  du  Très-Haut  qu'à  solliciter  ses 
faveurs.  Dans  notre  étude  sur  la  formation  de  la  liturgie  offi- 
cielle (2),  nous  avons  pu  nous  convaincre  que  ses  auteurs  se  sont 
inspirés  des  susdits  modèles  en  consacrant  à  leur  tour  la  par- 
tie la  plus  apparente  de  leur  rituel  à  la  glorification  de  Dieu  ; 
et  nous  savons  que  sur  les  dix-huit  bénédictions  qui  consti- 
tuent la  base  de  l'oraison  quotidienne,  il  n'en  est  réellement 
que  trois  :  la  sixième,  la  septième  et  la  huitième,  qui  aient 


(1)  Pstames,  74;  77;  59;  88;  89;  iSt;  («)    V07.   notre   InUodacUon  géaér^t, 

tl8;  f39;  137.  p.  66*68. 


Digitized  by  VjOOQIC 


70  DIXIÈME    DOGME. 

trait  à  nos  besoins  matériels.  On  ne  pouvait  assurément  mettre 
plus  de  réserve  et  de  modération  dans  la  poursuite  du  bien- 
être  temporel.  Un  second  point  à  noter,  c'est  que  beaucoup  des 
prières  indiquées,  et  qui  ont  réellement  pour  objet  les  faveurs 
et  les  grâces  terrestres,  sont  impersonnelles,  ou,  pour  mieux 
dire,  ne  sont  pas  personnelles.  Ce  n'est  pas  pour  leur  propre 
compte  qu'Abraham  et  Moïse  invoquent  soit  le  pardon,  soit  la 
bienfaisante  intervention  de  la  Providence.  Le  premier  inter- 
cède, nous  l'avons  dit  déjà,  pour  le  ravisseur  de  sa  femme  et 
pour  l'inique  Sodome;  le  second  va  plus  loin  encore;  il  ne  lui 
suffit  pas  d'implorer  la  grâce  de  son  peuple  :  de  la  cause  des 
criminels  il  fait  la  sienne,  au  nom  d'une  solidarité  qui  ne  l'o- 
bligeait pas  le  moins  du  monde.  «  Si  tu  pardonnes  au  peuple  sa 
faute,  dit-il  à  Dieu,  c'est  bien  ;  sinon,  de  grâce,  efface-moi  de 
Ion  livre  (1).  »  Dans  cette  voie  le  père  des  prophètes  est  suivi  par 
ses  successeurs  —  Samuel,  Élie,  Elisée,  —  qui  ne  songent  le 
plus  souvent  qu'à  ce  rôle  modeste  d 'tn/erccsseur  auprès  de  Dieu, 
nous  allions  dire  de  défenseur  ofQcieux.  Il  est  hors  de  doute 
que  c'est  là  un  des  éléments  de  la  mission  prophétique,  puis- 
que nous  voyons  des  rois  tels  qu'Ëzéchias,  Josias  et  Sédécias 
solliciter  cette  intercession  dans  les  circonstances  critiques  (3). 
Il  s'agit  ensuite  de  signaler  les  tendances  des  prières  person- 
nelles :  en  examinant  celles  que  l'Ëcriture  nous  a  conservées, 
nous  pouvons  nous  convaincre  qu'elles  ont  pour  .objet  tantôt 
la  délivrance  d'un  grand  danger,  tantôt  la  satisfaction  d'un 
besoin  légitime  ou  d'un  noble  désir.  Telles  sont,  en  effet,  la 
prière  de  Jacob  demandant  à  Dieu  de  quoi' manger  et  de  quoi 
se  couvrir  (3),  la  prière  de  Hanna  demandant  à  Dieu  un  flls 
pour  le  consacrer  à  son  service  (4),  la  prière  du  roi  Ezéchias  sup- 
pliant Dieu  de  lui  rendre  la  santé  avec  la  vie  (5),  les  protesta- 
tions de  David  à  l'égard  de  ses  ennemis,  aussi  iniques  qu'im- 


(i)  Exod€,  XXXII,  33.  (5)  Oenèsf ,  XXVIII,  20-i2. 

(î)  1  Roi»,  XIX,  !-4;  Ihtd.,  XXII,  «2-  (4)  I  Samael,  I,  10  et  11. 

1 1  ;  Jdrémie,  XXI,  2.  (5)  II  Roi«,  XX,  2  et  3. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  71 

placables  (i).  Gela  ne  veut  pas  dire  qa*en  dehors  des  cas  spé- 
cifiés la  prière  soit  vaine  oa  déplacée,  assertion  exagérée  et, 
par  cela  môme,  contraire  à  la  vérité;  mais  cela  signiQe  que, 
Inéme  au  point  de  vue  malériel,  nos  prières  ne  doivent  jamais 
franchir  les  limites  de  la  modération  et  de  la  justice.  Deman- 
der le  superflu,  ce  serait  se  montrer  indigne  du  nécessaire; 
solliciter  la  satisfaction  de  besoins  factices,  c'est  s'exposer  à 
perdre  celle  des  besoins  naturels.  Nous  ferons  remarquer  en- 
suite que  la  Bible  a  enregistré  plus  dune  supplique  restée 
inexaucée;  ce  ne  doit  pas  être  sans  raison.  Ainsi,  par  exemple, 
Abraham  échoue  dans  ses  instances  en  faveur  de  Sodome; 
ainsi  toutes  celles  auxquelles  se  livre  Moïse  à  fefret  d'obtenir 
rentrée  <]uns  la  Terre  promise  restent  sans  résultat;  ainsi  en- 
core sont  entièrement  inefficaces  les  prières  et  les  mortifica- 
tions de  David  en  vue  de  la  conservation  du  fruit  de  son  union 
criminelle  avec  Bath  Scheb&a  (3).  Evidemment  il  s'attache  une 
leçoo  morale  à  ces  faits,  leçon  qu'il  n'est^pas  difficile  d*en  dé- 
gager. Ils  nous  avisent  que  c'est  à  tort  que  nous  compterions 
sur  la  prière  comme  sur  un  moyen  infaillible,  en  la  prenant 
pour  une  panacée  universelle,  une  espèce  de  passe-partout  qui 
ouvre  toutes  les  portes  du  ciel.  La  Providence  reste  toujours 
souverain  juge  de  la  prise  en  considération  de  nos  pétitions. 
Qu'on  le  sache  bien  :  il  n'est  pas  de  personnage,  si  haut  placé 
qu'il  soit  dans  l'estime  de  Dieu,  témoin  Moïse,  ni  de  cause  si 
digne  d'intérêt,  fût-elle  plaidée  par  un  apôtre  de  Thumanité, 
témoin  Abraham  suppliant  Dieu  de  pardonner  à  tout  un  peuple, 
qui  ne  puissent  échouer  devant  l'arbitre  des  destinées  indivi- 
duelles et  générales. 

Nous  devons  nous  borner  à  ces  considérations  sommaires, 
n'ayant  à  envisager  ici  la  prière  qu'au  seul  point  de  vue  du 
dogme  de  la  Providence;  elles  suffisent,  d'ailleurs,  à  la  con- 
clusion que  nous  croyons  pouvoir  en  tirer,  à  savoir  que  si,  d'un 
côté,  la  Loi  et  la  doctrine  biblique  ne  s'expriment  qu'avec  ré- 
serve sur  la  nature  et  les  conditions  de  la  prière,  l'histoire 

(0  PianaM,  pastim,  (t)  II  Samael,  XIl,  Id-iS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


li  DIXIÈME   DOGME. 

sainte,  de  Taatre,  nous  offre  une  riche  compensation  en  nous 
la  montrant  sous  les  aspects  les  plus  variés  :  a  invocation,  ac- 
tion de  grâces,  chant,  élégie ,  lamentation,  supplique,  oraison 
publique,  instance  privée,  expression  de  la  pensée  religieuse, 
du  sentiment  moral,  des  besoins  corporels.  »  Elle  semble  nous 
apostropher  en  ces  termes  :  «  0  fils  de  la  terre,  vous  allez  par* 
fois  jusqu'à  douter  de  la  Providence.  Comme  jadis  vos  pères  au 
lendemain  de  la  sortie  d'Egypte,  vous  semblez  dire  :  Est-il 
bien  sûr  que  Dieu  se  trouve  au  milieu  de  nous  (1)?  Regar- 
dez donc  et  voyez  :  voyez  ces  patriarches,  ces  grands  hommes, 
ces  rois  et  ces  prophètes,  ces  peuples  et  ces  individus ,  ces 
croyants  et  ces  idolâtres,  cette  longue  série  de  siècles  et  de  gé- 
nérations, voyez-les  célébrer,  chanter,  glorifier,  invoquer  et 
prier  le  Dieu  invisible.  Écoutez  ce  concert  harmonieux  qui 
semble  s'élancer  des  ailes  de  la  terre  (2),  et  ce  cri  de  souffrance 
qui  sort  de  la  poitrine  du  genre  humain  et  monte  vers  le  ciel. 
Descendez  ensuite  dans  votre  propre  cœur,  prêtez  une  oreille 
attentive  à  ces  voix  mystérieuses  qui  murmurent  dans  votre 
sein  et  que  ni  le  bruit  du  monde  ni  les  accents  de  Torgueilleuse 
raison  ne  parviennent  à  étouffer;  à  ces  voix  qui,  tantôt  sourdes 
et  faibles,  tantôt  claires,  fortes  et  capables  de  briser  tous  les 
obstacles,  sont  l'expression  même  de  la  vérité.  Sentez,  appré- 
ciez la  réaction  salutaire  qu'exerce  sur  tout  votre  être  une  fer- 
vente prière,  le  soulagement  qu'elle  apporte  à  votre  surexcita- 
tion, l'espoir  et  la  (oi  qu'elle  fait  succéder  à  la  défiance  et  au 
désespoir,  l'apaisement  qui  se  fait  alors  parmi  ces  vagues  qui 
grondent  au  fond  de  vous-même,  la  dignité,  l'estime  person- 
nelle qu'elle  vous  fait  recouvrer  en  raison  directe  de  l'humilia- 
tion que  vous  ressentez  en  face  de  Dieu.  Procédez  donc  con- 
sciencieusement à  ce  double  examen,  historique  et  physiolo- 
gique, externe  et  interne,  et  vous  reconnaîtrez  le  sens  profond 
de  ces  paroles  prophétiques  :  «  En  ce  jour  (c'est-à-dire  le  jour 
«  où  vous  donnerez  toute  votre  confiance  à  Dieu),  vous  vous 
c  écrierez  :  Rendez  des  actions  de  grâces  au  Seigneur,  invo- 

(1)  Eiode,  XVU,  7.  (S)  Iiile,  XXIV,  16. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PROVIDENCE.  73 

«quezsonnom,  propagez  parmi  les  peuples  la  connaissance 
«r  de  sa  gestion  providentielle,  proclamez  partout  son  nom  sa- 
ie blime.  Chantez  le  Seigneur  et  son  œuvre  glorieuse,  dont  Tu- 
tt  Divers  entier  porte  témoignage.  Ëclate  en  cris  de  joie  et  d'al- 
«  lëgresse,  ô  fille  de  Sion,  car  il  est  grand  au  milieu  de  toi,  le 
«  saint  d'Israël  (1).» 

Nous  définissons,  par  conséquent,  la  prière,  la  forme  der- 
nière, le  signe  indélébile,  le  cachet  suprême  du  dogme  de  la 
Providence,  résumant  en  elle  les  formes  précédemment  étu- 
diées et  analysées ,  tenant  tout  à  la  fois  de  la  Providence  in- 
terne et  externe,  embrassant  dans  une  immense  étreinte  l'in- 
dividu, la  nation,  Thumanité,  le  monde  organique  et  inorga- 
nique. C'est  l'immortel  chantre  des  psaumes  qui  convie  toute 
la  nature  à  participer  à  ce  concert  divin  :  «  Louez  Dieu,  dit-il, 
cienx,  cieux  descieux,  terre,  animaux,  insondables  abîmes  {iy.» 
Et  si  jamais  la  Providence  pouvait  être  méconnue,  oubliée  des 
hommes,  l'impérieux  besoin  de  la  prière  qui  se  fait  sentir  à 
tons  viendrait  la  restituer  dans  son  éclatante  réalité  I 


§  4.  Des  différents  modes  de  l'intervention  providentielle. 

Après  avoir  envisagé  le  dogme  de  la  Providence  dans  ses  ca- 
ractères généraux  comme  dans  ses  manifestations  principales, 
après  l'avoir  reconnue,  sous  le  premier  rapport,  humanitaire, 
nationale  et  individuelle;  sous  le  second,  externe,  interne,  en- 
fin d'une  nature  mixte  grâce  à  l'opération  de  la  prière,  il  nous 
reste  encore  à  l'observer  dans  le  fait  de  l'intervention,  à  en 
étudier  les  règles,  s'il  y  en  a,  et  nous  l'aurons  alors  examinée 
sous  toutes  ses  faces.  £st-il  des  règles  de  ce  genre?  sont-elles, 
sinon  fixes  et  invariables,  du  moins  perceptibles  pour  nous  ? 
U  Bible  semble  l'affirmer  en  agitant  si  souvent  devant  nos 
yeux  le  doigt  de  Dieu  (3),  la  main  de  Dieu,  le  bras  de  Dieu, 

(I)  luTe,  XII,  4-6.  (:f)  Exode,  VIII,  15;  IX,  3;  Dent.,  IV, 

fs)  Pitiimei,  14B;  cf.  notre  Théodicée,      34;  IX,  39;  Prophètei,  passim. 
».  361-568. 


Digitized  by  VjOOQIC 


74  DIXIÈME    DOGME. 

c'est-à-dire  accusanl  TinterventioD  manifeste  d'en  haut.  Puis, 
Tapplication  de  ce  triple  terme  à  la  délivrance  égyptienne  nous 
dit  clairement  que  cette  intervention  s'annonce  par  le  miracle. 
Le  miracle  consiste  donc  dans  une  certaine  combinaison  de 
Tordre  naturel  avec  Tordre  providentiel;  c'est  sa  seule  raison 
d'être,  et  nous  avons  en  lui  le  premier  mode  de  Tintervention 
de  la  Providence.  Mais  ce  serait  se  tromper  sur  le  caractère  et 
la  portée  du  miracle  que  de  ne  voir  en  lui  qu'une  émanation 
de  la  Providence  collective.  A  la  Providence  spéciale  vient 
correspondre  le  miracle  privé,  ce  que  la  tradition  appelle 
le  miracle  caché,  et  dont  la  théorie  a  été  formulée  par  Tun  de 
nos  théologiens  les  plus  autorisés  (i).  Oui,  il  se  produit  ici 
sur  la  scène  modeste  de  la  vie  privée  ce  que  nous  avons  vu 
se  développer  d'une  manière  si  dramatique  sur  la  grande  scène 
de  l'histoire  sainte,  nous  voulons  dire  des  modifications  inces- 
santes à  la  vie  et  aux  conditions  normales. 

Il  est  à  remarquer  à  ce  sujet  que  la  perfection  du  créateur 
et  du  conservateur  de  l'univers  git  surtout  dans  l'unité  de  son 
action;  il  ne  peut  pas  gouverner  les  individus  autrement  que 
les  masses.  A  celles-ci  donc  les  miracles  éclatants,  les  prodiges 
qui  frappent  de  stupéfaction  et  de  terreur,  les  brusques  sus- 
pensions des  lois  physiques,  tout  le  prestige  du  merveilleux;  à 
ceux-là  les  miracles  sans  bruit,  une  assistance  dépouillée  de 
tout  caractère  d'apparat,  un  concours  qui ,  sans  s'écarter  des 
conditions  habituelles  de  la  vie,  ne  laisse  pas  que  de  porter 
sur  lui  une  trace  quelconque  du  doigt  de  Dieu,  un  salut  qui, 
sans  offrir  rien  d'extraordinaire,  n'en  déjoue  pas  moins  et  les 
prévisions  de  la  raison  et  les  préparatifs  de  la  force.  Il  s'ensuit 
que  Tintervention  de  la  Providence  est  dans  le  miracle  pris 
dans  son  acception  la  plus  générale,  dans  le  miracle  privé,  ca- 
ché, mais  pas  tellement  caché  qu'il  en  devienne  imperceptible, 
plus  encore  que  dans  le  miracle  public. 

Nous  allons  soumettre  cette  théorie  à  la  double  épreuve  de 
Tidée  et  du  fait,  de  la  doctrine  et  de  l'histoire.  Voici  ce  que 

(1  )  Na*hmaiiide,  commentaire  à  la  Thora,  sect.  Wa-éra  et  pûttim. 


Digitized  byCjQOQlC 


DE    LA    PROVIDENCE.  75 

noos  enseigne  la  première  :  «  Il  (Dieu)  déjoue,  nous  diUelIc 
«  par  la  bouche  dlsaîe,  les  pronostics  des  devins,  rend  insen- 
«  ses  les  magiciens,  fait  reculer  en  arrière  les  sages,  dont  il 
d  tourne  le  savoir  en  stupidité.  Mais  il  accomplit  aussi  la  pa- 
c  rôle  de  son  serviteur  et  réalise  les  desseins  de  ses  messa- 
e  gers  (1).  9  Puis  avec  plus  de  développement, par  Torgane  de 
Job  :  «  Il  déjoue  les  desseins  des  malicieux  et  empêche  leurs 
«  mains  d^accomplir  leurs  projets  ;  il  prend  les  sages  dans  leurs 
R  propres  ruses  et  rend  inconsidérés  les  conseils  des  esprits 
V  retors  ;  il  les  plonge  dans  l'obscurité  en  plein  jour,  les  jette 
«  en  plein  midi  dans  les  ténèbres  de  la  nuit,  afin  de  sauver  le 
«  pauvre  de  leur  bouche  acérée  comme  un  glaive  et  de  la  vio- 
tf  lence  de  leurs  mains,  o  Et  plus  loin  encore  :  «  Il  dépouille 
«  les  conseillers  de  leur  sagesse  et  rend  les  juges  insensés;  il 
.  «  dénoue  les  liens  formés  par  les  rois  et  les  change  en  ceinture 
<  de  gloire;  il  fait  délirer  les  pontifes  et  désorganise  les  forts; 
«  il  ôte  la  parole  aux  éloquents  et  enlève  aux  anciens  le  pres- 
«  tige  de  leur  expérience;  il  verse  le  mépris  sur  les  notables 
«  et  desserre  la  ceinture  des  orgueilleux;  il  tire  les  artifices 
«  cachés  de  leurs  profondeurs  obscures  et  fait  paraître  au  grand 
«  jour  les  mystères  de  la  mort.  Il  induit  les  nations  en  erreur 
(f  quand  il  veut  les  perdre,  et  c'est  lui  qui  les  conduit  quand 
tt  il  lui  plait  de  les  faire  prospérer;  il  ôte  le  courage  aux  chefs 
«  des  peuples  et  les  égare  dans  des  solitudes  sans  issue  (â).  » 
Il  importe  de  bien  méditer  ces  textes,  si  Ton  tient  à  ne  pas  les 
détourner  de  leur  vrai  sens,  et  en  déduire  ensuite  des  consé- 
quences erronées.  On  n'a  qu'à  les  mal  interpréter  pour  les 
faire  aboutir  au  fatalisme,  mettre  la  Providence  en  contradic- 
tion avec  la  liberté  humaine  en  lui  imputant  des  procédés  de 
coercition  à  l'égard  des  nations  comme  des  simples  particu- 
liers. Quelle  est  donc  la  véritable  signiflcation  de  celte  action 
providentielle?  La  voici  :  Dieu  laisse  aux  hommes  toute  lati- 
tude pour  ruminer  et  préparer  leurs  projets;  il  ne  les  arrête 
guère  dans  la  formation  de  leurs  desseins.  Qu'il  s'agisse  de 

(f  )  iMie,  XLIV,  tSet  SB  (f]  M,  V,  13.15;  XII,  17-il. 


Digitized  by  VjOOQIC 


76  DIXIÈME  DOGME. 

chefs  d'État,  de  rois,  de  grands,  de  conseillers  publics  oa  pri- 
vés, il  assiste  en  impassible  spectateur  à  leurs  résolutions  comme 
à  leurs  actes,  leur  en  laissant  le  mérite  ou  la  responsabilité. 
Mais  après  les  avoir  ainsi  livrés  à  eux-mêmes,  à  leurs  inspira- 
tions propres,  virtuelles  et  réelles,  il  se  réserve  d'en  diriger  le 
résultat  final  au  gré  de  son  jugement.  Dieu  n'empécbe  pas  les 
malicieux  de  former  de  mauvais  desseins,  mais  il  les  déjoue; 
il  permet  aux  esprits  malfaisants  de  combiner  leurs  macbina- 
tions  diaboliques  avec  toute  la  ruse  dont  ils  sont  capables,  mais 
il  les  prend  dans  leurs  propres  filets.  Cette  interprétation,  qui 
ressort  claire  et  nette  des  premiers  versets,  il  faut  l'étendre  à 
toutes  les  expressions  imagées  qui  suivent  et  qui  sont  autant 
de  formes  de  Tintervenlion  divine.  Et  quand  le  prophète  ou  le 
poète  dit  que  Dieu  rend  les  sages  fous,  les  prudents  inconsidé- 
rés, les  forts  impuissants,  il  veut  parler  de  la  consommation 
finale  de  leurs  tentatives,  dont  le  succès  ou  Tinsuccès  ne  peut 
exercer  aucune  influence  rétroactive  sur  la  mesure  du  libre  ar- 
bitre. Oui,  ces  entreprises  bien  conçues,  sagement  calculées, 
habilement  combinées  dans  toutes  leurs  parties ,  appuyées  de 
toutes  les  ressources  d'intelligence  et  d'activité,  mais  tournant 
finalement  à  la  confusion  de  leurs  auteurs,  sont  le  plus  sûr  in- 
dice d'une  volonté,  d'une  décision  d'en  haat.  Sans 'ce  frappant 
contraste  entre  la  conception  et  la  réalisation,  entre  la  prépa- 
ration du  drame,  mûri  pendant  des  jours  et  des  années,  et  le 
dénoûment,  renversant  d'un  souffle  ce  laborieux  échafaudage, 
la  Providence  divine  n'en  existerait  pas  moins,  mais  nos  sens 
épais  la  laisseraient  passer  inaperçue ,  et  avec  nos  pères  re- 
belles nous  demanderions  :  a  Où  est-elle?  n  Mais  le  doute  dis- 
parait forcément  devant  l'évidence;  il  ne  peut  que  s'incliner 
devant  ces  coups  de  théâtre  qui  trompent  toutes  les  prévisions, 
devant  ces  péripéties  subites,  ces  changements  à  vue,  ces  mi- 
racles naturels  qui  s'opèrent  journellement  sur  la  grande  scène 
de  l'humanité  comme  sur  les  petits  tréteaux  de  la  vie  ordinaire. 
Toutes  les  fois  que  vous  voyez  le  juste  échapper  aux  griffes  du 
méchant,  l'homme  simple  et  sans  malice  éviter  les  pièges  d'un 
génie  malfaisant,  le  faible  se  soustraire  aux  attaques  de  la 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  77 

force  brutale,  le  bourreau  tomber  à  la  place  de  la  victime; 
quand  vous  voyez  ces  manœuvres,  ces  violences,  ces  instru- 
ments du  crime,  retomber  sur  la  tête  de  leurs  artisans,  vous 
poQvez  dire  :  «  Il  y  a  miracle,  il  y  a  intervention  providen- 
tielle. 9 

L'histoire  sainte  confirme-t-elle  la  doctrine?  les  faits  sont-ils 
en  harmonie  avec  le  principe  qui  vient  d'être  poséV  C'est  ce 
qall  nous  reste  à  examiner.  Quelques  exemples  sufliront  pour 
celle  contre-épreuve.  Prenons  le  premier  conflit  que  nous  si- 
paie  l'histoire  des  patriarches,  le  conflit  qui  surgit  entre  Jacob 
elÉsaû.  Nous  voyons  ce  dernier,  fort  et  violent,  homme  aux 
passions  ardentes,  ne  reculant  devant  aucune  extrémité,  épiant 
le  moment  de  satisfaire  sa  vengeance,  marcher  contre  son  frère 
à  la  tête  de  quatre  cents  hommes  résolus  comme  lui  ;  et  quand 
enfin  il  l'a  devant  lui,  lorsqu'il. n'a  qu'à  tirer  le  glaive,  qu'à 
faire  un  signe,  pour  anéantir  ce  frère  ennemi  avec  tous  les 
siens,  nous  le  voyons  courir  à  sa  rencontre,  lui  sauter  au  cou, 
pleurer  et  pardonner  :  n'est-ce  pas  ici  le  Dieu  qui  déjoue  les 
projets  des  malicieux  et  qui  en  empêche  l'accomplissement  ?  Je- 
tons ensuite  un  coup  d'œil  sur  l'épisode  de  Joseph  haï  de  ses 
frères,  victime  de  leur  jalousie,  arraché  à  la  tendresse  de  son 
vieux  père,  jeté  dans  une  fosse,  vendu  et  revendu  comme  es- 
clave, oublié  pendant  deux  ans  dans  le  cachot,  en  sortant  tout 
à  coup  comme  d'une  tombe...  pour  devenir  ce  grand  person- 
nage dont  ses  frères  sont  obligés  de  reconnaître  la  supériorité  : 
n'est-ce  pas  Dieu  qui  prend  les  rusés  dans  leurs  propres  filets? 
Etudions  encore  les  longues  persécutions  auxquelles  David  est 
en  butte,  les  dangers  qu'il  court  lorsqu'il  est  pourchassé  par 
Saûl,  exposé  à  la  trahison,  aux  délations,  obligé  de  chercher 
un  asile  chez  les  Philistins,  ces  mortels  ennemis  d'Israël,  et 
toutes  ces  vicissitudes  aboutissant  à  la  mort  de  Saûl  et  à  son 
propre  avènement  au  trône  :  n'est-ce  pas  le  Dieu  qui  dénoue 
les  liens  formés  par  les  rois  et  les  jette  autour  de  leurs  reins? 
Méditons  enfin  la  levée  de  boucliers  d'Âbsalon,  d'Âbsalon 
vainqueur  de  son  père,  sur  le  point  de  s'emparer  de  sa  per- 
sonne  s'il  suit  l'avis  d'A'hilophel,  dont  les  conseils  pas- 


DigitizedbyVjOOQlC 


78  DIXIÈME    DOGME. 

saienl  à  cette  époque  pour  des  inspirations  divines  (4),  aa  lien 
d'adopter  Topinion  de  Houschaï,  qui  n'avait  ni  le  renom  ni 
l'expérience  du  célèbre  conseiller,  deHouscliaï,  qui  le  fait  cou- 
rir à  sa  perle  :  n'est-ce  pas  le  Dieu  qui  fait  perdre  aux  sages 
leur  influence  et  leur  prestige?  Il  est  d'autant  moins  permis 
d'en  douter  que,  chose  rare,  Vhistorien  sacré  couronne  le  ré- 
cit par  cette  réflexion  :  o  C'est  Dieu  qui  avait  fait  échouer  le 
sage  avis  d'A'hitophelpour  amener lemalheur  sur  Absalon(2).» 

Voilà  des  faits,  des  exemples,  qui  sont  autant  de  démonstra- 
tions irréfutables  de  notre  théorie  sur  l'intervention  providen- 
tielle. Il  est  donc  hors  de  conteste  qu'elle  procède  d'une  façon 
saisissante,  miraculeuse,  par  le  renversement  des  règles  de  la 
sagesse  vulgaire,  par  le  triomphe  de  l'imprévu  sur  le  prévu, 
de  Tinaltendu  sur  le  convenu.  Ce  qui  ressort  de  ces  exemples 
avec  non  moins  d'évidence,  c'est  le  principe  que  l'iniervenlion 
de  la  Providence  n'infirme  en  rien  le  Ubre  arbitre.  Ni  Esaû 
dans  sa  haine  contre  Jacob,  ni  les  frères  de  Joseph  méditant 
sa  mort  ou  sa  disparition,  ni  Saiil  acharné  à  la  perte  de  David, 
ni  Âbsalon  violant  les  lois  de  la  nature,  ne  subissent  la  moin- 
dre contrainte  dans  l'élaboralion  de  leurs  projets  funestes.  Ils 
conservent  jusqu'au  bout  leur  liberté  de  pensée  et  d'action; 
c'est  pour  cela  qu'ils  assument  la  responsabilité  pleine  et  en- 
tière des  entreprises  auxquelles  leur  nom  reste  attaché.  Ce 
n'est  pas  encore  le  moment  de  traiter  la  question  du  libre  ar- 
bitre, qui  a  droit  à  une  étude  spéciale;  mais  nous  ne  pouvions 
nous  dispenser  d'y  toucher,  en  tant  qu'il  est  nécessaire  d'éclai- 
rer le  dogme  de  la  Providence  et  de  ne  pas  courir  le  risque  de 
l'exposer  sous  un  faux  jour. 

Maintenant  que  nous  connaissons  quelque  peu  la  manière 
de  procéder  de  la  Providence  spéciale,  l'empreinte  qu'en  gar- 
dent les  événements  humains,  les  traces  qu'elle  laisse  de  son 
passage  et  qui,  elles  aussi,  trahissent  le  pas  d'une  déesse,  il 
reste  une  dernière  question.  Ce  n'est  pas  la  moins  ardue,  et, 
nous  avons  hâte  d'en  faire  l'aveu,  elle  ne  nous  paraît  pas  sus- 

(1)  II  Samuel,  XVI,  15.  (S)  Ibid.^  XVII,  14. 


Digitized  byCjOOQlC 


DE   LA   PROVIDENCR.  79 

ceplibie  d'ane  solation  catégorique.  Il  s*agirait  de  savoir  s'il 
est  possible  de  déterminer  les  cas,  comme  noas  avons  essayé  de 
le  faire  pour  les  modes^  de  Tintervention  providentielle.  Ces 
cassoot-ils  appréciables,  portent-ils  leurs  signaux  avec  eux? 
S'ils  existent,  il  n'est  pas  assurément  facile  de  les  reconnaître. 
Ce  qui  rend  la  solution  fort  problématique,  c*estune  certaine 
coDlradiction  que  nous  rencontrons  ici  entre  la  théorie  et  la 
pratique,  entre  la  doctrine  biblique  et  la  réalité.  D'un  côté, 
rÉcriture  s'évertue  à  nous  montrer  Dieu  intervenant  dans  les 
affaires  humaines  pour  défendre  la  bonne  cause,  faire  triom- 
pher la  justice,  le  droit,  la  morale  et  la  vérité,  contre  l'ini- 
quité, la  violence,  l'égoîsme,  l'impudeur  et  la  perversion  in- 
tellectuelle. Il  ne  saurait,  du  reste,  en  être  autrement  de  la 
part  de  celui  que  Moïse  invoque  comme  «  le  Créateur  dont 
Taction  est  parfaite  et  toutes  les  voies  justes,  le  Dieu  de  la  vé- 
rité et  non  de  l'iniquité,  le  maître  par  excellence  de  l'équité  et 
de  la  droiture  (1)  »,  que  David  appelle  «  le  Dieu  qui  aime  la 
charité  et  la  justice  (2)  »,  que  le  prophète  qualitie  de  a  Sei- 
gneur pratiquant  la  grâce,  la  charité,  la  justice,  et  en  faisant 
ses  délices  (3)».  Mais,  comme  revers  de  la  médaille,  nous  avons 
des  faits  nombreux,  enregistrés  par  l'histoire  sainte,  d'où  il 
résulte  que  si  Dieu  n'intervient  pas  en  faveur  de  l'injustice,  il 
n*a  garde  de  se  faire  constamment  le  champion  du  bon  droit, 
il  lui  plait  souvent  de  laisser  la  violence  et  la  ruse  infernale 
arrifer  jusqu'à  consommation.  En  veut-on  des  exemples?  C'est 
Tinfortunë  Naboth  qui  tombe  sous  les  coups  de  la  vindicative 
et  sanguinaire  Jézabel  (4)  ;  c'est  le  pontife  Abimélech  qui, 
pour  prix  de  Thospitalité  accordée  à  David  proscrit  et  fugitif, 
devient  la  victime  d'un  infâme  délateur,  périt  par  un  meurtre 
juridique,  entraînant  dans  sa  ruine  toute  une  lignée  de  prêtres 
et  Nob,  la  ville  sacerdotale  (5);  c'est  Jonathan,  le  vaillant 
cœur,  le  noble  ami  de  David,  qui  pousse  le  désintéressement 


(0  Demfr.,  XXXII.  4.  (4)  I  Rois,  ch*p.  ai. 

(S)  Ptaomes,  XXXlll,  5.  (G)  I  Samael,  chap.  21  et  ââ. 

(S)  Jérémie,  IX,  25. 


Digitized  by  VjOOQIC 


80  DIXIÈME   DOGME. 

jusqu'à  rabnëgation,  et  qui  tombe  sur  le  champ  de  bataille  à 
côté  de  son  coupable  père  (1). 

Et  ce  n'est  pas  tout  :  non-seulement  la  Providence  se  tient 
souvent  à  Técart,  comme  nous  le  voyons  par  ces  faits  histori- 
ques, mais  il  lui  plaît  parfois  d'afUcher,  pour  ainsi  dire,  sa 
non-intervention.  La  Bible  a  un  terme  spécial  pour  cette  abs- 
tention :  c'est  celui  de  a  détournement  de  sa  face  »,  employé 
par  Moïse  dans  sa  dernière  allocution  (3),  et  qui  signifle  que 
Dieu  ne  fait  rien  pour  la  bonne  cause,  quil  la  laisse  temporai- 
rement mais  ostensiblement  succomber  sous  les  coups  de  l'in- 
justice et  de  la  violence  conjurées  contre  le  droit,  ne  se  lais- 
sant pas  plus  fléchir  par  les  supplications  des  victime  qu'il  ne 
s'émeut  des  blasphèmes  des  bourreaux. 

Celte  différence  d'attitudes  dans  des  situations  identiques, 
ce  contraste  apparent  entre  la  sollicitude  et  l'insouciance  de 
Dieu  par  rapport  à  l'homme,  ne  s'expliquent  guère,  à  moins  d'y 
reconnaître  les  signes  du  grand  mystère  qui  se  rattache  au 
problème  de  la  répartition  de  la  justice  divine.  Encore  est-il  à 
remarquer  que,  s'il  y  a  mystère,  nous  ne  sommes  pas  pris  à 
l'improviste  ;  Dieu  nous  en  a  prévenus,  en  nous  disant  par  l'or- 
gane du  prophète  :  <(  Mes  pensées  ne  sont  pas  les  vôtres,  ni 
vos  voies  les  miennes;  autant  le  ciel  est  au-dessus  de  la  terre, 
autant  mes  voies  et  mes  pensées  sont  au-dessus  des  vôtres  (3).» 
Assurément  cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  faille  renoncer  à  com- 
prendre les  actes  de  la  Divinité,  chasser  la  raison  de  la  sphère 
des  choses  saintes  comme  Platon  chassait  les  poètes  de  sa  ré- 
publique. Les  extrêmes  sont  toujours  périlleux,  et  il  n'est  pas 
bon,  surtout  en  matière  de  théodicée,  de  poser  lalternative  de 
a  tout  ou  rien  ».  Nous  avons  vu  d'ailleurs  la  Tradition  elle- 
même  faire  entrer  profondément  la  sonde  dans  l'histoire 
sainte  (4).  Il  nous  est  donc  permis  de  procéder  du  connu  à 
l'inconnu,  d'appliquer  les  solutions  acquises  aux  problèmes 


(1)  I  Samuel,  chap.  90  el  SI.  (s)  IiaTe,  LV,  8  et  9. 

(«)  Deulér.,  XXXI,  17  el  18;  XXXII,  20.  (4)  Voy.  noire    lolrodaotion    giùénit , 

D'^ÎB  ^nDîl.  p.  tu  148. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  81 

qui  attendent  encore  la  leur.  Le  texte  sosvisé  vient  tracer  une 
règle  de  conduite  que  feront  bien  de  suivre  tous  ceux  qui  s*oc- 
capent  de  ces  questions  transcendantes;  à  savoir  qu'il  con- 
vient d'user  d'une  grande  réserve  dans  Tapprëciation  des  faits 
du  gouvernement  providentiel.  Il  s'ensuit  que  si,  de  temps  en 
temps,  nous  rencontrons  dans  l'histoire  ou  dans  la  vie  réelle 
des  hommes  et  des  choses  qui  nous  apparaissent  comme  des 
monstruosités,  il  ne  faut  pas  se  hâter  d'en  induire  à  l'infirma- 
tion  de  la  Providence  au  lieu  d'avouer  la  faiblesse  et  les  infir- 
mités de  nos  facultés  intelligentes. 

Mais  s'il  est  difficile,  peut-être  même  impossible,  d'établir  des 
règles  fixes  en  matière  d'intervention  et  de  non-intervention 
divines,  d'autant  plus  que  le  problème  se  complique  de  la  ques- 
tion ardue  du  bonheur  du  méchant  et  du  malheur  du  juste,  il 
y  a  une  chose  qui  est  indubitablement  acquise  :  c'est  la  certi- 
tade  de  cette  intervention,  certitude  basée  sur  l'idée  comme 
sar  le  fait.  Elle  intervient,  non  pas  d'une  façon  obscure,  mais 
assez  visible  pour  défier  le  doute  et  l'incrédulité;  elle  inter- 
vient notamment  par  le  miracle  domestique^  jouant  dans  la  vie 
ordinaire  un  rôle  analogue  à  celui  du  miracle  officiel  dans  les 
grands  événements  sociaux  ;  elle  intervient  par  la  préserva- 
tion du  juste  de  tous  les  pièges  qui  l'entourent,  en  faisant  échec 
aux  projets  les  mieux  concertés  des  méchants;  elle  intervient 
par  l  aplanissement  des  obstacles  qui  se  mettent  entre  l'homme 
et  le  but  qu'il  poursuit,  quand  ce  but  est  digne  de  son  atten- 
tion, conforme  à  sa  volonté  suprême  ;  elle  intervient  en  faveur 
de  Jacob,  pour  en  faire  le  fondateur  d'une  race  prédestinée; 
de  David,  pour  nous  offrir  dans  sa  personne  le  roi  modèle  et  le 
chef  d'une  dynastie  populaire,  de  David  qui  personnifie  en  lui 
la  théorie  et  la  pratique  de  l'intervention  divine,  qui  sait  le 
mieux  exprimer  l'action  providentielle  parce  qu'il  en  a  le  plus 
vivement  ressenti  les  effets.  Aussi  la  définit-il  a  un  ange  du 
Seigneur  qui  veille  constamment  sur  ses  élus  et  opère  leur 
salut  (1).  » 

(1)  puâmes,  XXXIV.  8. 


Digitized  by  VjOOQIC 


82  DIXIÈME   DOGME. 

RÉSUIB  DE  U  DOCTEIIB  BIBLIQUE  EH  lATIBBB  DB  «OUVBfilBlEIT 
PROVIDENTIEL. 

La  place  que  le  dogme  de  la  Providence  occupe  dans  l'Ëcri- 
ture,  le  soin  toul  particulier  qu'elle  met  soit  à  le  décrire,  soit  à 
nous  le  montrer  en  plein  exercice  et  sous  toutes  ses  faces,  le 
nombre  et  l'importance  des  témoignages  qu'elle  porte  en  sa  fa- 
veur, l'étendue  et  la  profondeur  des  enseignements  qui  en  dé- 
coulent, poussant  leurs  rameaux  dans  tous  les  sens  et  projetant 
leur  ombre  sur  la  législation,  la  prophétie,  la  poésie  et  l'histoire, 
ont  nécessité  de  notre  part  des  développements  inusités,  sans 
lesquels  notre  étude  fût  restée  encore  plus  incomplète.  Une 
récapitulation  devient  donc  indispensable  si  Ton  tient  à  em- 
brasser d'un  coup  d'œil  le  champ  parcouru.  Nous  avons  com- 
mencé par  écarter  l'objection  de  l'antagonisme  que  l'on  pré- 
tend exister  entre  l'ordre  naturel  et  Tordre  providentiel.  Nous 
avons  essayé  d'établir  par  des  textes  irrécusables  que,  loin  de 
se  contredire,  ils  se  concilient  parfaitement.  L'ordre  naturel  a 
sa  sphère  d'action,  stable  et  régulière,  comme  Tordre  provi- 
dentiel a  la  sienne.  Au  premier,  les  trois  règnes  de  la  nature  ; 
au  second,  l'homme  et  l'humanité,  sous  la  réserve  de  la  supré- 
matie de  celui-ci  sur  celui-là,  au  même  titre  que  l'esprit  gou- 
vernant la  matière.  Il  n'y  a  rien  que  de  normal  dans  le  fait  de 
la  suspension  temporaire  des  lois  physiques.  Dieu  a/ant  mis  le 
monde  organique  et  inorganique  à  la  discrétion  de  Thomme,  il 
peut,  il  doit  lui  faire  subir  les  modifications  qu'exige  Tintërêt 
de  ce  dernier.  Ces  modiflcations  sont  de  deux  sortes:  l""  les  mi- 
racles, suspendant  directement  le  cours  de  Tordre  naturel; 
2**  les  perturbations  et  fléaux,  «  famine,  peste,  sécheresse,  oura- 
gan, tremblement  de  terre,  inondations,  invasion  de  rongeurs 
ou  de  bétes  féroces  »,  faisant  des  dérèglements  de  Tordre  phy- 
sique un  châtiment  ou  un  avertissement  pour  Thomme.  Il  est  à 
remarquer  à  ce  propos  que  la  philosophie  est  forcée  de  s'incli- 
ner devant  l'union  de  la  raison  avec  la  nature;  elle  aurait,  par 
conséquent,  mauvaise  grâce  à  contester  ce  qu'il  y  a  de  sublime 


Digitized  by  VjOOQIC 


DK    LA    PROVIDENCE.  83 

dans  cette  alliance  du  ciel  avec  la  terre,  de  la  Providence  avec 
les  faits  cosmiqaes. 

De  ce  premier  point  nous  avons  passé  au  véritable  objectif 
da  dogme,  Tbomme  considéré  dans  ses  rapports  avec  Dieu, 
placé  sous  son  regard  immédiat.  L*envisageant  dans  ses  aspects 
divers,  nous  avons  vu  la  Providence  apparaître  sous  trois  formes 
distinctes,  tour  à  tour  générale,  nationale  et  individuelle.  La 
Providence  humanitaire  a  son  expression  dans  des  termes  usi- 
tés, familiers,  tels  que  «  toute  la  terre,  la  terre  et  son  contenu, 
le  monde  et  ses  habitants,  toute  chair,  Adam,  tout  Adam  ejt  ûls 
d'Adam  »,  et  sa  sanction  dans  une  multitude  de  faits  historiques 
et  prophétiques,  tels  que  le  déluge,  Tinfluence  d'Israël  sur  le 
monde  païen,  les  prédictions  dlsaîe  et  de  Zacharie  sur  la  dif- 
fusion universelle  de  la  tliéodicëe  (1),  du  monothéisme  (2)  et  du 
culte  unitaire  (3).  Au  moyen  de  ces  indications  précises  il  nous 
a  été  donné  de  soulever  un  coin  de  rideau,  d'entrevoir  dans  un 
certain  clair-obscur  le  but  assigné  à  l'humanité  ;  et  ce  but  parait 
consister  dans  la  réunion  de  tous  les  peuples  dans  Tamour  et 
Tadoration  du  vrai  Dieu  (4).  La  société  s'avance  vers  lui  lente- 
menl,  mais  sûrement,  sous  la  direction  de  cette  Providence  gé- 
nérale, habile  à  faire  converger  vers  le  foyer  de  sa  sainte 
volonté  tous  les  rayons  de  l'activité  humaine  et  jusqu'à  ses 
égarements. 

Nous  avons  ensuite  été  comme  ébloui  des  clartés  versées  par 
la  Bible  sur  les  manifestations  de  la  Providence  nationale ,  qui 
déroule  ses  longs  plis  dans  l'histoire  depuis  la  vocation  d'Abra- 
ham jusqu'à  la  chute  de  la  royauté  d'Israël.  Jamais  le  principe 
de  nationalité  ne  s'est  affirmé  avec  tant  d'éclat;  voilà  bien  un 
peuple  qui  a  sa  lâche  propre  :  ce  peuple,  c'est  le  peuple  de  Dieu  ; 
sa  tâche,  c'est  la  réalisation  de  l'idéal  religieux  Dans  le  courant 
de  cet  exposé  il  a  été  démontré  qu'à  côté  de  sa  mission,  Israël  a 
toujours  reconnu  celle  des  autres  peuples  rivaux  ou  ennemis , 
différente  de  la  sienne,  mais  ayant  sa  place  plus  ou  moins  large 


(1)  haïe,  XI,  7.  (S)  iMïe,  LVf,  7. 

{%}  ZMharie,  XIV,  9.  (4)  ZephanU,  III,  9. 


Digitized  by 


Google 


84  DIXIÈME    DOGME. 

dans  t^économie  da  genre  humain.  Mizraim,  Tyr,  Sidon,  Âm- 
mon,  Moab,  Ëdom,  Ninive  et  Babylone  comparaissent  Tune 
après  Tautre  devant  le  tribunal  prophétique  qui  semble  chargé 
d'instruire  leur  cause  et  prononcer  leur  arrêt  au  nom  de  la  Pro- 
vidence nationale.  Nous  avons  vu  mieux  que  cela  encore  ;  en 
examinant  de  près  le  rôle  prépondérant  joué  par  quelques-uns 
de  ces  peuples  et  par  des  chefs  tels  qu'Hiram  de  Tyr,  Nabucho- 
donozor  et  Cyrus,  nous  y  avons  découvert  le  germe  de  la  théorie 
des  peuples  initiateurs  reliant  la  Providence  générale  à  la  Pro- 
vidence nationale,  et  des  grands  hommes  ou  héros  formant  le 
trait  d'union  entre  celle-ci  et  la  Providence  spéciale.  En  ce  qui 
concerne  cette  dernière,  elle  coule  par  tous  les  pores  de  l'Écri- 
ture ;  elle  s'impose  à  nous  avec  la  double  autorité  du  précepte 
et  de  l'exemple,  se  présente  avec  toute  la  pompe  du  langage 
des  psaumes  et  de  l'idiome  de  Job,  après  avoir  été  gravée  au 
fronton  de  la  Genèse  dans  cette  immortelle  inscription  de 
«  riiomme  fait  à  l'image  de  Dieu  » .  La  meilleure  preuve  de  la  Pro- 
vidence spéciale  n'est-ce  pas  celle  qui  repose  sur  la  sympathie 
du  créateur  pour  la  créature  qui  lui  ressemble? 

Mais  ce  n'est  pas  tout  d'avoir  restitué  la  Providence  dans  ses 
éléments  constitutifs;  il  importe  de  la  décrire  dans  ses  mani- 
festations, de  la  faire  descendre  dans  la  vie  réelle,  de  signaler 
sa  présence  en  nous  commue  tout  autour  de  nous,  dans  le  moi 
comme  dans  le  non-moi.  C'est  ce  que  nous  nous  sommes  efforcé 
de  faire  en  cherchant  à  la  saisir  dans  son  action  externe  et  in- 
terne, à  surprendre  et  à  fixer  les  signes  de  son  influence  sur 
nos  pensées  et  sur  nos  actes  les  plus  saillants.  Ces  symptômes, 
nous  croyons  les  avoir  trouvés  dans  le  fait  extérieur  de  la 
charité  et  dans  le  fait  intérieur  de  la  confiance  en  Dieu,  le  pre- 
mier régnant  sur  le  monde  social,  le  second  prédominant  dans 
notre  conscience  intime,  s'y  élevant  comme  une  citadelle  que  la 
Providence  s'est  construite  au  sein  de  chacun  de  nous,  ou  comme 
une  source  qui  alimente  toutes  nos  bonnes  résolutions ,  ayant 
son  expression  fidèle  dans  la  prière,  ce  point  de  jonction  entre 
la  Providence  externe  et  la  Providence  interne.  Voilà  des  faits 
tout  à  la  fois  psychologiques  et  sensibles,  si  accessibles,  si  fami- 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA    PROVIDENGB.  85 

tiers  à  la  généralité  des  hommes  qa*il  n*est  pas  plus  facile  de  les 
révoquer  en  doute  que  de  nier  le  soleil  en  plein  midi. 

La  Providence  ne  s'arrête  pas  là  ;  elle  va  plus  loin  encore  sur 
la  route  de  Tëvidence  ;  elle  pousse  la  condescendance  jusqu'à 
nous  faire  toucher  du  doigt  son  mode  d'intervention  dans  nos 
affaires.  Il  ne  lui  suffit  pas  de  nous  dire  par  Torgane  de  ses 
plus  dignes  confidents  :  a  Je  suis  le  directeur  de  l'humanité,  le 
régulateur  des  nationalités,  le  guide  du  membre  le  plus  infime 
de  la  famille  humaine;  reconnaissez  ma  présence  et  dans  le  lien 
mystérieux  qui  réunit  tous  les  enfants  de  la  terre  dans  les  em- 
brassements  de  la  charité,  et  dans  la  voix  qui  parle  au  fond  de 
vous-même  un  langage  tantôt  confus,  tantôt  parfaitement  arti- 
culé, et  dans  ces  aspirations  de  la  foi,  mentales  et  orales,  qui 
portent  notre  âme  à  s'élancer  hors  de  son  enveloppe  matérielle 
pour  se  jeter  dans  le  sein  de  l'infini.  9  Elle  connaît  trop  bien 
les  misères  de  notre  nature,  les  doutes  et  les  méfiances  qui  nous 
tourmentent,  pour  ne  pas  tout  faire  dans  le  but  de  les  dissiper. 
Que  fait-elle  alors?  Elle  nous  livre,  jusqu'à  un  certain  point,  le 
secret  de  ses  procédés;  par  les  interprètes  de  la  doctrine  comme 
par  la  bouche  de  l'histoire,  elle  nous  dit:  a  Quand  vous  verrez 
le  juste  échapper  comme  par  miracle  aux  embûches  du  méchant, 
triompher  des  efforts  les  mieux  concertés,  le  plus  habilement 
combinés,  réussir  et  se  sauver  par  les  moyens  mêmes  qui  de- 
vaient concourir  à  sa  ruine,  et  en  face  de  lui  l'artisan  de  l'ini- 
quité ou  tomber  dans  la  fosse  qu'il  avait  creusée  pour  son  pro- 
chain, ou  bien  sentir  s'écrouler  sous  lui  l'édifice  laborieux  de 
ses  ruses  et  de  ses  crimes;  quand  vous  verrez  la  franchise  tour- 
ner en  sagesse,  la  malice  en  stupidité,  et  les  événements  sac* 
complir  au  rebours  de  l*intention  de  ceux  qui  les  ont  préparés, 
sachez  bien  que  c'est  moi,  le  Seigneur,  qui  fais  cela.  Vous  sau- 
rez alors  que  «  au-dessus  des  plus  hauts  est  le  Très-Haut  qui 
veille  sur  tout  comme  il  gouverne  tout  (1  ).  » 

Mais  nous  avons  dû  avouer  notre  impuissance  à  fixer  d'une 
manière  nette  et  précise  les  règles  qui  président  au  renverse- 

(\)  Ecclés.,  V,7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


86  DIXIÈME   DOGMB. 

ment  des  lois  de  la  sagesse  vulgaire,  à  celle  inlervenlion  divine 
quiagil,  parce  que  nous  avons  appelé  le  miracle  domestique  ou 
caché  ;  et  vraiment  ce  serait  élre  par  trop  exigeant  que  de  de- 
mander à  la  Providence  de  nous  livrer  tous  ses  secrets.  Il  est 
bien  constaté  qu'elle  ne  se  fait  pas  le  champion  de  toutes  les 
bonnes  causes,  le  redresseur  de  tous  les  lorts  ;  il  lui  plait  d^agir 
ici,  de  s*abslenir  là,  sans  que  nous  sachions  pourquoi.  Mais, 
abstenlion  ou  action,  tout  a  sa  raison  d'être  dans  la  sagesse 
inflnie,  tout  a  sa  cause,  patente  ou  latente,  latente  le  plus  sou- 
vent, eu  égard  à  la  faiblesse  ou  à  la  perversion  de  notre  intelli- 
gence, comme  l'attesle  encore  TEcclesiaste  (i). 

Tels  sont  les  graves  enseignements  que  nous  avons  puisés,  en 
matière  de  Providence,  dans  Tétude  consciencieuse  des  textes 
de  rËcriture.  Loin  de  nous  la  prétention  d'avoir  embrassé  tous 
les  aspects  du  dogme  :  ce  sont  de  simples  jalons  posés  le  long 
de  Tavenue  qui  doit  conduire  au  monument  de  la  théologie 
reconstituée. 


CHAPITRE  m.  —  De  la  Providence  selon  la  tradition. 


Nous  procéderons  ici  comme  nous  l'avons  fait  vis-à-vis  les 
dogmes  précédents,  nous  grouperons  sous  un  petit  nombre  de 
chefs  les  points  saillants  de  la  doctrine  traditionnelle,  soit  qu'ils 
confirment,  soit  qu'ils  modifient  les  résultats  acquis  par  l'exposé 
biblique.  Nous  y  retrouverons  souvent  les  mêmes  idées,  mais 
revêtues  d'une  nouvelle  forme  qui  en  fait  l'originalité,  faisant 
leur  apparition  sous  le  brillant  manteau  de  la  légende  ou  les 
broderies  de  la  fiction.  Mais  le  dogme  ne  perdra  rien  à  ce  ra- 
jeunissement; il  y  gagnera,  au  contraire,  la  faveur  des  masses, 
le  prestige  d'une  théologie  populaire. 

(1)  Eocléfl.,  VII,  39. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA    PltOVIDEIHCE.  87 

S  ^'^  De  la  stabilité  de  Vordre  naturel. 

On  est  assez  généralement  disposé  à  imputer  à  la  tradition 
des  opinions  exagérées  en  matière  d'intervention  providen- 
tielle; on  Faccnse  de  vouloir  éliminer  Tordre  naturel  en  le  ré- 
duisant à  néant.  S'il  en  était  ainsi,  la  tradition  serait  en  con- 
tradiction avec  TËcriture  dont  nous  avons  exposé  la  doctrine 
par  rapport  à  la  stabilité  de  Tordre  naturel  (1).  Mais  c'est  là  une 
imputation  erronée  :  non-seulement  elle  reconnaît  la  fixité  des 
lois  physiques,  mais  encore  elle  va  jusqu'à  la  faire  prévaloir 
sur  le  miracle,  dans  le  sens  du  moins  que  le  vulgaire  attache 
à  ces  phénomènes  extraordinaires.  N'est-ce  pas  que  par  miracle 
on  entend  habituellement  la  suspension  brusque  et  imprévue 
du  mécanisme  de  l'univers?  Eh  bien,  voici  une  opinion  tra- 
ditionnelle, exprimée  avec  une  certaine  autorité,  pour  laquelle 
le  miracle  n'est  nullement  ce  bouleversement  subit  que  Ton 
croit,  mais  un  fait  prévu,  arrêté  dans  la  pensée  du  Créateur  dès 
le  principe.  Elle  est  formulée  dans  le  traité  d'Aboth  en  ces 
termes  :  a  Dix  choses  extraordinaires  furent  créées  le  vendredi 
«  soir  à  l'heure  du  crépuscule,  savoir  :  l'ouverture  de  la  terre 
«  (le  cratère  de  Korah),  Toriflce  du  puits  (la  source  qui  jaillit 
8  pendant  tout  le  temps  du  séjour  d'Israël  dans  le  désert),  la 
«  bouche  de  Tânesse  (de  Biléam) ,  Tarc-en-ciel,  la  manne,  le 
ft  bâton  (avec  lequel  Moïse  faisait  ses  miracles] ,  le  schamir 
i  (petit  insecte  dont  le  seul  contact  avec  la  pierre  suffisait  pour 
«  la  fendre  et  l'approprier  à  sa  destination  dans  la  construc- 
«  lion  du  temple),  l'Écriture  (de  la  loi  ou  seulement  des  deux 
«  tables  de  la  loi)  (3),  la  transparence  de  l'Écriture  (des  deux 
«  tables)  (3),  enfin  ces  tables  elles-mêmes  (4).  »  Il  va  sans 
dire  qu'on  est  allé  à  la  découverte  de  la  vraie  signification  de 
ces  créations  de  la  dernière  heure,  qu'on  a  cherché  à  trouver 
le  mot  de  l'énigme.  Maintenant,  si  Ton  veut  bien  se  rendre 

(1)  V07.  plu  haat,  chap.  !•%  §  9.  Mlgchna,  ibid.;  Guide,  r«  partie,  chap.  66. 

(S)  Voy.    iea   commenUtenra    do   traité  (3)  Ibid, 

d'Aboth;    cf.  MaTmoDide,   comment,  à  la         (4)  Aboth,  obap.  V,  Miachna6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


88  DIXIÉMK    DOGME. 

compte  de  la  nature  des  objets  énumérés,  on  reconnaitra  qu'il 
ne  s'agit  pas  ici  de  ces  miracles  éclatants,  surprenants,  ne  fai- 
sant qu'apparaître  et  disparaître.  Non  ;  ce  sont  bien  des  pro- 
diges, mais  s'offrant  à  nous  avec  le  caractère  de  la  durée  et,  par 
conséquent,  ne  pouvant  pas  être  considérés  comme  le  renver- 
sement de  Tordre  naturel.  Or,  c'est  précisément  ce  caractère, 
moitié  phénoménal,  moitié  normal,  qui  les  rend  peu  sympa- 
thiques à  notre  intelligence.  Nous  comprenons  la  suppression 
momentanée  de  Tordre  physique,  nécessité  par  les  exigences 
de  Tordre  providentiel;  mais  nous  comprenons  moins  la  juxta- 
position, la  simultanéité  du  naturel  et  du  surnaturel.  L'ano- 
malie et  la  règle  ne  semblent-elles  pas  s'exclure?  L'antagonisme 
des  principes  peut-il  devenir  la  cause  même  de  leur  alliance  ? 
k  cette  grave  objection  la  Mischna  vient  répondre  que  tous  les 
faits  miraculeux  qui  se  présentent  soit  avec  le  caractère  de  la 
stabilité,  môme  relative,  soit  dans  les  conditions  d'une  réalité 
matérielle  (la  bouche  de  la  terre  et  la  bouche  de  Tânesse),  ont 
été  préparés  au  moment  final  delà  création,  qu'ils  participent 
de  la  double  nature  du  prodige  et  de  la  Genèse  régulière.  C'est 
ce  qu'on  veut  indiquer  sans  doute  par  ce  moment  crépusculaire 
du  vendredi  soir,  point  intermédiaire  entre  la  cosmogonie  sor- 
tant des  mains  du  Créateur  et  l'univers  suivant  le  cours  normal 
de  son  développement.  Il  s'agit  donc  évidemment  de  la  conci- 
liation du  surnaturel  avec  le  naturel,  aux  dépens  du  prestige 
du  miracle. 

Voici  un  autre  passage  plus  décisif  encore  :  —  «  R.  Jonathan 
«  a  dit  :  Dès  le  principe.  Dieu  fit  ses  conditions  à  la  mer,  en  lui 
a  prescrivant  de  diviser  ses  eaux  à  l'arrivée  des  Israélites  sur 
a  les  bords  de  la  mer  Rouge.  »  R.  Jérémie,  généralisant  cette 
«  donnée,  dit  ceci  :  Ce  n'est  pas  avec  la  mer  seule  que  Dieu  fit 
«  ses  conditions,  mais  avec  tous  les  éléments  de  l'univers.  »  Tel 
tt  est  le  sens  des  paroles  d'Isaïe  :  u  C'est  moi  (dit  TÉternei)  dont 
«  les  mains  déroulèrent  les  cieux ,  c'est  moi  qui  ai  donné  mes 
a  ordres  à  tous  les  corps  créés  (i  )  ;  »  paroles  qui  ont  la  si- 
Ci)  Isale,  XLV,  13. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  89 

«  gnificatioD  suivante:  C'est  moi  qui,  dès  Torigine  du  moade, 
«  ai  prescrit  à  la  mer  de  se  retirer  devant  Israël,  au  ciel  et  à  la 
«  terre  de  rester  muets  à  Tinjonction  de  Moïse,  au  soleil  de 
«  s'arrêter  sur  Tordre  de  Josué,  aux  corbeaux  de  nourrir  le 
«r  prophète  Ëlie,  aux  flammes  de  respecter  Hanania,  Mischael 
a  et  Âzaria,  aux  lions  de  ne  pas  toucher  à  la  personne  de 
«  Daniel,  au  monstre  marin  d'avaler  d'abord  et  de  rejeter  en- 
«  suite  le  prophète  Jonas  (!).]> 

Ainsi,  ce  ne  sont  plus  seulement  certains  faits  prodigieux, 
ceux  de  la  Mischna  susvisée,  qui  auraient  été  l'objet  d'une  ré- 
glementation primordiale,  mais  tous  les  miracles  indistincte- 
ment, n'importe  leur  cause  ou  leur  nature,  à  tel  point  qu'il  n'y 
aurait  jamais  renversement  ou  suspension  des  lois  physiques. 
Nous  ne  faisons  ici  que  suivre  l'interprétation  de  Maïmonide  : 
<t  Lorsque  Dieu,  dit-il  à  ce  propos,  créa  l'univers,  il  doua  aussi- 
tôt les  forces  physiques  de  cette  faculté  ou  disposition  modiûca- 
live  qui  les  rend  propres  à  s'adapter  à  tous  les  miracles  (2).  » 
Il  est  vrai  que  cette  seconde  proposition  frise  de  trop  près  le 
fatalisme;  car  si  Tordre  universel  est  préconçu,  préétabli,  dans 
sa  marche  régulière  comme  dans  ses  déviations,  que  devient  le' 
libre  arbitre,  écrasé  sous  cette  loi  immuable?  Le  texte  du  traité 
d'Aboth,  qui  laisse  au  miracle  une  marge  convenable,  est  plus 
conforme  aux  principes  de  la  vraie  théologie  ;  il  domine  l'autre 
de  tonte  la  supériorité  d'un  enseignement  des  pères  de  la  Syna- 
gogue sur  une  opinion  isolée.  Mais  on  ne  saurait  contester  à 
celle-ci  le  mérite  de  rendre  un  éclatant  hommage  au  principe 
de  la  stabilité  de  Tordre  naturel;  elle  trahit  une  sorte  de  préoc- 
cupation chez  nos  docteurs  de  le  défendre  contre  tout  soupçon 
d'inconsistance. 

Pour  nous ,  n  ous  trouvons  dans  les  deux  passages  la  confl  rmation 
de  la  leçon  biblique  que  nous  avons  exposée,  à  savoir  que  Tuni- 
vers  et  tout  ce  qu'il  contient  suivent  la  loi  d'un  développement 
régulier,  d'une  progression  continue  dont  les  interruptions  ne 


(i)  Bcréichitb  Ràbba,  sect.  5  ;  cf.  Guide,  (9)  Guide,  u.  9. 

H*  partie,  chap.  29;  Akéda,  dUserl.  15. 


Digitized  by  VjOOQIC 


90  D1](1ÊME    DOGME. 

sont  pas  Teffet  da  caprice,  de  l'aveugle  hasard,  mais  d'une 
volonté  non  moins  prévoyante  qu'intelligente. 

§  2.  De  la  cause  générale  des  modifications  de  V ordre 
naturel.  ; 

La  tradition  s'explique  fréquemment  sur  les  causes  des  mo- 
difications que  subit  l'ordre  naturel.  Ces  causes  peuvent  être 
ramenées  à  une  seule,  le  lien  de  sujétion  qui  existe  entre  la 
nature  d'une  part,  l'homme  et  l'humanité  de  l'autre.  Voici  en 
quels  termes  s'affirme  cette  thèse:  «  Bien  que  l'homme,  y  li- 
sons-nous, soit  le  dernier  produit  de  la  création,  dans  la  pensée 
de  Dieu  il  en  fut  le  premier,  la  cause  finale;  tel  est  le  sens  de 
ces  paroles  que  le  poëte  sacré  adresse  à  Dieu:  »  Tu  m'as  formé 
le  dernier  et  le  premier  (1),  »  le  premier  en  puissance,  le  der- 
'  nier  en  acte  (2).  »  Cette  idée  de  la  subordination  de  toute  la 
nature  à  l'homme  a  été  formulée  avec  une  grande  précision 
dans  l'aphorisme  suivant  :  «  Dieu  fit  dépendre  la  durée  de  la 
création,  au  moment  même  où  il  la  produisit,  de  l'acceptation 
de  la  Thora  par  Israël,  et  il  la  prévint  qu'il  la  ferait  rentrer  dans 
le  néant  dans  le  cas  de  non-acceptation  de  la  loi  (3).  »  On  ne 
saurait  mieux  dire  que  la  nature  a  été  faite  pour  l'homme  con- 
sidéré comme  être  intellectuel  et  moral,  pratiquant  la  sainte 
Thora.  Et  la  conséquence  qui  découle  logiquement  de  cette 
leçon,  c'est  que  l'inférieur  doit  subir  toutes  les  modifications 
que  pourrait  réclamer  Tinlérôt  de  conservation  du  supérieur. 
Passant  du  principe  à  l'application,  la  tradition  rattache  à  la 
volonté  providentielle  tout  d'abord  les  phénomènes  météorolo- 
giques et  les  perturbations  physiques.  Voici  comment  elle  eu 
parle  :  «  Que  signifient  ces  météores  aux  aspects  et  à  la  voix 
formidables,  sans  exercer  d'ailleurs  une  action  directe  sur  la 
nature?  Que  viennent  faire  ce  tonnerre  dont  les  roulements 

(1)  PMumes,  CXXXIX,  K. 

(S)  Beréschith  Rabba,  sect.  8;  Uldrasch  Yelamdenoa. 

(5)  Talmud,  Scbabbath,  90 


Digitized  by  VjOOQIC 


DB   LA   PROVIDENCE.  91 

nous  effrayent,  ces  éclairs  dont  la  vue  lerriQe,  ces  secousses 
souterraines  qui  nous  font  chanceler  comme  une  femme  ivre , 
ces  panaches  flamboyants  qui  couronnent  la  cime  du  volcan? 
Leur  principal  objet  est  de  nous  faire  rentrer  en  nous-mêmes, 
de  nous  inspirer  une  crainte  salutaire,  de  nous  porter  à  songer 
au  peu  que  nous  soiimes,  comparés  à  ces  phénomènes  gran- 
dioses. Les  roulements  du  tonnerre  notamment  ont  pour  but 
de  niveler  les  gibbosités  du  caur,  conformément  à  ces  paroles 
de  TËcclésiaste  :  «  Dieu  les  fit  (les  coups  de  tonnerre]  pour  inspi- 
rer la  crainte  aux  hommes  (i).  » 

En  ce  qui  concerne  les  fléaux  physiques ,  on  nous  enseigne 
ceci  :  «  Sept  genres  de  calamités  viennent  en  punition  de  sept 
ff  violations  morales  ou  religieuses  :  la  sécheresse  est  provoquée 
a  par  la  négligence  à  payer  la  dime  ;  la  disette,  par  la  suppression 
«  radicale  de  la  dime  ;  la  famine,  par  la  cessation  du  prélève- 
«  ment  de  la  'Halla;  la  peste,  à  titre  de  châtiment  des  crimes 
«  qui  ne  sont  pas  déférés  à  la  justice  des  hommes;  la  guerre 
a  et  ses  dévastations,  en  punition  des  dénis  de  justice,  de  la 
«  perversité  des  juges  et  des  fausses  interprétations  de  la  loi  ; 
a  Tinvasion  des  bêtes  féroces  vient  en  expiation  du  parjure  et 
«  du  blasphème  ;  Texil  et  ses  souffrances  sont  la  répression  de 
«  ridolàlrie,  de  la  luxure,  de  Thomicide,  de  la  violation  des 
<"  dispositions  relatives  à  Tannée  sabbatique  (3).  9  Cette 
théorie  n'est  pas  autre  chose  que  la  réduction  en  formule  ca- 
nonique du  large  enseignement  de  Moïse  sur  la  corrélation  des 
biens  et  des  maux  terrestres  avec  l'observation  et  Tinobserva- 
tion  des  lois  divines.  Messagère  de  Dieu,  instrument  de  sa  jus- 
tice, la  nature  prodigue  à  Thomme  ses  grâces  ou  ses  maléfices 
en  proportion  de  son  obéissance  ou  de  sa  désobéissance  à  la 
volonté  suprême.  Noble  doctrine  que  celle  qui  spiritualise  la 
matière,  qui,  tout  en  la  mettant  à  la  discrétion  de  Thomme,  la 
lai  donne  comme  une  compagne  intelligente,  et  non  comme  une 
esclave  vile  et  enchaînée  ! 


(I)  EecUf.,  m,  14;  Midruch Kohâeth,  (i)  Abotii,  V,  il. 

i^id,',  Talmnd»  Beraoboth,  59. 


Di^itized  by  VjOOQIC 


92  DIXIÈME   DOGME. 

Poar  compléter  sar  ce  point  la  doctrine  traditionnelle ,  il 
nous  reste  encore  à  lixer  les  rapports  directs  de  Tordre  naturel 
ayec  Tordre  providentiel.  Nous  les  trouvons  indiqués  sous  cette 
forme  saisissante  et  dramatique  à. laquelle  la  tradition  aime  à 
confier  les  plus  profonds  de  ses  enseignements,  la  forme  lé- 
gendaire, dont  nous  allons  donner  deniAspecimens  :  «  Quand 
Josué  ordonna  au  soleil  de  s'arrêter,  le  grand  luminaire  lui  ré- 
pliqua :  <c  C'est  à  moi  que  tu  oses  imposer  silence  :  mais  qui  donc 
chantera  à  ma  place  la  gloire  du  Seigneur!  C'est  mol,  —  »  ré- 
pond le  chef  d'Israël  (1).  Ce  colloque  entre  Josué  et  le  soleil 
ne  serait  autre  chose,  d'après  le  sagaceErama  (2),  qu'un  débat 
contradictoire  entre  Tordre  naturel  et  Tordre  providentiel. 
«  C'est  moi  qui,  dit  le  premier  au  second,  par  la  stabilité  démon 
existence  et  la  régularité  de  mes  mouvements,  c'est  moi  qui 
suis  la  démonstration  perpétuelle  de  la  gloire  et  de  la  puissance 
du  Créateur.  Toute  déviation  dans  mes  allures,  tout  point 
d'arrêt  dans  ma  rotation,  la  moindre  suspension  de  l'accomplis- 
sement de  ma  tâche,  n'auraient-ils  pas  cet  effet  désastreux  d'a- 
boutir à  la  négation  de  la  sagesse  créatrice,  à  la  substitution  du 
hasard  à  une  volonté  immuable?  Non,  répond  victorieusement 
Tordre  providentiel.  Il  y  a  quelque  chose  de  plus  démonstratif 
encore  que  Tordre  fatal  et  inflexible  :  c'est  la  subordination  de 
cet  ordre  à  une  grande  cause,  intéressant  la  totalité  ou  une 
fraction  de  l'humanité,  comme  par  exemple  la  victoire  rem- 
portée par  Israël  sur  Ghanaan,  symbole  du  triomphe  du  mo- 
nothéisme sur  l'idolâtrie.  Un  fait  pareil  de  Tordre  moral  en  dit 
plus  long  sur  la  gloire  de  Dieu  que  Tastre  du  jour  sortant  ra- 
dieux comme  le  nouvel  époux  de  la  chambre  nuptiale  (3).  » 

Voici  maintenant  la  seconde  légende,  plus  caractéristique 
encore  :  «  R.  Pinchas  ben  Yaïr  se  mit  un  jour  en  route  pour  al- 
ler remplir  la  noble  mission  de  charité  qui  consiste  à  racheter 
les  captifs.  Tout  à  coup  il  se  voit  arrêté  par  un  cours  d'eau 
nommé  Guinaï.  «  Guinaï,  lui  dit-il,  divise  tes  eaux  pour  me 


(I)  Berésohith  Rabba,  sect.  7,  84  el  97.  (3)  Psaames,  XIX,  6. 

(3)  Voy.  Akéda,  diisert.  S8. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA    PROVIDENCE.  93 

«  livrer  passage.  —  Nous  avons  tous  les  deux,  réplique 
«  ceki-ci,  notre  mission  à  remplir:  moi,  j'ai  celle  de  faire 
c  couler  mes  eaux,  comme  lu  as  celle  de  pratiquer  le  bien, 
f  Mais  il  y  a  cette  différence  entre  nous  deux  que,  tandis  que 
«  moi  je  suis  sûr  de  m  acquitter  de  ma  tâche,  tu  es  bien  moins 
«  certain  de  Taccomplissement  de  la  tienne.  »  Insistant  avec 
menace,  le  saint  Rabbi  lui  dit  :  «Écoute-moi  bien,  si  tu  ne 
«  me  livres  passage,  à  moi  et  aux  personnes  qui  m'accompa- 
e  gneol,  je  vais  ordonner,  de  par  la  volonté  d'en  haut,  que  ton 
f  lit  soit  desséché  à  tout  jamais.  »  Aussitôt  Guinaï  d'obéir,  de 
retirer  ses  eaux  devant  le  Rabbi  et  ses  compagnons  de 
roate  »  (1).  C'est  la  même  idée  exprimée  avec  toute  la  vivacité 
de  la  discussion.  Ici,  le  cours  d'eau,  organe  de  l'ordre  naturel, 
ne  se  borne  pas  à  refuser  de  céder  aux  injonctions  du  rabbin, 
représentant  de  l'ordre  providentiel.  Il  ne  veut  reconnaître  en 
lui  ni  un  supérieur  ni  un  égal;  c'est  pour  lui-môme  qu'il  re- 
vendique la  supériorité,  fondant  ses  prétentions  sur  son  infail- 
libilité, sur  sa  constante  fidélité  qui  n'est  pas  sujette  à  la  lassi- 
tude, qui  ne  se  laisse  pas  prendre  de  défaillance.  Avec  une 
apparence  de  raison  il  reproche  à  Tordre  providentiel  l'absence 
de  celte  régularité  et  de  ces  qualités  visiblement  inaltérables; 
il  lui  reproche  ses  oscillations,  ses  mouvements  un  peu  saccadés, 
ses  soubresauts,  et  surtout  l'inconsistance  de  ses  instruments, 
tires  faillibles  et  périssables.  Et  qu'est-ce  que  l'ordre  providen- 
tiel répond  à  cela?  Que  signifie  cette  réplique  menaçante  :  «  Si 
lu  ne  m'obéis  pas,  je  vais  faire  (fessécher  ton  lit  »  ?  C'est  la  re- 
vendication pure  et  simple  de  la  suprématie  qui  lui  appartient 
de  par  la  loi  qui  subordonne  la  matière  à  l'esprit.  Il  proclame, 
avec  autant  de  raison  que  de  bon  sens,  qu'un  seul  acte  de  charité 
ou  de  piété,  accompli  dans  les  conditions  voulues,  réalisé  dans 
la  plénitude  des  facultés  intellectuelles,  l'emporte  dans  la  ba- 
lance divine  sur  l'inexorable  constance  des  lois  physiques.  Pour- 
quoi? Parceque  la  priorité  et  la  préséance  appartiennent  non 
pas  àTobéissance  passive,  involontaire,  mais  à  l'adoration  libre 

(i)  Talmnd,  HuUin»  T;  cf.  Akédn,  di^icrUtioD  40. 


Digitized  by  VjOOQIC 


94  DIXIÈME    DOGME. 

el  spontanée,  consciente  d'elle-même,  pleine  dlnitiative.  Donc 
la  nature  doit  se  prêter,  par  la  suspension  extraordinaire  au- 
tant que  par  le  cours  ordinaire  de  ses  lois,  c'est-à-dire  par  le 
miracle,  à  tout  ce  qui  vient  coopérer  soit  au  maintien,  soit  à  la 
restitution  de  Tordre  religieux  et  moral. 

Nous  Tarons  dit  :  la  Tradition  ne  (ait  pas  toujours  du  nou- 
veau ;  mais,  au  grand  avantage  de  Tinstruction  des  masses,  elle 
donne  un  corps  aux  abstractions  métaphysiques  par  Tinvention 
de  ces  personnifications  symboliques  des  éternelles  vérités. 


^  S.  De  la  Providence  collective. 

Nous  commençons  ici  par  un  aveu  :  c'est  que  la  Providence 
humanitaire  a  peu  d'écho  dans  la  tradition.  Gela  se  comprend 
d'ailleurs  :  absorbés  par  les  efforts  qu'ils  déploient  dans  le 
sens  de  la  surexcitation  de  l'orgueil  national,  à  l'effet  d'ali- 
menter la  foi  d'Israël  au  milieu  des  cruelles  épreuves  qu'il  subit, 
le  Midrasch  et  le  Talmud  ont  parfois  oublié  qu'il  existe  un 
monde,  une  humanité.  Il  serait  injuste  de  leur  en  faire  un  re- 
proche, pour  peu  que  Ton  se  reporte  à  ces  époques  néfastes,  à  ces 
longues  et  sanglantes  persécutions  dont  la  période  est  à  peine 
close.  Quand  on  est  repoussé  de  partout,  on  se  replie  naturel- 
lement sur  soi-même,  on  use  avec  quelque  droit  des  repré- 
sailles morales,  en  traçant  dans  son  imagination  un  cercle  au 
sein  duquel  on  trône,  on  domifoe,  on  exerce  une  royauté  spiri- 
tuelle, et  que  Ton  rend  inaccessible,  infranchissable  aux  autres. 
Ëst-ceàdire  que  l'humanité  leur  est  totalement  inconnue,  qu'il 
y  a  solution  de  continuité  entre  la  doctrine  prophétique  et  la 
doctrine  traditionnelle?  Assurément  non  ;  l'idée  de  Thumanité 
s'y  retrouve  indirectement,  grâce  à  un  procédé  des  plus  simples, 
celui  de  la  généralisation.  Étendez  à  tout  le  monde  Teffet  des 
promesses  qu'elle  fait  à  la  race  de  Jacob,  ou  biea,  si  vous  ai- 
mez mieux,  prenez  Israël  pour  type  de  Thumanilé,  et  vous 
aurez  réintégré  celle-ci  dans  tous  ses  droits,  rendu  au  genre 
humain  sa  Raison  d'être  et  la  perspective  de  ses  destinées. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  95 

En  revanche,  elle  tient  grand  compte  de  cette  Providence  na- 
tioDale  qui  fait  et  défait  les  empires,  qui  distribue  les  rôles 
parmi  les  peuples,  qui  prescrit  à  chaque  fraction  sa  tâche  propre. 
  ce  sujet,  nous  allons  dégager  sa  pensée,  enveloppée  dans  un 
double  vêtement  sentencieux  et  légendaire.  La  première  nous 
offre  des  propositions  comme  celle-ci  :  «  Nulle  souveraineté  ne 
peut  usurper,  même  de  l'épaisseur  d'un  cheveu,  sur  celle  qui 
la  précède  ou  la  suit  (1  ) .  »  a  Quand  Dieu  veut  châtier  un  peuple, 
il  commence  par  châtier  son  prince  ou  son  Dieu  (2),  »  sentence 
remarquable,  qtli  nous  apprend  que  la  décadence  d'un  peuple 
commence  le  jour  où  il  cesse  de  suivre  les  aspirations  de  son 
génie  national,  soit  qu'il  déserte  sa  mission,  soit  qu'il  ne  la 
comprenne  plus.  Mais  le  principe  des  nationalités  est  formelle- 
ment et  solennellement  posé  dans  les  deux  légendes  suivantes, 
la  première  relative  à  la  révélation  sinaïque,  la  seconde  au  ju- 
gement dernier  :  a  Quand  Dieu  eut  décidé  de  révéler  sa  Loi  à 
«  l'univers,  il  la  présenta  d'abord  à  d'autres  peuples,  notam- 
«  ment  aux  descendants  d'Ésaû  et  d'Ismaël,  en  leur  qualité  de 
«  premiers-nés  d'Isaac  et  d'Abraham.  Mais  ceux-ci,  ne  voulant 
«  l'accepter  que  sous  bénéfice  d'inventaire,  demandèrent  à 
«  Dieu  de  leur  en  faire  connaître  les  dispositions  principales. 
«  A  Édom  Dieu  répondit  :  a  Tu  ne  tueras  pas.  —  Je  ne  puis  ac- 
«  cepter  celte  loi,  réplique  Ëdom,  ma  mission  consistant  essen- 
«  tiellement  dans  l'emploi  des  engins  de  la  guerre,  d'après  la 
«  bénédiction  paternelle;  <t  Tu  vivras  par  la  gloire  (3).»  A 
t  Ismaël  Dieu  déclina  le  septième  commandement  :  «  Tu  ne  vo- 
«  leras  pas.  —  Comment,  se  récria  celui-ci,  puis-je  me  sou- 

<  mettre  à  une  prescription  diamétralement  opposée  aux  des- 

<  linées  qui  me  sont  promises?  M'est-il  pas  dit  dans  le  livre  de 
«  la  Genèse  :  «  Ismaël  aura  la  main  partout  (4)  ?  »  C'est  après 
«  ces  fins  de  non-recevoir  que  Dieu  offrit  sa  Loi  à  Israël,  qui 
a  l'accepta  sans  condition  (5).  »  11  ne  faut  pas  une  grande  per- 

(I)  Talmud,  Tatnilh,  %.  (4)  Ibid.,  XVI,  12. 

[i]  Hidrasch  HagaUba,  fin;   Taloiad  et  (5)  Talmud,  AboJa  Zara,  â  ;  Midrascb  et 

Hidruch,  passim.  Zohar,  paatim. 

i>;  Geoéie,  XXVII,  40. 


Digîtized  by  VjOOQIC 


96  DIXIÈME    DOGBfE. 

spicacilë  pour  découvrir  sous  ce  langage  satirique  à  l'adresse 
des  noQ-israélites  raffirmation  du  génie  particulier  des  races, 
et  il  est  facile  d'en  démêler  la  signification.  Gela  veut  dire  ap- 
paremment que  telle  nation  aura  la  mission  d'agir  parla  guerre 
et  la  conquête,  comme  le  peuple  romain  ;  telle  autre  s'agran- 
dira par  les  incursions  et  le  pillage,  comme  les  hordes  arabes; 
tandis  qu'Israël  sera  chargé  de  gouverner  par  la  religion. 

Voici  maintenant  ce  qu'on  nous  apprend  par  rapport  au  ju- 
gement dernier  :  <x  Au  jour  du  jugement,  Dieu  siégera,  la  sainte 
ce  Thora  en  main,  et  dira  :  «  Que  tous  ceux  qui  ont  cultivé  la 
«  Loi  viennent  chercher  leur  récompense.»  Et  tous  les  peuples 
«  d'accourir  pêle-mêle,  a  Point  de  confusion,  reprend  Dieu, 
a  Que  chaque  nation  comparaisse  à  son  tour.  »  Alors  défilent  en 
«  ordre,  en  premier  lieu  la  grande  et  puissante  nationalité 
«  d'Édom,  puis  celle  des  Perses,  puis  les  autres.  «  Qu'avez- 
«  vous  fait  sur  la  terre?  »  leur  demande  le  juge  suprême.  A 
«  cette  question  elles  répondent  successivement  par  l'énuméra- 
«  tion  de  leurs  institutions  politiques,  de  leurs  gigantesques 
«  monuments,  de  leurs  innombrables  constructions,  de  leurs 
<K  exploits  guerriers,  de  toutes  les  améliorations  matérielles 
cr  réalisées  en  ce  monde.  «Dans  tout  ce  que  nous  avons  fait,  ont- 
«  elles  soin  d'ajouter,  nous  avions  toujours  en  vue  la  mission 
«  d'Israël,  c'est-à-dire  que  nous  nous  sommes  chargées  de 
a  la  besogne  matérielle  pour  le  mettre  à  même  de  se  livrer 
«  sans  partage  à  sa  tâche  propre,  à  l'étude  de  la  Thora  et  à  la 
a  propagandereligieuse.  — Est-ce  bien  vrai?  réplique  le  Sei- 
«  gneur.  Vos  efforts  et  vos  actes  n'auraient-ils  pas  eu  pour 
«  mobile  unique  votre  bien-être  temporel,  la  pure  satisfaction 
«  de  vos  sens(l)?  »  Évidemment  ce  remarquable  interroga- 
toire «est  le  résumé  des  conditions  essentielles  du  principe  des 
nationalités.  Il  s'agit  de  l'alliance  du  temporel  avec  le  spirituel. 
On  se  plaît  à  rendre  hommage  aux  missions  partielles  des 
peuples;  on  ne  leur  en  veut  pas  de  suivre  chacun  sa  voie,  on 
ne  les  blâme  pas  du  vif  essor  qu'ils  font  prendre  aux  intérêts 

(1)  Talmad,  Aboda  Zarn,  (.  c. 


Digitized  by  VjOOQIC 


m  LA  PBOYIDBNCB.  97 

matériels,  pourra  qa'on  n'en  fasse  pas  le  bat  eiclasif  de  la  ci- 
vilisation, poanra  qu'on  n'oublie  pas  qu'ils  doivent  être  au 
senrice  de  Téducation  morale  et  religieuse  de  la  société.  Re- 
marquons en  outre  qu'on  appuie  sur  l'idée  de  la  solidarité  des 
peuples,  et  l'on  vient  nous  apprendre  que,  s'il  est  incontestable 
qoe  chacun  d'eux  a  sa  route  plus  ou  moins  tracée,  il  n'est  pas 
moins  vrai  qu'il  y  en  a  une  commune  à  tous,  celle  qui  conduit 
au  palais  de  la  Loi,  qui  aboutit  à  cette  sainte  Thora  que  Dieu 
tient  dans  ses  bras.  Que  s'il  en  a  confié  la  garde  à  Israël,  ce 
n'était  pas  pour  en  priver  les  autres  races,  mais,  au  contraire, 
ponr  leur  donner  un  guide,  pour  offrir  un  drapeau  aux  peuples, 
une  lumière  aux  nations  (1). 

Ou  le  voit  bien,  la  Tradition  reproduit  à  sa  manière,  c'est- 
à-dire  en  les  rajeunissant,  les  vérités  disséminées  dans  l'Ëcri- 
ture  sur  les  aspects  généraux  de  la  Providence.  Par  sa  méthode, 
où  la  réalité  prend  les  formes  et  les  couleurs  prismatiques  de 
la  fiction,  elle  donne  à  des  idées  plus  ou  moins  saisissables  au 
vulgaire  une  fixité  qui  défie  la  versatilité  de  la  raison  humaine. 
Voilà,  en  effet,  une  double  démonstration  qui  offre  tous  les  ca- 
ractères deTévidence  au  sujet  de  l'action  providentielle,  tant  sur 
Tordre  physique  que  sur  Tordre  politique.  Il  nous  reste  encore 
à  exposer  la  doctrine  traditionnelle  sur  la  Providence  spéciale. 


$  4.  Des  manifestations  de  la  Providence  spéciale. 

Au  point  de  vue  de  la  Providence  spéciale,  le  reproche  que 
Ton  serait  tenté  de  faire  à  la  Tradition,  ce  n'est  certes  pas  d'en 
avoir  amoindri  Timportance,  mais,  au  contraire,  de  lui  faire  la 
place  trop  large,  au  détriment  de  la  liberté  et  de  l'activité 
humaine.  11  est  plus  d'un  passage  talmudique  qui ,  pris  à  la 
lettre,  semblerait  pousser  Tintervention  divine  jusqu'à  Texagé- 
ration,  nous  allionsdirejusqu'àlapuérilité.  Telle  est  toute  une 
série  de  propositions  relatives  à  l'alimentation ,  déclarée  mira- 

(0  Iule,  Xi,  10;  XLIX,  6;  LX,  3. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


d8  DIXIÈME   DOGME. 

culeuse,lep1us  grand  des  miracles  (1).  Tel  est  encore  cet  apho- 
risme bien  connu  :  a  L'homme  ne  se  cogne  pas  le  petit  doigt  ici- 
bas  si  ce  n'est  par  une  volonté  formelle  d'en  haut  {t).  »  Il  im- 
porte de  se  rendre  exactement  compte  de  la  pensée  de  la  Tra- 
dition  relativement  aux  deux  points  indiqués ,  la  nourriture  et 
la  souffrance,  considérées  comme  les  deux  grandes  manifes- 
tations de  la  Providence  spéciale. 

1**  Les  subsistancea.  —  Comme  nous  venons  de  le  dire^  le 
Talmud  et  les  Midraschim  insistent  particulièrement  sur  l'énorme 
difficulté  des  subsistances.  Voici  quelques  passages  qui  s'y  rap- 
portent: «  Les  subsistances  exigent  un  effort  double  de  celui  de 
l'enfantement.  —  Les  subsistances  coûtent  plus  de  labeur  que 
la  délivrance;  car  la  délivrance  s'opère  par  Tentremise  d'un 
ange^  tandis  que  Dieu  seul  peut  donnera  chaque  être  sa  pâ- 
ture (3).  —  Il  est  trois  clefs  dont  Dieus'est  réservé  la  disposition 
exclusive,  sans  vouloir  les  confler  à  quelqu'un  de  ses  messagers: 
la  clef  qui  ouvre  le  trésor  des  subsistances,  la  clef  qui  ouvre 
le  sein  de  la  femme  au  moment  de  l'enfantement,  la  clef  qui 
ouvre  les  tombes  au  jour  de  la  résurrection  (4).  —  Un  jour  de 
pi  uie  a  pins  d'importance  que  le  jour  de  la  résurrection  des  morts, 
celui-ci  n'étant  réservé  qu'aux  justes,  mais  celui-là  est  fait  pour 
les  méchants  comme  pour  les  justes  (K).  — Un  jour  de  pluieéqui- 
vaut  au  jour  où  furent  créés  le  ciel  et  la  terre  (6).  »  Constatons 
d'abord  qu'il  s'agit  ici,  non  pas  de  l'homme  en  général,  mais 
de  l'individu,  le  Talmud  déclarant  expressément  dans  ce  même 
exposé  que  Dieu  fait  descendre  la  pluie  en  faveur  d'un  seul 
homme,  d'un  seul  champ,  voire  même  d'un  seul  plant  (7).  Il 
dit  encore  que  a  Dieu  crée  des  voies  aériennes  par  lesquelles 
la  pluie  aboutit  directement  au  champ  du  juste  (8).  j> 

Comment  faut-il  entendre  celte  théorie  des  subsistances? 
Ëst<ce  la  négation  des  forces  productives  de  la  nature?  Est*ce 


(f)  Talmad,  Peiiahiiii,  118;  Taaullb,  (4)  TaanUb,  S. 

2  et  7.  (5)  Ibid,,  7. 

(3)  Talmud,  Haliin,  7.  (0)  Ibid. 

(3    Pcfiahim,  M.*.;  UcrésoliUh  Rfbba ,  i7)  /M.,  9. 

■cet.  SO.  (8)  Ibid.;  Zaohario,  X,  t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  99 

que  Dieasapprime  la  création  da  troisième  jour,  la  force  végé- 
tative déposée  dans  la  terre,  pour  se  substituer  à  elle?  Hypo- 
thèse absurde,  qui  serait  démentie  par  la  doctrine  biblique  et 
traditionnelle  déjà  exposée  au  sujet  de  la  stabilité  de  Tordre 
naturel.  On  veut  nous  apprendre  seulement  que  la  perpétuité 
des  subsistances  et  la  conflance  qu*elle  nous  inspire  sont  des 
faits  providentiels.  Que  Ton  songe  un  peu  aux  Qéaux  qui  peuvent 
arrêter  et  qui  arrêtent  journellement  la  production,  —  la  séche- 
resse, les  ouragans,  les  inondations,  les  trombes,  les  innom- 
brables rongeurs  «  les  influences  climatériques  et  météorolo- 
giques, sans  compter  la  guerre  et  la  dépopulation  ;  ~  que  Ton 
se  dise  que  tous  ces  éléments  de  destruction  surgissent  brus* 
qaefflenl,  tantôt  sur  un  point,  tantôt  sur  un  autre;  que  rien  dans 
la  nature  n*est  de  force  à  s'opposer  à  leur  course  désordonnée; 
qu'ils  pourraient  s'étendre  à  tout  un  continent,  envahir  la  ma- 
jeure partie  ou  la  totalité  du  sol  cultivable.  Et  cependant  cela 
n'arrive  jamais ,  et  ces  fléaux  exercent  rarement  leurs  ravages 
aa  delà  d'un  certain  rayon,  et  dans  les  limites  même  où  ils 
se  renferment  ils  ne  procèdent  guère  par  une  ruine  totale. 
Pais,  ce  qai  n'est  pas  moins  digne  de  remarque,  c'est  que  la 
société  ne  s'effraye  pas  de  ces  éventualités  possibles,  qu'à  cet 
égard  elle  vit  dans  cette  parfaite  sécurité  qui  fait  reposer  le 
nourrisson  paisible  et  confiant  sur  le  sein  maternel.  Eh  bien, 
cette  tranquillité  de  Thomme  en  présence  de  tant  de  symptômes 
faits  pour  ébranler  sa  foi,  cette  continuité  de  la  subsistance  gé- 
nérale bravant  les  obstacles  et  les  révoltes  de  l'ordre  naturel , 
ne  sont-ce  pas  là  des  miracles  égaux  ou  supérieurs,  grâce  à 
leur  durée,  au  passage  de  la  mer  Rouge?  Que  vient-on  nous 
parler  de  stabilité ,  de  régularité ,  de  la  constance  de  l'ordre 
physique,  quand  c'est  lui-même  qui  nous  offre  le  spectacle  con- 
tinuel de  ses  luttes  sourdes,  des  dissensions  qui  déchirent  son 
sein,  de  ses  incessantes  perturbations  et  de  ses  subits  boulever- 
sements? Dieu  seul  peut  accomplir  ce  grand  prodige  qui  con* 
sisle  à  faire  de  Vordre  avec  du  désordre.  Réduite  à  ses  propres 
forces,  la  production  finirait  infailliblement  par  succomber  à 
la  violence  des  agressions  auxquelles  elle  est  en  lutte;  elle  ne 


Digitized  by  VjOOQIC 


100  ,  BIXIÈHB  DOGME. 

résisterait  pas  longtemps  aux  éléments  désorganisatears  qni  la 
pressent  de  tons  côtés.  Comment  donc  ne  pas  voir  la  main  de 
Dieu,  sa  pensée,  sa  vigilante  soUicilude,  dans  cette  alimenta- 
tion assurée  à  tous  les  êtres  créés ,  à  toutes  les  classes ,  à  tous 
les  ftges,  aux  genres,  aux  espèces,  aux  individus,  aux  trois 
règnes  de  la  nature  non  moins  qu*a  celui  qu'il  a  fait  à  son  image? 
Est*  il  possible  de  fermer  les  yeux  à  Tévidence,  de  se  refuser  à 
reconnaître  avec  la  Tradition  que  «la  Providence  consacre  trois 
heures  par  jour  à  la  distribution  des  vivres ,  à  la  répartition 
alimentaire^  depuis  le  prodigieux  Réem  jusqu'à  Tinfime  vermis- 
seau (1)?  »  Et  comme  la  Tradition,  «'inspirant  du  génie  du 
Mosaïsme,  s'est  bien  gardée  de  séparer  la  théorie  de  la  pratique, 
jalouse  de  faire  pénétrer  ses  enseignements  à  travers  les  nuages 
de  la  spéculation,  qu'a-t-elle  fait  ?  Elle  s'est  attachée  à  vulga- 
riser l'expression  de  cette  vérité,  de  cet  éclatant  témoignage  de 
l'intervention  providentielle  au  moyen  des  subsistances.  Elle 
l'a  donc  incorporé  dans  le  rituel  par  l'institution  de  la  récita- 
tion trois  fois  répétée  chaque  jour  du  cent  quarante-cinquième 
psaume ,  lequel  rend  pleinement  hommage  à  «  celui  qui  ouvre 
sa  main  et  rassasie  de  sa  bienveillance  tout  ce  qui  vit  (2).  » 
Les  fondateurs  de  la  liturgie  ont  pensé  avec  raison  que  la  re- 
connaissance doit  être  constante  comme  le  bienfait,  et  du  mira- 
cle des  subsistances  ils  ont  fait  une  sorte  de  profession  de  foi 
populaire  en  matière  de  Providence. 

S""  Les  souffrances.  —  Reprenons ,  pour  l'expliquer  et  lui 
restituer  son  vrai  sens,  l'aphorisme  cité  plus  haut:  «  L'homme 
ne  se  cogne  pas  le  petit  doigt  ici-bas ,  si  ce  n'est  de  par  la 
volonté  d'en  haut.  »  Prise  à  la  lettre,  cette  sentence  n'est  pas  autre 
chose  que  le  fatalisme,  l'absorption  de  la  liberté  et  de  l'activité 
humaine  par  le  gouvernement  divin.  Mais  on  comprend  tout  de 
suite  que  ce  n'est  pas  sur  une  maxime  ou  une  proposition  isolée 
que  Ton  puisse  raisonnablement  bfttir  une  doctrine.  Faisons  donc 
un  exposé  plus  étendu  des  enseignements  talmudiques  par 


(()  Talmad,  Aboda  Zan,  5.  (S)  Pianmei,  CXLV,  16;  of.  Talmnd, 

Berachoth»  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DB   LA   PROYIDBHCB.  101 

rapport  aax  souffrances.  Constatons  qa'àcôtë  deTadage  précité , 
et  comme  pour  lui  faire  contre-poids,  nous  en  avons  un  autre  ainsi 
conçu:  c  Point  de  mort  sans  faute,  point  de  souffrance  qui  ne  soit 
l'expiation  d'un  méfait  (1).  »  Vient  ensuite  une  proposition  plus 
étendue,  enseignant  que  «  toutes  les  fois  que  Thomme  sent  Tai- 
goillon  de  la  douleur,  il  doit  aussitôt  procéder  à  un  examen  de 
conscience,  opérer  sur  lui-même  une  espèce  d'enquête  morale 
qai  ne  peut  qu'aboutir  &  la  pénitence  (3).  »  C'est  conformément 
à  cette  doctrine  que  le  Talmud  se  liyre  ailleurs  à  une  longue 
énumération  des  maux  qui  ne  sont  que  la  Juste  punition  des 
violations  morales  et  religieuses  (3).  Non-seulement  le  vice  ma- 
tériel, est-il  dit  à  ce  sujet,  mais  encore  la  pensée,  l'acte  mental 
dn  vice,  se  trahit  au  dehors  par  des  plaies  et  de  cruelles  infir- 
mités (4).  Ne  jugeant  pas  à  propos  de  s'en  tenir  au  seul  précepte, 
la  Tradition  cite  des  faits  nombreux  où  la  souffrance  et  la  faute 
sont  présentées  comme  un  véritable  enchaînement  de  l'effet 
avec  sa  cause.  Nous  en  reproduirons  un  seul:  a  Un  rabbin  il- 
c  lustre  et  chef  d'académie,  est-il  raconté,  s'aperçut  un  jour 
c  que  son  vin  venait  de  tourner  en  vinaigre.  Frappés  de  cet  ac- 
«  cident,  ses  collègues  lui  dirent  que  celte  perte  subite  ne  pou- 
•  vaitétre  que  l'expiation  de  quelque  délit  moral.  — Pourquoi, 
«  se  récria- t-il,  me  soupçonner  sans  motif  apparent?  —  Et 
«  pourquoi ,  répliquent  ces  derniers,  soupçonner  Dieu  de  t'atlirer 
c  un  dommage  gratuit,  immérité  (5)?  » 

Que  faut-il  conclure  de  cet  ensemble  de  préceptes  en  matière 
de  souffrance  et  de  douleur?  Que  la  douleur  en  général,  et  sons 
quelque  forme  qu'elle  se  fasse  sentir,  —  mal  physique,  mal  moral, 
accidents,  désastres  de  famille,  perte  d'argent,  —  est  un  aver- 
tissement du  ciel,  une  sorte  de  bâton  de  commandement  dont 


(1)  Talmod,  Sch«bbalh»  54;  of.  finiié,  Mniidère  toate  loaflruiM  oomme  ohAUmwt 

m*  partie,  ehap.  17,  et  Irednctlon  S.  Mimk,  d'oae  fante. 

iM.,  p.  196,  note  1.  (S}  Talmnd,  Berâchoth,  5. 

Lei   seeliaatai    font  remarqver  (Toyet  (s)  Talmod,  Sehabbeth,  M  et  sa. 

Toiiep^atte»  /.  e.)  «foe  cette  double  propoii-  (4)  /Mi.,  Md. 

tioi,  Uen  ^«e  réfutée  dani  m  première  par-  (5)  Talmud,  Berachotb,  5. 
lie,  nhiiftt  diM  le  lecMée ,  dau  celle  fti 


Digitized  by  VjOOQIC 


i02  DIXIÈME   DOGME. 

la  Providence  se  sert  poar  noas  corriger  et  nous  engager  à 
rentrer  en  nous-mêmes.  Que  si  la  physiologie  et  ce  qu*on  ap- 
pelle la  philosophie  de  la  nalare  accueillent  cette  théorie  avec 
un  sourire  ironique,  avec  une  moue  dédaigneuse,  la  Tradition 
s'en  consolera  par  Tassentiment  de  la  conscience  populaire.  Les 
dénégations,  d'où  qu'elles  émanent,  ne  peuvent  rien  contre  l'é- 
vidence, contre  ce  que  nous  voyons  et  éprouvons  journellement. 
Est-ce  que  le  commun  des  hommes,  dès  qu'ils  se  sentent  frappés 
dans  leur  personne,  dans  leurs  affections  ou  leurs  intérêts, 
ne  lèvent  pas  aussitôt  les  yeux  vers  le  ciel,  demandant  à  Dieu, 
mentalement  ou  oralement,  ce  qui  leur  vaut  cette  peine? 
L'homme  touché  par  le  bout  de  cette  verge  a  beau  remonter  à 
la  cause  directe ,  physique ,  tangible  de  son  mal ,  il  ne  parvient 
pas  à  se  persuader  que  la  nature  seule  en  est  l'auteur  ;  il  ne 
peut  croire  que  Dieu  n'y  soit  pour  rien.  Dans  son  for  intérieur 
il  entend  une  voix  qui  parle  plus  haut  que  tous  les  murmures 
et  suggestions  de  la  raison,  et  il  reste  convaincu  que  la 
Providence  n'est  pas  étrangère  à  ce  qui  lui  arrive  ;  il  sait  par 
intuition  que  le  Créateur  ne  se  désintéresse  jamais  à  ce  qui 
fait  la  joie  ou  la  douleur  de  sa  créature  d'élite.  On  peut  dire 
que  cette  conviction  croit  en  raison  directe  de  l'étrangeté  ou  de 
la  soudaineté  de  répreuve.  Plus  celle-ci  est  inexplicable  par  des 
raisons  naturelles,  plus  elle  nous  apparaît  comme  une  messagère 
d'en  haut.  Or,  n'est-il  pas  certain  que  nous  sommes  assaillis 
par  une  foule  de  maux  dont  la  cause  nous  échappe ,  mystère 
pour  le  docteur,  mystère  pour  le  savant,  mystère  pour  le  mora- 
liste? Est-il  sage,  est-il  raisonnable  de  l'attribuer  à  l'aveugle  et 
stupide  hasard,  plutôt  que  d'y  reconnaître  le  doigt  du  Dieu- 
providence,  vengeur  et  rémunérateur? 

Nous  insistons  sur  cette  dernière  considération.  Oui  dirons- 
nous  encore,  voir  dans  chaque  peine  un  avertissement  céleste, 
y  a-t-il  là  quelque  chose  qui  répugne  à  la  raison  humaine,  qui 
révolte  notre  intelligence?  Ce  n'est  donc  rien  que  de  nous 
mettre  ainsi  en  communication  fréquente  avec  Dieu ,  et  nous 
porter  à  refaire  souvent  cette  revue  de  nous-mêmes  que  nous 
sommes  si  disposés  à  négliger ,  aimant  mieux  concentrer  nos 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE  LA  pkoviuënce:.  403 

facultés  sur  ce  qai  se  passe  tout  aalour  de^nous?  Le  sentiment 
populaire  a  donc  ses  racines  dans  le  moi;  il  est  Técho  de  la 
conscience   personnelle.   Tous   deux  ils  sont  d'accord  pour 
nous  signaler  dans  la  souffrance  Teffet  certain  de  rintervention 
proTidenlielle.  En  fin  de  compte,  nous  ne  voyons  pas  pourquoi 
la  métaphysique  rejelterait  cette  doctrine.  Tout  bien  considéré, 
à  quoi  aboutit  cette  dernière?  À  Texpulsion  du  hasard  du  sein 
du  monde.  Quand  on  nous  dit  que  le  petit  doigt  ne  se  blesse 
sans  le  bon  plaisir  de  Dieu,  que  prétend -on?  Qu'il  y  a  peu  ou 
point  de  hasard  dans  Tordre  moral;  que  dans  cette  sphère  reli- 
gieuse où  Thomme  vit  et  se  développe  sous  le  regard  de  Dieu , 
il  n*y  a  que  des  actes  libres  et  spontanés,  émanant  ou  de  Tinitia- 
tive  humaine  ou  bien  de  la  volonté  divine.  Cette  blessure  que 
je  ressens,  vous  voulez  Timputer  à  une  cause  fortuite,  pourquoi? 
Parce  que  sa  cause  réelle  vous  échappe.  Mais  qu'est-ce  que  le 
hasard?  La  négation  de  lacausalilé,  c'est-à-dire  le  néant.  Mais 
le  néant  peoX-il  engendrer  le  néant?  Pourquoi  sortir  de  cette 
vérité  élémentaire,  à  savoir  que  tout  effet  a  sa  cause  efficiente, 
et  que  si  vous  ne  trouvez  celte  cause  nien  vous  ni  autour  de 
TOUS,  ni  dans  le  moi  ni  dans  le  non-moi,  soyez  sûr  alors  qu'elle 
est  en  Dieu.  Notez  bien  qu'il  s'agit  ici  de  la  cause  première, 
intelligente,  sans  préjudice  des  causes  intermédiaires  qui  en 
découlent,  et  dont  nous  aurons  à  exposer  la  théorie  dans  le  cours 
de  ces  études.  Est-ce  moins  rationnel  que  le  principe  des  causes 
fortuites,  ou  bien  serait-il  plus  flatteur  pour  notre  orgueil,  nos 
hautes  aspirations,  d'avoir  affaire  au  hasard  à  l'éternel  bandeau 
sur  les  yeux  qu'à  la  sagesse  infinie?  Poser  la  question,  c'est  la 
résoudre. 

Qu'on  se  pénètre  donc  bien  de  ceci  :  Si  la  Providence  existe, 
si  notre  laborieuse  démonstration  n'est  pas  une  oeuvre  vaine, 
s'il  est  établi  qu'elle  daigne  se  mettre  à  la  portée  de  tous, 
qu'elle  aime  à  siéger  à  côté  de  chacun  de  nous  et  dans  notre 
propre  sein,  elle  ne  pouvait  nous  dispenser  une  marque  plus 
eriicace  ni  plus  salutaire  de  sa  présence  que  ce  sentiment  de  la 
douleur,  grande  ou  petite,  intense  ou  légère,  morale  ou  maté- 
rielle, cet  avertissement  de  la  souffrance,  opérant  un  véritable 


Digitized  by  VjOOQIC 


104  DIXIÈME   DOGMB. 

déplacement  dans  nos  facultés,  les  transportant  tout  d*an  coup 
da  dehors  au  dedans ,  les  rendant  attentives  à  ces  voies  mysté* 
rieuses,  écho  de  la  Jérusalem  céleste  (1). 

Il  importe  de  remarquer,  avant  de  clore  ce  chapitre,  que  les 
deux  modes  de  Tintervention  providentielle  que  nous  venons 
de  décrire  d'après  la  Tradition  correspondent  à  la  4octrine  bi- 
blique dans  ses  rapports  avec  la  Providence  externe  et  la  Pro- 
vidence interne,  les  subsistances  à  la  première,  les  souffrances 
à  la  seconde.  S'ils  diffèrent  des  caractères  que  nous  avons 
assignés  nous-méme  aux  deux  manifestations  générales  du 
dogme,  c'est  moins  dans  le  fond  que  pour  la  forme.  Car,  à  tout 
prendre,  les  subsistances  se  confondent  avec  la  pratique  de  la 
charité  publique  et  privée,  de  même  que  les  souffrances  provo- 
quent la  confiance  en  Dieu  en  nous  signalant  sa  présence  dans 
nos  cœurs  et  dans  nos  reins.  A  cet  égard,  la  Tradition  est  yenue 
donner  des  contours  plus  précis  aux  lignes  majestueuses  mais 
un  peu  flottantes  du  langage  épique  de  TËcriture. 

RÉSUMÉ   DU  CHAPITRE  III. 

La  Tradition  reproduit  les  éléments  constitutifs  du  dogme  de 
la  Providence  avec  une  fidélité  qui  n'exclut  pas  loriginalité. 
Stabilité  de  l'ordre  naturel,  alliance  avec  l'ordre  providen- 
tiel, suprématie  de  celui-ci  sur  celui-là,  Providence  collective 
et  individuelle,  interne  et  externe,  ont  passé  successivement 
sous  nos  yeux  sous  les  traits  expressifs  de  la  physionomie  légen- 
daire combinée  avec  le  caractère  sententieux.  Cette  conformité, 
qui  n'est  pas  l'uniformité,  mais  l'expression  de  l'harmonie  qui 
règne  entre  les  deux  grands  organes  de  la  vérité  révélée,  nous 
semble  un  argument  décisif  en  faveur  de  l'infaillibilité  du  prin- 
cipe. Oserait-on  taxer  d'hypothèse  ce  qui  repose  sur  le  fonde- 
ment trente  fois  séculaire  des  deux  cycles ,  tracé  d'abord  sur  le 
marbre  biblique,  et  gravé  ensuite  avec  le  burin  talmudique?  Noas 
avons  vu  chacun  des  deux  garder  sa  forme  propre,  la  Tradition 

(I)  Iiale»  LXII,  6  ei  7. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


njeukûam  le  iode  sacrée  k  nprèamâMMi  stm  ds  «^Mls 
Dooreaix,  boib  mnrraiu  de  Tasles  honms  sar  oe  aMde  q«i 
s  anime,  qui  w  transfigare  Be«  le  regird  de  iMa,  A  bms  lu- 
laolefttrevmriia  chanp  de  dèoBwsries  pi»  Tasle  enr^vre.  !(ow 
irons  parlé  d'cnigiiuli&é  :  m  se  pmL  ce  bms  aeaiMe,  iw»ie»- 
ter  cenérile  à  la  dMUe  thénrie  des  sabôsUMes  <ft  des  ^e«^ 
frances,  qui,  raperddelkaMBt  éladite,  ]ianîi  îBdiMr  Tcrs  le 
fauUsme,  buk.  Bien  oaapnse^  b  est  qa^nw  rfcactiM  éMTp* 
que  coatre  le  syâène  dm  hasard.  Dau  aea  ardevr,  aidear  trap 
Tire  pea^etre,  i  dèlnm  le  pratiee  de  oel  agieBt  fatal,  iailelU- 
gent,  elle  Texpalae  emObFtmmi  da  coBaae  iateilectiiel  et  «m- 
ni,  oà  die  ne  laifse  ea  pf^aeaoe  I^u  de  Paatre  qae  Diea  H 
Homme. 

Si  ToD  povrait  rédiire  à«a  poimt  mmiqme  la mnltipUcllé  des 
eoseipeaMaU  qme  m«s  aToms  easa?é  de  wMbrt  en  lamière^ 
DovlesrësuieriMsdamsrèaMdaliomsuTamle  :  c  SpirinnJM 
^  rapforU  de  la  Pràvidemoe  mec  rkmmmmili.  —  CMt  spiii* 
tualitè  ressort  de  la  plupart  des  docmente  qae  aoas  aroms  aMh 
lysès  :  et  de  cette  belle  lègnade  qû  oomtieDt  le  dlalogae  entra 
Tordre  natorel  et  Tordre  proTidentiel ,  oA  la  nature  finit  par 
recoanaitre  la  supériorité  de  rhoane  fondée  snr  U  pratique 
de  U  Tertn  comme  sur  la  propagation  de  la  sainte  Téritè  ;  et  de 
celle  Apocalypse  où  Dieu,  au  jour  du  jugement  dernier,  sans 
condaomer  absolument  les  efforts  dépensés  en  Tue  de  Tamélio* 
raUon  matérielle  de  rhumanîté,  ne  tient  sérieusement  compte 
que  des  conquêtes  réalisées  sur  le  terrain  de  la  Thora,  c'est-à- 
dire  dans  la  sphère  des  intérêts  immatériels,  moraux,  religieux; 
et  enfin  de  cette  thèse  de  la  douleur  élevée  à  la  hauteur  d'une 
Iris  sacrée^  avertissement  permanent,  ne  faisant  défaut  à  per- 
sonne, nous  engageant  tous  tant  que  nous  sommes  à  faire  pré- 
dominer rbomme  interne  sur  Thomme  externe.  U  s'agit  moins 
ici  de  faire  justice  des  imputations  dirigées  contre  les  tendan- 
ces prétendues  matérialistes  de  la  Tradition  que  de  rétablir 
les  Trais  principes  au  point  de  vue  de  Talliance  du  spirituel 
arec  le  temporel.  Oui,  il  est  parfaitement  établi  que  le  vrai,  le 
jnste,  le  bien,  ces  trois  formes  de  Tidéal,  sont  les  trois  marches 


Digitized  by  VjOOQIC 


106  DIXIÈME    DOGME. 

de  la  mystérieuse  échelle  qui  va  de  la  terre  au  ciel.  Supprimez 
ces  voies  aériennes,  et  aussitôt  il  faut  renoncer  à  tout  espoir  de 
communication  avec  Dieu.  Prières,  invocations,  gémissements, 
larmes,  génuflexions,  ne  sont  plus  que  de  vaines  tentatives  à  la 
poursuite  des  satisfactions  des  sens,  constituant  autant  de  dé- 
viations de  la  voie  providentielle  qui  doit  être  jalonnée  par  le 
judicieux  emploi  de  nos  facultés  intelligentes,  par  la  pratique 
des  nobles  sentiments  et  des  belles  actions,  par  les  aspirations 
de  Tâme  versTidéal  de  sainteté  et  de  vérité. 

Disons  encore  que  cette  spiritualité  que  le  dogme  de  la  Pro- 
vidence a  pour  objet  de  mettre  en  plein  relief  découle  de  la  même 
origine  que  Thomme  lui-môme.  Elle  n'est  pas  autre  chose  que 
la  ressemblance,  l'image  de  Dieu,  décrite  par  le  Genèse,  image 
qui  nous  différencie  de  tous  les  êtres  animés,  et  dont  Tempreinte 
ne  s'efface  jamais  complètement  de  notre  vivant,  ainsi  que 
la  Tradition  Taffirme  dans  un  langage  saisissant  :  a  L'enfant 
d'un  jour,  y  lisons-nous,  peut  se  passer  d'une  garde  contre  les 
rongeurs,  il  est  gardé  par  sa  ressemblance  avec  Dieu,  laquelle 
lui  est  une  protection  et  une  auréole.  Mais  une  fois  mort,  fût-ce 
le  corps  d'un  géant,  d'un  colosse  de  la  taille  du  roi  Og,  le  cada- 
vre n'est  plus  à  l'abri  des  attaques  des  bêles  ;  car  avec  l'âme 
s'en  va  cette  majesté  qu'elle  apporte  au  fils  d'Adam  à  sa  nais- 
sance, mais  qu'elle  emporte  enlequitlant  (1).  »  Eh  bien,  celle  li- 
gure animée,  ennoblie  par  la  présence  de  l'idéal,  ce  reflet  céleste 

épandu  sur  la  face  de  l'homme  fidèle  à  son  origine  et  à  sa  fin,  ce 
front  marqué  du  sceau  de  la  prédestination  et  dans  lequel  l'a- 
nimal reconnaît  son  maître.  Dieu  y  reconnaît  aussi  son  image. 
Mieux  elle  sauvegarde  sa  pureté  primitive  contre  les  altérations 
que  veulent  lui  faire  subir  les  passions,  plus  avant  elle  pénètre 

ans  l'affection  et  dans  la  sollicitude  providentielle;  plus  elle 
s'en  éloigne,  et  plus  elle  s'écarte  du  chemin  des  grâces  spiri- 
tuelles. Alors,  par  une  sorte  de  réaction  fatale,  à  mesure  que 
la  Providence  se  relire ,  se  refusant  de  reconnaître  son  œuvre 
dans  cet  être  perverti  et  abâtardi ,  l'instinct  bestial  gagne  toul 

(1)  Talmad,  Schabbath,  lî»i  ;  Genèse,  IX,  S. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA   PROVlDBKCe.  107 

le  terrain  perda  par  la  suprématie  hamaine,  à  tel  point  que  la 
brute  finit  par  prendre  poor  son  égal  ceini  qui  ne  mérite  plas 
d'être  son  maître  et  Seignear  (1). 

Tels  sont  les  résaltats  de  cette  nouvelle  application  da  dogme 
à  la  morale  (i),  découverte  par  le  génie  intuitif  de  la  Tradi- 
tion et  que  nous  allons  retrouver  dans  les  systèmes  développés 
par  Técole  théologiqne. 


CHAPITRE  IT.  -  De  la  Providence  d'après  Técole 
théologiqoe. 


Nous  ne  sachions  pas  qu'avant  Maïmonide  le  dogme  de  la 
Providence  ait  été  traité  ex  professa  par  Técole  théologique.  Ni 
Saadia  ni  Baliya  (8)  n'abordent  la  question  théoriquement. 
Ils  discutent  celle  du  bonheur  des  méchants  et  du  malheur  des 
justes,  mais  bien  plus  au  point  de  vue  de  la  justice  divine, 
ainsi  que  nous  le  verrons  dans  le  dogme  suivant,  que  dans  ses 
rapports  avec  la  Providence.  Le  peu  qu'ils  en  disent  ne  jette 
aucune  lumière  sur  le  principe,  pas  plus  qu'il  ne  fournit  d'élé- 
ment nouveau  à  l'objet  de  cette  étude.  L'exposé  théologique 
sar  la  Providence  ne  commence  réellement  qu'avec  Maïmo- 
nide, dont  nous  allons  reproduire  la  théorie,  non  pas  textuel- 
lement, mais  dans  ses  points  essentiels. 

§  1*^.  Maïnionide, 

Il  commence  par  un  préambule  sur  les  arguments  philoso- 
phiques contre  l'omniscience  et  la  Providence  divines,  et  s'ex- 

(1)  Gaèse,  IX,  f.  ao  puM^  dADS  toa  traiié  d«  la  Coalanea. 

(«)  Voj.  aolre  Théodicée,  IM  oonclufioai  Voir  DeToiri  da  C«ar,  4«  traii^,  chip.  S, 

^  troU  fnmitn  dof  mai.  &•  propoiitioii, 
['^)  Ce  ihéolagieo  y  coniacra  capandani 


Digitized  by  VjOOQIC 


108  DIXIÈME   DOGME. 

prime  à  peu  près  en  ces  termes  (1)  :  «  Ce  qui  tout  d'abord 
«  amena  les  philosophes  à  contester  ou  à  nier  la  Providence, 
«  c'est  le  spectacle  apparent  d*an  certain  désordre  qui  règne 
«  dans  la  société.  La  vue  fréquente  du  malheur  des  justes  et  du 
«  bonheur  des  méchants  les  a  conduits  au  dilemme  que  voici  : 
«  Ou  bien  Dieu  ignore  les  choses  spéciales,  ne  percevant  au- 
«  cun  fait  particulier,  ou  il  les  perçoit  et  les  conçoit.  »  Ce  di- 
«  lemme  est,  en  effet,  rigoureusement  logique.  Examinant  en- 
«  suite  la  dernière  hypothèse,  celle  de  Tomniscience  de  Diea, 
c  ils  disent  quMl  doit  arriver  Tune  des  trois  choses  suivantes: 
«  Ou  Dieu  imprime  aux  faits  une  direction  régulière  et  par- 
«  faite,  ou  bien  il  est  impuissant  à  y  faire  régner  Tordre,  oa 
c  enfin  il  le  peut,  mais  il  ne  le  veut  pas,  aimant  mieux  les 
«  laisser  à  Tabandon,  les  livrer  au  hasard,  soit  par  un  senti- 
«  ment  de  mépris  pour  ces  êtres  infimes  du  monde  sublunaire, 
«  soit  par  un  sentiment  de  malveillance  à  Tinstar  de  certains 
c  hommes  qui,  possédant  les  moyens  de  faire  du  bien,  con- 
«  naissant  les  besoins  de  leur  prochain,  se  refusent  néanmoins 
«  aie  secourir,  parce  qu'ils  cèdent  à  leur  mauvais  naturel... 
«  Or,  poursuivent  ces  mêmes  philosophes,  les  deux  dernières 
«  suppositions,  c'est-à-dire  Timpuissance  et  le  mauvais  vou- 
c  loir,  sont  tout  à  fait  inadmissibles  en  Dieu,  on  ne  peut  les 
«r  lui  attribuer  sans  commettre  un  blasphème.  Il  ne  reste  donc 
«  que  la  première,  à  savoir  que  Dieu  ne  connaît  rien  des  faits 
«  particuliers  de  ce  monde,  à  moins  de  soutenir  qu'il  les  con- 
a  naît  et  les  dirige  parfaitement,  ce  qui  est  démenti  par  Tévi- 

c  dence,  par  Texpérience  journalière Insensés!   s'écrie 

«  l'auteur  avec  raison  (qui  de  Charybde  tombe  en  Scylla], 
«  qui,  pour  éviter  une  hérésie,  tombent  dans  une  autre  bien 
«  pire!  N'osant  imputera  Dieu  ni  l'impuissance  ni  l'incurie, 
a  ils  le  taxent  d'ignorance,  ils  affirment  que  tout  ce  qui  se 
c  passe  dans  ce  bas  monde  lui  échappe  !  Leur  erreur  provient 
a  de  ce  qu'ils  envisagent  les  vicissitudes  humaines  d'un  point 
«  de  vue  entièrement  faux,  de  ce  qu'ils  ne  tiennent  compte  ni 

(1)  GuUe  ie$  Égarés,  HI«  partie,  ohap.  16. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE  LA  PROTIDBHCB.  i09 

des  causes  du  mal,  imputables  à  ceux-mémes  qui  le  subis- 
sent, ni  des  infirmités  inhérentes  à  la  matière ,  ainsi  que 
nous  rayons  exposé  (1).  Pour  atténuer  les  conséquences  vi- 
cieuses et  absurdes  de  cette  ignorance  de  Dieu ,  ils  se  sont 
efforcés  de  la  démontrer  par  plusieurs  raisons.  Ils  disent 
donc  :  l""  que  les  faits  particuliers,  hommes  et  choses,  ne 
sont  perceptibles  que  par  les  sens,  mais  non  par  Tintelli- 
gence,  et  partant  ils  échappent  à  Dieu  par  cela  seul  qu'il  n'a 
point  de  sens  ;  2^  que  ces  faits  sont  infinis  en  nombre  ;  or, 
la  connaissance  n'étant  pas  autre  chose  que  ce  qui  entoure 
ei  embrasse  les  objets  perçus,  ne  peut  pas  embrasser  Tin- 
fini,  Tillimité;  3**  que  la  connaissance  des  faits  nouveaux 
impliquerait  en  Dieu  des  modifications  continuelles,  corres- 
pondant à  la  notion  successive  des  phénomènes.  Ils  n'ad- 
mettent pas  avec  nous,  hommes  de  la  religion,  dit  l'auteur, 
que  Dieu  connaît  les  choses  avant  leur  naissance,  de  façon  à 

éviter  tout  changement  ou  successivité Au  surplus,  ils 

ne  sont  pas  plus  d'accord  entre  eux  qu'avec  nous  :  les  uns 
accordent  à  Dieu  la  connaissance  des  espèces,  en  lui  déniant 
celle  des  individus;  les  autres,  jaloux  d'éliminer  de  Dieu 
tout  ce  qui  implique  la  pluralité,  ne  lui  laissent  d'autre  notion 
qae  celle  de  son  essence  ;  d'autres,  enfin,  antérieurs  à  Aris- 
tote,  croient  avec  nous  que  Dieu  sait  tout,  que  rien  au 

monde  ne  lui  reste  caché 

«  Encore  une  fois,  le  grand  motif  de  ces  opinions  diverses 
et  opposées,  la  cause  première  de  tous  ces  sophismes,  c'est 
le  désordre  apparent  de  la  machine  sociale  qui  leur  semble 
mal  fonctionner,  notamment  en  ce  qui  concerne  l'adversité 
du  juste  et  la  prospérité  des  méchants.  » 
Après  avoir  ainsi  signalé  le  rapport  de  la  question  de  l'om- 
niscience  avec  celle  de  la  Providence  divine,  l'auteur  va  expo- 
ser dans  le  chapitre  suivant  les  différentes  opinions  qui  ont 
cours  en  matière  de  providence  proprement  dite. 
Chapitre  17.  —  «  Il  existe  sur  la  Providence  divine  cinq 

(1)  Gniiê  de*  Égurii,  II1«  parti*,  okap.  8-lf . 


Digitized  by  VjOOQIC 


ilO  DIXIÈMB   DOGME. 

«  opinions,  tontes  très-anciennes,  remontant  jusqu'à  l'époque 
a  des  prophètes  et  de  la  révélation. 

«  Première  opinion.  —  C'est  celle  d'Épicure,  qui  rejette 
a  toute  idée  de  Providence  pour  toutes  les  parlies  de  la  créa- 
a  tion,  générales  ou  spéciales,  célestes  ou  terrestres,  ne  recon- 
tt  naissant  ni  ordonnateur,  ni  régulateur,  ni  directeur,  et  ne 
tt  voyant  dans  Tensemble  des  êtres  que  des  agrégations  for- 
V  tuiles,  mêlées  et  confondues  au  hasard.  Celle  opinion  avaii 
a  quelques  rares  adeptes  en  Israël  du  temps  de  Jérémie,  qui  la 
<<  mentionne  avec  blâme  (i)  ;  elle  est  complètement  réfutée  par 
a  Aristole. 

<r  Deuxième  opinion.  —  C'est  celle  d*Aristote,  qui  veut  bien 
a  admettre  la  Providence  pour  une  partie  de  la  création,  mais 
r(  en  attribuant  l'autre  partie  au  hasard.  A  l'entendre,  la  Pro- 
((  vidence  s'étend  aux  sphères  célestes,  douées  chacune  d'une 
a  existence  Individuelle  et  permanente.  Ce  sont  les  êtres  des 
«  sphères  célestes  qui  en  engendrent  d'autres  pour  lesquels  la 
a  stabilité  individuelle  est  remplacée  par  la  slabililé  gënôri- 
«  que;  et  par  une  transformalion  identique,  la  Providence 
a  cesse,  pour  ces  êlres  inférieurs,  de  rester  spéciale  et  devient 
«  générale.  Ce  n'est  pas  à  dire,  toutefois,  que  les  individus  du 
«  monde  sublunaire  soient  totalement  abandonnés  au  hasard. 
a  Non,  il  y  a  là  une  sorte  de  gradation  en  rapport  direct  avec 
((  l'influence  providentielle,  et  qui  va  en  grandissant  des  in~ 
«  dividus  de  la  nature  inorganique  à  ceux  de  la  nature  orga- 
tt  nique,  puis  aux  végétaux,  puis  aux  animaux,  puis  à  Tani- 
<c  mal  raisonnable  et  intelligent,  c'esl-à-dire  à  l'homme.  Mais 
tf  quant  aux  mouvements  et  aux  phénomènes  qui  se  réaliseni 
a  parmi  les  individus  de  chaque  espèce,  la  Providence  n'y  est 
((  pour  rien,  et  c'est  le  hasard  seul  qui  les  dirige.  Qu'un  boeuf 
«  écrase  une  fourmilière  ou  qu'un  temple  s'écroule  sur  les  fi- 
a  dèles  réunis  en  prière,  la  Providence  n'intervient  pas  plus 
«  dans  le  dernier  cas  que  dans  le  premier.  L'auteur,  résu- 
«  mant  ensuite  le  système  d'Aristote,  dit  que  dans  ce  système 

(I)  Jérénie,  V,  it. 


Digitized  by  VjOOQIC 


D^   LA   PR0V1DKMC£.  1^1 

«  tout  ce  qui  se  présente  avec  des  conditions  de  permanence  et 
c  de  stabilité,  comme  les  sphères  célestes ,  et  tout  ce  qui  dans 
«  noire  monde  sublanaire  suit  une  règle  généralement  fixe  et 
tt  invariable,  sauf  de  rares  exceptions,  tout  cela  constitue  le  ' 
«  domaine  de  la  Providence.  Tout  ce  qui,  au  contraire,  n*offre 
«  pas  ce  cachet  de  durée  et  de  régularité,  notamment  les  con- 
«  ditions  de  Texistence  de  Tindividu  dans  les  règnes  végétal, 
«  animal  et  humain,  n*a  rien  de  commun  avec  la  Providence. 
8  Et  comme  cette  opinion  se  rattache  à  celle  de  Téternité  du 

<  monde,  la  Providence  est  d'une  impossibilité  radicale  à  Fé- 
"  gard  des  individus  de  notre  monde  périssable.»  Le  prophète 
«  Ézèchiel  reproche  cette  opinion  comme  un  crime  aux  incré- 
1  dulesde  son  temps  (i). 

«  Troisième  opinion.  —  C'est  l'opinion  de  la  secte  des  As^ 

«  charités  (2),  le  contraire  de  la  deuxième.  Ne  donnant  abso- 

«  loment  rien  au  hasard,  elle  attribue  tout  à  une  volonté  et  à 

«  une  direction  d'en  haut.  D'accord  avec  Aristote  sur  l'identité 

'(  de  la  cause  qui  fait  tomber  la  feuille  de  l'arbre  ou  provoque 

<<  la  mort  de  l'homme,  les  Àscbarites  la  font  remonter  dans  les 

«  deux  cas  jusqu'à  Dieu.  C'est  Dieu  qui  préside  à  la  chute  de 

*  la  feuille,  qui  en  fixe  l'heure  et  le  lieu;  c'est  lui  qui  arrête 

'*  et  dispose  d'avance  les  mouvements  de  tout  individu  ainsi 

«  que  son  repos.  À  leurs  yeux,  le  possible  n'existe  pas;  il  n'y  a 

<'  que  le  nécessaire  et  Vimpossible  :  en  d  autres  termes,  le  pos- 

«  sible  n'existe  que  par  rapport  à  nous,  mais  nullement  par 

«  rapport  à  Dieu.  Dans  cette  opinion,  fait  remarquer  l'auteur, 

«  la  religion  devient  un  non-sens,  puisque  l'homme  est  com- 

«  plétement  privé  du  libre  arbitre.  Mais  les  Ascharites  ne  re- 

tt  culent  devant  aucune  conséquence  de  leur  système,  si  ab- 

«  surde  qu'elle  soit.  Ils  ont  toujours  la  même  réponse  stéréo- 

«  typée  :  <k  Dieu  l'a  voulu  ainsi  ;  il  Ta  voulu  sans  motif  ni  but 

«  appréciable;  et  il  n'y  a  d'autre  justice  que  le  bon  plaisir  de 

<  Dieu.  » 


(1)  Éiécliiel,  IX,  13.  (9)  Voir  le  Guide  4e  S.  Monk,  K*  parUe. 

p.  358,  note  1 . 


Digitized  by  VjOOQIC 


il3  DIXIÈME  DOGME. 

«  Quatrième  opinion.  —  C'est  celle  des  Hotazales  (1),  qui 
«  reconnaissent  à  Thomme  le  libre  arbitre,  et,  par  suite,  ad- 
«  mettent  la  raison  d'être  des  prescriptions  et  des  défenses  re- 
'  «  ligienses  comme  des  peines  et  des  récompenses.  Ce  qui  les 
«  préoccupe  surtout,  c'est  de  faire  découler  les  actes  de  Dieu 
«  de  sa  sagesse  infinie,  et  d'écarter  de  lui  toute  imputation 
a  d'iniquité  ou  d'injustice.  Mais,  pas  plus  que  les  précédentes, 
a  cette  opinion  ne  saurait  échapper  aux  objections  et  aux  con- 
«  tradictions.  Si  Dien  sait  tout  et  qu'il  soit  parfaitement  juste, 
«  comment  se  fait-il  que  des  individus  naissent  ijifirmes?  Ils 
«  n'ont  cependant  pa  faire  du  mal  avant  de  venir  au  monde! 
c  Pour  quel  crime  commis  l'animal  est-il  tué,  écorché?  Prë- 
<c  tendent-ils  que  cela  se  fait  pour  le  plus  grand  bonheur  des 
a  êtres  sacrifiés  dans  un  monde  meilleur,  c'est-à-dire  que  le 
«  plus  chétif  animal,  que  l'insecte  que  nous  écrasons  du  pied 

«  sans  le  voir  aurait  droit  à  une  récompense  future? 

«  L'auteur  a  soin  de  faire  observer  qu'il  n'a  pas  la  moindre 
«  intention  de  ridiculiser  les  systèmes  qui  ont  cours  sur  la 
a  Providence,  sachant  parfaitement  que,  tous  les  trois,  ils  ne 
a  sont  que  la  conséquence  exagérée  d'un  point  de  départ  lo- 
«  gique.  Celui  d'Aristote,  c'est  la  nature  de  l'être,  la  réalité 
a  sensible.  Les  Ascharites  tenaient  essentiellement  à  écarter 
«  de  Dieu  l'ignorance,  et  poussaient  jusqu'à  l'absurde,  jusqu'au 
a  délire,  la  réaction  contre  cette  hypothèse.  Les  Motazales 
«  portaient  leurs  préoccupations  d'un  autre  côté,  non  moins 
«  jaloux  de  défendre  Dieu  contre  l'imputation  d'iniquité  que 
a  les  Ascharites  l'avaient  été  au  sujet  de  celle  d'ignorance. 
«  Hais,  eu  égard  à  la  difficulté  de  concilier,  d'un  côté,  celte 
«  justice  de  Dieu  avec  les  souffrances  endurées  par  l'innocent, 
«  et,  de  l'autre,  l'omniscience  de  Dieu  avec  le  libre  arbitre 
«  dans  sa  plénitude,  ils  ont  abouti  aux  contradictions  que  nous 
0  venons  de  signaler. 

«  Cinquième  opinion.  —  C'est  la  nôtre ,  dit  l'auteur,  ou, 
«  pour  mieux  dire,  celle  de  notre  Loi.  Nous  allons  l'exposer, 

(l)  Voif  Gnidet  «.  «.,  p.  S94,  noie  t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCE.  413 

«  telle  qa'elle  est  consignée  d*abord  dans  nos  livres  prophé- 
ft  tiques,  puis  dans  la  tradition ,  puis  dans  les  écrits  de  nos 
«  savants  modernes,  et  enfin  d'après  notre  propre  point  de 
«  vue.  C'est  la  pierre  angulaire  de  l'édifice  de  Moïse  que,  grâce 
«  à  la  parfaite  et  complète  intégrité  du  libre  arbitre,  par  sa 
t  nature  comme  par  son  choix  et  par  sa  volonté,  l'homme  est 
«  apte  à  entreprendre  tout  ce  que  son  organisme  et  son  intel- 
«  ligence  le  rendent  susceptible  d'accomplir.  Les  animaux,  de 
0  leur  c6té,  se  meuvent  librement.  C'est  Dieu  qui  l'a  voulu 

<  ainsi  dès  l'éternité.  C'est  là  un  principe  que  jamais  personne 
V  de  notre  communion  n'a  songé  à  mettre  en  question.  Une 

<  autre  vérité  fondamentale  de  la  loi  de  Mofse,  c'est  la  croyance 
«  que  Dien  est  incapable  de  la  moindre  iniquité,  et  que  dans 
«  tout  ce  qui  nous  arrive,  heur  ou  malheur,  faits  privés  ou 

<  publics,  nous  devons  reconnaître  la  marque  de  sa  justice, 
«  justice  rigoureuse  et  absolue,  à  tel  point  que  cette  épine  qui 
«  vous  entre  dans  le  doigt  et  que  vous  en  retirez  aussitôt  est 
«  un  acte  de  châtiment,  de  même  que  la  moindre  jouissance 
•  est  l'effet  d'une  récompense.  Tout  ce  qui  nous  arrive  est  juste 
«  et  mérité  (1),  bien  que  souvent  nous  ignorions  comment.  » 

c  Telle  est  la  substance  des  différentes  opinions  sur  la  Pro- 

<  TiJence.  Il  en  résulte  que  ce  spectacle  si  riche,  si  multiple, 
«  si  changeant,  que  nous  offre  l'individualité  humaine ,  Âris- 
«  lole  l'attribue  tout  entier  au  hasard,  les  Ascharites  à  la  seule 
«  volonté  de  Dieu,  les  Motazales  à  sa  sagesse,  et  nous ,  hommes 
«  de  la  révélation,  nous  y  voyons  le  résultat  de  la  respon- 
«  sabilité  humaine  dans  ses  rapports  avec  la  rémunération 
s  divine.  Il  semble  tout  naturel  aux  Ascharites  que  Dieu  tor- 
e  ture  le  juste  durant  sa  vie  terrestre  et  le  plonge  après  sa 
«  mort  dans  le  feu  éternel.  «  Dieu  le  veut,  »  disent-ils;  cela 
«  leur  suffit.  Mais  les  Motazales^  ne  pouvant  pas  accepter  cette 
«  doctrine,  entraînés  par  le  désir  de  réagir  contre  tout  ce  qui 
«  implique  une  ombre  d'injustice  en  Dieu,  professent  que 
«  toute  peine  doit  avoir  sa  récompense,  voire  même  celle  qui 

(1)  Dent,  XXXII,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


114'  DIXIÈIIE  DOGME. 

«  est  endarëe  par  une  fourmi  ;  ils  laissent  donc  à  la  sagesse 
«  divine  le  soin  de  mesurer  la  récompense  à  la  souffrance, 
c  Nous  (Israélites),  nous  croyons  que  les  choses  humaines  s'ac- 
a  complissent  selon  le  mérite  des  hommes  et  la  justice  de  Dieu, 
«  que  Dieu  est  incapable  du  moindre  déni  de  justice  et  qu'il 
a  ne  chfttie  que  le  coupable.  Telle  est  aussi  la  doctrine  tradi- 
«  tionnelle,  proclamant  qu'il  n'y  a  point  de  mort  sans  péché, 
«  point  de  souffrance  qui  ne  soit  une  expiation  (1),  «  que  Ton 
«  mesure  à  Thomme  selon  la  mesure  dont  il  s'est  servi  lui- 
0  même  (2)  ».  Elle  enseigne  en  outre  que  la  justice  est  une 
«  chose  absolument  nécessaire  de  la  part  de  Dieu,  &  tel  point 
a  qu'il  récompense  l'homme  de  bien  même  pour  des  actes  qui 
«  ne  sont  pas  prescrits  par  la  loi,  de  même  qu'il  punit  le  mal- 
«  faiteur  pour  toute  mauvaise  action,  ne  fût-elle  pas  l'objet 
a  d'une  défense  formelle.  C'est  dans  ce  sens  qu'elle  formule  les 
«  maximes  suivantes  :  «  Dieu  ne  prive  nulle  créature  du  salaire 
«  qui  lui  est  dû  (3).  Taxer  Dieu  de  prodigalité,  c'est  mé- 
«  riter  la  mort;  il  est  patient  et  longanime,  mais  il  finit  tou- 
«  jours  par  réclamer  son  dû  (4).  La  récompense  d'un  acte 
«  obligatoire  l'emporte  sur  celle  d'un  acte  non  obligatoire, 
«  c'est-à-dire  accompli  sans  responsabilité  (8).  »  Ce  dernier 
«  texte  nous  dit  clairement  qu'il  y  a  une  rémunération  même 
«  pour  les  actes  de  vertu  non  prescrits.  Il  est  vrai,  d'un  autre 
a  côté,  que  la  tradition  parle  aussi  de  souffrances  d'amour, 
«  dont  il  n'est  pas  fait  mention  dans  l'Ëcrilure,  souffrances 
«  qui,  loin  d'être  l'expiation  d'une  faute,  n'auraient  d'autre 
«  but  que  d'augmenter  la  récompense  du  juste.  Elle  serait  ainsi 
a  d'accord  avec  l'opinion  des  Molazales;  mais,  encore  un  coup, 
a  il  n'en  est  nullement  question  dans  la  Bible,  l'épreuve 
«  d'Abraham,  pas  plus  que  celle  de  la  manne  (6),  ne  rentrant 
«  le  moins  du  monde,  comme  on  le  suppose  à  tort,  dans  la 

(1)  Talma4,  Sabbath,  5S.  (4)  BeréuUth  Rabba,  leot.  67;  Tainad, 

(t)  S4U,  chap.  l^y  Mliohna  5.  Baba  Kama,  50. 

(3)  Talmod,  Baba  Kama,  38;  Talnnd,  (5)  Talmod,   Kidovschin,  31;  Talmnd, 

PMiabioi,  lis.  Aboda  Zara,  5;  Talmnd,  Baba  Kama,  87. 

(6)  Genèie,  XXII,  l  ;  DeoUr.,  VIII,  3. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVIDENCB.  liS 

catégorie  des  souffrances  d'amour.  Il  est  bien  entendu  que 
dans  toQt  ce  que  nous  venons  d'avancer  au  sujet  de  la  res- 
ponsabilité et  de  la  rémunération,  tant  au  nom  de  la  loi 
écrite  que  de  la  loi  orale,  il  ne  s'agit  que  des  individus  bu- 
mains,  jamais  des  animaux.  Il  n'y  a  que  parmi  les  derniers 
Guéonim  que  l'opinion  énoncée  du  mérite  des  bétes,  em- 
pruntée aux  Motazales,  ait  pu  trouver  quelque  créance  (1). 
Opinion  personnelle  de  Vauteur.  —  c  Mon  opinion  person- 
nelle, dit  Maimonide,  est  que  la  Providence  divine  s'exerce 
réellement  dans  ce  monde  sublunaire,  mais  elle  n'est  indivi- 
duelle que  pour  l'homme  qu^elle  suit  dans  toutes  ses  phases 
personnelles,  bonnes  on  mauvaises  (2).  Quant  aux  animaux 
et,  à  plus  forte  raison,  aux  végétaux,  il  n'y  a  pas  pour  eux  de 
Providence  spéciale.  Nous  sommes  parfaitement  d'accord 
avec  Aristote  quand  il  nie  l'intervention  de  la  Providence 
soit  dans  la  chute  d'une  feuille,  soit  dans  le  fait  de  la  mouche 
devenant  la  proie  de  l'araignée,  du  moucheron  noyé  dans  le 
crachat  d'un  homme,  du  poisson  happant  le  vers  à  la  surface 
de  l'eau.  En  tout  ceci  nous  ne  voyons  que  l'effet  du  hasard 
pur,  tout  comme  Aristote  lui-même.  Mais  ce  qu'il  importe 
de  bien  constater,  c'est  que  la  Providence  suit  pas  à  pas  ce 
que  nous  appelons  Vépanchement  ûivin  (S).  Il  s'ensuit  que 
Yespèce  qui  est  favorisée  de  cet  épanchement,  et  dont  les  in- 
dividus deviennent  autant  d'êtres  spirituels  propres  à  per- 
cevoir tout  ce  que  l'être  spirituel  est  susceptible  d'apprendre 
conformément  à  la  loi  de  sa  nature,  cette  espèce,  disons- 
nous,  est  l'objet  permanent  de  la  grandeur  divine  sous  l'in- 
fluence du  principe  de  la  rémunération.  Nous  en  concluons 
que  s'il  est  vrai,  comme  le  prétend  Aristote,  que  le  naufrage 
du  vaisseau  et  la  chute  d'une  maison  qui  s'écroule  sur  ses 
habitants  sont  l'effet  du  hasard,  nous  ne  devons  ni  ne  pou- 
vons attribuer  au  hasard  l'entrée  des  hommes  dans  ce  navire 
qui  a  été  submergé  ou  dans  cette  maison  qui  s'est  écroulée. 


(t)  Voy.  tnâvetioD    S.  Mmik,   Guide,         («)  DenUr.,  XXXII,  4. 
111*  partie,  p.  liS,  note  4.  (3]  CL  Guidé,  II«  parUe,  ehap.  It. 


Digitized  by  VjOOQIC 


116  DIXIÈME   D0GM8. 

«  Ce  dernier  fait  est  la  part  de  la  volonté  et  de  la  jnstice  de 
«  Dieu,  dont  nous  sommes  impuissants  à  découvrir  les  règles 
«  d'action.  Ce  qui  me  confirme  dans  mon  opinion,  poursuit 
«  Fauteur,  c'est  que  nulle  part  dans  nos  prophètes  il  n'y  a  trace 
«  d*une  Providence  spéciale  pour  tout  ce  qui  n*est  pas  l'espèce 
tf  humaine.  Tout  au  contraire,  ils  vont  jusqu^à  s'étonner  de  ce 
<(  que  la  Providence  spéciale  daigne  s'attacher  à  rhomme,si 
a  infime,  si  peu  digne  d'attirer  sur  lui  l'attention  du  Créa- 
c  teur(l).  Les  textes  bibliques  qui  affirment  la  Providence 
V  spéciale  vis-à-vis  Tindividu  humain  sont  très-nombreux  (2); 
«  elle  découle  d'ailleurs,  claire  et  transparente,  de  l'histoire 
«  des  patriarches.  Pour  les  individus  de  la  race  animale,  il  en 
«  est  indubitablement  comme  le  pense  Aristote;  c'est  aussi  ce 
«  qui  nous  fait  comprendre  comment  il  nous  est  permis  et,  dans 
«  certains  cas,  prescrit  de  les  tuer  et  d'en  user  à  notre  gré.  Un 
«  témoignage  éclatant  en  faveur  de  cette  opinion,  à  savoir  qu'à 
«  l'endroit  des  animaux  il  n  y  a  qu'une  Providence  collective, 
«  mais  nullement  individuelle,  se  trouve  dans  le  prophète  Ha- 
tf  bacuc.  Â  la  vue  du  triomphe  de  Nebuchadnetzar  et  de  ses 
«  affreux  carnages,  le  prophète  indigné  ose  interpeller  Dieu  en 
«  ces  termes  :  «  Seigneur,  as-tu  donc  abandonné,  oublié  les 
«  hommes,  les  as-tu  jetés  en  proie  au  hasard  comme  les  pois- 
«  sons  de  la  mer  et  les  vers  de  la  terre  (3)?  »  Puis,  se  rétrac- 
«  tant  aussitôt,  il  reconnaît  que  cet  abandon  des  hommes  n'est 
t  le  résultat  ni  de  l'oubli  ni  du  délaissement  providentiels,  mais 
«  le  châtiment  de  leurs  crimes  (4).  Que  si  de  certains  textes, 
((  bibliques  ou  talmudiques  (5),  on  tenait  à  faire  ressortir  une 
«  Providence  pour  les  animaux,  nous  dirions  oui  ;  mais  c'est  la 
«  Providence  générale,  en  rapport  avec  les  espèces,  mais  non 
«c  avec  les  individus.  Oui,  Dieu  prépare  sa  pâture  à  chaque 
«  espèce  d'animal,  mais  à  l'espèce  seulement.  Au  surplus,  Aris- 

(i)  Pianmei,  VHI,  5;  CXLIV,  3.  (3)  Hak«ciie,  I,  U. 

(3)  Exode,  XXXil,  33  et  34;  Util.,  (4)  Ibid.y  v.  19. 

XX,  6;  XXIII,  30;  XXXIII,  i5;  Jérimie,  (5)Piaainei,    CIV,  Si;     CXLV,   16 

XXI,  14;  XXXII,  19;  Job,  XXXIV,  SI.  CXLV11,9;  Talmad, SchabbaUi,  i07;  Aboda 

Zara,  3. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  117 

«  tote  lui-même  reconnail  ce  genre  de  Providence,  et  Alexan- 
c  dre  le  rapporte  formellement  au  nom  du  Stagyrite.  Que  Ton 
«  ne  sMmagine  pas  nous  embarrasser  par  tels  passages  de  TËcri- 
c  ture  et  de  la  tradition  qui  nous  défendent  de  maltraiter  les 

<  animaux  (1).  Ce  sont  là  des  recommandations  purement 
c  morales  ;  il  s'agit  d^  nous  déshabituer  de  tout  acte  de  cruauté 
«  gratuite,  de  nous  implanter  dans  le  cœur  des  sentiments  de 
<c  pitié  et  de  miséricorde,  et  c'est  pour  le  même  motif  qu'il  nous 
€  est  interdit  de  tuer  les  animaux  en  dehors  du  besoin  de 
€  notre  consommation  (2).  «  Mais  pourquoi,  objectera-t-on, 
«  la  Providence  spéciale  s'arréte-t-elle  à  Thomme?  pourquoi  ne 
«  s'étend-elle  pas  aux  animaux?  »  C'est  exactement  comme  si 
«  l'on  demandait  :  u  Pourquoi  Dieu  a-t-il  dispensé  l'intelli- 
«  gence  à  l'homme,  et  non  à  l'animal?  »  Que  répondent  les 
t  trois  opinions  ci-dessus  mentionnées  à  cette  dernière  ques* 
«  tioD?  «  La  volonté  de  Dieu,  ou  la  sagesse  de  Dieu,  ou  la 

<  nature  de  l'être  l'a  ainsi  ordonné.  »  Eh  bien,  la  réponse 
«  s'applique  aussi  bien  à  la  première  question.  > 

Ne  croyant  pas  encore  s'être  sufQsamment  expliqué,  l'auteur 
poursuit  en  s'adressant  directement  à  son  disciple  (Joseph  Ben 
Yebottda)  :  —  «  Il  faut  bien  remarquer  que  je  suis  loin  d'im- 
«  puter  à  Dieu  la  moindre  ignorance  comme  la  moindre  im- 
«  puissance.  Non;  ce  que  je  crois,  c'est  que  la  Providence  (spé- 
t  ciale)  suit  l'intelligence,  s'attache  à  elle,  en  tant  qu'elle 
«  émane  de  l'être  intelligent,  de  l'intelligence  parfaite  et  su- 
«  préme.  La  Providence  est  en  raison  directe  de  Yépanchemeni 
«  divin  ;  elle  va  où  il  va,  se  manifeste  et  se  communique  dans 
«  la  même  mesure,  c'est-à-dire  que  l'individu  participera  de  la 

<  Providence  autant  qu'il  participe  de  l'intelligence.  L'opinion 
«  que  je  viens  de  développer  me  parait  la  plus  conforme  tout 
«  à  la  fois  à  la  raison  et  à  l'Écriture  ;  toutes  les  autres,  exposées 
«  plus  haut ,  aboutissent  à  l'exagération  ou  à  la  confusion.  La 


(1)  NombKi,  XXII,  3t;  Dealer.,  XXV,  4;  Talmad,  Bab«  MeiU,  3t;  Tala«d,  Scha^ 
k>lh,  15t. 
(•)  Oeilér.,  XII,  SO. 


Digitized  by  VjOOQIC 


1i8  DIXIÈME  DOGME. 

c  première,  celle  d'Àristote,  présente  des  lacunes  considé- 
«  râbles  ;  les  deux  autres  arrivent  à  Tincohërence  et  à  la  folie, 
«  à  de  coupables  hérésies,  et  finalement  à  la  ruine  de  Tordre 
c  social.  Telles  sont  les  conséquences  logiques  de  la  négation 
c  de  la  Providence  spéciale  pour  Thomme,  Tassimilant  à  la 
«  brute.  » 

Chapitre  i8.  —  Dans  ce  chapitre,  Maîmonide  complète  sa 
théorie  sur  la  nature  de  la  Providence  spéciale  dans  ses  rap- 
ports avec  Tindividu  humain.  —  «  Il  vient  d'être  démontré, 
<  dit-il,  qu'entre  toutes  les  espèces,  celle  du  genre  humain  est 
«  l'objet  particulier  de  la  Providence  spéciale.  Or,  il  est  avéré 
c  que  ce  que  Ton  appelle  genre  et  espèce  est  une  conception 
«  abstraite,  purement  intellectuelle,  n'ayant  aucune  réalité  en 
<K  dehors  de  notre  entendement.  En  fait,  il  n'y  a  que  des  indi- 
«  vidus  ou  des  collections  d'individus.  Il  s'ensuit  que  si  la  Pro- 
c  vidence  se  met  en  rapport  avec  l'intelligence  humaine,  c'est 
«  bien  avec  l'intelligence  de  chacun,  avec  la  raison  de  Ruben, 
«  de  Ghiméon  ;  et  comme  la  Providence  est  en  raison  de  l'ë- 
«  panchement  divin,  et  que  l'épanchement  divin  lui-même  se 
«  mesure  sur  la  capacité  intellectuelle  et  morale  de  chacun,  la 
«  Providence  s'exercera  sur  chaque  individu  en  proportion  de 
«  ses  aptitudes  spéciales,  naturelles  ou  acquises.  Il  en  résulte 
«  que  les  grâces  providentielles  se  répartissent  fort  inégalement 
c  parmi  les  hommes  :  d'une  ^puissance  prodigieuse  chez  les 
c  prophètes,  très-forte  encore  phez  les  gens  d'une  haute  piété, 
i  elles  sont  faibles  et  finissent  par  devenir  nulles  vis-à-vis  les 
a  ignorants  et  les  pécheurs,  au  point  de  les  assimiler  aux  es- 
«  pèces  animales  (1).  Cette  loi  de  proportion  entre  l'action  de 
a  la  Providence  et  le  degré  de  piété,  de  sagesse  et  de  perfection 
c  chez  les  individus  constitue  l'un  des  principes  fondamentaux 
c  de  la  loi  divine.  Il  sert  de  base  à  toute  l'histoire  des  patriar- 
c  ches;  il  est  la  raison  d'être  des  bénédictions  et  des  promesses 
«  qui  leur  sont  prodiguées  de  la  part  de  Dieu  (2).  Quant  à  la 
c  sollicitude  toute  particulière  que  Dieu  témoigne  aux  justes  et 

(1)  Pmiudm,  XLIX,  SI.  (t)  Genèie,  XV,  1;  XXVI,  3;  XXVIII,  15. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LÀ   PROVIDENCE.  H9 

€  qa*il  refuse  péremptoirement  aux  méchants,  elle  est  égale- 
c  ment  Tobjet  de  nombreux  textes  bibliques  (1)  ;  ils  nous  disent 
c  que  l'homme  se  sauve  ou  se  perd,  non  pas  en  raison  de  ses 
€  forces  corporelles  et  de  ses  aptitudes  physiques,  mais  suivant 
«  le  degré  de  son  rapprochement  ou  de  son  éloignement  de 
«  Dieu.  Haîmonide  termine  ses  considérations  sur  la  Provi- 
c  dence  spéciale  en  faisant  observer  que  la  spéculation  méta- 
t  physique  Ta  conduit  au  même  point  et  au  même  résultat  qui 
c  sont  proclamés  par  la  révélation  prophétique,  à  savoir  que 
«  rinfluence  divine,  providentielle,  s'étend  à  chacun  de  nous 
«  dans  la  mesure  de  la  perfection  et  du  mérite  individuels.  Il 
€  recommande  le  présent  chapitre  à  toute  l'attention  des  pen- 
c  seurs,  il  le  recommande  comme  Texpression  de  Talliance  de 
«  la  vérité  religieuse  avec  les  meilleures  données  philosophie 
t  ques  en  matière  de  Providence.  » 


APPRÉCIATION   DE   LA   DOGTRIIfB   DE   HAIMONIDE. 

On  s'aperçoit  tout  de  suite  des  lacunes  qui  existent  dans  Té* 
tode  du  grand  théologien  sur  la  Providence.  Il  laisse  de  côté 
bien  des  éléments  qui  font  partie  intégrante  du  dogme  et  sans 
lesquels  il  ne  saurait  présenter  qu'une  physionomie  incomplète. 
Comme,  au  lieu  de  laborder  directement  par  l'Écriture  et  par 
la  Tradition,  il  y  entre  par  la  petite  porte,  par  celle  du  péripa- 
tétisme  grec  et  arabe,  il  ne  voit  que  les  côtés  éclairés  à  la  pâle  et 
terne  lumière  de  la  philosophie.  C'est  cet  écueil  que  nous  avons 
dû  signaler  plus  d'une  fois  déjà,  et  qui,  s'il  n'a  pas  brisé,  Dieu 
merci,  l'esquif  de  la  théologie,  y  a  pratiqué  plus  d'une  brèche. 
Ainsi  Maïmonide  ne  dit  rien  des  rapports  entre  Tordre  naturel 
et  Tordre  providentiel,  ni  de  la  Providence  collective  dans  ses 
rapports  avec  Thumanité,  ni  des  signes  par  lesquels  elle  mani* 
feste  sa  présence  et  son  action  parmi  les  hommes.  Nous  ne  vou- 
lons pas  dire  que  ces  points  essentiels  aient  complètement 

(I)  I  Samuel,  II,  9;  Pmiums,  XXXIV,  16;  XCI,  15. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


130  Dl&IÈME   DOGME. 

échappé  à  Tesprit  vaste  et  sagace  de  ruiustre  docteur;  on  les 
trouve  disséminés  dans  divers  endroits  de  son  traité,  mais  sans 
être  coordonnés  et  ramenés  au  principe  générateur  dont  ils 
émanent.  Parmi  ces  lacunes ,  nous  remarquons  surtout  celle  de 
la  Providence  colleclive,  c'est-à-dire  générale  et  nationale,  que 
Fauteur  semblerait,  non  pas  oublier,  mais  nier,  quand  il  dit  si 
catégoriquement  (chap.  18,  au  commencement  et  à  la  fin)  qu'en 
dehors  de  la  spéculation  il  n'y  a  ni  genres  ni  espèces,  mais 
seulement  des  individus.  Il  n'est  pas  possible  cependant  qu'il 
s'inscrive  en  faux  contre  tant  de  textes  qui  mettent  en  scène  le 
Dieu  du  monde,  le  Juge  de  la  terre,  le  Roi  des  nations,  le  Maî- 
tre des  peuples  et  des  armées.  Mais,  toujours  entraîné  par  ses 
préoccupations  philosophiques,  ardent  à  réagir  contre  les  sys- 
tèmes qui  repoussent  la  Providence  individuelle,  il  ne  voit  que 
celle-ci  à  défendre,  à  mettre  en  relief,  à  consolider,  à  mettre 
à  l'épreuve  des  attaques. 

Après  avoir  ainsi  constaté  des  lacunes  regrettables  dans  la 
théorie  de  Maïmonide,  il  est  d'autant  plus  de  notre  devoir  d'ap- 
précier avec  justice  et  impartialité  les  enseignements  qu'il 
nous  donne  sur  la  Providence  spéciale.  S'jl  ne  voit  qu'elle,  du 
moins  il  la  voit  bien,  il  l'observe  attentivement,  il  la  sonde  d'un 
profond  regard,  il  nous  la  montre  en  principe  et  en  action.  Au 
point  de  vue  du  principe,  sans  nous  dire  rien  de  nouveau,  rien 
qui  ne  soit  connu  de  tous  ceux  qui  ont  des  notions  bibliques  et 
talmudiques,  il  revendique  avec  énergie  les  titres  de  la  Provi- 
dence spéciale,  en  rétablit  l'authenticité  selon  TËcritare  et  la 
Tradition ,  et  surtout  réfute  avec  une  grande  vigueur  de  bon 
sens  et  de  logique  les  opinions  opposées,  en  mettant  au  grand 
jour  les  conséquences  absurdes  auxquelles  elles  aboutissent.  Â 
cet  égard,  on  ne  saurait  lui  en  vouloir  de  se  complaire  dans 
l'exposé  des  systèmes  philosophiques ,  puisque  son  but  était 
d'en  signaler  la  faiblesse  et  l'inanité  comparativement  à  la  va- 
leur morale  de  la  doctrine  traditionnelle.  C'est  un  modèle  de 
discussion  rationnelle  que  cette  réfutation  des  principes  par  les 
conséquences  théoriques  et  pratiques  qui  en  découlent. 

Mais  l'originalité  de  la  thèse  de  Maïmonide  n'est  pas  là;  elle 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA    PROVIDENCE.  421 

est  dans  ce  qa*il  dit  de  la  nature  de  la  Providence  spéciale  et 
de  son  mode  de  commanication  avec  l'homme  qui  en  est  Tobjet. 
Nous  n'hésitons  pas  à  dire  qu'elle  est  l'expression  la  plus  élevée, 
la  forme  la  plus  pure  de  la  Providence.  C'est  avec  raison  qu'il 
recommande  à  son  disciple  (chap.  17  et  18)  d'en  faire  l'objet  de 
ses  plus  graves  méditations,  et  qu'il  la  nomme  l'une  des  bases 
fondamentales  de  la  religion  (Ibid.).  Nous  voulons  parler  de  ce 
rapport  qui  unit  l'âme  humaine  à  l'âme  divine,  de  cette  sympa- 
thie qui  règne  entre  la  raison  universelle  et  la  raison  indivi- 
duelle qui  en  est  une  émanation,  du  spirituel  qui  attire  le  spi- 
rituel, de  l'image  divine  se  rapprochant  de  son  modèle,  de  cette 
loi,  en  un  mot,  qui  mesure  les  grâces  providentielles  à  Tef- 
fort  intellectuel  et  moral  cherchant  à  s'en  rendre  digne.  Ainsi 
envisagée,  la  théorie  de  la  Providence  nous  ouvre  des  horizons 
tout  nouveaux  ;  elle  devient  la  clef  de  bien  des  passages  et  des 
récits  de  l'Ëcriture.  Il  est  à  remarquer,  du  reste,  que  dans  l'o- 
pinion de  Maïmonide  elle  ne  limite  pas  ses  efforts  à  un  seul 
dogme;  elle  embrasse  dans  son  envergure  l'enseignement  dog- 
matique tout  entier;  elle  est,  ou  du  moins  elle  doit  être  Tâme 
de  la  théologie  moderne  ;  elle  jaillit  de  la  source  sacrée  d'où 
sont  sorties  les  idées  qui  ont  prévalu  en  matière  d'anthropo- 
morphismes  et  de  prophéties;  elle  tend  aussi  vers  le  même 
bat,  «  spiritualiser  la  religion,  découvrir  et  saisir  l'esprit  sous 
la  lettre,  reconnaître  dans  celle-ci  le  vêtement  et  la  couleur 
propres  à  solliciter  l'intelligence  par  l'intermédiaire  de  l'imagi- 
nation, cette  faculté  hybride  qui  participe  des  sens  et  de  l'es- 
prit, ne  jamais  oublier  que  sous  cette  forme  il  y  a  quelque  chose 
qu'on  n'atteint  pas  avec  les  organes,  qui  tout  au  plus  peuvent 
faire  la  courte  échelle  à  la  raison.  »  C'est  grâce  à  cette  ten- 
dance de  l'école  théologique  en  général,  mais  qui  se  personni- 
fie dans  Maïmonide,  que  la  religion  s'épure,  qu'elle  subit  une 
véritable  transfiguration  où  l'immatériel  l'emporte  de  plus  en 
plus  sur  le  matériel  et  le  contingent,  que  les  communications 
de  Dieu  avec  l'homme  se  dégagent  peu  à  peu  de  l'enveloppe 
grossière  qui  leur  sert  de  moyen ,  sans  cesser  d'être  moins 
réelles  ni  moins  efficaces  ;  que  TÉlre  suprême  se  manifeste 


Digitized  by  VjOOQIC 


123  DIXIÈME    DOGME. 

à  nous  de  mieux  en  mieux  dans  sa  gloire  et  dans  sa  majesté  ! 
Nous  nous  expliquons  ainsi  la  vive  insistance  que  met  l'au- 
teur à  limiter  la  Providence  individuelle  à  Thomme  et  à  la  nier 
pour  les  animaux.  On  aurait  tort  d'y  voir  soit  une  marque  de 
complaisance  pour  les  opinions  d'Aristole,  soit  une  de  ces 
assertions  spéculatives  qui  faisaient  le  charme  de  Técole.  Non , 
elle  fait  partie  intégrante  de  son  système  providentiel.  En  effet, 
si  la  Providence  s'étendait  à  l'individu  de  la  race  animale,  il 
en  résulterait  une  certaine  égalité  de  condition  entre  l'homme 
et  la  béte,  non  moins  contraire  à  la  raison  qu'à  la  religion.  La 
Providence  perdrait  beaucoup  de  son  caractère  essentiellement 
spirituel,  elle  se  matérialiserait  en  quelque  sorte  au  détriment 
de  sa  vraie  nature,  au  grand  préjudice  du  but  qu'elle  se  pro- 
pose. C'est  alors  que  l'homme  pourrait  exiger  avec  quelque 
raison  l'intervention  divine  pour  ses  affaires  exclusivement 
temporelles,  réclamer  la  protection  et  la  sollicitude  que  Dieu 
veut  bien  accorder  au  plus  vil,  au  plus  chétif  insecte.  Mais 
il  ne  saurait  plus  en  être  ainsi  dès  que  l'on  reconnaît  celte 
séparation  tranchée  entre  les  deux  manifestations  de  la  Provi- 
dence, ne  s'occupant  pas  de  Vespèce  animale,  tandis  qu'elle 
veille  sur  Vindividu  humain.  Il  suffit  de  se  rendre  compte  de 
cette  distinction,  d'en  donner  la  seule  explication  dont  elle  soit 
susceptible,  à  savoir  que  dans  le  genre  humain  chaque  indi- 
vidu forme  pour  ainsi  dire  une  espèce  à  part,  que  tout  homme, 
si  dégradé,  si  bas  tombé  qu'il  soit,  n'est  jamais  complètement 
dépouillé  du  signe  de  sa  grandeur  originelle,  qu'il  conserve 
dans  un  coin  quelconque  de  sa  personnalité  un  rayon,  une 
étincelle  de  l'intelligence  d'en  haut ,  qu'entre  le  dernier  des 
humains  et  le  plus  noble  des  animaux  il  reste  toujours  un 
abime  infranchissable.  Or  la  conséquence  de  cette  différence 
radicale,  c'est  que  plus  l'homme  recherche  les  satisfactions  des 
sens  et  de  la  matière,  plus  il  se  rapproche  de  la  condition  bes- 
tiale, s'éloignant  d  autant  de  la  Providence;  plus,  au  contraire, 
il  aspire  vers  les  biens  spirituels,  vers  les  satisfactions  que 
procurent  la  vertu,  la  morale,  la  sainteté,  l'étude,  la  pureté  du 
corps  et  de  l'âme,  plus  il  se  rapproche  de  la  Providence  spé- 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROVlDEIfCB.  123 

ciale,  couronnant  dans  sa  personne  Timage  divine  de  Tauréole 
de  beauté  et  de  splendeur  (1). 

El  ce  qui  fait  la  solidité  et  la  grandeur  de  cet  aperçu  sur  la 
Providence  générale  et  spéciale ,  c^est  sa  parfaite  conformité 
avec  la  doctrine  de  TÉcriture ,  avec  le  texte  de  la  Genèse.  Un 
grand  théologien  Ta  remarqué  déjà  (3)  :  la  production  des 
animaux  et  des  végétaux  est  exprimée  à  diverses  reprises  par  le 
terme  selon  son  espèce  (3)  ;  mais  il  n*est  employé  ni  pour  la  créa- 
tion des  corps  célestes  ni  pour  celle  de  Thomme.  Il  y  a  dans 
ce  fait  la  confirmation  assez  claire  de  la  distinction  qui  vient 
d*êlre  établie  entre  Thomme  et  la  béte  au  point  de  vue  de  la 
Providence.  Quant  à  la  spiritualité  de  la  Providence,  n'esl-elle 
pas  le  dernier  mot  des  enseignements  que  nous  y  avons  puisés 
sur  les  manifestations  et  Tintervention  divines?  N'est-elle  pas 
au  fond  de  ses  révélations  sur  le  but  de  Thumanité ,  sur  le 
principe  de  nationalité,  sur  la  diversité  des  modes  de  commu- 
nication qu'elle  constate  entre  nous  et  Dieu?  Ne  ressort-elle 
pas  avec  éclat  de  ce  lien  multiple  formé  par  la  charité,  par  la 
confiance ,  par  la  prière ,  qui  traduit  fidèlement  nos  aspira- 
tions à  rimmatériel  et  à  Tidéal,  par  Taiguillon  de  la  douleur, 
notamment  de  la  douleur  morale  si  bien  faite  pour  nous 
arracher  aux  instincts  brutaux?  A  la  vérité,  la  Bible  ne 
s'exprime  pas  dans  la  langue  de  Maïmonide  ;  le  mot  spiritualisme 
lai  est  inconnu.  Mais  elle  nous  offre  mieux  que  cela  :  elle  nous 
donne  la  chose,  sinon  le  mot.  C'est  le  triomphe  de  la  religion 
d'avoir  créé  cette  langue  sacrée  qui  nous  conduit  à  travers  les 
sinuosités  de  ses  allégories,  de  ses  paraboles,  de  ses  figures,  de 
son  style  coloré,  si  habiles  à  frapper  l'oreille  et  l'esprit  du  vul- 
gaire comme  de  l'élite  de  l'humanité,  qui  nous  conduit  douce- 
iQ6nt,  progressivement,  et  sans  jamais  nous  faire  lâcher  notre 
point  d  appui,  vers  les  régions  de  la  théorie  pure  et  transcen- 
dantale.  Nous  avons  parlé  tout  à  l'heure  de  transfiguration  : 
ce  sera  la  transfiguration  du  prophète  Êlie  qui  s'élève  lentement 

(0  Pitraei,  Vni,  6.  (3)  Genèie,  I,  y.  il,  If,  fl,  tl  et  tS, 

(i)  Alboa,  Ikarin,  l^  pwtto,  ehap.  1 1 . 


Digitized  by  CjOOQ IC 


134  DIXIÈME    DOGME. 

vers  le  ciel,  dont  l'ascension  graduelle  est  suivie  de  l'œil  du 
disciple  qui  s'écrie  :  «  Mon  père,  mon  père,  char  et  cavalier 
d'Israël  (1)!  »  Oui,  telle  est  la  transfiguration  de  la  Bible 
opérée  par  la  théologie  ;  et  c'est  Maïnionide  qui  en  est  l'un  des 
plus  habiles  artisans.  Nous  venons  de  le  voir  ouvrir  une  nou- 
velle section  sur  la  grande  voie  de  la  vraie  théologie ,  faire 
pour  le  dogme  de  la  Providence  ce  qu'il  a  fait  pour  l'immaté- 
rialité de  Dieu  dans  la  première  partie,  pour  le  prophétisme 
dans  la  seconde  partie  de  son  œuvre,  c'est-à-dire  en  restituer 
l'essence  spirituelle. 

§  2.  Albou. 

Nous  nous  bornerons  à  l'exposé  sommaire  des  idées  dévelop- 
pées par  l'auteur  au  sujet  de  la  Providence  dans  la  quatrième 
partie  de  son  traité  des  dogmes  (2). 

Chapitre  7.  —  Des  objections  contre  la  Providence.  —  «  Au 
«  point  de  vue  religieux,  il  ne  saurait  y  avoir  le  moindre  doute 
«  qu'il  n'existe  une  Providence  spéciale,  veillant  sur  les  indi- 
<(  vidus  humains  comme  sur  les  actes  isolés  de  chacun,  pour 
«  les  récompenser  ou  les  punir  selon  leurs  œuvres.  Mais  la 
«  philosophie  se  montre  moins  empressée  à  admettre  ce  dogme, 
a  Et  d'abord,  quant  à  ceux  qui  refusent  à  Dieu  la  connaissance 
«  des  faits  comme  des  êtres  individuels,  il  ne  saurait  être  ques- 
«  tion  de  Providence:  il  est  trop  évident  que  a  point  de  con- 
«  naissance^  point  de  Providence  àïy me  ».  La  question  ne  se 
«  pose  donc  que  pour  ceux  des  philosophes  qui  admettent  en 
«  Dieu  la  connaissance  absolue.  Ce  qui  en  rend  la  solution  dif- 
«  ficile,  c'est  la  grande  objection  tirée  du  malheur  des  justes 
«  et  du  bonheur  des  méchants,  telle  qu'elle  est  exposée  dans  le 
ft  livre  de  Job  (3).  La  difficulté  gît  surtout  dans  la  prospérité 
«  des  méchants.  Les  maux  des  justes  peuvent  s'expliquer  jus- 
«  qu'à  un  certain  point  ;  rien  n'empêche  de  les  attribuer  à  des 

(1)  II  Rois,  II,  1  j.  (3)  Job,  iX,  ûi'U. 

(S)  Ikarfm,  IV^  partie,  ch«p.  7  et  aaiv. 


Digitized  by  VjOOQIC 


t)&    LA    PROVIDENCE.  I2tt 

• 

fautes  commises  en  secret,  restées  cachées,  coannes  de  Dien 
seul  qui  jugea  propos  de  leur  infliger  un  châtiment  public  (1). 
Mais  comment  justifler,  comment  concilier  avec  la  Providence 
la  prospérité  du  méchant,  du  tyran ,  de  Tathée,  du  blasphé- 
malear,  de  celui  qui  est  un  fléau  pour  tous  ses  semblables? 
Ici  Tauteur  fait  l'analyse  rapide  des  opinions  de  Job  et  de  ses 
interlocuteurs,  en  se  tenant  strictement  dans  les  limites  de  la 
donnée  de  Maîmonide  (â),  constate  qu'elles  roulent  sur  la 
double  objection,  et  finalement  dit  qu'avant  d'essayer  de  la 
résoudre  il  faut  démontrer  la  réalité  de  la  Providence.  Il 
espère  l'établir  sur  une  base  inébranlable  par  trois  sortes  de 
preuves  :  1"  preuves  physiques  d'une  Providence  générale; 
2*  preuves  morales  d'une  Providence  spéciale  ;  3*  preuves 
rationnelles.  » 

Chapitre  8.  —  Des  preuves  de  la  Providence  générale.  — 
Elles  sont  au  nombre  de  deux  :  —  l"*  l'émergement  du  conti- 
nent, â""  la  pluie.  0  L'émergement  du  continent  est  un  argu- 
ment péremptoire  et  sans  réplique  contre  les  adversaires  de 
la  Providence.  Quelle  est  donc  la  prétention  de  ces  derniers':^ 
ils  affirment  doctoralement  que  l'univers  est  fondé  sur  un 
ordre  naturel,  primordial,  immuable,  qu'il  est  aujourd'hui 
ce  qu'il  a  toujours  été ,  qu'il  n'existe  enfin  aucune  volonté 
ni  puissance  capable  de  changer  les  lois  de  la  nature. 
Qu'ils  nous  expliquent  donc,  s'écrie  l'auteur,  cet  émer- 
gemeot  du  continent,  phénomène  dont  ils  ne  peuvent  con- 
tester l'anomalie,  la  contradiction  avec  l'ordre  naturel!  La 
nature  et  la  hiérarchie  des  éléments  exigeraient  que  la  terre, 
le  dernier  des  quatre  éléments  primitifs,  fût  toujours  au- 
dessous  et  non  pas  au-dessus  de  Teau,  et  par  suite  privée 
d'animaux  et  de  végétaux.  Ne  fallait  il  pas  une  volonté  su- 
prême, faisant  violence  à  Tordre  naturel,  le  soumettant  et  le 
façonnant  à  l'obéissance  contre  son  gré?  Et  cet  argument, 
l'auteur  le  fait  admirablement  ressortir  du  commencement 


(1)  Abolh,  4;  Mbcbna,  5  et  19  ;  Talmvd,  (9)  Cf.  Guide,  Ill'parUe,  chap.  ii  ei  33. 

Kidonicliia. 


Digitized  by  VjOOQIC 


126  DIXIÉMB   DOGME. 

m 

u  do  discours  que  Dieu  adresse  directement  à  Job  (1)  *  discours 
«  qui  débute  par  une  série  d'apostrophes  concernant  l'émer- 
c  gement  du  continent.  Cette  preuve  en  faveur  de  la  Providence 
«  générale  n*est  pas  d'ailleurs  particulière  au  livre  de  Job  ; 
«  elle  a  été  employée  par  d'autres  organes  de  la  religion,  no- 
c  tamment  par  Jérémie  (:2)  et  par  la  tradition  (3),  qui  dit  ceci  : 
c  Lorsque  Dieu  ordonna  la  concentration  des  eaux,  le  génie  de 
«  rOcéan  protesta,  disant  que  la  surface  du  globe  lui  apparte- 
«  nait,  et  alors  Dieu  le  tua.  d  Qu'est-ce  à  dire?  Pas  autre  chose 
«  que  ce  que  nous  venons  d'établir,  à  savoir  que  l'émergemeni 
<K  du  continent  est  un  fait  contre  nature,  lequel  ne  pouvait  se 
«  réaliser  que  grâce  à  une  volonté  devanl  laquelle  tout  doit 
a  s'incliner  et  se  taire.  Il  interprète  dans  le  même  sens  une 
('  partie  du  psaume  83  (4),  où  la  retraite  des  eaux  dans  le  lit  de 
«  l'Océan  est  considérée  comme  un  fail  de  la  bonté  de  Dieu, 
«  supérieure  à  sa  justice. 

a  S"*  La  pluie  est  la  seconde  preuve  d'une  Providence  générale  : 
«  elle  est  alléguée  comme  telle  et  par  Eliphaz  et  par  Ëiihu  (5). 
a  Tous  les  deux,  ils  proclament  l'indispensable  nécessité  de  la 
«  pluie  tant  pour  les  produits  que  pour  les  conditions  atmos- 
a  phériques.  Ni  Thomme  ni  la  terre  ne  pourraient  résister 
«  longtemps  à  une  sécheresse  permanente.  Et  pourtant,  malgré 
V  sa  nécessité,  malgré  l'impossibilité  d'exister  sans  elle,  la  pluie 
«  ne  saurait  être  attribuée  à  la  loi  de  l'ordre  physique,  parla 
«  raison  qu'elle  manque  totalement  de  cette  régularité  et  de 
«  cette  fixité  qui  caractérisent  les  faits  de  la  nature.  Ne  semble- 
«  t-elle  procéder  par  bonds,  par  des  allures  aussi  capricieuses 
a  que  désordonnées,  tantôt  se  précipitant  en  masse  torrentielle, 
«  tantôt  apparaissant  comme  un  miracle  après  une  longue  et 
«  cruelle  sécheresse?  Elle  se  manifeste  enfin  à  des  périodes 
«  irrégulières  et  d'une  façon  imprévue,  comme  l'enseigne  en- 
<c  core  le  livre  de  Job.  À  Job  prétendant  que  la  pluie  a  ses  lois 


(I)  Job,  XXXVIII,  6-11.  (4)  PsAnmei,  XXXIII,  5-8. 

(f  )  Jérémie,  V,  tl  et  ti.  (5)  Job,  V,  10  et  li  ;  XXXVI,  17-SI. 

(3)  Scbemolh  Rabbe,  Seot.  15. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PROYIDERCB.  427 

t  fix^  (1),  Dieu  répliqne:  «  Où  est  donc  le  père  de  la  plaie, 
(  le  génëraleur  de  la  rosée  (2)  ?  »  Soit,  noas  dira-t-on,  la  pluie 
(  n'est  pas  le  fait  de  Tordre  naturel  et  régulier  :  mais  nous  Fat- 
c  tribuons  au  hasard.  «  Vous  ne  le  pouvez  pas  davantage,  rè- 

<  pond  Tauteur.  Le  hasard  n'engendre  rien  de  stable  ;  ses  pro- 
«  duils  sont  privés  de  toute  propriété  conservatrice.  Mais  si 

<  elle  n'est  Teffet  ni  d'une  cause  physique  ni  d'une  cause  for- 

<  tnite,  d'où  peut  donc  provenir  la  pluie?  Elle  ne  peut  décou- 
9  1er  que  d'une  volonté  qui  est  au-dessus  de  la  nature  comme 
«  du  hasard,  de  la  volonté  directe  de  Dieu,  visillant  à  la  con- 

<  servation  du  genre  humain  comme  à  celle  des  animaux  et  des 
«  végétaux  qui  constituent  son  alimentation.  »  Mais  ce  n'est 
«  pas  tout  :  La  pluie  n'est  pas  seulement  une  preuve  de  la  Pro- 
«  vidence  générale;  elle  constitue  aussi  un  témoignage  en 
«  faveur  de  la  Providence  spéciale  qui  se  montre  dans  l'effi- 
«  cacité  de  la  prière  quand  les  justes  sollicitent  et  obtiennent 
«  la  pluie,  comme  nous  le  savons  par  l'exemple  d'Ëlie  ou 
«  d'Onias  (3).  Aussi  l'Ëcriture  et  la  tradition  reconnaissent- 
«  elles  à  la  pluie  ce  caractère  providentiel  (4).  Voilà  donc  la 
«  Providence  générale  bien  démontrée  par  1  émergement  du 
c  continent,  comme  par  la  nature  bienfaisante  mais  irrégulière 
V  de  la  pluie.  » 

Chapitrb  9.  —  Ici  l'auteur  fournit  trois  preuves  à  l'appui  de 
la  Providence  spéciale  :  a  A**  L'impuissance  et  la  nullité,  si  sou- 
«  vent  constatées,  des  projets  des  méchants,  lors  même  qu'ils 
«  sont  le  mieux  conçus  et  le  plus  habilement  préparés.  Cette 
«  première  preuve  est  essentiellement  historique  :  elle  résuite 
8  des  vains  efforts  faits  par  les  frères  de  Joseph  pour  s'en  dé- 
«  barrasser,  des  inutiles  tentatives  de  Saùl  pour  tuer  David,  de 
«  l'inanité  des  longues  et  cruelles  persécutions  organisées  par 
t  tous  les  peuples  contre  Israël,  de  cet  agneau  traqué  par  tant 

<  de  loups  et  leur  échappant  toujours  (5)  ;  des  faits  si  étonnants, 

(1)  Job,  XXVIII,  26.  8;  Amos,  IV,  7;  Ztoharie,  X,  i  ;  Talmad, 

(S)  Job,  XXXVm,  28.  Tutnllh  ,  t. 

(3)  I  Roit,  IS  ;  Tdmud,  Taanlth,  iS.  (5)  Talmvd,  Tena,  69. 

(4)  JMaito,  Vy  U  ;  Pusmaf,  CXLVU, 


Digitized  by  VjOOQIC 


198  DIXIÈME   DOGME. 

tt  si  contraires  à  la  marche  habituelle  des  choses,  sont  autant 
«  d'indices  révélateurs  d'une  Providence  spéciale  qui  protège 
«  le  faible  contre  le  fort,  en  déjouant  les  desseins  les  mieux 
«  combinés  de  ce  dernier  (i).  —  2®  Les  représailles  ou  leta- 
a  lion.  Il  arrive  souvent  que  le  châtiment  offre  un  tel  caractère 
«  de  représailles  qu'il  n'est  pas  possible  de  ne  pas  y  reconnais 
((  tre  la  main  d'un  juge  infaillible.  En  voici  quelques  exemples  : 
«  les  Egyptiens  jettent  les  enfants  Israélites  à  l'eau  et  sont  sub- 
^  mergés  par  les  eaux  de  la  mer  Rouge;  les  chiens  qui  avaient 
«  léché  le  sang  de  l'infortuné  Naboth  lèchent  le  sang  d'Achab 
«  son  meurtrier  ;  David  se  rend  coupable  de  l'enlèvement  d'une 
«  femme  et  il  est  puni  par  le  viol  commis  sur  ses  femmes. 
«  Aussi  la  loi  du  talion  moral  est-elle  fréquemment  invoquée 
«  dans  nos  livres  sacrés  et  considérée  comme  appliquée  direc- 
«  tement  par  Dieu  (2).  —  3®  Les  visions  et  les  révélations  nor^ 
«  tûmes  ayant  pour  objet  de  donner  un  avertissement  à  quel- 
«  qu'un,  de  le  rendre  attentif  à  sa  conduite,  de  l'effrayer  par  des 
«  tableaux  sombres  et  lugubres  afin  de  le  ramener  au  bien.  Ces 
cf  avertissements,  toujours  individuels,  ne  peuvent  être  autre 
a  chose  qu'une  manifestation  de  la  Providence  spéciale.  C'est 
«  Elihu-qui  se  fait  l'interprète  de  cette  preuve  qu'il  décrit  avec 
«  ses  conséquences  morales  (3).  » 

Chapitre  10.  —  Deux  preuves  rationnelles  de  la  Providence 
spéciale,  dont  l'une,  subjective,  se  rapporte  à  Dieu,  et  l'autre, 
objective,  à  l'homme.  L'auteur  commence  par  la  seconde  et  dit 
ceci  :  —  «  L'intelligence,  qui  distingue  l'homme  de  l'animal, 
«  est  plus  qu'un  moyen  de  conservation  pour  l'espèce  humaine, 
«  puisque  l'espèce  animale  se  conserve  parfaitement  sans  elle. 
«  Elle  constitue  pour  l'homme  son  vrai,  son  seul  titre  desupé- 
«  riorité  sur  la  bête,  et  par  cela  implique  la  Providence  spé- 
«  ciale.  Il  est  tout  à  fait  inadmissible  que  Dieu,  après  avoir 
«  jugé  l'homme  digne  d'une  aussi  grande  faveur,  l'abandonne 

(i)  Puumes,  CXVI,  6;  CXI.  VI,  7;  lob,  et  8;  Abolh ,  II,  7;  Talmnd,  B«rtcboth, 

V,  13-16;  XXXVIII,  16.  61;  Talmud,  SoUi,  8. 

(3)  Psaumes,  IX,  16  et  17;  XXXVII,  (3)  Job,   XXXIU,  16-30;    of.  G*ide, 

14  et  15;   IsaTe,  XXX,  16;  Joël,  IV,  9,  7  I1l«  partie,  chap.  35. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  439 

«  ensuite  à  loi-méme,  à  Tégal  de  la  brute.  Cette  distinction, 
t  cette  prérogative  octroyée  à  Thomme,  dénote  de  la  part  de 
0  Dieu  une  estime,  et  par  suite  une  attention  qui  n'est  pas 
<r  antre  chose  que  la  Providence  spéciale,  proportionnée  au 
«  degré  d'inlelligence  de  chacun.  Ici  Tauteur  invoque  Tautorité 
«  deMaîmonide,quiasi  largement  exposé  cette  théorie  (1),  et  le 
«  témoignage  du  livre  de  Job  (S),  où  les  mots  Séhwi  et  Ba- 
«  tou'hoth  s'appliquent,  le  premier  à  la  faculté  intelligente,  le 
«  second  aux  idées  premières;  c'est-à-dire  que  Dieu  dit  à  Job  : 
d  Si  j'ai  dispensé  à  l'homme  des  dons  si  précieux,  c'était  appa- 
>  remment  pour  un  but  élevé,  pour  entretenir  avec  lui  des 
a  rapports  spirituels.  »  Il  commente  ensuite  dans  le  même  sens 
«  le  psaume  VIII,  qu'il  regarde  comme  un  hymne  sublime 
a  chanté  en  l'honneur  de  la  faculté  de  l'entendement  humain, 
9  rayon  de  l'intelligence  suprême— ?•  La  preuve  subjective, 
«  c'est  la  perfection  de  Dieu,  impliquant  nécessairement  la  Pro- 
«  vidence  spéciale.  Il  est  incontestable  que  la  sollicitude  que 
c  l'ouvrier  porte  à  ses  oeuvres  est  réputée  une  noble  qualité, 
«  et  nous  l'estimous  d'autant  plus  parfait  qu'il  s'occupe  davan- 
«  tage  de  tous  ceux  qui  tiennent  à  lui  par  un  lieu  quelconque; 
«  et  vice  versa^  moins  il  s'y  intéresse,  plus  nous  le  déclarons 
«  imparfait.  Or  Dieu,  qui  est  la  sagesse  et  la  perfection  même  (3) , 
«  doit  posséder  et  déployer  au  plus  haut  degré  cette  attention, 
«  cette  sollicitude,  celte  Providence  enfin,  à  l'égard  de  ses  créa- 
t  tures.  C'est  encore  Elihu  qui  proclame,  qui  affirme  énergi- 
c  quement  cette  grande  vérité;  c'est  lui  qui  nous  montre  la 
«  Providence  spéciale  de  Dieu  fondée  sur  sa  puissance  comme 
ff  sur  sa  justice  (4).  «  Mais,  objectera-t-on,  nous  ne  contestons 
f(  nullement  la  perfection  divine;  ce  qui  nous  fait  douter  de  la 
«  Providence,  c'est  l'indignité  de  l'homme,  sa  bassesse,  sa  na- 
a  ture  infime,  pour  laquelle  Dieu  ne  peut  éprouver  que  de  l'é- 
a  loignement  et  du  mépris.  »  Et  c'est  effectivement  l'un  des 


(l)  Cr.  Guide,  I1I«  partie,  chap.  17  el  18>  (3)  Job,  XXXVIll,  56. 

el  notre  apprécUiion  ci-dessiiB  de  U  théorie  (3)  Job,  IX,  4. 

de  Maïmomde.  Ù)  Job,  XXXIV,  9>i0. 


Digitized  by  VjOOQIC 


130  DIXIÈME   D06MR. 

«  arguments  de  Job ,  qui  prétend  que  Dien  méprise  i*bomme, 
«  et  même  lui  impute  ce  dédain  comme  une  injustice  (i).  Eh 
«  bieut  Elihu  réfute  encore  cette  objection  dans  sa  quatrième 
ft  réplique  (2).  «  Non^  dit-il;  Dieu  n*abandonne  lliomme  ni 
«  par  défaut  ni  par  mépris  ;  il  n'est  pas  d'un  sage  ouvrier  de 
«  planter  là  son  œuvre,  tant  qu'il  peut  la  perfectionner;  non, 
«  il  n'est  pas  possible  que  Dieu  éprouve  pour  rhonune  de  IV 
a  version  après  lui  avoir  prodigué  les  dons  de  la  raison.  Et  ce 
«  n'est  pas  tout  :  dans  la  thëophanie  qui  forme  1er  dénouement 
«  de  ce  drame  moral  «  c'est  Dieu  lui*méme  qui  reproduit  ce 
«  double  argument  en  faveur  de  la  Providence  spéciale.  Dans 
«  sa  première  réponse,  il  la  montre  résultant  de  sa  sagesse  et 
a  de  sa  puissance;  dans  la  seconde,  il  la  fonde  sur  sa  justice, 
«  incompatible  avec  ce  prétendu  mépris  du  Créateur  pour  ses 
«  créatures  (3).  Et  Job,  s'inclinant  devant  cette  double  dë- 
tt  monstration,  confesse  son  erreur  en  disant  à  Dieu:  a  Tu  peux 
«  tout,  c'est-à-dire  tu  possèdes  la  puissance  infinie;  rien  ne 
a  t'échappe,  c'est-à-dire  tu  as  la  sagesse  infinie  (4).  » 

Chapitre  11.  —  De  la  Providence  spéciale  à  l'égard  de 
l'homme,  considérée  comme  une  conséquence  nécessaire  de  la 
Providence  générale  envers  les  espèces  animales  : 

a  Rien  de  plus  admirable  assurément  que  l'attention  et  la 
«  prévoyance  que  nous  découvrons  dans  l'organisme  de  chaque 
a  espèce  animale.  Voyez  d'abord  les  bétes  a  cornes  brouter 
«  l'herbe  des  champs,  la  matière  qui  sert  à  la  formation  des  in- 
a  cisives  étant  absorbée  chez  eirn  par  les  cornes  ;  voyez  les 
<c  bétes  et  les  oiseaux  de  proie,  munis  de  défenses  pour  saisir 
«  leurs  victimes  et  possesseurs  d'un  venin  propre,  en  guise  de 
<i  feu ,  à  cuire  leurs  aliments  ;  voyez  les  petits  du  corbeau 
a  trouvant  leur  nourriture  d'une  façon  toute  miraculeuse; 
«  voyez  la  fourmi  si  laborieuse,  si  active  à  faire  ses  provisions; 
a  voyez  le  chameau  avec  son  long  cou,  proportionné  à  la  hau- 
c  teur  de  ses  jambes,  indispensable  pour  le  mettre  à  même  de 


(I)  Job,  XVII,  fT  et  fS;  X,  3.  (3)  Job,  38;  XL,  8-14. 

(«)  Job,  XXXVl,  5-11.  (4)  Job,  XLII,  S. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  131 

«  prMdre  se*  aliments.  En  un  mot,  il  n*y  a  point  d'espèce  ani- 
c  maie  qni  ne  révèle,  chacune  à  sa  façon  et  sous  les  formes  les 
«  plus  variées ,  la  sagesse  providentielle  empreinte  dans  son 
c  organisation  comme  dans  son  genre  d'existence.  «  C'est 
«  vrai,  nous  dira-t-on  ;  il  y  a  là  une  preuve  évidente  d'une 
«  Providence  générale  qui  veille  sur  les  espèces.  Mais  com- 
V  ment  voulez*vous  en  déduire  la  Providence  spéciale,  indivi- 
«  duelle,  s'attachant  à  chaque  homme  en  particulier? — Par 
«  une  raison  bien  simple,  répond  l'auteur:  c'est  que  la  dis- 
«  tance  est  bien  moins  grande  d*une  espèce  animale  à  l'autre 
«  que  d'un  individu  humain  à  l'autre.  Il  faut  bien  se  dire  que 
<K  la  race  humaine  offre  autant  d'espèces  qu'elle  compte  d'indi- 
«  vidus;  à  elle  seule,  elle  présente  toutes  les  variétés  possi- 
>  blés,  toutes  les  classiflcations  imaginables.  D'un  côté,  vous 
«  avez  des  hommes  qui,  par  leurs  appétits  et  leurs  instincts, 
«  se  distinguent  à  peine  de  la  brute  ;  de  l'autre,  des  personna- 
t  lités  qui,  grâce  à  leur  intelligence  et  à  la  hauteur  de  leurs 
«  aspirations,  semblent  plutôt  appartenir  à  la  sphère  des  anges. 
ii  Et  l'on  oserait  prétendre  que  pour  ces  innombrables  espèces 
t  humaines,  car,  encore  un  coup,  ce  sont  de  véritables  espèces, 
«  il  n'y  a  qu'une  Providence  unique,  tandis  que  chaque  espèce 
«  animale  a  la  sienne  !  Aussi  bien  la  Providence  spéciale,  ayant 
et  des  rapports  particuliers  et  directs  avec  chacun  de  nous,  est 
«  seule  de  nature  à  nous  expliquer  la  diversité  et  la  muliipli- 
«  cité  des  manifestations  qui  nous  la  révèlent  :  la  prophétie, 
tf  le  songe,  la  vision,  les  châtiments  ordinaires  et  extraordi- 
«  naires,  les  maladies,  les  souffrances  morales,  etc.  C'est  en- 
«  core  Elihu  qui  nous  signale  cette  diversité  comme  une  preuve 
«  péremptoire  de  la  Providence  spéciale  :  il  parle  du  songe  et 
«  de  la  vision  nocturne,  de  la  maladie,  de  la  prison,  de  la  mi- 
«  sère  (1)  ;  il  y  voit  autant  d'avertissements  par  lesquels  Dieu 
«  nous  invite  à  nous  amender  et  à  rentrer  dans  la  bonne  voie  ; 
^  tant  pis  pour  nous  si,  au  lieu  d'en  profiter,  nous  les  attri- 
«  baons  au  hasard » 

(l)Job,  XXXIIl,  15  et   19;    XXXVi,8-10ei  16. 


Digitized  by  VjOOQIC 


\Si  DIXIÈME   DOGME. 

Chapitre  1 6.  —  De  la  prière  dans  ses  rapports  avec  le  dogme 
de  la  Providence  spéciale.  Albouest  le  seul  de  nos  grands  théo- 
logiens  qui  traile  de  la  prière  à  un  point  de  vue  dogmatique  en 
la  rattachant  au  principe  de  la  Providence,  et  c'est  son  livre 
qui  nous  a  servi  de  point  de  départ  aux  considérations  que 
nous  avons  présentées  à  ce  sujet  (1).  Reproduire  la  substance 
de  son  opinion  sur  la  prière  est  pour  nous  un  devoir  que  nous 
ne  voulons  éluder:  «  Croire  à  la  Providence,  dit  Fauteur,  c'est 
((  croire  en  même  temps  à  l'efficacité  de  la  prière,  de  même 
«  que  s'abstenir  de  prier  Dieu,  c'est  ou  nier  la  Providence,  ou 
«  bien,  tout  en  y  croyant,  douter  du  pouvoir  de  Dieu  d'accor- 
«  der  à  Tbomme  sa  demande ,  seconde  hypothèse  non  moins 
«  condamnable  que  la  première.  La  règle  de  conduite  en  cette 
ce  matière,  c'est  de  croire  en  Dieu,  d'avoir  foi  en  son  pouvoir 
a  comme  en  sa  justice,  mais  de  douter  de  soi-même,  de  ses 
c<  droits,  de  ses  titres  aux  faveurs  providentielles  (3).  11  im- 
«  porte  d'autant  plus  de  se  pénétrer  de  cette  vérité,  à  savoir 
«  que  les  bontés  de  Dieu  sont  les  effets  de  sa  générosité,  mais 
<c  nullement  les  conséquences  de  nos  droits,  qu'elle  nous  ex- 
tt  plique  un  fait  qui  nous  étonne,  nous  voulons  dire  les  dons 
«  et  les  grâces  dont  Dieu  comble  parfois  celui  qui  nous  en  pa- 
or  rait  le  moins  digne.  C'est  la  prière  qui  lui  vaut  cette  distinc- 
a  tion,  qui  lui  crée  non  pas  des  titres,  mais  une  sorte  de  voie 
«  divine  par  laquelle  ces  biens  temporels  lui  arrivent.  Un  autre 
«  point  essentiel  à  constater,  c'est  que  ce  droit  de  grâce  n'ap- 
«  partient  qu'à  Dieu  seul;  il  ne  le  partage  avec  aucun  être,  ni 
«  ange,  ni  esprit  pur,  ni  sphère  céleste,  toutes  ces  forces,  su- 
«  périeures  et  inférieures,  matérielles  ou  immatérielles,  étant 
«  limitées  de  leur  nature  et  ne  pouvant  s'exercer  que  sur  les 
«  êtres  qui  sont  appropriés  d  subir  leur  influence.  Les  élé- 
«  ments  et  les  planètes  ont  chacun  sa  destination  propre  et  ne 
«  sauraient  empiéter  les  uns  sur  les  autres.  Telle  est  la  doctrine 


(i)  Voy.  ci  detiui,  même  dogme,  ch.  Il,      mente  par  la  Tradition;  VMïkra  Rabba,  sec- 
S  3.  lion  ST. 

[i)  Daniel,  IX,  18;  Job,  XLI,  S,  com- 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PnOVIUENCE.  133 

<  traditionnelle  quand  elle  met  en  présence  Tange  du  froid  et 
«  range  de  la  chaleur,  qui  ne  peuTent  sortir  de  leur  spécialité 
«  que  de  par  la  volonté  formelle  deDieu  (i).  Il  est  donc  bien  en- 
«  tendu  que  les  forces  de  la  nature,  célestes  et  terrestres,  ne  peu- 
«  vent  pas  plus  changer  leur  caractère  qu'étendre  leur  influence 

«  en  dehors  de  leur  rayon Il  s'ensuit  qu'on  ne  saurait 

«  adresser  ses  prières  à  aucun  des  corps  célestes  qui  agissent 
«  fatalement,  mais  à  Dieu  seul,  qui  agit  librement,  sciemment, 
«  qui  a  la  faculté  de  faire  une  chose  ou  son  contraire,  d'exaucer 
«  ou  de  rejeter  nos  supplications  (2).  » 

Chapitre  17.  —  L'auteur  complète  ses  considérations  sur  la 
prière  :  a  Dieu  est  l'unique  dispensateur  du  bien;  c'est  ce  qu'il 
«  est  facile  de  démontrer.  La  générosité,  prise  dans  un  sens 
tt  absolu,  repose  sur  quatre  conditions  essentielles.  11  faut  que 
«  Tauteur  de  la  générosité  soit  :  1*"  immuable  ;  2*"  tout-puissant, 
i  n  ayant  besoin  du  concours  de  personne  (3)  ;  3**  disposant 
«  dans  la  même  mesure  du  pour  et  du  contre ,  eu  égard  à 
(  l'immense  variété  et  à  la  contradiction  de  nos  désirs  (4)  ; 
«  4*'  placé  au-dessus  de  tout  obstacle,  ne  rencontrant  rien  qui 
ft  fasse  échec  à  sa  volonté  (5).  Or,  ces  quatre  conditions  indis- 
«  pensables  au  vrai  distributeur  des  grâces  ne  se  trouvent 
«  réunies  qu'en  Dieu,  ainsi  que  le  proclame  Moïse  dans  son 
«  chant  final  (6).  Après  avoir  insisté  de  nouveau  sur  la  con- 
«  venance  de  solliciter  de  Dieu  non  pas  la  justice,  mais  la 
«  grâce,  l'auteur  fait  une  remarqué  importante  relativement  à 
*  la  source  d'où  doit  jaillir  la  prière.  Elle  doit  procéder,  dit-il, 
«  de  l'intelligence,  et  non  pas  du  sentiment,  car  ce  n'est  que 
«  par  Tesprit  que  nous  puissions  reconnaître  en  Dieu  le  sou- 
«  verain  arbitre  des  personnes  et  des  choses.  Sans  doute,  la 
«  sensibilité  est  souvent  le  mobile  qui  agit  sur  nous  le  plus  di- 
«  rectement;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  saine  im- 


(f)  Talnad,  Peitahiiii,  118.  (4)  Itale,  XLV,  7. 

(i)  Piaames,  CVIl,  6;  Jooatt,  II,  5;  (S)  Job,  IX,  IS. 

H  ChfOB.,  XXX,  IS  etl3.  (6;  Dealer.,  XXXII,  59. 

(3)  iMb,  XLIV,  S4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


134  DIXIÈME   DOGME. 

a  palsion  à  la  prière  git  dans  la  faculté  intelligente  (1),  et  que 
<K  nos  rapports  avec  Dieu  doivent  avoir  leur  point  de  départ 
«  dans  la  plus  noble  partie  de  nous-méme.  » 

Chapitre  18.  —  Des  objections  contre  la  prière.  —  «  Ces 
«  objections  sont  analogues  à  celles  qu'on  a  formulées  contre  la 
a  prescience  divine  (on  sait  qu'AIbou  traite  de  la  prescience 
<i  avant  la  Providence).  On  pose  le  dilemme  suivant:  a  Ou 
tt  bien  Dieu  a  décidé  de  faire  du  bien  à  tel  individu,  ou  il  ne 
ce  veut  rien  faire  pour  lui,  et,  dans  Tun  comme  dans  Tautre  cas, 
«  à  quoi  bon  la  prière  ?  Que  peut-elle  contre  la  volonté  de  Dieu? 
«  Comment  aurait-elle  pour  effet  de  faire  vouloir  à  Dieu  ce  qu'il 
«  ne  voulait  pas  d'abord,  ou  de  faire  en  sorte  qu*il  ne  veuille  plas 
a  ce  qu'il  voulait  auparavant?  »  La  solution  est  identique  à 

«  celle  qui  a  servi  au  problème  de  la  prescience :  c'est-à- 

a  dire  qu'il  ne  faut  pas  plus  se  préoccuper  de  la  difficulté  de 
«  concilier  la  prière  avec  l-immutabilité  de  Dieu  que  nous  ne 
«  le  faisons  à  propos  de  l'incompatibilité  de  la  prescience  de 
((  Dieu  avec  la  nature  du  possible.  Ici  encore  le  livre  de  Job 
a  nous  donne  l'objection  et  la  réponse.  Job  ne  croit  pas  à  l'effi- 
u  cacité  de  la  prière;  il  croit  à  la  fatalité,  au  destin,  il  taxe  la 
a  prière  de  démarche  vaine  et  stérile  :  a  A  quoi  bon  adorer 
«  Dieu  ?  de  quelle  utilité  est  pour  nous  la  prière  ?  »  s'écrie-t-il  (2). 
«  Mais  Zophar  et  Eliphaz  le  reprennent  vertement  là-dessus  : 
«  Zophar,  en  lui  reprochant  cette  outrecuidance,  en  l'assurant 
a  que  la  prière  jointe  à  la  réparation  du  mal  porte  des  fruits 
«t  assurés  (3)  ;  Eliphaz,  en  lui  faisant  observer  que,  s'il  nous 
«  fallait  rejeter  la  prière  à  cause  de  la  modification  qu'elle  sem- 
«  blerait  entraîner  dans  la  volonté  de  Dieu,  il  faudrait  parle 
<c  même  motif  s'inscrire  en  faux  contre  la  prescience  divine,  en 
«  tant  qu'incompatible  atec  la  nature  du  possible,  nier  la  con- 
«  naissance  de  Dieu,  et  finalement  ne  voir  dans  Tunivers  que 
«  l'œuvre  du  hasard  qu'il  appelle  Orah  Olam  (4).  «  Essaye 


(1)  Ptanmet,  X,  17;  Uale,  LXV,  S4;  (3)  Job,  XI,  15  et  U. 
Daniel,  X,  If.                                                   (4)  jpb,  XXII,  13-IK. 

(2)  Job,  XXI,  6-15. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PROnOBIfGE.  135 

«  donc  d'inyoqaer  Diea,  dit-il  à  Job,  et  ta  ne  tarderas  pas  à 
«  ressentir  les  effets  de  tes  supplications  (<)•  » 

Dans  les  chapitres  suivants,  Tautear  se  livre  encore  à  de 
hautes  considérations  sur  la  nature  et  Tessence  de  la  prière. 
Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  le  suivre  sur  ce  terrain  ;  mais  ce 
serait  nous  écarter  trop  de  notre  sujet,  et  nous  devons  nous 
borner  à  en  donner  Findication  sommaire.  Il  traite  de  la  béné- 
diction patriarcale,  qu'il  considère  comme  participant  de  la 
prière  et  de  la  prophétie  (chap.  19)  ;  il  cherche  à  expliquer  Tin-  * 
succès  de  certaines  prières,  notamment  de  celle  de  Moïse  de- 
mandant à  entrer  dans  la  Terre  sainte  (chap.  21);  il  la  pré- 
sente comme  une  sorte  de  panacée  universelle  (chap.  20)  ;  il 
fait  connaître  les  éléments  qui  sont  indispensable  à  cet  acte 
d*adoration,  savoir  :  le  recueillement,  le  choix  des  expressions, 
le  débit  et  Taccentuation  ;  il  constate  la  supériorité  de  la  prière 
collective  sur  la  prière  individuelle.  Nous  devons  terminer  ici 
le  résumé  de  la  théorie  d'Albou  sur  la  Providence  et  en  faire 
une  courte  appréciation. 

APPRÉCIATION  DE  LA  DOCTRINE  D*ALBOU  SUR  LA  PROVIDENCE. 

Une  partie  des  lacunes  que  nous  avons  signalées  dans  la  dé- 
monstration de  Haïmonide  ont  été  comblées  par  Albou.  Ce 
n'est  plus  la  Providence  spéciale  qui  seule  occupe  la  scène  ;  la 
donnée  devient  plus  large,  et  notre  auteur,  moins  préoccupé  des 
doctrines  4>hilosophiques  que  Maîmonide  tient  tant  à  combattre 
ou  à  s'assimiler,  ne  se  laissant  pas  enfermer  dans  ce  cercle  de 
Popilius,  partage  son  attention  entre  la  Providence  générale  et 
la  Providence  individuelle.  Un  autre  point  à  constater  à  Tavan- 
tage  d'Albou,  c'est  que,  tandis  que  le  maître  consacre  la  majeure 
partie  de  son  argumentation  à  démolir  Aristote,  Ascbarites  et 
Motazales,  et  se  contente  d'aftirmer  sa  propre  opinion  plutôt 
que  de  la  prouver,  ce  dernier  se  livre  à  une  démonstration  en 

(i)  Job,  XXII,  S7  et  S8. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


136  DIXIÈME   DOGME. 

règle  portant  également  sur  les  deux  côtés  de  la  Providence. 
C'est  la  partie  remarquable,  originale,  de  Tétuije  que  nous 
venons  d'analyser  ;  il  s'y  élève  à  toute  la  hauteur  d'un  organe 
autorisé  de  la  théologie  ;  il  s'appuie  sur  le  fond  solide  des  lois 
physiques  et  météorologiques.  C'est  l'émergement  du  conti- 
nent (1),  c'est  la  pluie  dans  ses  irrégularités,  nous  allions  dire 
dans  ses  caprices,  ne  procédant  ni  de  l'ordre  naturel,  qui  s'ac- 
cuse par  sa  régularité,  ni  du  hasard,  qui  se  fait  remarquer  par 
l'absence  de  toute  stabilité,  et,  par  conséquent,  ne  pouvant 
émaner  que  de  la  volonté  providentielle,  attendu  qu'en  dehors 
des  causes  naturelles  et  fortuites,  il  ne  reste  que  la  cause  pre- 
mière et  universelle.  Mais  la  plus  belle  de  ses  preuves*  chef- 
d'œuvre  de  bons  sens  et  de  raison,  c'est  celle  qui  fait  découler 
la  Providence  spéciale  des  entrailles  mêmes  de  la  Providence 
générale,  c'est  cette  comparaison  entre  l'individu  humain  et 
l'espèce  animale,  cet  aperçu,  à  la  fois  si  ingénieux  et  si  vrai,  de 
la  distance  bien  autrement  grande  entre  deux  membres  du 
genre  humain  qu'entre  deux  espèces  animales  :  l'un  s'élevant 
par  son  intelligence  et  ses  efforts  moraux  jusqu'à  la  perfection 
angélique,  devenant  presque  un  Dieu,  comme  dit  le  Psalmiste  (3); 
l'autre  se  laissant  entraîner  par  les  sens  et  les  passions  gros- 
sières jusqu'au  niveau  et  même  au-dessous  de  la  bête.  Est-il  ad- 
missible que  Dieu  n'accorde  pas  à  deux  individualités  d'une 
distinction  si  nette,  si  tranchée,  autant  d'attention  qu'il  donne, 
par  exemple,  à  la  famille  du  lion  et  à  celle  du  tigre,  qui,  mal- 
gré leurs  nombreux  points  de  similitude,  ont  chacune  cepen- 
dant sa  conformation  propre? 

Quant  à  la  spiritualité  du  contact  providentiel,  Albou  n'ajoute 
rien  à  la  doctrine  du  maître,  qu'il  adopte  purement  et  simple- 
ment. Ce  dernier,  du  reste,  a  laissé  peu  ou  rien  à  dire  sur  ce 
point,  qu'il  a  parfaitement  déterminé. 

Les  arguments  d'Albou,  puisés  dans  le  spectacle  de  la  nature 


(I)  Cf.  le  Urro  Yikawoa  Hamaïm  de  Samuel  ibn-Tibbon,  qui  déTcloppe  cette  prente  es 
profetso. 

(S)  Piaumes,  VIII,  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PROVIDENCE.  137 

et  dans  robservation  des  phénomènes  physiques,  ont  pour  la 
vraie  théologie  d'autant  plus  de  valeur  qu'il  les  appuie  sur 
rÉcriture,  qu'il  les  met  sous  le  patronage  des  livres  saints.  Si- 
gnalons surtout  le  parti  qu'il  sait  tirer  du  livre  de  Job,  qui  est 
réellement  un  riche  répertoire  d'observations  faites  sur  la  nature. 
Sans  apprécier  pour  le  moment  la  valeur  théorique  de  ce  mo- 
noment,  sur  lequel  nous  aurons  à  revenir  en  traitant  la  ques- 
tion dtt malheur  des  justes  et  du  bonheur  des  méchants,  nous  ne 
pouvons  nous  défendre  de  rendre  hommage  au  judicieux  emploi 
faitparnotreauteurdestextes,notammentde  la  doctrine  d'Élihu. 
Non ,  Ëlihu  ne  se  borne  pas,  comme  le  pense  Maïmonide  (i) ,  à 
asseoir  la  Providence  spéciale  sur  la  base  obscure  de  l'avertis- 
sement donné  par  le  songe  ou  la  maladie;  ce  serait  mutiler  la 
thèse  du  plus  puissant  argumentateur  de  Job  que  de  la  réduire 
à  ces  proportions  mesquines.  Sa  véritable  base,  large  et  solide, 
c'est  la  nature,  la  nature  dans  ses  manifestations  diverses  et 
multiples  :  c'est  la  pluie,  c'est  la  rosée,  ce  sont  les  phénomènes 
de  la  météorologie,  ce  sont  les  merveilles  de  la  géologie.  Il  nous 
fait  voir  la  Providence,  comme  le  fait  ensuite  Dieu  lui-même 
en  s'adressant  directement  à  Job,  dans  la  force* qui  a  créé  tous 
ces  prodiges,  et  qui  fait  jaillir  de  leur  antagonisme  même  l'har- 
monie universelle.  Par  l'importance  qu'il  donne  à  la  preuve 
pbysique  de  la  pluie,  Albou  se  rattache  étroitement  à  la  doctrine 
traditionnelle,  qui,  nous  l'avons  démontré,  émet  la  même  opi- 
nion et  reconnaît  aussi  dans  le  fait  de  la  subsistance  le  signe 
infaillible  de  l'action  providentielle. 

Notons  enfin  les  considérations  de  l'auteur  sur  la  prière, 
rameau  détaché  du  dogme  de  la  Providence,  sur  la  prière,  qui 
ne  serait  plus  qu'une  branche  morte  et  flétrie  si  cette  racine 
immortelle  cessait  de  la  nourrir  de  sa  sève.  Il  n'est  pas  indifférent, 
à  coup  sûr,  même  au  point  de  vue  moral  et  pratique,  de  sou- 
der l'un  des  actes  les  plus  généralement  répandus  de  la  religion, 
Tactepar  excellence  du  culte  public  et  privé,  de  le  souder  à 
l'on  des  principes  fondamentaux.  C'est  conforme  à  la  donnée 

(l)  Cf.  Guide t  Ilf«  ptrtie,  chap.  fS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


138  DIXIÈME   DOGME. 

des  maîtres  de  la  théologie,  à  celle  de  Moïse,  qui,  noai  rayons 
constaté  tant  de  fois  déjà,  enchâsse  le  dogme  dans  les  lois  et 
les  prescriptions  faites  pour  le  féconder. 

Il  y  a  donc  progrès,  progrès  notable,  dans  la  thèse  d'Alboa. 
Il  ne  se  contente  plus  d'envisager  le  dogme  du  seul  point  de 
vue  de  la  Providence  spéciale ,  sous  l'angle  aigu  de  la  répar- 
tition inégale  des  biens  de  la  terre;  il  en  restitue  la  plupart  des 
éléments,  sinon  tous;  il  en  reproduit  les  formes  essentielles 
d'après  nature,  nous  voulons  dire  selon  TËcriture  et  la  Tradi*- 
tion  ;  il  élargit  sensiblement  le  cadre  tracé  par  Haïmonide. 

S  3.  Isaac  Erama. 

Bien  que  nous  n'ayons  pas  l'habitude  de  faire  l'exposé  théo- 
rique et  textuel  des  opinions  de  cet  illustre  rabbin  en  matière 
de  dogmes,  et  que  nous  les  fondions  ordinairement  avec  les 
enseignements  talmudiques  dont  il  s'inspire ,  nous  croyons  ici 
devoir  reproduire  sommairement,  mais  fidèlement,  les  idées 
qu'il  professe  sur  la  Providence,  et  qui  sont  disséminées  dans 
les  dissertations  qui  forment  le  fond  de  son  commentaire  sur 
le  Pantateuque.  Nous  lui  devons  d'autant  plus  cet  hommage 
qu'il  nous  a  été  d'un  grand  secours  dans  cette  élude  ;  car  c'est 
lui  qui,  le  premier,  a  formulé  nettement  le  principe  de  la  dis- 
tinction entre  l'ordre  naturel  et  l'ordre  providentiel.  Voici  donc 
la  substance  de  sa  théorie  : 

oc  Par  rapport  au  gouvernement  de  l'univers,  il  existe  deux 
«  natures,  ou,  pour  mieux  dire,  deux  ordres  (1  )  :  le  premier,  c'est 
«  l'ordre  naturel,  aveugle  etfatal,  toujours  identique  àlui-méme 
«  depuis  l'origine  du  monde,  ne  se  souciant  ni  des  causes,  ni 
a  des  effets,  ni  des  personnes,  ni  du  temps;  le  second,  c'est 
«  l'ordre  providentiel,  c'est-à-dire  spirituel,  intelligent,  coexis- 
tf  tant  avec  le  premier  depuis  la  création ,  attendu  que  ce  que 
a  nous  appelons  miracle  et  fait  surnaturel  remonte  à  la  genèse 

(t)  Akédê,  ditierUUon  15. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  139 

«  primitive  et  coïncide  avec  la  formation  même  des  éléments. 
«  Ainsi  le  surnaturel ,  qni  est  anomalie  Yis-à-?is  de  Tordre 
«  natarel,  est  la  loi  normale  de  Tordre  spirituel.  Maintenant, 
«  ce  qu'il  importe  de  constater  dès  le  principe,  c'est  que  Tor- 
«  dre  spirituel  ou  providentiel  n'existe  que  pour  les  hommes, 
«  et  indirectement  pour  les  choses,  en  tant  qu'elles  exercent  une 
«  influence  bienfaisante  ou  maligne  sur  la  condition  humaine. 
«  C'est  à  l'adresse  des  hommes  que  surgissent  ces  altérations 
«  et  ces  perturbations  physiques  qui  effrayent  le  vulgaire,  mais 
a  dont  les  sages  et  les  pieux  ont  le  secret.  L'auteur  cite  ici  et 
«  ailleurs  (1),  à  l'appui  de  sa  thèse,  les  passages  talmudiques 
«  que  nous  avons  expliqués  plus  haut  (2)  d'après  son  interpréta- 
«  tion.  Nous  ajouterons  seulement  ce  qu'il  dit  sur  la  proposition 
«  qui  s'applique  au  passage  de  la  mer  Rouge ,  à  savoir  que  les 
«  deux  interlocuteurs  qui  y  figurent  représentent  deux  opini- 
a  nions.  D'après  la  première,  il  n'y  aurait  qu'un  seul  ordre , 
«  Tordre  naturel,  avec  ses  exceptions,  avec  ses  suspensions 
«  temporaires ,  prévues  dès  l'origine ,  ne  faisant  qu'une  appâ- 
te rition  instantanée,  pour  laisser  aussitôt  la  nature  reprendre 
a  son  cours  régulier.  C'est  la  seconde  opinion ,  celle  de  R.  Jé- 
a  rémie ,  qui  proclame  deux  ordres  simultanés ,  ayant  cha- 
a  cun  son  existence  propre,  et  présidant,  le  premier,  à  tous 
«  les  faits  normaux ,  le  second ,  à  tous  les  faits  anormaux ,  à 
a  cette  série  de  miracles  qui  s'échelonnent  le  long  du  cycle  bi- 
c  blique.  Celle-ci  est  donc  la  vraie,  dans  la  pensée  de  l'auteur. 
«  Al  ce  propos,  il  combat  l'opinion  de  Moise  de  Narbonne  (3), 
«  aux  yeux  duquel  il  n'y  a  qu'un  seul  ordre,  qui  ne  serait  ni 
a  tout  à  fait  physique  ni  tout  à  fait  providentiel  ;  mais  le 
«  naturel  et  le  surnaturel  se  combineraient,  ne  différant 
<(  entre  eux  que  du  plus  au  moins,  différence  dont  la  perception 
«  et  la  notion  exacte  constitueraient  le  degré  prophétique. 
«  L'auteur  traite  cette  assertion  d'hérétique,  contraire  à  la 
tt  véritable  pensée  du  maître,  qui,  dans  son  commentaire  sur 


(1)  AkédA,  dJiterUUon  39  el  40.  (3)  Voir  M  oouitttatMr  4«  Quid€ ,  U« 

(t)  Voy.  cl-dMraf,  Béme  dogne»  ohap.  l      ptrtie ,  ohap.  89. 
•Ifl. 


Digitized  by  VjOOQIC 


t40  DIXIÈME    DOGME. 

«  la  Mischna  (1),  reconnait  le  double  ordre  que  nous  venons 

«  d'indiquer  et  les  fait  remonter  tous  deux  à  Torigine  de  la 

«  création.  Ce  double  ordre  ne  se  contente  pas  d'ailleurs  de 

u  s'aflirmer  purement  et  simplement;  chacun  d'eux  contient  le 

«  principe  de  hiérarchie,  qu'il  est  facile  d'y  découvrir:  il  con- 

«  siste,  pour  l'ordre  naturel ,  dans  le  rang  relatif  des  sphères 

c<  célestes  et  des  corps  planétaires,  depuis  le  septième  ciel  jas- 

«  qu'à  notre  globe  infime,  le  dernier  sur  l'échelle  des  mondes  ; 

«  et,  pour  l'ordre  providentiel,  dans  les  générations  d'hommes 

«  saints  et  pieux  qui  se  succèdent  dans  l'histoire.  Sous  ce  dernier 

«  rapport,  il  importe  en  effet  de  remarquer  que,  si  l'ordre  provi- 

V  dentiel,  comme  il  vient  d'être  établi,  a  été  fait  pour  Fhomme, 
u  c'est  pour  rhomme  fidèle  à  sa  loi,  à  sa  nature  spirituelle.  L'au- 
a  teur  en  déduit  celle  conséquence,  que  la  puissance  et  la  réalité 

V  de  Tordre  surnaturel  sont  toujours  en  raison  du  nombre  des 
«  hommes  d'élite  dignes  de  celte  marque  de  la  sollicitude  su- 
a  prème:  plus  il  y  en  a  dans  une  génération,  plus  celle-ci  est 
u  sous  la  protection  de  la  Providence;  moins  il  y  en  a, et  moins 
«  il  y  aura  de  surnaturel,  qui  pâlira,  s'éclipsera  et  finira  par 
«  disparaître.  On  ne  saurait  trop  le  répéter,  l'ordre  spirituel 
«  dépend  entièrement  du  degré  de  développement  de  la  vie  spi- 
«  rituelle,  celui-là  ayant  été  fait  pour  celle-ci.  Que  si  la  vie  spi- 
«  rituelle  bat  en  retraite  devant  la  vie  matérielle  et  ses  exigences 
«  démesurées,  si  l'homme  déserte  son  poste,  déchoit  de  son  rang 
«  pour  descendre  au  niveau  de  la  brute,  il  perd  tous  ses  droits 
«  aux  bénéfices  de  l'ordre  spirituel ,  et  dès  lors  il  est  en  butte  à 
tt  toutes  les  fluctuations,  à  tousles  orages  delà  vie  organique,  sans 
«  protection  contre  les  agressions  du  sort  et  du  hasard.  Et  alors  il 
«  arrive  parfois  que  l'homme,  ainsi  dégradé,  perd  jusqu'à  cette 
«  image  divine,  cette  ressemblance  d'en  haut  qui  le  caractérise, 
«  et  sa  physionomie  prend  de  plus  en  plus  la  forme  bestiale.  Il 
a  en  résulte  que  le  respect  inné  que  l'animal  ressent  pour 
«  l'homme  s'évanouit,  que  celui-ci  ne  lui  inspire  plus  cette 
«  crainte  et  cette  terreur  dont  Dieu  parle  à  Noé  au  moment  de 
«  renouveler  le  pacte  d'alliance  avec  l'humanité.  L'animal  ne 

(f  )  Matmonide»  Commentaire  sar  la  Miiohna  Aboth  ;  chap.  5 ,  Hiaohna  K. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  141 

«  s'attaqae  à  rhomme  qne  tout  autant  qu'il  croît  reconnaître 
a  en  lui  non  plus  son  supérieur,  mais  son  semblable  (1).  L*au- 
c  teur  pense  trouver  dans  ce  principe  Texplication  du  miracle 
«  de  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions.  Grâce  à  son  éloignement 
«  pour  tout  aliment  impur,  Daniel  aurait  à  ce  point  conservé 
c  ou  perfectionné  dans  sa  personne  le  type  humain  qu*il  appa- 
«  rut  aux  lions  comme  transfiguré.  Il  commente  dans  le  même 
c  sens,  et  d'une  manière  fort  ingénieuse,  un  autre  passage 
«  talmudique,  relatif  au  miracle  de  la  fournaise  ardente  (2).  » 
Après  cet  exposé  de  principes  au  sujet  de  Tordre  naturel 
et  de  Tordre  providentiel,  Erama  en  tire  des  conséquences 
morales  et  même  ethnologiques,  a  Ëtant  constaté,  dit-il,  que 
«  Tordre  spirituel  est  en  relation  étroite  avec  Tintégrité  de 
(c  Tidéal  humain,  il  s'ensuit  qu'il  y  a  non-seulement  sous  ce 
«  rapport  différentes  catégories  parmi  les  hommes,  mais  encore 
«  entre  ces  catégories  mêmes  une  différence  aussi  radicale 
a  que  celle  qui  sépare  Thomme  de  l'animal.  Telle  est,  conti- 
«  nue-t-il ,  la  distinction  tranchée  entre  Israël  et  les  autres 
a  nations,  ou,  pour  mieux  dire,  entre  le  peuple  de  Dieu  et  les 
a  nations  profanes,  dans  le  cas,  bien  entendu,  où  celui-là  reste 
«  fidèle  à  sa  mission.  Oui ,  le  peuple  de  Dieu  est  aux  autres  ce 
c  que  Thomme  est  aux  animaux  ;  et  cela  est  si  vrai,  si  incontes- 
¥  table,  que  TËcriture  s'exprime  en  termes  parfaitement  iden- 
«  tiques  sur  Tinfériorité  de  Tanimal  à  Tégard  de  Thomme  et 
«  sur  celle  des  gentils  vis-à-vis  d'Israël.  Car,  de  môme  que  la 
a  terreur  de  Thomme  pèse  sur  la  bête  qui  lui  sert  de  nour- 
«  riture,  de  môme  —  la  crainte  et  la  terreur  d'Iraël  pèseront 
o  sur  les  peuples  idolâtres  (3),  —  et  il  dévorera  les  nations  des 
«  ennemis  (4).  —  C'est  par  application  de  cette  vérité,  de  cette 
a  similitude  entre  Tanimal  et  ce  que  Ton  pourrait  appeler 
«.  V homme-animal ^  que  David,  au  moment  de  combattre  le 
a  géant  Goliath,  Hercule  grossier,  le  compare  aux  bêtes  fé- 
«  roces,  à  Tours  et  au  lion,  dont  il  a  triomphé  déjà  (5).  » 

(1)  Talmad,  Sabbalb,  f  52  ;  ef.  oi-dessut,  (3)  Dénier.,  XI,  95. 

ehap.  9,  §  4.  (4)  Deotér.,  VI,  16;  Nombres,  XXIV,  8. 

(i)  Talmod,  Pembim,  118.  (3)  1  Samael,  XVII,  36. 


Digitized  by  VjOOQIC 


143  DIXIÈME   DOGME. 

Nous  ne  suivrons  pas  l'auteur  dans  les  déyeloppements  qa*il 
donne  à  cette  thèse  de  Fëlection  d'Israël,  qu'il  pousse  jusqu^à 
ses  conséquences  extrêmes,  au  point  d'avancer  que  l'organisa- 
tion politique  et  religieuse  de  ce  peuple  était  réglée  sur  celle 
du  Cosme  (1).  Elle  n'est  d'aucun  intérêt  pour  la  question  qai 
nous  occupe.  Mais  nous  devons  donner  une  place  à  la  tâche 
qu'il  assignetant  à  l'ordre  naturel  qu'à  l'ordre  Providentiels). 

c(  L'ordre  naturel,  selon  Erama,  a  trois  objets  :  l""  réaliser 
a  la  production  et  assurer  la  subsistance  des  êtres  inorganiques 
a  et  organiques  ;  S"*  servir  de  terrain  aux  manifestations  da 
«  libre  arbitre,  qui  ne  peut  se  déployer  que  sur  la  scène  do 
«  monde  (3)  ;  3*"  servir  d'instrument  à  l'ordre  spirituel  quand 
a  celui-ci,  par  suite  de  la  conduite  des  hommes,  ne  juge  pas  à 
«  propos  d'intervenir ,  aimant  mieux  laisser  aller  les  choses 
(t  à  leur  cours  ordinaire.  Il  entre  dans  quelques  développe- 
«  ments  sur  ce  troisième  point,  dont  il  croit  trouver  la  conBr- 
«  mation  dans  les  prophéties  de  Jérémie  conseillant  à  Jada 
«  de  se  soumettre  au  joug  du  roi  de  Babylone ,  contrairement 
«  aux  suggestions  des  faux  prophètes,  qui  annonçaient  une  dé- 
«  livrance  surnaturelle,  mais  à  laquelle  la  corruption  du  pen- 
ce pie  ne  lui  donnait  aucun  droit.  L'ordre  spirituel,  à  son  leur, 
«  a  deux  objets  :  i"*  diriger  et  protéger  les  personnages  saints 
«  et  pieux,  les  adeptes  de  la  loi  divine  en  général,  ce  qui  con- 
«  stitue  sa  tâche  régulière;  2^  agir,  mais  exceptionnellement, 
«  dans  des  cas  d'impérieuse  nécessité,  sur  les  païens,  sur  les 
i(  non-israélites,  ainsi  que  nous  le  savons  par  les  catastrophes 
«  du  déluge  et  de  Sodome,  ou  accidentellement ,  c'est-à-dire 
«  en  exerçant  une  influence  médiate  sur  les  hommes  sainte  el 
(c  la  nation  sainte. 

«  Quant  à  l'action  providentielle,  Erama  adopte  la  classifl- 
«  cation  à  laquelle  nous  nous  sommes  arrêté.  II  reconnait 
«  1<>  une  Providence  générale;  3"  une  Providence  nationale, 
(c  qu'il  qualifie,  lui,  de  Providence  israélite;  S""  une  Providence 

(l)  Akéda,  disierUiion  3«.  (5)  Akéda ,  diMerUtion  3]  AboUi,oli.  ^, 

(a)  Akéda,  disserlaiion  56.  Mitohoa  I . 


Digitized  by  VjOOQIC 


DB   LA   PROTIDBNCE.  143 

H  indîTidaelle ,  spécialement  en  rapport  avec  les  justes.  En  ce 
«  qui  concerne  la  première,  il  enseigne  que  Dieu,  bien  qall  ait 
c  remis  le  gouvernement  du  monde  à  ce  que  Ton  appelle  Vor- 
c  dre  planétaire^  ne  Tabandonne  jamais  entièrement  à  la  dis- 
«  créiion  de  ce  dernier.  Aussi,  quand  il  s*aperçoit  que  le  dësor- 
«  dre  moral  s*empare  de  la  totalité  ou  d'une  portion  notable 
«  du  genre  humain,  il  intervient  pour  rectifier  la  marche  de  la 
«  société,  soit  par  un  cataclysme  universel,  soit  par  la  confusion 
«  des  langues,  comme  nous  le  dit  la  légende  de  la  tour  de  Ba- 
ft  bel,  soit  enfin  par  la  destruction  d*une  nationalité,  enseigne- 
«  ment  qui  nous  donne  la  catastrophe  de  Sodome.  La  Provi- 
m  dence  israélite^  selon  Tauteur,  remporte  sur  la  première  en 
«  ce  qu'elle  ne  se  borne  pas  à  une  surveillance  générale  et 
«  lointaine,  mais  qu'elle  se  traduit  par  une  sollicitude  toute 
«  particulière ,  et  s'annonce  par  cette  vigilance  constante  que 
«  Ton  n'exerce  qu'à  l'égard  de  ceux  dont  l'existence  nous  est 
c  bien  chère.  Enfin,  la  Providence  individuelle  se  met  en  rap- 
«  port  avec  les  justes,  les  pieux,  les  saints,  avec  tous  ceux  qui, 
«  grâce  à  leur  vie  exemplaire ,  semblent  vouloir  s'identifier 
«  avec  Dieu,  et,  pour  ce  motif,  méritent  qu'il  s'occupe  d'eux 
«(  comme  de  lui-même.  L'auteur  invoque  ici  le  témoignage 
«  d'Aristote  (1),  rendant  hommage,  lui  aussi,  à  cette  sorte  d'in- 
u  timilé  qui  règne  entre  Dieu  et  ses  rares  élus.  Plus  ils  vivent 
«  de  la  vie  spirituelle,  plus  ils  sont  chers  à  Dieu,  dit-il.  Fidèle 
«  à  la  vraie  méthode  théologiqoe,  qui  se  sert  de  l'Écriture 
a  comme  d'une  pierre  de  touche  pour  éprouver  les  doctrines , 
«  Erama  appuie  sa  théorie,  que  nous  venons  de  résumer,  sur 
K  le  psaume  XXXUI,  dans  lequel  il  croit  trouver  la  sanction 
«  de  la  triple  Providence ,  d'abord  générale,  puis  nationale ,  et 
«  enfin  spéciale  pour  les  justes  (2).  » 

Résumé  général  db  la  phemiére  partie  du  dixième  dogme. 

On  ne  vous  en  voudra  pas  d'avoir  introduit  dans  notre  cadre 
cette  analyse  succincte  des  idées  professées  par  Erama  sur  la 

(t)  AriftoU,  ÊlMque,  ohtp.  10.  (S)  Voy.  Akédt,  ditierution  54. 


Digitized  by  VjOOQIC 


144  DIXIÈME    DOGME. 

proYidence.  Od  s'apercevra  sans  peine  qu'elles  complètent 
celles  qui  ont  été  émises  par  Maïmonide  et  par  Albou  A  lui 
Thonneur  d'avoir  été  le  premier  à  poser  les  bases  des  rapports, 
disons  mieux,  de  l'harmonie  qui  règne  entre  Tordre  naturel  et 
Tordre  providentiel,  de  celte  alliance  qui  est  la  clef  de  tant  de 
mystères,  qui  contient  la  réhabilitation  éclatante  et  tout  à  fait 
rationnelle  du  miracle,  qui  sait  mettre  la  paix  et  la  concorde  là 
où  notre  courte  vue  ne  voyait  que  conflit  et  antagonisme.  A  lai 
encore  Tinitiative  d'un  tracé  complet  du  dogme,  de  la  détermi- 
nation de  ses  trois  aspects  principaux ,  qui  nous  a  mis  sur  la 
voie  de  tous  les  éléments  constitutifs  du  dogme,  d'une  Provi- 
dence partageant  ses  soins  entre  l'individu,  la  nationalité  et 
Thumanilé. 

Nous  avons  vu  se  reproduire  ici  un  fait  spéculatif  que  nous 
avons  eu  déjà  l'occasion  d'observer  à  propos  d'autres  principes 
fondamentaux  (1),  à  savoir  que  les  organes  de  l'école  théolo- 
gique ont  rarement  embrassé  un  dogme  quelconque  sous  toutes 
ses  faces,  chacun  d'eux  s'attachant  à  un  côté  différent  qu'il 
s'efforce  de  mettre  en  lumière.  Et  l'unité,  on,  pour  mieux  dire  ^ 
la  progression  de  la  théologie,  git  dans  cet  enfantement  labo- 
rieux, successif,  des  grandes  vérités  dogmatiques.  De  là  l'impé- 
rieuse nécessité  de  Tétudier  dans  ses  principaux  organes .  à 
moins  que  Ton  ne  préfère  aboutir  à  des  résultats  partiels  qui 
ne  seraient  pas  plus  la  véritable  expression  du  dogme  qu'une 
ébauche  informe  n'est  une  œuvre  de  maître.  Et  si  nous  étions 
assez  heureux  pour  réunir  tous  les  éléments  qui  entrent  dans  la 
notion  de  la  Providence,  nous  le  devrions  à  l'étude  attentive 
des  principes  formulés  pendant  les  trois  cycles ,  le  troisième 
enveloppant  ses  deux  aînés  comme  le  second  enveloppe  le  pre- 
mier. Le  sujet  est-il  épuisé?  Non,  par  cette  raison  bien  simple 
qu'il  est  inépuisable.  C'est  surtout  aux  conceptions  qui  sont  à 
la  fois  primordiales  et  éternelles  que  s'applique  la  qualification 
donnée  par  Job  à  la  sagesse  :  «  Incommensurable  comme  l'es- 
pace, infinie  comme  l'océan  (2).  »  Il  importe  donc  de  travailler 

(!)  Voy.  notre  Théodicée  ei  noire  RéTéUtloD,  pasiim. 
(S)  Job,  XI,  9;  Talmnd,  Eroubin,  91. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PROVIDENCE.  143 

sans  cesse  à  cette  œuvre  de  reconstruction  de  la  vérité  reli- 
gieuse; chaque  pierre  apportée  à  Tédifice  est  une  marque  de 
progrès  ;  chaque  pas  fait  en  avant  est  une  conquête  au  profit 
de  la  science  sacrée.  Ce  qui  n'importe  pas  moins,  c'est  de  s'ar- 
rêter de  temps  en  temps  pour  jeter  un  coup  d'œil  rétrospectif 
sur  le  chemin  parcouru,  sur  le  labeur  accompli.  Appliquons  ce 
procédé  à  la  Providence  comme  nous  l'avons  fait  à  Tégard  des 
dogmes  précédents. 

Ëpars  dans  l'Ëcriture  et  dans  la  tradition,  il  s'agissait  avant 
tout  de  recueillir  les  matériaux,  de  les  classer  suivant  leur  na- 
ture, de  les  approprier  au  monument  que  nous  nous  proposions 
d'élever.  Pour  nous  acquitter  de  cette  tâche,  nous  avons  com- 
mencé par  tracer  ce  que  l'on  pourrait  appeler  le  domaine  pro- 
videntiel, envisageant  le  dogme  tour  à  tour  dans  son  essence, 
dans  ses  rapports  généraux  avec  l'homme  et  la  société,  dans 
son  action  directe.  Relativement  au  premier  point,  nous  avons 
vu  la  Providence  planant  sur  l'humanité,  sur  les  diverses  na- 
tionalités comme  sur  les  innombrables  individus ,  conservant 
la  matière  et  l'esprit,  s'étendant  à  la  nature  organique  et  inor- 
ganique, réalisant  cette  âme  du  monde  confusément  entrevue 
par  la  philosophie  ancienne  (1),  veillant  à  son  œuvre  avec  la 
sollicitude  de  Thabile  ouvrier  qui  ne  se  repose  que  sur  lui- 
même  pour  le  gouvernement  de  la  machine  qu'il  a  créée  avec 
amour.  Sur  le  second  point,  nous  nous  sommes  attaché  à  sur- 
prendre Taction  providentielle  dans  ses  manifestations  princi- 
pales. Nous  lavons  trouvée  en  dehors  comme  en  dedans  de 
nous-mcmes  :  au  dehors ,  dans  le  fait  des  subsistances  ne  fai- 
sant jamais  complètement  défaut  ni  aux  hommes  ni  aux  ani- 
maux, dans  le  paupérisme  considéré  comme  le  stimulant  de  la 
charité,  dans  cette  chaîne  d'or  de  la  fraternité  universelle  unis- 
sant les  hommes  par  le  bienfait  et  parla  gratitude,  substituant 
à  la  simple  juxtaposition  des  êtres  le  lien  moral  de  la  solida- 
rité; au  fond  de  nous-mêmes,  dans  cette  confiance  indestruc- 
tible, dans  cette  foi  profonde,  intuitive,  qui  finit  toujours  par 

(I)  Voy.  Guide,  II«  partie,  ch&p.  4. 

10 


Digitized  by  VjOOQIC 


146  DIXIÈME   DOGME. 

nous  ramener  à  Dieu,  en  dirigeant  vers  lui  nos  yeux  avec  nos 
coeurs,  nos  pensées  avec  nos  paroles;  et  puis  encore  dans  cet 
aiguillon  de  la  souffrance,  précieux  avertissement  qui  s'adresse 
à  tous  les  fils  d*Àdam ,  attendu  qu'il  n*y  a  personne  au  monde 
qui  ne  souffre  ou  dans  son  corps,  ou  dans  son  esprit,  on  dans 
ses  affections,  ou  dans  son  bonheur,  ou  dans  ses  intérêts. 
Enfin  le  troisième  point,  Tintervention  providentielle  propre- 
ment dite,  a  été  mis  en  parfaite  évidence  par  l'Histoire  Sainte. 
Confirmant  la  doctrine  dlsaïe  et  de  Job  sur  l'impuissance  et  la 
vanité  des  projets  des  méchants  contre  les  justes,  en  dépit  de 
l'habileté  de  leurs  combinaisons,  sanctionnant  le  précepte  par 
l'exemple,  l'Histoire  Sainte  nous  montre  Jacob  échappant  à  la 
vengeance  d'Ësaû,  Joseph  triomphant  de  l'implacable  hostilité 
de  ses  frères,  David  évitant  toutes  les  embûches  de  Saûl  et  de  ses 
ennemis,  et,  sur  une  scène  plus  vaste,  Israël,  pauvre  agneau 
traqué  par  tant  de  chasseurs  acharnés  à  sa  perte,  résistant  à 
toutes  les  attaques,  sortant  de  ses  épreuves  purifié  et  retrempé. 
Au-dessus  de  ces  trois  phases,  et  comme  pour  les  unifier  en  un 
seul  point  lumineux ,  apparaît  la  spiritualité  du  dogme  de  la 
Providencey  telle  qu'elle  nous  est  enseignée  par  les  organes  les 
plus  autorisés  de  l'école  Ihéologique,  celte  spiritualité  qui  re- 
jaillit sur  le  tout  et  qui  s'insinue  dans  les  moindres  particula- 
rités, dans  les  coins  les  plus  mystérieux  de  l'univers,  embras- 
sant les  missions  nationales  et  les  tâches  individuelles,  montrant 
autant  d'aversion  pour  Vimage  de  Dieu  qui  se  dégrade  et  s  avi- 
lit que  d'affection  et  de  sympathie  pour  celle  qui  se  mire  dans 
la  perfection  intellectuelle  et  morale,  et  qui  ne  veut  voir  la 
figure  humaine  que  dans  la  dignité  humaine  ! 

Nous  doutons  fort  que  la  raison  moderne  soit  en  mesure  de 
nous  fournir  des  enseignements  comparables  à  ceux  qui  se  sont 
si  largement  déroulés  devant  nous,  et  nous  n'hésitons  pas  à 
prédire  de  grandes  destinées  au  dogme  de  la  Providence  tel 
qu'il  est  professé  par  le  judaïsme. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DEUXIÈME  DIVISION. 
DU  LIBRE  ARBITRE. 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  VjOOQIC 


DEUXIEME    DIVISION. 


DV  LIBRE  ARBITRE. 


Il  serait  oiseux  de  démontrer  que  la  question  du  libre  arbitre 
se  rattache  étroitement  à  celle  de  la  Providence.  Si  Maimonide 
a  oublié  de  mentionner  cette  corrélation  dans  son  formulaire 
dogmatique,  il  a  réparé  l'omission  dans  son  traité  Ihéologique, 
où  il  commence  son  exposé  de  la  Providence  dans  les  termes 
suivants  :  —  c<  C'est  un  principe  fondamental  de  la  loi  de  Moïse, 
«  que  Tbomme  possède  dans  toute  sa  plénitude  la  faculté  d'agir  ; 
«  que  par  sa  nature ,  par  son  choix  comme  par  sa  volonté,  il 
«(  fait  tout  ce  qu'il  nous  est  possible  de  réaliser  dans  les  limites 
«  posées  à  notre  activité  (1).  »  -r  Nous  croyons  d'ailleurs 
avoir  établi  que,  si  le  libre  arbitre  n'existait  pas,  Tordre  provi- 
dentiel perdrait  sa  principale  raison  d'être.  Si  rien  ne  change 
ni  ne  se  modifie,  si  les  éléments  intellectuels  et  moraux  sont, 
aussi  bien  que  la  matière,  sous  l'influence  d'une  loi  immuable. 
Tordre  naturel  suffirait  à  cette  tftcbe.  L'intervention  constante 
et  directe  de  Dieu  ne  se  comprend  qu'en  tant  qu'il  s'agit  de  rec- 
tifier les  déviations  de  l'individu  et  de  la  société,  lorsqu'ils  s'é- 
cartent par  trop  du  chemin  qui  leur  est  tracé.  C'est  alors  que 
la  Providence  a  soin  de  corriger  ces  écarts,  en  ramenant 
l'homme  dans  la  voie  qui  conduit  au  juste  et  au  bien.  C'est 
parce  qu'il  a  plu  à  Dieu  de  créer  l'homme  libre  qu'il  s'est  obligé 


(i)  Guide,  nie  partie,  chap.  17,  ola-      tie,  traite  de  la  Pénitence,  ohap.  6,  halache 
«(Bième  opinion.  Cf.  Tad  ha-Hasaka,  l'*  par-      première. 


Digitized  by  VjOOQIC 


130  DIXIÈME    DOGME. 

à  le  sarreiller,  à  le  suivre  dans  toutes  les  sinuosités  de  la  vie  , 
sans  jamais  se  relâcher  dans  sa  vigilance,  comme  le  dit  le  poète 
sacré:  «  Il  ne  dort  ni  ne  sommeille,  le  gardien  d'Israël  (1).  » 
Nous  n'en  dirons  pas  davantage  pour  justifier  le  plan  que  nous 
avons  adopté,  et  qui  consiste  à  traiter  du  libre  arbitre  à  la  suite 
de  la  Providence. 


CHAPITRE  V',  —  Du  libre  arbitre  selon  l'Écritare. 


§  I^.  Les  textes  bibliques  et  leur  explication. 

Il  suffit  d'y  mettre  un  peu  de  bonne  foi  pour  reconnaître  à 
la  Bible  le  mérite  d'avoir  affirmé  hautement,  solennellement, 
le  principe  du  libre  arbitre.  Qui  ne  voit  tout  d'abord  que  la  lé- 
gislation de  Moïse  manquerait  de  base  si  elle  n'avait  pour  fon- 
dement la  liberté  humaine?  Sans  parler  des  châtiments  corpo- 
rels et  de  la  vindicte  publique  qui  forment  la  sanction  pénale 
des  lois  de  toutes  les  nations,  qu'est-ce  donc  que  l'assentiment 
et  la  colère  de  Dieu,  si  souvent  invoqués  par  le  législateur»  pré- 
sentés comme  les  compagnons  inséparables  du  mérite  et  du  dé- 
mérite? La  rémunération  divine  implique  la  responsabilité 
humaine,  de  même  que  celle-ci  implique  la  liberté.  Que  fait 
donc  la  Bible?  Elle  n'attend  pas  jusqu'à  la  promulgation  de  la 
loi  pour  proclamer  le  libre  arbitre  ;  elle  en  fait  la  base  des  pre- 
miers rapports  de  Dieu  avec  l'homme.  Quel  est,  en  effet,  l'objet 
de  la  première  révélation  faite  à  Adam?  C'est  la  défense  de 
manger  du  fruit  de  l'arbre  de  la  science  :  or  on  ne  défend  qu'à 
celui  qui  possède  la  faculté  d'enfreindre.  Cela  résulte  plus  clai- 
rement encore  de  l'interrogatoire  subi  par  les  coupables, 
l'homme  rejetant  la  faute  sur  la  femme,  la  femme  sur  le  ser- 
pent tentateur  ;  c'est-à-dire  qu'ils  plaident  non  pas  la  fatalité 

(l)  Psaomes,  CXXI,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU    LIBRE   ARBITRE.  i«M 

ai  la  contrainte  matérielle,  mais  les  circonstances  atténuantes, 
moliyées  par  une  certaine  pression  morale,  par  Tentralnement 
et  la  séduction  (1).  Remarquez  encore  que  ce  système  de  dé- 
fense n'est  pas  admis  par  le  juge  suprême  et  que  Tarrêt  pro- 
noncé par  lui  sortit,  comme  on  dit  an  palais,  son  effet  plein 
et  entier.  Pourquoi  ?  Évidemment  parce  que  Dieu  a  départi  à 
rbomme  la  liberté  morale  à  dose  suffisante  et  que  celui-ci  se 
trouve  armé  d'une  force  de  résistance  propre  aie  faire  triompher 
des  attaques  de  ce  genre. 

Veut-on  quelque  chose  de  plus  formel?  On  n'a  qu'à  prendre 
la  révélation  de  Gain  :  «  Le  péché  t'attend  à  la  porte,  lui  est-il 
dit;  il  cherche  à  l'attirer  à  lui,  mais  tu  en  es  le  maître  (i).  » 
Peat-on  dire  plus  nettement  à  Fhomme  :  Tu  es  libre,  mais  res- 
ponsable ;  tu  as  une  lutte  à  soutenir,  mais  tu  n'es  le  jouet  d'au- 
cône  fatalité  ;  tu  as  un  redoutable  ennemi  à  combattre,  mais  tu 
es  armé  pour  le  combat  et  pour  la  victoire?  Ainsi  la  révélation 
primitive  et  la  révélation  sinaîque  sont  d'accord  sur  ce  point 
capital. 

Est-ce  tout?  Non,  il  y  a  quelque  chose  de  mieux  encore.  £n 
pareille  matière,  l'alliance  de  la  théorie  avec  la  pratique,  de 
ridée  avec  le  fait,  est  presque  de  rigueur,  et  le  génie  organi- 
sateur de  Moïse  ne  pouvait  pas  s'y  tromper.  Sachant  que  la  fa- 
talité joue  un  grand  rôle  dans  les  mœurs  des  anciens  peuples  de 
rOrient,  berceau  d'Abraham  et  de  la  race  hébraïque;  ne  vou- 
lant pas,  d'un  autre  côté,  que  l'intervention  divine,  qui  occupe 
l'avant-scène  dans  sa  constitution,  vienne  jamais  à  étouffer  la 
voix  du  libre  arbitre,  le  législateur  a  soin  de  consolider  le  prin- 
cipe de  la  liberté  en  le  traduisant  en  acte,  en  en  faisant  l'objet 
d'une  de  ces  manifestations  grandioses  dont  le  souvenir  de- 
vait se  perpétuer  à  travers  les  générations.  Il  s'agit  de  la  solen- 
nité prescrite  par  Moïse  et  accomplie  par  Josué  (3),  de  la  pro- 
clamation des  bénédictions  et  des  malédictions  dans  la  vallée 


(t)  Voy.  notre  RéTélalion,  p.  ir>-i6.  (3)  Deiitér.,  XI,  t9  ;   XXVH,  lt-14 

[i]  Genè«e,  IV,  7.  Cf!  notre  Rétélatioc,      Joiaé,  VUI,  30-35. 

l.c. 


Digitized  by  VjOOQIC 


452  DIXIÈME  DOGME. 

qui  sépare  le  mont  Garizim  da  mont  Ëbal,  sur  chacun  des- 
qaels  se  tenaient  debout  six  tribus,  la  moitié  dlsraël,  sanction- 
nant par  un  unanime  et  retentissant  Amen  cette  profession  de 
foi  de  la  liberté  morale  faite  à  haute  et  intelligible  voix  par  les 
lévites.  Ce  n'est  pas  nous,  à  coup  sûr,  qui  afficherons  le  dédain 
pour  renseignement  théorique  ;  ce  n'est  pas  nous  qui  contes- 
terons Tefficacité  de  la  doctrine  qui  s'infiltre  lentement  dans  les 
couches  populaires,  semblable  à  la  goutte  d'eau  qui  creuse  à  la 
longue  le  plus  dur  rocher.  Mais  cela  ne  nous  empêche  pas  de 
rendre  justice  à  ces  commémorations  et  journées  historiques 
qu'on  peut  appeler  à  bon  droit  les  champs  de  mai  de  la  religion, 
où  la  vérité  semble  s'élever  sur  le  pavois  pour  être  acclamée  par 
les  masses.  C'est  à  cette  catégorie  qu'appartient  la  manifestation 
sur  les  monts  Garizim  et  Ebal,  où  la  grandeur  majestueuse  de 
la  scène  fut  appropriée  à  la  grandeur  imposante  de  la  céré- 
monie. 

Si  de  Moïse  nous  passons  aux  prophètes  et  à  leur  enseigne- 
ment, nous  verrons  que  le  libre  arbitre  y  coule  à  pleins  bords , 
le  prophétisme  n'étant  après  tout  qu'un  appel  incessant  et  pres- 
sant à  cette  noble  faculté.  Qu*est-ce  donc  que  ces  brûlantes  ex- 
hortations au  sujet  de  l'intelligence  et  de  la  pratique  de  la  loi, 
et  ces  menaces  dirigées  contre  les  violations  religieuses  et  mo- 
rales, et  ces  perspectives  d'une  brillante  régénération,  promise 
comme  la  récompense  d'une  douloureuse  expiation  ?  Ce  sont 
autant  de  tableaux  d'une  réalité  qui  n'est  possible  qu'avec  la 
liberté  humaine.  Parmi  les  termes  dont  ces  prédicateurs  inspi- 
rés se  servent  pour  fiétrir  la  conduite  et  les  défections  d'Israël, 
nous  remarquons  celui  de  prostitution  ou  i'infidélitéy  dont  les 
remontrances  d'Osée  et  d'Ezéchiel  sont  pleines  (1).  Tout  le 
monde  connaît  la  femme  éhontëe  du  premier,  ainsi  que  la  san- 
glante satire  du  dernier,  représentanlJuda  et  Israël,  Jérusalem 
et  Samarie,  sous  la  figure  de  deux  sœurs  livrées  à  la  plus  in- 
fâme prostitution.  Eh  bien,  l'infidélité  n'est-elle  pas  le  corrélatif 
de  la  liberté?  N'implique-t-elle  pas  la  faculté  de  choisir,  de  pas. 

(1)  Osée,  ohap.  I,  S,  S,  4,  5,  7  et  9;  ÊzéchJel,  chap.  16  et  «3;  Jërimle, chap.  3« 


Digitized  by  VjOOQIC 


DO    LIBRE   ARBITRE.  153 

scr  d'un  extrême  à  Faulre,  de  déserter  la  vertu  pour  le  vice, 
la  voie  du  devoir  pour  les  sentiers  sauvages  de  la  licence?  Un 
anlre  terme  non  moins  significatif,  et  dont  remploi  remonte 
d'un  côté  jusqu'à  Moïse,  pour  redescendre  de  Tautre  en  pleine 
tradition,  c'est  celui  du  retour  vers  Dieu^  résumant  en  lui  Ten- 
semble  des  actes  et  des  sentiments  de  la  pénitence  (1).  Or  ce 
retourne  peut  s'effectuer  que  par  le  fait  de  Tinitiative  person- 
nelle, et,  par  suite,  d'une  impulsion  interne  venant  en  droite 
ligne  du  libre  arbitre.  S'il  est  un  acte  au  monde  qui  soit  en 
contradiction  avec  le  principe  du  fatalisme,  c'est  assurément 
l'acte  du  retour  vers  Dieu,  de  cette  précieuse  Theschouha 
(rti^en],  réaction  énergique  contre  la  pression  de  la  matière,  la 
contrainte  des  sens  et  la  violence  des  passions.  Il  s'ensuit  que 
Ton  comprendrait  fort  mal  les  prophètes  et  le  prophétisme  si 
on  se  laissait  aller  contre  eux  à  des  soupçons  de  tiédeur  ou 
de  froideur  par  rapport  à  la  liberté  morale.  Elle  s'y  trouve 
broyée  avec  les  couleurs  qui  caractérisent  la  langue  spéciale  de 
ces  envoyés  divins. 


§  2.  Solution  des  objections  tirées  de  l'Ecriture  contre 
le  libre  arbitre. 

En  regard  des  paroles  et  des  actes  que  nous  venons  de  citer 
en  faveur  du  libre  arbitre,  il  s'en  présente  d'autres  qui  semble- 
raient le  mettre  en  question  et  lui  substituer  la  fatalité.  Il  y  a 
d'abord  l'objection  bien  connue  de  Vendurcissement  du  cœur  de 
iPAaraon,  opéré  par  Dieu  lui-même,  endurcissement  qui  se  re- 
produit à  l'égard  du  roi  Si'hon,  des  peuplades  chananéennes, 
voire  même  d'Israël  en  décadence  (S).  On  sait  que  les  détrac- 
teurs de  la  Bible  ont  fait  grand  bruit  de  l'endurcissement  de 
Pharaon,  de  Pharaon  qu'ils  n'hésitent  pas  à  présenter  comme 

(i)  Dealer.,  cb«p.  50;  l8aïe,55;  Jéré-  (i)  Exode,  ohap.  5,  9,  10,  Il  et  if; 

iDie,3el4;Èxéchiel,  18;  Osée,  14;  Joei.i.  Dealer.,  Il,  SO;   Joiaé»  XI,  iO;    Iiaïe, 

Talmod,  traités  de  Rotch  Huohana  et  de  VT,  10. 
Yonui,  et  pastim. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


154  DIXIÈME    DOGME. 

rinnocente  victime  des  yengeances  d'en  haut,  dont  Moïse  se 
faisait  Tinstrument.  Pour  ne  pas  empiéter  sur  le  terrain  de  la 
tradition  et  de  Técole  tbéologique,  qui  toutes  les  deux  s'occu- 
pent de  robjection,  nous  voulons  nous  en  tenir  strictement  au 
texte  de  l'Ëcriture,  et  montrer  qu'on  aurait  grandement  tort 
d'en  arguer  contre  le  libre  arbitre.  Commençons  par  donner 
gain  de  cause  à  nos  adversaires  ;  prenons  à  la*  lettre  l'endurcis- 
sement du  cœur  de  Pharaon  ;  supposons  que  c'est  la  volonté  de 
Dieu  qui  le  maintient  en  état  de  révolte,  qui  étouffe  dans  le 
cœur  du  tyran  tout  retour  aux  sentiments  de  justice  et  d'hu- 
manité. Qu'est-ce  que  cela  prouve?  Que  le  libre  arbitre  n'existe 
pas?  que  «  Vhomme  s'agite  el  Dieu  le  mène  »  ?  Pas  le  moins  du 
monde.  Il  n'en  résulterait  qu'une  chose,  à  savoir  qu'il  peut  ar- 
river, mais  tout  à  fait  exceptionnellement,  que  des  criminels 
déjà  endurcis  sont  parfois  maintenus,  fortifiés  dans  leur  état 
mental,  s'il  plaît  à  Dieu  de  leur  infliger  un  châtiment  exem- 
plaire, de  façon  à  faire  tourner  leur  culpabilité  même  au  profit 
de  l'instruction  des  rois  et  des  peuples.  Hais  n'est-ce  pas  une 
vérité  vulgaire,  un  argument  du  sens  commun,  que  l'exception 
confirme  la  règle  ?  Et  cette  violence  faite  à  un  pécheur  hors 
ligne,  et  cette  contrainte  exercée  sur  un  méchant  obstiné,  ne 
sont  qu'une  preuve  de  plus  à  l'appui  de  la  liberté  humaine  dans 
Tétat  normal  et  habituel.  S'il  n'en  était  pas  ainsi,  la  Bible  nous 
annoncerait-elle,  comme  à  son  de  trompe,  non  pas  une  fois, 
mais  dix  fois,  que  Dieu  fortifia  le  cœ.ur  de  Pharaon?  Il  faut  bien 
que  ce  soit  là  une  anomalie,  un  fait  irrégulier,  en  opposition 
avec  le  cours  ordinaire  des  choses,  pour  que  le  récit  le  relève  à 
tant  de  reprises,  au  moyen  de  cette  phrase  stéréotypée  :  «  Et 
j'endurcirai  le  cœur  de  Pharaon,  et  Dieu  endurcit  le  cœur  de 
Pharaon.  »  C'est  un  miracle,  si  l'on  veut,  un  miracle  de  plus  à 
enregistrer  au  nombre  de  ceux  qui  constituent  l'épopée  de 
TExode.  C'est  une  suspension  sui  generis  de  l'ordre  naturel,  un 
point  d'arrêt  dans  l'action  du  libre  arbitre,  au  même  titre  que 
les  dix  plaies  sont  une  suspension  de  l'ordre  physique.  On  le 
voit  bien,  loin  d'en  sortir  mutilé,  le  principe  y  gagne  cette  sta- 
bilité de  la  règle  mise  en  regard  de  Texception. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU    LIBRE   ARBITRE.  155 

Hais  tout  ceci  n*est  qu'une  hypothèse  ;  nous  avons  raisonné 
dans  le  sens  de  nos  contradicteurs.  En  réalité,  Texpression 
d'endurcissement  du  cœur  opéré  par  Dieu  ne  saurait  être  prise 
à  la  lettre  ;  ce  serait  oublier  les  plus  graves  enseignements  de 
la  théodicëe,  notamment  la  théorie  desanlhropomorphismes  (i). 
Il  a  été  établi  que  tout  fait  ou  idée  qui  s'écarte  sensiblement  de 
raction  ou  de  la  pensée  régulière  est  réputé  œuvre  divine.  Le 
Tentde  Dieu,  la  flamme  de  Dieu,  les  cèdres  de  Dieu  (2),  expri- 
ment ridée  de  Textraordinaire,  du  prodigieux.  Nous  sommes 
d'autant  plus  fondé  à  appliquer  cette  interprétation  à  Tendur- 
cissement  de  Pharaon  que  le  récit  lui-même  a  soin  de  nous  la 
suggérer  dès  le  début.  C'est  à  la  première  apparition  de  Dieu  à 
Moïse,  c'est  dans  sa  première  allocution ,  qu'il  lui  tient  ce  langage  : 
«  Je  sais  que  le  roi  d'Egypte  ne  vous  laissera  pas  aller ,  pas  même 
sons  les  coups  de  ma  main  puissante jusqu'à  ce  que  je  dé- 
ploie ma  force  et  que  je  l'accable  sous  le  poids  de  mes  prodiges  ; 
alors  seulement  il  vous  lâchera  (3).  »  Est-ce  clair?  Dieu  signale 
à  Moïse  les  difficultés  de  sa  mission  ;  il  le  prévient  qu'il  aura 
affaire  à  un  roi  puissant ,  orgueilleux ,  doué  d'une  forte  dose 
d'énergie  et  d'obstination,  nullement  disposé  à  céder  autrement 
qu'à  la  dernière  extrémité.  Mais,  persistera-t-on  à  objecter,  si 
ce  n'est  qu'une  figure,  si  Pharaon  ne  fait  que  céder  à  son  pro- 
pre entêtement ,  pourquoi  Dieu  ne  l'écrase-t-il  pas  d'un  seul 
coup?  pourquoi  ne  rend-il  pas  le  miracle  plus  éclatant  par  la 
soudaineté  de  la  catastrophe?  L'objection  est  encore  prévue,  et 
l'Ëcriturea  soin  de  nous  expliquer  la  conduite  de  Dieu  à  l'égard 
du  roi  d'Egypte  :  «  Je  pourrais  bien,  lui  fait-il  dire  par  Moïse, 
t'anéantir,  toi  et  ton  peuple,  par  le  fléau  de  la  peste  ;  si  je  t'ai 
maintenu,  c'est  pour  te  montrer  ma  force  et  faire  connaître  mon 
nom  par  toute  la  terre  (4).  »  Pour  plus  de  certitude,  la  chose 
est  répétée  à  Israël  dans  des  termes  identiques  :  a  C'est  moi , 
dit  l'Ëternel,  qui  ai  endurci  le  cœur  de  Pharaon  afin  de  dé- 


Ci)  Voy.  notre  Th<odicée,  p.  Si7-«S8.  (5)  Eiode,  UI.  19  et  iO. 

(«)  Nombref,  XI,  31;  Puamet,  CIV,  16;  (4)  Exode,  IX,  15  et  16. 

Ceatiqnei,  VIII,  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


156  DIXIÈME    DOGMB. 

ployer  contre  lui  tous  mes  miracles,  afin  de  perpétuer  chez  tes 
fils  et  tes  petits-fils  le  souvenir  des  prodiges  opérés  en  Egypte  ; 
vous  saurez  ainsi  que  je  suis  le  Seigneur  (i).  »  Qu'est-ce  à  dire  ? 
Que  la  grandeur  du  châtiment  est  proportionnée  à  la  force  de 
la  rébellion  :  plus  celle-ci  prend  de  Tintensité,  et  plus  Dieu 
saura  la  faire  tourner  à  sa  gloire  et  au  triomphe  des  vrais  prin- 
cipes. Maintenant,  rien  de  plus  facile  que  d'étendre  cette  inter- 
prétation qui  jaillit  du  texte  à  tous  les  cas  semblables  mention- 
nés dans  la  Bible.  La  défaite  de  Si'hon  et  Textermination  des 
Chananéens  répondaient  si  bien  aux  desseins  de  Dieu  sur  Is- 
raël que  Ton  est  en  quelque  sorte  tenté  de  voir  sa  volonté  di- 
vine dans  le  fait  de  leur  résistance  suivi  de  leur  destruction. 
En  définitive ,  qu'on  les  prenne  dans  le  sens  littéral  ou  qu'on 
leur  applique  l'exégèse  des  anthropomorphismes,  ces  expressions 
aux  semblants  fatalistes  n'infirment  en  rien  le  principe  du  libre 
arbitre.  C'est  le  cas  ou  jamais  de  dire  avec  l'auteur  des  Pro- 
verbes :  «  Quand  la  sottise  de  l'homme  pervertit  sa  voie,  il  s'en 
prend  à  Dieu  (3).  »  Quant  à  cet  étrange  passage  dlsaïe,  disant  : 
«  Que  l'on  bouche  le  cœur  de  ce  peuple^  qu'on  lui  durcisse  les 
oreilles,  qu'on  détourne  ses  yeux,  de  peur  qu'il  ne  voie,  n'en- 
tende ,  ne  comprenne  et  ne  fasse  quelque  effort  en  vue  de  sa 
guérison  (3)  »,  il  suffit  vraiment  de  la  moindre  perspicacité 
pour  y  découvrir  l'indice  d'une  situation  désespérée ,  d'une 
démoralisation  incurable ,  d'un  peuple  courant  follement  à  sa 
ruine.  Elles  subsistent  donc  dans  leur  intégrité,  les  paroles  du 
législateur  :  «  J'ai  mis  devant  toi  la  vie  et  la  mort ,  la  bénédic- 
tion et  la  malédiction  ;  choisis  la  vie  (4).  » 

§  3.  Des  limites  de  la  liberté  morale. 

Après  avoir  affirmé  le  principe  de  la  liberté  morale,  il  im- 
porte d'en  fixer  les  limites,  de  dessiner  les  contours  de  sa  sphère 
d'action.  Et  d'abord,  n'est-elle  pas  illimitée?  Voilà  bien  une  hypo- 

(i)  Exode,  X,  1  et  S.  (3)  Istfe,  VI,  10. 

(S)  ProT.,XlX,3;of.Talfflad,Taultii,9.  (4)  Dealer.,  XXX,  19. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU   LIBRE  ARBITRE.  157 

thèse  qai  reçoit  an  double  démenti  de  la  part  de  Texpérience 
comme  de  la  religion  elle-même.  La  première  nous  fait  voir  la 
liberté  humaine  entourée  de  toutes  sortes  d'entraves  dans  son 
passage  de  Tétat  virtuel  à  Tétat  réel ,  du  domaine  du  moi  dans 
«lui  du  non-moi.  Que  de  projets  avortés,  que  de  dessein 
échoués,  que  de  résolutions  inaccomplies  dans  le  cours  de  la 
vie!  Et  notez  bien  que  nous  ne  parlons  ici  des  entreprises  mon- 
daines, des  affaires  de  plaisir  ou  d'intérêt,  dans  lesquelles  la 
libeHé  morale  est  moins  impliquée  que  la  passion  ou  Tinstinct. 
Non,  H  s'agit  des  actes  de  piété  ou  de  vertu,  souvent  empêchés 
par  des  obstacles  indépendants  de  notre  volonté ,  tels  que  la 
maladie ,  les  accidents,  la  perte  de  la  fortune,  et  mille  autres 
circonstances  imprévues.  Est-ce  que  le  libre  arbitre  ne  se 
heurte  pas  journellement  contre  ces  ëcueils  qu'il  rencontre 
soit  sur  la  haute  mer,  soit  au  moment  de  rentrer  dans  le  port? 
Quelle  est  donc  cette  liberté  si  peu  maltresse  de  ses  actes  et  du 
terrain  où  elle  doit  se  déployer?  Et  si  nous  nous  tournons  du 
côté  de  la  religion ,  de  la  religion  que  nous  venons  de  voir 
proclamer  si  formellement  la  liberté  du  choix  entre  le  bien  et 
le  mal,  ne  sommes-nous  pas  frappé  du  spectacle  de  l'antago- 
nisme entre  la  liberté  et  la  volonté  providentielle?  Sans  revenir 
sur  la  doctrine  d'Isaîe  et  de  Job,  amplement  exposée  (1),  qui 
nous  montre  Dieu  prenant  souvent  plaisir  à  déjouer  les  des- 
seins le  plus  habilement  combinés,  nous  citerons  quelques 
textes,  formulés  en  sentences  et  en  préceptes  autoritaires,  qui 
sembleraient  réduire  à  zéro  la  part  de  la  liberté.  Voici  les  plus 
expressifs  :  «  Nombreuses  sont  les  pensées  dans  le  cœur  de 
Thomme,  mais  c'est  le  dessein  de  Dieu  qui  se  réalise  (â).  9 
«  C'est  Dieu  qui  dirige  les  pas  de  l'homme,  celui-ci  n'y  en- 
tend rien  (3).  9  «  Qui  a  jamais  conçu  et  réalisé  une  chose  sans 
1  agrément  du  Seigneur?  N'est-ce  pas  la  bouche  du  Très-Haut 
qui  décide  du  bonheur  et  du  malheur  (4)  V  » 


(0  Voy.  plas  haut,  I"  parUe,  chap.  H,  (l)  /«(/.,  XX,  94;  Ptanmes,  XXXVU,  SS. 

I  «.  (4)  Lament.,  Ilf,  57  et  38. 

(«)  ProT.,  XÎX,  SS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


158  DIXIÈME   DOGME. 

Commenl  concilier  ces  faits  et  ces  préceptes  avec  la  plénitade 
da  libre  arbitre?  En  mettant  ce  dernier  à  sa  place,  en  détermi- 
nant nettement  ses  limites.  Oui,  le  libre  arbitre  est  complet, 
absolu,  mais  seulement  dans  Thomme  interne;  au  sein  du  moi 
il  ne  rencontre  ni  entraves,  ni  obstacles;  nul  effort  au  monde 
ne  peut  violenter  notre  conscience  ;  ni  homme  ni  ange  ne  sau- 
raient vous  forcer  à  vouloir  ce  que  vous  ne  voulez  pas;  chacun 
est  mailre  de  sa  pensée ,  souverain  arbitre  de  ses  résolutions 
intimes.  Mais,  dès  qu'il  s'agit  de  Texécution  libre  de  vos  déter- 
minations librement  arrêtées,  votre  liberté  n'est  plus  que  rela- 
tive, enfermée  dans  le  cercle  que  trace  tout  autour  de  nous  le 
monde  du  non-moi;  et  ce  cercle  va  s'élargissant  ou  se  rétrécis- 
sant suivant  les  lieux,  les  temps  et  les  circonstances  extérieu- 
res. Ici  la  liberté  morale  est  arrêtée  au  seuil  même  du  monde 
physique;  là  elle  parcourt  certains  degrés  delà  vie  pratique; 
ailleurs  elle  va  jusqu'au  bout,  menant  à  bonne  lin  ses  concep- 
tions. La  seule  règle  qu'il  y  ait  à  constater  en  cette  matière, 
c'est  l'absence  de  toute  règle  flxe,  eu  égard  à  l'impossibilité  déjà 
établie  de  limiter  l'action  providentielle  traçant  sa  voie  à  la  li- 
berté humaine.  Mais  cette  limitation  est-elle  juste,  est-elle  ra- 
tionnelle? Évidemment.  Qu'est-ce  que  la  liberté  morale?  Un 
fait  essentiellement  individuel  ;  elle  ne  saurait,  par  conséquent, 
exercer  en  dehors  du  moi  une  souveraineté  qui  ne  serait  qu'une 
usurpation  sur  le  domaine  public.  N'oublions  pas ,  du  reste , 
que  la  liberté  a  pour  fidèle  compagne  la  responsabilité,  allant 
où  elle  va,  s'arrêlant  où  elle  s'arrête,  vivant  et  mourant  avec 
elle.  Au  moment  où  nous  cessons  d'être  libres,  nous  cessons  d'ê- 
tre responsables,  et  conséquemment  nous  n'avons  pas  à  nous 
plaindre,  au  point  de  vue  de  la  justice,  de  ce  que  la  réalité  vient 
faire  échec  aux  plus  nobles  efforts  du  cœur  et  de  l'esprit.  Ici 
commence  la  tâche  de  la  Providence,  qui  assure  ou  empêche  les 
résultats  que  nous  poursuivons ,  selon  sa  volonté  et  son  juge- 
ment suprêmes.  À  cet  égard ,  il  en  est  de  la  liberté  morale 
comme  de  la  liberté  matérielle:  elle  doit  s'arrêter  court  à  l'en- 
droit où  elle  entrerait  en  collision  avec  celle  d'autrui. 
Les  textes  que  nous  avons  cités  sont^ils  en  désaccord  avec  la 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU    LIBRE   ARBITRE.  1S9 

thèse  que  nous  soutenons?  Nullement.  Tous  ils  attribuent  à 
Dieu  le  résultat ,  la  cause  finale,  sans  songer  à  infirmer  ou  à 
diminuer  le  rôle  du  libre  arbitre.  Et  cela  est  si  vrai  que  le  pro- 
phète ëlégiaque,  après  avoir  tout  imputé  à  la  volonté  d*en 
haut,  —  heur  et  malheur,  actes  et  phénomènes,  —  a  soin  d'a- 
joater  :  «  Mais  de  quoi  se  plaindrait  Thomme  vivant?  N*est-il 
pas  maître  de  ses  péchés  (1)?  C'est  dans  ce  rapprochement  im- 
médiat du  vouloir  de  Dieu  et  de  la  liberté  de  Thomme  que  se 
trouve  la  solution  du  problème.  Il  y  a  là  deux  principes  qui , 
loin  de  s'exclure ,  sont  destinés  à  vivre  en  bonne  et  parfaite 
harmonie.  Voici,  en  effet,  la  leçon  qui  nous  parait  en  ressortir  : 
il  peut  arriver  qu'en  présence  des  obstacles  que  le  libre  arbitre 
rencontre  sur  son  chemin,,  arrêté  tantôt  à  son  début,  tantôt 
dans  le  cours  de  son  développement,  souvent  au  moment  déci- 
sift  au  bruit  de  cette  affirmation  répétée  que  tout  aboutit  fina* 
lement  à  la  volonté  de  Dieu  en  dépit  de  nos  aspirations  comme 
de  nos  tentatives,  il  peut  arriver,  disons-nous,  que,  s'exagérant 
les  conséquences  de  celte  théorie  et  renonçant  alors  à  sa  liberté 
morale  comme  à  une  faculté  mort-née,  Thomme  se  laisse  aller 
à  la  dérive  du  fatalisme  et  perde  toute  foi  en  son  initiative.  Eh 
bien,  non  !  s'écrie  Jérémie  :  nous  n'avons  pas  le  droit  de  nous 
désespérer  tant  que  nous  restons  maîtres  de  nos  péchés,  c'est- 
à-dire  tant  que  nous  avons  le  choix  spontané  entre  le  bien  et  le 
mal,  tant  que  nous  avons  la  force,  et  nous  l'avons  toujours,  de 
lutter  contre  les  tendances  funestes ,  de  dompter  le  vice ,  de 
réagir  contre  les  passions  coupables.  C'est  là  une  prérogative 
assurée ,  une  faculté  qui  ne  nous  fait  jamais  défaut.  Mais,  si 
l'homme  n'est  jamais  désarmé  contre  le  mal  moral,  s'il  trouve 
en  lui,  toutes  les  fois  qu'il  songe  à  y  faire  appel,  une  puissance 
de  résistance  proportionnée  à  Tattaque ,  suffisante  à  Taccom- 
plissement  du  devoir;  si,  d'un  autre  côté,  sa  responsabilité  ne 
va  pas  au  delà  de  cette  limite,  il  a  tout  ce  qu'il  lui  faut  pour 
travailler  efficacement  à  sa  perfectibilité.  La  guerre  faite  au 
mal  n'est-elle  pas  le  plus  sûr  garant  de  la  réalisation  du  bien? 

(f)  Lament.,  111,  99. 


Digitized  by  VjOOQIC 


i60  DIXIÈME    UOGME. 

En  résumé ,  domination  pleine  el  entière  dans  la  région  in- 
terne, pouvoir  restreint  dans  le  domaine  extérieur,  parallèle 
de  la  responsabilité  avec  la  liberté,  celle-là  ne  dépassant  jamais 
celle-ci  d'une  ligne  ;  force  de  résistance  constante  et  invaria- 
ble contre  les  suggestions  et  les  attaques  du  mal  moral  :  tel  est 
le  but  du  libre  arbitre,  le  champ  d*action  qui  forme  son  empire. 


CHAPITRE  IL  —  Du  libre  arbitre  d'après  la  Tradition. 


S  i*'.  Des  principes  professés  par  la  Tradition  en  matière 
de  liberté  morale. 

Si  la  Tradition  est  pleine  de  leçons  et  de  préceptes,  déjà 
formulés,  (1)  relativement  à  la  Providence,  si  parfois  elle  sem- 
ble étendre  Tempire  de  celle-ci  au  delà  des  limites  raisonna- 
bles, elle  ne  laisse  pas  de  tracer  à  l'action  providentielle,  com- 
me jadis  Dieu  à  la  mer,  une  ligne  infranchissable.  Nous  allons 
voir  que  cette  ligne  n'est  pas  tirée  d'une  main  mal  assurée. 
Loin  d'être  confuse  ou  flottante ,  elle  s'offre  à  nous  avec  une 
remarquable  netteté.  Où  se  trouve-t-elle?  Dans  la  proposition, 
si  concise  et  si  précise  :  «  Tout  est  au  pouvoir  de  Dieu, 
excepté  la  crainte  de  Dieu  (2).  »  Voilà  certes  une  formule  po- 
pulaire, dédaignant  les  régions  nébuleuses  de  la  spéculation 
pour  parler  le  langage  des  masses,  jalouse  de  leur  communi- 
quer en  un  seul  mol  la  quintessence  des  élucubrations  des 
sages.  Ici  la  simplicité  de  l'expression  né*  nuit  en  rien  à  la  pro- 
fondeur de  la  pensée.  Pour  nous,  nous  y  démêlons,  à  côté  de 
l'affirmation  du  libre  arbitre,  la  détermination  même  de  sa 
sphère  d'activité. 

Tout  est  au  pouvoir  de  Dieu ,  excepté  la  crainte  de  Dieu , 

(1)  Voy.  plai  haut,  ir«  partie,  chap.  III,  (â)  Talmad,  B«rachoth,  33. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU   LIBRK   ARBITRE.  161 

cela  signifie  apparemment  que  le  libre  arbitre  ne  jouit  de  la 
plénitude  de  ses  racaltës  que  vis-à-vis  la  crainte  de  Dieu;  en 
d'autres  termes,  la  conduite  morale  et  religieuse.  Au  sein  de  cet 
orbite,  la  liberté  humaine  est  absolue,  sans  conlre-poids,  déga- 
gée de  toute  entrave;  mais,  hors  de  cette  sphère,  elle  tombe 
sous  la  volonté  de  Dieu,  qui  peut,  selon  les  cas,  h&ter,  ralentir 
on  annuler  ses  efforts.  C'est  déjà  la  confirmation  de  la  thèse 
développée  dans  le  chapitre  précédent,  à  savoir  que  la  liberté 
de  rtiomme  n'est  parfaitement  complète  que  dans  le  domaine 
du  for  intérieur,  siège  de  son  gouvernement.  Ce  n'est  pas  à  dire 
assurément  que,  dès  qu'elle  franchit  le  seuil  du  non-moi,  la 
liberté  morale  est  dépouillée  de  sa  puissance,  que  son  passage 
de  la  virtualité  à  la  réalité  est  marqué  par  la  perte  de  toutes  ses 
prérogatives;  ce  serait  absurde.  Qu*est-ce  que  des  résolutions 
qui  resteraient  sans  effet  au-dehors?  de  sages  pensées,  de  no- 
bles sentiments  que  nous  aurions  toute  faculté  de  concevoir, 
ïnais  nul  moyen  d'exécuter?  Mais  le  sens  n'est  pas  douteux, 
pour  peu  que  l'on  se  rapporte  aux  résultats  obtenus  par  notre 
exposé  biblique  :  il  s'agit  de  la  puissance  restreinte  dans  la 
sphère  de  l'activité  pratique,  opposée  à  la  puissance  absolue  de 
la  liberté  sur  le  terrain  de  la  conscience. 

Dans  un  ordre  d'idées  plus  élevé,  la  proposition  susvisée 
Comporte  encore  une  autre  interprétation.  Elle  nous  apprend 
que  la  vraie  liberté,  la  seule  digne  de  ce  nom,  c'est  la  liberté 
morale ,  la  liberté  qui  nous  laisse  le  choix  entre  le  bien  et  le 
mal,  entre  la  bénédiction  et  la  malédiction,  entre  le  noble  et 
rignoble,  entre  le  spirituel  et  le  temporel.  Tout  ce  qui  ne  ren- 
tre pas  dans  l'une  ou  Tautre  de  ces  catégories  morales  est 
moins  l'affaire  de  la  liberté  que  de  Tinstinct,  de  l'instinct  qui 
nous  fait  l'égal  et  souvent  l'inférieur  de  l'animal.  Est-ce  à  dire 
()ue  le  bien-être  matériel  et  les  conditions  dans  lesquelles  il 
^'accomplit  sont  indignes  d'une  attention  sérieuse ,  d'un  choix 
réfléchi  ?  Non ,  assurément.  Ce  serait  une  assertion  formelle- 
Àent  démentie  par  VËcriture,  qui  nous  enseigne,  par  l'exemple 
comme  par  le  précepte,  que  nous  pouvons,  que  nous  devons 
même  assurer  notre  bien-être  réalisé  par  le  travail.  Elle  pro- 

11 


Digitized  by  VjOOQIC 


162  DlXl&ME   DOGME. 

clame  beureax  rhomme  qai  craint  Dieu,  mais  heureux  et 
prospère  cetui  qui  jouit  da  labear  de  ses  mains  (1).  Il  s^ensuit 
que  notre  siècle  n'est  pas  si  bl&mable  de  s*étre  laissé  aller  sur 
la  pente  des  améliorations  physiques,  ni  si  coupable  de  Touloir 
élever  très-haut  le  niveau  du  bien-être  général.  II  n'y  a  là  rien 
de  contraire  aux  vrais  principes  de  la  loi  écrite  et  orale.  Ce 
qu'on  est  en  droit  de  lui  reprocher,  c'est  de  prendre  souvent 
le  moyen  pour  le  but,  en  ne  voulant  rien  voir  au-delà  de  cette 
élévation  de  la  condition  terrestre.  L'homme  n'est  vraiment 
lui-même,  fidèle  à  la  loi  de  sa  nature,  que  tout  autant  qa'il  con- 
sidère la  satisfaction  des  intérêts  matérfels  comme  un  échelon 
qui  conduit  à  la  possession  des  trésors  bien  autrement  précieux 
du  vrai  et  du  beau  moral.  Et  ce  magnifique  don  de  la  liberté^ 
nous  l'avons  reçu  pour  nous  orienter  dans  la  voie  de  l'idéal. 
Où  aurait-il  donc  sa  résidence ,  si  ce  n'est  dans  notre  propre 
sein,  faisant  de  noire  conscience  la  salle  de  ses  délibérations? 
Là  s'élaborent  les  grandes  opérations  intellectuelles,  les  pro- 
jets longuement  médités,  les  débats  contradictoires  entre  l'affir- 
mation et  la  négation  ;  là  se  forgent  les  graves  résolutions 
et  les  énergiques  décisions,  et  les  fortes  déterminations  qui 
peuvent  aboutir  au  salut  ou  à  la  ruine  do  toute  une  société. 
Évidemment,  le  libre  arbitre  ne  donnera  la  mesure  de  ses  capa- 
cités que  dans  cette  officine  intime  où  se  préparent  les  maté- 
riaux de  toutes  les  grandes  et  saintes  obligations.  Tel  est ,  à 
notre  avis,  le  sens  spéculatif  de  l'adage  «  Tout  est  entre  les 
mains  de  Dieu,  hormis  la  crainte  de  Dieu  9,  nous  signalant 
une  certaine  corrélation  entre  Dieu  et  l'homme  interne,  nous 
révélant  que  celui-ci  est  aussi  parfaitement  maître  de  la  direc- 
tion de  sa  conscience  que  Dieu  l'est  de  l'existence  universelle» 
Cependant,  malgré  la  profondeur  et  l'étendue  de  sa  signifi- 
cation ,  notre  proposition  ne  renferme  pas  toute  la  théorie  da 
libre  arbitre.  Elle  nous  dit  bien  que  l'homme  dispose  de  sa 
liberté  morale;  mais  elle  ne  nous  dit  pas  si  et  jusqu'à  quel 
point  il  peut  en  disposer  dans  la  pratique.  De  sorte  que  l*on 

(i)  PMUief,  CXXVIII,  I  el  S;  o(.  Talmvd,  BefMkoik,  S. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU   LIBRI  ARBITRI.  163 

poumil  croire  qu'elle  reste  confinée  dans  le  monde  virtuel , 
impuissante  à  franchir  la  barrière  qui  la  sépare  de  la  vie  active. 
Or,  nous  Tavons  dit  tout-à-l'heure,  si  Tinfluence  du  libre  ar* 
bitre  ne  se  faisait  pas  fortement  sentir  dans  les  actes  qui  s'ac- 
complissent sous  ses  auspices ,  il  ne  serait  qu'un  instrument 
bien  faible  de  la  perfectibilité  humaine.  Aussi  la  Tradition  a* 
t-elle  eu  soin  de  compléter  sa  pensée  par  une  autre  proposi- 
tion, ainsi  conçue.  «  Mous  trouvons  dans  la  Loi,  dans  les  pro- 

<  phëtes  et  dans  les  hagiographes,  la  triple  confirmation  de 
€  cette  vérité,  que  la  Providence  facilite  à  Tbommele  parcours 
«  du  chemin  qu'il  désire  suivre.  Le  livre  de  la  Loi  nous  donne 
«  cet  enseignement  à  propos  de  Biléam.  D'abord  Dieu  lui 

<  dit  :  €  Ne  vas  pas  avec  ces  gens  »  ;  et  peu  après  :  «  Tu  peux 

<  aller  avec  eux  (1).  »  La  prophétie  s'exprime  ainsi  :  «  Je  suis 
c  l'étemel,  ton  Dieu,  qui  t'instruis  à  ton  profit,  qui  te  conduis 
c  dans  le  chemin  que  tu  préfères  (2).  »  Dans  les  hagiographes 
«  nous  lisons  ceci  :  €  Celui  qui  veut  s'associer  aux  mauvais 
c  sujets  n'en  sera  pas  empêché  ;  mais  la  bienvaillanco  (divine) 
«  est  réservée  aux  humbles  (3).  »  Nous  avons  eu  déjà  l'occasion 
de  noter  l'importance  de  ce  genre  de  démonstration  ;  ce  n'est 
qu'en  vue  de  l'affirmation  d'une  haute  vérité  religieuse  ou  mo- 
rale que  le  Talmud  use  du  procédé  solennel  de  la  triple  sanc- 
tion (4).  Ainsi,  la  forme  même  de  cette  proposition  nous  fait 
présumer  de  la  valeur  du  fond.  Effectivement,  il  s'agit  ici  de  ce 
passage  difficile  du  libre  arbitre  du  monde  interne  à  la  réalité 
externe.  Que  nous  apprennent  maintenant  les  textes  cités  à 
l'appui  du  principe?  Ils  nous  apprenent  que,  pas  plus  en  théorie 
qu'en  fait,  en  fait  par  l'épisode  de  Biléam,  en  théorie  par  la  doc- 
trine prophétique  conune  par  la  sagesse  gnomique,  le  libre 
arbitre  ne  reste  enchaîné  au  fond  de  nous-mêmes  comme  dans 
une  caverne.  Les  obstacles  qu'il  peut  rencontrer  en  chemin , 
Dieu  se  plaît  souvent  à  les  lever,  ou  du  moins  à  les  écarter,  afin 


(1)  Noaukraf ,  XXII,  1 1  et  tO.  (3}  Pror.,  Ul,  S4  ;  of.  Talmad,  Maooeth, 

(s)  bd»,  XLVIII,  17.  40. 

(4)  Voy.  n¥n  RiréUtlMi  f.  tTS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


164  .DIXIÈME  BOGUE. 

de  laisser  le  champ  libre  à  nos  résolutions.  Que  la  liberté  mô-* 
raie  se  rassure  donc;  qu'elle  ne  se  plaigne  pas  de  Texiguité  de 
son  terrain  :  elle  peut  prendre  du  champ,  les  larges  espaces 
ne  lui  font  pas  défaut.  Dieu  lui  concède  la  faculté  de  se  diriger 
d'après  ses  aspirations  propres ,  lui  permettant  d'aller  où  elle 
veut,  de  s'associer  avec  qui  lui  plait,  dans  les  limites  bien  en- 
tendues de  l'appréciation  individuelle ,  en  tant  qu'elle  reste 
renfermée  dans  le  cercle  qui  lui  est  tracé  par  l'action  provi- 
dentielle. 

Si  nous  ne  nous  trompons,  la  doctrine  du  libre  arbitre; 
telle  qu'elle  ressort  de  ces  deux  leçons,  qui  se  complètent  réci- 
proquement, satisfait  aux  exigences  de  la  raison  non  moins 
qu'aux  principes  de  la  religion;  elle  accorde  au  principe  des 
facultés  illimitées  presque  la  toute-puissance  dans  le  inonde 
intérieur,  avec  des  pouvoirs  raisonnables  et  suffisants  pour  Vacr 
tion  du  monde  extérieur.  Ce  qui  nous  intéresse  fort  ici  au  point 
(de  vue  de  la  stabilité  du  dogme,  c'est  que  la  doctrine  jaillit  de 
la  source  pure  de  l'Ëcriturei  et  que  la  Tradition  en  revendique 
les  titres,  non  pour  elle-même,  mais  pour  la  parole  révélée 
sous  la  triple  forme,  historique,  prophétique  et  sentencieuse. 

Pour  compléter  la  doctrine  traditionnelle  au  sujet  du  libre 
arbitre,  il  importe  de  citer  la  réponse  qu'elle  fait  aux  objections 
qui  nous  ont  occupé  déjà,  notamment  à  celle  qu'on  a  voulu 
tirer  de  l'endurcissement  du  cœur  de  Pharaon.  Voici  comment 
elle  la  réfute  :  «  La  déclaration  faite  par  Dieu  ne  fournit-elle 
a  pas  aux  héritiques  (Minîm)  un  double  argument  contre  la 
«  justice  divine  et  contre  la  liberté  humaine?  Ne  sont-ils  pas 
«  fondés  à  soutenir  que  Pharaon  n'était  pas  coupable,  puis- 
«  qu'il  agissait  sous  l'influence  d'une  impulsion  fatale?  Non; 
«  est- il  répondu;  les  Minîm  ne  peuvent  arguer  en  rien  de 
a  cet  endurcissement  de  Pharaon,  lequel  a  la  signification  que 
c<  voici  :  Dieu  commence  par  avertir  le  pécheur  à  différentes 
€  reprises.  Si,  au  lieu  de  tenir  compte  de  ces  avertissements, 
«  celui-ci  persiste  dans  sa  mauvaise  voie,,  alors  les  portes  de 
«  la  pénitence  se  ferment  pour  lui,  et  il  recevra  son  châtiment 
<  plein  et  entier.  Et  c'est  précisément  ce  qui  arriva  à  Pha- 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DU  LIBRE   ARBITRE.  46S 

«  ràoû.  Après  lai  avoir  yaiDement  prodigué  les  remontrances, 
«  Diea  semble  lui  dire  :  «  Ta  ne  veux  pas  m^écoaler,  tu  te  fais 
«  gloire  de  ton  obstination  ;  eh  bien,  soit,  je  ne  m'y  oppose 
«  pas;  je  ferai  mieux  encore,  je  te  prêterai  la  force  nëces* 
«  saire  pour  pousser  Tentétement  jusqu'aux  limites  du 
«  possible  (i).  9 

Nous  nous  bornerons  à  mettre  en  relief  la  portée  rationnelle 
de  ce  passage.  Nos  sages  ne  se  souciaient  nullement  d'adopter 
nne  interprétation  dictatoriale,  s'imposant  aux  esprits  avec 
Tantorité  d'un  oracle.  Us  se  préoccupaient  justement  des  ob« 
jeciions  de  leurs  adversaires.  Au  lieu  de  les  repousser  dédai* 
gneusement  au  nom  d'une  foi  aveugle,  procédé  fort  commode, 
mais  d'une  efficacité  plus  que  douteuse,  ils  tenaient  à  les  ré- 
soudre logiquement,  en  cherchant  à  concilier  les  textes  sacrés 
avec  les  données  de  la  raison  et  du  bon  sens. 

Quant  à  la  réfutation  considérée  en  elle-même,  elle  ne  fait 
que  corroborer  les  observations  que  nous  avons  présentées  sur 
les  inconvénients  d'une  interprétation  par  trop  littérale,  sur  la 
nécessité  de  tenir  compte  du  sens  figuré  des  termes  bibliques, 
toutes  les  fois  qu'il  s'agit  des  rapports  de  la  divinité  avec  l'hu- 
manîtë.  C'est  ainsi  que ,  pour  la  Tradition  aussi ,  endurcir  le 
cœur  de  Pharaon  veut  dire  accorder  toute  latitude  à  son  esprit 
de  rébellion,  le  laisser  se  développer  dans  toute  son  intensité, 
en  un  mot  respecter  le  libre  arbitre. 


S  2.  De  la  liberté  morale  dans  ses  rapports  avec  Factivité 
matérielle. 


Nous  venons  de  voir  le  libre  arbitre  mis  hors  de  page  par  la 
Tradition.  Il  faut  convenir  pourtant  que  parallèlement  à  cette 
doctrine,  qui  est  la  vraie ,  semblerait  s'en  dérouler  une  autre 
où  prédominerait  le  fatalisme  jouant  le  rôle  prépondérant  dans 
la  sphère  de  l'activité  matérielle  et  sociale.  Il  est  souvent  ques- 

(f  )  Sckemoià  Rakbt,  leol.  13. 


Digitized  by  VjOOQIC 


166  DIXIÈME   DOGME. 

tion  dans  le  Talmud  du  Mazzal  (1)  —  inflaencé  planétaire, 
prédeslination  Tenant  d'en  haut,  bonne  ou  mauvaise  étoile,  — 
qui  ne  serait  pas  sans  exercer  une  influence  plus  ou  moins  di- 
recte sur  les  conditions  essentielles  de  la  vie,  notamment  sur  la 
longévité,  la  génération  et  la  fortune.  La  légende  même  se  met 
de  la  partie  et  vient  donner  sa  sanction  à  ce  système  :  «  C'est 
«  un  recommandable  docteur  de  la  Loi  qui  se  trouvait  réduit  à 
«  la  dernière  misère.  Un  jour  il  fut  pris  de  défaillance ,  tomba 
«  en  syncope,  et  eut  alors  une  vision  qu'il  raconta  ensuite  à  ses 
«  collègues.  Dieu  lui  était  apparu,  et,  aux  plaintes  que  le  rab- 
tf  bin  lui  adressait  sur  la  dureté  de  son  sort,  lui  répliquait  en 
tf  ces  termes  :  —  Désires-tu  que  j'opère  une  révolution  dans 
a  Tordre  de  la  nature  afin  de  te  placer  sous  Tinfluence  d'une 
«  étoile  plus  propice?  Je  puis  le  faire;  mais,  sache-le  bien,  ce 
«  sera  aux  dépens  de  ta  part  de  rémunération  future,  qui  en  sera 
«  diminuée  d'autant.  —  Non,  non ,  s'écria  le  rabbin ,  à  cette 
a  condition-là  je  ne  veux  pas  de  changement  (2).  »  Eh  bien! 
n'est-ce  pas  là  une  influence  fatale,  fille  ou  sœur  du  destin,  qui 
vient  faire  échec  à  tous  les  efforts  humains?  Nous  ne  le  nions 
pas  :  il  y  a  ici  des  traces  manifestes  des  idées  chaldéennes,  ba- 
byloniennes, zabéennes,  sur  la  puissance  de  l'astrologie  judi- 
ciaire. Ce  qui  peut  étonner,  ce  n'est  pas  tant  le  prestige  qu'a 
pu  exercer  sur  les  organes  de  la  Tradition  un  système  qui  re- 
monte à  la  plus  haute  antiquité  et  qui  a  gouverné  tout  le  monde 
oriental,  que  la  réserve  avec  laquelle  ils  l'accueillirent.  Nous 
savons,  en  effet,  que  la  théorie  du  Mazzal  a  provoqué  dans  le 
Talmud  une  discussion  de  principe  dont  le  dernier  mot  est  : 
a  Point  de  Mazzal  pour  Israël  (3).  »  Pourquoi?  Par  ce  motif 
qu'en  pratiquant  la  Loi  de  Dieu ,  en  exécutant  fidèlement  les 
prescriptions  morales  et  religieuses  qu'elle  contient,  Israël  se 
place  sous  la  protection  immédiate  de  Dieu,  c'est-à-dire  en  de- 
hors  de  toute  influence  planétaire.  Maintenant,  donnez  au 


(1)  Talfflud,  Schabbilb,  ISC;  Talovd,  (s)  Talmad,  Schabbalb,  «.  ». 

(S)  TtlDvd,  Ttanilb,  15. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU  LIBRE  ARBITRB.  167 

terme  Israël  tonte  sa  portée  (1)  ;  prenez-le  dans  Tacception  gé- 
nérale d'nne  société  pieuse  et  vertueuse,  et  le  pouvoir  du 
Mazzal  si  redouté  en  sera  singulièrement  réduit ,  et  la  fatalité 
perdra  presque  toute  sa  clientèle.  Il  importe  d*ailleurs  de  b'ien 
déterminer  le  rapport  qui  existe  entre  \t  Mazzal  et  la  liberté  mo- 
rale telle  que  nous  Tentendons  ;  c'est  ce  rapport  qui  nous  donne 
la  clef  delà  légende  citée.  Quand  Rabbi  Ëléazar  se  plaint  de  la 
cmanté  du  sort,  qu'est-ce  que  Dieu  lui  répond?  Qu'il  n'est  pas 
le  jouet  d'un  arrêt  irrévocable  du  destin,  plus  puissant  que  Ju- 
piter, que  sa  science  et  sa  piété  lai  donnent  droit  à  une  révolu- 
tion radicale  opérée  en  sa  faveur.  Mais  finalement  il  y  perdrait 
plos  qu'il  n'y  gagnerait,  par  cette  raison  sans  doute  que  la  for- 
tune et  les  soins  qu'elle  sollicite  le  détourneraient  de  Tétude  de 
la  sainte  Loi ,  c'est-à-dire  qu'il  n  y  a  pas  ici  fatalité,  mais  pré- 
vision et  enlente  divines  en  vue  du  plus  noble  emploi  de  la  li- 
berté morale. 

Pour  arriver  à  une  intelligence  parfaite  de  la  situation  de  la 
liberté  morale  vis-à-vis  des  aptitudes  naturelles,  nous  citerons 
une  autre  légende  des  plus  remarquables  :  «  L'ange  préposé  à 
c  la  conceptualilé,  y  est-il  dit,  s'appelle  nuit;  sa  tâche  consiste 
«  à  présenter  aux  regards  de  Dieu  la  goutte  séminale  qui  va  de- 
c  venir  un  être  humain  et  à  lui  demander  :  Seigneur,  que  dé- 
a  cides-tu  à  l'égard  de  cette  goutte?  Sera-ce  une  personne  ri- 
c  che  ou  pauvre,  vaillante  ou  infirme,  un  esprit  pénétrant  ou 
«  obtus?  Mais ,  est-il  ajouté ,  l'ange  ne  demande  jamais  à  Dieu 
«  sa  décision  sur  la  question  de  savoir  si  le  futur  humain  sera 
a  un  juste  ou  un  méchant  (2).  »  Voilà  un  texte  qui  est  plus  que 
la  confirmation  du  libre  arbitre;  il  en  détermine  les  rapports 
avec  les  autres  facultés  essentielles,  résumées  ici ,  comme  dans 
la  Bible  (3),  dans  celle  trinilé  de  la  sagesse ,  de  la  vaillance  et 
de  la  fortune.  Notons  d'abord  que  l'affirmation  du  libre  arbitre 
est  faite  sans  condition.  Le  génie  de  la  conceptualilé  ne  de- 
mande jamais  à  Dien  si  l'homme  sera  juste  ou  méchant.  Pour- 


(1)  Talnod,  Saeca,  18.  (A)  Jérémie,  IX,  13. 

(fl)  T»lnii4,  Kidda,  l«. 


Digitized  by  VjOOQIC 


^66  DIXIÈME   DOGME. 

quoi?  Parce  qu'il  ne  convient  pas  à  Dieu  de  décider  quoi  que  ce 
soit  à  cet  égard  ;  il  ne  veut  pas  exercer  la  moindre  pression  sur 
la  liberté  morale  qu'il  a  octroyée  àTélre  fait  à  son  image  :  celui- 
ci  sera  ce  qu'il  voudra  ôlre,  ni  plus  ni  moins.  Ce  qui  est  moins 
facile  à  digérer,  c'est  cet  arréi  divin  et,  par  suite,  infaillible, 
qui  fait  Thomme  sage  ou  sot,  fort  ou  faible ,  riche  ou  pauvre. 
Mais  que  deviennent  alors  nos  efforts,  nos  travaux,  notre  ini- 
tiative, toute  celle  activité  que  nous  déployons,  ardente,  dévo- 
rante, pour  nous  faire  nous-mêmes  notre  sort?  Vraiment,  il 
vaudrait  mieux,  dansxîelte  hypothèse,  se  croiser  les  bras,  lais- 
ser le  mystérieux  oracle  suivre  son  cours ,  puisque  aussi  bien 
nous  ne  pouvons  rien  contre  lui.  Et  puis,  difficulté  plus  grave, 
comment  concilier  celte  assertion  avec  toutes  les  recommanda- 
tions, si  vives  et  si  pressantes,  qui  nous  sont  faites  par  l'Écri- 
ture au  sujet  du  travail  conduisant  au  bien-être,  et  de  Tinslruc- 
tion  aboutissant  à  la  sagesse,  si  bien-être  et  sagesse  sont  choses 
irrévocablement  décidées  dès  notre  naissance? 

Qu'on  se  reporte  maintenant  aux  considérations  déjà  pré- 
sentées, au  nom  de  la  Tradition  elle-même,  sur  la  nature  du  li- 
bre arbitre,  et  l'on  verra  bien  qu'elles  ont  obvié  à  cette  diffl- 
cullé.  La  légende  susvisëe  vient  tracer  la  ligne  de  démarcation 
entre  la  liberté  morale  et  ce  que  l'on  appelle  les  aptitudes  in- 
nées. Tandis  que  la  première  est  absolue,  ne  subissant  ni  pres- 
sion ni  contrainte  externes,  gardant  invariablement  le  choix 
entre  le  bien  et  le  mal,  il  en  est  tout  autrement  de  ces  engins 
de  l'activité  matérielle  et  sociale  lesquels  sont,  dans  une  cer- 
taine mesure,  préparés  et  réglés  d'avance.  Est-ce  qu'on  préten- 
drait contester  l'existence  de  dispositions  naturelles  qui  diffé- 
rencient les  individus?  Est-ce  qu'on  oserait  nier  la  réalité  des 
facultés  natives?  Est-ce  qu'un  tel  ne  possède  pas  une  rapide 
conception  par  rapport  à  tel  autre  dont  l'esprit  est  aussi  lourd 
que  paresseux?  Est-ce  que  Buben  n'est  pas  doué  du  génie  du 
commerce,  de  Tindustrie,  de  l'acquisition  des  richesses,  à  l'op- 
posite  de  Schiméon,  qui  est  impropre  à  toute  opération  mercan- 
tile? Est-ce  que  Pierre  ne  se  montre  pas  adroit  à  tous  les  exer- 
cices corporels,  habile  en  tout  ce  qui  exige  la  vigueur  et  la 


Digitized  by  VjOOQIC 


DU   LIBRE  ARB.Tlie.  169 

promplHudedansrexécation,  en  regard  de  Pau),  qui  ne  sailtirer 
aacan  parti  de  ses  organes  physiques?  Et  n'est-ce  pas  précisé- 
ment cette  inégalité  d  aptitudes  qui  constitue  le  vrai  Mazzal^ 
c'est-à-dire  Tinégalitéde  la  chance?  Or,  ce  fait,  pour  ainsi  dire 
physiologique,  aboutit  à  une  leçon  morale  de  la  plus  haute  im- 
portance, leçon  que  le  prophète  avait  en  vue  lorsqu'il  s'écriait  : 
«  Que  le  sage  ne  se  vante  pas  de  sa  sagesse,  ni  le  fort  de  sa 
vaillance,  ni  le  riche  de  ses  trésors  !  L'homme  qui  a  le  droit  de 
^  glorifier,  c'est  celui  qui  comprend  Dieu,  qui  sait  reconnaître 
en  lui  le  dispensateur  de  la  grâce,  delà  justice  et  de  la  charité 
sar  la  terre  (1).  o  II  y  a  concordance  parfaite  entre  ce  texte  et 
notre  légende.  Oui,  l'homme  peut  se  glorifier  des  résultats  con- 
quis dans  le  domaine  de  la  religion  et  de  la  vertu  comme  étant 
«es  biens  à  lui,  créés  par  son  labeur  et  lui  garantissant  tous  les 
droits  de  la  paternité.  Quant  aux  autres  acquisitions,  produit 
des  aptitudes  physiques  ou  intellectuelles,  elles  ne  lui  appartien- 
nent pas  en  propre  ;  il  y  remplit  un  rôle  plus  ou  moins  mécar 
nique,  mérite  plutôt  le  nom  de  coopérateur  que  d'auteur,  ef 
par  conséquent  aurait  tort  de  s'attribuer  tout  l'honneur  de 
conquêtes  qu'il  lui  eût  été  impossible  de  réaliser  sans  cette  pré- 
disposition d'en  haut. 

Nous  n'aurions  qu'à  pousser  plus  avant  notre  interprétation 
de  la  légende  pour  y  découvrir  tous  les  éléments  qui  différen- 
cient la  liberté  morale  des  aptitudes  naturelles.  Nous  nous  bor- 
nerons à  signaler  encore  deux  points.  Le  premier  est  une  omis- 
sion. L'ange  de  la  conceptualité  demande  à  Dieu  :  «  Que  dé- 
cides-tu de  ce  germe?  Sera-t-il  sage  ou  sot,  fort  ou  faible,  riche 
ou  pauvre?  »  Maintenant  remarquez  bien  que  Dieu  ne  répond 
pas  à  cette  question.  Pourquoi  ce  silence,  si  ce  n'est  pour  écar- 
4er  les  fausses  interprétations?  Si  Dieu  répondait  :  «  Ce  germe 
sera  ceci  ou  cela  »,  on  aurait  quelque  raison  de  croire  à  la  fa- 
talité, à  un  arrêt  préconçu  et  irrévocable.  Mais  le  silence,  on 
l'a  dit,  est  souvent  plus  éloquent  que  la  parole.  Dieu  évite  de 
se  prononcer,  afin  de  nous  faire  sentir  que  les  dispositions  na- 

(I)  Jéréinif,  TX,  Mett5,  ^       , 


Digitized  by  VjOOQIC 


170  DIXlÉm  DOGUE. 

inrelles  qQ*il  noas  a  implantées  ne  se  développent  pas  qaând 
même,  malgré  notre  incurie  on  notre  opposition.  Non,  il  faal 
que  nous  nous  fassions  ses  auxiliaires,  à  tel  point  que  les  plus 
riches  facultés  restent  improductives  si  nous  en  négligeons  la 
culture.  Ceci  nous  amène  au  second  point,  à  cette  appellation 
de  nuit  donnée  à  Tange  de  la  naissance,  indice  du  mystère  qui 
préside  à  cette  gestation  morale  et  sociale  (1).  Il  s*ensuit  qu'il 
n'y  a  pas  plus  de  prédestination  pour  les  faits  des  aptitudes 
naturelles  que  pour  ceux  du  libre  arbitre.  Il  y  a  cette  différence, 
que  les  derniers  dépendent  entièrement  de  nous^  conception  ei 
action,  depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin,  tandis  que  les 
premiers  subissent  plus  ou  moins  Tinfluence  primordiale  de  la 
volonté  divine,  différence  qui  a  ses  racines  dans  la  mission  su- 
périeure de  Thomme  et  de  Thumanité.  Si  le  but  de  Tbomme 
était  la  force  matérielle  qui  assure  Tindépendance  physique,  oa 
le  bien-être  que  procure  la  richesse ,  ou  bien  la  sagesse  dans 
ses  applications  pratiques,  Tinégalité  dans  la  répartition  de  ces 
facultés  serait  une  injustice  évidente,  dont  Dieu  est  incapa- 
ble (2)  ;  mais  comme  ce  n'est  là  qu'un  objet  secondaire,  dominé 
par  la  tâche  suprême  de  faire  le  meilleur  et  le  plus  noble  em- 
ploi du  libre  arbitre,  la  Providence  lui  a  donné  pour  fondement 
l'égalité  parfaite  et  complète,  supprimant  à  cet  égard  toute 
distinction  entre  le  savant  et  l'ignorant,  entre  le  vaillant  et  le 
chétif,  entre  un  Crésus  et  un  mendiant. 

La  gravité  et  la  profondeur  des  enseignements  qui  découlent 
de  cette  légende  nous  ont  imposé  une  interprétation  un  peu 
longue.  C^est  qu'elle  ne  contient  rien  moins  que  la  théorie  de  la 
liberté  morale  considérée  en  elle-même  et  surtout  dans  ses  rap* 
ports  avec  les  autres  organes  de  l'initiative  humaine. 

Nous  compléterons  cet  exposé  de  la  doctrine  traditionnelle 
en  matière  de  libre  arbitre  par  l'explication  d'un  adage  talmu- 
dique  devenu  dicton  populaire ,  lequel  semblerait  en  désac- 
cord avec  nos  conclusions.  G*est  l'aphorisme  bien  connu  : 
<  Quiconque  veut  se  pervertir  trouvera  la  porte  ouverte  ;  qui- 

(0  Cf.  AkiU,  diiierlatloii  ft.  (i)  lob,  XXXIV,  10* 


Digitized  by  CjOOQ IC 


M  UBR£  AMim.  171 

conque  désire  se  purifier  trouvera  assistance  (f).  »  Le  Ktire 
arbitre  D*est  il  pas  tant  soit  peu  entamé ,  Téquilibre  entre  les 
deux  plateaux  du  bien  et  du  mal  n'est-il  pas  rompu ,  puisque 
Dieu  est  censé  se  jeter  dans  le  premier  de  tout  le  poids  de  sa 
divine  assistance?  Nous  ne  pouvons  nous  défendre  ici  d'une 
observation  préalable.  A  prendre  cet  adage  à  la  lettre ,  ce  ne 
serait  pas  i  nous,  pauvres  humains,  à  nous  plaindre  d'une  rup- 
ture d'équilibre  toute  en  notre  faveur.  Mais,  pour  peu  qu'on 
réfléchisse  à  la  situation  morale  de  l'homme,  on  rendra  hom* 
mage  à  la  justesse  de  cette  sentence.  Songez  donc  à  tous  les 
avantages  que  la  passion  s'est  assurés  vis-à-vis  du  devoir, 

celle-là  munie  de  toutes  les  armes de  précision ,  celui-ci 

privé  de  tous  les  instruments  de  défense.  Comparez  les  attraits, 
les  séductions  et  les  facilités  du  plaisir,  avec  les  luttes,  les 
épreuves  et  les  rudes  privationsque  nous  impose  la  vertu.Voyez, 
d'un  c6té,  la  sainteté  couronnée  d'épines,  le  renoncement  faisant 
le  tourment  de  nos  sens ,  la  pureté  morale  obligée  de  museler 
nos  appétits,  d'étouffer  les  mille  voix  du  désir;  de  l'autre,  la 
tentation  qui  nous  guette,  qui  nous  attire,  qui  nous  fascine  par 
les  yeux  ,  par  le  cœur,  par  toutes  les  fibres  de  l'organisme.  Mé- 
ditez sur  cette  immense  supériorité  des  ressources  du  vice 
contre  la  vertu,  et  dites  encore  que  l'assistance  divine  promise 
aux  efforts  de  celle-ci  fausse  la  balance.  Avouez,  au  contraire, 
qu'il  faut  un  secours  d'en  haut  pour  rendre  les  choses  un  peu 
égales  ;  car,  sans  cet  encouragement  céleste,  l'esprit  du  mal  au- 
rait trop  beau  jeu  contre  l'inspiration  du  bien,  grâce  aux  intel- 
ligences qu'il  a  su  se  ménager  dans  le  cœur  et  dans  l'âme  de 
chacun  de  nous. 

Après  avoir  assis  le  principe  du  libre  arbitre  sur  ses  bases 
fondamentales,  fournies  par  l'Ëcriture  et  habilement  mises  en 
œuvre  parla  Tradition,  nous  devrions,  fidèle  à  notre  méthode, 
Tétudier  au  point  de  vue  de  l'école  théologique;  mais,  comme 
celle-ci  se  préoccupe  surtout  de  la  conciliation  du  libre  arbitre 


(I)  T«iaiii,  Yoat,  ss.  imM  y^T^'^n  "TkA  Hzn  ^i  ^^rmi»  «ai  son 


Digitized  by  VjOOQIC 


i7S  9IXlftKE  DOGIIK. 

avec  la  prescience  divine ,  noas  aborderons  d*aborâ,  an  point 
de  vue  biblique,  cette  troisième  et  dernière  partie  dn  dogme  de 
la  Providence« 


Digitized  byCjOOQlC 


TROISIÈME  DIVISION. 
DE  lA  PEISCIIHCE  II  IIIU. 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  byCjOOQlC 


TROXBIAkS  DITI8I0V. 


DE  LA  PRESCIENCE  DE  DIEU. 


CHAPITHE  V'.  —  De  la  prateienee  diviso  d'après 
la  Bible. 


SI*'.  Les  textes  relatifs  à  la  prescience  de  Dieu» 

La  prescience  dont  noos  allons  nous  occuper  n*est  pas  la 
connaissance  divine,  prise  d'une  manière  générale,  indéfinis- 
sable, parce  qu'elle  est  infinie,  et  appartenant  d'ailleurs  à  la 
ihéodicée  plutôt  qu'au  dogme  providentiel.  Elle  est  cette  fa- 
callé  par  laquelle  Dieu  prévoit  et  préconçoit  dès  le  principe, 
perçoit  les  hommes  et  les  choses  de  toute  éternité.  Ut  dans  le 
temps  comme  dans  un  livre  ouvert,  embrasse  d'un  coup  d'œil 
les  innombrables  feuillets  de  l'histoire  de  l'univers.  Cette  fa- 
culté existe-t-elie,  l'Écriture  la  reconnaît-elle  en  Dieu?  Le 
doQte  n'est  guère  possible,  puisqu'il  a  été  démontré  qu'elle  en- 
tre pour  une  large  part  dans  le  dogme  de  l'éternité  (1),  et  que 
noQs  avons  vu  l'histoire  et  la  doctrine  en  rendre  réciproque* 
ment  témoignage.  Que  nous  dit  celle-ci?  Elle  nomme  Dieu 
«  celui  qui  dès  le  principe  fait  l'appel  des  générations  »,  qui 
annonce  la  fin  dès  le  commencement ,  qui  prédit  à  l'origine 
ce  qui  doit  s'accomplir  (2).  c  Révélez-nous  donc,  dit  encore  le 

(f]  Vtj.  Mire  ThéQikU,  f  3i9-S39.  (•)  luft,  XLI,  4;  XLVt,  10. 


Digitized  by  VjOOQIC 


i76  DIXIÈME   DOGHE. 

prophète,  ce  qui  arrivera  plus  tard,  et  nous  reconnaîtrons  en 
Tons  des  dieux,  capables  de  faire  le  bien  et  le  mal...  .  (1)  9.  — 
«  Où  est-il  donc  celui  qui  a  prévu  les  temps  futurs  et  dont  les 
prévisions  se  soient  réalisées  à  là  lettre  (2]?  »  .La  seconde  parties 
dlsaîe  est  pleine,  du  reste,  de  ces  afûrmations  concernnnt  la 
prescience  divine,  et  nous  avons  eu  plus  d'une  fois  déjà  Tocca- 
sion  de  sigûaler  VimportaDce  de  ce  document  sous  le  rapport 
dogmatique.  D'un  autre  côté,  si  nous  consultons  Thistoire 
sainte,  si  nous  allons  à  la  recherche  des  faits  qui  accusent  la 
prescience,  nous  n'avons  que  l'embarras  du  choix.  Qu'y  trou* 
Yons-nous?  La  prédiction  faite  à  Abraham  de  l'asservissement 
de  9a  postérité  pendant  quatrer  siècles  ;  l'annonce  faite  à  Moïse 
de  l'obstination  de  Pharaon  jusqu'à  la  consommation  des  mi- 
racles qui  devaient  être  son  châtiment;  la  révélation  faite  en- 
core à  Moïse  d'événements  lointains  ;  la  défection  d'Israël,  ses 
rébellions  et  sa  dispersion  :  <  Je  connais  ses  penchants  futurs, 
dit  l'Éternel,  par  sa  conduite  d'aujourd'hui  (3)  »  ;  la  communi- 
cation faite  à  Samuel  de  l'anéantissement  de  la  maison  ponti- 
ficale d'Elie;  la  promesse  faite  à  David  dé  la  durée  de  sa  race 
et  de  la  conservation  de  sa  royauté  tant  que  ses  descendants 
resteront  fidèles  à  la  sainte  alliance  (4)  ;  et  enfin  toutes  les  pro- 
phéties relatives  à  la  renaissance  Israélite,  depuis  Osée  jusqu'à 
Malachie,  et  dont  la  véracité  est  d'autant  moins  contestable 
qu'elle  est  en  voie  d'exécution.  Voilà  bien  des  preuves  irrécu- 
ôabies  de  la  prescience  divine. 

■  11  est  vrai  que,  d'un  autre  côté,  la  Bible  contient  des  faits  el 
des  principes  qui  sembleraient  en  désaccord  avec  la  prescience. 
Le  monde  était  encore  dans  les  limbes  de  la  genèse  que  Dieu 
È'afflige  à  la  vue  de  la  corruption  croissante  des  fils  de  la  terre, 
comme  s'il  avait  pu  l'ignorer,  et  se  repent  d'avoir  créé 
ï'homme  (5).  «  Je  vais  descendre,  dit-it  à  Abraham,  et  faire 
une  enquête  sur  la  nature  des  accusations  et  des  griefs  formulés 


(1)  Iiaïe,  XLI,  93.  (4)  II  Samuel,  VII,  16;  1  Rois,  H,  f  ; 

(1)  iMÏe,. XLI,  Î6.  riaunei,  CXXXII,  1 1  el  H. 

(X)  Dcofér.,  tXXI,  SI.  (6)  Gcnèie,  Vf,  5  el  $• 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   BIVIIHE.  ITT 

contre  Sodome  (!).»«  Laisse-moi,  crie-t-il  à  Moïse,  je  vais 
exterminer  celte  criminelle  race  d'idolâtres  et  faire  de  toi  uq 
grand  peuple.  »  £t  aussitôt  après,  cédant  aux  instances  de 
Moïse,  «  le  Seigneur  revient  sur  la  condamnation  dont  il  avait 
pensé  frapper  son  peuple  (2).  »  Et  ce  changement  dans  la  ré- 
solution divine  se  reproduit  identiquement  à  Toccasion  de  la 
sédition  excitée  par  les  explorateurs  du  pays  de  Ghanaan  (3). 
Enfln,  ce  qui  donne  aux  faits  énumérés  plus  d'imporlance  en- 
core, c'est  que  la  doctrine  qu'ils  contiennent  en  est  dégagée, 
élevée  à  la  hauteur  d'une  théorie  par  le  prophète  Jérémie  : 
a  Un  moment,  fait-il  dire  à  Dieu,  je  prononce  contre  une  na- 
«  tion  et  un  empire' un  arrêt  de  bouleversement,  de  renverse- 
«  ment  et  d'extermination.  Mais  que  ce  peuple,  redoutant  le 
«  châtiment  suspendu  sur  sa  tête,  fasse  pénitence,  aussitôt  je 
a  révoque  l'arrêt  de  mort  prononcé  contre  lui.  Par  contre,  il 
a  peut  arriver  qu'un  moment  j*appelle  une  nation  et  an  empire 
«  à  la  stabilité,  à  la  prospérité,  mais  que,  par  suite  de  la  dégé- 
c  nérescence  de  ce  peuple  et  de  son  refus  d'obéissance,  je  ré- 
«  voque  les  assurances  de  bien-être  dont  il  devait  être  l'objet 
«  de  ma  part.  »  —  Faisant  application  de  ce  principe  à  Judaet 
à  Jérusalem;  le  prophète  continue:  «  Ainsi,  dit  le  Seigneur: 
«  A  cette  veure  je  médite  contre  vous  de  funestes  desseins,  de 
«  terribles  projets  ;  (mais,  pour  vous  y  soustraire),  vous  n'aver 
«  qu'à  revenir  de  vos  mauvaises  voies,  qu'à  procéder  à  l'amé- 
«  lioration  de  notre  conduite  et  de  vos  actes  (4).  »  Voilà  certes 
des  idées  qui  sont  en  contradiction  évidente  avec  le  dogme  de 
la  prescience.  Y  aurait-il  à  cet  égard  deux  doctrines  opposées, 
deux  séries  de  faits  contraires,  c'est-à-dire  divergence,  conflit 
d'opinions  en  pleine  Écriture  sainte? 

S  3.  Conciliation  de  la  prescience  avec  le  libre  arbitre. 

Nous  espérons  trouver  la  solution  de  cette  difficulté  dans 
celle  d'un  autre  problème  posé  par  toutes  les  écoles  philoso- 

(1)  G«Bèfe,  XVIII^  il.  (s)  Noabrw,  XIV,  if  et  10. 

(S)  Eiode,  XXXII,  10  et  1 4.  (4)  JMiae,  XVlil,  t-II. 

12 


Digitized  by  VjOOQIC 


178  DIXIÈME   DOGME. 

phiques  et  Ihéologiques  ;  ils'agilde  Télernel  antagonisme  entre 
la  prescience  divine  et  la  liberté  humaine.  La  Bible  pose  et 
résout  la  question  à  sa  manière  :  aux  procédés  du  raisonnement, 
qui  lui  sont  étrangers,  elle  substitue  rautorilé  de  la  révélation, 
se  bornant  à  être  le  fidèle  organe  de  la  parole  de  Dieu,  se  con- 
tentant de  servir  d'expression  aux  vérités  qu'il  plaît  à  Dieu  de 
nous  enseigner.  Dieu  prend  à  tâche  de  nous  apprendre  que  sa 
prescience  n'a  rien  d'incompatible  avec  notre  libre  arbitre,  qui 
conserve  la  plénitude  de  son  action.  S'il  fait  une  enquête  sur 
la  conduite  de  Sodome,  c'est  seulement  pour  nous  avertir  que 
les  plus  grands  criminels  ne  sont  jamais  condamnés  d'avance 
par  le  fait  de  la  prévision  divine;  si  Moïse  réussit  à  modifier 
les  arrêts  de  la  justice  éternelle  en  faveur  d'Israël,  c'est  pour 
nous  informer  qu'il  n'y  a  rien  de  fatal  dans  les  résolutions  d'en 
haut;  si  Jérémie  pose  en  principe  la  mobilité  des  décisions 
célestes,  passant  de  l'indulgence  h  la  sévérité,  de  la  sévérité  à 
l'indulgence,  c'est  pour  nous  dire  que  Dieu  adapte,  non  pas 
notre  liberté  à  sa  prescience,  mais  sa  prescience  à  notre  liberté. 
Après  avoir  affirmé  le  libre  arbitre  avec  l'énergie  et  la  préci- 
sion que  nous  savons  (1),  l'Écriture  ne  pouvait  faire  moins  que 
de  nous  rassurer  sur  son  intégrité,  en  nous  affirmant,  théori- 
quement et  historiquement,  qu'il  n'a  rien  à  craindre  de  la  fala* 
lité,  et  qu'il  subsiste  en  face  même  de  la  sagesse  infinie.  Pré- 
voyant les  objections  de  la  raison  subtile,  elle  a  voulu  y  couper 
court  en  s'appuyant  sur  des  faits,  en  agissant  sur  notre  convic- 
tion par  la  mise  en  présence  de  la  prescience  et  du  libre  arbitre. 
Elle  semble  nous  tenir  ce  langage:  «  Sachez  bien  que  votre  li- 
berté morale  et  votre  responsabilité  restent  entières,  à  tel  point 
que  si  vous  changiez  mille  fois  de  conduite,  la  volonté  divine, 
par  rapport  à  vous,  subirait  tout  autant  de  variations,  ou,  poar 
mieux  dire,  elle  n'en  subirait  aucune,  puisqu'elle  s'est  imposé 
la  loi  de  se  régler  sur  les  manifestations  de  votre  person- 
nalité. » 
Il  est  possible  que  cette  déclaration ,  satisfaisante  pour  la  con* 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PRESCIENCE   DIVINE.  iT9 

science,  ne  contente  pas  la  science;  41  est  probable  que  celle-ci 
persistera  à  soutenir  que  la  prescience,  impliquant  la  connais- 
sance  absolue  de  tout  ce  qui  doit  arriycr,  aboutit  à  une  tiéces* 
silë  immuable;  elle  contestera  peut-être  à  Tinfini  et  à  nilimité 
la  faculté  de  renoncer  à  sa  nature  propre,  à  se  laisser  limiter 
par  un  être  tini.  Nous  convenons  que  la  révélation  ne  répond 
pas  à  ces  objections  logiques  ;  mais,  en  tendons- nous  bien.  Elle 
n*y  répond  pas  directement,  scientiflquement,  se  refusant  à 
quitter  son  terrain  pour  essayer  des  pas  mal  assurés  sur  celui 
de  la  spéculation.  A  notre  avis,  elle  fait  mieux  que  cela  :  elle 
étouffe  la  difficulté  dans  son  germe  par  ce  qu*elle  nous  dit  de 
l'impossibilité  de  comprendre  Tcsscncede  Dieu.  Nes*exprime- 
t-elle  pas  à  ce  sujet  de  la  façon  la  plus  claire?  Le  livre  de  la  loi 
proclame  ceci  :  «  Tu  pourras  voir  Dieu  par  derrière;  de  face, 
jamais  (4)  ;  »  le  prophète  :  «  Mes  pensées  ne  sont  pas  les  vôtres 
ni  vos  voies  les  miennes  ;  autant  le  ciel  s*élève  au-dessus  de  la 
terre,  autant  mes  pensées  et  mes  voies  s'élèvent  au-dessus  des 
vôtres,  »  ditrÉternel(2).  Dans  les  bagiographes,  Sopbar  gour- 
mande Job  en  ces  termes  :  «  Prétends-tu  sonder  les  insonda- 
bles abimes  de  la  divinité,  pénétrer  le  fond  de  la  nature.du 
Tout-Puissant  (3)  ?  »  Vient  ensuite  le  Sage,  qui  traduit  ces  idées 
sur  la  divinité  en  précepte  de  morale  :  «  Garde  une  grande  ré- 
serve, dit  TEcclésiaste,  évite  tout  propos  inconsidéré  quand  tu 
parles  de  Dieu;  songe  que  Dieu  est  au  ciel  en  haut,  toi  sur  la 
terre  en  bas;  pèse  donc  bien  chacune  de  tes  paroles  (4).  » 

Vinœmpréhensibilité  de  Tessence  de  Dieu  est  donc  une  vérité 
qui  traverse  tout  le  cycle  biblique,  prenant  tour  à  tour  la  forme 
dogmatique,  prophétique,  dramatique  et  philosophique.  Il  y  a 
là-dedans  un  dilemme  que  Ton  peut  opposer  hardiment  à  tous 
les  faiseurs  d'objections  en  cette  grave  matière  :  ou  bien,  leur 
dirons-nous,  vous  avez  la  prétention  de  concevoir  et  de  déflnir 
exactement  la  prescience  divine,  et  alors  vous  vous  trouvez  en 
contradiction  flagrante  avec  la  doctrine  de  TËcriture  telle  que 


(t)  Exode,  XXXIII,  S».  (3)  Job,  XI,  T. 

(t)  Itale»  LV,  6  et  9.  (4)  Boolét.,  V,  i. 


Digitized  by  VjOOQIC 


18Ô  DIXIÈME   DOGME. 

nous  venons  de  Texposer^  ou  tous  confessez  votre  ignorance, 
vous  avouez  votre  insuffisance,  vous  reconnaissez  IMnfranchis* 
sable  abîme  qui  sépare  la  conception  de  l'infini  de  celle  du  fini; 
mais  alors  vous  êtes  pleins  dinconsëquence  en  tirant  des  ar- 
guments de  Tinconnu  pour  les  opposer  comme  une  fin  de  non- 
recevoir  au  connu.  On  ne  comprend  guère  tout  le  bruit  qui 
s*est  fait  autour  de  cette  question,  comme  si  c*était  la  seule 
dont  la  solution  nous  échappe.  Sommes-nous  donc  mieux  en 
état  de  comprendre  et  la  création  tirée  du  néant,  et  Tunivers 
réalisé  par  le  souffle  de  Dieu  ?  et  la  matière  visible  et  tangible 
unie  à  Tesprit  impalpable  ?  et  T&me,  rayon  de  Tintelligence 
divine,  emprisonnée  dans  un  corps  fait  de  corruption?  De 
quelque  côté  que  nous  portions  nos  regards,  au-dedans  comme 
en  dehors  de  nous,  sur  le  moi  comme  sur  le  non-moi ,  nous 
voyons  le  fini  côtoyer  Tinfini  sans  qu'il  en  résulte  le  moindre 
choc,  sans  que  Tharmonie  universelle  en  soit  troublée  un  in- 
stant. Pourquoi  donc  en  serait-il  autrement  de  Tantinomie  con- 
statée entre  la  prescience  divine  et  la  liberté  humaine  ?  pour- 
quoi ne  pourraient-elles  pas  coexister?  Sont-elles  une  excep- 
tion au  sein  de  la  grande ,  de  Téternelle  antinomie  de  Tinfini 
et  du  fini?  Évidemment  non  ;  c'est  un  lien  mystérieux,  nous  le 
voulons  bien  ;  mais  tout  n'est-il  pas  mystère  dans  les  rapports 
du  spirituel  avec  le  temporel  ? 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  la  Bible  repousse  systématiquement 
le  concours  de  la  science  pour  la  solution  des  problèmes  reli- 
gieux ;  nous  avons  trop  souvent  démontré  le  contraire  pour 
avoir  besoin  d'écarter  cette  imputation.  Nous  verrons  d'ailleurs 
la  théologie  s'emparer  de  toutes  les  armes  de  la  démonstration 
rationnelle  afin  de  vaincre  la  difficulté.  Nous  voudrions  seu- 
lement qu'on  n'oubliftt  pas  que  la  révélation  domine  la  science 
et  la  raison  en  tout  ce  qui  concerne  le  divin  ;  que  celles-ci 
réussissent  ou  échouent  dans  leurs  persévérants  efforts  en  vue 
de  concilier  les  deux  facteurs ,  la  doctrine  biblique  n'en  sera 
pas  altérée.  Nous  savons,  et  cela  peut  nous  suffire,  que  la  reli- 
gion affirme  avec  la  même  autorité  et  la  prescience  et  le  libre 
arbitre.  Elle  ne  se  borne  pas  à  les  constater  séparément,  ce  qu 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    rRESCIENGE   DIVINE.  181 

pourrait  foarnir  quelque  matière,  non  pas  au  doale,  mais  à 
riûcertitude  ;  elle  les  met  Tan  en  présence  de  Tautre,  ainsi 
que  nous  Tenons  de  le  voir,  c'est-à-dire  qu'elle  les  afflrme  en 
parfaite  connaissance  de  cause,  dans  la  prévision  des  objections 
que  Ton  tirera  de  leur  prétendue  incompatibilité  d'humeur. 


S  3.  Delà  prescience  divine  d'après  la  tradition. 

G*est  sans  doute  pour  se  conformer  rigoureusement  au\ 
données  de  TËcriture  que  la  Tradition  se  prononce  à  son  tour 
en  fareur  du  double  principe  de  la  prescience  divine  et  de  la 
liberté  humaine,  non  pas  envisagées  isolément,  mais  coexis- 
tantes et  corrélatives.  Tout  le  monde  connaît  Tadage,  remar- 
quable par  sa  précision  laconique  :  «  Tout  est  prévu,  et  la  li- 
berté est  donnée  (1),  »  attribué  à  Tillustre  docteur  Akiba.  Il 
n*7  a  pas  moyen  de  s'y  tromper  :  ce  que  nous  a  appris  Tétude 
attentive  des  faits  et  des  principes  disséminés  dans  la  Bible 
est  condensé  ici  dans  une  formule  magistrale,  écrite  en  style 
lapidaire.  Les  commentateurs  se  sont  donné  libre  carrière  dans 
rinterprétation  du  texte  d'Aboth  (2).  Ce  n'est  peuUétre  pas  se 
livrer  à  une  conjecture  gratuite  que  d'y  démêler  l'intention  de 
mettre  le  double  principe  au-dessus  des  contestations  de  l'école, 
en  dehors  de  ces  tentatives  de  conciliation  qui  n'ont  jamais  pu 
aboutir.  L'auteur  a  pensé  qu'il  valait  mieux  donner  à  l'antino- 
mie cette  teinte  de  mystère  qui  la  range  dans  la  catégorie  des 
vérités  indémontrables.  Nous  ne  voulons  pas  dire  qu'on  s'en 
soit  tenu  là;  il  est  certain  que  ce  n'est  pas  le  dernier  mot  de  la 
tradition,  que  les  enseignements  théoriques  ne  font  ici  défaut 
pas  plus  qu'ailleurs  ;  c'est  ce  que  nous  .allons  démontrer  par 
quelques  citations  qui  se  rattachent  à  cet  ordre  d'idées  :  «  Il 
tf  est  écrit  dans  les  prophètes,  nous  dit  le  Midrasch  :  Je  suis 

(I)  Abolh,  III,  16.  nr:9-irT1  '^1&:C  ban      fln;  md.,  comncol.  far  Aboth,  /.  c;  Toite- 
OtrO.  pboih  Yom  Tub,  ibid.,  el  kf  tairei  coamen- 

(f)  Voy.  BltTmooMe,  les  bail  eb^piiref ,      uiret. 


Digitized  by  VjOOQIC 


183  DIXIÈME   DOGUE. 

«  celui  qui  annonce  la  fin  dès  le  commencement,  à  rorigine, 
«  les  événements  falars;  je  prononce,  ci  mon  arrêt  s^exécute, 
a  je  fais  (en  un  mol)  tout  ce  que  je  désire.  Que  signifient  ces 
«  derniers  mois  :  «  je  fais  tout  ce  que  je  désire  »?  Est-ce  que 
<t  par  hasard  il  y  aurait  là-haut  une  volonté  opposée^  en  lutte 
«  avec  celle  de  Dieu?  Non  certes,  a  Je  fais  tout  ce  que  je  dé- 
«  sire  9  signifie  «  je  fais  les  choses  qui  me  plaisent.  »  Et 
V  quelles  sont  ces  choses?  Le  bien,  la  justice,  la  charité, 
a  comme  il  est  dit  ailleurs  :  «  Ce  que  Dieu  désire,  c'est  d'exer- 
«  cer  sa  générosité  (1).  »  Et  encore  :  «  Tu  n'es  pas  un  Dieu  qui 
a  aime  à  condamner  (2)  ;  »  appliquant  celte  interprétation  aux 
«  prédictions  que  Dieu  fait  à  Moïse  au  sujet  de  Tatlitude  de 
«  Pharaon;  le  Midrasch  ajoute  :  <c  C'est  donc  pour  le  bien  et  dans 
«  rintérét  bien  entendu  du  roi  d'Egypte  que  Dieu  prévient 
(c  Moïse  de  ce  qui  va  arriver.  Il  le  prévient  donc  d'abord  que 
«  Pharaon  va  lui  réclamer  une  preuve  de  sa  mission  ;  il  ap- 
te prouve  même  ce  dernier  de  faire  cette  demande,  au  même 
<(  titre  que  certains  justes  qui  se  permettaient  d'élever  des 
<c  prétentions  toutes  pareilles,  uotammentNoéetÉzéchias  (3).  » 
Malgré  l'obscurité  de  cette  exégèse  on  voit  cependant  où  elle  en 
veut  venir;  il  s'agit  évidemment  de  la  prescience  divine  et  de 
la  manière  dont  elle  s'exerce.  Et  qu'est-ce  qu'on  nous  apprend 
sur  ce  grave  sujet?  Que  la  prescience  ne  participe  en  rien  de  la 
fatalité,  qu'on  ne  saurait  la  confondre  avec  Tinexorable  destin, 
qui  reste  impassible  par  rapport  au  bien  comme  au  mal.  Et 
puis  on  prouve  cette  assertion  de  la  façon  la  plus  ingénieuse, 
en  mettant  la  prescience  de  Dieu  en  rapport  avec  son  désir,  et 
son  désir  lui-même  avec  l'objet  de  ce  désir,  c'est-à-dire  avec 
le  bien,  la  justice  et  la  charité,  de  même  que  le  mal  et  le  châti- 
ment sont  l'objet  opposé  à  son  désir.  Or,  s'il  en  est  ainsi,  si  la 
prescience  divine  est  en  relation  étroite,  intime,  et  pour  ainsi 
dire  exclusive,  avec  le  bien,  il  en  résulte  que  toutes  les  fois 
qu'elle  passe  de  l'état  virtuel  à  l'état  réel  en  se  mettant  directe- 


(l)  iMie,  XLII,  91.  (3)  Schemoih  Rabba,  lect.  9. 

(«)  Ptaumu,  V,  5. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE.  183 

ment  en  rapport  avec  rhamanité,  ce  ne  peut  être  que  pour  on 
bon  motif,  dans  le  but  de  lai  apporter  soit  des  assurances  de 
bonheur,  soit  des  avertissements  salutaires,  propres  à  lui  ser- 
vir de  préservatif  contre  Timminent  malheur.  Donc,  loin  d'être 
en  délicatesse  avec  le  libre  arbitre,  la  prescience  ne  semble  sor- 
tir de  son  caractère  que  pour  lui  être  utile.  Elle  vient  ou  pour 
Tayertir  et  le  retenir,  ou  pour  l'encourager  et  le  stimuler,  pour 
le  pousser  tantôt  en  avant,  tantôt  en  arrière;  elle  fait  cela 
sans  jamais  employer  la  violence,  sans  user  d*autre  moyen  d'in- 
fluence que  de  cette  sollicitude  divine  qui  ne  veut,  qui  ne  pour- 
suit qae  le  bien. 

Voici  maintenant  comment  cette  thèse  se  rattache  à  Thistoire 
de  Pharaon  :  Dieu  a  soin  d'informer  son  envoyé  que  Pharaon  va 
le  mettre  en  demeure  de  produire  un  signe  manifeste  à  Tappui  de 
sa  mission.  Cette  réclamation  du  roi  pourra  être  inspirée  par 
deux  motifs  diamétralement  opposés  :  ce  sera  pour  se  soumettre 
aux  décrets  de  la  Providence,  ou  tout  au  contraire  pour  la  dé- 
fler.  Eh  bien ,  que  fait  la  prescience  de  Dieu?  Dans  son  ardent 
amour  pour  tout  ce  qui  est  pieux  et  noble,  elle  écarte,  tant  que 
cela  se  peut,  jusqu'à  l'hypothèse  du  mal.  «  Pharaon  fera  bien, 
dit  Dieu  à  Moïse,  de  te  demander  une  preuve,  un  signe  quel- 
conque ;  il  pourra  en  proQter  pour  me  témoigner  sa  soumis- 
sion et  se  soustraire  auxchâlimenis  que  sa  désobéissance  devra 
lui  attirer;  son  incrédulité  et  sa  méCance  peuvent  devenir  les 
instruments  de  son  salut,  i»  Noble  doctrine  que  celle  qui  iden- 
tlGe  la  prescience  avec  le  bien,  qui  ne  la  met  en  action  qu'en 
vue  de  résultats  qui  s'harmonisent  avec  l'idéal  divin;  profonde 
pensée  que  celle  qui  provoque  le  libre  arbitre  à  s'afûrmer  sous 
Tœil  même  de  la  prescience!  On  dira  peut-être  que  ce  n'est 
pas  là  une  solution  scientitique ,  elle  ne  satisfera  pas  sans 
doute  les  professeurs  de  logique  ni  les  rationalistes  purs,  mais 
sa  valeur  morale  est  incontestable.  Faire  sortir  la  prescience  du 
domaine  de  l'abstraction,  substituer  à  une  notion  vague,  flot- 
tante, solidaire  quand  même  du  principe  de  la  fatalité,  y  sub- 
stituer une  perception  nette,  saisissable  pour  tous,  qui  se  con-- 
fond  avec  le  génie  créateur,  lequel  n'est  pas  autre  chose  que  la 


Digitized  by  VjOOQIC 


181  DIXIÈME   DOGME. 

bonlé  saprême,  voilà  les  ëlëtnents  de  solulion  qae  la  tradition 
est  venue  apporter  aa  problème.  Elle  a  sa  tourner  la  difficalté 
en  s'inspirant  de  génie  même  de  la  religion.  Quel  est  le  bat 
suprême  de  la  religion  ?  C'est,  non  pas  de  nous  montrer  de  loin, 
mais  de  nous  faire  sentir  de  près  Tinfluence  de  cette  bonté 
inflnie  dans  laquelle  viennent  se  fondre  la  sagesse,  la  puissance 
et  la  volonté  de  Dieu. 

Pour  compléter  les  enseignements  traditionnels  au  sujet  delà 
conciliation  delà  prescience  avec  le  libre  arbitre,  nous  cite- 
rons encore  le  passage  suivant  à  la  forme  légendaire  :  a  Les 
«  frères  de  Joseph  étaient  occupés  de  sa  vente  comme  esclave, 
«  Joseph  lui-môme  était  occupé  de  ses  malheurs,  Jacob  de  son 
<  deuil,  Juda  de  son  mariage,  et  pendant  ce  temps  Dieu  son- 
«  geait  à  faire  concourir  ces  actes  individuels,  si  différents  et 
«  si  opposés,  à  un  but  lointain,  mais  certain,  à  Tincubation  du 
«  futur  Messie.  C'est  dans  ce  sens  qn'û  faut  interpréter  les 
«  paroles  de  Jérémie(l):  Je  connais  bien  les  pensées  que  je 
«  forme  à  votre  égard  ;  ce  sont  des  pensées  de  salut  et  non  pas 
«  de  malheur,  des  pensées  ayant  pour  objet  la  garantie  de 
(«  voire  avenir  et  la  réalisation  de  vos  espérances  (2).  »  De  quoi 
s*agit-il  ici?  Evidemment  des  rapports  qui  unissent  la  prescience 
divine  à  la  liberté  humaine;  on  nous  apprend  que  les  actes 
accomplis  dans  la  plénitude  de  notre  initiative  et  de  notre 
spontanéité,  Dieu  sait  les  faire  concourir  à  Texéculion  de  son 
plan  général,  malgré  leur  diversité  et  leur  apparence  parfois  si 
rétive.  Tout  vient  graviter  autour  de  cet  orbite,  notre  activité 
matérielle,  notre  labeur  social,  nos  efforts  moraux,  nos  sen- 
timents, nos  douleurs,  et  jusqu'à  nos  mauvaises  passions, 
témoin  la  haine  fratricide  des  fils  de  Jacob  contre  Joseph. 
C'est  donc  avec  autant  de  sens  que  de  raison  que  le  prophète 
dit  de  Dieu  :  <x  Mes  pensées  sont  des  pensées  de  salut  et  non 
pas  de  malheur.  »  Est-il  quelque  chose  de  plus  salutaire  que 
de  faire  tourner  au  profit  de  la  perfectibilité  générale,  du  dé- 

(I)  Jérénie,  XXVIf,  il.  (i)  Beréschith  Rabka,  aecl.  84;  cf.  Dolre 

latrodoeiioa  fénéralp,  p   tIG. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE.  f85 

Tcloppement  moral  de  rhomanité,  les  mobiles  si  variés  et 
souvent  si  contradictoires  de  notre  action  personnelle?  G*est, 
si  l*on  veut,  la  confirmation  de  la  leçon  qne  nous  avons  tirée 
de  la  version  précédente,  mais  plus  accentuée;  c'est  ce  point 
de  vue  élevé,  que  la  métaphysique  la  plus  pure  ne  désavouera 
pas,  qui  voit  dans  la  prescience  la  sagesse  de  Dieu  déroulant 
son  plan  éternel  à  travers  le  temps  et  Tespace,  conviant  l'huma- 
nité à  participer  à  cette  œuvre,  utilisant  les  moindres  éléments 
de  notre  activité,  les  mauvais  comme  les  bons,  habile  à  faire 
sortir  le  pur  de  Timpur  (1),  Texcës  du  mal  de  Texcès  du  bien, 
ramenant  vers  un  centre  unique  les  innombrables  lignes  qui 
se  croisent  dans  tous  les  sens,  laissant  à  tout  un  chacun  le 
choix  du  sentier  à  parcourir,  uni  ou  accidenté,  facile  ou  rude, 
propre  ou  fangeux,  mais  possédant  le  secret  de  les  faire  éga- 
lement aboutir  au  sanctuaire  de  sa  gloire  ! 

Ces  hantes  et  larges  considérations  ne  sont  pas  exposées  dans 
un  ordre  logique;  la  tradition  ne  quitte  jamais  sa  méthode 
originale,  se  souciant  peu  d*échanger  le  riche  manteau  de  Tin- 
lerprétation  biblique  contre  Thabit  étriqué  de  la  raison  philo- 
sophique. Elle  procède  ici  comme  nous  Tavons  vue  procéder 
relativement  aux  mystères  de  la  Genèse  (2)  :  elle  entr'ouvre  le 
rideau,  nous  offre  quelques  échappées  de  vue,  avec  cette 
réserve  qui  est  non-seulement  convenable,  mais  obligatoire, 
dans  ces  matières  délicates  qui  touchent  à Tessence divine;  elle 
semble  nous  retenir  d'une  main  et  nous  encourager  de  l'autre 
dans  rétude  de  ces  questions  transcendantes  ;  elle  tient  à  nous 
faire  avancer,  mais  avec  une  sage  et  prudente  lenteur,  dans 
cette  voie  mystérieuse  qui  aboutit  à  Tintelligence  du  gouver- 
nement providentiel,  objet  d'une  promesse  infaillible  :  «  La 
terre  sera  remplie  de  la  connaissance  du  Seigneur  comme  la 
mer  est  remplie  d'eau  (3).  » 

(I)  Job,  XIV,  4.  (3)  htf6,  XI,  9. 

(j)  Voy.  notre  Théodicée,  p.  BT-63* 


Digitized  by  VjOOQIC 


486  DIXIÈME   DOGME. 


CHAPITRE  II. —De  la  prescience  divine  et  da  libre  arbitre 
suivant  recelé  tbéologiqae. 


Subissant  Tinfluence  de  la  philosophie  arabe  entée  sur  celle 
d'Aristole,  qui  tenait  de  leur  temps  le  sceptre  de  la  spéculation, 
nos  théologiens  se  préoccupent  essentiellement  de  l'antago- 
nisme entre  la  prescience  et  la  liberté.  Il  s'ensuit  que  Texposë 
de  leurs  idées  portera  simultanément  sur  la  deuxième  et  sur 
la  troisième  partie  du  dogme,  ainsi  que  nous  Tavons  annoncé. 

§  !•'.  Saadia. 

Le  fondateur  de  Técole  théologique  consacre  un  traité  pres- 
que tout  entier  à  la  question  du  libre  arbitre  considéré  dans 
SCS  rapports  avec  la  prescience  divine  (1). 

Du  libre  arbitre  et  de  sa  nature.  —  «  Si  Dieu  a  été  juste  en 
«  imposant  à  Tbomme  des  commandements  affirmatifs  et  në- 
«  gatifs,  il  n'a  été  que  juste  et  logique  en  lui  octroyant  la 
«  Taculté  de  suivre  ou  de  ne  pas  suivre  ses  prescriptions,  comme 
«  nous  rafflrmenl  la  raison  et  TËcriture.  La  raison,  en  nous 
«  enseignant  que  le  sage  n'ordonne  à  qui  que  ce  soit  de  faire 
«  plus  que  ses  moyens  ne  lui  permettent  ;  1  Écriture,  en  inscri- 
a  vaut  cette  vérité  dans  des  textes  formels  (2).  Le  libre  arbitre 
«  doit  précéder  et  précède  réellement  l'action  ;  c'est  la  condition 
(c  même  de  la  responsabilité  qui  ne  serait  possible  que  si  l'acte 
u  précédait  la  décision  libre  ou  même  coïncidait  avec  elle.  Le 
«  libre  arbitre  gît  dans  l'abstention  aussi  bien  que  dans  l'ac- 
«  tion,  la  première  étant  elle-même,  sinon  un  acte,  du  moins 
«  une  incitation  à  un  acte  opposé  à  celui  que  Ton  pourrait 
a  commettre  (3).  Nous  le  possédons  à  l'état  de  permanence  ; 

(0  Lct  CroyMeet  et  les  Opialoni ,  qo«-         (*)  Mkhée,  II,  f  ;  VI,  9;  Itala,  XL,  SI; 
triène  tnlié;  de  TAdoration  et  de  U  D6«o-      '^^^t  (• 
Mlitance  reU(leoiCi,  %%  4  cl  sqIt.  (3)  Ldflt.,  XVIII,  30  ;  Pi.,  CXIX,t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE   ARFtTRr.         tST 

«  car  si  nous  n'agissons  pas  iOQJoars  sciemment,  noas  ne  ce»- 
«  sons  d'agir  librement.  Ce  fait  psychologique  nous  expli<],ufr' 
«  pourquoi  le  pécheur  involontaire  n'est  pas  passible  du  chA^ 
«  tiineat.  Il  reste  impuni ,  non  pour  avoir  manqué  de  liberté^ 
«  l'assassin  inTolontaire  ou  le  violateur  involontaire  du  Sab- 
«  baih  n'ayant  jamais  cessé  d'agir  librement^  mais  pour  n*avoir 
«  pas  su  ce  qu'il  faisait.  » 

Preuves  du  libre  arbitre.  —  «  !•  Preuves  physiques  :  Quel- 
«  est  l'homme  qui  n'ait  pas  conscience  de  sa  liberté  morale,  qui 
«  ne  possède  la  certitude  qu'il  dépend  absolument  de  lui-même 
«  de  parler  ou  de  se  taire,  dé  Coucher  ovl  de  ne  pas  toucher  à 
«  un  objet?  Nier  un  fait  aussi  paient  serait  aussi  absurde  que 
«  de  nier  l'évidence,  i» 

2^  Preuves  rationnelles  :  «  1*  Tout  acte  est  le  produit  d'un 
«  agent  unique;  or,  si  Dieu  contraignait  l'homme,  l'acte 
«  accompli  par  ce  dernier  serait  tout  à  la  fois  l'œuvre  de  Dieu 
«  et  l'œuvre  de  l'homme.  3"  Si  Dieu  contraignait  l'homme,  la 
«  prescription  et  les  prohibitions  de  la  loi  seraient  un  non- 
<  sens«  3"*  Si  Dieu  contraignait  l'homme,  comment  pourrail-il, 
«  sans  injustice^  le  punir  de  sa  désobéissance  forcée?  4"*  Si 
^  Tbomme  n'était  pas  Iib4*e^  le  méchant  aurait  tout  autant  de 
«  droit  que  le  juste  auK  récompenses  futures,  ayaat  fait  de  son 
«  côté  tout  ce  qui  lui  était  possible  de  Caire.  L^archilecle  qui 
«  emploie  deux  ouvriers,  l'un  pour  bâtir  et  Tauilre  pour  dé- 
«  moUr,  ne  \eur  doit-il  pas  un  salaire  égal?  â*"  fii  l'hommo 
«  n'était  pas  libre,  il  pourrait  toujours  se  disculper  de  jes  fautes 
0  comme  de  ses  crimes,  rien  qu  en  alléguant  cette  oontraintO' 
«  morale,  et  l'apostat  lui-même  se  justilierait  en  soutenant  avec 
«  raison  qu'il  ne  pouvait  pas  faire  autrement  que  d'apostasier.  » 

6""  Preuves  tirées  de  l'Ëcrlture  et  de  la  tradition  :  «Ce  sont 
«  des  citations  que  nous  nous  bornons  k  viser  (1)  par  deg 
<«  renvois.  » 

De  la  conciliation  du  Ubrs  arbitre  4wec  la  prescience  de 

(t)  Demér.,  XXK,  19;  «ïladiic,  T,  9 ;      XVIff,  93etvt;  XXXIII,   11;  Talmi, 
i»^e, XXX«  1{  Jérêinie,  XXIll,  1 1 ;  Ec'ciiiel,      Dcrachoth,  ;^3. 


Digijized  by  VjOOQIC 


t88  DIXIÈME    DOGMR. 

Dieu.  —  a  Si  Dien  sait  tout  d'avance,  rhomme  n'est-il  pas  forcé 

«  dans  sa  désobéissance  par  le  seul  fait  que  Dieu  sait  qu'il  dé- 

«  sobéira?  Car  si  l'homme,  en  dépit  de  la  prescience  de  Dieu, 

«  résistait  à  la  tentation  de  la  désobéissance,  n'inflrmerait-il 

«  pas  par  cet  acte  de  volonté  la  connaissance  et  la  science  de 

«  Dieu?  Voici  comment  Tauieur  cherche  à  se  tirer  d'affaire, 

«  à  échapper  aux  étreintes  de  ce  dilemme  :  Il  n  y  a  rien,  dit-il, 

«  qui  prouve  que  la  connaissance  de  nos  actions,  qu'on  ne 

«  saurait  refuser  à  Dieu  et  qu'il  possède  nécessairement,  soit 

«  la  cause  directe  de  la  réalisation  de  ces  actes;  rien  ne  jus- 

«  tifie  une  pareille  hypothèse.  Songez  donc  que  si  la  pre- 

tf  science  de  Dieu  était  la  cause  immédiate  de  nos  faits  et  gestes, 

«  ceux-ci  devraient  être  doués  du  privilège  de  réternité,  grâce 

«  à  leur  simultanéité  avec  la  prescience,  et  nous  serions  ainsi 

«  ramenés  indirectement  au  système  de  l'éternité  du  monde. 

«  Sans  doute.  Dieu  connaît  et  perçoit  les  formes  exactes  des 

«  choses  ;  il  sait  ce  que  l'homme  fera  en  ce  moment,  de  quelle 

a  façon  il  manifestera  sa  volonté  en  tel  autre.  N'allez  pas  dire 

a  cependant  :  Puisque  Dieu  sait  qu'à  tel  moment  l'homme  va 

«  parler  ou  se  taire,  l'homme  ne  peut  pas  faire  autrement  que 

«  d'accomplir  celte  prévision.  Changez  votre  proposition,  in- 

cc  tervertissez  vos  prémisses,  et  aussitôt  la  difficulté  va  dispa- 

«  raître.  Dites  ceci  :  Quand  l'homme  parle.  Dieu  le  sait;  quand 

«  il  se  tait.  Dieu  le  sait  encore,  mais  sans  avoir  pesé  d'avance 

<r  sur  le  choix  spontané  de  l'homme  entre  le  silence  et  la  pa- 

«  rôle.  Ce  que  Dieu  connaît,  c'est  Vacte  final,  qui  est  au  bout 

n  des  changements  et  transformations  libres  de  la  volonté 

tf  humaine  (1).  n 

L'auteur  passe  ensuite  à  quelques  objections  théoriques  qu'il 
réfute  successivement  :  —  «  Al  quoi  bon  faire  des  exhortations 

«  au  juste,  sachant  qu'il  n'en  a  pas  besoin?  C'est  pour  lui  faire 

«  mériter  une  plus  haute  récompense,  et  aussi  pour  fortifier 

<t  par  la  révélation  d'en  haut  les  nobles  inspirations  de  notre 

«  raison  (2).  Pourquoi  Dieu  adresse-t-il  des  remontrances  aux 

(0  Dealer.,  XXXI,  SI;  Ps.,  XCIV,  H.  (3)  Êséchkl,  III,  SI. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET    DU   LIBRE   ARBITRE.         189 

«  méchants,  sachant  bien  que  c*cst  peine  perdue?  L'auteur 
«  donne  de  ce  fait  six  motifs  logiques  que  nous  jugeons  inutile 
«  de  reproduire  et  qu'il  fait  suivre  de  celte  réflexion  :  Après 
«  tout,  les  exhortations  faites  aux  pécheurs  endurcis  ne  sont 
«  pas  sans  utiliié;  elles  ne  laissent  pas  d'exercer  une  influence 
«  salutaire  sur  d'autres  coupables  qui  en  profiteront  pour  s'a^ 
c  mender.  Cela  est  tellement  vrai,  qu'aujourd'hui  encore, 
«  après  des  centaines  et  des  milliers  d'années,  l'histoire  du  dé- 
«  loge,  de  Sodome  et  de  la  servitude  égyptienne,  exerce  une 
«  action  salutaire  sur  notre  conduite. 

Objections  tirées  de  certains  faits  moraux  et  historiques.  — 
«  l""  Gomment  faut-il  juger  un  acte  d'assassinat  commis  avec 
«  préméditation  et  volonlë,  mais  sur  une  personne  que  Dieu 
«  aurait  déjà  condamnée  à  mort  pour  ses  crimes?  Faut-il  y 
«  voir  un  acte  libre  ou  l'effet  d'une  contrainte  mystérieuse?  Il 
«  faut  distinguer,  répond  Saadia,  entre  la  mort  du  pécheur^ 
«  laquelle  est  l'œuvre  de  Dieu,  et  l'homicide,  qui  est  le  fait  de 
«  l'assassin.  Il  importe  ici  de  faire  remarquer  que,  sans  ce 
«  meurtre,  le  coupable  serait  mort  quand  même,  il  n'eût  pas 
*  échappé  à  l'arrêt  de  Dieu  dont  il  se  trouvait  frappé.  Il  s'en- 
«  suit  que  celui  qui  l'assassine  pour  des  motifs  personnels  est 
«  responsable  de  son  action  comme  de  tout  autre  meurtre  vo-^ 
«  lontaire.  Même  jugement  à  l'égard  du  voleur  qui  dépouille- 
«  rait  un  individu  condamné  par  Dieu  à  la  perle  de  sa  fortune. 
«  Ici  encore  il  y  a  deux  faits  bien  distincts  :  la  perte  d'une  for- 
«  tune,  qui  est  l'œuvre  de  Dieu,  et  la  spoliation,  qui  est  celle 
«  d'un  voleur  vulgaire  et  criminel.  C'est  dans  ce  sens  que  deux 
X  martyrs,  Chemaïa  et  Â'hia,  répondirent  :  «  Si  nous  sommes 
«  condamnés  par  Dieu,  il  trouvera  toujours  moyen  de  nous 
«  faire  mourir  par  toi  ou  par  une  autre  bête  féroce  ;  mais  ta 
«  n'en  seras  pas  moins  responsable  du  meurtre  que  tu  vas  com-^ 
«  mettre  (i).  »  ^  Si  c'a  été  la  volonté  de  Dieu  de  châtier 
«  David  en  suscitant  contre  lui  la  rébellion  de  son  fils,  ce  der- 
«  nier  n'est-il  pas  innocent?  L'auteur  y  applique  encore  la  ré- 


(0  Talrnnd,  Tunilb,  18;  Arach,  rac.  Harag. 


Digitized  by  VjOOQIC 


190  DIXIÈME   DOGME. 

«  poDse  déjà  faite,  à  savoir  qu'il  faut  distingaer  entre  Tarrêt 
«  de  Dieu  qui  veut  que  David  soit  vaincu  par  son  fils  Absalon 
u  et  la  conduite  de  celui-ci,  qui,  en  sus  d'une  guerre  parricide, 
«  se  livre  à  toutes  sortes  de  turpitudes  (i).  8*"  Comment  se  fait- 
•€  il  que  deux  rois  barbares,  Sennachérib  et  Kebuchadnetzar, 
«  soient  nommés,  le  premier  «  verge  de  Dieu  «,  le  second 
«  glaive  de  Dieu  (î)  1  »  C'est  qu'à  la  vérité  Dieu  a  dispensé  à  ces 
<(  conquérants  farouches  des  pouvoirs  extraordinaires;  leurs 
«  brigandages  et  leurs  cruautés,  librement  et  sciemment  exer- 
«  ces,  ne  leur  en  appartiennent  pas  moins;  leur  responsabilité 
«  reste  entière  (3).  4"*  Le  cours  des  événements  étant  tracé  par 
«  Dieu  dès  l'origine,  ne  s'ensuit-il  pas  que  si,  par  la  force  même 
«  des  choses  amenées  par  Dieu,  un  homme  est  entraîné  au 
«  mensonge,  c'est  Dieu  qui  le  fait  mentir?  En  cherchant  bien, 
«  on  se  convaincra  que  le  mensonge  provient  toujours  du  fait 
«  de  l'homme,  qui  ose  s'en  prendre  à  Dieu  de  ses  fautes  et  de 
«  ses  sottises  (4).  Il  est  certain  qu'en  usant  sagement  de  Tin* 
«  telligence  que  Dieu  nous  a  implantée,  on  peut  éviter  le  men- 
«  songe.  Il  cite  l'exemple  (fort  peu  concluant  et  plutôt  contraire 
c  à  sa  thèse)  d'Abraham  se  servant ,  au  sujet  de  Sara,  d'un 
«  terme  à  double  sens,  signifiant  à  la  fois  sœur  et  parente^  de 
«  façon  à  se  soustraire  au  reproche  du  mensonge.  » 

L'auteur  s'occupe  ensuile  de  l'explication  d'un  certain  nombre 
de  textes  bibliques  qui  semblent  trahir  une  tendance  fataliste. 
Il  leur  applique  les  procédés  de  son  habile  exégèse,  et,  pour 
arriver  à  une  meilleure  interprétation,  il  les  range  sous  huit 
chefs  rationnels  :  «  1^  Ne  pas  confondre  la  recommandation 
«  avec  l'action.  Quand  Dieu  dit  :  «  J'ai  empêché  un  tel  d'agir, 
«  cela  signifie  seulement  qu'il  l'a  décidé  par  des  avertissements 
«  ou  des  menaces.  Tel  est  le  fait  d'Abimelec  empêché  d'abuser 
«  de  Sara  (5).  i""  Se  garder  de  voir  une  contrainte  d'en  haut 
«  dans  les  événements  de  l'histoire.  Exemple  :  quand  Dieu  dit 


(I)  II  Samuel,  43.  (4)  ProT.,  XIX,  8. 

(1)  iMle,  X,  5;  Êiécklel,  XXX,  U.  (s)  Genèie,  XX,  S  et  7;  Deatér.,  X,  5; 

(8)  InM,  X,  it.  XXIV,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU   LIBRE  ARBITRE.         191 

à  Isaie  qu'il  détonrnera  le  cœur,  les  oreilles  et  les  yeux  da 
peuple  de  la  bonne  yoie,  le  sens  est  qa*il  suscitera  des  évé- 
nements qui  auront  pour  effet  d'éloigner  Israël  des  voies  de 
la  religion,  par  suile  des  grandes  préoccupations  causées 
par  les  calamités  publiques  (1).  3""  Éviter  d'attribuer  à  la 
fatalité  l'endurcissement  des  pécheurs,  par  exemple  celui 
de  Pharaon,  de  Sihon,  roi  des  Emoréens.  La  raideur  de 
Pharaon  comme  celle  de  Sihon  sont,  à  tout  prendre,  un 
fait  tout  naturel  :  Par  l'expression  «  Dieu  endurcit  leur 
ccetir,  j>  on  veut  dire  qu'il  fallait  à  ce  chef  une  dose  d'obsti- 
nation extraordinaire  pour  oser  résister,  Pharaon  à  tant  de 
miracles  où  éclatait  la  volonté  de  Dieu,  et  Sihon  à  la  terreur 
qu'Israël  et  son  merveilleux  exode  avaient  jetée  dans  tous 
les  cœurs  (3).  »  4"*  Ne  pas  prendre  pour  un  acte  ou  un 
arrêt  irrévocable  un  simple  jugement  mis  par  Dieu  sur  les 
hommes  ou  sur  les  choses  (3).  A  prendre  ces  textes  à  la  lettre, 
on  dirait  que  c'est  à  dessein  que  Dieu  induit  les  hommes  en 
erreur  et  les  pousse  à  l'égarement;  mais  en  voici  le  véritable 
sens  :  Dieu  montrera  et  prouvera  qu'un  tel  est  un  mauvais 
sujet;  que  tel  prophète  n'est  que  l'organe  de  l'erreur  et  du 
mensonge;  que  Jérusalem  s'endort  dans  cette  sécurité  trom- 
peuse; enfin  qu'il  sauvera  les  hommes  de  leurs  égarements  par 
le  seul  fait  qu'il  les  leur  pardonnera.  Il  n'y  a  donc  rien  dans 
tout  cela  qui  explique  la  fatalité.  5*  Ne  pas  substituer  indûment 
au  simple  pardon  la  contrainte  ou  l'intervention  directe  de 
Dieu.  Par  exemple,  quand  nous  prions  Dieu  de  nous  détour- 
ner du  mal,  de  nous  diriger  vers  le  bien,  on  aurait  grande- 
ment tort  d'entendre  par  là  que  Dieu  substitue  sa  volonté  à 
landtre;  il  s'agit  du  pardon  divin  qui  suffit  à  nous  ramener 
au  bien  (4)  ;  tandis  que  la  sévérité  et  la  rigueur  pourraient 
avoir  pour  effet  de  nous  pousser  au  désespoir  (5).  Q""  Ne 


fl)  haie,  VI,  10;  Deitfr.,  XXVIll,  t9;  (5)  Iiale,  LXIH.  17;  Jérénle,  IV,  tO; 

Job,  XII,  94  et  95.  Êcécklel,  XIV,  8  ;  Pror.,  111, 94. 

(9)  Dealer.,  II,  95  ;  loiaé.  XI,  90.  (4)  Piawes,  LI,  18. 

(5)  Psaones,  GXIX,  86;  CXLI,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


192  DIXIÈME   DOGMB. 

a  pas  confondre  la  création  avec  la  direction  de  nos  organe». 
«  Puisque  la  Bible  dit  que  Tceil,  que  Toreille,  que  la  langoo 
«  de  rhomme  appartiennent  à  Dieu  (1),  cela  ne  signifie  pas 
«  que  Dieu  dirige  continuellement  notre  parole,  notre  regard 
«  ou  notre  attention,  mais  seulement  qu  il  est  Fauteur  de  ces 
«  organes.  7"*  Ne  pas  confondre  le  sens  propre  avec  le  sens 
«  figuré.  Lorsqu^il  est  question,  par  exemple,  du  cœur  des 
«  rois  conduit  par  Dieu  comme  les  eaux  d'un  canal  d*irriga- 
«  tion  (3),  cela  veut  dire  que  les  rois  ne  peuvent  pas  plus  se 
«  soustraire  à  la  volonté  de  Dieu  que  Teau  d'un  ruisseau, 
a  S""  Savoir  distinguer  entre  les  événements  extraordinaires  et 
a  Faction  personnelle  de  Dieu,  c'est-à-dire  ne  prendre  celle-ci, 
«  bien  qu'elle  soit  favorablement  annoncée  par  la  Bible,  que 
«  dans  le  sens  réduit  d'un  fait  étonnant,  prodigieux,  et  par 
«  cela  même  des  plus  propres  à  agir  sur  les  hommes.  Cetle 
a  règle  se  rapporte  à  trois  ordres  de  faits  :  l""  ceux  de  la  guerre 
«  et  de  la  conquête,  souvent  représentés  comme  suscités  directe^ 
«  ment  par  Dieu  (3),  et  que  l'on  appelle  divins,  parce  qu'ils 
«  sont  extraordinaires,  en  amenant  un  bouleversement  social  ; 
<c  S""  l'intelligence  et  la  conception  lucide  des  choses  saintes 
«  qualifiées  d'inspirations  divines  et  sollicitées  comme  une 
«  grâce  d'en  haut  (4)  ;  S"*  un  grand  miracle  opéré  devant  les 
«  masses  et  invoqué  par  celui  qui  en  est  l'auteur,  dans  le 
«t  but  d'entraîner  les  convictions.  Tel  est  le  miracle  d'Ëlie  sur 
«  le  mont  Garmel,  quand  il  réclame  de  Dieu  la  descente  du  feu 
a  du  ciel  afin  de  rendre  au  peuple  la  foi  (S),  phénomène  qu'il 
u  convient  d'interpréter  ainsi  :  Quand  le  feu  sera  descendu 
«  du  ciel,  le  cœur  du  peuple,  qui  a  si  sensiblement  reculé  eu 
«  arrière,  reviendra  de  lui-même  vers  Dieu  (6).  Elles  n'ont  pas 
a  une  signification  différente  les  paroles  que  le  prophète  Ëzë* 


(1)  ProT.,XVI,  1;  XX,  iS.  (4)  Pstnmef,  XXV,  4;   LXXXVI,   il; 

(È)  ProT.,  XXI,  1.  CXIX,  57;  II  Chron.,  XXX,  It. 

(3)  I  Ro«,  XII,  16;  Il  ChroD.,  XXXVL         [^\  ^  "»*•'  ^^■'"»  '"'• 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE  ET   DO   LIBRE   ARBITRE.         403 

c  chiel  fait  dire  à  Dien  :  a  Je  ferai  en  sorte  que  vous  marchiez 
«  dans  mes  voies  (1)  »,  qa'il  faut  interpréter  ainsi  :Mes  mira- 
«  clés  et  mes  prodiges  deviendront  pour  vous  un  moyen  de 
«  certitude.  »  En  dehors  des  catégories  que  nous  venons 
«  d'examiner,  dit  Fauteur,  il  ne  resle  que  quelques  passages 
c  isolés,  mal  compris,  celui-ci  entr'autrcs  :  «  afin  que  tu  sois 
«  juste  dans  tes  paroles,  véridique  dans  tes  jugements  »  (2), 
«  que  les  ignorants  prennent  pour  Texpression  de  la  fatalité,  et 
9  d'où  ils  croient  pouvoir  conclure  que  David  a  dû  forcément 
c  pécher  pour  ne  pas  donner  un  démenti  aux  menaces  du  cbà- 
«  timentà  lui  faites  au  nom  de  Dieu.  Mais  celte  interprétation 
«  n'est  qu'un  grossier, contre-sens,  attendu  que  les  susdites  pa- 
«  rôles  ne  se  rapportent  nullement  à  celles  qui  la  précèdent  im- 
«  médiatement:  a  J'ai  faille  mal  à  tes  yeux  »,  mais  à  celles  du 
«  verset  précédent  :  «  Purifie-moi  de  mes  péchés.  »  Le  sens  est 
«  donc  celui-ci  :  Pardonne-moi  en  vertu  de  l'assurance  que  tu 
c  prends  toujours  en  grâce  les  vrais  pénitents.  Saadia  finit 
c  cette  dissertation  en  ces  termes  :  Grâce  aux  explications  que 
«  nous  venons  de  donner,  s^évanouit  tout  ce  que  Ton  croit 
«  susceptible  de  faire  peser  la  fatalité  sur  l'activité  humaine. 
«  Il  s'ensuit  que  Dieu  est  parfaitement  en  droit  d'exiger  de 
«  nous  la  piété  et  la  vertu,  et  nous  ne  saurions  rejeter  nos 
«  fautes  sur  une  prétendue  contrainte,  ou  sur  l'absence  de  la 
c  liberté  morale  (3).  L'homme  est  un  agent  libre,  ainsi  que  le 
«  démontrent  les  éclatants  miracles  et  la  mission  des  pro- 
»  phètes.    » 


APPRÉCIATION    DE   LA   THÉORIE   DE   SAADI^. 

La  théorie  de  Saadia  porte  sur  deux  points  :  1"*  démonstra- 
tion du  libre  arbitre  ;  2"*  conciliation  du  libre  arbitre  avec  la 
prescience  de  Dieu.  Peu  de  mots  suffiront  pour  signaler  la  fai- 
blesse de  son  argumentation  sur  le  second  point.  L'auteur  la 

(I)  Etéchlel,  XXXVI,  97.  (3)  Job,  IV,  f  7. 

(t)  Pf aunes,  Ll,  6. 

13 


Digitized  by  VjOOQIC 


4^4  DIXIÈME   DOGME. 

pose  dans  les  termes  où  elle  est  formulée  par  la  philosophie  da 
Kalam,  dont  il  s'approprie  les  procédés,  et,  comme  elle,  puisant 
ses  arguments  dans  Tarsenal  de  la  dialectique.  Mais  est-ce  une 
chose  bien  sérieuse  que  de  vouloir  supprimer  une  grave  difû- 
culte,  une  puissante  objection,  par  des  arguties  de  sophiste? 
Quoi  !  il  suffira  de  renverser  la  proposition  pour  faire  dispa- 
raître Tantinomie  ;  il  suffira  de  dire  que  ce  n'est  pas  la  pres- 
cience de  Dieu  qui  fait  les  événements,  mais  que  ce  sont,  au 
contraire,  les  événements  qui  provoquent  la  prescience  de  Dieu, 
pour  réduire  la  difficulté  à  néant!  Si  une  pareille  solution  pou- 
vait avoir  quelque  valeur  aux  yeux  de  lascholastique  arabe,  qui 
dominait  du  temps  de  Fauteur,  elle  est  nulle  pour  la  raison 
moderne,  qui  depuis  longtemps  s'est  affranchie  du  culte  du  syl- 
logisme et  qui  ne  se  paye  plus  de  mots.  Constatons  d'ailleurs 
que  cette  démonstration  est  purement  logique,  contrairement 
aux  habitudes  de  ce  théologien  de  corroborer  ses  preuves  ration- 
nelles par  des  preuves  bibliques,  ce  qui  n'est  pas  fait  pour  en 
augmenter  la  valeur.  Il  faut  croire  que,  malgré  sa  science 
supérieure  de  rËcriture,  dont  il  nous  donne  de  nouvelles  et 
éclatantes  preuves  dans  ce  même  exposé,  il  n'y  a  rien  trouvé  de 
décisif  en  faveur  de  cette  conciliation.  Sur  ce  point,  comme 
sur  beaucoup  d'autres  déjà  constatés,  le  raisonnement  de  Saadia 
n'a  d'autre  valeur  que  celle  de  nous  faire  prendre  sur  le  fait 
l'enfantement  de  la  théologie  juive,  commençant  par  l'imitation 
servile  des  Motécallemîn,  comme  l'enfant  qui  commence  tout 
d'abord  par  balbutier  les  sons  et  les  mots  qu'il  entend,  mais 
qu'il  ne  tardera  pas  à  s'assimiler. 

L'auteur  est  beaucoup  plus  satisfaisant  sur  la  démonstration 
du  libre  arbitre,  ou,  pour  mieux  dire,  dans  ses  efforts  pour  ex- 
pliquer les  faits  comme  les  expressions  des  livres  saints  dont 
on  voudrait  argumenter  contre  la  liberté.  L'originalité  de  son 
opinion  est  là,  dans  la  discussion  à  laquelle  il  se  livre  pour  ex- 
pliquer les  obstacles,  aplanir  les  difficultés  qui  semblent  pousser 
dans  le  champ  de  l'Ëcriture;  elle  est  dans  ces  huit  catégories, 
dont  l'ensemble  compose  un  large  cadre  où  il  fait  entrer,  mais 
pour  le  purifier  au  souffle  de  la  liberté,  tout  ce  qui  de  prime 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DR    LA    PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE   ARBITRE.         195 

abord  parail  entaché  de  fatalisme.  C'est  sa  grande  préoccupa- 
tion de  détruire  dans  les  esprits  toute  impression  de  force  et  de 
contrainte  qui  pourrait  résulter  de  Tétude  supertlcielle  des  pré- 
ceptes et  des  récits  sacrés.  Il  consacre  à  cette  thèse  toute  sa 
science,  toute  son  habileté  d'exégète.  Avec  autant  de  netteté 
que  de  concision,  il  passe  en  revue  un  grand  nombre  de  ces 
faits  qui,  pris  à  la  lettre,  réduiraient  singulièrement  le  domaine 
du  libre  arbitre  en  lui  faisant  par  trop  subir  la  pression  de 
Tintervenlion  divine.  Faisant  une  large  part  au  langage  tiguré, 
à  ses  Actions  et  à  ses  hyperboles,  il  restitue  à  de  nombreux 
textes  leur  sens  ralionnel.  Rien  de  plus  sensé  que  Tinlerpré- 
tation  qu'il  donne  à  son  tour  de  Tendurcissement  de  Pharaon, 
dans  lequel  il  ne  voit  qu'un  orgueil  démesuré.  Nous  appelons 
particulièrement  Taltcntion  sur  sa  huilièmo  catégorie,  où  le 
divin  et  le  providentiel,  termes  si  prodigués  dans  la  Bible,  ne 
seraient  plus  que  Y  extraordinaire.  L'auteur  nous  livre  ainsi  la 
clef  dont  Maîmonide  et  les  autres  organes  de  Técole  théologique 
sauront  faire  un  si  fréquent  usage.  Certes  nous  ne  lui  suppo- 
sons pas  rinlention  d*éliminer  l'élément  providentiel  du  sein 
de  rhumanité,  ce  serait  dénaturer  sa  pensée;  mais  il  vient 
faire  une  distinction  essentielle  entre  le  divin  proprement  dit 
et  tout  ce  qui  n'est  que  prodigieux,  qui  s'écarte  plus  ou  moins 
des  conditions  naturelles  et  logiques,  divin  dans  notre  imagi- 
nation seulement.  Nais  il  est  à  remarquer  que,  du  premier 
bond,  Saadia  s'avance  dans  celte  voie  jusqu'à  cette  limite  ex- 
trême que  la  raison  ne  pourrait  franchir  qu'en  violant  le 
domaine  de  la  foi.  Et  tout  cela,  il  le  fait  dans  le  seul  but  de 
mettre  le  libre  arbitre  hors  de  conteste,  de  le  dégager  du 
poids  religieux  sous  lequel  on  prétend  l'étouffer.  Quand  on 
songe  à  la  situation  des  esprits  dû  temps  de  l'auteur,  aux  ten- 
dances d'une  époque  que  le  fatalisme  oriental  marquait  de  ses 
puissantes  griffes,  aux  progrès  formidables  qu'il  avait  faits  dans 
le  sein  du  judaïsme  depuis  les  premiers  Tanaim  jusqu'aux 
derniers  Ëmoraîm,  qui  subissent  au-delà  de  toute  mesure  l'in- 
lluence  babylonienne,  on  ne  saurait  rendre  trop  hommage  a 
l'auteur  des  croyances  et  des  opinions  font  l'énergique  réaction 


Digitized  by  VjOOQIC 


196  DIXIÈME   DOGUE. 

qu'il  est  vena  opérer  en  faveur  de  la  liberté  morale,  bien  qu'il 
n'ait  guère  réussi  dans  ses  tentatives  de  conciliation  entre  cette 
liberté  et  la  prescience. 


§  2.  Ba'hya, 

L'auteur  continue,  à  propos  du  libre  arbitre,  le  dialogue  en- 
gagé entre  l'Ame  et  la  Raison  au  sujet  de  la  perfectibilité  (i)  : 
—  «  L'Âme.  Tu  viens  de  prendre  grand  soin  de  ma  cure  et  de 
«  ma  guérison  radicale  ;  tu  as  fait  à  cet  égard  tous  les  prépa- 
<E  ratifs  nécessaires  ;  tu  m'as  délivré  de  l'épais  fardeau  de 
«  rignorance.  Et  pourtant  il  reste  encore  en  moi  un  germe,  un 
a  seul,  de  trouble  et  de  désorganisation,  à  l'endroit  de  l'adora- 
«  tion  divine.  Si  tu  pouvais  m'en  délivrer,  me  débarrasser 
c  des  soucis  et  du  tourment  qu'il  me  cause,  je  me  croirais  pres- 
a  que  radicalement  guéri.  —  La  Raison.  Quel  est  ce  sujet  de 
«  préoccupation  ?  —  L'Ame.  Il  s'agit  de  ce  principe  de  fatalité, 
tt  du  destin,  de  cette  volonté  immuable  qui  aurait  présidé  à  la 
«  création  universelle,  aux  quatre  règnes  de  la  nature  (2). 
«  Les  textes  indiqués  ne  semblent-ils  pas  enseigner  que  dès 
«  le  principe  Dieu  a  arrêté  pour  toujours  toutes  les  bases  de 
«  l'existence  ;  que  c'est  sa  puissance  et  sa  volonté  uniques  qui 
a  donnent  l'impulsion  à  toutes  ses  parties,  de  même  que  c'est 
«  encore  lui  qui  les  met  au  repos  et  les  rend  immuables  (3)  ? 
«  Les  livres  des  anciens  admettent  d'ailleurs  généralement  ce 
a  système  d'une  volonté  souveraine  et  immuable.  Mais,  d'un 
«  autre  côté,  l'Écriture  le  combat,  proclamant  souvent  les  droits 
a  du  libre  arbitre,  admettant  la  volonté,  la  spontanéité,  et, 
«  comme  leur  conséquence,  la  responsabilité  humaine  (4).  Au 
a  surplus,  les  prescriptions  et  les  interdictions  dont  le  livre 
«  de  la  Loi  est  plein,  les  peines  et  les  récompenses  dont  il 

(I)  Voy.  DOtre  Tbéodicée,  p.  37S-384.  (S)  Pf.  CIV,  10;  M,  XXXiV,  f9. 

(9)  Ps.  CXXVn,  1  61  i;  GXXXV,  C;  (4)  Dealer.,  XXX,  I5;  Maiacbie,  1.  9; 

I  SamaeU  II  «  0  cl  7;  Lament.,  111,  57  et  Job.  XXXIV,  ||;  ProT.,  XIX,  S. 
38;  Isale,  XLV,  7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   OU   LIBRE  ARBITRE.         197 

nous  offre  la  constante  perspective,  sont  la  meilleure  preuve 
en  faveur  du  libre  arbitre  et  de  Tabsence  de  toute  influence 
dominante  sur  la  bonne  comme  sur  la  mauvaise  conduite  de 
Thomme,  sur  son  mérite  comme  sur  son  démérite.  Gomment 
donc  concilier  ensemble  deux  doctrines  si  opposées?  \s-tu 
un  remède  pour  cette  souffrance  morale?—  La  Raison.  J'es- 
time d*abord  que  cette  contradiction  que  tu  me  signales 
comme  découlant  de  nos  livres  saints  n*est  pas  plus  saillante 
que  celle  qui  découle  de  Teipérience  et  de  Tobservation 
exacte  des  faits.  Ne  voyons*nous  pas  les  faits  qui  s'accom- 
plissent sous  nos  propres  yeux  s'accuser  tantôt  comme  le 
résultat  d'une  volonté  et  d'une  résolution  libres,  tantôt 
comme  un  produit  de  la  contrainte,  et,  dans  ce  cas,  révélant 
une  volonté  supérieure,  gouvernant  et  dirigeant  l'homme  à 
sa  guise?  Et  ce  n'est  pas  tout  :  tous  remarquez  les  effets  de 
cette  contradiction  jusque  dans  les  mouvements  de  la  langue, 
dans  l'action  des  organes  de  l'ouïe  et  de  la  vue.  D'un  autre 
côté,  nous  ne  pouvons  ne  pas  être  frappés  du  spectacle  des 
peines  et  des  récompenses  mesurées  sur  notre  degré  de  fidé- 
lité ou  d'infidélité  envers  Dieu.  De  là  cette  longue,  cette 
éternelle  discussion  des  sages  sur  la  conciliation  possible  de 
la  fatalité  avec  la  liberté.  Les  uns  prétendent  que  l'homme 
est  libre,  et,  par  suite,  responsable  de  tous  ses  actes  :  Dieu 
lui  en  laisse  la  disposition  absolue,  pour  ensuite  le  punir  ou 
le  récompenser  selon  les  cas.  Les  autres  soutiennent  que  les 
actes  et  les  mouvements  de  tous  les  êtres,  organiques  ou 
inorganiques,  sont  réglés  d'avance  de  par  la  volonté  divine, 
impossible  d'y  rien  changer.  Que  si  l'on  objecte  à  ceux-ci 
le  principe  de  la  rémunération,  ils  répondent  qu'on  ne  peut 
rien  induire  d'un  dogme  dont  la  nature  et  les  conditions 
nous  sont  inconnues,  notre  science  en  cette  matière  se  bor- 
nant à  ceci  :  Dieu  est  juste,  incapable  de  la  moindre  ini- 
quité, véridique  dans  ses  assurances,  immuable  dans  ses 
promesses.  Nous  ne  sommes  pas  plus  aptes  à  nous  faire  une 
idée  juste  de  la  sagesse  infinie  ;  mais  nous  en  ressentons 
trop  les  gracieux  et  généreux  effets  pour  oser  la  soupçonner 


Digitized  by  VjOOQIC 


198  DIXIÈME  DOGME. 

«  d^injustice.  Une  troisième  opinioa  consiste  dans  une  sorte 

«  de  transaction  entre  la  fatalité  et  la  liberté.  Vouloir  sonder 

«  ce  profond  mystère,  disent  les  partisans  de  cet  expédient, 

a  c'est  courir  à  Tabime,  à  la  damnation,  quelle  que  soit  la 

«  conclusion  finale.  Ils  conseillent  donc  d'agir  régulièrement 

«  sous  Fempire  du  principe  du  libre  arbitre,  de  se  dévouer  au 

«  bien  et  au  juste  de  tous  ses  efforts  ;  puis,  en  ce  qui  concerne  la 

«  rémunération,  de  s'en  rapporter  à  l'appréciation  et  à  la 

«  bonté  de  Dieu,  en  comprenant  enfin  que  Dieu  a  tous  les  droits 

«  sur  nous,  tandis  que  nous  n'en  avons  aucun  sur  lui.  L*au- 

«  teur  approuve  cette  opinion  ;  il  l'approuve  comme  la  solu- 

«  tion  la  moins  dangereuse  du  redoutable  problème.  Oui,  dit- 

«  il,  c'est  le  parti  le  plus  sage  et  le  plus  convenable  que  de 

a  confesser  notre  ignorance  sur  ce  point  délicat,  ignorance 

«  due  à  la  défectuosité  de  nos  facultés  intellectuelles,  mais  dont 

a  nous  ne  devons  pas  nous  plaindre,  parce  qu'elle  est  dans 

a  notre  intérêt  le  mieux  entendu.  Il  n'est  pas  douteux  que,  si 

a  la  connaissance  de  ce  mystère  pouvait  nous  être  profitable, 

a  Dieu  n'eût  pas  hésité  à  nous  le  dévoiler.  Nous  ressemblons, 

a  en  quelque  sorte,  à  ces  hommes  que  la  faiblesse  de  leur  or* 

a  gane  visuel  empêche  de  fixer  le  soleil  autrement  que  les  yeux 

«  couverts  d'un  voile  :  plus  l'ophtalmie  est  forte,  plus  le  voile 

ce  sera  épais;  moins  les  yeux  seront  faibles,  plus  le  voile  sera 

«  mince  et  transparent.  Que  de  fois  d'ailleurs  ne  nous  arrive- 

«  t-il  pas  de  contester  les  propriétés  de  certains  corps  ou  ma- 

«  chines  tant  que  nous  n'avons  pu  en  juger  de  visu  !  Prenons 

«  l'astrolabe,  par  exemple,  celte  balance  des  astronomes  :  croi- 

a  rions -nous  d'après  un  simple  ouï- dire  aux  remarquables 

»  indications  qu'il  nous  fournit  sur  le  mouvement  planétaire, 

«  sur  la  position  des  constellations,  sur  l'exactitude  horaire, 

a  sur  les  distances  et  les  dimensions  réciproques  des  corps 

«  célestes?  Il  en  est  de  même  de  beaucoup  d'autres  instru- 

«  ments,  qu'il  nous  est  impossible  de  concevoir  par  la  pensée, 

«  à  plus  forte  raison  de  nous  figurer  exactement.  Voici  un  ob- 

«  jet  des  plus  usuels,  une  simple  balance  :  en  comprendriez- 

«  vous  le  mécanisme  si  vous  ne  le  voyiez  de  vos  propres  yeux? 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIBNCB   DIVINE   ET   DU    LIBRE   ARBITRE.         199 

Voici  la  grosse  meule  du  moulin  qui  tourne:  n'admirez- 
TOUS  pas  ce  mouTemenl  circulaire  qui  s'accomplit  tout  au 
rebours  des  lois  de  la  pesanteur?  Afârmerions-nous,  accep- 
terions-nous même  ces  données  de  la  science  si  nous  n'y 
étions  forcés?  Et  tout  cela  provienl  delà  faiblesse  de  noire 
savoir,  de  notre  défaut  de  discernement  en  tout  ce  qui  concerne 
«  les  mystères  de  la  création,  les  causes,  les  effets,  les  forces  et  les 
c  propriétés  des  êtres.  Eh  bien,  si  notre  ignorance  est  si  pa- 
tente, même  à  l'égard  des  choses  appropriées  à  nos  besoins  et 
c  à  notre  constant  usage,  faut-il  s'étonner  de  ce  que  la  grande 
«  et  impénétrable  loi  qui  concilie  la  fatalité  avec  le  libre  ar- 
bitre échappe  à  notre  imparfaite  et  chélive  conception  (1)?» 


c 


« 


« 


APPRÉCIATION  DE  l'OPINION    DE   BA'hTA. 

Nous  disons  roptnîon,  et  non  pas  la  théorie  de  Ba'hya,  at- 
tendu que  ce  théologien  n'en  a  pas  une  qui  lui  soit  propre  sur 
la  question  qui  nous  occupe.  Nous  voilà,  en  effet,  bien  loin 
des  affirmations  et  hardiesses  deSaadia.  L'auteur  hésite  à  tran- 
cher la  question  devant  le  langage  à  double  sens  de  Texpé- 
rience  et  de  la  religion  :  l'expérience  nous  faisant  apercevoir 
dans  nos  actes  des  points  de  départ  contradictoires,  les  uns« 
produit  d'une  complète  liberté,  les  autres,  enfantés  par  une 
pression  extérieure  ou  supérieure  qui  les  dépouille  de  toute 
spontanéité;  la  religion,  par  Torgane  de  la  Bible,  nous  signa- 
lant également  un  double  courant,  le  premier  soufflant  dans 
le  sens  de  la  liberté,  proclamant  la  responsabilité  individuelle, 
servant  d'ailleurs  de  base  fondamentale  au  dogme  de  la  rému- 
nération, sur  lequel  repose  tout  l'échafaudage  de  la  Loi,  le  se- 
cond enflant  les  voiles  dnsystèmede  la  fatalité, de l'anangtié  du 
poète.  Ba'hya  ne  trouve  rien  de  mieux,  au  point  de  vue  démon- 
stratif, que  de  laisser  les  adversaires  en  présence,  nous  vou- 
lons dire  la  liberté  et  la  nécessité,  sans  prétendre  adjuger  la 

(I)  PM«ii6f,  CXXXI,  1  et  9. 


Digitized  byCjOOQlC 


200  DIXIÈME   DOGME. 

pomme  à  Ton  ou  &  Tautre.  Mieux  vant,  selon  lai,  confesser 
notre  ignorance  dans  une  matière  aussi  ardue,  que  de  risquer 
légèrement  des  opinions  hasardées  et  des  solutions  douteuses. 
Pourquoi  d*ailleurs  méconnaître  notre  impuissance,  notre  dé- 
faut de  capacité  dans  le  domaine  des  questions  transcendantes, 
quand  nous  nous  voyons  forcés  de  la  confesser  journellement 
même  à  Tégard  de  tant  de  faits  physiques  et  mécaniques  ? 

Mais  hâtons-nous  de  constater  que  ce  n'est  que  par  rapport 
à  la  théorie  pure  que  Ba'hya  se  montre  hésitant  et  timide  ;  il 
reprend  toute  sa  sérénité  et  son  esprit  pratique  quand  il  s'agit 
d'en  tirer  les  conséquences  morales.  Pour  tout  ce  qui  concerne 
notre  conduite  et  notre  action,  il  veut  que  nous  les  mettions 
sous  Tégide  du  libre  arbitre,  interne  ou  externe,  que  nous 
n'abdiquions  jamais  notre  responsabilité,  que  nous  la  voyions 
toujours  suspendue  sur  nos  têtes,  mais  sans  trop  nous  préoc- 
cuper de  la  rémunération  qui  en  est  la  conséquence,  nous  en 
rapportant  sur  ce  point  à  la  justice  et  à  la  bonté  divine.  Si, 
comme  conseil,  ce  principe  de  conduite  ne  laisse  rien  à  dési- 
rer, évidemment  il  ne  peut  pas  compter  comme  appoint  à  l'en- 
seignement dogmatique  ;  il  y  a  ici  recul,  au  lieu  de  progrès. 
Nous  avons  d'ailleurs  une  observation  plus  grave  à  présenter 
sur  cette  opinion  ;  nous  croyons  que  l'auteur  n'a  pas  assez  tenu 
compte  de  la  démonstration  de  son  prédécesseur  et  maître,  non 
pas  de  sa  démonstration  logique,  dont  nous  avons  signalé  nous- 
méme  les  côtés  faibles,  mais  de  celles  du  sagace  commentateur, 
du  puissant  exégète.  Il  s'est  exagéré  à  plaisir  la  portée  fataliste 
des  textes  qu'il  invoque.  Ces  textes  ne  sont  nullement  en  con- 
tradiction avec  le  principe  du  libre  arbitre.  Nous  en  avons 
déjà  montré  le  plus  clair,  le  moins  équivoque,  celui  des  La- 
mentations, abondant  dans  le  sens  de  la  liberté  (1)  ;  les  autres 
admettent  parfaitement  une  interprétation  analogue.  Que  si- 
gnifie le  premier  cité,  a  Dieu  fait  ce  qu'il  lui  plait,  dans  le  ciel 
comme  sur  la  terre  (2)  »  ?  Rien  autre  chose  que  l'affirmation  de 


(1  )  V07.  ci-deiiofl,  même  divisioD,  chap.  (t)  Piaumes,  GXXXV,  6. 

I-M». 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    PRESCIENCE    DIVINE   ET    DU    LIBRE   ARBITRE.         201 

la  Providence  spéciale,  qui  sait  faire  tout  concourir  à  la  réali- 
sation de  sa  pensée.  Et  cet  autre  :  «  Dieu  appauvrit  et  enrichit, 
abaisse  et  relève,  tue  et  ressuscite  (1)  »?  Il  ne  fait  que  sanc- 
tionner la  doctrine  traditionnelle,  à  savoir  que  Dieu  s'est  rè- 
serré  la  souveraine  décision  sur  tout  ce  qui  est  en  dehors  du 
domaine  de  la  liberté  morale,  que  Tbomme  n^est  maître  que  de 
sa  personnalité,  de  son  âme,  de  sa  conscience,  et  que,  sans  Ta- 
grément  de  Dieu,  il  ne  dispose  ni  de  la  sagesse,  ni  de  la  vail- 
lance, ni  de  la  fortune.  Il  résulte  de  ces  considérations  que,  si 
la  spéculation  ne  parvient  pas  à  résoudre  Tantinomie  qui  existe 
entre  la  prescience  et  le  libre  arbitre,  la  religion  accorde  à  ce 
dernier  tout  ce  qu'elle  peut  lui  donner.  Ba  hya  l'eût  indubita- 
blement reconnu  lui-même  s'il  s'était  livré  à  une  étude  plus 
approfondie  de  Texégëse  biblique.  Il  pèche  par  l'excès  contraire 
à  celui  que  l'on  impute  à  Saadia,  opposant  une  réserve  extrême 
à  la  trop  grande  hardiesse  du  père  de  l'école  théologique. 


§  3.  Le  Khozari. 

Certitude  de  la  liberté  humaine.  — Le  Khozari...  «  Je  pense 
«  que  vous  ne  sauriez  vous  dispenser  de  porter  vos  investiga- 
<r  tiens  sur  la  grave  question  de  la  fatalité  et  du  libre  arbitre, 
c  qui  appartient  au  domaine  de  la  science  (philosophique)  ; 
c  veuillez  donc  me  faire  connaître  votre  opinion  là-dessus.» 

Le  Haber.  <i  II  n'y  a  que  l'homme  joignant  l'obstination  à  la 
«  mauvaise  foi  qui  puisse  nier  la  nature  du  possible;  mais  à 
ff  coup  sûr  son  assertion  est  en  désaccord  avec  son  sentiment, 
a  Remarquez  seulement  ses  soins,  ses  précautions  à  l'endroit 
«  de  tout  ce  qui  est  pour  lui  sujet  d'espérance  ou  de  crainte  ; 
«  ne  sont-ce  pas  autant  de  témoignages  de  sa  foi  au  possible, 
«  aux  moyens  et  enfin  à  l'utilité  des  mesures  préparatoires? 
«  Si  l'homme  pouvait  croire  réellement  à  la  fatalité,  il  n'aurait 
c  qu'à  se  laisser  faire  ;  il  cesserait  de  défendre  sa  personne 

(I)  I  SABsel,  II,  6  ei  7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


302  DIXIÈME   DOGME. 

«  contre  Tennemi  ou  de  faire  ses  provisions  poar  se  garantir 

f  contre  la  famine.  Prëtendra-t-on  que  ces  préparatifs  eux- 

«  mêmes  font  partie  de  la  loi  de  la  nécessité?  Ce  serait,  dans 

«  tous  les  cas,  rendre  hommage  au  principe  des  causes  inter- 

«  médiaires,  reconnaître  leur  influence  sur  le  dénoûment  et  sur 

<r  Tobtention  du  résultat  désiré.  Or,  avec  un  peb  de  bonne  foi, 

«  on  ne  lardera  pas  à  être  amené  logiquement  à  s'avouer 

«  maître  de  sa  volonté  dans  toute  la  sphère  du  possible,  c'est- 

«  à'dirc  libre  d'agir  ou  de  ne  pas  agir.  Il  n'y  a  rien  danscetle 

«  croyance  qui  soit  incompatible  avec  la  souveraineté  de  Dieu, 

«  tout  aboutissant  à  lui,  quoique  par  des  voies  différentes, 

«  comme  nous  allons  le  démontrer.  9 

Système  des  causes  inlermédiaii^es.  —  «  Toutes  les  notions 
«  peuvent  se  rapporter  à  la  cause  première  de  deux  façons, 
«  directement  ou  par  voie  de  filiation.  Au  premier  mode  appar- 
«  tiennent  l'ordre  et  l'harmonie  visibles  dans  les  règnes  ani* 
«  mal  et  végétal,  ainsi  que  dans  le  monde  planétaire.  A  la 
a  simple  aperception  de  ces  merveilles,  il  paraît  impossible  de 
a  les  attribuer  au  hasard,  de  les  ramener  à  un  principe  autre 
ce  que  la  volonté  intelligente  d'un  créateur  et  ordonnateur  su- 
«  prôme.  Pour  spécimen  du  mode  de  la  filiation,  prenons  l'ao- 
«  tion  du  feu  local  sur  une  poutre.  Le  feu  est  un  agent  subtil 
a  et  chaud  ;  la  poutre,  un  corps  susceptible  d'humidité.  Il  est 
«  dans  l'ordre  naturel  que  l'agent  subtil  agisse  sur  son  objet, 
«  que  Télément  chaud  et  sec  communique  sa  chaleur  au  corps 
«  avec  lequel  il  est  ici  en  rapport,  et  qu'il  en  absorbe  ITiumi- 
tt  dite  jusqu'à  la  dissolution  des  parties  de  son  objectif.  Les 
«  causes  qui  président  à  l'action  des  agents  physiques  sont  fa- 
«  ciles  à  trouver;  rien  n'empêche  d'en  remonter  l'échelle  jus- 
a  qu'aux  sphères  célestes,  de  s'élever  aux  causes  de  celles-ci, 
«  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  la  cause  première.  Il  est  donc  vrai 
a  de  dire  que  tout  émane  de  la  volonté  de  Dieu  ;  mais  il  n'est 
a  pas  moins  vrai  de  soutenir  que  les  choses  procèdent  de  la  li- 
ce berté  et  de  causes  fortuites,  sans  jamais  cesser  de  découler 
«  indirectement  de  cette  volonté  immuable.  Pour  rendre  notre 
a  pensée  plus  intelligible,  nous  diviserons  les  actions  en  quatre 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DB    LA    PRESCIENCE   DIVINE   ET    DU   LIBRE   ARBITRE.         203 

«  classes.  Elles  sont  :  i*  diviûes,  S"*  naturelles,  S"*  fortuites, 

fi  4*"  spontanées  et  volontaires,  l""  Les  actions  divines  sont 

tf  celles  qui  émanent  nécessairement  de  la  cause  première, 

«  n'ayant  d'autre  raison  d'être  que  la  volonté  de  Dieu,  â""  Les 

«  actions  naturelles  proviennent  de  causes  intermédiaires  pro- 

tf  près  à  les  produire  et  à  les  conduire  vers  leur  accomplisse*- 

«  ment,  en  tant  qu'elles  ne  sont  pas  empêchées  par  les  trois 

(t  autres  principes  (c'est-à-dire  Dieu,  le  libre  arbitre  et  le  ha« 

c  sard).  S""  Les  actions  fortuites  dérivent  également  de  causes 

a  intermédiaires,  mais  au  hasard,  sans  enchaînement  naturel, 

«  sans  direction  régulière  ni  intentionnelle.  Ces  actes  ne  sont 

«  pas  susceptibles  de  la  perfection   à  laquelle  il  n'est  pas 

«  dans  leur  nature  d'atteindre  ;  comme  ceux  de  la  deuxième 

«  classe ,  leur  réalisation  dépend    de  leurs  rapports  avec 

«  ceux  des  trois  autres  classes.  4"*  Les  actions  libres  ont 

«  leur  siège  dans  la  volonté  de  l'homme,  durant  tout  le 

«  temps  qu'il  est  en  possession  de  son  libre  arbitre  ;  mais  le 

c  libre  arbitre  fait  partie  lui-même  des  causes  intermédiaires. 

«  Par  la  loi  d'une  fliiation  naturelle,  dégagée  de  toute  cou- 

(c  trainte  et  reposant  sur  la  loi  du  possible,  il  remonte  jusqu'à 

«  la  cause  première;  Inspirée  par  lui,  l'âme  a  le  choix  entre  les 

«  mobiles  opposés,  et  peut  se  décider  pour  l'un  comme  pour 

«  l'autre.  De  la  liberté  seule,  à  l'exclusion  des  autres  causes  in- 

fi  termédiaires,  découle  la  responsabilité,  avec  ses  conséquent 

(I  ces,  réloge  et  le  blâme.  Il  est  évident  que  ni  la  cause  natu- 

«  relie  ni  la  cause  fortuite  ne  sont  susceptibles  d'être  louées  et 

«  blâmées,  bien  qu'elles  participent  de  la  nature  du  possible. 

«  Il  en  est  des  causes  comme  de  l'enfant,  qui  agit  sans  discer- 

a  nement,  ou  de  l'homme  qui  cause  du  dégât  dans  le  sommeil  : 

«  ils  n'assument  aucune  responsabilité,  sans  que  Ton  puisse 

«  dire  qu'ils  ont  agi  forcément,  mais  parce  qu'ils  ont  agi  sans 

«  intention.  Voyez  d'ailleurs  un  peu  les  champions  de  la'fata- 

«  lité  !  Est  ce  qu'ils  n'en  veulent  pas  à  ceux  qui  leur  nuisent 

«  sciemment  ?  Est-ce  qu'ils  se  laissent  impunément  arracher 

«  leurs  habits  par  un  bandit,  restant  exposés  à  toutes  les  in- 

c  tempéries,  comme  ils  se  résignent  à  supporter  le  souffle  glacé 


Digitized  by  VjOOQIC 


204  DIXIÈME   DOGME. 

a  de  la  bise  en  ua  joar  d'hiver?  Ou  bien  soQtiendront-ils  que 

«  la  colère  est  un  sentiment  faux  et  inutilement  implante  dans 

«  nos  cœurs?  Porteronl-ils  le  même  jugement  de  Féloge,  du 

«  blâme,  de  Tamour  et  de  la  paix?  Mais  alors  le  libre  arbitre 

<K  ne  serait  plus  seulement  Teffet  nécessaire  d'une  cause  fatale, 

«  il  serait  lui-même  la  fatalité  ;  alors  la  parole^  ce  signe  de 

«  rintelligence,  ne  serait  ni  plus  libre,  ni  plus  volontaire,  que 

«  la  pulsation  des  artères.  Est-ce  qu'ils  vont  jusque-là?  Tant 

a  mieux,  puisque  l'expérience  sensible  vient  leur  infliger  un 

«  éclatant  démenti.  Car  il  est  matériellement  impossible  de 

«  nier  la  facullé  que  nous  avons  ou  de  parler  ou  de  nous  taire, 

«  tant  que  nous  jouissons  de  la  plénitude  de  notre  intelligence 

a  et  que  nous  ne  subissons  pas  l'influence  de  quelque  cause 

«  contingente.  Et  puis,  s'il  n'y  avait  qu'une  cause  première  et 

«  directe,  excluant  toute  cause  intermédiaire,  alors  tout  phé- 

a  nomène  nouveau  serait  créé  au  moment  même  où  il  se  pro- 

a  duit,  de  façon  que  l'univers  et  tout  ce  qu'il  contient  constitue- 

«  Valent  une  création  divine  permanente.  Qu'en  résulterait-il? 

a  D'abord,  que  les  miracles  seraient  dépouillés  de  leur  carac- 

«  tère  de  merveilleux  ;  ensuite,  qu'ils  cesseraient  d'agir  sur 

«  notre  foi  ;  enfin,  il  n'y  aurait  plus  de  différence  entre  le  juste 

«  et  l'impie,  puisqu'ils  ne  font  pas  autre  chose  que  de  suivre 

a  chacun  la  pente  fatale  de  leur  nature,  sans  insister  sur  les  au- 

d  très  conséquences  absurdes  du  système  de  la  fatalité,  notam- 

«  ment  sur  celle  qui  nous  fait  nier  l'évidence,  comme  nous 

«  venons  de  l'exposer.  » 

De  la  conciliation  du  libre  arbitre  avec  la  prescience  de 
Dieu.  —  «  On  sait  que  Tune  des  grandes  objections  faites  contre 

a  le  libre  arbitre,  c'est  qu'il  aurait  pour  effet  de  soustraire 

«  toute  cette  série  de  nos  actes  au  pouvoir  de  Dieu;  mais  nous 

«  l'avons  écartée  déjà  par  le  principe  de  filiation.  Non,  les  faits 

«  ne -cessent  de  graviter  dans  l'orbite  de  la  volonté  divine,  à 

«  laquelle  ils  se  rattachent  par  la  chaîne  des  causes  intermé- 

«  diaires.  Vient  ensuite  l'objection  (plus  grave)  de  soustraire 

«  les  faits  à  la  connaissance  de  Dieu,  eu  égard  à  l'incompati- 

c  bilité  du  possible  avec  le  prévu.  Les  Motekallemin^  qui  s'en 


Digitized  by  VjOOQIC 


c 


DE   LA    PAK8CIEMCE    DIVINE   ET    DU    LIBRE   ARBITRE.         20K 

c  sont  beanconp  occupés,  la  réfutent  de  la  manière  suivante  : 
«  Dieu,  disent-ils,  connaît  les  choses  éventuellement;  mais 
«  cette  connaissance  de  Dieu  n'est  pas  plus  la  cause  des  faits 
c  qu'elle  ne  les  impose  ;  ils  conservent  leur  nature  du  possible 
c  et  du  contingent.  La  connaissance  de  ce  qui  sera  ne  saurait 
«  pas  plus  être  la  cause  nécessaire  du  futur  que  la  connais- 
ir  sance  de  ce  qui  a  été  n'est  la  cause  du  passé.  Dans  Tun  comme 
c  dans  l'autre  cas,  la  connaissance  est  la  sanction  du  fait,  et, 
a  pour  ce  motif,  elle  est  commune  à  Dieu,  aux  anges,  aux  pro- 
c  phètes,  voir  même  aux  nécromanciens.  Songez  encore  que, 
c  si  la  connaissance  du  fait  constituait  le  fait,  elle  suffirait  à 
«  elle  seule  pour  faire  le  juste  et  Timpie  ;  au  premier  elle 
c  vaudrait  le  paradis  sans  la  moindre  bonne  action  de  sa  part, 
«  et  au,  second  l'enfer,  lors  même  qu'il  n'aurait  commis  le 
c  moindre  péché.  Il  en  résulterait  encore  que  l'homme  devrait 
«  à  un  certain  moment  se  sentir  rassasié  sans  avoir  mangé, 
«r  par  le  seul  motif  que  Dieu  sait  qu'à  tel  moment  il  sera  ras- 
sasié. Dans  cette  hypothèse  disparaîtraient  les  causes  intQr- 

<  médiaires,  mais  aussi  les  facultés  et  forces  intermédiaires. 
«  Le  sacrifice  d'Isaac  n'aurait  plus  de  sens  s'il  n'avait  pour  but 
9  de  faire  passer  librement  la  piété  du  patriarche  de  la  virtua- 
«  lité  à  la  réalité,  et  de  lui  procurer  la  plus  noble  des  récom- 
«  penses,  comme  le  texte  biblique  le  déclare  formellement  (1). 
c  Que  si  le  vulgaire  attribue  tous  les  actes  directement  à  Dieu, 
«  c'est  par  le  motif  développé  plus  haut,  à  savoir  que  tous  les 
«  actes  émanent  de  Dieu,  soit  immédiatement  (ceux  de  la  pre- 
«  mière  catégorie),  soit  médiatement  et  par  voie  de  filiation 
«  (ceux  des  trois  autres  catégories).  On  croyait  ainsi  corroborer 

<  la  foi  en  la  Providence.  Mais  il  importe  ici  d'user  de  discer- 
c  nement,  de  savoir  faire  la  part  des  peuples,  des  individus, 
c  du  temps,  du  lieu  et  des  circonstances.  » 

Nouvelles  considérations  sur  les  quatre  catégories  d'ac- 
tions. —  a  II  ne  faut  pas  oublier  que  les  actes  divins  (ceux  de  la 
c  première  catégorie)  ne  se  manifestèrent  pour  la  plupart  que 

(0  Gcnètp,  XXII,  ICot  17. 


Digitized  by  VjOOQIC 


206  DIXIÉMK   DOGME. 

«  dans  une  région  spéciale,  «  la  Terre  sainte  »,  chez  un  peuple 
«  spécial,  «  Israël  »,  à  une  époque  et  au  moyen  de  pratiques 
a  déterminées,  dont  l'observance  et  la  religieuse  exécution 
m  étaient  une  source  de  prospérités  sensibles,  de  même  que  leur 
«  yiolation  devenait  une  cause  de  malheurs  visibles,  à  tel  point 
«  que  les  causes  physiques  et  fortuites  (deuxième  et  troi- 
«  sième  catégories)  n'y  pouvaient  rien,  ni  pour  la  prospérité  ni 
a  pour  Tadversité.  Par  sa  situation  toute  miraculeuse,  Israël 
<t  est  devenu  une  protestation  vivante  contre  le  système  d'Épi- 
«  cure  et  de  ses  partisans,  nommés  les  adeptes  de  la  jouissance, 
«  parce  qu'ils  ne  reconnaissent  pas  d'autre  but  à  Texistence, 
«  attribuant  tout  au  hasard  et  niant  toute  pensée  providentielle, 
a  Quelle  différence  entre  ces  derniers  et  Thomme  de  la  loi 
«  qui,  par  l'observation  des  prescriptions  religieuses,  recher- 
tt  che  avant  tout  Testime  de  Dieu,  k  qui  il  s'en  remet  pour  la 
a  satisfaction  de  ses  désirs  !  Simple  et  fervent  fidèle,  il  se  livre 
«  à  Tétude  de  la  loi  ;  prophète  ou  peuple  agréé  de  Dieu,  il 
«  peut  provoquer  des  miracles,  attirer  la  manifestation  de  la 
«  gloire  de  Dieu,  dans  les  conditions  de  temps,  de  lieu  et  d'ac- 
«  tivilé  déterminées  par  la  révélation  ;  mais,  peuple  ou  indi- 
a  vidu,  il  ne  se  préoccupe  guère  des  causes  naturelles  ou  for- 
te luites,  sachant  bien  qu'il  est  au-dessus  de  leur  influence  mal- 
tt  faisante,  soit  par  ses  études  sacrées  qui  lui  en  expliquent  le 
«  pouvoir,  soit  par  une  marque  providentielle  qui  lui  sert  de 
«  compensation  aux  maux  terrestres.  En  ce  qui  concerne  les 
a  biens  qui  émanent  de  causes  fortuites,  ils  ne  sauraient  être 
«  refusés  au  méchant,  ni  à  plus  forte  raison  au  juste,  avec  cette 
«  différence  toutefois  que  le  bonheur  des  méchants  dépend  en- 
ce  tièremenl  des  causes  naturelles  et  fortuites,  de  sorte  que  rien 
«  ne  saurait  les  préserver  contre  le  mal  physique  et  les  fluctua- 
«  tiens  du  hasard,  au  lieu  que  le  juste,  tout  en  participant 
a  aux  biens  qui  découlent  des  causes  intermédiaires,  peut  se 
«  garantir  de  leurs  attaques  (au  sein  de  la  piété,  qui  est  pour 
a  lui  un  asile  inviolable).  »  Âpres  celte  digression,  lauteur 
revient  à  ses  quatre  catégories  :  a  Elles  ont  été  constatées, 
n  dit-il,  par  David  quand  il  dit  de  Saul  :  a  Dieu  le  frappera, 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PRESCIENCE   DIVINE   ET    DU   LIBRE   ARBITRE.         207 

«  son  joar  viendra,  où  il  tombera  dans  one  bataille  (i).  » 

«  Dieu  le  frappera,  c'est  la  cause  divine  ;  son  jour  viendra, 

c  c*cst  la  cause  naturelle  ;  il  tombera  dans  une  bataille,  c'est 

f  la  cause  fortuite.  Si  David  ne  mentionne  pas  ici  la  quatrième 

€  cause,  la  cause  libre  et  volontaire,  c'est  pour  cette  raison 

«  bien  simple,  qu'il  ne  pouvait  pas  dire  de  Saûl  qu'il  choisira 

c  volontairement  la  mort,  personne  n'aimant  à  mourir  si  cela 

«  dépend  de  son  choix  ;  le  suicide  de  Saiil  ne  dément  pas  cette 

c  vérité,  attendu  que  cet  infortuné  roi  ne  se  donnait  la  mort 

tt  que  pour  éviter  un  plus  grand  malheur,  celui  de  tomber  vi- 

«  vaut  entre  les  mains  de  l'ennemi.  Nous  retrouvons  nos 

c  quatre  catégories  dans  la  parole  humaine.  Elle  est  tour  à 

«  tour  :  1^  prophétique  et  divine,  c'est  la  parole  du  prophète 

a  pendant  l'inspiration,  lorsqu'il  est  tout  imprégné  de  l'esprit 

«  saint,  au  point  que  son  langage  n'est  pas  libre,  mais  pour 

«  ainsi  dire  dicté  par  Dieu  ;  ^**  naturelle  ou  physique,  c'est 

«  l'ensemble  des  signes,  gestes  et  intonations  qui  servent  à  ex- 

«  primer  le  désir  et  la  volonté  (de  tous  les  êtres  animés),  cris 

«  de  la  nature  et  n'ayant  rien  de  convenu;  quant  aux  idiomes 

«  nationaux  et  à  tout  ce  qui  est  convention  de  langage,  ils 

c  appartiennent  mi-partie  à  la  cause  physique,  mi-partie  à  la 

«  cause  libre  ;  'i"*  fortuite,  c'est  la  parole  des  fous  pendant  qu'ils 

c  déraisonnent  ;  parole  désordonnée,  incohérente  et  sans  but  ; 

«  i"*  libre,  comme  la  parole  du  prophète  à  la  suite  de  Tinspi- 

«  ration,  comme  celle  de  tout  homme  intelligent,  réfléchi, 

t  choisissant  ses  termes,  triant  ses  expressions  pour  les  rendre 

«  exactement  conforme  à  sa  pensée.  Nous  l'appelons  la  parole 

«  libre,  à  cause  de  la  faculté  que  nous  avons  de  substituer,  non 

«  seulement  une  expression  à  une  autre,  mais  encore  une  pen- 

a  sée  à  une  autre.  Toutes  ces  catégories  de  la  parole  émanent 

«  en  dë&nitive  de  Dieu,  mais  par  voie  de  filiation,  et  non' de  sa 

«  volonté  directe  ;  car,  autrement,  le  bégaiement  de  Tenfant,  le 

«  langage  incohérent  du  fou,  les  accents  éloquents  de  l'orateur 

«  et  les  chants  inspirés  du  poêle,  seraient  au  même  titre  pa- 

«  rôles  divines!  » 

(i;  1  Samuel.  XXYl,  il. 


Digitized  by  VjOOQIC 


208  DIXIÈME   DOGME. 

Considérations  complémentaires.  —  «  On  cite  souvent  le  rai- 
«  sonnement  du  paresseux  qui,  pour  se  juslifler  des  reproches 
a  qu'on  lui  fait  sur  sa  paresse,  croitpouvoir  dire  :  «  Ce  qui  doit 
«  arriver  arrivera  quand  même  ».  C'est  vrai,  lui réprondrons- 
«  nous  ;  mais  cela  ne  doit  ni  ne  peut  vous  empêcher  d'adopter 
«  de  sages  conseils,  de  vous  munir  de  bonnes  armes  défensives, 
«  de  vous  procurer  des  aliments  pour  apaiser  votre  faim .  Il  vous 
«  suffit  de  savoir  que  votre  salut  comme  votre  perte  dépendent 
«  de  certaines  causes  intermédiaires,  au  nombre  desquelles  la 
<c  plus  essentielle  est  précisément  cette  faculté  que  vous  pos- 
«  sédez  de  vous  décider,  soit  pour  le  zèle  et  l'activité,  soit  pour 
«  la  paresse  et  l'indolence.  Ne  m'objectez  pas  les  cas  très-rares 
«  et  purement  fortuits  où  l'homme  avisé  se  perd  là  où  le  sot  ou 
«  le  serviteur  du  hasard  se  sauve  :  le  mot  salut  a  certainement 
«  une  signification  différente  de  celle  du  mot  danger,  et  l'on 
<c  n'est  guère  habitué  à  fuir  le  salut  pour  se  sauver  du  côté  du 
«  danger,  comme  on  fuit  le  danger  pour  se  jeter  du  côté  du  sa- 
«  lut.  Il  s'ensuit  que,  si  par  exception  le  salut  se  rencontre  aux 
«  lieu  et  place  du  danger,  on  ne  doit  voir  là  dedans  qu'un  fait 
«  extraordinaire;  de  même  que,  si  la  mort  arrive  du  côté  d'où 
a  devait  venir  le  salut,  ce  sera  un  phénomène  contre  nature. 
«  Le  devoir  de  porter  notre  libre  arbitre  vers  l'activité  subsiste 
donc;  on  l'accomplira  si  l'on  suit  l'opinion  que  nous  venons 
«  d'exprimer;  on  le  violera,  on  sera  entraîné  par  le  laisser- 
«  aller,  si  l'on  adopte  l'opinion  opposée  à  la  nôtre.  Finalement 
a  tout  retourne  à  Dieu  par  la  voie  de  filiation.  Ce  qui  émane 
«  de  Dieu  directement  et  sans  intermédiaire,  ce  sont  les  mi- 
«  racles  et  les  manifestations  de  sa  gloire.  Il  ne  serait  pas  im- 
possible qu'il  n'y  eût,  même  pour  ce  genre  défaits,  des  causes 


« 


a 


«c  intermédiaires  mais  invisibles  et,  par  suite,  inconnues  pour 


« 


nous:  quand,  par  exemple.  Moïse  reste  quarante  jours  et 
c  quarante  nuits  sans  nourriture,  ou  quand  toute  l'armée  de 
tf  Sennachérib  est  frappée  d'une  mort  subite.  Mais  toujours  est- 
er il  que  ce  genre  de  faits  miraculeux  ne  saurait  être  ni  préparé 
«  ni  amené  (par  deh  moyens  humains).  Quant  aux  prépara- 
«  tiens  spirituelles,  qui  consistent  dans  l'étude  et  la  méditation 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA  PRESClETfCE   DIVINE   ET   DU   LIBRE  ARBITRE. 

«  des  mystères  de  la  religion,  elles  sont  indubitablement,  pour 
c  celui  qui  s'y  livre,  un  secours  précieux,  une  source  de  bien, 
f  et  un  préservatif  contre  le  mal.  La  vraie  règle  ici  est  donc 
«  d'agir  énergiquement  au  moyen  des  causes  intermédiaires, 
e  en  nous  en  rapportant  entièrement  à  Dieu  pour  ce  qui  est  en 
c  dehors  de  notre  sphère  d'action  ;  dans  cette  voie  seule  on 
«  troave  le  bien  et  Ton  se  sauve  du  péché.  Mais  vouloir,  par 
«  ane  conQance  exagérée  dans  le  secours  d'en  haut,  se  jeter  en 
«  plein  danger,  c'est  éprouver  Dieu,  violer  une  défense  for- 
«  melle  de  la  loi  (i)  «.  Examinons  encore  l'objection  qa'on 
«  fait  valoir  contre  rulililé  du  culte,  puisque  Dieu  connaît  d'a- 
c  vance  les  fidèles  comme  les  infldèles.  Non,  le  culte  n'est  pas 
t  une  vaine  manifestation.  Nous  croyons  avoir  sufflsamment 
i  démontré  que  la  piété  et  l'impiété  ne  se  réalisent  toutes  les 
c  deux  qu'au  moyen  de  causes  intermédiaires  (c'èst-à-dire  par 
t  des  pratiques  et  des  cérémonies  déterminées).  Or,  la  piété 
«  n'est  pas  autre  chose  que  la  réalisation  de  la  cause  in  terme- 
<  diaire,  c'est-à-dire  du  fidèle  accomplissement  des  prescrip- 
«  lions  divines;  et  c'est  là  ce  que  Dieu  sait  d'avance,  il  sait 
c  qu'un  tel  est  pieux,  qu'il  mettra  le  plus  vif  empressement 
«  dans  l'exécution  de  ses  saintes  volontés.  C'est  de  la  même 
«  façon  qu'il  prévoit  les  infidélités  de  l'impie;  il  sait  que  sa 
«  mauvaise  conduite  procède  de  telle  ou  telle  cause  intermé- 
«  diaire,  «  mauvaise  compagnie,  mauvaises  passions,  sensua- 
«  lité,  indolence,  tendance  au  far  niente  ;».  A  cet  égard,  les 
«  remontrances  de  Dieu  ne  sont  pas  sans  efficacité  ;  il  est  in- 
«  contestable  qu'elles  laissent  une  trace  plus  ou  moins  sensible 
a  dans  l'âme  de  l'impie  ;  il  en  reste  toujours  quelque  chose 
«  dans  son  cœur,  à  plus  forte  raison  quand  elles  sont  à  l'a- 
«  dresse  des  masses,  où  il  se  rencontre  plus  d'un  individu  dis- 
«  posé  à  en  faire  son  profit.  Les  remontrances  ne  sont  donc  rien 
«  moins  qu'inutiles  ». 

(I)  DeaUr.,X,  16. 

14 


Digitized  by 


Google 


210  DIXIÈME   DOGME. 


APPRÉCIATION  DE  LA  THÉORIE  DU  KHOZABI. 

Avant  d'émcllre  unjugement  sur  le  système  que  nousvenons 
de  reproduire,  il  importe  de  rappeler  que  le  cinquième  livre  du 
Khozari,  qui  contient  l'exposé  ci-dessus,  est  moins  Texpression 
des  idées  propres  de  Fauteur  qu'un  résumé  de  la  métaphysique 
de  son  temps.  Suivant  une  voie  différente  de  celle  qu'avait 
choisie  Saadia,  qui,  voulant  fondre  ensemble  la  philosophie  et 
la  théologie,  crut  pouvoir  leur  faire  contracter  un  mariage  de 
raison,  qui  n'est  pas  des  plus  heureux,  où  la  paix  du  ménage  est 
souvent  troublée,  le  Rhoznri  les  sépare  l'une  de  l'autre,  consa- 
crant à  la  théologie  les  quatre  premières  parties  de  son  traité, 
laissant  la  dorniëre  à  la  philosophie,  sans  doute  pour  nous  mon- 
trer qu'il  ne  la  repousse  pas  absolument.  Cette  distinction  nous 
explique  les  formes  abstraites,  la  couleur  scientifique  de  son 
langage,  si  différent  de  celui  qu'il  parle  dans  les  livres  précé- 
dents, où  il  est  monté  sur  le  ton  de  l'inspiration,  en  puisant  ses 
enseignements  dans  les  entrailles  de  l'Ecriture  et  de  l'histoire 
sainte.  Ici,  au  contraire,  l'inspiration  est  absente;  c'est  la  froide 
raison  qui  parle,  la  spéculation  qui  prédomine ,  de  loin  en  loin 
visée  par  un  texte  biblique.  Il  a  su  éviter  ainsi  les  dangers 
d*une  fusion  dont  Saadia  et  Maïmonide  ont  subi  si  souvent  les 
conséquences,  au  détriment  des  vrais  principes  théologiqaes 
dont  ils  provoquèrent  l'accouplement. forcé  avec  des  principes 
étrangers  et  parfois  opposés. 

Cependant,  dans  le  courant  de  son  exposé.  Fauteur  déclare 
que  les  principes  qu'il  développe  n'ont  rien  de  contraire  à  la 
vérité  religieuse;  il  les  fait  donc  en  quelque  sorte  siens  en  leur 
accordant  son  patronage.  Quelles  sont  maintenant  les  idées  dé- 
veloppées par  le  Khozari,  celles  qu'il  croit  pouvoir  faire  passer 
sans  inconvénient  de  la  sphère  philosophique  dans  le  domaine 
de  la  théologie?  Il  en  est  deux  qui  résument  toute  sa  théorie: 
l''  la  démonstration  du  libre  arbitre  ;  S""  le  système  des  causes 
intermédiaires. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE    ET    DU    LIBRE   ARBITRE.         211 

i""  L'auteur  s'occupe  peu  du  dogme  de  la  Providence  ;  il  juge 
inuiile  de  donner  des  fondements  rationnels  à  Tidée  mère  de 
son  livre,  au  génie  qui  Tinspire,  à  savoir  que  la  religion,  le 
peuple  de  Dieu,  ses  hommes,  ses  inslilutions,  et  jusqu'à  son  sol, 
sont  autant  de  produits  directs  de  la  volonté  providentielle  (i). 
Mais,  comme  dans  ce  système  le  rôle  de  la  liberté  humaine 
semble  par  trop  réduit,  et  que,  partout  pressée  par  le  divin,  son 
action  nous  apparaît  comme  écrasée  par  celle  influence  infailli- 
ble et  suprême,  il  s'est  cru  obligé  de  revendiquer  énergique- 
ment  les  droits  de  la  liberté  morale.  Sur  ce  point,  sa  démons- 
tration proprement  dite  n^offre  rien  de  nouveau  ;  et  nous  dirons 
tout  d'abord  qu'elle  manque  de  méthode,  sinon  de  clarté  ;  il  y 
traite  pële-méle  du  libre  arbitre,  de  la  fatalité,  de  la  prescience 
et  de  l'antinomie  qu'elle  présente  avec  la  liberté.  Les  questions 
s'enchevêtrent  d'une  façon  préjudiciable  à  la  netteté  des  solu- 
tions, ku  fond,  il  reproduit  les  arguments  de  Saadia,  tirés  de 
l'expérience  et  de  la  raison  :  le  premier  fondé  sur  la  conscience 
que  chacun  de  nous  a  de  la  liberté  de  ses  actes  et  surtout  de 
ses  résolutions,  conscience  si  sûre,  si  vivace,  qu'elle  force  les 
fatalistes  les  plus  incorrigibles  à  s'infliger  à  eux-mêmes  des  dé- 
mentis continuels;  le  second  puisé  dans  la  philosophie  du 
Calam^  non  plus  exprimé  dans  le  langage  sublil  et  sophistique 
qu'affectionne  Saadia  quand  il  parle  philosophie,  mais  revêtu 
d'une  forme  plus  grave.  La  prescience,  dit-il,  ne  constitue  pas 
plus  l'acte  futur,  que  la  connaissance  que  nous  avons  du  passé 
ne  fait  elle-même  ce  passé.  De  plus,  si  la  connaissance  de  l'acte 
et  l'acte  lui-même  étaient  une  seule  et  même  chose,  à  quoi  bon 
l'action,  physique  ou  morale,  et  que  vient-elle  ajouter  à  la  con- 
naissance de  Dieu?  Pour  êlre  moins  entachée  d'argutie  dialec- 
tique, la  démonstration  n'en  devient  pas  plus  décisive  ;  elle  n'est 
pas  moins  atteinte  d'un  vice  radical,  de  la  singulière  prétention 
de  résoudre  une  question  des  plus  transcendantes  par  une  sim- 
ple formule  logique. 

i?  Aussi  l'originalité  du  système  n'est  pas  là;  elle  est  dans 

(I)  Voy.  Mtrt  RéTéiAlioa,  p.  110-176. 


Digitized  by  VjOOQIC 


212  DfXlÈMB   DOGUE. 

la  théorie  des  causes  inlermédiaires^  dans  la  distinction  nette 
entre  la  cause  première  et  les  causes  médiates.  Gomme  cause 
première,  Dieu  sait  tout  et  gouverne  tout,  rattache  tout  à  lui,  le 
monde  et  rbumanitë,  Tindividu  et  la  société,  ne  ressemblant 
pas  peu  à  cette  image  du  temps  dont  la  tête  mord  la  queue, 
puisqu'il  embrasse  tous  les  êtres  par  leur  origine  comme  par 
leur  fin.  Mais  de  cette  cause  première  et  universelle  jaillissent 
trois  sources  de  causes  intermédiaires,  cause  naturelle,  cause 
fortuite  et  cause  libre,  dont  chacune  a  sa  sphère  d'action.  Il 
les  met  en  évidence  par  deux  faits  des  plus  habituels.  Voyez 
Faction  du  feu  sur  les  corps  combustibles.  Lorsque  le  feu  vient 
brûler  et  réduire  en  cendre  les  matières  inflammables,  disons- 
nous  que  c'est  Dieu  qui  Ta  fait?  Non  ;  nous  constatons  seule- 
ment que  le  fea,  en  sa  qualité  d'agent  naturel,  a  réalisé  Pane 
de  ses  propriétés.  Quand  un  homme  en  blesse  un  autre  dans  le 
sommeil,  ou  qu'il  tombe  involontairement  sur  quelqu'un  et  le 
tue,  qui  est-ce  qui  ne  reconnaît  dans  ces  faits  une  cause  for- 
tuite ?  Vous  pouvez,  à  la  vérité,  les  ramener  à  Dieu  par  le  prin- 
cipe de  la  causalité  absolue,  ramenant  les  causes  secondaires  à 
la  cause  première  par  la  voie  de  filiation  ;  mais  cela  ne  doit  ni 
ne  peut  vous  empêcher  de  reconnaître  dans  le  premier  cas  l'in- 
fluence de  la  nature,  et  dans  le  second  celle  du  hasard.  Or,  il 
n'en  est  pas  autrement  de  la  troisième  cause,  de  celle  qui  nous 
intéresse  ici  le  plus,  de  la  cause  libre.  Quand,  après  avoir  déli- 
béré en  nous-méme  on  avec  d'autres,  bien  pesé  le  pour  et  le 
contre  d'une  résolution,  passé  successivement  en  revue  les  éven- 
tualités possibles,  nous  nous  décidons  et  agissons,  nous  attri- 
buons et  nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  attribuer  notre  action  à 
notre  initiative,  à  notre  volonté  personnelle,  à  notre  liberté 
enfin,  et,  suivant  les  cas,  nous  en  éprouvons  du  plaisir  ou  de  la 
peine,  de  la  satisfaction  ou  du  regret,  de  la  joie  ou  de  l'afflic- 
tion. Otez  un  seul  instant  le  sentiment  de  la  liberté  et  de  la 
responsabilité,  et  le  principe  de  rémunération  et  le  mobile  de 
toute  loi  religieuse  et  morale  disparaissent  comme  par  enchan- 
tement. Mais,  tout  comme  les  deux  autres  causes,  la  cause  libre 
aboutit  à  Dieu  par  cette  échelle  mystérieuse  qui  conduit  des 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE  ARBITRE.         213 

caoses  médiates  à  la  cause  immédiate  ;  elle  y  aboutit  comme 
le  ruisseau  qui,  après  avoir  fourni  sa  course  capricieuse,  se  jette 
dans  le  fleuve,  comme  le  fleuve  lui-même  qui,  tout  en  parcou- 
rant de  vastes  étendues,  recevant  des  affluents  à  chaque  pas, 
les  recueillant  à  droite  et  à  gauche,  les  entraînant  avec  lui  à 
travers  les  champs,  tantôt  pour  les  ravager,  tantôt  pour  les  fé- 
conder, ne  peut  jamais  nier  la  source  d*où  il  jaillit. 

Il  est  à  remarquer  que  ce  système  des  causes  intermédiaires 
n'est  pas  exclusivement  applicable  au  libre  arbitre  ;  il  a  des  affi- 
nités avec  ridée  de  la  Providence  et  de  la  justice  de  Dieu.  N*estr 
ce  pas  qu'il  trace  des  limites  à  Taction  providentielle  en  lui  ré- 
servant Tune  des  quatre  causes,  tout  en  faisant  une  large  part  à 
la  nature,  et  même  au  hasard,  qui  ne  mérite  peut-être  pas  tant 
dlionneur?  Il  a,  en  outre,  Tavantage  d'effacer  toutes  les  con- 
tradictions que  Ton  croirait  rencontrer  dans  la  Bible  entre  le 
principe  de  la  liberté  et  celui  de  la  nécessité.  Oui,  s'il  était 
vrai,  comme  le  pense  Ba'bya  (i),  que  VEcriture  affirme  tantôt  le 
libre  arbitre,  tantôt  la  fatalité,  cela  s'expliquerait  encore  ;  on 
n'aurait  qu'à  rattacher  ces  deux  expressions  contradictoires,  la 
première  aux  causes  intermédiaires ,  la  seconde  à  la  cause 
première. 

La  théorie  de  l'auteur  présente  cependant  une  lacune  que 
nous  devons  signaler,  et  combler,  si  c'est  possible.  Nous  l'avons 
dit,  il  la  donne  comme  une  thèse  spéculative,  qu'il  déclare 
n'être  pas  contraire  à  la  religion,  mais  sans  en  montrer  les 
racines,  soit  dans  la  doctrine,  soit  dans  l'histoire  de  la  religion, 
car  on  ne  saurait  sérieusement  voir  la  sanction  du  système 
dans  cette  citation  d'un  passage  du  livre  de  Samuel  concernant 
les  diverses  catégories  des  causes  efficientes.  Serait-elle  privée 
de  tout  appui  dans  l'Ëcritore  et  dans  la  Tradition?  Nous  ne  le 
pensons  pas;  nous  croyons,  au  contraire,  y  découvrir  plus 
d'une  allusion  aux  principes  des  causes  intermédiaires.  Nous  le 
trouvons  dans  TEcclésiaste,  quand  il  dit  >  «  Les  gardiens  sui- 
vent un  ordre  hiérarchique,  mais  les  plus  élevés  ont  encore 

(0  ^07.  s  <•  cMeiiiis. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


^2f4  DIXIÈME   DOGME. 

leurs  supérieurs  »  (1);  nous  raperceyons  dans  Osée,  lorsqu'il 
prophétise:  a  En  ce  jour,  dit  le  Seigneur,  j'exaucerai  le  ciel> 
qui  exaucera  la  terre,  qui  exaucera  le  blé,  le  vin  et  Thuile,  qui 
à  leur  tour  exauceront  Israël  (S).  »  Ne  voiià-t-il  pas  des 
exemples,  des  modèles  de  cet  enchaînement  de  causes  succes- 
sives ayant  leur  point  de  départ  en  Dieu,  mais  n'arrivant  à 
rhomme  qu'après  avoir  passé  par  plusieurs  filières?  Nous  re- 
trouvons l'idée  de  filiation  dans  la  doctrine  traditionnelle,  sous 
une  forme  analogue,  dans  cet  aphorisme  :  a  Pendant  le  sommeil 
le  corps  converse  avec  l'&me,  l'âme  avec  l'ange,  l'ange  avec 
l'archange,  et  l'archange  avec  le  chérubin  (3).  »  C'est' encore 
l'échelle  d'existence  ou  plutôt  de  causes  hiérarchiques  et  comp- 
tant de  l'homme  à  Dieu  un  nombre  infini  de  degrés  intermé- 
diaires. Mais  le  passage  le  plas  décisif  en  faveur  du  système  des 
causes  intermédiaires,  c'est  celui  qui  parle  du  mystérieux  nœud 
des  phylactères  que  Dieu  est  censé  avoir  montré  à  Moïse  (4), 
et  qui,  d'après  les  commentateurs  les  plus  autorisés,  ne  serait 
pas  autre  chose  que  le  symbole  de  la  loi  de  filiation,  de  cette 
loi  qui  tire  tout  de  Dieu  et  ramène  tout  à  lui,  mais  par  des 
canauxetdes  moyens  de  communication  qui  ne  sont  connus  que 
de  lui  et  de  ses  saints.  On  ne  saurait  donc  méconnaître  que  la 
théorie  des  causes  intermédiaires  porte  la  double  consécration 
de  l'affirmation  biblique  et  traditionnelle,  corroborée  par  celle 
de  la  raison,  qui  y  découvre  le  seul  point  de  jonction  possible 
entre  la  liberté  humaine  et  la  prescience  divine.  A  l'auteur  du 
Khozari  donc,  à  l'illustre  Rabbin  Yehouda  Halevy,  l'honneur 
de  l'avoir,  le  premier,  systématiquement  formulée,  d'avoir 
assigné  sa  véritable  place  à  l'un  des  éléments  les  plus  essentiels 
du  problème  de  la  Providence. 


(I)  Eooléf.,  V,  7;  cf.  Midrasoh  Kohé-  (s)  Vaftra  Rabba ,  lect.  5i.  Cf.  Akéda. 

leih,  ibid,  diiserlatiou  6. 

(i)  Osée,  n,  «3  et  2i.  {*)  Talmud  ,     Menacholh ,    35.     ^ia 

l'^i'^fin  Î3ia  ^ttîp  niaob  n*apn  natnma 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PRESCIENCE   DIVINE   ET    DU   LIBRE   ARBITRE.         315 

§  4.  Maïmonide. 

De  la  science  de  Dieu  et  de  sa  nature.  —  «  Il  est  incontes* 
(f  table,  dit'il  (1),  qa*il  ne  peut  sarvenir  à  Dieu  aucnne  coonais- 
«  sance  noavelle,  en  sorte  qa'il  saurait  actuellement  ce  qu^il 
a  n'a  pas  su  auparavant;  on  ne  saurait  davantage  lui  attribuer 
(T  des  perceptions  multiples,  même  selon  Topinion  qui  recon- 
«  nait  des  attributs  à  Dieu.  Nous,  hommes  de  la  loi,  nous 
tf  professons  ceci  :  Dieu  sait  tout  au  moyen  d'une  perception 
«  unique,  et  la  multiplicité  des  choses  perçues  n'implique  en 
«  lui  diversité,  ni  pluralité,  comme  cela  se  pratique  par  rap- 
<  port  à  nous.  Nous  croyons,  en  outre,  que  tous  les  êtres  qui 
'<  arrivent  successivement  à  la  réalité  de  Texistence,  Dieu  les 
0  a  connus  avant  qu  ils  existassent,  de  même  quMl  les  connaît 
d  lorsqu'ils  n'existent  plus.  Il  n'y  a  donc  en  Dieu  aucune  per- 
«  ceplion  nouvelle.  Savoir  qu'un  tel  n'existe  pas  encore,  qu'il 
«  existera  à  tel  moment,  qu'il  durera  un  certain  laps  de  temps, 
«  au  bout  duquel  il  retournera  au  néant,  tout  cela  ne  constitue 
'i  aucune  addition  à  la  science  de  Dieu;  il  n'y  alà  rien  de  nou- 
«  veau  en  lui.  Ce  qui  est  nouveau,  c'est  un  être  qui  existe  tel 
^  que  Dieu  a  su  et  prévu  qu'il  existera...  Mais  la  philosophie 
«  a  combattu  celte  science  unique  et  primordiale,  comme  por- 
«  tant  sur  le  non-être,  sur  des  faits  et  des  êtres  qui  n'existent 
<(  pas  encore,  et  comme  embrassant  l'infini.  Ils  se  sont  rabat- 
«  tus  sur  une  science  divine  collective^  c'est-à-dire  s'attachant  à 
«  l'espèce  pour  le  monde  sublunaire  et  aux  êtres  stables  du 
a  monde  céleste.  D'autres  sont  allés  jusqu'à  mettre  en  doute  la 
«  counaissance,  de  la  part  de  Dieu,  des  faits  immuables,  par  le 
«  motif  qu'elle  impliquerait  des  perceptions  multiples  :  car  il 
«  y  aurait  nécessairement  autant  de  perceptions  que  d'objets 
a  perçus,  chacun  de  ces  objets  supposant  une  notion  spéciale. 
«  Donc,  disent-ils,  Dieu  ne  connaît  réellement  que  sa  propre 
«  essence.  » 

(1)  G9ide,  I1I«  partie,  ehap.  SO  ei  Si. 


Digitized  by  VjOOQIC 


214  DIXIÈME   DOGME. 

<r  Toutes  ces  erreurs  et  fausses  appréciations  en  matière  de 
a  science  divine  proviennent,  selon  Tauteur,  d'une  cause  uni- 
«  que  :  cette  cause,  c'est  le  rapport,  c'est  Tidentitë  qu'on  a 
«  voulu  établir  entre  noire  science  et  la  science  de  Dieu.  Tout 
a  ce  qu'on  a  remarqué  d'impossible  à  la  connaissance  humaine, 
«  on  s'est  empressé  de  l'appliquer  à  la  connaissance  divine,  du 
«  moins  d'une  manière  hypothétique.  Cette  assimilation  fausse 
<K  et  trompeuse  mërile  surtout  d'être  reprochée  à  ces  philoso* 
«  phes  qui,  après  avoir  compris  et  parfaitement  démontré  que 
«  l'essence  de  Dieu  est  incompatible  avec  toute  pluralité  comme 
a  avec  tout  attribut  en  dehors  de  son  essence,  que  lui  et  sa 
«  science  ne  forment  qu'un,    que  notre  intelligence  reste  à 
a  jamais  impuissante  à  concevoir  l'essence  divine,  ont  pourtant 
«  osé  afficher  la  prétention  de  comprendre  sa  science,  qui  se 
«  confond  avec  sa  substance.  Notre  incapacité  n'est-elle  pas  la 
«  même,  qu'il  s'agisse  de  la  science  ou  de  la  substance  de  Dieu? 
a  II  n'est  pas  possible  de  tirer  la  moindre  induction  de  notre 
a  science  à  celle  de  Dieu,  laquelle  est  d'une  nature  radicale- 
a  ment  différente.  Et  cet  être  nécessaire,  cause  nécessaire  de 
«  tout  ce  qui  existe,  selon  le  philosophe,  créateur  qui  a  tout 
a  tiré  du  néant,  selon  le  croyant,  cet  être  perçoit  et  conçoit 
«  tout  ce  qui  n'est  pas  lui,  n'ignore  rien  de  tout  ce  qu'il  a 
«  produit.  Il  n'y  a  pas  plus  d'analogie  entre  sa  connaissance  et 
a  la  nôtre  qu'entre  sa  substance  et  la  nôtre.  La  source  de  cette 
«  confusion  c'est  Vhomonymie  du  mot  science.  On  n'a  pas 
«  voulu  comprendre  qu'il  n'y  a  ici  de  commun  que  le  nom, 
«  tandis  qu'en  fait  ce  sont  deux  sciences  entièrement  diffé- 
«  rentes.    L'oubli  de  cette  distinction  absolue  a  engendré 
«  toutes  ces  objections  et  difficultés  que  nous  venons  de  men- 
«  tionner;  on  a  voulu  à  toute  force  soumettre  la  science 
a  divine  aux  conditions  de  la  science  humaine. 

€(  Passant  à  l'exposé  de  l'opinion  religieuse  sur  ce  grave 
«  sujet,  l'auteur  dit  :  a  II  ressort  avec  évidence  de  nombreux 
«  textes  du  livre  de  la  Loi  que  la  connaissance  que  Dieu  a  des 
«  choses  possibles  n'a  nullement  pour  effet  de  convertir  la  pos- 
«  sibilité  en  nécessité  ;  que  la  première  subsiste  avec  la  réali- 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU   LIBRE   ARBITRE.         217 

sation  des  faits  ;  enfin  qne  la  prescience  de  Diea  ne  fait  pas 
pencher  forcément  la  balance  du  côté  de  Tan  des  cas  pos- 
sibles. Cette  doctrine  résulte  clairement  de  certaines  pres- 
criptions delaLoU  de  celles  notamment  qui  ont  pour  objet 
rétablissement  d'nne  balastrade  autour  du  toit(t),  et  cor* 
taines  exemptions  du  service  militaire  (2).  Elle  est  d'ailleurs 
au  fond  de  la  législation  sacrée  tout  entière,  qui  repose  sur 
ce  principe  que  la  prescience  de  Dieu  laisse  aux  choses  leur 
caractère  de  contingence  et  de  passibilité^  bien  que  ce  soit 
là  une  chose  incompréhensible  pour  notre  faible  intelligence. 
«  L*auteur  énumère  ensuite,  au  nombre  de  cinq,  les  princi- 
paux points  de  différence  entre  la  connaissance  de  Dieu  et 
la  nôtre  :  —  «  1^  La  connaissance  de  Dieu  est  une,  tout  en 
portant  sur  des  faits  aussi  nombreux  que  divers  ;  9^  elle 
s*at&chè  aux  êtres  qui  n'existent  pas  encore;  S""  elle 
embrasse  Finfini  ;  i^  elle  reste  identique  à  elle-même  avant 
et  après  la  réalisation  des  choses  perçues  ;  elle  ne  change 
pas,  elle  ne  se  modifie  pas  avec  le  passage  des  faits  de  Tëtat 
virtuel  à  Tétat  réel  ;  5""  elle  ne  dérange  en  rien  l'équilibre 
du  possible,  tout  en  prévoyant  le  résultat  final  d'une  manière 
nette  et  précie  (3).  Qu'y  a-t-il  donc  de  commun  entre  la 
connaissance  de  Dieu  et  la  nôtre,  supposé  même  que  la  pre* 
mière  ne  fût  qu'un  attribut  ajouté  à  l'essence  divine?  Y  at- 
il  autre  chose  qu'une  simple  homonymiet  A  plus  forte  raison 
pour  nous,  qui  ne  reconnaissons  pas  dans  la  science  de  Dieu 
un  attribut  ajouté  à  sa  substance,  la  distinction  entre  la 
perception  divine  et  la  perception  humaine  doit-elle  être 
complète,  radicale,  comme  celle  qui  distingue  la  substance 
du  ciel  de  la  substance  de  la  terre,  ainsi  que  le  dit  le 
prophète  (4). 

«  11  résume  les  considérations  qui  précèdent  en  ces  termes  : 
«  De  même  qu'il  nous  est  impossible  de  concevoir  l'essence  de 


(I)  Dealer.,  XX,  8.  qai  porte  juqa'à  onie  oef  poioU  de  diffé- 

(i)  /»ii/.,  XXII,  8.  rence. 

(3)  Cf.  le  MêguenAyoth  de  Simon  Daran,  (4)  Itale,  LV,  8  et  9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


218  DIXIÊUE    DOGME. 

«  Diea,  toat  en  sachant  qu^elle  est  parfaite,  dégagée  de  toulc 
«  infirmité,  de  toute  modification  et  de  toute  passivité,  de 
((  même  encore,  malgré  l'ignorance  où  nous  sommes  de  la 
((  véritable  nature  de  la  science  de  Dieu,  par  la  raison  bien 
«  simple  qu'elle  se  confond  avec  son  essence,  nous  savons 
«  qu'elle  ne  subit  aucune  solution  de  continuité,  qu'elle  n'est 
«  ni  multiple,  ni  successive,  qu'elle  n'a  point  de  limite,  qne 
«  rien  de  ce  qui  existe  ne  lui  échappe,  qu'elle  ne  dénature  pa.s 
«  la  contingence  des  faits,  qui  conservent  intégralement  lear 
«  possibilité.  Tous  les  semblants  de  contradictions  qui  surgis- 
((  sent  par  rapport  à  la  science  de  Dieu  n'ont  leur  raison  d'élre 
«  qu'au  point  de  vue  de  notre  connaissance  imparfaite,  n'ayant 
«  d'autre  point  de  contact  avec  celle  de  Dieu  que  rhomonjmie. 
«  Il  n'en  est  pas  autrement  des  termes  intention  et  providence, 
«  appliqués  à  Dieu  ;  ce  sont  de  purs  homonymes,  n'impliquant  la 
((  moindre  analogie  entre  Dieu  et  nous.  Encore  un  coup ,  science, 
«  intention,  proviflence^  sont  autre  chose  par  rapport  à  Dieu, 
«  autre  chose  vis-à-vis  de  nous.  Dès  que  vous  les  confondez, 
«  dès  que  vous  leur  attribuez  le  même  sens,  vous  donnez  nais- 
se sance  à  tous  les  doutes  et  difficultés  que  nous  avons  indiqués; 
«  séparez-les,  au  contraire,  sachez  les  distinguer  les  uns  des 
«  autres,  et  vous  serez  dans  le  vrai,  dans  la  voie  tracée  par  la 
«  révélation. 

a  Différence  radicale  entre  la  connaissance  subjective  et  la 
connai}isance  objective.  »  —  Maïmonide  établit  une  nouvelle  et 
suprême  distinction  entre  la  science  divine  et  la  science  hu- 
maine. «  Tout  ce  que  nous  savons,  dit-il  (i),  est  plus  ou  moins 

«  le  résultat  de  l'observation,  de  l'expérience,  du  spectacle  que 

«  nous  avons  sous  les  yeux,  et  c'est  précisément  cette  condition 

«  qui  nous  interdit  la  connaissance  de  l'avenir  et  de  Tinfini, 

«  comme  ne  tombant  pas  sous  le  contrôle  de  Tobservalion 

«  directe.  C'est  pour  le  même  motif  que  nos  perceptions  sont 

cf  successives  et  multiples,  en  rapport  avec  les  faits  qui  leur 

«  servent  d'objectif.  Mais  là  science  de  Dieu  procède  tout  dif- 

(I)  CtUde,  K.  #.,  cbap.  SI. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    l»RESCIENt:E    DIVINE   ET   DG    LIBKE   ARBITRE.         919 

«  fëremment.  Dieu  ne  connaît  pas  les  choses  parce  qu^elles 
s  existent,  sa  connaissance  n'est  pas  objective,  et,  par  suite, 
«  successive  et  multiple  ;  tout  au  contraire,  les  choses  abstraites 
«  ou  concrètes,  spirituelles  ou  matérielles,  dépendent  de  sa 
«  science,  prennent  la  forme  qu'il  en  a  préconçue.  D'où  il  s'en- 
«  suit  qu'il  n'y  a  en  Dieu  ni  multiplicité,  ni  succession,  ni 
«  variété  de  notions,  il  lui  suffit  de  connaître  sa  propre  essence 
«  pour  percevoir  en  même  temps  toutes  les  réalités  qui  en 
a  émanent.  Ce  ne  serait  donc  rien  moins  que  nous  assimi- 
«  1er  à  Dieu  que  de  prétendre  mettre  notre  perception  sur  le 
9  même  plan  que  la  sienne.  Pour  rester  dans  le  vrai,  il  importe 
«  donc  de  reconnaître  que  rien  ne  saurait  échapper  à  la  science 
<i  de  Dieu,  par  la  seule  raison  qu'elle  ne  forme  qu'un  avec  son 
a  essence,  et  que,  pour  le  même  motif,  il  nous  est  et  sera  à 
«  jamais  impossible  de  nous  faire  une  idée  exacte  de  la  science 
«  divine;  car,  pour  la  comprendre,  il  faudrait  la  posséder  et, 
tf  pour  ainsi  dire,  devenir  Dieu  nous  mêmes.  L'auteur  finit  en 
«  insistant  sur  l'importance  de  celte  théorie,  en  appelant  sur 
tt  elle  toute  l'attention  du  lecteur,  en  la  présentant  enfin 
«  comme  la  seule  propre  à  faire  disparaître  les  doutes,  les 
«  erreurs,  les  objections  et  les  difficultés  que  soulève  la  ques- 
a  lion  ardue  de  la  science  de  Dieu.  Elle  a  d'autant  plus  de 
«  valeur  à  ses  yeux  qu'en  cette  matière  transcendante  il  faut 
a  renoncer  à  l'espoir  d'une  démonstration  directe,  impossible 
«  pour  la  théologie  comme  pour  la  philosophie.» 

APPRÉCIATION   DE   LA   THÉORIE    DE   MAÏMONIDE. 

On  ne  saurait  dire  que  Maîmonide  a  trouvé  la  solution  du 
problème  de  la  prescience  divine  dans  ses  rapports  avec  la  li- 
berlë  humaine,  puisqu'il  le  déclare  lui-même  insoluble,  et  que 
telle  est  sa  conclusion  finale.  On  se  demandera  peut-être  ù  quoi 
bon  celle  discussion  aux  apparences  métaphysiques,  pour  abou- 
tir à  uu  résultat  que  la  foi  atteint  d'un  seul  bond?  Elle  n'est 
pas  cependant  sans  utilité  ;  il  ne  peut  êlre  indifférent  de  sa- 
voir que  la  science  spéculative  est  obligée  de  s'arrêter  là  où 


Digitized  by  VjOOQIC 


220  DIXIÈME  dogme/ 

la  religion  s*arréte  elle-même,  c*est-à-dire  à  la  limite  du  fini  ; 
qu'elle  ne  peut  pas  aller  au  delà,  sous  peine  de  nous  éclater 
entre  les  mains  et  de  nous  blesser  avec  ses  débris.  G*est  dans  ce 
but  qu'il  énumëre  avec  complaisance  les  nombreux  points  de 
distinction  entre  la  science  de  Dieu  et  la  nôtre.  Il  demande  aux 
philosophes  si,  en  présence  de  ce  quintuple  contraste  qui  porte 
sur  Tunité,  sur  Fidentité,  sur  Timmutabilitë,  sur  la  nature  de 
Tinfini,  sur  la  subjectivité,  autant  de  caractères  qui  différen- 
cient la  perception  divine  de  la  perception  humaine,  il  est  pos- 
sible d*user  ici  des  procédés  de  déduction  et  d'induction.  Ce 
reproche  parait  sadresser,  bien  qu  il  ne  les  nomme  pas,  à  ceux 
de  nos  théologiens  qui  ont  cru  pouvoir  dénouer  la  difficulté 
avec  les  instruments  de  la  dialectique,  notamment  à  Saadia, 
dont  nous  avons  donné  la  démonstration,  suivi  dans  cette  voie 
par  beaucoup  d'autres,  comme  nous  le  verrons  encore.  Maïmo- 
nide  semble  vouloir  poser  de  nouveau  la  distinction  essentielle 
entre  Dieu  considéré  comme  substance,  et  Dieu  considéré 
comme  cause  :  à  savoir  qu'il  faut  toujours  l'envisager  sous  ce 
dernier  point  de  vue,  le  seul  abordable,  le  seul  fécond  en  con- 
séquences morales  et  religieuses,  mais  s'interdire  toute  spécu- 
lation sur  l'essence  de  Dieu,  insondable  de  sa  nature.  Gomment 
saisir  le  juste  rapport  entre  la  prescience  et  la  liberté  quand 
l'un  des  deux  facteurs  nous  est  inconnu  par  sa  substance,  ac- 
cessible seulement  comme  cause  et  par  les  marques  visibles  de 
sa  sagesse  infinie  ?  Il  est  de  fait  que  la  conclusion  de  l'auteur 
est  un  véritable  non  possumuSy  mais  un  non  possumus  intelli- 
gent, fondé  ou  du  moins  supposé  fondé  sur  l*évidence.  Il  nous 
explique  la  grande  réserve  que  garde  sur  ce  chapitre  l'Écriture 
comme  la  Tradition,  et  que  nous  n'avons  pas  manqué  de  signa- 
ler. Est-ce  à  dire  qu'il  faille  l'accepter  comme  le  dernier  mot  de 
la  théologie,  renoncer  à  toute  nouvelle  recherche  à  cet  égard? 
Ceci  nous  parait  d'autant  moins  prouvé  que  les  disciples  propres 
du  maître,  comme  nous  allons  voir,  n'ont  pas  tenu  compte  de 
cette  interdiction  et  ont  cherché  de  nouveaux  expédients,  d'au- 
tres moyens  de  solution.  Il  en  est  ici  comme  du  Maassé  Béri- 
sabith  selon  la  Tradition,  qu'on  ne  doit  aborder  qu'avec  toute 


Digitized  byCjOOQlC 


DE   LA  PIIESCIENCE  DlVlNB  ET   OU   LIBRE  AftBITBB.         221 

sorte  de  respect  et  de  prudence,  sans  toutefois  se  désintéresser 
complètement  aux  secrets  et  aux  mystères  qu'il  porte  dans  ses 
flancs.  C'est  ce  que  nous  avons  fait  nous-mêmes  dans  les  deux 
chapitres  précédents,  en  soulevant  discrètement  le  voile  jeté 
par  la  Bible  et  parla  Tradition  sur  la  question  de  la  prescience. 
Au  surplus,  la  théorie  de  Haîmonide  laisse  beaucoup  à  dési- 
rer au  point  de  vue  théologique.  Sauf  la  citation  d'Isaïe  sur 
rincomparable  supériorité  des  voies  divines  sur  les  voies  hu- 
maîneSf  c'est  une  dissertation  purement  philosophique  ;  nous 
y  remarquons  donc  la  même  lacune  que  nous  avons  signalée 
dans  la  thèse  du  Khozari,  mais  moins  justifiable  pour  le  grand 
docteur,  qui  a  l'habitude  de  mêler  la  théologie  à  la  métaphy- 
sique. Cette  réserve  faite,  nous  n'hésitons  pas  à  reconnaître 
que  cette  doctrine  occupe  une  place  notable  dans  la  philoso- 
phie religieuse,  et  qu'elle  est  invoquée  par  tous  ceux  qui  re- 
culent devant  les  spéculations  trop  hardies  lancées  dans  le 
domaine  de  la  révélation. 


S  8.  Albou. 


Pour  ne  pas  donner  à  cet  exposé  des  dimensions  démesurées, 
nous  nous  bornerons  à  un  résumé  rapide  des  idées  développées 
par  ce  théologien  sur  la  prescience  et  sur  le  libre  arbitre. 

«  Dans  le  préambule  qui  précède  la  quatrième  partie  de  son 
«  livre  des  dogmes  (1),  l'auteur  commence  par  établir  l'ordre 
«  qu'il  va  suivre  dans  la  discussion  des  questions  qu'il  lui  reste 
«  à  traiter  :  ce  sera  d'abord  la  prescience  divine,  puis  le  libre 
«  arbitre,  puis  la  Providence,  puis  le  principe  de  la  rémunération 
«  et  tout  ce  qui  s'y  rattache.  Cet  ordre  est  tracé  par  la  logique: 
«  en  effet,  point  de  rémunération  si  Dieu  ne  counail  ni  les 
«  actes  ni  les  pensées  des  hommes  ;  mais  point  de  rémunéra- 
«  tion  non  plus  si  l'homme  ne  jouit  pas  du  libre  arbitre.  Enfin 

(I)  Ikarim,  lV«parlle,  préanbale. 


Digitized  by  VjOOQIC 


222  DIXIÈME   DOGUE. 

«  la  connaissance  Dieu  et  de  la  liberté  de  Thomme  ont  be- 
«  soin  de  se  compléter  par  la  providence  spéciale  :  car  point  de 
«  providence  spéciale,  pointde  rémunération  spéciale  à  chaque 
«  individu  ;  celui-ci  serait  alors  absorbé  par  le  genre  humain, 
a  comme  cela  se  pratique  pour  les  espèces  animales. 

((  Il  consacre  ensuite  les  trois  premiers  chapitres  (1)  à  la 
a  discussion  des  difficultés  et  objections  soulevées,  moins  par 
<K  la  prescience  elle-même  que  par  les  conséquences  qui  en  dé- 
«  coulent.  Il  pose  d*abord  le  problème,  signale  les  contradic- 
«  lions  avec  toute  la  précision  possible...  Si  Dieu  prévoit  et 
a  préconçoit,  nos  actes  sontfrappés  de  fatalité  ;  si,  au  contraire, 
«  nos  actes  sont  éminemment  libres  et  spontanés,  ils  échap- 
«  pent  nécessairement  à  la  prescience  de  Dieu.  Deux  solutions 
a  ont  été  proposées  ;  mais,  dans  Topinlon  de  Fauteur,  elles  ne 
«  renferment  pas  les  éléments  d'une  conciliation  réelle,  parce 
«  qu'elles  penchent  trop,  la  première  du  côté  de  la  possibilité^ 
a  la  seconde,  du  côté  de  la  nccessilé.  Celle-là  est  développée 
a  par  Saadia  et  par  Tauteur  du  Khozari,  qui,  tous  les  deux, 
a  proclament  la  liberté  humaine  entièrement  indépendante  de 
a  la  prescience  divine,  déclarent  la  possibilité  des  faits  humains 
<K  intacte,  fondée  sur  la  mobilité  constante  de  ces  faits,  sur  la 
«  variabilité  qui  les  caractérise  et  qui  serait  incompatible  avec 
((  une  prescience  pesant  sur  les  êtres  et  les  contraignant  de  se 
«  mouvoir  dans  son  orbite.  Donc,  disent-ils.  Impossibilité  con- 
«  serve  son  intégrité.  Mais,  objecte  Tauleur,  n'est*ce  pas  pen- 
((  cher  sensiblement  vers  Topinion  qui  refuse  à  Dieu  la  con-> 
«  naissance  des  choses  possibles?  Qu'est-ce  donc  qu'une  con- 
a  naissance  qui  n'influe  en  rien  sur  la  réalité  des  choses,  à  tel 
«  point  que  celles-ci  pourraient  être  tout  le  contraire  de  ce  que 
«  Dieu  aurait  prévu  ?  Un  théologien  moderne,  pour  échapper 
((  à  cette  conséqence,  a  imaginé  une  espèce  de  transaction  :  à 
«  l'en  croire,  les  choses  seraient  tout  à  la  fois  nécessaires  et 
«  possibles^  nécessaires  par  leurs  causes,  possibles  par  elles- 
a  mêmes.  C'est  donc  par  leurs  causes  qu'elles  seraient  connues 

(1)  Ikarim,  IV*»  pirl'o,  chtp.  1 ,  i  el  3. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LÀ   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU   LIBRE   ARBITRE.         t23 

t  d^avance  de  Dieu,  mais  de  parleur  propre natare  elles reste- 
tt  raient  possibles.  Mais  ce  n*est  pasaulre  chose  que  Tinverse  de 
«  la  théorie  précédente,  inclinant  vers  la  fatalité  comme  celle-ci 
«  vers  la  possibilité.  Que  devient  cette  possibilité,  si  les  choses 
«  sont  inraillibles  par  leurs  causes  préexistantes?  Puisque  Dieu 
«  perçoit  les  causes,  n'en  rend-il  pas  les  effets  inévitables? 
a  Cette  divergence  d^opinions  en  matière  de  spéculation  con- 
«  duit  Tauteur  à  signaler  Tincertitude  des  données  scientiti- 
«  ques,  ce  qu'il  cherche  à  démontrer  par  un  luxe  de  considé- 
«  rations  tirées  de  l'astronomie,  de  la  physique  et  de  la  philo- 
«  Sophie,  éternisant  les  disputes  sur  les  bases  de  la  science. 
«  Il  en  conclut  que,  finalement,  on  ne  doit  se  fier  que  sur  Tex- 
«  périence  sensible.  Or,  Texpérience  sensible  constate  évidem- 
«  ment  la  nature  du  possible  ;  en  dehors  de  la  nature  du  pos- 
«  sible,  tous  nos  actes  seraient  frappés  de  nullité,  réalisation 
«  aveugle  d'une  inexorable  fatalité.  Ce  qui  est  plus  grave  en- 
«  core,  c'est  que  la  religion  et  toutes  ses  prescriptions,  tant 
«  générales  que  particulières,  seraient  un  non-sens,  une  déri- 
«  sien.  D'un  autre  côté,  la  prescience  de  Dieu  est  un  fait  ni 
«  moins  sûr  ni  moins  constant,  pour  tous  les  hommes  de  la  loi. 
tt  Son  authenticité  n'est  pas  moins  certaine  que  celle  de  l'ex- 
<t  périence  sensible,  puisqu'elle  repose  sur  deux  bases  iné- 
«  branlables,  sur  l'Ëcriiure  et  sur  l'Histoire  sainte,  se  confon- 
«  dant  dans  le  propbétisme,  qui,  pendant  une  série  de  siècles, 
«  n'est  pas  autre  chose  que  la  prescience  divine  traduite  en 
«  actes,  en  actes  éclatants  et  continus.  Quant  à  la  conciliation 
<c  entre  IdL  possibilité  découlant  du  libre  arbitre  et  la  nécessité 
«  qui  semble  découler  de  la  prescience,  l'auleur  adopte  la 
«  thèse  de  àiaïmonide,  que  nous  avons  fait  suffisamment  con- 
0  nailre  pour  nous  dispenser  d'y  revenir.  Nous  ajouterons  seu- 
«  lement  que,  la  jugeant  sans  doute,  comme  nous,  trop  meta- 
«  physique,  c'est-à-dire  trop  dénuée  d'appuis  religieux,  Albou 
«  la  rattache  à  un  texte  d'Isaïe,  qu'il  commente  avec  sasagacilé 
«  et  son  esprit  habituels  (1). 

(I)  luîe,  XL.  tS-Si. 


Digitized  by  VjOOQIC 


224  DIXIÈME   DOGME. 

<c  Après  avoir  écarté  le  principe  de  nécessité,  Tautenr  croit 

«  devoir  en  faire  autant  à  regard  de  la  fatalité  (Ij.  11  traite, 

«  par  conséquent,  de  Tinfluence  planétaire.  Deux  systèmes  ont 

a  cours  sur  l'action  des  corps  célestes  :  1"*  le  système  philoso- 

a  phique,  qui  réduit  le  pouvoir  et  Faction  planétaires  à  une 

«  influence  parement  atmosphérique,  se  bornant  à  faire  pré- 

«  valoir  ici  la  chaleur,  là  Thumidité,  ailleurs  la  sécheresse  , 

«  mais  sans  exercer  la  moindre  pression  sur  les  actions  ou  les 

«  destinées  humaines;  S^'le  système  astrologique,  qui  recon- 

((  naît  aux  corps  célestes  une  influence  universelle  et  directe 

<K  sur  nos  entreprises  et  sur  toutes  les  vicissitudes  de  notre 

«  sort  :  pauvreté,  richesse,  vertu,  vice,  intelligence,  ignorance, 

«  heur  et  malheur,  tout  dépend  de  Tinfluence  astrologique, 

«  sous  laquelle  se  trouvent  placés  les  peuples  comme  les 

<(  individus.  Entre  ces  deux  opinions  extrêmes,  Albou  adopte 

«  une  sorte  de  mezzo  termine.  Il  ne  nie  pas  totalement  Taction 

«  des  planètes  et  des  astres  sur  le  sort  de  Tbomme,  il  Tadmet 

or  dans  une  certaine  mesure  ;  il  reconnaît  que  cette  action  n*est 

«  pas  exclusivement  atmosphérique^  mais  aussi  humanitaire^ 

«  c'est-à-dire  intervenant  dans  les  affaires  de  la  société.  Ce 

c(  qu'il  tient  surtout  à  constater,  c'est  que,  si  le  destin  existe, 

a  il  n*est  jamais  irrévocable,  et  à  cet  égard  il  invoque  le  té- 

«  témoignage  de  la  Tradition,  qui  semble  reconnaître  Tinfluence 

«  du  Massai  sur  la  longévité,  sur  la  procréation  et  sur  la  for- 

«  tune  (2),  mais  avec  cette  réserve,  qu'elle  peut  être  combattue 

«  et  neutralisée  par  les  efforts  de  Thomme  (3).  C'est  dans  le 

«  même  sens  qu'elle  dit  encore  :  «  Il  n'y  apoint  de  MazzaI  pour 

«  Israël  »;  ce  qui  ne  veut  pas  dire  que  le  MazzaI  n'existe  pas 

«  vis-à-vis  le  peuple  de  Dieu,  mais  seulement,  d'après  Tinter- 

<K  prélation  des  commentateurs,  que  la  charité,  la  prière  et  la 

«  pratique  de  la  vertu  ont  le  pouvoir  d'annihiler  l'horoscope 

«  ou  de  le  faire  tourner  de  mal  en  bien  (4).  Ce  qu'il  ne  faut 

«  pas  oublier  non  plus,  c'est  que  le  destin  peut  être  changé  par 


(1)  Ikurin,  ibid.^  ohap.  4.  (5)  Taimnd,  Thoiupholh. 

(i)  Tftlttttd,  Moed  KaUB,  S8.  (4)  /»M.,  Stbbaih,  166;  cf.  Ruschi.lM. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PflESCIL.'CCE    DIVINE   ET    DU    UBKE   ARBITRE.         22S 

a  la  Tolonlë  expresse  de  Dieu,  modifiant,  transformant,  brisant 
c(  les  arrêts  du  destin  pour  des  motifs  à  lui  connus.  Et  le  but 
c(  essentiel  de  la  religion  est  précisément  de  contrebalancer 
cette  influence  fatale  au  moyen  des  prescriptions  morales  et 
religieuses  qu*elle  nous  impose  (1). 
«  L'auteur  arrive  ensuite  au  libre  arbitre  (2).  Adoptant  une 
nouvelle  division  des  actions  humaines  (il  ne  mentionne  pas 
celle  du  Khozari,  qu'il  doit  cependant  avoir  connu),  il  les 
range  sous  trois  chefs  principaux  :  l""  actes  nécessaires, 
^  actes  libres,  S""  actes  mixtes,  c'est  à-dire  participant  de  la 
nécessité  et  de  la  liberté.  Il  commence  par  se  livrer  à  une 
discussion  logique  pour  démontrer  que  nos  actes  ne  sau- 
raient être  ni  tous  nécessaires^  car  ce  serait  la  destruction 
de  la  nature  du  possible,  du  bien  et  du  mal,  et,  partant,  de  la 
responsabilité  humaine;  ni  tous  libreSy  car  cela  est  démenti 
par  l'expérience,  qui  nous  fait  voir  constamment  des  actes 
n'atteignant  pas  le  but  qu'ils  devaient  réaliser,  «  par  exemple 
les  frères  de  Joseph,  Adoniah,  fils  de  David,  échouant  dans 
leurs  projets  en  dépit  des  efforts  déployés  pour  les  mener 
à  bonne  lin  ;  Saiil,  au  contraire,  obtenant  la  royauté  à  la- 
quelle il  ne  songeait  pas  même  »;  ni  tous  mélangés  dans 
une  certaine  proportion  de  fatalité  et  de  liberté,  cette  hypo- 
thèse aboutissant  encore  à  l'irresponsabilité  et  dépouillant 
nos  actes  de  la  sanction  du  mérite  et  du  démérite.  Que  ré- 
sulte-t-il  de  cette  triple  négation  ?  Que  tout  d'abord  il  est 
des  actes  entièrement  libres,  à  l'égard  desquels  le  possible 
conserve  tout  son  pouvoir,  des  actes  qui  sont  le  produit  di- 
rect et  incontestable  de  notre  libre  initiative,  et  qui,  pour  ce 
motif,  nous  valent  l'éloge  ou  le  blâme.  C'est  cette  première 
catégorie  seule  qui  est  l'objet  des  prescriptions  et  des  dé- 
fenses religieuses,  qui  provoque  la  rémunération  divine. 
La  deuxième  catégorie  comprend  les  actes  tout-à-fait  non 


(0  Jérémle,  X,  t;  Talnad,  SakkA,  18;  Talmad,  Roich  Huchaai ,  16;  BeréioUlk 
Rabka,  Mot.  44. 
(t)  Ikwia,  «.  «.,  ekap.  S. 

15 


Digitized  by  VjOOQIC 


226  DIXIÈME   DOGME. 

«  libres,  fatals,  soit  quMIs  résultent  des  arrêts  du  destin,  soit 
«  qu'ils  procèdent  directement  de  la  volonté  de  Dieu.  Celte 
«  catégorie  n'a  rien  à  démêler  avec  la  responsabilité  et  la  li- 
fc  berté  humaines,  qui  n'y  participent  en  rien,  qui  n'ont  rien  à 
d  y  voir,  qu'ils  soient  bons  ou  mauvais.  Ce  sont  les  actes  de 
«  cette  classe  qui  peuvent  aboutir  à  des  résultats  diamétrale- 
«  ment  opposés  à  ceux  que  Ton  s'en  promettait,  en  bien  comme 
a  en  mal  (t).  Viennent  enfln  les  actes  qui  tiennent  en  même 
«  temps  de  la  fatalité  et  de  la  liberté  :  un  tel,  par  exemple, 
«  creuse  des  fondations  et  y  trouve  un  trésor  ;  tel  autre  sème 
a  du  blé  et  fait  une  magniQque  récolte.  Il  est  évident  que,  s'il 
0  n'avait  pas  creusé,  il  n'eût  pas  trouvé  de  trésor,  de  même  que, 
a  s'il  n'avait  pas  ensemencé,  il  n'eût  pas  récolté.  L'auteur  fait 
«  ici  une  importante  remarque,  à  savoir  que  la  plupart  des 
<K  faits  qui  se  résolvent  à  notre  égard  en  peines  ou  en  récom- 
a  penses  appartiennent  à  la  troisième  catégorie,  et  sont  mar- 
«  qués  de  ce  caractère  mixte,  mélange  de  fatalité  et  de  liberté. 

<  Les  doutes  qui  nous  assaillent,  les  perplexités  qui  noastour- 

<  mentent  au  sujet  de  l'appréciation  des  faits  n'ont  pas  d'au- 
a  tre  source  que  notre  ignorance  et  notre  défaut  de  juge- 
«  ment.  Ne  sachant  pas  ramener  les  événements  à  la  catégorie 
«  à  laquelle  ils  appartiennent,  nous  attribuons  nos  maux  tantôt 
«  à  une  inexorable  fatalité,  tantôt  à  une  liberté  illimitée, 
«  sur  laquelle  Dieu  même  ne  peut  rien.  Cette  confusion  se 
«  trahit  notamment  dans  l'opinion  de  Job,  lorsqu'il  imputeses 
«  souffrances  à  un  cruel  destin  et  qu'il  nie  dans  le  gouverne- 
a  ment  du  monde  tout  principe  de  justice  et  de  Providence. 
«  Aussi  Eliphaz  a-t-il  soin,  dans  sa  réplique,  de  prouver  à  Job 
«  qu'il  n'en  est  pas  ainsi,  qu'on  a  tort  de  nier  le  libre  arbitre 
«  et  la  responsabilité  qui  en  découle,  que  les  mérites  de  l'homme 
a  non  moins  que  ses  défauts  sont  son  œuvre  propre,  que  les 

j^«  biens  et  les  maux  qui  en  résultent  sont  les  conséquences  in- 

''  «  faillibles  de  notre  liberté,  dégagée  de  tout  élément  de  néces- 

«  site,  et,  de  déduction  en  déduction,  il  arrive  à  cette  conclu- 

(i)  TAlmad,  Nldd«,  fol.  81. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA  PRESCIENCE   DIVINE   ET   DD    LIBRE   ARBITRE.         227 

€  sion  finale  :  qne  les  maux  de  Job  doivent  être  et  sont 
c  réellement  la  punition  de  ses  fautes  volontaires.  Alboa 
«  approuve  sans  restriclion  Topinion  omise  par  Eliphaz,  que 
«  nos  peines  et  nos  joies  sont  constamment  en  rapport  avec  le 
«  principe  de  la  rémunération  divine.  G*est  aussi  celle  de  la 
«  Tradition,  dit-il,  qui  Texprime  fréquemment,  et  il  ciie  Tanec- 
c  dote  du  vin  tourné  en  vinaigre  (t).  Il  termine  en  insistant 
«  de  nouveau  sur  Timportance  de  ces  trois  catégories  cl  sur  les 
c  dangers  de  la  confusion  qui  s*établirait  entre  elles. 

«  Albou  termine  son  exposé  du  libre  arbitre  [i)  par  des  con* 
c  sidérations  morales  d'une  haute  portée.  Il  signale  les  vertus 
«  et  Tefficacité  de  Tactivité  humaine.  Notre  activité  et  notre 
«  énergie  sont  utiles  non-seulement  vis-à-vis  les  deux  catégories 
c  d  actes  libres  et  d'actes  mixtes,  exigeant  tous  les  deux  une 
c  certaine  dose  d'initiative,  mais  même  à  Tégard  des  actes  dont 
«  h  fatalité  revendique  la  paternité  exclusive.  Oui,  dit-il,  même 
«  à  Tendroit  de  ces  derniers  notre  force  active  ne  reste  pas 
«  complètement  stérile,  dAt-elle  n'avoir  d'autre  résultat  que  de 
«  nous  convaincre  que  la  stérilité  de  nos  efforts  provient  d'une 
«  cause  étrangère,  soit  de  la  juste  expiation  de  fautes  anciennes, 
«  soit  de  l'inQuence  de  notre  Mazzal^  que  nous  n'avons  pas 
«  assez  de  qualités  et  de  mérites  pour  neutraliser.  Selon  son 
«  habitude,  il  corrobore  sa  pensée  par  des  textes  bibliques  et 
ft  talmodiques  (3).» 


APPRÉCIATION    DE   LA   DOCTRINE   D'aLBOU. 

Alboa  a  déjà  un  premier  mérite,.celui  de  traiter  successive- 
ment et  dans  un  ordre  logique  les  questions  de  la  prescience 
et  du  libre  arbitre.  Tout  en  s'inspirant  des  opinions  de  ses  pré- 
décesseurs, il  évite  la  confusion  que  nous  avons  signalée  dans 


(1)  TalBQd,  Benehoth,  5;  toy.  ei-deiivf  »         (3)  Deoiér.,  XIV,  19  ;  Pt.  CXXVII,  f  ; 

4if  islon,  chap.  t,  S  >•  CXXVIII,  t  ;  T«1b«4,  Bcraeholk,  5  M  t. 

(i)  Ikarln,  %.  «.,  ehap.  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


228  DIXIÈME   DOGME. 

Texposë  de  Saadîa  et  dn  Khozari.  Revenons  rapidement  sar 
les  idées  émises  par  Fauteur. 

!•  La  prescience  de  Dieu. —  On  ne  saurait  dire  qu'il  ouvre  de 
nouveaux  horizons  sur  celte  grave  question,  ni  qu'il  fasse  avan- 
cer d'une  ligne  la  solution  du  problème;  il  dogmatise  moins  pour 
son  propre  compte  qu'il  ne  se  fait  Thistorien,  et  aussi  le  juge,  des 
opinions  de  ses  devanciers.  C'est,  à  ce  point  de  vue,  une  élude 
intéressante,  et  quelque  peu  nouvelle,  attendu  que  les  autres  théo- 
logiens sont  trop  absorbés  par  leurs  élucubrations  personnelles 
pour  songer  à  faire  œuvre  de  critique.  Il  est  nécessaire  cepen- 
dant de  s'arrêter  de  temps  en  temps  pour  résumer  et  fixer  la 
doctrine.  C'est  ce  que  fait  ici  Albou,  en  partageant  les  assertions 
avancées  sur  la  prescience  en  deux  classes,  suivant  qu'elles  pen- 
chent du  côté  de  la  possibilité  ou  du  côté  de  la  nécessité,  les 
désapprouvant  toutes  deux,  se  montrant  jaloux  de  les  main- 
tenir en  parfait  équilibre,  sans  les  laisser  empiéter  l'une  sur 
l'autre,  et,  sous  ce  motif,  faisant  ses  réserves  contre  la  théorie  de 
Saadiaet  du  Khozari,  qu'il  accuse  de  sacrifier  un  peu  trop  la 
prescience  à  la  nature  du  possible ,  imputation  qui  se  rapporte 
à  l'assertion  répétée  par  les  deux  théologiens  :  que  les  choses  n'on  t 
pas  lieu  parce  que  Dieu  les  sait  d'avance,  mais  que  plutôt 
Dieu  les  sait  parce  qu'elles  se  font.  Si  cette  réserve  est  juste,  et 
nous  l'avons  indiquée  déjà  dans  notre  appréciation  sur  Saadia, 
elle  constitue,  à  l'égard  des  deux  illustres  théologiens,  un  éloge 
bien  plus  qu'un  blâme;  il  convient,  en  effet,  de  leur  savoir 
gré  d'avoir  puissamment  réagi  contre  le  principe  de  fatalité, 
dont  on  ne  saurait  contester  l'influence  exercée  sur  la  Tradition 
rabbinique.  Du  reste,  l'auteur  n'est  nullement  d'humeur  à  sa- 
crifier la  liberté  à  la  prescience  ;  il  n'admet  pas  même  cette  trans- 
action imaginée  par  quelques  penseurs  et  d'après  laquelle  les 
faits  humains  sont  nécessaires  par  leur  cause  et  possibles  par 
eux-mêmes.  Cela  n'équivaudrait-il  pas  à  dire  que  nos  actes  sont 
tout  à  la  fois  nécessaires  et  possiblesl  Assurément,  l'alliance 
des  contraires  n'est  pas  une  solution.  Mais  que  faire,  alors? 
Lequel  des  deux  éléments  doit  céder  le  terrain?  Est-ce  le  pos- 
sible ou  le  nécessaire,  la  liberté  ou  la  prescience?  Ni  l'une  ni 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE   ARBITRE.         229 

Tantre,  parce  que  Tune  et  Taatre  joaissent  d^une  indestructible 
réalité,  la  possibilité  s'appayant  sur  Texpérience  sensible,  la 
prescience  sur  TUistoire  sainte,  sur  cette  révélation  qui  s*est 
continuée  pendant  plus  de  huit  siècles,  depuis  Moïse  jusqu*à  la 
chute  du  peuple  de  Dieu,  et  dont  Tauthenticité  n'est  pas  plus 
contestable  que  celle  qui  est  perçue  par  nos  organes.  Quant  à 
la  conciliation  des  deux  principes,  nous  ayons  vu  qu'il  se  range 
entièrement  sous  la  bannière  de  Maimonide ,  enseigne  avec  lui 
que  nous  n'avons  pas  à  nous  en  préoccuper,  attendu  que  la 
prescience  de  Dieu  se  perd  dans  les  profondeurs  de  l'infini,  qu'il 
en  est  de  la  prescience  comme  de  la  sagesse,  comme  de  la  puis- 
sance, comme  de  l'unité,  comme  de  l'éternité  de  Dieu,  autant 
d'entités  saisissables  parleurs  effets,  mais  inaccessibles  par  leur 
essence.  La  théologie  doit  s'arrêter  à  ces  limites,  et  ne  pas  courir 
risque  de  s'abimer  dans  un  gouffre,  ou,  comme  dit  la  Tradition, 
de  se  noyer  dans  une  mer  sans  fond. 

S""  Le  libre  arbitre.  —  Il  faut  d'abord  rendre  hommage  aux 
considérations  présentées  par  Albou  sur  l'influence  planétaire 
ou  stellaire,  qu'on  ne  saurait  éliminer  d'une  étude  sur  la  liberté 
humaine,  et  qui  joue  d'ailleurs  un  certain  r6Ie  dans  la  Tradition. 
Sans  nier  cette  influence,  il  la  réduit  h  des  proportions  assez 
étroites,  en  faisant  justice  des  exagérations  et  des  folies  aslro-* 
logiques.  Il  envisage  au  même  point  de  vue  que  nous  les  pro- 
positions contradictoires  que  la  Tradition  exprime  à  ce  propos, 
et  qui  ne  sont  pas  autre  chose  que  le  destin  aux  prises  avec  l'i- 
nitiative humaine,  qui,  par  des  efforts  énergiques,  peut  en 
triompher.  Cette  thèse  de  l'auteur  au  sujet  de  l'existence  d'une 
certaine  mesure  de  fatalité  se  lie  à  la  partie  originale  de  son 
système,  nous  voulons  dire  à  sa  classification  des  actes  humains, 
dont  nous  allons  nous  occuper.  Nous  ne  savons  pas  pourquoi  l'au^ 
teur  laisse  celle  duKhozari  pour  en  adopter  une  nouvelle,qui  nous 
parait  moins  rationnelle  ;  on  ne  se  rend  pas  bien  compte  de  ces 
actes  mixtes,  mi-partie  libres ,  mi-partie  nécessaires,  et  dont  il 
est  difficile,  par  conséquent,  de  déterminer  le  degré  de  respon- 
sabilité. Pourquoi  aussi  passe-t-il  sous  silence  toute  une  classe 
de  faits  que  le  Khozari  désigne  sous  le  nom  de  divins?  Il  est 


Digitized  by  VjOOQIC 


230  DIXIÈME   DOGME. 

clair  pourtant  que  rëlëmeut  du  surnaturel ,  notamment  les  mi- 
racles et  la  révélation  prophétique,  ne  rentrent  ni  dans  le  cadre 
du  possible  ni  dans  celui  de  la  fatalité. 

Si  une  division  exacte  était  possible  en  pareille  matière,  nous 
préférerions  celle  qui  n'admet  que  deux  catégories ,  Tune  com- 
prenant tous  les  actes  libres,  Tautre  tous  les  actes  non  libres. 
Dans  la  première  nous  rangerions  tous  ceux  qui  prennent  leur 
source  dans  notre  for  intérieur,  qui  sont  précédés  d'une  délibé- 
ration, qui  se  réalisent  à  la  suite  d'une  opération  intellectuelle. 
Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  le  libre  arbitre  à  son  siège, 
sa  résidence,  dans  notre  faculté  intelligente;  il  ne  reconnaît 
pour  siens  que  les  actes  qu'il  a  préparés,  médités,  inspirés  et 
recommandés;  mais  il  refuse  la  paternité  de  tous  ceux  qui  ne 
procèdent  pas  du  mot,  à  la  formation  et  à  la  perpétration  desquels 
il  n'a  pas  contribué,  à  tous  ceux  qui  ont  reçu  l'impulsion  du 
non^moi^  que  cette  impulsion  vienne  du  monde  extérieur,  de 
la  nature  ou  de  Dieu  lui-même.  Les  actes  du  mot,  du  véritable 
moi,  àa  moi  interne,  senties  actes  libres;  tous  les  autres  forment 
lasecofide  catégorie,  celle  des  actes  non  libres.  Celle  classiti* 
cation  nous  semble  conforme  à  notre  sens  pratique.  Celui-ci,  en 
effet,  sait  fort  bien  démêler  rorigine  de  nos  actes.  Il  attribue 
soit  à  nous,6oit  à  nos  semblables,  c'est-à-dire  à  d'autres  mot,  les 
actions  libres,  portant  avec  elles  leur  certificat  d  origine,  recon- 
naissables  par  le  signe  de  l'initiative  personnelle,  par  des  traces 
perceptibles  de  la  conception,  de  la  délibération  et  de  la  résolu- 
tion internes,  élaborée  dans  les  officines  de  la  conscience.  U 
possède  de  même  une  espèce  d'intuition  qui  lui  fait  reconnaître  à 
première  vue  les  faits  qui  ne  procèdent  pas  de  la  liberté  morale, 
et  qu'il  faut  attribuer  soit  à  la  nature  physique,  soit  à  une  pres- 
sion externe,  soit  aux  désordres  de  l'organisme,  ou  enfin  à  une 
influence  surnaturelle.  Donc,  encore  une  fois,  il  n'y  a  que  deux 
sortes  d'actions:  les  actes  libres  et  les  actes  non  libres,  ou,  en 
d'autres  termes,  les  actes  intelligents  et  ceux  qui  ne  le  sont  pas. 
Cette  division  a  encore  l'avantage  de  s'appliquer  à  nos  senti- 
ments et  à  nos  passions.  Parleur  essence,  nos  sentiments  et  nos 
passions  ne  sont  pas  libres  — nous  ne  sommes  pas  libres  de  sentir 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PUESCIERCE   DIVINE    ET    DU    LIBRE   ARBITRE.         231 

oa  de  ne  pas  senlir,  de  désirer  ou  de  ne  pas  désirer  —  mais  nous 
avons  la  faculté  de  les  juger,  de  les  régler,  de  les  refréner  ou 
de  leur  l&cher  la  bride,  de  nous  en  faire  les  maîtres  ou  les 
esclaves. 

Si  nous  cherchons  bien,  nous  trouverons  cette  dualité  dans 
les  textes  mêmes  de  la  Loi  qui  proclament  le  libre  arbitre.  Moïse 
lui-même  réduit  les  actions  humaines  ù  deux  classes,  qu  il  appelle 
le  bien  et  le  mal,  ou  la  vie  et  la  mort,  ou  la  bénédiction  et  la 
malédiction.  Mais  où  le  législateur  place-t-il  la  vie,  le  bien  et  la 
bénédiction?  Dans  Tobéissance  à  Dieu  etdansTexécution  de  ses 
lois,  c'est-à-dire  dans  un  ensemble  d  actes  qui  exigent  un  effort 
de  raison  et  de  volonté,  qui  réclament  une  constante  et  vigou- 
reuse initiative.  Où  met-il,  au  contraire,  le  mal ,  la  mort  et  la 
malédiction?  Dans  la  désobéissance  à  Dieu,  dans  Tabandon  de 
la  Loi,  dans  la  prédominance  des  passions  sur  le  devoir,  c*est- 
à-dire  du  non-moi  sur  le  moi ,  quand  nous  cédons  aux  sens,  à 
Tinstinct  brutal,  à  la  voix  de  Tintérét ,  aux  suggestions  de  Tor- 
gueil ,  h  toutes  ces  sollicitations  qui  étouffent  la  voix  de  la  con- 
science et  nous  font  aliéner  notre  liberté  au  profit  de  jouissances 
bestiales.  Nous  avons  insisté  sur  ce  point  parce  qu'en  définitive, 
s'il  importe  de  connaître  la  nature  et  les  ressorts  du  libre  arbi- 
tre, il  n'importe  pas  moins,  à  coup  sûr,  de  le  diriger  vers  le  but 
que  Dieu  lui-même  a  voulu  lui  assigner. 

§  6.  Erama. 

Nous  terminerons  cet  exposé  théologique  sur  la  science  et  la 
prescience  de  Dieu  par  l'étude  dlsaac  Erama,  qui  a  le  mérite 
de  récapituler  les  principales  opinions  ayant  cours  dans  Técole, 
et  de  les  soumettre  à  une  discussion  dont  elles  sortent  presque 
toutes  blessées  et  mutilées.  «  Il  combat  d'abord  l'opinion  du 
«  célèbre  rabbi  Lévy  Ben  Guerschom  (Gersonide)  (!),  d'après 
«  laquelle  Dieu  ne  connaîtrait  les  choses  possibles  que  par  leur 

(I)  Akéda,  diiseruiira  19. 


Digitized  byCjOOQlC 


SS9  DIXIÈME   DOGME. 

<  rapport  avec  Tordre  général,  qai  a  élé  réglé  ane  fois  poar 
«  toutes  dès  Torigine  de  la  création.  Mais,  comme  le  libre  arbi- 
«  tre  est  indépendant  de  Tordre  naturel,  il  se  peut  que  ce  que 
a  les  hommes  accomplissent  librement  diffère  essentiellement 
«  de  ce  que  leur  action  devrait  être  d'après  les  règles  primor- 
«  diales,  c'est-à  dire  d*après  la  prescience  de  Dieu.  Dieu,  dit 
«  Ralbag,  ne  peut  connaître  d'avance  les  actes  que  par  le  côté 
a  qui  rend  cette  connaissance  possible,  c'est-à-dire  au  moyen 
a  de  Tordre  éternel  et  préétabli;  mais  ces  mêmes  actes  resten  t 
«  inconnus,  même  à  Dieu,  en  tant  que  possibles,  contingents, 
«  dépendant  de  la  volonté  humaine.  Il  pose  ce  dilemne  :  ou  les 
a  actes  sont  prévus,  et  alors  ils  ne  sont  pas  possibles,  mais  né- 
«c  cessaires;  ou  bien  ils  sont  possibles,  mais  alors  ils  ne  sont  pas 
«  prévus.  Appliquant  cette  argumentation  à  Thistoire  de  So- 
ft dôme,  où  Dieu  dit  :  «  Je  vais  voir  ce  qu'ils  ont  fait  »,  Ralbag 
«  interprète  ces  paroles  de  la  manière  suivante  :  Dieu  voulait 
«  voir  les  actes  des  habitants  de  Sodome ,  parce  que  ces  actes , 
«  eu  égard  à  leur  nature  possible ,  pouvaient  bien  ne  pas  être 
«  tels  que  Dieu  les  avait  prévus,  suivant  les  données  de  Tordre 
«  naturel  (1). 

«  Ërama  combat  énergiquement  cette  hypothèse,  qui  ne  lais- 
«  serait  à  Dieu  qu'une  connaissance  imparfaite  et  incomplète , 
«  en  s'appuyant  sur  l'autorité  de  Hasdaî  (2).  Il  réfute  ensuite 
«  Hasdaî  lui-même,  qui,  par  une  espèce  de  transaction  dogma- 
«  tique,  voudrait  insinuer  que  nos  actes,  possibles  par  eux- 
«  mêmes,  sont  nécessaires  par  leurs  causes  (3).  Qu'est-ce-que 
a  des  actes  qui  réunissent  en  eux  les  contraires,  étant  tout  à 
«(  la  fois  possibles  et  nécessairesl  Aussi  repousse-l-il  toutes  ces 
«  hypothèses  logiques,  mais  tout  particulièrement  celle  de 
«  Gersonide  :  car,  dit-il  avec  raison,  d'après  cette  dernière, 
«  Dieu  ne  pourrait  jamais  connaître  les  actes  possibles,  ni 

(l)  Ralb»g,  eomnenUlro  iiir  UThora;  (s)  Noai  avoni  tq  oetie  opinion  ^gmle- 

Cenète,  XVIII,  tl,  et  Mllhaoolh,  Une  III,      nent  citée  et  réfutée  par  Albon.  Voy.  ci- 


De  la  eonnûisManee  divine. 
(i)  Anlcnr  dn  liTre  dogmallqne  Lumière 

divine,  'n  n'îX 


dessus,  S  5. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE  ARBITRE.         233 

«  avant,  ni  après  leur  réalisation,  attend  a  que  cette  connais- 
«  sance  impliquerait  un  changement,  un  perfectionnement  en 
a  Dieu.  Non,  conclut-il,  la  science  de  Dieu  est  complète  et 
«  parfaite,  comme  il  résulte  clairement  de  la  doctrine  bibli- 
«  que(l). 

«r  L*auteur  passe  ensuite  à  l'opinion  dlbn  Ezra  (2),  qui  mé- 
«  rite  d*élre  connue.  Ibn  Ezra  pense  que  Dieu  connaît  les 
«  choses  particulières,  non  par  leur  nature  individuelle,  mais 
«  en  tant  que  faisant  partie  du  tout,  comme  se  rattachant  au 
«  général,  et  il  appelle  cela  un  mystère  de  la  Thora.  Voici 
«  comment  Ërama  développe  celte  thèse,  après  une  nouvelle 
H  sortie  contre  Gersonide,  qui  prétendait  y  trouver  la  confir- 
«  malion  de  la  sienne  propre.  Suivant  Fauteur,  Ibn  Ezra  vent 
c  dire  que  la  science  de  Dieu  suit  une  marche  tout  opposée  à 
a  la  science  de  Thomme.  Celle-ci  va  du  particulier  au  général; 
«  Thomme  n'arrive  à  la  connaissance  du  général  qu'en  passant 
«  de  l'analyse  à  la  synthèse,  en  procédant  par  voie  d'induction. 
«  Chez  Dieu  c'est  tout  le  contraire;  il  ne  connaît  le  particulier 
«  que  parce  qu'il  découle  du  général.  «  Dieu  est  lui-même  le 
«  tout,  dit-il  dans  son  langage  énigmalique;  il  ne  connaît  donc 
«  le  partiel  que  comme  faisant  partie  du  total.  »  appliquant  ce 
«  principe  au  texte  en  question ,  lorsque  Dieu  dit  :  «  Je  vais 
a  descendre  et  voir  si  les  habitants  de  Sodome  sont  aussi  con- 
«  pables  qu'ils  le  paraissent,  »  ibn  Ezra  prétend  que  cette 
«  descente  de  Dieu  signiQe  l'opération  à  laquelle  il  se  livre  eu 
u  quittant  les  hauteurs  de  la  généralité  pour  s'occuper  des 
«  détails  de  la  création,  des  individus,  en  tant  qu'ils  touchent 
a  à  l'ensemble,  c'est-à-dire  au  système  général  de  l'univers. 
«  Sans  l'adopter  pour  son  propre  compte,  Érama  ne  semble 
«  pas  infirmer  la  théorie  de  l'illustre  commentateur.  » 

Il  est  de  fait  que,  si  l'on  tient  absolument  à  une  transaction, 
à  une  conciliation  métaphysique  entre  la  prescience  de  Dieu  et 
la  nature  du  possible,  l'opinion  dlbn  Ezra  est  probablement 


(I    Dealer  ,  XX\1,  iO-19.  (i)  Ibn  Exra,  eommeiil.  rar  U  Tbora» 

GcnèM,  XYIlI,ii. 


Digitized  by  VjOOQIC 


S34  DIXIÈME   DOGME. 

la  seule  qui  soalëve  un  coin  du  voile,  qui  contienne,  sinon  la 
solution  directe,  du  moins  un  élément  essentiel  de  la  solution. 
En  effet,  s'il  est  vrai  que  Dieu  ne  perçoit  les  choses  elles  êtres 
particuliers  que  par  leur  contact  avec  Tuniversel,  la  liberté  hu- 
maine devient  dès  lors  un  fait  non  seulement  possible,  mais 
raisonnable;  elle  peut  s^étendre  sur  un  vaste  espace,  se  mouvoir 
et  s*exercer  dans  un  large  cercle,  dont  les  rayons  portent  jusqu*à 
la  limite  tracée  par  le  plan  général  de  la  création.  Et  nous  ne 
pouvons  nous  défendre  de  faire  remarquer  que  cette  opinion 
est  conforme  à  ce  que  nous  avons  trouvé  nous-méme  dans  nos 
recherches  bibliques  et  traditionnelles  sur  cette  grave  question. 
Oui,  rÉcriture  et  la  Tradition  enseignent  à  Tenvi  que  Thom- 
me  peut  choisir  sa  voie,  opter  pour  tel  ou  tel  sentier;  mais,  quel 
que  soit  celui  qu'il  préfère  et  qu'il  se  décide  à  suivre  dans  la 
plénitude  de  son  libre  arbitre,  Dieu  le  sait  et  ne  manquera  pas 
de  le  faire  aboutir  au  but  fixé  par  sa  sagesse  infinie,  immuable 
comme  sa  volonté.  C'est  là  le  point  important,  que  la  discus- 
sion théologique  est  loin  d  avoir  épuisé. 

Hais  Ërama  ne  se  borne  pas  à  cette  fonction  de  critique.  Il 
traite  la  question  pour  son  propre  compte  h  propos  du  sacriQcc 
d'Isaac  (1),  et  nous  allons  reproduire  en  substance  sa  disserta- 
tion. —  «  La  connaissance,  dit-il,  est  aussi  nécessaire  au  sage 
a  que  la  sensation  à  l'animal  :  si  l'animal  en  cessant  de  sentir 
«  cesse  de  vivre,  le  sage,  à  son  tour,  qui  cesse  de  connaître, 
«  perd  sa  qualité  d'être  intelligent.  Or,  Dieu,  étant  le  sage  par 
«  excellence,  ne  peut  être  qu'essentiellement  connaissant.  Là- 
«  dessus  pointde  difficulté,  et  la  philosophie  est  d'accord  avec  la 
«c  religion.  Où  commence  la  divergence  d'opinion,  c'est  à  pro- 
«  pos  de  la  nature  de  la  connaissance  de  Dieu.  Les  uns  pré- 
«  tendent  que  Dieu  ne  saurait  percevoir  les  faits  particuliers, 
«  attendu  que  ces  faits,  successifs  et  multiples  de  leur  nature, 
«  impliqueraient  en  Dieu  le  changement  et  la  pluralité  :  Dieu 
«  ne  connaît  donc  proprement  que  lui-même  ;  sa  science  se 
«  confond  avec  son  essence,  de  manière  que  le  sujet  qui  per- 

(1)  ÀkÀla,  disseruiionll. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PRESCIEÏVGE   DlVl.NE   ET    DU   LIBRE   ARBITRE.         233 

«  çoil  et  Tobjet  qai  est  perça  n'en  forment  qu'an.  Les  autres, 
(f  rejetant  cette  hypolhèse,  qui  impale  à  Dieu  l'ignorance  de 
«  tout  ce  qui  n'est  pas  lui,  c'est-à-dire  de  la  création  tout 
«  entière,  se  voient  bien  forcés  d'arriver  à  une  conclusion  tout 
«  opposée,  à  savoir  que  Dieu  connaît  tout,  le  ciel,  la  terre,  les 
«  éléments,  l'homme  et  l'animal  ;  il  connaît  le  général  et  le 
«  particulier,  le  nécessaire  et  le  possible  ;  il  les  connaît  non 
«  pas  explicitement,  mais  implicitement;  il  les  connaît  par  le 
«  fait  qu'il  se  connaît  lui-même,  comme  les  effets  émanant 
ff  de  certaines  causes,  lesquelles  remontent  à  la  cause  des 
t  caases,  c'est-à-dire  à  lai-même.  Il  s'ensuit  que,  par  la  simple 
ff  connaissance  de  lui-même,  Dieu  embrasse  dans  une  percep- 
«  tion  unique  toutes  les  existences  multiples,  variables,  néccs* 
«  saircs  ou  contingentes,  sans  que  celte  variété  et  celte  mulli- 
0  plicité  réagissent  sur  lui,  par  le  motif  qu'il  ne  perçoit  pas 
a  tel  individu  ou  tel  phénomène  en  particulier,  ce  qui  consti- 
«  tuerait  des  perceptions  externes  ;  mais  il  sait  tout  ce  qui  peut 
«(  et  doit  découler  d'une  cause  quelconque,  dans  le  temps 
«  comme  dans  l'espace.  En  un  mot,  il  connaît  les  choses,  non 
«  pdsohjeclivement^  mîiis  subjectivement,  ou,  pour  mieux  dire, 
«  virtuellement^  par  leurs  causes  plutôt  que  par  elles-mêmes. 
«  Appliquant  celle  thèse  au  temps  et  à  l'espace,  ils  en  dédui- 
«  sent  qu'il  n'y  a  pour  Dieu  ni  passé  ni  futur,  pas  plus  que 
a  diversité  et  pluralité,  mais  qu'il  embrasse  tous  les  moments 
«  du  temps,  avec  tous  les  faits  auxquels  il  sert  de  mesure,  de 
«  même  que  toutes  les  parties  de  retendue,  dans  une  percep- 
a  tion  également  unique.  Donc  il  n'y  a  pour  Dieu  ni  successi- 
«  vile  ni  multiplicité.  Il  perçoit  tout  dans  l'unité  et  dans  le 
«  présent,  de  façon  que  la  succession  et  la  variété  ne  peuvent 
t  se  développer  que  dans  le  sens  de  la  connaissance  de  Dieu  : 
«  ce  sont  elles  qui  se  règlent  sur  la  science  de  Dieu,  et  nulle- 
«  ment  la  science  de  Dieu  sur  leur  nalure  contingente. 

a  Érama  ne  veut  pas  plus  de  la  seconde  que  de  la  première 
c  opinion  ;  il  les  repousse  toutes  deux  au  nom  de  la  religion. 
«  L'Êcrilure,  dit-il,  nous  montre  partout,  depuis  le  commen- 
«  cernent  jusqu'à  la  fln,  dans  la  Genèse,  dans  la  Loi  et  dans 


Digitized  by  VjOOQIC 


230  DIXIÈME   DOGME. 

«  rhistoire,  elle  nous  montre  un  Dieu  connaissant  les  choses 

c  par  leurs  effets  comme  par  leurs  causes,  par  Tobjet  comme 

c  par  le  sujet,  à  Tétat  réel  comme  à  Tétat  virtuel,  les  faits 

«  particuliers,  individuels,  et  les  faits  collectifs  et  généraux, 

t  leur  successivitë,  leur  antériorité  et  leur  postériorité  non 

«  moins  que  leur  actualité.  11  s'en  référé  à  Topinion  de  Maî- 

«  monide,  qui  proclame  la  science  de  Dieu  parfaite,  complète, 

«  directe,  etc.  (1).  Cependant,  tout  en  s'inclinant  devant  Tau- 

«  torité  du  grand  docteur,  devant  le  non  possumtAS  prononcé 

«  par  celui-ci,  Ërama  n'hésite  pas  à  rentrer  dans  Tarène  de  la 

«  discussion  et  à  tenter  la  solution  des  objections  faites  contre 

«  la  connaissance  de  Dieu.  Ces  objections,  dit-il,  sont  au  nom- 

t  bre  de  cinq,  dont  voici  les  formules  :  1**  La  connaissance 

«  objeclive  impliquerait  en  Dieu  une  certaine  perfectibilité  réa- 

«  Usée  par  cette  connaissance,  toute  perception  d'un  objet 

«  quelconque  constituant  une  perfection  pour  le  sujet;  S'^La 

«  perception  de  Tobjet  par  le  sujet  aboutit  à  une  sorte  d'iden- 

€  tification  de  celui-ci  avec  celui-là,  c'est-à-dire  que  Dieu  s'i- 

«  dentiQerait  avec  les  objets  qu'il  perçoit,  avec  le  matériel  et 

«  le  contingent;  3"*  Entre  le  sujet  et  l'objet  il  faut  un  rapport, 

«  un  lien  qui  les  unisse  ;  mais  quel  rapport,  quel  lien  peut-il 

«  y  avoir  entre  la  matière  brute  et  l'esprit  pur?  4"*  Tous  les 

«  fait3  possibles  se  passent  dans  le  temps,  sont  soumis  à  la  loi 

«  de  l'antériorité  et  de  la  postériorité,  tandis  que  Dieu  et  sa 

«  connaissance  sont  en  dehors  du  temps  ;  S"*  Le  désordre  mo- 

«  rai ,  le  bonheur  du  méchant  et  le  malheur  du  juste,  sont  in- 

«  conciliables  avec  la  science  de  Dieu.  Suivant  les  errements 

«  de  tous  les  organes  de  l'école  théologique  sur  la  connexité 

t  du  livre  de  Job  avec  ces  questions  relatives  à  la  science  et  à 

«  la  Providence,  il  croit  trouver  ces  objections  énumérées  dans 

«  la  première  réponse  de  Job  à  Bildad  (2).  Hais,  comme  sur 

«  ces  cinq  objections  il  n'y  en  a  que  trois,  la  première. 


f  t)  Ceci  ne  paraît  pu  toat  k  fait  exact,      ci-dessui ,    et   cf.  Guide  ,     tll^  partie  , 
MaToDOnlde  déclarant  la  connaUtance  de  Dieo      chap.  âl . 
êëkjêftipe,  el   non   okjfctin.    Yoy.   %  k,  (9)  Jvb,  X,  5-6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU    LIBRE   ARBITRE.         237 

ff  la  deuxième  et  la  quatrième,  qui  soient  à  Tadresse 
«r  directe  de  la  connaissance  de  Dieo,  les  deux  autres 
0  a^ant  trait  au  rapport  entre  Tesprit  et  la  matière,  à  la  Provl- 
9  dence  plutôt  qu'à  la  science  divine ,  Ërama  ne  s  occupe  ici 
e  que  de  la  solution  des  trois  premières,  que  nous  allons  trans* 
«  crire  :  —  4®  Dieu,  prétend-on,  ne  saurait  percevoir  les  faits 
a  matériels,  lui  qui  est  Tesprit  pur.  —  C'est  comme  si  Ton  di- 
i  sait,  réplique-t-il,  que,  les  myopes  ne  voyant  qu'avec  des  lu- 
«  nettes,  il  est  impossible  de  voir  sans  lunettes  ;  —  ou  encore 
«  que,  les  perclus  marchant  avec  des  béquilles,  on  ne  peut 
«  marcher  sans  béquilles!  —  Sachons  bien  que,  si  la  vue  du 
«  myope  est  d'une  moindre  portée  que  celle  de  l'individu  qui 
«  n'est  pas  myope,  si  la  marche  du  boiteux  est  moins  sûre  que 
«  celle  de  l'homme  qui  possède  toute  l'élasticité  de  ses  jambes, 
e  la  vue  organique,  en  général,  n'est  qu'une  imitation,  lointaine 
«  et  des  plus  imparfaites,  de  la  vue  de  Tesprit.  Ainsi  l'objection 
«  tourne  au  profit  de  la  science  de  Dieu,  par  cette  raison  que 
«  l'usage  partiel  et  défectueux  de  nos  organes  implique  chez 
«  celui  qui  en  est  Tauteur ,  non  pas  les  mêmes  organes ,  mais 
«  la  vue  ou  la  connaissance  qu'il  s'agit  d'obtenir  avec  ces  orga- 
«  nés.  Parce  que  Dieu  ne  perçoit  pas  les  objets  avec  nos  organes 
«  vicieux,  il  ne  pourrait  les  percevoir  autrement  et  mieux  que 
«  nous  au  moyen  de  sa  science  dégagée  de  toute  imperfection  ! 
»  —  9r  bien  serait  perfectible  ;  il  acquerrait  une  certaine  per- 
«  fection  par  la  perception  des  choses  physiques.^»  C'est  une 
«  hypothèse  gratuite,  répond  Arama.  Ne  perdons  pas  de  vue 
«  qu'il  y  a  deux  connaissances ,  la  connaissance  de  l'éternel  « 
«  de  l'immuable,  du  spirituel,  c'est-à-dire  la  vraie  connais- 
<  sance,  et  puis  celle  du  possible,  du  contingent,  du  temporel, 
«  qui  n'en  est  pas  une,  à  vrai  dire  ;  elle  n'a  pas  d'existence  pro- 
«  pre,  mais  purement  contingente.  En  voici  un  exemple  :  Je 
«  sais  qu'un  tel  s'est  marié ,  qu'il  a  construit  une  maison  » 
«  planté  une  vigne,  etc.;  est-ce  que  cela  ajoute  quelque  chose 
«  &  ma  connaissance,  à  ma  science  réelle?  Assurément  non  ; 
«  la  seule  chose  qui  en  résulte,  c'est  que  je  ne  suis  pas  dans 
«  rignorance  de  ces  faits.  11  s'ensuit  qu'à  l'égard  de  toutes  les 


Digitized  by  VjOOQIC 


238  DIXIÈME   DOGME. 

«  notions  de  ce  genre,  connaître  csl  un  terme  impropre^  qu'il 
«  faut  remplacer  par  cet  autre  :  ne  pas  ignorer.  Appliquant 
<(  ce  raisonnement  à  Dieu  lui-même,  nous  sommes  forcés 
«  d*en  conclure  que  la  connaissance  du  possible  et  du  contins- 
«  gent  n^ajoule  absolumenl  rien  à  la  science  de  Dieu,  ne  lui 
«  apporte  aucune  perfection  qu'il  ne  possède  déjà;  ce  qui  est 
«  vrai,  c'est  qu'à  cause  même  de  sa  perfection  primitive.  Dieu 
«  ne  peut  rien  ignorer.  —  i""  Quant  à  TobjccUon  basée  sur  la 
«  succession  des  faits  dans  le  temps,  tandis  que  Dieu  est  hors 
«  du  temps,  l'auteur  croit  pouvoir  la  résoudre  encore  par  la 
«  démonstration  opposée  à  la  seconde  objection.  C'est  vrai, 
«  dit-il,  Dieu  ne  connaît  pas  dans  le  temps;  mais  ce  qui  n'est 
«  pas  moins  vrai,  c'est  que  Dieu  n'ignore  rien,  qu'il  ne  peut 
«  rien  ignorer,  pas  plus  le  possible  que  le  nécessaire,  pas  plus 
«  le  temporaire  que  l'élernel.  Il  n'ignore  pas  plus  qii^une 
«  chose  est,  a  ëlé  ou  sera,  qu'il  n'ignore  une  réalité  quelcon- 
«  que.  Ni  le  temps  ni  l'espace  ne  peuvent  se  soustraire  à  sa 
«  connaissance,  sans  qu'il  en  résulte  d'ailleurs  pour  Dieu 
«  changement  ou  modiQcation,  sa  connaissance  restant  ce 
«  qu'elle  doit  être,  c'est-à-dire  immuable  et  universelle.  Cetle 
«  assertion,  Érama  l'élève  à  la  hauteur  d  un  principe  en  sou- 
a  tenant  que  toutes  les  fois  que  l'Écriture  atlribue  à  Dieu  la 
«  connaissance  du  contingent  a  hommes  et  choses ,  actes  ou 
«  pensées  » ,  elle  veut  dire  seulement  que  Dieu  ne  les 
«  ignore  pas. 

«  L'auteur  prétend  trouver  la  sanction  de  sa  théorie  dans 
c  les  paroles  prononcées  par  Dieu  après^  le  sacrifice  d'Isaac  : 
«  Maintenant,  dit  l'ange  du  Seigneur,  je  sais  que  tu  es  un 
«  homme  craignant  Dieu  (1)  »,  paroles  qu'Erama  interprète 
«  ainsi  :  «  Je  sais  dans  le  présent  ce  que  je  savais  déjà  dans 
«  le  passé;  je  connais  maintenant  ta  piété  à  Vélat  de  réalité 
«  comme  je  la  connaissais  aiiparavant  à  Veiat  de  puissance.^ 
«  Selon  lui,  Tépreuve  découle  du  même  principe;  oui,  l'é- 
«  preuve,  qui  de  prime  abord  semblerait  impliquer  en  Dieu 

(1)  Genèie.UII,  li. 


Digitized  byCjOOQlC 


DE   LA   PAESG1£KCE   DIVIIVB   ET   DO   LIBRE  ARBITRE.         239 

c  une  connaissance  acquise,  une  perception  nouTelle,  Té* 
«  preuve  n'a  d'autre  but  que  de  nous  montrer  Dieu  connais- 
a  sant  les  faits  dans  leur  réalité  extérieure,  comme,  avant  leur 
a  consommation,  il  les  connaissait  dans  leur  virtualité.  Et  cela 
«  est  d'autant  plus  vrai,  fait-il  remarquer,  que  ce  qui  n'existe 
H  pas  n'est  pas  plus  susceptible  d'être  connu  que  d'élre  ignoré. 
«  Il  s'ensuit  que  l'épreuve,  par  cela  seul  qu'elle  existe,  ne  peut 
«  être  ignorée  de  Dieu  dans  aucune  de  ses  phases,  ni  antérieu- 
«  rement,  ni  postérieurement  à  sa  manifestation. 

a  II  n'est  pas  plus  embarrassé  de  la  partie  la  plus  difOcile 
«  du  problème,  nous  voulons  dire  de  l'antagonisme  entre  la 
«  prescience  divine  et  la  double  nature  du  possible.  Ge  n'est 
c  pas  la  prescience  qui  rend  le  fait  nécessaire;  c'est,  au  con* 
tt  traire,  la  réalité  du  fait  qui  implique  la  prescience.  Cet  ar- 
«  gument  de  l'auteur  n'est  pas  la  simple  répétition  de  celui 
«  qui  a  été  développé  par  Saadia  et  par  le  Khozari(l).  Non; 
f  car  il  a  soin  d'ajouter  que  Dieu  connaît  les  faits  par  la  seule 
«  raison  qu'il  est  incapable  d'ignorance.  En  d*autres  termes, 
«  tout  ce  qui  est  susceptible  de  se  manifester,  soit  en  dehors, 
c  soit  en  dedans  de  nous,  ne  saurait  échapper  à  sa  connais- 
«  sance;  mais  cette  science,  ou,  pour  mieux  dire,  cette  ab- 
«  sence  d'ignorance,  n'exerce  pas  la  moindre  pression  sur  le 
«  fait  lui-môme,  pas  plus  que  sur  la  liberté  de  l'agent  qui  l'ac- 
«  complit  conformément  à  sa  volonté  ». 

APPRÉCIATION    DE    LA   THÉORIE    d'iSAAC   ÉRAMA. 

Par  l'exposé  analytique  que  nous  venons  de  faire  de  sa  doc- 
trine, on  s'aperçoit  qu'il  ne  s'est  pas  laissé  interdire  le  champ 
de  la  spéculation,  malgré  le  non  possumus  professé  par  le 
maître.  Tout  en  rendant  hommage  aux  sages  conclusions  de 
Maïmonide,  tout  en  les  adoptant  au  point  de  vue  religieux,  et 
il  n'est  guère  possible  de  ne  pas  s'incliner  devant  l'infranchis* 

(«}  Voy.  f\JU  but,  mène  chapitre,  ff  I  •!  8. 


Digitized  by  VjOOQIC 


94U  DIXIÊUE    DOGME. 

sable  abtme  qai  sépare  la  connaissance  divine  de  la  connais- 
sance humaine,  Erama  ne  pense  pas  qu'il  faille  fermer  la  porie 
aux  recherches  ihéologiques,  non  pas  sur  la  nature  de  la  pre- 
miëre,  mais  sur  les  rapports  qu'elle  entrelient  avec  les  faits 
émanant  du  libre  arbitre.  Plus  hardi  qu'Albou,  qui  sur  ce 
point  s'en  tient  à  Tarrét  du  grand  docteur,  il  reprend  pour 
son  propre  compte  la  démonstration  logique  essayée  par  Saadia 
et  par  l'auteur  du  Rhozari.  A-t-il  mieux  réussi  que  ses  devan- 
ciers? Sa  solution  est-elle  plus  satisfaisante?  Le  nœud  gordien 
est-il  tranché  ou  dénoué?  Nous  ne  saurions  TafCrmer.  Son  ar- 
gumentation nous  parait  plus  sérieuse,  elle  est  moins  le  résul- 
tat de  la  dialectique  pure ,  elle  ne  tourne  pas  autant  dans  le 
cercle  vicieux  du  syllogisme  ;  mais  elle  n'est  rien  moins  qu'ir- 
réprochable. Tout  bien  considéré,  la  solution  qu'il  nous  offre 
n'est  autre  que  l'application  à  la  prescience  divine  de  la  théo- 
rie de  Maïmonide  sur  les  attributs  en  général.  C'est  assez  dire 
qu'elle  tombe  sous  le  coup  des  inconvénients  que  nous  avons 
signalés  dans  notre  discussion  finale  du  troisième  dogme  ({]. 
En  prenant  la  science  de  Dieu  dans  le  sens  négatif,  c'est-à-dire 
en  remplaçant  la  connaissance  par  la  non-ignorance,  en  affir- 
mant que  telle  est  sa  vraie  signification  toutes  les  fois  qu'il 
s'agit  dans  TËcriture  du  possible  et  du  contingent,  Erama 
prend  ses  conjectures  pour  de  la  certitude,  comme  une  asser- 
tion sans  aucune  preuve  à  Tappui,  plutôt  démentie  que  confir- 
mée, attendu  que  rien  ne  nous  autorise  à  dénaturer  les  affir- 
mations de  la  Bible  en  les  transformant  en  négations.  Dans 
notre  opinion,  ce  théologien  eût  mieux  fait  de  s'en  tenir  à  la 
thèse  du  profond  Ibn  Ezra,  développée  par  lui-même  avec 
une  grande  sagacité,  à  savoir  que  Dieu  connaît  les  choses  par- 
tielles grâce  au  lien  qui  les  unit  indissolublement  au  total,  à 
luniversel.  Nous  avons  montré  les  affinités  de  cette  thèse  avec 
la  doctrine  enseignée  dans  nos  livres  saints,  et  cette  conformité 
sera  toujours  la  pierre  de  touche,  le  critérium  du  système  théo- 
logique \i). 

(I)  Voy  notre  Théodiele,  p.  968-18».  (t)  Voy.  notre  Théodieée,  f.  t-IO. 


Digitized  by  VoOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCE   DIVINE   ET   DU   LIBRE   ARBITRE.         241 


Btsnit  géiérâl  du  Dmin  bogie. 

Les  résamës  partiels  dont  nons  avons  fait  suivre  les  trois 
parties  du  dogme  que  nous  venons  d*ëtudier  dans  ce  long  ex- 
posé, qu^il  n'a  pas  dépendu  dû  nous  d'abréger,  demandent  â 
être  réunis  dans  une  synthèse  finale.  Quels  sont  les  points  quo 
la  Ibëologie  est  autorisée  à  considérer  comme  acquis  en  ma- 
tière de  prescience  divine,  du  libre  arbitre  et  de  la  Providence* 
triple  expression  du  dixième  dogme?  Les  voici,  réduits  à  leur 
plus  grande  simplicité  : 

l""  La  science  de  Dieu  est  parfaite  et  complète,  infaillible  dans 
le  temps  comme  dans  Tespace.  Être  par  excellence,  il  connaît 
tous  lesétres,  irélatvirtuelcommcà  l*élat  réel  ;  cause  première, 
il  perçoit  tontes  les  causes,  secondaires,  médiates,  partielles, 
particulières,  avec  leurs  effets  les  plus  éloignés;  perfection  su- 
prême, il  ne  peut  rien  ignorer,  toute  ignorance  étant  une  im- 
perfection, un  défaut  ;  créaieur,  il  connaît  dans  leurs  moin- 
dres  détails  toutes  les  créatures  qui  remplissent  TUnivers; 
éternel ,  il  embrasse  dans  une  conception  unique  les  êtres  et 
les  faits  qui  se  succèdent  dans  le  temps. 

2<*  L'bomme  possède  le  libre  arbitre  :  il  a  le  choix,  il  a  le 
pouvoir  dans  le  vaste  domaine  du  possible,  avec  cette  réserve 
toutefois  qu'il  ne  le  possède  dans  toute  sa  plénitude  qu'au  point 
de  vue  de  l'existence  interne.  A  cet  égard,  il  y  a  une  distinc- 
tion  essentielle  à  faire  entre  la  liberté  morale  et  les  autres  li- 
bertés. Il  y  a  divergence  d'opinions  sur  l'étendue  de  celles-ci  ; 
nous  avons  constaté  des  nuances  et  des  gradations  dans  les  di- 
verses appréciations  de  la  liberté  sociale.  Les  uns  lui  accor* 
dent  trop,  les  autres  trop  peu.  Parmi  ces  derniers  on  a  pu  ran- 
ger, non  sans  quelque  motif,  certains  organes  de  la  doctrine, 
tant  traditionnelle  que  théologique.  Nous  avons  vu  celle  là 
pencher  parfois  sensiblement  du  côté  de  la  fatalité,  faire  une 
part  plus  ou  moins  large  au  destin,  sous  le  nom  de  Mazzal; 
noas  avons  vu  celle-ci,  par  la  bouche  d'Albou»  reconnaître 

te 


Digitized  by  VjOOQIC 


24i  DIXIÂME   DOGME. 

formellement  cette  influence  et  lui  assigner  sa  place  dans  ren- 
seignement dogmatique.  On  sait  d'ailleurs  que  .cette  croyance 
est  adoptée  jusqu'à  un  certain  point  par  le  sens  commun  et 
qu'elle  se  maintient  ënergiquement  dans  les  milieux  popu- 
Taires.  Mais,  encore  un  coup,  la  liberté  morale,  c'est-à-dire  le 
choix  entre  le  bien  et  le  mal,  entre  le  vice  et  la  vertu,  entre  la 
piété  et  l'impiété,  dépend  entièrement  de  chacun  de  nous; 
toute  puissante  dans  le  mot,  elle  n'a  qu'à  vouloir  pour  triompher 
de  tontes  les  épreuves  que  lui  fait  sentir  le  non-moi.  Telle  est 
la  doctrine  qui  se  perpétue,  constante  et  invariable,  à  travers 
les  trois  cycles  du  judaïsme;  proclamée  à  haute  et  intelligible 
voix  par  Moïse,  lorsqu'il  dit  :  «  J'ai  mis  devant  toi  la  vie  et  la 
mort,  la  bénédiction  et  la  malédiction  :  choisis  la  vie  (1)  »; 
formulée  avec  précision  dans  l'adage  traditionel  :  «  Tout  est  au 
pouvoir  de  Dieu,  excepté  la  crainte  de  Dieu  (2)  »,  elle  est  éle- 
vée à  la  hauteur  d'une  vérité  première  par  tous  les  représen- 
tants de  l'école  théologique. 

S""  Mais  si,  d'un  côté,  la  prescience  divine  et  la  liberté  hu- 
maine sont  affirmées  toutes  deux  avec  la  même  énergie,  avec 
une  égale  persévérance,  la  raison  ne  vient-elle  pas,  de  l'autre, 
les  déclarer  incompatibles,  contradictoires,  s'excluant  Tune 
l'autre?  Tel  est  le  problème  à  peine  indiqué  dans  l'Ëcriture  et 
dans  la  Tradition,  mais  hardiment  posé  par  nos  dogmatistes,  et 
donnant  lieu  à  deux  sortes  de  solutions.  La  première,  mise  en 
avant  par  Maimonide,  a  pour  elle,  outre  l'autorité  de  son  nom, 
la  majeure  partie  des  organes  de  Técole,  et  puis  encore  la  sim- 
plicité même  de  la  solution  :  elle  consiste  à  repousser  l'objec- 
tion par  la  question  préalable,  en  lui  opposant  une  fin  de  non- 
recevoir  fondée  sur  l'impossibilité  radicale  d'assimiler  la  con- 
naissance de  Dieu  à  la  nôtre,  et,  à  plus  forte  raison,  d'en  ar- 
guer contre  la  liberté  humaine.  Le  second  système,  qui  a,  loi 
aussi,  ses  autorités,  puisqu'il  a  été  professé  sans  solution  de 
continuité  pendant  toute  la  période  théologique,  notamment 


(1)  Destér.,  XXX,  19. 

{«)  TilAttd,  Bericboth;  cf.  plot  haut,  II«p«rU6,  ehap.  t,  1 1. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   PRESCIENCB   DITIlfE   ET   DU   LiBRE  ARBITRE.         243 

par  Saadia,  le  Khozari,  Ibn  Ezra,  Gersonide,  et  en  dernier 
lieu  par  Erama,  propose  des  solutions  logiques,  y  applique  la 
démonstration  rationnelle  sous  toutes  ses  formes,  mais,  avouons- 
Ie«  au  détriment  de  la  vraie  théologie,  qui  ne  veut  ni  ne  doit 
asseoir  son  édiQce  que  sur  la  double  base  de  la  révélation  écrite 
et  orale.  Peut-être  la  vérité  est-elle  entre  ces  deux  thèses  abso- 
lues; peut-être  convient-il  de  concilier  entre  elles  la  solution 
orthodoxe  et  la  démonstration  logique,  et,  au  moyen  de  cette 
fusion,  d'aboutir  à  une  nouvelle  solution  tout  à  la  fois  plus 
complète  et  plus  satisfaisante.  En  avons-nous  les  éléments?  Nous 
n'hésitons  pas  à  répondre  par  TafOrmative.  Déjà  nous  en  avons 
trouvé  les  matériaux  dans  certaines  déclarations  bibliques  cor- 
roborées par  des  interprétations  traditionnelles. 

4"*  Au  surplus,  cette  conciliation  théorique  de  la  prescience 
de  Dieu  avec  le  libre  arbitre,  de  la  nécessité  avec  la  nature  du 
possible,  ne  serait-elle  pas,  dans  le  principe  de  la  Providence 
bien  entendue,  de  la  Providence  au  sein  de  laquelle  Tantino- 
mie  vient  se  fondre,  comme  les  frimas  de  Thiver  se  fondent  et 
disparaissent  au  contact  des  rayons  bienfaisants  de  Tastre  du 
jour?  En  déflnitive,  la  Providence  n'est  pas  autre  chose  que  la 
connaissance  de  Dieu  dans  ses  rapports  avec  l'activité  humaine. 
Nous  étions,  par  conséquent,  dans  le  vrai,  en  faisant  porter  son 
nom  au  dixième  dogme;  c'est  bien  sous  ses  saints  auspices 
que  fatalité  et  liberté  se  donnent  la  main  et  signent  un  traité 
d'alliance.  Gela  résulte  du  parallélisme  de  l'ordre  naturel  et  de 
l'ordre  providentiel,  dont  les  racines  sont  si  profondes,  dans 
l'Écriture  comme  dans  la  Tradition;  cela  résulte  mieux  encore 
des  nombreux  aspects  sous  lesquels  le  dernier  s'est  manifesté  à 
nous.  Soit  que  vous  l'envisagiez  au  point  de  vue  de  ses  trois 
grandes  bypostases,  c'est-à-dire  comme  providence  générale, 
nationale  et  individuelle  ;  soit  que  vous  l'observiez  dans  les 
modes  de  son  intervention  directe  dans  nos  affaires,  tantôt  nous 
faisant  sentir  sa  présence  par  l'échec  total  des  prévisions  humai- 
nes, tantôt  nous  avertissant  par  l'aiguillon  de  la  douleur,  par- 
tout et  toujours  nous  attirant  à  elle  par  l'aimant  de  la  prière, 
n'est-ce  pas  toujours  Dieu  nous  prodiguant  ici  les  trésors  de  sa 


Digitized  by  VjOOQIC 


5M4  SmtKB  DOGME. 

sagesse  infinie,  là  les  gr&ces  de  sa  sollicilnde,  c*est-à-dire  pra* 
tiquant  conslammcnt  Talliance  de  noire  libcrlë  avec  les  exi- 
gences de  son  immuable  yolonlé?  Ce  ne  sont  pas  seulement 
les  animosilés  humaines,  mais  aussi  les  antagonismes  de  prin- 
cipes, les  contradiclions  intellectuelles,  qui,  sous  Tinspiralion 
de  la  Protidence,  se' convertissent  en  instruments  de  paix,  de 
concorde  et  d'éternelle  harmonie  (1). 

(f  )  Ifite,  II,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


ci 


ONZIÈME   DOGME. 

DE  LA  BÉMUNÉRÂTION. 


Digitized  by  VjOOQIC 


Digitized  by  VjOOQIC 


« 


ONZIÈME  DOGME. 


DE    LA    REMUNEaATION. 


('3  fr*i  C'i^n)  r^yty^h  njçx  ^^^  rjffo  y^  rm 
ft-nsmai  rvsy^  rph^  D-^rfi»  rrnm  «î  w 
(3  T'i  q?  /30')3  ;  à  7'd  :>»:?£♦) 

Qa'il  est  immense  le  bien  que  tu  réserves  k  ceox  qui  te 
crHÎgnent!  (Ps.  IIXI,  20.) 

Nul  œil  n*a  jamais  tu  ce  que  Dieu  fera  pour  ceux  qui 
eepërent  en  lui  ! 

(Istle,  LXIV,3;  Talmud,  Berachoth,  34  b.) 


Formule  de  Maimonide.  —  v  Croire  que  Dieu  récompense 
«  ceux  qui  accomplissent  les  prescriptions  de  la  loi  el  qu'il 
«  punit  ceux  qui  les  transgressent;  croire  que  cette  récom- 
«  pense  c'est  la  vie  future  et  que  cette  punition  consiste  dans 
«  la  peine  du  retranchement  (ms).  Nous  avons  déjà  suffl* 
«  samment  expliqué  le  dogme  de  la  rémunération  (1).  Le  texte 
«  de  rËcriture  qui  contient  rafQrmation  de  ce  dogme,  c'est 
«  celui  de  TExode  où  Dieu,  répondant  à  Moïse  qui  demande 
«  à  être  effacé  du  livre  sacré  s'il  n'obtient  pas  le  pardon  d'Is- 
«  raêl,  lui  dit:  u  C'est  celui  qui  a  péché  envers  moi  que  j'cffa- 
«  cerai  de  mon  livre  [i).  »  Il  en  résulte  clairement  que  Dieu 
«  connaît  le  juste  et  l'impie,  qu'il  punit  le  dernier  et  récom- 
pense le  premier  (3).  » 
D'après  cette  formule,  le  dogme  de  la  rémunération  se  com- 


(l)  Voir  U  prjhce  «h  trtiie  articles  de  (i)  Etode,  XXXII,  Si. 

M;  ef.  Yai  bt-Hasaka,  V  parUe,  traiti         (S)  M«Îjioai4e,  eonmoai  k  la  Mlsekaa, 
ds  la  Péniteoce,  cbap.  I«'  el  soi?.  Syobédrio,  cbap.  II. 


Digitized  by  VjOOQIC 


248  OnZlÊMB  OOGMB. 

poserait  de  deux  éléments:  c'est  d'abord  le  principe  de  la  ré- 
munération, l'indication  formelle  des  peines  et  des  récom- 
penses; c'est  ensuite  la  nature  de  celte  rémunération,  que 
Taulcur  déclare  appartenir  au  monde  futur,  n'ayant  rien  de 
commun  avec  les  peines  et  les  maux  de  ce  monde  sublunaire. 
Telle  est  aussi  l'opinion  d'Abravanel,  qui,  dans  son  traité  justi- 
licatif  de  la  classification  adoplée  par  le  maître,  reconnaît  cette 
division  (I).  Il  ajoute  que  le  fond  de  ce  dogme  c'est  la  procla- 
mation d'un  Dieu  juste,  véridique,  sans  iniquité,  plein  d'équité 
et  de  droiture  (2).  Ceci  nous  fait  supposer  que  ce  théologien 
juge  à  propos  de  faire  rentrer  dans  le  même  dogme  l'idée  de  la 
justice  de  Dieu  dans  ses  rapports  avec  le  malticur  du  juste  et  le 
bonheur  du  méchant.  Nous  ferons  comme  lui,  et  nous  com- 
prendrons dans  l'élude  que  nous  allons  entreprendre  cette  grave 
question,  que  d'autres  dogmatistes  rattachent  au  principe  de  la 
providence  (3) ,  mais  que  nous  croyons  mieux  à  sa  place  ici, 
comme  participant  de  la  double  nature  de  la  providence  et  de 
la  rémunération. 

Quant  à  la  filiation  du  dogme,  rien  de  plus  clair:  le  onzième 
procède  du  dixième,  comme  la  conséquence  découle  de  son 
principe.  Il  est  évident  que  la  providence  et  le  libre  arbitre 
aboutissent  à.  la  rémunération.  Pourquoi  une  providence  spé- 
ciale scrutant  les  actions  et  les  pensées  de  tout  individu,  si 
celles-ci  sont  privées  de  toute  sanction,  frappées  de  stérilité? 
A  quoi  bon  le  libre  arbitre,  s'il  n'a  pas  pour  objet  de  développer 
en  nous  le  sentiment  de  la  responsabilité?  Or,  de  même  que  la 
providence  implique  la  liberté,  de  même  que  la  liberté  engen- 
dre la  responsabilité,  de  même  celle-ci  conduit  à  la  rémuné- 
ration, qui  en  est  la  cause  finale. 

Nous  envisagerons  donc  le  dogme  au  triple  point  de  vue  de 
•  son  principe,  de  sa  nature  et  de  la  conciliation  de  la  justice 
divine  avec  lanomalie  de  Tinégale  répartition  des  biens  et  des 
maux  terrestres  entre  le  juste  et  le  méchant. 


(t)  RoKh  Amu,  ekap.  8.  (3)  Vty.  dlUème  4oc»et  e«iiUinaiMi 

{§}  Dealer.,  XXXI V,  4.  génëraU». 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   BÉMUNÉRATIOSC.  249 


CHAPITRE  I^«  —  Da  principe  dd  la  rémonèratioii 
selon  rÉcritare. 


§  i^.  Delà  constatation  formelle  et  fréquente  du  principe 
de  la  rémunération. 

Il  n'est  guère  besoin  d^aller  à  la  découverte  de  Tidëe  de  la 
rémunération  lorsque  nous  n'avons  qu'à  ouvrir  le  livre  saint 
pour  la  trouver  nettement  formulée  dans  la  première  révélation 
par  laquelle  Dieu  communique  avec  le  père  du  genre  humain. 
Qu'y  lisons-nous?  «  Tu  ne  mangeras  pas  du  fruit  de  Tarbre  de 
la  science ,  car  le  jour  où  tu  en  mangeras  tu  fhourras  (I).  » 
Dans  cette  première  injonction  sont  affirmés  le  libre  arbitre, 
la  responsabilité  et  la  rémunération  :  on  ne  donne  des  ordres 
qu  à  un  agent  libre  et  Ton  ne  menace  de  punir  que  Tagent 
responsable.  De  la  théorie  la  Genèse  passe  aussitôt  à  Tapplication, 
à  la  réalité  rigoureuse  et  sensible,  en  s'étendant  longuement, 
dans  le  second  entretien  de  Dieu  avec  Adam ,  sur  le  verdict 
qu'il  prononce  contre  Thomme  et  contre  toute  la  race  humaine 
en  punition  de  sa  faute  (2).  Que  si  Ton  demande  pourquoi  il 
n*est  question  dans  cette  révélation  primitive  queduchiktiment, 
sans  mention  aucune  de  la  récompense  réservée  à  la  ûdèle  ob- 
servation des  ordres  de  Dieu,  la  réponse  est  bien  simple:  c'est 
que  la  récompense  d'Adam,  religieux  observateur  de  la  volonté 
d'en  haut,  était  toute  faite.  Elle  consistait  dans  la  durée  de  sa 
félicité  originelle,  dans  la  continuité  de  sa  résidence  au  sein 
du  paradis,  d'où  il  fut  effectivement  chassé  après  la  consom- 
mation de  sa  faute  (3).  Vient  ensuite  la  malédiction  de  Dieu 
prononcée  contre  Gain  (4) ,  second  témoignage  rendu  au  prin- 

(0  Gêotee.  1T.  17.  (S)  Genèse,  flf,  10. 

(ij  -C«nèfc,  m,  tO.  (4)  Genèfe,  IV,  11. 


Digitized  by  VjOOQIC 


350  OMZIÈME   DOGME. 

cipe  de  la  rémunéralion ,  suivi  lui-ménte  de  deux  aulrcs,  lun 
général  et  Taulre  parliel,  nous  voulons  dire  le  déluge  et  la  ca- 
lastrophe  deSodome.  Ainsi  les  premiers  âges  nous  présenten  t 
la  rémunération'  sous  ses  trois  formes  essé^nttelles  :  collective 
avec  le  déluge,  partitive  avec  Sodome^MUdividuelle  avec  Noé 
et  Lot.  A  partir  de  la  période  historique,  Texpression  du  dogme 
ne  fait  que  se  multiplier;  nous  la  retrouvons  dans  presque 
toutes  les  révélations  d'Abraham.  Dans  la  première  déjà.  Dieu 
lui  dit:  a  Je  bénirai  ceux  qui  te  bénissent,  et  je  maudirai  ceux 
qui  te  maudissent  (1)  »  Dans  la  seconde,  il  le  rassure  en  ces 
termes:  «  Ne  crains  rien,  Abraham  Je  suis  ton  bouclier,  immense 
sera  ta  récompense  (2).  »  Enfin,  dans  la  dernière  vision,  Tange 
de  Dieu  s*exprime  ainsi  :  «  Puisque  tu  as  fait  cette  chose,  et 
que  tu  ne  m'as  pas  refusé  ton  ûls  unique,  je  te  bénirai  et  je 
multiplierai  ta  race  comme  les  étoiles  du  ciel  et  les  grains  do 
sable  aux  bords  de  la  mer  (3).  » 

Si  de  répoque  patriarcale  nous  passons  à  celle  de  la  Loi , 
nous  voilà  aussitôt  forcés  de  reconnaître,  à  moins  de  nier  Tévi- 
dence,  qu'en  dehors  du  principe  de  la  rémunération,  qui  en  est 
la  base,  tout  l'échafaudage  législatif  s'écroulerait  de  fond  en 
comble.  Au  seuil  même  de  la  nouvelle  période,  il  est  écrit  en 
toutes  lettres  dans  le  discours  préliminaire,  quand  Moïse  est 
chargé  de  la  part  de  Dieu  de  proposer  à  Israël  l'acceptation  de 
la  Loi  et  de  railiancc  divine.  Ne  fait-il  pas  briller  à  ses  yeux, 
comme  la  plus  belle  des  récompenses,  le  glorieux  titre  de  peuple 
d'élite  (4)?  N*est-ce  pas  un  nouvel  hommage  rendu  à  laliberfô 
et  à  la  responsabilité  humaine?  Dieu  n'emploie  nulle  contrainte  ; 
il  demande  au  peuple  son  adhésion  libre  et  spontané  à  ce  contrat 
en  quelque  sorte  synallagmatique.  Aussi  l'Ecriture  a-t-elle  soin 
de  nous  répéter  trois  fois  que  le  peuple  répondit  par  un  assen- 
timent unanime  et  sans  réserve  (8).  Suit  la  double  consécration 
dé  cette  alliance,  d'abord  sur  le  montHoreb,  et  puis  renou- 


fl)  Genèie,  XII,  15.  (i)  Bxo<le,  XIX,  3-6. 

(t)  Genèse,  XV,  i.  (5)  Biode,  XIX,  8;  XXlV,  3-7. 

(5)  Geoète,  XXII,  tG-18. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   HÉMUNÉRATIO.N.  251 

velëe  dans  les  plaines  du  Moab,  cette  dernière  appelée  Talliance 
de  Fanathème  (1),  et  si  souvent  invoquée  par  Moïse  dans  ses 
instructions  finales  (3).  Et  quel  est  le  dernier  mot  du  législateur 
prophète?  a  Heureux  Israël,  s'écrie-t-il,  peuple  incomparable 
dont  le  salut  repose  sur  le  Seigneur  (3)  !  »  c'est-à-dire  heureux 
tant  qu'il  restera  le  peuple  de  Dieu. 

Et  cette  invocation  suprême  nVt-elle  pas  comme  un  long 
écho  dans  Thistoire  de  rétablissement  dlsraêl  dans  la  terre 
promise?  Ne  le  suit-elle  pas  dans  les  péripéties  dramatiques 
de  son  existence  nationale,  depuis  le  gouvernement  des  Juges 
jusqu'à  l'expiration  du  premier  cycle?  Nous  savons  de  reste  que 
pour  l'historien  sacré  cette  période  neuf  fois  séculaire  est  la 
constante  mise  en  pratique  du  principe  de  la  rémunération.  A 
quelles  causes  impute-t-il  les  maux  de  la  nation?  A.  ses  infidé- 
lités, à  ses  déviations,  à  sa  désobéissance  morale,  à  ses  viola- 
tions religieuses,  à  son  adoption  des  abominations  chana- 
nëennes,  aramëennes,  syriennes  et  assyriennes.  A  quoi,  au 
contraire,  attribue  t-ilses  victoires,  la  délivrance  du  sol  do  la 
patrie,  les  répits  momentanés,  qui  sont  autant  de  haltes  sur  le 
chemin  fatal  de  la  décadence?  A  ses  retours  momentanés  vers 
Dieu,  à  une  espèce  de  regain  de  piété  et  de  vertu.  Un  fait 
digne  d'être  remarqué,  c'est  que,  pour  ne  laisser  aucun  doute 
sur  la  vérité  de  cette  interprétation ,  l'histoire  sainte  en  expose 
deux  fois  la  théorie,  au  commencement  et  à  la  fin  de  l'exis^ 
tence  politique  d'Israël.  Nous  avons  ailleurs  textuellement  cité 
et  commenté  le  premier  passage  (4).  Le  second  n'est  ni  moins 
explicite  ni  moins  fécond  en  enseignements;  on  peut  le  consi- 
dérer comme  faisant  pendant  au  texte  des  Juges,  dont  il  confirme 
les  prévisions.  C'est  un  jugement  définitif  prononcé  sur  l'époque 
de  la  royauté;  c'est  un  arrêt  de  condamnation  rendu  contre  le 
royaume  d'Israël,  oublieux  de  sa  mission  et  des  devoirs  qu'elle 
lui  impose,  arrêt  dont  les  considérants  sont  formels  :  irréligion, 

(1)  LéfU.,  XXVI,  46;  Demér.,  XXVIll,         (3)  Demér.,  XXXIII,  tO. 
69;  XXIX,  11,  14, 16,  fO  «t  i6.  {%)  Jof«i,  II,  lO-i'S;  toy.  notM  IoItol*» 

(%)  Deiiér.,  IV,  1;  VI,  3;  VU,  9;  VIII,  dicUoo  féaérale,  p.  36  el  37. 
I,  XVIII,  t4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


S33  ONZIÈME   DOGME. 

sabfititation  du  poly thôisme  aa  pur  et  noble  monothëisoiet  cor- 
ruption et  démoralisation  générales  [1].  En  présence  de  ces 
faits  patents,  qui  frappaient  les  yeuK  comme  les  esprits  de 
tous,  il  n'était  pas  nécessaire  de  disserter  à  perte  de  vue  sur  le 
principe  des  peines  et  des  récompenses.  Il  suffisait  aux  organes 
autorisés  de  la  religion.de  s'inspirer  des  événements,  de 
montrer  aux  moins  clairvoyants,  au  peuple  comme  aux  grands, 
le  progrès  de  la  décadence  publique  marchant  parallèlemeoi 
au  progrès  de  la  défection. 

Tel  est  précisément  le  fond  des  exhortations  prophétiques, 
tendant  à  la  rédemption  nationale  et  à  la  restitution  de  Tauto- 
nomie  au  moyen  du  rétablissement  de  Tordre  de  choses  créé 
par  Moïse.  Que  le  (ils  d'Âmoz  nous  dépeigne,  dans  son  inimi- 
table langage,  la  chute  et  la  restauration  du  peuple  de  Dieu, 
que  Jérémie  gémisse  et  pleure  sur  la  fille  de  son  peuple  perdae 
par  sa  propre  faute,  ou  qu*Ezéchiel  nous  dévoile  dans  toule 
leur  laideur,  pour  mieux  les  flétrir,  les  hontes  d'OhoIa  et  d'Obo- 
liba,  leur  but  est  identique  ;  ils  aspirent  au  même  idéal ,  à  la 
renaissance  d'un  Israël  portant  la  double  couronne  de  la 
sainteté  et  de  la  pureté,  heureux  dans  sa  condition  matérielle  en 
proportion  de  son  amélioration  morale.  En  fin  de  compte,  loat 
le  cycle  biblique  n'est  que  Tapplication  continuelle  du  principe 
des  peines  et  des  récompenses  tel  qu'il  est  compris  et  enseigné 
par  Moïse. 

§  2.  De  la  prétendue  prépondérance  du  système  des  peines 
sur  celui  des  récompenses* 

Avant  d'aller  plus  loin ,  nous  croyons  devoir  écarter  un  obs- 
tacle que  nous  rencontrons  sur  notre  chemin,  et  que  nous 
pouvons  d'autant  moins  laisser  subsister  que  les  détracteurs  du 
Judaïsme  en  font  grand  bruit.  Il  s'agit  de  la  prépondérance 
accordée  à  la  description  des  peines  et  des  châtiments,  occupant 
dans  l'histoire  et  dans  la  doctrine  Israélites  une  place  bien  an- 

(I)  II  Rolfl,  XVII,  7-S4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE  lA   RÉMaNÉRATlOIt.  253 

tremcnt  considérable  que  celle  qui  est  faile  aux  récompenses. 
Voyez,  disent  ils,  la  longueur  des  récits  du  déluge,  de  la  catas- 
trophe de  Sodome,  de  la  sédition  du  veau  d'or^  de  la  trahison 
et  de  la  punition  des  explorateurs  de  la  Terre  Sainte,  de  la 
révolie  et  du  ch&limenl  de  Korah.  Lisez,  disent-ils  encore,  les 
dcox  philippiques  de  Moïse  à  Tadresse  du  peuple  rebelle ,  celle 
interminable  kyrielle  de  fléaux  réservés  aux  coupables,  à  peine 
atténués  par  de  nouvelles  promesses  de  bien-élre  pour  les  ado- 
rateurs fidèles.  Que  Ton  compare  ces  traînes  de  malheur,  cette 
complaisance  à  étaler  pièce  par  pièce  tous  les  instruments  de 
Tarsenal  de  torture,  avec  Texposë  si  sommaire  des  récompenses, 
el  Ton  sera  forcé  d^avouer  que  la  balance  ne  penche  que  trop 
sensiblement  du  côté  de  la  vengeance  et  de  la  cruauté.  De  là, 
des  reproches  de  sévérilé  outrée,  de  justice  inflexible,  de  gou- 
Ternement  impitoyable,  qu'on  na  pas  épargnés  au  Dieu  de 
Jacob,  pas  plus  qu'à  son  divin  envoyé. 

Il  y  a  deux  réponses  à  faire  à  lobjection ,  Tune  ethnolo- 
gique «  Taulre  logique,  mais  plongeant  également  leurs  racines 
dans  le  sol  biblique.  A  Tinstar  de  Selon  faisant  des  lois  qui 
fussent  les  meilleures  pour  les  Athéniens,  Moïse  devait  adapter 
les  siennes  au  caractère  et  aux  instincts  de  la  race  qu  il  était 
appelé  à  gouverner  II  savait  bien  à  qui  il  avait  affaire,  à  une 
race  obstinée,  rebelle  au  joug,  se  cabrant  sous  la  main  de  son 
conducteur,  ayant  les  défauts  de  ses  qualités  comme  les  qualités 
de  ses  défauts.  Que  fallait-il  pour  la  maîtriser,  un  simple  licoo 
ou  les  fortes  rênes  d'une  pénalité  rigoureuse  ?  Assurément  celles* 
ci  n'étaient  pas  de  trop.  Prétendra-t-on  que  cette  considération 
n'est  applicable  qu*à  une  seule  génération ,  à  celle  qui  avait 
subi  la  servitude  égyptienne,  et  que  Ion  ne  saurait  en  faire  un 
argument  vis-à-vis  d'une  législation  qui  se  vante  de  posséder 
dans  leur  plénitude  toutes  les  conditions  de  la  stabilité?  La 
réponse  n'est  pas  plus  difficile.  Certes  les  institutions  de  Moïse 
ne  sont  pas  une  œuvre  de  circonstance;  il  connaissait  d'in- 
tuition le  génie  et  les  tendances  propres  de  la  race  de  Jacob  : 
on  le  voit  bren  .par  ce  nom  de  «  peuple  à  la  nuque  dure  »;  qui 
n^est  pa^  seulement  un  sobriquet  lancé  à  la  tétq  des  adorateurs 


Digitized  by  VjOOQIC 


28f  VN2I6IIË   DOÈME.      ' 

du  veau  d'or,  car  il  revient  là-dessas  dans  le  Deatéronome ,  an 
moment  où  la  génération  contemporaine  Mait  depuis  longtemps 
éteinte,  et  c'est  à  lenrs  enfants  qu'il  dit:  a  N'endurcissez  plus 
votre  nuque  (1).  »  On  s'en  aperçoit  mieux  encore  par  les  termes 
bien  plus  énergiques  dans  lesquels  les  derniers  prophètes  ex- 
priment cette  obstination  d'Israël  :  a  Je  sais,  dit  Isaïe,  que  tu  es 
dur;  ta  nuque  est  une  barre  de  fer  et  ton  front  est  d*airain  (2).  » 
«  Ils  sont  plus  durs  que  la  roche,  ils  ont  endurci  leur  nuque... 
plus  que  leurs  aïeux  » ,  dit  Jérémie  dans  le  même  sens  (3).  Il 
est  donc  certain  qu'Israël  n'a  jamais  été  et  ne  sera  peut-élre 
jamais  bien  malléable;  il  ne  parait  vouloir  s'incliner  que  devant 
deux  aatorités  souveraines,  celle  que  produit  l'irrésistible  évi- 
dence, et  la  responsabilité  de  sa  mission  humanitaire.  Aux  races 
fortes,  mais  dures,  les  mojens  forts  et  les  pressions  vigoureuses. 
El  la  tradition  ne  dément  pas  cette  donnée  ethnologique,  elle 
qui  proclame  Israël  le  plus  indomptable  des  peuples  (4),  elle  qui 
parle  de  la  nécessité  de  le  fouler,  de  le  broyer  comme  l'olive 
pour  qu'il  donne  la  sève  (5).  Il  ne  faut  pas  oublier  que,  tout  en 
édictant  des  lois  applicables,  dans  leur  esprit  comme  dans  leurs 
dispositions  générales  à  l'humanité  tout  entière,  Moïse  est  avant 
tout  législateur  national,  jaloux  de  reVétir  ses  institutions  de  la 
forme  la  mieux  appropriée  à  la  nature  et  à  Torganisation  d'Is- 
faël. 

Mais  est-il  bien  sdr  que  ce  déploiement  de  perspectives  mena- 
çantes, que  ce  luxe  de  descriptions  des  châtiments  réservés 
aux  coupables,  soient  les  indices  d'une  justice  sévère,  implacable? 
Ne  seraient-ils  pas  plutôt  des  marques  de  sollicitude  et  de  bonté? 
Envers  qui  accumule-t-on  et  les  avertissements  et  les  répri- 
mandes ?  Est-ce  à  l'égard  de  qui  nous  est  cher  ou  de  qui  nous 
est  indifférent?  À  qui  prodiguons-nous  les  remontrances  et  les 
4^onseils?  Pour  qui  multiplions-nous  les  recommandations,  les 
«ignaux  contre  les  écueils  et  les  abîmes  ?  Est-ce  pour  nos  amis 


(1)  Deot.,  X,  16.  (4)  Talmad,  Bext,  t4. 

(f  )  Isale,  XLVUI,  4.  ni^lKS  tî<  inCW^ 

(3)  Jérémie,  V,  t  ;  VII,  16.  (6)  SckMioth  Rabb», tect.  M,  et pêuim. 


Digitized  by  VjOOQIC 


»E   LA   RÉHUNÉBATioif.  <55 

otf'poBr  nos  ennemis?  Pour  qael  enfant  le  père  semontre-Uil 
plus  exigeant  etmmas  indalgent?  Est-ce  pour  le  fruit  de  ses 
entrailles  ou  pour  le  rejeton  d'autrui?  La  Bible  se  joint  au  sens 
commun  pour  résoudre  la  question  :  «  Sache ,  dit  Moïse  lui- 
même,  que  rËtemel  te  chfttie  comme  le  père  qui  corrige  son 
fils  (1).  »  «  I)  châtie  celui  qu'il  aime,  répèle  le  Sage,  semblable 
au  père  voulant  rendre  son  fils  meilleur  (2).  »  Même  motif  pour 
tes  récits  longs  et  minutieux  des  maux  dlsraêl  :  si  les  propôr* 
(ious  nous  paraissent  parfois  démesurées ,  c'est  pour  rendre  la 
leçon  plus  profitable.  C'est  le  cas  d'appliquer  robservalion  de 
l'un  de  nos  plus  grands  théologiens  (3)  :  c  Le  médecin  qui  se 
borne  au  strict  accomplissement  de  son  devoir  envers  le  malade 
lai  dira:  «  Si  tu  ne  suis  pas  mon  ordonnance,  tu  mourras.  9  Mais 
le  médecin  ami,  vraiment  désireux  de  sauver  son  client,  lui  dira  : 
à  Tu  mourras  de  la  même  façon  qu'un  tel  »,  et  il  se  mettra  à  lui 
retracer,  dans  leurs  moindres  détails,  les  phases  douloureuses 
par  lesquelles  a  passé  le  malade  rebelle  aux  médicaments.  Je- 
tez enfln  un  coup  d'œil,  leur  dirons-nous,  sur  les  législations 
humaines  :  ne  sont^elles  pas  toutes  placées  sous  l'invocation  de 
la  vindicte  publique?  Ne  reconnaissent-elles  pas  pour  sanction 
unique  l'échelle  des  pénalités,  ne  permettant  à  la  récompense 
de  briller  que  par  son  absence?  Et  Ion  s'étonne  que  Moïse, 
chargé ,  pour  ainsi  dire  de  faire  descendre  la  religion  et  la 
morale  du  ciel  sur  la  terre,  de  greffer  la  loi  divine  sur  la  loi 
sociale,  se  soit  emparé  de  ce  puissant  mobile  de  la  sanction 
pénale ,  qui  restera  toujours  l'instrument  le  plus  efflcac-e  du 
gouvernement  des  masses? 

§  3.  De  Fesprit  de  la  rémunération  biblique;  les  peines 
et  les  récompenses  collectives. 

C'est  encore  nous  occuper  du  principe  de  la  rémunération 
que  de  flxer  laltenlion  sur  un  fait  d'une  certaine  importance, 

(1)  DeiiUr..  VllI,  6.  S«tnlté,  §  II;  T07.  noire  Rltdtollon» 

(«)  ProT.,  lll,  if.  f .  «♦.  ^ 

(3)  Stàila,  là  Croyaiioei  et  kt  Oplnionf » 


Digitized  by  VjOOQIC 


856  ONZIÈME    DOGSIl^. 

jouant  un  rôle  prépondëranl  dans  la  loi  comme  dans  les  pfo* 
phètes  :  il  s^agit  de  la  Torme  collective  sous  laquelle  sont  géné- 
ralement présentées  les  promesses  de  peines  et  de  récom- 
penses. Ce  n'est  pas  à  dire  que  Tindividu  écliappc  à  celte 
allemative,  supposition  absurde^  attendu  qu'une  société  n'est, 
à  tout  prendre,  que  lagrégalion  d'un  certain  nombre  d'indivi- 
dualités soumises  séparément  aux  mêmes  conditions  qui  s'im- 
posent au  corps  social;  supposilion  gratuite,  attendu  qu'il  ne 
manque  ni  de  faits  ni  de  dispositions  législatives  s'appliquant 
aux  personnes  isolément.  Nous  signalerons  les  lois  de  char.lé 
s'adressant  &  chacun  de  nous  en  particulier  et  à  propos  des- 
quelles Dieu  semble  nous  interpeller  nominalement,  puis  la 
peine  du  retranchement  {Careth)^  que  ce  n'est  pas  encore  le 
moment  de  déGnir,  mais  qui  ne  saurait  être  qu'une  peine  indi- 
viduelle. Quant  aux  Taits,  nous  distinguons  la  punition  des  ex- 
plorateurs de  la  Terre  Sainte,  la  récompense  assurée  à  Josué  et  à 
Caleb,  le  cb&liment  de  Korah,  la  peine  infligée  à  Miriam  pour 
avoir  mal  parlé  de  son  frère,  cnAn  la  sévère  condamnation  pro- 
noncée contre  Moïse  et  Aron  pour  une  faute  légère ,  mais  publi- 
que. Mais  ce  qui  est  incontestable,  c*est  que  généralement  les 
leçons  données  par  le  législateur  en  matière  de  rémunération 
sont  à  l'adresse  de  la  nationalité  d'Israël  considéré  comme  un 
corps  compacte  ;  c'est  la  nation  qui  sera  récompensée  ou  punie  en 
masse,  selon  sa  lidélité  ou  sa  désobéissance  envers  Dieu.  Tel  est 
surtout  le  caractère  de  toutes  les  grandes  manifestations  reli- 
gieuses :  la  révélation  sinaïque,  l'inauguration  du  sanctuaire, 
la  proclamation  des  bénédictions  et  des  malédictions,  le  Deuté- 
ronome  en  entier,  autant  d'actes  qui  s'accomplissent  en  pré- 
sence du  peuple  assemblé.  Et  il  en  est  ainsi  chaque  fois  que  le 
iégfslateur  juge  à  propos  de  renouveler  le  pacte  d'alliance  : 
«  Vous  êtes  ici  tous  présents  devant  TËlernel,  votre  Dieu,  dit-il, 
ft  chefs  de  tribus,  anciens,  préposés,  hommes,  femmes,  étran- 
«  gers  et  jusqu'aux  mercenaires  attachés  à  votre  service;  tous 

«  vous  venez  d'entrer  dans  Talliance  du  Seigneur Il  se 

a  pourrait  don&  qu'il  se  renconlrAt  parmi  vous  un  individu, 
c  homme  ou  femme,  ou  une  famille,  voire  même  une  tribu,  se 


Digitized  byCjOOQlC 


DR   LA  RÉMUNÉRATION.  2S7 

c  fëKcitant  mentalement  de  se  détacher  de  cette  alliance,  de 

<  repousser  les  conséquences  de  ce  pacte  national.  Malheur  à 

<  ce  séparatiste!  sa  punition  sera  d'autant  plus  terrible  qu'il 
«  aara  pensé  se  soustraire  aux  engagements  pris  en  commun  ; 
c  Dieu  ne  lui  pardonnera  jamais  (i).  »  On  ne  saurait  être  plus 
clair,  ni  montrer  plus  nettement  le  but  que  Ton  se  propose, 
c'est-à-dire  une  nationalité  fondée  sur  le  principe  de  la  solida- 
rité morale,  dont  toutes  les  parties  tiennent  ensemble,  non  pas 
par  le  lien  de  Tintérét,  qui  divise  plus  souvent  qu'il  n^unit,  mais 
par  celui  de  la  fraternité  religieuse,  qui  est  pour  l'ordre  moral 
ce  que  la  loi  de  cohésion  est  pour  le  monde  physique.  A  l'oppo- 
site  du  patriotisme^  qui  a  fait  la  gloire  de  quelques  peuples  de 
l'antiquité ,  notamment  des  Grecs  et  des  Romains,  Moïse  fait 
surgir  le  principe  de  Visraéliiisme^  principe  indestructible  grâce 
à  sa  nature  toute  spirituelle,  dégagé  de  toute  condition  maté- 
rielle ou  locale,  et,  pour  ce  motif,  appelé  à  prédominer  tôt  ou 
tard.  Il  faut  bien  se  garder  de  le  confondre  avec  le  communisme, 
qui  est  la  destruction  de  la  personnalité  ;  non,  c'est  la  responsa- 
bilité individuelle  étendue,  généralisée;  c'est  la  nécessité  pour 
chacun  d'être  en  même  temps  pour  soi  et  pour  tous,  de  ne 
jamais  séparer  ses  intérêts  de  ceux  de  la  collectivité,  en  faisant 
tourner  ses  forces  et  son  activité  propres  au  profit  de  la  cause 
dont  Israël  est  l'éternel  défenseur. 

Voilà ,  dans  sa  lettre  et  dans  son  esprit ,  cette  rémunération 
collective  qui  occupe  une  large  place  dans  l'œuvre  du  législateur. 
Le  prophëtisme  ne  modifie  le  moindrement  à  cet  égard  la  pensée 
du  mailre  :  vous  la  retrouverez  dans  les  remontrances  de  Jéré- 
mie,  dans  les  réprobations  d*Ézéchiel  aussi  bien  que  dans  les 
consolations  sublimes  d'Isaïe.  Ils  abondent  dans  le  sens  de  Moïse 
jusqu'à  oublier  le  particulier  :  du  haut  de  la  tribune  sacrée  d'où 
ils  haranguent  peuples  et  princes,  l'individu  semble  disparaître 
devant  les  types  généraux  qui  deviennent  leurs  points  de  mire. 
C'est  Jacob,  c'est  Israël,  c'est  Yesehouroun  qui  remplit  la  scène, 
sauf  de  rares  excursions  sur  le  terrain  du  particularisme,  comme, 


(0  Dêstér.,  XXIX,  9-tO. 

17 


Digitized  by  VjOOQIC 


258  ONZIÈME   DOGME. 

par  exemple ,  les  attaques  dirigées  contre  les  faux  prophètes , 
les  pontifes  prévaricateurs,  les  mauvais  pasteurs,  c'est-à-dire 
contre  des  personnalités  qui  représentent  désintérêts  collectifs. 
Nous  ne  voulons,  pour  le  moment ,  que  constater  ce  fait  carac- 
téristique, mettre  en  relief  cette  forme  prédominante  de  la  ré- 
munération, en  nous  réservant  d'en  tirer  les  conséquences  dans 
le  cours  deoet  exposé. 


CBAPITRS  II.  —  De  la  nature  de  la  rémunération 


Maintenant  nous  allons  aborder  Tun  des  points  capîtanx  du 
dogme,  nous  occuper  de  la  nature  de  la  rémunération.  Il  s'agit, 
en  erfet^  de  savoir  si  elle  est  matérielle  ou  spirituelle,  terrestre 
ou  céleste,  temporelle  ou  éternelle.  Comme  cette  question  se 
rattache  directement  à  celle  de  Vimmorlalité  et  de  la  résurrec- 
tion, il  serait  peut-être  plus  logique  de  la  réserver  pour  la  trai- 
ter h  propos  du  treizième  et  dernier  dogme.  Mais  d'abord  ce 
serait  trop  nous  écarter  de  la  classification  de  Maîmonide,  ser- 
vant de  cadre  à  nos  études  et,  de  plus,  ayant  pour  elle  l'usage 
«  lASus^  quem pênes  arbitrium  est;  «  et  puis  nous  envisagerons 
ici  les  peines  et  les  récompenses  sous  un  point  de  vue  qui  ne 
touche  pas  au  dogme  de  la  résurrection. 

§  l*'.  Les  textes  bibliques. 

Dans  sa  formule,  Maîmonide  semble  vouloir  trancher  U 
question  et,  de  ce  ton  dogmatique  qu'il  affecte,  affirmer  haute- 
ment la  nature  spirituelle  des  peines  et  des  récompenses,  mais 
en  ajourner  la  réalisation  au  monde  futur.  Le  texte  unique  qu^il 
produit  à  l'appui  de  son  assertion  n'est  guère  propre  à  faire 
partager  sa  conviction,  insuffisant  à  tous  égards  pour  la  sanc- 


Digitized  by  VjOOQIC 


D£    LA   RÉMOhÉRATlON.  SB9 

tioQ  d^ane  proposition  de  cette  importance  (1).  Nous  ne  sau- 
rions donc  nous  dispenser  de  faire  passer  sous  les  yeux  du 
lecteur  une  partie  sinon  la  totalité  des  textes  qui  sont  en  rap- 
port avec  noire  sujet.  Ces  textes,  il  importe  de  le  constater  dès 
le  principe,  forment  une  double  série,  TunerelatiTe  à  la  ré- 
munération maiérielley  Taulre  à  la  rémunération  imma- 
ièrielle.  Voici  maintenant  ceux  de  la  première  :  En  matière 
de  récompenses,  la  Bible  nous  offre  tout  d'abord  la  posses^ 
sion  du  pays  où  coulent  le  lait  et  le  miel.  Déjà  promise 
aux  patriarches  (4),  elle  devient  dans  la  bouche  de  Moïse  Tas- 
surance  première  et  dernière,  Talpha  et  Toméga  de  la  prospé- 
rité d'Israël  (3).  C'est  ensuite  la  longévité,  individuelle  ou  na- 
tionale, qui  revient  fréquemment  dans  le  livre  de  la  Loi  (4)  ; 
ce  sont  encore  les  biens  de  la  terre  proprement  dits:  «  béné- 
diction du  pain  et  de  Teau,  riches  moissons,  abondantes 
récoltes,  santé  et  bien-être  corporels,  paix  et  sécurité  à  Tinté- 
rieur,  accompagnées  de  victoires  sur  Tennemi  du  dehors,  mul- 
tiplication et  richesse  de  troupeaux  (B),  »  La  richesse  mobilière 
n'est  pas  l'objet  formel  des  promesses  d'en  haut;  elle  est 
annoncée  moins  comme  réelle  que  comme  possible,  présentée 
comme  un  stimulant  des  mauvaises  passions  bien  plus  que 
comme  un  bien  désirable (6).  En  regard  de  ces  perspectives  de 
bien-être  surgissent  les  peines,  d'une  nature  identique  :  ce  sont 
les  terribles  et  véridiques  maladies,  la  peste,  la  contagion,  les 
épidémies,  la  consomption  ;  c'est  la  malédiction  frappant  tous 
les  produits  de  la  terre,  la  sécheresse,  la  stérilité,  un  ciel  de 
fer,  un  sol  d'airain;  c'est  la  disette,  Id^malesuada  famés,  qui 
provoque  la  violation  des  sentiments  de  la  nature;  les  saute- 
relles, qui  ne  laissent  aucun  brin  de  verdure  ;  les  bêtes  féroces, 


(i)  Voy.  aa  commenoemeot  du  dogme,  XXII,  7;  V,  30;  XI,  91;  XXX, SO;  XXXII, 

le  texte  de  la  rormale.  *'^' 

(S)  Exode,  XXIII,  95;  XV,  tfi;  XXIII, 

(«»  Genèse,  XII.  9  ei  3  ,5    ,^.3,.  ^^^^^     ^XV!,  4-8;   Dealer., 

(3)  Eiode,IlI,8etlT;  Dealer,  XXXII,  vil,  tiet  15;  XI,  14  ei  15;  111,91;  Vil, 
47.  10-94. 

(4)  Exode,  XX,  19;  XXllI,  96;  Deulér.,  {0}  Deali^r.,  VIII,  13. 


Digitized  by  VjOOQIC 


260  ONZIÈME   DOGME. 

qui,  après  avoir  dévoré  les  animaux  domestiques,  tombent  sur 
les  hommes;  les  ravages  de  la  guerre  s'étendant  à  la  ville  et  à 
la  campagne,  le  glaive  meurtrier  pénétrant  partout,  n'épar- 
gnant ni  jeunes  ni  vieux;  la  servitude  avec  ses  hontes  et  ses 
horreurs,  Toppression  d*un  cruel  tjran,  Texil  et  Témigration 
forcée,  la  dispersion  aux  quatre  coins  du  globe,  Tinsécurité 
permanente,  une  inquiétude  sans  trêve  ni  merci  (1). 
'  Voilà  certainement  des  récompenses  et  des  peines  qui  n'ont 
rien  d'immatériel;  elles  sont  toutes  à  l'adresse  du  corps  et  de 
l'organisme.  Et  s'il  n'y  avait  que  celles-ci,  l'assertion  des  dé- 
tracteurs du  judaïsme  qui  lui  reprochent  la  méconnaissance  de 
la  rémunération  éternelle  serait  en  quelque  sorte  justifiée.  Reste 
à  savoir  si  effectivement  Moïse  n'en  connaît  point  d'autres.  Or 
c'est  là  une  suggestion  qui  ne  soutient  pas  un  instant  d'examen. 
Quoi,  on  prétendrait  que  la  Loi  ne  connaît  que  la  rémunération 
corporelle  et  matérielle  !  Mais,  si  haut  que  vous  remontiez  dans 
l'histoire  sainte,  et  même  en  la  prenant  ab  ovo,  vous  trouvez 
des  assurances  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  celles  que  nous 
venons  de  passer  en  revue.  Est-elle  matérielle  la  bénédiction 
donnée  au  père  des  croyants,  la  promesse  faite  aux  trois 
patriarches  que  leur  postérité  sera  un  canal  de  bénédiction 
pour  tous  les  peuples  de  la  terre  (2)  ?  Est-il  question  ici  d'avan- 
tages temporels,  de  fortune,  de  conquêtes,  de  prospérités 
terrestres?  Il  est  si  vrai  que  cette  assurance  est  complètement 
étrangère  aux  affaires  et  aux  aspirations  corporelles,  que  le 
propre  tils  du  patriarche,  qu'Isaac,  bénissant  Jacob  au  moment 
de  le  congédier,  appelle  d'abord  sur  lui  la  réalisation  des  biens 
delà  terre,  mais  en  priant  Dieu  de  les  compléter  au  moyen  de 
la  bénédiction  d'Abraham,  c'est-à-dire  de  la  possession  des  biens 
impérissables  qui  sont  attachés  à  la  mission  d'Israël  (3). 

Serait-ce  Moïse,  le  fondateur  de  la  vraie  religion,  qui  né- 
glige ce  genre  de  récompense?  A  Dieu  ne  plaise!  Il  s'en  ex- 


(I)  LéTiU,  ehap.iS;  Dealer.,  chap.SS. 

(t)  Genèfe,  XXII,  18;  XXVI,  4.  XXVIII,  14. 

(5)  Genèie,  XXVIII,4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  26i 

plique  assez  clairement  à  la  veille  même  de  la  promulgation  de 
la  Loi.  Qa'annonce-t-il  alors  au  peuple  de  la  part  de  Dieu,  que 
lui  promet-il  en  échange  de  son  acceptation  de  la  constitution 
divine?  Sont-ce  des  félicités  corporelles,  des  avantages  pal- 
pables, la  richesse  du  bétail,  des  satisfactions  matérielles,  qu*il 
lui  apporte  de  la  part  de  Dieu?  Nullement.  Il  lui  promet  de 
devenir  le  peuple  élu,  royaume  pontifical  et  nation  sainte  (1). 
Pourquoi  le  législateur  omet-il  ici  ce  dont  il  est  si  prodigue  ail- 
leurs ?  Pourquoi  ce  silence  complet  relativement  aux  avantages 
matériels?  Pourquoi  ouvre-t-il  une  perspective  toute  différente 
de  celle  qu*il  montre  au  peuple  dans  les  circonstances  ordi- 
naires? Apparemment  pour  rendre  saisissante  cette  vérité,  que 
les  récompenses  spirituelles  dominent  les  biens  temporels  de 
toute  la  hauteur  qui  met  la  révélation  sinaïque  au-dessus  des 
autres  faits  religieux.  Qu'est-ce  ensuite  que  Tapparilion  de  la 
gloire  de  Dieu,  que  la  résidence  de  la  majesté  divine  au  sein 
d'Israël,  laquelle  est  le  but  final  de  la  construction  du  taber- 
nacle? Qu'est-ce  encore  que  ces  longues  sollicitations  de  Moïse 
afin  d'obtenir  l'assurance  que  c'est  Dieu  lui-même,  et  non  pas 
un  ange,  qui  se  fera  le  conducteur  de  son  peuple,  ce  qui  vau- 
dra à  ce  dernier  la  suprématie  des  nations  (2)?  Sont-ce  là  des 
immunités  tangibles,  des  prérogatives  visibles  et  sensibles? 
Ëcoatez  seulement  comment  il  s'exprime  à  ce  sujet  :  a  Par  quel . 
signe,  dit-il  à  Dieu,  le  monde  reconnaitra-t-il  que  nous  avons 
trouvé  grâce  à  tes  yeux,  ton  peuple  et  moi?  N'est-ce  pas  le  fait 
de  ta  résidence  au  milieu  de  nous  qui  nous  distinguera  de  tous 
les  autres  peuples  de  la  terre  (3)?  »  Et  ce  n'est  pas  tout.  Pour 
éter  toute  créance  à  une  imputation  qui  repose  sur  l'ignorance 
et  la  mauvaise  foi,  le  législateur  proclame  la  double  rémuné- 
ration, tantôt  séparément,  comme  dans  les  exemples  qui  pré- 
cèdent, tantôt  unie  et  mélangée.  C'est  ainsi  qu'aux  promesses 
de  paix,  de  sécurité,  d'abondance  et  de  santé,  constituant  la  ré- 
munération matérielle,  nous  le  voyons,  à  la  fin  du  Lévitique, 


(I)  Esode,  XIX,  tt  et  6.  (3)  Eiode,  9.  16. 

(9)  Eiode,  XXXUI,  it-t6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


262  ONZIÈME    DOGME. 

ajouter  des  expressions  comme  celle-ci  :  «  Je  me  ioarnerai  de 
votre  cdté,  je  fixerai  ma  demeure  au  milieu  de  vous,  tous  au- 
rez toutes  mes  sympathies,  je  me  promènerai  au  milieu  de 
vous,  je  serai  votre  Dieu  et  vous  serez  mon  peuple  (1).  i»  Il  est 
encore  à  remarquer  que  le  titre  de  «  peuple  de  prédilection», 
décerné  à  Israël  au  moment  de  la  révélation,  lui  est  confirmé 
par  le  prophète  expirant  dans  les  termes  les  plus  solennels  : 
«  C'est  en  récompense,  dit-il,  de  ta  fidèle  et  intelligente  obser- 
vation de  la  Loi  que  Dieu  te  proclame  son  peuple  d^élite  en  te 
rendant  supérieur  à  toutes  les  nations  delà  terre...»  —Mais  su- 
périeur en  quoi?  a  En  louange,  en  renom,  en  gloire  et  en 
sainteté  (S).  »  Enfin,  à  cette  seconde  catégorie  appartient  la 
bénédiction  pontificale,  qui  devait  être  prononcée  tous  les  jours 
en  faveur  dlsraél.  Quelle  en  est  la  formule?  c  Que  rÊternel  te 
bénisse  et  te  garde;  qu'il  projette  vers  toi  le  rayonnement  de 
sa  présence  et  qu'il  t'accorde  ses  grâces  ;  qu'il  tourne  vers  toi 
sa  sollicitude  (sa  face),  et  qu'il  te  procure  la  paix  (S).  »  Pas  un 
mot,  dans  cette  formule  sacramentelle,  de  ces  faveurs  tempo- 
relles qui  seraient  les  seules  que  le  mosaîsme  reconnaisse  et  in- 
voque. 

Si  des  récompenses  nous  passons  aux  peines,  nous  trouve- 
rons pour  la  confirmation  de  notre  tlièse  toute  une  série  de 
punitions  qui  n'ont  rien  de  physique,  qui  ne  compromettent 
ni  la  santé,  ni  la  fortune,  ni  le  bien-être  social.  «  Mon  âme  vous 
rejettera,  dit  Dieu  à  Israël  coupable,  et  je  n'agréerai  plus  l'o- 
deur de  vos  sacrifices.  —  Tu  serviras  des  Dieux  de  bois  et  de 
pierre  ;  tu  seras  la  fable  et  la  risée  des  peuples  au  milieu  des- 
quels Dieu  te  reléguera;  tu  subiras,  dans  la  dispersion,  toutes 
les  palpitations  du  cœur,  toutes  les  angoisses  de  l'âme,  incer- 
tain de  la  vie,  incertain  du  lendemain.  —  Je  détournerai  ma 
face  de  ce  peuple  à  cause  de  ses  crimes,  et  surtout  à  cause  de 
son  idolâtrie  (4).»  Rejeter  les  sacrifices,  prendre  son  peuple  en 


(I)  Léfit.,  XXVI,  9-tt.  (4)  LéTii  ,  XXVI,  30  et  SI;  Dénier., 

(9)  Dealer.,  XXVI,  17-19.  XXVIII,  36,  66  el  66;  XXXI,  17  et  18. 

(s)  Noaibrei,Si-t6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  S63 

dégoût,  déloaroer  de  lui  sa  face  divine,  sonl-ce  là  des  châti- 
ments matériels  ou  des  peines  morales,  des  souffrances  phy- 
siques ou  des  douleurs  ressenties  par  la  plus  noble  partie  de 
nousméme  ? 

Les  prophètes  s'inspirent  de  la  même  pensée  et  ne  font  que 
développer,  mais  développer  richement,  la  doctrine  de  la  ré- 
munéralion  spirituelle.  Oui,  Jérémie,  Ézécbiel,  Zacharie, mais 
surtout  Isaïe,  nommé  avec  raison  le  prophète  consolateur  par 
excellence  (i),  nous  offrent  à  ce  sujet  des  tableaun  animés, 
brillant  des  couleurs  les  plus  variées,  reproduisant  sous  une 
forme  nouvelle  la  double  série  de  Moïse,  passant  par-dessus  le 
législateur,  sll  est  permis  de  s'exprimer  ainsi,  pour  restituer 
dans  leur  esprit  les  bénédictions  patriarcales  que  le  temps  et 
les  malheurs  publics  semblaient  avoir  effacées  de  la  mémoire 
des  générations.  Quels  sont,  en  effet,  les  nouveaux  horizons  que 
le  prophélisme  ouvre  à  Israël  réhabilité?  Bont-ce  les  biens 
temporels  qui  dans  ses  prédictions  occupent  le  premier  plan? 
Non;  ce  sont  les  assurances  que  voici  :  «  Le  rejeton  de  Yis- 
cbaî  allant  servir  de  bannière  aux  nations,  la  maison  de  Jacob 
convertie  en  phare  allumé  sur  le  chemin  de  la  religion  uni- 
verselle, Israël  salué  par  les  autres  peuples  comme  une  race 
bénie,  Sion  ou  la  montagne  sacrée  transformée  en  sanctuaire 
de  rbumanilé,  la  conclusion  définitive  du  pacte  d'alliance  entre 
Dieu  et  son  peuple,  Jérusalem  devenant  le  centre  du  mouve- 
ment religieux  (ï). 

%  2.  La  rémunération  biblique  est  collective  et  spirituelle. 

Cette  longue  énumération  des  textes  relatifs  à  la  rémunéra- 
tion doit  aboutir  à  un  résultat.  Quelle  est  la  conclusion  à  on 
tirer  sous  le  rapport  doctrinal?  Que  la  rémunération,  telle  que 
l'entendent  Moïse  et  les  prophètes,  est  essentiellement  collée- 
tive  et  spirituelle^  deux  qualifications  dont  la  corrélatiûû  va  se 

(f)  Tftlmil,  BaUBallirft,  U. 

{9)  Istle,  ohap.  3,  11»  hê,  60,  61  et  poêêim. 


Digitized  by  VjOOQIC 


C64  ONZIÈME   DOGHE. 

montrer  au  grand  jour.  On  youdra  bien  remarquer  que  nons 
disons  spirituelle  et  non  pas  future  ou  éternelle^  rien  ne  prou- 
Tant,  du  moins  jusqu'à  présent,  que  le  législateur  ait  poursoiyi 
cette  dernière  comme  le.  but  direct  de  sa  Loi.  Son  but,  on  ne 
saurait  trop  le  répéter,  c'est  la  formation  d*un  peuple  saint,  la 
constitution  de  TËtat  divin,  pouvant  servir  de  modèle  à  toutes 
les  nations,  qui,  en  l'étudiant,  apprendront  comment  il  convient 
d'adorer  l'Être  suprême.  Aussi  la  sanction  est-elle  en  harmonie 
avec  l'institution  à  laquelle  elle  s'attache  :  tant  que  le  peuple 
saint  restera  fidèle  à  sa  mission,  tant  qu'il  saura  respecter  et 
honorer  son  titre  en  marchant  dans  la  voie  qui  lui  est  tracée,  il 
trouvera  sa  légitime  récompense  dans  l'ascendant  que  lui  as- 
sure l'intelligent  et  pieuï  exercice  du  sacerdoce,  et  surtout  dans 
sa  durée.  A.  cette  rémunération  garantie  par  Moïse  les  pro- 
phètes, fidèles  à  l'idée  humanitaire,  viennent  ajouter  l'épa- 
nouissement du  principe  Israélite,  les  conquêtes  morales  et  re- 
ligieuses faites  sur  le  monde  non  Israélite,  enfin  la  propagation 
continue  des  vérités  révélées.  Il  possédera  aussi  les  biens  tem- 
porels; mais,  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  il  les  possédera  comme 
moyen,  en  tant  qu'ils  sont  nécessaires  à  la  sauvegarde  des  in- 
térêts spirituels,  et  pour  que  ceux-ci  ne  soient  ni  empêchés  ni 
troublés  dans  leur  salutaire  activité.  C'est  conformément  à 
cette  donnée  qu'il  est  rarement  fait  mention  dans  l'Écriture  de 
promesses  ayant  pour  objet  l'accumulation  des  métaux  pré- 
cieux, la  possession  de  l'or  et  des  bijoux,  à  moins  que  ce  ne 
soit  en  vue  de  la  magnificence  du  culte  et  des  pompes  reli- 
gieuses. Mais  on  nous  y  prodigue  les  assurances  de  la  fécon- 
dité, de  l'abondance  et  du  bien-être  physiques,  parce  qu'ils  in- 
fluent sur  la  santé  morale,  sur  la  bonne  direction  de  nos  senti- 
ments et  de  nos  pensées.  Il  n'en  est  pas  autrement  des  peines 
qui  menacent  Israël  oublieux  de  sa  mission,  la  subordonnant 
à  la  vile  satisfaction  des  appétits  grossiers,  préférant  la  vie 
mondaine  à  la  vie  pieuse,  se  traînant  à  la  remorque  des  peu- 
ples profanes,  païens  ou  autres,  imitant  leur  conduite,  copiant 
servilement  leurs  défauts,  ne  se  souciant  plus  du  tout  de  leur 
montrer  le  chemin  de  la  maison  de  Dieu  et  de  la  porte  du  ciel. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA  RÉMUNÉRATIOIf.  26S 

L*abdication  de  sa  mission  pontificale  lui  fera  perdre  tous  ses 
droits  aux  biens  de  la  terre,  à  ces  biens  qui,  nous  venons  de  le 
dii^,  ne  lui  sont  assurés  qu'en  vue  du  plus  facile  accomplis- 
sement de  son  œuvre.  Sa  chute  sera  d'autant  plus  terrible  qu'il 
tombera  de  plus  haut;  il  sera  d'autant  plus  misérable  qu'il  se 
sera  plus  dégradé,  d'autant  plus  méprisé  qu'il  ressemblera 
moins  à  sa  propre  image.  Qu'on  le  sache  bien  :  dans  l'ordre 
moral  comme  dans  l'ordre  naturel,  l'altération,  la  corruption 
et  la  dissolution  sont  en  raison  directe  de  leur  finesse  et  de 
leor  délicatesse  natives.  Oui,  la  laideur  morale  offre  de  frap- 
pantes analogies  avec  la  iaideur  physique  :  n'est-ce  pas  que 
tel  visage  vous  semble  d'autant  plus  défiguré  qu'il  vous  avait 
fasciné  davantage  par  le  charme  et  la  distinction  de  ses  traits? 
Eh  bien,  tel  individu  vous  paraîtra  d'autant  plus  abruti  qu'il 
aura  vécu  d'abord  d'une  vie  plus  pure  et  plus  étrangère  à  la 
sensualité.  Or  ce  qui  est  vrai  pour  l'individu  ne  l'est  pas  moins 
poar  ces  collections  d'individus  appelées  peuples  ou  nationali- 
tés. Cette  thèse,  dont  il  est  inutile  de  signaler  la  haute  portée, 
joue  un  rôle  considérable  dans  la  doctrine  traditionnelle  et 
mystique  (1),  qui  s'en  sert  pour  expliquer  la  mystérieuse  et  in- 
compréhensible contamination  des  morts.  Cette  impureté,  qui 
pè^e  sur  le  cadavre  humain  beaucoup  plus  fortement  que  sur  le 
cadavre  animal,  provient  de  la  différence  qu'ily  a  entre  l'homme 
Yivant  et  l'homme  mort,  différence  bien  plus  radicale  qu'entre 
TaDimal  vivant  et  l'animal  mort.  La  béte,  en  expirant,  ne  perd 
que  le  souffle  vital  et  l'instinct,  tandis  que  l'homme  perd  en 
sus  rame,  l'intelligence,  le  souffle  divin  qui  faisait  de  lui  l'image 
da  Créateur.  Son  corps  est  donc  plus  impur  parce  qu'il  est  plus 
dénaturé.  On  nous  pardonnera  cette  digression  qui  contient  le 
secret  de  l'avilissement  d'Israël  coupable  et  infidèle  à  sa  mis- 
sion; il  est  d'autant  plus  dégradé  qu'il  s'éloigne  davantage  de 
sa  sainte  origine. 

Il  est  donc  bien  entendu  que  le  système  de  rémunération 
développé  par  Moïse  est  spirituel  et  collectif.  Son  objet  princi- 

(1)  BeaiAtf  Ribba,  sect.  19;  Zobar,  leot.  Val*bi;  Akédt,  dUierUtion  70. 


Digitized  by  VjOOQIC 


266  ONZIÂME   DOGME. 

pal,  c'est  le  salut  national  ;  son  bat,  la  conservation  du  tilre  et 
de  la  fonction  de  peuple  de  Dieu.  Voilà  le  pivot  sur  lequel 
viennent  tourner  les  promesses  et  les  menaces,  les  grâces  elles 
disgrâces,  les  bénédictions  et  les  malédictions.  Fidèle  à  son 
principe,  Israël  conserve  parmi  les  nations  son  rang,  sa  supré* 
matie  religieuse,  et,  avec  elle,  tout  ce  qui  est  propre  à  en  ga- 
rantir Tintëgrité;  traître  à  son  Dieu,  il  sera  mis  au  ban  de 
rhumanité,  sous  la  réserve  qu'il  ne  dépendra  que  de  lui  de 
recouvrer  ses  prérogatives,  qui  ne  seront  jamais  frappées  de 
prescription. 

Si  Ton  veut  bien  se  pénétrer  de  ces  considérations,  qui  décou- 
lent des  textes  susvisés  comme  de  leur  source  originelle,  pour  peu 
que  Ton  songe  à  Tinsistance  avec  laquellele législateur  revient  là- 
dessus  dans  ses  instructions  finales,  à  la  solidarité  qu'il  ne  cesse 
de  proclamer  entre  l'intégrité  nationale  et  l'intégrité  religieuse, 
une  nouvelle  lumière  semble  poindre  à  l'horizon  pour  éclairer 
le  dogme  de  la  rémunération.  Son  premier  effet  est  de  faire 
disparaître  comme  un  nuage  dissipé  par  le  soleil  l'objection 
fondée  sur  le  prétendu  silence  de  Moïse  au  sujet  de  la  rémuné- 
ration spirituelle  et  sur  le  soin  exclusif  qu'il  donnerait  à  la 
fixation  des  peines  et  des  récompenses  terrestres.  De  ces  deux 
assertions,  la  première  est  radicalement  fausse,  comme  il  vient 
d'être  démontré,  et  la  seconde  trahit  chez  ses  auteurs  une  pro- 
fonde ignorance  du  génie  qui  préside  aux  institutions  mozaï- 
ques.  Il  est  si  peu  vrai  que  la  Loi  reconnaît  la  seule  rémuné- 
ration temporelle,  que,  dans  cette  hypothèse,  il  faudrait  rayer 
du  livre  sacré  et  les  bénédictions  patriarcales,  et  la  bénédic- 
tion pontificale,  et  les  assurances  données  la  veille  de  la  révé- 
lation sinaïque,  et  l'annonce  souvent  réitérée  de  la  résidence 
delà  gloire  de  Dieu  au  sein  d'Israël,  et  enfin  les  promesses  qui 
couronnent  le  Deutérouome,  véritable  testament  de  l'homme 
de  Dieu  !  A  moins  de  nier  l'évidence,  on  ne  saurait  contester 
la  supériorité  de  celles-ci  sur  les  biens  corporels  destinés  à  leur 
servir  de  support,  remplissant  à  leur  égard  le  service  dont  le 
corps  est  chargé  vis-à-vis  l'âme. 

Ceci  nous  conduit  naturellement  à  une  autre  objection,  plus 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  S67 

grave  en  apparence,  élevée  contre  la  rémunération  de  Moïse. 
«  Nous  voulons  bien  reconnaître,  nous  disent  nos  coniradic- 
tenrs,  le  caractère  spirituel  des  peines  et  des  récompenses  bi- 
bliques. Mais  elles  ne  sont  pas  moins  incomplètes,  parce  qu'elles 
sont  terrestres  et  non  pas  éternelles.  Toutes  elles  doivent  s'ac- 
complir, et  vos  citations  mêmes  en  font  foi,  dans  ce  coin  de 
terre  qui  s'appelle  la  terre  promise,  dans  ce  pays  où  coulent  le 
lait  et  le  miel,  sans  en  jamais  dépasser  le  rayon.  »  Sans  vouloir 
empiéter  ici  sur  le  domaine  de  la  vie  future  ni  sur  les  diverses 
théories  qui  s'y  rattachent,  appartenant  au  treizième  dogme,  il 
nous  sera  permis  de  dire  que  la  rémunération  de  Moïse  est  ter- 
restre ou  temporaire,  parce  qu'elle  est  collective.  La  vie  future 
se  présente  à  notre  esprit  avec  toutes  les  présomptions  de  l'in- 
dividualité. On  ne  promet  pas  la  béatitude  éternelle  à  une  na- 
tion; les  assurances  de  ce  genre  ne  sont  pas  faites  pour  les 
peuples;  elles  constituent  la  sanction  suprême  de  Texistence 
personnelle  se  perpétuant  dans  le  sein  de  Dieu.  Ce  que  l'on 
promet  aux  nationalités,  c'est  Vimmortalité  terrestre^  la  durée 
historique,  la  stabilité  sociale.  Aussi  Hoise  les  formule-t-il  de 
façon  à  les  rendre  intelligibles  à  tous  (1);  elles  rentrent  dans  le 
plan  tracé  par  Dieu  lui-même  à  son  digne  et  fidèle  interprète. 
Ne  perdons  jamais  de  vue  que  le  but  de  la  loi,  c'est  de  réaliser 
la  vie  spirituelle  sur  la  terre  par  la  morale,  par  le  culte  et  par 
la  religion.  Son  idéal  est  tout  positif,  si  l'on  peut  dire  ainsi.  Au 
lieu  de  nous  transporter  sans  résultat  dans  les  régions  inexplo- 
rées de  l'abstraction  et  de  l'infini,  elle  aime  mieux  aller  droit 
aa  but,  promettre  ce  qui  est  d'une  réalisation  pratique,  immé« 
diate,  faire  concourir  la  rémunération  elle-même  à  l'édifice 
qu'elle  a  pour  mission  de  bâtir.  Hoise  veut  épurer  et  sanctifier 
les  mœurs»  et  il  promet  au  peuple  le  surnom  de  nation  sainte; 
il  veut  fonder  une  religion  tout  à  la  fois  populaire  et  ration- 
nelle, et  il  promet  à  Israël  le  titre  de  royaume  pontifical  ;  il 
travaille  à  la  création  d'un  modèle  réunissant  en  lui  la  double 
perfection  de  la  piété  et  de  la  vertu,  et  il  promet  à  son  troupeau 

(0  UeaUr.,  XXX,  1-9;  XXXll.  39-43. 


Digitized  by  VjOOQIC 


268  ONZIÈME   DOGME. 

le  rang  de  peuple  choisi.  Voilà  bien  les  matériaux  les  mieux 
appropriés  à  la  constitution  de  TËtat  divin,  de  la  cité  divine.  Et 
comment  se  servira-t-il  de  ces  matériaux?  En  les  mettant  à 
répreuve  de  la  durée;  il  en  proclame  la  perpétuité,  non  pas 
dans  le  ciel,  mais  sur  la  terre  ,  au  milieu  des  hommes  ;  il  les 
combinera  avec  1  élément  terrestre  ;  il  les  fondra  avec  une  race 
douée  de  force  et  d'intelligence,  capable  d'entretenir  un  pareil 
monument,  malgré  ses  chutes  et  ses  défaillances.  Ainsi,  but 
et  récompense  sont  ici'  en  parfaite  harmonie,  puisque  cette  ré- 
compense n'est  pas  autre  chose  que  la  stabilité. 

Et  cette  stabilité  est  la  pensée  prédominante  du  législateur, 
à  tel  point  que  nous  la  voyons  traverser  la  rémunération  col- 
lective pour  pénétrer  au  sein  même  de  la  rémunération  indi- 
viduelle. Nous  avons  eu  déjà  lieu  de  constater  que,  tout  en 
portant  le  principal  effort  de  son  attention  sur  l'intérêt  collec- 
tif, sur  le  peuple  pris  en  masse.  Moïse  est  loin  d'appartenir  à 
cette  catégorie  de  précepteurs  qui  sacrifient  Tindividu  à  l'État. 
Nous  le  voyons  respecter  tous  les  droits  de  la  personnalité,  re- 
connaître les  titres  particuliers  de  chacun  aux  récompenses  di- 
vines. Mais  il  fait  en  sorte  de  modeler  la  rémunération  privée 
sur  la  rémunération  publique.  Celle-ci  ne  réside-t-elle  pas  es- 
sentiellement dans  la  continuité  de  l'intégrité  nationale?  Eh 
bien,  celle-là  aura  sa  réalité  dans  la  conservation  de  l'individu 
et  dans  la  continuité  de  lajamille.  Il  en  résulte  une  récipro- 
cité de  gages  et  de  garanties  d'existence  entre  l'individu  et  la 
société.  En  veut-on  des  preuves?  Elles  ne  font  certes  pas  dé- 
faut. Quel  est  Télément  principal  delà  rémunération  privée? 
La  longévité.  Elle  est  la  récompense  delà  piété  filiale,  voire 
même  de  la  commisération  déployée  à  l'égard  des  petits  oi- 
seaux (1);  elle  est  le  salaire  de  la  piété  et  de  la  crainte  de 
Dieu  (2).  Quelle  est,  d'un  autre  côté,  la  peine  directement  in- 
fligée par  Dieu  au  pécheur  impénitent?  C'est  le  retranchement, 
la  peine  du  Careth.  En  quoi  consiste  cette  punition?  Pris  à  la 


(I)  Exode,  XX,  It;  Dentér.,  V,  «6;  (9]  Exode, XXVI,  t6;  of.  Telfflad,Tete- 

XXII,  7.  molh,  BO. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   RÉMUNÉRATlOn.  269 

letire,  le  mot  careth  exprime  la  mort  subite,  inattendue,  pré- 
coce, la  personne  condamnée  devant  étrecotipee  de  son  peuple, 
semblable  à  la  branche  violemment  détachée  de  Tarbre.  Et 
celle  thèse  ne  reste  pas  enfermée  dans  le  livre  de  la  Loi  ;  elle 
est  confirmée  par  la  prophétie,  énergiquement  professée  par  la 
poésie  sacrée,  et  les  psaumes  en  sont  tout  imprégnés  :  «  Le 
méchant  ne  brille  qu'un  moment,  disent-ils,  pour  s'abîmer  en- 
suite dans  réternel  néant.  —  Il  est  comme  le  brin  de  paille 
pourchassé  par  Taquilon.  —  Je  n'ai  fait  que  passer,  et  l'impie 
n'était  plus.  -  Sa  tin,  sa  destinée,  c'est  l'extermination.  —  En 
un  clin  d'œil  les  coupables  sont  changés  en  ruine.  —  Ils  s'en 
TODl  plus  vite  qu'une  terreur  panique  (1).  >  Et  quelle  est, 
d'après  le  chantre  sacré,  la  récompense  du  juste?  La  longévité, 
la  durée,  une  vie  passée  dans  la  contemplation  des  perfections 
divines,  de  longs  jours  consacrés  à  la  pratique  du  bien  et  de- 
veuant  un  modèle  pour  les  générations  futures  ;  puis  c'est  le  bon- 
heur qui  consiste  à  voir  les  fils  de  ses  fils  (2).  »  La  stabilité  est 
doDcIa  récompense  comme  la  fragilité  est  le  châtiment;  il  y  a, 
par  conséquent,  parfaite  analogie  entre  la  rémunération  publi- 
que et  la  rémunération  privée.  L'une  et  Tautre  promettent  au 
peuple  comme  à  l'individu  méritant,  jalouses  de  leur  fournir 
les  moyens  non-seulement  d'espérer  le  bien,  mais  encore  de 
lui  faire  porter  tous  ses  fruits  ;  toutes  deux  encore  la  refusent 
aux  pécheurs,  aux  contempteurs  des  lois  divines  et  humaines, 
avec  cette  différence  que  l'individu  criminel  disparait,  brus- 
quement détaché  du  tronc  social,  tandis  que  la  race,  la  natio- 
nalité religieuse  par  excellence,  subit  un  retranchement  sym- 
bolique, figuré  par  son  expulsion  de  la  terre  sainte,  par  sa  dis- 
persion aux  quatre  coins  du  monde,  mais  sans  périr  ni  dispa- 
raître jamais. 

(1)  PMBn«f,  I,  3T,  49,  15,  109. 

(t)  iWrf..  XXIU,  6;  XXVU,  ♦;  XLV,  17;  0111,17;  CXXVIII,  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


270  ONZIÈME   DOGME. 

BÉSUn  DU  CBAPITBE. 

Il  importe  de  résumer  les  coosidéralions  qui  viennent  d*étre 
développées  et  que  nous  avons  puisées  dans  Tétude  réfléchie  des 
textes  bibliques.  Elles  nous  paraissent  de  nature  à  dissiper 
bien  des  obscurités,  à  écarter  bien  des  nuages  qui  se  sont 
amoncelés  autour  de  la  doctrine  deTËcriture  en  matière  de  ré- 
munération. Il  nous  semble  bien  établi  que  la  rémunération 
enseignée  par  Moïse  a  le  caractère  collectif.  Elle  est  à  l'adresse 
des  masses,  d'Israël  pris  en  commun  et  considéré  comme  peuple 
de  Dieu.  L'individu,  sans  doute,  n'y  est  ni  oublié  ni  sacrifié; 
mais  il  ne  figure  qu'au  second  plan.  Le  but  essentiel,  auquel 
tout  le  reste  est  subordonné ,  c'est  la  formation  de  la  royauté 
pontificale  et  du  peuple  saint,  c'est-à-dire  une  création  coUec* 
tive  à  laquelle  viennent  correspondre  ces  peines  et  ces  récom- 
penses à  la  forme  également  collective  que  nous  avons  décrite. 
Gela  suffirait  déjà  pour  nous  fixer  sur  la  vraie  nature  de  la  ré- 
munération, eu  égard  à  Tabsurdité  d'en  appliquer  une  pure- 
ment matérielle  à  une  nation  sainte  et  sacerdotale^  si  l'Écriture 
ne  s'empressait  de  nous  la  présenter  aussi  claire,  aussi  nette 
que  possible.  Elle  nous  la  montre  éminemment  spirituelle^  mais 
s'appuyant  sur  le  temporel  :  celui-ci  est  le  piédestal  dont  celle- 
là  est  la.statue,  ce  qui  est  d'ailleurs  dans  les  conditions  néces- 
saires de  la  vie  humaine.  Les  biens  de  la  terre  sont  assurés  à 
Israël  pieux  et  vertueux  dans  la  mesure  exigée  par  l'accomplis- 
sement de  sa  tâche  ;  ses  intérêts  matériels  auront  toute  la  ga- 
rantie que  réclame  la  sauvegarde  de  ses  intérêts  spirituels.  La 
vraie  récompense  consistera  dans  la  résidence  de  la  gloire  de 
Dieu  au  milieu  de  son  peuple,  c'est-à-dire  dans  l'amélioration 
continue  de  sa  condition  morale  et  religieuse,  de  même  que  le 
vrai  châtiment  sera  la  colère  de  Dieu,  le  détournement  de  sa 
face,  le  découronnement  d  Israël.  Enfin  le  cachet  de  cette  ré- 
munération immatérielle,  la  marque  de  son  origine  céleste  et 
immortelle,  c'est  la  stabilité,  telle  qu'elle  est  annoncée  par  les 
prophètes  et  réalisée  dans  l'histoire. 


Digitized  by  VjOOQIC 


t>E   LA    RÉMUNÉRATION.  2li 

Voilà  la  doctrioe  que  nous  appellerions  ofâcielle,  constam- 
ment mise  sous  les  yeux  des  croyants,  proclamée  à  haute  et  in- 
telligible voix  depuis  Abraham  jusqu'à  la  clôture  du  prophé- 
tisme,  chantée  par  les  poètes  sacrés,  éprouvée  par  trente  siècles 
qui  ont  vu  le  peuple  de  Dieu  passer  par  toutes  les  vicissitudes 
humaines. 

Que  si  Ton  persistait  à  nous  poser  la  question  delà  rémuné- 
ration future  dans  ses  rapports  avec  la  doctrine  biblique,  nous 
répondrions  que  la  question  est  réservée.  Nous  examinerons 
eo  temps  et  lieu  si,  à  côté  de  cet  enseignement  public,  popu- 
laire, parfaitement  en  harmonie  avec  le  but  poursuivi  par  Moise, 
il  n'y  en  avait  pas  un  autre,  plus  ou  moins  esotérique ,  ayant 
trait  aux  peines  et  aux  récompenses  de  Téternité.  Hais  ce  que 
nous  pouvons  constater  dès  à  présent,  c'est  une  sorte  d'identité 
entre  la  rémunération  future  et  la  rémunération  terrestre,  dont 
nons  avons  signalé  les  principaux  éléments.  Avec  Idispiritualili 
tWdiêtabilUéy  formant  les  bases  de  la  rémunération  biblique, 
n'avons-nons  pas  ici-bas,  en  pleine  vie  matérielle,  comme  un 
avant-goût  des  félicités  éternelles?  Cette  pratique  anticipée  de 
la  vie  future,  ces  peines  et  ces  récompenses  qui  consistent  dans 
réloignement  et  dans  le  rapprochement  de  la  divinité,  cette 
série  de  générations  appelées  à  se  transmettre  comme  un  mot 
d'ordre  Tidée  du  monothéisme,  cette  religion  et  cette  adoration 
parfaite,  reposant  sur  Talliance  de  la  spéculation  avec  l'action 
qui  doit  passer  à  nos  derniers  neveux,  atteindre  jusqu'aux  li- 
mites du  temps  et  de  l'espace,  ne  sont-ce  pas  là  autant  de  maté- 
riaux pouvant  servir  à  Tédiflcation  de  la  béatitude  céleste?  Ne 
sont-ils  pas  faits  pour  nous  donner  une  idée  approximative  (et 
c'est  tout  ce  que  l'on  peut  rêver  en  pareille  matière)  des  jouis- 
sances de  l'autre  monde,  mieux  que  toutes  les  descriptions  di- 
rectes, plus  ou  moins  fantastiques,  tentées  par  l'imagination  en 
délire  des  saints  et  des  ascètes?  Ne  forment-ils  pas  le  pont  le 
plus  naturel  pour  passer  de  cette  vie  à  l'immortalité?  Le  spiri- 
tuel ne  touche-t-il  pas  au  céleste,  la  stabilité  n'est-elle  pas  le 
seuil  de  l'éternité?  Que  Ton  cesse  donc  d'imputer  à  Moïse  l'igno- 
rance du  royaume  du  ciet^  quand  il  en  prépare  les  éléments  sur 


Digitized  by  VjOOQIC 


272  ONZIÈME   DOGMB. 

cette  terre,  quand  il  nous  montre  si  clairement  comment  il  faut 
s'y  prendre  pour  commencer  ici-bas  le  monument  qai  ne  pourra 
s'achever  qu'au  delà  de  cette  vie  ! 


CHAPITRE  III.  —  De  la  rémunération  dans  ses  rapports 
avec  la  justice  et  la  bonté  de  Dieu. 


§  1".  Du  pardon  divin. 

Dans  son  acception  littérale ,  le  terme  rémunération  que 
nous  employons  ici  est  synonyme  de  justice,  attendu  qu'en  de- 
hors du  principe  de  justice  il  n'y  a  plus  lieu  ni  aux  peines  ni 
aux  récompenses.  N'est-ce  pas  sous  cet  aspect  que  nous  symbo- 
lisons la  justice  avec  sa  balance  et  ses  plateaux,  pesant,  mesu- 
rant, comparant  et  énumérant  les  actes,  afin  de  les  rétribuer 
selon  la  loi  d'une  équité  rigoureuse?  Mais  à  s'en  tenir  là,  la  per- 
fection de  Dieu  impliquerait  une  justice  inflexible,  donnant  à 
chacun  selon  ses  œuvres,  punissant  le  mal  et  récompensant  le 
bien  avec  une  exactitude  égale,  infligeant  un  châtiment  à  la 
faute  la  plus  légère  au  même  tilre  qu^elle  rémunère  le  moindre 
effort  vertueux,  inaccessible,  en  un  mot,  à  toute  influence  qui 
aurait  pour  résultat  le  moindre  dérangement  dans  l'équilibre 
juridique.  C'est  bien  ainsi  qu'on  se  figure  généralement  le  juge 
intègre,  incorruptible  et  infaillible,  appliquant  la  loi  avec  la 
plus  entière  mais  aussi  la  plus  sévère  impartialité.  De  son  côté, 
l'Écriture  nous  offre  une  série  de  préceptes  et  de  faits  qui  pa- 
raissent conformes  à  cette  hypothèse.  D'abord  nous  avons  ses 
nombreuses  et  pressantes  recommandations  au  sujet  de  l'équi- 
table répartition  de  la  justice,  les  prescriptions  adressées  aux 
juges  de  ne  pas  se  laisser  corrompre,  de  ne  céder  à  aucune 
influence  de  nature  à  troubler  le  cours  de  la  justice,  de  ne  më- 


Digitized  by  VjOOQIC 


OB   LA  RÉMUNÉRATION.  273 

oager  personne,  ni  grand  ni  petit,  ni  riche  ni  panvre  (f  ).  Dien 
y  est  nommé  c  le  maître  de  la  justice,  le  juge  de  toute  la  terre, 
un  Dieu  de  vérité  et  d'équité,  juste  et  droit  (2)  ».  Le  Psalmiste 
TOUS  dit  dans  le  même  sens,  mais  avec  Taccent  lyrique  :  c  II 
(Dieu)  Tient,  il  vient  pour  juger  la  terre,  pour  juger  le  monde 
avec  équité,  et  les  peuples  avec  droiture  (3).  »  ElTauteur  des 
Proverbes,  dans  le  style  sentencieux  :  <  A  Dieu  appartiennent 
la  balance ,  les  plateaux  et  les  poids  qui  servent  à  lopération 
du  pesage  (4).  »  L*histoire  sainte  n'est  pas  sans  apporter  son 
contingent  de  faits  à  Tappui  de  ce  principe  d'une  justice  rigou- 
reuse: le  déluge  universel,  la  chute  de  Sodome,  le  massacre 
des  auteurs  de  la  sédition  du  veau  d*or,  la  condamnation  de 
toute  la  génération  du  désert,  enfin  la  peine  de  mort  sans  appel 
prononcée  contre  Moïse  et  Aaron. 

Voici  maintenant  le  revers  de  la  médaille,  où  se  montrent 
gravés  en  caractères  ineffaçables  des  idées  et  des  actes  tout  op- 
posés. C'est  Dieu,  non  plus  juge  inexorable,  mais  accessible, 
tout  au  contraire,  aux  sentiments  tendres,  à  la  pitié,  à  la  misé- 
ricorde, à  l'indulgence,  à  la  clémence,  au  pardon,  qui  les  ré- 
sume tous.  Ce  n'est  plus  la  balance  aux  plateaux  identiques, 
mais  penchant  ostensiblement  du  côté  de  la  bonté.  Et  notez  bien 
que  cette  seconde  théorie  s'affirme  avec  une  énergie  dépassant 
infiniment  celle  que  nous  venons  d'analyser.  Elle  a  son  ex- 
pression dans  les  documents  les  plus  importants  de  la  révéla- 
tion :  elle  est  décrite  dans  le  Dëcalogue,  où  l'influence  du  bien 
traverse  mille  générations,  tandis  que  les  conséquences  du  mal 
s'arrêtent  à  la  quatrième  (5)  ;  elle  est  formulée  de  la  façon  la 
plus  solennelle  dans  la  proclamation  des  treize  attributs  de 
Dieu,  qui  occupe  encore  aujourd'hui  une  place  si  prépondérante 
dans  nos  invocations  et  prières  publiques  (6).  Elle  s'appuie 
aussi  sur  des  faits  d'une  éclatante  réalité,  sur  les  appels  répétés 


(1)  Eiode,  XXIII,  8,  6-8  ;  U? U. ,  XIX,  (4)  Pro?  ,  XVI,  1 1 . 

IS;  Dentér.»  1,  10  et  17;  XVI,  18-tO.  (5)  Eiode,  XX,  6  ;  Deatér  ,  V,  10;  VII, 

(t)  Genèfê,  XVIII,  t6;  Dealer.,  I,  17;      0  et  10. 
VII,  11;  XXXll,  4.  (6)  Eiode,  XXXIV,  6  et  7;  Toy.  noire 

(3)  Piaanes,  XCVI,  13;  XCVllI,  9.  Théodicëe,  p   987. 

18 


Digitized  by  VjOOQIC 


274  ONZIÈME   DOGME. 

faits  par  Moïse  lui-môme  à  Tindulgeoce  et  à  la  miséricorde  di- 
vines à  propos  des  rëbellioDS  d'Israël,  sur  toutes  ses  interces- 
sions énumërées  dans  le  Penlateuque  (1).  Chose  remarquable, 
dans  sa  seconde  instance,  provoquée  par  Tégarement  du  peuple 
cédant  aux  suggestions  des  explorateurs  de  la  terre  sainte. 
Moïse  ne  fait  que  mettre  en  pratique  la  théorie  des  treize  attri- 
buts en  appelant,  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi,  de  la  jus- 
tice à  la  bonté  de  Dieu.  11  fait  mieux  encore  :  il  fait  du  pardon 
divin  le  ciment  de  plusieurs  de  ses  institutions,  l'âme  de  toute 
une  catégorie  de  sacrifices  expiatoires,  et  de  cette  sainte  journée 
de  Kippour  éternellement  consacrée  à  la  propitiation.  Et  main- 
tenant, n'est-il  pas  évident  que  l'immense  poids  du  pardon  jeté 
dans  la  balance  rompt  l'équilibre  au  détriment  de  la  stricte  jus- 
tice? Comment  sortir  de  cette  contradiction  entre  deux  prin- 
cipes opposés  s'affirmant  avec  une  égale  énergie?  Comment  con- 
cilier deux  moyens  de  gouvernement  qui  paraissent  s'exclure? 
Il  y  a  cependant  un  moyen  de  transaction  :  non-seulement  il 
existe,  mais  il  est  connu,  clairement  énoncé  dans  l'Ëcrllure,  à 
la  portée  de  tout  le  monde,  à  tel  point  qu'il  n'y  a  personne  au 
monde  qui  ne  soit  à  même  d'en  user  à  toute  heure,  dans  toutes 
les  circonstances  de  la  vie.  Mais  quel  est  ce  talisman?  C'est  le 
repentir,  la  pénitence,  fa  Theschouba  (n^wn.^  c'est-à-dire  le  re- 
tour à  Dieu.  Il  est  rare  que  le  législateur,  même  dans  les  re- 
montrances les  plus  sévères,  oublie  de  faire  figurer  à  côté  du 
châtiment  ce  remède  de  la  pénitence,  consistant  dans  la  con- 
fession sincère  des  péchés  suivie  de  ce  retour  à  Dieu  (2).  Pour 
en  faire  ressortir  toute  l'importance,  il  ne  se  borne  pas  à  des 
indications  passagères;  il  lui  consacre  un  chapitre  tout  entier, 
l'un  des  derniers  du  Deutéronome  (3),  où  il  décrit  la  vraie 
pénitence,  la  définissant  en  ces  termes  :  «  La  chose  (la  péni- 
tence) est  tout  près  de  toi  ;  tu  peux  l'accomplir  rien  qu'avec  ta 
bouche  et  ton  cœur  (4).  »  Un  traité  spécial  de  la  pénitence 

(I)  Exode,  XXXII,  11-U;  Nombres,  (5)  Dealer.,  v.  SO. 

XI V,  13-19;  Dealer.,  IX,  i6-t9.  (4)  Dealer.,  v.  U. 

(9)  LéTlt.,  XXVI,  40  ei  41;   Dealer., 
IV,  tu  «I  30  • 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  27S 

n'entre  pas  dans  le  cadre  de  ces  études,  appartenant  à  la  morale 
plntôl  qu'au  dogme.  Ce  n'est  qu'à  ce  dernier  point  de  vue  que 
nous  pouvons  Tenvisager  ici,  en  la  considérant  comme  le  trait 
d*uDion  entre  la  justice  et  la  bonté  de  Dieu.  Est-ce  que  la  raison 
proleste  contre  cet  accord?  Nullement,  si  Ton  veut  bien  réflé- 
chir à  ceci ,  à  savoir  que  le  repentir,  l'aveu  de  la  faute,  la  con- 
fession mentale  et  orale  du  péché  accompagnée  de  la  ferme  ré- 
solution de  ne  plus  y  retomber,  ont  pour  effet  de  supprimer  la 
mauvaise  action  dans  son  principe,  c'est-à-dire  dans  sa  réalité 
morale  et  intellectuelle,  pourvu  qu'elle  ne  touche  pas  aux  in- 
térêts, à  l'honneur  ou  à  la  personne  de  notre  prochain.  II  n'y  a 
pas  à  s'y  tromper  quand  nous  voyons  Moïse,  dans  le  texte  sus- 
visé,  rappeler  trois  fois  de  suite  la  condition  du  c  retour  à  Dieu 
de  tout  cœur  et  de  toute  ftme  (1)  ».  Qu'il  s'agisse  de  la  crainte 
de  Dieu,  oa  de  son  amour,  ou  de  son  culte,  ou  de  notre  ré- 
demption ,  ce  qu'il  réclame  essentiellement  de  nous,  c'est  la 
coopération  du  cœur  et  de  rftme(2].  Rien  de  plus  rationnel, 
par  conséquent,  que  de  reconnaître  dans  la  Theschouba  réalisée 
dans  ses  conditions  normales,  consommée  dans  la  plénitude  de 
la  pensée  et  du  sentiment,  exécutée  avec  nos  meilleurs  instru- 
ments, avec  intelligence,  réflexion  et  volonté,  d*y  reconnaître 
le  véritable  levier  de  la  vie  morale,  faisant  disparaître  ceux  de 
nos  actes  qui  tenaient  bien  plus  de  nos  sensations  et  passions 
animales  que  des  facultés  humaines.  A  vrai  dire,  l'indulgence 
et  le  pardon,  sollicités  par  une  réaction  sérieuse  vers  le  bien, 
sont  encore  de  la  justice,  de  la  justice  du  meilleur  aloi,  eu  égard 
aux  inflrmités  de  notre  organisation  complexe  ;  et  le  juge  su- 
prême ne  peut  pas  ne  pas  tenir  compte  de  l'entraînement  des 
sens  faisant  si  souvent  échec  aux  efforts  de  notre  nature  spiri- 
tuelle. Plus  d'une  fois  la  Bible  rend  témoignage  de  cette  vérité. 
Ainsi,  après  la  consommation  de  l'arrêt  du  déluge,  Dieu  pro- 
nonce des  paroles  remarquables,  première  expression  du  sys- 
tème des  circonstances  atténuantes  :  «  Je  ne  maudirai  plus  la 


(1)  Destér.,  v  i,  6  et  9;  IV,  t9. 

[i)  Deotér.,  X,  li;   XI,  13  ei   18;  XllI,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


216  ONZIÈME    DOGME. 

terre  à  cause  de  rhomme,  puisque  les  peDcbanls  de  son  cœur 
sont  mauvais  dès  Tenfance  (1].» — Mauvaise  p&te,  dit  la  tradition 
dans  le  même  sens,  que  celle  que  le  mitron  lui-même  déclare 
mal  réussie  (2).  —  a  Je  connais  ses  tendances,  dit  encore  Diea 
au  sujet  d'Israël  ;  sa  manière  d'agir  actuelle  me  fait  prévoir  ce 
qu'il  tentera  une  fois  établi  dans  la  Terre  promise  (3).  »  Tout 
cela  signifie  que  Dieu  prend  en  considération  les  imperfections 
de  notre  nature,  les  faisant  entrer  en  ligne  de  compte  dans  le 
dispositif  de  ses  jugements  ;  et  c'est  pour  y  suppléer,  pour  com- 
bler ces  lacunes  de  notre  organisation,  qu'il  nous  a  gratifiés  de 
cette  noble  institution  de  la  pénitence.  De  là  cette  progression, 
ces  proportions  grandioses,  qu'elle  va  prendre  chez  les  organes 
du  cycle  prophétique.  Jamais  on  n'a  convié  les  hommes  à  ce 
banquet  de  la  réhabilitation  en  termes  plus  pressants;  jamais 
on  n'a  célébré  avec  autant  d'éclat  les  mérites  de  la  pénitence. 
C'est  Osée  qui,  au  dire  de  la  tradition  (4),  ouvre  la  marche  en 
s'écriant:  «  0  Israël,  reviens  à  TËternel,  ton  Dieu  (5).  »  C'est 
Isaïe  qui  promet  indulgence  plénière  au  pécheur  repentant,  et 
fait  descendre  le  Très-Haut  de  son  trône  de  gloire  pour  nous  le 
montrer  assis  à  côté  du  pécheur  qui  s'humilie  :  «  Paix,  paix,  dit- 
il,  à  celui  qui  vient  de  loin  comme  de  près  (6).  »  C'est  Jérëmie 
qui  interpelle  Israël  coupable  en  ces  termes  :  «  Revenez,  en- 
fants turbulents,  dit  le  Seigneur et  je  vous  ramènerai  à 

Sion  (7).  »  C'est  lui  encore  qui  qualifie  la  pénitence  de  «  bas- 
sesse changée  en  noblesse  (8)  »;  qui  nous  montre  Ëphraïm, 
honteux  et  confus  de  ses  vices,  redevenu  par  cette  conversion 
interne  le  fils  chéri  de  Dieu  (9).  C'est  Ézéchiel,  qui  n'est  pas 
moins  explicite  :  d'après  son  témoignage  aussi,  la  pénitence 
chasse  la  mort,  nous  apporte  un  cœur  et  un  esprit  nouveaux, 
au  point  de  métamorphoser  nos  vices  mêmes  en  vertus  (10). 


(1)  Genèse,  VHI,  SI.  (6)  Iiaïe,  LV,  C;  LVII,  15  el  19. 

(i)  Midrasch  Yalknt,  61.  (7)  Jérémie,  111,  16. 

(S)  Dealer.,  XXXI,  if.  (8)  iHd.,  XV,  19. 

(4)  Pessiku,   rabbaltl  lar  Genèse,  (9)  Ibid.,  XXXI,  19ett0. 

XXXVII,  33.  (10)  Éiéchiel,  XVIIl,  31  et  3t;  XXXIII, 

(h)  Oiée,  XIV,  t  e(  sniTtnU.  11  et  19. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  277 

C*est  Joël  faisant  de  ramendement  du  pécheur  le  prélude  du 
jugement  dernier,  et,  pour  ce  motif,  nous  le  présentant  dans  un 
appareil  des  plus  solennels,  annoncé  par  les  sons  du  Schofar, 
sanctiflé  parle  concours  de  tous  les  fidèles,  vieillards,  enfants, 
nouveaux  époux  arrachés  à  la  chambre  nuptiale  (1).  «  C'est 
Jonas,  dont  le  livre  n'a  d'autre  raison  d'être  que  de  nous  ensei- 
gner l'efficacité  de  la  pénitence  pour  les  non-israélites,  pour  les 
païens  (2).  » 

Voilà  donc  la  pénitence  devenue  de  la  part  des  prophètes 
l'objet  d'un  concert  d^exhortations,  d'un  constant  appel  au 
peuple;  ils  ne  se  lassent  pas  d'en  décrire  les  effets  salutaires, 
les  cures  miraculeuses.  Que  faut-il  en  conclure?  Évidemment 
ceci:  que  la  Theschouba  est  l'un  des  éléments  organiques  du 
principe  de  la  rémunération,  qu'elle  se  lie  étroitement  à  ces 
idées  de  pardon  et  de  clémence  dont  la  Bible  est  pleine,  en  un 
mot  qu'elle  opère  mieux  que  la  conciliation,  l'alliance  de  la 
justice  avec  la  bonté  de  Dieu. 

Ce  sera  l'un  des  impérissables  titres  de  gloire  du  judaïsme 
d'avoir  saisi  la  grandeur  de  cette  idée  de  la  pénitence,  tout  à 
la  fois  hardie  et  prudente,  assez  hardie  pour  mitiger  la  justice 
inflexible  de  Dieu  par  les  sentiments  les  plus  tendres,  par  la 
miséricorde  et  l'indulgence  poussées  aux  dernières  limites, 
assez  avisée  pour  suppléer  aux  infirmités  de  l'organisme  hu- 
main par  ce  retour  à  Dieu  qui  nous  relève  de  nos  chutes  et, 
comme  le  phénix,  nous  fait  renaître  de  nos  cendres. 


§  2.  De  la  solidarité  morale. 

Il  ne  semble  pas  possible  de  parler  de  la  rémunération  et  de 
ses  éléments  constitutifs  sans  traiter  de  la  solidarité  morale.  Ce 
serait  une  omission  d'autant  plus  grave  que  l'une  des  condi- 
tions essentielles  de  la  première  est  la  stabilité,  qui  ne  peut  se 
séparer  de  la  solidarité.  Quelle  est  la  doctrine  biblique  par 

(0  Joël,  9.  fS)  JODU,  4. 


Digitized  by  VjOOQIC 


278  ONZIÈME   DOGME. 

rapport  à  ce  nouveau  principe  ?  Tout  d*abord  il  ne  parait  pas 
facile  de  la  fixer,  à  cause  d'un  courant  double  et  opposé  qui  s*y 
fait  sentir,  Tun  se  montrant  aussi  favorable  que  Tautre  lui 
semblé  contraire.  Commençons  par  observer,  par  étudier  ce 
dernier  dans  une  disposition  législative  des  plus  formelles  : 
a  Les  pères  ne  mourront  pour  les  enfants,  ni  les  enfants  pour 
leurs  pères;  chacun  mourra  pour  son  propre  péché (1).  »  S'il 
y  est  fait  exception  à  l'endroit  de  la  cité  rebelle  passant  à  Tido- 
lâtrie  (nn^i'^sh  '^'«9),  où  les  innocents  sont  enveloppés  dans  Tarrét 
de  proscription  lancé  contre  la  majorité  coupable  (2),  on  se 
Texplique  par  la  préoccupation  souveraine  du  législateur  quant 
à  Textirpation  de  ce  culte  ignoble.  C'est  uneloi  draconienne,  mais 
exceptionnelle,  fondée  sur  le  «  Lex  suprema  scUus  populi^  » 
la  défection  religieuse  de  toute  une  communauté  s'attaquant 
aux  fondements  de  Tisraélitisme.  Celui  qui  se  prononce  le  plus 
catégoriquement  contre  la  solidarité,  c'est  le  prophète  Ézëchiel 
qui  développe  sa  théorie  dans  plusieurs  chapitres  dont  voici  la 
substance  :  Il  commence  par  repousser  la  solidarité  sociale  en 
déclarant  que  s'il  rencontrait  dans  cette  cité  trois  justes  du  ca- 
libre deNoé,  de  Daniel  et  de  Job,  ils  opéreraient  leur  salut  per- 
sonnel mais  sans  pouvoir  sauver  une  âme  en  dehors  d'eux  (3). 
Trois  et  quatre  fois  il  répète  que  Noé,  Daniel  et  Job  seraient 
impuissants  à  sauver  qui  que  ce  soit  (4).  Mais  il  ne  s'arrête  pas 
là  :  de  la  solidarité  sociale  il  passe  à  celle  de  la  famille.  «  Le 
père  ne  doit  répondre  pour  le  fils,  pas  plus  que  le  fils  ne  répon- 
dra pour  le  père  (5).  9  II  est  à  remarquer  qu'il  l'écarté  radica- 
lement, en  bien  comme  en  mal.  Il  ne  lui  suffit  pas  de  proclamer 
le  tils  pieux  et  vertueux,  irresponsable  des  crimes  paternels, 
ce  qui  s'explique  parfaitement;  avec  la  même  rigueur  de  prin- 
cipe, il  refuse  au  fils  coupable  tout  bénéfice  des  viçrtus  et  des 
mérites  du  père.  11  formule  sa  pensée  avec  une  sécheresse  qu'on 
n'est  pas  habitué  à  trouver  dans  l'idiome  prophétique  :  «  La 

(I)  Deatfr.,  XXIV,  16.  (4)  Ibid,,  P.  14,  16,  18  et  10. 

(i)  Ihid.,  XIII,  13-18.  (5)  md,j  XVIII,  SO. 

(3)  ÉxëoUel,  9.  14. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRftTian.  279 

personne  pécheresse  doit  mourir.  A.u  jaste  le  bénéfice  de  ses 
YertQs ,  aa  méchant  le  salaire  de  ses  crimes  (1).  b  Ici  va  venir 
l'exagération  de  Tesprit  de  système.  Jaloux  de  mettre  hors  de 
page  le  principe  de  la  responsabilité  personnelle,  il  va  jusqu'à 
nier  la  solidarité  dans  un  seul  et  même  individu,  en  ce  sens 
que  tout  changement  radical  dans  la  conduite  de  la  vie,  soit  en 
bien,  soit  en  mal,  rompt  le  lien  qui  unit  le  présent  au  passé, 
et  la  nouvelle  ligne  de  conduite  efface  Tancienne,  de  façon  que 
le  pécheur  amendé  se  convertit  en  juste  parfait,  de  même  que 
le  juste  qui  reoie  son  passé  sera  classé  désormais  parmi  les 
plus  méchants,  en  dépit  d'une  longue  carrière  de  piété  et  de 
vertu.  C'est  la  thèse  développée  dans  le  chapitre  33,  où  il  s'ex- 
prime en  ces  termes  :  «  La  vertu  du  juste  ne  le  sauvera  le  jour 
de  sa  défection  pas  plus  que  la  conduite  criminelle  ne  condam- 
nera le  méchant  le  jour  de  son  retour  au  bien  (2).  »  On  ne 
saurait  certes  se  prononcer  d'une  manière  plus  décisive  dans  le 
sens  de  l'anti-solidaritéet  contre  toute  apparence  d'une  respon- 
sabilité collective. 

Étudions  maintenant  le  courant  opposé,  celui  qui  souffle  du 
côté  de  la  solidarité,  en  enfle  les  voiles  et  l'affirme  en  principe 
comme  en  fait,  en  théorie  et  en  pratique.  La  Bible  nous  en 
offre  un  premier  exemple  dans  Abraham  implorant  la  grâce  de 
Sodome  s'il  s'y  trouve  dix  justes,  l'implorant  moins  comme  une 
faveur  que  comme  un  acte  de  justice  :  a  Peut-être,  dit-il  à 
Dieu,  se  trouve-t-il  dans  cette  ville  coupable  cinquante  justes 
(qu'il  réduit  successivement  à  quarante,  à  trente,  à  vingt  et 
enfin  à  dix)  ;  pourras-tu  condamner  la  ville  et  ne  pas  l'épargner 
par  égard  pour  les  justes  qui  s'y  rencontrent  (3)  ?  »  Puis,  au- 
dessus  de  cette  première  forme  de  la  solidarité,  que  nous 
appellerons  contemporaine^  apparaît  la  solidarité  des  généra- 
tions, planant  majestueusement  sur  la  Loi  et  sur  l'histoire.  Déjà 
elle  est  formulée  dans  le  Décalogue,  Dieu  étant  appelé  dans  le 
deuxième  commandement  a  celui  qui  fait  retomber  l'iniquité 


(I)  Êiéehiel,  XVIU,  SO.  (3)  Genèse,  XVIII,  34. 

(S)  Êxéchiel,  XXXm,  li-19. 


Digitized  by  VjOOQIC 


280  ONZIÈME   DOGME. 

des  pères  sur  les  fils  jusqu'à  la  troisième  et  à  la  quatrième  gé- 
nération, mais  qui  vis-à-yis  ses  fidèles  conserve  ses  grâces 
jusqu'à  la  millième  génération  (i)  ».  Trois  fois  cette  double 
théorie  de  la  solidarité  des  générations  se  reproduit  a  peu  près 
dans  les  mêmes  termes  (3),  ce  qui  en  démontre  l'importance 
doctrinale;  et  huit  siècles  après  elle  est  encore  invoquée  par 
Jérémie(3),  ce  qui  en  constate  la  continuité;  seule,  elle  est  de 
force  à  nous  expliquer  la  puissance  de  l'influence  patriarcale, 
de  cette  influence  qui  joue  un  rôle  si  considérable,  non-seule- 
ment pendant  tout  le  cycle  biblique,  où  elle  a  sa  mention 
incessante,  depuis  Moïse  jusqu'à  la  fin  du  royaume  d'Israël  (4)  ; 
mais  encore  dans  le  cycle  de  la  tradition  et  jusqu'à  nos  jours, 
par  suite  de  la  place  qu'elle  tient  dans  nos  prières  (8). 

Gomment  accorder  ces  deux  tendances?  Gomment,  ce  qui  est 
plus  grave  encore,  accorder  Moïse  avec  lui-même,  d'un  côté 
proclamant,  de  l'autre  repoussant  la  solidarité  des  générations, 
puisqu'il  ne  veut  pas  que  le  fils  meure  pour  la  faute  du  père? 
Répondons  d'abord  à  cette  dernière  objection,  et  démontrons 
qu'il  y  a  chez  lui,  non  pas  contradiction,  mais  distinction 
entre  la  loi  sociale  et  la  loi  morale.  G'est  avec  une  haute  raison 
que  le  législateur  élimine  la  solidarité  delà  loi  civile  et  du  code 
pénal,  n'ignorant  pas  les  terribles  conséquences  de  cette  dispo- 
sition appliquée  par  la  justice  humaine.  Il  sait  ou  il  prévoit  ces 
carnages  et  ces  confiscations  en  masse  dont  l'antiquité  raconte 
les  funèbres  annales  et  dont  certains  vestiges  se  sont  conservés 
dans  les  codes  les  plus  modernes.  Nous  avons  d'ailleurs  une 
démoQstration  historique  de  la  sagesse  de  cette  disposition  de 
la  Loi.  Il  F*agUd'Amazia,run  des  bons  rois  de  Juda,  qui,  faisant 
justice  des  meurtriers  de  son  père ,  les  livre  au  bourreau  ;  mais, 
a  soin  d'ajouter  l'historiographe,  a  il  ne  fit  pas  mourir  les  fils 
des  assasssins,  conformément  aux  prescriptions  de  Moïse,  à  qui 
Dieu  avait  dit  :  «  Les  pères  ne  mourront  pas  pour  les  fils,  ni  les 

(f)  Exode,  XX,  6.  (4)  Il  Roii,  XIII,  S3;  Ttlmnd,  Schtb- 

(t)  nid.,  XXIV,  7;  DeoKr.,  V,  10;      bath,  55;  VaTkra  Rabba,  sect.  36. 

VII.  9.  re)  Ritoel,  prenlire  dei  dii-hnit  béoé- 

(S)  Jdrénle,  XXXII,  19.  dietionf. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  381 

fils  pour  les  pères  (1).  i>  On  voit  parfaitement  que  celte  loi 
s^applique  à  la  justice  humaine,  si  facile  à  céder  à  Terreur  ou 
à  la  passion,  et  que  Ton  ne  saurait  trop  retenir  dans  Tusage 
qa*elle  désirerait  faire  de  ce  dangereux  instrument  delà  solida- 
rité. Hais  il  n*en  est  plus  de  même  dans  Tordre  moral,  dans  ce 
que  Ton  appelle  la  justice  divine,  où  la  responsabilité  collective 
est  aussi  juste  que  nécessaire.  Ceux  qui  la  méconnaissent  ne 
savent  peut-être  pas  qulls  méconnaissent  en  même  temps  le 
mécanisme  social.  SHmagine-t-on  une  société  pouvant  exister, 
ne  fût-ce  qu'un  instant,  en  dehors  de  cette  loi?  Ne  comprend- 
on  pas  que,  sans  la  responsabilité  collective,  il  n*y  a  plus  que 
des  membres  épars,  mais  point  de  société;  il  y  a  encore  suc- 
cession d'hommes  et  de  choses,  mais  plus  d'histoire.  La  solida- 
rité, du  reste,  est  partout  :  dans  Tordre  naturel,  où  le  germe 
vicieux  se  développe  avec  les  générations,  où  Tinfluence  de  la 
contagion  se  propage  au  sein  des  masses;  dans  Tordre  politique, 
où  la  prospérité  et  Tadversité,  la  grandeur  et  la  décadence  des 
peuples,  sont  solidaires  des  conditions  du  gouvernement.  On 
peut  prédire  jusqu'à  un  certain  point  le  sort  d'une  nationalité 
d'après  l'état  de  ses  mœurs  ;  on  en  calcule  le  terme  en  suppu- 
tant la  somme  de  ses  énergies  ou  de  ses  faiblesses.  Rien  de 
moins  contestable,  par  conséquent,  que  la  réalité  de  l'héritage 
de  vices  ou  de  vertus  passant  des  pères  aux  enfants.  Fille  de 
la  Providence,  la  solidarité  en  réunit  les  qualités  principales, 
s'étendant  de  la  famille  à  la  société,  de  la  société  à  1  bumnnlLé. 
Cependant  elle  est  une  dans  son  essence,  reconnue  lettepar  la 
philosophie  comme  par  l'histoire,  faisant  partie  iii terrante  de 
la  rémunération  biblique.  Quel  est,  en  effet,  le  caractère  ùe 
cette  rémunération?  Elle  est,  nous  croyons  l'avoir  démontré,? 
collective^  spirituelle  et  stable;  or,  pour  être  collective,  elle  a 
besoin  de  la  solidarité  dans  l'espace;  de  même  que,  pour  ^tre 
stable  et  durable,  elle  doit  s'appuyer  sur  la  solidarité  dans  le 
temps. 
Maintenant  abordons  la  contradiction  signalée  entre  la  doc- 

(1)  Il  Rolf,  XIV,  5  el  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


282  ONZIÈME    DOGME. 

trine  de  Moïse  et  celle  du  prophële  Ëzëchiel,  qui  semble  repous- 
ser jusqu'à  Tombre  d'une  responsabililé  collective.  Pour  réfu- 
ter l'objection,  nous  pourrions  soutenir  d'abord  que  les  ensei- 
gnements de  cet  organe  religieux  ne  sont  pas  tellement  en 
odeur  d'orthodoxie  qu'il  faille  les  accepter  aveuglément,  la 
Tradition  faisant  à  cet  égard  des  réserves  formelles  (1).  S^il 
fallait  donc  opter  entre  le  fondateur  de  la  religion  et  cet  inter- 
prète obscur  d'une  époque  de  décadence,  l'hésitation  ne  serait 
pas  permise,  et  la  doctrine  du  devoir  devrait  être  frappée  d'un 
désaveu.  Mais  nous  n'en  sommes  nullement  réduit  à  cette  extré- 
mité; il  ne  sera  paâ  impossible  de  trouver  un  moyen  de  con- 
ciliation dans  l'étude  attentive  des  textes.  Il  importe  ici  de 
remarquer  une  chose  :  c'est  qu'Ézéchiel  vient  réagir  contre 
une  croyance  erronée,  mais  populaire,  qu'il  résume  lui-même 
dans  ce  dicton  vulgaire  :  «  Les  pères  ont  mangé  du  verjus,  et 
ce  senties  fils  qui  en  ont  les  dents  agacées  (2) .  »  Qu'est-ce  q  ue  cela 
veut  dire?  Que  les  contemporains  du  prophète,  pour  pallier 
leur  conduite  vicieuse  et  leur  apathie  morale,  se  disaient  con- 
damnés fatalement  par  suite  de  la  culpabilité  paternelle.  Il  ne 
leur  suffisait  pas  de  ne  rien  faire  pour  leur  amendement,  ils  te- 
naient à  justifier  leur  inertie  en  la  rejetant  sur  l'inutilité  de 
leurs  efforts.  Ils  invoquaient  donc  à  l'appui  de  leur  conduite 
celte  solidarité  des  générations,  profondément  enracinée  dans 
les  croyances  et  dans  les  opinions,  comme  il  vient  d'être  dé- 
montré. Ils  semblent  répliquer  au  prophète:  «  A  quoi  bon 
nous  corriger,  nous  améliorer,  puisque  nous  n'en  sommes  pas 
moins  condamnés  à  subir  l'arrêt  prononcé  contre  nos  pères,  et 
que  leur  iniquité  retombe  infailliblement  sur  leur  postérité?  » 
C'est  cette  fin  de  non-recevoir  que  le  prophète  repousse.  Et 
comment  s'y  prend-il?  Comme  tous  les  agents  de  réaction,  en 
opposant  exagération  à  exagération,  en  allant  d'un  extrême  à 
l'autre,  en  se  livrant  à  un  procédé  qui  est  le  moyen  le  plus  sûr 
pour  arriver  au  rétablissement  de  l'équilibre  dans  l'ordre 
moral.  De  la  responsabilité  collective  et  successive  il  saute 

(l)  Taimud,  Schabbalh,  30.  [9)  Êzéchiel.  XVIIK  i. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  283 

d'an  seal  bond  à  la  responsabilité  personnelle  absolue,  écarlant, 
chassant  toat  ce  qui  n*est  pas  elle,  poussant  la  conséquence 
logique  jusqu'à  la  dernière  rigueur,  c'est-à-dire  jusqu'à  scinder 
rindiTidu  lui-môme,  aân  d'éviter  toute  solidarité  entre  un 
passé  et  un  avenir  suivant  des  routes  différentes.  A  son  tour  il 
dit  au  peuple  :  a  Vos  allégations  sont  fausses,  inadmissibles 
Non,  il  n'est  pas  vrai  qu'une  génération  soit  irrévocablement 
condamnée  par  le  seul  fait  de  succéder  aune  autre  qui  a  mérité 
la  mort;  la  solidarité  ne  va  pas  jusqu'à  supprimer  la  respon- 
sabilité personnelle;  elle  ne  peut  pas  plus  condamner  l'inno- 
cent qu'innocenter  le  coupable.  A*t-il  tort  de  parler  ce  langage, 
de  réagir  énergiquement  contre  une  croyance  tombant  en  plein 
fatalisme,  de  revendiquer  les  droits  de  la  liberté  morale  avec 
les  devoirs  qui  en  découlent?  A-t41  tort  de  combattre  celte  lé- 
thargie funeste,  avant-coureur  de  la  mort,  d'arrêter  le  peuple 
sur  une  pente  qui  mène  tout  droit  à  l'abîme,  de  faire  un  pres- 
sant appel  aux  instincts  virils,  à  la  responsabilité,  à  la  con- 
science individuelle!  Aux  grands  maux  les  remèdes  extrêmes, 
aax  poisons  forts  les  réactifs  violents.  Quant  à  la  vérité,  à  la 
vraie  vérité,  savez-vous  où  elle  est?  Entre  les  deux,  entre  le 
dicton  du  peuple  et  la  remontrance  du  prophète ,  entre  la 
solidarité  fatale  et  la  personnalité  poussée  à  outrance,  dans 
cette  voie  moyenne  si  fortement  recommandée  par  le  sage,  où 
elles  sont  appelées  toutes  deux  à  concourir  à  la  justice  de  Dieu 
tempérée  par  sa  bonté,  servant  au  même  titre  d'instruments  à 
la  rémunération  divine. 


§  3.  Z)u  bonheur  du  méchant  et  du  malheur  du  juste. 
Les  textes. 

La  grave  question  du  bonheur  du  méchant  et  du  malheur 
du  juste,  nous  l'avons  constaté  déjà,  se  rattache  à  la  Provi- 
dence tout  autant  qu'à  la  rémunération  ;  aussi  bien  des  théolo- 
giens la  traitent-ils  au  point  de  vue  de  ses  rapports  avec  la 
première.  Mais  nous  l'avons  tenue  en  réserve  pour  ne  pas 


Digitized  by  VjOOQIC 


i84  ONZIÈMR   DOGME. 

revenir  deux  fois  sur  le  même  sujet,  sauf  à  Télndier  en  même 
temps  sous  le  double  rapport  de  sa  parenté  avec  la  Providence 
et  avec  la  justice  de  Dieu.  Personne  n'ignore,  du  reste,  que 
cette  anomalie  constitue  Tun  des  plus  redoutables  problèmes 
posés  à  la  philosophie  comme  à  la  théologie.  C'est  assez  dire 
qu'il  ne  saurait  rester  étranger  au  judaïsme,  qu'il  doit  avoir  sa 
place  dans  l'Écriture,  comme  il  l'aura  plus  tard  dans  la  tradi- 
tion et  dans  l'école  dogmatique.  Et  vraiment  cette  place  est 
considérable,  et  la  question  semble  se  transmettre,  comme  un 
mot  d'ordre,  d'un  prophète  à  l'autre,  d'un  organe  de  la  révéla- 
tion à  l'autre,  de  Jérémie  à  Malachie,  du  Psalmiste  à  TEcclè- 
siaste.  Cependant  dans  les  livres  de  Moïse  il  n'y  en  a  pas  trace 
sensible;  nous  disons  bien  trace  sensible,  pour  ne  rien  préju- 
ger contre  la  doctrine  traditionnelle,  qui,  par  voie  d'allusion, 
le  fait  remonter  jusqu'au  Sinai  ({).  Tenons-nous-en  pour  le 
moment  à  la  réalité  historique  qui  nous  montre  le  problème 
apparaissant  sur  la  scène  à  l'époque  où  la  décadence  d'Israël, 
dans  ces  temps  troublés  où,  comme  on  dit  aujourd'hui,  la  force 
primait  le  droit,  à  l'intérieur  comme  à  l'extérieur,  durant  cette 
funeste  période  où  le  crime  triomphait  insolemment,  où  la  pré- 
varication des  juges  était  devenue  un  fait  normal,  où  la  fai- 
blesse et  l'indigence  se  voyaient  privées  de  tout  recours  contre 
l'oppression,  dans  ce  jour  néfaste  où  la  nationalité  sainte  était 
minée  au  dedans  par  la  démoralisation,  menacée  du  dehors  par 
ces  terribles  météores  qui  s'appelaient  Ninive  et  Babylone. 
Connaissant  les  idées  développées  par  l'Écriture  sur  la  justice 
de  Dieu  depuis  Abraham,  père  des  croyants,  jusqu'au  dernier 
écho  de  la  prophétie  (3),  on  ne  saurait  s'étonner  des  protesta- 
tions dont  la  Bible  se  fait  l'organe  contre  les  violations  de  la 
justice,  les  criants  abus  du  bon  plaisir,  le  bonheur  insolent 
des  méchants,  les  souffrances  et  les  malheurs  immérités  des 
justes,  ni  du  ton  violent,  inusité,  que  ces  protestations  affec* 
tent,  osant  gourmander  Dieu  de  son  impassibilité,  le  mettant 
en  demeure,  pour  ainsi  dire,  de  relever  la  balance  de  Thémis 

(l)  Talmnd,  Rera^hotb,  7.  (f)  Voy.  plat  haut,  même  chapitre,  %  t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   AÉMUNÊRATIOff.  288 

renversée.  Elles  sont  bien  hardies,  bien  téméraires,  en  effet, 
les  apostrophes  suivantes  :  c  Tues  trop  juste,  ô  Seigneur,  pour 
«  qu'il  me  soit  permis  de  te  mettre  en  cause,  je  ne  puis  cepen- 
«  dant  me  défendre  de  t'interpeller  au  nom  de  la  justice.  Pour- 
«  quoi  la  voie  du  méchant  est-elle  prospère,  pourquoi  les 
«  traîtres  sont-ils  heureux?  Tu  les  as  solidement  plantés,  ils 
a  jettent  de  profondes  racines,  ils  poussent  des  germes  et  pro- 
c  duisent  des  fruits.  Et  pourtant,  si  tu  es  près  de  leur  bouche, 
ft  lu  es  bien  loin  de  leur  cœur  (1).  »  Remarquons  que  Jérémie 
pose  la  question  sans  la  résoudre,  ou  du  moins  il  n*y  répond, 
d'après  Topinion  des  commentateurs,  que  d'une  façon  yague, 
plus  ou  moins  mystique  (2).  Vient  ensuite  Habacuc,  qui,  reje- 
tant foute  précaution  oratoire,  se  permet  à  Tégard  de  Dieu 
cette  apostrophe  brûlante  :  «  Jusqu^à  quand  t'implorerai-je 
«  sans  être  entendu,  te  signalerai-je  les  actes  de  violence  sans 
^  te  voir  intervenir?  Pourquoi  mon  regard  est-il  toujours 
«  frappé  de  l'aspect  de  Tiniquité,  de  la  rapacité?  pourquoi  ne 
t  vois-je  en  face  de  moi  qu'oppression,  que  force  brutale? 
«  pourquoi  les  dissensions  et  les  disputes  l'emportent-elles  par- 
c  tout?...  0  toi  dont  le  regard  pur  ne  supporte  pas  la  vue  du 
tf  mal,  toi  que  blesse  la  vue  de  l'injustice,  pourquoi  regardes-tu 
a  les  traîtres  avec  indifférence,  comment  peux-tu  te  taire 
«  lorsque  le  méchant  dévore  le  juste?  N'est-ce  pas  réduire  les 
«  hommes  au  sort  des  poissons  de  mer,  ou  du  vil  insecte, 
«  jouet  du  premier  venu  (3)?  »  Mais  le  prophète  ne  se  borne 
pas  à  poser  la  question  ;  il  y  répond,  ou  du  moins  rend  compte 
de  la  réponse  que  Dieu  a  daigné  lui  communiquer  dans  une 
vision.  Dieu,  dit-il,  lui  a  prodigué  l'assurance  que  sa  justice 
est  infaillible,  que  la  violence  et  l'iniquité  ne  restent  pas  im- 
punies, que  le  triomphe  de  la  force  brutale,  personnifié  dans 
les  barbares  venus  de  la  Ghaldée,  ne  sera  qu'instantané,  suivi 
d'une  honte  éternelle  (4).  «  Malheur  à  celui,  s'écrie-t-il,  qui 
bâtit  une  ville  dans  le  sang,  qui  jette  les  fondements  d'une 


(•)  Jérémie,  XII,  1  et  9.  (S)  Habaone,  I.  S,  3,  li  et  14. 

(S)  Jérémie,  ».  5.  (4)  Habacuc,  H,  1-7. 


Digitized  by  VjOOQIC 


â86  ONZIÈME    DOGME. 

cité  dans  la  violence  (1)!  Cette  solution,  a-t-il  soin  d'ajou- 
ter, sera  peut-être  jugée  obscure  par  les  raisonneurs,  mais  le 
juste  vit  dans  sa  foi  (2).  9  Le  problème,  identiquement  le  même, 
va  prendre  une  autre  forme  dans  Malachie,  qui,  au  lieu  de  se 
faire  l'interprète  direct  de  l'objection,  la  met  dans  la  bouche 
de  ses  contemporains,  en  fait  Tobjet  d'un  dialogue  entre  ceux- 
ci  et  Dieu  :  «  Vous  tenez  des  propos  bien  forts  à  mon  égard, 
«  dit  l'Éternel.  —  Qu'avons-nous  donô  fait?  répliquez-vous. — 
u  Vous  avez  dit  :  ail  est  inutile  d'adorer  Dieu,  il  n'y  a  aucun 
a  avantage  de  se  montrer  fidèle  à  ses  ordonnances ,  de  s'hu 
«  milier  en  l'honneur  du  seigneur  Zebaoth.  Ne  faut-il  pas , 
«  tout  au  contraire,  féliciter  les  rebelles  et  les  impies  qui  réus- 
«  sissent,  quand  nous  voyons  ceux  qui  osent  éprouver  Dieu 
«  échapper  (à  toute  punition)?  »  —  «  Mais,  au  jour  fixé  dans  ma 
a  pensée,  reprend  le  seigneur  Zebaoth,  quand  je  prendrai  en 
«  pitié  ceux  qui  craignent  Dieu  et  qui  méditent  sur  son  nom, 
a  quand  je  les  entourerai  de  la  sollicitude  qui  anime  le  père 
u  pour  son  Qls  obéissant,  vous  reconnaîtrez  toute  la  distance 
<K  qui  sépare  le  juste  de  Timpie,  l'adorateur  du  déserteur  de 
a  son  culte  (3).  » 

Si  des  prophètes  nous  passons  aux  hagiographes,  nous  re- 
trouverons la  question  posée  et  résolue  dans  le  même  sens, 
d'abord  dans  les  nombreux  psaumes  où  David  implore  le  se- 
cours de  Dieu  contre  ses  ennemis,  d'un  côté  proclamant  la 
brièveté  et  la  fragilité  du  bonheur  du  méchant,  de  l'autre  af- 
firmant le  salut  et  le  triomphe  final  du  juste  (4).  Mais  cest  l'un 
des  derniers  collaborateurs  à  l'œuvre  de  poésie  nationale ,  c'est 
Assaph  qui  résume  la  doctrine  dans  un  poëme  tout  à  la  fois  di- 
dactique et  lyrique  ;  voici  les  termes  :  a Mes  pieds  allaient 

«  dévier,  mes  pas  semblaient  condamnés  au  néant.  Je  fus  un 
a  moment  dévoré  de  jalousie,  à  la  vue  de  la  prospérité  des  va- 
«  nlteux  et  des  méchants.  »  Il  décrit  ensuite  avec  les  magnifi- 


(1)  Hakaooc,  II,  19.  (4}  Piaumea,  I,  5;  VH,  15-17;  IX,  16 

(S)  Ibid.^v.  4.  ein;  XI,  6  et  7;  XXXI,  iO  et  31;  XXXVll, 

(5)  MalAchie,  Hl,  13-18.  i8-40;  LU,  0  et  10. 


Digitized  by  VjOOQIC 


LE   LA   RÉJbUNÉRATION.  $87 

cences  de  son  style  Finsoleote  félicilëde  ces  méchanls  à  laquelle 
Tiennent  s'ajouter  leurs  blasphèmes  ;  puis  il  reprend  ainsi  : 
«  Frappé  de  ce  spectacle,  le  peuple  s'écrie  :  Est-il  possible  que 
«  Dieu  sache  cela?  le  Très-Haut  peut-il  en  avoir  connaissance?  » 
Vient  enfin  la  solution,  analogue  à  celle  du  prophétisme,  avec 
cette  différence  [subjective  que  la  réponse  formulée  par  les 
prophètes  à  la  suite  d'une  vision,  d'une  communication  quel- 
conque avec  la  divinité,  Assaph  nous  l'offre  comme  le  résultat 
de  ses  méditations  religieuses  :  <k  Je  tenais  à  comprendre  cela, 
t  dit-il,  à  me  rendre  compte  de  cette  injustice  apparente  :  je 
«  méditais  donc  j  usqu'au  moment  où,  pénétrant  enfin  les  saintes 
<  intentions  de  Dieu,  je  commençais  à  entrevoir  la  fin  (des  im- 
tf  pies).»  Et  quelle  est  sa  conclusion?  «  C'est  que  le  bonheur 
c  des  méchants  ressemble  à  une  pente  glissante  courant  vers 
«  Tabime;  en  un  clin  d'œil  ils  sont  anéantis,  disparaissent 
«  comme  une  ombre,  comme  un  songe  à  l'heuro  du  réveil. 
fi  Pour  moi,  termine-t-il,  je  reste  constamment  avec  toi  (Dieu), 
c  la  me  tiens  par  ma  main  droite,  tu  me  guides  par  tes  con- 
c  seils,  tu  me  conduis  finalement  à  la  gloire  (1).  »  Il  manque- 
rait quelque  chose  à  ces  citations  textuelles  si  nous  omettions 
TopinioD  de  l'Ecclésiaste,  qui,  dépouillant  la  question  de  l'au- 
réole prophétique  et  poétique  dont  nous  venons  de  la  voir 
entourée,  la  formule  dans  un  langage  froid  et  incolore,  la  pré- 
sente dans  sa  nudité  philosophique.  Ici  la  préoccupation  du 
penseur  se  trahit,  moins  par  le  choix  des  termes  que  par  la  ré- 
pétition de  la  difficulté,  l'auteur  y  revenant  à  plusieurs  re- 
prises :  a  Tantôt  c'est  le  sort  des  opprimés,  dont  les  pleurs  ne 
sont  essuyés  par  nul  consolateur,  victimes  de  la  spoliation  triom- 
phante, ce  qui  est  un  spectacle  pire  que  la  mort  (2);  tantôt  c'est 
l'expression  pure  et  simple  de  l'anomalie  signalée  (3).  »  Sa 
réponse  est  identique  à  celle  des  organes  de  la  révélation  et 
de  l'inspiration  sacrée:  «  On  a  grandement  tort,  dit-il  à  son 
tour,  de  s'encourager  au  mal  en  se  fondant  sur  la  longanimité 


«)  PMimef,  LXXni,  f-t4.  (3)  Ibid.,  VII,  15  ;  VIII,  14. 

(0  Eeoléi.,  IV,  I  et  â. 


Digitized  by  VjOOQIC 


â88  ONZIÊHE   DOGME. 

de  Dieu  envers  le  méchant.  Que  Ton  sache  bien  que  la  durée 
du  méchant  n'est  que  Tombre  de  la  durée,  de  môme  que  les 
maux  du  juste  sont  infailliblement  couronnés  par  une  grande 
béatitude  (1).» 

Pour  compléter  cet  exposé,  il  faudrait  citer  le  livre  de  Job, 
qui,  nous  Tavons  établi  ailleurs  (3),  semble  pivoter  tout  entier 
sur  la  question  qui  nous  occupe,  considérée  dans  ses  rapports 
avec  la  Providence  et  la  justice  divines.  Mais  comment  faire  des 
extraits  de  ce  livre  sublime  sans  en  dénaturer  ou  altérer  Téco- 
nomie?  D'autres  Tont  tenté  sans  beaucoup  de  succès,  comme 
nous  le  verrons  dans  Tétude  du  problème  d'après  l'école  théolo- 
gique. Bornons-nous  donc  à  une  analyse  sommaire,  et  consta- 
tons que  Job  et  ses  interlocuteurs  personnifient  les  différentes 
opinions  au  moyen  desquelles  on  essayait  déjà  dans  ces  temps 
reculés  soit  de  dénouer,  soit  de  trancher  la  difficulté.  De  ses 
maux  immérités  ou,  pour  mieux  dire,  de  ceux  du  juste  en  gé- 
néral, Job  conclut  à  la  négation  de  la  Providence  spéciale  (3); 
Son  premier  interlocuteur,  Êliphaz,  le  combat  et  soutient  que 
tout  malheur  est  la  conséquence  d'une  faute,  que  les  maux  du 
juste  ne  sont  pas  autre  chose  que  l'expiation  de  ses  péchés, 
connus  ou  inconnus  (4);  que,  d'un  autre  côté,  le  bonheur  du 
méchant  manque  même  de  réalité  (5).  Sans  infirmer  Topinion 
d'Ëliphaz,  le  second  interlocuteur,  Bildad,  y  ajoute  cette  clause 
que,  supposé  le  juste  frappé  sans  motif,  c'est-à-dire  sans  péché, 
ses  souffrances  seront  autant  de  titres  à  un  surcroit  de  récom- 
pense, à  une  rémunération  augmentée  de  tout  le  salaire  dû  en 
échange  de  l'épreuve  (6).  Zophar,  le  troisième  interlocuteur,  ne 
fait  que  confirmer  la  théorie  d'Ëliphaz  en  la  corroborant  :  tan- 
dis que  le  premier  admet  la  culpabilité  de  Job  comme  un  fait 
probable,  elle  devient  certaine  pour  le  dernier,  eu  égard  au 
naturel  vicieux,  sauvage,  de  Thomme;  de  sorte  que  ses  souf- 
frances sont  moins  une  épreuve  qu'un  avertissement,  un  à- 

(0  Eoclés.,  9.  11-13.  (4)  Job,lV,n;V,i7;XV,U;XXII,Sl. 

(9)  Voy.  noire   lolrodoolion  générale,  (6)  Job,  V,  S-5;  XV,  t0-»5. 

p.  51.  (A)  Job,  VIII,  6,7  ei91. 

(3)  Job,  IX,  ti. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    HÉML'NÉHATIOX.  289 

compte  pris  sur  un  châtiment  mérité  (1).  Ce  qu'il  importe  de 
relcTer  dans  ce  dialogue^  c'est  que,  malgré  leur  divergence 
d'opinion  relativement  au  malheur  du  juste,  regardé  comme 
noe  punition  par  le  premier,  comme  une  épreuve  par  le  se- 
cond, comme  un  avertissement  par  le  troisième,  les  trois  in- 
terlocuteurs sont  d'accord  sur  l'instabilité  du  bonheur  du  mé- 
chant ainsi  que  sur  la  nature  de  son  sort  flnal,  qu'ils  dépeignent 
de  la  manière  la  plus  tragique,  notamment  Bildad  qui  y  con- 
sacre sa  seconde  réplique  tout  entière  (2).  Quant  à  Ëlihu,  qui 
vient  se  poser  en  arbitre  entre  Job  et  ses  amis,  leur  infligeant 
également  un  biftme,  il  n'est  pas  des  plus  faciles  de  préciser  sa 
pensée,  de  fixer  les  limites  qui  la  séparent  des  opinions  précé- 
demment émises.  Il  parait  certain  qu'il  n'est  en  désaccord  avec 
eai  ni  sur  le  triomphe  définitif  du  juste  ni  sur  la  chute  inévi- 
table du  méchant  ;  car  il  affirme  lui-même  cette  thèse  plus  d'une 
fois,  s'exprimant  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes  que  ses 
contradicteurs  (â).  Que  leur  reproche-t-il  donc?  Il  les  accuse 
de  Touloir  abaisser  la  Providence  à  leur  taille ,  de  lui  faire 
prendre  mesure  sur  les  chétives  dimensions  de  l'humanité,  de 
la  forcer  à  s'accommoder  aux  conditions  étroites,  exiguës,  de 
ce  monde  sublunaire,  enfin  de  l'asseoir  sur  la  base  la  plus 
chancelante,  la  moins  en  harmonie  avec  les  proportions  de 
riniîni.  N'est-ce  pas  rendre  la  Providence  problématique  que 
de  la  subordonner,  pour  ainsi  dire,  à  la  distribution  plus  ou 
moins  équitable  de  la  justice  terrestre?  Qu'en  résulte-t-il  en  dé- 
(iniliye?  Qu'à  la  simple  apparence  d'inégalité,  qu'au  moindre 
semblant  d'un  déni  de  justice  relatif,  la  Providence  se  trouve 
compromise,  remise  en  question,  comme  elle  le  fut  par  Job. 
On  peut  dire  que  roriginalité  de  la  réponse  d'Ëlihu  consiste 
moins  dans  une  nouvelle  démonstration  que  dans  un  nouveau 
procédé  d'argumentation.  Il  opère  non  pas  un  changement  de 
principes,  mais  un  changement  de  bases.  Elargissant  le  cadre 
du  dogme,  lui  assignant  pour  demeure  le  vaste  univers  à  la 


(1)  Job,  XI,  6,  It  et  IS.  (3)  Job.  XXXIIl,  13  ;    XXXIV,  10,  it, 

(t)  Job,  ch«p.  IR.  S4.«8;  XXXVI,  6  et  7. 

M) 


Digitized  by  VjOOQIC 


290  ONZIÈME    nOGMR. 

place  de  noire  infime  molle  de  lerre  el  da  moi  humain,  Élihu 
nous  fait  voir  les  traces  de  la  Providence  dans  la  création  tout 
entière,  dans  le  domaine  physique  et  météorologique  au  sein 
duquel  Thomme  occupe  une  place  presque  imperceptible.  Puis, 
de  Tordre  universel  il  la  fait  descendre  sur  Thomme,  assez 
avisé  pour  affirmer  le  particulier  par  le  général,  au  lieu  d'é- 
branler le  général  en  lui  donnant  pour  support  le  fondement 
mobile  du  particulier.  Ceci  nous  parait  ressortir  avec  évidence 
des  termes  par  lesquels  il  commence  sa  dernière  et  décisive  ré- 
plique :  «  Je  porte  mon  esprit  au  loin,  et  je  rends  grâce  à  mon 
Créateur  (l)o.  C*est-à-dire  :  Je  ne  me  laisse  pas  enfermer  dans 
votre  cercle  batlu;  je  franchis  les  murs  de  cette  prison  hu- 
maine, et  alors,  comprenant  mieux  le  rôle  de  la  Providence,  je 
suis  en  état  de  lui  rendre  un  hommage  digne  de  lui.  C'est,  en 
effet,  dans  cette  dernière  partie  de  sa  réponse  qu'il  ouvre  de 
nouveaux  horizons,  arguant  de  la  pluie,  des  nuées,  de  Télec- 
tricité,  de  la  direction  des  courants  atmosphériques.  Il  termine 
sa  revue  cosmique  par  cette  exclamation  qui  résume  toute  sa 
théorie  :  a  Impossible  de  tracer  les  limites  de  la  force  du  Tout- 
Puissant,  impossible  d'imputer  un  déni  de  justice  au  souverain 
maître  de  la  justice  et  de  la  noble  charité  (i)l  » 

§  4.  Esprit  de  ces  textes^  et  doctrine  qui  les  résume. 

Quelle  est  maintenant  la  doctrine  qui  se  dégage  de  cet  ex- 
posé aux  formes  variées  et  multiples,  quelle  est  la  réponse 
faite  par  TËcriture  à  la  question  si  énergiquement  posée  par 
les  prophètes,  si  éloquemment  exprimée  par  les  chantres  d -Is< 
raël,  si  dramatiquement  décrite  dans  1er  livre  de  Job,  et  philo- 
sophiquement formulée  par  le  sceptique  Ecclésiaste?  A  vrai 
dire,  toutes  ces  élucubrations  semblent  avoir  été  fondues  dans 
le  même  moule,  grftce  à  Tidentité  du  résultat.  Oui,  tous  ces  or- 
ganes enseignent  à  peu  près  la  même  chose,  à  savoir  que  ni  le 

(l)  Job,  XXXVI,  ô.  (4)  Job,  XXXVIl,  2:î. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


IIF    \A    RÉMLNLnATION.  291 

bonheur  du  mécliaut  ni  le  malheur  du  juste  ne  sont  doués  de 
la  propriété  de  la  durée.  Gomme  on  dit  vulgairement,  c'est  la 
fin  qui  couronne  l'œuvre  ;  or  la  fin  de  Timpie  est  le  néant,  de 
même  que  celle  de  Thomme  droit  et  bon  est  le  salut.  Nous  ne 
voulons  rien  dissimuler  :  voilà  une  solution  qui,  de  prime 
abord,  ne  parait  guère  satisfaisante;  plus  d'un  penseur  sera 
peut-être  disposé  à  Tenvisager  comme  une  fin  de  non-recevoir 
plutôt  que  comme  une  explication  directe.  Elle  soulèvera  celle 
double  objection  :  An  point  de  vue  de  la  justice,  Tinégale  ré- 
partition  des  maux  et  des  biens  terrestres  n'est-elle  pas  une 
iniquité,  qu'elle  dure  une  minute  ou  un  siècle?  Et  au  point  de 
vue  de  la  morale,  n'est-ce  pas  d'un  mauvais  exemple,  n'est-il 
pas  dangereux  de  mettre  sous  nos  yeux,  à  l'état  de  permanence, 
ce  conflit  où  le  droit  est  écrasé  par  la  force,  sauf  à  dire  pour 
toute  justification  :  «  Ce  n'est  rien ,  ça  n  a  pas  plus  de  du- 
rée que  vous-même  »  ?  N'est-ce  pas  quelque  peu  dérisoire  que 
de  répondre  au  malheureux  qui  gémit  sous  le  poids  de  la 
cruelle  destinée  :  «  De  quoi  vous  plaignez-vous?  votre  martyre 
n'ira  que  jusqu'aux  confins  de  la  vie  »?  Et  notez  bien  que 
c'est  précisément  ce  que  Job  ne  fait  que  ressasser  en  répondant 
à  ses  interlocuteurs  :  a  Qu'importe  au  méchant,  dit-il  non  sans 
'raison,  ce  qui  adviendra  après  lui?  Il  sait  bien  que  le  nombre 
de  ses  mois  est  limité.  Que  lui  importe,  à  lui  personnellement 
affranchi  du  malheur,  à  lui  qui  ne  trempe  pas  ses  lèvres  dans 
le  calice  de  la  colère  divine  (1)?  »  L'objection  est  très-sérieuse. 
Estelle  irréfutable?  C'est  ce  que  nous  allons  voir  en  nous  re- 
portant aux  considérations  déjà  développées  tant  sur  la  nature 
de  la  rémunération  que  sur  la  solidarité  des  générations.  Si 
cette  solidarité  n'existait  pas,  si  la  rémunération  était  tout  sim- 
plement individuelle,  sans  attaches  avec  les  ascendants  ni 
avec  les  descendants,  oh!  alors  l'absence  de  justice  divine  et  pro- 
videntielle serait  prise  sur  le  fait,  et  il  faudrait  désespérer  de 
pénétrer  ce  mystère.  Mais  il  a  été  démontré  que  la  rémunéra- 
tion professée  par  Moïse  gil  dans  la  stabilité,  dans  la  conli 

(1)  Job,  XXI,  âOeiâi. 


Digitized  by  VjOOQIC 


^9^  ONZIÈME    DOGME. 

Duité  du  bien,  dans  la  répartition  des  grâces  comme  des  dis- 
grâces divines  entre  une  série  de  générations,  dans  la  prolon- 
gation de  la  vie  par  celle  de  la  postérité,  dans  la  prospérité 
comme  dans  l'adversité  des  j91s  et  des  petits-flls,  dans  la  durée 
de  la  race.  Il  a  été  établi  en  outre  que  le  malheur,  au  point  de 
vue  du  législateur,  consiste  essentiellement  dans  la  suppression 
de  toute  garantie  de  permanence,  dans  Tanéanlissement,  dans 
le  Careth^  Il  s'ensuit  que  la  solution  biblique,  que  nous  ve- 
nons de  voir  couler  à  pleins  bords  dans  Timmense  étendue  du 
domaine  de  la  révélation,  est  exactement  conforme  à  la  don- 
née de  Moïse,  à  savoir  que  le  bien  et  le  bonheur  sont  dans  la 
stabilité,  le  mal  et  le  malheur  dans  la  fragilité. 

Ceci  peut  nous  expliquer,  jusqu'à  un  certain  point,  la  lacune 
que  nous  avons  signalée  au  début  de  cet  exposé,  nous  voulons 
dire  le  silence  apparent  de  Moïse  au  sujet  de  cette  grave  ques- 
tion. S'il  ne  s'arrête  guère  devant  cette  situation  respective- 
ment anormale  du  juste  qui  souffre  et  du  méchant  qui  triom- 
phe, c'est  qu'elle  est  éphémère,  sans  consistance  ni  racine  dans 
la  réalité.  Il  écarte  l'objection  rien  que  par  l'insistance  qu'il 
met  à  proclamer  comme  souverains  biens  la  longévité,  la  puis- 
sance de  la  procréation ,  la  continuité  de  la  race,  la  longue 
chaîne  de  la  postérité,  l'impérissabilité  du  peuple  de  Dieu, 
sans  compter  l'argument  fondé  sur  la  nature  collective  de  la 
rémunération  mosaïque. 

II  y  a  donc  accord  sur  ce  point  capital,  comme  sur  toutes  les 
grandes  vérités  religieuses,  entre  la  Loi  et  les  prophètes.  Il  faut 
bien  se  garder  de  mesurer  le  bonheur  et  le  malheur  sur  l'angle 
étrait  de  la  vie  individuelle ,  sous  peine  d'en  recevoir  de  ces 
démentis  que  Job  infligeait  à  ses  amis;  il  importe,  au  contraire, 
d'en  observer  les  effets  sur  l'échelle  des  générations;  de  recon- 
naître, avec  Bildad,  que  «  les  racines  de  l'iniquité  sont  bientôt 
desséchées;  que  sa  récolte  sera  moissonnée  par  le  néant;  qu'il 
n'en  reste  ni  mention  ni  vestige  sur  la  surface  de  la  terre  ; 
qu'elle  passe  de  la  lumière  dans  la  région  des  ténèbres,  expul- 
sée du  globe  ;  enfin  que  le  méchant  n'aura  ni  pelii-^fils  ni  arrière 


Digitized  by  VjOOQIC 


OE    LA    RÉMUNÉRATION.  29;) 

peiù'fils;  que  sa  demeure  sera  privée  de  tout  réjeton  (i);  » 
avec  Malachie,  que  c  la  démoralisation  et  le  sacrilège  aboatis- 
sent  à  Textirpation  de  la  race  (S);  »  avec  les  psaumes,  que  a  la 
dureté,  le  manque  de  commisération  pour  les  victimes  du  sort, 
entraine  Textermination  de  la  postérité  du  méchant  (3).  »  Et 
tout  cela  conformément  à  la  doctrine  du  maitre,  disant  que 
ff  la  mauvaise  conduite  d'IsraêU  ses  défections  et  son  abandon 
religieuK,  rendront  bien  court  son  séjour  dans  la  Terre  pro- 
mise. Je  prends  ciel  et  terre  à  témoin,  s'écrie- t-il,  que  vous 
n'y  vivrez  pas  longtemps  (4).  * 

Ainsi ,  cette  doctrine ,  qui  se  maintient  claire  et  identique 
tout  le  long  du  cycle  biblique,  peut  se  résumer  en  deux  mots  : 
te  bien,  c'est  ce  qui  dure;  le  mal,  ce  qui  ne  dure  pas.  Ni  le 
bonheur  du  méchant  ni  le  malheur  du  Juste  ne  sont  réels,  parce 
qu'ils  manquent  de  stabilité  ;  il  n'y  a  de  stable  et  de  durable 
que  la  vertu  et  les  bénédictions  qu'elle  propage  dans  le  monde. 
Isaîe  le  dit  dans  son  sublime  langage  :  «  Ni  les  montagnes  ni 
les  collines  ne  sont  inébranlables  :  ce  (^i  est  immuable ,  c'est 
l'alliance  spirituelle  (8).  » 

Si  ce  n'est  pas  là  une  solution  complète,  puisqu'elle  laisse 
subsister  l'anomalie  par  rapport  aux  individus,  elle  atténue 
beaucoup  la  gravité  du  problème,  grâce  à  la  nouvelle  significa- 
tion attachée  aux  termes  de  bonheur  et  de  malheur.  L'autre 
partie  de  la  difficulté  trouvera  peut-être  son  dënoûment  dans 
le  principe  de  la  rémunération  future.  Que  si  l'on  nous  de- 
mande pourquoi  nous  nous  abstenons  de  traiter  ce  point  de 
vue,  nous  répondrons  que  nous  ne  nous  y  croyons  pas  autorisé 
par  la  littéralité  des  textes,  dont  le  sens  premier  nous  parait 
être  celui  qui  vient  d'être  développé.  Aller  plus  loin,  ce  serait 
empiéter  sur  le  terrain  de  la  Tradition,  la  dépouiller  en  quel- 
que sorte  du  mérite  et  aussi  de  la  responsabilité  de  ses  idées. 
Laissons-la  nous  apporter  elle-même  le  contingent  de  ses  lu- 
mières; le  dogme  ne  pourra  qu'y  gagner  en  précision.  Mais,  ce 

(I)  Jok,  XYIll,  n-iO.  (4)  Deutér.,  IV,  Stf. 

(9)  MalaeMe,  II,  i«.  (5)  ImTo,  LIV,  f  0. 

(S)  Psanmes,  GIX,  13-16. 


Digitized  by  VjOOQIC 


294  ONZIÈME   DOGME. 

qui  esl  ceï'tain,  c^est  que,  de  même  qae  la  rëmanérutiOû  bibliqae 
est  une  préparation  à  la  rémunération  future,  de  mèm«  Ut  sta- 
bilité temporelle  est  comme  le  marchepied  de  la  stabilité 
éternelle. 

Quant  à  la  conciliation  de  cette  inégalité  des  conditions  du 
juste  et  du  méchant  avec  le  principe  de  la  Providence,  nous 
nous  en  tenons  à  Topinion  exprimée  par  Ëlibu  et  sanctionnée 
par  le  Deus  ex  machina  du  livre  de  Job,  c'est-à-dire  par  la 
théophanie  qui  le  termine.  L'ordre  providentiel  est  trop  bien 
établi,  il  ressort  avec  trop  d'évidence  de  l'ensemble  de  la  créa- 
tion, du  spectacle  de  l'univers,  de  l'harmonie  et  du  concert  uni- 
versels, des  lois  physiques  et  de  leur  force  prodigieuse,  enfin 
de  l'organisation  matérielle  et  morale  des  élres,  depuis  le  plus 
grand  jusqu'au  plus  petit,  pour  qu'il  puisse  être  infirmé  par 
quelques  faits  partiels,  étranges  seulement  pour  nous  qui  n'en 
saisissons  pas  la  cause. 

RÊSUUÉ    DE    LA    DOCTRINE    BIBLIQUE    PAU    RAPPORT    A    LA 
RÉMUNÉRATION. 

Nous  avons  essayé  de  saisir  la  physionomie  du  dogme  dans 
ses  traits  généraux,  en  commençant  par  déterminer  le  rôle  im- 
portant qu'il  joue  dans  l'histoire  et  dans  la  doctrine  religieuses. 
Il  serait  oiseux  d'insister  sur  l'importance  d'une  étude  qui  tou- 
che aux  œuvres  vives  de  la  religion  et  qui  a  donné  lieu  à  une 
interminable  controverse.  Jaloux  de  nous  dégager  de  toute  in- 
iluence  étrangère,  nous  avons  suivi  pas  à  pas  les  organes  de  la 
parole  révélée,  serrant  de  près  les  textes,  dans  l'espoir  de  dé- 
couvrir sous  l'expression  la  pensée-mère  du  principe  rémuné- 
rateur. Il  nous  a  semblé  y  trouver  d'abord  l'affirmation  claire 
et  nette  de  la  rémunération  spirituelle^  en  ce  sens  que  les 
peines  et  les  récompenses,  les  dernières  surtout,  y  participent 
de  la  nature  intellectuelle  bien  plus  que  de  l'organisme  et  des 
avantages  matériels.  Sans  doute  elles  se  réalisent  en  ce  monde, 
dans  cette  vie,  sur  la  base  de  la  stabilité  terrestre,  mais  sans 
porter  préjudice  à  la  croyance  dans  une  vie  future,  croyance 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    nÉNU?iÉBATiON.  295 

qui  n'est  ici  nallement  en  question,  qai  ne  pouvait  pas  l'être, 
eu  égard  à  la  mission  de  Moïse  ayant  pour  objet,  non  pas  la 
possession  du  royaume  du  del^  mais  la  création  d'un  royaume 
pontifical  et  d'un  peuple  saint,  la  constitution  d'une  uationalité 
propre  à  servir  de  modèle  à  la  société  humaine  par  sa  manière 
de  comprendre  et  de  pratiquer  la  religion.  Nous  avons  ensuite 
signalé  l'influence  de  la  rémunération  biblique  sur  deux  autres 
faits  qui  se  lient  étroitement  avec  elle  :  il  s'agit  de  la  solidarité 
et  de  l'anomalie  du  juste  malheureux  en  face  du  méchant  pros- 
père. Nous  avons  cherché  à  démontrer  que  la  stabilité,  qui  est 
l'àme  du  dogme ,  se  fait  sentir  également  dans  ses  deux  af- 
fluents, s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainài,  à  peu  près  comme  la 
sëve  du  tronc  se  retrouve  dans  les  rameaux  qui  s'en  détachent. 
Nous  avons  remarqué  ici  ce  que  nous  ayons  observé  ailleurs, 
à  savoir  que  l'Ëcriture  n'est  pas  pour  les  théories  extrêmes , 
pour  les  idées  exclusives,  aimant  mieux  se  placer  au  centre  du 
foyer  intellectuel  et  maintenir  une  sage  pondération  entre  les 
principes  soi-disant  opposés.  C'est  ainsi  que  nous  avons  pu 
mettre  en  relief  les  éléments  de  conciliation  qui  unissent  la 
bonté  à  la  justice  de  Dieu,  la  solidarité  à  la  responsabilité  per- 
sonnelle. Non,  la  Bible  ne  sacrifie  aucun  des  éléments  qui  en- 
trent dans  la  formation  du  domaine  spéculatif;  elle  est  assez 
vaste  pour  les  contenir  dans  ses  flancs  et  fournir  à  leur  alimen- 
tation respective.  C'est  là  un  résultat  qui  mérite  d'être  enre- 
gistré; il  suffirait  à  lui  seul  pour  prouver  la  divinité  de  l'Ëcri- 
tore.  Que  si  la  doctrine  exposée  présente  quelques  lacunes  sous 
le  rapport  tant  de  la  rémunération  elle-même  que  de  la  ques- 
tion du  malheur  du  juste  et  du  bonheur  du  méchant,  nous  es- 
pérons les  voir  comblées  par  la  Tradition. 


Digitized  by  VjOOQIC 


296  ONZIÈME    DOGME. 


CHAPITRE  IV.  — La  rémuiiératioii  selon  la  Tradition. 


§  ^*=^  De  la  rémunération  en  général. 

Les  affirmations  de  la  Bible  au  sujet  du  principe  de  ]a  rému- 
nération sont  généralement  sanctionnées  par  la  Tradition. 
Nous  nous  dispenserions  même  de  les  reproduire,  afin  d'éviter 
des  répétitions  inutiles,  s'il  ne  fallait  pas  nous  arrêter  devant 
Fopinion  émise  par  Fun  des  plus  grands  noms  de  la  Tradition 
primitive,  et  qui,  prise  à  la  lettre,  semblerait  s'inscrire  en  faux 
contre  le  dogme.  Il  s*agit,  en  effet,  de  la  fameuse  proposition 
d'Antigone  deSo'ho,  continuateur  du  grand  Synode,  disant  : 
(T  Ne  ressemblez  pas  à  des  serviteurs  qui  servent  leur  maître 
en  vue  du  salaire,  mais  à  des  serviteurs  qui  ne  se  préoccapent 
nullement  de  salaire  (1).  )i  Faut-il  prendre  Tadage  à  la  lettre, 
l'interpréter  dans  le  sens  de  la  suppression  des  récompenses? 
C'est  inadmissible.  D'abord  un  père  de  la  Synagogue  ne  pou- 
vait infliger  un  pareil  démenti  à  la  Loi  et  à  Thistoire;  et  puis, 
on  se  serait  bien  gardé  de  faire  à  une  opinion  aussi  hétérodoxe 
les  honneurs  de  l'insertion  dans  le  traité  d'Aboth,  monu- 
ment consacré  à  la  gloire  des  grands  traditionnaires.  Le  moins 
qu'on  pût  faire,  c'eût  été  de  protester  contre  une  assertion  si 
contraire  aux  idées  reçues  en  matière  de  rémunération  et  dont 
le  traité  lui-même  est  tout  plein.  Aussi  les  commentateurs  se 
sont-ils  efforcés  à  l'envi  de  restituer  leur  vraie  signification  aux 
paroles  d'Antigone.  Ce  n*est  pas  la  négation  du  dogme  de  la 
rémunération,  soutiennent-ils;  c'est  tout  au  plus  la  défense  de 
considérer  la  récompense  des  actes  inéritoires  comme  un  droit, 
à  l'instar  de  l'ouvrier  qui  réclame  le  salaire  de  son  travail  : 
telle  serait  la  portée  du  mot  Perass  (0*16)  dont  se  sert  ce  docteur. 

(1)  Abolh,  I,  S. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    IIÉHUNÉRATION.  297 

Il  n'est  pas  permis  de  subordonner  la  pratique  de  la  piété  et 
de  la  vertu  à  telles  ou  telles  conditions,  accordant  ou  refusant 
Tobélssance  aux  ordres  de  Dieu,  suivant  rassurance  formelle  ou 
incertaine  de  la  rétribution  qui  est  au  bout.  L'auteur  de  Tadage 
se  propose  pour  but  de  blâmer  et  de  désavouer  toute  préoccu- 
pation de  ce  genre  (1).  Ainsi  interprétée,  la  proposition  d*Ân* 
tigone  rentre  dans  Tesprit  général  de  la  doctrine  biblique  et 
traditionnelle.  Nous  devons  toutefois  faire  remarquer  qu'il  a 
été  censuré  pour  Téquivoque  de  sa  formule  ;  car  c'est  à  lui  que 
parait  s'appliquer,  si  nous  nous  en  rapportons  aux  commen- 
taires (3),  la  maxime  de  l'un  de  ses  successeurs,  disant  :  «  Sages, 
soyez  circonspects  dans  vos  paroles  (3)  ;  »  c'est  'à  lui  aussi  et 
à  sa  formule  ambiguë  que  l'on  fait  remonter  l'origine  de  l'hé- 
résie saducéenne  (4). 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  interprétation,  on  peut  soutenir 
que  l'exagération,  si  exagération  il  y  a,  est  plutôt  du  côté 
de  l'affirmation  que  de  la  négation  du  dogme.  On  en  jugera 
comme  nous  quand  on  songe  que  la  Tradition  étend  les  béné- 
fices de  la  rémunération  aux  animaux  :  il  y  est  question,  sous 
la  forme  parabolique,  de  chiens  récompensés  pour  s'être  abste- 
nus de  dévorer  les  cadavres  des  premiers-nés  égyptiens ,  de  la 
mer  récompensée  pour  avoir  rejeté  les  cadavres  submergés  de 
l'armée  de  Pharaon  (S);  et  sous  la  forme  sentencieuse  il  est  dit  : 
«  Dieu  ne  détient  le  salaire  d'aucune  créature  (6).  »  Ailleurs 
elle  proclame  l'infaillibilité  de  la  rémunération  et  en  fait  une 
application  des  plus  salutaires  à  la  morale.  Voici  comment  :  On 
discute  la  question  de  savoir  s'il  est  donné  à  l'homme  de  se 
soustraire  aux  effets  bons  et  mauvais  de  la  rémunération  ;  on 
demande«s'il  a  la  faculté  de  rejeter  le  joug  des  prescriptions  re- 
ligieuses par  sa  renonciation  aux  récompenses  promises  aux  fi- 
dèles observateurs,  ou  du  moins  si  le  système  des  compensa- 

(l)  Aboth,  /.  <;.,  Bertinora;  Toisephalb  (4)  Abolb  da  R.  Nathio,  chap.  3. 

ToBi  Tob;  V aloionide»  oonneat.  à  la  MiscbDa,  (5)  Talmad,  Eraehio,  1 5 . 

tM.^  Sïméon  DvïMd^  dêaM  HeguenAbûth  (6)  Taland,   Petsabin,    118;   Talmvd, 

(t)  Cr;  Valnonldfl,  u.  s.  Baba  Kama,  38. 

(S)  Abolb.  I,  il. 


Digitized  by  VjOOQIC 


398 


OISZIEME    DOGMB 


lions  est  admis  en  cette  occorreDce,  c'est-à-dire  s'il  y  a  annu- 
lation réciproque  entre  les  mérites  et  les  démérites.  Eb  bien,  à 
quoi  aboutit  cette  discussion?  quelle  en  est  la  conclusion  ?  Elle 
est  négative;  ce  genre  de  transaction  est  repoussé,  et  le  double 
cas  de  conscience  est  tranché  dans  le  sens  de  la  rémunération 
absolue.  Point  de  ces  opérations  d'échange  entre  le  vice  et  la 
vertu,  voilà  la  doctrine  positive,  officielle  :  Thomme  sera  puni 
pour  ses  moindres  méfaits,  eût-il  des  milliers  de  bonnes  actions 
à  y  opposer,  de  même  qu'il  sera  récompensé  pour  toute  œuvre 
pie,  fût-elle  noyée  dans  un  océan  de  crimes,  —  remarquable 
doctrine,  élevant  le  principe  de  la  responsabilité  à  sa  plus  haute 
puissance  et  lui  donnant  cette  fixité  si  nécessaire  à  son  déve- 
loppement intégral  (1).  Voilà  donc  un  point  hors  de  conteste 
auquel  nous  ne  nous  arrêterons  pas  davantage. 

§  2.  Z^e  la  nature  de  la  rémunération.    Transformation  du 
dogme  opérée  par  la  Tradition. 

Nous  allons  entrer  dans  une  phase  nouvelle ,  assister  à  une 
véritable  transformation  du  dogme.  De  terrestre  qu'a  été  la  ré- 
munération, elle  va  devenir  future  et  immortelle.  Ce  n'est  pas 
que  la  Tradition  mette  entièrement  de  côté  les  peines  et  les  ré- 
jcompenses  de  ce  monde  ;  elle  est  trop  sensée  pour  pousser  la 
réaction  à  l'çxtréme.  Elle  les  admet  donc  dans  une  certaine 
mesure  ;  elle  reconnaît  toute  une  catégorie  d'actes  dont  l'homme 
obtient  l'usufruit  en  ce  monde,  sans  préjudice  du  capital  dont 
il  jouira  dans  la  vie  future  (2).  Ailleurs  elle  fait  une  distinction 
radicale  entre  les  commandements  à  fruit  et  les  commandements 
sans  fruit,  déclarant  les  premiers  susceptibles  d'une  double  ré- 
compense, temporelle  et  éternelle  (3).  Mais  cette  affectation 
môme  des  termes  capital,  fruit,  intérêt  (4) ,  suffirait  pour  nous 

(1)  Soho'her  Tob,  sur  Ps.  LXll ,  13;  («)  W»li,  I,  1. 

Bâ'hyi,  comment,  sur  la  Thon,  Dénier  ,  (3)  Talmad,  Kldouschin,  40. 

X,   17;    Me'hiltha  cl  Kaschi,  «ur  Exode,  (4)  Talniud,  H'II'^B  :  "pp 
XX,  1. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA    RÉMUNÉRATION.  999 

montrer  de  quel  côté  sont  ses  sympathies,  si  elle  ne  les  affichait 
ostensiblement  et  de  la  façon  la  moins  équivoque.  C'est  bien 
sur  le  monde  futur  que  porte  tout  Teffort  des  Talmud  et  des 
Midraschoth  ;  c*est  sur  les  phénomènes  de  Tautre  vie  que  s'épuise 
Pimagination  orientale  de  nos  sages,  en  faisant  le  canevas  de 
ses  broderies  les  plus  riches  et  parfois  les  plus  bizarres  ;  c'est 
la  rémunération  éternelle  vers  laquelle  convergent  tous  les 
rayons  de  la  théorie  et  de  la  pratique  religieuses.  Elle  est  le 
snjet  de  prédilection  des  méditations  des  sages,  le  fond  inépui- 
sable de  la  prédication  et  de  renseignement  populaires,  le  plus 
puissant  mobile  de  Tactivité  humaine,  le  levier  de  la  vie,  le 
baume  dé  Guiléad,  la  consolation  dans  les  épreuves  les  plus 
douloureuses,  Tespoir  suprême  du  juste  et  la  terreur  du  méchant. 
Elle  est  aussi  inspiration  de  toutes  ces  institutions  et  coutumes 
dont  l'ensemble  constitue  ce  que  Ton  appelle  la  religion  des 
morts,  devenus  Tune  des  manifestations  les  plus  éclatantes  du 
sentiment  religieux  universel.  Citer  devient  impossible  en  pré- 
sence de  milliers  de  passages  disséminés  dans  toutes  les  parties 
comme  dans  tous  les  monuments  de  la  Tradition.  Les  citations 
Tiendront  d'ailleurs  plus  à  propos  quand  nous  aborderons  le 
mécanisme  du  dogme  et  l'étude  de  ses  éléments  complexes.  Pour 
le  moment,  nous  devons  nous  borner  à  l'explication  de  cette 
évolution  de  principe ,  sorte  de  changement  à  vue  que  nous 
voyons  s'effectuer  à  la  limite  qui  sépare  le  cycle  biblique  du 
cycle  traditionnel. 

11  importe,  en  effet,  de  déterminer  tout  d'abord  l'heure  de  la 
transformation.  Â  quelle  époque  remonte-t-elle?  quand  la 
voyonfr*nous  poindre  à  l'horizon?  Elle  s'est  accomplie  indubita- 
blement, lors  du  retour  de  la  Captivité,  sous  l'influence  d'Ezra 
et  du  grand  Synode.  Nous  en  avons  deux  témoignages  irrécu- 
sables :  le  premier  est  porté  par  le  rituel,  œuvre  du  grand  Sy- 
node (1),  dans  la  deuxième  des  dix-huit  bénédictions,  consa- 
crée à  l'invocation  du  Dieu  qui  ressuscite  les  morts  (S);  le  second. 


(I)  Voy.  latro^setion  féaérale,  p.  7»-8ii. 

(S)  Rilaei,  Scbemoné  Essré,  deaiièmc  béoédiclion. 


Digitized  by  VjOOQIC 


300  ONZIÈME   DOGMB. 

renda  par  Mischna  (1),  est  une  véritable  révélation  historique. 
U  s'agit  deTexpression  «  depuis  Véternitéjusqu'àVéterniié  (2)  • 
usitée  dans  les  livres  d'Ezra  et  des  chroniques ,  formant  aussi 
Taddition  finale  de  deux  psaumes  (3) ,  expression  qui  devait 
servir  de  protestation  contre  Thérésie  des  Minim  qui  rejettent 
la  croyance  au  monde  futur.  Ce  texte  de  la  Mischna  est  remar- 
quable à  double  titre  :  il  fixe  Torigine,  sinon  du  dogme  lui-même , 
du  moins  de  la  confession  publique  du  dogme,  de  son  avène- 
ment au  gouvernement  des  esprits  au  moyen  de  ce  néologisme 
fait  exprès  pour  lui;  et  puis  cette  origine ,  il  la  fait  coïncider 
avec  la  naissance  de  la  lutte  qui  va  s'engager  autour  du  nouveau 
principe,  lutte  qui  se  prolongera  pendant  toute  la  période  du 
second  temple,  l'un  des  principaux  éléments  du  combat  qui  se 
livre  entre  Pharisiens  et  Saducèens.  Sans  revenir  sur  les 
phases  émouvantes  de  celte  collision  morale,  nous  jugeons  à 
propos  d'émettre  une  réflexion  qu'elle  nous  suggère  et  qui 
Irouve  sa  place  ici. 

On  connaît  Tbypothèse  qui,  se  fondant  sur  cette  date  présu- 
mée, sur  la  coïncidence  de  la  profession  de  la  rémunération 
future  avec  le  retour  de  la  captivité  de  Babylone,  voudrait  voir 
dans  le  nouveau  dogme,  ou,  pour  mieux  dire,  dans  la  nouvelle 
consécration  du  dogme,  un  fruit  exotique,  une  importation  étran- 
gère, chaldéenne  ou  persane.  Mais,  s'il  en  était  ainsi,  si  le  dogme 
de  la  rémunération  future  n'avait  rien  de  national,  nulle  racine 
dans  le  cœur  du  Judaïsme,  on  ne  comprendrait  guère  que  les 
Saducèens,  dans  leurs  conflits  avec  les  Pharisiens,  ne  se  soient 
jamais  servis  d'un  argument  aussi  commode.  Gomment  se  fait-il 
qu'ils  n'aient  pas  jeté  à  la  tète  de  leurs  adversaires  cette  intrusion 
du  principe  pharisien?  C'eût  été  une  réfutation  bien  autrement 
spécieuse  qu'une  simple  dénégation  opposée  à  la  doctrine  tradi- 
tionnelle. Autant  que  nous  pouvons  en  juger  par  ce  qui  est 
arrivé  jusqu'à  nous  de  la  polémique  entre  Pharisiens  et  Sadu- 
cèens, les  uns  et  les  autres  envisageaient  le  dogme  comme  un 


(f  )  Berioholb,  chap.  »,  Misoboa  5.  (S)  Néhémie,  IX,  B  ;  1  ChrOD.,  Wl,  SU; 

(t)  Ibid,  tk^m  n^l  Oiirn  1^  l'saumci,  XLI,  14;  CVl,  if. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DR   T.A    RÉMUNÉRATION.  30  i 

prodaitde  la  Tradition,  ceux-ci  pour  le  repousser,  ceux-là  pour  le 
sanctionner.  Est-il  ensuite  à  supposer  que  ce  même  Ezra,  qne 
nous  savons  si  jaloux  de  restituer  le  Hosaisme  dansson  intégrité, 
si  zélé  et  si  sévère  dans  sa  tâche  d'épuralion,  n'eût  rien  de  plus 
pressé  que  de  greffer  sur  le  vieil  arbre  de  Jacob  une  branche 
babylonienne  ou  araméenne?  La  critique  moderne,  si  habile  à 
faire  jouer  la  sape,  mais  si  impuissante  à  construire,  en  prend  fort 
à  son  aise.  Où  sont  ses  preuves?  En  dépit  de  ses  prétentions  au 
réalisme,  elle  nf*a  que  des  présomptions  fondées  sur  de  vagues  ana- 
logies, sur  des  semblants  de  parenté  entre  le  nouveau  dogme 
et  des  théologies  apocryphes.  Constatons  en  outre  que  le  peu 
de  renseignements  sur  cette  période  qui  nous  ont  été  conser- 
vés dans  de  rares  documents  contemporains,  tels  que  les 
livres  de  Daniel,  d*Ezra,  de  Néhémie  de  Baruch,  sont  loin  de 
confirmer  ridée  de  rapports  philosophiques  ou  théologiques  qui 
auraient  existé  entre  Israël  et  ses  maîtres  asiatiques.  Ils  nous 
signalent  bien  les  conséquences  funestes  de  cette  transplan- 
tation sur  le  sol  étranger;  île  déplorent  en  termes  éloquents 
et  la  promiscuité  du  peuple  avec  Télément  païen  et  Toubli 
de  la  langue  sacrée  (i);  ils  cherchent  à  réagir  contre  cette  in- 
fluence corruptrice  par  Texpulsion  impitoyable  des  femmes 
étrangères  et  idolâtres  (2)  :  mais  au  delà  de  cette  fusion  maté- 
rielle nous  n'entrevoyons  rien.  Une  dernière  considération, 
et  rhypothèse  sera  réduite  à  néant.  Une  doctrine  non-israé- 
lite,  tirée  on  ne  sait  d'où,  eût-elle  eu  cette  bonne  fortune  de  de- 
venir aussitôt,  nous  allions  dire  au  débotté,  un  principe  triom- 
phant, rame  de  tout  un  peuple,  Tétoile  polaire  de  tout  le  monde, 
grands  et  petits,  maîtres  et  disciples?  On  n'a  qu'à  ouvrir  le 
traité  d'Aboth,  l'un  des  plus  anciens  monuments  delaTradition, 
pour  suivre  des  yeux  la  marche  triomphale  du  principe  de  la 
rémunération  future  depuis  Antigone,  héritier  du  grand  synode, 
jusqu'à  R.  Yehouda  hanassi,  qui  mit  la  dernière  main  à  la  Loi 
orale  (3).  Tous  les  pères  de  la  Synagogue  qui  surgissent  pendant 

(1)  Nébémie,  chap.  tr>.  (3)  Abolh,  1,  S,  11,  I. 

(fl)  Ibid, 


Digitized  by  VjOOQIC 


302  ONZIÈME    nOCME. 

celle  longue  période  parlent  de  la  rémanéralion  future  avec 
foi,  avec  ardeur,  avec  conviction,  la  dépeignent  ici  comme  un 
lieu  d'indicibles  délices,  là  comme  un  sévère  et  redoutable  tri- 
bunal, s'adressent  à  Tinstinct  des  masses,  et  ramènent  tout  à 
ce  but  suprême,  pensées,  actions,  désirs,  efforts,  agitations, 
épreuves,  peines  et  récompenses.  Une  telle  fortune  n'est  réser- 
vée qu'aux  idées  qui  coulent  de  source,  qui  germent  dans  les 
entrailles  de  la  nationalité,  et  non  à  celles  qui  se  glissent, 
obscures  et  silencieuses,  sur  un  sol  qui  n'est  pas  le  leur.  Pour 
faire  passer  une  thèse  qui  n'est  ni  vraie  ni  vraisemblable,  il 
faut  autre  chose  que  des  conjectures  téméraires  ;  il  faut  des 
preuves,  et  les  preuves  ou  du  moins  les  présomptions  à  défaut 
de  preuves  sont  toutes  en  faveur  de  la  nationalité  du  dogme; 
elles  nous  le  présentent  comme  le  produit  de  la  tradition  mo- 
saïque, mise  en  évidence  par  la  tradition  rabbinique  qui, 
pour  des  motifs  que  nous  allons  rechercher,  le  fait  passer  du 
fond  de  la  scène  au  premier  plan,  des  régions  spéculatives 
dans  le  monde  réel  et  pratique.  « 

Il  ne  saurait  donc  suffire  de  fixer  l'époque,  mais  il  faut  indi- 
quer les  causes  de  cette  transformation  du  dogme.  Gomment  et 
sous  l'influence  de  quelle  nécessité  s'est  accomplie  cette  évolu- 
tion qui,  d'une  doctrine  plus  ou  moins  ésotérique,  fait  tout  à 
coup  le  principe  dirigeant,  le  souverain  mobile  de  la  conduite 
privée  et  publique?  Pourquoi  Moïse  et  la  Loi  écrite  en  parlent- 
ils  si  peu,  la  Loi  orale  et  la  Tradition  si  longuement,  avec  une 
verve  intarissable?  Nous  n'avons  pas  à  revenir  sur  le  premier 
tenue  de  la  question,  sur  la  réserve  gardée  par  Moïse,  motivée 
par  la  nature  même  de  sa  mission-.  Moïse  est  appelé  à  implanter 
la  vie  spirituelle  en  ce  monde,  et  à  l'incarner  dans  un  peuple 
modèle  que  son  origine  et  des  assurances  formelles  exprimées 
par  la  parole  révélée  rendent  dignes  de  ses  fonctions  sacerdo- 
tales. Si  nous  avons  accordé  la  priorité  à  ce  motif,  nous  n'avons 
nullement  l'intention  d'éliminer  les  autres  allégués  à  ce  sujet  et 
que  nous  retrouverons  dans  l'école  théologique. 

Maintenant,  en  ce  qui  concerne  le  nouveau  rôle  assignée  la 
réraunéralion  future  par  le  grand  synode  et  ses  continuateurs, 


Digitized  by  VjOOQIC 


Di;   LA    ni-.MrMCRATION.  IW^ 

nous  ne  croyons  pas  nous  Iromper  en  l'allribuanl  i\  un  genre  de 
nécessité  pareil  à  celui  qui,  plus  tard,  à  Tépoque  de  la  disper- 
sion, provoqua  la  conversion  de  la  Loi  orale  en  Loi  écrite.  Il 
y  avait  urgence  à  mettre  le  dogme  en  harmonie  avec  la  situa- 
tion politique.  Les  événements  tant  accomplis  qu*en   voie 
d'accomplissement,  le  lointain  exil  des  dix  tribus,  la  destruc- 
tion du  royaume  dlsraêl  snivie  de  près  de  celui  de  Juda,  une 
restauration  bfttarde  privée  tout  à  la  fois  de  sa  base  et  de  son 
couronnement,  de  Tindépendance  et  de  Tautonomie,  les  diffl- 
cultés  de  la  reconstruction  nationale  si  vivement  retracées  par 
Nébémie  (1),  tout  cela  n*était  pas  fait  pour  fortifier  et  ressus- 
citer la  foi  en  la  rémunération  de  Moïse.  Non  pas  que  le  pro- 
phète se  soit  trompé  comme  un  devin  vulgaire,  assertion  sacri- 
lège, d'autant  plus  insoutenable  que    les  éventualités  qui 
venaient  de  se  réaliser  étaient  conformes  à  ses  claires  prédic- 
tions (2].  Mais  il  n'est  pas  moins  vrai  que  ses  assurances  de 
sécurité  et  de  prospérité  matérielle  faisaient  un  étrange  con-* 
traste  avec  la  réalité,  et  ne  pouvaient  plus  dès  lors  constituer 
ce  mobile  puissant  qui  remue  et  entraine  les  masses.  Il  n'était 
pas  question  sans  doute  de  renoncer  à  tout  jamais  à  Tespoir  de 
voir  ces  promesses  s'effectuer  au  sein  d'Israël  réhabilité,  mais 
on  était  amené  par  la  force  des  choses  à  en  remettre  l'accom- 
plissement à  un  avenir  peu  prochain.  Or  les  peuples,  comme 
les  individus,  ont  besoin  d'une  lumière  qui  s'aperçoive  de  près; 
il  leur  faut  une  colonne  de  feu  propre  à  guider  et  à  réchauffer 
les  esprits.  C'est  précisément  l'office  que  venait  remplir  le  prin- 
cipe de  la  rémunération  future  substitué  à  celui  de  la  rémuné- 
ration terrestre  et  nationale,  devenue  une  colonne  de  nuée.  Les 
idées  ont  leur  opportunité  non  moins  que  les  faits  :  arrivées  à 
point,  répondant  à  l'appel  des  esprits  et  des  nécessités  sociales, 
elles  réussissent,  elles  triomphent  sur  toute  la  ligne,  selon  la 
pensée  du  sage  (3).  Delà  l'incomparable  succès  de  cette  Irans- 


(I)  Nébémie,  chap    2;  IV,  G. 

(f)  DcBtér,  IV,  4»-r»l;   XXVIII,  r.C,  41,48-64;  XXX,  1-9. 

(s;   ProT.,  XXV,  41. 


Digitized  by  VjOOQIC 


304  ONZIÈME    bOGME. 

Tonnalion  de  dogme  :  dès  son  entrée  en  scène,  elle  esi  saluée 
par  les  applaudissements  da  peuple,  s'empare  de  rattention 
de  tous,  des  esprits  d'élite  comme  du  vulgaire,  et,  pour  ne  pas 
tomber  sous  le  coup  du  proverbe  qui  dit  : 

<it  A  vaincre  sans  péril  on  triom|)he  sans  gloire,  9 

elle  rencontre  sur  son  chemin  la  formidable  insurrection  des 
Saducéens  et  consorts,  qu'elle  finit  par  écraser  après  de  rudes 
combats. 

Au  surplus,  la  Tradition  elle-même  semble  nous  donner  la 
clef  de  Ténigme  dans  Tune  de  ces  instructions  magistrales  pré- 
sentées sous  la  forme  d'une  simple  déduction  logique.  Elle  fait 
un  parallèle  entre  Moïse  et  Ezra,  fondé  sur  l'argumentation  a 
pari,  rËcriture  se  servant  par  rapport  à  toutes  les  deux  du 
terme  monter  (rhy)  :  v  Moise  montait  vers  Dieu.  »  Ezra  montait 
de  Babel  (1).  9  Nous  avons  déjà  visé  ce  texte  comme  nous  ré- 
vélant l'importance  de  la  mission  de  ce  restaurateur  de  la  na- 
tionalité (2).  Mais  les  légendes  et  les  interprétations  talmudi- 
ques  sont  d'une  profondeur  immense,  et  l'on  y  fait  journelle- 
ment de  nouvelles  découvertes  Le  parallélisme,  qui  est  l'un  des 
éléments  constitutifs  du  langage  biblique  et  de  la  littérature 
sacrée,  contient  ici  une  double  leçon,  l'une  découlant  de  son 
essence,  l'autre  émanant  de  la  forme  qu'il  affecte.  Cela  signifie 
qu'il  y  a  non-seulement  parité  entre  la  mission  du  premier  et 
celle  du  second  fondateur  du  Judaïsme,  mais  analogie  dans  leurs 
procédés  respectifs.  Tous  les  deux  montaient  :  le  premier,  au 
moment  de  la  révélation  sinaïque,  lorsqu'il  vient  prendre  les 
ordres  de  Dieu  au  sujet  de  la  création  du  royaume  pontifical  et 
du  peuple  saiat;  le  second,  au  retour  de  Babylone,  quand  il 
s'agit  de  reconstituer  la  national!  té  au  sein  même  de  la  sujétion, 
tâche  irréalisable  si  elle  ne  reposait  que  sur  des  supports  tem- 
porels, mais  admirablement  exécutée    sous  Tinvocation  de 
l'Éternel,  Dieu  d'Israël,  depuis  V  éternité  jusqu'à  iéiemité  (3). 


(I)  Talmad,  Syoh6iiriD ,  fi;   Tosiplila,  (S)  V07.  IntrodncUon  générale,  p.  6S. 


.       DigitizedbyVjOOQlC 


DE    LA    Kb;.ML'NÉRAT10N.  305 

Pour  en  revenir  à  l'antiquité  et  à  la  nationalité  du  dogme  de 
la  rémunération  future,  nous  ferons  remarquer  encore  qu'Ezra 
et  le  grand  synode  le  jettent  dans  le  moule  créé  par  Moïse;  il 
irest  rien  changé  à  la  façon  qu'il  a  reçue  primitivement  de  la 
main  puissante  du  législateur.  Noos  voulons  dire  quHI  reste 
essentiellement  israélite  ;  le  principe  d'élection,  loin  d'abdiquer, 
va  se  doubler  de  l'élection  céleste,  éternelle,  nettement  for- 
mulée dans  cette  proposition  delà  Mischna  :  «  Tout  Israël  a  part 
au  monde  futur  (1).  d  En  s'assimilant  les  prérogatives  de  la  ré- 
munération terrestre,  en  s'adaptant  le  cadre  de  Moïse,  en  main- 
tenant à  Israël  son  orgueil  national,  son  égoïsme  originel,  son 
inébranlable  foi  en  ses  destinées,  la  rémunération  future  nous 
décline  son  origine  mieux  que  en  le  feraient  les  parchemins  les 
plus  authentiques.  Donc  elle  n'est  pas  une  importation  étran- 
gère; elle  est  une  tradition  remontant  jusqu'à  Abraham,  pas- 
sant, au  moment  opportun,  du  régime  abstrait  au  régime  con- 
cret, à  l'ouverture  du  second  cycle. 

Si  toute  modification;  dogmatique  ou  autre,  doit  être  jugée 
par  ses  résultats,  jamais  rénovation  n'a  été  mieux  justifiée  par 
les  événements.  Il  suffit  de  comparer  la  situation  morale  et  re- 
ligieuse sous  le  second  temple  avec  celle  qui  marque  la  période 
du  premier  temple.  Quelle  différence!  Voyez  comme  le  culte 
s'ennoblit,  comme  les  pratiques,  bien  que  plus  nombreuses  et 
plus  sévères,  s'épurent,  grâce  au  but  immatériel  vers  lequel 
elles  tendent  désormais;  voyez  les  miracles  qu'elle  réalise,  et 
qui  le  disputent  en  grandeur  à  ceux  de  Moïse  :  le  miracle  de  la 
défense  héroïque  des  Macchabées,  le  miracle  delà  force  de  ré- 
sistance opposée  par  une  poignée  de  juifs  au  colosse  romain,  le 
miracle  de  la  conservation  d'Israël  au  milieu  d'un  monde  en- 
nemi qui  avait  juré  sa  perte  !  Qu'est-ce  qui  les  a  rendus  possi- 
bles ces  prodiges?  C'est  la  foi  du  peuple  de  Dieu  dans  ses  des- 
tinées temporelles  et  éternelles. 

(i)  SyDbédrin,  chap.  Il,  Mischna  I. 


io 


Digitized  by  VjOOQIC 


300  ONZIÈME    DOGMF. 

%3,  De  la  démonstration  traditionnelle  de  la  rémunéraiion 

future. 

C'est  pour  la  tradition  ane  règle  invariable  que  de  rattacher 
ses  enseignements  au  texte  de  PËcriture,  afin  de  leur  impri- 
mer cette  sanction  révélée  que  la  raison  ne  trouve  jamais  en 
elle-même.  Nous  l'avons  vue  en  user  ainsi  à  Tégard  de  tous 
les  grands  principes  de  culte  ou  de  morale  ;  c'est  assez  dire 
qu'elle  ne  désertera  pas  cette  méthode  quand  il  s'agit  de  la  dé- 
monstration de  la  rémunération  future.  Ne  la  trouvant  pas  for- 
mulée avec  cette  précision  et  cette  netteté  qui  distinguent  d'au- 
tres préceptes  fondamentaux,  elle  a  recours  aux  inépuisables 
ressources  de  son  exégèse,  à  son  système  d'interprétation,  à  sa 
puissante  dialectique,  à  son  adresse  à  manier  les  textes,  à  son 
habileté  à  vivifier  la  lettre  et  à  en  faire  jaillir  la  lumière.  On 
sait  que  l'une  des  bases  de  l'argumentation  traditionnelle,  dont 
l'illustre  A'kiba  fut  le  régulateur  sinon  l'inventeur  (1),  c'est  la 
perfection  du  texte  biblique  (9),  incompatible  avec  les  super- 
fluilès  comme  avec  les  défectuosités  du  langage,  n'admettant  ni 
pléonasme  ni  réticence.  Une  large  application  de  cette  règle  a 
été  faite  à  la  démonstration  de  la  rémunération  future.  Les  ré- 
compenses et  les  peines  sont  fréquemment  désignées  dans 
l'Écriture  par  une  expression  double  :  «  Tu  seras  heureux  et 
tu  vivras  longtemps  »,  est-il  dit  dans  le  Décalogue  et  ailleurs  (3). 
Pourquoi  celte  répétition  de  la  même  idée?  Pour  nous  ensei- 
gner que  la  rémunération  ne  se  réalise  que  dans  la  vie  future, 
on  bien  qu'elle  est  double,  temporelle  et  éternelle  (4).  <t  Re- 
tranchée, elle  sera  retranchée^  cette  âme,  son  péché  est  en 
elle  (5}.  D  Cela  veut  dire  :  elle  sera  retranchée  dans  ce  monde 
et  retranchée  dans  l'autre  (6).  «  Tu  seras  heureux  et  pros- 


(I]  Voy.  noire  Rétélalion,  p.  S68-S69.  (4)  Talnud,  Kidoogchin ,  39;  Taloai, 

(t)  Pflaumpfl,  XIX,  S.  liuilin,  949. 
(S)  Dentér.,  V,  IGeiSO;  VI,  94;  XXII,  (5)  Nombrei,  XV,  51. 

0.  («)  Talmnd,  SyDhédria,  90. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATIOX.  3G7 

jière  (1)  9  :  ta  seras  heareux  en  ce  monde  et  prospère  dans  Té- 
ternité  (2).  A  côté  de  cette  exégèse  par  trop  littérale  nous  ren- 
controns des  faits  d'argumentation  logique  dans  le  genre  de 
celui  qae  nous  avons  indiqué  déjà  (3) ,  nous  voulons  dire  le 
terme  fruits  si  souvent  exprimé  dans  la  Bible  à  propos  des 
bonnes  comme  des  mauvaises  actions  (4).  Qu'est-ce  que  ce  fruit, 
demande  le  Talmud  (5),  supposant  une  racine,  comme  rintérét 
implique  le  capitaL  Ce  fruit,  c'est  la  rémunération  partielle, 
accessoire,  se  réalisant  en  ce  monde,  mais  qui  laisse  intacte  la 
rémuoération  réelle,  réservée  pour  la  vie  future  (6).  La  tradi- 
tion ne  dédaigne  même  pas  de  recourir  à  la  démonstration  ra- 
tionnelle rattachée  à  un  texte  biblique.  En  voici  un  exemple  : 
—  c  Deux  prescriptions  de  la  loi  sont  accompagnées  de  la  clause 
8  littérale,  «  tu  jouiras  dune  vie  longue  et  heureuse  »,  celle 
u  que  concerne  la  piété  filiale  et  celle  qui  a  pour  objet  la  cap- 
«  tare  du  nid  d'oiseau.  Eh  bien,  supposons  un  père  qui  dit  à 
«  son  fils:  Monte  là-haut,  déniche-moi  ce  nid  et  n'oublie  pas 
^  de  lâcher  la  mère  en  prenant  les  petits.  Mû  par  le  double  sen- 

>  liment  de  l'obéissance  filiale  et  de  l'obéissance  aux  prescrip- 
«  lions  législatives,  le  fils  monte  au  grenier,  arrive  au  nid 
^  d'oiseau,  lâche  la  mère  et  prend  la  couvée;  puis  en  descen- 
»  danl  il  tombe  et  se  brise  le  crâne.  Que  deviennent  alors  et 

>  la  longévité  et  la  félicité  promises,  que  devient  l'infailli- 
•  bilité  des  promesses  bibliques?  Force  est  donc  de  substituer 

>  ici  le  sens  spirituel  au  sens  littéral,  de  placer  la  réalité  de  ces 
<  assurances  dans  le  monde  du  bonheur  et  de  la  longévité, 
^  c'est-à-dire  dans  le  monde  futur  (7).  »  On  ne  peut  qu'admirer 
la  hardiesse  de  celle  démonstration  basée  sur  une  hypothèse , 
et  n*ayant  pas  moins  le  pouvoir  de  modifier  le  sens  des  textes, 
ce  qui  mène  à  cette  grave  conséquence  que,  supposé  une  con- 
iradiction  entre  la  lettre  de  la  loi  et  l'évidence,  c'est  la  première 


(i)  Ps4«iDei,  CXXVIII,  9.  (6)  Talmod,  Kldouchih,  u.  $. 

(«)  Taland,  Bcnchoth,  8;  Atolb,  VI, 5.  (6)  lbU.\  Péah,  ehap.  I»,  Miichna  1'*, 

(^}  Voy.  plos  baat,  même  chapitre,  %  \,  ei  comnentalre. 

U)  Ittfo.  III,  10  et  H;  Jérimle^VI,  19;  (t)  Talnad,  Kidoascbio,  l,  c.\  Tairoud, 

Pr«T  «  I.  M  et  pêt9im,  Ilallin,  /.  r. 


Digitized  by  VjOOQIC 


308  .    ONZIÈME    DOGME. 

qu'il  faudrait  dénaturer  pour  la  mettre  d*accord  avec  la  der- 
nière. 

Nous  voudrions  tirer  la  conclusion  de  cette  méthode  com- 
plexe que  nous  venons  d'examiner  dans  ses  larges  applications 
à  la  rémunération  future.  Faut-il  la  prendre  comme  Texpression 
propre  de  la  pensée  du  législateur?  C'est  là  une  présomption 
qui  aboutirait  à  une  véritable  confusion  entre  la  loi  écrite  et  la 
loi  orale.  Mais  la  vérité  qui  se  dégage  de  cette  interprétation, 
identique  dans  le  fond,  multiple  dans  la  forme,  c'est  qu'il  y  a 
là  une  tradition  primitive,  faisant  partie  de  cet  enseignement 
orale  qui  passa  de  Moïse  à  Josué,  de  Josué  aux  prophètes,  de 
ceux-ci  au  grand  synode  (1),  une  tradition  recevant  de  la  part 
de  ce  dernier  sa  forme  officielle.  Ce  n'est  donc  autre  chose  que 
la  restitution,  aussi  habile  qu'ingénieuse,  du  principe  que  Moise 
avait  jugé  à  propos  de  tenir  en  réserve,  pour  des  motifs  dont  nous 
aurons  encore  à  nous  occuper.  Cette  restitution  ressemble  quel- 
que peu  à  celle  qu'un  célèbre  naturaliste  savait  opérer  sur  les 
animaux  anté-diluviens  au  moyen  de  quelques  débris  fossiles. 
Souvent,  en  effet,  à  l'aide  d'un  mot,  voire  même  d'une  lettre,  la 
tradition  découvre  des  notions  qui  n'ont  point  corps  dans  le 
langage  officiel  de  la  loi.  Il  serait  oiseux  d'insister  sur  l'immense 
service  qu'elle  nous  a  rendu  en  complétant  ainsi  la  loi  écrite, 
tout  en  gardant  pour  celle-ci  ce  profond  respect  sans  lequel  il 
n'y  a  point  de  théologie. 


§  4.  Delà  rémunération  future  dans  ses  rapports  avec 
la  rémunération  terrestre. 


C'est  un  fait  acquis  à  la  discussion  que  la  rémunération  fu- 
ture n'est  pas  exclusive  des  récompenses  matérielles  et  fugitives 
de  ce  monde.  Mais  la  tradition  n'a  pas  voulu  laisser  la  doctrine 
dans  le  vague  ;  elle  a  essayé  de  soumettre  à  la  règle  une  ma- 

(1)  Abotb,  I,  i. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA.  RÉMUNÉRATION.  309 

tière  çi  peo  faite  pour  être  réglée  et  limitée.  La  théorie  est  fer- 
malée  dans  une  MiscbDa  sans  nom  d^autear,  ce  qui  enfaitpré- 
somer  la  baate  antiquité  :  «  Les  vertus  dont  Thomme  aTasafruit 
en  ce  monde,  mais  dont  le  capital  lui  est  conservé  pour  le 
monde  futur,  sont  les  suivantes  :  la  piété  filiale,  la  charité  et 
Peffort  pacificateur;  puis  il  y  a  Tétude  de  la  Thora,  qui,  à  elle 
seule,  vaut  tontes  les  venus  (1).  »  Dans  son  commentaire  à  la 
Mischna,  Maimonide  explique  fort  bien  le  double  mérite  des 
qaalités  énumérëes  :  —  «  Tous  les  commandements,  dit-il, 

<  peuvent  être  ramenés  à  deux  catégories,  Tune  comprenant 
>  tous  les  devoirs  de  Thomme  envers  Dieu,  l'autre  embrassant 
'  les  rapports  de  Tbomme  avec  son  prochain ,  affirmatifs  et 

<  négatifs,  ce  qo*il  doit  comme  ce  qu'il  ne  doit  pas  lui  faire. 
«  Les  actes  de  la  première  catégorie,  qui  ne  s'adressent  qu'à 
»  Dieu  seul,  ne  sont  pas'suscepiibles  d*une  rémunération  ter- 
'  reslre,  mais  d'une  récompense  future.  Quant  aux  devoirs  de  la 
»  seconde  classe,  aux  devoirs  sociaux,  ils  ne  sont  pas  moins  ré- 
K  tribués  dans  le  monde  futur,  en  tant  que  conformes  à  la  vo* 
•<  lonté  divine  ;  mais  ils  valent  à  leurs  auteurs  une  rétribation 
'  temporelle,  tant  à  cause  du  bien  qui  en  résulte  directement 
"  que  du  salutaire  exemple  qu'ils  propagent  parmi  les  hommes. 
«  A.  cet  égard ,  la  seconde  de  nos  trois  vertus  théologales,  la 
"  charité,  embrasse  l'ensemble  des  obligations  qui  nous  lient 

<  envers  la  société.  C'est  aussi  l'opinion  deHîllel,  qui  résume 
"  toute  la  Thora  dans  l'adage  bien  connu:  «  Ne  fais  pas  à  au- 
«  Irui  ce  que  tu  ne  veux  pas  qu'on  te  fasse  (2] .  »  On  ne  peut  que 
rendre  hommage  à  la  sagesse  de  celte  distinction  qui  rend  à  la 
terre  la  rémunération  des  effets  produits  sur  la  terre,  gardant 
pour  le  ciel  et  pour  la  rétribution  immatérielle  ce  qui  appar- 
tient à  Dieu.  Que  si  certains  faits  et  certaines  théories  de  la 
Tradition  paraissent  en  désaccord  avec  le  principe  qui  vient 
d*étre  posé,  si,  par  exemple,  il  est  question  de  grandes  ri- 
chesses acquises  par  suite  de  la  dispendieuse  célébration  du 

(0  Péib,  cbap.  I<^,  Micohna  l'«. 

(t)  NaîmODide,  commeot.  k  la  Miiichoa ,  u.  s. 


Digitized  by  VjOOQIC 


310  ONZIÈME    DOGME. 

saint  joar  de  Sabbath  (1),  la  contradiction  n'est  qu'apparente, 
attendu  qu'il  ne  s'agit  ici  que  de  la  partie  la  plus  matérielle  du 
commandement,  des  repas  et  des  festins  sabbathiques,  provo- 
quant justement  une  récompense  de  même  nature.  C'est  dans 
ce  sens  qu'un  docteur  de  la  dernière  génération  talmudiqae 
disait  familièrement:  «  Il  ne  saurait  déplaire  aux  justes  de  pos- 
séder les  deux  mondes  (3).  » 

Il  est  d'autant  plus  opportun  de  prendre  acte  de  cette  décla 
ration  de  principe,  en  matière  de  rétribution  éternelle  et  tem- 
porelle, que  l'on  pourrait  être  disposé  à  la  considérer  comme 
révoquée  ou  annihilée  par  une  foule  d'affirmations  <'  proposi- 
tions, sentences,  légendes,  allégories  »,  où  la  rémunération 
future  occupe  la  scène  tout  entière  et  ne  semble  guère 
d'humeur  à  laisser  même  un  petit  coin  aux  récompenses 
terrestres.  Bornons-nous  à  quelques  citations  :  a  Le  monde 
présent  et  le  monde  futur  mis  en  regard  sont  appelés,  celui-là, 
<i  vestibule,  veille  de  Sabbath,  monde  du  labeur  »;  celui-ci, 
«  salle  de  réception,  Sabbath,  région  de  la  félicité  (3)  ».  Une 
heure  d'agrément  du  monde  futur,  est-il  dit  encore,  l'emporte 
sur  toutes  les  jouissances  de  la  vie  actuelle,  de  même  qu'une 
heure  de  pénitence  et  de  pratiques  vertueuses  en  ce  monde  l'em- 
porte sur  toute  l'éternité  (4);  proposition  étrange,  énigmatique, 
s'il  fallait  y  voir  autre  chose  qu'une  distinction  radicale  entre 
le  but  du  monde  présent  et  le  but  du  monde  futur,  le  dernier 
fait  pour  la  béatitude,  le  premier  pour  le  labeur  qui  la  prépare. 
Il  y  a  là  une  tendance  qui  a  réellement  prévalu  dans  le  Talmu- 
disme  proprement  dit,  et  qui  se  traduit  dans  un  grand  dédain 
des  choses  terrestres,  dans  un  souverain  mépris  des  biens 
temporels,  des  plaisirs  et  des  jouissances  qu'ils  nous  procurent, 
mépris  ouvertement  professé  et  enseigné  par  tous  ceux  qui  se 
sont  ffiits  les  organes  du  stoïcisme  rabbinique.  A  l'instar  du 
stoïcisme  païen,  il  ne  recule  pas  devant  les  exagérations  du 
système  ;  mais,  constatons-le  bien,  c'est  aux  dépens  de  la  doc- 
trine biblique,  dont  il  s'écarte  sensiblement  ;  c'est  contraire- 

(  1  )  Talmad,  Sohabbath  ,118.  (5)  Aboth,  T V , i I  ;  Talmad,  Abod» Zara,'. 

(S)  Talmud,  Horaïoth,  10.  (4)  Aboth,  IV,  tS. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  811 

ment  à  la  pensée  de  Uoîse  et  des  prophètes,  qui  nous  recom- 
mandent une  vie  pure  et  sainte,  mais  sans  nous  interdire 
aucune  jouissance  licite  prise  à  dose  modérée.  L  ascétisme 
n'est  point  israélite  ;  pour  le  coup,  c*est  une  importation  du 
dehors.  Ce  qui  le  prouve  péremptoirement,  c'est  qu'il  n'a  jamais 
pu  s'acclimater  chez  les  descendants  du  patriarche,  à  moins 
de  circonstances  exceptionnelles,  par  exemple  dans  les  plus 
mauvais  jours  de  l'oppression  romaine,  de  la  persécution 
adrienne  ou  du  sanglant  fanatisme  du  moyen  âge.  A  peine  ces 
sombres  nuages  sont-ils  dissipés  qu'Israël  redevient  aussitôt  la 
nation  pétrie  par  la  main  divine  du  législateur,  fait  servir  le 
temporel  de  piédestal  au  spirituel,  cherchant  à  réaliser  la 
bénédiction  patriarcale,  la  rosée  du  ciel  unie  à  la  fécondité  de 
la  terre  (1).  Sa  devise,  c'est  l'adage  de  Raba  :  «  H  ne  déplait 
pas  aux  justes  de  posséder  les  deux  mondes.  » 

Une  autre  sentence  relative  aux  rapports  de  la  rémunération 
(ature  avec  la  rémunération  terrestre,  c'est  celle  de  Ben  Azaï 
—  la  récompense  de  la  vertu,  c^est  la  vertu,  de  même  que  le 
salaire  du  vice  est  le  vice  (2).  —  Qu'est-ce  que  cette  vertu  et  ce 
vice,  cette  piété  et  cette  impiété  se  servant  à  elles-mêmes  de 
récompense  et  de  châtiment?  N'est-ce  pas  une  allusion  des 
plus  transparentes  à  la  spiritualité  de  la  rémunération?  Cela  ne 
veut-il  pas  dire  que  la  vertu  se  sent  récompensée  par  les  satis- 
factions qu'elle  se  crée  et  qu'elle  accumule  comme  un  trésor, 
et  que  le  vice  trouve  sa  punition  dans  le  mauvais  souvenir  qui 
le  suit  comme  une  trace  honteuse,  dans  les  déchirements  du 
remords  qui  l'accompagne,  dans  les  déceptions  qu'il  nous 
laisse,  dans  le  vide  dont  il  creuse  l'abîme  en  nous  comme  tout 
autour  de  nous?  Eh  bien,  si  sur  celte  terre  déjà  la  rémunéra- 
tion se  présente  à  nous  sous  cette  forme  immatérielle,  partici- 
pant de  l'intelligence  et  du  sentiment  beaucoup  plus  que  de  la 
sensation,  elle  se  relie  sans  effort  à  la  rémunération  future  ; 
la  transition  est  toute  naturelle,  le  joint  tout  trouvé.  Dès  lors 
il  n'y  a  plus  solution  de  continuité  entre  la  vie  et  l'éternité, 

(i)  Geoèse,  XWH,  9g.  (2)  Aboth,  IV,  t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


3tâ  ONZIÈNK    D5GBIE. 


CHAPITRE  ¥.  —  De  la  rémunération  ftature  envisagée  an 
point  de  vue  de  la  justice  et  de  la  bonté  de  Dieu. 


Il  nous  resle  encore  à  étudier  la  rémunération  future  sou^ 
certains  autres  rapports  touchés  par  rÉcrilure,  mais  qu'il  est 
nécessaire  de  soumettre  à  la  contre-épreuve  de  la  doctrine  tra- 
ditionnelle, d'autant  plus  que  celle-ci,  comme  il  vient  d'être 
établi,  s'est  placée  à  un  point  de  vue  différent. 

§  l'*".  De  V alliance  de   la  bonté  avec  la  justice  divine  par 
rapport  à  la  rémunération  future. 

Il  a  été  suffisamment  démontré  que,  dans  sa  lettre  comme 
dans  son  esprit,  l'Ëcriture  donne  la  priorité  à  l'attribut  de  la 
bonté  sur  celui  de  la  justice.  La  tradition  adopte  cette  doctrine 
dans  son  principe  comme  dans  ses  conséquences.  Bien  qu  elle 
nous  trace  parfois  des  tableaux  sombres,  effrayants,  de  l'appa- 
reil de  la  justice  divine,  et  qu'elle  se  complaise  dans  la  descrip- 
tion des  châtiments,  des  tortures  de  l'enfer,  du  pouvoir  discré- 
tionnaire des  mauvais  anges  (1),  la  Tradition  ne  cesse  jamais 
de  rendre  hommage  à  la  supériorité  de  l'indulgence  et  de  la 
miséricorde  infinies.  Elle  le  fait  à  sa  manière,  conformément 
aux  procédés  de  son  exégèse.  C'est  ainsi  qu'elle  met  en  pré- 
sence la  vérité  et  la  grâce,  en  d'autres  termes  la  stricte  équité 
et  la  générosité,  signale  leur  antagonisme  et  se  demande 
comment  elles  peuvent  se  trouver  réunies  dans  le  sein  de  Dieu. 
—  Dieu  commence  par  la  vérité,  est-il  répondu,  et  finit  parla 
grâce (2).  »  Se  renferme- t-elle  dans  ces  généralités?  Non; 
elle  développe  toute  une  théorie  sur  le  jour  du  jugement  der- 

(f  )  Yoy-  Pirké,  R.  Éliézer;  le  livre  des  (9)  Talmad»  Roich  Huchana,  17. 

Héchaloth  :  Zohar,  fjastim. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  313 

nier,  proclame  avec  Hillel  labsolation  des  hommes  moyens, 
c'est-à-dire  tenant  le  milieu  entre  les  justes  et  les  méchants 
(^ira).  «  Le  maître  des  gr&ces  fait  pencher  la  balance  du 
côté  de  la  grâce  (t).  »  Tel  est  le  dernier  mot  de  Tillustre  père 
de  la  Synagogue.  N'oublions  pas  d'ailleurs  que  les  treize  attri- 
bats^de  Dieu  appartiennent  à  la  tradition,  en  ce  sens  qu'elle  a 
sa  les  détacher  du  cadre  biblique  pour  les  élever  à  la  hauteur 
d'an  éternel  principe  de  conduite  (2).  Nous  avons  pu  nous  con- 
vaincre que  c'est  elle  qui  a  restitué  dHntuition  le  côté  grandiose 
et  souverainement  moral  de  cette  énumération  des  qualités 
divines  (3).  Elle  a  su  rendre  populaires  et  faire  pénétrer  pro- 
fondément dans  les  masses  les  attributs  de  la  clémence,  de  la 
bienveillance,  de  la  compassion  et  de  la  grâce,  en  nous  les  of- 
frant comme  les  éléments  du  pacte  d'alliance  conclu  par  Dieu 
avec  Moïse  pour  en  étendre  le  bénéfice  à  toute  Thumanilé. 
Hais,  objectera-t*on  de  nouveau,  que  devient  la  justice  dans 
cette  occurrence?  Est-elle  sacrifiée,  doit-elle  vider  les  lieux?  La 
réponse  à  l'objection  semble  se  trouver  dans  une  proposition 
souvent  citée  dans  les  livres  de  la  Tradition  et  conçu  en  ces 
termes  :  —  Quiconque  prétend  faire  de  Dieu  une  espèce  de 
prodige  de  générosité  mérite  que  ses  entrailles  lui  sortent. 
Dieu  est  longanime,  mais  il  finit  toujours  par  réclamer  son 
dû  (4).  —  Là  est  le  secret  de  cette  indulgence,  le  nœud  de  la 
difficulté  entre  la  bonté  et  la  justice.  Dieu  est  longanime  : 
Qu'est-ce  à  dire?  Qu'il  fait  appel  à  notre  repentir,  à  notre 
retour  à  lui,  au  moyen  des  actes  de  la  pénitence. 

C'est  donc  la  pénitence  qui  est  le  lien  entre  les  deux  attri- 
buts contradictoires  ;  aussi  joue-t-elle  dans  la  tradition  un 
rôle  plus  brillant  encore  que  dans  TËcriture.  Reprenant  en 
soos-œuvre  la  doctrine  biblique  et  la  marquant  à  son  empreinte, 
la  Tradition  y  verse  tous  les  trésors,  de  son  imagination,  lui 
fait  un  vêtement  splendide  avec  la  fiction  et  l'allégorie,  a  La 


(1)  Talmad,  ^bn  «^toiD  tTM  T&n  S'il  (*)  BeréicWlh  Rtbba,  icct.  67;  Tâlmad, 

(t)  Ibid.  BabaKama,  50;  Midraich  Either,  III,  IS; 

(3}  Voy.  notre Théodicée,  p.  i-.S-'iBi.        I^i  ^• 


Digitized  by  VjOOQIC 


314  ONZIÈME   DOGME. 

pénitence  (Theschouha)  touche  au  trône  de  gloire (1),  étant  le 
chemin  le  plus  sûr  qui  conduit  à  Dieu  ;  la  pénitence  donne  le 
pas  au  pécheur  repentant  sur  le  juste  parfait  qui  n'a  jamais 
péché  (â)  ;  elle  reçoit  toujours  bon  accueil  de  la  part  de  Dieu, 
fût-ce  au  moment  où  les  portes  du  trépas  s*ouvrent  pour 
nous  (3)  ;  elle  brise  tous  les  obstacles,  efface  jusqu'au  dernier 
vestige  d'une  vie  toute  criminelle  (4)  ;  elle  est  Tune  des  sept 
réalités  qui  précédèrent  la  création  (5)  ;  plus  heureuse  que  Tal- 
chimie  dans  ses  tentatives  de  transmutation  des  métaux,  elle 
possède  la  rare  faculté  de  convertir  les  crimes  en  légères  con- 
traventions et  les  fautes  en  mérites  (6).  Ce  haut  rang  assigné  à 
la  pénitence,  cette  vivacité  et  cette  énergie  d'expressions  propres 
à  la  mettre  en  relief,  et  en  dernier  lieu  cette  faculté  de  trans- 
mutation qu'on  lui  reconnaît,  au  point  de  faire  du  pécheur  un 
homme  nouveau,  tout  autre  que  l'individu  de  la  veille,  de 
changer  le  plomb  vil  en  or  pur«  le  pot  de  terre  souillé  et 
maculé  en  vase  d'élection,  tout  cela  est  un  éclatant  témoi- 
gnage des  tendances  spiritualisles  de  la  Tradition.  En  effet, 
<x>mment  la  pénitence  produirait-elle  ces  résultats  qui  tien- 
nent du  prodige,  si  l'homme  n'était  pas  un  être  éminemment 
intellectuel,  une  âme  servie  par  des  organes?  Voyez  un  peu 
ce  qui  se  passe  dans  les  législations  humaines  :  toutes  elles 
possèdent  dans  une  certaine  mesure  le  pouvoir  d'atténuer  le 
châtiment,  de  le  faire  descendre  d'un  ou  de  deux  degrés  sur 
l'échelle  de  la  pénalité;  mais  jamais  il  ne  leur  est  donné  d'ef- 
facer la  faute,  de  la  faire  disparaître  ;  l'acte  perpétré  et  con- 
sommé ne  peut  être  annulé.  Quel  est  donc  ce  prestige  de  la 
pénitence  qui  lui  permet  de  faire  plus  encore,  de  supprimer 
en  quelque  sorte  la  réalité,  de  changer  le  mal  en  bien,  le  vice 
en  vertu,  comme  on  vient  de  nous  l'enseigner?  On  ne  se  l'ex- 
plique autrement  que  par  la  prépondérance  réservée  à  la  pensée 
et  à  la  conscience  dans  la  conduite  de  la  vie.  a  L'homme  voit 


(I)  Taimnd,  Yoma,  66.  (5)  Talnad,  PasiaUm,  54;  Talaid,  Ne- 

(i)  Talmud,  Beraohoth,  54.  dariii,  39. 

(3)  Talnnd,  Rofch  HMchaiit,  ».  s.  (6)  Talmad,  Yoma,  /.  e. 

(4)  Taimnd,  Yoma,  /.  e. 


Digitized  by  VjOOQIC 


UE    LA    RÉMUNÉRATION.  315 

par  les  yeax,  mais  Dieu  voit  dans  le  cœur  (1).  o  Toute  la  dif- 
fërence  entre  la  législation  divine  et  la  législation  humaine  est 
là  :  la  dernière  ne  peut  juger  que  les  actes,  le  for  intérieur  est 
mnré  pour  elle  ;  seule,  la  première  juge  les  mobiles,  les  réso- 
lutions internes,  la  perversité  de  la  pensée,  Toblitéralion  de  la 
conscience,  la  corruption  du  sentiment,  en  un  mot  la  concep- 
tion du  crime  plus  que  le  crime  lui-même  (2). 

Du  principe  de  la  pénitence  bien  entendue  découlent  deux 
conséquences  qu'il  importe  de  signaler.  C'est  d'abord  la  possi- 
bilité de  supprimer  les  taches  morales  absolument  comme  on 
supprime  les  taches  matérielles.  Comment  efface-t-on  celles-ci? 
Par  la  lessive,  par  le  savon,  par  tous  les  expédients  qui  servent 
à  blanchir.  Eh  bien,  lu  pénitence,  c'est  la  lessive  de  l'âme;  et 
les  conditions  dont  elle  s'entoure,  «  repentir,  confession, 
mortification,  jeûne,  changement  de  conduite,  »  sont  les  élé- 
ments pour  ainsi  dire  chimiques  nécessaires  à  cette  opération. 
C'est  bien  pour  ce  motif  que  les  prophètes  usent  si  souvent  de 
cette  figure,  ne  manquant  de  comparer  les  méfaits  de  Zion  et 
de  Jérusalem  à  des  taches,  souillures,  ordures,  saletés  dégoû- 
tantes, de  même  que  la  réparation  des  fautes  et  le  retour  à 
Diea  sont  qualifiés  par  eux  de  «  procédés  de  dégraissage,  de 
blanchissage  et  de  polissage  (3).  »  El  le  Talmud  abonde  dans  le 
même  sens  lorsqu'il  professe  que  le  repentir  qui  n'est  pas 
accompagné  de  la  restitution  de  la  rapine  ressemble  à  l'action 
de  se  plonger  dans  l'eau  lustrale  en  tenant  en  main  un  reptile 
immonde  (4).  C'a  été  le  génie  de  TÉcriture  et  de  la  Tradition 
que  de  transporter  dans  la  sphère  de  l'ordre  moral,  pour  en  éclai- 
rer les  pronfondeurs,  les  dénominations  familières  et  triviales 
de  la  vie  physique.  Rien  ne  pourrait  nous  faire  mieux  appré- 
cier tous  les  effets  de  la  pénitence  que  celte  comparaison  vul- 
gaire avec  l'enlèvement  des  taches  de  la  chair  et  des  vêtements. 
Ce  qu'elle  nous  fait  comprendre  ensuite,  c'est  la  parfaite  jus- 

(t)  I  Samuel.  XVI,  7.  II,  9i;  ÉiéoUei,  XXXVI,  ift;  ProT.,  XXX, 

(3)  Tâlnnd,  YoB»,  i9.  It. 

m'«ara  X^Xp  rTV^aiU  ^•nimn  (4)  Talmod,  Yoma,  88. 
(:s)  Ualfl,  IV,  4;  XXVIII,  8;  Jérimie, 


Digitized  by  VjOOQIC 


316  ONZIÈME    DOGME. 

lice  et  le  motif  rationnel  de  cette  suppression  des  fautes.  Qu'est- 
ce  que  le  péché  au  point  de  vue  psychologique?  Une  mauvaise 
pensée  suivie  d'une  mauvaise  action  qui  nous  procure  une  sa- 
tisfaction momentanée  ;  cette  inspiration  a  été  plus  ou  moins 
subite,  et  la  satisfaction  ressentie  plus  ou  moins  fugitive.  Gom- 
ment ces  phénomènes,  qui  n'ont  rien  de  matériel,  ne  seraient- 
ils  pas  rachetés  par  la  ferme  et  durable  résolution  de  ne  plus 
céder  à  de  pareilles  suggestions?  comment  ne  seraient-ils  pas 
effacés  par  la  douleur  que  nous  laisse  le  long  souvenir  de  Toubli 
d'un  moment?  Quelle  plus  salutaire  réaction  contre  le  vice  et 
ses  entraînements  que  Thumiliation  succédant  à  la  vanité,  que 
le  remords  se  substituant  aux  jouissances  de  la  passion,  que  les 
longs  repentirs  venant  remplacer  les  joies  courtes  et  amères  de 
la  vie  sensuelle?  Et  si  la  pénitence,  comme  il  arrive  aux  con- 
vertis sincères,  remporte  en  étendue  et  en  durée  sur  les  écarts 
du  passé  ;  si,  dans  son  ardeur  à  réparer  le  mal,  elle  pousse  la  réac- 
tion de  la  vertu  jusqu'à  ses  limites  extrêmes;  si,  jalouse  d'opé- 
rer un  revirement  complet,  elle  remplit  tellement  le  plateau  de 
la  vertu  qu'elle  le  fait  pencher  entièrement  de  son  côté,  est-il 
étonnant  que  ce  pécheur  amendé  comparaisse  devant  le  sou- 
verain juge,  devant  celui  qui  sonde  les  cœurs  et  les  reins,  dans 
tout  l'appareil  de  la  vertu,  d'un  air  serein,  conflant,  transfiguré 
par  les  épreuves  noblement  supportées?  Voilà  comment  la  faute 
disparait,  le  vice  s'évanouit,  l'impiété  s'efface,  permettant  au 
coupable  réhabilité  de  reconquérir  un  rang  supérieur  à  celui 
qu'il  avait  perdu. 

Cette  théorie  de  la  pénitence,  tracée  par  la  Bible  mais  si  pro- 
fondément creusée  par  la  tradition,  a  cela  de  remarquable 
qu'elle  tient  compte  de  tous  les  éléments  de  la  nature  humaine, 
de  sa  grandeur  comme  de  sa  misère,  de  sa  force  comme  de  ses 
faiblesses,  de  ses  chutes  comme  de  ses  résurrections.  Par  là 
aussi  elle  est  le  trait  d'union  entre  la  bonté  et  la  justice  de 
Dieu. 

Prétendrait-on  voir  dans  les  considérations  qui  précèdent 
une  simple  copie  de  la  doctrine  biblique  en  matière  de  péni- 
tence et  d'alliance  entre  la  bonté  et  la  justice  divine,  c'est-à- 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    \.\    RÉMUNÉIUTION.  317 

dire  ane  superfëlation?  Nous  ne  le  pensons  pas  :  ce  serait  déjà 
quelque  chose  que  cette  consécration  donnée  par  le  temps  et 
par  les  générations  à  la  vérité  révélée.  Mais  nous  ne  cesserons 
de  le  dire  :  la  tradition  n'est  jamais  servile  ;  elle  met  sa  griffe, 
s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi,  sur  tous  les  enseignements 
de  TËcriture.  Elle  les  façonne  à  nouveau,  elle  les  fait  siens, 
soit  en  jetant  dessus  le  brillant  manteau  de  la  légende  et  de 
rimagination,  soit  en  tirant  des  développements  qu'elle  leur 
donne  des  conséquences  inattendues. 


§  2.   Ou  principe  de  la  solidarité  au  point  de  vue 
de  la  Tradition, 

Ce  que  nous  venons  de  dire  va  être  confirmé  par  l'exposé  du 
principe  de  solidarité  au  pointde  vue  traditionnel.  Nous  allons 
voir  nettement  posé  le  problème  de  l'incompatibilité  entre  la 
responsabilité  personnelle  et  la  responsabilité  collective.  On 
signale  une  contradiction  flagrante  dans  la  doctrine  de  Moïse  : 
dans  le  décalogue  il  fait  retomber  l'iniquité  des  pères  sur  la 
troisième  et  la  quatrième  génération,  tandis  que  dans  le  Deu- 
téronome  il  semble  décliner  toute  solidarité  entre  le  père  et  le 
fils.  La  tradition  croit  résoudre  la  difficulté  en  admettant  la  so- 
lidarité des  générations  toutes  les  fois  que  les  fils  suivent  le 
mauvais  exemple  des  pères,  mais  en  la  repoussant  dans  les  cas 
d*abandon  des  voies  paternelles  (1).  On  ne  saurait  dire  que 
cette  solution  n'est  pas  conforme  aux  données  de  la  raison  et 
du  bon  sens.  Dans  le  premier  cas  il  doit  y  avoir  solidarité  par 
cela  seul  que  le  mal  augmente,  que  sa  vitesse  s'accroit  avec  sa 
marche,  à  l'instar  de  la  loi  physique  de  la  pesanteur.  Le  mal 
peut-il  rester  stationnaire  si  l'on  ne  fait  rien  pour  l'arrêter  dans 
sa  course?  Gela  semble  inadmissible.  Tout  mouvement  en  avant 
est  progressif:  le  mal  qui  marche,  c'est  la  corruption  qui  mar- 
che, qui  avance  d'un  pas  plus  ou  moins  régulier,  mais  fatal, 

(I)  Talmud,  Berftchoth,  7;  Talnud,  SyBhédrin,  «7.  Ih^Y^a  fmn'iaîC  mwra  •ptniÉWS 


Digitized  by  VjOOQIC 


318  ONZIÈME    DO^ME. 

vers  la  catastrophe.  Jamais  assertion  n'a  (lé  mieux  confirmée 
par  les  faits  de  Phisloire  générale.  A  toutes  les  époques  nou$^ 
voyons  la  décadence  d*abord  à  peine  perceptible,  puis  appa- 
rente, puis  patente,  et  enfin  éclatante,  se  livrant  à  une  course 
vertigineuse  pour  se  précipiter  dans  Tabîme.  Trois  foisTanti- 
quilé  nous  en  offre  le  spectacle  instructif,  dans  le  monde  asia- 
tique, dans  le  monde  grec  et  dans  le  monde  romain.  Il  est  bien 
entendu  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  d'une  solidarité  aveugle,  orga- 
nique, se  transmettant  par  le  sang  et  les  humeurs,  mais  d'une 
solidarité  intelligente,  qui  prend  sa  source  dans  la  liberté.  Et 
c'est  grâce  à  ce  caractère  qu'elle  disparaît  dans  le  second  cas, 
quand  une  génération  remonte  le  courant  et  réagit  énergique- 
ment  contre  le  passé,  à  moins  de  nier  le  libre  arbitre  et  de  le 
sacrifier  à  la  fatalité,  c'est-à-dire  d'opérer  le  renversement  de 
Tordre  religieux  et  moral,  on  ne  saurait  méconnaître  les  droits 
de  la  responsabilité  individuelle,  telle  qu'elle  vient  d'être  for- 
mulée. Il  dépend  d'elle  de  se  souder  ou  de  s'opposer  à  la  res- 
ponsabilité collective. 

La  contradiction  entre  Moïse  et  Ézéchiel  n'a  pas  échappé 
davantage  à  la  vue  perçante  de  la  Tradition.  «  Comment,  dit- 
elle,  ce  prophète  de  la  captivité  a-t-il  pu  prétendre  que  le  juste 
tournant  à  mal  perd  jusqu'au  bénéfice  de  ses  vertus  passées? 
L'individualité  a*t-elle  cette  puissance  de  scinder  Tbomme,  de 
le  couper  en  deux?  Cela  ne  se  peut,  répond-on,  que  tout  autant 
que  le  juste,  non  content  de  changer  de  conduite,  d^  troquer 
la  vertu  contre  le  vice,  proteste  contre  un  passé  méritoire,  en 
le  déclarant  nul  et  non  avenu,  en  se  livrant,  pour  ainsi  dire,  à 
la  pénitence  renversée,  au  repentir  du  bien  (1).  »  On  peut  ne 
pas  accepter  comme  parole  d'évangile  cette  interprétation,  qui 
ne  paraît  pas  tout  à  fait  d'accord  avec  ce  que  l'on  nous  enseigne 
touchant  la  bonté  infinie,  mais  on  ne  saurait  se  refuser  de  ren- 
dre hommage  à  la  pensée  qui  l'inspire,  pensée  qui  germe  en 
plein  spiritualisme,  idée  toute  en  faveur  de  la  priorité  de  la 
volonté  sur  Taclion,  de  cette  suprématie  interne  que  nous  avons 

(1)  Talmud,  Kidonschin,  41.  rn31\a«*in  hy  HTl^T 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    l.A    RÉMCNÉRATIOiS.  3i9 

vae,  il  n'y  a  qa'un  instant,  surgir  da  principe  de  la  pénitence. 
Il  ne  résulte  pas  moins  clairement  de  la  double  solution  indi- 
quée qu'il  n'y  a  pas  incompatibilité  d'humeur  entre  la  respon- 
sabilité et  la  solidarité,  qu'elles  peuvent  coexister  à  la  condition 
de  rester  chacune  dans  sa  sphère  respective  :  responsabilité  in- 
dividuelle, toutes  les  fois  que  nous  l'invoquons  d'intention  ou 
d'action;  solidarité,  quand  nous  nous  associons  librement  et 
volontairement  au  présent  ou  au  passé.  C'est  dans  le  dernier 
sens  que  la  Tradition  affirme,  avec  autant  d'énergie  que  de  pré- 
cision, l'inépuisable  influence  des  mérites  des  patriarches  sur 
Jes  générations  les  plus  reculées  :  «  Et  lors  même  que  l'effet  des 
vertus  des  patriarches  serait  un  jour  épuisé,  dit-elle,  il  y  a 
quelque  chose  qui  est  impérissable,  c'est  l'alliance  patriar- 
cale (1). 

Hais  comme  le  principe  de  solidarité  a  deux  faces,  l'une 
tournée  vers  le  temps,  l'autre  vers  l'espace,  il  nous  reste  encore 
à  l'envisager  sous  ce  dernier  aspect,  à  l'étudier  au  point  de  vue 
de  la  société  contemporaine.  Tout  le  monde  connaît  le  dicton  : 
«  Tous  les  Israélites  sont  solidaires  les  uns  des  autres  (2).  » 
Est-ce  à  dire  que  la  solidarité  ne  franchit  pas  le  cercle  natio- 
nal? Non  certes:  elle  a  de  larges  issues  sur  le  monde  non- 
Israélite,  sur  l'humanité  tout  entière.  Ici,  c'est  Job  qui  protège 
la  société  païenne  (3)  ;  là,  c'est  un  seul  juste  portant  sur  ses 
épaules  d'Atlas  tout  le  poids  du  globe  (i)  ;  ailleurs,  ce  sont  les 
soixante-dix  taureaux  offerts  en  holocauste  pendant  les  fêtes 
de  Succoth  qui  servent  de  sacrifice  expiatoire  aux  soixante- dix 
peuples  dont  se  compose  l'humanité  (8).  Rien  de  moins  exclu- 
sif  assurément  qu'une  solidarité  qui  s'accuse  avec  une  telle 
ampleur,  qui  embrasse  d'une  étreinte  unique  les  quatre  points 
cardinaux.  Mais  il  convient  de  s'arrêter  quelque  peu  devant 
l'une  des  fordies  de  cette  solidarité  sociale,  et  dont  les  consé- 
quences morales  jouent  un  grand  rôle  dans  le  Judaïsme  talmu- 

il)  Talmud,  SaHalli,  55.  ni3K  niST  (^^  Taimnd,  SOU,  5ï;  cf.  Raschi,  Non- 

rran  sA  mn»  n-^nn  ,  rran  ^rcs,  xiv,  9. 

(2)  Talmod,  Synhédrin,  27.  ^^'^^^  bs  (*)  ^'0?.,  X,  95;  Talmad,  Yoma,  38. 

mb  rtt  y^'SrS  (5)  lalmud,  Sacca,  55. 


Digitized  by  VjOOQIC 


320  ONZIÈME    DOGME. 

diqae,  sans  compter  qu'elle  esl  devenue  la  base  du  christia- 
nisme. Il  s'agit  de  la  solidarité  du  juste  avec  les  méchants  « 
celui-là  souffrant  et  mourant  pour  ceux-ci,  victime  expiatoire 
qui  le  dispute  en  efflcacitë  à  la  fumée  de  Tencens  et  à  la  graisse 
des  béliers  (1).  Voilà  bien  une  thèse  qui  ne  paraît  guère  conci- 
liable  avec  celle  de  la  responsabilité  personnelle!  Comment  et 
pourquoi  le  juste  paye-t-il  pour  le  méchant?  Cependant,  à  bien 
considérer  les  choses ,  et  en  nous  reportant  aux  considérations 
exposées  plus  haut,  cette  expiation  subie  par  le  juste  pour  le 
méchant  rentre  parfaitement  dans  Tesprit  de  Talliance  con- 
statée entre  la  responsabilité  individuelle  et  la  responsabilité 
collective.  N'avons-nous  pas  dit  que  cette  dernière  existe  et 
subsiste  toutes  les  fois  qu'elle  n'est  pas  combattue  par  la  pre- 
mière? Eh  bien,  voyons  :  quelle  est  la  plus  belle,  la  plus  noble 
des  attributions  du  juste?  G*est,  tout  le  monde  en  convient,  le 
dévouement,  le  désir  d'être  utile  aux  autres  dans  sa  vie  et  jus- 
que dans  sa  mort.  Le  dévouement  n'est-il  pas  le  grand  idéal 
de  l'humanité,  ce  sentiment  puissant  qui  a  de  l'écho  dans  tous 
les  nobles  cœurs,  qui  nous  fait  tressaillir,  frissonner  et  bondir 
au  récit  de  tout  trait  d'héroïsme,  n'est-il  pas  en  un  mot  la 
poésie  de  la  solidarité?  Pourquoi  donc  le  juste  ne  le  ressentirait- 
il  pas  à  sa  puissance  la  plus  élevée,  et  pourquoi  Dieu  refuserait- 
il  Toffrande  de  sa  vie,  quand  celui-ci  se  sent  si  heureux  de  la 
donner  pour  les  autres?  Ne  pas  l'agréer,  ce  serait,  non  pas  for- 
tifier la  responsabilité  individuelle,  mais  seulement  relâcher  le 
lien  de  la  solidarité  du  bien,  laquelle  est  si  chère  à  Dieu,  véri- 
table œuvre  de  ses  doigts  divins.  Ce  sacrifice  n'est  pas  d'ail- 
leurs sans  compensation  :  le  juste  qui  se  dévoue  pour  le  salut 
commun  en  est  richement  récompensé  par  l'amour  et  le  respect 
dont  son  nom  reste  entouré,  par  les  regrets  universels  qu'excite 
sa  mort,  et  surtout  par  le  retour  au  bien  qu'il  provoque  parmi 
ses  contemporains,  par  Vhonneur  qu'on  lui  fait  de  le  prendre 
pour  modèle,  de  graver  son  nom  sur  le  livre  d'or  de  la  piété  et 
de  la  vertu.  Et  ce  n'est  pas  sans  raison  que  la  tradition  com- 

(t)  Taimod,  Maed  kaun,  tO. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  321 

pare  la  mort  du  juste  à  ud  sacriricc  expiatoire  (1),  nous  appre- 
nant quHl  y  a  identité  entre  les  deux  substitutions,  que  la  mort 
da  juste  est  acceptée  dans  les  mêmes  conditions  que  Timmola- 
tien  des  victimes.  Or,  celle-ci  n^étant  agréée  qu'en  tant  qu'elle 
était  accompagnée  de  la  confession  et  de  Timposition  des  mains, 
actes  symboliques  qui  exprimaient  la  participation  intelligente 
et  morale  de  ceux  à  qui  elle  servait  d'expiation,  il  s'ensuit  que 
immolation  du  juste  n'est  réellement  efficace  qu'à  la  condition 
de  faire  impression  sur  les  méchants,  de  laisser  des  traces  ^e 
son  passage.  Si  elle  passait  inaperçue,  tout  le  bénéfice  en  serait 
perdu  pour  la  société,  sinon  pour  le  juste  lui-même,  que  Dieu 
ne  privera  certainement  pas  de  la  part  qui  lui  en  revient  dans 
la  rémunération  future. 

Le  principe  de  solidarité  donne  encore  lieu  à  deux  aperçus, 
qu'il  suffira  d'indiquer  pour  en  faire  sentir  l'importance.  II 
s'agit  d'abord  de  la  responsabilité  qui  incombe  à  tout  person- 
nage ayant  charge  d'àmes.  A  cet  égard,  il  existe  une  certaine 
gradation,  que  la  Tradition  met  vivement  en  lumière  dans  le 
passage  suivant  :  —  a  Ceux  qui  ont  le  gouvernement  d'une 
c  famille  assument  la  responsabilité  morale  de  la  famille,  ceux 
«  qui  ont  la  direction  d'une  cité  sont  responsables  pour  la 
«  cité,  ceux  qui  commandent  à  tout  l'univers  sont  responsa- 
<  blés  pour  le  monde  entier,  s'ils  n'usent  de  leurs  pouvoirs 
t  pour  empêcher  le  mal.  En  vertu  de  cette  thèse,  les  princes 
«  de  la  captivité  (Knibn  01^)  doivent  subir  toutes  les  consé- 
«  qnences  de  la  solidarité  collective  (2)  ».  Noble  et  sainte  doc- 
trine, que  celle  qui  mesure  la  responsabilité  sur  l'étendue  du 
pouvoir,  faisant  correspondre  chaque  degré  de  l'échelle  sociale 
avec  un  surcroit  d'obligations,  toute  augmentation  de  puissance 
et  d'influence  avec  des  charges  et  des  devoirs  nouveaux  !  Au 
surplus,  ce  précepte  a  de  fortes  racines  dans  l'Écriture  ;  et 
nous  avons  déjà  vu  Jérémie  et  Ëzéchiel  flétrir  énergiquement 
les  pasteurs  des  peuples  peu  soucieux  du  bien-être  de  leurs 
troupeaux  (3). 

(i  )  Talmad,  Moed  Kalaa,  t8.  (S)  Jérénie,  93  ;  Etéchicl,  34  ;  cf.  notre 

(i)  TaiBBd,  Sebftbbatk,  54.  Rétélation,  p.  87. 


Digitized  by  CjOOQ IC 


322  ONZIÈME    DOGME. 

Voyons  en  dernier  lieu  ce  qu'on  nous  enseigne  au  sujel  de 
la  solidarité  sociale  universelle:  —  «  L'homme  doit  toujours 
et  se  considérer,  dit  le  Talmud,  comme  tenant  le  juste  milieu 
«  entre  le  mérite  et  le  démérite,  heureux  s'il  réalise  une 
«  bonne  œuvre  qui  fait  pencher  la  balance  du  cOté  du  mérite, 
a  malheureux  au  contraire  s'il  commet  une  mauvaise  action 
a  qui  le  fait  tomber  du  côté  du  démérite.  Mais  un  docteur  rab- 
a  binique  va  plus  loin  encore:  le  monde,  dit-il,  est  jugé  d'à- 
«  près  la  majorité  de  ses  membres,  de  même  que  l'individu  est 
«  jugé  sur  la  majorité  de  ses  actes,  et  il  en  résulte  cette  grave 
«  conséquence  :  tout  individu,  au  moyen  d'un  seul  acte  méri- 
V  toire  réalisé  à  propos,  peut  sauver  non-seulement  lui-même, 
«  mais  tout  le  monde  avec  lui,  grâce  à  un  dérangement  de  l'é- 
a  quilibre  au  profit  de  la  vertu.  Tout  individu  aussi,  par  suite 
«  d'un  seul  péché  émané  de  lui  et  jeté  dans  le  plateau  du  vice, 
«  s'expose  à  rouler  vers  Tabime  et  à  entraîner  avec  lui  toate 
«  la  société.  Car  il  est  écrit  :  «  Un  seul  pécheur,  ou  un  seul 
<i  péché  (suivant  la  ponctuation  du  mot  hâta,  Mçin  oa  Kon), 
Cl  peut  faire  perdre  beaucoup  de  bien,  c'est-à-dire  qu'an  seul 
«  pécheur,  commettant  un  seul  péché,  peut  compromettre  en 
«  même  temps  son  propre  salut  et  le  salut  de  tous  (1)  ».  Nous 
sommes  vraiment  curieux  de  savoir  ce  que  pensent  les  détrac- 
teurs du  Tatmud,  qui  lui  reprochent  la  mesquinerie  et  l'étroi- 
tesse  des  idées,  ce  qu'ils  pensent  de  cette  puissance  de  généra- 
lisation poussée  jusqu'aux  limites  du  possible.  Et  si  l'on  veut 
bien  se  reporter  aux  développements  fournis  sur  le  dogme  pro- 
videntiel, on  saisira  aussitôt  la  parenté  de  cette  dernière  forme 
de  la  solidarité  avec  celle  de  la  Providence  elle-même.  Il  nous 
semble  avoir  suffisamment  démontré  que  la  Providence  est  in- 
dividuelle, collective  et  universelle.  Pourquoi  n'en  serait-il  pas 
de  même  de  la  solidarité  humaine?  Pourquoi  n'embrasserait- 
elle  pas  le  genre  humain  dans  son  ensemble,  dans  son  type 
général,  dans  sa  constitution  adamique?  La  solidarité  ainsi 
entendue  ne  serait-elle  qu'une  fiction?  Non  ;  elle  s'affirme,  elle 

(f)  Talmad,  Kidoachio,  41. 


Digitized  by  VjOOQIC 


UE    LA    RÉMU?1ÉRAT10N.  323 

s'accentue  de  plus  en  plus  dans  Thistoire  générale.  Comment 
s'y  prend  celle-ci  pour  prononcer  son  verdict,  approbateur  ou 
improbateur,  sur  telle  ou  telle  époque?  En  calculant  la  somme 
de  bien  et  de  mal  qu'elle  a  produite  ;  il  n'y  a  pas  d'autre  moyen 
de  fixation  du  niveau  de  l'humanité. 

Que  l'on  songe  maintenant  aux  conséquences  morales  qui 
découlent  du  principe  de  la  solidarité  humanitaire.  Le  jour  où 
elle  cessera  d'être  regardée  comme  une  utopie,  le  jour  où, 
reconnaissant  la  solidité  de  ses  fondements,  qui  ne  sont  autres 
que  la  révélation  et  l'histoire,  on  se  fortifiera  dans  la  convie- 
lion  que  tout  <.  ffort  individuel  aboutit  à  des  résultats  sociaux  et 
généraux  ;  chacun  alors  apportera  à  l'œuvre  commune,  à  la 
tâche  universelle,  un  peu  plus  de  soin,  de  sollicitude,  de  gra- 
vité, de  désir  de  perfection,  en  répétant  avec  l'EccIésiaste, 
commenté  par  la  tradition  :  «  Un  seul  péché  et  un  seul 
pécheur  peuvent  compromettre  un  bien  immense  (1)  ». 

Il  est  donc  vrai  que,  si  l'humanité  forme  un  faisceau,  ce  fais- 
ceau ne  peut  être  fortement  lié  que  par  le  lien  de  la  solidarité, 
chaque  branche  devant  contribuer  à  la  conservation  du  tout, 
les  petites  en  se  serrant  autour  des  grandes,  les  grandes  en 
protégeant  les  petites  et  en  les  abritant.  De  cette  façon  chacun 
répond  de  lui-même  et  des  autres  :  de  lui-môme,  par  le  libre 
arbitre  ;  des  autres,  par  le  double  effort  tenté  en  vue  soit  de  la 
réalisation  du  bien,  soit  de  l'empêchement  du  mal  social.  Telle 
est  la  signification  des  deux  anges  qui,  d'après  la  légende, 
étendent  la  main  sur  la  tête  de  Thomme  qui  s'est  séparé  de  la 
communauté,  en  prononçant  cette  formule  de  malédiction  : 
«  Que  celui  qui  s'est  séparé  des  siens  dans  le  malheur  ne 
puisse  jamais  participer  à  leur  bonheur  (2)  !  » 

(1)  Ecelés.,  IX,  18.  (2)  Talmod,  Taanltb,  10. 


Digitized  by  VjOOQIC 


324  ONZIÈME   DOGME. 

§  3.  Solutions  traditionnelles  de  la  question  du  malheur  du 
juste  mis  en  regard  du  bonheur  du  méchant. 

Nous  disons  bien  solutions  traditionnelles^  attendu  qu^on 
nous  en  offre  plusieurs,  que,  pour  plus  de  clarté,  nous  allons 
réduire  à  deux  principales,  en  rapport  avec  la  double  rémuné- 
ration, temporelle  et  éternelle.  C'est,  en  effet,  Tun  des  avan- 
tages logiques  du  dogme  de  la  rémunération  future  que  d'écar- 
ter, nous  ne  voulons  pas  dire  de  résoudre,  la  difficulté  du 
malheur  du  juste  opposé  au  bonheur  duméchant.  Cette  anomalie, 
qui  frappe  tous  les  esprits,  et  contre  laquelle  on  n'a  jamais  cessé 
de  se  récrier,  ces  protestations  éloquentes  de  la  prophétie  et 
de  la  poésie  sacrée,  ces  doutes  élevés  par  la  philosophie  contre 
la  réalité  de  la  Providence,  ce  spectacle  continuel  du  renverse- 
ment violent  de  l'équité  et  de  la  justice  divines,  tout  cela  dis- 
parait comme  un  nuage  devant  la  théorie  développée  par  la 
tradition  au  sujet  des  peines  et  des  récompenses.  C'est  assez 
dire  que  celle-ci  ne  se  fera  pas  faute  de  l'appliquer  à  la  solu- 
tion du  problème  ;  elle  le  fait  sous  les  formes  les  plus  variées, 
et  nous  en  ferons  connaître  quelques-unes. 

«  Le  monde,  dit  Raba,  ne  semble  avoir  été  créé  que  pour 
«  deux  classes  d'hommes  :  le  monde  actuel  pour  les  pécheurs 
a  endurcis,  le  monde  fulur  pour  les  justes  parfaits;  la  terre 
«  pour  Achab  et  consorts,  le  ciel  pour  R.  Hanina  ben  Dossa  et 
«  ses  pareils  (1).  9 

«  Que  signifient  ces  paroles  du  Deutéronome  :  «Il  (Dieu)  paye 
«  ses  ennemis  en  face  afin  de  les  perdre;  il  ne  diffère  pas  le 
«  salaire  de  son  ennemi,  c'est  en  sa  face  qu'il  le  rembourse  »  (2)? 
a  Ce  sont  des  paroles  étranges  dont  il  nous  serait  interdit  de 
a  nous  servir  si  elles  ne  se  trouvaient  dans  l'Écriture.  Elles 
«  ont  pour  objet  de  nous  faire  considérer  les  récompenses  ac- 
«  cordées  au  méchant  comme  un  fardeau  dont  Dieu  a  hâte  de 
((  se  débarrasser;  elles  comparent  Dieu  à  un  patron  qui  jelte- 

(I)  Talnad,  Bencboth,  61.  (t)  Devtér.,  VII,  10  ;  Ookelot,  para^h.,  iM, 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  325 

«  rail  vite  à  la  face  de  Touvrier  le  salaire  qui  lai  est  dû.  Mais 
t  qu'on  le  sache  bien  :  si  Dieu  se  montres!  pressé  de  rémané- 
«  rer  ses  ennemis,  à  qui  il  ne  veut  rien  devoir,  il  se  presse 
c  beaucoup  moins  de  récompenser  ses  amis,  les  justes.  Ces 
«  derniers  n'ont  rien  à  attendre  dans  ce  monde;  pour  eux,  le 
c  jour  de  la  paye  ne  Yient  que  demain,  c'est-à-dire  dans  l'autre 
«  vie  (t).  Tel  est  aussi  le  vrai  sens  de  l'attribut  de  longani- 
(K  mité  décerné  à  Dieu;  il  signifie  deux  fois  longanime  (allu- 
me sion  à  la  forme  dualiste  du  terme  te^w).  Oui,  Dieu  est  dou- 
t  blement  longanime  :  longanime  pour  les  justes,  dont  il  re- 
«  tarde  la  rémunération;  longanime  pour  les  méchants,  dont 
«  il  ajourne  la  punition  jusqu'à  l'autre  vie  (2). 

c  Gomment  faut-il  entendre  la  double  qualification  :  «  Dieu  de 
«  vérité  et  sans  iniquité»  (3)?  Dieu  de  vérité  signifie  que  Dieu 
«  punit  les  justes  sur  cette  terre  pour  la  moindre  peccadille  au 
<K  même  titre  qu'il  châtiera  les  méchants  dans  l'autre  monde 
c  pour  la  faute  la  plus  légère.  Sans  iniquité  veut  dire  que 
t  Dieu  rémunère  les  méchants  en  ce  monde  du  moindre  ef- 
«  fort  méritoire  comme  il  récompense  le  juste  dans  l'antre 
«  monde  de  toute  velléité  vertueuse  (4).  r> 

«  Quel  est  le  sens  de  ces  paroles  de  l'Ecclésiaste  :  «  Il  est 
«  des  justes  qui  subissent  le  sort  réservé  aux  méchants,  et  des 
c  méchants  qui  jouissent  de  la  félicité  due  aux  justes  »  (8).  Heu- 
c  reux  (allusion  au  mot  *iî^k,  qui  se  trouve  au  commencement 
e  de  ce  texte,  et  qu'on  interprète  dans  le  sens  de  *«*?i^m)  le  juste 
«  qui  est  traité  ici-bas  comme  le  méchant  le  sera  là-haut; 
c  malheur  au  méchant  qui  reçoit  dans  cette  vie  le  salaire  de 
t  ses  bonnes  actions,  réservé  au  juste  pour  l'autre  vie  (6).» 

Sous  cette  expression  multiple  on  découvre  facilement  la 
netteté  de  la  doctrine.  On  ne  saurait  dire  en  termes  plus  pré- 
cis, ce  nous  semble,  que  la  rémunération  réelle,  récompense 
ou  châtiment,  n'existe  pas  dans  ce  monde  sublunaire;  qu'elle 

(i)  Deotér.,  Ibii.,  f .  Il;  BrilWi  Wrt  (*)  Dm»^-.  XXXII,  4. 

1*TS»  izpi  ^rra  (4)  Talmnd,  Taulth,  11. 

(t)  Talmnd,  Eroobio,  ti;  Talmad»  Syn-  (S)  Ecdéi.,  VIII,  14. 

kédrin,  III.  (6)  Talmnd,  Horalvlk,  10. 


Digitized  by  VjOOQIC 


326  ONZIÈME   DOGME. 

y  apparaît  tout  au  plus  à  Tétat  d'ébauche,  corrigeant  le  juste 
de  ses  légers  écarts,  jetant  au  méchant  pour  ses  rares  disposi- 
tions au  bien  Téclat  des  richesses,  les  plaisirs  des  sens,  les  sa-- 
tisfactions  de  la  vanité,  lui  accordant  cette  ombre  de  félicité 
après  laquelle  il  court  de  toutes  ses  forces:  et  partant,  plus  de 
difficulté,  plus  d'objection  à  tirer  de  la  situation  anormale  du 
juste  et  du  méchant.  Chacun  a  ce  qu'il  mérite  et  dont  il  fait 
l'objet  de  sa  poursuite  :  à  celui-ci  les  biens  de  la  terre,  qu'il 
convoite  si  ardemment;  à  celui-là  les  vrais  trésors,  ceux  qu'il 
désire  avec  la  même  ardeur,  la  béatitude,  les  félicités  éter- 
nelles. 

Voilà  la  première  solution  qui  découle  logiquement  du  prin- 
cipe de  la  rémunération  future,  tel  qu'il  est  professé  par  la 
tradition.  Cependant  elle  ne  s'en  est  pas  tenue  là,  elle  n'a  pas 
jugé  à  propos  de  s'y  attacher  exclusivement,  et  le  sens  pratique 
ne  lui  a  fait  défaut  dans  cette  circonstance  pas  plus  que  dans 
d'autres.  Comme  il  ne  fut  pas  dans  sa  pensée  de  supprimer  la 
rémunération  terrestre,  qu'elle  l'admet  dans  une  certaine  me- 
sure, notamment  en  ce  qui  concerne  l'exercice  des  vertus  so- 
ciales, auxquelles  elle  accorde  des  récompenses  temporelles,  elle 
devait  encore  en  tenir  compte  dans  la  solution  de  la  question; 
d'autant  plus  que  l'expérience  nous  montre  plus  d'un  juste  heu- 
reux et  maint  impie  malheureux  sur  cette  terre.  De  là  un  genre 
de  solution  tout  différent,  que  nous  allons  exposer. 

Faisant  remonter  l'origine  de  la  question  jusqu'à  Moïse,  elle 
s'exprime  ainsi  :  «  La  réponse  à  l'objection  du  malheur  du 
a  juste  comparé  au  bonheur  du  méchant  est  l'une  des  trois 
«  choses  que  le  législateur  sollicita  de  la  bonté  de  Dieu  et  qui 
«  lui  furent  accordées...  «  Fais-moi  connaître  tes  voies,  dit-il, 
«  à  Dieu  (1)»,  c  est-à-dire,  en  d'autres  termes,  «  Explique- 
nt moi  pourquoi  il  y  a  des  justes  heureux  et  des  justes  malheu- 
a  reux,  des  méchants  prospères  et  des  méchants  infortunés.  » 
«  Dieu  lui  aurait  répondu  :  «  Le  juste  heureux,  c'est  le  juste 
«  fils  d'un  juste;  le  juste  malheureux,  c'est  le  juste  fils  d'an 

(I)  Exode,  XXXIII,  18. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DB   LA   RÉMURÉBATION.  327 

«  méchanl;  le  méchant  prospère,  c'est  le  méchant  fils  d'un 

«  juste  ;  le  méchant  infortuné,  c'est  le  méchant  fils  d'un  mé- 

«chant.  9  Mais,  objecte  .le  Talmud,  cette  solution  est-elle 

«  bien  admissible  ?  n'est-elle  pas  diamétralement  opposée  à  la 

«  doctrine  propre  de  Moïse  sur  la  responsabilité  individuelle, 

«  repoussant  toute  solidarité  entre  le  père  coupable  et  le  fils 

«  innocent  (!)?  Aussi  est-elle  abandonnée  et  remplacée  par 

«  une  classification  plus  rationnelle.  Le  juste  heureux,  c'est  le 

c  juste  parfait  ;  le  juste  malheureux,  c'est  le  juste  imparfait;  le 

«  méchant  heureux,  c'est  le  méchant  incomplet;  le  méchant 

«  infortuné,  c'est  le  méchant  complet.  En  terminant,  le  Talmud 

«  a  soin  d'enregistrer  l'opinion  de  R.  Méïr,  à  savoir  que  cette 

«  demande  de  Moïse  resta  sans  réponse,  ou,  pour  mieux  dire, 

«  Dieu  lui  aurait  répondu  que  la  chose  dépend  de  son  bon  plai- 

«  sir,  et  qu'il  n'est  pas  donné  à  l'homme  de  la  comprendre  (2).» 

Ce  passage  présente  une  lacune,  que  nous  croyons  devoir 

combler  au  moyen  d'une  autre  citation.  Évidemment  la  seconde 

solution,  faisant  reposer  le  bonheur  du  méchant  et  le  malheur 

du  juste  sur  le  plus  ou  moins  d'intégralité  de  leurs  tendances 

vicieuses  ou  vertueuses,  reste  incomplète  elle-même  tant  que 

nous  ne  sommes  pas  en  position  de  déterminer  les  conditions 

de  perfection  et  d'imperfection  du  juste  comme  du  méchant. 

Heureusement  nous  les  trouvons  ailleurs  clairement  définies. 

—  «  L'Écriture,  nous  dit-on,  parle  souvent  du  juste  bon  et  du 

a  méchant  mauvais.  Est-ce  qu'il  y  aurait  par  hasard  des 

«  justes  qui  ne  soient  pas  bons  et  des  méchants  qui  ne  soient 

«  pas  mauvais?  Oui,  cela  est.  Le  juste  bon,  c'est  celui  qui  Test 

«  envers  Dieu  comme  envers  son  prochain  ;  mais  il  n'est  pas 

«  bon  si,  en  remplissant  ses  devoirs  envers  Dieu,  il  ne  se  sou- 

«  oie  pas  de  ce  qu'il  doit  à  son  prochain.  Il  n'en  est  pas  autre- 

«  ment  du  méchant  :  il  est  mauvais  s'il  manque  à  ses  doubles 

«  obligations,  s'il  viole  tout  à  la  fois  les  lois  divines  et  humai- 

«  nés;  mais  il  n'est  pas  mauvais  si,  enfreignant  les  pratiques 


(1)  V07.  plu  haut,  Bême  ehapitre,  f  %, 

(t)  Talmd,  Beriohotii,  7  ;  Sohenoth  Rabba,  Met.  45. 


Digitized  by  VjOOQIC 


328  ONZIÈME   DOGME. 

«  religieuses,  il  obéit  aux  lois  qui  lui  sont  prescrites  à  Tëgard 
«  du  prochain  (1).  » 

On  voudra  bien  remarquer  tout  d'abord  que  la  tradition 
pose  le  problème  plus  largement  que  TËcriture.  En  effet,  il  ne 
s'agit  pas  seulement  du  malheur  du  juste  comparé  au  bonheur 
du  méchant,  mais  d'une  double  anomalie,  juste  contre  juste, 
méchant  contre  méchant.  Ceci  nous  prouve  une  fois  de  plus 
que  la  tradition  ne  s'en  tient  pas  à  la  spéculation  pure«  mais 
qu'elle  aime  à  interroger  l'expérience  sensible  dans  la  diversité 
de  ses  cas.  Maintenant  occupons-nous,  de  la  valeur  spéciûque 
de  la  double  solution  intervenue.  Il  est  vrai,  et  nous  l'avons 
dit,  que  la  première  semble  avoir  été  abandonnée  ;  on  anrait 
tort  cependant  de  la  considérer  comme  tout  à  fait  nulle  et  non 
avenue.  Elle  repose  sur  le  principe  de  la  solidarité  des  géné- 
rations, c'est-à-dire  sur  un  fond  solide,  dont  les  racines  plon- 
gent dans  la  doctrine  religieuse ,  dans  l'histoire  et  dans  l'eth- 
nologie. Nous  ferons  observer  en  outre  que,  si  la  thèse  est 
rejetëe  en  ce  qui  concerne  le  juste  fils  du  méchant  et  le  méchant 
fils  du  juste,  rejetée  avec  raison  comme  impliquant  le  sacrifice 
de  la  responsabilité  personnelle  à  la  solidarité  de  race,  et,  par 
suite,  substituant  la  fatalité  au  libre  arbitre,  elle  subsiste  rela- 
tivement au  juste  fils  du  juste  et  au  méchant  fils  du  méchant. 
Ne  rentre-t-elle  pas  pleinement  dans  l'idée  de  stabilité  que 
nous  avons  donnée  pour  base  &  la  rémunération  mosaïque  et 
aux  enseignements  prophétiques  sur  le  même  sujet?  Il  se  peut 
que  le  juste  fils  d'un  juste  ne  soit  pas  plus  heureux,  matérielle- 
ment parlant,  qu'un  juste  sans  aïeux  ou  qu'un  méchant  ;  mais 
à  coup  sûr  son  œuvre  offre  plus  de  gages  de  durée,  les  racines 
qu'elle  a  jetées  dans  le  passé  étant  une  garantie  pour  l'avenir. 
Or,  d'après  la  doctrine  biblique,  la  durée  c'est  le  bonheur,  la 
félicité  qui  a  le  plus  d'analogie  avec  la  béatitude  éternelle. 
Nous  en  dirons  autant  du  méchant  fils  du  méchant  :  ce  qui  fait 
son  malheur,  ce  ne  sont  pas  toutes  les  souffrances  directes -ou 
les  épreuves  morales  dont,  rien  ne  le  prouve  du  moins,  il 

(I)  Talmsd»  KidonioUii,  40.' 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  329 

serait  plus  accablé  que  d'autres,  que  la  certitude  de  la  ruine, 
da  néant,  yers  lequel  il  s'avance  à  grands  pas  et  d'une  façon 
inévitable.  Il  s'ensuit  que  la  première  solution  n'est  pas  autre 
chose  que  la  restitution  sous  une  forme  rajeunie  de  la  théorie 
qu'il  nous  a  semblé  voir  jaillir  du  texte  de  la  Loi  et  des  pro- 
phètes. Et  quelle  est  cette  théorie?  C'est  que  prospérité  et  ad- 
yersité,  bonheur  et  malheur,  se  résolvent  finalement  en  fragilité 
et  en  stabilité. 

Quant  à  la  seconde  solution,  à  laquelle  le  Talmud  parait 
donner  la  préférence,  attendu  qu'elle  ne  soulève  aucune  réclama- 
tion, la  valeur  en  est  incontestable.  Si  l'interprétation  que  nous 
en  avons  donnée  est  véridique,  elle  ne  serait  rien  moins  que 
l'apothéose  des  vertus  sociales,  puisque  sans  elles  il  n'existe 
pas  de  juste  parfait.  Elle  est  aussi  la  consécration  de  ce  prin- 
cipe général  en  matière  de  rémunération,  principe  que  nous 
avons  vu  formulé  par  la  Mischna  (t),  à  savoir  que  les  vertus 
sociales  aboutissent  à  une  double  récompense,  l'une  céleste, 
l'autre  terrestre  et  à  titre  d'usufruit.  D'accord  avec  elle-même, 
la  tradition  ne  l'est  pas  moins  avec  l'esprit  dumosa!sme.  L'exer- 
cice de  la  charité,  du  dévouement  filial  et  social,  a  droit  à 
une  récompense  immédiate,  soit  à  la  prospérité,  soit  à  la  consi- 
dération publique.  Pourquoi?  Pour  le  même  motif  qui  engagea 
le  législateur  à  étayer  ses  récompenses  spirituelles  sur  la  pos- 
session des  biens  matériels.  Et  quel  est  ce  motif?  La  garantie 
que  les  derniers  offrent  aux  premières  contre  les  altérations  et 
les  obstacles  que  font  surgir  les  troubles  de  la  vie  physique. 
C'est  ainsi  que  le  juste  parfait  ou  le  juste  qui  est  bon  pour  les 
hommes  sera  heureux,  ou  du  moins  devra  l'être,  ne  fût-ce  que 
pour  ne  pas  être  arrêté  ou  empêché  dans  son  activité  vertueuse. 
Ne  serait-il  pas  fftcheux  que  le  malheur,  les  épreuves,  les 
souffrances,  la  misère,  vinssent  à  mettre  obstacle  à  ses  efforts 
pour  la  multiplication  des  biens  de  la  charité,  en  arrêter  le 
cours,  en  tarir  la  source,  au  grand  préjudice  de  l'adoucisse-' 
ment  du  paupérisme  et  du  développement  de  la  philantropie  ? 

(I)  Voy.  plof  htit,  ehap.  4,%%%  eiz. 


Digitized  by  VjOOQIC 


330  ONZIÈME   DOGME. 

Qu'est-ce,  en  définitive,  que  la  bénédiction  de  Dieu,  sinon  Foc- 
troi  des  biens  en  vue  d'opérer  le  bien,  comme  la  Loi  révélée  a 
soin  de  nous  le  dire:  «  Donne  toujours  à  ton  frère  nécessiteux; 
donne-lui  sans  mauvais  sentiment  ;  car  c'est  bien  pour  cela  que 
rËternel,  ton  Dieu,  te  bénira  dans  tous  tes  actes  comme  dans 
toutes  tes  entreprises  (1).  »  Voulez-vous  la  preuve  par  le  con- 
traire? Écoutez  le  prophète  lancer  Tanathème  contre  ceux  qui 
consacrent  à  Baal  Tor  et  l'argent  prodigués  par  Dieu  (2). 

Après  avoir  fixé  le  sens, des  solutions  intervenues,  et  notam- 
ment de  la  seconde,  il  reste  à  se  demander  si  c'est  là  le  dernier 
mot  de  la  tradition.  Non,  répondrons-nous  franchement.  Le 
dernier  mol  est  probablement  dans  l'opinion  exprimée  par  R. 
Meïr,  à  savoir  que  Dieu  s'est  réservé  un  certain  pouvoir  dis- 
crétionnaire à  l'endroit  de  la  répartition  des  biens  et  des  maux 
parmi  les  hommes.  Outre  la  double  autorité  du  Midrasch  et  du 
Talmud,  cette  opinion  a  pour  elle  celle  du  traité  d'Abotb,  ou 
elle  est  formulée  théoriquement  :  «  Nous  ne  comprenons,  y  dit 
R.  Yanaï,  ni  le  bonheur  des  méchants,  ni  le  malheur  des 
justes  (3).  »  Elle  est  donc  vraie,  en  ce  sens  du  moins  qu'il  con- 
vient de  l'opposer  à  toutes  les  solutions  qui  auraient  la  préten^ 
tion  de  s'imposer  comme  absolues.  Il  n'en  est  aucune  qui  puisse 
s'adapter  à  l'universalité  des  hommes  et  des  choses  ;  celle  qui 
repose  sur  la  distinction  entre  le  juste  parfait  et  le  juste  impar- 
fait n'échappe  pas  à  cette  règle  :  évidemment  elle  est  sujette  à 
de  nombreuses  exceptions,  et  personne  n'oserait  soutenir  que 
la  pratique  confirme  la  théorie  sur  tous  les  points.  Que  conclure 
de  là?  Que  nous  possédons  des  fragments  de  vérité,  sinon  toute 
la  vérité.  La  tradition  nous  les  donne  pour  ce  qu'ils  valent  ; 
elle  nous  les  livre  comme  des  matériaux  que  nous  pouvons  et 
que  nous  devons  utiliser,  et  semble  nous  dire  :  «  Voilà  ce  que 
j'ai  trouvé  ;  cherchez,  éludiez,  méditez,  et  vous  trouverez  à 
votre  tour.  Ne  vous  laissez  pas  décourager  par  l'impossibilité 
d'arriver  à  la  vérité  absolue,  de  pénétrer  le  secret  de  laProvi- 


(I)  Dentér.,  XV,  10.  {5)  Abolh,  IV,  19. 

(t)  Oiée,  II,  10. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  331 

dence;  sachez  enfin  que  sur  cette  échelle  invisible  les  degrés 
sont  innombrables,  mais  chaqae  échelon  franchi  vous  rap- 
proche d*autant  de  la  source  de  toute  sagesse  comme  de  tonte 
justice.    » 

RÉSUMÉ    DE    LA    DOCTRINE    TRADITION.NELLE    E^    MATIÈRE    DE 
RÉMUNÉRATIOIS. 

Récapitulons  maintenant  les  points  principaux  de  la  doctrine 
traditionnelle,  que  nous  venons  d*envîsager  sous  toutes  ses 
faces,  afin  de  fixer  révolution-  dogmatique  de  la  rémunéra*  . 
lion.  La  transformation  du  dogme  est  claire  comme  Tévidence, 
et  son  déplacement  frappe  tous  les  yeux.  De  la  terre  où  Moïse 
Tavait  placé  dans  sa  doctrine  officielle,  nous  venons  de  le  voir 
prendre  son  essor  vers  les  régions  de  Féternité;  il  semblerait 
parfois  qu'il  ait  brisé  pour  toujours  avec  ce  monde  sublunaire, 
pour  fixer  sa  résidence  dans  ce  que  Ton  appellera  plus  tard  le 
royaume  du  ciel.  Est-ce  un  dogme  nouveau  qui  se  substitue  au 
principe  rémunérateur  de  Moïse  et  des  prophètes?  Nous  espé- 
rons avoir  démontré  que  non  :  Thistoire,  ce  miroir  fidèle  des 
idées  non  moins  que  des  faits  généraux,  nous  a  expliqué  cette 
conversion  ;  elle  nous  a  fait  toucher  du  doigt  la  nécessité  d*une 
situation  politique  nouvelle,  exigeant  de  larges  modifications 
dans  la  direction  des  esprits;  et  ce  sera  Téternel  honneur  des 
chefs  du  nouveau  cycle  de  Tavoir  compris.  Ils  n'ont  pas  altéré 
la  doctrine  du  maître,  ni  détruit  son  objectif,  nous  voulons 
dire  la  création  d'un  peuple  de  Dieu  réalisant  sur  terre  un 
idéal  moral  et  religieux  qui  pourra  un  jour  servir  de  modèle  à 
toute  l'humanité.  Plus  que  jamais,  au  contraire,  ils  ont  reven- 
diqué les  titres  d'Israël  à  la  stabilité,  à  la  suprématie  pontifi- 
cale. Ne  sont-ce  pas  eux  qui  ont  restitué  la  célèbre  qualification 
de  c  Dieu  grand,  fort  et  redoutable  »,  dans  le  seul  but  de 
rendre  inébranlable  la  foi  d'Israël  dans  ses  destinées  (1)?  Ce 
n'est  donc  que  pour  mieux  atteindre  ce  but,  et  afin  de  le  sous- 

(i)  Voy.  notre  Introduction  générale,  p. 74. 


Digitized  by  VjOOQIC 


33S  ONZIÈME   DOGME. 

traire  à  Tinfluence  délétère  des  maux,  de  la  servitude,  de  Top- 
pression,  delà  persécution,  de  toutes  ces  cruelles  épreuves  que 
devait  subir  Tëternel  champion  du  monothéisme,  qu'ils  usent 
de  ce  pouvoir  constituant  (1)  que  le  législateur  avait  eu  soin  de 
déléguer  aux  prophètes,  dont  ils  recueillirent  la  succession  (2). 
Ils  font  donc  appel  au  concours  de  la  tradition  primitive,  opè- 
rent en  quelque  sorte  un  quart  de  conversion,  font  passer  le 
principe  de  la  rémunération  future  de  l'arrière  à  Tavant-garde 
de  la  religion.  Quant  à  l'essence  traditionnelle  du  nouveau 
principe,  nous  croyons  l'avoir  mise  également  hors  de  conteste, 
grâce  à  une  double  confirmation  historique  et  dogmatique. 
Nous  avons  puisé  la  première  dans  le  spectacle  de  la  lutte. plu- 
sieurs fois  séculaire  entre  Pharisiens  et  Saducéens,  lutte  qui  a 
pour  champ  clos  la  tradition  et  pour  prix  de  la  victoire  cette 
même  rémunération  futureconquise  au  profit  des  masses,  et  leur 
apportant,  comme  don  de  joyeux  avènement,  cette  force  de  ré- 
sistance contre  laquelle  viennent  se  briser  les  attaques  les  plus 
violentes  comme  les  plus  savantes.  La  seconde,  la  consécration 
dogmatique,  nous  l'avons  trouvée  d'abord  dans  l'exégèse' rab- 
binique,  si  habile  à  rattacher  la  rémunération  future  à  la  lettre 
biblique,  ensuite  dans  cet  ensemble  d'enseignements  que  nous 
avons  reproduits  et  au  moyen  desquels  la  tradition  reprend, 
pour  la  compléter,  la  thèse  de  l'Ëcriture  sur  la  bonté  de  Dieu 
dans  ses  rapports  avec  sa  justice,  sur  les  mérites  de  la  péni- 
tence, sur  la  conciliation  de  la  solidarité  avec  la  responsabilité 
individuelle,  enfin  sur  la  solution  du  problème  du  malheur  du 
juste  comparé  au  bonheur  du  méchant.  Qu'avons-nous  décou- 
vert dans  ce  long  examen,  à  quels  résultats  nous  a-t-il  fait 
aboutir?  Ils  se  résument  dans  une  concordance  parfaite  entre 
l'Ëcriture  et  la  tradition  :  ce  sont  les  mêmes  données  diverse- 
ment exprimées,  ici  annoncées  sur  le  ton  seulement  de  l'inspi- 
ration prophétique  et  poétique,  là  confirmées,  tantôt  par  l'argu- 
mentationlogique,  tantôt  sous  la  forme  allégorique  et  légendaire. 
Mais  cette  diversité,  qui  constitue  l'originalité  des  deux  inter-* 

(fl)  Voy.  sotre  Rérélation,  p.  449-488.  (3)  Abotb,  I,  fl. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   RÉMUNÉRATION.  333 

prêtes  de  la  religion,  n'est  pas  contraire  à  Tanitë  de  doctrine; 
elle  conduit  à  quelque  chose  de  mieux,  à  Tharmonie,  qui  est  la 
poésie  de  Tunité.  Il  a  été  clairement  démontré  que  la  corréla- 
tion entre  les  deux  doctrines  est  aussi  étroite  que  possible  : 
car,  si  la  rémunération  future,  enseignée  par  la  tradition, 
admet,  conserve,  rajeunit  tous  les  éléments  de  la  rémunération 
mosaïque,  notamment  la  spiritualité,  la  stabilité  et  la  collecti- 
vité, celle-ci  de  son  côté  conduit  sans  effort,  sans  peine,  par  un 
chemin  droit  et  direct,  aux  récompenses  éternelles.  «  Ce  Dieu, 
c'est  notre  Dieu  à  jamais,  s'écrie  le  psalmiste  ;  il  nous  conduit 
doucement  à  rimmorta]ité(l).  » 


CHAPITRE  TL  —  De  la  rémunération  soivant  Féeole 
théologiqae. 


S  I".  Saadia. 

Ce  théologien  traite  de  la  rémunération  sous  ses  trois  aspects 
principaux,  savoir  :  1"*  de  la  rémunération  en  général;  S*"  de 
Tanomalie  du  malheur  du  juste  et  du  bonheur  du  méchant; 
3"*  de  la  rémunération  future.  Il  y  consacre  deux  traités  com- 
plets de  son  livre  dogmatique  :  le  cinquième,  affecté  aux  deux 
premiers  points,  et  le  neuvième,  réservé  à  tout  ce  qui  concerne 
les  peines  et  les  récompenses.  Nous  diviserons  donc  son  exposé 
en  trois  parties,  que  nous  allons  reproduire  successivement.  » 

I. 

De  la  rémunération  en  général  (2) .  —  «Dieu  nous  a  révélé  que 
a  les  actes  d'adoration  de  Vhomme,  lorsqu'ils  sont  nombreux, 
«  sont  qualifiés  de  méritoires,  de  même  que  ses  actes  de 

(1)  PtaQmes,XLVIII,  15. 

(2)  Les  GroyancM  et  tei  Oplnioni,  cinqnlème  tralU»  Do  mfrite  et  da  àémértlê. 


Digitized  by  VjOOQIC 


334  0>Z1ÈME    DOGME. 

«  désobéissance,   devenus  fréquents,    sont    taxés  de  cou- 
«  pables  ;  puis,  que  tous  ces  faits  sont  notés  par  lui  (1)  ;  et  puis 
«  encore,  qu'ils  exercent  une  influence  directe  sur  Tétat  de 
a  notreâme,  que,  suivant  leur  nature,  ils  souillent  ou  puriQent. 
a  C'est  pourquoi  il  est  dit  si  souvent  :  a  L'Ame  porte  son 
«  péché  (2)».  S'il  arrive  parfois  que  les  hommes  ignorent  la 
«  portée  de  leurs  actes,  Dieu  la  connaît  toujours  (3).  Cherchant 
a  ensuite  la  cause  de  cette  difficulté  qu'éprouve  l'homme  à 
«  faire  la  juste  appréciation  de  ses  propres  œuvres,  l'auteur 
a  s'exprime  ainsi  :  On  n'ignore  pas  qu'il  existe  pas  mal  d'arts 
«  et  de  sciences  peu  accessibles  au  vulgaire,  qui  est  incapable 
«  d'en  saisir  les  qualités  ou  les  défauts.  Telles  sont  la  numis- 
tt  matique,  la  physiognomonique,  la  médecine,  la  bijouterie. 
«  En  général,  plus  un  art  est  fin  et  compliqué,  plus  les  imper- 
«  fections  qu'il  recèle  échappent  au  commun  des  hommes,  ne 
ce  devenant  perceptibles  que  pour  ses  familiers.  De  ces  prê- 
te misses  il  est  facile  de  conclure  que  les  défauts  de  l'âme,  que 
«  les  péchés  et  les  iniquités  qui  la  défigurent,  peuvent  rester 
((  invisibles  pour  leurs  auteurs ,  puisqu'ils  ne  tombent  pas 
«  sous  leurs  sens  ;  mais  ils  ne  sauraient  être  cachés  à  Dieu,  au 
«  créateur  des  âmes.  L'âme,  en  effet,  est  une  substance  quasi- 
«  spirituelle  (4) ,  plus  pure  que  celle  dont  sont  faits  les  astres.  Ne 
«  pouvant  la  saisir  avec  nos  organes,  comment  percevrions-nous 
a  les  mobiles  qui  la  font  agir  et  dévier?  Dieu  seul  le  sait,  de 
«  môme  qu'en  sa  qualité  d'auteur  des  sphères  célestes  il  con- 
tt  natt  ce  qui  en  ternit  l'éclat  et  en  altère  la  pureté  (5).  L'âme 
«  est  donc  pour  Dieu  un  véritable  flambeau,  qui  lui  sert  à 
a  sonder  les  réduits  les  plus  cachés  du  cœur,  une  sorte  de 
«  creuset  où  l'on  vérifie  les  matières  d'or  et  d'argent  (6). 

«  Il  se  passe  à  l'égard  de  nos  actes  un  phénomène  singulier, 
a  extraordinaire,  qu'il  importe  de  constater.  Voici  deux  ali- 
a  ments  également  propres  à  sustenter  et  à  délecter  le  corps, 

(0  Jérémle,XXXiI,  19.  puiiqQe  VmWu  la  compare  à  la  matièr 

(«)  LétU,  V,  I  eH7;  XX,  17,  f9  eUO.  céleste. 

(:\)  Jépémio.XVII,  «0.  (»)  iob,  XV,  is;  XXV,  5. 

(4)  Noot    traduisons    qutiti'fpirUuelle  ^  (G)  ProT.,  XVII,  3;  XX,  â6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   RÉMUNÉRATION.  331$ 

«  et  cependant  Vnn  est  permis  et  Tautre  prohibé  !  Voici  encore 
«  deux  unions  matrimoniales,  objet  do  même  désir  et  d'une 
«  égale  jouissance,  et  pourtant  l'une  est  licite,  Tautre  illi- 
«  cite(l)!  Un  autre  phénomène  moral,  c'est  que  les  bonnes 
«  actions  éclairent  et  illuminent  T&me,  au  lieu  que  les  péchés 
«  en  ternissent  Téclat  (2).  Aussi  Dieu  a-t-il  daigné,  dans  sa 
a  bonté,  nous  avertir  qu'il  tient  un  registre  de  tous  nos  faits 
«  et  gestes,  bons  ou  mauvais  (3).  Cette  image  d'un  grand 
a  livre  tenu  par  la  justice  divine  est  aussi  ingénieuse  que  vraie. 
«  N'est-ce  pas  par  l'écriture  que  nous  fixons  nos  pensées,  que 
«  toute  idée  vient  se  traduire  dans  un  signe  correspondant,  que 
«  nous  arrêtons  nos  comptes,  que  nous  enregistrons  les  événe- 
«  ments  dignes  de  passer  à  la  postérité?  Comment  donc  la  sa- 
«  gesse  éternelle  ne  saurait-elle  pas,  même  sans  note  au  régis- 
«  tre,  conserver  le  souvenir  de  tout  î  C'estdonc  une  expression 
«  figurée,  par  laquelle  on  a  voulu  nous  donner  une  idée  de 
a  cette  faculté  que  Dieu  possède  de  se  rappeler  partout  et 
«  toujours  l'universalité  des  faits  et  des  existences. 

ff  Une  autre  chose  que  Dieu  a  tenu  à  nous  révéler,  c'est  que 
«  e«  monde  est  le  monde  de  l'activité,  comme  le  monde  à  venir 
«  est  celui  de  la  rémunération,  où  chacun  sera  récompensé 
«  selon  ses  œuvres,  et  que  ce  monde  futur  ne  sera  une  réalité 
«  qu'au  moment  où  tout  ce  qui  doit  être  appelé  à  l'existence 
«  aura  fourni  sa  carrière  (4),  ainsi  que  nous  l'exposerons  dans 
«  le  neuvième  traité  de  ce  livre.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'y 
«  ait  déjà  ici-bas,  dans  une  certaine  mesure,  récompense  pour 
a  le  bien  et  punition  pour  le  mal.  Oui,  il  y  a  une  rémunération 
«  terrestre,  comme  spécifnen  de  celle  qui  est  réservée  pour  le 
«  jour  du  jugement  dernier;  nous  en  avons  la  preuve  dans 
«  l'exposé  des  bénédictions  et  des  malédictions  du  Deutéro- 
«  nome,  appelées  signes  et  manifestations  (5).  Mais  il  n'en  est 


(1)  Prof.,  XVl,  1;  XXI,  8.  (4)  Eooléi.,  IH,  17. 

(S)  Job,  XXXIII,  t9;  Pf.,  XLIX,  tO.  (5}  Deutér. ,  XXVIII,  46;    Piaïuief» 


(3)  MaUchie,  III,  16;  Iule,  LXV.  6.  LXXXVI,  17. 


Digitized  by  VjOOQIC 


336  ONZIÈME   DOGME. 

«  pas  moins  eertain  qae  la  récompense  des  jastes  leur  esiréser- 
«  vée  pour  le  monde  futur  (4  ) . 

II. 

Des  diverses  catégories  de  justes  et  de  méchants.  —  «  Âpres 
a  ce  préambule,  Saadia  aborde  le  sujet  proprement  dil,  et  corn- 
«  mence  par  la  classificatjon  des  justes  et  des  impies.  Il  les 
«  range  sous  les  dix  chefs  suivants  :  1"*  le  juste,  ^  le  mé- 
«  chant,  8*»  Tadorateur,  4*»  le  rebelle,  8**  le  parfait,  6°  Tim- 
«  parfait  ou  le  négligent ,  7*»  le  pécheur,  8**  le  perverti,  9*» le  pé- 
(K  nitent,  et  10''  Tapostat.  1"*  Le  juste,  c'est  celui  chez  qui  la 
tt  somme  des 'mérites  l'emporte  sur  celle  des  démérites;  2"*  le 
«  méchant,  c'est  Thomme  chez  qui,  tout  au  contraire,  c'est  le 
«  mal  qui  fait  pencher  la  balance.  Exemple  :  Josaphat  et  Ezé- 
«  chias,  rois  de  Juda,  sont  appelés  justes  bien  qu'ils  eussent 
a  commis  des  fautes  qui  leur  valurent  des  réprimandes  (2)  ; 
«  Jéhu  et  Zédécias  sont  nommés  méchants  quoique  le  pre- 
a  mier  eût  détruit  les  autels  de  Baal  et  que  le  second  eût  sauvé 
(c  le  prophète  Jérémie.  Voici  comment  Dieu  procède  à  l'égard 
«  du  juste  et  du  méchant:  l'un  et  l'autre  ils  reçoivent  dans  ce 
«  monde  la  juste  rémunération  de  la  minorité  de  leurs  actions, 
a  et  dans  le  monde  futur  le  salaire  de  la  majorité  de  leurs 
«  œuvres.  C'est  la  force  des  choses  qui  l'exige  ainsi,  attendu 
a  que  dans  l'autre  vie  il  n'y  a  plus  ni  changement  ni  avance- 
«  ment,  chacun  y  gardant  éternellement  sa  position  et  son 
«  rang  (3).  On  comprend  donc  que  la  rémunération  terrestre 
u  ne  peut  s'appliquer  qu'au  plus  petit  nombre  de  nos  actes, 
«r  bons  ou  mauvais  (4).  Nous  en  avons  un  frappant  exemple 
«r  dans  la  punition  infligée  à  Moïse  et  à  Âaron  pour  une  faute 
«  unique  :  ils  sont  condamnés  à  laisser  leurs  os  dans  le  dé- 
a  sert  (5).  D'un  autre  côté,  Abia,  fils  du  roi  Jéroboam,  reçoit 
«  sur  cette  terre  la  récompense  de  la  seule  action  méritoire 

(fl)  Devtér.,  XXXII,  S4.  (4)  Deotér.,  VII,  9  el  10. 

(9}  H  Chron.,  XIX,  S;  XXXII,  S5.  (5)  Nombres,  XX,  10. 

(s)  Dtnfel,  XU,  9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    RÉMUNÉRATION.  337 

(t  qa'il  ait  jamais  réalisée  (1).  Il  s'ensuit  que  lé  juste  peutétre 
a  malheureux  toute  sa  vie  en  expiation  de  ses  nombreux  péchés, 
«  tant  qu'ils  ne  l'emportent  pas  en  nombre  sur  ses  vertus,  et  le 
c  méchant  pourra  devoir  à  une  forte  quantité  de  bonnes  œu- 
«  vres  (dépassée  toutefois  par  le  nombre  de  ses  méfaits)  toule 
«  une  vie  de  prospérité  (2).  Cette  règle  souffre  cependant  une 
«  exception  :  elle  cesse  d'être  applicable  quand  le  juste  ou  le 
a  méchant  réagit  contre  le  passé,  proteste  contre  sa  conduite 
«  antérieure,  soit  en  bien,  soit  en  mal.  Dansce  cas,  le  juste  perd 
«  le  bénéfice  de  toutes  ses  bonnes  actions  déjà  enregistrées,  et 
«  le  méchant,  grftce  à  une  pénitence  sincère,  à  un  repentir  qui 
«  tend  à  effacer  les  fautes  commises,  arrive  à  les  faire  rayer  du 
«  livre  du  souvenir.  Telle  est  du  moins  la  théorie  développée 
«  par  Ezéchiel  et  adoptée  par  la  tradition  (3).  Cette  dernière 
«  éventualité  produit  un  fait  moral  qui  mérite  une  attention 
V  sérieuse.  Il  peut  arriver,  en  effet,  qu'un  juste  à  quilaré- 
'(  compense  de  ses  vertus  était  naturellement  réservée  pour  le 
«  monde  futur  vienne  tout  à  coup  à  changer  radicalement  de 
«  conduite,  qu'il  se  livre  à  la  plus  violente  réaction  contre  son 
tt  propre  passé,  et  que,  par  ce  changement  de  front  qui  le  trans- 
«  forme  en  méchant  dans  toute  l'acception  du  terme,  il  va  re- 
«  cevoir  ici-bas  la  rétribution  de  ses  bonnes  œuvres.  Le 
«  profanum  vulgus^  les  masses  grossières  et  ignorantes,  n'en- 
«  tendant  rien  à  la  loi  de  la  rémunération,  stupéfaites  de  cetie 
tf  prospérité  qu'elles  voient  coïncider  avec  la  chute  morale  du 
«  juste,  se  hâtent  d'en  conclure  que  le  vice  et  le  péché  sont 
«  profitables.  En  réalité  il  n'en  est  rien,  et  tout  se  passe  con- 
c  fermement  à  la  stricte  justice  :  cette  prospérité  matérielle  est 
d  la  conséquence  logique  de  la  dégénérescence  du  juste  ;  elle 
^  n'est  pas  autre  chose  que  la  faible  et  triste  compensation  des 
«  biens  célestes  qui  lui  étaient  réservés  et  qu'il  perd  par  sa 
«  conversion.  Dans  un  sens  opposé,  il  peut  arriver  encore  que 
«  le  méchant,  qui*  ne  devait  expier  ses  nombreuses  fautes  que 

(1)  1  Rofi,  XIV,  13.  (3)  ÉtécMel,  ohtp.  1S  et  33.  ;  Talmnd, 

(»)  Talnrad,  Kldoviehln,  40.  Kldomohin,  l,  e, 

22 


Digitized  by  CjOOQ IC 


338  ONZIÈME   DOGME. 

a  dans  laulre  monde,  se  mette  à  opérer  un  brusque  et  complet 
«  revirement,  auquel  vient  correspondre  un  changement  équi- 
a  valent  dans  les  dispositions  providentielles  à  son  égard. 
«  Qu'en  résulte-t-il  alors?  Que  ce  méchant  repentant  reçoit 
a  immédiatement  la  punition  des  fautes  qu'il  ne  devait  subir 
a  que  dans  Tautre  monde,  de  façon  que,  ses  épreuves  et  ses 
(K  malheurs  coïncidant  avec  son  retour  au  bien,  le  commun  des 
((  mortels,  frappé  de  cette  simultanéité  du  repentir  et  du  mal- 
a  heur,  ignorant  que  cette  adversité  succédant  à  la  prospe- 
ct rite,  loin  d'être  la  conséquence  de  l'amendement  du  coupa- 
tf  ble,  n'est  au  contraire  que  l'expiation  de  sa  vie  antérieure, 
if  d'un  passé  qui  maintenant  doit  être  expié  sur  cette  terre, 
a  criera  à  l'anomalie,  au  renversement  de  la  justice.  Il  importe 
i(  donc  de  se  bien  pénétrer  des  catégories  que  nous  venons  de 
((  tracer  ;  on  y  trouvera  la  solution  de  bien  des  doutes  et  des 
it  difficultés,  la  foi  dans  la  justice  divine  (1).  L'auteur  insiste 
«  de  nouveau  sur  ce  principe,  que  la  réaction  violente,  vir- 
((  tuelle  et  réelle  contre  le  passé,  a  pour  effet  de  supprimer  ce 
tt  passé,  vertueux  ou  coupable  ;  la  pénitence,  dans  le  premier 
c(  cas,  le  repentir  inverse,  dans  le  second,  produisent  ce  mi- 
te racle.  <c  Les  malheurs  du  juste,  dit-il  ensuite,  peuvent  être 
«  de  deux  sortes  :  1"*  l'expiation  des  fautes  légères  et  en  petit 
((  nombre  qu'il  a  réellement  commises,  comme  il  Tient  d'être 
(c  établi  ;  3*"  ou  bien  une  épreuve  qu'il  plaît  à  Dieu  de  lui  im- 
i<  poser,  et  dont  il  le  récompensera  plus  tard  (2).  Mais  il  est 
tt  bon  de  savoir  que  Dieu  ne  fait  subir  ce  genre  d'épreuve  qu'à 
«  ceux  dont  il  connaît  la  force  morale.  Sans  utilité  pour  les 
a  hommes  qui  ne  savent  pas  souffrir,  l'épreuve  dont  le  jusie 
tt  triomphe  contient  une  leçon  d'une  haute  importance.  Elle 
tt  révèle  aux  hommes  la  raison  d'être  de  l'élection  des  justes, 
tt  pourquoi  ils  sont  chers  à  Dieu,  ainsi  que  cela  découle  des  en- 
«  seignements  du  livre  de  Job.  Il  existe  une  distinction  essen- 
ce tielle  entre  ces  deux  sortes  de  souffrance.*  Quand  le  malheur 
tt  est  un  châtiment,  Dieu  fait  savoir  aux  hommes  pour  quels 

(1)  Job,  XVII,  9.  (s)  Piaamoi,  XI,  6. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUIfÉRATION.  339 

»  motifs  il  les  punit,  pour  peu  qu'ils  tiennent  à  le  savoir  (1)  ; 

«  mais  si  c'est  une  épreuve,  Dieu  en  cèle  la  cause,  lors  même 

«  qu'on  la  lui  demande.  Nous  voyons,  par  exemple,  que  Dieu 

«  s'abstient  de  répondre  à  Moïse  lorsqu'il  se  plaint  de  la  cruelle 

a  servitude  d'Israël  (S).  Dans  ce  cas.  Dieu  refuse  donc  de  ré- 

«  pondre  afin  de  laisser  à  l'épreuve  toute  sa  valeur,  laquelle 

a  serait  considérablement  amoindrie  si  l'homme  savait  perti- 

«  nomment  ce  que  c'est,  s'il  était  prévenu  qu'au  bout  de  celte 

«  épreuve  est  la  récompense.  Ainsi  les  souffrances ,  même  du 

«  juste  parfait,  n*ont  rien  d'irrationnel,  puisqu'elles  lui  valent 

«  une  ample  compensation  ;  elles  sont  de  même  nature  que 

«  celles  des  pauvres  et  innocents  nourrissons,  qui  è  coup  sûr  en 

«  seront  dédommagés;  elles  ressemblent  aux  corrections  qu'un 

«  père  sage  inflige  à  ses  enfants  dans  le  seul  but  de  les  prè- 

«  server  de  certains  défauts,  ou  à  l'amère  médecine  que  l'on 

«  prend  pour  se  guérir  radicalement  (3).  «  Passant  à  lapros- 

c  périté  du  méchant,   l'auteur  l'explique  par  sept  motifs. 

a  1"*  C'est  un  impie  que  Dieu  sait  devoir  un  jour  revenir  à  lui; 

«  Dieu  use  donc  de  longanimité  pour  lui  laisser  le  temps  de  se 

«  préparer  à  la  pénitence.  Tel  on  nous  montre  le  roi  Hanassé, 

«  qui  ne  fit  sa  conversion  qu'au  bout  de  vingt-deux  ans. 

a  2^  C'est  un  juste  qui  doit  naître  de  ce  méchant.  C'est  ainsi 

«  que  l'impie  Àchaz  fut  épargné  à  cause  de.  son  fils  Ëzécbias , 

(f  Àmôn,  grftce  à  son  fils  Josias.  S""  C'est  Dieu  lui-même 

c  qui  fait  du  méchant  l'instrument  de  sa  vengeance,  comme , 

a  par  exemple,  lorsqu'il  appelle  Assur  la  verge  de  sa  colère  (4). 

«  4**  C'est  un  juste  qui  intercède  pour  le  méchant,  trouvant  son 

«  intérêt  dans  la  conservation  de  ce  dernier.  Exemple  :  Lot 

«  sollicitant  la  gr&ce  de  la  ville  de  Zoar  afin  de  s'y  établir  (S). 

tf  5"*  C'est  Dieu  qui  tient  à  rendre  le  châtiment  du  méchant 

«  plus  terrible  et  plus  exemplaire.  Exemple  :  Pharaon  échappe 

«  aux  dix  plaies  dont  l'Egypte  est  frappée,  mais  il  finit  par  être 


(t)  lérénie,  V,  19.  (4)  Ifile,  X,  6. 

(i)  Exode,  V,  32.  (5)  Gaiète,  XIX,  SO  et  SI. 

(5)  Demér.,  Vni,  5;  Prof .,  Ilï,  H. 


Digitized  by  VjOOQIC 


340  ONZIÈME    DOGME. 

a  submergé,  lui  avec  toute  son  armée,  dans  les  eaux  de  la  mer 
«  Rouge.  À  ce  propos  il  importe  de  faire  remarquer  que  c'est 
«  pour  connaître  ces  différents  motifs,  et  nullement  pour  ré- 
«  criminer  contre  Dieu,  que  Jérémie  pose  la  question  du  bon- 
a  heur  du  juste  (1),  à  laquelle  Dieu  répond  par  le  cinquième 
a  motif,  lui  faisant  savoir  que  ce  bonheur  aboutira  à  Taggra- 
«  vation  de  la  punition  (2).  —  Troisième  catégorie.  Vadora- 
«  teur  (de  Dieu]  est  celui  qui  s'attache  à  un  commandement 
«  unique,  qu'il  ne  violera  de  sa  vie.  Tel  est  Thomme  qui  ne 
«  manquera  jamais  à  la  prière  quotidienne,  qui  s'abstiendra 
«  constamment  de  toute  acquisition  illégitime ,  qui  restera  in- 
«  variablement  fidèle  au  devoir  de  la  chasteté.  C'est  à  cette  ca- 
«  tëgorie  de  justes  que  la  tradition  promet  le  bonheur  (3).  Mais 
«  le  nom  d'adorateur  ne  saurait  être  donné  à  quiconque  ne 
a  pourra  justifier  d'un  seul  commandement  jamais  transgressé, 
a  —  Quatrième  catégorie.  Le  rebelle  est  celui  qui  s'attaque 
«  systématiquement  à  telle  ou  telle  prescription  religieuse; 
«  c'est  le  Meschoumad  (lawa)  de  la  tradition.  —  Cinquième 
«  catégorie.  Le  parfait^  c*est  l'homme  qui  observe  toutes  les 
(c  lois,  affirmatives  et  négatives,  sans  en  négliger  le  moindre 
ce  détail.  Ici  l'auteur  croit  devoir  combattre  l'assertion  d'après 
«  laquelle  le  juste  parfait  n'existerait  pas  ;  mais  si  cela  était,  le 
«  sage  ne  nous  proposerait  pas  un  idéal  irréalisable.  Les  textes 
a  qu'on  a  produits  à  l'appui  de  cette  assertion  ne  prouvent 
«  rien.  Sur  quoi  s'appuie-t-elle  ?  Est-ce  sur  les  sacrifices  ex- 
a  piatoires  pour  fautes  inconnues  (4)?  Ils  ne  sont  offerts  que 
«  conditionnellement.  Est-ce  sur  la  déclaration  de  l'Ecclésiaste 
a  qu'il  n'y  a  pas  de  juste  qui  n'ait  jamais  péché  (5)?  Dans 
a  l'opinion  de  l'auteur  cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  n'y  a  pas  de 
«  juste  parfait,  mais  seulement  que  le  juste  n'a  pas  le  pouvoir 
«  de  créer  le  bien^  il  peut  le  choisir  là  où  il  existe  et  le  faire 
«  prédominer  sur  le  mal  (?).  —  Sixième  catégorie.  Le  négligent 

(1)  Jérémie,  XII,  1.  (4)  Nombres,  XXII,  18. 

(i)  Ibid,,  9.  4.  (s)  Eccléi  ,  VII,  io. 

(3)  Kedoaiohin,  chap.  !«',    Mltchna; 
T&lmnd,  ibid,,  41. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  34i 

«  est  celui  qui  met  peu  d'empressement  à  s'acquitter  des  près- 
a  criptions  actives,  telles  que  les  Thepbilin,  les  Tsitsith,  la 
«  Sukka,  le  Loulob»  le  Sehofar,  etc.  —Septième  catégorie. 
a  On  appelle  pécheur  celui  qui  viole  les  défenses  qui  n'entrai- 
«  nent  pas  la  peine  de  mort,  les  prohibitions  alimentaires  par 
a  exemple.  —  Huitième  catégorie.  Est  nommé  perverti  celui 
'(  qui  transgresse  les  défenses  entraînant  la  peine  de  morl,  soit 
a  céleste  (Careth),  soit  terrestre  et  juridique.  — Neuvième  ca- 
«  tëgorie.  Vapostat  est  celui  qui  ne  croit  pas  en  Dieu.  Il  ;  a 
«  trois  sortes  d'apostasies  :  l"*  laisser  le  culte  de  Dieu  pour  le 
«  culte  des  idoles;  S"*  n'adorer  ni  Dieu  ni  faux  dieu,  rester 
«  sans  religion  (1);  S""  faire  semblant  de  croire,  quand  on  a 
«  un  cœur  incrédule  et  une  âme  sceptique (2).  Dans  la  tradi- 
«  tion  on  qualifie  ce  dernier  de  violateur  du  nom  de  Dieu 
a  (b"^»  û©  ibnc).  Tous  les  coupables  que  nous  venons  d'énu- 
«  mérer,  dit  l'auteur,  quelle  que  soit  d'ailleurs  la  gravité  de 
c  leurs  fautes,  sont  susceptibles  de  pardon,  dans  ce  monde 
a  comme  dans  le  monde  futur,  à  l'exception  toutefois  des  vio- 
«  lations  formellement  qualiCées  d'impardonnables,  qui  ne  sau- 
a  raient  rester  impunies.  —  Dixième  catégorie.  Le  pénitent^ 
a  c'est  l'homme  qui  accomplit  les  actes  de  la  pénitence,  au  nom- 
«  bre  de  quatre  :  i°  l'abandon  du  mal,  2*»  le  repentir,  3**  la 
a  sollicitation  du  pardon ,  A"*  la  ferme  résolution  de  ne  plus 
«  retomber  dans  les  fautes  passées.  L'auteur  croit  trouver  ces 
«  quatre  conditions  formulées  dans  un  texte  prophétique  (^). 
tt  11  insiste  particulièrement  sur  la  quatrième  condition,  la  ré- 
tt  solution  de  ne  plus  pécher,  qu'il  considère  comme  féconde  en 
(f  bons  résultats,  lors  même  que  la  contrition  ne  serait  pas  suivie 
«  d'un  changement  radical  de  conduite  ;  elle  n'en  a  pas  moins 
«  pour  effet  de  nous  détacher  peu  à  peu  des  choses  mondaines, 
«  de  nous  suggérer  des  remèdes  contre  notre  faiblesse,  de  nous 
«  faire  songer  à  la  mort  et  à  ce  qui  s'ensuit,  savoir  <c  la  disso- 
«  lution  du  corps  devenant  la  proie  du  ver  rongeur,  le  Juge- 


Ci)  Job,  XXI,  U.  (3)  Ofée,  XIV,  t-5. 

(S)  PMiimei,  LXXVHi,  36. 


Digitized  by  VjOOQIC 


342  0^fZIÈME   DOGME. 

«  ment  dernier,  le  châtiment.  »  A  ces  quatre  conditions  esseo- 
«  tielles  de  la  pénitence  il  convient  d'ajouter  trois  actes,  qui 
«  sont:  1®  surcroît  de  prières,  2*»  surcroit  de  bonnes  œuvres, 
«  3""  efforts  constants  pour  ramener  les  autres  dans  la  voie  du 
«  bien  (1).  La  résolution  de  ne  plus  pécher  a  encore  ceci  de 
«  bon  qu'elle  est  agréée  de  Dieu,  dût-elle  ensuite  être  étoofrée 
«  par  la  passion,  qui  nous  porterait  à  de  nouveaux  ègaremenls, 
«  et  n'importe  le  nombre  des  revirements  du  pécheur.  Ici  Tau- 
«  teur  s'ingénie  à  faire  abonder  dans  son  sens  un  texte  prophé- 
«  tique  qui  paraît  contredire  sa  thèse,  en  déclarant  que  Dieu 
«  pardonne  trois  fois,  mais  pas  davantage  (2).  9 

Saadia  se  livre  ensuite  à  un  véritable  exercice  casuistique 
an  sujet  des  peines  et  des  récompenses,  tant  éternelles  que  ter- 
restres. Il  établit  des  divisions,  des  subdivisions,  des  grada- 
tions, pour  le  vice  comme  pour  la  vertu.  C'est  un  genre  d'exer- 
cice qui  appartient  plutôt  à  un  cours  de  morale  qu'à  la  théo- 
logie; aussi  nous  abstiendrons-nous  de  l'y  suivre? 

III. 

De  la  rémunération  future.  —  «  Saadia  (3)  essaye  d'asseoir 
«  le  principe  de  la  rémunération  future  sur  trois  sortes  de 
«  preuves,  tirées  de  la  raison,  de  l'Écriture  et  de  la  tradition, 
a  II  expose  les  preuves  rationnelles,  au  nombre  de  cinq  princi- 
a  pales.  !•  Ce  que  nous  savons  de  la  sagesse ,  de  la  puissance 
«  et  de  la  bonté  suprême,  pour  nous  convamcre  que  la  somme 
«  de  bonheur  départi  à  l'homme  sur  cette  terre  ne  peut  élre  le 
a  dernier  mot  de  notre  destinée.  Notre  félicité  terrestre  est  si 
«  peu  de  chose  ;  partout  le  mal  à  côté  du  bien,  la  peine  et  Taf- 
«  diction  côtoyant  le  plaisir  et  la  joie,  la  somme  des  maux 
«  l'emportant  généralement  sur  celle  des  jouissances.  Il  esi, 
«  par  conséquent,  inadmissible  que  la  sagesse  infinie  ait  assi- 
«  gné  à  l'homme  pour  but  final  cette  vie  si  pleine  de  contrastes 


(1)  Pi.  LI,  1»;  PrOT.  XVI,  6.  (3)  Les  Croyances  et  les  Oplniess ,  mi- 

(1)  Amoi,  11,1.  Tième  traité,  Des  réoompeiiies  et  4es  peinsk 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  343 

«  et  d^anomalies  ;  éyidemment  elle  lai  en  a  réservé  une  autre, 
a  où  il  trouvera  la  vraie  béatitude.  S"*  Inquiétude  et  agitations 
«  qai  remplissent  cette  vie.  Sur  cette  terre  Fâme  n'a  ni  trêve 
«  ni  repos,  ne  jouit  jamais  d'une  satisfaction  complète,  ton- 
tt  jours  traversée  par  des  soucis,  par  des  phénomènes  irritants; 
«  ni  la  gloire  ni  les  grandeurs  ne  sont  faites  pour  nous  conten- 
«  ter.  D'où  viennent  ces  désirs  et  ces  ardeurs  insatiables,  si- 
t  non  du  pressentiment  que  nous  avons  d'une  destinée  fu- 
«  tare,  destinée  infiniment  supérieure  à  celle  qui  est  notre  loi 
«  ici-bas,  cause  réelle  de  toutes  nos  impatiences  comme  de  nos 
«  aspirations  vers  un  monde  meilleur.  3''  Les  actions  blâmées 
a  parla  raison.  Tant  qu'elles  restent  inassouvies,  nos  passions 
«  excitent  en  nous  des  sentiments  pénibles  et  douloureux.  Hais 
e  pourquoi  Dieu  nous  impose-t-il  ces  privations,  ce  frein 
ff  cniel,  si  nous  n'avions  aucun  bien,  aucune  récompense  à  es- 
«  pérer  de  ces  victoires  remportées  sur  nous-mêmes  ?  D'un  au- 
<r  tre  côté,  Dieu  nous  a  implanté  Tamonr  du  bien,  de  l'équité, 
«  de  la  droiture,  et  cependant  la  stricte  observation  de  ces  ver- 
«  tas  nous  attire  fréquemment  l'inimitié  de  nos  semblables, 
8  lorsque,  par  exemple,  nous  faisons  rendre  gorge  aux  préva- 
«  ricateurs,  ou  quand  nous  empêchons  notre  prochain  de  se  li- 
«  yreràlafouguede  ses  passions.  Dieu  ne  nous  exposerait  pas  à 
«  la  haine  de  notre  prochain,  s'il  n'avait  pas  le  dessein  de  nous 
«  en  dédommager  amplement  plus  tard,  i""  Oppresseurs  et  op- 
«  primés.  La  société  semble  se  partager  entre  gens  qui  oppri- 
0  ment  et  gens  qui  sont  opprimés.  Se  peut-il  que  la  justice  di- 
«  vine  n'ait  pas  fixé  le  temps  et  le  lieu  où  les  uns  et  les  autres 
«  recevront  le  juste  salaire  de  leur  œuvre?  5''  La  mort  égale 
"  pour  tout  le  monde.  Assurément  la  mort  frappe  de  la  même 
«  façon  et  celui  qui  a  tué  une  fois  et  celui  qui  a  été  vingt  fois 
«  assassin,  celui  qui  a  commis  un  seul  adultère  et  celui  qui  en 
«  a  commis  vingt.  Où  est  la  justice,  où  est  l'équité,  si  tout  finit 
«  dans  ce  monde? 

«  Preuves  bibliques.  —  1**  Isaac,  Daniel  et  ses  trois  amis,  se 
«  vouent  également  à  la  mort  pour  l'amour  de  Dieu.  Pourquoi 
<<  ce  mépris  de  la  vie,  s'ils  n'avaient  pas  foi  dans  les  récom- 


Digitized  by  VjOOQIC 


344  ONZIÈME   DOGME. 

c(  penses  futures  ?  2**  Ici  Tauleur  répond  à  la  grave  objection 
'<  contre  la  rémunération  future  tirée  du  silence  de  TËcriture, 
<(  où  Ton  ne  parle  que  des  rétributions  terrestres  (1).  D*abord, 
<(  dit-il,  il  n'est  pas  exact  de  soutenir  que  la  rémunération  fu- 
V  ture  n'y  brille  que  par  son  absense.  La  Bible  appuie  davan- 
»  tage  sur  les  peines  et  les  récompenses  temporelles  pour  deux 
«  motifs.  D'abord  la  rémunération  future  n'est  pas  quelque 
«  chose  qui  tombe  sous  les  sens  ;  elle  n'est  saisissable  que  pour 
((  l'intelligence  à  laquelle  il  suffit  d'une  simple  indication,  et 
«  la  religion  a  mieux  aimé  s'en  reposer  sur  le  degré  de  corn- 
«  préhension  de  chacun.  Ensuite  c'est  le  propre  de  la  langue 
a  sacrée  de  parler  longuement  de  ce  qui  est  annoncé  comme 
<  prochain,  immédiat,  mais  très-sobrement  des  faits  relégués 
t  dans  un  lointain  obscur.  Il  y  avait  urgence  à  éclairer  Israël 
«  sur  ce  qu'il  aura  à  espérer  ou  à  craindre  pendant  son  établis- 
tt  sèment  prochain  dans  la  terre  sainte  ;  aussi  TËcriture  décrit- 
«  elle  avec  complaisance  les  prospérités  attachées  à  cette  rési- 
«  dence,  la  pluie,  la  fécondité,  les  biens  de  la  terre,  se  conten- 
«  tant  d'une  simple  allusion  aux  récompenses  éloignées.  Une 
a  preuve  péremptoire  du  caractère  purement  local  de  ces  biens 
«  matériels,  c'est  que  Moïse,  lui  le  juste  parfait,  n'y  eut  au-' 
tt  cune  part,  puisqu'il  mourut  dans  le  désert.  L'histoire  nous 
tt  en  offre  un  autre  exemple  dans  le  prophète  Élie,  qui  appelle 
<K  la  bénédiction  divine  sur  la  farine  et  l'huile  de  son  hôtesse, 
«  et  qui  ne  sait  trouver  un  morceau  de  pain  pour  lui-même. 
«  Qui  était  plus  digne  que  Moïse  et  Ëlie  d'être  heureux,  si  le 
«  bonheur  consistait  dans  la  possession  des  biens  terrestres? 
«  3*"  Longtemps  après  sa  mort,  Elisée  ressuscite  un  cadavre 
ft  que  le  hasard  de  l'inhumation  met  en  contact  avec  ses  osse- 
a  ments.  Comment  Elisée  pouvait-il  effectuer  au  profit  d'autrai 
«  une  résurrection  qui  n'existerait  pas  pour  lui-même?  4''  So- 
ie dôme  est  changé  en  lac  de  bitume.  Si  tout  se  soldait  ici-bas, 
«  il  devrait  en  arriver  autant  à  tous  les  criminels.  8"*  Tandis 
«  qu*Israël  ne  cesse  d'être  l'objet  des  sévérités  de  Dieu  à  cause 

(I)  LéfU.,  XX,  ^13;  Dntér.,  XXVIII,  i-14. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA   RÉMUNÉRATION.  345 

«  de  ses  nombreuses  défections,  les  peuples  idolâtres  ne  su- 
er bissent  pas  le  moindre  châtiment.  Pourquoi  cette  différence  de 
«  procédés  de  la  part  de  Dieu,  si  tout  se  paye  dans  cette  vie? 
«  6**  Gomment  concilier  avec  la  justice  de  Dieu  ces  grandes  ca- 
«  taslrophes  où  périssent  jusqu'aux  enfants  à  la  mamelle,  —  le 
a  déluge,  Textermination  desHadianites,  —  s*iln'y avaitpourles 
(z  innocents  nulle  compensation  après  la  mort?  —  De  ces  preuves 
«  indirectes  Tauteur  passe  aux  preuves  directes,  aux  indications 
«  plus  ou  moins  transparentes  de  la  rémunération  future, 
or  l""  L'usage  ou  la  règle  passée  dans  TËcriture  d'appeler  vie 
«  les  fruits  de  la  sagesse  et  de  la  religion,  comme  aussi  de 
a  qualifier  detnor^  les  résultais  de  la  sottise.  Évidemment  il 
a  ne  saurait  être  question  ici  de  vie  et  de  mort  physique,  où 
<c  tout  est  égal  pour  le  juste  et  pour  le  méchant;  il  ne  peut  sV 
«  gir  que  de  la  vie  future  et  éternelle  (1).  S""  La  déclaration 
«  formelle  que  des  récompenses  sont  réservées  aux  justes  et 
«  des  peines  aux  méchants  (2).  3"*  La  mention  répétée  d'un 
«  livre  où  se  trouvent  minutieusement  enregistrés  les  actes  de 
tt  chacun  (3).  4''  L'avertissement  donné  aux  hommes  qu'il  y 
a  aura  un  lit  de  justice  où  chacun  recevra  selon  ses  œuvres  (4). 
«  S"*  Les  nombreux  textes  bibliques  où  il  est  fait  mention  de  la 
«  justice  et  de  l'équité  de  Dieu  (5).  6*  L'annonce  que  Dieu  a 
«  fixé  un  jour  pour  la  rémunération  (6).  7*"  La  qualification  de 
«  bien  (aïo)  donnée  aux  récompenses  futures,  et  l'assurance  que 
«  les  méchants  n'y  participent  pas  (7).  L'auteur  place  ici  une 
«  observation  de  la  plus  haute  importance.  «Si  quelqu'un,  dit- 
a  il,  voulait  interpréter  les  textes  susvisés  dans  un  sens  autre 
«  que  celui  de  la  rémunération  future,  nous  lui  dirons  tout 
«  simplement  que  cela  ne  se  peut  pas  ;  car,  ayant  été  démon- 

(1)  UtH.,  XV,  5;  ÉiéoMel,  VllI,  tO;  (4)  Genèse,   iV,   7;   Ecclé».,    III,  7; 

Prov.,  Vin,  35  et  30,  et  pattim.  Psanmet,  XIV,  5;  XXXVI,  19. 

(«)  Néhémie,  VI,  14;  XIII,  31;  ProT.,  (»)  Dentér.,XXXII,4;  P«»iime8,  CXLV, 

X,  7;  Iule,  LVIII,  8;  Deatér.,  VI,  15;  19;  IX,  8  et  9;  CXIX,  9i;  ProT.,  V,  8i; 

XXIV,  13.  Ecclës  ,  XIT,  14;  Zéphania,  I,  14  et  15. 

(3)  Eiode,  XXXII,  33;  Pi.,  LXIX,  S9;  (6)  Zéphania,  II,  1  et  â. 

MaUchie,  III,  16 ;  IsaTe,  LXVIII,  6.  (7)  Deatér.,  V,  96  ;  Psaumes,  XXXI,  tO; 

Eodés.,  Vin,  li  et  13. 


Digitized  by  VjOOQIC 


846  ONZIÈME   DOGME. 

«  tré  que  la  raison  l'admet  nécessairement,  Vinterprétation 
«  conforme  à  la  raison  est  la  seule  vraie ,  tout  comme  celle 
«  quin^y  est  pas  conforme ^est^  par  cela  même^  nulle  et  non 
«  avenue.  » 

«  Prenves  tirées  de  la  tradition .  —  Les  larges  développements 
a  donnés  par  la  tradition  an  dogme  de  la  rémunération  fe- 
«  raient  an  gros  livre,  si  Ton  voulait  toal  citer  ;  il  se  borne 
«  donc  à  quelques  passages  pris  au  hasard  (1).  A  ces  preuves 
«  multipliées  vient  s'ajouter  la  tradition  primitive,  immuable 
«  et  irréfutable,  article  de  foi  pour  tout  Israël.  » 


APPRÉCIATION 
DE   l'opinion    de   SAADIA    SOR    LA   RÉMUNÉRATION. 


Ainsi  que  nous  Tavons  indiqué,  Topinion  de  Saadia  rouie 
sur  les  trois  points  principaux  du  dogme  :  rémunération  en 
général,  malheur  du  juste  et  bonheur  du  méchant,  rémunéra- 
tion future.  Mais  c'est  le  troisième  point  qui  est  le  pivot  de 
toute  sa  thèse,  qui  supporte  tout  l'édifice  de  sa  démonstration. 
En  effet,  il  n'attend  pas  le  neuvième  traité ,  spécialement  con- 
sacré aux  peines  et  aux  récompenses  futures,  pour  expliquer 
sa  thèse;  mais  déjà  dans  le  cinquième,  où  il  traite  du  mérite 
et  du  démérite,  il  fait  intervenir  l'autre  monde,  avant  même 
d'en  avoir  démontré  la  réalité.  Nous  ne  voulons  pas  trop  in- 
sister sur  cette  absence  de  logique  dans  la  coordination  des  ma- 
tières, qu'il  fallait  cependant  signaler;  nous  nous  bornerons  à 
examiner  rapidement  cet  exposé  de  principes  : 

V  Envisageant  d'abord  la  rémunération  dans  ses  rapports 
avec  la  justice  divine,  il  établit  ces  catégories  que  nous  venons 
de  faire  connaître  et  dans  lesquelles  il  cherche  à  ranger  pres- 
que tous  les  actes  possibles.  C'est  moins  une  discussion  théori- 


(I)  Aboth,  IV,  Si  et  t9;  Tatmnd,  Berachoth,  17;  Ttlmad,  Synhédrio,  90;  Oukeloi, 
lor  Dentér.,  XXXIII,  6  el  tl. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUMÉRATION.  347 

qae  qa*une  analyse  minutieuse  de  tontes  les  manifestations  de 
Tactivité  humaine.  Cette  classification  n'est  pas  irréprochable; 
elle  n*estpas  même  toujours  d*accord  avec  la  Tradition,  quand 
H  juge  à  propos  de  la  prendre  pour  point  d'appui.  Kous  aimons 
mieux  la  division  générale  adoptée  par  celle-ci  et  qui  réduit 
les  fautes  à  trois  classes,  suivant  qu'elles  sont  involontaires, 
volontaires  ou  préméditées.  Il  ne  faut  pas  d'ailleurs  trop  raffi- 
ner dans  ces  matières;  on  risque  fort  de  réduire  la  morale  en 
miettes  et  de  tomber  dans  le  casuitisme,  comme  il  est  arrivé  à 
l'auteur  lui-même  en  poussant  l'analyse  jusqu'au  bout. 

Ces  réserves,  que  nous  croyons  justes,  étant  faites,  nous  ap- 
pellerons Tattention  sur  la  partie  de  l'exposé  qui  traite  de  la 
question  du  malheur  du  juste  et  du  bonheur  du  méchant.  Tout 
en  adoptant  la  solution  qui  prévaut  dans  le  Talmud  et  qui  re- 
met la  rémunération  an  monde  futur,  il  s'évertue  de  justifier 
l'anomalie  même  sur  cette  terre.  Saadia  y  déploie  de  nouveau 
les  ressources  de  cette  finesse,  ou,  pour  mieux  dire,  de  celte 
subtilité  qui  caractérise  son  argumentation.  On  aura  remarqué 
la  manière  dont  il  s'y  prend  pour  expliquer  l'étrange  coïnci* 
dence  du  malheur  avec  le  repentir,  du  bonheur  avec  la  déser- 
tion du  bien  et  du  vrai.  Nous  conjecturons  cependant  que,  si 
les  choses  se  passent  ainsi,  c'est  dans  les  champs  de  l'hypothèse 
bien  plus  que  dans  ceux  de  la  réalité  ;  et  nous  sommes  d'autant 
plus  autorisé  à  faire  cette  conjecture  que  l'auteur,  si  prompt, 
si  habile  à  fonder  ses  assertions  sur  des  textes  bibliques  et  des 
faits  historiques ,  s'abstient  de  rattacher  celles-ci  soit  aux  uns 
soit  aux  autres  ;  or ,  c'est  presque  un  axiome  que  les  spécula- 
tions qui  ne  reposent  ni  sur  la  Loi  ni  sur  Thistoire  sont  dépour« 
vues  de  valeur  théologique.  Il  est  plus  heureux  dans  les  motifs 
qu'il  allègue  pour  justifier  le  bonheur  du  méchant,  et  qu'il 
puise  dans  l'étude  approfondie  de  TËcriture.  Ce  qui  nous  inté- 
resse le  plus  ici  au  point  de  vue  du  dogme,  et  que  nous  nous  fai- 
sons un  devoir  de  signaler,  c'est  que,  malgré  l'énorme  prépon- 
dérance accordée  à  la  rémunération  future  par  Saadia,  il  mul- 
tiplie ses  efforts  pour  lever  la  contradiction,  pour  résoudre  le 
problème  de  celle  vie  sans  préjudice  de  la  solution  de  l'autre 


Digitized  by  VjOOQIC 


348  ONZIÈME   DOGME. 

monde.  Déjà  nous  avons  obserré  le  même  fait  dans  Texposé  de 
la  doctrine  traditionnelle.  Nous  y  voyons  la  confirmation  da 
principe  que  nous  avons  posé,  à  savoir  qu'il  n'est  pas  possible 
d'écarter  complètement  la  rémunération  terrestre,  à  moins  d^ 
méconnaître  Tesprit  de  la  révélation  mosaïque.  La  tradition  et 
la  théologie  s'en  sont  parfois  éloignées,  poussées  par  la  logi- 
que de  leur  système  ;  mais  elles  y  sont  toujours  ramenées  par 
leur  haute  intelligence  des  textes.  Il  faut  encore  noter  l'impor- 
tance attachée  par  l'auteur  au  fait  de  la  pénitence  et  la  place 
qu'il  lui  assigne  dans  le  domaine  de  la  rémunération.  Prenant 
à  la  lettre  le  principe  d'Ézéchiel  commenté  par  la  Tradition,  il 
reconnaît  à  la  pénitence  cette  faculté  de  supprimer  le  passé, 
soit  en  mal,  soit  en  bien,  c'est-à-dire  que  la  réaction  morale 
contre  ce  passé  peut  nous  faire  perdre  le  bénéfice  de  ses  vertus, 
aussi  bien  que  nous  décharger  du  poids  de  ses  crimes.  A  cet 
égard,  il  est  le  continuateur  de  l'enseignement  des  deux  cycles 
précédents,  qu'il  revêt  de  la  nouvelle  forme  dogmatique. 

S"*  Mais  où  nous  retrouvons  la  vraie  manière  de  l'auteur  et 
ses  procédés  démonstratifs,  c'est  dans  l'exposé  théorique  de  la 
rémunération  future.  En  véritable  chef  d'école,  fondateur  de  la 
théologie,  il  joint  les  preuves  rationnelles  aux  preuves  reli- 
gieuses. Non  pas  que  nous  prétendions  exagérer  la  valeur  des 
premières;  nous  reconnaissons  que  ce  ne  sont  pas  des  preuves 
directes,  elles  sont  plutôt  négatives  qu'affirmatives.  Mais,  pour 
être  juste,  il  faut  reconnaître  aussi  que  la  raison  n'en  connaît 
guère  d'autres.  Elles  ont  été  recueillies  par  la  philosophie  et 
par  la  morale,  qui  y  ont  peu  ou  rien  ajouté  :  c'est  toujours,  au- 
jourd'hui comme  alors,  la  démonstration  du  fameux  «  si  tout 
«meurt  avec  nous  (1)  o.  Aussi  remarquons-nous  avec  satisfac- 
tion qu'en  passant  aux  preuves  bibliques,  il  les  divise  en  deux 
séries  et  s'élève  progressivement  des  preuves  indirectes  aux 
preuves  directes  ou  qu'il  prend  pour  telles.  Nous  devrions  nous 
arrêter  devant  l'interprétation  qu'il  donne  du  silence  gardé  par 
Moïse  au  sujet  des  peines  et  des  récompenses  futures  ;  mais 

(I)  Mufilloo,  Sermon. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉNU.NÉRATION.  349 

comme  les  aatres  organes  de  l^école  théologiqae  nous  en  four- 
niront d'analogues,  nous  jugeons  à  propos  de  les  embrasser 
dans  une  appréciation  d'ensemble. 

Somme  toute,  malgré  les  imperfections  de  son  argumenta- 
tion, Saadia  a  réussi  dans  le  but  qu'il  s'était  proposé  :  il  a  dé- 
gagé le  dogme  de  la  lettre  €t  des  faits  de  l'Écriture  ;  il  a  poussé 
très-loin  ce  travail  d'extraction  pour  ainsi  dire  chimique.  Après 
tout,  les  yraies  synthèses  ne  peuvent  venir  qu'au  bout  des 
consciencieuses  analyses. 

§    2.    Ba'hya. 

C'est  dans  son  traité  de  la  confiance  en  Dieu  que  Ba'hya  s'oc- 
cape  d'abord  de  la  question  du  malheur  du  justeet  du  bonheur 
du  méchant,  ensuite  de  la  rémunération.  Voici  comment  il 
s'exprime  par  rapport  à  la  première  :  a  Quant  à  l'objection 
«  (contre  la  providence  de  Dieu  et  la  confiance  que  nous 
«  devons  lui  témoigner)  tirée  de  la  misère  de  tant  de  justes 
«  qui  ne  peuvent  se  procurer  le  nécessaire  qu'au  prix  des  plus 
«  pénibles  labeurs,  ainsi  que  de  la  prospérité  et  du  bonheur 
ft  temporels  dotant  de  méchants,  nous  répondrons  tout  d'abord 
«  qu'elle  n'est  pas  neuve,  puisqu'elle  a  été  formulée  par  plu- 
tt  sieurs  de  nos  prophètes  (1).  Ce  n'est  pas  sans  motif  assuré- 
«  ment  qu'ils  ont  posé  l'objection  sans  la  résoudre;  et  ce  motif 
«  c'est  le  grand  nombre  des  causes  secrètes  et  cachées  qu'il 
«  est  possible  d'assigner  à  chacun  de  ces  cas,  aux  souffrances 
«  de  tel  juste  comme  aux  prospérités  de  tel  méchant.  Il  suffit 
«  à  l'Écriture  de  proclamer  hautement  et  à  diverses  reprises 
«  la  justice  infaillible  de  Dieu  (2).  Nous  allons  cependant 
«  donner  quelques  explications  de  cette  double  anomalie.  Les 
«  souffrances  du  juste  peuvent  avoir  pour  causes  :  1"*  des  péchés 
«  passés  qu'il  n'a  pas  encore  expiés  (3)  ;  2*"  des  récompenses 

(t)  iérémie,  Xn,  l;  Habftove,  I,  3et4;         (l)  Dent^.,   XXIX,  tS;    XXXH,  4; 
PiMuneg,  LXXIII,  li  et  iiafuils;  Malaehie,      Ecclés.,  V,  7. 
»t,  I».  (3)  Prov.,  XI,  2». 


Digitized  by  VjOOQIC 


350  ONZIÈME   DOGME. 

tf  fatures  qai  loi  sont  réservées  à  titre  de  dédommagement  à 
«  ses  épreuves  terrestres  (i)  ;  3**  le  dessein  de  Diea  d*ofIrir  aux 
«  hommes  le  modèle  du  juste  parfait  qui  leur  servira  d'exem- 
«  pie  ;  A""  la  perversité  de  ses  contemporains,  qu*il  rachète 
a  ainsi  par  ses  épreuves  (S)  ;  S""  la  punition  de  la  tiédeur  qu'rl 
a  met  à  ramener  à  Dieu  les  hommes  pervers,  à  Texemple  du 
€  pontife  Ëlie,  puni  de  sa  coupable  indulgence  pour  ses  fils 
a  prévaricateurs  (3).  En  ce  qui  concerne  les  prospérités  du 
a  méchant,  on  peut  les  attribuer  :  1*"  à  des  bonnes  œuvres 
«  antérieures,  dont  il  est  de  Téquité  de  Dieu  de  le  récompenser 
«  en  ce  monde  (4)  ;  S""  à  la  prévoyance  de  Dieu,  qui  lui  confie 
«  la  fortune  à  titre  de  dépôt,  pour  en  faire  jouir  ses  descen- 
a  dants  hommes  de  bien  (5)  ;  3**  au  châtiment  que  Dieu  saura 
d  lui  infliger  au  moyen  même  de  ses  richesses,  qui  le  condui- 
«  ront  àTabime  (6)  ;  4»  à  la  longanimité  de  Dieu,  qui  lui  con- 
«  serve  ce  trésor  pour  le  moment  où  son  repentir  et  son  retour 
«  à  Dieu  Ten  rendront  digne,  comme  il  arriva  au  roi  Manassë  ; 
<E  S"  à  la  part  du  bonheur  qui  lai  revient  en  sa  qualité  de  fils 
tt  d'un  juste  dont  il  platl  à  Dieu  de  récompenser  lapostérité  (7)  : 
((  Q""  enfin  à  un  genre  d'épreuve  que  Dieu  juge  à  propos  de 
«  faire  subir  aux  imposteurs  et  aux  hypocrites  ;  il  se  sert  alors 
a  de  ces  biens  temporels  comme  d'un  moyen  à  double  fin, 
«  propre  tout  à  la  fois  à  dévoiler  la  fausseté,  la  honte  de  ceut 
((  qui  désertent  le  service,  et  le  culte  de  Dieu  pour  aduler  rim- 
a  pie  qui  prospère,  et  à  mettre  à  Tépreuve  la  constance  da 
a  juste  qui,  malgré  le  spectacle  du  bonheur  insolent  du  mé- 
((  chant,  malgré  les  vexations  et  les  insultes  dont  il  est  Tobjet 
((  de  sa  part,  reste  inébranlable  dans  sa  piété  comme  dans  sa 
«  foi,  à  rexemple  de  la  noble  conduite  des  prophètes  Ëlie  et 
«  Jérémie  dans  leurs  rapports  avec  les  grands. 
Delarémunéralion{H).  —  «  La  rémunération  est  ou  exclu- 

(1)  Dealer.,  VIII,  16.  (6)  Eodés.,  V,  19. 

(i)  IfAle,  LUI,  4.  (7)  II  Rois,  X,  30;    ProT.,  XX,  7, 

(3)  I  Sunael,  II,  36.  Pianmef,  XXXVII,  95. 

(4)  Devlér.,  VII,  10.  (8)  Devoln  da  cœur,  traité  de  U  Con- 

(5)  Job,  XXVII,  17;  Eccids.,  II,  96.  fiance  en  Diea,  ebap.  4,  giiième  partie. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉBATIOK.  351 

«  sivement  terrestre,  oa  exclusivement  céleste,  oq  enfin  ter- 

a  restre  et  céleste  à  la  fois.  Nous  ne  possédons  sur  ce  grave 

a  sajet  aacnne  donnée  précise.  Tout  ce  qae  nous  savons,  c'est 

«  que  Diea  a  promis  des  récompenses  générales  pour  la  vertn, 

c  envisagée  sons  un  point  de  vue  également  général.  Il  n'a  pas 

«  jugé  à  propos  de  faire  pour  les  récompenses  ce  qu'il  a  fait 

«  pour  les  peines,  qu'il  a  bien  voulu  exposer  dans  leurs  moin* 

«  dres  détails,  affectant  à  chaque  genre  de  transgression  une 

«  pénalité  spéciale,  ainsi  que  cela  résulte  du  grand  nombre 

«  des  prescriptions  pénales  édictées  dans  le  livre  de  la  Loi.  Si 

«  la  révélation  prophétique  s'abstient  de  formuler  les  peines  et 

«(  les  récompenses  futures,  c'est  pour  plusieurs  motifs.  l<*  Nous 

«  n'avons  point  d'idée  nette  de  ce  que  peut  être,  de  ce  que 

«  sera  l'âme  séparée  du  corps  ;  comment  donc  en  compren* 

«  drions-nous  les  joies  ou  les  douleurs  ?  La  Bible  a  dû  se  con- 

ce  tenter  de  les  indiquer  par  voie  d'allusion,  à  l'adresse  de 

«  ceux  qui  y  entendront  quelque  chose.  Dans  un  texte  de  Za- 

«  charie  (1) ,  il  est  question  d'hommes  marchant  parmi  les 

a  anges  :  il  y  a  là  une  indication,  vague  sans  doute,  de  la  situa- 

«  tion  de  l'âme  quand,  délivré  des  liens  corporels,  elle  prendra 

«  la  forme  angélique,  redeviendra  un  esprit  pur,  brillant 

«  comme  les  sphères  célestes,  en  récompense  de  sa  bonne  con- 

«  duite  durant  cette  vie.  —  2"*  Le  dogme  de  la  rémunération 

a  future  a  toujours  reposé  sur  la  tradition^  passant  des  pro- 

«  phètesaux  pères  de  la  Synagogue;  on  a  pensé  qu'il  valait 

ft  mieux  le  laisser  à  Vélat  traditionnel^  comme  cela  s'est  prati* 

tf  que  pour  l'interprétation  d'une  foule  de  pratiques  et  d'obli* 

«  gâtions  religieuses.  —  S""  Il  est  juste  aussi  de  tenir  compte 

((  de  l'état  d'ignorance  et  d'abrutissement  de  nos  aïeux,  état 

((  dont  l'Ëcrilure  contient  l'expression  répétée.   Dieu  se  vit 

tf  obligé  d'agir  à  leur  égard  comme  le  bon  père  à  l'égard  de  ses 

«  enfants,  qu'il  s'attache  à  instruire  doucement  et  progressif 

a  vement  (2).  Comment  le  père  s*y  prend-il  quand  il  désire 

«  initier  son  jeune  fils  dans  des  sciences  qui  sont  au-dessus  de 

(t)  2Mhiri6»  in»  7.  (1)  Ofée,  XI,  t. 


Digitized  by  VjOOQIC 


352  ONZIÈME    DOGME. 

a  la  portée  de  son  intelligence?  Essayera  t-il  de  Tattirer,  de  le 

a  soumettre  au  joug  du  travail  par  la  perspective  d'un  grand 

«  savoir  et  d'une  bonne  réputation?  Non;  il  sait  bien  que  ce 

«  n'est  pas  le  bon  moyen  de  se  faire  écouter.  Que  fait-il  alors? 

a  II  commence  par  lui  promettre  des  bonbons,  de  bonnes 

a  choses  à  manger,  de  beaux  joujoux,  de  jolis  vêtements,  le 

«  menaçant  de  pain  sec,  de  coups  et  d'habits  sordides,  en  cas 

<x  de  désobéissance.  C'est  donc  par  la  perspective  des  peines  et' 

«  des  récompenses  sensibles,  visibles  et  tangibles,  qu'il  l'habi  - 

«  tuera  peu  à  peu  à  supporter  le  rude  labeur,  le  lourd  fardeau 

a  de  l'étude.  Plus  tard,  l'enfant,  devenu  adolescent  et  capable 

«  de  saisir  par  sa  raison  la  grandeur,  le  but  élevé  des  vérités 

a  intellectuelles,  attachera  moins  d'importance  aux  récompenses 

«  matérielles  que,  par  égard  pour  son  âge,  on  avait  d'abord 

«  fait  briller  à  ses  yeux.  Il  en  est  de  même  de  la  rémunération  : 

«  l'espoir  d'une  récompense  et  la  crainte  d'une  punition  prochai- 

«  nés  et  sensibles  avaient  leur  raison  d'être  dans  la  nécessité 

«  de  faciliter  à  ce  peuple  (d'esclaves)  la  pratique  de  la  vertu 

tt  et  de  la  sainteté,  de  l'arracher  à  son  ignorance  grossière  par 

tt  l'attrait  des  biens  temporels,  propres  à  exciter  en  lui  le  désir 

(c  d'une  vie  religieuse  et  morale.  Cette  explication  a,  en  outre, 

«  l'avantage  de  s'appliquer  aux  anthropomorphismes  de  l'Ecri- 

a  ture,  —  i°  Les  récompenses  futures  ne  sont  pas  une  consé- 

«  quence  infaillible  du  seul  fait  d'avoir  réalisé  de  bonnes 

«  œuvres.  Non  ;  elles  réclament  encore  deux  autres  condi- 

«  tions.  La  première,  c'est  d'ajouter  à  la  pratique  du  bien  des 

«  efforts  sérieux  pour  amener  notre  prochain  dans  la  même 

«  voie  et  propager  partout  l'amour  de  Dieu  et  de  la  vertu  [\); 

a  ce  n'est  qu'au  moyen  de  cette  alliance  de  la  vertu  et  de  la 

«  foi  avec  la  propagation  des  saines  doctrines  que  l'homme 

9  acquiert  des  titres  à  la  rémunération  future.  La  seconde  con- 

«  dition,  c'est  d'envisager  cette  récompense  comme  un  effet  de 

a  la  munificence  de  Dieu,  octroyée  à  titre  de  don  gracieux  (2]. 

«  Il  faut  bien  que  l'homme  sache  que,  dût-il  accomplir  une 

(i)  Prof.,  XXIV,  «6;  Daniel,  XII,  S.  (t)  PMvmei,  LXII,  18. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DR   LA    RÉMUNÉRATION.  353 


c  quantité  innombrable  de  bonnes  actions,  elles  ne  sauraient 
«  contre-balancer  un  seul  des  bienfaits  de  Dieu,  à  plus  forte 
«  raison  si  Thomme  en  diminue  la  valeur  par  ses  nombreux 
<  péchés.  Oui,  si  Dieu  voulait  compter  rigoureusement  avec 
«  l'homme,  la  moindre  de  ses  faveurs  remporterait  certaine- 
«  ment  sur  tous  les  mérites  humains  pris  ensemble.  Il  en  ré- 
«  suite  que  la  rémunération  découle  directement  de  la  bien- 
«  veillance  divine  ;  et  c'est  cette  même  bienveillance  qui  nous 
¥  fait  échapper  au  double  châtiment,  temporel  et  éternel,  que 
ff  sans  elle  nos  fautes  rendraient  imminent  (1).  —  S""  Nos 
<E  bonnes  œuvres  (et  les  actions  humaines  en  général)  se  com- 
s  posent  de  deux  éléments,  dont  Tun  visible,  se  traduisant 
«  par  des  actes  extérieurs,  et  Tautre  invisible,  s'exerçant  dans 
a  notre  foi  intérieure  et  connu  de  Dieu  seul.  Or,  à  la  première 
a  partie  de  nos  actes  Dieu  assigne  une  récompense  d'une 
«  nature  identique,  c'est-à-dire  visible  et  matérielle  ;  mais  à 
«  la  portion  invisible,  interne,  il  réserve  une  récompense  du 
et  même  genre,  invisible,  immatérielle,  c'est-à-dire  la  rémuné- 
ration future  (2).  Il  n'en  est  pas  autrement  des^peines,  qui 
a  sont,  elles  aussi,  mi-partie  temporelles,  mi-partie  spirituel- 
«  les.  Eh  bien,  par  le  tableau  détaillé  et  animé  qu'elle  nous 
fait  des  peines  et  des  récompenses  terrestres,  l'Ecriture  ne 
^  fait  pas  autre  chose  que  de  confirmer  cette  division  ;  elle 
«  nous  dit  formellement  que  par  cette  sanction  patente  et  en 
9  quelque  sorte  officielle  elle  s'adresse  au  vulgaire  (3;.  Quant 
à  la  partie  latente  et  impalpable  de  nos  vertus  comme  de  nos 
tf  vices,  Dieu  s'en  est  réservé  la  rétribution,  dans  ce  monde  ou 
«  dans  le  monde  futur,  et  la  Loi  n'avait  pas  à  s'en  occuper  (4). 
c  —  6*"  S'adressant  généralement  aux  hommes  du  commun, 
a  attachés  à  la  matière,  la  révélation  leur  présente  la  rémuné- 
«  ration  qui  leur  convient,  la  plus  propre  à  les  décider;  mais 
c  toutes  les  fois  qu'elle  a  affaire  à  des  personnes  en  état  d'ap- 
«  précier  les  récompenses  spirituelles,  elle  ne  manque  pas  de  les 

(0  PMomet,  LXXVUI,  S8.  (a)  UtU.,  XX,  4;  Dentér.,  XXIX,  iS. 

(9)  Psanmei ,  XXXI,  10.  (4]  DeoUr.,  ibid. 

23 


a 


« 


« 


Digitized  by  VjOOQIC 


S54  ONZIÈME   DOGME. 

a  indiquer  d*uiie  façon  assez  transparente  (4).  L'Écriture  ne 
a  procède  pas  autrement  que  la  raison,  en  se  montrant  jaloase 
«  de  mettre  nos  sentiments  d'espoir  et  de  crainte  en  rapport 
«  avec  le  lieu,  le  temps  et  les  personnes  qui  constituent  sa 
V  sphère  d'activité.  ^  Une  septième  et  dernière  considération 
fit  c'est  que  la  rémunération  future  consiste  essentiellement 
a  dans  notre  identification  avec  Dieu,  dans  la  jouissance  de  sa 
«  lumière,  de  son  éclat,  de  ses  splendeurs  suprêmes  (3).  Or,  la 
«  rémunération  ainsi  entendue  ne  revenant  qu'à  ceux  qui  sont 
«  l'objet  direct  des  grâces  divines,  et  ne  consistant,  en  défini- 
4  tive,  que  dans  la  bienveillance  divine,  comme  nous  venons 
«  de  le  dire,  il  y  en  a  de  nombreuses  traces  dans  la  Bible (3). 
«  —  La  confiance  en  Dieu  doit  donc  nous  engager  à  nous  en 
«  rapporter  entièrement  à  lui  quant  à  la  réalisation  des  pro- 
«  messes  et  assurances  qu'il  nous  a  prodiguées  par  rapport  aux 
«  peines  et  aux  récompenses  futures.  Cette  confiance  est  le 
«  couronnement  de  la  foi  (4).  Mais  que  Thomme  se  garde  bien 
«  de  se  fier  en  ses  propres  mérites,  de  se  flatter  qu'ils  lui  don- 
«  nent  des  droits  imprescriptibles  à  la  rémunération,  terrestre 
«  ou  céleste.  Que  sa  conduite  s'inspire  du  sentiment  de  la  gra- 
«  titude  qu'il  doit  à  Dieu  pour  ses  incessantes  bontés,  sans  se 
a  préoccuper  de  la  récompense  qui  est  au  bout,  et  qu'il  fera 
«  bien  de  laisser  à  la  discrétion  de  Dieu  (5).  Nous  avons  là-des- 
a  sus  la  maxime  d'un  sage,  ainsi  conçue  :  «  Prétendre  établir 
«  avec  Dieu  une  espèce  de  compte  courant  dont  nos  mérites  et 
a  les  récompenses  auxquelles  nous  nous  croyons  des  titres 
u  constitueraient  le  doit  et  Vavoir,  c'est  perdre  tout  droit  à 
a  la  rémunération  ;  ne  les  réclamez  jamais  comme  un  dû,  mais 
i<  sollicitez-les  comme  une  grâce  émanant  de  la  bonté  infinie.  » 
Bah'ya  s'occupe  aussi  de  la  pénitence,  à  laquelle  il  consacre 
tout  un  traité,  le  septième  de  son  livre;  mais  comme  il  l'envi- 
sage au  point  de  vue  de  la  morale  bien  plus  que  du  dogme, 


(I)  Ztehuit,  in,  7.  (3)  LéTii.»  XXVI,  9  et  tl;  Ps.  XXX,  6. 

(9)  IiaXe,  LVIII,  S;  Daniel,  XII,  S;  Job,  (4)  Genèse,  XV,  6;  Ps.  XXVII,  13. 

XXXIil,  30.  (5}  Aboih,  1,3. 


.  DigitizedbyVjOOQlC 


^  DE   LA    RÉMUNÉRATION.  355 

Doas  ne  pouvons  gnëre  le  suivre  sur  ce  terrain,  malgré  l*éten- 
due  et  la  richesse  de  ses  aperçus.  Nous  nous  bornerons  à 
une  courte  citation,  suffisante  pour  nous  convaincre  que  ce 
théologien  savait  parfaitement  apprécier  et  la  valeur  dogmati- 
que de  la  pénitence  et  la  nature  de  ses  attaches  avec  la  justice  et 
la  bonté  de  Dieu,  a  L*insufflsance  de  Thomme,  dit-il  (1),  vis-à- 
<  vis  Taccomplissement  de  ses  devoirs,  étant  reconnue  comme 
«  rinévitable  résultat  de  la  mobilité  et  des  infirmités  de  son 
c  être,  ce  fut  une  marque  éclatante  de  la  bonté  divine  de 
€  nous  avoir  indiqué  les  moyens  qui  peuvent  nous  aider  à 
«  réparer  nos  erreurs  et  à  reconquérir  la  vertu.  Dieu  nous  a 
c  donc  octroyé  la  pénitence  comme  un  témoignage  de  son 
«  affection  et  de  sa  miséricorde.  Mais  il  ne  s'est  pas  borné  à 
«  nous  faciliter  ainsi  le  retour  à  lui  ;  il  s'est  plu  à  nous  en 
«  décrire  les  mérites,  à  nous  en  signaler  Tefflcacilé,  par  lor- 
«  gane  de  ses  prophètes,  multipliant  à  Tinfini  les  voies  et 
«  moyens  propres  à  opérer  notre  salut,  nous  assurant  de  Tac- 
«  ceptation  de  notre  repentir,  de  la  promptitude  du  pardon 
«  dont  il  sera  suivi,  en  dépit  de  la  durée  de  notre  rébellion 
t  contre  sa  sainte  volonté  (2).  » 

Ces  quelques  mots,  qui  sont  comme  une  déclaration  de  prin- 
cipe de  la  part  de  Tauteur,  nous  montrent  clairement  que  dans 
son  opinion,  comme  dans  celle  de  tous  les  théologiens,  le  pré- 
cepte de  la  pénitence  constitue  un  élément  considérable  de  la 
rémunération,  qui,  sans  lui,  serait  d'une  réalisation  toujours 
difficile,  parfois  impossible. 

APPRÉCIATION 
DE    LA   DOCTRINE   DE   BA'hYA   SUR    LA   RÉMUNÉRATION. 

A  la  suite  de  Saadia,  Ba'hya  aborde  les  deux  points  essen- 
tiels du  dogme  :  la  question  du  malheur  du  juste  et  du  bon- 
heur du  méchant,  la  nature  de  la  rémunération.  Nous  disons  à 

(1]  Deroin  da  cœw,  leplième  traité,  De         (s)  Êxéohiel,  XXXItl,  19. 
U  péoitenea,  préunbnle. 


Digitized  by  VjOOQIC 


3«^6  ONZIÈME   DOGME.  ^ 

la  suite^  parce  quil  marche  dans  rorniëre  creusée  par  son  pré- 
décesseur sans  en  dévier  sensiblement.  Sur  le  premier  point, 
en  effet,  il  ne  fait  que  reproduire,  sauf  de  légères  modifications, 
les  motifs  allégués  par  le  chef  de  Técole  ihéologique.  Mais  la 
différence  qui  caractérise  généralement  la  manière  des  deux 
maîtres  se  retrouve  ici.  Bien  plus  porté  à  renseignement  pra- 
tique qu'à  la  spéculation,  Ba'hya  a  soin  d'écarter  les  hardiesses 
et  les  subtilités  logiques  du  Calam,  en  y  substituant  les  qualités 
du  bon  sens.  Aussi  ne  donne-t-il  pas  comme  complète  Téna- 
mération  des  causes  explicatives  de  la  double  anomalie  ;  pru- 
dent, réservé,  autant  que  Saadia  se  montre  hardi  et  tranchant, 
il  a  soin  de  nous  dire  que  ces  causes  sont  innombrables,  attri- 
buant à  leur  infinité  la  réserve,  sinon  le  silence,  gardée  par 
TËcritare  à  ce  sujet.  Il  est  évident,  en  effet,  que  TÉcriture  est 
loin  de  porter  dans  sa  réponse  la  clarté  et  la  précision  qu'elle  a 
mises  dans  la  position  de  la  question,  aimant  mieux  la  repoas- 
ser  par  une  fin  de  non-recevoir  fondée  sur  la  justice  infaillible 
de  Dieu.  A  ses  yeux,  la  question  n'est  pas  susceptible  d'une 
solution  absolue  ;  mais  elle  comporte  autant  de  solutions  rela- 
tives qu'il  y  a  de  moments,  de  situations,  de  circonstances  et 
d'individus  au  milieu  desquels  elle  surgit.  N'est-ce  pas  fort 
sensé,  n'est-ce  pas  ce  qu'il  y  a  peut-être  de  mieux  à  dire  sur 
cette  difficulté,  dont  on  n'aura  jamais  le  dernier  mot? 

Si,  sur  le  second  point,  Ba'hya  se  borne  à  aborder  le  pro- 
blème par  son  côté  négatif,  nous  voulons  dire  le  silence  gardé 
par  la  Bible  sur  la  rémunération  future,  c'est  encore  la  prudence 
qui  le  guide.  Il  ne  veut  pas  aller  plus  loin  que  la  révélation 
elle-même  dans  cette  voie  inconnue  ;  il  ne  se  croit  pas  autorisé 
à  soulever  d'une  main  indiscrète  le  voile  qu'elle  a  jeté  avec  in- 
tention sur  ce  mystère,  à  se  livrer  à  la  description  imaginaire 
des  peines  et  des  récompenses  futures,  entachée  du  défaut  ca- 
pital de  ne  reposer  sur  aucune  base  réelle  et  sérieuse.  Voilà 
pourquoi  il  cherche  à  se  pénétrer  profondément  de  la  doctrine 
biblique,  à  se  rendre  bien  compte  de  ce  qu'elle  dit  et  de  ce 
qu'elle  ne  dit  pas,  sans  vouloir  hasarder  un  seul  pas  au  delà  du 
terrain  solide,  pour  s'enfoncer  dans  le  champ  des  conjectures 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATION.  3S7 

et  braver  le  dangereux  écueil  de  la  fantaisie.  Mais,  sMl  réduit 
son  point  de  vue  à  l'objection  tirée  du  silence  de  Moïse  et  de  la 
loi  au  sujet  de  la  rémunération  future,  il  en  fait  justice,  et  Ton 
peut  affirmer,  sans  craindre  d'être  démenti,  qu'il  y  répond  de  la 
manière  la  plus  satisfaisante.  Ici  il  ne  copie  plus  le  maitre;  aux 
deux  arguments  de  celui-ci  il  en  ajoute  six  autres ,  tous  puisés 
dans  la  certitude  rationnelle  et  dans  le  génie  même  de  la  lan- 
gue sacrée.  Il  y  a  là  les  éléments  d'une  démonstration  péremp- 
toire,  que  nous  recommandons  à  l'attention  des  amis  comme  des 
ennemis  du  judaïsme.  Oui,  cette  assertion  que  les  peines  et  les 
récompenses  futures,  à  cause  même  de  leur  nature  impalpable, 
sont  indiquées  dans  la  Bible,  voilées  plutôt  qu'ostensibles,  à 
l'état  de  germe  plutôt  qu'à  l'état  de  produit,  mais  à  l'état  de 
germe  sain  et  fécond,  appelé  aux  plus  hautes  destinées  avec  le 
progrès  des  esprits  et  de  la  foi  éclairée,  cette  assertion,  non- 
seulement  satisfait  la  raison, mais  se  trouve  confirmée  de  point 
en  point  par  l'histoire  du  dogme  de  la  rémunération  ;  elle  est 
la  seule  explication  possible  de  la  transformation  qu'il  a  subie 
lors  de  son  passage  du  cycle  biblique  au  cycle  de  la  tradition. 

§  3.  Maïmonide. 

Dans  son  traité  théologique,  le  grand  docteur  traite  la  ques- 
tion du  malheur  du  juste  et  du  bonheur  du  méchant  an  point 
de  vue  exclusif  de  la  Providence,  mais  nullement  de  la  rému- 
nération, qu'il  semble  vouloir  laisser  de  côté.  Gomme  nous 
avons  déjà  fait  suffisamment  connaître  la  théorie  de  l'auteur  sur 
la  Providence  dans  le  dogme  précédent,  nous  pourrions  nous 
dispenser  dé  revenir  sur  ce  point  spécial.  Ce  serait  pourtant 
une  lacune  dans  l'exposé  historique  du  dogme  que  d'omettre 
l'opinion  de  l'auteur,  quelque  peu  qu'elle  nous  apprenne  là^ 
dessus.  Ce  n'est  pas  que  Maïmonide  ait  méconnu  l'importance 
de  la  question,  puisqu'il  y  revient  à  deux  reprises.  Dans 
le  chapitre  16,  il  s'exprime  ainsi  :  «  Ce  qui  a  tout  d'abord 
amené  les  philosophes  à  contester  ou  à  nier  radicalement  la 


Digitized  by  VjOOQIC 


358  ONZIÈME    DOGME. 

Providence,  c'est  le  spectacle  soperficiel  du  désordre  qui  règne 
dans  la  société,  et  qui  se  résume  dans  le  malheur  des  justes  fai- 
sant contraste  avec  le  bonheur  des  méchants  (i)  ».  Après  en 
avoir  fait  le  point  de  départ  de  sa  discussion  des  divers  sys- 
tèmes philosophiques  et  théologiques  qui  ont  cours  en  matière 
de  rrovidence,  il  y  revient  dans  le  chapitre  19  un  peu  plus 
longuement  :  a  C'est  indubitablement  une  idée  première  que 
k  Dieu  rôiinU  en  lui  toutes  les  perfections,  de  même  que  toute 
a  imperfection  est  incompatible  avec  son  essence.  C'est  encore 
a  à  peu  près  une  idée  première  que  celle  qui  nous  fait  consi- 
u  dérer  l'ignorance,  n'en  importe  la  nature,  comme  une  im- 
«  perfection,  et,  par  suite,  impossible  en  Dieu.  Mais  ce  qui  a 
a  pu  porter  les  hommes  à  douter  de  la  connaissance  de  Dieu 
«  parfaite  et  complète,  à  ne  lui  attribuer  qu'une  notion  relative 
«  et  partielle  des  choses,  c'est  le  spectacle  du  désordre  qui  rë- 
V  gne  dans  le  monde.  Ils  sont  arrivés  à  ce  résultat  par  une 
a  sorte  de  confusion  qu'ils  ont  établie  entre  le  désordre  naturel 
«  et  le  désordre  humanitaire  et  moral,  qui  n'est  pourtant  que 
«  le  résultat  du  libre  arbitre  et  de  la  réflexion  des  hommes. 
«  On  sait  combien  les  prophètes  ont  insisté  sur  cette  grave 
«  objection  (3).  9  Mais  ici,  au  lieu  de  suivre  la  trace  des  pro- 
phètes qu'il  vient  de  citer,  et  d'aborder  la  solution  de  la  ques- 
tion spéciale,  l'auteur  se  livre  à  un  ordre  de  considérations 
toutes  différentes,  ne  l'envisageant  qu'au  point  de  vue  de  la 
connaissance  et  de  la  Providence  divines,  principes  qu'il  déve- 
loppe dans  une  série  de  chapitres  dont  nous  avons  donné  la  sub- 
stance (3).  Cependant  il  semble  vouloir  y  revenir  dans  l'analyse 
qu'il  fait  du  livre  de  Job,  et  que  nous  allons  reproduire  som- 
mairement. Après  avoir  fait  ressortir  le  caractère  mythique  do 
livre  de  Job,  établi  que  c'est  une  histoire  imaginaire,  une  fic- 
tion qui  sert  de  canevas  au  thème  de  la  Providence,  étudié  et 
analysé  le  personnage  de  Satan,  dans  lequel  il  ne  veut  voir,  en 


(1)  Guide,  IlieparUe,  p.  16.  (5)  Voy.  dixième  dogme,  troisième  diTi- 

(«)  PfAiim«i,  LXXIII,  IS-tO;  Malachie,      liOD,  ohap.  III,  §  4. 
ni,  I3-S8;  Piaumei,  XCIV,  6-1 1. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA   RÉMUNÉRATIOn.  359 

s'appayanl  sur  la  tradition  (1),  qae  le  génie  de  la  sensation ,  il 
arrive  aux  interlocuteurs  du  dialogue,  et  s^exprime  ainsi  : 

«  En  lisant  (3)  avec  attention  le  livre  de  Job,  on  s'aperçoit 
c  aisément  que  Job  et  ses  quatre  interlocuteurs  sont  d'accord 
«  sur  deux  points  :  1**  que  Dieu  sait  tout  ce  qui  arrive  à  Job,  ou 
«  plutôt  que  c'est  lui-même  qui  le  frappe  de  ces  maux;  S""  qull 
a  n'y  a  ni  injustice  ni  iniquité  en  Dieu,  ce  que  Job  avoue  per- 
«  sonnellement  plus  d'une  fois.  Hais  il  n'est  pas  aussi  facile  de 
«  prendre  sur  le  fait  l'opinion  particulière  de  chacun  de  nos 
a  cinq  interlocuteurs.  De  prime  abord,  leurs  opinions  ne  sem- 
«  blent  guère  différer  les  unes  des  autres  :  elles  se  répètent,  se 
«  croisent,  interrompues  de  temps  en  temps  parles  cris  de  dou- 
tt  lourde  Job,  qui  met  ses  horribles  souffrances  en  regard  de  sa 
«  noble  conduite  et  de  ses  actions  méritoires.  Les  quatre  amis 
«  répètent  à  l'envi  que  le  juste  est  infailliblement  récompensé, 
«  le  méchant  nécessairement  puni ,  que  la  trompeuse  prospé- 
a  rite  de  l'impie  est  sans  durée,  qu'elle  aboutit  fatalement  à  la 
a  catastrophe  pour  lui  et  pour  les  siens ,  tandis  que  les  maux 
a  du  juste  finissent  par  la  guérison  et  le  salut.  Gela  ressort  avec 
f  évidence  des  déclarations  répétées  d'Eliphaz,  de  Bildad  et  de 
«  Jophar.  Où  est  donc  la  divergence  qu'il  nous  importe  essen- 
a  tiellement  de  saisir  et  de  faire  connaître  ?  d 

Opinion  de  Job.  — a  II  pense  que  celte  étrange  anomalie  dô- 
a  note  de  la  part  de  Dieu  une  indifférence  égale  à  l'endroit  du 
«  juste  comme  du  méchant,  et  cette  indifférence  provient  de 
tt  son  mépris  pour  l'espèce  humaine  (3).  Il  estime  que  la  pré- 
a  tendue  punition  qui  frappe  le  méchant  dans  sa  postérité  n'est 
tt  pas  sérieuse ,  attendu  que  ce  méchant  (par  l'application  du 
a  dicton  —  après  moi  le  déluge]  —  se  soucie  médiocrement  de  ce 
a  qui  adviendra  de  sa  race  (4)  ;  il  repousse  donc  les  arguments 
a  tirés  d'un  bonheur  d'outre-tombe,  d'une  prospérité  qui  ne 
a  se  réalise  qu'après  la  vie,  et  finalement  considère  l'hu- 
«  manité  comme  abandonnée  au  hasard.  » 

(1)  Talmad,  Baba  Bathra,  16.  (3)  Job,  IX,  S«  61  23;  XXI,  t3-16; 

(9)  Guide,  m*  partie,  chap.  S5.  ihid,,  6-8. 

(♦)  W..  XXI,  10, 


Digitized  by  VjOOQIC 


360  OlfZIÈME   DOGME. 

Opinion  d'Eliphas.  •*  a  Aux  yeux  d'Eliphaz,  les  malheurs 
«  de  Job  ne  peuvent  être  et  ne  sont  que  le  juste  châtiment  de 
«  ses  fautes;  ses  souffrances  sont  nécessairement  les  con- 
<t  séquences  de  ses  méfaits  (1).  Il  explique  sa  pensée  en  disant 
a  à  Job  :  «  La  conviction  que  tu  as  de  ta  droiture  et  de  ton  in- 
«  failliblité  n'est  pas  forcément  partagée  par  Dieu;  il  peut  te 
«  trouver  fort  coupable  quand  tu  te  crois  un  juste  parfait  (2).  » 
a  Ainsi,  dans  Topinion  d'Eliphaz,  tout  ce  qui  arrive  à  Thomme 
«  est  la  conséquence  rigoureuse  de  la  justice  de  Dieu  ;  seule- 
c  ment  il  nous  arrive  souvent  d'ignorer  nos  propres  fautes,  et, 
<t  par  suite,  les  causes  de  nos  malheurs.  » 

Opinion  de  Bildad.  —  «i  L'opinion  de  Bildad  est  basée  sur 
«  le  principe  de  la  compensation,  Ost  dans  ce  sens  qu'il  dit  à 
«  Job  :  <K  Si  tu  es  réellement  innocent,  si  tu  n'as  pas  commis  de 
«  ces  fautes  qui  devaient  amener  le  châtiment,  tu  es  en  droit 
a  de  considérer  tes  maux  comme  la  source  des  plus  larges  ré- 
ff  compenses;  tu  seras  d'autant  plus  heureux  que  tu  as  été 
a  malheureux  dans  ce  monde  (3).  »  On  sait  que  c'est  une  des 
«  opinions  les  plus  répandues  en  matière  de  Providence.  » 

Opinion  de  Zophar.  —  «  Zophar  adopte  l'opinion  de  ceux 
«  qui  professent  que  tout  dépend  de  la  volonté  de  Dieu,  qui 
«  n'admettent  pas  la  recherche  d'une  cause  ou  motif  quelcon- 
a  que  à  l'action  de  la  divinité.  A  les  en  croire,  il  serait  parfai- 
«  tement  oiseux  de  s'enquérir  des  mobiles  de  justice  ou  de  sa- 
ft  gesse  qui  présideraient  au  gouvernement  providentiel.  Il  est 
«  de  sa  grandeur  comme  de  son  essence  d'agir  comme  il  agit, 
«  de  faire  ce  qu'il  veut  ;  mais  notre  raison  est  impuissante  à 
«  pénétrer  les  secrets  de  sa  sagesse,  qui  exige  qu'il  fasse  selon 
a  sa  volonté  et  sans  raison  apparente  (4)  ».  Avant  d'aller  plus 
loin,  l'auteur  jette  un  coup  d'œil  rétrospectif  sur  ces  trois  sys- 
tèmes relativement  à  la  Providence,  et  les  donne  comme  la  simple 
reproduction  des  trois  opinions  philosophiques  exposées  dans 
le  chapitre  17,  faisant  de  Job  l'organe  d'Aristote,  quinielaPro- 


(I)  Job,  XXn,  B.  (s)  Job,  VIII,  6  el  7. 

(s)  Ibid.,  IV,  18.  (4)  Job,  XI,  5-9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    RÉMUNÉRATION.  361 

vidence;  d'Eliphaz,  Tinterprète  de  Tancienne  opinion  reli- 
gieuse, à  savoir  qa*il  n*y  a  point  de  souffrances  sans  fautes, 
point  d'expiation  sans  péché;  de  Bildad,  le  défenseur  des  J/o- 
lazaks^  qui  enseignent  que  nos  maux  immérités  ont  pour  but 
Taccroissement  de  notre  récompense  ;  enfin  de  Zophar,  Técho  des 
Ascharites^  qui  considèrent  la  volonté,  le  bon  plaisir  de  Dieu, 
comme  la  seule  raison  d'être  de  tout  ce  qui  arrive.  Il  passe  en- 
suite à  Topinion  d'Elihu. 

Opinion  dCElihu.  —  a  Elibu  est  Thomme  jeune,  et,  en  cette 
<  qualité,  le  représentant  d'une  opinion  nouvelle  en  matière 
«  de  Providence.  L'auteur  reconnaît  qu'il  est  assez  difficile,  à 
c  une  première  lecture,  de  saisir  le  sens  particulier  et  nouveau 
«  de  cette  réponse.  Il  commence,  en  effet,  non  pas  par  l'expo- 
«  sition  de  sa  thèse  propre ,  mais  par  de  vifs  reproches  qu'il 
c  adresse  et  à  Job,  qui, malgré  sa  piété  et  sa  vertu,  nie  la  Pro- 
«  vidence,  et  à  ses  trois  amis,  dont  il  taxe  les  opinions  d'usées 
«  et  de  décrépites.  Il  reproduit  ensuite  les  assertions  de  ces 
«  derniers,  mais  dans  d'autres  termes  et  sous  une  nouvelle 
c  forme.  Voici  maintenant  la  partie  originale  de  sa  réponse , 
«  sans  trace  ni  mention  aucune  dans  les  exposés  précédents  : 
a  elle  consiste  dans  l'idée  qu'il  émet  de  Yiniercession  d'un  ange. 
«  C'est  un  fait  avéré  et  attesté,  dit-il,  que  souvent  une  cruelle 
«  maladie  pousse  l'homme  jusqu'aux  portes  du  trépas,  et 
«r  qu'alors,  grâce  à  l'intercession  d'un  ange,  il  est  sauvé,  ob- 
a  tient  sa  guérison  et  la  vie.  Ajoutez  à  ceci  ce  qu'il  a  dit  aupa- 
a  ravant  de  la  manifestation  prophétique,  et  vous  aurez  les  deux 
c  points  originaux  de  la  doctrine  d'Ëlihu.  Ainsi,  les  deux 
«  preuves  manifestes  de  l'action  providentielle  sont  :  1*»  la  pro- 
t  phëtie,  la  vision  nocturne,  l'inspiration  qui  visite  l'homme 
c  pendant  le  sommeil  (1);  S""  l'intercession  de  l'ange,  ayant 
tt  lieu,  non  pas  toujours,  mais  deux  ou  trois  fois  (3).  Elihu  re- 
«  trace  ensuite  à  grands  traits  le  tableau  des  grands  phéno- 
a  mènes  de  la  nature,  «  le  tonnerre,  les  éclairs ,  la  pluie,  les 
«  ouragans,  les  redoutables  épidémies,  les  ravages  de  la 

(1)  Job,  XXXIII,  U  et  15.  (2)  lHd,y  v.  SS  et  29. 


Digitized  by  VjOOQIC 


362  ONZIÈME    DOGME. 

«  gnerre  (1),  etc.  Il  est  à  remarquer  que,  sous  ce  rapport,  il  y 

<K  a  parfaite  analogie  entre  la  réponse  d'Elihu  et  le  discours  de 

«  la  théophanie.  Dans  celui-ci  aussi  il  s'agit  presque  exclusive- 

ft  ment  de  la  description  des  forces  physiques,  des  faits  em- 

tf  pruntés  aux  éléments  de  Tordre  naturel,  et  accidentellement 

'(  des  corps  célestes,  eu  égard  à  leur  influence  atmosphérique 

<c  sur  ce  monde  sublunaire.  Tirant  ses  inductions  en  faveur  de 

«  la  Providence  de  l'organisme  et  des  instincts  de  certains  ani- 

tf  maux,  le  discours  s'étend  avec  complaisance  sur  la  descrip- 

«  tion  du  Léviathan,  parce  quil  résume  en  lui  les  propriëlës 

«  qui  se  répartissent  entre  les  trois  espèces,  celle  qui  marche , 

«  celle  qui  nage,  celle  qui  vole.  Mais  dans  quel  but  enfin  cette 

tf  longue  énumération  des  forces  physiques  et  animales?  Pour 

«  nous  faire  sentir  notre  impuissance  à  comprendre  leur  filia- 

a  tion  avec  notre  monde  de  naissance  et  de  corruption,  à  saisir 

a  leur  cause  créatrice.  Il  s'ensuit  qu'il  n'y  a  point  de  compa- 

«  raison  possible  entre  ces  choses  éternelles  et  nos  créations 

«  artificielles,  et,  comme  conséquence  logique,  point  de  simi- 

«  litude  entre  la  direction  et  la  sollicitude  divines  et  la  direction 

«  et  la  sollicitude  humaines.  Le  plus  sage  c'est  de  s'arrêter  là, 

«  et  de  croire  que  rien  ne  saurait  rester  caché  ni  échapper  à 

«  l'auteur  de  tant  de  merveilles  (2).  —  De  même  que  les  œuvres 

9  de  la  nature  diffèrent  des  œuvres  de  l'art,  de  môme  le  ré- 

«  gime  divin,  la  Providence  divine ,  l'intention  divine,  diffé- 

«  rent  des  nôtres,  non  pas  relativement,  mais  absolument.  » 

Telle  est,  selon  Maïmonide,  la  conclusion  du  livre  de  Job  à 
l'endroit  de  la  question  du  malheur  du  juste  et  du  bonheur  du 
méchant.  «  Quand  on  s'est  bien  pénétré  de  cette  doctrine,  dit- 
ce  il  en  terminant,  on  supporte  mieux  les  calamités  de  la  vie  ; 
«  les  accidents  et  les  malheurs  cessent  d'être  une  source  d'ob- 
«  jections  contre  la  justice  divine  et  de  nous  porter  à  demander 
«  si  Dieu  les  connaît  ou  les  ignore,  s'il  pense  à  nous  ou  nous 
«  abandonne.  L'amour  de  Dieu  ne  fait  que  gagner  à  cette 

(I)  Job,  XXXIV,  so-14.  (t)  Ibid.,\\\i\,  tl  et  Si. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LA    RÉMUNÉRATION.  363 

«r  solution,  ainsi  qne  Job  le  reconnail  Ini-méme  dans  ses  der- 
«  nières  paroles  (1).  9 

L'appréciation  qne  nous  avons  déjà  faite  do  livre  de  Job  (2) 
nous  dispense  de  faire  un  long  examen  de  celle  de  Maîmonide. 
Il  lui  est  arrivé  ce  qui  arrive  presque  toujours  à  ceux  qui 
interprètent  les  documents  d'après  des  idées  préconçues.  Trop 
possédé  du  désir  de  faire  entrer  le  livre  de  Job  dans  le  cadre 
philosophique  qu'il  avait  tracé  du  principe  de  la  Providence, 
il  tient  à  faire  des  personnages  de  ce  drame  autant  de  types 
qu'il  connaît  de  systèmes  sur  cette  matière.  C'est  évidemment 
faire  violence  au  génie  biblique  et  à  la  sagesse  orientale  en 
général,  dont  Job  est  Tun  des  plus  antiques  interprètes  ;  c'est 
substituer  les  abstractions  sèches  de  la  science  aux  enseigne- 
ments puisés  à  la  source  sacrée  de  Tinspiration  et  de  l'intui- 
tion :  celles-ci,  en  effet,  procèdent  tout  différemment,  se  sou- 
cient bien  moins  de  la  valeur  spéculative  ou  de  l'enchaînement 
logique  des  idées  que  d'un  idéal  de  perfection  religieuse  et 
morale  qu'elles  aiment  mieux  montrer^  montrer  sous  les  plus 
brillantes  couleurs,  que  démontrer.  Il  faut  tenir  grand  compte 
de  cette  vérité  toutes  les  fois  qu'on  se  livre  à  l'analyse  d'un 
livre  ou  même  d'un  passage  de  l'Écriture,  sans  quoi  on  risque- 
rait fort  de  laisser  échapper  la  réalité  vivante  et  dramatique 
pour  les  ombres  de  la  spéculation.  Ce  n'est  pas  à  dire  que  la 
science  soit  absente  de  la  Bible,  et  surtout  du  livre  de  Job, 
œuvre  distincte  et  originale  dans  le  saint  canon  ;  mais  c'est 
une  science  qui  vient  de  haut,  et  à  laquelle  il  ne  faut  pas  couper 
les  ailes  pour  la  jeter  dans  le  moule  de  la  philosophie,  comme 
l'auteur  essaye  de  le  faire. 

Un  défaut  plus  grave,  parce  qu'il  touche  au  fond  même  de 
l'interprétation,  c'est  le  vague,  disons  mieux,  l'obscurité  qui 
règne  dans  l'exposé  de  l'opinion  d'Élihu  ;  elle  a  été  remarquée 
par  les  théologiens  anciens  (3)  et  modernes  (4).  Est-il  admis- 

(1)  Job,  XLII,  6  ;  Talmid,  Sabtelh,  88. 

(9)  V07  plos  haut,  ohap.  III,  §  3. 

(3)  Na'hmanide ,  traité  de  la  Réomiiératlon,  analyie  du  litre  de  Job. 

(*)  S.  Mank,  tradaoUon  da  Guidé,  III«  partie,  p.  84,  note  9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


364  ONZIÈME   DOGME. 

sible  que  Tapparition  subite  et  rentrée  théâtrale  de  ce  nouyeaa 
personnage,  gourmandant  avec  tant  de  vivacité  Job  et  ses 
amis,  n'ait  d'autre  raison  d'être  que  cette  mince  découverte  de 
l'intercession  d'un  ange?  Peut-on  imaginer  un  contraste  plus 
étrange  entre  la  grandeur  de  l'exposition  et  la  petitesse  du 
dénoùment?  Parturiunt  montes.  Nous  persistons  à  croire 
qu'Êlihn  se  propose  un  but  d'une  importance  majeure  :  ce  qu'il 
vient  faire,  c'est  renverser  la  base  étroite  du  raisonnement  de 
ses  anciens.  Il  ne  veut  pas,  lui,  de  cette  méthode  empruntée 
au  lit  de  Procuste,  qui  prend  la  mesure  de  la  Providence  sur 
l'individu  ou  sur  la  société  terrestre;  il  nous  la  montre  donc 
embrassant  l'humanité  et  l'univers,  et,  par  conséquent,  ne  pou- 
vant être  placée  sous  le  petit  angle  de  notre  rayon  visuel.  Mais 
sur  les  autres  points  il  confirme  la  théorie  des  autres  interlocu- 
teurs, ceux  notamment  sur  lesquels  ils  sont  d'accord,  nous 
voulons  dire  l'infaillibilité  de  la  justice  divine  et  la  stabilité 
considérée  comme  la  loi  de  la  rémunération. 

Enfin,  en  ce  qui  concerne  la  question  spéciale  du  malheur 
du  juste  et  du  bonheur  du  méchant,  nous  ne  pouvons  que 
répéter  que  Maïmonide  n'y  apporte  pas  la  moindre  lumière  ;  il  ne 
l'envisage  que  dans  ses  rapports  avec  la  Providence,  mais  nul- 
lement en  elle-même  ;  il  ne  fait  aucune  mention  des  catégories 
posées  par  Saadia  et  par  Ba'hya,  et  qui,  si  elles  ne  contiennent 
pas  toute  la  solution  du  problème,  en  offrent  du  moins  quelques 
éléments;  il  ne  cherche  pas  davantage  à  commenter  les  nom- 
breux textes  bibliques  qui  signalent  la  difficulté,  bien  qu'il  en 
cite  quelques-uns  (1).  Nous  ne  nous  chargeons  pas  d'expliquer 
les  motifs  de  ce  parti  pris  de  la  part  de  l'auteur  de  déserter  la 
voie  tracée  par  l'école  théologique  et  jalonnée  par  la  Tradition 
elle-même.  A-t-il  voulu  tout  à  la  fois  agrandir  et  faire  dispa- 
raître la  question  en  la  fondant  avec  celle  de  la  Providence?  Il 
aboutit  effectivement  à  ce  résultat  négatif,  que  le  malheur  du 
juste  et  le  bonheur  du  méchant  ne  prouvent  qu'une  chose,  à 
savoir  que  la  conception  du  principe  providentiel  dépasse  notre 

(1)  Guide,  t»id.,  ohap.  19. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE   LÀ   RÉMUNÉRATION.  365 

intelligence.  A  notre  avis,  Maîmonide  eût  mieux  fait  d*éludier 
la  question  au  point  de  vue  de  la  rémunération,  qui  reste  entière 
malgré  ses  développements  sur  la  Providence. 

Ud  point  qui  se  rattache  encore  au  malheur  du  juste,  sinon 
au  bonheur  du  méchant,  c'est  réprouve,  à  laquelle  il  consacre 
un  très-long  chapitre  —  a  II  commence  par  citer  (1)  Topinion 
a  qu'il  donne  pour  celle  du  vulgaire,  et  d'après  laquelle  Dieu 
«  se 'plaît  à  accabler  un  homme  de  toutes  sortes  de  maux 
«  et  de  souffrances  pour  augmenter  d^autant  sa  récompense 
«  future.  Mais  il  la  repousse  au  nom  de  TÉcriture  et  de  la 
«  tradition  :  de  TËcriture,  qui  appelle  Dieu  véridique  et  sans 
a  iniquité  (2)  ;  de  la  Tradition,  qui  enseigne  «  pas  de  mort  sans 
a  péché,  pas  de  souffrsCnce  sans  crime  (3).  »  Mais  alors,  com- 
«  ment  faut-il  entendre  tant  de  passages,  six  notamment  qui 
a  sont  formulés  à  cet  égard,  où  il  est  dit  que  Dieu  éprouve  les 
«  hommes?  Dieu  ne  sait-il  donc  pas  ce  que  l'homme  peut  et 
«  doit  faire  ?  N'a-t-il  pas  été  établi  que  la  prescience  divine 
«  subsiste,  pleine  et  entière,  en  face  du  libre  arbitre  de 
«  l'homme?  Voici  comment  l'auteur  résout  la  difQculté.  Tous 
«  les  cas  d'épreuves  mentionnés  dans  les  livres  de  Moïse  ont 
a  pour  but  de  faire  connaître  aux  hommes  ce  qu'ils  doivent 
«  faire  ou  ce  qu'ils  doivent  croire.  Ainsi  l'épreuve  consiste 
a  dans  un  acte  qui  n'a  pas  son  but  en  lui-même,  mais  qui  est 
«  fait  pour  propager,  soit  un  bon  exemple,  soit  une  juste  et 
«  véridique  croyance.  H  explique  dans  ce  sens  le  texte  qui 
«  parle  de  l'épreuve  du  faux  prophète,  et  s'exprime  en  ces 
»  termes  :  «  L'Eternel,  votre  Dieu,  vous  éprouve  pour  savoir 
«  si  vous  l'aimez  de  tout  votre  cœur  et  de  toute  votre  âme  (4).  » 
«  Pour  savotVsignifle  pour  faire  savoir,  pour  que  les  nations 
«  sachent,  comme  il  y  en  a  d'autres  exemples  (5).  C'est  Dieu 
«  qui  désire  faire  connaître  aux  hommes  les  enseignements 
«   moraux  et  religieux  qui  résultent  de  la  conduite  du  juste. 


(1)  Guide,  III»  partie,  oh«p.  94.  (4)  Deatér.,  XIII,  4. 

(i)  Deatér.,  XXXII,  4.  (6)  Exode,  XXXI,  13. 

(3)  TalBid,  Sabbath,  55. 


Digitized  by  VjOOQIC 


366  ONZIÈME    DOGME. 

«  peuple  ou  individu,  dans  les  circonstances  difficiles.  C'est 
«  ainsi  que  l'épreuve  qui  s'impose  à  nous  dans  la  personne  da 
«  faux  prophète  a  pour  objet  de  montrer  aux  nations  la  gran- 
a  deur  de  la  foi  d'Israël  dans  la  vérité  de  sa  loi  et  la  solidité  à 
«  toute  épreuve  de  son  principe  religieux  ;  il  sera  prouvé  qui- 
a  sraêl  est  inébranlable  dans  son  attachement  à  Dieu,  que  rien 
a  au  monde  ne  saurait  l'affaiblir,  ni  séduction  ni  miracle. 
«  L'épreuve  dont  il  est  question  par  rapport  à  la  manne  (1) 
«  contient  une  autre  leçon,  à  la  portée  de  tout  le  monde,  à  savoir 
u  que  Dieu  nourrit  d'une  manière  inattendue  ceux  qui  se  con- 
«  sacrent  entièrement  à  son  culte.  Quant  à  la  troisième  mention 
a  faite  de  l'épreuve  à  propos  de  la  manne  et  dans  les  termes 
«  suivants:  «afin  de  t'éprouyer  pour  te  faire  du  bien  à  la  fin  (2)», 
<  qui  sembleraient  confirmer  la  doctrine   que  l'épreuve   a 
a  réellement  pour  but  l'accroissement  de  la  récompense  de 
«  ceux  qui  la  subissent,  Tauteur  l'explique  de  manière  à  la  faire 
«  concorder  avec  sa  thèse  :  Ou  bien,  dit-il,  elle  a  la  même 
«  signification  que  les  deux  passages  précédents,  et  veut  dire 
«  que  la  foi  sincère  procure  à  l'homme  sa  nourriture  sans  ef- 
a  fort  ni  labeur  pénible,  ou  il  faut  la  prendre  dans  le  sens 
«  d'habitude  (le  terme  Nassah ,  nos,  offrant  souvent  ce  sens  dans 
«  la  langue  sainte)  (3) ,  c'est-à-dire  que  les  peines  et  privations 
«  rendront  à  Israël  plus  douce  encore  la  possession  du  pays 
«  de  Ghanaan.  C'est  un  fait  confirmé  par  l'expérience,  que  la 
«  jouissance  du  repos  est  en  raison  inverse  des  fatigues  sur- 
a  montées  pour  y  atteindre.  L'épreuve  dont  on  parle  d'après  la 
a  révélation  sinaïque  (4)  se  rattache  à  celle  du  faux  prophète, 
a  qui  semble  dire  à  son  peuple  :  a  Ne  craignez  rien  :  la  redou- 
«  table  apparition  qui  vient  de  vous  terrifier  est  toute  dans 
«  votre  intérêt,  pour  votre  bien;  car,  si  jamais  un  faux  pro- 
ie phète  osait  vous  prêcher  le  contraire  de  ce  que  vous  venez 
<K  d'entendre,  le  souvenir  de  cet  événement  extraordinaire 
«  suffirait  pour  vous  raffermir  dans  votre  foi  et  la  maintenir 


(1)  Exode,  XXXI.  1S;  Deutér.,  VIIL  f.  (3)  Dealer.,  XXVHI,  S6. 

(t)  Dealer.,  VUl,  16.  (4)  Exode,  XX,  17. 


Digitized  by  VjOOQIC 


DE    LA    RÉMUNÉRATION.  367 

c  envers  et  contre  tout.  Vous  ne  devez  ni  ne  pouvez  dans 
«  aucune  circonstance  laisser  attaquer  par  un  homme  ce  qui 
a  vous  a  été  révélé  directement  par  Dieu. . .  » 

«  Haîmonide  applique  le  même  raisonnement  à  répreuve 
«r  do  sacrifice  dlsaac  :  elle  renferme,  selon  lui,  deux  idées 
«  fondamentales  en  matière  de  religion.  La  première,  c'est  de 
(f  faire  savoir  à  tous  à  quel  miracle  d*abnégation  et  de  dé- 
«  vouement  peuvent  s'élever  Tamour  et  la  crainte  de  Dieu. 
«  Seul,  un  miracle  de  Tamour  divin  a  pu  décider  le  patriarche 
ce  à  un  pareil  sacrifice,  en  dehors  de  toutes  les  prévisions  hu- 
«  maines,  offert  à  Dieu  dans  la  plénitude  de  la  volonté,  après 
«  trois  jours  de  réflexion ,  détaché  de  toute  influence  maté- 
«  rielle  ou  morale,  de  tout  mobile  d'espoir  ou  de  crainte...  La 
a  seconde  idée,  non  moins  importante,  consiste  dans  Tensei- 
«  gnement  que  nous  donne  cette  histoire  du  caractère  de 
«  certitide  de  la  révélation  prophétique.  Il  faut  que  la  vision 
«c  dont  Dieu  honore  ses  élus  porte  en  elle  toutes  les  conditions 
tf  de  la  véracité,  tous  les  signes  de  l'évidence,  pour  que  ce 
((  père  centenaire  ait  pu  se  décider  à  cette  abnégation  surhu- 
«  maine,  à  ce  douloureux  holocauste  de  son  fils  unique,  sur  la 
(c  foi  d'un  songe  ou  d'une  vision.  4  Telles  sont  les  idées,  dit 
«  l'auteur  en  terminant,  qu'il  faut  se  faire  de  l'épreuve.  Ja- 
a  mais  elle  n'a  pour  but  de  faire  savoir  à  Dieu  ce  qu'il  igno- 
<K  rait  auparavant.  Arrière,  arrière  cette  suggestion  hérétique, 
«  qui  ne  peut  venir  qu'à  la  pensée  perverse  des  sots  et  des 
«  ignorants  !  » 

On  voit  par  cet  exposé  qu'au  sujet  de  l'épreuve  l'opinion  de 
iMaimonide  est  en  contradiction  avec  celle  qui  est  professée 
par  ses  prédécesseurs.  Tandis  qu'il  se  refuse  absolument  d'y 
reconnaître  le  moyen  inventé  par  Dieu  pour  améliorer  et  ac- 
croître le  patrimoine  du  juste,  Saadia  et  Ba'hya  l'admettent 
parfaitement,  et  tous  les  deux  ils  rangent  l'épreuve  au  nombre 
des  causes  qui  provoquent  le  malheur  du  juste  (i).  Ce  qui  est 
plus  grave,  c'est  que  la  théorie  du  grand  docteur  n'est  pas  non 

(l)  Voy.  plni  hant,  même  chapitre,  %%  I  et  9. 


Digitized  by  VjOOQIC 


368  ONZIÈME   DOGME. 

plus  d^accord  avec  la  Tradition.  Il  est  vrai  qB'il  s'appuie   sur 
un  passage  talmudique,  sarTadage  :  a  Point  de  cbâtiment  sans 
faute.  t>  Mais,  sans  insister  sur  l'observation  déjà  faite  par  les 
commentateurs,  que  cette  proposition  est  réfutée,  du  moins  en 
partie,  par  le  Talmud  lui-même  (1),  comment  Tauteur,  avec  sa 
vaste  et  profonde  érudition,  ne  s'est-il  pas  aperçu  qu'elle  est 
combattue,  non  par  une  proposition  équivalente,  mais  par 
toute  une  théorie  professée  par  la  Tradition  au  snjet  des  souf- 
frances d'amour  (3)?  On  ne  se  borne  pas  à  en  énoncer  le  prin- 
cipe, mais  on  en  décrit  les  conditions,  on  a  soin  de  nous  dire 
qu'elles  impliquent  l'absence  de  tout  péché  d'action  et  d'omis- 
sion, que  Dieu  ne  les  impose  qu'à  celui  qui  les  accepte  avec 
empressement,  qu'elles  ne  méritent  ce  nom  que  tout  autant 
qu'elles  ne  mettent  pas  obstacle  au  culte  de  Dieu  et  à  l'étude 
de  la  Loi;  et  cette  doctrine  revient  très-fréquemment  dans  les 
monuments  de  la  Tradition,  notamment  dans  l'appréciation  du 
sacrifice  d'Isaac  (3)  !  Serait-elle  contraire  au  bon  sens,  à  l'ex- 
périence, à  la  raison  universelle?  Qui  oserait  le  soutenir?  Mais 
la  notion  de  Tépreuve,  envisagée  comme  souffrance  de  l'amour, 
est  l'un  des  plus  nobles  encouragements  morau^t;  elle  nous 
aide  à  supporter  sans  fléchir  le  poids  des  plus  grands  malheurs , 
elle  nous  fait  plier  sans  rompre,  elle  est  l'un  des  éléments  es- 
sentiels de  la  solution  du  problème  du  malheur  du  juste.  Mieux 
que  cela  encore,  elle  est  entrée,  elle  s'est  implantée  dans  la 
conscience  du  genre  humain.  N'aimons-nous  pas  plus  et  mieux 
les  êtres  pour  lesquels  nous  avons  souffert?  Pourquoi  donc 
Dieu  n'aimerait-il  pas  mieux  ceux  qui  ont  souffert  pour  lui? 
Pourquoi  donc  renverser  les  bases  de  cette  sainte  alliance  (4) 
qui  repose  sur  la  douleur?  On  peut  admettre  avec  Maîmonide 
que  l'épreuve  doit  avoir  une  utilité  générale,  qu'il  doit  en  ré- 
sulter un  bien  intellectuel  ou  moral  pour  la  société,  et  nous  ne 


(l)  Voy.  Guide ^  Hl*  partie,  iradiotioa  nide,  commeattlre  iv  UThora;  GenèM, 

de  s.  Monk,  p.  I«6,  note  S.  XXII,  I. 
(3)  Talmod ,  Beracholh  »  5.  ^^  m^"^         W  Talmad ,    Berachoth  ,  «.  «.    *(q^ 

nann  ■j-'iio-'a  n^^yn 

(3)  Bert^schilh  Rabba,  leel.  53  ;  Na'hma- 


Digitized  by  CjOOQ IC 


DE   LA    RÉMUNÉRATION.  3t$9 

sachions  pas  qfhe  ceci  soit  contesté  par  personne.  Mais  cet 
avantage,  cette  leçon,  est  au  fond  de  n*importe  quelle  épreuve; 
toujours  elle  est  de  nature  à  faire  voir  au  monde  ce  que  la  foi 
en  Dieu  et  le  sentiment  du  devoir  sont  capables  de  produire,  à 
mettre  en  lumière  leur  force  de  résistance.  Est-ce  une  raison 
pour  refuser  à  celui  que  Dieu  choisit  dans  cette  intention 
la  récompense  qui  lui  est  due?  Cette  récompense  ne  doit-elle 
pas  s^augmenter  de  tout  le  prix  que  donne  à  Tépreuve  sa  va- 
leur intrinsèque,  jointe  aux  résultats  moraux  et  religieux  qui 
en  découlent  et  qui  sont  enregistrés  par  l'histoire  ?  Si  la  gloire 
et  la  renommée  sont  les  grands  mobiles  d'héroïsme  social, 
répreuve,  telle  que  Tentendent  la  Tradition  et  la  majorité  de 
récole  théologique,  c'est-à-dire  l'épreuve  alliée  aux  souffrances 
d'amour,  est  seule  propre  à  enfanter  l'héroïsme  religieux. 
Aussi  croyons-nous  que  la  théorie  de  Maïmonide,  en  éliminant 
de  l'épreuve  son  plus  ardent  et  plus  noble  stimulant,  en  la  ré- 
duisant aux  proportions  d'une  froide  leçon  de  conduite,  en  la 
découronnant  en  quelque  sorte,  s'éloigne  de  la  grande  roule 
de  la  vérité  pour  suivre  un  sentier  qui  n'est  pas  sans  danger.  Il 
n'est  pas  prudent  de  comprimer  la  flbre  de  l'enthousiasme.  Il 
est  probable  que  l'auteur  ne  serait  pas  tombé  dans  cette  erreur 
si,  au  lieu  de  se  laisser  trop  absorber  par  les  nécessités  de  la 
Providence  et  de  la  prescience  divine,  il  s'était  un  peu  plus 
occupé  des  rapports  de  répreuve  et  des  malheurs  du  juste  avec 
la  rémunération  proprement  dite. 

En  ce  qui  concerne  celle-ci ,  nous  avons  déjà  constaté  que 
Maïmonide  évite  de  l'aborder  au  point  de  vue  philosophique. 
Il  se  borne  à  formuler  les  principes  dans  son  abrégé  de  la  loi,  et 
se  livre  à  quelques  considérations  disséminées  dans  son  com- 
mentaire à  la  Miscbna  et  dans  ses  lettres  (1)