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Full text of "Le père Goriot"

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LE PÈRE GORIOT. 



Chez le même éditeur : 
Ouvrages de m. tic Balzac. 

Imprimés in-18 grand-jésus velin. 

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Beuve, et d'une appréciation littéraire de Manon Les- 
caut , par Gustave Planche, \ vol. 3 fr. 50 c 

Nota. Tous ces ouvrages sont imprimés dans le même format et sur le. 
même papier. 



A. ÉVERAT ET C 8 , RUE DU CADRAN , 14 ET 16. 



LE 



PÈRE GORIOT 

PAR 

M. H. DE BALZAC, 

nouvelle édition, 

REVUE ET CORRIGÉE. 



PARIS, 

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR , 



(», RLE IOS nEAUX-AMS. 

1839. 



LE PÈRE GORIOT. 



Madame Vauquer, née deConflans,est une vieille 
femme qui, depuis quarante ans, lient, à Paris une 
pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Gene- 
viève, entre le quartier latin et le faubourg Saint- 
Marceau. Cette pension, connue sous le nom delà 
Maison Vauquer, admet également des hommes et 
des iémmcs, des jeunes gens et des vieillards, sans 
que jamais la médisance ait attaqué les mœurs inté- 
rieures de ce respectable établissement. Mais aussi 
jamais depuis trente ans ne s'y est-il vu de jeune 
personne; et pour qu'un jeune homme y demeure, 
faut-il que sa famille lui fasse une bien maigre pen- 
sion. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce 
drame commence, il s'y trouvait une pauvre jeune 
fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot 
drame par la manière abusive et loi UuwnflTe dont 
il a été prodigué dans ces temps de douloureuse lit- 
térature, il esl nécessaire de remployer ici; non que 
celte histoire soit dramatique dans le sens vrai du 
mot; mais, l'œuvre accomplie, peut-être aura-t-on 
versé quelques larmes in/ra muras et extra. Sera- 
t-elle comprise au delà de Paris? le doute est per- 
mis. Les poésies de cette scène pleine d'observations 

l 



2 LE PÈRE GORIOT. 

et de couleurs locales ne peuvent être appréciées 
qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs 
de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras 
incessamment prêts à tomber et de ruisseaux noirs 
de boue ; vallée remplie de souffrances réelles , de 
joies souvent fausses, et si dramatiquement agitée 
qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y pro- 
duire une sensation de quelque durée. Néanmoins 
il s'y rencontre çà et là des douleurs que l'agglo- 
mération des vices et des vertus rend grandes et so- 
lennelles ; à leur aspect , les égoismes , les intérêts 
s'arrêtent et s'appitoient; mais l'impression qu'ils en 
reçoivent est comme un fruit savoureux prompte- 
ment dévoré : le char de la civilisation , semblable a 
celui de l'idole de Jaggernat , à peine retardé par un 
cœur moins facile à broyer que les autres et qui en- 
raie sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche 
glorieuse. Ainsi ferez-vous , vous qui tenez ce livre 
d'une main blanche, et vous enfoncez dans un moel- 
leux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il 
m'amuser. Puis , après avoir lu les secrètes infortu- 
nes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en 
mettant votre insensibilité sur le compte de l'au- 
teur , en le taxant d'exagération , en l'accusant de 
poésie. Eh bien, sachez-le! ce drame n'est ni une 
fiction, ni un roman: Ail is (rue, il est si véritable, 
que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, 
dans son cœur peut-être ! 

La maison où s'exploite la pension bourgeoise 
appartient à madame Vauqucr , et se trouve située 
dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à 



LE PÈRE GORIOT. ô 

l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Ar- 
balète par une pente si brusque et si rude que les 
chevaux la montent ou la descendent rarement. 
Celle circonstance est favorable au silence qui règne 
dans ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Grâce 
et le dôme du Panthéon , deux monuments qui chan- 
gent les conditions de l'atmosphère en y jetant des 
tons jaunes , en y assombrissant tout par les teintes 
sévères que projettent leurs coupoles. Là les pavés 
sont secs , les ruisseaux n'ont ni boue ni eau , l'herbe 
croît le long des murs. L'homme le plus insouciant 
y est à la gène , les passants y sont tristes, le bruit 
d'une voilure y devient un événement, les maisons 
y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un 
Parisien égaré ne verrait là que des pensions bour- 
geoises ou des institutions , de la misère ou de l'en- 
nui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeu- 
nesse emprisonnée, contrainte à travailler. Nul 
quartier de Paris n'est plus horrible ni , disons-le , 
plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Geneviève sur- 
tout est comme un cadre de bronze, le seul qui con- 
vienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer 
l'intelligence par des couleurs brunes, par des idées 
graves; ainsi que, de marche en marche, le jour 
diminue et le chant du conducieur s'atirisle, alros 
que le voyageur descend aux Catacombes. Compa- 
raison vraie ! Qui décidera de ce qui es! plus horri- 
ble à voir, ou des cœurs desséchés , ou des crânes 
vides? La façade de la pension donne sur un jardi- 
net , en sorte que la maison tombe à angle droit sur 
la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où elle se montre 
coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, 



4 LE i'ÈRE GORIOT. 

entre la maison et le jardinet, règne un cailloutisen 
cuvette, large d'une toise, devant lequel est une 
allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-ro- 
ses et de grenadiers plantés dans de grands vases en 
faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée 
par une porte bâtarde , surmontée d'unécriteau sur 
lequel est écrit : Maison-Vauquer , et dessous : Pen- 
sion bourgeoise des deux sexes et autres. Pendant le 
jour, une porte à claire-voie, munie d'une sonnette 
criarde , laisse apercevoir au bout du petit pavé , sur 
le mur opposé à celui de la rue, une arcade peinte 
en marbre vert par un artiste du quartier ; et, sous 
le renfoncement que simule cette peinture, s'élève 
une statue représentant l'Amour. A voir le vernis 
écaillé qui la couvre , les amateurs de symboles y 
découvriraient peut-être un mythe de l'amour pari- 
sien qu'on guérit à quelques pas de là. Sous le so- 
cle , cette inscription à demi effacée rappelle le temps 
auquel remonte cet ornement par l'enthousiasme 
dont il témoigne pour Voltaire, rentré dans Paris 
en 1777: 

Oui ([lie tu sois , voici Ion maître ; 
Il l'est , le tiit , ou le doit être. 

A la nuit tombante , la porte à claire-voie est rem- 
placée par une porte pleine. Le jardinet, aussi large 
ejuc la façade est longue , se trouve encaissé par le 
mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison 
voisine, le long de laquelle pend un manteau de 
lierre qui la cache entièrement , et attire les yeux des 
passants par un effet assez pittoresque dans Paris. 
Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et de vi- 



LE PÈHE GORIOT. 5 

gnes dont les fructifications grêles et poudreuses 
sont l'objet des inquiétudes annuelles de madame 
Vauquer et de ses conversations avec les pension- 
naires. Le long de chaque muraille, règne une 
élroite allée d'environ soixante-douze pieds, qui 
mène à un couvert de tilleuls, mot que madame 
Vauquer , quoique née de Conflans , prononce obs- 
tinément tieuilles , malgré les observations gramma- 
ticales de ses hôtes. Entre les deux allées latérales 
est un carré d'artichauts flanqué d'arbres fruitiers en 
quenouille, et bordé d'oseille , de laitue ou de persil. 
Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde 
peinte en vert , et entourée de sièges. Là , durant les 
jours caniculaires , les convives assez riches pour se 
permettre de prendre du café, viennent le savourer 
par une chaleur capable de faire éclore des œufs. 
La façade, élevée de trois élagcs et surmontée de 
mansardes, est bâtie en moellons et badigeonnée 
avec celle couleur jaune qui donne un caractère 
ignoble à presque toutes les maisons de Paris. Les 
cinq croisées percées à chaque étage ont de petits 
carreaux, et sont garnies de jalousies dont aucune 
n'est relevée de la même manière, en sorte que toutes 
leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de 
celle maison comporte deux croisées qui, au rez- 
de-chaussée, ont pour ornement des barreaux en 
1er et grillagés. Derrière le bâtiment est une cour 
large d'environ vingi pieds, où vivent en bonne in- 
telligence des cochons, des poules, des lapins, et 
au fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le 
bois. Entre ce hangar et la fenêtre de la cuisine 
se suspend le garde-manger, au-dessous duquel tom- 

1. 



6 LE PÈRE GORIOT. 

benl les eaux grasses de l'évier. Cette cour a sur la 
rue Neuve-Sain te-Geneviève une porte étroite par 
où la cuisinière chasse les ordures de la maison en 
nettoyant cette sentine à grand renfort d'eau , sous 
peine de pestilence. Naturellement destiné à l'ex- 
ploitation de la pension bourgeoise, le rez-de- 
chaussée se compose d'une première pièce éclairée 
par les deux croisées de la rue, et où l'on entre par 
une porte-fenètre. Ce salon communique à une salie 
à manger qui est séparée de la cuisine par la cage 
d'un escalier dont les marches sont en bois et en 
carreaux mis en couleur et frottés. Rien n'est plus 
triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de 
chaises en étoffe de crin à raies alternativement 
mates et luisantes. Au milieu se trouve une table 
ronde à dessus de marbre Sainte-Anne , décorée de 
ce cabaret en porcelaine blanche orné de filets 
d'or effacés à demi, que l'on rencontre partout 
aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, 
est lambrissée à hauteur d'appui. Le surplus des 
parois est tendu d'un papier vernis représentant les 
principales scènes de Télémaque, et dont les classi- 
ques personnages sont coloriés. Le panneau d'entre 
les croisées grillagées offre aux pensionnaires le ta- 
bleau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. 
Depuis quarante ans cette peinture excite les plai- 
santeries des jeunes pensionnaires , qui se croient 
supérieurs à leur position en se moquant du dîner 
auquel la misère les condamne. La cheminée en 
pierre , dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne 
s'y fait de feu que dans les grandes occasions, est 
ornée de deux vases pleins de ileurs artificielles, 



LE PÈ11E GORIOT. 7 

vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule 
en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette 
première pièce exhale une odeur sans nom dans la 
langue , et qu'il faudrait appeler Y odeur de pension. 
Elle sent le renfermé, le moisi , le rance ; elle donne 
froid , elle est humide au nez , elle pénètre les vê- 
lements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle 
pue le service, l'office, l'hospice. Peut-être pour- 
rait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour 
évaluer les quantités élémentaires et nauséabondes 
qu'y jetlent les atmosphères calarrhales et sut generis 
de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien ! 
malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à 
la salle à manger, qui lui cslcontiguc, vous trouve- 
riez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être 
un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis 
peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui 
forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses 
couches de manière à y dessiner des ligures bizarres. 
Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont 
des carafes échancrées , ternies, des ronds de moiré 
métallique , des piles d'assiettes en porcelaine épais- 
se, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un 
angle est place» une boite à cases numérotées qui 
sertàgarder les serviettes, ou tachées, ou vineuses, 
de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meu- 
bles indestructibles, proscrits partout, mais placés 
là comme le sont les débris de la civilisation aux In- 
curables. Vous y verriez un baromètre à capucin 
qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui 
ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni 
à filets dorés ; un cartel en écaille incrustée de cui- 



8 LE PÈRE GORIOT. 

vie ; un poêle vert . des quinqueis d'Àrgand où la 
poussière se combine avec l'huile, une longue 
table couverte en toile cirée assez grasse pour 
qu'un facétieux externe y écrive son nom en se 
servant de son doigt comme de style, des chai- 
ses estropiées , de petits paillassons piteux en 
sparterie qui se déroule toujours sans se perdre 
jamais, puis des chaufferettes misérables à trous 
cassés , à charnières défaites , dont le bois se car- 
bonise. Pour expliquer combien ce mobilier est 
vieux , crevassé , pourri , tremblant , rongé , man- 
chot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire 
une description qui retarderait trop l'intérêt de cette 
histoire, et qu *• les gens pressés ne pardonneraient 
pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites 
par le frottement ou par les mises en couleur. En- 
lin, là règne la misère froide sans poésie; une mi- 
sère économe , concentrée , râpée ; si elle n'a pas 
de fange encore , elle a des taches ; si elle n'a ni 
tious ni haillons, elle va tomber en pourriture. 
Cette pièce est dans tout son lustre au moment où , 
vers sept heures du matin, le chat de madame Vau- 
quer précède sa maîtresse, saute sur les buffets, y 
flaire le lait que contiennent plusieurs jattes cou- 
vertes d'assiettes , et fait entendre son ronron ma- 
tinal. Bientôt la veuve se montre, atiffée de son 
bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux 
cheveux mal mis, et marche en traînassant ses pan- 
toufles grimacées. Sa face vieillotte , grassouillette, 
du milieu de laquelle sort un nez à b(C de perro- 
quet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue 
comme un rat d'église, son corsage trop plein et 



LE PÈRE GORIOT. 

qui Hotte, sont en harmonie avec cette salle qui 
suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation , et 
dont madame Vauquer respire l'air chaudement fé- 
tide sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme 
une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont 
l'expression passe du sourire prescrit aux danseu- 
ses à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin 
toute sa personne explique la pension, comme la 
pension implique sa personne. Le bagne ne va pas 
sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans 
l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme 
est le produit de cette vie, comme le typhus est la 
conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son ju- 
pon de laine tricotée , qui dépasse sa première jupe 
faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'é- 
chappe par les f< ntes de l'étoffe lézardée , résume 
le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la 
cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand 
elle est là, ce spectacle est complet. Agée d'environ 
cinquante ans, madame Vauquer ressemble à toutes 
les femmes qui ont eu des malheurs : elle a l'œil vi- 
treux, l'air innocent d'une entremetteuse qui va se 
gendarmer pour se faire payer plus cher, mais 
d'ailleurs prête à tout pour adoucir son soit , à li- 
vrer Georges ou Pichegru, si Georges et Pichegru 
étaient encore à livrer. Néanmoins elle est bonne 
femme au fond, disent les pensionnaires , qui la 
croient sans fortune en l'entendant geindre et tous- 
ser comme eux. Qu'avait été monsieur Vauquer? 
Elle ne s'expliquait jamais sur le défunt. Comment 
avait-il perdu sa fortune? — Dans les malheurs, ré- 
pondait-elle. II s'était mal conduit envers elle, ne 



40 LE PÈKE GORIOT. 

lui avait laissé que les yeux pour pleurer, celte 
maison pour vivre, et le droit de ne compatir à au- 
cune infortune, parce que, disait-elle, elle avait 
souffert tout ce qu'il est pos bible de souffrir. En en- 
tendant trottiner sa maîtresse , la grosse Sylvie , la 
cuisinière, s'empressait de servir le déjeuner des 
pensionnaires internes. Généralement les pension- 
naires externes ne s'abonnaient qu'au dîner, qui 
coûtait trente-six francs par mois. A l'époque où 
cette histoire commence, les internes étaient au 
nombre de sept. Le premier étage contenait les 
deux meilleurs appartements de la maison. Madame 
Vauquer habitait le moins considérable , et l'autre 
appartenait à madame Couture, veuve d'un com- 
missaire-ordonnateur de la république française. 
Elle avait avec elle une très-jeune personne , 
nommée Victorine Taillefer, à qui elle servait de 
mère. La pension de ces deux dames montait à dix- 
huit cents francs. Les deux appartements du second 
étaient occupés, l'un par un vieillard nommé Poi- 
ret; l'autre, par un homme âgé d'environ qua- 
rante ans , qui portait une perruque noire , se tei- 
gnait les favoris , se disait ancien négociant, et s'ap- 
pelait monsieur Vautrin. Le troisième étage se 
composait de quatre chambres , dont deux étaient 
louées, l'une par une vieille fille nommée mademoi- 
selle Michonneau; l'autre, par un ancien fabricant 
de vermicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon, qui se 
laissait nommer le père Goriot. Les deux autres 
chambres étaient destinées aux oiseaux de passage, 
à ces infortunés étudiants qui, comme le père Goriot 
et mademoiselle Michonneau , ne pouvaient mettre 



LE PÈRE GORIOT. M 

que soixante francs par mois à leur nourriture et à 
leur logement; madame Vauquer souhaitait peu 
leur présence et ne les prenait que quand elle ne 
trouvait pas mieux : ils mangeaient trop de pain. 
En ce moment , l'une de ces deux chambres appar- 
tenait à un jeune homme venu des environs d'An- 
goulême à Paris pour y faire son droit , et dont la 
nombreuse famille se soumettait aux plus dures 
privations afin de lui envoyer douze cents francs par 
an. Eugène de Rastignac, ainsi se nommait-il, était 
un de ces jeunes gens façonnés au travail par le 
malheur, qui comprennent des le jeune âge les es- 
pérances que leurs parents placent en eux , et qui 
se préparent une belle destinée en calculant déjà la 
portée de leurs études, et en les adaptant par avance 
au mouvement futur de la société , pour être les 
premiers à la pressurer. Sans ses observations cu- 
rieuses et l'adresse avec laquelle il sut se produire 
dans les salons de Paris , ce récit n'eût pas été co- 
loré des tons vrais qu'il devra sans doute à son esprit 
sagace et à son désir de pénétrer les mystères d'une 
situation épouvantable aussi soigneusement cachée 
par ceux qui l'avaient créée que par celui qui la 
subissait. Au-dessus de ce troisième étage étaient 
un grenier à étendre le linge et deux mansardes où 
couchaient un garçon de peine, nommé Christophe, 
et la grosse Sylvie, la cuisinière. Outre les sept 
pensionnaires internes , madame Vauquer avait , 
bon an, mal an, huit étudiants en droit ou en mé- 
decine, et deux ou trois habitués qui demeuraient 
dans le quartier, abonnés tous pour le dîner seule- 
ment. La salle contenait à dîner dix-huit personnes, 



42 LE PÈRE GORIOT. 

et pouvait en admettre une vingtaine ; mais le ma- 
tin, il ne s'y trouvait que les sept locataires, dont la 
réunion offrait pendant le déjeuner l'aspect d'un 
repas de famille. Chacun descendait en pantoufles, 
et se permettait des observations confidentielles sur 
la mise ou sur l'air des externes , et sur les événe- 
ments de la soirée précédente, en s'exprimant avec 
la confiance de l'intimité. Ces sept pensionnaires 
étaient les enfants gâtés de madame Vauquer, qui 
leur mesurait avec une précision d'astronome les 
soins et les égards , d'après le chiffre de leurs pen- 
sions. Une même considération affectait ces êtres 
rassemblés par le hasard. Les deux locataires du se- 
cond ne payaient que soixante-douze francs par 
mois. Ce bon marché, qui ne se rencontre que dans 
le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe et la 
Salpêtrière, et auquel madame Couture faisait seule 
exception, annonce que ces pensionnaires devaient 
être tous sous le poids de malheurs plus ou moins 
apparents. Aussi le spectacle désolant que présen- 
tait l'intérieur de cette maison se répétait-il dans le 
costume de ses habitués, également délabrés. Les 
hommes portaient des redingotes dont la couleur 
était devenue problématique, des chaussures comme 
il s'en jette au coin des bornes dans les quartiers 
élégants, du linge élimé, des vêtements qui n'avaient 
plus que l'âme. Les femmes avaient des robes pas- 
sées, reteinles, déteintes, de vieilles dentelles rac- 
commodées, des gants glacés par l'usage, des col- 
lerettes toujours rousses et des fichus éraillés. Si tels 
étaient les habits, presque tous montraient des corps 
solidement charpentés, des constitutions qui avaient 



LE PÈRE GORIOT. 45 

résisté aux tempêtes de la vie, des faces froides, dures, 
effacées comme celles des écus démonétisés; bouches 
flétries, mais armées de dents avides. Ces pension- 
naires faisaient pressentir des drames accomplis ou 
en action; non pas de ces drames joués à la lueur 
des rampes, entre des toiles peintes, mais des dra- 
mes vivants et muets, des drames glacés qui re- 
muaient chaudement le cœur, des drames continus. 

La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses 
yeux fatigués un crasseux abat-jour en taffetas 
vert, cerclé par du fil d'archal qui aurait effarouché 
l'ange de la Pitié. Son châle à franges maigres et pleu- 
rardes semblait couvrir un squelette, tant les formes 
qu'il cachait él aient anguleuses. Quel acide avait dé- 
pouillé cette créature de ses formes féminines? car 
elle devait avoir été jolie et bien faite : était-ce le vice, 
le chagrin , la cupidité ? avait-elle trop aimé ! avait- 
elle été marchande à la toilette , ou seulement cour- 
tisane? Expiait-elle les triomphes d'une jeunesse 
insolente au-devant de laquelle s'étaient rués les 
plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants? 
Son regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie 
menaçait. Elle avait la voix clairette d'une cigale 
criant dans son buisson aux approches de l'hiver. 
Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur af- 
fecté d'un catarrhe à la vessie, et abandonné par 
ses enfants, qui l'avaient cru sans ressource, Ce vieil- 
lard lui avait légué mille francs de rente viagère, 
périodiquement disputés par les héritiers, aux ca- 
lomnies desquels elle était en butte. Quoique le jeu 
des passions eût ravagé sa figure, il s'y trouvait en- 



14 LE PÈRE GORIOT. 

core certains vestiges d'une blancheur et d'une fi- 
nesse dans le tissu qui permettaient de supposer 
que le corps conservait quelques restes de beauté. 

M. Poiret était une espèce de mécanique. En 
l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le 
long d'une allée au Jardin-des-Plantes , la tête cou- 
verte d'une vieille casquette flasque, tenant à peine 
sa canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main, lais- 
sant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait 
mal une culotte presque vide, et des jambes en bas 
bleus qui flageolaient comme celles d'un homme 
ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de 
grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait im- 
parfaitement à sa cravate cordée autour de son cou 
de dindon , bien des gens se demandaient si cette 
ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des 
fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard Ita- 
lien. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi? quelle 
passion avait bistré sa face bulbeuse, qui, dessinée 
en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il 
avait été? mais peut-être avait-il été employé au 
ministère de la justice , dans le bureau où les exé- 
cuteurs des hautes œuvres envoient leurs mémoires 
de frais, le compte des fournitures de voiles noirs 
pour les parricides, de son pour les paniers, de fi- 
celle pour les couteaux. Peut-être avait-il été rece- 
veur à la porte d'un abattoir, ou sous-inspecteur de 
la salubrité. Enfin, cet homme semblait avoir été 
l'un des ânes de notre grand moulin social , l'un 
de ces Ratons parisiens qui ne connaissent même 
pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient 
tourné les infortunes ou les saletés publiques, enfin 



LE PÈRE GORIOT. J5 

l'un de ces hommes donl nous disons, en les voyant : 
// en faut pourtant comme ça. Le beau Paris ignore 
ces figures blêmes de souffrances , ou morales , ou 
physiques. Mais Paris est un véritable océan. Jelez- 
y la sonde , vous n'en connaîtrez jamais la profon- 
deur. Parcourez-le, décrivez-le : quelque soin que 
vous mettiez à le parcourir, à le décrire ; quelque 
nombreux et intéressés que soient les explorateurs 
de cette mer, il s'y rencontrera toujours un lieu 
vierge, un antre inconnu, des fleurs , des perles, 
des monstres, quelque chose d'inouï, oublié par les 
plongeurs littéraires. La Maison Vauquer est une 
de ces monstruosités curieuses. 

Deux figures y formaient un contraste frappant 
avec la masse des pensionnaires et des habitués. 
Quoique mademoiselle Yictorinc Taillefer eût une 
blancheur maladive semblable à celle des jeunes fil- 
les attaquées de chlorose , et qu'elle se rattachât à 
la souffrance générale qui faisait le fond de ce ta- 
bleau , par une tristesse habituelle, par une conte- 
nance gênée, par un air pauvre et grêle , néanmoins 
son visage n'était pas vieux ; ses mouvements et sa 
voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait 
à un arbuste aux feuilles jaunes, fraîchement planté 
dans un terrain contraire. Sa physionomie roussa- 
tre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop 
mince, exprimaient cette grâce que les poêles trou- 
vent aux statuettes du moyen âge. Ses yeux gris 
mélangé de noir exprimaient une douceur, une ré- 
signation chrétiennes. Ses vêtements , simples, peu 
coûteux, trahissaient des formes grêles, mais jeunes. 
Elle était jolie par juxlà-position. Heureuse , elle 



46 LE PÈRE GORIOT. 

eût été ravissante : le bonheur est la poésie des 
femmes, comme la toilette en est le fard. Si la joie 
d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage 
pâle; si les douceurs d'une vie élégante eussent 
rempli , eussent vermillonné ses joues déjà légère- 
ment creusées ; si l'amour eût ranimé ses veux tris- 
tes , Yictorine aurait pu lutter avec les plus belles 
jeunes tilles. Il lui manquait ce qui crée une seconde 
fois la femme , les chiffons et les billets doux. Son 
histoire eût fourni le sujet d'un livre. Son père croyait 
avoir des raisons pour ne pas la reconnaître , refu- 
sait de la garder près de lui , ne lui accordait que 
six cents francs par an , et avait dénaturé sa for- 
lune, afin de pouvoir la transmettre en entier à son 
fils. Parente éloignée de la mère de Yictorine, qui 
jadis était venue mourir de désespoir chez elle, ma- 
dame Couture prenait soin de l'orpheline comme si 
c'eût été son enfant. Malheureusement, la veuve du 
commissaire-ordonnateur des armées de la répu- 
blique ne possédait rien au monde que son douaire 
et sa pension ; elle devait laisser un jour cette pau- 
vre fille , sans expérience et sans resources , à la 
merci du monde. La bonne femme menait Yictorine 
à la messe tous les dimanches , à confesse tous les 
quinze jours, afin d'en faire à tout hasard une fille 
pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux 
offraient un avenir à cet enfant désavoué , qui aimait 
son père, qui tous les ans s'acheminait chez lui 
pour y apporter le pardon de sa mère ; mais qui , 
tous les ans, se cognait contre la porte de la maison 
paternelle , inexorablement fermée. Son frère, son 
unique médiateur, n'était pas venu la voir une seule 



LE l'ÈRE GORIOT. 17 

fois en quatre ans, el ne lui envoyait aucun secours. 
Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son père, 
d'attendrir le cœur de son frère, et priait pour eux 
sans les accuser. Madame Couture et madame Yau- 
quer ne trouvaient pas assez de mots dans le diction- 
naire des injures pour qualifier cette conduite 
barbare; quand elles maudissaient ce millionnaire 
infâme, Yictorine faisait entendre de douces pa- 
roles, semblables au chant du ramier blessé, dont 
le cri de douleur exprime encore l'amour. 

Eugène de Rastignac avait un visage tout méri- 
dional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux 
bleus. Sa tournure, ses manières, sa pose habi- 
tuelle dénotaient le fils d'une famille noble, où 
l'éducation première n'avait comporté que des tra- 
ditions de bon goût. S'il était ménager de ses ha- 
bits; si les jours ordinaires il achevait d'user les 
vêtements de l'an passé, néanmoins il pouvait sortir 
quelquefois mis comme l'est un jeune homme élé- 
gant. Ordinairement il portait une vieille redingote, 
un mauvais gilet , la méchante cravate noire, flé- 
trie, mal nouée, de l'étudiant, un pantalon à l'ave- 
nant et des bottes ressemelées. 

Entre ces deux personnages cl les autres, Vautrin, 
l'homme de quarante ans, à favoris peints, ser- 
vait de transition. II était un de ces gens dont le 
peuple dit : Voilà un fameux gaillard! 11 avait les 
épaules larges, le buste bien développé , les mus- 
cles apparents , des mains épaisses, carrées el for- 
te r.ent marquées aux phalanges par des bouquets 
de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, 
rayée par des rides prématurées, offrait des signes 



\S LE PÈRE GORIOT. 

de dureté que démentaient ses manières souples et 
liantes. Sa voix de basse-taille , en harmonie avec 
sa grosse gaieté , ne déplaisait point. II était obli- 
geant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il 
l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, 
remontée, en disant : Ça me connaît. 11 connaissait 
tout d'ailleurs , les vaisseaux , la mer, la France, 
l'étranger, les affaires, les hommes, les événe- 
ments , les lois , les hôtels et lès prisons. Si quel- 
qu'un se plaignait par trop , il lui offrait aussitôt 
ses services. 11 avait prêté plusieurs fois de l'argent 
à madame Vauquer et à quelques pensionnaires ; 
mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne 
pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, 
il imprimait de crainte par un certain regard pro- 
fond et plein de résolution. A la manière dont il 
lançait un jet de salive , il annonçait un sang-froid 
imperturbable qui ne devait pas le faire reculer de- 
vant un crime pour sortir d'une position équivoque. 
Comme un juge sévère, son œïl semblait aller au 
fond de toutes les questions, de toutes les conscien- 
ces, de tous les sentiments. Ses mœurs consistaient 
à sortir après le déjeûner, à revenir pour dîner, à 
décamper pour toute la soirée , et à rentrer vers 
minuit, à l'aide d'un passe-partout que lui avait 
confié madame Yauquer. Lui seul jouissait de cette 
faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve, 
qu'il appelait Maman en la saisissant par la taille, 
(laiterie peu comprise ! La bonne femme croyait que 
c'était encore chose facile , tandis que Vautrin seul 
avait les bras assez longs pour presser cette pesante 
circonférence. Un trait de son caractère était de 



LE PÈRE GORIOT. 4i> 

payer généreusement quinze francs par mois pour 
le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins 
superficiels que ne l'étaient ces jeunes gens empor- 
tés par les tourbillons de la vie parisienne , ou ces 
vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas 
directement, ne se seraient pas arrêtés à l'impres- 
sion douteuse que leur causait Vautrin. 11 savait ou 
devinait les affaires de ceux qui l'entouraient , tan- 
dis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni 
ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente 
bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté 
comme une barrière entre les autres et lui, souvent 
il laissait percer l'épouvantable profondeur de son 
caractère; souvent une boutade digne de Juvénal, 
et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les 
lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d'in- 
conséquence avec elle-même, devaient faire suppo- 
ser qu'il gardait rancune à l'état social, et qu'il y avail 
au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui. 
Attirée, peut-être à son insu, par la force de l'un 
ou par la beauté de l'autre, mademoiselle Taillefer 
partageait ses regards furlifs, ses pensées secrètes, 
entre ce quadragénaire et le jeune étudiant; mais 
aucun d'eux ne paraissait songer à elle, quoique 
d'un jour à l'autre le hasard pût changer sa posi- 
tion et la rendre un riche parti. D'ailleurs aucune de 
ces personnes ne se donnait la peine de vérifier si 
les malheurs allégués par l'une d'elles étaient faux 
ou véritables. Toutes avaient les unes pour les au- 
tres une indifférence mêlée «If 1 défiance qui résul- 
tait (\v leurs situations respectives; elles se savaient 
impuissantes à soulager leurs peines, et toutes 



20 LE PÈRE GORIOT. 

avaient en se les contant épuisé la coupe des con- 
doléances. Semblables à de vieux époux, elles n'a- 
vaient plus rien à se dire; il ne restait donc entre 
elles que les rapports d'une vie mécanique, le jeu 
de rouages sans huile. Toutes devaient passer droit 
dans la rue devant un aveugle, écouter sans émo- 
tion le récit d'une infortune, et voir dans une mort 
la solution d'un problème de misère qui les rendait 
froides à la plus terrible agonie. La plus heureuse 
de ces âmes désolées était madame A^auquer, qui 
trônait dans cet hospice libre. Pour elle seule ce 
petit jardin, que le silence et le froid, le sec et l'hu- 
mide taisaient vaste comme un steppe, était un 
riant bocage. Pour elle seule, cette maison jaune et 
morne, qui sentait le vert-de-gris du comptoir, avait 
des délices. Ces cabanons lui appartenaient. Elle 
nourrissait ces forçats acquis à des peines perpé- 
tuelles, en exerçant sur eux une autorité respectée. 
Où ces pauvres êtres auraient-ils trouvé dans Paris, 
au prix où elle les donnait, des aliments sains, suf- 
lisants, et un appartement qu'ils étaient maîtres de 
rendre, sinon élégant ou commode, du moins propre 
et salubre? Se fut-elle permis une injustice criante, 
la victime l'aurait supportée sans se plaindre. 

Une réunion semblable devait offrir et offrait en 
petit les éléments d'une société complète. Donc, 
parmi les dix-huit convives, il se rencontrait, comme 
dans les collèges , comme dans le monde , une pau- 
vre créature rebutée, un souffre-douleur sur qui 
pleuvaient les plaisanteries. Au commencement de 
la seconde année, cette figure devint pour Eugène de 



LE PÈRE GORIOT. 21 

Rastignac la plus saillante de toutes celles au milieu 
desquelles il était condamné à vivre encore pendant 
deux ans. Ce Pâliras était l'ancien vermicellier, le 
père Goriot , sur la tête duquel un peintre aurait , 
comme l'historien, fait tomber toute la lumière du 
tableau. Par quel hasard ce mépris à demi haineux, 
cette persécution mélangée de pitié, cet irrespect 
du malheur avaient-ils frappé le plus ancien pen- 
sionnaire? Y avait-il donné lieu par quelques-uns 
de ces ridicules ou de ces bizarreries que l'on par- 
donne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces 
questions tiennent de près à bien des injustices so- 
ciales : peut-être est-il dans la nature humaine de 
tout faire supporter à qui souffre tout par humilité 
vraie, par faiblesse ou par indifférence. N'aimons- 
nous pas tous à prouver notre force aux dépens de 
quelqu'un ou de quelque chose? L'être le plus dé- 
bile, le gamin sonne à toutes les portes quand il 
gèle, ou se hisse pour écrire son nom sur un monu- 
ment vierge. 

Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans 
environ, s'était retiré chez madame Vauquer, 
en 1813, après avoir quitté les affaires. II y avait 
d'abord pris l'appartement occupé par madame 
Couture, et donnait alors douze cents francs de pen- 
sion, en homme pour qui cinq louis de plus ou de 
moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait 
renouvelé le mobilier des trois chambres dont se 
composait l'appartement, moyennant une indem- 
nité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un mé- 
chant ameublement composé de rideaux en calicot 
jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours 



22 LE PÈRE GORIOT. 

d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de 
papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. 
Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser 
attraper le père Goriot, qui vers cette époque était 
respectueusement nommé Monsieur Goriot, le fit- 
elle considérer comme un imbécile qui ne connais- 
sait rien aux affaires. M. Goriot vint muni d'une 
garderobe bien fournie , le trousseau magnifique du 
négociant qui ne se refuse rien en se retirant du 
commerce. Madame Vauquer avait admiré dix-huit 
chemises de demi-hollande, dont la finesse était 
d'autant plus remarquable que le vermicellier por- 
tait sur son jabot dormant deux épingles unies par 
une chaînette , et dont chacune était montée d'un 
gros diamant. 11 était habituellement vêtu d'un habit 
bleu-barbeau , de drap fin , et prenait chaque jour 
un gilet de piqué blanc , sous lequel fluctuait son 
ventre pyriformeet proéminent, qui faisait rebondir 
une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa ta- 
batière également en or contenait un médaillon plein 
de cheveux qui le rendaient en apparence coupable de 
quelques bonnes fortunes. Lorsque son hôtesse l'ac- 
cusa d'être un galantin, il laissa errer sur ses lèvres le 
gai sourire du bourgeois dont on a flatté le dada. Ses 
or moires (il prononçait ce mot à la manière du menu 
peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie 
de son ménage. Les yeux de la veuve s'allumèrent 
quand elle l'aida complaisamment à déballer et ranger 
les louches, les cuillers à ragoût , les couverts, les 
huiliers, les saucières, plusieurs plats, des déjeu- 
ners en vermeil , enfin des pièces plus ou moins 
belles , pesant un certain nombre de marcs, et dont 



LE PÈRE GORIOT. 25 

il ne voulait pas se défaire, parce que c'étaient des 
cadeaux qui lui rappelaient des solennités de sa vie 
domestique. « Ceci , dit-il à madame Vauquer en 
serrant un plat et une petite écuelle dont le couver- 
cle représentait deux tourterelles qui se becque- 
taient, est le premier présent que m'a fait ma 
femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne! 
elle y avait consacré ses économies de demoiselle. 
Voyez-vous, madame? j'aimerais mieux gratter la 
terre avec mes ongles que de me séparer de cela. 
Dieu-merci , je pourrai prendre dans cette écuelle 
mon café tous les matins durant le reste de mes 
jours. Je ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche 
du pain de cuit pour longtemps. » Enfin , madame 
Vauquer avait bien vu, de son œil de pie, quelques 
inscriptions sur le grand-livre qui , vaguement ad- 
ditionnées, pouvaient faire à M. Goriot un revenu 
d'environ huit à dix mille francs. Dès ce jour, ma- 
dame Vauquer, née de Conflans, qui avait alors 
quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que 
trente-neuf, eut des idées. Quoique le larmier des 
yeux de M. Goriot fût retourné, gonflé, pen- 
dant, ce qui L'obligeait à les essuyer assez fréquem- 
ment, elle lui trouva l'air agréable cl comme il faut. 
D'ailleurs son mollet charnu, saillant, pronosti- 
quait, autant que son long nez carré, des qualités 
morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que 
confirmait la face lunaire et naïvement niaise du 
bonhomme. Ce devait être une bête solidement bà- 
tie, capable de dépenser tout SOI! esprit en senti- 
ment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coif- 
feur de l'école Polytechnique vint lui poudrer tous. 



24 LE PÈRE GORIOT. 

les matins , dessinaient cinq pointes sur son front 
bas, et décoraient bien sa figure. Quoique un peu 
rustaud, il était si bien tiré à quatre épingles, il 
prenait si richement son tabac, il le humait en 
homme si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine 
de macouba, que le jour où M. Goriot s'installa 
chez elle , madame Yauquer se coucha le soir en 
rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au 
feu du désir qui la saisit de quitter le suaire du 
Yauquer, pour renaître en Goriot. Se marier, ven- 
dre sa pension , donner le bras à cette fine fleur de 
bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quar- 
tier, y quêter pour les indigents, faire de petites 
parties le dimanche, à Choisy, Soisy, Gentilly ; aller 
au spectacle à sa guise, en loge, sans attendre les 
billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de 
ses pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout 
l'Eldorado des petits ménages parisiens. Elle n'a- 
Tait avoué à personne qu'elle possédait quarante 
mille francs, amassés sou à sou. Certes elle se croyait, 
sous le rapport de la fortune, un parti sortable. 
c Quant au reste, je vaux bien le bonhomme! » se dit- 
elle en se retournant dans son lit, comme pour s'at- 
tester à elle-même des charmes que la grosse Sylvie 
trouvait chaque malin moulés en creux. Dès ce jour, 
pendant environ trois mois , la veuve Yauquer pro- 
fita du coiffeur de monsieur Goriot , et fit quelques 
frais de toilette, excusés par la nécessité de donner 
à sa maison un certain décorum en harmonie avec 
les personnes honorables qui la fréquentaient. Elle 
s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de 
ses pensionnaires, en affieham la prétention de n'ac- 



LE PÈHE GORIOT. 23 

cepter désormais que les gens les plus distingués sous 
tous les rapports. Un étranger se présentait-il, elle 
lui vantait la préférence que monsieur Goriot , un 
des négociants les plus notables et les plus respec- 
tables de Paris , lui avait accordée. Elle distribua 
des prospectus en télé desquels se lisait MAISON 
VAUQUER. — C'était, disait-elle, une des plus 
anciennes et des plus estimées pensions bourgeoises 
du pays latin. 11 y existait une vue des plus agréa- 
bles sur la vallée des Gobelins (on l'apercevait du 
troisième étage ) , et un joli jardin , au bout duquel 
s'étendait une ALLÉE de tilleuls. Elle y parlait 
du bon air, de la solitude. Ce prospectus lui amena 
madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme de 
trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation 
et le règlement d'une pension qui lui était due , en 
qualité de veuve d'un général mort sur les champs de 
bataille. Madame Vauquer soigna sa table, fit du feu 
dans les salons pendant près de six mois, et tint si bien 
les promesses de son prospectus, quelle y mit du sien. 
Aussi la comtesse disait-elle à madame Vauquer, en 
l'appelant sa chère amie,, qu'elle lui procurerait la ba- 
ronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte 
Picquoiseaud, deux de ses amies , qui achevaient au 
Marais leur terme dans une pension plus coûteuse 
que ne l'était la Maison Vauquer. Ces dames se- 
raient d'ailleurs fort à leur aise quand les bureaux 
de la guerre auraient fini leur travail. « Mais, disait- 
elle , les bureaux ne terminent rien. » Les deux veu- 
ves montaient ensemble, après le dîner, dans la 
chambre de madame Vauquer, et y faisaient de pe- 
tites causettes en buvant du cassis et mangeant des 



5 



26 LE PÈRE GORIOT. 

friandises réservées pour la bouche de la maîtresse. 
Madame de l'Ambermesnil approuva beaucoup les 
vues de son hôtesse sur M. Goriot , vues excellen- 
tes , qu'elle avait d'ailleurs devinées dès le premier 
jour. Elle le trouvait un homme parfait. 

— Ah! ma chère dame, un homme sain comme 
mon œil, lui disait la veuve, un homme parfaitement 
conservé, et qui peut donner encore bien de l'agré- 
ment à une femme. 

La comtesse fit généreusement des observations 
à madame Vauquer sur sa mise, qui n'était pas en 
harmonie avec ses prétentions. — Il faut vous met- 
tre sur le pied de guerre , lui dit-elle. Après bien 
des calculs , les deux veuves allèrent ensemble au 
Palais-Royal , où elles achetèrent , aux galeries de 
Bois, un chapeau à plumes et un bonnet. La com- 
tesse entraîna son amie au magasin de la petite Jean* 
nette, où elles choisirent une robe et une écharpe. 
Quand ces munitions furent employées , et que la 
veuve fut sous les armes , elle ressembla parfaite- 
ment à l'enseigne du Bœuf à la mode. Néanmoins 
elle se trouva si changée à son avantage, qu'elle se 
crut l'obligée de la comtesse, et, quoique peu don- 
nante, elle la pria d'accepter un chapeau de vingt 
francs. Elle comptait, à la vérité, lui demander le 
service de sonder Goriot et de la faire valoir au- 
près de lui. Madame de l'Ambermesnil se prêta fort 
amicalement à ce manège, et cerna le vieux vermi- 
cellier avec lequel elle réussit à avoir une confé- 
rence ; mais après l'avoir trouvé pudibond , pour 
ne pas dire réfractaire aux tentatives que lui sug- 
géra son désir particulier de le séduire pour son 



LE PÈ11E GORIOT. 27 

propre compte, elle sortit révoltée de sa grossièreté. 

— Mon ange , dit-elle à sa chère amie, vous ne 
tirerez rien de cet homme-là ! il est ridiculement 
défiant ; c'est un grippe-sou , une bête , un sot , un 
mastok qui ne vous causera que du désagrément. 

Il y eut entre M. Goriot et madame de l'Amber- 
mesnil des choses telles que la comtesse ne vou- 
lut même plus se trouver avec lui. Le lendemain , 
elle partit en oubliant de payer six mois de pen- 
sion, et en laissant une défroque prisée cinq francs. 
Quelque âpreté que madame Vauquer mît à ses re- 
cherches , elle ne put obtenir aucun renseignement 
dans Paris sur la comtesse de rAmbermesnil. Elle 
parlait souvent de cette déplorable affaire, en se 
plaignant de son trop de confiance, quoiqu'elle fui 
plus méfiante que ne l'est une chatte; mais elle res- 
semblait à beaucoup de personnes qui se défient de 
leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait 
moral, bizarre, mais vrai, dont la racine est facile à 
trouver dans le cœur humain. Peut-être certaines 
gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des per- 
sonnes avec lesquelles ils vivent; après leur avoir 
montré le vide de leur âme, ils se sentent secrète- 
ment jugés par elles avec une sévérité méritée; mais 
éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur 
manquent, ou dévorés par l'envie de paraître possé- 
der les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surpren- 
dre l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont étran- 
gers, au risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des 
hommes mercenaires qui ne font aucun bien à leurs 
amis ou à leurs proches, parce qu'ils le doivent; tan- 
dis qu'en rendant service à des inconnus, ils en rc- 



28 LE PÈRE GORIOT. 

cueillent un gain d'amour-propre; plus le cercle de 
leurs affections est près d'eux , moins ils aiment ; 
plus il s'étend, plus serviables ils sont. Madame 
Vauquer tenait sans doute de ces deux natures , 
essentiellement mesquines, fausses, exécrables. 

— Si j'avais été ici , lui disait alors M. Vautrin , 
ce malheur ne vous serait pas arrivé ! je vous aurais 
joliment dévisagé cette farceuse-là. Je connais leurs 
frimousses. 

Comme tous les esprits rétrécis , madame Vau- 
quer avait l'habitude de ne pas sortir du cercle des 
événements , et de ne pas juger leurs causes; elle 
aimait à s'en prendre à autrui de ses propres fautes. 
Quand cette perte eut lieu, elle considéra l'honnête 
vermicellier comme le principe de son infortune, 
et commença dès lors , disait-elle , à se dégriser sur 
son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilité de 
ses agaceries et de ses frais de représentation, elle 
ne tarda pas à en deviner la raison. Elle s'aperçut 
alors que son pensionnaire avait déjà, selon son ex- 
pression, ses allures. Enfin il lui fut prouvé que son 
espoir si mignonnement caressé reposait sur une 
base chimérique , et qu'elle ne tirerait jamais rien 
de cet homme-là, suivant le mot énergique de la 
comtesse, qui paraissait être une connaisseuse. Elle 
alla nécessairement plus loin en aversion qu'elle 
n'avait été dans son amitié ; sa haine ne fut pas en 
raison de son amour, mais de ses espérances trom- 
pées. Si le cœur humain trouve des repos en mon- 
tant les hauteurs de l'affection , il s'arrête rarement 
sur la pente rapide des sentiments haineux . Mais mon- 



LE PÈRE GORIOT. 29 

sieur Goriot était son pensionnaire : la veuve fut donc 
obligée de réprimer les explosions de son amour- 
propre blessé , d'enterrer les soupirs que lui causa 
cette déception, et de dévorer ses désirs de ven- 
geance, comme un moine vexé par son prieur. Les 
petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou 
mauvais , par des petitesses incessantes. La veuve 
employa sa malice de femme à inventer de sourdes 
persécutions contre sa victime. Elle commença par 
retrancher les supcrfluités introduites dans sa pen- 
sion. « Plus de cornichons, plus d'anchois : c'est 
des duperies! » dit- elle à Sylvie, le matin où elle 
rentra dans son ancien programme. M. Goriot était 
un homme frugal , chez qui la parcimonie nécessaire 
aux gens qui font eux-mêmes leur fortune était dé- 
générée en habitude. La soupe, *lc bœuf, un plat 
de légumes, avaient été, devaient toujours être son 
dîner de prédilection. Il fut donc bien difficile à 
madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, 
dont elle ne pouvait en rien froisser les goûts. Dés- 
espérée de rencontrer un homme inattaquable, elle 
se mit à le déconsidérer, et fit ainsi partager son 
aversion pour M. Goriot par ses pensionnaires , qui, 
par amusement, servirent ses vengeances. Vers la 
lin de la première année, la veuve en était \ciiuq à 
un tel degré de méfiance, qu'elle se demandait pour- 
quoi ce négociant, riche de sept à huit mille livres 
de rente, qui possédait une argenterie superbe et 
des bijoux aussi beaux, que ceux d'une fille entrete- 
nue, demeurait chez elle, en lui | ayant une pension 
si modique relativement à sa fortune. Pendant la 
plus grande partie de cette première année, M. Go- 

5. 



30 LE PÈRE GORIOT. 

riot avait souvent dîné dehors une ou deux fois par 
semaine; puis, insensiblement, il en était arrivé à 
ne plus dîner en ville que deux fois par mois. Les 
petites parties fines de M. Goriot convenaient trop 
bien aux intérêts de madame Vauquer pour qu'elle 
ne fût pas mécontente de l'exactitude progres- 
sive avec laquelle son pensionnaire prenait ses re- 
pas chez elle. Ces changements furent attri- 
bués autant à une lente diminution de fortune qu'au 
désir de contrarier son hôtesse, car une des plus 
détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est 
de supposer leurs petitesses aux autres. Malheureu- 
sement , à la fin de la deuxième année , monsieur 
Goriot justifia les bavardages dont il était l'objet, 
en demandant à madame Vauquer de passer au 
second étage , et' de réduire sa pension à neuf 
cents francs. Il eut besoin d'une si stricte écono- 
mie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant l'hi- 
ver. La veuve Vauquer voulut être payée d'avance; 
à quoi consentit monsieur Goriot, que dès lors 
elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui devinerait les 
causes de cette décadence. Exploration difficile! Com- 
me l'avait dit la fausse comtesse, le père Goriot était un 
sournois, un taciturne. Suivant la logique des gens 
à tête vide, tous indiscrets parce qu'ils n'ont que des 
riens à dire, ceux qui ne parlent pas de leurs af- 
faires en doivent faire de mauvaises. Ce négociant si 
distingué devint donc un fripon , ce galantin fut un 
vieux drôle. Tantôt, selon Vautrin, qui vint vers 
cette époque habiter la Maison Vauquer, lepèreGo- 
riot élait un homme qui allait à la bourse et qui, 
suivant une expression assez énergique de la langue 



LE PÈRE GORIOT. 3\ 

financière , caroltail sur les rentes après s'y être 
ruiné. Tantôt c'était un de ces petits joueurs qui 
vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au 
jeu. Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute 
police; mais Vautrin prétendait qu'il n'était pas 
assez rusé pour en être. Le père Goriot était encore 
un avare qui prêtait à la petite semaine, un homme 
qui nourrissait des numéros à la loterie ; enfin , on 
en faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuis- 
sance engendrent de plus mystérieux. Seulement, 
quelque ignobles que fussent sa conduite ou ses vi- 
ces, l'aversion qu'il inspirait n'allait pas jusqu'à le 
faire bannir : il payait sa pension. Puis il était utile : 
chacun essuyait sur lui sa bonne ou mauvaise humeur 
par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opi- 
nion qui paraissait plus probable , et qui fut géné- 
ralement adoptée, était celle de madame Vauquer. 
À l'entendre, cet homme si bien conservé, sain 
comme son œil, et avec lequel on pouvait avoir 
encore beaucoup d'agrément , était un libertin qui 
avait des goûls étranges. Yoici sur quels faits la 
veuve Vauquer appuyait ses calomnies. Quelques 
mois après le départ de cette désastreuse comtesse 
qui avait su vivre pendant six mois à ses dépens, 
un malin, avant de se lever, elle entendit dans son 
escalier le froufrou d'une robe de soie et le pas mi- 
gnon d'une femme jeune et Légère qui ûlait chez 
G oriot dont la porte s'était intelligemment ouverte. 
Aussitôt la grosse Sylvie vint dire à sa maîtresse 
qu'une fille trop jolie pour être honnête, mise comme 
une divinité y chaussée en brodequins de prunelle, 
qui n'étaient pas crottés, avait glissé comme une 



32 LE PÈRE GORIOT. 

anguille de la rue jusqu'à sa cuisine, et lui avait 
demandé l'appartement de monsieur Goriot. Ma- 
dame Vauquer et sa cuisinière se mirent aux écoutes, 
et surprirent plusieurs mots tendrement prononcés 
pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand 
monsieur Goriot reconduisit sa dame, la grosse 
Sylvie prit aussitôt son panier, et feignit d'aller au 
marché, pour suivre le couple amoureux. 

— Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, 
il faut que monsieur Goriot soit diantrement riche 
tout de même, pour les mettre sur ce pied-là. Figu- 
rez-vous qu'il y avait au coin de l'Estrapade un su- 
perbe équipage dans lequel elle est montée. 

Pendant le dîner, madame Yauquer alla tirer un 
rideau, pour empêcher que M. Goriot ne fut in- 
commodé par le soleil, dont un rayon lui tombait 
sur les yeux. C'était, disait-elle, un coup monté. 

— Vous êtes aimé des belles , monsieur Goriot ; 
le soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion à 
la visite qu'il avait reçue. Pesle! vous avez bon 
goût , elle était bien jolie. 

— C'était ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil 
dans lequel les pensionnaires voulurent voir la fa- 
tuité d'un vieillard qui garde les apparences. 

Un mois après cette visite, monsieur Goriot en 
reçut une autre. Sa tille qui , la première fois, était 
venue en toilette de matin , vint après le dîner et 
habillée comme pour aller dans le monde. Les pen- 



LE PÈRE GORIOT. 55 

sionnaires , occupés à causer dans le salon , purent 
voir en elle une jolie blonde , mince de taille , gra- 
cieuse, et beaucoup trop distinguée pour être la 
fille d'un père Goriot. 

— Et de deux ! dit la grosse Sylvie , qui ne la re- 
connut pas. 

Quelques jours après , une autre (ille , grande et 
bien faite , brune , à cheveux noirs et à l'œil vif, de- 
manda monsieur Goriot. 

— Et de trois ! dit Sylvie. 

Cette seconde fille, qui la première fois était aussi 
venue voir son père le matin , vint quelques jours 
après , le soir, en toilette de bal et en voiture. 

— Et de quatre! dirent madame Vauqucr et la 
grosse Sylvie , qui ne reconnurent dans cette grande 
dame aucun vestige de la tille simplement mise le 
malin où elle fit sa première visite. 

Goriot payait encore douze cents francs de 
pension. Madame Vauquer trouva tout naturel 
qu'un homme riche eût quatre ou cinq maîtresses, 
et le trouva même fort adroit de les faire passer 
pour ses filles. Elle ne se formalisa point de qu'il 
les mandait dans la Maison -Vauquer. Seulement, 
comme ces visites lui expliquaient l'indifférence de 
son pensionnaire à son égard, elle se permit, au 
commencement de la deuxième année , de l'appeler 
vieux maiou. Enfin, quand son pensionnaire tomba 
dans les neuf cents francs , elle lui demanda fort in- 



34 LE PÈRE GORIOT. 

solemment ce qu'il comptait faire de sa maison , en 
voyant descendre une de ces dames. Le père Go- 
riot lui répondit que cette dame était sa fille 
aînée. 

— Vous en avez donc trente-six, des filles? dit 
aigrement madame Vauquer. 

— Je n'en ai que deux , répliqua le pensionnaire 
avec la douceur d'un homme ruiné qui arrive à 
toutes les docilités delà misère. 

Vers la fin de la troisième année , le père Goriot 
réduisit encore ses dépenses , en montant au troi- 
sième étage et en se mettant à soixante francs de 
pension par mois. Il se passa de tabac , congédia 
son perruquier etne mit plus de poudre. Quand le père 
Goriot parut pour la première fois sans être pou- 
dré, son hôtesse laissa échapper une exclamation 
de surprise en apercevant la couleur de ses che- 
veux, qui élaientd'un gris sale et verdâtre. Sa phy- 
sionomie , que des chagrins secrets avaient insen- 
siblement rendue plus triste de jour en jour, sem- 
blait la plus désolée de toutes celles qui garnis- 
saient la table. 11 n'y eut alors plus aucun doute. Le 
père Goriot était un vieux libertin dont les yeux 
n'avaient été préservés de la maligne influence des 
remèdes nécessités par ses maladies que par l'habi- 
leté d'un médecin. La couleur dégoûtante de ses che- 
veux provenait de ses excès et des drogues qu'il 
avait prises pour les continuer. L'état physique et 
moral du bonhomme donnait raison à ces radotages. 
Quand son trousseau fut usé , il acheta du calicot à 



LE PÈRE GORIOT. 55 

quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. 
Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bi- 
joux, avaient disparu un à un. Il avait quitté l'ha- 
bit bleu-barbeau, tout son costume cossu, pour 
porter, été comme hiver, une redingotede drap mar- 
ron grossier, un gilet en poil de chèvre , et un pan- 
talon gris en cuir de laine. Il devint progressive- 
ment inaigre ; ses mollets tombèrent, sa ligure, bouf- 
fie par le contentement d'un bonheur bourgeois, 
se rida démesurément, son front se plissa, sa 
mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de 
son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il 
ne se ressemblait plus. Le bon verni icellier de 
soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoii 
quarante, le bourgeois gros et gras , frais de bê- 
tise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, 
qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, 
semblait être un septuagénaire hébété, vacillant 
blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes 
ternes et gris de fer; ils avaient pâli , ne larmoyaient 
plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du 
sang. Aux uns, il faisait horreur, aux autres il faisait 
pitié. Déjeunes étudiants en médecine, ayant remar- 
qué rabaissement de sa lèvre inférieure et mesure 
le sommet de son angle facial , le déclarèrent atteint 
de crélinisme , après l'avoir longtemps houspille; 
sans en rien tirer. Un soir, après ledîner, madame 
Y nuquer lui ayant dit en manière de raillerie : « Eh 
bien! elles ne viennent donc plus vous voir, VOS filles? j 
en mettant en doute sa paternité, le père Goriot 
tressaillit comme si son hôtesse l'eût piqué avec un 
1er. 



36 LE PÈRE GORIOT. 

— « Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une 
voix émue. 

— « Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois! 
s'écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot! » 
Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries dont 
sa réponse fut le sujet ; il était retombé dans un 
état méditatif que ceux qui l'observaient superfi- 
ciellement prenaient pour un engourdissement sé- 
nile dû à son défaut d'intelligence. S'ils l'avaient 
bien connu, peut-être auraient-ils été vivement in- 
téressés par le problème que présentait sa situa- 
tion physique et morale ; mais rien n'était plus 
difficile. Quoiqu'il fût aisé de savoir si M. Goriot 
avait réellement été vermicellier , et quel était le 
chiffre de sa fortune , les vieilles gens dont la cu- 
riosité s'éveilla sur son compte ne sortaient pas du 
quartier et vivaient dans la pension comme des 
huîtres sur un rocher. Quant aux autres person- 
nes, l'entraînement particulier de la vie parisienne 
leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve- 
Sainte-Geneviève , le pauvre vieillard dont ils se 
moquaient. Pour ces esprits étroits, comme pour 
ces jeunes gens insouciants, la sèche et froide mi- 
sère du père Goriot, sa stupide attitude, étaient in- 
compatibles avec une fortune et une capacité quel- 
conques. Quant aux femmes qu'il nommait ses 
filles, chacun partageait l'opinion de madame Vau- 
quer, qui disait, avec la logique sévère que l'habi- 
tude de tout supposer donne aux vieilles femmes 
occupées à bavarder pendant leurs soirées : « Si le 
père Goriot avait des filles aussi riches que parais- 



\.E PÈRE GORIOT. 57 

saient L'être toutes les dames qui sont venues le 
voir, il ne serait pas dans ma maison , au troisième, 
à soixante francs par mois , et n'irait pas vêtu comme 
un pauvre. » Rien ne pouvait démentir ces inductions. 
Aussi, vers la fin du mois de novembre 1819, épo- 
que à laquelle éclata ce drame, chacun dans la 
pension avait-il des idées bien arrêtées sur le pau- 
vre vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme ; 
l'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mol- 
lusque anthropomorphe à classer dans les Casquet- 
lifères, disait un employé au Muséum, un des ha- 
bitués à cachet. Poiret était un aigle, un gentleman 
auprès de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, répon- 
dait ; il ne disait rien, à la vérité, en parlant , rai- 
sonnant ou répondant, car il avait l'habitude de 
répéter en d'autres termes ce que les autres di- 
saient ; mais il contribuait à la conversation, il était 
vivant, il paraissait sensible ; tandis que le père 
Goriot, disait encore l'employé au Muséum, était 
constamment à zéro de Réaumur. 

Eugène de Rastignac était revenu dans une dis- 
position d'esprit que doivent avoir connue les jeu- 
nes gens supérieurs, ou ceux auxquels une position 
difficile communique momentanément les qualités 
des hommes d'élite. Pendant sa première année de 
séjour à Paris, le peu de travail que veulent les 
premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait 
laissé libre de goûter les déliées visibles du Paris 
matériel. Un étudiant n'a pas trop de temps s'il 
veut connaître le répertoire de chaque théâtre, 
étudier les issues du labyrinthe parisien , savoir les 



58 LE PÈRE GORIOT. 

usages, apprendre la langue et s'habituer aux plai- 
sirs particuliers de la capitale ; fouiller les bons et 
les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, 
inventorier les richesses des musées. Un étudiant 
se passionne alors pour des niaiseries qui lui pa- 
raissent grandioses ; il a son grand homme, un pro- 
fesseur du collège de France , payé pour se tenir à 
la hauteur de son auditoire ; il rehausse sa cravate 
et se pose pour la femme des premières galeries 
de l' Opéra-Comique ; dans ces initiations successi- 
ves , il se dépouille de son aubier, agrandit l'hori- 
zon de sa vie, et finit par concevoir la superposition 
des couches humaines qui composent la société. 
S'il a commencé par admirer les voitures au défilé 
des Champs-Elysées par un beau soleil , il arrive 
bientôt à les envier. Eugène avait subi cet appren- 
tissage à son insu , quand il partit en vacances , 
après avoir été reçu bachelier ès-lettres et bache- 
lier endroit. Ses illusions d'enfance, ses idées de 
province avaient disparu. Son intelligence modi- 
fiée, son ambition exaltée, lui firent voir juste au 
milieu du manoir paternel, au sein de la famille. 
Son père, sa mère, ses deux frères en bas âge, ses 
deux sœurs, et une tante dont la fortune consis- 
tait en pensions , vivaient sur la petite terre de 
Rastignac. C'était un domaine dont le revenu allait 
à trois mille francs, mais qui avait l'incertitude à 
laquelle est soumis le produit tout industriel de la 
vigne, et dont il fallait néanmoins extraire chaque 
année douze cents francs pour lui. L'aspect de cette 
constante détresse qui lui était généreusement ca- 
chée, la comparaison qu'il fut forcé d'établir entre 



US PÈJUE oomoi. 5!) 

ses sœurs qui lui semblaient si belles dans son en- 
fonce et les femmes de Paris qui lui avaient réalisé 
le type d'une beauté rêvée, l'avenir incertain de 
cette nombreuse famille qui reposait sur lui , la 
parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer 
les plus minces productions , la boisson faite pour 
sa famille avec les marcs du pressoir, enfin une 
foule de circonstances inutiles à consigner ici, dé- 
cupla son désir de parvenir et lui donna soif des 
distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, 
il voulut ne rien devoir qu'à son mérite. Mais son 
esprit était éminemment méridional: ses détermi- 
nations devaient donc être soumises à ces incertitu- 
des dans l'exécution qui saisissent les jeunes gens 
quand ils se trouvent en pleine mer , sans savoir ni 
de quel coté diriger leurs forces, ni sous quel angle 
enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter à corps 
perdu dans le travail, séduit bientôt par la nécessité 
de se créer des relations, il remarqua combien les 
femmes ont d'influence dans la vie sociale, et avi- 
sait à se lancer dans le monde, afin d'y conquérir 
des protectrices: devaient-elles manquer à un jeune 
homme ardent et spirituel dont L'esprit et l'ardeur 
étaient rehausses par une tournure élégante et par 
une sorte de beauté nerveuse à laquelle les femmes 
se laissent prendre volontiers? Ces idées l'assailli- 
rent au milieu des champs, pendant les promena- 
des que jadis il taisait gaiement avec ses sœurs, qui 
le trouvèrent bien change. Sa tante, madame de 
JVIarcillac, autrefois présentée à la cour, y avait 
conuu les sommités aristocratiques. Tout à coup le 
j<'une ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont 



50 LE PÈRE GORIOT. 

sa tante l'avait si souvent bercé , les éléments de 
plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi impor- 
tantes que celles qu'il entreprenait à l'École de 
Droit. 11 la questionna sur les liens de parenté qui 
pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué 
les branches de l'arbre généalogique , la vieille dame 
estima que de toutes les personnes qui pouvaient 
servir son neveu, parmi la gent égoïste des parents 
riches, madame la vicomtesse de Beau séant serait 
la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette jeune 
femme une lettre dans l'ancien style , et la remit à 
Eugène, en lui disant que s'il réussissait auprès de 
Ja vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres 
parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac 
envoya la lettre de sa tante à madame de Beauséant. 
La vicomtesse répondit par une invitation de bal 
pour le lendemain. 

Telle était la situation générale de la pension 
bourgeoise à la fin du mois de novembre 1819. 
Quelques jours plus tard, Eugène, après avoir été 
au bal de madame de Beauséant, rentra vers deux 
heures dans la nuit. Afin de regagner le temps per- 
du, le courageux étudiant s'était promis, en dan- 
sant, de travailler jusqu'au matin. 11 allait passer la 
nuit pour la première fois au milieu de ce silencieux 
quartier, car il s'était mis sous le charme d'une 
fausse énergie en voyant les splendeurs du monde. 
11 n'avait pas dîné chez madame Vauquer. Les pen- 
sionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait 
du bal que le lendemain matin au petit jour, comme 
il était quelquefois rentré des fêtes du Prado ou des 
bals de l'Odéon, en crottant ses bas de soie et gau- 



Mj PÈRE GORIOT, il 

chissanl ses escarpins. Avant de mettre les verroux 
à la porte, Christophe l'avait ouverte pour regar- 
der dans la rue. Rastignac se présenta dans ce mo- 
ment, et put monter à sa chambre sans faire de 
bruit , suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. 
Eugène se déshabilla, se mit en pantoufles, prit 
une méchante redingote, alluma son feu de mottes , 
et se prépara lestement au travail, en sorte que 
Christophe couvrit encore par le tapage de ses 
gros souliers les apprêts peu "bruyants du jeune 
homme. Eugène resta pensif pendant quelques mo- 
ments avant de lire ses livres de droit. Il venait de 
reconnaître en madame la vicomtesse de Beauséant, 
l'une des reines de la mode à Paris, et dont la mai- 
son passait pour être la plus agréable du faubourg 
Saint-Germain. Elle était d'ailleurs , et par son nom 
et par sa fortune, l'une des sommités du monde aris- 
tocratique. G race à sa tante deMarcillac, lui, pauvre 
étudiant, avait été bien reçu dans celle maison, sans 
connaître l'étendue de cette faveur. Etre admis dans 
ces salons dorés, équivalait à un brevet de haute 
noblesse; en se montrant dans cette société , la plus 
exclusive de toutes, il avait conquis le droit d'aller 
partout. Ebloui par cette brillante assemblée, 
ayant à peine ('changé quelques paroles avec la 
vicomtesse, Eugène s'était contenté de distinguer 
parmi la foule des doit es parisiennes qui se pres- 
saient dans ceraout, une de ces femmes que doit 
adorer tout d'abord un jeune homme. Ea comtesse 
Ànastasie de Restaud, grande et bien faite, passait 
pour avoir Tune des plus jolies tailles de Paris. Ei- 
gurez-vous de grands yeux noirs , une main magni- 



h'1 LL l'ERE tiOiUOI. 

iique , un pied bien découpé , du l'eu dans les mou- 
vements , une femme que le marquis de Ronque- 
rolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse 
de nerfs ne lui ôtait aucun avantage; elle avait les 
formes pleines et rondes , sans qu'elle pût être ac- 
cusée de trop d'embonpoint. Clieval de pur sang, 
femme de race, ces locutions commençaient à rem- 
placer les anges du ciel, les figures ossianiques, 
toute l'ancienne mythologie amoureuse repoussée 
par le dandysme. Mais pour Rastignac , madame 
Anastasie de Restaud fut la femme désirable. Il 
s'était ménagé deux tours dans la liste des cavaliers 
écrite sur l'éventail , et avait pu lui parler pendant 
la première contredanse. — Où vous rencontrer 
désormais, madame? lui avait-il dit brusquement 
avec cette force de passion qui plaît tant aux fem- 
mes.— Mais, dit-elle, au Rois, aux Bouffons, chez 
moi, partout. Et l'aventureux méridional s'était 
empressé de se lier avec cette délicieuse comtesse , 
autant qu'un jeune homme peut se lier avec une 
femme pendant une contredanse et une valse. En se 
disant cousin de madame de Reauséant , il fut invité 
aux fêtes de celte femme , qu'il prit pour une grande 
dame, et il eut ses entrées chez elle. Au dernier 
sourire qu'elle lui jeta, Rastignac crut sa visite né- 
cessaire. Il avait eu le bonheur de rencontrer un 
homme qui ne s'était pas moqué de son ignorance , 
défaut mortel au milieu des illustres impertinents 
de l'époque, les Maulincourt, les Ronquerolles , 
les Maxime de Trailles , les de Marsay , les 
Adjuda-Pinto , les Vandenesse , qui étaient là dans 
la gloire de leurs fatuités cl mêlés aux femmes les 



ll; pèjus Guiaoj 13 

plus élégantes , lady Brandon, la duchesse de Lan- 
geais , la comtesse de Kergarouët , madame de Se- 
rizy, la duchesse de Carigliano , la comtesse Fer- 
raud, madame de Lanty, la marquise d'Aigieinont, 
madame Firmiani, la marquise de Listomère et 
l'inexplicable comtesse Fœdora. Heureusement 
donc, le naïf étudiant tomba sur le marquis de 
Montriveau , l'amant de la duchesse de Langeais , 
un général simple comme un enfant, qui lui ap- 
prit que la comtesse de tîestaud demeurait rue du 
Helder. Être jeune, avoir soif du monde, avoir 
faim d'une femme, et voir s'ouvrir pour soi deux 
maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Ger- 
main chez la vicomtesse de Beauséant, le genou 
dans la Chaussée-d'Antin chez la comtesse de Res- 
taud! plonger d'un regard dans les salons de Paris 
en enfilade, et se croire assez joli garçon pour y 
trouver aide et protection dans un cœur de femme ! 
se sentir assez ambitieux pour donner un superbe 
coup de pied à la corde raide sur laquelle il faut 
marcher avec l'assurance du sauteur qui ne tom- 
bera pas, et avoir trouvé dans une charmante 
femme le meilleur des balanciers ! Avec ces pensées 
et devant cette femme qui se dressait sublime au- 
près d'un feu de mottes, entre le Code et la misère, 
qui n'aurait comme Eugène sondé l'avenir par une 
méditation, qui ne l'aurait meublé de succès? Sa 
pensée vagabonde escomptait si drument ses joies 
futures qu'il se croyait auprès de madame de Res- 
taud, quand un soupir semblable à un han de sain! 
Joseph troubla le silence de la nuit, retentit au 
cœur du jeune homme de manière à le lui faire 



4i LE PÈRE GORIOT. 

prendre pour le râle d'un moribond. 11 ouvrit dou- 
cement sa porte, et quand il ii.it dans le corridor, il 
aperçut une ligne de lumière tracée au bas de la 
porte du père Goriot. Eugène craignit que son voi- 
sin ne se trouvât indisposé , il approcha son œil de 
la serrure, regarda dans la chambre , et vit le vieil- 
lard occupé de travaux qui lui parurent trop crimi- 
nels pour qu'il ne crût pas rendre service à la so- 
ciété en examinant bien ce que machinait nuitam- 
ment le soi-disant vcrmicellier. Le père Goriot, qui 
sans doute avait attaché sur la barre d'une table 
renversée un plat et une espèce de soupière en ver- 
meil , tournait une espèce de câble autour de ces 
objets richement sculptés, en les serrant avec une 
si grande force qu'il les tordait vraisemblablement 
pour les convertir en lingots.— Peste, quel homme! 
se dit Rastignac en voyant les bras nerveux du 
vieillard qui , à l'aide de cette corde, pétrissait sans 
bruit l'argent doré, comme une pâte. Mais serait- 
ce donc an voleur ou un receleur qui, pour se livrer 
plus sûrement à son commerce, affecterait la bê- 
tise, l'impuissance, et vivrait en mendiant? se dit 
Eugène en se relevant un moment. 

L'étudiant appliqua de nouveau son œil à la ser- 
rure. Le père Goriot, qui avait déroulé son câble, 
prit la masse d'argent, la mit sur la table après y 
avoir étendu sa couverture, et l'y roula pour l'ar- 
rondir en barre , opération dont il s'acquitta avec 
une facilité merveilleuse. — Il serait donc aussi fort 
que l'était Auguste, le roi de Pologne? se dit Eu- 
gène quand la barre ronde fut à peu près façonnée. 



LE PÈRE G OKI 01. 55 

Le père Goriot regarda son ouvrage d'un air triste, 
des larmes sortirent de ses yeux ; puis il souffla le 
rat de cave à la lueur duquel il avait tordu ce ver- 
meil, et Eugène l'entendit se coucher en poussant 
un soupir. — 11 est fou, pensa l'étudiant. 

— Pauvre enfant ! dit à haute voix le père Goriot. 
À cette parole, Rastignac jugea prudent de garder 
le silence sur cet événement, et de ne pas inconsi- 
dérément condamner son voisin. 11 allait rentrer 
quand il distingua soudain un bruit assez difficile à 
exprimer, et qui devait être produit par des hommes 
en chaussons de lisière montant l'escalier. Eugène 
prêta l'oreille, et reconnut en effet le son alternatif 
delà respiration de deux hommes; sans avoir entendu 
ni le cri de la porte ni les pasdes hommes, il vit loat à 
coup une faible lueur au second étage , chez M. Vau- 
trin. — Voilà bien des mystères dans une pension 
bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques mar- 
ches , se mit à écouter, et le son de l'or frappa son 
oreille. Bientôt la lumière fut éteinte, les deux res- 
pirations se firent entendre de rechef, sans que la 
porte eût crié. Puis, à mesure que les deux hom- 
mes descendirent , le bruit alla s' affaiblissant. 

— Qui va là? cria madame Vauquer, en ouvrant 
la fenêtre de sa chambre. 

— C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit 
M. Vautrin de sa grosse voix. 

C'est singulier! Christophe avait mis les ver- 
roux , se dit Eugène en rentrant dans sa chambre. H 
faut veiller pour bien savoir ce qui se passe autour 
de soi, dans Paris. Détourné par ces petits événe- 



16 LL PÈUE G0K10I. 

ments de sa méditation ambitieusement amoureuse , 
il se mit au travail. Distrait par les soupçons qui lui 
venaient sur le compte du père Goriot, plus dis- 
trait encore par la figure de madame de llestaud 
qui de moments en moments se posait devant lui 
comme la messagère d'une brillante destinée, il 
finit par se coucher et par dormir à poings fermés. 
Sur dix nuits promises au travail par les jeunes gens , 
ils en donnent sept au sommeil. 11 faut avoir plus 
de vingt ans pour veiller. 

Le lendemain matin , régnait à Paris un de ces 
épais brouillards qui l'enveloppent et l'embrument 
si bien que les gens les plus exacts sont trompés 
sur le temps. Les rendez-vous d'affaires se man- 
quent. Chacun se croit à huit heures , quand midi 
approche. 11 était neuf heures et demie ; madame 
Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. 
Christophe et la grosse Sylvie, attardés aussi, pre- 
naient tranquillement leur café, préparé avec les 
couches supérieures du lait destiné aux pension- 
naires, et que Sylvie faisait longtemps bouillir, 
afin que madame Vauquer ne s'aperçût pas de cette 
dîme illégalement levée. 

— Sylvie, dit Christophe en mouillant sa pre- 
mière rôtie, M. Vautrin, qu'est un bon homme tout 
de même, a encore vu un monsieur cette nuit. Si 
madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire. 

— Vous a-t-il donné quelque chose? 

— II m'a donné cent sous pour son mois, une 
manière de me dire; Tais-toi. 



f.fi t*ÈRE GORIOT. M 

— Sauf lui et madame Couture, qui ne sont 
pas regardants, les autres voudraient nous retirer 
de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la 
main droite au jour de Tan, dit Sylvie. 

— Encore qu'est-ce qu'ils donnent! fît Christo- 
phe, une méchante pièce et de cent sous. Voilà 
depuis deux ans le père Goriot qui fait ses souliers 
lui-même. Ce grigou de Poiret se passe de cirage et 
le boirait plutôt que de le mettre à ses savates. 
Quand au gringalet d'étudiant , il me donne qua- 
rante sous. Quarante sous ne paient pas mes bros- 
ses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le mar- 
ché. Que baraque! 

— Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorgées 
de café, nos places sont encore les meilleures du 
quartier; on y vit bien. Mais à propos du gros 
M. Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque 
chose ? 

— Oui. J'ai rencontré il y a quelques jours un 
monsieur dans la rue, qui m'a dit : IN'est-ce pas chez 
vous que demeure un gros monsieur qui a des 
favoris qu'il tcinl? Moi, j'ai dit : Non, monsieur, l\ 
ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en 
a pas le temps. J'ai donc dit ça à M. Vautrin, qu' 
m'a répondu: Tu as bien fait, mon garçon! ré- 
ponds toujours comme ça. Rien n'est plus désa- 
gréable (jue de laisser connaître nos infirmités. Ça 
peut faire manquer des mariages. 

— Eh bien! à moi, au marché, l'on a voulu 
m'englauder aussi pour me foire dire si je lui voyais 



48 LE PÈRE G0B40T. 

passer sa chemise, sie farce ! Tiens, dit-elle en sin- 
terrompant, voilà dix heures quart moins qui son- 
nent au Val-de-Gràcc, et personne ne bouge. 

— Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Cou- 
lure et sa jeune personne ont été manger le bon 
Dieu à Saint-Etienne dès huit heures. Le père Go- 
riot est sorti avec un paquet. L'étudiant ne revien- 
dra qu'après son cours, à dix heures. Je les ai vus 
s'en aller, en faisant mes escaliers, que le père Go- 
riot m'a donné un coup avec ce qu'il portait qu'é- 
tait dur comme fer. Que qui fait donc, ce bonhomme- 
là? Les autres le font aller comme une toupie, 
mais c'est un brave homme tout de même , et qui 
vaut mieux qu'eux tous. 11 ne donne pas grand' 
chose* mais les dames chez lesquelles il m'envoie 
quelquefois allongent de fameux pourboires, et 
sont joliment ficelées. 

— Celles qu'il appelle ses filles, hein? elles sont 
une douzaine. 

— Je n'ai jamais été que chez deux, les mêmes 
qui sont venues ici. 

— Voilà madame qui se remue, elle va faire son 
sabbat, faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, 
Christophe, rapport au chat. 

Sylvie monta chez sa maîtresse. 

— Comment, Sylvie, voilà (h\ heures quart moins, 
vous m'avez laissé dormir comme une marmotte ! 
jimnis pareille chose n'est arrivée. 



LE PÈRE GORIOT. 49 

— C'est le brouillard , qu'est à couper au cou- 
teau. 

— Mais le déjeûner? 

— Bah ! vos pensionnaires avaient bien le dia- 
ble au corps, ils ont tous décanillé dès le patron- 
jacquctte. 

— Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Yau- 
quer, on dit le patron-minette. 

— Ah ! madame, je dirai comme vous voudrez. 
Tant il y a que vous pouvez déjeunera dix heures. 
La Michonncttc et le Poireau n'ont pas bougé. Jl 
n'y a qu'eux qui soient à la maison, et ils dorment 
comme des souches qui sont. 

— Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensem- 
ble, comme si... 

— Comme si quoi? reprit Sylvie en laissant échap- 
per un gros rire bête, les deux font la paire. 

— C'est singulier, Sylvie, comment M. Vautrin 
est-il donc rentré cette nuit après que Christophe 
a eu mis les vcrroux? 

— Bien au contraire , madame. Il a entendu 
M. Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir la 
porte. Et voilà ce que vous avez cru.... 

— Donne-moi ma camisole, et va vite voir au dé- 
jeûner. Arrange le reste du mouton avec des pom- 
mes de terre, et donne des poires cuites, de celles 
qui coûtent deux Ij&rds la pièce. 

"» 



.'►0 LIS PI iœ (loruor. 

Quelques instants après, madame Vauquer des- 
cendit au moment où son chat venait de ren- 
verser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait un 
bol de lait, et le lappait en toute hâte. 

— Mistigris! s'écria-t-elle. Le chat se sauva, puis 
revint se frotter à ses jambes. — Oui, oui, fais ton 
capon, vieux lâche! lui dit-elle. Sylvie! Sylvie! 

— Eh bien! quoi, madame? 

— Voyez donc ce qu'a bu le chat. 

— C'est la faute de cet animal de Christophe , 
à qui j'avais dit de mettre le couvert. Où est-il 
passé? Ne vous inquiétez pas, madame, ce sera le 
café du père Goriot ; je mettrai de l'eau dedans, il 
ne s'en apercevra pas. Il ne fait attention à rien, 
pas même à ce qu'il mange. 

— Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame 
Yauquer en plaçant les assiettes. 

— Est-ce qu'on sait? il fait des trafics des cinq 
cents diables. 

— J'ai trop dormi, dit madame Vauquer. 

— Mais aussi, madame est-elle fraîche comme 
une rose... 

En ce moment la sonnette se fit entendre, et 
Vautrin entra clans le salon en chantant de sa grosse 
voix : 

J'ai longtemps parccurn le monde » 
Et Von m* a vu de toute part.» 



L\ù PÈftB GOlUOl. oi 

— OIi ! oh î bonjour , maman Vauquer , dit-il 
en apercevant l'hôtesse qu'il prit galamment dans 
ses bras. 

— Allons, finissez donc. 

— Dites impertinent! reprit-il. Allons, dites-le? 
voulez-vous le dire ? Tenez, je vais mettre le cou- 
vert avec vous. Ah! je suis gentil, n'est-ce pas? 

Courtisant la brune et la blonde, 
Aimer, soupirer.... 

— Je viens de voir quelque chose de singulier. 

au hasard. 

— Quoi? dit la veuve. 

— Le père Goriot était à huit heures et demie 
rue Dauphine, chez l'orfèvre qui achète des vieux, 
couverts, des galons. 11 lui a vendu pour une bonne 
somme en vermeil, un ustensile de ménage assez 
joliment tortillé pour un homme qui n'est pas de 
la manique. 

— Bah! vraiment? 

— Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de 
mes amis qui s expatrie par les Messageries royales, 
j'ai attendu le père Goriot pour voir, histoire de 
rire. Il a remonté dans ce quartier-ci, rue des Grès, 
où il est entré dans la maison d'un usinier connu, 
nommé Gobseck, un fier drôle! capable de l'aire des 
dominos avec les os de son père , un Juif, un Arabe, 
un Grec, un Bohémien , un homme qu'on serait 
bien embarrassé de dévaliser , il met ses écus à la 
banque. 



b'2 LE PERE GORIOT. 

— Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot? 

— 11 ne fait rien , dit Vautrin , il défait. C'est 
un imbécile assez bête pour se ruiner à aimer des 
filles qui... 

— Le voilà ! dit Sylvie. 

— Christophe, cria le père Goriot, monte avec 
moi. 

Christophe suivit le père Goriot, et redescendit 
bientôt. 

— Où vas-tu? dit madame Vauquer à son do- 
mestique. 

— Faire une commission pour M. Goriot. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit M. Vautrin en 
arrachant des mains de Christophe une lettre sur 
laquelle il lut : A madame la comtesse Anaslasie de 
Resiand. Et tu vas? reprit-il en rendant la lettre à 
Christophe. 

— Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci 
qu'à madame la comtesse. 

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? dit M. Vau- 
trin en mettant la lettre au jour, un billet de ban- 
que? non. 11 entr'ouvrit l'enveloppe. — In billet 
acquitte, s'écria-t-H. Fourche! il est galant, le vieux 
roquentin. Va, vieux Lascar, dit-il en coiffant de 
sa large main Christophe qu'il fit tourner sur lui- 
même comme un dé , tu auras un bon pourboire. 

Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le lait. 



LE PÈUE G OU 101. o3 

Madame Vauquer allumait le poêle, aidée par 
M. Vautrin qui fredonnait toujours : 

J'ai longtemps parcouru le monde , 
Et l'on m'a vu de toute part. 

Quand tout fut prêt, madame Coulure et made- 
moiselle Taillefer rentrèrent. 

— D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame? 
dit madame Vauquer à madame Couture. 

— Nous venons de faire nos dévotions à Saint- 
Étienne-du-Mont ; ne devons-nous pas aller aujour- 
d'hui chez M. Taillefer? 

— Pauvre petite , elle tremble comme la feuille, 
reprit madame Couture en s'asseyant devant le 
poêle à la bouche duquel elle présenta ses souliers 
qui fumèrent. 

— Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame 
Vauquer. 

— C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu 
d'atlcndrir le cœur de -votre père, dit Vautrin en 
avançant une chaise à l'orpheline. Mais ça ne suffit 
pas. 11 vous- faudrait un ami qui se chargeât dédite 
son fait à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, 
trois millions, et qui ne vous donne pas de dot. Une 
belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci. 

— Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Aile/., 
mon chou, votre monstre de père attire le malheur 
à plaisir sur lui. 

A ces mots, les veux de Victorine se mouillèrent 



oi ll riait liomui. 

de larmes, et la veuve s'arrêta, sur un signe que 

lui fit madame Couture. 

— Si nous pouvions seulement le voir, si je pou- 
vais lui parler, lui remettre la dernière lettre de sa 
femme, reprit la veuve du commissaire ordonna- 
teur. Je n'ai jamais osé la risquer par la poste, il 
connaît mon écriture... 

— femmes innocentes, malheureuses et persécu- 
tées, s'écria M. Vautrin, en interrompant, voilà 
donc où vous en êtes? D'ici à quelques jours, je me 
mêlerai de vos affaires, et tout ira bien. 

— Oh? monsieur, dit Yictorine en jetant un re- 
gard à la fois humide et brûlant à M. Vautrin qui 
ne s'en émut pas, si vous saviez un moyen d'arri- 
ver à mon père, dites-lui bien que son affection et 
l'honneur de ma mère me sont plus précieux que 
toutes les richesses du monde. Si vous obteniez 
quelque adoucissement à sa rigueur, je prierais 
Dieu pour vous. Soyez sûr d'une reconnaissance... 

— ,Vaï longtemps parcouru le monde , chanta 
Vautrin d'une voix ironique. 

En ce moment, Goriot , mademoiselle Michon- 
neau, Poiret descendirent, attirés peut-être par l'o- 
deur du roux que faisait Sylvie pour accommoder 
les restes du mouton. A l'instant où les sept con- 
vives s'attablèrent en se souhaitant le bonjour, dix 
heures sonnèrent, l'on entendit dans la rue le pas 
de l'étudiant. 

— Ah bien! monsieur Eugène, dit Sylvie, au- 
jourd'hui vous allez déjeuner avec tout le monde 



Lfc PÙm GUMOT. Si) 

L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit au- 
près du père Goriot. 

— 11 vient de m'arriver une singulière aventure, 
dit-il en se servant abondamment du mouton, et se 
coupant un morceau de pain que madame Vauquer 
mesurait toujours à l'œil. 

— Une aventure ! dit Poiret. 

— Eh bien ! pourquoi vous en étonneriez-vous , 
vieux chapeau? dit Vautrin à Poiret. Monsieur est 
bien fait pour en avoir. 

Mademoiselle Taillefer coula timidement un re- 
gard sur le jeune étudiant. 

— Dites-nous votre aventure , demanda madame 
Vauquer. 

— Hier, j'étais au bal chez madame la vicomtesse 
de Beauséant, une cousine à moi, qui possède une 
maison magnifique, des appartements habillés de 
soie , enfin qui nous a donné une fête superbe où 
je me suis amusé comme un roi... 

— Telet, dit Vautrin en l'interrompant net. 

— Monsieur, reprit vivement Eugène, que voulez- 
vous dire? 

— Je dis iclcl, parce que les roitelets s'amusent 
beaucoup plus que les rois. 

— C'est vrai j'aimerais mieux être ce petit oi- 
seau sans souci que roi, parce que... lit Poiret 
tidénte, 

— Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la pa- 



50 LE PÈRE GORIOT. 

rôle, je danse avec une des plus belles femmes du 
bal, une comtesse ravissante , la plus délicieuse 
créature que j'aie jamais vue. Elle était coiffée avec 
des fleurs de pêcher; elle avait au côté le plus beau 
bouquet de fleurs, des fleurs naturelles qui embau- 
maient. Bah! il faudrait que vous l'eussiez vue. Jl 
est impossible de peindre une femme animée par 
la danse. Eh bien ! ce matin j'ai rencontré cette 
divine comtesse, cette femme, sur les neuf heures, 
à pied, rue des Grès. Oh! le cœur m'a battu, je 
me figurais... 

— Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un 
regard profond à l'étudiant. Bah ! elle allait sans 
doute chez le papa Gobseck, un usurier. Si jamais 
vous fouillez des cœurs de femmes à Paris, vous 
y trouverez l'usurier avant l'amant. Votre com- 
tesse se nomme Anastasie de Restaud, et demeure 
rue du Helder. 

A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin. 
Le père Goriot leva brusquement la tète, et jeta sur 
les deux interlocuteurs un regard lumineux, plein 
d'inquiétude, qui surprit les pensionnaires. 

— Christophe arrivera trop tard. Elle y aura donc 
été, s'écria douloureusement Goriot. 

— J'ai deviné dit Vautrin en se penchant à l'o- 
reille de madame Vauquer. 

Goriot mangeait machinalement et sans savoir 
ce qu'il mangeait , jamais il n'avait semblé plus stu- 
pide ni plus absorbé qu'il l'était en ce moment. 



LE PÈKE GORIOT. 37 

— Qui diable, monsieur Vautrin , a pu vous dire 
son nom? demanda Eugène. 

— Ah! ah! voilà! répondit Vautrin. Le père 
Goriot le savait bien , lui ! pourquoi ne le saurais- 
je pas? 

— Monsieur Goriot! s'écria l'étudiant. 

— Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle était donc 
bien belle hier? 

— Qui? 

— Madame de Desiaud. 

— Voyez-vous le vieux grigou , dit madame Vau- 
quer à Vautrin, comme ses yeux s'allument. 

— 11 l'entretiendrait donc ! dit à voix basse ma- 
demoiselle Michonneau à l'étudiant. 

— Oh! oui, elle élait furieusement belle, reprit 
Eugène que le père Goriot regardait avidement. Si 
madame de Beauséant n'avait pas été là , ma divine 
comtesse eût été la reine du bal : les jeunes gens 
n'avaient d'yeux que pour elle , j'étais le douzième 
inscrit sur sa liste, elle dansait toutes les contre- 
danses. Les autres femmes enrageaient. Si une 
créature a été heureuse hier, c'était bien elle. On 
a bien raison de dire qu'il n'y a rien de plus beau 
que frégate à la voile, cheval au galop et femme 
qui danse. 

— Hier, en haut de la roue, chez une duchesse, 
dit Vautrin, ce matin en bas de l'échelle , chez un 



o8 LE PÈttE UtilllOï. 

escompteur : voilà les Parisiennes ! Si leurs maris 
ne peuvent entretenir leur luxe effréné , elles se 
vendent. Si elles ne savent pas se vendre, elles 
évenlreraient leurs mères pour y chercher de quoi 
briller. Enfin elles font les cent mille coups! 
Connu , connu ! 

Le visage du père Goriot, qui s'était allumé 
comme le soleil d'un beau jour en entendant l'étu- 
diant, devint sombre à cette cruelle observation de 
Vautrin. 

— Eh bien ! dit madame Yauquer, où donc est 
votre aventure? Lui avez- vous parlé? lui avez- 
vous demandé si elle venait apprendre le droit? 

— Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencon- 
trer une des plus jolies femmes de Paris rue des 
Grès, à neuf heures, une lemme qui a dû rentrer 
du bal à deux heures du matin, n'est-ce pas singu- 
lier? 11 n'y a que Paris pour ces aventures-là. 

— Bah ! il y en a de bien plus drôles , s'écria 
Yautrin. 

Mademoiselle Taillefer avait à peine écouté, tant 
elle était préoccupée par la tentative qu'elle allait 
faire. Madame Couture lui fit signe de se lever pour 
venir s'habiller. Quand les deux dames sortirent , 
le père Goriot les imita. 

— Eh bien! l'avez-vous vu? dit madame Yau- 
quer à Yautrin et à ses autres pensionnaires. II 
est clair qu'il s'est ruiné pour ces lemmes-là. 

— Jamais on ne nie fera croire, s'écria l'étudiant, 



FF. lȔ:RE GORIOT. 50 

que la belle comtesse de Resiaud appartienne au 
père Goriot. 

— Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous 
ne tenons pas à vous le faire croire. Vous êtes en- 
core trop jeune pour bien connaître Paris , vous 
saurez plus tard qu'il s'y rencontre ce que nous 
nommons des hommes à passions... 

Aces mots, mademoiselle Michonneau regarda 
Vautrin d'un air intelligent. Vous eussiez dit un 
cheval de régiment entendant le son de la trom- 
pette. 

— Ah î ah ! fit Vautrin en s'interrompant pour 
lui jeter un regard profond , que nous n'avons néU 
nos petites passions, nous? 

La vieille fille baissa les yeux comme une reli- 
gieuse qui voit des statues. 

— Eh bien! reprit-il, ces gens-là chaussent une 
idée et n'en démordent pas. Ils n'ont soif que d'une 
certaine eau prise à certaine fontaine, et sou- 
vent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs 
femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur âme au 
diable. Pour Lea uns, cette fontaine est le jeu , la 
bourse , une collection de tableaux eu d'insectes, 
la musique; pour d'autres, c'est une femme qu| 
sait leur cuisiner des friandises. A ceux-là, vous 
leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en 
moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur 
passion. Souvent cette femme ne les aime pas du 
tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bri- 
bes de satisfactions; eh bien! mes farceurs ne se 



60 LE PÈRE OORIOT. 

lassent pas, et mettraient leur dernière couverture 
au Mont-de-Piété pour lui apporter leur dernier écu. 
Le père Goriot est un de ces gens-là. La comtesse 
l'exploite parce qu'il est discret, et voilà le beau 
monde! Le pauvre bonhomme ne pense qu'à elle. 
Hors de sa passion, vous le voyez, c'est une bête 
brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage étin- 
celle comme un diamant. Il n'est pas difficile de de- 
viner ce secret-là. 11 a porté ce matin du vermeil à 
la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, 
rue des Grès. Suivez bien ! En revenant, il a en- 
voyé chez la comtesse de Restaud ce niais de Chri- 
stophe qui nous a montré l'adresse de la lettre dans 
laquelle était un billet acquitté. Il est clair que si la 
comtesse allait aussi chez le vieil escompteur, il y 
avait urgence. Le père Goriot a galamment financé 
pour elle. Il ne faut pas coudre deux idées pour 
voir clair là-dedans. Cela vous prouve, mon jeune 
étudiant , que , pendant que votre comtesse riait, 
dansait, faisait ses singeries, balançait ses fleurs 
de pécher , et pinçait sa robe, elle était dans ses 
petits souliers , comme on dit, en pensant à ses 
lettres de change protestées , ou à celles de son 
amant. 

— Yous me donnez une furieuse envie de savoir 
la vérité. J'irai demain chez madame de Restaud , 
s'écria Eugène. 

— Oui , dit Poiret , il faut aller demain chez ma- 
dame de Restaud. 

— Vous y trouverez peut-être le bonhomme Go- 



LE PÈRE GORIOT. CI 

riot, qui viendra toucher le montant de ses galan- 
teries. 

— Mais , dit Eugène avec un air dé dégoût , votre 
Paris est donc un bourbier. 

— Et un drôle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux 
qui s'y crottent en voiture sont d'honnêtes gens , 
ceux qui s'y crottent à pied sont des fripons. Ayez 
le malheur d'y décrocher n'importe quoi , vous êtes 
montré sur la place du Palais-de-Justice comme une 
curiosité. Volez un million , vous êtes marqué dans 
les salons comme une vertu. Vous payez trente mil- 
lions à la Gendarmerie et à la Justice pour mainte- 
nir celte morale-là. Joli. 

— Comment, s'écria madame Vauquer, le père 
Goriot aurait fondu son déjeuner de vermeil? 

— N'y avait-il pas deux tourterelles sur le cou- 
vercle? dit Eugène. 

— C'est bien cela. 

— 11 y tenait donc beaucoup? il a pleuré quand 
il a eu pétri l'ccuelle et le plat. Je l'ai vu par ha- 
sard. 

— 11 y tenait comme à sa vie, répondit la veuve. 

— Voyez-vous le bonhomme , combien il est pas- 
sionné, s'écria Vautrin. Cette femme-là sait lui 
chatouiller l'àmc. 

L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quel- 

G 



tiï FF. PÈttE GORIOT. 

ques instants après madame Coulure et Victorine 
montèrent dans un fiacre que Sylvie avait été leur 
chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle Mi- 
chonneau , et tous deux allèrent se promener au 
Jardin-des-Plantcs , pendant les deux belles heures 
de la journée. 

— Eh bien! les voilà donc quasiment mariés , dit 
la grosse Sylvie. Ils sortent ensemble aujourd'hui 
pour la première fois. Ils sont tous deux si secs 
que , s'ils se cognent, ils feront feu comme un bri- 
quet. 

— Gare au châle de mademoiselle Michonneau , 
dit en riant madame Vauquer, il prendra comme 
de l'amadou. 

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il 
vit , à la lueur de deux lampes fumeuses , Victorine 
dont les yeux étaient rouges. Madame Vauquer 
écoutait le récit de la visite infructueuse faite à 
M. Taillefer pendant la matinée. Ennuyé de rece- 
voir sa fille et cette vieille femme, M. Taillefer les 
avait laissées parvenir jusqu'à lui pour s'expliquer 
avec elles. 

— Ma chère dame, disait madame Couture à ma- 
dame Vauquer, figurez-vous qu'il n'a pas même 
fait asseoir Victorine, qu'est restée constamment 
debout. À moi, il m'a dit, sans se mettre en colère, 
lout froidement, de nous épargner la peine de ve- 
nir chez lui; que mademoiselle, sans dire sa fille, 
se nuisait dans son esprit en l'importunant (une 
fois par an , le monstre ! ) ; que la mère de Victorine 



LE PÈUE G011IOT. t)3 

étant sans fortune, elle n'avait rien à prétendre; 
enfin les ehoses les plus dures, qui ont fait fondre 
en larmes cette pauvre petite. Elle s'est jetée alors à 
ses pieds , et lui a dit avec courage qu'elle n'insis- 
tait autant que pour sa mère, qu'elle obéirait à ses 
volontés sans murmure ; mais qu'elle le suppliait de 
lire le testament de la pauvre défunte. Elle a pris la 
lettre et la lui a présentée en disant les plus belles 
choses du monde et les mieux senties. Je ne sais 
pas où elle a été les prendre, Dieu les lui dictait, 
car la pauvre enfant était si bien inspirée qu'en 
l'entendant, moi, je pleurais comme une bête. Sa- 
vez-vous ce que faisait cette horreur d'homme? il se 
coupait les ongles , il a pris cette lettre que la pau- 
vre madame Taillefer avait trempée de larmes, et 
l'a jetée sur la cheminée en disant: C'est bon. 11 a 
voulu relever sa fille qui lui prenait les mains poul- 
ies lui baiser, mais il les a retirées. Est-ce pas une 
scélératesse? Son grand dadais de fils est entré, 
sans saluer sa sœur. 

— C'est donc des monstres? dit le père Goriot. 

— Et puis, dit madame Couture sans faire atten- 
tion à l'exclamation du bonhomme, le père et le 
iils s'en sont allés en me saluant et me priant do 
les excuser, ils avaient des affaires pressantes. 
Voilà notre visite. Au moins il a vu sa fille. Je ne 
sais pas comment il peut la renier, elle lui res- 
semble comme deux gouttes d'eau. 

Les pensionnaires , internes et externes , arrivè- 
rent les uns après les autres, en se souhaitant mu- 



tii LE rÈUE GORIOT. 

tuellement le bonjour, et se disant de ces riens qui 
constituent, chez certaines classes parisiennes, un 
esprit drolatique dans lequel la bêtise entre comme 
élément principal et dont le mérite consiste parti- 
culièrement dans le geste ou dans la prononciation. 
Cette espèce d'argot varie continuellement. La plai- 
santerie qui en est le principe n'a jamais un mois 
d'existence. Un événement politique , un procès en 
cour d'assises , une chanson des rues , les farces 
d'un acteur, tout sert à entretenir ce jeu d'esprit 
qui consiste surtout à prendre les idées et les mots 
comme des volants, et à se les renvoyer sur des 
raquettes. La récente invention du Diorama, qui 
portait l'illusion de l'optique à un plus haut degré 
que les Panoramas, avait amené dans quelques 
ateliers de peinture la plaisanterie de parler en 
rama, espèce de charge qu'un jeune peintre , habi- 
tué de la pension Vauquer , y avait inoculée. 

— Eh bien! monsieurre Poiret, dit l'employé au 
Muséum , comment va cette petite santérama? Puis, 
sans attendre sa réponse : Mesdames , vous avez du 
chagrin, dit-il à madame Couture et àVictorine. 

— Allons-nous dinaire ? s'écria Horace Bianchon, 
un étudiant en médecine assez lié avec Rastignac , 
ma petite estomac est descendue itsque ad talones, 

— 11 lait un fameux froitorama ! dit Vautrin. 
Dérangez-vous donc, père Goriot! Que diable! 
votre pied prend toute la gueule du poêle. 

— Illustre monsieur Vautrin , dit Bianchon , 



» 



LE PÈRE GORIOT. 63 

pourquoi dites-vous frohorama? il y a une faute, 
c'est froiclorama. 

— Non , dit l'employé du Muséum , c'est froilo* 
rama , par la règle j'ai froid aux pieds. 

— Ah! ah! 

— Voici son excellence le marquis de Rastignae, 
docteur en droit-travers , s'écria Bianchon en sai- 
sissant Eugène par le cou et le serrant de manière 
à l'étouffer. Ohé , les autres , ohé ! 

Mademoiselle Michonneau entra doucement, sa- 
lua les convives sans rien dire, et s'alla placer près 
des trois femmes. 

— Elle me fait toujours grelotter cette vieille 
chauve-souris, dit à voix basse Bianchon à Vautrin 
en montrant mademoiselle Michonneau. Moi qui 
étudie le système de Gai!, je lui trouve les bosses 
de Judas. 

— Monsieur l'a connu, dit Vautrin. 

— Qui ne l'a pas rencontré, répondit Bianchon. 
Ma parole d'honneur, celle vieille fille blanche me 
fait l'effet de ces longs vers qui finissent par ronger 
une poutre. 

— Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le qua- 
dragénaire en peignani ses favoris. 

Et rose , clic a vécu ce que vivent 1rs roses , 
L'espace d'un malin. 

— Ah! ah! voici une fameuse soupeau rama , 

6, 



tiO LE PÈRE GORIOT. 

dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant 
respectueusement le potage. 

— Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Yau- 
quer, c'est une soupe aux choux. 

Tous les jeunes gens éclatèrent de rire. 

— Enfoncé, Poiret! 

— Poirrr rrette enfoncé ! 

— Marquez deux points à maman Vauquer, dit 
Vautrin. 

— Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard 
de ce matin ? dit l'employé. 

— C'était, dit Bîancîion, un brouillard frénéti- 
que et sans exemple , un brouillard lugubre, mé- 
lancolique, vert, poussif, un brouillard Goriot. 

— Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y 
voyait goutte. 

— Hé, milord Gàoriotle , il être questionne dé 
veaus. 

Assis au bas bout de la table, près de la porte 
par laquelle on servait, le père Goriot leva la tête 
en flairant un morceau de pain qu'il avait sous sa 
serviette, par une vieille habitude commerciale qui 
leparaissait quelquefois. 

— lié bien! lui cria aigrement madame Vau- 
quer d'une voix qui domina le bruit des cuillers, 



LE PÈRE (J0K10T. b7 

des assiettes et des voix , est-ce que vous ne trou- 
vez pas le pain bon? 

— Au contraire, madame, répondit-il, il est fait 
avec de la farine d'Étampes, première qualité. 

— A quoi voyez- vous cela? lui dit Eugène. 

— A la blancheur, au goût. 

— Au goût du nez, puisque vous le sentez, dit 
madame Yauquer. Vous devenez si économe que 
vous finirez par trouver le moyen de vous nourrir 
en humant l'air de la cuisine. 

— Prenez alors un brevet d'invention, cria rem- 
ployé au Muséum, vous ferez une belle fortune. 

— Laissez donc, il fait ça pour nous persuader 
qu'il a été vermicellier, dit le peintre. 

— Voire nez est donc une cornue , demanda 
encore l'employé au Muséum. 

— Cor quoi? fit Bianchon. 

— Co! nouille. 

— Cor-nenmse 

— Cor-naline. 

— Cor-niche. 

— Cor-nichon. 

— Cor-beau. 
— - Cor-nac, 



08 LE PÈllE (JOR10I. 

— Cor-norama. 

Ces huit réponses partirent de tous les côtés de 
la salle avec la rapidité d'un feu de file , et prêtè- 
rent d'autant plus à rire, que le pauvre père Goriot 
regardait les convives d'un air niais, comme un 
homme qui tâche de comprendre une langue 
étrangère. 

f — Cor ? dit-il à Vautrin qui se trouvait près de lui. 

— Cor aux pieds , mon vieux , dit Vautrin en 
enfonçant le chapeau du père Goriot par une tape 
qu'il lui appliqua sur la tète, et qui le lui fit des- 
cendre jusque sur les yeux. 

Le pauvre vieillard , stupéfait de cette brusque 
attaque, resta pendant un moment immobile. Chris- 
tophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant 
qu'il avait fini sa soupe, en sorte que quand Goriot, 
après avoir relevé son chapeau, prit sa cuiller , il 
frappa sur la table. Tous les convives éclatèrent de 
rire. 

— Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un mau- 
vais plaisant, et si vous vous permettez encore de 
me donner de pareils renfoncements... 

— Eh bien! quoi, papa? dit Vautrin en l'inter- 
rompant. 

— Eh bien! vous paierez cela bien cher quelque 
jour... 

— En enfer, pas vrai? dit le peintre; dans 



LL PÈRE GORIOT. 00 

ce petit coin noir où l'on met les enfants mé- 
chants. 

— Eh bien ! mademoiselle, dit Vautrin à Victo- 
rine, vous ne mangez pas. Le papa s'est donc 
montré récalcitrant? 

— Une horreur, dit madame Coulure. 

— Il faut le mettre à la raison, dit Vautrin. 

— Mais, dit Bianchon, qui se trouvait assez près 
de Rastignac, mademoiselle pourrait intenter un 
procès sur la question des aliments, puisqu'elle 
ne mange pas. Eh, eh, voyez donc comme le père 
Goriot examine mademoiselle Victorine. 

Le vieillard oubliait de manger pour contem- 
pler la pauvre jeune fille dans les traits de laquelle 
éclatait une douleur vraie, la douleur de l'enfant 
méconnu qui aime son père. 

— Mon cher, lui dit Eugène à voix basse , nous 
nous sommes trompés sur le père Goriot. Ce n'est 
ni un imbécile ni un homme sans nerf. Applique - 
lui ton système de Gall, et dis-moi ce que tu en 
penseras. Je lui ai vu cetlc nuit tordre un plat de 
vermeil, connue si c'eut été de la cire, et dans ce 
moment l'air de son visage trahit des Sentiments 
extraordinaires. Sa vie me parait être trop mysté- 
rieuse pour ne pas valoir la peine d'être étu- 
diée. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne plai- 
sante pas. 

— Cet homme est un fait médical, dit Bianchon, 
d'accord; s'il veut, je le dissèque. 



70 LE PËKE GORIOT. 

— Non, tâte-lui la te le. 

— Ah bien! sa bêtise est peut-être contagieuse. 

Le lendemain, Rastignac s'habilla fort élégam- 
ment, et s'en alla, vers trois heures de l'après- 
midi, chez madame de Restaud, en se livrant pen- 
dant la route à ces espérances étourdiment folles 
qui rendent la vie des jeunes gens si belle d'émo- 
tions ; ils ne calculent alors ni les obstacles ni les 
dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur 
existence par le seul jeu de leur imagination , et 
se font malheureux ou tristes par le renversement 
de projets qui ne vivaient encore que dans leurs 
désirs effrénés ; s'ils n'étaient pas ignorants et ti- 
mides, le monde social serait impossible. Eugène 
marchait avec mille précautions pour ne se point 
crotter, mais il marchait en pensant à ce qu'il dirait 
à madame de Restaud ; il s'approvisionnait d'es- 
prit, il inventait les reparties d'une conversation 
imaginaire, il préparait ses mots fins, ses phrases 
à la Talleyrand , en supposant de petites circon- 
stances favorables à la déclaration sur laquelle il fon- 
dait son avenir. Il se crotta, l'étudiant! il fut forcé 
de faire cirer ses bottes et brosser son pantalon au 
Palais-Royal. — « Si j'étais riche, se dit-il en chan- 
geant une pièce de trente sous qu'il avait prise 
en cas de malheur, j'aurais été en voiture , j'aurais 
pu penser à mon aise. Et enfin il arriva rue du 
Helder et demanda la comtesse de Restaud. Avec 
la rage froide d'un homme sûr de triompher un 
jour, il reçut le coup d'œil méprisant des gens qui 
l'avaient vu traversant la cour à pied , sans avoir 



u: t'i:hi: coriot. 7t 

entendu le bruit d'une voiture à la porte. Ce coup 

d'œil lui fut d'autant plus sensible qu'il avait déjà 
compris son infériorité en entrant dans cette cour, 
où piaffait un beau cheval richement attelé à l'un 
de ces cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une 
existence dissipatrice, et sous-entendent l'habitude 
de toutes les félicités parisiennes. 11 se mit, à lui 
tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts 
dans son cerveau et qu'il comptait trouver pleins 
d'esprits se fermèrent , il devint stupide. En atten- 
dant la réponse de la comtesse , à laquelle un valet 
de chambre allait porter les noms du visiteur, Eu- 
gène se posa sur un seul pied devant une croisée 
de l'antichambre, s'appuya le coude sur une espa- 
gnolette, et regarda machinalement dans la cour. 
Jl trouvait le temps long, et il s'en serait allé s'il 
n'avait pas été doué de cette ténacité méridionale 
qui enfante des prodiges quand elle va en ligne 
droite. 

-- Monsieur, dit le valet de chambre , madame 
esi dans son boudoir et fort occupée, elle ne m'a 
pas répondu; mais si monsieur veut passer au sa- 
lon, il y a déjà quelqu'un. 

Tout en admirant L'épouvantable pouvoir de ces 
gens qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs 
maîtres, Raslignac ouvrit délibérément la porte par 
laquelle était sorti le valet de chambre, afin sans 
doute de faire croire à ces insolents valets qu'il 
connaissait les êtres de la maison; il déboucha l'on 
élourdiment dans une pièce où se trouvaient «les 



72 LE PÈRE GORIOT. 

lampes, des buffets, un appareil à chauffer des 
serviettes pour le bain, et qui menait à la fois dans 
un corridor obscur et dans un escalier dérobé. Les 
rires étouffés qu'il entendit dans l'antichambre 
mirent le comble à sa confusion. 

— Monsieur, lui dit le valet de chambre avec ce 
iaux respect qui semble être une raillerie déplus, 
le salon est par ici. 

Eugène revint sur ses pas avec une telle préci- 
pitation qu'il se heurta contre une baignoire, mais 
il retint assez heureusement son chapeau pour l'em- 
pêcher de tomber dans le bain. En ce moment, 
une porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé 
par une petite lampe , Rastignac y entendit à la fois 
la voix de madame de Rcstaud, celle du père Go- 
riot et le bruit d'un baiser. 11 rentra dans la salle 
à manger, la traversa, suivit le valet de chambre, 
et rentra dans un premier salon où il resta posé de- 
vant la fenêtre , en s* apercevant qu'elle avait vue 
sur la cour. 11 voulait voir si ce père Goriot était 
bien réellement son père Goriot. Le cœur lui bat- 
tait étrangement, il se souvenait des épouvantables 
réflexions de Vautrin. Le valet de chambre atten- 
dait Eugène à la porte du salon, mais il en sortit 
tout à coup un élégant jeune homme , qui dit impa- 
tiemment : Je m'en vais , Maurice. Vous direz à 
madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une 
demi-heure. Puis, cet impertinent, qui sans doute 
avait droit de l'être, chantonna quelque roulade 
italienne en se dirigeant vers la fenêtre où station* 



LE PÈRE GOBIOT. 75 

nait Eugène, autant pour voir ia figure de l'étu- 
diant que pour regarder dans la cour. 

— Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre 
encore un instant , madame a fini , dit Maurice en 
retournant à l'antichambre. 

En ce moment , le père Goriot débouchait près 
de la porte cochère par la sortie du petit escalier. 
Le bonhomme lirait son parapluie et se disposait à 
le déployer, sans faire attention que la grande porte 
était ouverte pour donner passage à un jeune hom- 
me décoré qui conduisait un tilbury. Le père Goriot 
n'eut que le temps de se jeter en arrière pour n'être 
pas écrasé. Le taffetas du parapluie avait effrayé le 
cheval , qui fit un léger écart en se précipitant vers 
le perron. Ce jeune homme détourna la tête d'un 
air de colère, regarda le père Goriot, et lui fit, 
avant qu'il ne sortît, un salut qui peignait la consi- 
dération forcée que l'on accorde aux usuriers dont 
on a besoin , ou ce respect nécessaire exigé par un 
homme taré, mais dont on rougit plus tard. Le peu* 
Goriot répondit par un petit salut amical, plein de 
bonhomie. Ces événements se passèrent avec la rapi- 
dité de l'éclair. Trop attentif pour s'apercevoir qu'il 
n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup la voix 
de la comtesse. 

—Ah! Maxime, vous vous en alliez ! «lit-elle avec 
un ton de reproche où se mêlait un peu de dépit. 

La comtesse n'avait pas fait attention à rentrée 
du tilbury. Rastignac se retourna brusquement et 



74 ï.E PERE f.ORIOT. 

vit la comtesse coquettement vêtue d'un peignoir 
en cachemire blanc, à nœuds roses, coiffée négli- 
gemment , comme le sont les femmes de Paris au 
matin ; elle embaumait, elle avait sans doute pris un 
bain, et sa beauté, pour ainsi dire, assouplie, en 
semblait plus voluptueuse ; ses yeux étaient humi- 
des. L'œil des jeunes gens sait tout voir; leurs es- 
prits s'unissent aux rayonnements de la femme 
comme une plante aspire dans l'air des substances 
qui lui sont propres. Eugène sentit donc la fraî- 
cheur épanouie des mains de cette femme sans 
avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à travers le ca- 
chemire , les teintes rosées du corsage que le pei- 
gnoir, légèrement entrouvert, laissait parfois à nu, 
et sur lequel son regard s'étalait. Les ressources 
du buse étaient inutiles à la comtesse , la ceinture 
marquait seule sa taille flexible , son cou invitait à 
l'amour, ses pieds étaient jolis dans ses pantoufles. 
Quand Maxime prit cette main pour la baiser, Eu- 
gène aperçut alors Maxime , et la comtesse aperçut 
Eugène. 

— Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac! dit- 
elle, je suis bien aise de vous voir... d'un air au- 
quel savent obéir les gens d'esprit. 

D'ailleurs Maxime regardait alternativement Eu- 
gène et la comtesse d'une manière assez signifi- 
cative pour faire décamper l'intrus. —Ah ça ! ma 
chère, j'espère que tu vas me mettre ce petit drôle 
à la porte ! Cette phrase était une traduction claire 
ot intelligible des regards du jeune homme imper- 



LE PÈRE UOIUO'J . 73 

tinemment fier que la comtesse Anastasie avait nom- 
mé Maxime, et dont elle consultait le visage de 
cette intention soumise qui dit tous les secrets 
d'une femme sans qu'elle s'en doute. — Rastignac 
se sentit une haine violente pour ce jeune homme. 
D'abord les beaux cheveux blonds et bien frisés 
de Maxime lui apprirent combien les siens étaient 
horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et 
propres, tandis que les siennes, malgré le soin 
qu'il avait pris en marchant, s'étaient empreintes 
d'une légère teinte de boue. Enfin Maxime portait 
une redingote qui lui serrait élégamment la taille et 
le faisait ressembler à une jolie femme, tandis 
qu'Eugène avait à dix heures et demie un habit 
noir ! Le spirituel enfant de la Charente sentit la 
supériorité que la mise donnait à ce dandy, mince et 
grand , à l'œil clair, à teint pale, un de ces hom- 
mes capables de ruiner des orphelins. Sans 
attendre la réponse d'Eugène, madame dcRestaud 
se sauva comme à tire d'ailes dans l'autre salon , en 
laissant fiotler les pans de son peignoir qui se rou- 
laient et se déroulaient de manière à lui donner 
l'apparence d'un papillon. Maxime la suivit. Eu- 
gène furieux suivit Maxime et la comtesse. Ces 
trois personnages se trouvèrent donc en présence, 
à la hauteur de la cheminée , au milieu du grand 
salon. L'étudiant savait bien qu'il allait gêner cet 
odieux Maxime; mais, au risque de déplaire à ma- 
dame de Restaud, il voulut gêner le dandy. Tout à 
coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme 
au bal de madame de Beauséant, il devina ee qu'é- 
tait Maxime pour madame de Restaud; et avec 



76 LE l'ÈllE GOIUOT. 

celte audace juvénile qui fait commettre de grandes 
sottises ou obtenir de grands succès, il se dit: voilà 
mon rival, je veux triompher de lui. L'imprudent! il 
ignorait que le comte Maxime de Trailles se laissait 
insulter, tirait le premier, et tuait son homme. Eu- 
gène était un adroit chasseur, mais il n'avait pas en- 
core abattu vingt poupées sur vingt-deux dans un 
tir. Le jeune comte se jeta dans une bergère au coin 
du feu , prit les pincettes , et fouilla le foyer par un 
mouvement si violent, si grimaud , que le beau vi- 
sage d'Anastasie se chagrina soudain. La jeune 
femme se tourna vers Eugène , et lui lança un de 
ces regards froidement interrogatifs qui disent si 
bien : Pourquoi ne vous en allez-vous pas ? que les 
gens bien élevés savent aussitôt faire de ces phra- 
ses qu'il faudrait appeler des phrases de sortie. 

Eugène prit un air agréable et dit : — Madame, 
j'avais hâte de vous voir pour... 

II s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le mon- 
sieur qui conduisait le tilbury se montra soudain , 
sans chapeau, ne salua pas la comtesse, regarda 
soucieu sèment Eugène, et tendit la main à Maxime, 
en lui disant : « Bonjour, » avec une expression fra- 
ternelle qui surprit singulièrement Eugène, car les 
jeunes gens de province ignorent combien est douce 
la vie à trois. 

— Monsieur de Rcstaud , dit la comtesse à l'étu- 
diant en lui montrant son mari. — Eugène s'inclina 
profondément. — Monsieur, dit-elle en continuant 
et en présentant Eugène au comte de Restaud , est 



LE PÈRE GORIOT. 77 

monsieur Eugène de Rastignac, parent de madame 
la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac, et que 
j'ai eu le plaisir de rencontrer à son dernier bal. 

Parent de madame ta vicomtesse de Beauséant par 
les Marcillac ! Ces mots , que la comtesse prononça 
presque emphatiquement, par suite de l'espèce 
d'orgueil qu'éprouve une maîtresse de maison à 
prouver qu'elle n'a chez elle que des gens de dis- 
tinction , furent d'un effet magique. Le comte quitta 
son air froidement cérémonieux et prit les mains 
de l'étudiant. 

Enchanté, dit-il, monsieur de pouvoir faire voire 
connaissance. 

Le comte Maxime de ïrailles lui-même jeta sur 
Eugène un regard inquiet et quitta tout à coup son 
air impertinent. Ce coup de baguette, du à la puis- 
sante intervention d'un nom, ouvrit trente cases 
dans le cerveau du méridional, et lui rendit l'esprit 
(ju'il avait préparé. Ce fut une lumière qui lui fît voir 
clair dans l'atmosphère de la haute société pari- 
sienne , encore ténébreuse pour lui. La Maison- Vau- 
quer, le père Goriot étaient alors bien loin de sa 
pensée. 

— Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte 
de Restaud à Eugène. 

— Oui, monsieur, répondit-il. Mais mon grand- 
oncle, le chevalier de Rastignac, a épousé l'héri- 
tière de la famille de Marcillac. Il n'a eu qu'une (ille, 

7. 



78 LE PERE GOlilOl . 

qui a épousé le maréchal de Clarimbault , aïeul ma- 
ternel de madame de Beauséant. Nous sommes la 
branche cadette , branche d'autant plus pauvre, que 
mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au 
service du roi. Le gouvernement révolutionnaire 
n'a pas voulu admettre nos créances dans la liquida- 
lion qu'il a faite de la compagnie des Indes. 

— Monsieur votre grand-oncle ne commandait- 
il pas le Vengeur avant 4789? 

— Précisément. 

— Alors, il a connu mon grand-père, qui com- 
mandait le Warwick, 

Maxime haussa légèrement les épaules en regar- 
dant madame de Kestaud, et eut l'air de lui dire : 
S'il se met à causer marine avec celui-là , nous som- 
mes perdus. Anastasie comprit le regard de M. de 
Trailles. Avec celle admirable puissance que pos- 
sèdent les femmes, elle se mit à sourire en disant : 
Venez, Maxime. J'ai quelque chose à vous deman- 
der. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de 
conserve sur le Warwick et sur le Vengeur. Elle se 
leva, fit un signe plein de traîtrise railleuse à 
Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A 
peine ce couple morganatique, jolie expression al- 
lemande qui n'a pas son équivalent en français, 
avait-il atteint la porte, que le comte interrompit sa 
conversation avec Eugène. 

— Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il 
avec humeur. Vous savez bien que... 



LL PÈRE GORlOl. 7ï> 

— Je reviens , je reviens , dit-elle en l'interrom- 
pant. Il ne me faut qu'un moment pour dire à 
Maxime ce dont je veux le charger. En effet, elle 
revint promptement. 

Comme toutes les femmes qui , forcées d'obser- 
ver le caractère de leurs maris pour pouvoir se con- 
duire à leur fantaisie , savent reconnaître jusqu'où 
elles peuvent aller afin de ne pas perdre une con- 
fiance précieuse , et qui alors ne les choquent jamais 
dans les petites choses de la vie , la comtesse avait 
vu d'après les inflexions de la voix du comte qu'il 
n'y aurait aucune sécurité à rester dans le boudoir. 
Ces contre-temps étaient dus à Eugène. Aussi la 
comtesse le montra-t-elle d'un air et par un geste 
pleins de dépit à M. de Trailles , qui dit fort épi- 
grammatiquement à M. de Restaud , à sa femme et à 
Eugène: — Écoutez, vous êtes en affaires, je ne 
veux pas vous gêner, adieu. Il se sauva. 

— • Reste donc, Maxime, cria le comte. 

—-Venez dîner, dit la comtesse qui , laissant en- 
core une fois Eugène et le comte , suivit Maxime 
dans le premier salon, où ils reitèrent assez de 
temps ensemble pour croire que M. de Restaud con- 
gédierait Eugène. 

Rastignac les entendait tour à tour éclatant de 
rire, causant, se taisant; mais le malicieux étudiant 
faisait de l'esprit avec M. de Restaud, le flattait ou 
l'embarquait dans des discussions, afin de revoir la 
comtesse et de savoir quelles étaient ses relations 



80 LE PÈRE GORIOT. 

avec le père Goriot. Cette femme, évidemment ai- 
mée de Maxime, cette femme, maîtresse de son 
mari , liée secrètement au vieux vermicellier, lui 
semblait tout un mystère. II voulait pénétrer ce mys- 
tère , espérant ainsi pouvoir régner en souverain 
sur cette femme si éminemment parisienne. 

— Anastasie ! dit le comte en appelant de nou- 
veau sa femme. 

— Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune 
homme, il faut se résigner. A ce soir... 

— J'espère, Nasie , lui dit-il à l'oreille, que 
vous consignerez ce petit jeune homme dont les 
yeux s'allumaient comme des charbons quand votre 
peignoir s'entrouvrait; il vous ferait des déclara- 
tions, vous compromettrait , et vous me forceriez 
à le tuer. 

— Ètcs-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits 
étudiants ne sont-ils pas au contraire d'excellents 
paratonnerres? Je le ferai, certes, prendre en 
grippe àRestaud. 

Maxime éclata de rire, et sortit suivi de la com- 
tesse qui se mit à la fenêtre pour le voir monter en 
voiture, faire piaffer son cheval et agiter son fouet; 
elle ne revint que quand la grande porte fut fer- 
mée. 

— Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, 
ma chère, la terre où demeure la famille de monsieur 
n'est pas loin deVerleuil, sur la Charente. Le grand- 



LE PÈRE GORIOT. SI 

oncle de monsieur et mon grand-père se connais- 
saient, 

— Enchantée d'être en pays de connaissance, dit 
la comtesse distraite. 

— Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse 
Eugène. 

— Comment? dit-elle vivement. 

— Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir 
de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte 
à porte dans la même pension, le père Goriot. 

A ce nom enjolivé du mot père , le comte, qui ti- 
sonnait, jeta les pincettes dans le l'eu, comme si elles 
lui eussent brûle les mains, et se leva. 

— Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Go- 
riot, s'écria-t-il. 

La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience 
de son mari, puis elle rougit , et fut évidemment 
embarrassée, car elle répondit d'une voix qu'elle 
voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dé- 
gagé: 11 est impossible de connaître quelqu'un que 
nous aimions mieux... Elle s'interrompit, regarda 
son piano, comme s'il se réveillait en elle une fan- 
taisie, et dit: — Aimez-vous la musique, monsieur? 

— Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et 
bêtifié par l'idée confuse qu'il eut d'avoir commis 
quelque lourde sottise. 

— Chantez-vous , s'écria-l-clle en s'en allant à 



82 LE PÉRli GORIOT. 

son piano dont elle attaqua vivement toutes les tou- 
ches en les remuant depuis l'ut d'en bas jusqu'au 
fa d'en haut. Rrrrah! 

— Non, madame. 

Le comte de Restaud se promenait de long en 
large. 

— C'est dommage, vous vous êtes privé d'un 
grand moyen de succès. — Ca-a-ro , ca-a-ro } ca-a- 
a-a-ro, nondu-bita-re, chanta la comtesse. 

En prononçant le nom du père Goriot, Eugène 
avait donné un coup de baguette magique, mais dont 
l'effet était l'inverse de celui qu'avaient frappé ces 
mots: parent de madame de Beauséant. 11 se trou- 
vait dans la situation d'un homme introduit par fa- 
veur chez un amateur de curiosités, et qui touchant 
par mégarde quelque jolie armoire pleine de ligures 
sculptées, fait tomber trois ou quatre têtes mal col- 
lées. 11 aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le 
visage de madame de Restaud était sec, froid, et 
ses yeux devenus indifférents fuyaient ceux du ma- 
lencontreux étudiant. 

— Madame, dit-il, vous avez à causer avec mon- 
sieur de Restaud, veuillez agréer mes hommages, 
et me permettre... 

— Toutes les fois que vous viendrez, dit précipi- 
tamment la comtesse en arrêtant Eugène par un 
geste, vous êtes sûr de nous faire, à monsieur de 
Restaud comme à moi, le plus vif plaisir. 



LE PÎ'RE GORIOT. 85 

Eugène salua profondément le couple , et sortit 
suivi de M. de Restaud, qui, malgré ses instances, 
l'accompagna jusque dans l'antichambre. 

— Toutes les fois que monsieur se présentera, 
dit le comte à Maurice, ni madame ni moi nous n'y 
serons. 

Quand Eugène mit le pied sur le perron, il s'a- 
perçut qu'il pleuvait. — « Allons, se dit-il, je suis 
venu faire une gaucherie dont j'ignore la cause et la 
portée, je gâterai par-dessus le marché mon habit 
et mon chapeau. Je devrais rester dans mon coin à 
piocher le Droit, ne penser qu'à devenir un rude 
magistrat. Puis-je aller dans le monde quand , 
pour y manœuvrer convenablement, il faut un tas 
de cabriolets, de bottes cirées , d'agrès indispensa- 
bles, des chaînes d'or, dès le matin des gants de 
daim blancs qui coûtent six francs, et toujours des 
gants jaunes le soir? Vieux drôle de père Goriot, 
va ! Quand il se trouva sous la porte de la rue, le 
cocher d'une voiture de louage, qui venait sans 
doute de remiser deux nouveaux mariés et qui ne 
demandait pas mieux que de voler à son bourgeois 
quelques courses de contrebande, fit à Eugène un 
signe en le voyant sans parapluie , en habit noir, 
gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène 
était sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui 
poussent un jeune homme à s'enfoncer de pins en 
plus dans l'abîme où il est entré, comme s'il espé- 
rait y trouver une heureuse issue. Il consentit par 
un mouvement de tète à la demande du cocher. 



84 LE PÈRE GORIOT. 

Puis, sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa 
poche, il monta dans la voiture où quelques grains 
de fleurs d'oranger et des brins de cannetille attes- 
taient le passage des mariés. 

— Où monsieur va-t-il, demanda le cocher qui 
n'avait déjà plus ses gants blancs. 

— Parbleu, se dit Eugène, puisque je m'enfonce, 
il faut au moins que cela me serve à quelque chose ! 
Allez à l'hôtel de Beauséant, ajouta-t-il à haute 
voix. 

— Lequel ? dit le cocher. Mot sublime qui con- 
fondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas qu'il 
y avait deux hôtels de Beauséant, il ne connaissait 
pas combien il était riche en parents qui ne se sou- 
ciaient pas de lui. 

— Le vicomte de Beauséant, rue... 

— De Grenelle, dit le cocher en hochant la tète 
et l'interrompant. — C'est que, voyez-vous, il y a 
encore l'hôtel de M. le marquis de Beauséant, rue 
Saint-Dominique, ajoula-t-il en relevant le marche- 
pied. 

— Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. 
— Tout le monde aujourd'hui se moque donc de 
moi ! dit-il en jetant son chapeau sur les coussins 
de devant. Voilà une escapade qui va me couler la 
rançon d'un roi. Mais au moins je vais faire ma vi- 
site à ma soi-disant cousine d'une manière solide- 
ment aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà 



LE PÈRE GORIOT. 83 

au moins dix francs, le vieux scélérat ! Ma foi, je 
vais raconter mon aventure à madame de Beau- 
séant. Peut-être la ferai-je rire. Elle saura sans 
doute le mystère des liaisons criminelles de ce vieux 
rat sans queue et de celte belle femme. Il vaut 
mieux plaire à ma cousine que de me cogner contre 
cette femme immorale , qui me fait l'effet d'être bien 
coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si 
puissant, de quel poids doit donc être sa personne? 
Adressons-nous en haut. Quand on s'attaque à quel- 
que chose dans le ciel, il faut viser Dieu ! » 

Ces paroles sont la formule brève des mille et 
une pensées entre lesquelles il flottait. Il reprit un 
peu de calme et d'assurance en voyant tomber la 
pluie. 11 se dit que s'il allait dissiper deux des pré- 
cieuses pièces de cent sous qui lui restaient, elles 
seraient heureusement employées à la conservation 
de son habit, de ses bottes et de son chapeau. Il 
n'entendit pas sans un mouvement d'hilarité son 
cocher criant: — La porte , s'il vous plaîl! Un 
Suisse rouge et doré fit grogner sur ses gonds la 
porte de l'hôtel , et Rastignac vit avec une douce 
satisfaction sa voilure passant sous le porche, 
tournant dans la cour , et s'arrêtant sous la tente 
qui abritait le perron de la vicomtesse. Le cocher 
à grosse houppelande bleue bordée de rouge vint 
déplier le marche-pied, lui descendant de sa voi- 
ture, Eugène entendit des rires étouffés qui par- 
taient sous le péristyle. Trois ou quatre valets 
avaient déjà plaisanté sur cet équipage de mariée 
vulgaire. Leur rire éclaira l'étudiant au moment où 



80 LE PÈRE P.ORIOT. 

il compara cette voiture à l'un des plus élégants 
coupés de Paris , attelé de deux chevaux fringants 
qui avaient des roses à l'oreille, qui mordaient leur 
frein, et qu'un cocher poudré, bien cravaté, tenait 
en bride comme s'ils eussent voulu s'échapper. A 
la Ghaussée-d'Antin , madame de Restaud avait 
dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt- 
six ans ; au faubourg Saint-Germain , attendait le 
luxe d'un grand seigneur, un équipage que trente 
mille francs n'auraient pas payé. 

— Qui donc est là ! se dit Eugène , en compre- 
nant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer 
à Paris bien peu de femmes qui ne fussent occu- 
pées, et que la conquête d'une de ces reines coûtait 
plus que du sang. Diantre! ma cousine aura sans 
doute aussi son Maxime. 

11 monta le perron la mort dans l'âme. A son as- 
pect, la porte vitrée s'ouvrit, et il trouva les valets 
sérieux comme clés ânes qu'on étrille. La fête à 
laquelle il avait assisté s'était donnée dans les grands 
appartements de réception, situés au rez-de-chaus- 
sée de l'hôtel de Beauséant. N'ayant pas eu le temps, 
entre l'invitation et le bal, de faire une visite à sa 
cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans les 
appartements de madame de Beauséant, en sorte 
qu'il allait voir pour la première fois les merveilles 
de cette élégance personnelle qui trahit l'àme et les 
mœurs d'une femme de distinction. Étude d'autant 
plus curieuse que le salon de madame de Restaud 
lui fournissait un terme de comparaison. A quatre 



LE PÈKL GORIOT. 87 

heures et demie la vicomtesse était visible. Cinq 
minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son cousin. 
Eugène, qui ne savait rien des diverses étiquettes 
parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein 
de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis 
rouge, chez madame de Beauséanl dont il ignorait 
la biographie verbale, une de ces changeantes his- 
toires qui se content tous les soirs d'oreille à oreille 
dans les salons de Paris. 

La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un 
des plus célèbres et des plus riches seigneurs por- 
tugais, le marquis d'Adjuda-Pinto. C'était une de 
ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits pour 
les personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent sup- 
porter personne en tiers. Aussi M. le vicomte de 
Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au pu- 
blic en respectant, bon gré mal gré, cette union 
morganatique. Les personnes qui, dans les premiers 
jours de cette amitié, vinrent voir la vicomtesse à 
deux heures, y trouvaient M. d'Adjuda-Pinto. 
Madame de Beauséanl, incapable de fermer sa 
porte, ce qui eût été fort inconvenant, recevait si 
froidement les gens et contemplait si studieusement 
sa corniche, que chacun comprenait combien il la 
gênait. Quand on sut dans Paris qu'on gênait ma- 
dame de Beauséant en venant la voir entre deux et 
quatre heures, elle se trouva dans la solitude la plus 
complète. Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en 
compagnie de monsieur de Beauséant et de mon- 
sieur d'Adjuda-Pinto ; mais, en homme qui sait 
vivre, monsieur de Beauséanl quittait toujours sa 



88 LE PÈRE GORIOT. 

femme el le Portugais après les y avoir installés. 
Monsieur d'Àdjuda devait se marier. Il épousait 
une demoiselle de Rochegude-Tarost. Dans toute 
la haute société , une seule personne ignorait en- 
core ce mariage, et cette personne était madame 
de Beauséant. Quelques-unes de ses amies lui en 
avaient bien parlé vaguement; elle en avait ri, 
croyant que ses amies voulaient troubler un bon- 
heur dont elles étaient jalouses. Cependant les bans 
allaient se publier. Quoiqu'il fût venu pour noti- 
fier ce mariage à la vicomtesse, le beau Portugais 
n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pour- 
quoi? rien sans doute n'est plus difficile que de 
notifier aune femme un semblable ultimatum. Cer- 
tains hommes se trouvent plus à l'aise, sur le ter- 
rain, devant un homme qui leur menace le cœur 
avec une épée, que devant une femme qui, après 
avoir débité ses élégies durant deux heures, fait la 
morte et demande des sels. En ce moment donc, 
M. d'Àdjuda-Pinto était sur les épines, et voulait 
sortir, en se disant que madame de Beauséant ap- 
prendrait cette nouvelle, lui écrirait, et qu'il serait 
plus commode de traiter ce galant assassinat par 
correspondance que de vive voix. Quand le valet 
de chambre de la vicomtesse annonça monsieur Eu- 
gène de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis 
d'Adjuda-Pinto. Sachez-le bien, une femme aimante 
est encore plus ingénieuse à se créer des doutes, 
qu'elle n'est habile à varier le plaisir ; quand elle 
est sur le point d'être quittée , elle devine plus ra- 
pidement le sens d'un geste, que le coursier de 
Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui 



LE PÈRE GORIOT. 81) 

annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de 
Beauséant surprit ce tressaillement involontaire, 
léger, mais naïvement épouvantable. Eugène igno- 
rait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que 
ce soit à Paris sans s'être fait conter par les amis 
de la maison l'histoire du mari , celle de la femme 
ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de 
ces balourdises, dont les Irlandais disent à celui 
qui se les permet : Vous avez fait un taureau ! mais 
dont on dit plus pittoresquement en Pologne : At- 
telez cinq bœufs à votre char ! sans doute pour vous 
tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. Si 
ces malheurs de la conversation n'ont encore au- 
cun nom en France, on les y suppose sans doute 
impossibles, par suite de l'énorme publicité qu'y 
obtiennent les médisances. Après avoir fait son tau- 
reau chez madame de Reslaud, qui ne lui avait pas 
même laissé le temps d'atteler les cinq bœufs à son 
char, Eugène seul était capable de recommen- 
cer son métier de bouvier, en se présentant chez 
madame de Beauséant. Mais s'il avait horriblement 
gêné madame de Rostand et monsieur de Trailles, 
il tirait d'embarras monsieur d'Adjuda. 

— Adieu, dit le Portugais en s'empressant de ga- 
gner la porte quand Eugène entra dans un petit 
salon coquet, gris et rose, où le luxe semblait n'être 
que de l'élégance. 

— Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en 
retournant la tête et jetant un regard au marquis. 

lYallons-nous pas aux Bouffons? 

8. 



90 LE PEUE GOIUOI. 

— Je ne le puis , dit-il en prenant le bouton de 
la porte. 

Madame de Beauséant se leva, le rappela près 
d'elle, sans faire la moindre attention à Eugène, 
qui, debout, étourdi par les scintillements d'une 
richesse merveilleuse , croyait à la réalité des con- 
tes arabes, et ne savait où se fourrer en se trouvant 
en présence de cette femme sans être remarqué par 
elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main 
droite, et par un joli mouvement désignait au mar- 
quis une place devant elle. 11 y eut dans ce geste un 
si violent despotisme de passion que le marquis 
laissa le bouton de la porte et vint. Eugène le re- 
garda non sans envie. 

— Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il faut 
donc avoir des chevaux fringants, des livrées et de 
For à flots pour obtenir le regard d'une femme de 
Paris. Le démon du luxe le mordit au cœur, la fiè- 
vre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. 
11 avait cent trente francs pour son trimestre. Son 
père, sa mère, ses frères, ses sœurs, sa tante, ne 
dépensaient pas deux cents francs par mois, à eux 
tous. Cette rapide comparaison entre sa situation 
présente et le but auquel il fallait parvenir, contri- 
buèrent à le stupéfier. 

Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne couvez- 
vous pas venir aux Italiens? 

— Des affaires ! Je dîne chez l'ambassadeur d'An- 
gleterre. 



LE PÈRE U0K10I. «Jl 

— Vous les quitterez. 

Quand un homme trompe, il est invinciblement 
forcé d'entasser mensonges sur mensonges. Mon- 
sieur d'Àdjuda dit alors en riant : — Vous l'exigez? 

—Oui! certes. 

— Oh ! voilà ce que je voulais me faire dire, ré- 
pondit-il en jetant un de ces fins regards qui au- 
raient rassuré toute autre femme. Il prit la main 
de la vicomtesse, la baisa, et partit. 

Eugène passa la main dans ses cheveux , et se 
tortilla pour saluer en croyant que madame de Beau- 
séant allait penser à lui. Tout à coup elle s'élance, 
se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre et 
regarde monsieur d'Àdjuda pendant qu'il montai! 
en voiture; elle prête l'oreille à l'ordre et entend le 
chasseur répétant au cocher : Chez M. de Roche- 
gude. Ces mots, et la manière dont d'Àdjuda se plon- 
gea dans sa voiture, lurent l'éclaii* et la foudre pour 
Cette femme, qui revint en proie à de morielles ap- 
préhensions. 1 es plus horribles catastrophes ne sont 
que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra 
dans sa chambre à coucher, se mit à sa table, et 
prit un joli papier. 

Du moment, éerivail-ellc, où vous dînez chez M. dé 
Rochegude , cl non à l'ambassade anglaise, vous me 
devez une explication: je vous attends. 

Après avoir redressé quelques lettres défigurées 
par le tremblement convulsif de sa main, elle mit 



02 LE PÈRE GORIOT. 

un C qui voulait dire Claire de Bourgogne , et 
sonna. 

— Jacques , dit-elle à son valet de chambre qui 
vint aussitôt, vous irez à sept heures et demie chez 
monsieur de Rochegude, vous y demanderez le mar- 
quis d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous 
lui ferez parvenir ce billet sans demander de ré- 
ponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez et me rap- 
porterez ma lettre. 

— Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son 
petit salon. 

— Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte. 
Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise, 

il aperçut enlin la vicomtesse qui lui dit d'un ton de 
voix dont l'émotion lui remua les libres du cœur : 
— Pardon , monsieur, j'avais un mot à écrire, je 
suis maintenant toute à vous . Elle ne savait ce qu'elle 
disait, car voici ce qu'elle pensait : — Ah ! il veut 
épouser mademoiselle de Rochegude. Mais est-il 
donc libre? Ce soir ce mariage sera brisé, ou je... 
je... mais il n'en sera plus question demain. 

— Ma cousine, répondit Eugène. 

— Hein ! fit la vicomtesse en lui jetant un re- 
gard dont l'impertinence glaça l'étudiant. 

Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures il 
avait appris tant de choses, qu'il s'était mis sur le qui 
vive! — Madame, reprit-il en rougissant. 11 hésita, 
puis il dit en continuant : — Pardonnez-moi. J'ai 



LE PÈUE GORIOT. 95 

besoin de tant de protection qu'un petit bout de pa- 
renté n'aurait rien gâté. 

Madame de Beauséant sourit, mais tristement; 
elle sentait déjà le malheur qui grondait dans son 
atmosphère. 

— Si vous connaissiez la situation dans laquelle 
se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous ai- 
meriez à jouer le rôle d'une de ces fées fabuleuses 
qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de 
leurs filleuls. 

— Eh bien, mon cousin, dit-elle en riant, à quoi 
puis-je vous être bonne? 

Mais le sais-je? Vous appartenir par un lien de 
parenté qui se perd dans l'ombre est déjà toute une 
fortune. Vous m'avez troublé, je ne sais plus ce que 
je venais vous dire. Vous êtes la seule personne 
que je connaisse à Paris. Ah ! je voulais vous con- 
sulter, en vous demandant de m'accepter comme 
un pauvre enfant qui désire se coudre à votre jupe, 
et qui saurait mourir pour vous. 

— Vous tueriez quelqu'un pour moi? 

— J'en tuerais deux! fit Eugène. 

— Enfant! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en 
réprimant quelques larmes, vous aimeriez sincère- 
ment, vous! 

— Oh ! fit-il en hochant la tète. 

La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant 



94 LE PÈlUi GOmOT. 

pour une réponse d'ambitieux. Le méridional en 
était à son premier calcul. Entre le boudoir bleu de 
madame de Restaud et le salon rose de madame de 
Beauséant, il avait fait trois années de ce Droit pa- 
risien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une 
haute jurisprudence sociale qui , bien apprise et 
bien pratiquée , mène à tout. 

— Ah! j'y suis, dit Eugène. J'avais remarqué 
madame de Restaud à votre bal, je suis allé ce ma- 
tin chez elle. 

— Vous avez du bien la gêner, dit en souriant 
madame de Beauséant. 

— Eh oui! je suis un ignorant qui mettra contre 
lui tout le monde, si vous me refusez votre secours. 
Je crois qu'il est fort difficile de rencontrer à Pa- 
ris une femme jeune , belle, riche, élégante, qui 
soit inoccupée , et il m'en faut une qui m'apprenne 
ce que vous autres femmes savez bien expliquer : 
la vie. Je trouverai partout un monsieur de Trailles. 
Je venais donc à vous pour vous demander le mot 
d'une énigme, et vous prier de me dire de quelle 
nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parlé d'un 
père... 

— Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques 
en coupant la parole à l'étudiant qui fit le geste d'un 
homme violemment contrarié. 

— Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à voix 
basse , d'abord ne soyez pas aussi démonstratif. 



LC PÈRE OORÏOT. 93 

— Eh bonjour, ma chère, reprit-elle en se le- 
vant et allant au-devant de la duchesse, dont elle 
pressa les mains avec l'effusion caressante qu'elle 
aurait pu montrer pour une sœur, et à laquelle la 
duchesse répondit par les plus jolies câlineries. 

— Voilà deux bonnes amies , se dit Rastignac. 
J'aurai dès lors deux protectrices, ces deux femmes 
doivent avoir les mêmes affections, et celle-ci s'in- 
téressera sans doute à moi. 

— A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur 
de vous voir, ma chère Antoinette? dit madame de 
Beauséant. 

— Mais j'ai vu monsieur d'Adjuda-Pinto entrant 
chez monsieur de Rochegude , et j'ai pensé qu'a- 
lors vous étiez seule. 

Madame de Beauséant ne se pinça point les lè- 
vres, elle ne rougit pas, son regard resta le même, 
son front parut s'éclaircir pendant que la duchesse 
prononçait ces fatales paroles. 

— Si j'avais su que vous fussiez occupée, ajouta 
la diichesseen se tournant vers Eugène. 

Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, uu 
de mes cousins, dit la vicomtesse. Avez-vous des 
nouvelles <lu générai Rentrîveau? fit-elle. M. de 

Serisym'a ( |i( hier qu'on ne le voyait plus. L'avez- 
vous eu chez vous aujourd'hui? 

La duchesse, qui passait pour élre abandonnée 



96 LE PÈRE GORIOT. 

par monsieur de Montriveau dont elle était éper- 
dûment éprise, sentit au cœur la pointe de cette 
question , et rougit en répondant : 11 était hier à 
l'Elysée. 

— De service, dit madame de Beauséant. 

— Clara , vous savez sans doute , reprit la du- 
chesse en jetant des flots de malignité par ses re- 
gards , que demain les bans de monsieur d' Adjuda- 
Pinto et de mademoiselle de Rochegude se publient? 

Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit, 
et répondit en riant : Un de ces bruits dont s'amu- 
sent les sots. Pourquoi monsieur d'Adjuda porte- 
rait-il chez les Rochegude un des plus beaux noms 
du Portugal? Les Rochegude sont de la plus petite 
noblesse de province. 

— Mais Berthe réunira, dit-on, deux cent mille 
livres de rente. 

— Monsieur d'Adjuda est trop riche pour faire 
de ces calculs. 

— Mais, ma chère, mademoiselle de Rochegude 
est charmante. 

— Ah! 

— Enfin, il y dîne aujourd'hui, et les conditions 
sont arrêtées. Vous m* étonnez étrangement d'être 
si peu instruite. 

— Quelle sottise avez- vous donc faite, monsieur? 



LE PÈRE GORIOT. 97 

dit madame de Beauséant. Ce pauvre entant est si 
nouvellement jeté dans le monde , qu'il ne com- 
prend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous di- 
sons. Soyez bonne pour lui ! remettons à causer de 
cela demain. Demain, voyez-vous, tout sera sans 
doute officiel, et vous pourrez être officieuse à coup 
sûr. 

La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards 
impertinents qui enveloppent un homme des pieds 
à la tête, l'aplatissent, et le mettent à l'état de 
zéro. 

— Madame, j'ai, sans le savoir, plongé un poi- 
gnard dans le cœur de madame de Restaud. Sans 
le savoir, voilà ma faute, dit l'étudiant que son gé- 
nie avait assez bien servi , et qui avait découvert 
les mordantes épigrammes cachées sous les phrases 
affectueuses de ces deux femmes. Yous continuez 
à voir, et vous craignez peut-être les gens qui sont 
dans le secret du mal qu'ils vous font , tandis que 
celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa 
blessure est regardé comme un sot, un maladroit 
qui ne sait profiter de rien , et chacun le méprise. 

Madame de Beauséant jeta sur l' étudiant un de 
ces regards fondants où les grandes âmes savent 
mettre tout à la fois de la reconnaissance et de la 
dignité. Ce regard fut comme un baume qui calma 
la plaie que venait de faire au cœur de l'étudiant le 
coup d'œil d'huissier-priscur par lequel la duchesse 
l'avait évalué. 

9 



98 LE PKRF. GORIOT. 

— Figurez-vous que je venais , dit Eugène en 
continuant , de capter la bienveillance du comte de 
Kestaud ; car, dit-il en se tournant vers la duchesse 
d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous 
dire , madame , que je ne suis encore qu'un pauvre 
diable d'étudiant, bien seul, bien pauvre... 

— Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous 
autres femmes , nous ne voulons jamais de ce dont 
personne ne veut. 

— Bah ! fit Eugène , je n'ai que vingt-deux ans ; 
il faut savoir supporter les malheurs de son âge. 
D'ailleurs , je suis à confesse ; et il est impossible de 
se mettre à genoux dans un plus joli confession- 
nal : on y fait les péchés dont on s'accuse dans 
l'autre. 

La duchesse prit un air froid à ce discours anti- 
religieux dont elle proscrivit le mauvais goût , en 
disant à la vicomtesse : Monsieur arrive... 

Madame de Beauséant se prit à rire franchement 
et de son cousin et de la duchesse. 

— 11 arrive, ma chère, et cherche une institu- 
trice qui lui enseigne le bon goût. 

— Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-ii 
pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce 
qui nous charme? (Allons, se dit-il en lui-même, 
je suis sur que je leur fais des phrases de coiffeur.) 

— Mais madame de Restau J est, je crois, l'éco- 
lière de monsieur de Traillcs , dit la duchesse. 



LE PÈRE GORIOT. 99 

— Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. 
Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin , 
je m'étais assez bien entendu avec le mari , je me 
voyais souffert pour un temps par la femme , lors- 
que je me suis avisé de leur dire que je connaissais 
un homme que je venais de voir sortir par un esca- 
lier dérobé , et qui avait au fond d'un couloir em- 
brassé la comtesse. 

— Qui est-ce? dirent les deux femmes. 

— Un vieillard qui vit à raison de trois louis par 
mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme 
moi, pauvre étudiant; un véritable malheureux 
dont tout le monde se moque , et que nous appelons 
le Père Goriot. 

— Mais , enfant que vous êtes , s'écria la vicom- 
tesse, madame de Restaud est une demoiselle Go- 
riot. 

— La fille d'un vcrmicellicr, reprit la duchesse, 
une petite femme qui s'est fait présenter le même 
jour qu'une fille de pâtissier. Ne vous en souvenez- 
vous pas, Clara? Le roi s'est mis à rire, et a dit 
en latin un bon mot sur la farine. Des gens? com- 
ment donc? des gens... 

— Ejusdem farinw, dit Eugène. 

— C'est cela , dit la duchesse. 

— Ah! c'est son père, reprit l'étudiant en faisant 
un geste d'horreur. 



100 LE l'ÈRE GORIOT. 

— Mais oui , ce bonhomme avait deux filles dont 
il est quasi fou , quoique l'une et l'autre l'aient à 
peu près renié. 

— La seconde n'est-elle pas , dit la vicomtesse 
en regardant madame de Langeais, mariée à un ban- 
quier dont le nom est allemand , un baron de Nu- 
cingen? — Ne se *nomme-t-elle pas Delphine? — 
N'est-ce pas une blonde qui a une loge de côté à l'O- 
péra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit très-haut 
pour se foire remarquer? 

La duchesse sourit en disant : — Mais , ma chère, 
je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc 
tant de ces gens-là? 11 a fallu être amoureux fou, 
comme l'était Restaud , pour s'être enfariné de ma- 
demoiselle Anastasie. Oh ! il n'en sera pas le bon 
marchand ! Elle est entre les mains de monsieur de 
Trailles, qui la perdra. 

— Elles ont renié leur père !!! répétait Eugène. 

— Eh bien ! oui , leur père , le père , un père , 
reprit la vicomtesse , un bon père qui leur a donné , 
dit-on , à chacune cinq ou six cent mille francs pour 
faire leur bonheur en les mariant bien , et qui ne 
s'était réservé que huit à dix mille livres de rente 
pour lui , croyant que ses filles resteraient ses filles, 
qu'il s'était créé chez elles deux existences , deux 
maisons où il serait adoré, choyé. En deux ans , ses 
gendres l'ont banni de leur société comme le der- 
nier des misérables... 

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eu- 



LE PÈRE GORIOT. |()| 

gène , récemment rafraîchi par les pures et saintes 
émotions de la famille, encore sous le charme des 
croyances jeunes , et qui n'en était qu'à sa première 
journée sur le champ de bataille de la civilisation 
parisienne. Les émotions véritables sont si commu- 
nicatives , que pendant un moment ces trois per- 
sonnes se regardèrent en silence. 

— Eh ! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, 
cela semble bien horrible , et nous voyons cepen- 
dant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause à 
cela? Dites-moi , ma chère , avez-vous pensé jamais 
à ce qu'est un gendre? Un gendre est un homme 
pour qui nous élèverons, vous ou moi, une chère 
petite créature à laquelle nous tiendrons par mille 
liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie delà 
famille, qui en est l'âme blanche, dirait Lamartine, 
et qui en deviendra la peste. Quand cet homme 
nous l'aura prise, il commencera par saisir son 
amour comme une hache , afin de couper dans le 
cœur et au vif de cet ange tous les sentiments par 
lesquels elle s'attachait à sa famille. Hier, notre 
fille était tout pour nous, nous étions tout pour 
elle; le lendemain elle se fait noire ennemie. Ne 
voyons-nous pas cette tragédie s'accomplir tous les 
jours? Ici , la belle-fille est de la dernière imperti- 
nence avec le beau-père , qui a tout sacrifié pour 
son fils. Plus loin, un gendre met sa belle-mère à 
la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dra- 
matique aujourd'hui dans la société; mais kedrame 
du gendre est effrayant, sans compter nos maria- 
ges, qui sont devenus de fort soties choses. 3e me 

9- 



402 LE PÈKË GUKJOÏ. 

rends parfaitement compte de ce qui est arrivé à 
ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que 
ceForiot... 

— Goriot , madame. 

— Oui , ce Moriot a été président de sa section 
pendant la révolution ; il a été dans le secret de la 
fameuse disette, et a commencé sa fortune par 
vendre clans ce temps-là des farines dix fois plus 
qu'elles ne lui coûtaient. 11 en a eu tant qu'il en a 
voulu. L'intendant de ma grand'mère lui en a ven- 
du pour des sommes immenses. Ce Goriot parta- 
geait sans doute , comme tous ces gens-là , avec le 
comité de salut public. Je me souviens que l'inten- 
dant disait à ma grand'mère qu'elle pouvait rester 
en toute sûreté à Grandvilliers , parce que ses blés 
étaient une excellente carte civique. Eh bien! ce 
Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de tètes, 
n'a eu qu'une passion. 11 adore, dit-on, ses filles. 
11 a juché l'aînée dans la maison de Restaud , et 
greffé l'autre sur le baron de Nucingen , un riche 
banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien 
que , sous l'empire , les deux gendres ne se sont 
pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingt- 
treize chez eux ; ça pouvait encore aller avec Buo- 
naparle. Mais quand les Bourbons sont revenus , le 
bonhomme a gêné monsieur de Restaud , et plus 
encore le banquier. Ses filles l'aimaient peut-être 
toujours ; elles ont voulu ménager la chèvre et le 
chou , le père et le mari ; elles ont reçu le Goriot 
quand elles n'avaient personne; elles ont imaginé 



LE PÈRE GORIOT. 103 

des prétextes de tendresse. « Papa, venez, nous 
serons mieux , parce que nous serons seuls ! etc. » 
Moi , ma chère , je crois que les sentiments vrais 
ont des yeux et une intelligence : le cœur de ce 
pauvre Quatre-vingt-treize a donc saigné, li a vu 
que ses filles avaient honte de lui ; que si elles ai- 
maient leurs maris , il nuisait à ses gendres. 11 fal- 
lait donc se sacrifier. 11 s'est sacrifié , parce qu'il 
éiait père : il s'est banni de lui-même. En voyant 
ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. 
Le père et les enfants ont été complices de ce petit 
crime. Nous voyons cela partout. Ce père Moriot 
n'aurait-il pas été une tache de cambouis dans le 
salon de ses filles ? il y aurait été gêné ; il se serait 
ennuyé. Ce qui arrive à ce père peut arriver à la 
plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le 
mieux : si elle l'ennuie de son amour, il s'en va , il 
fait des lâchetés pour la fuir. Tous les sentiments 
en sont là. Notre coeur est un trésor; videz-le d'un 
coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas 
plus à un sentiment de s'être montré tout entier 
qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce 
père avait tout donné. 11 avait donné, pendant vingt 
ans, ses entrailles, son amour; il avait donné sa 
fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles 
ont laisse' 1 le zeste au coin des rues. 

— Le monde est infâme , dit la vicomtesse en effi- 
lant son châle et sans lever les yeux, car elle était 
atteinte au vif par les mots que madame de Lanjeais 
avait dits, pour elle, en racontant cette histoire. 

— lnlame! non, reprit la duchesse. 11 va son train. 



104 LE PÈRE GORIOT. 

voilà tout. Si je vous en parle ainsi , c'est pour mon- 
trer que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense 
comme vous , dit-elle en pressant la main de la vi- 
comtesse. Le monde est un bourbier ; tâchons de 
rester sur les hauteurs. Elle se leva, embrassa ma- 
dame de Beauséant au front en lui disant : Vous êtes 
bien belle en ce moment, ma chère. Vous avez les 
plus jolies couleurs que j'aie vues jamais. Puis elle 
sortit après avoir légèrement incliné la tête en regar- 
dant le cousin. 

— Le père Goriot est sublime ! dit Eugène en se 
souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit. 

Madame de Beauséant n'entendit pas , elle était 
pensive. Quelques moments de silence s'écoulèrent , 
et le pauvre étudiant , par une sorte de stupeur hon- 
teuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler. 

— Le monde est infâme et méchant , dit enfin la 
vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive , il 
se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le 
dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en 
nous en faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, 
déjà les railleries! Ah ! je me défendrai. Elle releva 
la tête comme une grande dame qu'elle était , et des 
éclairs sortirent de ses yeux fiers. — Ah I fit-elle en 
voyant Eugène , vous êtes-là ! 

— Encore , dit-il piteusement. 

— Eh bien! monsieur de Rastignac , traitez ce 
monde comme il mérite de l'être. Vous voulez par- 
venir? je vous aiderai. Vous sonderez combien est 






LE PÈRE GORIOT. 103 

profonde la corruption féminine, vous toiserez la 
largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique 
j'aie bien lu dans ce livre du monde , il y avait des 
pages qui cependant m'étaient inconnues. Mainte- 
nant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, 
plus avant vous irez. Frappez sans pitié , vous serez 
craint. N'acceptez les hommes et les femmes que 
comme des chevaux de poste que vous laisserez 
crever à chaque relai ; vous arriverez ainsi au faîte 
de vos désirs. Voyez- vous , vous ne serez rien ici si 
vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. 
Il vous la faut jeune , riche , élégante. Mais si vous 
avez un sentiment vrai , cachez-le comme un trésor ; 
ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. 
Vous ne seriez plus le bourreau , vous deviendriez 
la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre 
secret! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui 
vous ouvrirez votre cœur. Pour préser ver par avance 
cet amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous 
méfier de ce monde-ci. Écoutez-moi, Miguel. .. (Elle 
se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) 
Il existe quelque chose de plus épouvantable que ne 
l'est l'abandon du père par ses deux filles, qui le 
voudraient mort. C'est la rivalité des deux sœurs 
entre elles, llcstaud a de la naissance ; sa femme a 
été adoptée , elle a été présentée ; mais sa sœur , sa 
riche sœur , la belle madame Delphine de Nucingen, 
femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin; 
la jalousie la dévore , elle est à cent lieues de sa 
sœur; sa sœur n'est plus sa so^ir; eesdeux femmes 
se reniententre elles comme elles renient leur père. 
Aussi , madame de Nucingen lapperait-elle toute la 



4 06 LE PÈRE GOK1GT. 

boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue 
de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru 
que de Marsay la ferait arriver à son but, et elle 
s'est faite l'esclave de de Marsay , elle assomme de 
Marsay. De Marsay s'en soucie fort peu. Si vous me 
la présentez, vous serez son Benjamin, elle vous 
adorera ! Aimez-la si vous pouvez après , sinon ser- 
vez-vous-en ! Je la verrai une ou deux fois, en grande 
soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai 
jamais le matin. Je la saluerai , cela suffira. Vous 
vous êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir 
prononcé le nom du père Goriot. Oui , mon cher , 
vous iriez vingt fois chez madame Restaud, vingt fois 
vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. 
Eh bien ! que le père Goriot vous introduise près 
de madame Delphine de Nucingen. La belle madame 
de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez 
l'homme qu'elle distingue, les femmesraffoleronule 
vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies, 
voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes qui 
aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il 
y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos cha- 
peaux , espèrent avoir nos manières. Vous aurez 
des succès ; à Paris, le succès est tout ; c'est la clef 
du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, 
du talent, les hommes le croiront , si vous ne les dé- 
trompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous 
aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le 
inonde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez 
ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne 
mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans 
ce labyrinthe. Ne le coin promettez pas , dit-elle en 



LE PKRK O GRIOT. 407 

recourbant son cou et jetant un regard de reine à 
l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez , laissez-moi. 
Nous autres femmes , nous avons aussi nos batailles 
a livrer. 

— S'il vous fallait un homme de bonne volonté 
pour aller mettre le feu à une mine ? dit Eugène en 
l'interrompant. 

— Eh bien? dit-elle. 

11 se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cou- 
sine , et sortit. 11 était cinq heures. Eugène avait 
faim , il craignit de ne pas arriver à temps pour 
F heure du diner. Cette crainte lui fit sentir le bon- 
heur d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plai- 
sir purement machinal le laissa tout entier aux pen- 
sées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de 
son âge est atteint par le mépris, il s'emporte, il 
nuage, il menace du poing la société tout entière, 
il veut se venger, il doute même. Et Rastignac était 
en ce moment accablé par ces mots : Vous vous êtes 
fermé In porte de la comtesse. — J'irai! se disait-il , 
et si madame de Beauséant a raison, si je suis con- 
signe... je... je.. Madame de Restaud me trouvera 
dans tous les salons où elle va. J'apprendrai à faire 
des armes, à tirer le pistolet, je lui tuerai sou 
Maxime. —Et de l'argent? lui criait sa conscience. 
Où donc en prendras-tu? Tout à coup la richesse 
étalée chez la comtesse de Restaud brilla devant ses 
yeux. Il avait vu là le luxe dont une demoiselle Go- 
riot devait être amoureuse , des dorures, des objets 

de prix en évidence, le luxe inintelligent du parve- 



408 LE PÈRE GORIOT. 

nu , le gaspillage de la femme entretenue. Cette 
fascinante image fut soudainement écrasée par le 
grandiose hôtel de Beauséant. Son imagination, 
transportée dans les hautes régions de la société 
parisienne , lui inspira mille pensées mauvaises au 
cœur, en lui élargissant la tête et la conscience, 
il vit le monde comme il est : les lois et la morale 
impuissantes chez les riches , et vit dans la fortune 
Yultima ratio muncii. — Vautrin a raison, la for- 
lune est la vertu ! se dit-il. 

Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève , il monta ra- 
pidement chez lui, descendit pour donner dix francs 
au cocher, et vint dans cette salle à manger nau- 
séabonde où il aperçut , comme des animaux à un 
râtelier, les dix-huit convives en train de se repaître. 
Le spectacle de ces misères et l'aspect de cette salle 
lui furent horribles : la transition était trop brusque, 
le contraste trop complet , pour ne pas développer 
outre mesure chez lui le sentiment de l'ambition. 
D'un côté, les fraîches et charmantes images delà 
nature sociale la plus élégante , des ligures jeunes, 
vives , encadrées par les merveilles de l'art et du 
luxe , des têtes passionnées pleines de poésie ; de 
l'autre, de sinistres tableaux bordés de fange, et 
des faces où les passions n'avaient laissé que leurs 
cordes et leurs mécanisme. Les enseignements que 
la colère d'une femme abandonnée avait arrachés à 
madame de Beauséant, ses offres captieuses revin- 
rent dans sa mé moire , et la misère les commenta. 
Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées paral- 
lèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la 



LE PÈRE GORIOT. 400 

science et sur l'amour, d'être un savant docteur et 
un homme à la mode. Il était encore bien enfant ! 
Ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent 
jamais se rejoindre. 

— Vous êtes bien sombre , monsieur le marquis, 
lui dit Vautrin, qui lui jeta de ces regards par les- 
quels cet homme semblait s'initier aux secrets les 
plus cachés du cœur. 

— Je ne suis plus disposé à souffrir les plaisan- 
teries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, 
répondit-il. Ici, pour être vraiment marquis, il faut 
avoir cent mille livres de rentes. 

Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et 
méprisant, comme s'il eut dit : Marmot ! dont je ne 
ferais qu'une bouchée ! Puis il répondit : — Vous êtes 
de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut- 
être pas réussi auprès de la belle comtesse de 
Restaud. 

— Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit 
que son père mangeait à notre table, s'écria Ras- 
tignac. 

Tous les convives s'enlre-regardèrent. Le père 
Goriot baissa les yeux, et se retourna pour les es- 
suyer. 

— Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil, dit-il à 
son voisin. 

— Qui vexera le père Goriot s'attaquera désor- 

10 



lit) TE PÈRE GORIOT. 

mais à moi , répondit Eugène en regardant le voi- 
sin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux que nous 
tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retour- 
nant vers mademoiselle Taillefer. 

Cette phrase fut un dénouement, Eugène l'avait 
prononcée d'un air qui imposa silence aux convives. 
Vautrin seul lui dit en goguenardant : — Pour pren- 
dre le père Goriot à votre compte , et vous établir 
son éditeur responsable , il faut savoir bien tenir une 
épée et bien tirer le pistolet. 

-— ■ Ainsi ferai-je , dit Eugène. 

—Vous êtesdonc entré en campagne aujourd'hui? 

— Peut-être , répondit Rastignac. Mais je ne dois 
compte de mes affaires à personne , attendu que je 
ne cherche pas à deviner celles que les autres font 
la nuit. 

Vautrin regarda Rastignac de travers. 

— Mon petit, quand on ne veut pas être dupe 
des marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la 
barraque , et ne pas se contenter de regarder par 
les trous de la tapisserie. Assez causé , ajouta-t-il 
en voyant Eugène prêt à se gendarmer. Nous au- 
rons ensemble un petit bout de conversation quand 
vous le voudrez. 

Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot, 
absorbé par la profonde douleur que lui avait eau - 
sée la phrase de l'étudiant, ne comprit pas que les 
dispositions des esprits étaient changées à son 



U£ PÈRE GOKIOI I I ! 

égard, et qu'un jeune homme en état d'imposer si- 
lence à la persécution avait pris sa défense. 

— Monsieur Goriot , dit madame Vauquer à voix 
basse , serait donc le père d'une comtesse à cette 
heure ? 

— Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac. 

— 11 n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac, 
je lui ai pris la tête : il n'y a qu'une bosse , celle de 
la paternité, ce sera un père éternel. 

Eugène était trop sérieux pour que la plaisan- 
terie de Bianchon le fit rire. Il voulait profiter des 
conseils de madame de Beauséant , et se demandait 
où et comment il se procurerait de l'argent, lldevint 
soucieux en apercevant les savanes du monde qui se 
déroulaient à ses yeux à la fois vides et pleines. 
Chacun le laissa seul dans la salle à manger quand 
le dîner fut fini. 

— Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot 
d'une voix émue. 

Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eu- 
gène lui prit la main, et le contemplant avec une 
sorte d'attendrissement : — Vous êtes un brave et 
digne homme, répondit-il. ISous causerons de vos 
filles plus tard. H se leva sans vouloir écouter le 
père Goriot, et se retira dans sa chambre, où il 
écrivit à sa mère la lettre suivante : 

« Ma chère mère, vois si lu n'as pas une troisième 
• mamelle à t' ouvrir pour moi. Je suis dans une 



I 12 LE PÈUE GO MOT. 

« situation a faire prompiement Fortune, l'ai be- 
« soin de douze cents francs, et il me les faut 
« atout prix. Ne dis rien de ma demande à mon 
« père, il s'y opposerait peut-être, et si je n'avais 
« pas cet argent je serais en proie à un déses- 
« poir qui me conduirait à me brûler la cervelle. 
« Je t'expliquerai mes motifs aussitôt que je te ver- 
« rai, car il faudrait t' écrire des volumes pour te 
« faire comprendre la situation dans laquelle je 
« suis. Je n'ai pas joué , ma bonne mère, je ne 
« dois rien ; mais si tu tiens à me conserver la vie 
« que tu m'as donnée, il faut me trouver cette 
« somme. Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beau- 
« séant, qui m'a pris sous sa protection. Je dois 
« aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour avoir 
« des gants propres. Je saurai ne manger que du 
« pain, ne boire que de l'eau ; je jeûnerai au be- 
« soin : mais je ne puis me passer des outils avec 
« lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il 
« s'agit pour moi de faire mon chemin ou de rester 
« dans la bouc. Je sais toutes les espérances que 
<i vous avez mises en moi, et veux les réaliser promp- 
« tement. Ma bonne mère, vends quelques-uns de 
« tes anciens bijoux, je te les remplacerai bientôt. 
« Je connais assez la situation de notre famille pour 
« savoir apprécier de tels sacrifices, et tu dois 
« croire, que je ne te demande pas de les faire en 
« vain, sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma 
« prière que le cri d'une impérieuse nécessité. Notre 
« avenir est tout entier dans ce subside, avec lequel 
« je dois ouvrir la campagne, car cette vie de Pa- 
« ris est un combat perpétuel. Si, pour compléter 



LE PÈKE 00K10T. 1 15 

c la somme, il n'y a pas d'autres ressourees que de 
« vendre les dentelles de ma tante, dis-lui que je lui 
« en enverrai de plus belles. Etc. » 

Il écrivit à chacune de ses sœurs en leur deman- 
dant leurs économies, et pour les leur arracher 
sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice 
qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bon- 
heur, il intéressa leur délicatesse en attaquant les 
cordes de l'honneur qui sont si bien tendues et ré- 
sonnent si fort dans de jeunes cœurs. Quand il 
eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoins une tré- 
pidation involontaire : il palpitait, il tressaillait; ce 
jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculée 
de ces âmes ensevelies dans la solitude ; il savait 
quelles peines il causerait à ses deux, sœurs , et 
aussi quelles seraient leurs joies. Avec quel plaisir 
elles s'entretiendraient en secret de ce frère bicn- 
aimé, au fond du clos. Sa conscience se dressa 
lumineuse, et les lui montra comptant en secret 
leur petit trésor. 11 les vit, déployant le jjénie ma- 
licieux des jeunes filles pour lui envoyer incognito 
cet argent, essayant une première tromperie pour 
être sublimes! — Le cœur d'une sœur est un dia- 
mant de pureté, un abîme de tendresse, se dit-il. 
Il avait honte d'avoir écrit. Combien seraient puis- 
sants leurs vœux, combien pur serait l'élan de 
leurs âmes vers le ciel! Avec quelles voluptés ne 
se sacrifieraient-elles pas? De quelle douleur serait 
atteinte sa mère, si elle ne pouvait envoyer toute 
la somme! El ces beaux sentiments, ces effroya- 
bles sacrifices allaient lui servir d'échelon pour ar- 

10 



114 LE PfiRE GOlilOl 

river à Delphine de Nucingen î Quelques larmes, 
derniers grains d'encens jetés sur l'autel sacré de 
la famille, lui sortirent des yeux. 11 se promena 
dans une agitation pleine de désespoir. Le père 
Goriot, le voyant ainsi par sa porte qui était restée 
entrebâillée, entra et lui dit : — Qu'avez-vous, mon- 
sieur ? 

—Ah î mon bon voisin , je suis encore fils etfrère 
comme vous êtes père. Vous avez raison de trem- 
bler pour la comtesse Anastasie , elle est à un mon- 
sieur Maxime de Trailles qui la perdra. 

Le père Goriot se retira en balbutiant quelques 
paroles dont Eugène ne saisit pas le sens. Le len- 
demain , Rasiignac alla jeter ses lettres à la poste. Il 
hésita jusqu'au dernier moment, mais il les lança 
dans la boîte en disant : Je réussirai ! Le mot du 
joueur, du grand capitaine, mot fataliste qui perd 
plus d'iiommesqu'iln'en sauve. Quelques joursaprès, 
Eugène alla chez madame de Restaud et ne fut pas 
reçu. Trois fois il y retourna , trois fois encore il 
trouva la porte close , quoiqu'il se présentât à des 
heures où le comte Maxime de Trailles n'y était pas. 
La vicomtesse ayait eu raison. L'étudiant n'étudia 
plus. Il allait aux cours pour y répondre à l'appel, 
et quand il avait attesté sa pi éscn e , il décampait. 
Il s'était fait le raisonnement que se font la plupart 
des étudiants. 11 réservait ses études pour le moment 
où il s'agirait dépasser ses examens; il avait résolu 
d'entasser ses inscriptions de seconde et de troisième 
année, puis d'apprendre le droit sérieusement et 
d'un seul coup au dernier moment. 11 avait ainsi 



LE PÈRE UOlilOT. I \o 

quinze mois de loisir pour naviguer sur l'océan de 
Paris , pour s'y livrer à la traite des femmes , ou y 
pêcher la fortune. Pendant cette semaine, il vit 
deux fois madame de Beauséant, chez laquelle il 
n'allait qu'au moment où sortait la voiture du mar- 
quis d'Adjuda. Pour quelques jours encore cette 
illustre femme, la plus poétique figure du faubourg 
Saint-Germain, resta victorieuse, et fit suspendre le 
mariage de mademoiselle deRochegude avec le mar- 
quis d'Adjuda-Pinto. Mais ces derniers jours, que 
lacrainte de perdre son bonheur rendit les plus ar- 
dents de tous , devaient précipiter la catastrophe. 
M. d'Adjuda, de concert avec les Rochegude, avait 
regardé < ette brouille et ce raccommodement comme 
une circonstance heureuse. Ils espéraient que ma- 
dame de Beauséant s'accoutumerait à l'idée de ce 
mariage et finirait par sacrifier ses matinées à un 
avenir prévu dans la vie des hommes. Malgré les 
plus saintes promesses renouvelées chaque jour, 
monsieur d'Adjuda jouait donc la comédie, et la vi- 
comtesse aimait à être trompée. « Au lieu de sauter 
noblement par la fenêtre , elle se laissait rouler 
dans les escaliers ! » disait la duchesse de Langeais, 
sa meilleure amie. Néanmoins, ces dernières lueurs 
brillèrent assez longtemps pour que la vicomtesse 
restât à Paris et y servît son jeune parent auquel clic 
portait une sorte d' affection superstitieuse. Eugène 
s'était montre' pour elle plein de dévouement et de 
sensibilité dans une circonstance où les femmes ne 
voient de pitié , de consolation vraie dans aucun re- 
gard. Si un hommeleur dit de douces paroles , d les 
dit par spéculation. 



! I(> LE PÈUE GORIOT. 

Dans le désir de parfaitement bien connaître son 
échiquier avant de tenter l'abordage de la maison 
Nucingen , Rastignac voulut se mettre au fait de la 
vie antérieure du père Goriot , et recueillit des ren- 
seignements certains, qui peuvent se réduire à ceci : 
Jean-Joachim Goriot était, avant la révolution, un 
simple ouvrier vermicellier , habile , économe , et 
assez entreprenant pour avoir acheté le fonds de son 
maître, que le hasard rendit victime du premier sou- 
lèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussien- 
ne, près de la Halle-aux-Blés, et avait eu le gros bon 
sens d'accepter la présidence de sa section , afin de 
faire protéger son commerce par les personnages 
les plus influents de cette dangereuse époque. Cette 
sagesse avait été l'origine de sa fortune , qui com- 
mença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de 
laquelle les grains acquirent un prix énorme à Paris. 
Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tan- 
dis que certaines personnes allaient chercher sans 
émeute des pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant 
celte année , le citoyen Goriot amassa les capitaux 
qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec 
toute la supériorité que donne une grande masse 
d'argent à celui qui la possède. 11 lui arriva ce qui 
arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité 
relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa for- 
tune n'étant connue qu'au moment où il n'y avait 
plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de 
personne. Le commerce de grains semblait avoir ab- 
sorbé toute son intelligence. S'agissait-il de blés, de 
farines, de grenailles, d'en reconnaître les qualités, 
Jcs provenances, de veiller à leur conservation, de 



LE PÈRE GORIOT. I 17 

prévoir les cours , de prophétiser l'abondance ou la 
pénurie des récoltes , de se procurer les céréales à 
bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en 
Ukraine , Goriot n'avait pas son second. À lui voir 
conduire ses affaires , expliquer les lois sur l'expor- 
tation, sur l'importation des grains , en étudier l'es- 
prit, en saisir les défauts, un homme l'eut jugé ca- 
pable d'être un bon ministre d'état. II était patient, 
actif, énergique, constant, rapide dans ses expédi- 
tions ; il avait un coup d'œil d'aigle ; il devançait tout, 
il prévoyait tout, il savait tout, il cachait tout ; diplo- 
mate pour concevoir , soldat pour marcher. Sorti de 
sa spécialité, de sa simple et obscure boutique sur 
le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures 
d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, 
il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme 
incapable de comprendre un raisonnement , insensi- 
ble à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui 
s'endormait au spectacle , un de ces calibans 
parisiens qui ne sont forts qu'en bêtise. Ces natures 
se ressemblent presque toutes ; à presque toutes, 
nous trouveriez un sentiment sublime au cœur. 
Deux sentiments exclusifs avaient rempli le 
cœur du vermicellier, en avaient absorbé l'hu- 
mide, comme le commerce des grains avait em- 
ployé toute L'intelligence de sa cervelle. Sa femme, 
la lille unique d'un riche fermier de la Brie, avait 
été pour lui l'objet d'une admiration religieuse, 
d'un amour sans bornes. Goriol avait admiré en 
elle une nature frêle et forte , sensible cl jolie, qui 
contrastait vigoureusement avec la sienne. S'il est 
un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est- 



118 LE PÈRE GORIOT. 

ce pas l'orgueil de la protection exercée à tout mo- 
ment en fàveur d'un être faible? joignez-y l'amour, 
cette reconnaissance vive de toutes les âmes fran- 
ches pour le principe de leurs plaisirs , et vous com- 
prendrez une foule de bizarreries morales. Après 
sept ans de bonheur sans nuages, Goriot avait, 
malheureusement pour lui , perdu sa femme : elle 
commençait à prendre de l'empire sur lui , en de- 
hors de la sphère des sentiments. Peut-être eut-elle 
cultivé cette nature inerte, peut-être y eût-elle jeté 
l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans 
cette situation , le sentiment de la paternité s'était 
développé chez Goriot jusqu'à la déraison. 11 avait 
reporté ses affections trompées par la mort sur ses 
deux filles , qui , d'abord , satisfaisaient pleinement 
tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent 
les propositions qui lui furent faites par des négo- 
ciants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs 
lilles , il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul 
homme pour lequel il avait eu du penchant , préten- 
dait savoir pertinemment que Goriot avait juré de 
ne pas faire d'infidélité à sa femme , quoique morte. 
Les gens de la halle, incapables de comprendre 
cette sublime folie, en plaisantèrent, et donnèrent 
à Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier 
d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché , s'a- 
visa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup 
de poing sur l'épaule qui l'envoya, la tête la pre- 
mière, sur une borne de la rue Oblin. Le dévoue- 
ment irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que 
portait Goriot à ses filles était si connu , qu'un jour 
un de ses concurrenÉffteeulanl le faire partir du màf* 



r.E pkke GORIOT. \ 19 

ché pour resier maître du cours, lui dit que Delphine 
venait d'être renversée par un cabriolet. Le ver mi- 
cellier, pâle et blême, quitta aussitôt la halle. 11 fut 
malade pendant plusieurs jours par suite de la ré- 
action des sentiments contraires auxquels le livra 
cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape 
meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le chassa 
de la halle en le forçant , dans une circonstance cri- 
tique, à faire faillite. L'éducation de ses deux fdles 
fut naturellement déraisonnable. Riche de plus de 
soixante mille livres de rente , et ne dépensant pas 
douze cents francs pour lui , le bonheur de Goriot 
était de satisfaire les fantaisies de ses filles : les 
plus excellents maîtres furent chargés de les douer 
des talents qui signalent une bonne éducation ; elles 
eurent une demoiselle de compagnie , et , heureu- 
sement pour elles , ce fut une femme d'esprit et de 
goût ; elles allaient à cheval , elles avaient voiture , 
elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses 
d'un vieux seigneur riche ; il leur suffisait d'expri- 
mer les plus coûteux désirs pour voir leur père 
s'empresser de les combler; il ne demandait, eh 
retour de ses offrandes, qu'une caresse. Goriot les 
mettait au rang des anges , et nécessairement au- 
dessus de lui , le pauvre homme ! 11 aimait jusqu'au 
mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en 
âge d'être mariées , elles purent choisir leurs maris 
suivant leurs goûts : chacune d'elles devait avoir en 
dot la moitié de la fortune de son père. Courtisée 
pour sa beauté par le comte de Restaud, Anastasie 
avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à 
quitter la maison paternelle pour s'élancer dans tes 



120 LE PÈRE GORIOT. 

hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent : 
elle épousa M. de Nucingen, banquier d'origine 
allemande, qui devint baron du Saint-Empire. 
Goriot resta vermicellier. Ses filles et ses gendres 
se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce com- 
merce, quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi 
pendant cinq ans leurs instances , il consentit à se 
retirer avec le produit de son fonds , et les bénéfi- 
ces qu'il avait faits pendant ces dernières années ; 
capital que madame Vauquer, chez laquelle il était 
venu s'établir, avait eslimé rapporter de huit à dix 
mille livres de rente. Il s'était jeté dans cette pen- 
sion par suite du désespoir qui l'avait saisi en 
voyant ses deux filles obligées par leurs maris de 
refuser non-seulement de le prendre chez elles, 
mais encore de l'y recevoir ostensiblement. 

Ces renseignements étaient tout ce que savait 
monsieur Muret sur le compte du père Goriot, 
dont, en 1812, il avait acheté le fonds. Les sup- 
positions que Rastignac avait entendu faire par la 
duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confir- 
mées. Ici se termine l'exposition de cette obscure , 
mais effroyable tragédie parisienne. 

Vers la lin de cette première semaine du mois 
de décembre, Rastignac reçut deux lettres, l'une 
de sa mère , l'autre de sa sœur aînée. Ces écritures 
si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trem- 
bler de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient 
un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. S'il 
concevait quelque terreur en se rappelant la dé- 



LE PÈBE GORIOT. i2\ 

tresse de ses parents , il avait trop bien éprouvé 
leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir as- 
piré leurs dernières gouttes de sang. La lettre de 
sa mère était ainsi conçue : 

« Mon cher enfant , je t'envoie ce que tu m'as 
« demandé. Fais un bon emploi de cet argent ; je 
« ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver la 
€ vie , trouver une seconde fois une somme aussi 
« considérable sans que ton père en lut instruit, 
« ce qui troublerait l'harmonie de notre ménage. 
« D'ailleurs, pour nous la procurer, nous serions 
« obligés de donner des garanties sur notre terre. 
« 11 m'est impossible de juger le mérite de projets 
« que je ne connais pas; mais de quelle nature 
« sont-ils donc pour te faire craindre de me les 
« confier? Cette explication ne demandait pas des 
€ volumes; il ne nous faut qu'un mot à nous autres 
« mères, et ce mot m'aurait évité les angoisses de 
« l'incertitude. Je ne saurais te cacher l'impression 
« douloureuse que m'a causée ta lettre. Mon cher 
« fds , quel est donc le sentiment qui t'a contraint 
t à jeter un tel effroi dans mon cœur? tu as dû bien 
« souffrir en m' écrivant, car j'ai bien souffert en te 
« lisant. Dans quelle carrière t'engages-tu donc? 
« Ta vie, ton bonheur seraient attachés à paraître 
o ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne 
« saurais aller sans faire des dépenses d'argent que 
« tu ne peux soutenir, sans perdre un temps pré- 
« cieux pour tes éludes? Mon bon Eugène, crois- 
t en le cœur de ta mère, les voies tortueuses ne 
« mènent à rien de grand, La patience et la rési- 

11 



12*2 IV. PÈRE GORIOT. 

« gnation doivent être les vertus des jeunes gens 
« qui sont dans ta position. Je ne te gronde pas ; je 
« ne voudrais communiquer à notre offrande au- 
« cune amertume. Mes paroles sont celles d'une 
« mère aussi prévoyante que confiante. Si tu sais 
« quelles sont tes obligations , je sais , moi , com- 
« bien ton cœur est pur, combien tes intentions 
« sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte : 
« Va, mon bien-aimé, marche! Je tremble parce 
« que suis mère ; mais chacun de tes pas sera ten- 
« drement accompagné de nos vœux et de nos bé- 
« nédictions. Sois prudent, cher enfant. Tu dois 
« être sage comme un homme ; les destinées de cinq 
« personnes qui te sont chères reposent sur la tête. 
« Oui , toutes nos fortunes sont en toi , comme ton 
« bonheur est le nôtre. Nous prions tous Dieu de te 
« seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac 
« a été, dans cette circonstance, d'une bonté in* 
« ouïe; elle allait jusqu'à concevoir ce que tu me 
« dis de tes gants. Mais elle a un faible pour l'aîné, 
« disait-elle gaiement. Mon Eugène, aime-la bien! 
« Je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand 
« tu auras réussi ; autrement, son argent te brûle- 
« rait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, ce 
« que c'est que de sacrifier des souvenirs ! Mais que 
c ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te 
« dire qu'elle te baise au front, et voudrait te corn- 
« muniquer par ce baiser la force d'être souvent 
« heureux. Cette bonne et excellente femme t'au- 
« rait écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. 
« Ton père va bien. La récolte de 1819 passe nos 
« espérances. Adieu, cher enfant. Je ne dirai rien 



LL PÈRE GORIOT. 123 

de tes sœurs : Laure t'écrit. Je lui laisse le plaisir 
« de babiller sur les petits événements de famille. 
« Fasse le ciel que tu réussisses. Oh! oui , réussis, 
« mon Eugène, car tu m'as l'ait connaître une dou- 
« leur trop vive pour que je puisse la supporter une 
« seconde fois. J'ai su ce que c'était que d'être pau- 
« vre, en désirant la fortune pour la donner à mon 
« enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse pas sans 
« nouvelles, et prends ici le baiser que ta mère 
« t'envoie. » 

Quand Eugène eut achevé celte lettre , il était en 
pleurs , il pensait au père Goriot tordant son ver- 
meil et le vendant pour aller payer la lettre de 
change de sa fille. — Ta mère a tordu ses bijoux ! 
se disait-il. Ta tante a pleuré sans doute en vendant 
quelques unes de ses reliques ! De quel droit mau- 
dirais-tu Anastasie? tu viens d'imiter pourl egoïsme 
de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant ! Qui , 
d'elle ou toi, vaut mieux? L'étudiant se sentit les 
entrailles rongées par une sensation de chaleur in- 
tolérable. 11 voulait renoncer au monde, il voulait 
ne pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et 
beaux remords secrets dont le mérite est rarement 
apprécié parles hommes quand ils jugent leurs sem- 
blables, et qui font souvent absoudre par les anges 
du ciel le criminel condamné par les juristes de la 
terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les 
expressions innocemment gracieuses lui rafraîchi- 
rent le cœur. 

< Ta lettre est venue bien à propos, cher firèr< 



*24 LE l'EUE GOlUOT. 

« Agathe et moi nous voulions employer notre ar- 
« gent de tant de manières différentes , que nous 
« ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as 
« fait comme le domestique du roi d'Espagne quand 
« il a renversé les montres de son maître, tu nous as 
* mises d'accord. Vraiment, nous étions constam- 
« ment en querelle pour celui de nos désirs auquel 
« nous donnerions la préférence , et nous n'avions 
« pas deviné , mon bon Eugène , l'emploi qui com- 
« prenait tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. 
« Enfin , nous avons été comme deux folles pendant 
« toute la journée , à telles enseignes (style de tante) 
« que ma mère nous disait de son air sévère : Mais 
« qu'avez-vous donc, mesdemoiselles? Si nous 
« avions été grondées un brin , nous en aurions été , 
« je crois , plus contentes. Une femme doit trouver 
« bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle aime ! 
« Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de 
< ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, 
« je suis trop dépensière. Je m'étais acheté deux 
« ceintures , un joli poinçon pour percer les œillets 
« de mes corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais 
« moins d'argent que cette grosse Agathe , qui est 
« économe , et entasse ses écus comme une pie. Elle 
« avait deux cents francs ! Moi , mon pauvre ami , 
« je n'ai que cinquante écus. Je suis bien punie, je 
« voudrais jeter ma ceinture dans le puits ; il me se- 
« ra toujours pénible de la porter. Je t'ai volé. 
« Agathe a été charmante. Elle m'a dit : Envoyons 
« les trois cent cinquante francs, à nous deux! Mais 
« je n'ai pas tenu à le raconter les choses comme 
« elles se sont passées. Sais-tu comment nous avons 



LE PÈRE GOEIOT. 125 

t fait pour obéir à tes commandements ?-Nous avons 
« pris notre glorieux argent , nous avons été nous 
« promener toutes deux , et quand une fois nous 
« avons eu gagné la grande route, nous avons été bien 
« vite à Ruffec , où nous avons tout bonnement don- 
« né la somme à monsieur Grimbert qui tient le 
« bureau des Messageries royales. Nous étions lé- 
« gères comme des hirondelles en revenant. Est-ce 
« que le bonheur nous allégerait? me demandait 
« Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que 
« je ne vous répéterai pas, monsieur le Parisien, il 
« était trop question de vous. Oh ! cher frère , nous 
« t'aimons bien , voilà tout en deux mots. Quant 
« au secret, selon ma tante, de r élites masques 
« comme nous sont capables de tout, même de se 
« taire. Ma mère a été mystérieusement à Angou- 
« lème avec ma tante , et toutes deux ont gardé le 
« silence sur la haute politique de leur voyage, qui 
« n'a pas eu lieu sans de longues conférences dont 
« nous avons été bannies , ainsi que monsieur le ba- 
« ron. De grandes conjectures occupent les esprits 
« dans l'état de Rastignac. La robe de mousseline 
« semée de fleurs à jour que brodent les infantes 
« pour sa majesté la reine avance dans le plus pro- 
« fond secret. Il n'y a plus que deux le/, à faire. Il a 
« été décidé qu'on ne ferait pas de mur du côté de 
« Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y 
« perdra des fruits, des espaliers, mais on y gagne- 
« ra une belle vue pour les étrangers. Si l'héritier 
« présomptif avait besoin de mouchoirs, il est pré- 
« venu que la douairière de Marcillac, en fouillant 
i dans ses trésors cl ses malles , désignées sous le 

II. 



120 LE PÈRE GOErOT. 

« nom de Pompéia et d'Herculanum , a découvert 
« une pièce de belle toile de Hollande , qu'elle ne se 
« connaissait pas ; les princesses Agathe et Laure 
« mettent à ses ordres leur fil, leur aiguille , et des 
« mains toujours un peu trop rouges. Les deux jeunes 
« princes don Henri et don Gabriel ont conservé la 
« funeste habitude de se gorger de raisiné , de faire 
« enrager leurs sœurs , de ne vouloir rien appren- 
« dre , de s'amuser à dénicher des oiseaux, de ta- 
« pager, et de couper, malgré les lois de l'état, des 
« osiers pour se faire des badines. Le nonce du 
« pape, vulgairement appelé monsieur le curé, 
« menace de les excommunier s'ils continuent à 
« laisser les saints canons de la grammaire pour les 
« canons du sureau belliqueux. Adieu, cher frère, 
« jamais lettre n'a porlé tant de vœux faits pour 
« ton bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras 
« donc bien des choses à nous dire quand tu vien- 
« dras ! Tu me diras tout à moi, je suis l'aînée. Ma 
« tante nous a laissé soupçonner que lu avais des 
« succès dans le monde. 

L'on parle d'une dame et l'on se tùit du reste. 

« Avec nous s'entend! Dis donc, Eugène, si tu 
« voulais, nous pourrions nous passer de mou- 
« choirs, et nous te ferions des chemises. Réponds- 
« moi vile à ce sujet. S'il te fallait, promptement de 
« belles chemises bien cousues, nous serions obli- 
« gées de nous y mettre tout de suite, et s'il y avait 
« à Paris des façons que nous ne connussions pas, 
« lu nous enverrais un modèle, surtout pour les 



l.L PÈRE GORIOT. 127 

« poignets. Allons! adieu, je t'embrasse au front 
« du côté gauche , sur la tempe qui m'appartient 
c exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Aga- 
« the , qui m'a promis de ne rien lire de ce que 
« je te dis. Mais pour en être plus sûre, je resterai 
« près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta sœur qui 
« t'aime. 

« Laure de RaSTIGNAC. » 

— Oh î oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout 
prix! Des trésors ne paieraient pas ce dévoue- 
ment. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs 
ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il 
après une pause. Il faut que chaque pièce porte 
coup : Laure a raison. Nom d'une femme! je n'ai 
que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur 
d'un autre, une jeune fille devient rusée autant 
qu'un voleur. Innocente pour elle, et prévoyante 
pour moi, elle est' comme l'ange du ciel qui par- 
donne les fautes de la terre sans les comprendre. 

Le monde était à lui! Déjà son tailleur avait été 
convoqué, sondé, conquis. En voyant Monsieur de 
'J railles, Kastignac avait compris l'influencequ exer- 
cent les tailleurs sur la vie des jeunes gens Hélas! 
il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: 
un tailleur est ou un ennemi mortel, ou un ami 
donné par la facture. Eugène rencontra dans le sien 
un homme qui avait compris la paternité (h 1 son 
commerce, et qui se considérait comme un trait 
d'union entre le présent ei l'avenir des jeunes gens! 
Aussi, Rastignac reconnaissant a-t-il fait la Fortune 



128 LE PÈftE GORIOT. 

de cet homme par un de ces mots auxquels il ex- 
cella plus tard. — Je lui connais, disait-il, deux 
pantalons qui ont fait faire des mariages de vingt 
mille livres de rentes. Quinze cents francs et des 
habits à discrétion ! En ce moment, le pauvre Mé- 
ridional ne douta plus de rien, et descendit au dé- 
jeuner avec cet air indéfinissable que donne à un 
jeune homme la possession d'une somme quelcon- 
que. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche 
d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne 
fantastique sur laquelle il s'appuie. 11 marche mieux 
qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour 
son levier ; il a le regard plein, direct, il a les mou- 
vemens agiles ; la veille, humble et timide, il aurait 
reçu des coups ; le lendemain, il en donnerait à un 
premier ministre. 11 se passe en lui des phénomè- 
nes inouïs : il veut tout et peut tout ; il désire à tort 
et à travers; il est gai, généreux, expansif. Enfin, 
l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son enver- 
gure. L'étudiant sans argent, happe un brin de 
plaisir, comme un chien qui dérobe un os à travers 
mille périls, il le casse, en suce la moelle, et court 
encore ; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans 
son gousset quelques fugitives pièces d'or, déguste 
ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît; il se 
balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie 
le mot mteère. Paris lui appartient tout entier ! Age 
où tout est luisant, où tout scintille et lîambe ! âge 
de force joyeuse dont personne ne profite , ni 
l'homme, ni la femme! âge des dettes et des vives 
craintes qui décuplent tous les plaisirs! Qui n'a 
pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la 



LE PÈUE GORIOT. 12!) 

rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne 
connaît rien à la vie humaine ! — « Ah ! si les fem- 
mes de Paris savaient! se disait Rastignac, en dé- 
vorant les poires cuites, à un liard pièce, servies 
par madame Vauquer, elles viendraient se faire 
aimer ici. » En ce moment un l'acteur des Messa- 
geries royales se présente dans la salle à manger , 
après avoir fait sonner la porte à claire-voie. Il de- 
manda Monsieur Eugène de Rastignac , auquel il 
tendit deux sacs à prendre, et un registre à émar- 
ger. Rastignac fut alors sanglé comme d'un coup 
de fouet par le regard profond que lui lança Vau- 
trin. 

— Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes 
et des séances au tir, lui dit cet homme. 

— Ses galions sont arrivés, lui dit madame Vau- 
quer en regardant les sacs. 

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les 
yeux, sur l'argent, de peur de montrer sa convoi- 
tise. 

— Vous avez une bonne mère, dit madame Cou- 
turc. 

— Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret. 

— Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. 
Vous pourrez maintenant faire vos farces, aller dans 
le monde, y pécher des dots, et danser avec des 
comtesses qui ont des fleurs de pécher sur la tôle. 



150 Lli PBitË G01UOI. 

Mais croyez-moi, jeune homme, fréquentez le 
lir. 

Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son ad- 
versaire. Rastignac voulut donner pour boire au 
facteur, et ne trouva rien dans sa poche. Vautrin 
fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme. 

— Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant 
l'étudiant. 

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique 
depuis les mots aigrement échangés, le jour où il 
était revenu de chez madame de Beauséant, cet 
homme lui fût insupportable. Pendant ces huit 
jours, Eugène et Vautrin étaient restés silencieu- 
sement en présence, et s'observaient l'un l'autre. 
L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans 
doute les idées se projettent en raison directe 
de la force avec laquelle elles se conçoivent, et vont 
frapper là où le cerveau les envoie , par une loi 
mathématique comparable à celle qui dirige les 
bombes au sortir du mortier. Divers en sont les 
elïets. S'il est des natures tendres où les idées se 
logent et qu'elles ravagent, il est aussi des natures 
vigoureusement munies, des crânes à remparts 
d'airain sur lesquels les volontés des autres s'apla- 
tissent et tombent comme les balles devant une 
muraille; puis il est encore des natures flasques et 
cotonneuses où les idées d' autrui viennent mourir 
comme les boulets s'amortissent dans la terre molle 
des redoutes. Rastignac avait une de ces tètes plei- 



LE PÈRE GORIOT. 4~i 

lies de poudre qui sautent au moindre choc. U était 
trop vivacement jeune pour ne pas être accessible 
à cette projection des idées, à cette contagion des 
sentiments dont nous observons à notre insu de si 
bizarres phénomènes. Sa vue morale avait la portée 
lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles 
sens avait cette longueur mystérieuse, cette flexi- 
bilité d'aller et de retour qui nous émerveille chez 
les gens supérieurs, brettcurs habiles à saisir le dé- 
faut de toutes les cuirasses. Depuis huit jours il 
s'était d'ailleurs développé chez Eugène autant de 
qualités quede défauts. Ses défauts, le monde et l'ac- 
complissement de ses croissants désirs les lui avaient 
demandés. Parmi ses qualités, se trouvait cette 
vivacité méridionale qui fait marcher droit à la dif- 
ficulté pour la résoudre, et qui ne permet pas à un 
homme d'outre-Loire de rester dans une incerti- 
tude quelconque; qualité que les gens du Nord 
nomment un défaut : pour eux, si ce fut l'origine 
de la fortune de Murât, ce fut aussi la cause de sa 
mort. Il faudrait conclure de là que quand un Mé- 
ridional sait unir la fourberie du Nord à l'audace 
d'outre-Loire, il est complet et reste roi de Suède. 
Rastignac ne pouvait donc pas demeurer long- 
temps sous le feu des batteries de Vautrin sans 
savoir si cet homme était son ami ou son ennemi. 
De moments en moments il lui semblait que ce sin- 
gulier personnage pénétrait ses passions et lisait 
dans son cœur, tandis que, élu 4 / lui, tout était si 
bien clos, qu'il semblait avoir la profondeur im- 
mobile d'un sphinx qui sait tout et ne dit rien. 
Ense sentant le gousset plein, Eugène se mutina. 



452 LE PÈRE GORIOT. 

— Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vau- 
trin qui se levait pour sortir après avoir savouré les 
dernières gorgées de son café. 

— Pourquoi? répondit le quadragénaire en met- 
tant son chapeau à larges bords et prenant une 
canne en fer avec laquelle il faisait souvent des mou- 
linets, en homme qui n'aurait pas craint d'être as- 
sailli par quatre voleurs. 

— Je vais vous rendre , reprit Rastignac qui défit 
promptement un sac, et compta cent quarante 
francs à madame Vauquer. 

— Les bons comptes font les bons amis , dit-il à 
la veuve. Nous sommes quittes jusqu'à la Saint- 
Sylvestre. Changez-moi ces cent sous. 

— Les bons amis font les bons comptes , répéta 
Poiret en regardant Vautrin. 

— Voici vingt sous , dit Raslignac en tendant une 
pièce à ce sphinx en perruque. 

— On dirait que vous avez peur de me devoir 
quelque chose? s'écria Vautrin en plongeant un 
regard divinateur dans l'âme du jeune homme , au- 
quel il jeta un de ces sourires goguenards et diogé- 
niques dont Eugène avait été sur le point de se fâ- 
cher cent fois. 

— Mais, oui, répondit l'étudiant qui tenait ses 
deux sacs à la main et s'était levé pour monter chez 
lui. 



LE PÈRE GORIOT. 453 

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le 
salon , et l'étudiant se disposait à s'en aller par celle 
qui menait sur le carré de l'escalier. 

— Savez-vous, monsieur le marquis de Rastigna- 
corama , que ce que vous me dites n'est pas exacte- 
tement poli , dit alors Vautrin en fouettant la porte 
du salon et venant à l'étudiant qui le regarda froi- 
dement. 

Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en 
emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans 
le carré qui séparait la salle à manger de la cui- 
sine , et où se trouvait une porte pleine donnant sur 
le jardin , mais surmontée d'un long carreau garni 
de barreaux en fer. Là , l'étudiant dit devant Syl- 
vie qui déboucha de sa cuisine : — Monsieur Vau- 
trin, je ne suis pas marquis , et je ne m'appelle pas 
Rastignacorama. 

— Ils vont se battre, dit mademoiselle Michon- 
neau d'un air indifférent. 

— Se battre , répéta Poirct. 

— Que non, répondit madame Vauquer en ca- 
ressant sa pile déçus. 

— Mais les voilà qui vont sous les tilleuls , cria 
mademoiselle Victorinc en se levant pour regarder 
dans le jardin. Ce pauvre jeune homme a pourtant 
raison. 

— Remontons, ma chère petite, dit madame 
Couture, ces affaires-là ne nous regardent pas. 

12 



15 S LI PkiiF. (iOSIOT. 

Quand madame Couture et Victorine se levèrent, 
elles rencontrèrent, à la porte, ia grosse Sylvie 
qui leur barra le passage. 

— Quoi qui n'y a donc? dit-elle, Monsieur Vau- 
trin a dit à Monsieur Eugène : Expliquons-nous ! 
Puis il l'a pris par le bras , et les voilà qui marchent 
dans nos artichauts. 

En ce moment Vautrin parut. — Maman Vau- 
quer, dit-il en souriant , ne vous effrayez de rien , 
je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls. 

— Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les 
mains, pourquoi voulez-vous tuer monsieur Eu- 
gène? 

Vautrin fit deux pas en arrière et contempla Vic- 
torine. — Autre histoire , s'ccria-t-il d'une voix rail- 
leuse qui fit rougir la pauvre fille. 11 est bien gentil , 
n'est-ce pas? ce jeune homme-là, reprit-il. Vous 
me donnez une idée. Je ferai votre bonheur à tous 
deux , ma belle enfant ! 

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras 
et l'avait entraînée en lui disant à l'oreille : Mais , 
Victorine, vous êtes inconcevable ce matin. 

— Je ne veux pas qu'on tire des coups de pisto- 
let chez moi , dit madame Vauquer. N'allez-vous 
pas effrayer tout le voisinage et amener la police , à 
sic heure! 

— Allons, du calme, maman Vauquer, répon- 
dit Vautrin. Là, là, tout beau , nous irons au tir. 



LL. jPJf&g G01U01. 155 

11 rejoignit Rastignac qu'il prit familièrement par 
le bras : — Quand je vous aurais prouvé qu'à trente- 
cinq pas , je mets cinq fois de suite ma balle dans 
un as de pique , lui dit-il , cela ne vous ôterait pas 
votre courage. Vous m'avez l'air d'èlre un peu ra- 
geur, et vous vous feriez tuer comme un imbécile. 

— Vous reculez, dit Eugène. 

— Ne m'échaulïez pas la bile, répondit Vautrin. 
11 ne fait pas froid ce matin , venez nous asseoir là- 
bas, dit il en montrant les sièges peints en vert. Là, 
personne ne nous entendra. J'ai à causer avec vous. 
Vous êtes un bon petit jeune bumnie auquel je ne 
veux pas de mal. Je vous aime, foi de Tromp... 
( mille tonnerres ! ) foi de Vautrin. Pourquoi vous 
aimé-je? je vous le dirai. En attendant, je vous 
connais comme si je vous avais fait, et vais vous le 
prouver. Mettez vos sacs là, reprit-il en lui mon- 
trant la table ronde. 

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit 
en proie à une curiosité que développa chez lui au 
plus haut degré le changement soudain opéré dans 
les manières de cet homme, qui, après avoir parlé 
de le tuer, se posait comme son protecteur. 

— Vous voudriez bien savoir qui je suis , ce que 
j'ai fait ou ce que je fais? reprii Vautrin. Vous des 
trop curieux , mon petit. Allons, du calme. Vous allez 
en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs, 
écoulez-moi d'abord, vwm me repondrez après , 



130 LE PÈRE CUlllOi. 

voilà ma vie antérieure en trois mots. Qui suis-je? 
Vautrin. Que fais-je? ce qui nie plaît. Passons. 
Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon 
avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle 
au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me 
donner des coups de pied dans les os des jambes 
sans que je leur dise : Prends garde ! Mais, nom 
d'une pipe! je suis méchant comme le diable avec 
ceux qui me tracassent , ou qui ne me reviennent 
pas. Et il est bon de vous apprendre que je me sou- 
cie de tuer un homme comme de ça ! dit-il en lan- 
çant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le 
tuer proprement , quand il le faut absolument. Je 
suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mé- 
moires de Benvenuto Cellini, tel que vous me 
voyez, et en italien encore! J'ai appris de cet 
homme-là , qui était un fier luron , à imiter la Pro- 
vidence qui nous tue à tort et à travers. N'est-ce pas 
d'ailleurs une belle partie à jouer que d'être seul 
contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai 
bien réfléchi à la constitution actuelle de votre dés- 
ordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'en- 
fant, une sottise. Quand de deux hommes vivants 
l'un doit disparaître , il faut être imbécile pour s'en 
remettre au hasard. Le duel? croix ou pile! voilà. 
je mets cinq balles de suite dans un as de pique en 
renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre, 
et à trente-cinq pas encore ! quand on est doué de 
ce petit talent-là , l'on peut se croire sûr d'abattre 
son homme. Eh bien! j'ai tiré sur un homme à 
vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais 
manié de sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme 



LE PÈRE GORIOT. 157 

extraordinaire en défaisant son gilet et montrant 
sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais 
garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dé- 
goût mêlé d'effroi , ce blanc-bec m'a roussi le poil , 
ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un 
trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là j'é- 
tais un enfant; j'avais votre âge, vingt et un ans. 
Je croyais encore à quelque chose , à l'amour d'une 
femme , un tas de bêtises dans lesquelles vous allez 
vous embarbouiller. Nous nous serions battus , pas 
vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois 
en terre, où en seriez-vous? Il faudrait décamper, 
aller en Suisse, manger l'argent du papa, qui n'en 
a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position dans 
laquelle vous êtes ; mais je vais le l'aire avec la supé- 
riorité d'un homme qui , après avoir examiné les 
choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux par- 
lis à prendre : ou une stupide obéissance ou la ré- 
volte. Je n'obéis à rien; est-ce clair? Savez-vous ce 
qu'il vous faut, à vous, au train dont vous allez ? 
un million! Et promptement , sans quoi, avec notre 
petite tète , nous pourrions aller flâner dans les 6- 
lels de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Etre-Su - 
prème. Ce million , je vais vous le donner. 11 fil une 
pause en regardant Eugène. — Ah! ah! vous laites 
meilleure mine à votre petit papa Vautrin ! En en- 
tendant ce mot-là, vous êtes comme une jeune tille 
à qui l'on dit : A ce soir! et qui se toilette en se 
pourléchant comme un chat qui boit du lait.. A la 
bonne heure! Allons donc! A nous i\vu\\ Voici 
votre compte, jeune homme! Nous avons, là-las , 
papa, maman, grandtante deux sœuçs (dj^huii 

12 



Î38 Lb, PÈKK G01UUI 

ans et seize ans) , deux petits frères (douze et dix 
ans) , voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève 
vos sœurs. Le curé vient apprendre le latin aux 
deux frères. La famille mange plus de bouillie de 
marrons que de pain blanc ; le papa ménage ses 
culottes ; maman se donne à peine une robe d'hiver 
et une robe d'été; nos sœurs font comme elles peu- 
vent. Je sais tout ; j'ai été dans le Midi. Les choses 
sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie 
douze cents francs par an , et que votre terrine ne 
rapporte que trois mille francs. Nous avons une 
cuisinière et un domestique ; il faut garder le dé- 
corum ; papa est baron. Quant à nous, nous avons 
de l'ambition ; nous avons les Beauséant pour al- 
liés et nous allons à pied, nous voulons la fortune et 
nous n'avons pas le sou , nous mangeons les rata- 
touilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux 
dîners du faubourg Saint-Germain , nous couchons 
sur un grabat et nous voulons un hôtel ! Je ne blâme 
pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit 
cœur, ce n'est pas donné à tout le monde ! Deman- 
dez aux femmes quels hommes elles recherchent? 
les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus 
forts , le sang plus riche en fer, le cœur plus chaud 
que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve 
si heureuse et si belle aux heures où elle est forte, 
qu'elle préfère à tous les hommes celui dont la force 
est énorme, fût-elle en danger d'être brisée par lui. 
Je fais l'inventaire de vos désirs afin de vous poser la 
question. Cette question, la voici! Nous avons une faim 
de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous 
y prendrons- nous pour approvisionner la marmite? 



LE l'Élit OOK1U1. 151) 

Nous avons d'abord le Code à manger; ce n'est pas 
amusant, et ça n'apprend rien; mais il le faut. Soit. 
Nous nous faisons avocat pour devenir président 
d'une cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui 
valent mieux que nous avec T. F. sur l'épaule, afin 
de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tran- 
quilles. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord, 
deux années à droguer dans Paris , à regarder, sans 
y toucher, les nanans dont nous sommes friands. 
C'est fatigant de désirer toujours sans jamais se sa- 
tisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des mol- 
lusques, vous n'auriez rien à craindre; mais nous 
avons le sang fiévreux des lions et un appétit à 
faire vingt sottises par jour. Vous succomberez 
donc à ce supplice , le plus horrible que nous ayons 
aperçu dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que 
vous soyez sage, que vous buviez du lait et que 
vous fassiez des élégies ! Il faudra, généreux comme 
vous l'êtes , commencer, après bien des ennuis cl 
des privations à rendre un chien enragé, par deve- 
nir le substitut de quelque drcMe, dans un trou de 
ville où le gouvernement vous jettera mille francs 
d'appointements, comme on jette une soupe à un 
dogue de boucher. Aboie après les voleurs, plaide 
pour le riche! Bien obligé. Si vous n'avez pas de 
protections, vous pourrirez dans votre tribunal <le 
province ; vers trente ans , vous serez juge à douze 
cents francs par an, si vous n'avez pas encore jeté 
la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la qua- 
rantaine, vous épouserez quelqufetille de meunier, 
riche d'environ six mille livres rie rente. Merci. 
Ave/ des protections, vousscrefl procureur ^\\\ mi 



MO LE PÈRE GORIOT. 

à trente ans , avec mille écus d'appointements , et 
vous épouserez la fille du maire. Si vous faites quel- 
ques-unes de ces petites bassesses politiques, comme 
de lire sur un bulletin Yillèle au lieu de Manuel (ça 
rime , ça met la conscience en repos) , vous serez , à 
quarante ans , procureur-général , et pourrez deve- 
nir député. Remarquez, mon cher enfant, que nous 
aurons fait des accrocs à notre pelite conscience, 
que nous aurons eu vingt ans d'ennuis, de misères 
secrètes, et que nos sœurs auront coiffé sainte Ca- 
therine. J'ai l'honneur de vous faire observer de 
plus qu'il n'y a que vingt procureurs-généraux en 
France , et que vous êtes vingt mille aspirants au 
grade , parmi lesquels il se rencontre des farceurs 
qui vendraient leur famille pour monter d'un cran ! 
Si le métier vous dégoûte , voyons autre chose. Le 
baron de Rastignac veut-il être avocat? Oh ! joli. 
Il faut pàtir pendant dix ans , dépenser mille francs 
par mois , avoir une bibliothèque , un cabinet , aller 
dans le monde, baiser la robe d'un avoué pour 
avoir des causes , balayer le palais avec sa langue. 
Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas 
non ; mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui , 
à cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille 
francs par an! Rah! plutôt que de m'amoinclrir 
ainsi l'âme, j'aimerais mieux me l^aire corsaire. 
D'ailleurs , où prendre des écus ? Tout ça n'est pas 
gai! Nous avons une ressource dans la dot d'une 
femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous 
mettre une pierre au cou ; puis, si vous vous mariez 
pour de l'argent, que deviennent nos sentiments 
d'honneur, notre noblesse? Autant commencer au- 



Lli PÈKE GOBIOT. I il 

jourd'hui votre révolte contre les conventions humai- 
nes. Ce ne serait rien que se coucher comme un ser- 
pent devant une femme, lécher les pieds de la mère, 
faire des bassesses à dégoûter une truie, pouah ï 
si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous 
serez malheureux comme les pierres d'égout avec 
une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut en- 
core mieux guerroyer avec les hommes que de lut- 
ter avec sa femme. Voilà le carrefour de la vie , 
jeune homme, choisisses! Vous avez déjà choisi: 
vous avez été chez noire cousin de Beauséant, et 
vous y avez flairé le luxe ; vous avez été chez ma- 
dame de Restaud, la lîlle du père Goriot , et vous 
y avez flairé la Parisienne ; ce jour-là vous êtes re- 
venu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai 
bien su lire : Parvenir! parvenir à tout prix! 
Bravo! ai-jc dit, voilà un gaillard qui me va. Il 
vous a fallu de l'argent! Où en prendre? Vous avez 
saigné vos sœurs ! Tous les frères flouent plus ou 
moins leurs sœurs. Vos quinze cents francs arra- 
chés, Dieu sait comme ! dans un pays où l'on trouve 
plus de châtaignes que de pièces de cent sous, vont 
filer comme des soldais à la maraude. Apres, que 
fercz-vous? vous travaillerez. Le travail, compris 
comme vous le comprenez en ce moment, donne, 
dans les vieux jours un appartement chez maman 
Vauquer, à des gars de la force de Poiret. I ne 
rapide fortune est le problème que se propo- 
sent de résoudre en ce moment cinquante mille jeu- 
nes gens qui se trouvent tous dans votre position. 
Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des 
efforts que vous avez à faire et de l'acharnement 



y 

142 LE PÉUE G0K1O1, 

du combat. H faut vous manger les uns les autres 
comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y 
a pas cinquante mille bonnes places. Savez- vous 
comment on fait son chemin ici? par l'éclat du 
génie ou par l'adresse de la corruption. 11 faut en- 
trer dans cette masse d'hommes comme un boulet 
de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'hon- 
nêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du 
génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce 
qu'il prend sans partager ; mais on plie s'il persiste ; 
en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas 
pu l'enterrer sous la boue. La corruption est 
en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption 
étant l'arme de la médiocrité qui abonde, vous en 
sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes 
dont les maris ont six mille francs d'appointements 
pour tout potage , et qui dépensent plus de dix 
mille francs à leur toilette. Yous verrez des em- 
ployés à douze cents francs acheter des terres. 
Yous verrez des femmes se prostituer pour aller 
dans la voiture du fils d'un pair de France, qui 
peut courir à Longchamps sur la chaussée du milieu. 
Yous avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé 
de payer la lettre de change endossée par sa fille, 
dont le mari a cinquante mille livres de rentes. Je 
vous défie de faire deux pas dans Paris sans ren- 
contrer des manigances infernales. Je parierais ma 
tête contre un pied de salade que vous donnerez 
dans un guêpier chez la première femme qui vous 
plaira , fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont 
bricollécs par les lois, en guerre avec leurs maris à 
propos de tout. Je n'en finirais pas s'il fallait vous 



j.i; père GoaioT. 145 

expliquer ces trafics qui se font pour des amants ', 
pour des chiffons, pour des enfants, pour le mé- 
nage ou pour la vanité, rarement par vertu , soyez- 
en sûr. Aussi l'honnête homme est-il l'ennemi com- 
mun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête 
homme? A Paris, l'honnête homme est celui qui se 
tait, et qui refuse de partager. Je ne vous parle pas 
de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne 
sans être jamais récompensés de leurs travaux, et 
que je nomme la sainte confrérie des savates du bon 
Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de 
sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la gri- 
mace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mau- 
vaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. 
Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut 
être déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il 
s'agit ici de jouer de grands coups ; autrement on 
carotte, et votre serviteur! Si dans les cent pro- 
fessions que vous pouvez embrasser , il se rencontre 
dix hommes qui réussissent vile , le public les ap- 
pelle des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la 
vie telle qu'elle est. Ça n'est pas plus beau que la 
cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les 
mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous 
bien débarbouiller: là est toute la morale de notre 
époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a 
donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je 
le blâme? du tout. Il a toujours été ainsi. Les mo- 
ralistes ne le changeront jamais. L'homme est im- 
parfait Il est parfois plus ou moins hypocrite, et 
alors les niais disent qu'il a ou n'a pas de mœurs. 
Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : 



\U LE PÈRE GORIOT. 

llioimne est le môme en haut, en bas, au milieu. 
11 se rencontre par chaque million de ce haut bétail 
dix lurons qui se mettent au-dessus de tout , même 
des lois; j'en suis. Vous, si vous êtes un homme 
supérieur, allez en droite ligne et la tête haute. Mais 
il faudra lutter contre l'envie , la calomnie , la mé- 
diocrité , contre tout le monde. Napoléon a rencon- 
tré un ministre de la guerre qui s'appelait Àubry , 
et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tâtez-vous! 
Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins 
avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. 
Dans ces conjonctures , je vais vous faire une pro- 
position que personne ne refuserait. Ecoutez bien. 
Moi, voyez-vous , j'ai une idée. Mon idée est d'aller 
vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand do- 
maine, cent mille arpents, par exemple, aux États- 
Unis , dans le sud. Je veux m'y foire planteur, 
avoir des esclaves, gagner quelques bons petits 
millions à vendre mes bœufs, mon tabac, mes 
bois, en vivant comme un souverain, en faisant 
mes volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit 
pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre. 
Je suis un grand poète. Mes poésies , je ne les 
écris pas ; elles consistent en actions et en sentiments. 
Je possède en ce moment cinquante mille francs qui 
me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin 
de deux cent mille francs, parce que je veux deux 
cents nègres , afin de satisfaire mon goût pour la 
vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous? c'est des 
enfants tout venus dont on fait ce qu'on veut, sans 
qu'un curieux de procureur du roi arrive vous en 
demander compte. Avec ce capital noir , en dix ans 



LE PÈRE GORIOT. 145 

j'aurai Irois ou quatre millions. Si je réussis, per- 
sonne ne me demandera : Qui es-tu? Je serai Mon- 
sieur Quai re-Mi liions , eiloyen des Etats-Unis. 
J'aurai cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, 
je m'amuserai à ma façon. En deux mots, si je 
vous procure une dot d'un million, me donnerez- 
vous deux cent mille francs? Vingt pour cent de 
commission , liein ! est-ce trop cher? Vous vous 
ferez aimer de voire petite femme. Une fois marié, 
vous manifesterez des inquiétudes , des remords , 
vous ferez le triste pendant quinze jours. Une niiit, 
après quelques singeries, vous déclarerez, entre 
deux baisers , deux cent mille francs de dettes à 
votre femme, en lui disant : Mon amour! Ce vau- 
deville est joué tous les jours par les jeunes gens 
les plus distingués. Une joune femme ne refuse pas 
sa Louise à celui qui lui a pris son cœur. Croyez- 
vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez le 
moyen de regagner vos deux cent mille francs dans 
une affaire. Avec votre argent et votre esprit vous 
amasserez une fortune aussi considérable que vous 
pourrez la souhaiter. Eryo vous aurez fait , en six 
mois de temps, votre bonheur, celui d'une femme 
aimable et celui de votre papa Vautrin ; sans comp- 
ter celui de votre famille, qui souffle dans ses 
doigts, l'hiver, faule de bois. Ne vous étonnez ni 
de ce que je vous propose , ni de ce que je vous 
demande! Sur soixante beaux mariages qui ont 
lieu dans Paris, il yen a quarante-sept qui donnent 
lieu à des marchés semblables. La Chambre des 
Notaires a forcé monsieur... 



13 



J46 LE PÈRE GORIOT. 

— Que faut-il que je fasse? dit avidement Ras- 
tignac en interrompant Vautrin. 

— Presque rien, répondit cet homme en laissant 
échapper un mouvement de joie semblable à la 
sourde expression d'un pêcheur qui sent un poisson 
au bout de sa ligne. Écoutez-moi bien ! Le cœur 
d'une pauvre fille malheureuse et misérable est 
l'éponge la plus avide à se remplir d'amour, une 
éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y 
tombe une goutte de sentiment. Faire la cour à une 
jeune personne qui se rencontre dans des condi- 
tions de solitude , de désespoir et de pauvreté sans 
qu'elle se doute de sa fortune à venir ! dam ! c'est 
quinte et quatorze en main, c'est connaître les nu- 
méros à la loterie , c'est jouer sur les rentes en sa- 
chant les nouvelles. Vous construisez sur pilotis un 
mariage indestructible. Vienne des millions à cette 
jeune fille , elle vous les jettera aux pieds , comme 
si c'étaient des cailloux. — Prends, mon bien- 
aimé ! Prends, Adolphe ! Alfred! Prends , Eugène! 
dira-t-elle , si Adolphe , Alfred ou Eugène ont eu 
le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'en- 
tends par des sacrifices , c'est vendre un vieil habit 
afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des 
croûtes aux champignons , et de là , le soir, à r Am- 
bigu-Comique ; c'est mettre sa montre au Mont-de- 
Piété pour lui donner un châle. Je ne vous parle 
pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles 
auxquelles tiennent tant les femmes , comme , par 
exemple, de répandre des gouttes d'eau sur le pa- 
pier à lettre on manière de larmes quand on est loin 



LE rÈKE GOKIOT. I Î7 

d'elles ; vous m'avez l'air de connaître parfaitement 
l'argot du cœur. Paris , voyez-vous , est comme une 
forêt du Nouveau-Monde , où s'agitent vingt espè- 
ces de peuplades sauvages , les Illinois , les Huions 
qui vivent du produit que donnent les différentes 
chasses sociales, et vous êtes un chasseur de mil- 
lions. Pour les prendre, vous usez de pièges, de 
pipeaux, d'appeaux. 11 y a plusieurs manières de 
chasser : les uns chassent à la dot, les autres chas- 
sent à la liquidation ; ceuxrci pèchent des conscien- 
ces , ceux-là vendent leurs abonnés pieds et poings 
liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnie 
est salué, (été , reçu dans la bonne société. Rendons 
justice à ce sol hospitalier, vous avez affaire à la 
ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si 
les fières aristocraties de toutes les capitales de l'Eu- 
rope refusent d'admettre dans leurs rangs un million- 
naire infâme, Paris lui tend les bras, court à ses 
fêtes , mange ses diners et trinque avec son infamie. 

— Mais où trouver une fille? dit Eugène. 

— Elle est à vous , élevant vous ! 

— Mademoiselle Victorine? 

— Juste ! 

— Eh! comment? 

— Elle vous aime déjà, votre petite baronne de 
Rastignac! 

— - Elle n'a pas un sou , reprit Eugène étonné. 



I i8 LE PÈRE GORIOT. 

— Ah ! nous y voilà. Encore deux mots, dit Vau- 
trin , et tout s'éelaircira. Le père Taillefer est un 
vieux coquin qui passe pour avoir assassiné l'un de 
ses amis pendant la révolution. C'est un de mes 
gaillards qui ont de l'indépendance dans les opi- 
nions. 11 est banquier, principal associé de la mai- 
son Frédéric Taillefer et compagnie. 11 a un fils 
unique, auquel il veut laisser son bien, au détri- 
ment de Victorine. Moi , je n'aime pas ces injusti- 
ces-là. Je suis comme don Quichotte , j'aime à pren- 
dre la défense du faible contre le fort. Si la volonté 
de Dieu était de lui retirer son fils , Taillefer repren- 
drait sa tille, il voudrait un héritier quelconque, 
une bêtise qui est dans la nature, et il ne peut plus 
avoir d'enfants , je le sais. Victorine est douce , elle 
est gentille; elle aura bientôt entortillé son père et 
le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec 
le fouet du sentiment! Elle sera trop sensible à 
votre amour pour vous oublier, cl vous l'épouserez. 
Moi, je me charge du rôle de la Providence, je 
ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour qui je 
me suis dévoué, un colonel de l'armée delà Loire 
qui vient d'être employé dans la garde royale. 11 
écoule mes avis, et s'est fait ultra-royaliste; ce 
n'est pas un de ces imbéciles qui tiennent à leurs 
opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner, mon 
ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à 
vos paroles. Quand on vous les demandera , ven- 
dez-les. Un homme qui se vante de ne jamais chan- 
ger d'opinion est un homme qui se charge d'aller 
toujours en ligne droite, un niais qui croit à l'in- 
faillibilité. Il n'y a pas de principes, il n'y a que 



LE PÈKE GORIOT. 149 

des événements; il n'y a pas de lois, il n'y a que 
des circonstances; et l'homme supérieur les épouse 
pour les conduire. S'il y avait des principes et des lois 
fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous 
changeons de chemises. L'homme n'est pas tenu d'ê- 
tre plus sage que toute une nation. L'homme qui a ren- 
du le moins de services à la France est un fétiche véné- 
ré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus 
bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines , 
en l'étiquetant La Fayette ; tandis que le prince 
auquel chacun lance sa pierre, et qui méprise assez 
l'humanité pour lui cracher au visage autant de ser- 
ments qu'elle en demande , a empêché le partage 
de la France au congrès de Vienne : on lui doit des 
couronnes, on lui jette de la boue. Oh ! je connais 
les affaires, moi! J'ai les secrets de bien des hom- 
mes ! Suffit. J'aurai une opinion inébranlable le jour 
où j'aurai rencontré trois têtes d'accord sur l'emploi 
d'un principe, et j'attendrai longtemps! L'on ne 
trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient 
le même avis sur un article de loi. Je reviens à mon 
homme. 11 remettrait Jésus-Christ en croix si je le 
lui disais. Sur un seul mot tic son papa Vautrin , il 
cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seu- 
lement cent so»is à sa pauvre sœur, et... Ici Vau- 
trin se leva, se mit en garde, et fit le mouvement 
d'un maître d'armes qui se fend. — Et, à l'ombre) 
ajout a-t-il. 

— Quelle horreur! dit Eugène. Vous voulez plai- 
santer, monsieur Vautrin? 

— Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne 

13. 



150 LE l'ÈKE GORIOT. 

faites pas l'enfant : cependant, si cela peut vous 
amuser, courroucez-vous, emportez-vous! Dites 
que je suis un infâme , un scélérat , un coquin , un 
bandit, mais ne m'appelez ni escroc, ni espion! 
Allez, dites, lâchez votre bordée! Je vous par- 
donne, c'est si naturel à votre âge! J'ai été comme 
ça, moi! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis 
quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jo- 
lie femme et vous en recevrez de l'argent. Vous y 
avez pensé ! dit Vautrin , car comment réussirez- 
vous, si vous n'escomptez pas votre amour? La 
vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas : elle 
est ou n'est pas. On nous parle de faire pénitence 
de nos fautes. Encore un joli système que celui en 
vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte 
de contrition ! Séduire une femme pour arriver a 
vous poser sur un tel bâton de l'échelle sociale, je- 
ter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin 
toutes les infamies qui se pratiquent sous le man- 
teau d'une cheminée ou autrement dans un but de 
plaisir ou d'intérêt personnel, croyez-vous que ce 
soient des actes de foi, d'espérance et de charité? 
Pourquoi deux mois de prison au dandy qui , dans 
une nuit , ôte à un enfant la moitié de sa fortune , 
et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un 
billet de mille francs avec les circonstances aggra- 
vantes? Voilà vos lois. 11 n'y a pas un article qui 
n'arrive à l'absurde. L'homme en gants et à paroles 
jaunes, a commis des assassinats où Ton ne verse 
pas de sang, mais où l'on en donne; l'assassin a 
ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses 
nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que 



LE PÈRE GORIOT loi 

vous ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. 
Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce 
monde-là! Méprisez donc les hommes, et voyez 
les mailles par où l'on peut passer à travers le ré- 
seau du Gode. Le secret des grandes fortunes sans 
cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a 
été proprement fait. 

— Silence , monsieur , je ne veux pas en enten- 
dre davantage, vous me feriez douter de moi- 
même. En ce moment , le sentiment est toute ma 
science. 

— A votre aise , bel enfant. Je vous croyais plus 
fort, dit Vautrin , je ne vous dirai plus rien. Un 
dernier mot, cependant? 11 regarda fixement l'étu- 
diant. — Vous avez mon secret , lui dit-il. 

— Un jeune homme qui vous refuse saura bien 
l'oublier. 

— Vous avez bien dit cela! ça me fait plaisir. 
Un autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Sou- 
venez-vous de ce que je veux faire pour vous. Je 
vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à 
laisser. 

— Quelle tête de fer a donc cet homme ! se dit 
ttastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquille- 
ment, sa canne sous le bras. H m'a dit crûmenl 
ce que madame de Beauséant me disait eu y mettant 
des formes. 11 me déchirait le cœur avec des grilles 
d'acier. Pourquoi veux-je aller chez madame de 
Nucingen? 11 a, deviné mes motifs aussitôt que i< 



lo2 le PÈRh Junior. 

les ai conçus. En deux mots, ee brigand ma dit 
plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les 
hommes et les livres. Il est deux natures de crimes : 
ceux où l'on verse du sangf, et ceux où l'on en 
donne. Si la vertu ne soufïre pas de capitulation , 
j'ai donc volé mes sœurs! dit-il en jetant le sac sur 
la table. 

11 s'assit, et resta là plongé dans une étourdis- 
sante méditation. 

— Être fidèle à la vertu , martyre sublime ! Bah ! 
tout le monde croit à la vertu ; mais qui est ver- 
tueux? Les peuples ont la liberté pour idole ; mais 
où est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse 
est encore bleue comme un ciel sans nuage! vou- 
loir être grand ou riche , n'est-ce pas se résoudre 
à mentir , plier , ramper , se redresser , flatter , 
dissimuler? n'est-ce pas consentir à se faire le valet 
de ceux qui ont menti, plié, rampé: avant d'être 
leur complice , il faut les servir. Eh bien , non ! Je 
veux travailler noblement , saintement ; je veux 
travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à 
mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais 
chaque jour ma tète reposera sur mon oreiller sans 
une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que 
de contempler sa vie et de la trouver pure comme 
un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune 
homme et sa liancée. Vautrin m'a lait voir ce qui 
arrive après dix ans de mariage. Diable, ma tête 
se perd ! Je ne veux penser à rien, le cœur est un bon 
guide ! 



LE l'ÈHE GOBIOT. 153 

Eugène fut lire de sa rêverie par la voix de la 
grosse Sylvie, qui lui annonça son tailleur, devant 
lequel il se présenta , tenant à la main ses deux sacs 
d'argent , et il ne fut pas fàcïié de cette circon- 
stance. Quand il eut essayé ses habits du soir , il 
remit sa nouvelle toilette de matin , qui le métamor- 
phosait complètement. — Je vaux bien M. de Trail- 
les, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme ! 

— Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez 
Eugène, vous m'avez demandé si je connaissais 
les maisons où va madame de Nucingen ? 

— Oui ! 

— Eh bien, elle va lundi prochain au bal du 
maréchal ducdeCarigliano. Si vous pouvez y être, 
vous me direz si mes deux filles se sont bien amu- 
sées, comment elles seront mises, enfin tout. 

— Comment avez-vous su cela , mon bon père 
Goriot? dit Eugène en le faisant asseoir à son 
feu. 

— Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout 
ce qu'elles font par Joséphine et par Constance, 

reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard ressemblait à 
un amant encore assez jeune pour être heureux 
d'un stratagème qui le met en communication avec 
sa maîtresse sans qu'elle puisse s'en douter. — Vous 
les verrez, vous! dit-il en exprimant avec naïveté 
une douloureuse envie. 

— Je ne sais pas , répondit Eugène. Je vais aller 



\ô \ LL l'ÈRL GQU10T. 

chez madame de Beauséant lui demander si elle 
peut me présenter à la maréchale. 

Eugène pensait avec une sor(e de joie intérieure 
à se montrer chez la vicomtesse mis comme il le 
serait désormais. Ce que les moralistes nomment 
les abîmes du cœur humain sont uniquement les 
décevantes pensées , les involontaires mouvements 
de l'intérêt personnel. Ces péripéties , le sujet de 
tant de déclamations , ces retours soudains sont des 
calculs faits au profit de nos jouissances. En se 
voyant bien mis, bien ganté, bien botté, Rastignac 
oublia sa vertueuse résolution. La jeunesse n'ose 
pas se regarder au miroir de la conscience quand 
elle verse du côté de l'injuste; tandis que l'âge mûr 
s'y est vu : là gît toute la différence entre ces deux 
phases de la vie. Depuis quelques jours les deux 
voisins , Eugène et le père Goriot , étaient devenus 
bons amis. Leur secrète amitié tenait aux raisons 
psychologiques qui avaient engendré des senti- 
ments contraires entre Vautrin et l'étudiant. Le 
hardi philosophe qui voudra constater les effets de 
nos sentiments dans le monde physique trouvera 
sans doute plus d'une preuve de leur affective 
matérialité dans les rapports qu'ils] créent entre 
nous et les animaux. Quel physiognomoniste 
est plus prompt à deviner un caractère qu'un 
chien l'est à savoir si un inconnu l'aime ou ne l'aime 
pas? Les atomes crochus, expression proverbiale 
dont chacun se sert , sont un de ces faits qui res- 
tent dans les langages pour démentir les niaiseries 
philosophiques dont s'occupent ceux qui aiment à 



LE PÈRE GORIOT. iîui 

vanner les épluchures des mots primitifs. On se 
sent aimé. Le sentiment s'empreint en toutes cho- 
ses, et traverse les espaces. Une lettre est une 
âme ; elle est un si fidèle écho de la voix qui parle , 
que les esprits délicats la comptent parmi les plus 
riches trésors de l'amour. Le père Goriot, que 
son seniimeni irréfléchi élevait jusqu'au sublimede 
la nature canine, avait flairé la compassion, l'admira- 
live bonté, les sympathies juvéniles qui s'étaient 
émues pour lui dans le cœur de l'étudiant. Cepen- 
dant cette union naissante n'avait encore amené 
aucune confidence. Si Eugène avait manifesté le 
désir de voir madame de Nucingen , ce n'était pas 
qu'il comptât sur le vieillard pour être introduit 
par lui chez elle, mais il espérait qu'une indiscrétion 
pourrait le bien servir. Le père Goriot ne lui avait 
parlé de ses filles qu'à propos de ce qu'il s'était 
permis d'en dire publiquement le jour de ses deux 
visites. — Mon cher monsieur, lui avait-il dit le 
lendemain , comment avez-vous pu croire que 
madame de Rcstaud vous en ait voulu d'avoir pro- 
noncé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. 
Je suis un heureux père. Seulement , mes deux 
gendres se sont mal conduits envers moi. Je n'ai 
pas voulu faire souffrir ces chères créatures demes 
dissensions avec leurs maris, el j'ai préféré les voir 
en secret. Ce mystère me donne mille jouissances 
que ne comprennent pas les autres pères qui peuvent 
voir leurs tilles quand ils veulent . Moi, je ne veux pas , 
comprenez-vous? Alors, je vais, quand il l'ail beau, 
dans les Champs-Elysées, après avoir demandé aux 
femmes de chambre si mes filles sortent, le les at- 



43G LE PÈRE GORIOT. 

tends au passage; le cœur me bai quand les voitu- 
res arrivent; je les admire dans leur toilette; elles 
me jettent en passant un petit rire qui me dore la 
nature comme s'il y tombait un rayon de quelque 
beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les 
vois encore ! l'air leur a fait du bien : elles sont ro- 
ses. J'entends dire autour de moi : Voilà une belle 
femme! Came réjouit le cœur. N'est-ce pas mon 
sang? J'aime les chevaux qui les traînent, et je vou- 
drais être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. 
Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, 
la mienne ne fait pourtant de mal à personne, pour- 
quoi le monde s'occupe-t-il de moi ? Je suis heureux 
à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir 
mes fdles, le soir, au moment où elles sortent de 
leurs maisons pour se rendre au bal? Quel chagrin 
pour moi si j'arrive trop tard , et qu'on me dise : 
Madame est sortie. Un soir, j'ai attendu jusqu'à trois 
heures du matin pour voir Nasie que je n'avais pas 
vue depuis deux j;urs. J'ai manqué crever d'aise! Je 
vous en prie, ne parlez de moi que pour dire com- 
bien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler 
de toutes sortes de cadeaux, je les en empêche, je 
leur dis : Gardez donc votre argent! Que voulez-vous 
que j'en fasse ? il ne me faut rien. En effet, mon cher 
monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont l'âme 
est partout où sommes filles. Quand vous aurez vu nia- 
dame de Nucingen, vous me direz celle des deux que 
vous préférez, dit le bonhomme après un moment de 
silence, en voyant Eugène qui se disposait à partir 
pour aller se promener aux Tuileries, en attendant 
l'heure de se présenter chez madame de Beauséant. 



LE PÈRE GORIOT. 437 

Celle promenade fui falale à l'étudiant. Quelques 
femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune, 
et d'une élégance de si bon goût! En se voyant 
l'objet d'une attention presque admirative , il ne 
pensa plus à ses sœurs ni à sa tante dépouillées , ni 
à ses vertueuses répugnances. 11 avait vu passer au- 
dessus de sa tête ce démon qu'il est si facile de 
prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées, 
qui sème des rubis , qui jette ses flèches d'or au 
front des palais , empourpre les femmes, revêt d'un 
sot éclat les trônes, si simples dans leur origine; 
il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante dont 
le clinquant nous semble être un symbole de puis- 
sance. La parole de Vautrin, quelque cynique 
qu'elle fût, s'était logée dans son cœur comme dans 
le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble 
d'une vieille marchande à la toilette, qui lui a dit: 
« Or et amour, à flots! » Après avoir indolemment 
flâné, vers cinq heures , Eugène se présenta chex 
madame de Beauséant, et il y reçut un de ces coups 
terribles contre lesquels les cœurs jeunes sont sans 
armes. Il avait jusqu'alors trouvé la vicomtesse 
pleine de cette aménité polie, de cette grâce mel- 
iiflue donnée par l'éducation aristocratique, et qui 
n'est complète que si elle vient du cœur. 

Quand il entra , madame de Bcauséanl lit un 
geste sec, et lui dit d'une voix brève : Monsieur 
de Rastignac, il m'est impossible de vous voir, en 
ce moment du moins! je suis en affaire.,.. 

Pour un observateur, et Bastignac l'était devenu 

M 



io8 LE PÈRE GORIOT. 

promptement, celte phrase, le geste, le regard, 
l'inflexion de voix, étaient l'histoire du caractère et 
des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer 
sous le gant de velours ; la personnalité, l'égoisme, 
sous les manières ; le bois, sous le vernis. U enten- 
dit enfin le Moi le Roi qui commence sous les pa- 
naches du trône , et finit sous le cimier du dernier 
gentilhomme. Eugène s'était trop facilement aban- 
donné sur sa parole à croire aux noblesses de la 
femme. Gomme tous les malheureux, il avait signé 
de bonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bien- 
faiteur à l'obligé , et dont le premier article consa- 
cre entre les grands cœurs une complète égalité. 
La bienfaisance, qui réunit deux êtres en un seul , 
est une passion céleste aussi incomprise, aussi rare 
que l'est le véritable amour. L'un et l'autre est la 
prodigalité des belles' âmes. Rastignac voulait arri- 
ver au bal de la duchesse de Carigliano, il dévora 
celle bourrasque 

— Madame, dit-il d'une voix émue, s'il ne s'a- 
gissait pas d'une chose importante, je ne serais pas 
venu vous importuner; soyez assez gracieuse pour 
me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai. 

— Eh bien ! venez dîner avec moi , dit-elle un 
peu confuse de la dureté qu'elle avait mise dans 
ses paroles ; car celte femme était vraiment aussi 
bonne que grande. 

Quoique touché de ce retour soudain , Eugène 
se dit en s'en allant : « Rampe, supporte tout. Que 
doivent être les nulres , si, dans un moment, la 



Lli PÈRE GORIOT. 150 

meilleure des femmes efface les promesses de son 
amitié, te laisse là comme un vieux soulier ? Chacun 
pour soi , donc. 11 est vrai que sa maison n'est pas 
une boutique , et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle. 
11 faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de ca- 
non > Les amères réflexions de l'étudiant furent 
bientôt dissipées par le plaisir qu'il se promettait 
en dînant chez la vicomtesse. Ainsi , par une sorte 
de fatalité, les moindres événements de sa vie con- 
spiraient à le pousser dans la carrière où, suivant 
les observations du terrible sphinx de la maison 
Vauquer, il devait, comme sur un champ de ba- 
taille, tuer pour ne pas être tué, tromper pour ne 
pas être trompé; où il devait déposer à la barrière 
sa conscience, son cœur, mettre un masque, se 
jouer sans pitié des hommes, et comme à Lacédé- 
mone, saisir sa fortune sans être vu, pour méri- 
ter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, 
il la trouva pleine de cette bonté gracieuse qu'elle 
lui avait toujours témoignée. Tous deux allèrent 
dans une salle à manger où le vicomte attendait sa 
femme, et où resplendissait ce luxe de table qui 
sous la restauration fut poussé, comme chacun le 
sait, au plus haut degré. Monsieur de Beauséant, 
semblable à beaucoup de gens blasés, n'avait plus 
guère d'autres plaisirs que ceux de la bonne 
chère; il était en fait de gourmandise de l'école de 
Louis XVIU et du duc d'Escars. 8a labié offrait 
donc un double luxe, celui du contenant et celui 
du contenu. Jamais semblante spectacle n'avait 
frappé les yeux d'Eugène qui dînait peur la pre- 
mière fois dans une de ces maisons où les grandeurs 



160 LE PÈRE GOIilOT. 

sociales sont héréditaires. La mode venait de sup- 
primer les soupers qui terminaient autrefois les 
bals de l'Empire , où les militaires avaient besoin 
de prendre des forces pour se préparer à tous les 
combats qui les attendaient au dedans comme au 
dehors. Eugène n'avait encore assisté qu'à des 
bals. L'aplomb qui le distingua plus tard si émi- 
nemment, et qu'il commençait à prendre, l'empê- 
cha de s'ébahir niaisement. Mais en voyant cette 
argenterie sculptée , et les mille recherches d'une 
table somptueuse , en admirant pour la première 
fois un service fait sans bruit, il était difficile à un 
homme d'ardente imagination de ne pas préférer 
cette vie constamment élégante, à la vie de priva- 
lions qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensée 
l'ayant rejeté pendant un moment dans sa pension 
bourgeoise, il en eut une si profonde horreur, qu'il 
se jura de la quitter au mois de janvier, autant 
pour se mettre dans une maison propre que pour 
fuir Vautrin, dont il sentait la large main sur son 
épaule. Si l'on vient à songer aux mille formes que 
prend à Paris la corruption, parlante ou muette, un 
homme de bon sens se demande par quelle aberra- 
tion l'état y met des écoles , y assemble des jeunes 
gens? comment les jolies femmes y sont respec- 
tées? comment l'or étalé par les changeurs ne s'en- 
vole pas magiquement de leurs sébilles? Mais si 
l'on vient à songer qu'il est peu d'exemples de 
crimes, voire même de délits commis par les jeunes 
gens, de quel respect ne doit-on pas être pris pour 
ces patients Tantales qui se combattent eux-mêmes, 
et sont presque toujours victorieux. S'il était bien 



LE PÈRE G OU lOT. 101 

peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre étudiant 
fournirait un des sujets les plus dramatiques de 
notre civilisation moderne. Madame de Beauséant 
regardait vainement Eugène pour le convier à 
parler, il ne voulut rien dire en présence du vi- 
comte. 

— Me menez- vous ce soir aux Italiens, demanda 
la vicomtesse à son mari. 

— Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais 
à vous obéir, répondit-il avec une galanterie mo- 
queuse dont l'étudiant fut la dupe, mais je dois al- 
ler rejoindre quelqu'un aux Variétés. 

— Sa maîtresse, se dit-elle. 

— Vous n'avez donc pas d'Àdjuda ce soir, de- 
manda M. de Beauséant. 

— Non, répondit-elle avec humeur. 

— Eh bien ! s'il vous faut absolument un bras, 
prenez celui de monsieur de Rastignac. 

La vicomtesse regarda Eugène en souriant. 

— Ce sera bien compromettant pour vous, dit- 
elle. 

— Le Français aime le péril, parce qu'il \j trouve 
la gloire, a dit M. de Chateaubriand, répondit Bas- 
tignac en s'inclinant. 

Quelques moments après, il fut emporté près de 

fi. 



162 LU PÈUL G on loi. 

madame de Beauséant, dans un coupé rapide, au 
théâtre à la mode, et crut à quelque féerie lorsqu'il 
entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but 
de toutes les lorgnettes concurremment avec la vi- 
comtesse dont la toilette était délicieuse. Il marchait 
d'enchantements en enchantements. 

— Vous avez à me parler, lui dit madame de 
Beauséant. lia ! tenez , voici madame de Nucingen 
à trois loges de la notre. Sa sœur et M. de Traiiles 
sont de l'autre côté. 

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la 
loge où devait être mademoiselle de Rochegude , et 
n'y voyant pas monsieur d'Àdjuda, sa ligure prit 
un éclat extraordinaire. 

— Elle est charmante , dit Eugène après avoir 
regardé madame de Nucingen. 

— Elle a les cils blancs. 

— Oui, mais quelle jolie taille mince! 

— Elle a de grosses mains. 

— Les beaux yeux ! 

— Elle a le visage en long. 

— Mais la forme longue a de la distinction. 

— Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là. 
Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon ! 
Ee Goriot perce dans tous ses mouvements , dit la 
vicomtesse au grand étonuement d'Eugène. 



LE PÈRE GOIUOT. 105 

En effet, madame de Beauséant Lorgnait la salle 
et semblait ne pas faire attention à madame de Nu- 
cingen, dont elle ne perdait cependant pas un geste. 
L'assemblée était exquisément belle. Delphine de 
Nucingen ne fut pas peu flattée d'occuper exclusi- 
vement le jeune, le beau, l'élégant cousin de ma- 
dame de Beauséant et qui ne regarda qu'elle. 

— Si vous continuez à la couvrir de vos regards, 
vous allez faire scandale, M. de Bastignac. Vous ne 
réussirez à rien , si vous vous jetez ainsi à la tête 
des gens. 

— Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez 
déjà bien protégé; si vous voulez achever votre ou- 
vrage, je ne vous demande plus que de me rendre 
un service qui vous donnera peu de peine et me fe- 
ra grand bien. Me voilà pris. 

-Déjà? 

— Oui. 

— Et de celte femme? 

— Mes prétentions seraient-elles donc écoutées 
ailleurs? dit-il en lançant un regard pénétrant à sa 
cousine. Madame la duchesse de Carigliano est at- 
tachée à madame la duchesse (\o Berry, reprit-il 
après une pause; vous devez lavoir; ayez la boulé 
de me présenter chez elle ci «le m'amener au bal 
qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de 
Nucingen , et je livrerai ma première escarmouche. 



IOÎ LE PÈUE GORIOT. 

— Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà 
du goût pour elle, vos affaires de cœur vont 
très-bien. Voici de Marsay dans la loge de la prin- 
cesse Galathionne. Madame de Nucingen est au 
supplice, elle se dépite. II n'y a pas de meilleur 
moment pour aborder une femme, surtout une 
femme de banquier. Ces dames de la Chaussée- 
d'Antin aiment toutes la vengeance. 

— Que feriez-vous donc , vous , en pareil cas ? 

— Moi , je souffrirais en silence. 

— En ce moment le marquis d'Adjuda se présenta 
dans la loge de madame de Beauséant. 

— J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous 
retrouver, dit-il, et je vous en instruits pour que 
ce ne soit pas un sacrifice. 

Les rayonnements du visage de la vicomtesse 
apprirent à Eugène à reconnaître les expressions 
d'un véritable amour, et à ne pas les confondre 
avec les simagrées de la coquetterie parisienne. 11 
admira sa cousine, devint muet et céda sa place à 
monsieur d'Adjuda en soupirant. — Quelle noble, 
quelle sublime créature est une femme qui aime 
ainsi ! se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une 
poupée , comment peut-on la trahir? Il se sentit au 
cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler 
aux pieds de madame de Beauséant, il souhaitait 
le pouvoir des démons afin de l'emporter dans son 
cœur, comme un aigle enlève de la plaine dans 
son aire une jeune chèvre blanche qui lette encore. 



LE PÈRE GORIOT. J63 

11 était humilié d'être dans ce grand Musée de la 
beauté sans son tableau , sans une maîtresse à lui. 
— Avoir une maîtresse , est une position quasi- 
royale, se disait-il , c'est le signe de la puissance. 
Et il regarda madame de Nucingen, comme un 
homme insulté regarde son adversaire. La vicom- 
tesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa 
discrétion mille remerciements dans un clignement 
d'yeux. Le premier acte était fini. 

— Vous connaissez assez madame de Nucingen 
pour lui présenter monsieur de Rastignac? dit-elle 
au marquis d'Adjuda. 

— Mais elle sera charmée de voir monsieur , dit 
le marquis. Le beau Portugais se leva , prit le 
bras de l'étudiant , qui en un clin d'œil se trouva 
chez madame de Nucingen. 

— Madame la baronne, dit M. d'Adjuda, j'ai 
l'honneur de vous présenter le chevalier Eugène 
de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de Beau- 
séant. Vous faites une si vive impression sur lui , 
que j'ai voulu compléter son bonheur en le rap- 
prochant de son idole. 

Ces mots furent dits avec un certain accent de 
raillerie qui en faisait passer la pensée un peu bru- 
laie, mais qui, bien sauvée, ne déplaît jamais 
à une femme. Madame de Nucingen sourit , et offrit 
à Eugène la place de son mari, qui venait île 
sortir. 

— Je n'ose pas vous proposer de rester près de 



16(> LE l'ÈRL GORIOT. 

moi, monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur 
d'être auprès de madame de Beauséant, on y reste. 

— Mais, lui dit à voix basse Eugène, il me sem- 
ble , madame, que si je veux plaire à ma cousine, je 
demeurerai près de vous. Avant l'arrivée de mon- 
sieur le marquis , nous parlions de vous et de la 
distinction de toute votre personne , dit-il à haute 
voix. 

Monsieur d'Àdjuda se relira. 

— Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous 
allez me rester? Nous ferons donc connaissance, 
madame de Restaud m'avait déjà donné le plus vif 
désir de vous voir. 

— Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consi- 
gner à sa porte. 

— Comment? 

— Madame, j'aurai la conscience de vous en 
dire la raison ; mais je réclame toute votre indul- 
gence en vous confiant un pareil secret. Je suis le 
voisin de monsieur votre père. J'ignorais que ma- 
dame de Restaud fût sa fille. J'ai eu l'imprudence 
d'en parler fort innocemment, et j'ai fâché madame 
votre sœur et son mari. Vous ne sauriez croire 
combien madame la duchesse de Langeais et ma 
cousine ont trouvé cette apostasie filiale de mauvais 
goût. Je leur ai raconté la scène, elles en ont ri 
comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un pa- 
rallèle entre vous et votre sœur , madame de Beau- 



LE PKP.F. GORIOT. 167 

séant me parla de vous en de fort bons termes, et me 
dit combien vous étiez excellente pour mon voisin , 
Monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimcriez- 
vous pas? il vous adore si passionnément, que j'en 
suis déjà jaloux. Nous avons parlé de vous ce matin 
pendant deux heures. Puis , tout plein de ce que 
votre père m'a raconté, ce soir, en dînant avec 
ma cousine, je lui disais que vous ne pouviez pas 
ciie aussi belle que vous étiez aimante. Voulant 
sans doute favoriser une si chaude admiration , ma- 
dame de Beauséant m'a emmené ici , en me disant 
avec sa grâce habituelle que je vous y verrais. 

— Comment, monsieur, dit la femme du ban- 
quier, je vous dois déjà de la reconnaissance? En- 
core un peu , noits allons être de vieux amis. 

r — Quoique l'amitié doive être près de vous un sen- 
timent peu vulgaire , dit Rastignac , je ne veux ja- 
mais être votre ami. 

Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants 
paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne 
sont pauvres que lues à froid. Le geste, l'accent , 
le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incal- 
culables valeurs. Madame de Nucingen trouva 
Rastignac charmant. Puis, comme toutes les fem- 
mes, ne pouvant rien dire à des questions aussi 
drument posées que rétait celle de l'étudiant, elle 
répondit à autre chose. 

— Oui, ma sœur se fait tort par la manière 
dont elle se conduit avec ce pauvre père, qui vni- 



1C8 LE PÈRE GORIOT. 

nient a été pour nous un dieu. Il a fallu que M. de 
Nucingen m'ordonnât positivement de ne voir mon 
père que le matin , pour que je cédasse sur ce point. 
Mais j'en ai longtemps été bien malheureuse. Je 
pleurais. Ces violences , venues après les brutalités 
du mariage , ont été l'une des raisons qui troublè- 
rent le plus mon ménage. Je suis certes la femme 
de Paris la plus heureuse aux yeux du monde , 
la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trou- 
ver folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez 
mon père , et à ce titre , vous ne pouvez pas m'être 
étranger. 

— Vous n'aurez jamais rencontré personne, lui 
dit Eugène , qui soit animé d'un plus vif désir de 
vous appartenir. Que cherchez-vous toutes? le bon- 
heur , reprit-il d'une voix qui allait à l'âme. Eh 
bien, si, pour une femme, le bonheur est d'être 
aimée, adorée, d'avoir un ami à qui elle puisse con- 
fier ses désirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses 
joies ; se montrer dans la nudité de son âme , avec 
ses jolis défauts et ses belles qualités, sans craindre 
d'être trahie ; croyez-moi, ce cœur dévoué, tou- 
jours ardent, ne peut se rencontrer que chez un 
homme jeune, plein d'illusions, qui peut mourir 
sur un seul de vos signes , qui ne sait rien encore 
du monde et n'en veut rien savoir , parce que vous 
devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous, vous 
allez rire de ma naïveté, j'arrive du fond d'une 
province , neuf à tout, n'ayant connu que de belles 
âmes, et je comptais rester sans amour. 11 m'est 
arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près 



LE PKRE GOIUOT. 469 

de son cœur; elle m'a fait deviner les mille trésors 
de la passion ; je suis comme Chérubin , l'amant 
de toutes les femmes , en attendant que je puisse 
me dévouer à quelqu'une d'entre elles. En vous 
voyant, quand je suis entré, je me suis senti porté 
vers vous comme par un courant. J'avais déjà tant 
pensé à vous ! Mais je ne vous avais pas rêvée aussi 
belle que vous l'êtes en réalité. Madame de Beau- 
séant m'a ordonné de ne pas vous tant regarder. 
Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attravant à voir vos 
jolies lèvres rouges , votre teint blanc , vos yeux 
si doux. Moi aussi, je vous dis des folies, mais 
laissez-les-moi dire. 

Rien ne plaît plus aux femmes que de s'entendre 
débiter ces douces paroles. La plus sévère dévole 
les écoute , même quand elle ne doit pas y répondre. 
Après avoir ainsi commencé , Rastignae défila son 
chapelet d'une voix coquettement sourde ; et ma- 
dame de Nucingen encourageait Eugène par i!es 
sourires, en regardant de temps en temps de 
Marsay, qui ne quittait pas la loge de la princesse 
Galathionne. Rastignac resta près de madame de 
Nucingen jusqu'au moment où son mari vint la 
chercher pour remmener. 

— Madame, lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de; 
vous aller voir avant le bal de la duchesse de Cari- 
gliano. 

— Puisqui maiarne fous encache, dit le baron, 
épais Alsacien dont la figure ronde annonçait une 

1o 



4TQ r.R père r.oniOT. 

dangereuse finesse, fous êtes sir d'édre pien ressî. 

— Mes affaires sont en bon train , car elle ne s'est 
pas bien effarouchée en m'entendant lui dire : 
M'aimerez- vous bien? Le mors est mis à ma bête, 
sautons dessus et gouvernons-la , se dit Eugène en 
allant saluer madame de Beauséant , qui se levait et 
se retirait avecd'Àdjuda. Le pauvre étudiant ne sa- 
vait pas que la baronne était distraite , et attendait 
de de Marsay une de ces lettres décisives qui dé- 
chirent l'âme. Tout heureux de son faux succès , 
Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péri- 
style , où chacun attend sa voiture. 

— Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même, 
dit le Portugais en riant à la vicomtesse quand Eu- 
gène les eut quittés. Il va faire sauter la banque. 11 
est souple comme une anguille , et je crois qu'il ira 
loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une 
femme au moment où il faut la consoler. 

— Mais , dit madame de Beauséant , il faut sa- 
voir si elle aime encore celui qui l'abandonne. 

L'étudiant revint à pied du Théâtre-Italien à la 
rue Neuve-Sainte-Geneviève, en faisant les plus 
doux-projets. 11 avait bien remarqué l'attention avec 
laquelle madame de Bestaud l'avait examiné, soit 
dans la loge de la vicomtesse , soit dans celle de 
madame de Nucingen, et il présuma que la porte 
de la comtesse ne lui serait plus fermée. Ainsi déjà 
quatre relations majeures, car il comptait bien 
plaire à la maréchale, allaient lui être acquises au 



LE pfcBE GORIOT. 171 

cœur de la haute société parisienne. Sans trop s'ex- 
pliquer les moyens , il devinait par avance que , 
dans le jeu compliqué des intérêts de ce monde , il 
devait s'accrocher à un rouage et se trouver en haut 
de la machine : il se sentait la force d'en enrayer la 
roue. — « Si madame de Nucingen s'intéresse à 
moi, je lui apprendrai à gouverner son mari. Ce 
mari fait des affaires d'or, il pourra m'aider à ra- 
masser tout d'un coup une fortune. * 11 ne se disait 
pas cela crûment , il n'était pas encore assez poli- 
lique pour chiffrer une situation, l'apprécier et la 
calculer ; ces idées flottaient à l'horizon sous la 
forme de légers nuages , et quoiqu'elles n'eussent 
pas l'a prêté de celles de Vautrin , si elles avaient 
été soumises au creuset de la conscience , elles n'au- 
raient rien donné de bien pur. Les hommes arri- 
vent , par une suite de transactions de ce genre , à 
cette morale relâchée que professe l'époque ac- 
tuelle , où se rencontrent plus rarement que dans 
aucun temps ces hommes rectangulaires , ces belles 
volontés qui ne se plient jamais au mal , à qui la 
moindre déviation de la ligne droite semble être un 
crime : magnifiques images de la probité qui nous 
ont valu deux rhefs-d'eruvre, Alcesle de Molière, 
el récemment Jenny Deanset son père, dans l'œuvre 
de Walter Scott. lYut-ètie l'œuvre opposer, la 
peinture des sinuosités dans lesquelles u\\ homme 
du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, 
en essayant de côtoyer le mal, afin d'arriver à son 
but en gardant les apparences, ne serait-elle ni 
moins belle , ni moins dramatique. En atteignant 
au seuil de sa pension , Rastignac s'était épris de 



172 LE PERE GORIOT. 

madame de Nucingen , elle lui avait paru svelte , 
fine comme une hirondelle. 1,'enivrante douceur de 
ses yeux, le tissu délicat et soyeux de sa peau 
sous laquelle il avait cru voir couler le sang , le son 
enchanteur de sa voix , ses blonds cheveux , il se 
rappelait tout ; et peut-être la marche, en mettant 
son sang en mouvement , aidait-elle à cette fascina- 
tion. L'étudiant frappa rudement à la porte du père 
Goriot. 

— Mon voisin , dit-il, j'ai vu madame Delphine. 
-Où? 

— Aux Italiens. 

— S'amusait-elle bien ? Entrez donc. Et le bon- 
homme, qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte 
et se recoucha promptement. — Parlez-moi donc 
d'elle, demanda-t-il. 

Eugène, qui se trouvait pour la première fois chez 
le père Goriot, ne fut pas maître d'un mouvement 
de stupéfaction en voyant le bouge où vivait le 
père , après avoir admiré la toilette de la fdle. La 
fenêtre était sans rideaux ; le papier de tenture 
collé sur les murailles s'en détachait en plusieurs 
endroits par l'effet de l'humidité , et se recroque- 
villait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la 
fumée. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit , 
n'avait qu'une maigre couverture et un couvre-pied 
ouaté fait avec les bons morceaux des vieilles robes 
de madame Vauqucr. Le carreau était humide et 



LE PÈRE GORIOT. 175 

plein de poussière. En face de la croisée se voyait 
une de ces vieilles commodes en bois de rose à 
ventre renflé , qui ont des mains en cuivre tordu en 
façon de sarments décorés de feuilles ou de fleurs ; 
un vieux meuble à tablette de bois sur lequel était 
un pot à eau dans sa cuvette et tous les ustensiles 
nécessaires pour se faire la barbe Dans un coin, les 
souliers ; à la tête du lit , une table de nuit sans 
porte et sans marbre: au coin de la cheminée, où 
il n'y avait pas trace de feu, se trouvait la table 
carrée, en bois de noyer, dont la barre avait servi 
au père Goriot à dénaturer son écuelle en vermeil. 
Un méchant secrétaire sur lequel était le chapeau 
du bonhomme , un fauteuil foncé de paille et deux 
chaises complétaient ce mobilier misérable. La 
flèche du lit , attachée au plancher par une loque , 
soutenait une mauvaise bande d'étoffe à carreaux 
rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire 
était certes moins mal meublé dans son grenier, 
que ne l'était le père Goriot chez madame Vauquer. 
L'aspect de cette chambre donnait froid , serrait le 
cœur ; elle ressemblait au plus triste logement d'une 
prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression 
qui se peignit sur la physionomie d'Eugène quand 
celui-ci posa M chandelle sur la table de nuit. Le 
bonhomme se tourna de son côté en restant couvert 
jusqu'au menton. 

— Eh bien! qui aimez-vous mieux de madame 
de Rcstaud ou de madame de Nucingen ? 

— Je préfère madame Delphine, répondit l'étu- 
diant, parce qu'elle vous aime mieux. 

15, 



\1 \ LE PLUE GORIOT. 

A cette parole chaudement dite , le bonhomme 
sortit son bras du lit et serra la main d'Eugène. 

— Merci , merci , répondit le vieillard ému. Que 
vous a-t-elle donc dit de moi? 

L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les 
embellissant, et le vieillard l'écouta comme s'il eût 
entendu la parole de Dieu. 

— Chère enfant! oui, oui, elle m'aime bien. 
Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit 
d'Anastasie. Les deux sœurs se jalousent , voyez- 
vous ? c'est encore une preuve de leur tendresse. 
Madame de Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. 
Un père est avec ses enfants comme Dieu est avec 
nous, il va jusqu'au fond des cœurs , et juge les in- 
tentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh ! 
si j'avais eu de bons gendres , j'aurais été trop heu- 
reux. 11 n'est sans doute pas de bonheur complet 
ici-bas. Si j'avais vécu chez elles ; mais rien que 
d'entendre leurs voix, de les savoir là, de les voir 
aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, 
ça m'eût fait cabrioler le cœur. Étaient-elles bien 
mises ? 

— Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot, 
comment, en ayant des filles aussi richement éta- 
blies que sont les vôtres , pouvez-vous demeurer 
dans un taudis pareil? 

— Ma foi, dit-il, d'un air en apparence insou- 
ciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux? Je 



LE pfcflE GOE10T. IT.'i 

ne puis guère vous expliquer ces choses-là ; je ne 
sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. 
Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma 
vie, à moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amu- 
sent, si elles sont heureuses, bravement mises , si 
elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel 
drap je sois vêtu , et l'endroit où je me couche? Je 
n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie 
jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les 
leurs. Quand vous serez père, quand vous vous di- 
rez, en voyant gazouiller vos enfants : C'est sorli 
de moi! que vous sentirez ces petites créatures te- 
nir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont 
été la fine fleur, car c'est ça! vous vous croirez atta- 
ché à leur peau , vous croirez être agité vous-même 
par leur marche. Leur voix me répond partout. Un 
regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. 
Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux 
de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux 
pas vous expliquer ça : c'est des mouvements inté- 
rieurs qui répandent Taise partout. Enfin, je vis 
trois fois. Voulez- vous que je vous dise une drôle 
de chose? Eh bien ! quand j'ai été père, j'ai com- 
pris Dieu. 11 est tout entier partout, puisque la créa- 
tion est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec 
mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que 
Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas 
si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles 
que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme, que 
j'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu ! 
un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi 
heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien ai- 



470 LU PÈEE GOLUOT. 

mée; mais je lui cirerais ses bottes , je lui ferais ses 
commissions. J'ai su par sa femme de chambre que 
ce petit monsieur de Marsay est un mauvais chien. 
]I m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne 
pas aimer un bijou de femme, une voix de rossi- 
gnol, et faite comme un modèle! Où a-t-elle eu 
les yeux d'épouser cette grosse souche d'Alsacien? 
11 leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien 
aimables. Enfin, elles ont fait à leur fantaisie. 

Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne 
l'avait pu voir illuminé par les feux de sa passion 
paternelle. Une chose digne de remarque est la 
puissance d'infusion que possèdent les sentiments. 
Quelque grossière que soit une créature , dès qu'elle 
exprime une affection forte et vraie , elle exhale un 
fluide particulier qui modifie la physionomie, anime 
le geste, colore la voix; souvent l'être le plus 
stupide arrive , sous l'effort de la passion, à la plus 
haute éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le lan- 
gage , et semble se mouvoir dans une sphère lumi- 
neuse. 11 y avait en ce moment dans la voix, dans 
le geste de ce bonhomme , la puissance communi- 
cative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux 
sentiments ne sont-ils pas les poésies de la volonté? 

— Eh bien ! vous ne serez peut-être pas fâché 
d'apprendre, lui dit Eugène, qu'elle va rompre 
sans doute avec ce de Marsay. Ce beau-fils l'a quit- 
tée pour s'attacher à la princesse Galathionne. Quant 
à moi, ce soir, je suis tombé amoureux de madame 
Delphine. 



LL PÈttE GORIOT. 177 

— Bah ! dit le père Goriot. 

— Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé 
amour pendant une heure , et je dois aller la voir 
après-demain samedi. 

— Oh! que je vous aimerais, mon eher mon- 
sieur, si vous lui plaisiez ! Vous êtes bon ; vous ne 
la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez, je vous 
couperais le cou , d'abord. Une femme n'a pas deux 
amours, voyez-vous? Mon Dieu ! mais je dis des 
bêtises , monsieur Eugène. Il fait froid ici pour 
vous. Mon Dieu ! vous l'avez donc entendue? que 
vous a-t-ellc dit pour moi? 

— Rien, se dit en lui-même Eugène. Elle m'a 
dit, répondit-il à haute voix, qu'elle vous envoyait 
un bon baiser de fille. 

— Adieu , mon voisin , dormez bien , faites de 
beaux rêves; les miens sont tout faits avec ce mot- 
là. Que Dieu vous protège dans tous vos désirs! 
Vous avez élé pour moi ce soir comme un bon 
ange, vous me rapportez l'air de ma tille. 

— Le pauvre homme ! se dit Eugène en se cou- 
chant, il y a de quoi toucher des cœurs de marbre. 
Sa fille n'a pas plus pensé à lui qu'au Grand-Turc. 

Depuis celte conversation , le pèreGoriot vit dans 
son voisin un confident inespéré, un ami. Il s'était 
établi entre eux les seuls rapports par Lesquels ce 
vieillard pouvait s'attacher à un autre homme. I es 
passions ne font jamais de faux calculs. Le pète 



178 LE PÈBE CiOIUOT. 

Goriot se voyait un peu plus près de sa fille Del- 
phine, il s'en voyait mieux reçu, si Eugène deve- 
nait cher à la baronne. D'ailleurs il lui avait confié 
l'une de ses douleurs. Madame de Nucingen, à la- 
quelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, 
n'avait pas connu les douceurs de l'amour. Certes , 
Eugène était, pour se servir de son expression, un 
des jeunes gens les plus gentils qu'il eût jamais 
vus, et il semblait pressentir qu'il lui donnerait tous 
les plaisirs dont elle avait été privée. Le bonhomme 
se prit donc pour son voisin d'une amitié qui alla 
croissant, et sans laquelle il eut été sans doute im- 
possible de connaître le dénouement de cette his- 
toire. c 

Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation 
avec laquelle le père Goriot regardait Eugène, près 
duquel il se plaça, les quelques paroles qu'il lui dit, 
et le changement de sa physionomie, ordinaire- 
ment semblable à un masque de plâtre, surprirent 
les pensionnaires. Vautrin, qui revoyait l'étudiant 
pour la première fois depuis leur conférence, sem- 
blait vouloir lire dans son âme. En se souvenant 
du projet de cet homme, Eugène, qui, avant de 
s'endormir, avait , pendant la nuit , mesuré le vaste 
champ qui s'ouvrait à ses regards, pensa nécessai- 
rement à la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put 
s'empêcher de regarder Yictorine comme le plus 
vertueux jeune homme regarde une riche héritière. 
Par hasard , leurs yeux se rencontrèrent. La pauvre 
fille ne manqua pas de trouver Eugène charmant 
dans sa nouvelle tenue. Le coup d'œil qu'ils échan- 



LE PÈRE r.QRIOT. 479 

gèrent fat assez significatif pour que Rastignac ne 
doutât pas d'être pour elle l'objet de ces confus dé- 
sirs qui atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles 
rattachent au premier être séduisant. Une voix lui 
criait : Huit cent mille francs ! Mais tout à coup il 
se rejeta dans ses souvenirs de la veille , et pensa 
que sa passion de commande pour madame de Nu- 
cingen était l'antidote de ses mauvaises pensées in- 
volontaires. 

■ — L'on donnait hier aux Italiens le Barbier de 
Séville de Rossini. Je n'avais jamais entendu de si 
délicieuse musique , dit-il. Mon Dieu ! est-on heu- 
reux d'avoir une loge aux Italiens ! 

Le père Goriot saisit cette parole au vol comme 
un chien saisit un mouvement de son maître. 

— Vous êtes comme des coqs-en-pâte , dit ma- 
dame Vauquer, vous autres hommes, vous faites 
tout ce qui vous plaît. 

— Comment êtes-vous revenu? demanda Vau- 
trin. 

— A pied, répondit Eugène. 

— Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de 
demi-plaisirs ; je voudrais aller là dans ma voiture, 
dans ma loge, et revenir bien commodément. Tout 
ou rien ! voilà ma devise. 

— Et qui est bonne, reprit madame Vauquer. 

— Vous irez peut-être voir madame do Nucîn- 



480 LE PÈRE GORIOT. 

gen , dil Eugène à voix basse à Goriot. Elle vous 
recevra , certes , à bras ouverts ; elle voudra savoir 
de vous mille petits détails sur moi. J'ai appris 
qu'elle ferait tout au monde pour être reçue chez 
ma cousine, madame la vicomtesse de Beauséant. 
N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour 
ne pas penser à lui procurer cette satisfaction. 

Rastignac s'en alla promptement à l'école de 
droit , il voulait rester le moins de temps possible 
dans cette odieuse maison. 11 flâna pendant presque 
toute la journée , en proie à cette fièvre de tête 
qu'ont connue les jeunes gens affectés de trop vives 
espérances. Les raisonnements de Vautrin le fai- 
saient réfléchir à la vie sociale, au moment où il 
rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxem- 
bourg. 

— Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant 
en médecine en lui prenant le bras pour se prome- 
ner devant le palais. 

— Je suis tourmenté par de mauvaises idées. 

— En quel genre? Ça se guérit, les idées. 
i — Comment? 

— En y succombant. 

— Tu ris sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu 
Rousseau ? 

— Oui. 



I.lî PÈftE GORIOT. I8j 

— Te souviens-tu de ce passage où il demande à 
son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'en- 
richir en tuant par sa seule volonté un vieux man- 
darin de la Chine sans bouger de Paris? 

— Oui. 

— Eh bien? 

— Bah ! J'en suis à mon trente-troisième man- 
darin. 

— Ne plaisante pas. Allons , s'il t'était prouvé 
que la chose est possible et qu'il te suffît d'un signe 
de tête, le ferais-tu? 

— Est-il bien vieux, le mandarin ? Mais, bah ! 
jeune ou vieux , paralytique ou bien portant , ma 
foi... Diantre! Eh bien, non. 

— Tu es un brave garçon , Bianchon ! Mais si tu 
aimais une femme à te mettre pour elle l'aine à l'en- 
vers, et qu'il lui fallût de l'argent, beaucoup d'ar- 
gent pour sa toilette , pour sa voiture, pour toutes 
ses fantaisies enfin? 

— Mais tu m'ôtes la raison , et lu veux que jV 
raisonne. 

— Eh bien! Bianchon, je suis fou, guéris-moi. 
J'ai deux sœurs qui sont des anges de beauté, de 
candeur, et je veux quelles soient heureuses. Où 
prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici 
à cinq ans? Il est, vois-iu? des circonstances dans 

16 



182 LE PÈRE GORIOT. 

la vie où il faut jouer gros jeu et ne pas user son 
bonheur à gagner des sous. 

— Mais tu poses la question qui se trouve à l'en- 
trée de la vie pour tout le monde , et tu veux cou- 
per le nœud gordien avec l'épée. Pour agir ainsi , 
mon cher , il faut être Alexandre , sinon l'on va au 
bagne. Moi , je suis heureux de la petite existence 
que je me créerai en province, où je succéderai 
tout bêtement à mon père. Les affectionsde l'homme 
se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleine- 
ment que dans une immense circonférence. Napo- 
léon ne dînait pas deux ibis , et ne pouvait pas avoir 
plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en mé- 
decine quand il est interne aux Capucins. Notre 
bonheur , mon cher, tiendra toujours entre la plante 
de nos pieds et notre occiput ; et qu'il coûte un 
million par an ou cent louis, la perception intrin- 
sèque en est la même au-dedans de nous. Je con- 
clus à la vie du Chinois. 

— Merci, tu m'as fait du bien , Bianchon ! nous 
serons toujours amis. 

— Dis donc , reprit l'étudiant en médecine , en 
sortant du cours de Cuvier au Jardin-des-Plantes , 
je viens d'apercevoir la Michonneau et le Poiret 
causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu 
dans les troubles de l'année dernière aux environs 
de la Chambre des Députés , et qui m'a fait l'effet 
d'être un homme de la police déguisé en honnête 
bourgeois vivant de ses rentes. Éludions ce couple- 



LE PÈfifi GORIOT. 183 

là : je te dirai pourquoi. Adieu , je vais répondre à 
mon appel de quatre heures. 

Quand Eugène revint à la pension , il trouva le 
père Goriot qui l' attendait. 

— Tenez, dit le bonhomme, voilà une lettre 
d'elle. Hein , la jolie écriture ! 

Eugène décacheta la lettre et lut. 

« Monsieur , mon père m'a dit que vous aimiez la 
musique italienne. Je serais heureuse si vous vou- 
liez me faire le plaisir d'accepter une place dans 
ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pelle- 
grini ; je suis sure alors que vous ne me refuserez 
pas. Monsieur deNucingen se joint à moi pour vous 
prier de venir dîner avec nous sans cérémonie. Si 
vous acceptez, vous le rendrez bien content de 
n'avoir pas à s'acquitter de sa corvée conjugale en 
m'accompagnant. Ne me répondez pas , venez , et 
agréez mes compliments. 

» D. de N. » 

— Montrez-la-moi , dit le bonhomme à Eugène , 
quand il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? 
ajôuta-t-il après avoir flairé le papier. Cela sent-il 
bon ! Ses doigts ont touché ça , pourtant ! 

— Une femme ne se jette pas ainsi à la tète d'un 
homme, se disait l'étudiant. Elle veut se servir d<' 
moi pour ramener de Marsa\ . Il n'y a que le dépit 
qui fasse l'aire de ces choses-là. 



184 LE PÈRE GORIOT. 

— Lh bien, dit le père Goriot, à cjuoi pensez- 
vous donc? 

Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont 
certaines femmes étaient saisies en ce moment , et 
ne savait pas que , pour s'ouvrir une porte dans le 
faubourg Saint-Germain , la femme d'un banquier 
était capable de tous les sacrifices. A celte époque , 
la mode commençait à mettre au-dessus de toutes 
les femmes celles qui étaient admises dans la société 
du faubourg Saint-Germain, dites les dames du 
Petit-Château , parmi lesquelles madame de Beau- 
séant et son amie la duchesse de Langeais tenaient 
le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur 
dont étaient saisies les femmes de la Chaussée-d' An- 
tin pour entrer dans le cercle supérieur où bril- 
laient les constellations de leur sexe. Mais sa dé- 
fiance le servit bien , elle lui donna de la froideur, 
et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu 
d'en recevoir, 

— Oui , j'irai , répondit-il. 

Ainsi la curiosité le menait chez madame de JNu- 
cingen , tandis que si cette femme l'eût dédaigné , 
peut-être y aurait-il été conduit par la passion. 
Néanmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure 
de partir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune 
homme , il existe dans sa première intrigue autant 
de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans un 
premier amour. La certitude de réussir engendre 
mille félicités que les hommes n'avouent pas, et 



LE PÈRE GORIOT. 185 

qui font tout le charme de certaines femmes. Le 
désir ne naît pas moins de la difficulté que de la fa- 
cilité des triomphes. Toutes les passions des hommes 
sont bien certainement excitées ou entretenues par 
l'une ou l'autre de ces deux causes , qui s divisent 
l'empire amoureux. Peut-être cette division est-elle 
une conséquence de la grande question des tempé- 
raments, qui domine , quoi qu'on en dise, la so- 
ciété. Si les mélancoliques ont besoin du tonique 
des coquetteries, peut-être les gens nerveux ou 
sanguins décampent-ils si la résistance dure trop. 
En d'autres termes , l'élégie est aussi essentielle- 
ment lymphatique que le dithyrambe est bilieux. 
En faisant sa toilette, Eugène savoura tous ces 
petits bonheurs dont n'osent parler les jeunes gens, 
de peur de se faire moquer d'eux , mais qui cha- 
touillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux 
en pensant que le regard d'une jolie femme se cou- 
lerait sous leurs boucles noires. 11 se permit des 
singeries enfantines autant qu'en aurait fait une 
jeune [fille en s'habillant pour le bal. Il regarda 
complaisamment sa taille mince, en déplissant son 
habit. — 11 est certain, se dit-il , qu on en peut trou- 
ver de plus mal tournés ! Puis il descendit au mo- 
ment où tous les habitués de la pension étaient à 
table, et reçut gaiement le hourra de sottises (pie sa 
tenue élégante excita : un Irait des mœurs particu- 
lières aux pensions bourgeoises est l'ébahissement 
qu'y cause une toilette soignée. Personne n'y met 
un habit neuf sans que chacun dise son mot. 

— Kl , kt , kl , kt , lit Bianchon en faisant claquer 

16. 



486 LE PÈRE GORIOT. 

sa langue contre son palais, connue pour exciter 
un cheval. 

— Tournure de duc et pair ! dit madame Vau- 



quer 



— Monsieur va en conquête? fit observer made- 
moiselle Michonneau. 

— Kocquériko î cria le peintre. 

Mes compliments à madame votre épouse, dit 
l'employé au Muséum. 

— Monsieur a une épouse , demanda Poiret. 

— Une épouse à compartiments , qui va sur 
l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt- 
cinq à quarante , dessins à carreaux du dernier 
goût, susceptible de se laver, d'un joli porter, 
moitié fil, moitié coton, moitié laine, guérissant le 
mal de dents , et autres maladies approuvées par 
l'Académie royale de Médecine! excellente d'ail- 
leurs pour les enfants ! meilleure encore contre les 
maux de tête, les plénitudes et autres maladies de 
l'œsophage, des yeux et des oreilles, cria Vautrin 
avec la volubilité comique et l'accentuation d'un 
opérateur. Mais combien cette merveille , me direz- 
vous, messieurs? deux sous! Non. Rien du tout. 
C'est un reste des fournitures faites au grand Mo- 
gol, et que tous les souverains de l'Europe, y 
compris le grrrrrrand duc de Bade, ont voulu 
voir ! Entrez droit devant vous ! et passez au petit 



lk PÈRE ooriot. 187 

bureau. Allez la musique! Broooun, là, la, trinn ! 
là, le, boum, boum! Monsieur de la clarinette, 
tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je te 
donnerai sur les doigts. 

— Mon Dieu! que cet homme-là est agréable, 
dit madame Vauquer à madame Couture , je ne 
m'ennuierais jamais avec lui. 

Au milieu des rires et des plaisanteries, dont ce 
discours comiquement débité fut le signal , Eugène 
put saisir le regard furtif de mademoiselle Taille- 
fer, qui se pencha sur madame Couture, à l'oreille 
de laquelle elle dit quelques mots. 

— Voilà le cabriolet , dit Sylvie. 

— Où dine-t-ildonc? demanda Bianchon. 

— Chez madame la baronne de Nucingen. 

— La fille de monsieur Goriot, répondit l'étu- 
diant. 

A ce nom , les regards se portèrent sur l'ancien 
vermicellier qui contemplai! Eugène avec- Une sorte 
< l'envie. 

Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de 
ces maisons légères, à colonnes minces, à portiques 
mesquins, qui constituent le joli à Paris, une vé- 
ritable maison de banquier , pleine de recherches 
coûteuses, des stucs, des paliers d'escalier en mo- 
saïque de marbre, 11 trouva madame de Nucingen 



188 LE PLUE GORIOT. 

dans un petit salon à peintures italiennes , dont le 
déeor ressemblait à celui des cafés. La baronne 
était triste. Les efforts qu'elle lit pour cacher son 
chagrin intéressèrent d'autant plus vivement Eu- 
gène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre 
une femme joyeuse par sa présence, et la trouvait 
au désespoir. Ce désappointement piqua son amour- 
propre. 

— J'ai bien peu de droits à votre confiance , ma- 
dame , dit-il après l'avoir lutinée sur sa préoccu- 
pation ; mais si je vous gênais , je compte sur votre 
bonne loi , vous me le diriez franchement. 

— Restez , dit-elle , je serais seule si vous vous 
en alliez. Nucingen dîne en ville , et je ne voudrais 
pas être seule, j'ai besoin de distraction. 

— Mais qu'avez-vous ? 

— Vous seriez la dernière personne à qui je le 
dirais, s'écria-t-elle. 

— Je veux le savoir, je dois alors être pour quel- 
que chose dans ce secret. 

— Peut-être ! Mais non , reprit-elle , ce sont des 
querelles de ménage qui doivent être ensevelies au 
fond du cœur. Ne vous le disais-je pas avant-hier ? 
je ne suis point heureuse. Les chaînes d'or sont les 
plus pesantes. 

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle 
est malheureuse, si ce jeune homme est spirituel. 



LE PË11E GORIOT. !89 

bien mis, s'il a quinze eents francs d'oisiveté dans 
sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène , 
et devient fat. 

— Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous 
êtes belle, jeune, aimée, riche. 

— Ne parlons pas de moi , dit-elle , en faisant un 
sinistre mouvement de tête. Nous dînerons ensemble, 
tête à tête , nous irons entendre la plus délicieuse 
musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se 
levant et montrant sa robe en cachemire blanc , à 
dessins perses de la plus riche élégance. 

— Je voudrais que vous fussiez toute à moi , dit 
Eugène. Vous êtes charmante. 

r — Vous auriez une triste propriété , dit-elle en 
souriant avec amertume. Rien ici ne vous annonce 
le malheur, et cependant, malgré ces apparences, 
je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtent le som- 
meil , je deviendrai laide. 

Oh! cela est impossible, dit l'étudiant. Mais je suis 
curieux de connaître ces peines qu'un amour dé- 
voue n'effacerait pas? 

— Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, 
dit-elle. Vous ne m'aimez encore que par une ga- 
lanterie qui est de costume chez vous ; mais si vous 
m'aimiez bien , vous tomberiez dans un désespoir 
affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, 
reprit-elle, parlons d'autre chose. Venez voir mes 
appartements. 



190 LE PÈRE GORIOT. 

— Non , restons ici , répondit Eugène en s'as- 
seyant sur une causeuse devant le feu, près de 
madame de Nucingen dont il prit la main avec as- 
surance. 

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle 
du jeune homme par un de ces mouvements de 
force concentrée qui trahissent de fortes émo- 
tions. 

— Écoutez, lui dit Rastignac, si vous avez des 
chagrins , vous devez me les confier. Je veux vous 
prouver que je vous aime, pour vous. Ou vous 
parlerez et me direz vos peines afin que je puisse 
les dissiper , fallût-il tuer six hommes , ou je sor- 
tirai pour ne plus revenir. 

— Eh bien ! s'écria-t-elle saisie par une pensée 
de désespoir qui la fit se frapper le front , je vais 
vous mettre à l'instant même à l'épreuve. Ouï , 
se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle 
sonna. — La voiture de monsieur est-elle attelée? 
dit-elle à son valet de chambre. 

— Oui, madame. 

— Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et 
mes chevaux. Vous ne servirez à dîner qu'à sept 
heures. 

— Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut 
rêver en se trouvant dans le coupé de monsieur de 
Nucingen , à côté de cette femme. — Au Palais- 



LE PÈRE GORIOT. 491 

Royal, dit-elle au cocher, près du Théâtre-Fran- 
çais. 

En route , elle parut agitée , et refusa de ré- 
pondre aux mille interrogations d'Eugène qui ne 
savait que penser d'une résistance muette, compac- 
te, obtuse. 

— En un moment elle m'échappe , se disait-il. 

Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda 
l'étudiant d'un air qui imposa silence à ses folles 
paroles , car il s'était emporté. 

— Vous m'aimez bien? dit-elle. 

— Oui , répondit-il en cachant l'inquiétude dont 
il fut soudainement saisi. 

— Vous ne penserez rien de mal sur moi , quoi 
que je puisse vous demander? 

— Non. 

— Èfcs-vous disposé à m'obéir? 

— Aveuglément. 

— Avez-vousété au jeu? dit-elle d'une voix trem- 
blante. 

— - Jamais. 

— Ah ! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici 
ma bourse, dit-elle. Prenez donc! il y a cent 



492 LE PÈRE GORIOT. 

francs, c'est loin ce que possède cette femme si 
heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne 
sais où elles sont, mais je sais qu'il y en a au Pa- 
lais-Royal : risquez les cent francs à un jeu] qu'on 
nomme la roulette , et perdez tout , ou rapportez- 
moi six. mille francs. Je vous dirai mes chagrins à 
votre retour. 

— Je veux bien que le diable m'emporte si je com- 
prends quelque chose à ce que je vais faire, mais je 
vais vous obéir, dit-il avec une joie causée par 
cette pensée : — Elle se compromet avec moi , elle 
n'aura rien à me refuser. Eugène prend la jolie 
bourse, court au numéro neuf, après s'être fait 
indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine 
maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre son 
chapeau ; mais il entre et demande où est la rou- 
lette. A l'étonnement des habitués, le garçon de 
salle le mène devant une longue table. Eugène, 
suivi de tous les spectateurs, demande sans vergo- 
gne où il faut mettre l'enjeu. 

— Si vous placez un louis sur un seul de ces 
trente-six numéros, et qu'il sorte, vous aurez 
trente-six louis , lui dit un vieillard respectable à 
cheveux blancs. 

Eugène jette les cent francs sur le chiffre de son 
âge, vingt et un. Un cri d'étonnement part sans 
qu'il ait eu le temps de se reconnaître. 11 avait ga- 
gné sans le savoir. 

— Retirez donc votre argent, lui dit le vieux 



LE PÈRE GORIOT. 195 

monsieur, l'on ne gagne pas deux, fois dans ce 
système-là. 

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux 
monsieur, il tire à lui les trois mille six cents 
francs, et toujours sans rien savoir du jeu, les 
place sur la rouge. La galerie le regarde avec en- 
vie, en voyant qu'il continue à jouer. La roue 
tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette 
encore trois mille six cents francs. 

— Vous avez sept mille deux cents francs à vous, 
lui dit à l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en 
croyez, vous vous en irez, la rouge a passé huit 
fois. Si vous êtes charitable , vous reconnaîtrez ce 
bon avis , en soulageant la misère d'un ancien pré- 
fet de Napoléon , qui se trouve dans le dernier be- 
soin. Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis 
par l'homme à cheveux blancs, et descend avec 
les sept mille francs , ne comprenant encore rien 
au jeu, mais stupéfié de son bonheur. 

— Ah ça! où me mènerez- vous maintenant, dit- 
il en montrant les sept mille francs à madame de 
Nucingen, quand la portière fut refermer. 

Delphine le séria par une étreinte folle et l'em- 
brassa vivement, mais sans passion. — Vous m'a- 
vez sauvée! Des larmes de joie coulèrent en abon- 
dance sur ses joues. Je vais tout vous dire, mon ami. 
Vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez 
riche, opulente, rien ne manque ou je parais ne 
manquer de rien ! Eh bien , sachez que monsieur de 

17 



494 LE PÈRE GORIOT. 

Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou : il paie 
toute la maison , mes voitures , mes loges ; il m'al- 
loue pour ma toilette une somme insuffisante, il 
me réduit à une misère secrète par calcul. Je suis 
trop fière pour l'implorer. Ne serais-je pas la der- 
nière des créatures si j'achetais son argent au prix 
où il veut me le vendre. Comment, moi riche de 
sept cent mille francs , me suis-je laissé dépouiller? 
par fierté, par indignation. Nous sommes si jeunes, 
si naïves , quand nous commençons la vie conju- 
gale ! La parole par laquelle il fallait demander de 
l'argent à mon mari me déchirait la bouche; je 
n'osais jamais, je mangeais l'argent de mes éco- 
nomies et celui que me donnait mon pauvre père ; 
puis je me suis endettée. Le mariage est pour moi 
la plus horrible des déceptions, je ne puis vous en 
parler : qu'il vous suffise de savoir que je me jette- 
rais par la fenêtre s'il fallait vivre avec Nucingen 
autrement qu'en ayant chacun notre appartement 
séparé. Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de 
jeune femme , des bijoux , des fantaisies ( mon pau- 
vre père nous avait accoutumées à ne nous rien 
refuser), j'ai souffert le martyre; mais enfin j'ai 
trouvé le courage de les dire. N'avais-je pas une 
fortune à moi? Nucingen s'est emporté, il m'a 
dit que je le ruinerais , des horreurs ! J'aurais voulu 
être à cent pieds sous terre. Comme il avait pris 
ma dot, il a payé ; mais en stipulant désormais pour 
mes dépenses personnelles une pension à laquelle 
je me suis résignée, afin d'avoir la paix. Depuis, 
j'ai voulu répondre à l'amour-propre de quelqu'un 
que vous connaissez , dit-elle. Si j'ai été trompée 



LE PERE GORIOT. l!)o 

par lui , je serais mal venue à ne pas rendre jus- 
tice à la noblesse de son caractère. Mais enfin il 
m'a quittée indignement! On ne devrait jamais 
abandonner une femme à laquelle on a jeté , dans 
un jour de détresse, un tas d'or : On doit l'aimer 
toujours. Vous, belle âme de vingt et un ans , vous 
jeune et pur, vous me demanderez comment une, 
femme peut accepter de l'or d'un homme? Mon 
Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec 
l'être auquel nous devons notre bonheur ? Quand 
on s'est tout donné, qui pourrait s'inquiéter d'une 
parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque 
chose qu'au moment où le sentiment n'est plus. 
N'est-on pas lié pour la vie? Qui de nous prévoit 
une séparation en se croyant bien aimée. Vous 
nous jurez un amour éternel , comment avoir alors 
des intérêts distincts? Vous ne savez pas ce que 
j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen m'a 
positivement refusé de me donner six mille francs, 
lui qui les donne tous les mois à sa maîtresse, une 
fille de l'Opéra ! Je voulais me tuer. Les idées les 
plus folles me passaient par la tète. 11 y a eu des 
moments où j'enviais le sort d'une servante, de ma 
femme de chambre. Aller trouver mon père, folie! 
Anastasie et moi nous l'avons égorgé : mon pauvre 
père se serait vendu s'il pouvait valoir six mille 
francs. J'aurais été le désespérer en vain. Tous 
m'avez sauvé de la honte et de la mort , j'étais 
ivre de douleur. Ah ! monsieur , je vous devais 
cette explication : j'ai été bien déraisonnablement 
folle avec vous. Quand \ous m'avez quitter, et 
que je vous ai eu perdu de vue, je voulais nf enfuir 



196 LE PURE GORIOT. 

à pied... où? je ne sais. Voilà la vie de la moitié 
des femmes de Paris : un luxe extérieur , des sou- 
cis cruels dans l'âme. Je connais de pauvres créa- 
tures encore plus malheureuses que je ne le suis. 
Il y a pourtant des femmes obligées de faire faire 
de faux mémoires par leurs fournisseurs. D'autres 
sont forcées de voler leurs maris : les uns croient 
cjue des cachemires de cent louis se donnent pour 
cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq 
cents francs vaut cent louis. Il se rencontre de pau- 
vres femmes qui font jeûner leurs enfants , et grap- 
pillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de 
ces odieuses tromperies. Voici ma dernière an- 
goisse. Si quelques femmes se vendent à leurs ma- 
ris pour les gouverner , moi au moins je suis li- 
bre ! Je pourrais me faire couvrir d'or par ce Nu- 
cingen, et je préfère pleurer sur le cœur d'un 
homme que je puisse estimer. Ah ! ce soir monsieur 
de Marsay n'aura pas le droit de me regarder comme 
une femme qu'il a payée. Elle se mit le visage dans 
ses mains , pour ne pas montrer ses pleurs à Eu- 
gène, qui lui dégagea la figure pour la contempler, 
elle était sublime ainsi. — Mêler l'argent aux sen- 
timents , n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas 
m'aimer, dit-elle. 

Ce mélange de bons sentiments qui rendent les 
femmes si grandes , et des fautes que la constitu- 
tion actuelle de la société les force à commettre, 
bouleversait Eugène , qui disait des paroles douces 
et consolantes en admirant celte belle femme , si 
naïvement imprudente dans son cri de douleur. 



LIS PÈKE GOfilOI. 197 

— Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi , 
dit-elle, promettez-le-moi. 

— Ah! madame, j'en suis incapable , dit-il. 

Elle lui prit la main et la mit sur son cœur par 
un mouvement plein de reconnaissance et de gen- 
tillesse. — Grâce à vous me voilà redevenue libre 
et joyeuse. Je vivais pressée par une main de fer. 
Je veux maintenant vivre simplement , ne rien dé- 
penser. Vous me trouverez bien comme je serai , 
mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en ne 
prenant que six billets de banque. En conscience, 
je vous dois mille écus , car je me suis considérée 
comme étant de moitié avec vous. 

Eugène se défendit comme une vierge. Mais la 
baronne lui ayant dit: — Je vous regarde comme 
mon ennemi , si vous n'êtes pas mon complice ; il 
prit l'argent. — Ce sera une mise de fonds en cas 
de malheur, dit-il. 

— Voilà le mot que je redoutais, s'écria-t-elle en 
pâlissant. Si vous voulez que je sois quelque chose 
pour vous, jurez-moi, dit-elle, de ne jamais re- 
tourner au jeu. Mon Dieu, moi, vous corrompre! 
j'en mourrais de douleur. 

Ils étaient arrivés. Le contraste de celte misère 
et de cette opulence étourdissait l'étudiant dans les 
oreilles duquel les sinistres paroles de Vautrin vin- 
rent retentir. 

17. 



198 LE PÈRE GORIOT. 

— Metlez-vous là , dit la baronne en entrant dans 
sa chambre et montrant une causeuse auprès du 
feu, je vais écrire une lettre bien difficile! Con- 
seillez-moi. 

N'écrivez pas lui dit Eugène, enveloppez les bil- 
lets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre 
femme de chambre. 

— Mais vous êtes un amour d'homme, dit-elle. 
Ah! voilà, monsieur, ce que c'est que d'avoir été 
bien élevé! Ceci est du Beauséant tout pur, dit-elle 
en souriant. 

— Elle est charmante , se dit Eugène qui s'épre- 
nait de plus en plus. Il regarda cette chambre où 
respirait la voluptueuse élégance d'une riche courti- 
sane. 

— Cela vous plaît-il? dit-elle en sonnant sa femme 
de chambre. 

— Thérèse , portez cela vous-même à monsieur 
de Marsay , et remettez-le à lui-même. Si vous ne 
le trouvez pas , vous me rapporterez la lettre. 

Thérèse ne partit pas sans avoir jeté un malicieux 
coupd'œil sur Eugène. Le dîner était servi. Rasti- 
gnac donna le bras à madame de Nucingen , qui le 
mena dans une salle à manger délicieuse , où il re- 
trouva le luxe de table qu'il avait admiré chez sa 
cousine. 



LE PÈRE GORIOT. 199 

— Les jours d'Italiens, dit-elle, vous viendrez 
dîner avec moi , et vous m'accompagnerez. 

— Je m'accoutumerais à cette douce vie si elle 
devait durer ; mais je suis un pauvre étudiant qui 
a sa fortune à faire. 

— Elle se fera , dit-elle en riant. Vous voyez , 
tout s'arrange : je ne m'attendais pas à être si heu- 
reuse. 

11 est dans la nature des femmes de prouver l'im- 
possible par le possible et de détruire les faits par 
des pressentiments. Quand madame de Nucingcn 
et Rastignac entrèrent dans leur loge aux. Boulions, 
elle eut un air de contentement qui la rendait si 
belle , que chacun se permit de ces petites calomnies 
contre lesquelles les femmes sont sans défense, ci 
qui font souvent croire à tics désordres inventés à 
plaisir. Quand on connaît Paris, on ne croit à rien 
de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y 
fait. Eugène prit la main de la baronne , et tous 
deux se parlèrent par des pressions plus ou moins 
vives , eu se communiquant les sensations que leur 
donnait la musique. Pour eu\ , cette soirée lut eni- 
vrante, Ils sortirent ensemble, et madame deNu- 
cingen voulut reconduire; Eugène jusqu'au Pont- 
Neuf, en lui disputant , pendant toute I;» route, un 
des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement pro- 
digués au Palais-Royal* Eugène lui reprocha cette 
inconséquence. 

— Tantôt , répondit-elle , c'était de la reconnais- 



200 LU PÈRE GORIOT. 

sance pour un dévouement inespéré ; maintenant ce 
serait une promesse. 

— Et vous ne voulez m'en faire aucune , ingrate! 
Il se fâcha. Mais , en faisant un de ces gestes d'im- 
patience qui ravissent un amant, elle lui donna sa 
main à baiser , qu'il prit avec une mauvaise grâce 
dont elle fut enchantée. 

— A lundi , au bal , dit-elle. 

En s'en allant à pied , par un beau clair de lune, 
Eugène tomba dans de sérieuses réflexions. ïl était 
à la fois heureux et mécontent : heureux d'une aven- 
ture dont le dénoùment probable lui donnait une 
des plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris, 
objet de ses désirs ; mécontent de voir ses projets 
de fortune renversés ; et ce fut alors qu'il éprouva 
la réalité des pensées indécises auxquelles il s'était 
livré l'avant- veille. L'insuccès nous accuse toujours 
la puissance de nos prétentions. Plus Eugène jouis- 
sait de la vie parisienne , moins il voulait demeurer 
obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de mille 
francs dans sa poche , en se faisant mille raisonne- 
ments captieux pour se l'approprier. Enfin il arriva 
rue Neuve-Sainte-Geneviève, et quand il fut en haut 
de l'escalier, il y vit de la lumière. Le père Goriot 
avait laissé sa porte ouverte et sa chandelle allumée, 
afin que l'étudiant n'oubliât pas de lui raconter sa 
fille , suivant son expression. Eugène ne lui cacha 
rien. 

— Mais , s'écria le père Goriot dans un violent 



LE PÈRE G OR 101. 201 

désespoir de jalousie, elles me croient ruiné: j'ai 
encore treize cents livres de rentes ! Mon Dieu ! la 
pauvre petite , que ne venait-elle ici? j'aurais vendu 
mes rentes, nous aurions pris sur le capital, et 
avec le reste je me serais fait du viager. Pourquoi 
n'êtes-vous pas venu me confier son embarras , mon 
brave voisin? Comment avez-vous eu le cœur d'aller 
risquer au jeu ses pauvres petits cent francs? c'est 
à fendre l'âme. Voilà ce que c'est que des gendres î 
Oh ! si je les tenais , je leur serrerais le cou. Mon 
Dieu ! pleurer ! elle a pleuré ? 

— La tête sur mon gilet , dit Eugène. 

— Oh ! donnez-le moi , dit le père Goriot. Com- 
ment ! il y a eu là des larmes de ma fille , de ma 
chère Delphine, qui ne pleurait jamais étant petite. 
Oh ! je vous en achèterai un autre , ne le portez 
plus, laissez-le-moi. Elle doit, d'après son con- 
trat, jouir de ses biens. Ah ! je vais aller trouver 
Derville , un avoué, dès demain. Je vais faire exiger 
le placement de sa fortune. Je connais les lois , je 
suis un vieux loup, je vais retrouver mes dents. 

— Tenez , père , voici mille francs qu'elle a voulu 
me donner sur notre gain. Gardez-les-lui , dans le 
gilet. 

Goriot regarda Eugène , lui tendit la main pour 
prendre la sienne , sur laquelle il laissa tomber une 
larme. 

. — Vous réussirez dans la vie, lui dit le vieillard. 



202 LE PÈRE GORIOT. 

Dieu est juste, voyez-vous ? Je me connais en pro- 
bité , moi , et puis vous assurer qu'il y a bien peu 
d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc 
être aussi mon cher enfant ? Allez , dormez. Vous 
pouvez dormir , vous n'êtes pas encore père. Elle 
a pleuré, j'apprends ça, moi , qui étais là tranquille- 
ment à manger comme un imbécile pendant qu'elle 
souffrait ; moi , moi qui vendrais le Père , le Fils et 
le Saint-Esprit pour leur éviter une larme à toutes 
deux ! 

— Par ma foi , se dit Eugène en se couchant , 
je crois que je serai honnête homme toute ma vie. 
Jl y a du plaisir à suivre les inspirations de sa con- 
science. 

— 11 n'y a peut-être que ceux qui croient en 
Dieu qui font le bien en secret, et Eugène croyait 
en Dieu. 

Le lendemain , à l'heure du bal, Rastignac alla 
chez madame de Beauséant , qui l'emmena pour le 
présenter à la duchesse de Carigliano. 11 reçut le 
plus gracieux accueil de la maréchale, chez la- 
quelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine 
s'était parée avec l'intention de plaire à tous pour 
mieux plaire à Eugène , de qui elle attendait im- 
patiemment le coup d'oeil , en croyant cacher son 
impatience. Pour qui sait deviner les émotions d'une 
femme, ce moment est plein de délices. Qui ne 
s'est souvent plu à faire attendre son opinion , à 
déguiser coquettement son plaisir, à chercher des 



LE TÈRE GORIOT. 205 

aveux dans l'inquiétude que l'on cause , à jouir des 
craintes qu'on dissipera par un sourire ? Pendant 
cette fête, l'étudiant mesura tout à coup la portée 
de sa position , et comprit qu'il avait un état dans 
le monde en étant le cousin avoué de madame de 
Beauséant. La conquête de madame la baronne de 
Nucingen, qu'on lui donnait déjà , le mettait si bien 
en relief, que tous les jeunes gens lui jetaient des 
regards d'envie ; en en surprenant quelques uns, il 
goûta les premiers plaisirs de la fatuité. En passant 
d'un salon dans un autre , en traversant les groupes, 
il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui pré- 
disaient toutes des succès. Delphine , craignant de 
le perdre , lui promit de ne pas lui refuser le soir 
le baiser qu'elle s'était tant défendue d'accorder 
lavant-veille. A ce bal , Kastignac reçut plusieurs 
engagements. Il fut présenté par sa cousine à quel- 
ques femmes qui toutes avaient des prétentions à 
l'élégance , et dont les maisons passaient pour cire 
agréables ; il se vit lancé dans le plus grand et le plus 
beau monde de Paris. Cette soirée eut donc pour lui 
les charmes d'un brillant début, et il devait s'en sou- 
venir jusque dans ses vieux jours , comme une jeune 
fille se souvient du bal où elle a eu des triomphes. 
Le lendemain, quand, en déjeûnant, il raconta ses 
succès au père Goriot devant les pensionnaires, 
Vautrin se prit à sourire d'une façon diabolique. 

— lit vous croyez , s'écria ce féroce Logicien , 
qu'un jeune homme à la mode peut demeurer rue 
Neuve-Sainte-Geneviève , dans la maison Vauquer ? 
pension infiniment respectable sous tous les rap* 



204 LE PURE GORIOT. 

ports , certainement , mais qui n'est rien moins que 
fasbionable. Elle est cossue , elle est belle de son 
abondance , elle est fière d'être le manoir momen- 
tané d'un Rastignac; mais enfin elle est rue Neuve* 
Sainte-Geneviève , et ignore le luxe, parce qu'elle 
est purement patriarclialorama. Mon jeune ami, re- 
prit Vautrin d'un air paternellement railleur, si 
vous voulez faire figure à Paris , il vous faut trois 
chevaux et un tilbury pour le matin , un coupé 
pour le soir , en tout neuf mille francs pour le véhi- 
cule. Vous seriez indigne de 'votre destinée si vous 
ne dépensiez trois mille francs chez votre tailleur , 
six cents francs chez le parfumeur , cent écus chez 
le bottier, cent écus chez le chapelier. Quant à votre 
blanchisseuse , elle vous coûtera mille francs. Les 
jeunes gens à la mode ne peuvent se dispenser d'ê- 
tre très-forts sur l'article du linge : n'est-ce pas ce 
qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour et 
l'église veulent de belles nappes sur leurs autels. 
Nous sommes à quatorze mille. Je ne vous parle pas 
de ce que vous perdrez au jeu , en paris , en pré- 
sents ; il est impossible de ne pas compter pour deux 
mille francs l'argent de poche. J'ai mené cette vie 
là , j'en connais les débours. Ajoutez à ces nécessi- 
tés premières, trois cents louis pour la pâtée, mille 
francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous en 
avons pour nos petits vingt-cinq mille par an clans 
les flancs, ou nous tombons dans la crotte, nous 
nous faisons moquer de nous , et nous sommes des- 
titués de notre avenir , de nos succès , de nos maî- 
tresses ! J'oublie le valet de chambre et le groom ! 
Est-ce Christophe qui portera vos billets doux? Les 



LE PÈRE GORIOT. 20.» 

écrirez-vous sur le papier [dont vous vous servez? 
Ce serait vous suicider. Croyez-en un vieillard plein 
d'expérience! reprit-il en faisant un rinforzando 
dans sa voix de basse. Ou déportez-vous dans une 
vertueuse mansarde , et mariez-vous-y avec le tra- 
vail , ou prenez une autre voie. 

Et Vautrin cligna de l'œil en guignant made- 
moiselle Taillefer de manière à rappeler et résumer 
dans ce regard les raisonnements séducteurs qu'il 
avait semés au cœur de l'étudiant pour le corrom- 
pre. Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels 
Rastignac mena la vie la plus dissipée. 11 dînait 
presque tous les jours avec madame de Nucingen 
qu'il accompagnait dans le monde. 11 rentrait à trois 
ou quatre heures du matin , se levait à midi pour 
foire sa toilette, allait se promener au bois avec 
Delphine, quand il faisait beau, prodiguant ainsi 
son temps sans en savoir le prix , et aspirant tous 
les enseignements , toutes les séductions du luxe 
avec l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un 
dattier femelle pour les fécondantes poussières de 
son hyménée. 11 jouait gros jeu, perdait ou ga- 
gnait beaucoup, et finit par s'habituer à la vie exor- 
bitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers 
gains, il avait renvoyé quinze cents francs à sa 
mère et à ses sœurs, en accompagnant sa restitu- 
tion de jolis présents. Quoiqu'il eût annoncé vou- 
loir quitter la Maison-Vauquer , il y était encore 
dans les derniers jours du mois de janvier , et ne 
savait comment en sortir. Les jeunes gens sont sou- 
mis presque tous à une loi en apparence inexpliea- 

«8 



206 LE PÈRE GORIOT. 

ble, mais dont la raison vient de leur jeunesse 
même , et de l'espèce de furie avec laquelle ils se 
ruent au plaisir. Riches ou pauvres , ils n'ont jamais 
d'argent pour les nécessités de la vie, tandis qu'ils 
en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues 
de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de 
tout ce qui se paie à l'instant même , et semblent 
se venger de ce qu'ils n'ont pas , en dissipant tout 
ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi , pour nettement po- 
ser la question , un étudiant prend bien plus de 
soin de son chapeau que de son habit. L'énormité 
du gain rend le tailleur essentiellement créditeur , 
tandis que la modicité de la somme fait du 
chapelier un des êtres les plus intraitables parmi 
ceux avec lesquels il est forcé de parlementer. Si le 
jeune homme assis au balcon d'un théâtre offre à 
la lorgnette des jolies femmes d'étourdissants gilets, 
il est douteux qu'il ait des chaussettes ; le bonnetier 
est encore un des charançons de sa bourse. Rasti- 
gnac en était là. Toujours vide pour madame Vau- 
quer, toujours pleine pour les exigences de la 
vanité, sa bourse avait des revers et des succès lu- 
natiques en désaccord avec les paiements les plus 
naturels. Afin de quitter la pension puante, igno- 
ble où s'humiliaient périodiquement ses prétentions, 
ne fallait-il pas payer un mois à son hôtesse , et 
acheter des meubles pour son appartement de 
dandy? c'était toujours la chose impossible. Si, 
pour se procurer l'argent nécessaire à son jeu, Ras- 
tignac savait acheter chez son bijoutier des montres 
et des chaînes d'or chèrement payées sur ces gains, 
et qu'il portait au Mont-de-Piété , ce sombre et dis- 



LE PÈRE G01U0T. 207 

ci et ami de la jeunesse , il se trouvait sans inven- 
tion comme sans audace quand il s'agissait de payer 
sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils 
indispensables à l'exploitation de la vie élégante. 
Une nécessité vulgaire , des dettes contractées pour 
des besoins satisfaits , ne l'inspiraient plus. Comme 
la plupart de ceux qui ont connu cette vie de ha- 
sard , il attendait au dernier moment pour solder 
des créances sacrées aux yeux des bourgeois, 
comme faisait Mirabeau, qui ne payait son pain 
que quand il se présentait sous la forme dragonnantc 
d'une lettre de change. Vers cette époque , Rasti- 
gnac avait perdu son argent, et s'était endetté. 
L'étudiant commençait à comprendre qu'il lui se- 
rait impossible de continuer cette existence sans 
avoir des ressources fixes. Mais , tout en gémissant 
sous les piquantes atteintes de sa situation précaire, 
il se sentait incapable de renoncer aux jouissances 
excessives de cette vie, et voulait la continuer à 
tout prix. Les hasards sur lesquels il avait compté 
pour sa fortune devenaient chimériques , et les ob- 
stacles réels grandissaient. Ens'iniliant aux secrets 
domestiques de monsieur et de madame de Nucin- 
gen, H S'était tperçu que, pour convertir l'amour 
en instrument de fortune, il fallait avoir bu loute 
honte, et renoncer aux nobles idées qui soin l'ab- 
solution des fautes de la jeunesse. Cetle vie exte- 
rieurement splendide, mais rongée par tous les 
lœnia du remords, et dont les fugitifs plaisirs 
étaient chèrement expiés par i\c persistantes an- 
goisses, il l'avait épousée , il s'y roulait eu se fai- 
sant , comme le Distrait de La Bruvèrc , un lit dans 



208 LE PÈRE GORIOT. 

la fange du fossé; mais, comme le Distrait, il ne 
souillait encore que son vêtement. 

— Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un 
jour Bianchon en sortant de table. 

— Pas encore , répondit-il , mais il râle. 

L'étudiant en médecine prit ce mot pour une plai- 
santerie, et ce n'en était pas une. Eugène, qui, 
pour la première fois depuis longtemps , avait dîné 
à la pension, s'était montré pensif pendant le repas. 
Au lieu de sortir au dessert , il resta dans la salle à 
manger assis auprès de mademoiselle Taillefer, à 
laquelle il jeta de temps en temps des regards ex- 
pressifs. Quelques pensionnaires étaient encore at- 
tablés et mangeaient des noix, d'autres se prome- 
naient en continuant les discussions commencées. 
Comme presque tous les soirs , chacun s'en allait à 
sa fantaisie, suivant le degré d'intérêt qu'il prenait 
à la conversation , ou selon le plus ou le moins de 
pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver, il 
était rare que la salle à manger fût entièrement 
évacuée avant huit heures , moment où les quatre 
femmes demeuraient seules et se vengeaient du si- 
lence que leur sexe leur imposait au milieu de cette 
réunion masculine. Frappé de la préoccupation à la- 
quelle Eugène était en proie , Vautrin resta dans la 
salle à manger, quoiqu'il eût paru d'abord em- 
pressé de sortir, et se tint constamment de manière 
à n'être pas vu d'Eugène, qui dut le croire parti. 
Puis, au lieu d'accompagner ceux des pensionnai- 



LK PÈRE GOKlul- 209 

res qui s'en allèrent les derniers, il stationna sour- 
noisement dans le salon. Il avait lu dans l'âme de 
l'étudiant et pressentait un symptôme décisif. Ras- 
tignac se trouvait en effet dans une situation per- 
plexe que beaucoup de jeunes gens ont dû connaî- 
tre. Aimante ou coquette , madame de Nucingen 
avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses 
d'une passion véritable, en déployant pour lui les 
ressources de la diplomatie féminine en usage à 
Paris. Après s'être compromise aux yeux du public 
pour fixer près d'elle le cousin de madame de Beau- 
séant , elle hésitait à lui donner réellement les droits 
dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irri- 
tait si bien les sens d'Eugène, qu'elle avait fini par 
attaquer le cœur. Si , dans les premiers moments 
de sa liaison , l'étudiant s'était cru le maître , ma- 
dame de Nucingen était devenue la plus forte, à 
l'aide de ce manège qui mettait en mouvement chez 
Eugène tous les sentiments, bons ou mauvais, des 
deux ou trois hommes qui sont dans un jeune 
homme de Paris. Était-ce en elle un calcul? Non ; 
les femmes sont toujours vraies, même au milieu 
de leurs plus grandes faussetés, parce qu'elles cè- 
dent à quelque sentiment naturel. Peut-être Del- 
phine, après avoir laisse' prendre tout à coup tant 
d'empire sur elle par ce jeune homme , et lui avoir 
montré trop d'affection, obéissait -elle à un sen- 
timent de dignité, qui la faisait ou revenir sur ses 
concessions, ou se plaire à les suspendre. Il est si 
naturel à une Parisienne, au moment même où la 
passion l'entraîne, d'hésiter dans sa chute, d'éprou- 
ver le cœur de celui auquel elle va livrer son ave- 

is. 



210 LE PÈRE GORIOT. 

nir ! Toutes les espérances de madame de Nucingen 
avaient été trahies une première fois, et sa fidélité 
pour un jeune égoïste venait d'être méconnue. Elle 
pouvait être défiante à bon droit. Peut-être avait- 
elle aperçu dans les manières d'Eugène , que son 
rapide succès avait rendu fat, une sorte de méses- 
lime causée par les bizarreries de leur situation. 
Elle désirait sans doute paraître imposante à un 
homme de cet âge , et se trouver grande devant lui 
après avoir été si longtemps petite devant celui 
par qui elle était abandonnée. Elle ne voulait pas 
qu'Eugène la crût une facile conquête, précisé- 
ment parce qu'il savait qu'elle avait appartenu à de 
Marsay. Enfin, après avoir subi le dégradant plai- 
sir d'un véritable monstre, un libertin jeune, elle 
éprouvait tant de douceur à se promener dans les 
régions fleuries de l'amour, que c'était sans doute 
un charme pour elle d'en admirer tous les aspects, 
d'en écouter longtemps les frémissements, et de se 
laisser longtemps caresser par de chastes brises. 
Le véritable amour payait pour le mauvais. Ce 
contre-sens sera malheureusement fréquent tant 
que les hommes ne sauront pas combien de fleurs 
fauchent dans l'âme d'une jeune femme les pre- 
miers coups de la tromperie. Quelles que fussent 
ses raisons, Delphine se jouait de Raslignac, et se 
plaisait à s'en jouer, sans doute parce qu'elle se sa- 
vait aimée et sûre de faire cesser les chagrins de son 
amant , suivant son royal bon plaisir de femme. 
Par respect de lui-même , Eugène ne voulait pas 
que son premier combat se terminât par une dé- 
faite, et persistait dans sa poursuite, comme un 



LE PÈRE GORIOT. 21 I 

chasseur qui veut absolument tuer une perdrix à 
sa première fête de Saint-Hubert. Ses anxiétés, 
son amour-propre offensé , ses désespoirs , faux ou 
véritables, l'attachaient de plus en plus à cette 
femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucin- 
gen, auprès de laquelle il n'était pas plus avancé 
que le premier jour où il l'avait vue. Ignorant en- 
core que la coquetterie d'une femme offre quelque- 
fois plus de bénéfices que son amour ne donne de 
plaisir, il tombait dans de sottes rages. Si la saison 
pendant laquelle une femme se dispute à l'amour 
offrait à Rastignac le butin de ses primeurs , elles 
lui devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient ver- 
tes , aigrelettes et délicieuses à savourer. Parfois, 
en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, 
malgré la voix de sa conscience , aux chances de 
fortune dont Vautrin lui avait démontré la possibi- 
lité dans un mariage avec mademoiselle Taillcfer. 
Or il se trouvait alors dans un moment où sa mi- 
sère parlait si haut, qu'il céda presque involontai- 
rement aux artifices du terrible sphinx par les re- 
gards duquel il était souvent fasciné. Au moment 
où Poiret et mademoiselle Miclionncau remontè- 
rent chez eux, lîasiignac, se croyant seul entre 
madame Vauquer et madame Couture, qui se tri- 
cotait des manches de laine en sommeillant auprès 
du poêle, regarda mademoiselle Taillet'er d'une 
manière assez tendre pour lui faire baisser les 
yeux. 

— Auiiez-vous des chagrins, monsieur Eugène? 
lui dit Victor ine après un moment de silence. 



212 LE PÈRE GORIOT. 

— Quel homme n'a pas ses chagrins? répondit 
Rastignac. Si nous étions sûrs, nous autres jeunes 
gens , d'être bien aimés, avec un dévouement qui 
nous récompensât des sacrifices que nous sommes 
toujours disposés à faire, nous n'aurions peut-être 
jamais de chagrins. 

Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute ré- 
ponse, un regard qui n'était pas équivoque. 

— Vous, mademoiselle, vous vous croyez sure de 
votre cœur aujourd'hui; mais répondriez-vous de 
ne jamais changer? 

Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre 
fille comme un rayon jaillit de son âme , et fit si 
bien reluire sa figure , qu'Eugène fut effrayé d'a- 
voir provoqué une aussi vive explosion de senti- 
ment. 

— Quoi ! si demain vous étiez riche et heureuse, 
si une immense fortune vous tombait des nues, 
vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui 
vous aurait plu durant vos jours de détresse? Elle 
fit un joli signe de tête. — Un jeune homme bien 
malheureux ! Nouveau signe. 

— Quelles bêtises dites- vous donc là? s'écria ma- 
dame Yauquer. 

— Laissez-nous, répondit Eugène, nous nous en- 
tendons. 

— H y aurait dune alors promesse de mariage 



LE PÈRE G0K10T. 215 

entre monsieur le chevalier Eugène de Rastignac et 
mademoiselle Victorine Taillefer ? dit Vautrin de sa 
grosse voix en se montrant tout à coup à la porte 
de la salle à manger. 

— Ah ! vous m'avez fait peur , dirent à la fois 
madame Couture et madame Vauquer. 

— • Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant 
Eugène, à qui la voix de Vautrin causa la plus 
cruelle émotion qu'il eût jamais ressentie. 

— Pas de mauvaises plaisanteries , messieurs ! 
dit madame Couture. Ma fille , remontons chez 
nous. 

Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires , 
afin d'économiser sa chandelle et son feu en passant 
la soirée chez elles. Eugène se trouva seul et face à 
face avec Vautrin. 

— Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit 
cet homme en gardant un imperturbable sang-froid. 
Mais écoutez ! j'ai de la délicatesse tout comme un 
autre, moi. Ne «Mis décidez pas dans ce moment , 
vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire. Vous 
avez des dettes. Je ne veux pas que ce soit la pas- 
sion, le désespoir, mais la raison qui vous détermine 
à venir à moi. Peut-être vous faut-il quelque millier 
d'écus. Tenez, le voulez-vous? 

Ce démon prit dans sa poche un portefeuille, ei 
en lira trois billets de banque qu'il fit papilloller aux 



21* LE PÈRE GORIOT. 

yeux de l'étudiant. Eugène était dans la plus cruelle 
des situations. 11 devait au marquis d'Adjuda et au 
comte de Trailles cent louis perdus sur parole. 11 ne 
les avait pas , et n'osait aller passer la soirée chez 
madame de Restaud, où il était attendu. C'était une 
de ces soirées sans cérémonie où l'on mange des 
petits gâteaux , où l'on boit du thé , mais où l'on 
peut perdre dix mille francs au whist. 

— Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec 
peine un tremblement convulsif , après ce que vous 
m'avez confié , vous devez comprendre qu'il m'est 
impossible de vous avoir des obligations. 

— Eh bien î vous m'auriez fait de la peine de 
parler autrement, reprit le tentateur. Vous êtes un 
beau jeune homme, délicat, fier comme un lion et 
doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle 
proie pour le diable. J'aime cette qualité de jeunes 
gens. Encore deux ou trois réflexions de haute po- 
litique, et vous verrez le inonde comme il est. En y 
jouant quelques petites scènes de vertu, l'homme 
supérieur y satisfait toutes ses fantaisies, aux grands 
applaudissements des niais du parterre. Avant peu 
de jours vous serez à nous. Ah ! si vous vouliez de- 
venir mon élève, je vous ferais arriver à tout. Vous 
ne formeriez pas un désir qui ne fût à l'instant 
comblé, quoi que vous puissiez souhaiter , honneur, 
fortune , femmes. On vous réduirait toute la civili- 
sation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gâté , 
notre Benjamin , nous nous exterminerions tous 
pour vous avec plaisir. Tout ce qui vous ferait ob- 



LE PÈRE GORIOT. 245 

stacle serait aplati. Si vous conservez des scrupu- 
les, vous me prenez donc pour un scélérat? Eh 
bien ! un homme qui avait autant de probité que 
vous croyez en avoir encore, M. de Turenne, fai- 
sait, sans se croire compromis, de petites affaires 
avec des brigands. Vous ne voulez pas être mon 
obligé, hein? Qu'à cela ne tienne ! reprit Vautrin 
en laissant échapper un sourire. Prenez ces chif- 
fons , et mettez-moi là-dessus, dit-il en tirant un 
timbre, là, en travers: Accepté pour la somme de 
trois mille cinq cents francs payable à un an. Et da- 
tez ! L'intérêt est assez fort pour vous ôter tout scru- 
pule; vous pouvez m'appeler juif, et vous regarder 
comme quitte de toute reconnaissance. Je vous per- 
mets de me mépriser encore aujourd'hui , sûr que. 
plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi 
de ces immenses abîmes , de ces vastes sentiments 
concentrés que les niais appellent des vices ; mais 
vous ne me trouverez jamais ni lâche ni ingrat. En- 
fin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, 
mon petit. 

— Quel homme êtes-vous donc, s'écria Eugène, 
sous avez été nvé pour me tourmenter. 

— Mais non, je suis un bon homme qui veut se 
erotter pour que vous soyez à l'abri de la boue 
pour le reste de vos jours. Vous vous demande/ 
pourquoi ce dévouemenl ? Eh bien ! je vous le dirai 
tout doucement quelque jour , dans le tuyau de l'o- 
reille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant 
le carillon de l'ordre social, et le jeu de la machine: 



216 LE PÈRE GORIOT. 

hah ! votre premier effroi se passera comme celu 
du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous 
accoutumerez à l'idée de considérer les hommes 
comme des soldats destinés à périr pour le service 
de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes. Les temps 
sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : 
Voilà cent écus , tue-moi monsieur un tel , et Ton 
soupait tranquillement après avoir mis un homme 
à l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je 
vous propose de vous donner une belle fortune con- 
tre un signe de tête qui ne vous compromet en rien, 
et vous hésitez : le siècle est mou ! 

Eugène signa la traite , et l'échangea contre les 
billets de banque. 

— Eh bien ! voyons , parlons raison , reprit 
Vautrin. Je veux partir d'ici à quelques mois pour 
l'Amérique, aller planter mon tabac. Je vous en- 
verrai les cigares de l'amitié. Si je deviens riche , 
je vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas proba- 
ble ; je ne suis pas curieux de me replanter ici par 
bouture) , eh bien ! je vous léguerai ma fortune. 
Est-ce être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, 
moi ! J'ai la passion de me dévouer pour un autre. 
Je l'ai déjà fait. Yoyez-vous, mon petit? je vis dans 
une sphère plus élevée que celles des autres hommes. 
Je considère les actions comme des moyens , et ne 
vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi ? 
Ça ! fit-il, en faisant claquer l'ongle de son pouce 
sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. 
Il est moins que rien quand il se nomme Poiret : on 



LE PÈRE GORIOT. 217 

peut l'écraser comme une punaise , il est plat et il 
pue. Mais un homme est un dieu quand il vous res- 
semble: ce n'est plus une machine couverte en 
peau ; mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux 
sentiments, et je ne vis que par les sentiments. Un 
sentiment! n'est-ce pas le monde dans une pensée? 
Voyez le père Goriot : ses deux filles sont pour lui 
tout l'univers , elles sont le fil avec lequel il se dirige 
dans la création. Eh bien! pour moi qui ai bien 
creusé la vie , il n'existe qu'un seul sentiment réel , 
une amitié d'homme à homme. Pierre et Jaffier , 
voilà ma passion. Je sais Venise sauvée par cœur. 
Avez-vous vu beaucoup de gens assez poilus pour , 
quand un camarade dit : « Allons enterrer un corps ! » 
y aller sans souffler mot ni l'embêter de morale ? 
.l'ai fait ça, moi! Je ne parlerais pas ainsi à tout le 
monde. Mais vous , vous êtes un homme supérieur, 
on peut tout vous dire , vous savez tout compren- 
dre. Vous ne patouillerez pas longtemps dans les 
marécages où vivent les crapoussins qui nous entou- 
rent ici. Eh bien ! voilà qui est dit. Vous épouserez. 
Poussons chacun nos pointes ! La mienne est en fer 
et ne mollit jamais hé , hé. 

Vautrin s'en alla sans vouloir entendre la réponse 

négative de l'étudiant , afin de le mettre à son aise. 
11 semblait connaître le secret de ces petites résis- 
tances, de ees combats dont Les hommes se paient 
devant eux-mêmes , et qui leur servent à se justifier 
leurs actions blâmables. 

— Qu'il fasse comme il voudra, je n*épou serai 



218 LE PÈRE GORIOT. 

certes pas mademoiselle Taillefer , se dit Eugène. 

Après avoir subi le malaise d'une fièvre intérieure 
que lui causa l'idée d'un pacte fait avec cet homme 
dont il avait horreur , mais qui grandissait à ses 
yeux par le cynisme même de ses idées et par l'au- 
dace avec laquelle il étreignait la société , Rastignac 
s'habilla, demanda une voiture, et vint chez ma- 
dame de Restaud. Depuis quelques jours, cette 
femme avait redoublé de soins pour un jeune homme 
dont chaque pas était un progrès au cœur du grand 
monde, et dont l'influence paraissait devoir être 
un jour redoutable. 11 paya messieurs de Trailles et 
d'Adjuda, joua au whist une partie de la nuit, et re- 
gagna ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme 
le sont la plupart des hommes dont le chemin est à 
foire , et qui sont plus ou moins fatalistes , il voulut 
voir dans son bonheur une récompense du ciel pour 
sa persévérance à rester dans le bon chemin. Le 
lendemain matin , il s'empressa de demander à Vau- 
trin s'il avait encore sa lettre de change ; sur une 
réponse affirmative, il lui rendit les trois mille 
francs , en manifestant un plaisir assez naturel. 

— Tour va bien , lui dit Vautrin. 

— Mais je ne suis pas votre complice, dit Eu- 
gène. 

— Je sais, je sais, répondit Vautrin en l'inter- 
rompant. Vous faites encore des enfantillages. Vous 
vous arrêtez aux bagatelles de la porte. 

Deux jours après, Poiret et mademoiselle Michon- 



LE PÈRE GORIOT. 219 

neau se trouvaient assis sur un banc , au soleil , dans 
une allée solitaire du Jardin des Plantes, et causaient 
avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspect 
à l'étudiant en médecine. 

— Mademoiselle , disait monsieur Gondureau , 
je ne vois pas d'où naissent vos scrupules. Son Ex- 
cellence monseigneur le ministre de la police géné- 
rale du royaume 

— Ah ! Son Excellence monseigneur le ministre 
de la police générale du royaume ! répéta Poiret. 

— Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, 
dit Gondureau. 

A qui ne paraîtra-t-il pas invraisemblable que 
Poiret, ancien employé, sans doute homme de ver- 
tus bourgeoises, quoique dénué d'idées, continuât 
d'écouler le prétendu rentier de la rue de BulTon , 
au moment où il prononçait le mot de police en lais- 
sant ainsi voir la physionomie d'un agent de la rue 
de Jérusalem à travers son masque d'honnête homme? 
Cependant rien n'était plus naturel. Chacun com- 
prendra mieux l'espèce particulière à laquelle ap- 
partenait Poiret , dans la grande famille des niais, 
après nue remarque déjà faite par certains obser- 
vateurs , mais qui jusqu'à présent n'a pas été pu- 
bliée Il est une nation plumigère , serrée au budget 
entre le premier degré de latitude qui comporte les 
traitements de douze cents francs , espèce de Groen- 
land administratif , et le troisième degré , où com- 
mencent les traitements un peu plus chauds de trois 



2'2() hh PÈRE UOltlOT. 

à six mille francs , région tempérée, où s'acclimate 
la gratification , où elle fleurit malgré les difficultés 
de la culture. Un des traits caractéristiques qui 
trahit le mieux l'infirme étroilesse de cette gent 
subalterne , est une sorte de respect involontaire , 
machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout 
ministère, connu de l'employé par une signature 
illisible et sous le nom de Son Excellence Mon- 
seigneur le Ministre , cinq mots qui équivalent à 
YllBondo Cani du Calife de Bagdad, et qui, aux 
yeux de ce peuple aplati, représente un pouvoir 
sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, 
monseigneur est administrai veinent infaillible aux 
yeux de l'employé ; l'éclat qu'il jette se communique 
à ses actes , à ses paroles , à celles dites en son nom ; 
il couvre tout de sa broderie , et légalise les actions 
qu'il ordonne ; son nom d'Excellence , qui atteste 
la pureté de ses intentions et la sainteté de ses vou- 
loirs, sert de passe-port aux idées les moins admis- 
sibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans 
leur intérêt , ils s'empressent de l'accomplir dès que 
le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux 
ont leur obéissance passive , comme l'armée a la 
sienne : système qui étouffe la conscience, annihile 
un homme, et finit, avec le temps, par l'adapter 
comme une vis ou un écrou à la machine gouverne- 
mentale. Aussi monsieur Gondureau , qui parais- 
sait se connaître en hommes , distingua-t-ilprompte- 
ment en Poiret un de ces niais bureaucratiques , et 
fit-il sortir le Deus ex machina, lemottalismanique 
de Son Excellence , au moment où il fallait , en dé- 
masquant ses batteries , éblouir le Poiret , qui lui 



LE PÈKE GORIOT. 2*21 

semblait le mâle de la Miehonneau ; la Michonneau, 
qui lui semblait la femelle du Poiret. 

— Du moment où Son Excellence elle-même , 
Son Excellence monseigneur le ! Ah ! c'est très- 
différent, dit Poiret. 

— Vous entendez monsieur, dans le jugement 
duquel vous paraissez avoir confiance, reprit le 
faux rentier en s'adressant à mademoiselle Miehon- 
neau. Eh bien ! Son Excellence a maintenant la 
certitude la plus complète que le prétendu Vautrin, 
logé dans la Maison-Vauquer, est un forçat évadé 
du bagne de Toulon, où il est connu sous le nom 
de Trompe- la-Mort. 

— Ah! Trompe-la-Mort ! dit Poiret ; il est bien- 
heureux, s'il a mérite ce nom-là. 

— Mais oui , reprit I agent ; ce sobriquet est du 
au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie 
dans les entreprises extrêmement audacieuses qu'il 
a exécutées. Cet homme csl dangereux, voyez- 
vous! 11 a des qualités qui le rendent extraordi- 
naire. Sa condamnation est même une chose qui 
lui a fait dans sa partie un honneur infini... 

— Ces! donc un homme d'honneur? demanda 
Poiret. 

— A sa manière. Il a consenti à prendre sur sou 
compte le crime d'un autre, un faux commis par 
un très-beau jeune homme qu'il aimait beaucoup, 

19. 



222 LE PÈRE GORIOT. 

un jeune Italien assez joueur, entré depuis au ser- 
vice militaire, où il s'est d'ailleurs parfaitement 
comporté. 

— Mais si Son Excellence le Ministre de la po- 
lice est sûr que monsieur Vautrin soit Trompe-la- 
Mort, pourquoi donc aurait-il besoin de moi? dit 
mademoiselle Michonneau. 

— Ah ! oui , dit Poiret , si en effet le Ministre , 
comme vous nous avez fait l'honneur de nous le 
dire, a une certitude quelconque... 

— Certitude n'est pas le mot ; seulement on se 
doute. Vous allez comprendre la question. Jacques 
Collin, surnommé Trompe-la-Mort, a toute la con- 
fiance des trois bagnes qui l'ont choisi pour être 
leur agent et leur banquier. Il gagne beaucoup à 
s'occuper de ce genre d'affaires, qui nécessaire- 
ment veut un homme de marque. 

— Ah ! ah ! comprenez-vous le calembour , ma- 
demoiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme 
démarque, parce qu'il a été marqué. 

— Le faux Vautrin , dit l'agent en continuant , 
reçoit les capitaux de messieurs les forçats, les 
place, les leur conserve, et les tient à la disposi- 
tion de ceux qui s'évadent, ou de leurs familles, 
quand ils en disposent par testament, ou de leurs 
maîtresses, quand ils tirent sur lui pour elles. 

— De leurs maîtresses ! Vous voulez dire de leurs 
femmes, fit observer Poiret. 



LE PÈRE GORIOT. 223 

— Non , monsieur. Le forçat n'a généralement 
que des épouses illégitimes , que nous nommons 
des concubines. 

— Ils vivent donc tous en état de concubinage? 

— Conséquemment. 

— Eh bien , dit Poiret , voilà des horreurs que 
Monseigneur ne devrait pas tolérer. Puisque vous 
ayez l'honneur de voir Son Excellence, c'est à 
vous, qui me paraissez avoir des idées philanthro- 
piques, de l'éclairer sur la conduite immorale de 
ces gens, qui donnent un très-mauvais exemple au 
reste de la société. 

— Mais, monsieur, le gouvernement ne les met 
pas là pour offrir le modèle de toutes les vertus. 

— C'est juste. Cependant , monsieur, permet- 
tez.... 

— Mais, laissez donc dire monsieur! mon dur 
mignon , dit mademoiselle Michonneau. 

— Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gon- 
dureau. Le gouvernement peut avoir un grand in- 
térêt à mettre la main sur une caisse illicite, que l'on 
dit monter à un total assez majeur. Trompe-la-Mort 
encaisse des valeurs considérables en recelant non- 
seulement les sommes possédées par quelques-uns 
de ses camarades, mais encore celles qui provien- 
nent delà Société des pix mille... 

— Dix mille voleurs! s'écria Loiret effraye 



22 { LE PÈilE GOiilOi. 

— Non , la société des Dix mille est une associa- 
tion de hauts voleurs , de gens qui travaillent en 
grand, et ne se mêlent pas d'une affaire où il n'y 
a pas dix mille francs à gagner. Cette société se 
compose de tout ce qu'il y a de plus distingué 
parmi ceux de nos hommes qui vont droit en cour 
d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent 
jamais de se faire appliquer la peine de mort quand 
ils sont pinces. Collin est leur homme de confiance, 
leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, 
cet homme a su se créer une police à lui , des rela- 
tions fort étendues qu'il enveloppe d'un mystère 
impénétrable. Quoique depuis un an nous l'ayons 
entouré d'espions, nous n'avons pas encore pu voir 
dans son jeu. Sa caisse et ses talents servent donc 
constamment à solder le vice , à faire les fonds au 
crime, et entretiennent sur pied une armée de 
mauvais sujets qui sont dans un perpétuel état de 
guerre avec la société. Saisir Trompe-la-Mort et 
s'emparer de sa banque , ce sera couper le mal dans 
sa racine. Aussi cette expédition est-elle devenue 
une affaire d'état et de haute politique susceptible 
d'honorer ceux qui coopéreront à sa réussite. Vous- 
même, monsieur, pourriez être de nouveau em- 
ployé dans l'administration, devenir secrétaire 
d'un commissaire de police, fonctions qui ne vous 
empêcheraient point de toucher votre pension de 
retraite. 

— Mais pourquoi, dit mademoiselle Michon- 
ïieau, Trompe-la-Mort ne s'en va-l-il pas avec la 
caisse? 



LE PÈRE GORIOT. 22o 

— Oh ! fit l'agent , partout où il irait , il serait 
suivi d'un homme chargé de le tuer, s'il volait 
le bagne. Puis une caisse ne s'enlève pas aussi faci- 
lement qu'on enlève une demoiselle de bonne mai- 
son. D'ailleurs, Collin est un gaillard incapable 
de faire un trait semblable : il se croirait désho- 
noré. 

— Monsieur, dit Poiret , vous avez raison , il se- 
rait tout à fait déshonoré. 

— Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne 
venez pas tout bonnement vous emparer de lui? 
demanda mademoiselle Michonneau. 

— Eh bien, mademoiselle, je réponds! — Mais, 
lui dit-il à l'oreille, empêchez votre monsieur de 
m' interrompre, ou nous n'en aurons jamais fini. 
II doit avoir beaucoup de fortune pour se faire 
écouter, ce vieux-là. Trompe-la-Mort, en venant 
ici, a chaussé la peau d'un honnête homme; il s'est 
fait bon bourgeois de Paris , il s'est logé dans une 
pension sans apparence; il est fin, allez! on ne le 
prendra jamais sans vert. Donc monsieur Vautrin 
est un homme considéré, qui fait des affaires 
considérables. 

— Naturellement, se dit Poiret à Lui-même. 

— Le ministre, si l'on se trompait en arrêtant un 
vrai Vautrin, ne veut pas se mettre à dos le com- 
merce de Paris, ni l'opinion publique. M. le préfet 
'le police branle dans le manche, il a des ennemis. 



226 LE PÈRE GORIOT. 

S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place profite- 
raient des clabaudages et des criailleries libérales 
pour le faire sauter. Il s'agit ici de procéder comme 
dans l'affaire de Cogniard , le faux comte de Sainte- 
Hélène; si c'avait été un vrai comte de Sainte-Hé- 
lène nous n'étions pas propres. Aussi faut-il vérifier ! 
Nous avions fait vérifier Cogniard par une femme. 

— Oui, mais c'était une jolie femme, dit vive- 
ment mademoiselle Michonneau. 

— Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder 
par une femme , dit l'agent. Apprenez un secret : il 
n'aime pas les femmes. 

— Mais je ne vois pas alors à quoi je suis bonne 
pour une semblable vérification, une supposi- 
tion que je consentirais à la faire pour deux mille 
francs. 

— Rien de plus facile , dit l'inconnu. Je vous re- 
mettrai un flacon contenant une dose de liqueur 
préparée pour donner un coup de sang qui n'a pas 
le moindre danger et simule une apoplexie. Cette 
drogue peut se mêler également au vin et au café. 
Sur-le-champ vous transportez votre homme sur 
un lit, et vous le déshabillez afin de savoir s'il ne 
se meurt pas. Au moment où vous serez seule , vous 
lui donnerez une claque sur l'épaule, paf ! et vous 
verrez reparaître les lettres. 

-— Mais c est rien du tout , ça , dit Poiret. 



LE PÈRE GORIOT. 227 

— Eh bien ! consentez- vous? dit Gondureau à 
la vieille fille. 

— Mais, mon cher monsieur, dit mademoiselle 
Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, 
aurais-je les deux mille francs? 

— Non. 

— Quelle sera donc l'indemnité? 

— Cinq cents francs. 

— Faire une chose pareille pour si peu. Le mal 
est le même dans la conscience, et j'ai ma conscience 
à calmer , monsieur. 

— Je vous affirme , dit Poiret , que mademoi- 
selle a beaucoup de conscience, outre que c'est une 
très-aimable personne et bien entendue. 

— Eh bien ! reprit mademoiselle Michonneau , 
donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la- 
Mort , et rien si c'est un bourgeois. 

— Ça va, d.t Gondureau, mais à condition que 
l'affaire sera faite demain. 

— Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin 
de consulter mon confesseur. 

— Finaude ! dit l'agent en se levant. V demain 
alors. Et si vous étiez piressée de me parler, venez, 
petite rue Sainte-Anne , au bout «le la cour de la 



228 LE PÈKE GORIOT. 

Sainte-Chapelle. 11 n'y a qu'une porte sous la voûte. 
Demandez monsieur Gondureau. 

Bianchon , qui revenait du cours de Cuvier , eut 
l'oreille frappée du mot assez original de Trompe- 
la-Mort y et entendit le ça va du célèbre chef de la 
police de sûreté. 

— Pourquoi n'en finissez-vous pas ? ce serait trois 
cents francs de rente viagère , dit Poiret à made- 
moiselle Michonneau. 

— Pourquoi ? dit-elle. Mais il faut y réfléchir. Si 
monsieur Vautrin était ce Trompe-la-Mort , peut- 
être y aurait-il plus d'avantage à s'arranger avec 
lui. Cependant lui demander de l'argent, ce serait 
le prévenir , et il serait homme à décamper gratis. 
Ce serait un puuf abominable. 

— Quand il serait prévenu , reprit Poiret , ce 
monsieur ne nous a-t-il pas dit qu'il était surveillé ? 
Mais vous, vous perdriez tout. 

— D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, 
je ne l'aime point , cet homme ! Il ne sait me dire 
que des choses désagréables. 

— Mais , reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi 
(jue l'a dit ce monsieur , qui me paraît fort bien , 
outre qu'il est très-proprement couvert , c'est un 
acte d'obéissance aux lois que de débarrasser la 
société d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse 
être. Qui a bu boira. S'il lui prenait fantaisie de nous 



Lé pèkï: Goriot. 220 

assassiner tous? Mais, que diable! nous serions 
coupables de ces assassinats, sans compter que 
nous en serions les premières victimes. 

La préoccupation de mademoiselle Michonneau 
ne lui permettait pas d'écouter les phrases tom- 
bant une à une de la bouche de Poiret, comme les 
gouttes d'eau qui suintent à travers le robinet d'une 
fontaine mal fermée. Quand une fois ce vieillard 
avait commencé la série de ses phrases , et que 
mademoiselle Michonneau ne l'arrêtait pas , il par- 
lait, toujours, à l'instar d'une mécanique montée. 
Après avoir entamé un premier sujet, il était con- 
duit par ses parenthèses à en traiter de tout oppo- 
sés , sans avoir rien conclu. En arrivant à la maison 
Vauquer, il s'était faufilé dans une suite de pas- 
sages et de citations transitoires qui l'avaient amené 
à raconter sa déposition dans l'affaire du sieur Ra- 
goullcau et de la dame Morin, où il avait comparu 
en qualité de témoin à décharge. En entrant, sa 
compagne ne manqua pas d'apercevoir Eugène de 
Rastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans 
une intime causerie dont l'intérêt était si palpi- 
tant que le couple ne fit aucune» attention au passage 
des deux vieux pensionnaires quand ils traver- 
sèrent l,i salle a manger. 

— Ça devait finir par là, dit mademoiselle Mi- 
chonneau à Poiret. Us se faisaient des yeux à s'ar- 
racher l'âme depuis huit jours. 

— Oui, répondit-il. Aussi fut-elle condamnée. 

■in 



250 LE PÈRE GORIOT. 

-Qui? 

— Madame Morin. 

— Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit 
la Michonneau en entrant , sans y faire attention , 
dans la chambre de Poiret , et vous me répondez 
par madame Morin. Qu'est-ce que c'est que cette 
femme-là ? 

— De quoi serait donc coupable mademoiselle 
Victorine? demanda Poiret. 

— Elle est coupable d'aimer M. Eugène de Ras- 
tignac, et va de l'avant sans savoir où ça la mè- 
nera , pauvre innocente ! 

Eugène avait été , pendant la matinée , réduit au 
désespoir par madame de Nueingen. Dans son for 
intérieur, il s'était abandonné complètement à 
Vautrin , sans vouloir sonder ni les motifs de l'a- 
mitié que lui portait cet homme extraordinaire , 
ni l'avenir d'une semblable union. Il fallait un mi- 
racle pour le tirer de l'abîme où il avait déjà mis 
le pied depuis une heure , en échangeant avec ma- 
demoiselle Tailiefer les plus douces promesses. 
Victorine croyait entendre la voix d'un ange , les 
cieux s'ouvraient poui* elle , la maison Vauquer se 
parait des teintes fantastiques que les décorateurs 
donnent aux palais de théâtre : elle aimait, elle 
était aimée, elle le croyait du moins! Et quelle 
femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rasti- 
gnac , en l'écoutant durant cette heure dérobée à 



LE PÈIIE GORIOT. 251 

tous les argus de la maison ? En se débattant contre 
sa conscience , en sachant qu'il faisait mal et vou- 
lant faire mal, en se disant qu'il rachèterait ce 
péché véniel par le bonheur d'une femme, il s'é- 
tait embelli de son désespoir , et resplendissait de 
tous les feux de l'enfer qu'il avait au cœur. Heu- 
reusement pour lui , le miracle eut lieu : Vautrin 
entra joyeusement , et lut dans l'âme des deux 
jeunes gens qu'il avait mariés par les combinaisons 
de son infernal génie , mais dont il troubla soudain 
la joie en chantant de sa grosse voix railleuse : 

Ma Fanchette est charmante 
Dans sa simplicité 

Yietorine se sauva en emportant autan! de bon- 
heur qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans 
sa vie. Pauvre fille! un serrement de mains, sa 
joue effleurée par les cheveux deRastignac, une 
parole dite si près de son oreille qu'elle avait senti 
la chaleur des lèvres de l'étudiant, la pression de 
sa taille par un bras tremblant , un baiser pris sur 
son cou , furent les accordailles de sa passion, que 
le voisinage de la grosse Sylvie , menaçant d'en- 
trer dans cette radieuse salle à manger, rendirent 
plus ardentes, plus vives, plus engageantes que 
les plus beaux témoignages de dévouement ra- 
contés dans les plus célèbres histoires d'amour. 
Ces menus suffrages, suivant une jolie expression 
de nos ancêtres, paraissaient être des crimes ;i 
une pieuse jeune fille confessée tous les quinze 
jours ! En celle heure, elle avait prodigué plus de 



252 LE PÈRE GORIOT. 

trésors d'àmeque plus tard, riche et heureuse, elle 
n'en aurait donné en se livrant tout entière. 

— L'affaire est faite , dit Vautrin à Eugène. Nos 
deux dandiesse sont pioches. Tout s'est passé con- 
venablement. Affaire d'opinion. Notre pigeon a in- 
sulté mon faucon. A demain, dans la redoute de Cli- 
gnancourt. A huit heures et demie , mademoiselle 
Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de son 
père, pendant qu'elle sera là tranquillement à 
tremper ses mouillettes de pain beurré dans son 
café. N'est-ce pas drôle à se dire? Ce petit Taillefer 
est très-fort à l'épée, il est confiant comme un 
brelan carré ; mais il sera saigné par un coup que 
j'ai inventé, une manière de relever l'épée et de 
vous piquer ie front. Je vous montrerai cette botte- 
là , car elle est furieusement utile. 

Rastignac écoutait d'un air stupide , et ne pou- 
vait rien répondre. En ce moment le père Goriot , 
IJianchon et quelques autres pensionnaires arri- 
vèrent. 

— Voilà comme je vous voulais, lui dit Vautrin. 
Vous savez ce que vous faites. Bien , mon petit ai- 
glon ! vous gouvernerez les hommes : vous êtes fort, 
carré, poilu ; vous avez mon estime. Il voulut lui 
prendre la main. Raslignac retira vivement la 
sienne, et tomba sur une chaise en palissant; il 
croyait voir une mare de sang devant lui. — Ah ! 
nous avons encore 'quelques petits langes tachés 
de vertu, dit Vautrin à voix basse. Papad'Oliban 



LE PÈRE GORIOT 235 

a trois millions , je sais sa fortune. La dot vous 
rendra blanc comme une robe de mariée , et à vos 
propres yeux. 

Rastignac n'hésita plus. Il résolut d'aller pré- 
venir pendant la soirée MM. Taillefer père et fds. 
En ce moment , Vautrin l'ayant quitté, le père Go- 
riot lui dit à l'oreille : — Vous êtes triste, mon enfant ! 
je vais vous égayer , moi. Venez ! Et le vieux ver- 
micellier allumait son rat-de-cave à une des lampes. 
Eugène le suivit tout ému de curiosité. 

— Entrons chez vous , dit le bonhomme, qui avait 
demandé la clef de l'étudiant à Sylvie. Vous avez 
cru ce matin qu'elle ne vous aimait pas, hein! re- 
prit-il. Elle vous a renvoyé de force ,et vous vous en 
êtes allé facile, désespéré. Nigaudinos! elle m'atten- 
dait ! Comprenez-vous? Nous devions aller achever 
d'arranger un bijou d'appartement dans lequel vous 
irez demeurer d'ici à trois jours. Ne me vendez pas. 
Elle veut vous faire une surprise ; mais je ne tiens pas 
à vous cacher plus longtemps le secret. Vous serez 
rue d'Artois, à doux pas de la rue Saint-Lazare. 
Vous y serez comme un prince. Nous vous avons 
eu des meubles comme pour une épousée ; oui, nous 
avons fait bien dos choses depuis un mois, en no 
vous en disant rien. Mon avoué s'est mis en cam- 
pagne, et ma (illc aura ses trente-six mille francs 
par an! l'intérêt de sa doî, et je vais faire exiger le 
placement d< 4 ses huit cent mille francs e:i bons 
biens au soleil. 

Eugène était muet et se promenait, les bras croi- 

20, 



234 LE l'ÈRE GORIOT. 

ses, de long - en long, dans sa pauvre chambre en 
désordre. Le père Goriot saisit un moment où l'étu- 
diant lui tournait le dos, et mit sur la; cheminée 
une boîte en maroquin rouge, sur laquelle étaient 
imprimées en or les armes de Rastignac. 

— Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme , 
je me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, 
voyez-vous , il y avait à moi bien de l'égoïsme , je 
suis intéressé dans votre changement de quartier. 
Vous ne me refuserez pas, hein ! si je vous demande 
quelque chose? 

— Que voulez-vous ? 

— Au-dessus de votre appartement, au cinquième, 
il y a une chambre qui en dépend ; j'y demeurerai , 
pas vrai? Je me fais vieux , je suis trop loin de mes 
filles; je ne vous gênerai pas. Seulement, je serai 
là. "Vous me parlerez d'elle tous les soirs. Ça ne vous 
contrariera pas, dites? Quand vous rentrerez, que 
je serai dans mon lit , je vous entendrai, je me dirai : 
Il vient de voir ma petite Delphine. Il l'a menée au 
bal, elle est heureuse par lui. Si j'étais malade, 
ça me mettrait du baume dans le cœur de vous 
écouter revenir , vous remuer, aller. 11 y aura tant 
de ma fille en vous! Je n'aurai qu'un pas à faite pour 
être aux Champs-Elysées où elles passent tous les 
jours; je les verrai toujours, tandis que quelquefois 
j'arrive trop tard. Et puis elle viendra chez vous 
peut-être! je V entendrai, je la verrai dans sa douil- 
lette du matin, trottant, allant gentiment comme une 



LE PÈRE GOlilOT. 235 

petite chatte. Elle est redevcnue , depuis un mois, 
ce qu'elle était , jeune fille , gaie , pimpante. Son 
âme est en convalescence , elle vous doit le bon- 
heur. Oh ! je ferais pour vous l'impossible. Elle me 
disait tout à l'heure en revenant: « Papa, je suis 
bien heureuse ! » Quand elles me disent cérémo • 
nieuscment : Mon père! elles me glacent; mais 
quand elles m'appellent papa ! il me semble encore 
les voir petites, elles me rendent tous mes souve- 
nirs. Je suis mieux leur père. Je crois qu'elles ne 
sont encore à personne ! Le bonhomme s'essuya 
les yeux, il pleurait. — H y a longtemps que je 
n'avais entendu celte phrase, longtemps qu'elle 
ne m'avait donné le bras. Oh ! oui, voilà bien dix 
ans que je n'ai marché côte à côte avec une de mes 
filles! Est-ce bon de se frotter à sa robe, de se 
mettre à son pas, de partager sa chaleur! Enfin, 
j'ai mené Delphine, ce matin, partout. J'entrais 
avec elle dans les boutiques. Et je l'ai reconduite 
chez elle. Oh ! gardez-moi près de vous. Quelquefois 
vous aurez besoin de quelqu'un pour vous rendre 
service , je sciai là. Oh ! si cette grosse souche d'Al- 
sacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remon- 
ter dans L'estomac, ma pauvre fille serait-elle heu- 
reuse! Vous seriez mon gendre, vous seriez osten- 
siblement son mari. Bah! elle est si malheureuse 
de ne rien connaître aux plaisirs de ce monde, 
que je l'absous de tout. Le bon Dieu doit être du 
côté des pères qui aiment bien! Elle vous aime 
Irop! dit-il <n hochant la tête après une pause. En 
allant , elle causait de vous avec moi : « N'est-ce 
pas, mon père, il esl bien? ii a bon cœur! Parle- 



256 LE PÈRE GORIOT. 

t-ilde moi? » Bah, elle m'en a dit depuis la rue 
d'Artois jusqu'au passage des Panoramas, des vo- 
lumes , quoi ! Elle m'a enfin versé son cœur dans le 
mien. Pendant toute cette bonne matinée, je n'é- 
tais plus vieux , je ne pesais pas une once. Je lui 
ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille 
francs. Oh ! la chérie , elle en a été émue aux lar- 
mes. Qu'avez-vous donc là sur votre cheminée? dit 
enfin le père Goriot qui se mourait d'impatience en 
voyant Rastignae immobile. 

Eugène tout abasourdi regardait son voisin d'un 
air hébété. Ce duel, annoncé par Vautrin pour le 
lendemain , contrastait si violemment avec la réali- 
sation de ses plus chères espérances , qu'il éprou- 
vait toutes les sensations du cauchemar. 11 se tourna 
vers la cheminée , y aperçut la petite boîte carrée , 
l'ouvrit, et trouva dedans un papier qui couvrait 
une montre de Breguet. Sur ce papier étaient 
écrits ces mots : « Je veux que vous pensiez à moi 
à toute heure, parce que... 

» Delphine. » 

Ce dernier mot taisait sans doute allusion à quel- 
que scène qui avait eu lieu entre eux; Eugène en 
fut attendri. Ses armes étaient intérieurement émail- 
lées dans l'or delà boîte. Ce bijou si longtemps en- 
vié, la chaîne, la clef, la façon, les dessins répon- 
daient à tous ses vœux. Le père Goriot était radieux . 
11 avait sans doute promis ta sa fille de lui rapporter 
les moindres effets de la surprise que causerait son 
présent à Eugène, car il était en tiers dans ces jou< 



LE PÉRIS GORIOT. 257 

nés émotions et ne paraissait pas le moins heureux. 
Il aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui- 
même. 

— Vous irez la voir ee soir, elle vous attend. La 
grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. 
Ah ! ah ! il a été bien sot quand mon avoué lui a dit 
son fait. Ne prétend-il pas aimer ma fille à l'adora- 
lion ? qu'il y touche et je le tue. L'idée de savoir ma 
Delphine à... ( il soupira ) me ferait commettre un 
crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est une 
tête de veau sur un corps de porc. Vous me pren- 
drez avec vous, n'est-ce pas? 

— Oui , mon bon père Goriot , vous savez bien 
que je vous aime... 

— Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous! 
Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'étudiant 
dans ses bras. — Vous la rendiez bien heureuse, 
promettez-le-moi! Vous irez ce soir, n'est-ce pas? 

— Oh, oui! Je dois sortir pour des affaires qu'il 
est impossible de remettre. 

— Puis-je vous être bon à quelque chose? 

— Ma foi, oui! Pendant que j'irai chez madame 
déNucingeh, allez chez M. Taillefer le père, lui 
dire de me donner une heure dans la soirée pour lui 
parler d'une affaire de la dernière importance. 

— Serait-ce donc vrai, jeune homme ? dit le père 
Goriot, en changeant de visage. Feriez-vous la cour 



258 LE PÈRE GORIOT. 

à sa fille, comme le disent ces imbéciles d'en bas? 
Tonnerre de Dieu ! vous ne savez pas ce que c'est 
qu'une tape à la Goriot. Et si vous nous trompiez, 
ce serait l'affaire d'un coup de poing. Oh ! ce n'est 
pas possible. 

— Je vous jure que je n'aime qu'une femme au 
monde, dit l'étudiant, je ne le sais que depuis un 
moment. 

— Ah, quel bonheur ! lit le père Goriot. 

— Mais , reprit l'étudiant, le fils de Taillefer se 
bat demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tué. 

— Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot. 

— Mais il faut lui dire d'empêcher son fils de se 
rendre, s'écria Eugène. 

En ce moment, il fut interrompu par la voix de 
Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, 
où il chantait : 

O Richard , ô mon roi! 
L'univers t'abandonne. 

Broutn! broum .'broum! broum ! brou ni î 

J'ai long-temps parcouru le monde , 
Et Ion m'a vu 

Tra la, la, la, la. 

— Messieurs, cria Christophe, la soupe vous at- 
lend, et tout le monde est à table. 



LE PÈRE GORIOT. 251) 

— Tiens, dit Vautrin , viens prendre une bou- 
teille de mon vin de Bordeaux. 

— La trouvez- vous jolie, la montre? dit le père 
Goriot. Elle a bon goût, hein! 

Vautrin, le père Goriot et Rastignac descendirent 
ensemble et se trouvèrent, par suite de leur retard , 
placés à côté les uns des autres à table. Eugène 
marqua la plus grande froideur à Vautrin pendant 
le dîner, quoique jamais cet homme, si aimable aux 
yeux de madame Vauquer , n'eût déployé autant 
d'esprit. Il fut pétillant de saillies, et sut mettre en 
train tous les convives. Cette assurance, ce sang- 
froid, consternaient Eugène. 

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché au- 
jourd'hui? lui dit madame Vauquer, vous êtes gai 
comme un pinson. 

— Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes 
affaires. 

— Des affail es? dit Eugène. 

— Eh bien, oui. J'ai livré une partie de marcha* 
dises qui me vaudra de hons droits de commission. 
Mademoiselle Michonneau, dit-il en s'apercevani 
que la vieille tille l'examinait, ai-jedans la figure un 
trait qui vous déplaise, que vous me faites Yoâlamé- 
rhu'm?V-du\ le dire! je le changerai pourvousêtre 
agréable. 



240 LE PÈRE GORIOT. 

— Poiret, nous ne nous lâcherons pas pour ça , 
hein? dit-il en guignant le vieil employé. 

— Sac à papier ! vous devriez poser pour un Her- 
cule-Farceur, dit le jeune peintre à Vautrin. 

— Ma foi, ça va! si mademoiselle Michonneau 
veut poser en Vénus du Père-Lachaise , répondit 
Vautrin. 

— Et Poiret? dit Bianchon. 

— Oh! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu 
des jardins ! s'écria Vautrin. Il dérive de poire.... 

— Molle ! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre 
la poire et le fromage. 

— Tout ça, c'est des bêtises, dit madame Vau- 
quer, et vous feriez mieux de nous donner de votre 
vin de Bordeaux dont j'aperçois une bouteille qui 
montre son nez! Ça nous entretiendra en joie, outre 
que c'est bon à l'estomaque. 

— Messieurs, dit Vautrin, madame la présidente 
nous rappelle à l'ordre. Madame Couture et made- 
moiselle Victorine ne se formaliseraient pas de vos 
discours badins; mais respectez l'innocence du 
père Goriot. Je vous propose une petite bouteillo- 
rama de vin de Bordeaux, que le nom de Laffitte 
rend doublement illustre, soit dit sans allusion poli- 
tique. Allons, Chinois ! dit-il en regardant Christo- 
phe qui ne bougea pas. Ici, Christophe ! Comment, 



LE PERE GORIOT. 241 

tu n'entends pas ton nom? Chinois, amène les li- 
quides! 

— Voilà, monsieur, dit Christophe en lui présen- 
tant la bouteille. 

Après avoir rempli le verre d'Eugène et celui du 
père Goriot, il s'en versa lentement quelques gout- 
tes qu'il dégusta, pendant que ses deux voisins bu- 
vaient, et tout à coup il fit une grimace. 

— Diable ! diable ! il sent le bouchon ! Prends 
cela pour toi, Christophe, et va nous en chercher; à 
droite, tu sais? Nous sommes seize, descends huit 
bouteilles î 

— Puisque vous vous fendez, dit le peintre , je 
paie un cent de marrons. 

— Oh! oh! 

— Booououh! 

— Prrrr ! 

Chacun poussa des exclamations qui partirent 
comme les fusées d'une girandole. 

— Allons, maman Yauquer, deux de Champagne, 
lui cria Vautrin. 

— Quien, c'est cela! Pourquoi pas demander la 
maison? Deux de Champagne! mais ça coûte douze 
lianes! Je ne les gagne pas, non! Mais si monsieur 
Eugène veut les payer, j'offre du cassis. 

21 



242 LE PÈRE GORIOT. 

— Vlà son cassis, qui purge comme de la manne, 
dit l'étudiant en médecine à voix basse. 

— Veux-tu te taire, Bianchon, s'écria Rastignac, 
je ne peux pas entendre parler de manne sans que 
le cœur. Oui, va pour le vin de Champagne, je le 
paie, ajouta l'étudiant. 

— Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les bis- 
cuits et les petits gâteaux. 

— Vos petits gâteaux sont trop grands, dit Vau- 
trin, ils ont de la barbe. Mais quant aux biscuits, 
aboulez ! 

En un moment le vin de Bordeaux circula, les 
convives s'animèrent, la gaîté redoubla. Ce fut des 
rires féroces , au milieu desquels éclatèrent quel- 
ques imitations des diverses voix d'animaux. L'em- 
ployé au Muséum s' étant avisé de reproduire un 
cri de Paris qui avait de l'analogie avec le miaule- 
ment du chat amoureux, aussitôt huit voix beuglè- 
rent simultanément les phrases suivantes : — A re- 
passer les couteaux! — Mo-ron pour les p'tits 
oi-seaulx ! — Voilà le plaisir, mesdames , voilà le 
plaisir ! — À raccommoder la faïence î — A la bar- 
que, à la barque ! — Battez vos femmes, vos habits ! 

— Vieux habits, vieux galons, vieux chipeaux à 
vendre ! — A la cerise, à la douce ! La palme fut à 
Bianchon, pour l'accent nasillard avec lequel il cria : 

— Marchand de parapluies'. En quelques instants 
ce fut un tapage à casser la tête, une conversation 
pleine de coqs-à-1'âne, un véritable opéra que Vau- 



LE PÈRE GORIOT. 248 

trin conduisait comme un chef d'orchestre , en sur- 
veillant Eugène et le père Goriot, qui semblaient 
ivres déjà. Le dos appuyé sur leur chaise, tous deux 
contemplaient ce désordre inaccoutumé d'un air 
grave, en buvant peu ; tous deux étaient préoccu- 
pés de ce qu'ils avaient à faire pendant la soirée, et 
néanmoins ils se sentaient incapables de se lever. 
Vautrin, qui suivait les changements de leur phy- 
sionomie en leur lançant des regards de côté, saisit 
le moment où leurs yeux vacillèrent et parurent 
vouloir se fermer, pour se pencher à l'oreille de 
Rastignac et lui dire : — Mon petit (jars, nous ne 
sommes pas assez rusés pour lutter avec notre papa 
Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser faire 
des sottises. Quand j'ai résolu quelque chose, le bon 
Dieu seul est assez fort pour me barrer le passage. 
Ah! nous voulions aller prévenir le père Taillefer, 
commettre des fautes d'écolier! Le four est chaud, 
la farine est pétrie, le pain est sur la pelle ; demain 
nous en ferons sauter les miettes par-dessus notre 
tète en y mordant ; et nous empêcherions d'enfour- 
ner ! Non, non, lout cuira! Si nous avons quelques 
petits remords, la digestion les emportera. Pendant 
<jue nous dormirons notre petit somme, le colonel 
comte Franchessini vous ouvrira la succession de 
Michel Taillefer avec la pointe de son épée. En hé- 
ritant de son frère , Victorine aura quinze petits 
mille francs de rente. J'ai déjà pris des renseigne- 
ments, et sais que la succession de la mère monte à 
plus de trois cent mille... 

Eugène entendait ces paroles s;ms pouvoir > ré- 



24 4 LE PÈHE GORIOT. 

pondre : il sentait sa langue collée à son palais, et 
se trouvait en proie à une somnolence invincible ; il 
ne voyait déjà plus la table et les figures des convi- 
ves qu'à travers un brouillard lumineux. Bientôt le 
bruit s'apaisa, les pensionnaires s'en allèrent un à 
un. Puis, quand il ne resta plus que madame Vau- 
quer, madame Couture, mademoiselle Victorinc, 
Vautrin et le père Goriot, Rastignac aperçut, comme 
s'il eût rêvé, madame Vauquer occupée à prendre 
les bouteilles pour en vider les restes de manière à 
en faire des bouteilles pleines. — Ah ! sont-ils fous î 
sont-ils jeunes ! disait la veuve. Ce fut la dernière 
phrase que put comprendre Eugène. 

— 11 n'y a que monsieur Vautrin pour faire de 
ces farces-là, dit Sylvie. Allons, voilà Christophe 
qui ronfle comme une toupie. 

— Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boule- 
vard admirer M. Marty dans le Mont Sauvage, une 
grande pièce tirée du Solitaire. Si vous voulez, je 
vous y mène ainsi que ces dames. 

— Je vous remercie, dit madame Couture. 

— Comment, ma voisine, s'écria madame Vau- 
quer , vous refusez de voir une pièce prise dans le 
Solitaire, un ouvrage fait par Atala, et que nous 
aimions tant à lire , qui est si joli que nous pleurions 
comme des Madeleines d'Elodie sous les tijeuilles cet 
été dernier, enfin un ouvrage moral qui peut être 
susceptible d'instruire votre demoiselle? 



LE PERE OOKIOT 



•VI J 



— 11 nous esi défendu d'aller à la comédie . ré- 
pondit Victorine. 

— Allons , les voilà partis, ceux-là ! dit Vautrin 
en remuant d'une manière comique la tête du père 
Goriot et celle d'Eugène. 

En plaçant la tête de l'étudiant sur la chaise , pour 
qu'il pût dormir commodément , il le baisa chaleu- 
reusement au front , en chantant : 

Dormez , mes chères amours! 
Pour vous je veillerai toujours. 

— J'ai peur qu'il ne soi», malade , dit Victorine. 

— Restez à le soigner alors , reprit Vautrin. C'est, 
lui souffla-t-il à 1* oreille, votre devoir de femme 
soumise. Il vous adore, ce jeune homme, et vous 
serez sa petite femme , je vous le prédis. Enfin , dit- 
il à haute voix, ils furent considérés dans tout te 
pays, vécurent heureux, et curent beaucoup d'en- 
fants! Voilà comment finissent tous les romans d'a- 
mour. Allons, maman, dit-il en se tournant vers 
madame Vauquer, qu'il étreignit, mettez le chapeau, 
la belle robe à fleurs , réchappe de la comtesse. Je 
vais vous aller chercher un fiacre, soi-même. Et il 
partit en chantant : 

soleil , soleil . divin soleil . 

loi qui fais mûrir les citrouilles... 

— Mon Dieu ! dites donc , madame Coulure , eet 
homme-là me ferait vivre heureuse sur les toits. Al- 
lons, dit-elle en se tournant vers fe vermiccllier , 

21. 



246 LE PÈRE GORIOT. 

voilà le père Goriot parti ! Ce vieux cancre-là n'a 
jamais eu l'idée de me mener mine part, lui ! Mais 
il va tomber parterre , mon Dieu ! G'est-y indécent 
à un homme d'âge de perdre la raison ! Vous me di- 
rez qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas. Sylvie , 
montez -le donc chez lui. 

Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras , le 
fit marcher , et le jeta tout habillé comme un paquet 
au travers de son lit. 

— Pauvre jeune homme ! disait madame Couture 
en écartant les cheveux d'Eugène qui lui tombaient 
dans les yeux , il est comme une jeune fille , il ne 
sait pas ce que c'est qu'un excès. 

— Ah ! je peux bien dire que depuis trente et un 
ans que je tiens ma pension , dit madame Yauquer, 
il m'est passé bien des jeunes gens par les mains, 
comme on dit ; mais je n'en ai jamais vu d'aussi gen- 
til , d'aussi distingué que monsieur Eugène. Est-il 
beau quand il dort! Prenez-lui donc la tète sur 
votre épaule, madame Couture. Bah ! il tombe sur 
celle de mademoiselle Victorine : il y a un dieu 
pour les enfants. Encore un peu , il se fendait la 
tète sur la pomme de la chaise. À eux deux , ils fe- 
raient un bien joli couple. 

— Ma voisine, taisez-vous donc , s'écria madame 
Coulure , vous dites des choses... 

— Bah! lit madame Yauquer, il n'entend pas. 



LE PÈRE GORIOT. 247 

Allons, Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre 
mon grand corset. 

— Ah bien ! votre grand corset , après avoir dîné, 
madame? dit Sylvie. Non, cherchez quelqu'un pour 
vous serrer , ce ne sera pas moi qui serai votre assas- 
sin. Vous commettriez là une imprudence à vous 
coûter la vie. 

— Ça m'est égal , il faut faire honneur à mon- 
sieur Vautrin. 

— Vous aimez donc bien vos héritiers? 

— Allons , Sylvie , pas de raison ! dit la veuve en 
s'en allant. 

— A son âge ! dit la cuisinière , en montrant sa 
maîtresse à Victorinc. 

Madame Couture et sa pupille, sur l'épaule de 
laquelle dormait Eugène , restèrent seules dans la 
salle à manger. Les ronflements de Christophe re- 
tentissaient dans la maison silencieuse , et faisaient 
ressortir le paisible sommeil (l'Eugène , qui dormait 
aussi gracieusement qu'un enfant. Heureuse de pou- 
voir se permettre un de ces actes de charité par les- 
quels s'épanchent tous les sentiments de la femme, 
et qui lui faisait sans crime sentir le cœur du jeune 
homme battant sur le sien , Victorine avait dans la 
physionomie quelque chose de maternellement pro- 
tecteur qui la rendait fière. A travers les mille pen- 
sées qui s'élevaient dans son roui-, perçail un tu- 



248 LE père Gonior. 

niultueux mouvement de volupté qu'excitait l'é- 
change d'une jeune et pure chaleur. 

— Pauvre chère fille ! dit madame Couture en 
lui pressant la main. La vieille dame admirait cette 
candide et souffrante figure, sur laquelle était des- 
cendue l'auréole du bonheur. Victorine ressemblait 
à l'une de ces naïves peintures du moyen âge dans 
lesquelles tous les accessoires sont négligés par l'ar- 
tiste, qui a réservé la magie d'un pinceau calme et 
fier pour la figure jaune de ton , mais où le ciel 
semble se refléter avec ses teintes d'or. 

— 11 n'a pourtant pas bu plus de deux verres, 
maman , dit Victorine en passant ses doigts dans 
la chevelure d'Eugène. 

— Mais si c'était un débauché , ma fille , il aurait 
porté le vin comme tous ces autres ! Son ivresse lait 
son éloge. 

Le bruit d'une voiture retentit dans la rue. 

— Maman,dit la jeune fille, voici monsieur Vautrin! 
Prenez clone monsieur Eugène. Je ne voudrais pas 
être vue ainsi par cet homme ; il a des expressions 
qui salissent l'âme, et des regards qui gênent une 
femme comme si on lui enlevait sa robe. 

— Non , dit madame Coulure , tu te trompes î 
Monsieur Vautrin est un brave homme, un peu 
dans le genre de défunt monsieur Couture , brus- 
que, mais bon . un bourru bienfaisant. 



LE PÈftE G0K10T. 24tf 

En ce moment, Vautrin entra tout doucement, et 
regarda le tableau formé par ces deux entants que 
la lueur de la lampe semblait caresser. 

— Eh bien , dit-il en se croisant les bras , voila 
de ces scènes qui auraient inspiré de belles pages à 
ce bon Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de 
Paul et Virginie. La jeunesse est bien belle, madame; 
Couture. Pauvre enfant, dors, dit-il en contem- 
plant Eugène, le bien vient quelquefois en dormant! 
Madame, reprit-il en s' adressant à la veuve, ce 
qui m'attache à ce jeune homme, ce qui m'émeut , 
c'est de savoir la beauté de son âme en harmonie 
avec celle de sa figure. Voyez , n'est-ce pas un ché- 
rubin posé sur l'épaule d'un ange ? il est digne d'être 
aimé, celui-là! Si j'étais femme , je voudrais mourir 
(non, pas si bote!) vivre pour lui. En les admirant 
ainsi, madame , dit-il à voix basse, et se penchant 
à l'oreille de la veuve, je ne puis m' empêcher de 
penser que Dieu les a créés pour être l'un à L'autre. 
La Providence a des voies bien cachées ; elle sonde 
les reins et les cœurs, s'écria-l-il à haute voix. En 
vous voyant unis, mes enfants, unis par une mémo 
pureté, par tous les beaux sentiments humains, 
je me dis qu'il est impossible que vous soyez jamais 
séparés dans l'avenir. Dieu est juste! Mais, dit-il 
à la jeune fille , il me semble avoir vu chez vous des 
lignes de prospérité. Donnez-moi votre main, nia- 
demoiselle Victorine : je me connais en chiroman- 
cie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, 
n'ayez pas peur. Oh! qu'aperçoîs-je? Foi d'hon- 
nête homme, vous serez avant peu l'une des plus 



250 LE PÈRE G01UOT. 

riches héritières de Paris. Vous comblerez de bon- 
heur celui qui vous aime. Votre père vous appelle 
auprès de lui. Vous vous mariez avec un homme 
titré , jeune, beau , qui vous adore. 

En ce moment, les pas lourds de la coquette 
veuve qui descendait interrompirent les prophéties 
de Vautrin. 

— Voilà mamman Vauquerrre belle comme un 
astre , ficelée comme une carotte. N'étouffons-nous 
pas un petit brin ? lui dit-il en mettant sa main sur le 
haut du buse, les avant-cœurs sont bien pressés, 
maman. Si nous pleurons, il y aura explosion ; mais 
je ramasserai les débris avec un soin d'antiquaire. 

— Il connaît le langage de la galanterie fran- 
çaise, celui-là! dit la veuve en se penchant à l'o- 
reille de madame Couture. 

— Adieu, enfants, reprit A^autrin en se tournant 
vers Eugène et Victorine. Je vous bénis, leur dit- 
il en leur imposant ses mains au-dessus de leurs 
têtes. Croyez-moi , mademoiselle , c'est quelque 
chose que les vœux d'un honnête homme, ils doi- 
vent porter bonheur, Dieu les écoute. 

— Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer 
à sa pensionnaire. Croyez-vous, ajouta- t-elle à 
voix basse, que monsieur Vautrin ait des intentions 
relatives à ma personne ? 

— Heu î heu ! 

■— Ah ! ma chère mère , dit Victorine en soupi- 



LE 1»ÈKE GORIOT. 251 

rant et en regardant ses mains, quand les deux 
femmes fuient seules, si ce bon monsieur Vautrin 
disait vrai! 

— Mais 11 ne fout qu'une chose pour cela , répon- 
dit la vieille dame , seulement que ton monstre de 
frère tombe de cheval. 

— Ah! maman. 

— Mon Dieu, peut-être est-ce un péché que 
de souhaiter du mal à son ennemi , reprit la veuve. 
Eh bien , j'en ferai pénitence. En vérité, je porterai 
de bon cœur des fleurs sur sa tombe. Mauvais 
cœur! il n'a pas le courage de parler pour sa mère, 
dont il garde à ton détriment l'héritage par des 
micmacs. Ma cousine avait une belle fortune. Pour 
ton malheur, il n'a jamais été question de son ap- 
port dans le contrat. 

— Mon bonheur me serait souvent pénible à 
porter s'il coûtait la vie à quelqu'un, dit Victorine, 
Et s'il fallait, pour être heureuse , que mon livre 
disparu! , j'aimerais mieux toujours être ici. 

— Mon Dieu, comme dit ce bon monsieur Vau- 
trin, qui, tu le vois, est plein de religion, reprit 
madame Couturé ; j'ai eu du plaisir à savoir qu'il 
n'est pas incrédule comme les autres, qui parlent 

de Dieu avec moins de respecl que n'en a le diable. 
Eh bien, qui peut savoir par quelles voies il plaît à 
In Providence de nous conduire? 



£>2 LE PÈKK GORIOT. 

Aidées par Sylvie , les deux femmes unirent par 
transporter Eugène dans sa chambre, le couchèrent 
sur son lit, et la cuisinière lui défit ses habits pour 
le mettre à l'aise. Avant de partir, quand sa pro- 
tectrice eut le dos tourné , Yictorine mit un baiser 
sur le front d'Eugène avec tout le bonheur que 
«levait lui causer ce criminel larcin. Elle regarda 
sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une 
seule pensée les mille félicités de cette journée , en 
lit un tableau qu'elle contempla longtemps, et 
s'endormit la plus heureuse créature de Paris. Le 
festoiement à la faveur duquel Vautrin avait fait 
boire à Eugène et au père Goriot du vin narcotisé 
décida la perte de cet homme. Bianchon , à moitié 
gris, oublia de questionner mademoiselle Michon- 
neau sur Trompe-la-Mort. S'il avait prononcé ce 
nom, il aurait certes éveillé la prudence de Vau- 
trin , ou , pour lui rendre son vrai nom , de Jacques 
Collin, l'une des célébrités du bagne. Puis, le so- 
briquet de Vénus du Pèrc-La-Chaise décida made- 
moiselle Michonneau à livrer le forçat au moment 
où, confiante en la générosité de Collin, elle calcu- 
lait s'il ne valait pas mieux le prévenir et le faire 
évader pendant la nuit. Elle venait de sortir, ac- 
compagnée de Poiret , pour aller trouver le fameux 
chef* de police de la sûreté, petite 1 ue Sainte-Anne , 
croyant encore avoir affaire à un employé supérieur 
nommé Gondureau. Le directeur de la police judi- 
ciaire la reçut avec grâce. Puis , après une conver- 
sation où tout fut précisé, mademoiselle Michon- 
neau demanda la potion «à l'aide de laquelle elle 
devait opérer la vérification de la marque. Au geste 



le père Goriot. 2"»3 

de contentement que fit le grand homme de Ja 
petite rue Sainte-Anne, en cherchant une fiole 
dans un tiroir de son bureau, mademoiselle Mi- 
chonneau devina qu'il y avait dans cette capture 
quelque chose de plus important que l'arrestation 
d'un simple forçat. A force de se creuser la cer- 
velle, elle soupçonna que la police espérait, d'après 
quelques révélations faites par les traîtres du ba- 
gne , arriver à temps pour mettre la main sur des 
valeurs considérables. Quand elle eut exprimé ses 
conjectures à ce renard, il se mit à sourire, et vou- 
lut détourner les soupçons delà vieille fille. 

— Vous vous trompez , repondit-il. Collin est la 
sorbonne la plus dangereuse qui jamais se soit trou- 
vée du côté des voleurs. Voilà tout. Les coquins le 
savent bien ; il est leur drapeau , leur soutien , leur 
Bonaparte enfin ; ils l'aiment tous. Ce drôle ne nous 
laissera jamais sa tronche en place de Grève. 

Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas , 
Gondureau lui expliqua les deux mots d'argot dont 
il s'était servi. 

Sorbonne et tronche sont deux énergiques ex- 
pressions du langage des voleurs , qui , les pre- 
miers, ont senti la nécessité de considérer la tête 
humaine sous deux aspects. La sorbonne est la tête 
de l'homme vivant, son conseil, sa pensée. La 
tronche esl un mot de mépris destiné à exprimer 
combien la tète devient peu de chose quand elle 
«si coupée. 

94 



254 TE PÈRE GORIOT. 

— Collin nous joue , reprit-il. Quand nous ren- 
controns de ces hommes en façon de barres d'a- 
cier trempées à l'anglaise , nous avons la ressource 
de les tuer si , pendant leur arrestation , ils s'avisent 
de faire la moindre résistance. Nous comptons sur 
quelques voies de fait pour tuer Collin demain ma- 
tin. On évite ainsi le procès, les frais de garde, la 
nourriture, et ça débarrasse la société. Les procé- 
dures , les assignations aux témoins , leurs indem- 
nités , l'exécution , tout ce qui doit légalement nous 
défaire de ces garnements-là , coûtent au delà des 
mille écus que vous aurez. 11 y a économie de temps. 
En donnant un bon coup de baïonnette dans la 
panse de Trompe-la-Mort, nous empêcherons une 
centaine de crimes , et nous éviterons la corruption 
de cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien 
sagement aux environs de la correctionnelle. Voilà 
delà police bien faite. Selon les vrais philanthropes, 
se conduire ainsi , c'est prévenir les crimes. 

— Mais c'est servir son pays , dit Poiret. 

— Eh bien ! répliqua le chef , vous dites des 
choses sensées ce soir , vous. Oui , certes, nous ser- 
vons le pays. Aussi le monde est-il bien injuste à 
notre égard. IVous rendons à la société de bien 
grands services ignorés. Enfin, il est d'un homme 
supérieur de se mettre au-dessus des préjugés, et 
d'un chrétien d'adopter les malheurs que le bien 
entraîne après lui quand il n'est pas fait selon les 
idées reçues. Paris est Paris, voyez-vous ? Ce mot 
explique ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer, ma- 



LE PÈRE GORIOT. 235 

demoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin-du- 
Roi demain. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez 
monsieur Gondureau, dans la maison où j'étais. 
Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous était ja- 
mais volé quelque chose , usez de moi pour vous le 
faire retrouver, je suis à votre service. 

— Eh bien ! dit Poiret à mademoiselle Michon- 
neau , il se rencontre des imbéciles que ce mot de 
police met sens dessus dessous. Ce monsieur est 
très-aimable, et ce qu 'il vous demande est simple 
comme bonjour. 

Le lendemain devait prendre place parmi les 
jours les plus extraordinaires de l'histoire de la 
maison Vauquer. Jusqu'alors l'événement le plus 
saillant de cette vie paisible avait été l'apparition 
météorique de la fausse comtesse de l' Ambermesnil. 
Mais tout allait pâlir devant les péripéties de cette 
grande journée, de laquelle il serait éternellement 
question dans les conversations de madame Vau- 
quer. D'abord Goriot et Eugène de Rastignac dor- 
mirent jusqu'à onze heures. Madame Vauquer, 
rentrée à minuit de la Gaîté, resta jusqu'à dix 
heures et demie ,iu lit. Le long sommeil de Chris- 
tophe, qui avait achevé le vin offert par Vautrin, 
causa des retards dans le service de la maison. 
Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plaigni- 
rent pas de ce que le déjeuner se reculait. Quanta 
Victorine et à madame Coulure, elles dormirent la 
grasse matinée. Vautrin sortit avant huit heures, et 
revint au moment même où le déjeûner fut servi. 



t56 LE PÈRE GORIOT. 

Personne ne réclama donc, lorsque , vers onze 
heures un quart, Sylvie et Christophe allèrent 
frapper à toutes les portes , en disant que le déjeu- 
ner attendait. Pendant que Sylvie et le domestique 
s'absentèrent, mademoiselle Michonneau, descen- 
dant la première , versa la liqueur dans le gobelet 
d'argent appartenant à Vautrin , et dans lequel la 
crème pour son café chauffait au bain-marie, parmi 
tous les autres. La vieille fille avait compté surcette 
particularité de la pension pour faire son coup. Ce 
ne fut pas sans quelques difficultés que les sept 
pensionnaires se trouvèrent réunis. Au moment où 
Eugène, qui se détirait les bras , descendait le der- 
nier de tous, un commissionnaire lui remit une 
lettre de madame de Nucingen. Cette lettre était 
ainsi conçue: 

«■ Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec vous, 
mon ami. Je vous ai attendu jusqu'à deux heures 
après minuit. Attendre un être que l'on aime ! Qui 
a connu ce supplice ne l'impose à personne. Je vois 
bien que vous aimez pour la première fois. Qu'est- 
il donc arrivé ? L'inquiétude m'a prise. Si je n'a- 
vais craint de livrer les secrets de mon cœur, j'au- 
rais été savoir ce qui vous advenait d'heureux ou 
de malheureux. Mais sortir à cette heure , soit à 
pied, soit en voiture, n'était-ce pas se perdre? J'ai 
senti le malheur d'être femme. Rassurez-moi , ex- 
pliquez-moi pourquoi vous n'êtes pas venu , après 
ce que vous a dit mon père. Je me fâcherai , mais je 
vous pardonnerai. Êtes- vous malade? pourquoi se 
loger si loin ? Un mot de grâce. A bientôt, n'est-ce 



LE PÈRE (iORlOI. 257 

pas ? Un mot me suffira si vous êtes occupé. Dites : 
J'accours , ou je souffre ! Mais si vous étiez mal por- 
tant, mon père serait venu me le dire ! Qu'est-il 
donc arrivé?...» 

— Oui, qu'est-il arrivé? s'écria Eugène, qui se 
précipita dans la salle à manger en froissant la 
lettre sans l'achever. Quelle heure est-il? 

— Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant 
son café. 

Puis le forçat évadé jeta sur Eugène le regard 
froidement fascinaleur que certains hommes émi- 
nemment magnétiques ont le don de lancer, et 
qui, dit-on, calme les fous furieux dans les mai- 
sons d'aliénés. Eugène trembla de tousses membres. 
Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans la rue , et 
un domestique à la livrée de monsieur Taillefer , et 
que reconnut sur-le-champ madame Couture , en- 
tra précipitamment d'un air effaré. 

— Mademoiselle, s'écria-t-il , monsieur votre 
père vous demande. Un grand malheur est arrivé. 
Monsieur Michel s'est battu en duel, il a reçu un 
coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent 
de le sauver , vous aurez à peine le temps de lui 
dire adieu, il n'a plus sa connaissance. 

— Pauvre jeune homme! s'écria Vautrin. Gom- 
ment se querelle-t-on quand on a trente bonnes 
mille livres de rentes? Décidément la jeunesse ne 
sait pas se conduire. 



2o8 LE PÈKE GORIOT. 

— Monsieur! lui cria Eugène. 



U 



— Eh bien ! quoi , grand enfant? dit Vautrin en 
achevant de boire son café tranquillement , opéra- 
tion que mademoiselle Miehonneau suivait de l'œil 
avec trop d'attention pour s'émouvoir de l'événe- 
ment extraordinaire qui stupéfiait tout le monde. 
N'y a-t-il pas des duels tous les matins à Paris ? 

— Je vais avec vous, Victorine , disait madame 
Couture. Et ces deux femmes s'envolèrent sans 
châle ni chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les 
yeux en pleurs, jeta sur Eugène un regard qui lui 
disait : Je ne croyais pas que noire bonheur dût me 
causer des larmes ! 

— Bah ! vous êtes donc prophète, monsieur Vau- 
trin? dit madame Vauquer. 

— Je suis tout, dit CoIIin. 

— C'est-y singulier ! reprit madame Vauquer en 
enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet 
événement. La mort nous prend sans nous consulter. 
Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. 
Nous sommes heureuses , nous autres femmes , de 
n'être pas sujettes au duel ; mais nous avons d'au- 
tres maladies que n'ont pas les hommes. Nous fai- 
sons les enfants , et le mal de mère dure longtemps ! 
Quel quine pour Victorine! son père est forcé de 
l'adopter. 

— Voilà! dit Vautrin en regardant Eugène, hier 



LE PBRE OOR10T. 2VJ 

elle était sans un sou, ce matin elle est riche de plu- 
sieurs millions. 

— Dites donc, monsieur Eugène , s'écria ma- 
dame Vauquer, vous ayez mis la main au bon en- 
droit. 

À cette interpellation , le père Goriot regarda l'é- 
tudiant et lui vit à la main la lettre chiffonnée. 

— Vous ne l'avez pas achevée! qu'est-ce que cela 
veut dire? seriez-vous comme les autres? lui cle- 
manda-t-il. 

— Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle 
Victorine , dit Eugène en s' adressant à madame 
Vauquer avec un sentiment d'horreur et de dégoût 
qui surprit les assistants. 

Le père Goriot saisit la main de l'étudiant et la 
lui serra. Il aurait voulu la baiser. 

— Oh, oh! fit Vautrin, les Italiens ont un bon 
mot : Col tempe ! 

— J'attends la réponse, dit à Rastignac le com- 
missionnaire de madame de Nucingen. 

— Dites que j'irai. 

L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent 
état d'irritation qui ne lui permettait pas d'être 
prudent. — Que faire? disait-il à haute voix, en se 



200 LE FEUE GORIOT. 

parlant à lui-même. Point de preuves ! Vautrin se 
mit à sourire. En ce moment la potion absorbée par 
l'estomac commençait à opérer. Néanmoins, le for- 
çat était si robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, 
lui dit d'une voix creuse : — Jeune homme, le bien 
nous vient en dormant. Et il tomba raide mort. 

— 11 y a donc une justice divine, dit Eugène. 

— Eh bien ! qu'est-ce qui lui prend donc , à ce 
pauvre cher monsieur Vautrin? 

— Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau. 

—Sylvie, allons, ma fille, va chercher le médecin, 
dit la veuve. Ah î monsieur Rastignac , courez donc 
vite chez monsieur Bianchon ; Sylvie peut ne pas 
rencontrer notre médecin, monsieur Grimprel. 

Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quit- 
ter cette épouvantable caverne, s'enfuit en courant. 

— Christophe , allons , trotte chez l'apothicaire 
demander quelque chose contre l'apoplexie. 

Christophe sortit. 

— Mais, père Goriot, aidez-nous donc à le trans- 
porter là-haut, chez lui. 

Vautrin lut saisi, manœuvré à travers l'escalier 
et mis sur son lit. 



Lfc PÈRE GORIOT. 264 

— .ïe ne vous suis bon à rien, je vais voir ma fille, 
dit monsieur Goriot. 

— Vieil égoïste! s'écria madame Vauquer, va, je 
te souhaite de mourir comme un chien ! 

— Allez donc voir si vous avez de l'étlier, dit à 
madame Vauquer mademoiselle Michonneau, qui, 
aidée par Poiret, avait défait les habits de Vautrin. 

Madame Vauquer descendit chez elle et laissa 
mademoiselle Michonneau maîtresse du champ de 
bataille. 

— Allons, ôtez-lui donc sa chemise et retournez- 
le vite ! Soyez donc bon à quelque chose en m'évi- 
tant de voir des nudités , dit-elle à Poiret. Vous res- 
tez là comme Baba. 

Vautrin retourné, mademoiselle Michonneau ap- 
pliqua sur l'épaule du malade une forte claque, et 
les deux, fatales lettres reparurent en blanc au milieu 
de la place rouge. 

— Tiens, vous avez bien lestement gagné votre 
gratification de trois mille francs, s'écria Poiret en 
tenant Vautrin debout, pendant que mademoiselle 
Michonneau lui remettait sa chemise. — Ouf! il est 
lourd, reprit-il en le couchant. 

— Taisez-vous. S'il y avait une caisse , dit vive- 
ment la vieille fille dont les yeux semblaient percer 
les murs, tant elle examinait avec avidité les moin- 



262 LE PÈUE GORIOT. 

dres meubles de la chambre. — Si l'on pouvait ou- 
vrir ce secrétaire, sous un prétexte quelconque, re- 
prit-elle. 

— Ce serait peut-être mal, répondit Poiret. 

— Non, l'argent volé, ayant été celui de tout le 
monde, n'est plus à personne. Mais le temps nous 
manque, répondit-elle. J'entends la Yauquer. 

— Yoilà de l'éther, dit madame Vauquer. Par 
exemple, c'est aujourd'hui la journée aux aventures. 
Dieu ! cet homme-là ne peut pas être malade , il est 
blanc comme un poulet. 

— Comme un poulet, répéta Poiret. 

— Son cœur bat régulièrement, dit la veuve en 
lui posant la main sur le cœur. 

— Régulièrement, dit Poiret étonné. 
— 11 est très-bien. 

— Vous trouvez? demanda Poiret. 

— Dame , il a l'air de dormir. Sylvie est allée 
chercher un médecin. Dites donc, mademoiselle Mi- 
chonneau, il renifle à l'éther. Bah ! c'est un se-passe 
(un spasme). Son pouls est bon. 11 est fort comme 
un Turc. Voyez donc, mademoiselle, quelle palatine 
il a sur l'estomac, il vivra cent ans, cet homme-là î 
Sa perruque tient bien tout de même. Tiens , elle 



LE PÈRE GORIOT. 263 

est collée , il a de faux cheveux rapport à ce qu'il 
est rouge. On dit qu'ils sont tout bons ou tout mau- 
vais, les rouges! 11 serait donc bon, lui? 

— Bon à pendre , dit Poiret. 

— Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, 
s'écria vivement mademoiselle Michonneau. Allez- 
vous-en donc, monsieur Poiret. Ça nous regarde, 
nous autres , de vous soigner quand vous êtes ma- 
lades. D'ailleurs, pour ce à quoi vous êtes bon, vous 
pouvez bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame 
Vauquer et moi , nous garderons bien ce cher mon- 
sieur Vautrin. 

Poiret s'en alla docilement et sans murmurer, 
comme un chien à qui son maître donne un coup 
de pied. Rastignac était sorti pour marcher, pour 
prendre l'air; il étouffait. Ce crime commis à heure 
fixe , il avait voulu l'empêcher la veille. Qu'était-il 
arrivé? Que devait-il faire? Il tremblait d'en être le 
complice. Le sang-froid de Vautrin l'épouvaniait 
encore. — Si cependant Vautrin mourait sans par- 
ler? se disait Rastignac. Il allait à travers les allées 
du Luxembourg, comme s'il eût été traqué par une 
meute de chiens, cl il lui semblait eu entendre les 
aboiements. 

— Lh bien! lui cria Bianchou, as-tu lu le Pi~ 
lote? 

Le Pilote était une feuille radicale dirigée pai 



2€l LE PÈRE GORIOT. 

monsieur Tissot , et qui donnait pour la province , 
quelques heures après les journaux du matin , une 
édition où se trouvaient les nouvelles du jour , qui 
alors avaient, dans les départements, vingt-quatre 
heures d'avance sur les autres feuilles. 

— Il s'y trouve une fameuse histoire, dit l'in- 
terne de l'hôpital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu 
en duel avec le comte Franchcssini , de la vieille 
garde , qui lui a mis deux pouces de fer dans le 
front. Voilà la petite Victorine un des plus riches 
partis de Paris. Hein ! si l'on avait su cela ? Quel 
trente-et-quarante que la mort ! Est-il vrai que Vic- 
torine te regardait d'un bon œil , toi ? 

— Tais-toi, Bianchon, je ne l'épouserai jamais. 
J'aime une délicieuse femme, j'en suis aimé, je... 

— Tu dis cela comme si tu te battais les flancs 
pour ne pas être infidèle. Montre-moi donc une 
femme qui vaille le sacrifice de la fortune du sieur 
Taillefer. 

— Tous les démons sont donc après moi ? s'écria 
Rastignac. 

— A près qui donc en as-tu ? Es-tu fou ? Donne- 
moi donc la main, dit Bianchon, que je te tâte le 
pouls. Tu as la fièvre. 

— Va donc chez la mère Vauquer, lui dit Eu- 
gène, ce scélérat de Vautrin vient de tomber comme 
mort. 



LIS PftftE GORIOT. 265 

— Ah ! dit Bianchon , qui laissa Rastignac seul , 
lu me confirmes des soupçons que je veux aller vé- 
rifier. 

La longue promenade de l'étudiant en droit fut 
solennelle. Il fit en quelque sorte le tour de sa con- 
science. S'il flotta, s'il s'examina, s'il hésita, du 
moins sa probité sortit de cette àprc et terrible dis- 
cussion éprouvée comme une barre de fer qui ré- 
siste à tous les essais. 11 se souvint des confidences 
que le père Goriot lui avait faites la veille , il se rap- 
pela l'appartement choisi pour lui , près de Del- 
phine, rue d'Artois; il reprit sa lettre, la relut, 
la baisa. — Un tel amour est mon ancre de salut , 
se dit-il. Ce pauvre vieillard a bien souffert par le 
cœur. 11 ne dit rien de ses chagrins , mais qui ne les 
devinerait pas ? Eh bien ! j'aurai soin de lui comme 
d'un père , je lui donnerai mille jouissances. Si elle 
m'aime , elle viendra souvent chez moi passer la 
journée près de lui. Cette grande comtesse de 
Restaud est une infâme, elle ferait un portier de 
son père. Chère Delphine ! elle est meilleure pour 
le bonhomme, elle est digne d'être aimée. Ah ! ce 
soir je serai donc heureux! 11 tira la montre, l'ad- 
mira. — Tout m'a réussi ! Quand on s'aime bien 
pour toujours, l'on peut s'aider, je puis recevoir 
cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et pourrai 
tout rendre au centuple. Il n'y a dans celte liaison 
ni crime , ni rien qui puisse faire froncer le sourcil 
à la vertu la plus sévère. Combien d'honnêtes gens 
contractent des unions semblables ! Nous ne trom- 
pons personne , et ce qui nous avilit , c'est le men- 



266 LE PÈRE GORIOT. 

songe. Mentir, n'est-ce pas abdiquer? Elle s'est 
depuis longtemps séparée de son mari. D'ailleurs , 
je lui dirai , moi , à cet Alsacien , de me céder une 
femme qu'il lui est impossible de rendre heureuse. 

Le combat de Rastignac dura longtemps. Quoi- 
que la victoire dut rester aux vertus de la jeunesse , 
il fut néanmoins ramené par une invincible curiosité 
sur les quatre heures et demie, à la nuit tombante, 
vers la maison Vauquer, qu'il se jurait à lui-même 
de quitter pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin 
était mort. Après avoir eu l'idée de lui administrer 
un vomitif, Bianchon avait fait porter à son hôpital 
les matières rendues par Vautrin , afin de les analy- 
ser chimiquement. En voyant l'insistance que mit 
mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeter, 
ses doutes se fortifièrent. Vautrin fut d'ailleurs trop 
promptement rétabli pour que Bianchon ne soup- 
çonnât pas quelque complot contre le joyeux boute- 
en-train de la pension. A l'heure où rentra Rasti- 
gnac, Vautrin se trouvait donc debout près du poêle 
dans la salle à manger. Attirés plus tôt que de cou- 
tume par la nouvelle du duel de Taillefer le fils , les 
pensionnaires , curieux de connaître les détails de 
l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la desti- 
née de Victorine, étaient réunis , moins le père Go- 
riot , et devisaient de cette aventure. Quand Eugène 
entra , ses yeux rencontrèrent ceux de l'impertur- 
bable Vautrin, dont le regard pénétra si avant dans 
son cœur , et y remua si fortement quelques cordes 
mauvaises, qu'il en frissonna. 

— Eh bien ! cher enfant , lui dit le forçat évadé , 



LE PÈRE GORIOT. 267 

la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, se- 
lon ces clames , soutenu victorieusement un coup de 
sang qui aurait dû tuer un bœuf. 

— Ah ! vous pouvez bien dire un taureau , s'écria 
la veuve Vauquer. 

— Seriez-vous donc lâché de me voir en vie? dit 
Vautrin à l'oreille de Rastignac , dont il crut devi- 
ner les pensées. Ce serait d'un homme diantrement 
fort ! 

— Ah , ma foi ! dit Bianchon , mademoiselle Mi- 
chonneau parlait avant-hier d'un monsieur sur- 
nommé Trompc-la-Mori ; ce nom-là vous irait bien. 

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : 
il pâlit et chancela ; son regard magnétique tomba 
comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michon- 
neau, à laquelle ce jet de volonté cassa les jarets. 
La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret 
s'av&nça vivement entre elle et Vautrin , compre- 
nant qu'elle était en danger, tant la ligure du forçat 
devint férocement significative en déposant le mas- 
que bénin sous lequel se cachait sa vraie nature. 
Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les 
pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on 
entendit le pas de plusieurs hommes , ei le bruii de 
quelques fusils que des soldats firent sonner sur le 
pavé de la rue. Au moment où Gollin cherchait ma- 
chinalement une issue, en regardant les fenêtres et 
les murs , quatre hommes se montrèrent à la porte 



268 LE PÈBE GORIOT. 

du salon. Le premier était le chef de la police de 
sûreté , les trois autres étaient des officiers de paix. 

— Au nom de la loi et du roi, dit un des officiers, 
dont le discours fut couvert par un murmure d'é- 
tonnement. 

Bientôt le silence régna dans la salle à manger , 
les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage 
à trois de ces hommes , qui tous avaient la main 
dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet 
armé. Deux gendarmes qui suivaient les agents 
occupèrent la porte du salon , et deux autres se 
montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le pas 
et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le 
pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir 
de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort , sur 
qui tous les regards s'attachèrent irrésistiblement. 
Le chef alla droit à lui , commença par lui donner 
sur la tête une tape si violemment appliquée qu'il 
fit sauter la perruque et rendit à la tête de Gollin 
toute son horreur. Accompagnées des cheveux 
rouge-brique et courts qui leur donnaient un épou- 
vantable caractère de force mêlée de ruse , celte 
tête et cette face, en harmonie avec le buste, furent 
intelligemment illuminées comme si les feux de 
l'enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout 
Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses 
doctrines implacables , la religion de son bon plai- 
sir, la royauté que lui donnait le cynisme de ses 
pensées , de ses actes , et la force d'une organisa- 
tion faite à tout. Le sang lui monta au visage , et ses 



LE PÈRE G0B10T. Mi) 

yeux brillèrent comme ceux d'un chai sauvage. Il 
bondit sur lui-même par un mouvement empreint 
d'une si féroce énergie , il rugit si bien qu'il arra- 
cha des cris de terreur à tous les pensionnaires. A 
ce geste de lion , et s'appuyant de la clameur géné- 
rale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin com- 
prit son danger en voyant briller le chien de chaque 
arme , et donna tout à coup la preuve de la plus 
haute puissance humaine. Horrible et majestueux 
spectacle ! sa physionomie présenta un phénomène 
qui ne peut être comparé qu'à celui de la chaudière 
pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des 
montagnes , et que dissout en un clin d'œil une 
goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa 
rage fut une réflexion rapide comme un éclair. Il 
se mit à sourire et regarda sa perruque. 

— Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il 
au chef de la police de sûreté. Et il tendit ses 
mains aux gendarmes en les appelant par un signe 
de tète. — Messieurs les gendarmes, mettez-moi 
les menottes ou les poucetles. Je prends à témoin 
les personnes présentes que je ne résiste pas. 

Un murmure admiratif, arraché parla prompti- 
tude avec laquelle la lave et le feu sortirent et ren- 
trèrent dans ce volcan humain, retentit dans la 
salle. 

— Ça te la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit 
le forçât en regardant le célèbre directeur de la po- 
lice judiciaire. 

23 



270 LE PÈRE GORIOT. 

— Allons, qu'on se déshabille, lui dit l'homme 
de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mé- 
pris. 

— Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne 
nie rien, et je me rends. Il fit une pause, et re- 
garda l'assemblée comme un orateur qui va dire des 
choses surprenantes. — Écrivez, papa Lachapelle, 
dit-il en s' adressant à un petit vieillard en cheveux 
blancs qui s'était assis au bout de la table après 
avoir tiré d'un portefeuille le procès-verbal de l'arres- 
tation. Je reconnais être Jacques Collin, ditTrompe- 
la-Mort, condamné à vingt ans de fers, et je viens 
de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. Si 
j'avais seulement levé la main : dit-il aux pension" 
naires, ces trois mouchards-là répandaient tout 
mon raisiné sur le trimar domestique de maman 
Vauquer. Ces drôles se mêlent de combiner des 
guet-apens ? 

Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces 
mots : — Mon Dieu ! c'est à en faire une maladie , 
moi qui étais hier à la Gaîté avec lui ! dit-elle à 
Sylvie. 

— De la philosophie, maman! reprit Collin. Est" 
ce un malheur d'avoir été dans ma loge hier, à la 
Gaîlé? s'écria-t-il. Etes-vous meilleure que nous? 
Nous avons moins d'infamie sur l'épaule que vous 
n'en avez dans le cœur, membres fiasques d'une 
société gangrenée : le meilleur d'entre vous ne me 
résistait pas. Ses yeux s'arrêtèrent sur Rastignac, 



LE PERE GORIOT. 271 

auquel il adressa un sourire gracieux qui contras- 
tait singulièrement avec la rude expression de sa 
figure. — Notre petit marché va toujours, mon ange, 
en cas d'acceptation, toutefois! Vous savez! 11 
chanta : 

Ma Fanchette est charmante 
Dans sa simplicité. 

— Ne soyez pas embarrassé, reprit-il, je sais 
faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour 
me flouer , moi ! 

Le bagne avec ses mœurs et son langage , avec 
ses brusques transitions du plaisant à l'horrible, 
son épouvantable grandeur , sa familiarité , sa bas- 
sesse, fut tout à coup représenté dans cette inter- 
pellation, et par cet homme, qui ne fut plus un 
homme , mais le type de toute une nation dégéné- 
rée, d'un peuple sauvage et logique, brutal et 
souple. En un moment Collin devint un poëme in- 
fernal où se peignirent tous les sentiments humains, 
moins un seul, celui du repentir. Son regard était 
celui de L'archange déchu qui veut toujours la 
guerre. ttastignac baissa les yeux en acceptant ce 
cousinage criminel comme une expiation de ses mau- 
vaises pensées. 

— Qui m'a trahi? dit Collin en promenant son 
terrible regard sur l'assemblée. Et l'arrêtant sur 
mademoiselle Michonneau : C'est toi, lui dit-il, 
vieille cagnotte! tu m';is donné un faux coup de 
sang curieuse ! Eu disant deux mots, je pourrais 



27*2 LE PÈRE UOA10T. 

le l'aire scier le cou dans huit jours. Je te pardonne, 
je suis chrétien. D'ailleurs , ce n'est pas toi qui 
m'as vendu. Mais qui? -—Ah! ah ! vous fouillez là- 
haut, s'écria-t-il en entendant les officiers de la po- 
lice judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'em- 
paraient de ses effets. Dénichés les oiseaux, en- 
volés d'hier. Et vous ne saurez rien. Mes livres de 
commerce sont là , dit- il en se frappant le front. Je 
sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut être 
que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai , père l'em- 
poigneur ? dit-il au chef de police. Ça s'accorde trop 
bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut» 
Plus rien , mes petits mouchards ! Quand à Fil-de- 
Soie, il sera terré sous quinze jours, lors même 
que vous le feriez garder par toute votre gendar- 
merie. — Que lui avez-vous donné à cette Michon- 
nette? dit-il aux gens de la police, quelque millier 
d'écus. Je valais mieux que ça, Ninon cariée, Pom- 
padour en loques, Vénus du Père-Lachaise. Si 
tu m'avais prévenu , tu aurais eu six mille francs. 
Ah! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse 
de chair; sans quoi j'aurais eu la préférence. Oui , 
je les aurais donnés pour éviter un voyage qui me 
contrarie et me fait perdre de l'argent , disait-il 
pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces gens- 
là vont se faire un plaisir de me traîner un temps 
infini pour m'olotoniher. S'ils m'envoyaient tout de 
suite au bagne, je serais bientôt rendu âmes occupa- 
tions , malgré nos petits badauds du quai des Or- 
fèvres. Là-bas , ils vont tous se mettre l'âme à l'en- 
vers pour faire évader leur général , ce bon Trom- 
pe-Ia-Mort! Y a-t-iî un de vous qui soit, comme 



LE PÈRE G0K101'. 273 

moi , riche de plus de dix mille frères prêts à tout 
faire pour vous? demanda-t-il avec fierté. 11 y a du 
bon là , dit-il en se frappant le cœur ; je n'ai jamais 
trahi personne ! Tiens, cagnotte, vois-les? dit-il 
en s'adressant à la vieille fille. Ils me regardent 
avec terreur , mais toi tu leur soulèves le cœur de 
dégoût. Ramasse ton lot. Il fit une pause en con- 
templant les pensionnaires. — Ètes-vous bêtes, 
vous autres! n'avez-vous jamais vu de forçat? Un 
forçat de la trempe de Gollin , ici présent , est un 
homme moins lâche que les autres, et qui pro- 
teste contre les profondes déceptions du contrat 
social , comme dit Jean-Jacques , dont je me glori- 
fie d'être l'élève. Enfin , je suis seul contre le gou- 
vernement avec son tas de tribunaux , de gendar- 
mes, de budgets, et je les roule. 

— Diantre! dit le peintre, il est fameusement 
beau à dessiner. 

— Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau, 
gouverneur de la VEUVE ( nom plein de terrible 
poésie que les forçats donnent à la guillotine ) , 
ajouta-t-il en se tournant vers le chef de la police; 
de sûreté, sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-de- 
Soie qui m'a vendu! Je ne voudrais pas qu'il payât 
pour un autre, ce ne serait pas juste. 

• 

En Ce moment les agents qui avaient tout ouvert 
et tout inventorié chez lui rentrèrent et parlèrent à 
voix basse au chef de l'expédition. Le procès-ver- 
bal était fini. 



'11'i LE PÈRE GORIOT. 

— Messieurs, dit Collin en s' adressant aux pen- 
sionnaires, ils vont m'emmener. Vous avez été tous 
très-aimables pour moi pendant mon séjour ici , 
j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes adieux. 
Vous me permettrez de vous envoyer des figues 
de Provence. 11 fit quelques pas , et se retourna 
pour regarder Raslignac. — Adieu, Eugène, dit- 
il d'une voix douce et triste qui contrastait singu- 
lièrement avec le ton brusque de ses discours. Si lu 
étais gêné , je t'ai laissé un ami dévoué. Malgré 
ses menottes , il put se mettre en garde , fil un ap- 
pel de maître d'armes, cria: Une, deux! et se 
fendit. En cas de malheur, adresse-toi là! Homme 
et argent, lu peux disposer de tout! Ce singulier 
personnage mit assez de bouffonnerie dans ces der- 
nières paroles pour qu'elles ne pussent être com- 
prises que de Rastignac et de îui. Quand la maison 
fut évacuée par les gendarmes, par les soldats et 
par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de 
vinaigre les tempes de sa maîtresse, regarda les 
pensionnaires étonnés. 

— Eh bien, dit-elle , c'était lin* bon homme tout 
de même. 

Cette phrase rompit le charme que produisaient 
sur chacun l'affluence et la diversité des sentiments 
excités par cette scène. En ce moment, les pension- 
naires , après s'être examinés entre eux , virent 
lous à la fois mademoiselle Michonneau grêle, sè- 
che et froide autant qu'une momie, tapie près du 
poêle, les yeux baissés, comme si elle eût craint 



TE PÈRE GORIOT 275 

que l'ombre de soo abat-jour ne fol i - ss i (brie 

pou: M icsi fards : cette fi- 

gure, qui leur Hait antipathique depuis si long- 
temps, fut tout a coup expliquée. Un murmure 

oui. par sa parfaite imite de son. trahissait un 
[Oui unanime, retenti! sourdement. Mademoi- 
selle Miehonneau l'entendit et resta. Bianehon . le 

an. 

— J -it continuer a dîner 

un . dit-il à demi-\Mi\. 

En un clin d'oeil chacun . moins Poiret . approuva 
la ] s ion de l'étudiant en médecine . qui . fol i 

de l'ad! s s s le vieux | 

inaire. 

— Vous qui êtes lie particulièrement avec ma- 
desnoiseue Mi m, lui dit-il. parlez-lui , fai- 

:t s'en aller a linstam 

— A rinstanl i P étonné. 
Puis il vint ille . • t lui dit quelques 

ille. 

— Mais mon lei met si paj suis ici pour m»;i 
eni comme tout le un dit-elle en lança 

un regard de \ sur les sionnairea 

— Qu'à cela ue tienne, nous nous pour 



276 LE PÈRE GORIOT. 

— Monsieur soutient Collin , répondit-elle en je- 
tant sur l'étudiant un regard venimeux et interro- 
gateur, il n'est pas difficile de savoir pourquoi. 

—A ce mot , Eugène bondit comme pour se ruer 
sur la vieille fille et l'étrangler. Ce regard, dont il 
comprit les perfidies , venait de jeter une horrible 
lumière dans son âme. 

— Laissez -la donc, s'écrièrent les pension- 
naires. 

Rastiguac se croisa les bras et resta muet. 

— Finissons-en avec mademoiselle Judas , dit le 
peintre en s' adressant à madame Vauquer. Ma- 
dame , si vous ne mettez pas à la porte la Miction- 
neau, nous quittons tous votre barraque , et nous 
dirons partout qu'il ne s'y trouve que des espions 
et des forçats. Dans le cas contraire, nous nous 
tairons tous sur cet événement, qui, au bout du 
compte, pourrait arriver dans les meilleures socié- 
tés, jusqu'à ce qu'on marque les galériens au front, 
et qu'on leur défende de se déguiser en bourgeois 
de Paris, et de se faire aussi bêtement farceurs 
qu'ils le sont tous. 

A ce discours , madame Vauquer retrouva mira- 
culeusement la santé, se redressa, se croisa les 
bras , ouvrit ses yeux clairs et sans apparence de 
larmes. 

— Mais , mon cher monsieur, vous voulez donc la 



LE PÈRE GORIOT. 277 

ruine de ma maison? Voilà monsieur Vautrin... 
Oh , mon Dieu , se dit-elle en s' interrompant elle- 
même , je ne puis pas m'empêcher de l'appeler par 
son nom d'honnête homme ! Voilà, reprit-elle, un 
appartement vide , et vous voulez que j'en aie deux 
de plus à louer dans une saison où tout le monde 
est casé. 

— Messieurs, prenons nos chapeaux , et allons 
dîner place Sorbonne , chez Flicoteaux , dit Bian- 
chon. 

Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'œil 
le parti le plus avantageux, et roula jusqu'à made- 
moiselle Michonneau. 

— Allons , ma chère petite belle, vous ne voulez 
pas la mort de mon établissement, hein? Vous 
voyez à quelle extrémité me réduisent ces mes- 
sieurs; remontez dans votre chambre pour ce 
soir. 

— Du tout , du tout , crièrent les pensionnaires , 
nous voulons qu'elle sorte à l'instant. 

— Mais elle n'a pas dîné, cette pauvre demoi- 
selle, dit Poiret d'un ton piteux. 

— Elle ira dîner où elle voudra , crièrent plusieurs 
voix. 

— A la porte , la moucharde ! 

— A la porte, les mouchards ! 

24 



278 LE PÈRE GORIOT. 

— Messieurs, s'écria Poiret, qui s'éleva tout a 
coup à la hauteur du courage que l'amour prête 
aux béliers , respectez une personne du sexe. 

— Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit 
le peintre. 

— Fameux sexorama ! 

— À la portorama ! 

— Messieurs , ceci est indécent. Quand on ren- 
voie les gens, on doit y mettre des formes. Nous 
avons payé , nous restons , dit Poiret en se couvrant 
de sa casquette et se plaçant sur une chaise à côté 
de mademoiselle Michonneau, que prêchait ma- 
dame Vauquer. 

— Méchant, lui dit le peintre d'un air comique, 
petit méchant, va! 

— Allons , si vous ne vous en allez pas , nous 
nous en allons, nous autres, dit Bianchon. 

Et les pensionnaires firent en masse un mouve- 
ment vers le salon. 

— Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'écria 
madame Vauquer, je suis ruinée. Vous ne pouvez 
pas rester, ils vont en venir à des actes de violence 
contre vous. 

Mademoiselle Michonneau se leva. 



LE PÈRE GOKIOT, 279 

— Elle s'en ira ! — Elle ne s'en ira pas ! — Elle 
s'en ira ! — Elle ne s'en ira pas ! Ces mots dits 
alternativement, et l'hostilité des propos qui com- 
mençaient à se tenir sur elle , contraignirent ma- 
demoiselle Michonneau à partir, après quelques 
stipulations faites à voix basse avec l'hôtesse. 

— Je vais chez madame Buneau, dit-elle d'un air 
menaçant. 

— Allez où vous voudrez , mademoiselle , dit 
madame Vauquer, qui vit une cruelle injure dans 
le choix qu'elle faisait d'une maison avec laquelle 
elle rivalisait, et qui lui était conséquemment 
odieuse. Allez chez la Buneau , vous aurez du vin 
à faire danser les chèvres , et des plats achetés chez 
les regrattiers. 

Les pensionnaires se mirent sur deux files dans 
le plus grand silence. Poiret regarda si tendrement 
mademoiselle Michonneau, il se montra si naïvement 
indécis , sans savoir s'il devait la suivre ou rester, 
que les pensionnaires , heureux du départ de ma- 
demoiselle Michonneau, se mirent à rire en se re- 
gardant. 

— Xi, xi, xi, Poiret, lui cria le peintre. Allons, 
houpc-là, haoup! 

L'employé au Muséum se mit à chanter comi- 
qucnicnt ce début d'une romance connue : 

Partant pour la Syrie, 
Le jeune et beau Dunois. 



280 LE PÈRE GOKIOI. 

— Allez donc, vous mourez d'envie : Trahit sua 
quemque voluptas , dit Bianchon. 

— Chacun suit sa particulière , traduction libre 
de Virgile, dit le répétiteur. 

Mademoiselle Michonneau ayant fait le gesie de 
prendre le bras de Poiret en le regardant , il ne 
put résister à cet appel, et vint donner son appui à 
la vieille fille. Des applaudissements éclatèrent , et 
il y eut une explosion de rires. 

— Bravo , Poiret ! 

— Ce vieux Poiret ï 

— Apollon-Poirct. 

— Mars-Poiret. 

— Courageux Poiret ! 

En ce moment, un commissionnaire entra, remit 
une lettre à madame Vauquer , qui se laissa couler 
sur sa chaise , après l'avoir lue. 

— Mais il n'y a plus qu'à brider ma maison , le 
tonnerre y tombe. 

Le fils Taillefer est mort à trois heures. Je suis 
bien punie d'avoir souhaité du bien à ces dames au 
détriment de ce pauvre jeune homme. Madame 
Couture et Victorine me redemandent leurs effets, 
et vont demeurer chez son père ! Monsieur Taillefer 



EE PÈRE GORIOT. 281 

permet à sa fille de garder la veuve Couture comme 
demoiselle de compagnie. Quatre appartements 
vacants ! cinq pensionnaires de moins ! Elle s'assit et 
parut près de pleurer, — Le malheur est entré 
chez moi , s'écria-t-elle. 

Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait re- 
tentit tout à coup dans la rue. 

— Encore quelque chappe-chute , dit Sylvie. 

Goriot montra soudain une physionomie brillante 
et colorée de bonheur , qui pouvait faire croire à sa 
régénération. 

— Goriot en fiacre ! dirent les pensionnaires , la 
lin du monde arrive. 

Le bonhomme alla droit à Eugène, qui restau 
pensif dans un coin, et le prit par le bras : — Ve- 
nez, lui dit-il d'un air joyeux. 

Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit 
Eugène. Vautrin était un forçat que l'on vient 
d'arrêter, et le fils Taillefer est mort. 

— Eh bien, qu'est-ce que ça nous fait? répondit 
le père Goriot. Je dîne avec ma fille, chez vous, 
entendez-vous? Elle vous attend, venez! Et il tira 
si violemment Rastignac par le bras, qu'il le lit 
marcher de force, et parut l'enlever comme si c'eût 
»m< : sa maîtresse. 

— Dînons, cria le peintre. 



282 LE PÈRE GORIOT. 

En ce moment chacun prit sa chaise et s'at- 
tabla. 

— Par exemple , dit la grosse Sylvie , tout est 
malheur aujourd'hui ; mon haricot de mouton s'est 
attaché. Bah ! vous le mangerez brûlé , tant pire ! 

Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire 
un mot en ne voyant que dix personnes, au lieu de 
dix-huit , autour de sa table. Chacun tenta de la 
consoler et de l'égayer. Si d'abord les externes 
s'entretinrent de Vautrin et des événements de la 
journée , ils obéirent bientôt à l'allure serpentine 
de leur conversation, et se mirent à parler des 
duels , du bagne , de la justice , des lois à refaire , 
des prisons. Puis ils se trouvèrent à mille lieues de 
Jacques Gollin , de Victorine et de son Frère. Quoi- 
qu'ils ne fussent que dix , ils crièrent comme vingt, 
et semblaient être plus nombreux qu'à l'ordinaire ; 
ce fut toute la différence qu'il y eut entre ce dîner 
et celui de la veille. L'insouciance habituelle de ce 
monde égoïste qui , le lendemain , devait avoir dans 
les événements quotidiens de Paris une autre proie 
à dévorer , reprit le dessus , et madame Vauquer 
elle-même se laissa calmer par l'espérance, qui 
emprunta la voix de la grosse Sylvie. 

Cette journée devait être jusqu'au soir une fan- 
tasmagorie pour Eugène , qui , malgré la force de 
son caractère et la bonté de sa tête , ne savait 
comment classer ses idées , quand il se trouva dans 
le fiacre à côté du père Goriot, dont les discours 



LE PÈ11E GORIOT. 283 

trahissaient nne joie inaccoutumée, et retentissaient 
à son oreille , après tant d'émotions , comme les 
paroles que nous entendons en rêve. 

— C'estfini de ce matin. Nous dînons tous les trois 
ensemble, ensemble ! comprenez-vous? Voici quatre 
ans que jen'aidînéavec ma Delphine, ma petite Del- 
phine. Je vais l'avoir à moi pendant toute une soi- 
rée. Nous sommes chez vous depuis ce matin. J'ai 
travaillé comme un manœuvre, habit bas. J'aidais à 
porter les meubles. Ah ! ah ! vous ne savez pas 
comme elle est gentille à table ; elle s'occupera de 
moi : « Tenez, papa, mangez donc de cela, c'est 
bon ! » Et alors je ne peux pas manger Oh l y a-t-il 
longtemps que je n'ai été tranquille avec elle 
comme nous allons l'être ! 

— Mais, lui dit Eugène, aujourd'hui le monde 
est donc renversé ? 

— Renversé , dit le père Goriot . Mais à aucune 
époque le monde n'a si bien été. Je ne vois que des 
figures gaies dans les rues , des gens qui se donnent 
des poignées de main, et qui s'embrassent , des 
gens heureux comme s'ils allaient tous dîner chez 
leurs filles , y gobichonner un bon petit dîner qu'elle 
a commandé devant moi au chef du café des An- 
glais. Mais bah î près d'elle le chicotin serait doux 
comme miel. 

— ,1e crois revenir à la vie , se dit Eugène. 

— Mais marchez donc , cocher , cria le père Go- 



284 LE VEliE GORIOT. 

riot en ouvrant la glace de devant. Allez donc plus 
vite, je vous donnerai cent sous pour boire si vous 
me menez en dix minutes là où vous savez. En 
entendant cette promesse , le cocher traversa Paris 
avec la rapidité de l'éclair. — II ne va pas ce co- 
cher, disait le père Goriot. 

— Mais où me conduisez-vous donc? lui demanda 
Rastignac. 

— Chez vous, dit le père Goriot. 

La voiture s'arrêta rue d'Artois. Le bonhomme 
descendit le premier et jeta dix francs au cocher , 
avec la prodigalité d'un homme veuf qui , dans le 
paroxisme de son plaisir, ne prend garde à rien. 

— Allons , montons , dit-il à Rastignac en lui 
faisant traverser une cour et le conduisant à la porte 
d'un appartement situé au troisième étage , sur le 
derrière d'une maison neuve et de belle apparence. 
Le père Goriot n'eut pas besoin de sonner. Thérèse, 
la femme de chambre de madame de Nucingen , 
leur ouvrit la porte. Eugène se vit dans un déli- 
cieux appartement de garçon , composé d'une an- 
tichambre, d'un petit salon , d'une chambre à cou- 
cher et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans 
le petit salon, dont l'ameublement et le décor pou- 
vaient soutenir la comparaison avec ce qu'il avait 
vu de pius joli , de plus gracieux , il aperçut, à la 
lumière des bougies , Delphine, qui se leva d'une 
causeuse, au coin du feu, mit son écran sur lu che- 



LE PÈRE GORIOT. 28.1 

minée, et lui dit, avec une intonation de voix 
chargée de tendresse : — lia donc fallu aller vous 
chercher, monsieur, qui ne comprenez rien ? 

Thérèse s'en alla. L'étudiant prit Delphine dans 
ses bras, la serra vivement et pleura de joie. Ce 
dernier contraste entre ce qu'il voyait et ce qu'il 
venait de voir, dans un jour où tant d'irritations 
avaient fatigué son cœur et sa tête, détermina 
chez Rastignac un accès de sensibilité nerveuse. 

— Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout 
bas le père Goriot à sa fille, pendant qu'Eugène 
abattu gisait sur la causeuse, sans pouvoir pronon- 
cer une parole, ni ^se rendre compte encore de 
la manière dont ce dernier coup de baguette avait 
été frappé. 

— Mais venez donc voir, lui dit madame de Nu- 
cingen, en le prenant par la main et l'emmenant 
dans une chambre dont les tapis , les meubles et 
les moindres détails lui rappelèrent, en de plus 
petites proportions , celle de Delphine. 

— 11 y manque un lit, dit Rastignac. 

— Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui 
serrant la main. 

Eugène la regarda, comprit , jeune encore, toui 
ce qu'il y avait de pudeur vraie dans un cœur de 
femme aimante. 



286 LIi PÈRE GORIOT. 

— Vous êtes une de ces créatures que l'on doit 
adorer toujours, lui dit-elle à l'oreille. Oui, j'ose 
vous le dire, puisque nous nous comprenons si 
bien : plus vif et sincère est l'amour, plus il doit 
être voilé , mystérieux. Ne donnons notre secret à 
personne, 

— Oh! je ne serai pas quelqu'un moi, dit le 
père Goriot en grognant. 

— Vous savez bien que vous êtes nous , vous. . . 

— Ah! voilà ce que je voulais. Vous ne ferez pas 
attention à moi, n'est-ce pas? J'irai, je viendrai 
comme un bon esprit qui est partout et qu'on sait 
être là, sans le voir. Eh bien, Delphinette, Ni- 
nette , Dedel ! n'ai-je pas eu raison de te dire t 
« 11 y a un joli appartement rue d'Artois , meu- 
blons-le pour lui. » Tu ne voulais pas. Ah ! c'est 
moi qui suis l'auteur de ta joie , comme je suis l'au- 
teur de tes jours. Les pères doivent toujours don- 
ner pour être heureux. Donner toujours, c'est ce 
qui fait qu'on est père. 

— Comment? dit Eugène. 

— Oui, elle ne voulait pas, elle avait peur qu'on 
ne dît des bêtises , comme si le monde valait le bon- 
heur ! Mais toutes les femmes rêvent de faire ce 
qu'elle fait... 

— Le père Goriot parlait tout seul, madame de 



LE PERE GORIOT. 287 

>>ucingen avait emmené Rastignac dans le cabinet 
où le bruit d'un baiser retentit ., quelque légère- 
ment qu'il lût pris. Cette pièce était en rapport avec 
l'élégance de l'appartement, dans lequel d'ailleurs 
rien ne manquait. 

— A-t-on bien deviné vos vœux? dit-elle en re- 
venant dans le salon pour se mettre à table. 

— Oui, dit-il , trop bien. Hélas! ce luxe si com- 
plet , ces beaux rêves réalisés , toutes les poésies 
d'une vie jeune, élégante , je les sens trop pour ne 
pas les mériter, mais je ne puis les accepter de 
vous, et je suis trop pauvre encore pour... 

— Ah! ah! vous me résistez déjà, dit-elle d'un 
petit air d'autorité railleuse en faisant une de ces 
jolies moues que font les femmes quand elles veu- 
lent se moquer de quelque scrupule pour le mieux 
dissiper. 

Eugène s'était trop solennellement interrogé 
pendant celle journée, et l'arrestation de Vautrin, 
en lui montrant ti profondeur de l'abîme dans le- 
quel il avait failli rouler, venait de trop bien corro- 
borer ses seniimenls nobles cl sa délicatesse , pour 
qu'il cédât à cette caressante réfutation de ses idées 
généreuses. Une profonde tristesse s'empara de 
lui. 

— Comment , dit madame de iNueingen , vous 
refuseriez? Savez-vous ce que signifie un refus 



288 LE PÈRE GORIOT. 

semblable? Vous doutez de l'avenir, vous n'osez 
pas vous lier à moi. Vous avez donc peur de trahir 
mon affection? Si vous m'aimez , si je... vous aime, 
pourquoi reculez- vous devant d'aussi minces obli- 
gations? Si vous connaissiez le plaisir que j'ai eu 
à nV occuper de tout ce ménage de garçon , vous 
n'hésiteriez pas, et vous me demanderiez pardon. 
J'avais de l'argent à vous , je l'ai bien employé , 
voilà tout. Vous croyez être grand , et vous êtes 
petit. Vous demandez bien plus... (Ah! dit-elle en 
saisissant un regard de passion chez Eugène) et 
vous faites des façons pour des niaiseries. Si vous 
ne m'aimez point, oh! oui, n'acceptez pas. Mon 
sort est dans un mot. Parlez ! — Mais , mon père , 
dites-luidonc quelques bonnes raisons, ajouta-t-elle 
en se tournant vers son père après une pause. 
Croit-il que je ne sois pas moins chatouilleuse que 
lui sur notre honneur? 

Le père Goriot avait le sourire fixe d'un thériaki 
en voyant , en écoutant celte jolie querelle. 

— Enfant! vous êles à l'entrée de la vie, reprit- 
elle en saisissant la main d'Eugène , vous trouvez 
une barrière insurmontable pour beaucoup de 
^ens, une main de femme vous l'ouvre, et vous 
reculez! Mais vous réussirez, vous ferez une 
brillante fortune, le succès est écrit sur votre beau 
front! Ne pourrez-vous pas alors me rendre ce 
que je vous prête aujourd'hui? Autrefois les dames 
ne donnaient-elles pas à leurs chevaliers des armu- 
res, des épées, de^ casques, des colles de mailles. 



LE PERE GORIOT. 280 

des chevaux , afin qu'ils pussent aller combattre en 
leur nom dans les tournois? Eh bien! Eugène, 
les choses que je vous offre sont les armes de l'é- 
poque , des outils nécessaires à qui veut être quel- 
que chose. 11 est joli le grenier où vous êtes, s'il 
ressemble à la chambre de papa ! Voyons , nous ne 
dînerons donc pas? Voulez-vous m'attrister? Ré- 
pondez donc? dit-elle en lui secouant la main. — 
Mon Dieu , papa , décidez-le donc , ou je sors et 
ne le revois jamais. 

— Je vais vous décider, dit le père Goriot en 
sortant de son extase. Mon cher monsieur Eugène, 
vous allez emprunter de l'argent ta des juifs , n'est- 
ce pas ? 

— Il le faut bien , dit-il. 

— Bon , je vous tiens , reprit le bonhomme en 
tirant un mauvais portefeuille en cuir tout usé. Je 
me suis fait juif, j'ai payé toutes les factures, les 
voici ! Vous ne devez pas un centime pour tout ce 
qui se trouve ici. Ça ne fait pas une grosse somme, 
tout au plus cinq mille francs. Je vous les prête, 
moi! Vous ne me refuserez pas, je ne suis pas une 
femme. Vous m'en ferez une reconnaissance sur un 
chiffon de papier, et vous me les rendrez plus lard. 

Quelques pleurs roulèrent à la fois dans les yeux 
d'Eugène et de Delphine, qui se regardèrent avec 
surprise. Rastignac tendil la main au bonhomme ci 
la lui serra. 

— Eh bien , quoi ! n'étes-VOUS pas mes enfants? 
dit Goriot. 



290 LE PÈRE GORIOT. 

— Mais , mon pauvre père, dit madame de Nu- 
eingen, comment avez-vous donc fait? 

— Ah ! nous y voilà, répondit-il. Quand je t'ai eu 
décidée à le mettre près de toi , que je t'ai vue ache- 
tant des choses comme pour une mariée, je me suis 
dit : « Elle va se trouver dans l'embarras ! » L'a- 
voué prétend que le procès à intenter à ton mari , 
pour lui faire rendre ta fortune, durera plus de six 
mois. Bon ! j'ai vendu mes treize cent cinquante li- 
vres de rente perpétuelle ; je me suis fait , avec 
quinze mille francs , douze cents francs de rentes 
viagères bien hypothéquées, et j'ai payé vos mar- 
chands avec le reste du capital , mes enfants. Moi, 
j'ai là-haut une chambre de cinquante écus par an , 
je peux vivre comme un prince avec quarante sous 
par jour, et j'aurai encore du reste. Je n'use rien, il 
ne me faut presque pas d'habits. Voilà quinze jours 
que je ris dans ma barbe, en me disant : « Vont-ils 
être heureux ! » Eh bien ! n'êtes-vous pas heureux ? 

— Oh! papa, papa! dit madame de Nucingen en 
sautant sur son père qui la reçut sur ses genoux. 
Elle le couvrit de baisers, lui caressa les joues avec 
ses cheveux blonds, et versa des pleurs sur ce vieux 
visage épanoui, brillant. — Cher père, vous êtes 
un père! Non, il n'existe pas deux pères comme 
vous sous le ciel. Eugène vous aimait bien déjà, que 
sera-ce maintenam ! 

— Mais, mes enfants, dit le père Goriot qui de- 
puis dix ans n'avait pas senti le cœur de sa fille 
battre sur le sien, mais, Delphinette, tu veux donc 



LE PÈKE GORIOT. 2ïH 

nie faire mourir de joie! Mon pauvre cœuv se brise. 
Allez, monsieur Eugène, nous sommes déjà quittes! 
Et le vieillard serrait sa fille par une étreinte si sau- 
vage, si délirante qu'elle dit: — Ah ! tu me fais mal. 
— Je t'ai fait mal! dit-il en pâlissant. 11 la regarda 
d'un air surhumain de douleur ; car pour bien pein- 
dre la physionomie de ce Christ de la Paternité il 
faudrait aller chercher des comparaisons dans les 
images que les princes de la palette ont inventées 
pour peindre la passion soufferte au bénéfice des 
mondes par le Sauveur des hommes. Le père Goriot 
baisa bien doucement la ceinture que ses doigts 
avaient trop pressée. — Non, non, je ne t'ai pas fait 
mal? reprit- il en la questionnant par un sourire ; 
c'est toi qui m'as fait mal avec ton cri. — Ça coule 
plus cher, dit-il à l'oreille de sa fille en la lui baisant 
avec précaution, mais faut rattraper, sans quoi il 
se fâcherait. 

Eugène était pétrifié par l'inépuisable dévoue- 
ment de cet homme, et le contemplait en exprimant 

celte naïve admiration qui, au jeune âge, est de la 
loi. 

— Je serai digne de loul cela, s'écria-t-il. 

— O mon Eugène, c'est beau ce que vous venez 
de dire là. Et madame de Nucingen baisa l'étudiant 
au front. 

— 11 a refuse pour loi mademoiselle Tailieler el 
ses millions, dit Le père Goriot. Oui elle vous aimait la 
petite! et son frère mort , la voilà riche comme Crésus. 



29ïî LE PERL GORIOT. 

— Oh ! pourquoi le dire? s'écria Kastignac. 

—Eugène, lui dit Delphine à l'oreille, maintenant 
j'ai un regret pour ce soir. Ah ! je vous aimerai 
bien, moi, et toujours. 

— Voilà la plus belle journée que j'ai eue depuis 
vos mariages, s'écria le père Goriot. Le bon Dieu 
peut me faire souffrir tant qu'il lui plaira, pourvu 
que ce ne soit pas par vous, je me dirai : En février 
de cette année, j'ai été pendant un moment plus 
heureux que les hommes ne peuvent l'être pendant 
toute leur vie. Regarde-moi , Fifine ! dit-il à sa fille. 
Elle est bien belle , n'est-ce pas? Dites-moi donc, 
avez-vous rencontré beaucoup de femmes qui aient 
ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, pas 
vrai? Eh bien, c'est moi qui ait fait cet amour de 
femme ! et désormais , en se trouvant heureuse par 
vous, elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller 
en enfer, mon voisin, dit-il, s'il vous faut ma part 
de paradis , je vous la donne. Mangeons, mangeons ! 
reprit-il en ne sachant plus ce qu'il disait , tout est 
à nous. 

— Ce pauvre père ! 

— Si tu savais, mon enfant, dit-il en se levant 
et allant à elle , lui prenant la tête et la baisant au 
milieu de ses nattes de cheveux , combien lu peux 
me rendre heureux à bon marché! viens me voir 
quelquefois, je serai là-haut, tu n'auras qu'un 
pas à faire. Promets-le-moi , dis ! 

— Oui , cher père. 



LÉ père (junior. 295 

— Dis encore. 

— Oui, mon bon père* 

— Tais-toi; je te le ferais dire] cent fois, si je 
m'écoutais. Dînons. 

La soirée tout entière fut employée en enfantilla- 
ges , et le père Goriot ne se montra pas le moins 
fou des trois. Il se couchait aux pieds de sa fille 
pour les baiser ; il la regardait longtemps dans 
les yeux, il frottait sa tête contre sa robe; enfin il 
faisait des folies comme en aurait fait l'amant le 
plus jeune et le plus tendre. 

— Voyez-vous, dit Delphine à Eugène, quand 
mon père est avec nous, il faut être tout à lui. Ce 
sera pourtant bien gênant quelquefois. 

Eugène, qui s'était senti déjà plusieurs fois des 
mouvements de jalousie, ne pouvait pas blâmer ce 
mot, qui renfermait le prinripe de toutes les in- 
gratitudes. 

— Et quand l'appartement sera-t-il fini? dit Eu- 
gène en regardant autour de la chambre. Il Faudra 
donc nous quitter ce son? 

— Oui, mais demain vous viendrez diner avec 

moi , dit-elle d'un air tin. Demain est mi joui' d'I- 
taliens. 

— J'irai au parterre, moi! dit le "père Goriot. 

25, 



'294 LE PÈRE OOlilOT. 

Il était minuit. La voiture do madame de Nu- 
cingen attendait. Le père Goriot et l'étudiant re- 
tournèrent à la Maison- Vauquer en s'entretenant 
de Delphine avec un croissant enthousiasme qui 
produisit un curieux combat d'expressions entre 
ces deux violentes passions. Eugène ne pouvait pas 
se dissimuler que l'amour du père , qu'aucun inté- 
rêt personnel n'entachait , écrasait le sien par sa 
persistance et par son étendue. L'idole était tou- 
jours pure et belle pour le père , et son adoration 
s'accroissait de tout le passé comme de l'avenir. 
Ils trouvèrent madame Vauquer seule au coin de 
son poêle, entre Sylvie et Christophe. La vieille 
hôtesse était là comme Marius sur les ruines de 
Carthage. Elle attendait les deux seuls pension- 
naires qui lui restassent, en se désolant avec Syl- 
vie. Quoique lord Byron ait prêté d'assez belles 
lamentations au Tasse , elles sont bien loin de la 
profonde vérité de celles qui échappaient à madame 
Vauquer. 

— 11 n'y aura donc que trois tasses de café à 
faire demain matin, Sylvie! Hein! ma maison dé- 
serte, n'est-ce pas à fendre le cœur? Qu'est-ce que 
la vie sans mes pensionnaires? Rien du tout. Voilà 
ma maison démeublée de ses hommes. La vie est 
dans les meubles. Qu'ai-je fait au ciel pour m'être 
attiré tous ces désastres? Nos provisions de hari- 
cots, de pommes de terre, sont faites pour vingt 
personnes. La police chez moi! Nous allons donc 
ne manger que des pommes de terre ! Je renverrai 
donc Christophe! 



LE PÈUE GORIOT. 29.*> 

Le Savoyard , qui dormait , se réveilla soudain 
et dit : — Madame ! 

— Pauvre garçon! c'est comme un dogue , dit 
Sylvie. 

— Une saison morte , chacun s'est casé. D'où 
me tombera- t-il des pensionnaires? J'en perdrai la 
tête. Et cette sibylle de Michonneau qui m'enlève 
Poirct. Qu'est-ce qu'elle lui faisait donc pour s'être 
attaché cet homme-là , qui la suit comme un tou- 
tou? 

— Ah ! dam , fit Sylvie en hochant la tête , ces 
vieilles filles, ça connaît les rubriques. 

— Ce pauvre monsieur Vautrin dont ils ont fait 
un forçat, reprit la veuve, eh bien ! Sylvie, c'est 
plus fort que moi, je ne le crois pas encore. Un 
homme gai comme ça, qui prenait du gloria pour 
quinze francs par mois , et qui payait rubis sur 
ongle ! 

— Et qui était généreux , dit Christophe. 

— 11 y a erreur , dit Sylvie. 

— Mais, non, il a avoué lui-même, reprit ma- 
dame Vauquer. Et dire que toutes ces choses-la 
sont arrivées chez moi, dans un quartier où il ne 
passe pas un chat! Foi d'honnête femme , je rêve. 
Car vois-tu, nous avons vu Louis XVI avoir son ac- 
cident, nous avons vu tomber l'empereur, nous l'a- 
vons vu revenir et retomber , tout cela c'était dans 



290 LE PÈRE GOHIOT. 

Tordre des choses ])ossibles ; tandis qu'il n'y a point 
de chances contre des pensions bourgeoises : on 
peut se passer de roi , mais il faut toujours qu'on 
mange ; et quand une honnête femme , née de Con- 
flans , donne à diner avec toutes bonnes choses , 
mais à moins que la fin du monde n'arrive... Mais 
c'est ça , c'est la fin du monde. 

— Et penser que mademoiselle Michonneau , qui 
vous fait tout ce tort, va recevoir , à ce qu'on dit , 
mille écus de rentes ! s'écria Sylvie. 

— Ne m'en parle pas , ce n'est qu'une scélérate! 
dit madame Vauquer. Et elle va chez la Buneaud , 
par-dessus le marché ! Mais elle est capable de tout, 
elle a dû faire des horreurs , elle a tué , volé dans 
son temps. Elle devait aller au bagne à la place de 
ce pauvre cher homme... 

En ce moment Eugène et le père Goriot son- 
nèrent. 

— Ah ! voilà mes deux fidèles , dit la veuve en 
soupirant. 

Les deux fidèles , qui n'avaient qu'un fort léger 
souvenir des désastres de la pension bourgeoise, 
annoncèrent sans cérémonie à leur hôtesse qu'ils al- 
laient demeurer àlaChaussée-d'Antin. 

— Ah ! Sylvie, dit la veuve, voilà mon dernier 
atout. A T ous m'avez donné le coup de la mort, mes- 
sieurs ! ça m'a frappée dans l'estomac. J'ai une barre 



LE PËttE GORIOT. 297 

là. Voilà une journée qui me met dix ans de plus 
sur la tête. Je deviendrai folle, ma parole d'hon- 
neur! Que faire des haricots? Ah bien! si je suis 
seule ici , tu t'en iras demain, Christophe. Adieu, 
messieurs, bonne nuit. 

— Qu'a-t-elle donc? demanda Eugène à Sylvie. 

— Dam ! voilà tout le monde parti par suite des 
affaires. Ça lui a troublé la tête. Allons , je l'entends 
qui pleure. Ça lui fera du bien de chigner. Voilà la 
première fois qu'elle se vide les yeux depuis que je 
suis à son service. 

Le lendemain, madame Vauquer s'était , suivant 
son expression , raisonnée. Si elle parut affligée 
comme une femme qui avait perdu tous ses pen- 
sionnaires, et dont la vie était bouleversée , elle 
avait toute sa tête , et montra ce qu'était la vraie 
douleur, une douleur profonde , la douleur causée 
par l'intérêt froissé, par les habitudes rompues, 
('cries, le regard qu'un amant jette sur les lieux 
habités par sa maîtresse, en les quittant, n'est pas 
plus triste que ne le fut celui de madame Vauquer 
sur sa table vide. Eugène la consola en lui disant 
que Manchon , dont l'internat finissait dans quel- 
ques jours , viendrait sans doute le remplacer ; que 
l'employé du Muséum avait souvent manifeste 1 le 
désir d'avoir l'appartement de madame Couture , et 
que dans peu de jours elle aurait remonté son per- 
sonnel. 

— Dieu vous entende ! moucher monsieur , mais 



2!)8 LE PÈRE GORIOT. 

Je malheur est ici. Avant dix jours , la mort y vien- 
dra , vous verrez , lui dit-elle en jetant un regard 
lugubre sur la salle à manger. Qui prend ra-t-elle? 

— Il fait bon déménager , dit tout bas Eugène 
au père Goriot. 

— Madame, dit Sylvie en accourant effarée, 
voici trois jours que je n'ai vu Mistigris. 



— Àh bien ! si mon chat est mort , s'il nous a 
quittés, je... La pauvre veuve n'acheva pas. Elle 
joignit les mains , et se renversa sur le dos de son 
fauteuil, accablée par ce terrible pronostic. 

Vers midi , heure à laquelle les facteurs arrivaient 
dans le quartier du Panthéon , Eugène reçut une 
lettre élégamment enveloppée , cachetée aux armes 
de Beauséant. Elle contenait une invitation adressée 
a monsieur et madame de Nucingen pour le grand 
bal annoncé depuis un mois , et qui devait avoir lieu 
chez la vicomtesse. A cette invitation était joint un 
petit mot pour Eugène : 

« J'ai pensé , monsieur , que vous vous charge- 
riez avec plaisir d'être l'interprète de mes sentiments 
auprès de madame de Nucingen. Je vous envoie l'in- 
vitation que vous m'avez demandée, et serai char- 
mée de faire la connaissance de la sœur de madame 
de Restaud. Amenez-moi donc cette jolie personne, 
et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute votre 
affection; vous m'en devez beaucoup en retour de 
celle que je vous porte. 

« Vicomtesse de Beauséant. » 



LE PÈRE GORIOT. 299 

— Mais , se dit Eugène en relisant ce billet , 
madame de Beauséant me dit assez clairement 
qu'elle ne veut pas du baron de Nucingen. Il alla 
promptement chez Delphine, heureux d'avoir à lui 
procurer une joie dont il recevrait sans doute le 
prix. Madame deNucingen était au bain. Rastignac 
attendit dans le boudoir , en butte aux impatiences 
naturelles à un jeune homme ardent et pressé de 
prendre possession d'une maîtresse, l'objet de deux 
ans de désirs. C'est des émotions qui ne se rencon- 
trent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La 
première femme réellement femme à laquelle s'at- 
tache un homme , c'est-à-dire celle qui se présente 
à lui dans la splendeur des accompagnements que 
veut la société parisienne , celle-là n'a jamais de 
rivale. L'amour à Paris ne ressemble en rien aux 
autres amours. Ni les hommes ni les femmes n'y 
sont dupes des montres pavoisées de lieux com- 
muns que chacun étale par décence sur ses affections 
soi-disant désintéressées. En ce pays, une femme 
ne doit pas satisfaire seulement le cœur et les sens, 
elle sait parfaitement qu'elle a de plus grandes 
obligations à remplir envers les mille vanités don! 
se compose la vie. Là surtout l'amour est essen- 
tiellement vantard, effronté, gaspilleur, charlatan 
ei fastueux. Si toutes les femmes de la cour de 
Louis Xrv ontenviéà mademoiselle de La Vallière 
l'entraînement de passion qui lit oublier à ce grand 
prince que ses manchettes coûtaient chacune mille 
cens quand il les déchira pour faciliter au duc de 
Vermandois son entrée sur la scène du monde, que 
peut-on demander au reste de l'humanité? Soyez 



300 LE PÈKE GORIOT. 

jeunes, riches et titrés, soyez mieux encore si 
vous pouvez ; plus vous apporterez de grains d'en- 
cens à brûler devant l'idole, plus elle vous sera 
favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour 
est une religion, et son culte doit coûter plus cher 
que celui de toutes les autres religions ; il passe 
promptement, et passe en gamin qui tient à mar- 
quer son passage par des dévastations. Le luxe du 
sentiment est la poésie des greniers ; sans cette ri- 
chesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des ex- 
ceptions à ces lois draconiennes du code parisien , 
elles se rencontrent dans la solitude, chez les âmes 
qui ne se sont point laissé entraîner par les doc- 
trines sociales, qui vivent près de quelque source 
aux eaux claires, fugitives , mais incessantes ; qui , 
fidèles à leurs ombrages verts, heureuses d'écouter 
le langage de l'infini, écrit pour elles en toute chose, 
et qu'elles retrouvent en elles-mêmes, attendent pa- 
tiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. 
Mais Rastignac, semblable à la plupart des jeunes 
gens qui, par avance, ont goûté les grandeurs, 
voulait se présenter tout armé dans la lice du 
monde ; il en avait épousé la fièvre , et se sentait 
peut-être la force de le dominer , mais sans con- 
naître ni les moyens ni le but de cette ambition. A 
défaut d'un amour pur et sacré qui remplit la vie, 
celte soif du pouvoir peut devenir une belle chose : 
il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se 
proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais 
l'étudiant n'était pas encore arrivé au point d'où 
l'homme peut contempler le cours de la vie et la 
juger. Jusqu'alors il n'avait-même pas complètement 



LE PÈRE GORIOT. ."01 

•oué le charme des fraîches ci suaves idées qui 
t eloppent comme d'un feuillage la jeunesse des 
enfants élevés en province. îl avait continuellement 
hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses 
ardentes curiosités, il avait toujours conservé quel- 
ques arrière-pensées de la vie heureuse que mène 
le vrai gentilhomme dans son château. Néanmoins 
ses derniers scrupules avaient disparu la veille, 
quand il s'était vu dans son appartement. En jouis- 
sant des avantages matériels delà fortune, comme 
il jouissait depuis longtemps des avantages moraux 
que donne la naissance , il avait dépouillé sa peau 
d'homme de province, et s'était doucement établi 
dans une position d'où il découvrait un bel avenir. 
Aussi, en attendant Delphine, mollement assis 
dans ce joli boudoir qui devenait un peu le sien , se 
voyait-il si loin du Rastignac venu l'année dernière 
à Paris, qu'en le lorgnant par un effet d'optique 
morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce 
moment à lui-même. 

— Madame est dans sa chambre, vint lui dire 
Thérèse, qui le fit tressaillir. 

Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au 
coin du feu, fraîche, reposée. A la voir ainsi étalée 
sur des Ilots de mousseline, il était impossible de 
ne pas la comparer à ces belles plantes de l'Inde 
dont le fruit vient dans la fleur. 

— Eh bien! nous voilà, dit-elle avec émotion. 

— Devinez ee que je vous apporte, dit Eugène 

2G 



302 LE PÈRE GORIOT. 

en s'asseyent près d'elle et lui prenant le bras pour 
lui baiser la main. 

Madame de Nucingen fit un mouvement de joie 
en lisant l'invitation. Elle tourna sur Eugène ses 
yeux mouillés, et lui jeta ses bras au cou pour 
l'attirer à elle dans un délire de satisfaction vani- 
teuse. 

— Et c'est vous î ( toi ! lui dit-elle à l'oreille ; mais 
Thérèse est dans mon cabinet de toilette, soyons 
prudents ! ) vous à qui je dois ce bonheur î Oui , 
j'ose appeler cela un bonheur. Obtenu par vous, 
n'est-ce pas plus qu'un triomphe d'amour-propre ? 
Personne ne m'a voulu présenter dans ce monde. 
Vous me trouverez peut-être en ce moment petite, 
frivole , légère comme une Parisienne ; mais pen- 
sez, mon ami , que je suis prêle à tout vous sacri- 
fier, et que si je souhaite plus ardemment que 
jamais d'aller dans le faubourg- Saint-Germain , 
c'est que vous y êtes. 

— Ne pensez-vous pas, dit Eugène, que ma- 
dame de Beauséant a l'air de nous dire qu'elle ne 
compte pas voir le baron de Nucingen à son bal ? 

— Mais oui , dit la baronne en rendant la lettre 
à Eugène. Ces femmes-là ont le génie de l'imper- 
tinence. Mais n'importe, j'irai. Ma sœur doit s'y 
trouver, je sais qu'elle prépare une toilette déli- 
cieuse. Eugène, reprit-elle à voix basse, elle y va 
pour dissipei' d'affreux soupçons. Vous ne savez 



LE PÈKL GORIOT. 505 

pas les bruits qui courent sur elle. Nuciugcn est 
venu médire ce matin qu'on en parlait hier au cercle 
sans se gêner. A quoi tient, mon Dieu ! l'honneur 
des femmes et des familles ! Je me suis sentie atta- 
quée, blessée dans ma pauvre sœur. Selon cer- 
taines personnes , monsieur de Trailles aurait sous- 
crit des lettres de change montant à cent mille 
francs , presque toutes échues, et pour lesquelles 
il allait être poursuivi. Dans celte extrémité, ma 
sœur aurait vendu ses diamants à un juif, ces 
beaux diamants que vous avez pu lui voir , et qui 
viennent de madame deRestaud la mère. Enfin, de- 
puis deux jours, il n'est question que de cela. Je 
conçois alors qu'Anaslasic se fasse faire une robe 
lamée, et veuille attirer sur elle tous les regards 
chez madame de Bcauséant, en y paraissant dans 
tout son éclat et avec ses diamants. Mais je neveux 
pas être au-dessous d'elle. Elle a toujours cherché 
à m'écrascr ; elle n'a jamais été bonne pour moi, 
qui lui rendais tant de services, qui avais toujours 
de l'argent pour elle quand elle n'en avait pas î 
Mais laissons le monde ; aujourd'hui je veux être 
Joui heureuse. 

Rastignac était encore à une heure du matin chez 
madame de Nucingen, qui, en lui prodiguant l'adieu 
des amant*, cet adieu plein des joies à venir, lui 
dit avec une expression de mélancolie : — Je suis si 
peureuse, si superstitieuse ! donnez à mes pressen- 
timents le nom qu'il vous plaira, que je tremble 
de payer mon bonheur par quelque affreuse catas- 
trophe. 



504 LE PERE GORIOT. 

— Enfant ! dit Eugène. 

— Ah ! c'est moi qui suis l'entant , ce soir , dit- 
elle en riant. 

Eugène revint à la maison Vauquer avec la cer- 
titude de la quitter le lendemain ; il s'abandonna 
pendant la route à ces jolis rêves que l'ont tous les 
jeunes gens quand ils ont encore sur les lèvres le 
goût du bonheur. 

— Eh bien? lui dit le père Goriot quand Rasti- 
gnae passa devant sa porte. 

— Eh bien ! répondit Eugène , je vous dirai tout 
demain. 

— Tout , n'est-ce pas? cria le bonhomme. Cou- 
chez-vous. Nous allons commencer demain notre 
vie heureuse. 

Le lendemain , Goriot et Rastignac n'attendaient 
plus que le bon vouloir d'un commissionnaire pour 
partir de la pension bourgeoise, quand vers midi 
le bruit d'un équipage qui s'arrêtait précisément à 
la porte de la maison Vauquer retentit dans la rue 
Neuve-Sainte-Geneviève. Madame de Nucingen 
descendit de sa voiture , demanda si son père était 
encore à la pension. Sur la réponse affirmative de 
Sylvie, elle monta lestement l'escalier. Eugène se 
trouvait chez lui , sans que son voisin le sut. 11 avait, 
en déjeunant, prié le père Goriot d'emporter ses 
effets , en lui disant qu'ils se relrouvcraient à qua- 
tre heures rue d'Artois. Mais, pendant que le bon- 



LE PÈRE eORlOT. 503 

iioiniiie avait été chercher des porteurs, Eugène, 
ayant promptement répondu à l'appel de l'école , 
était revenu sans que personne l'eut aperçu, pour 
compter avec madame Vauquer, ne voulant pas 
laisser cette charge à Goriot, qui , dans son fana- 
tisme, aurait sans doute payé pour lui. L'hôtesse 
était sortie. Eugène remonta chez lui pour voir s'il 
n'y oubliait rien, et s'applaudit d'avoir eu cette 
pensée en voyant dans le tiroir de sa table l'accep- 
tation en blanc , souscrite à Vautrin , qu'il avait in- 
souciamment jetée là le jour où il l'avait acquittée. 
N'ayant pas de feu , il allait la déchirer en petits 
morceaux , quand en reconnaissant la voix de Del- 
phine , il ne voulut faire aucun bruit , et s'arrêta 
pour l'entendre, en pensant qu'elle ne devait avoir 
aucun secret pour lui. Puis , dès les premiers mots, 
il trouva la conversation entre le père et la fille trop 
intéressante pour ne pas l'écouter. 

— Ah , mon père , dit-elle , plaise au ciel que 
vous ayez eu l'idée de demander compte de ma for- 
tune assez à temps pour que je ne sois pas ruinée î 
Puis- je parler ? 

— Oui, la maison esl vide, dit le père Goriot 
d'une voix altérée. 

— Qu'avez-vous donc, mon peu*? reprit ma- 
dame deNucingen. 

— Ta \iens , répondit le vieillard, de me donner 

un coup (le hache sur la lèle. Dieu le pardonne , 
mon entant î Tu ne sais pas combien je l'aime; 

26. 



500 LE PKiiE GORIOT. 

si tu l'avais su , tu ne m'aurais pas dit brusque- 
ment de semblables choses, surtout si rien n'est 
désespéré. Qu'est-il donc arrivé de si pressant pour 
que tu sois venue me chercher ici quand, dans 
quelques instants , nous allions être rue d'Artois ? 

— Eh ! mon père , est-on maître de son premier 
mouvement dans une catastrophe ? Je suis folle ! 
Votre avoué nous a fait découvrir un peu plus tôt 
le malheur qui sans doute éclatera plus tard. Votre 
vieille expérience commerciale va nous devenir 
nécessaire, et je suis accourue vous chercher 
comme on s'accroche à une branche quand on 
se noie. Lorsque monsieur Derville a vu JXucingen 
lui opposer mille chicanes , il l'a menacé d'un pro- 
cès, en lui disant que l'autorisation du président du 
tribunal serait promptement obtenue. iNucingen 
est venu ce matin chez moi, pour me demander si 
je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai répondu 
que je ne me connaissais à rien de tout cela , que 
j'avais une fortune , que je devais être en posses- 
sion de ma fortune , et que tout ce qui avait rap- 
port à ce démêlé regardait mon avoué ; que j'étais 
de la dernière ignorance , et dans l'impossibilité de 
rien entendre à ce sujet. IN 'était-ce pas ce que vous 
m'aviez recommandé de dire? 

— Bien , répondit le père Goriot. 

— Eh bien , reprit Delphine , il m'a mis au fait 
de ses affaires. 11 a jeté tous ses capitaux et les 
miens dans des entreprises à peine commencées, et 
pour lesquelles il a fallu mellre de grandes sommes 



LE PÈKE GORIOT. 507 

en dehors. Si je le forçais à me représenter ma dot, 
il serait obligé de déposer son bilan ; tandis que , si 
je veux attendre un an , il s'engage sur l'honneur à 
me rendre une fortune double ou triple de la mien- 
ne , en plaçant mes capitaux dans des opérations 
territoriales à la fin desquelles je serai maîtresse 
de tous les biens. Mon cher père , il était sincère, 
il m'a effrayée. 11 m'a demandé pardon de sa con- 
duite, il m'a rendu ma liberté , m'a permis de me 
conduire à ma guise , à la condition de le laisser en- 
tièrement maître de gérer les affaires sous mon 
nom. 11 m'a promis, pour me prouver sa bonne foi, 
d'appeler monsieur Derville toutes les fois que je 
le voudrais, pour juger si les actes en vertu des- 
quels il m'instituerait propriétaire seraient conve- 
nablement rédigés. Enfin il s'est remis entre mes 
mains , pieds et poings liés. Il demande encore pen- 
dant deux ans la conduite de la maison , et m'a sup- 
pliée de ne rien dépenser pour moi de plus qu'il 
ne m'accorde. 11 m'a prouvé que tout ce qu'il pou- 
vait faire était de conserver les apparences, qu'il 
avait renvoyé sa danseuse, et qu'il allait être con- 
traint à la plus stricte , mais à la plus sourde écono- 
mie, afin d'atteindre au terme de ses spéculations 
sans altérer son crédit. Je lai malmené, j'ai (oui 
mis en doute, afin de le pousser à boni et d'en ap- 
prendre davantage : il m'a monlreses livres, enfin 
il a pleuré. Je n'ai jamais vu d'homme en pareil 
état. 11 avait perdu la tèle, il parlait de se tuer, il 
délirait. H m'a l'ait pitié. 

— Et tu crois à ces sornettes î s'écria le père 



508 LE PÈRE GORIOT. 

Goriot. C'est un comédien î J'ai rencontré des Al- 
lemands en aiïaires , ces gens-là sont presque tous 
de bonne foi , pleins de candeur ; mais quand , 
sous leur air de franchise et de bonhomie, ils se 
mettent à être malins et charlatans, ils le sont 
alors plus que les autres. Ton mari t'abuse. 11 se 
sent serré de près; il fait le mort; il veut rester 
plus maître sous ton nom qu'il ne l'est sous le 
sien. Il va profiter de cette circonstance pour se 
mettre à l'abri des chances de son commerce. 11 est 
aussi fin que perfide , c'est un mauvais gars. Non , 
non , je ne m'en irai pas au Père-Lachaise en lais- 
sant mes filles dénuées de tout. Je me connais en- 
core un peu aux affaires'. 11 a, dit-il, engagé ses 
fonds dans les entreprises. Eh bien ! ses intérêts 
sont représentés par des valeurs , par des recon- 
naissances, par des traités? qu'il les montre, et 
liquide avec toi. Nous choisirons les meilleures spé- 
culations, nous en courrons les chances, et nous 
aurons les titres récognitifs en notre nom de Del- 
phine Goriot , épouse séparée , quant aux biens , du 
baron de Nucingen. Mais nous prend-il pour des 
imbéciles , celui-là ? Croit-il que je puisse suppor- 
ter pendant deux jours l'idée de te laisser sans 
fortune, sans pain? je ne le supporterais pas un 
jour, pas une nuit, pas deux heures! Si cette idée 
était vraie, je n'y survivrais pas. Eh quoi ! j'aurai 
travaillé pendant quarante ans de ma vie, j'aurai 
porté des sacs sur mon dos, j'aurai sué des aver- 
ses , je me serai privé pendant toute ma vie pour 
vous , mes anges , qui me rendiez tout travail, tout 
fardeau léger; et aujourd'hui, ma fortune, ma 



LE PÈRE GORIOT. 509 

vie s'en iraient en fumée ! Ceei me ferait mourir 
enragé. Par tout ee qu'il y a de plus sacré sur 
terre et au ciel, nous allons tirer ça au clair , véri- 
fier les livres, la caisse, les entreprises! Je ne 
dors pas, je ne me couche pas, je ne mange pas, 
qu'il ne me soit prouvé que ta fortune est là tout 
entière. Dieu merci, tu es séparée de biens; tu 
auras maître Derville pour avoué, un honnête 
homme heureusement. Jour de Dieu ! tu garderas 
ton bon petit million, tes cinquante mille livres de 
rente jusqu'à la fin de tes jours, ou je fais un ta- 
page dans Paris , ah ! ah î Mais je m'adresserais 
aux chambres , si les tribunaux nous victimaient. 
Te savoir tranquille et heureuse du côté de l'argent, 
mais cette pensée allégeait tous mes maux et cal- 
mait mes chagrins. L'argent, c'est la vie. Monnaie 
fait tout! Que nous chante-t-il donc, cette grosse 
souche d'Alsacien? Delphine, ne fais pas une con- 
cession d'un quart de liard à cette grosse bête 
qui t'a mise à la chaîne et t'a rendue malheureuse. 
S'il a besoin de toi, nous le tricoterons ferme , el 
nous loferons marcher droit! Mon Dieu! j'ai la 
tête en feu! j'ai dans le crâne quelque chose qui 
me brûle. Ma Delphine sur la paille ! Oh ! ma Fi- 
fine, toi! Sapristie! où sont mes gants? Allons! 
partons, je veux aller tout voir, les livres, les 
affaires , la caisse, la correspondance, à l'instant. 
Je ne serai calme que quand il me sera prouvé que 
ta fortune ne court plus de risques , et que je la 
verrai de mes veux. 

— Mon cher père! allez-y prudemment. Si vous 



510 LE PÈKE GORIOT. 

mettiez la moindre velléité de vengeance en celle 
affaire , et si vous montriez des intentions trop 
hostiles, je serais perdue. Il vous connaît, il a 
trouvé tout naturel que , sous votre inspiration , je 
m'inquiétasse de ma fortune ; mais , je vous le jure , 
il la lient en ses mains , et a voulu la tenir. Il est 
homme à s'enfuir avec tous les capitaux , et à nous 
laisser là , le scélérat ! Il sait bien que je ne désho- 
norerai pas moi-même le nom que je porte en le 
poursuivant. Il est à la fois fort et faible. J'ai bien 
tout examiné. Si nous le poussons à bout, je suis 
ruinée. 

— Mais c'est donc un fripon? 

— Eh bien! oui , mon père , dit-elle en se jetant 
sur une chaise en pleurant. Je ne voulais pas vous 
l'avouer , pour vous épargner le chagrin de m' avoir 
mariée à un homme de cette espèce-là? Mœurs se- 
crètes et conscience , l'aine et le corps , tout en lui 
s'accorde! c'est effroyable, je le hais et le méprise. 
Oui , je ne puis plus estimer ce vil Nucingen après 
tout ce qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter 
dans les combinaisons commerciales dont il m'a 
parlé, n'a pas la moindre délicatesse, et mes crain- 
tes viennent de ce que j'ai lu parfaitement dans 
son âme. 11 m'a nettement proposé, lui, mon mari, 
la liberté; vous savez ce que cela signifie? si je 
voulais être, en cas de malheur, un instrument 
entre ses mains , enfin si je voulais lui servir de 
prèle-nom. 

— Mais les lois sont là ! Mais il y a une place de 



LE PÈRE GORIOT. 3 M 

Grève pour les gendres de cette espèce-là î s'écria 
le père Goriot; mais je le guillotinerais moi-même, 
s'il n'y avait pas de bourreau. 

— Non , mon père ! il n'y a pas de lois contre 
lui. Ecoutez en deux mots son langage , dégagé 
des circonlocutions dont il l'enveloppait : « — Ou 
tout est perdu , vous n'avez pas un liard , vous êtes 
ruinée, car je ne saurais choisir pour complice 
une autre personne que vous; ou vous me laisserez 
conduire à bien mes entreprises. » Est-ce clair? 11 
tient encore à moi. Ma probité de femme le rassure ; 
il sait que je lui laisserai sa fortune, et me conten- 
terai de la mienne. C'est une association improbe 
et voleuse à laquelle je dois consentir sous peine 
d'être ruinée. 11 m'achète ma conscience et la paie 
(mi me laissant être à mon aise la femme d'Eugène. 
« Je te permets de commettre des fautes; laisse- 
moi faire des crimes en ruinant de pauvres gens !» 
Ce langage est-il encore assez clair? Savez-vous 
ce qu'il nomme faire des opérations? 11 achète des 
terrains mis sous son nom; puis, il y fait bâtir 
des maisons par des hommes de paille. Ces hommes 
concluenl les marchés pour les bâtisses avec tous 
les entrepreneurs qu'ils paient en effets à longs 
termes, et consentent , moyennant une légère som- 
me , à donner quittance à mon mari qui est alors 
possesseur «les maisons, tandis que ces hommes 
s'acquittent avec les entrepreneurs dupés en faisant 
faillite. Le nom de la maison de Nueingen a servi 
à éblouir les pauvres constructeurs. J'ai compris 
cela. J'ai compris aussi que pour prouver, en cas 



5t2 LE PÈRE GORIOT. 

de besoin, le paiement de sommes énormes, Nu~ 
eingen a envoyé des valeurs considérables à Ams- 
terdam , à Londres, à Naples, à Vienne. Gomment 
les saisirions-nous ? 

Eugène entendit le son lourd des genoux du père 
Goriot, qui tomba sans doute sur le carreau de sa 
chambre. 

— Mon Dieu ! que t'ai-je fait ! Ma iîlle livrée à 
ce misérable! 11 exigera tout d'elle, s'il le veut. 
Pardon , ma fille! cria le vieillard. 

— Oui, si je suis dans un abîme, il y a peut- 
être de votre faute , dit Delphine. Nous avons si 
peu de raison quand nous nous marions. Connais- 
sons-nous le monde, les affaires, les hommes, les 
mœurs? Les pères devraient penser pour nous. 
Cher père ! je ne vous reproche rien , pardonnez- 
moi ce mot. En ceci, la faute est toute à moi. Non, 
ne pleurez point, papa , dit-elle en baisant le front 
de son père. 

— Ne pleure pas non plus , ma petite Delphine. 
Donne tes yeux , que je les essuie en les baisant? 
Va ! je vais retrouver ma caboche , et débrouiller 
l'écheveau d'affaires que ton mari a mêlé. 

— Non, laissez-moi faire, je saurai le manœu- 
vrer. 11 m'aime, eh bien, je me servirai de mon 
empire sur lui pour l'amener à me placer prompte- 
ment quelques capitaux en propriétés. Peut-être 
lui ferai-je racheter sous mon nom Nucingen , en 



LE PÈRE GORIOT. 3t3 

Alsace; il y tient. Seulement venez demain pour 
examiner ses livres, ses affaires. M. Derville ne sait 
rien de ce qui est commercial. Non , ne venez pas 
demain. Je ne veux pas me tourner le sang*. Le 
bal de madame de Beauséant a lieu après-demain, 
je veux me soigner pour y être belle , reposée , et 
faire honneur à mon cher Eugène! Allons donc voir 
sa chambre. 

En ce moment, une voiture s'arrêta dans la rue 
i\euve-Sainte-Gcneviève , et l'on entendit dans 
l'escalier la voix de madame de Restaud qui disait 
à Sylvie : — Mon père y est-il? Cette circonstance 
sauva heureusement Eugène qui méditait déjà de 
so jeter sur son lit et de feindre d'y dormir. 

— Ah ! mon père , vous a-t-on parlé d'Anasta- 
sie? dit Delphine en reconnaissant la voix de sa 
sœur. 11 paraîtrait qu'il lui arrive aussi de singulières 
choses dans son ménage. 

— Quoi donc ? dit le père Goriot, ce serait donc 
ma fin. Ma pauvre tête ne tiendra pas à un double 
malheur. 

— Bonjour, mon père, dit la comtesse en en- 
trant. Ah! te voilà, Delphine. 

Madame de Restaud parut embarrassée de ren- 
contrer sa sœur. 

—Bonjour, Nasie, dit la baronne, trouves-tu donc 
ma présence extraordinaire? Je vois mon père tous 
les jours, moi. 

•>: 



514 LE PÈRE GORIOT. 

— Depuis quand ? 

— Si tu y venais , tu le saurais. 

— Ne me taquine pas , Delphine , dit la com- 
tesse d'une voix lamentable , je suis bien malheu- 
reuse : je suis perdue, mon pauvre père ! oh ! 
bien perdue cette fois, 

— Qu'as-tu , Nasie ? cria le père Goriot. Dis- 
nous tout , mon enfant. Elle pâlit. Delphine, allons, 
secoure-la donc! sois bonne pour elle, je t'aimerai 
encore mieux, si je peux, toi ! 

— Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen 
en asseyant sa sœur, parle ? Tu vois en nous les 
deux seules personnes qui t'aimeront toujours 
assez pour te pardonner tout. Yois-tu , les affec- 
tions de famille sont les plus sûres. Elle lui fit 
respirer des sels , et la comtesse revint à elle. 

— J'en mourrai, dit le père Goriot. Voyons, re- 
prit-il en remuant son feu de mottes , approchez- 
vous toutes les deux. J'ai froid. Qu'as-tu, Nasie? 
dis vite, tu me tues... 

— Eh bien ! dit la pauvre femme , mon mari sait 
tout. Figurez-vous, mon père, il y a quelque 
temps , vous souvenez-vous de cette lettre de 
change de Maxime? Eh bien! ce n'était pas la 
première. J'«en avais déjà payé beaucoup. Vers le 
commencement de janvier, monsieur de Trailles 
me paraissait bien chagrin : il ne me disait rien ; 
mais il est si facile de lire dans le cœur des gens 



LE PÈRE GORIOT. 315 

quon aime, un rien suffit ; puis il y a des pressen- 
timents. Enfin il était plus aimant, plus tendre 
que je ne l'avais jamais vu ; j'étais toujours plus 
heureuse. Pauvre Maxime! dans sa pensée, il me 
faisait ses adieux, m'a-t-il dit, il voulait se brûler 
la cervelle. Enfin je l'ai tant tourmenté, tant sup- 
plié, je suis restée deux heures à ses genoux. 11 
m'a dit qu'il devait cent mille francs! Oh! papa , 
cent mille francs, je suis devenue folle. Vous ne 
les aviez pas, j'avais tout dévoré... 

— Non , dit le père Goriot , je n'aurais pas pu 
les faire , à moins d'aller les voler. Mais j'y aurais 
été, Nasie! J'irai. À ce mot lugubrement jeté, 
comme un son du râle d'un mourant, et qui accu- 
sait l'agonie du sentiment paternel réduit à l'im- 
puissance , les deux sœurs firent une pause. Quel 
égoïsme serait resté froid à ce cri de désespoir qui, 
semblable à une pierre lancée dans un gouffre , en 
révélait la profondeur? 

— Je les ai trouvés en disposant de ce qui ne 
m'appartenait pas, mon père, dit la comtesse en 
tondant en larmes. 

Delphine fui émue cl pleura en mettant la tète 
sur le cou de sa sœur. — Tout est donc vrai , lui 
dit-elle. Anastasic baissa la tète, madame de Nu- 
cingen la saisit à plein corps, la baisa tendrement, 
et l'appuyant sur son cœur : — Ici , lu seras tou- 
jours aimée sans être jugée, lui dit-elle. 

— Mésanges, dit Goriot d'une voix faible, pour- 
quoi votre union est-elle due au malheur? 



516 LE PKKE CiOlUOI. 

— Pour sauver la vie de Maxime , enfin pour 
sauver tout mon bonheur, reprit la comtesse en- 
couragée par ces témoignages d'une tendresse 
chaude et palpitante, j'ai porté chez cet usurier 
que vous connaissez , un homme fabriqué par l'en- 
fer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur Gob- 
seck , les diamants de famille auxquelles tient tant 
monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, 
je les ai vendus. Vendus! comprenez-vous? il a 
été sauvé ! Mais , moi , je suis morte. Restaud a 
tout su. 

— Par qui? comment? Que je le tue! cria le 
père Goriot. 

— Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y 
suis allée. « Anastasie, m'a-t-il dit d'une voix... 
(oh ! sa voix a suffi , j'ai tout deviné), où sont vos 
diamants? » Chez moi. « Non, m'a-t-il dit en me 
regardant, ils sont là, sur ma commode. » Et il 
m'a montré l'écrin qu'il avait couvert de son mou- 
choir. « Vous savez d'où ils viennent ? » m'a-t-il 
dit. Je suis tombée à ses genoux, j'ai pleuré, je 
lui ai demandé de quelle mort il voulait me voir 
mourir. 

— Tu as dit cela , s'écria le père Goriot. Par le 
sacré nom de Dieu, celui qui vous fera mal à l'une 
ou à l'autre, tant que je serai vivant , peut être sûr 
que je le brûlerai à petit feu ! Oui , je le déchique- 
terai comme... Le père Goriot se lut, les mois ex- 
piraient dans sa gorge. 



LE l'ERE COR lOi. 317 

— Enlin, ma chère, il m'a demandé quelque 
chose de plus difficile à faire que de mourir. Le 
ciel préserve toute femme d'entendre ce que j'ai 
entendu ! 

— J'assassinerai cet homme, dit le père Goriot 
tranquillement. Mais il n'a qu'une vie, et il m'en doit 
deux. Enfin, quoi? reprit-il en regardant Anasta- 
sie. 

— Eh bien, dit la comtesse en continuant , après 
une pause il m'a regardée : « Anastasie, m'a-t-ildit, 
j'ensevelis tout dans le silence : nous resterons en- 
semble , parce que nous avons des enfants. Je ne 
tuerai pas monsieur de Trailles , parce qu'en duel 
je pourrais le manquer, et que pour m'en défaire 
autrement je pourrais me heurter contre la justice 
humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait désho- 
norer les enfants. Mais pour ne voir périr ni vos 
enfants, ni leur père, ni moi, je vous impose deux 
conditions. Répondez : Ai-je un enfant à moi? * 
J'ai dit oui. « Lequel? » a-t-il demandé. Ernest, 
notre aîné. « Bien, a-t-il dît. Maintenant, jurez- 
moi de m'obéir désormais sur un seul point. » J'ai 
juré. « Vous signerez la vente de nos biens quand 
je vous le demanderai. » 

— Ne signe pas, cria le père Goriot. Ne signe 
jamais cela. Ah! ah! monsieur de Restaud, vous 
ne savez pas ee que e'esl que de rendre une femme 
heureuse, elle va chercher le bonheur la où il esl . 
et vous la punissez de votre niaise impuissance?... 
le suis là, moi! halle-là ! il me trouvera dans sa 

27. 



518 LE PË11E GORIOT. 

route. Nasie, sois en repos. Ah, il tient à son héri- 
tier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, 
sacré tonnerre, est mon petit-fils. Je puis bien le 
voir, ce marmot? Je le mets dans mon village, j'en 
aurai soin , sois bien tranquille ! Je le ferai capi- 
tuler, ce monstre-là ! en lui disant : A nous deux ! 
Si tu veux avoir ton fils, rends à ma fille son bien , 
et laisse-là se conduire à sa guise. 

— Mon père ! 

— Oui , ton père ! Ah ! je suis un vrai père î Que 
ce drôle de grand seigneur ne maltraite pas mes 
filles ! Tonnerre ! je ne sais pas ce que j'ai dans les 
veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais dévo- 
rer ces deux hommes. mes enfants! voilà donc 
votre vie! Mais c'est ma mort. Que deviendrez- 
vous donc quand je ne serai plus là? Les pères de- 
vraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu! 
comme ton inonde est mal arrangé ! Et tu as un fils 
cependant , à ce qu'on nous dit ! Tu devrais nous 
empêcher de souffrir dans nos enfants. Mes chers 
anges , quoi ! ce n'est qu'à vos douleurs que je dois 
votre présence. Vous ne me faites connaître que 
vos larmes. Eh bien ! oui, vous m'aimez , je le vois ! 
Venez, venez vous plaindre ici ! mon cœur est grand, 
il peut tout recevoir. Oui, vous aurez beau le per- 
cer, les lambeaux feront encore des cœurs de père ! 
Je voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous. 
Ah ! quand vous étiez petites , vous étiez bien heu- 
reuses... 

— Nous n'avons eu que ce temps-là de bon, dit 



LE PÈRE GORIOT. 319 

Delphine. Où sont les moments où nous dégringo- 
lions du haut des sacs dans le grand grenier. 

— Mon père î ce n'est pas tout, dit Anastasie à 
l'oreille de Goriot qui fit un bon. Les diamants n'ont 
pas été vendus cent mille francs. Maxime est pour- 
suivi. Nous n'avons plus que douze mille francs à 
payer. 11 m'a promis d'être sage, de ne plus jouer. 
Il ne me reste plus au monde que son amour, et je 
l'ai payé trop cher pour ne pas mourir s'il m'échap- 
pait. Je lui ai sacrifié fortune , honneur, repos, en- 
fants. Oh ! faites qu'au moins Maxime soit libre , 
honoré; qu'il puisse demeurer dans le monde où il 
saura se faire une position. Maintenant il ne me 
doit pas que le bonheur, nous avons des enfants 
qui seraient sans fortune. Tout sera perdu s'il est 
mis à Sainte-Pélagie. 

— Je ne les ai pas , Nasic. Plus, plus rien ! plus 
rien! C'est la fin du monde! Oh! le monde va 
crouler, c'est sûr. Allez-vous-en, sauvez-vous avant ! 
Ah ! j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts, 
les premiers que j'ai eus dans ma vie ! Enfin, je n'ai 
plus que douze cents francs de rentes viagères... 

— Qu'avez-vous donc fait de vos rentes perpé- 
tuelles? 

— Je lésai vendues en me réservant ce petit boni 
de revenu pour mes besoins. 11 me fallait douze 
mille francs pour arranger un appartement à Filitte. 

— Chez loi, Delphine, dit madame de Restaud à 
sa sœur. 



520 LE PÈRE GORIOT. 

— Oh ! qu'est-ce que cela fait, reprit le père Go- 
riot , puisque les douze mille francs sont employés. 

— Je devine, dit la comtesse. Pour monsieur de 
Rastignac! Ah! ma pauvre Delphine, arrête-toi : 
vois où j'en suis. 

— Ma chère, monsieur de Rastignac est un jeune 
homme incapable de ruiner sa maîtresse. 

— Merci, Delphine. Dans la crise où je me trouve, 
j'attendais mieux de toi ; mais tu ne m'as jamais 
aimée. 

— Si, elle t'aime, Nasie, cria le père Goriot , elle 
me le disait tout à l'heure. Nous parlions de toi, elle 
me soutenait que tu étais belle et qu'elle n'était 
que jolie, elle ! 

— Elle! répéta la comtesse, elle est d'un beau 
froid. 

— Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, 
comment t'es-tu comportée envers moi ? Tu m'as re- 
niée , tu m'as fait fermer les portes de toutes les mai- 
sons où je souhaitais aller ; enfin tu n'as jamais man- 
qué la moindre occasion de me causer de la peine î 
El moi, suis-je venue, comme toi, soutirer à ce 
pauvre père, mille francs à mille francs, sa fortune, 
et le réduire dans l'état où il est? Voilà ton ouvrage, 
ma sœur. Moi, j'ai vu mon père tant que j'ai pu, 
je ne l'ai pas mis à la porte, et ne suis pas venue 
lui lécher les mains quand j'avais besoin de lui. Je 
ne savais seulement pas qu'il eut employé ces douze 



LE PÈRE GORIOT. 521 

«aille francs pour moi. J'aide l'ordre, moi! tu le 
sais. D'ailleurs, quand papa m'a fait des cadeaux, je 
ne les ai jamais quêtes. 

— Tu étais plus heureuse que moi : monsieur de 
Marsay était riche, tu en sais quelque chose. Tu as 
toujours été vilaine comme l'or. Adieu , je n'ai ni 
sœur, ni... 

— Tais-toi, Nasie, cria le père Goriot. 

— 11 n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse ré- 
péter ce que le monde ne croit plus; tu es un mons- 
tre, lui dit Delphine. 

— Mes enfants , mes enfants , taisez-vous, ou je 
me tue devant vous. 

— Va, Nasie, je te pardonne! dit madame de 
Nucingen en continuant, tu es malheureuse. Mais 
je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au 
moment où je me sentais capable de tout pour te 
secourir, même d'entrer dans la chambre de mon 
mari , ce que je ne ferais ni pour moi ni pour... 
Ceci est digne de tout ce que tu as commis de ma! 
contre moi depuis neuf ans. 

— Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous ! dit 
le père. Vous êtes deux anges. 

— Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot 
avait prise par le bras et qui secoua L'embrassemenl 
de son père, fcllc a moins de pitié pour moi que 
n'en aurait mon mari. i\e dirait-on pas qu'elle est 
l'image de toutes les vertus? 



522 LE PERE UOIUOT. 

— J'aime encore mieux passer pour devoir de 
l'argent à monsieur de Marsay que d'avouer que 
monsieur de Trailles me coûte plus de deux cent 
mille francs, répondit madame de Nucingen. 

— Delphine ! cria la comtesse en faisant un pas 
vers elle. 

— Je te dis la vérité , quand tu me calomnies , 
répliqua froidement la baronne. 

— Delphine, tu es une... 

Le père Goriot s'élança, retint la comtesse et 
l'empêcha de parler en lui couvrant la bouche avec 
sa main. 

— Mon Dieu ï mon père , à quoi donc avez-vous 
touché ce malin ? lui dit Anastasie. 

— Eh bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre père en 
s'essuyant les mains à son pantalon. Mais je ne sa- 
vais pas que vous viendriez et je déménage. 11 était 
heureux de s'être attiré un reproche qui détournait 
sur lui la colère de sa fille. — Ah ! reprit-il en s'as- 
seyant, vous m'avez fendu le cœur. Je me meurs , 
mes enfants! Le crâne me cuit intérieurement, 
comme s'il avait du feu. Soyez donc gentilles, ai- 
mez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine, 
Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort tou- 
tes les deux. Voyons, Dedel! reprit-il en tournant 
sur la baronne des yeux pleins de larmes, il lui faut 
douze mille francs, cherchons-les. Ne vous regar- 
dez pas comme ça. 11 se mit à genoux devant Del- 



LE PÈRE GORIOT. 325 

phine. — Demande-lui pardon pour ine faire plai- 
sir, lui dit-il à l'oreille, elle est la plus malheureuse, 
voyons? 

— Ma pauvre Nasie , dit Delphine épouvantée de 
la sauvage et folle expression que la douleur impri- 
mait sur le visage de son père , j'ai eu tort , em- 
brasse-moi... 

— Ah î vous me mettez du baume sur le cœur, 
cria le père Goriot. Mais où trouver douze mille 
francs ? Si je me proposais comme remplaçant ? 

— Ah , mon père ! dirent les deux filles en l'en- 
tourant , non, non. 

— Dieu vous récompensera de cette pensée, notre 
vie n'y suffirait point! N'est-ce pas, Nasie? reprit 
Delphine. 

— Et puis , pauvre père , ce serait une _ goût te 
d'eau , fit observer la comtesse. 

— Maison ne peut donc rien faire de son sang? 
cria le vieillard désespéré. Je me voue à celui qui te 
sauvera, Nasie! je tuerai un homme pour lui. Je 
ferai comme Vautrin , j'irai au bagne ! je... Il s'ar- 
rêta comme s'il eût été foudroyé. — Plus rien ! dit- 
il en s'arrachant les cheveux. Si je savais où aller 
pour voler, mais il est encore difficile de trouver 
un vol à faire. El puis il faudrait du monde et du 
temps pour prendre la Banque! Allons, je dois 
mourir, je n'ai plus qu'à mourir. Oui , je ne suis 



524 LE PÈRE GORIOT. 

plus bon à rien , je ne suis plus père ! non. Elle me 
demande , elle a besoin ! et moi, misérable , je n'ai 
rien ! Ah ! tu t'es fait des rentes viagères , vieux 
scélérat ! et tu avais des filles ! Mais tu ne les aimes 
donc pas ? Crève , crève comme un chien que tu es ! 
Oui , je suis au-dessous d'un chien , un chien ne se 
conduirait pas ainsi ! Oh ! ma tête , elle bout ! 

— Mais, papa! crièrent les deux jeunes femmes 
qui l'entouraient pour l'empêcher de se frapper la 
tête contre les murs , soyez donc raisonnable. 

]1 sanglotlait. Eugène épouvanté prit la lettre de 
change souscrite à Vautrin , et dont le timbre com- 
portait une plus forte somme; il en corrigea le 
chiffre, en fit une lettre de change régulière de 
douze mille francs à l'ordre de Goriot et entra. — 

— Voici tout votre argent, madame, dit-il en 
présentant le papier. Je dormais , votre conversa- 
tion m'a réveillé, j'ai pu savoir ainsi ce que je devais 
à monsieur Goriot. En voici le titre que vous pouvez 
négocier , je l'acquitterai fidèlement. 

La comtesse immobile tenait le papier. 

— Delphine , dit-elle pâle et tremblante de co- 
lère, de fureur, de rage, je te pardonnais tout, 
Dieu m'en est témoin , mais ceci ! Gomment , mon- 
sieur était là ! tu le savais ! tu as eu la petitesse de 
te venger en me laissant lui livrer mes secrets , ma 
vie , celle de mes enfants ; ma honte , mon honneur ! 
Va , tu no m'es plus de rien, je te hais , je le ferai 



LE PÈRE GORIOT. 525 

tout le mal possible, je... La colère lui coupa la 
parole , et son gosier se sécha. 

— Mais c'est mon fils , notre enfant , ton frère , 
ton sauveur, criait le père Goriot. Embrasse-le 
donc , Nasie ! Tiens ! moi , je l'embrasse , reprit -il 
en serrant Eugène avec une sorte de fureur. Oh ! 
mon enfant , je serai plus qu'un père pour toi , je 
veux être une famille. Je voudrais être Dieu , je te 
jetterais l'univers aux pieds, Mais baise-le donc, 
Nasie! ce n'est pas un homme, mais un ange, un 
véritable ange ! 

— Laissez-la , mon père , elle est folle en ce mo- 
ment , dit Delphine. 

— Folle! folle! Et toi , qu'es-tu? demanda ma- 
dame de Restaud. 

— Mes enfants , je meurs si vous continuez , cria 
le vieillard en tombant sur son lit comme frappé 
par une balle. — Elles me tuent ! se dit-il. 

La comtesse regarda Eugène , qui restait immo- 
bile , abasourdi par la violence de cette scène : — 
Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du geste, 
de la voix et du regard , sans faire attention à son 
père, dont Delphine défaisait le gilet. 

— Madame, je paierai, et je me tairai, répon- 
dit-il sans attendre la question. 

— Tu as tué notre père, Nasie! dit Delphine en 
montrant le vieillard évanoui à sa sœur, qui se sauva. 

28 



326 LE PÈRE GORIOT. 

— Je lui pardonne bien , dit le bonhomme en 
ouvrant les yeux , sa situation est épouvantable , et 
tournerait une meilleure tête. — Console Nasie , 
sois douce pour elle , promets-le à ton pauvre père, 
qui se meurt , demanda-t-il à Delphine en lui pres- 
sant la main. 

— Mais qu'avez- vous? dit-elle tout effrayée. 

— Rien, rien, répondit le père, ça se passera. 
J'ai quelque chose qui me presse le front , une mi- 
graine. Pauvre Nasie , quel avenir ! 

En ce moment la comtesse rentra , se jeta aux 
genoux de son père : — Pardon ! cria-t-elle. 

— Allons , dit le père Goriot , tu me Tais encore 
plus de mal maintenant. 

— Monsieur , dit la comtesse à Bastignac , les 
yeux baignés de larmes , la douleur m'a rendue in- 
juste. Vous serez un frère pour moi , reprit-elle en 
lui tendant la main. 

— Nasie , lui dit Delphine en la serrant , ma pe- 
tite Nasie , oublions tout. 

— Non , dit-elle , je m'en souviendrai , moi ! 

— Les anges , s'écria le père Goriot , vous m'en- 
levez le rideau que j'avais sur les yeux , votre voix 
me ranime. Embrassez-vous donc encore. — Eh 
bien, Nasie, cette lettre de change te sauvera- 
t-elle? 



LE PÈRE GORIOT. 327 

— Je L'espère-. Dites donc , papa , voulez-vous y 
mettre votre signature ? 

— Tiens, c'est vrai; j'étais bète, moi, d'oublier 
ça. Mais je me suis trouvé mal; Nasie, ne m'en 
veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. 
Non, j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus 
voir ton mari , je le tuerais net. Quant à dénaturer 
tes biens , je serai là. Va , va vite , mon enfant, et 
lais que monsieur Maxime devienne sage. 

Eugène était stupéfait. 

— Cette pauvre Anastasie a toujours été violente, 
dit madame de Nucingen , mais elle a bon cœur. 

— Elle est revenue pour l'endos , dit Eugène à 
l'oreille de Delphine. 

— Vous croyez ? 

— Je voudrais ne pas le croire ! Méfiez-vous 
d'elle , répondit-il en levant les yeux comme pour 
confier à Dieu des pensées qu'il n'osait exprimer. 

— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, 
et mon pauvre père se laisse prendre à ses mines. 

— Comment allez-vous , mon bon père Goriot ? 
demanda Rastignac au vieillard. 

— J'ai envie de dormir , répondit-il. 

Eugène aida Goriot à se coucher. Puis , quand le 



328 LE PÈRE GORIOT. 

bonhomme se fut endormi en tenant la main de 
Delphine, sa fille se relira. 

— Ce soir aux Italiens , dit-elle à Eugène, et tu 
me diras comment il va. Demain , vous déménage- 
rez, monsieur. Voyons votre chambre. — Oh! 
quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous 
étiez plus mal que n'est mon père. Eugène, tu t'es 
bien conduit. Je vous aimerais davantage si c'était 
possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire 
fortune, il ne faut pas jeter comme ça des douze 
mille francs par les fenêtres. Le comte de Trailles 
est joueur. Ma sœur ne veut pas voir ça... Il aurait 
été chercher ses douze mille francs là où il sait per- 
dre ou gagner des monts d'or. 

Un gémissement les fit revenir chez Goriot, qu'ils 
trouvèrent en apparence endormi ; mais quand les 
deux amants approchèrent, ils entendirent ces 
mots: — Elles ne sont pas heureuses ! Qu'il dormît 
ou qu'il veillât, l'accent de cette phrase frappa si 
vivement le cœur de sa fille , qu'elle s'approcha du 
grabat sur lequel gisait son père , et le baisa au 
front. Il ouvrit les yeux en disant : C'est Delphine? 

— Eh bien , comment vas- tu ? demanda- t-elle, 

— Bien , dit-il. Ne sois pas inquiète , je vais sor- 
tir. Allez, allez, mes enfants, soyez heureux. 

Eugène accompagna Delphine jusque chez elle ; 
mais, inquiet de l'état dans lequel il avait laissé 
Goriot, il refusa de dîner avec elle, et revint à la 



LE PÈRE GORIOT. 329 

maison Vauquer. Il y trouva le père Goriol debout 
et prêt à s'attabler. Bianchon s'était mis de ma- 
nière à bien examiner la figure du vermicellier. 
Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour 
juger de la farine avec laquelle il était fait , l'étu- 
diant, ayant observé dans ce mouvement une ab- 
sence totale de ce que l'on pourrait nommer la 
conscience de l'acte , fit un geste sinistre. 

— Viens donc près de moi , monsieur l'interne à 
Cochin , dit Eugène. 

Bianchon , s'y transporta d'autant plus volontiers 
qu'il allait être près du vieux pensionnaire. 

— Qu'a-t-il , demanda Rastignac. 

— A moins que je ne me trompe , il est flambé ! 
11 a dû se passer quelque chose d'extraordinaire en 
lui ; car il me semble être sous le poids d'une apo- 
plexie séreuse imminente. Quoique le bas de la fi- 
gure soit assez calme, les traits supérieurs du visage 
se tirent vers le front malgré lui , vois ! Puis les 
yeux sont dans l'état particulier qui dénote l'invasion 
du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils 
sont pleins d'une poussière fine ? demain matin j'en 
saurai davantage. 

— Y aurait-il quelque remède ? 

— Aucun. Peut-être pourra- t-on retarder sa 
mort si l'on trouve les moyens de déterminer une 
réaction vers les extrémités , vers les jambes ; mais 
si demain soir les symptômes ne cessent pas, le 

28. 



350 LE PEKE GORIOT. 

pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel évé- 
nement la maladie a été causée? il a du recevoir un 
coup violent sous lequel son moral aura succombé. 

— Oui , dit Rastignac en se rappelant que les 
deux filles avaient battu sans relâche sur le cœur de 
leur père. 

— Au moins, se disait Eugène, Delphine aime 
son père , elle ! 

Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques 
précautions afin de ne pas trop alarmer madame 
de Nucingen. 

— N'ayez pas d'inquiétude, répondit-elle aux 
premiers mots que lui dit Eugène, mon père est 
fort. Seulement, ce matin, nous l'avons un peu 
secoué. Nos fortunes sont en question, songez-vous 
à l'étendue de ce malheur? Je ne vivrais pas si 
votre affection ne me rendait pas insensible à ce 
que j'aurais regardé naguère comme des angoisses 
mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule 
crainte, un seul malheur pour moi , c'est de perdre 
l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En 
dehors de ce sentiment tout m'est indifférent , je 
n'aime plus rien au monde. Vous êtes tout pour 
moi. Si je sens le bonheur d'être riche, c'est pour 
mieux vous plaire. Je suis, à ma honte, plus amante 
que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute ma 
vie est en vous. Mon père m'a donné un cœur, mais 
vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me 
blâmer , que m'importe ! si vous , qui n'avez pas le 



LE PÈRE GORIOT. 551 

droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes aux- 
quels me condamne un sentiment irrésistible ? Me 
croyez- vous une fille dénaturée? oh, non, il est 
impossible de ne pas aimer un père aussi bon que 
l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il ne vît enfin 
les suites naturelles de nos déplorables mariages ? 
Pourquoi ne les a-t-il pas empêchés? N'était-ce pas 
à lui de réfléchir pour nous? Aujourd'hui, je le 
sais , il souffre autant que nous ; mais que pouvions- 
nous y faire? Le consoler! nous ne le consolerions 
de rien. Notre résignation lui faisait plus de douleur 
que nos reproches ou nos plaintes ne lui cause- 
raient de mal. Il est des situations dans la vie où 
tout est amertume. 

Eugène resta muet , saisi de tendresse par l'ex- 
pression naïve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes 
sont souvent fausses, ivres de vanité, personnelles, 
coquettes, froides, il est sûr que quand elles aiment 
réellement, elles sacrifient plus de sentiments que 
les autres femmes à leurs passions, elles se gran- 
dissent de toutes leurs petitesses, et deviennent 
sublimes. Puis Eu jène ('tait frappé de l'esprit pro- 
fond et judicieux que la femme déploie pour juger 
les sentiments les plus naturels, quand une affection 
privilégier l'en sépare et la met à distance. Ma- 
dame dcNueingen se choqua du silence (pic gar- 
dait Eugène. 

— À quoi pensez-vous donc? lui demanda-l-elle, 

— J'écoule encore ce que vous m'avez dit. J'aj 



532 LE PÈRE GORIOT. 

cru jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez. 

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle 
éprouva, pour laisser la conversation dans les 
bornes imposées par les convenances. Elle n'avait 
jamais entendu les expressions vibrantes d'un amour 
jeune et sincère ; quelques mots de plus , elle ne se 
serait plus contenue. 

— Eugène , dit-elle en changeant de conversa- 
tion , vous ne savez donc pas ce qui se passe ? Tout 
Paris sera demain chez madame de Beauséant. Les 
Rochegude et le marquis d'Adjuda se sont entendus 
pour ne rien ébruiter ; mais le roi signe demain le 
contrat de mariage, et votre pauvre cousine ne sait 
rien encore. Elle ne pourra pas se dispenser de re- 
cevoir, et le marquis ne sera pas à son bal. On ne 
s'entretient que de cette aventure. 

— Et le monde se rit d'une infamie , et il y 
trempe ! Vous ne savez donc pas que madame de 
Beauséant en mourra. 

— Non , dit Delphine en souriant , vous ne con- 
naissez pas ces sortes de femmes-là. Mais tout Paris 
viendra chez elle, et j'y serai! Je vous dois ce 
bonheur-là pourtant. 

— Mais , dit Bastignac , n'est-ce pas un de ces 
bruits absurdes , comme on en lait tant courir à 
Paris? 

— Nous saurons la vérité demain. 

Eugène ne rentra pas à la maison Vauqucr. Il 






LE PÈRE G0K10T. 335 

ne put se résoudre à ne pas jouir de son nouvel 
appartement. Si , la veille , il avait été forcé de quit- 
ter Delphine, à une heure après minuit, ce fut 
Delphine qui le quitta vers deux heures pour re- 
tourner chez elle. Il dormit le lendemain assez tard, 
attendit vers midi madame de Nucingen , qui vint 
déjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de 
ces jolis bonheurs, qu'il avait presque oublié le père 
Goriot. Ce fut une longue fête pour lui que de 
s'habituer à chacune de ces élégantes choses qui lui 
appartenaient. Madame de Nucingen était là, don- 
nant à tout un nouveau prix. Cependant , vers 
quatre heures, les deux amants pensèrent au père 
Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait 
à venir demeurer dans cette maison. Eugène fit ob- 
server qu'il était nécessaire d'y transporter promp- 
tement le bonhomme, s'il devait être malade, et 
quitta Delphine pour courir à la maison Vauquer. 
Ni le père Goriot ni Bianchon n'étaient à table. 

— Eh bien! lui dit le peintre, le père Goriot est 
éclopé. Bianchon est là-haut près de lui. Le bon- 
homme a vu l'une de ses filles , la comtesse de Res- 
taurama. Puis il a voulu sortir , et sa maladie a em- 
piré. La société va être privée d'un de ses beaux 
ornements. 

Rastignac s'élança vers l'escalier. 

— lié ! monsieur Eugène ! 

— Monsieur Eugène ! madame vous appelle, cria 
Sylvie. 

— Monsieur, lui dit la veuve , monsieur Goriot 



334 LE PÈRE GORIOT. 

et vous, vous deviez sortir le quinze de février. 
Voici trois jours que le quinze est passé , nous 
sommes au dix-huit ; il faudra me payer un mois 
pour vous et pour lui ; mais , si vous voulez garantir 
le père Goriot , votre parole me suffira. 

— Pourquoi? n'avez-vous pas confiance? 

— Confiance ! si le bonhomme n'avait plus sa tête 
et mourait, ses filles ne me donneraient pas un liard, 
et toute sa défroque ne vautpas dix francs. Il a em- 
porté ce matin ses derniers couverts, je ne sais 
pourquoi. 11 s'était mis en jeune homme. Dieu me 
pardonne , je crois qu'il avait du rouge, il ma paru 
rajeuni. 

— Je réponds de tout, dit Eugène en frissonnant 
d'horreur et appréhendant une catastrophe. 

11 monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait 
sur son lit, et Bianchon était auprès de lui. 

— Bonjour, père, lui dit Eugène. 

Le bonhomme lui sourit doucement, et répondit 
en tournant vers lui des yeux glauques :— Comment 
va-t-elle? 

— Bien. Et vous? 

— Pas mal. 

— Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entraînant 
Eugène dans un coin de la chambre. 



LE PÈRE GORIOT. 335 

— Eh bien, lui dit Rastignac. 

— Une peut être sauvé que par un miracle! La 
congestion séreuse a eu lieu ; il a les sinapismes ; 
heureusement il les sent, ils agissent. 

— Peut-on le transporter? 

— Impossible. 11 faut le laisser là, lui éviter tout 
mouvement physique et toute émotion... 

— Mon bon Bianchon, dit Eugène, nous le soi- 
gnerons à nous deux. 

— J'ai déjà fait venir le médecin en chef de mon 
hôpital. 

— Eh bien? 

— 11 prononcera demain soir. Il m'a promis de 
venir après sa journée. Malheureusement ce fichu 
bonhomme a commis ce matin une imprudence sur 
laquelle il ne veut pas s'expliquer. 11 est entêté 
comme une mule. Quand je lui parle, il fait sem- 
blant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me 
répondre; ou bien , s'il a les yeux ouverts, il se met 
à geindre. 11 est sorti vers le matin, il a été à pied 
dans Paris, on ne sait où. 11 a emporté tout ce qu'il 
possédait de vaillant, il a été faire quelque sacré tra- 
fic pour lequel il a outrepassé ses forces ! Une de s<>s 
(il les est venue. 

— La comtesse? dit Eugène. Une grande brune , 
l'œil vif et bien coupé , joli pied, taille souple? 



338 LE PÈRE GORIOT. 

— Oui. 

— Laisse-moi seul un moment avec lui , dit Rasti- 
gnac. Je vais le confesser, il me dira tout , à moi. 

— Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seu- 
lement tâche de ne pas trop l'agiter ; nous avons en- 
core quelque espoir. 

— Sois tranquille. 

— Elles s'amuseront bien demain, dit le père 
Goriot à Eugène quand ils furent seuls. Elles vont 
à un grand bal. 

— Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour 
être si souffrant ce soir qu'il vous faille rester au 
lit? 

— Rien. 

— Ànastasie est venue, demanda Rastignac. 

— Oui, répondit le père Goriot. 

— Eh bien ! ne me cachez rien. Que vous a-t-elle 
encore demandé ? 

— Ah ! reprit-il en rassemblant ses forces pour 
parler, elle était bien malheureuse, allez, mon en- 
fant ! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire des dia- 
mants. Elle avait commandé , pour ce bal, une robe 
lamée qui doit lui aller comme un bijou. Sa coutu- 
rière, une infâme, n'a pas voulu lui faire crédit, et 
sa femme de chambre a payé mille francs en à- 



LE PÈRE GORIOT, 337 

compte sur la toilette. Pauvre Nasie, en êlre venue- 
là î Ça m'a déchiré le cœur. Mais la femme de cham- 
bre, voyant ce Restaud retirer toute sa confiance à 
Nasie, a eu peur de perdre son argent , et s'entend 
avec la couturière pour ne livrer la robe que si les 
mille francs sont rendus. Le bal est demain, la 
robe est prête, Nasie est au désespoir. Elle a voulu 
m'emprunter mes couverts pour les engager. Son 
mari veut qu'elle aille à ce bal pour montrer à tout 
Paris les diamants qu'on prétend vendus par elle. 
Peut-elle dire à ce monstre : « Je dois mille francs, 
payez-les? » Non. J'ai compris ça, moi! Sa sœur 
Delphine ira là dans une toilette superbe : Anasta- 
sie ne doit pas être au-dessous de sa cadette. Et 
puis elle est si noyée de larmes , ma pauvre fille ! 
J'ai été si humilié de n'avoir pas eu douze mille 
francs hier, que j'aurais donné le reste de ma misé- 
rable vie pour racheter ce tort-là. Voyez-vous, j'a- 
vais eu la force de tout supporter ; mais mon der- 
nier manque d'argent m'a crevé le cœur. Oh ! oh ! 
je n'en ai fait ni un ni deux! je me suis rafistolé, 
requinqué ; j'ai vendu pour six cents francs de cou- 
verts et de boucles , puis j'ai engagé , pour un an , 
mon titre de renie viagère contre quatre cents francs 
une fois payés, au papa Gobseck. Bah! je mange- 
rai du pain! ça me suffisait quand j'étais jeune, ça 
peut encore aller. Au moins elle aura une belle soi- 
rée, ma Nasie. Elle sera pimpante. J'ai le billet de 
mille francs là sous mon chevet. Ça me réchauffe 
d'avoir là sous la tête ce qui va faire plaisir à la pau- 
vre Nasie. Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire 
a la porte. A-t-on vu des domestiques ne pas avoir 

29 



538 LE PÈRE GORIOT. 

confiance dans leurs maîtres ! Demain je serai bien, 
Nasie vient à dix heures. Je ne veux pas qu'elles 
me croient malade : elles n'iraient point au bal, elles 
me soigneraient. Nasie m'embrassera demain 
comme son enfant, ses caresses me guériront. En- 
fin, n'aurais-je pas dépensé mille francs chez l'apo- 
thicaire? j'aime mieux les donner à mon Guéris- 
Tout , à ma Nasie. Je la consolerai dans sa misère , 
au moins. Ça m'acquitte du tort de m'être fait du 
viager. Elle est au fond de l'abîme, et moi je ne 
suis plus assez fort pour l'en tirer. Oh ! je vais me 
remettre au commerce. J'irai à Odessa pour y ache- 
ter du grain. Les blés valent là trois fois moins que 
les nôtres ne coûtent. Si l'introduction des céréales 
est défendue en nature , les braves gens qui font les 
lois n'ont pas songé à prohiber les fabrications dont 
les blés sont le principe. Hé, hé !... j'ai trouvé cela, 
moi, ce matin! Il y a de beaux coups à faire dans 
les amidons. 

— Il est fou, se dit Eugène en regardant le vieil- 
lard. Allons, restez en repos, ne parlez pas... 

Eugène descendit pour dîner quand Bianchon 
remonta. Puis tous deux passèrent la nuit à garder 
le malade à tour de rôle, en s'occupant, l'un à lire 
ses livres de médecine, l'autre à écrire à sa mère 
et à ses sœurs. Le lendemain, les symptômes qui 
se déclarèrent chez le malade furent, suivant Bian- 
chon, d'un favorable augure; mais ils exigèrent 
des soins continuels dont les deux étudiants étaient 
seuls capables, et dans le récit desquels il est im- 



LE PÈRE GORIOT. 539 

possible de compromettre la pudibonde phraséolo- 
gie de l'époque. Les sangsues mises sur le corps 
appauvri du bonhomme furent accompagnées de 
cataplasmes, de bains de pieds , de manoeuvres mé- 
dicales pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et 
le dévouement des deux jeunes gens. Madame de 
Restaud ne vint pas, elle envoya chercher sa somme 
par un commissionnaire. 

— Je croyais qu'elle serait venue elle-même. 
Mais ce n'est pas un mal , elle se serait inquiétée , 
dit le père en paraissant heureux de cette circon- 
stance. 

A sept heures du soir, Thérèse vint apporter une 
lettre de Delphine. 

« Que faites-vous donc, mon ami? A peine ai- 
mée, serais-jedéjà négligée? Vous m'avez montré, 
clans ces confidences versées de cœur à cœur, une 
trop belle âme pour n'être pas de ceux qui restent 
toujours fidèles en voyant combien les sentiments ont 
de nuances. Comme vous l'avez dit en écoutant la 
prière de Mosé : « Aux uns c'est une même note, 
aux autres c'est la musique à l'infini ! » Songez que 
je vous attends ce soir pour aller au bal de madame 
de Beatlséant. Décidément le contrat de monsieur 
d'Adjuda a été signé ce matin à La cour, et la pau- 
vre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. Tout 
Paris vase porter chez elle, comme le peuple en- 
combre la Grève quand il doit y avoir une exécu- 
tion. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette 
femme cachera sa douleur, si elle saura bien mou- 



340 LE PÈRE GOBIOT. 

rir ! Je n'irais certes pas, mon ami, si j'avais été 
déjà chez elle; mais elle ne recevra plus sans 
cloute, et tous les efforts que j'ai faits seraient su- 
perflus. Ma situation est bien différente de celle 
des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je 
vous attends. Si vous n'étiez pas près de moi dans 
deux heures , je ne sais si je vous pardonnerais 
cette félonie. » 

Rastignac prit une plume et répondit ainsi : 

« J'attends un médecin pour savoir si votre père 
doit vivre encore. 11 est mourant. J'irai vous porter 
l'arrêt, et j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. 
Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille ten- 
dresses. > 

Le médecin vint à huit heures et demie , et , sans 
donner un avis favorable , il ne pensa pas que la 
mort dût être imminente. Il annonça des mieux et 
des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie 
et la raison du bonhomme. — 11 vaudrait mieux 
qu'il mourût promptement, fut le dernier mot du 
docteur. Eugène confia le père Goriot aux soins 
de Bianchon , et partit pour aller porter à madame 
de Nucingen les tristes nouvelles qui , dans son 
esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient 
suspendre toute joie. 

— Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même, lui 
cria le père Goriot qui paraissait assoupi, mais qui 
se dressa sur son séant au moment où Rastignac 
sortit. 



LE FBfiE go Ri 01 344 

Le jeune homme se présenta navré de douleur à 
Delphine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant 
plus que sa robe de bal à mettre. Mais , semblable 
aux coups de pinceau par lesquels les peintres 
achèvent leurs tableaux, les derniers apprêts vou- 
laient plus de temps que n'en demandait le fond 
même de la toile. 

— Eh quoi, vous n'êtes pas habillé? dit-elle. 

— Mais, madame, votre père.. .. 

— Encore mon père, s' écria-t— elle en Y interrom- 
pant. Mais, vous ne m'apprendrez pas ce que je 
dois à mon père. Je connais mon père depuis long- 
temps! Pas un mot, Eugène. Je ne vous écouterai 
que quand vous aurez fait votre toilette. Thérèse a 
tout préparé chez vous ; ma voiture est prête, pre- 
nez-la i revenez. INous causerons de mon père en 
allant au bal. Il faut partir de bonne heure : si 
nous sommes pris dans la file des voitures , nous 
serons bien heureux de faire notre entrée à onze 
heures. 

— Madame. 

— Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son 
boudoir pour y prendre un collier. 

— Mais, allez donc, monsieur Eugène! vous 
fâcherez madame, dit Thérèse en poussant le jeune 
homme épouvanté de cet élégant parricide. 

Il alla s'habiller en faisant les plus tristes , les 

29. 



542 LE PÈRE GORIOT. 

plus décourageantes réflexions. 11 voyait le monde 
comme un océan de boue dans lequel un homme 
se plongeait jusqu'au cou, s'il y trempait le pied. 
— Il ne s'y commet que des crimes mesquins ! se 
dit-il. Vautrin est plus grand. 11 avait vu les trois 
grandes expressions de la société : l'Obéissance, 
la Lutte et la Révolte; la Famille, le Monde et 
Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L'Obéissance 
était ennuyeuse , la Révolte impossible , et la Lutte 
incertaine. Sa pensée le reporta au sein de sa fa- 
mille. Il se souvint des pures émotions de cette vie 
calme , il se rappela les jours passés au milieu des 
êtres dont il était chéri : en se conformant aux lois 
naturelles du foyer domestique , ces chères créa- 
tures y trouvaient un bonheur plein, continu, sans 
angoisses. Malgré ses bonnes pensées, il ne se 
sentit pas le courage de venir confesser la foi des 
aines pures à Delphine , en lui ordonnant la Vertu 
au nom de l'Amour. Déjà son éducation commen- 
cée avait porté ses fruits. 11 aimait égoïstement 
déjà. Son tact lui avait permis de reconnaître la 
nature du cœur de Delphine. 11 pressentait qu'elle 
était capable de marcher sur le corps de son père 
pour aller au bal , et il n'avait ni la force de jouer 
le rôle d'un raisonneur, ni le courage de lui dé- 
plaire, ni la vertu de la quitter. — Elle ne me par- 
donnerait jamais d'avoir eu raison contre elle dans 
cette circonstance, se dit-il. Puis il commenta les 
paroles des médecins, il se plut à penser que le père 
Goriot n'était pas aussi dangereusement malade 
qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonne- 
ments assassins pour justifier Delphine. Elle no 



LE PÈRE GORIOT. 353 

connaissait pas l'état dans lequel était son père. 
Le bonhomme lui-même la renverrait au bal, si elle 
l' allait voir. Souvent la loi sociale , implacable dans 
sa formule , condamne là où le crime apparent est 
excusé par les innombrables modifications qu'in- 
troduisent au sein des familles la différence des ca- 
ractères, la diversité des intérêts et des situations. 
Eugène voulait se tromper lui-même; il était prêt 
à faire à sa maîtresse le sacrifice de sa conscience, 
car, depuis deux jours , tout était changé dans sa 
vie. La femme y avait jeté ses désordres, elle avait 
fait pâlir la famille , elle avait tout confisqué à son 
profit. Rastignae et Delphine s'étaient rencontrés 
dans les conditions voulues pour éprouver l'un par 
l'autre les plus vives jouissances. Leur passion 
bien préparée avait grandi par ce qui tue le désir : 
en possédant celte femme, Eugène s'aperçut que 
jusqu'alors il ne l'avait que désirée. 11 ne l'aima 
qu'au lendemain du bonheur, car l'amour n'est 
peut-être que la reconnaissance du plaisir. Infâme 
ou sublime , il adorait cette femme pour les vo- 
luptés qu'il lui avait apportées en dot, et pour 
toutes celles qu'il en avait reçues; de même que 
Delphine aimait Kastignac autant .que Tantale au- 
rait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, 
eu étaneher la soif de son gosier desséché. 

— Eh bien ! comment va mon père? lui dit ma- 
dame de JNucingcn quand il fut de retour et en 
costume de bal. 

extrêmement mal, répondit-il , si vous vq 



544 LE PÈRE GORIOT. 

me donner une preuve de votre affection , nous 
courrons le voir. 

— Eh bien, oui , dit-elle, mais après le bal. Mon 
bon Eugène, sois gentil, ne me fais pas de mo- 
rale, viens. 

Ils partirent. Eugène resta silencieux pendant 
une partie du chemin. 

— Qu'avez- vous donc? dit-elle. 

— J'entends le râle de votre père , répondit-il 
avec l'accent de la fâcherie. Et il se mit à raconter 
avec la chaleureuse éloquence du jeune âge la fé" 
roce action à laquelle madame de Restaud avait été 
poussée par la vanité , la crise mortelle que le der- 
nier dévouement du père avait déterminée , et ce 
que coûterait la robe lamée d'Anastasie. Delphine 
pleurait. 

— Je vais être laide, pensa-t-elle. Ses larmes se 
séchèrent. — J'irai garder mon père ; je ne quitte- 
rai pas son chevet , reprit-elle. 

— Ah ! te voilà comme je te voulais , s'écria Ras- 
tignac. 

Les lanternes de cinq cents voitures éclairaient 
les abords de l'hôtel de Beauséant. De chaque côté 
de la porte illuminée piaffait un gendarme. Le 
grand monde affluait si abondamment , et chacun 
mettait tant d'empressement à voir cette grande 
femme au moment de sa chute , que les apparte- 



LE l'ÈftE GORIOT. 5*5 

menls, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel , étaient 
déjà pleins quand madame de Nucingen et Rasti- 
gnac s'y présentèrent. Depuis le moment où toute 
la cour se rua chez la grande Mademoiselle à qui 
Louis XIV arrachait son amant, nul désastre de 
cœur ne fut plus éclatant que ne l'était celui de 
madame de Beauséant. En cette circonstance , la 
dernière fille de la quasi-royale maison de Bourgo- 
gne se montra supérieure à son mal, et domina 
jusqu'à son dernier moment le monde dont elle n'a- 
vait accepté les vanités que pour les faire servir au 
triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de 
Paris animaient ses salons de leurs toilettes et de 
leurs sourires. Les hommes les plus distingués de 
la cour, les ambassadeurs, les ministres, les gens 
illustrés en tout genre, chamarrés de croix, de 
plaques, de cordons multicolores, se pressaient 
autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait réson- 
ner les motifs de sa musique sous les lambris dorés 
de ce palais, désert pour la reine. Madame de 
Beauséant se tenait debout devant son premier sa- 
lon pour recevoir ses prétendus amis. Velue de 
blanc , sans aucun ornement dans ses cheveux 
simplement nattés , elle semblait calme, et n'affi- 
chait ni douleur, ni fierté, ni fausse joie. Personne 
ne pouvait lire dans son âme. Vous eussiez dit d'une 
Niobé de marbre. Son sourire à ses intimes amis 
fut parfois railleur ; mais elle parut à tous sembla- 
ble à elle-même, et se montra si bien ce qu'elle était 
quand le bonheur la parait de ses rayons , que les 
plus insensibles l'admirèrent, comme les jeunes 
Romaines applaudissaient le gladiateur qui savait 



546 LE PÈRE GORIOT. 

sourire en expirant. Le monde semblait s'être paré 
pour faire ses adieux à l'une de ses souveraines. 

— Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit- 
elle à Rastignac. 

— Madame , répondit-il d'une voix émue en pre- 
nant ce mot pour un reproche, .je suis venu pour 
rester le dernier. 

— Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous 
êtes peut-être ici le seul auquel je puisse me fier. 
Mon ami , aimez une femme que vous puissiez ai- 
mer toujours. N'en abandonnez aucune. 

Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un 
canapé, dans le salon où l'on jouait. 

— Allez, lui dit-elle, chez le marquis.; Jacques , 
mon valet de chambre , vous y conduira et vous 
remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma 
correspondance. 11 vous la remettra tout entière , 
j'aime à le croire. Si vous avez mes lettres , mon- 
tez dans ma chambre. On me préviendra. 

Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse 
de Langeais, sa meilleure amie , qui venait aussi. 
Rastignac partit, fit demander le marquis d'Adjuda 
à l'hôtel de Rochegude où il devait passer la soirée, 
et où il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui , 
remit une boîte à l'étudiant, et lui dit : — Elles y sont 
toutes. 11 parut vouloir parler à Eugène, soit pour 
le questionner sur les événements du bal et sur la 
vicomtesse, soit pour lui avouer que déjà peut- 



LE PÈRE GORIOT. 347 

être il était au désespoir de son mariage, comme 
il le fut plus tard ; mais un éclair d'orgueil brilla 
dans ses yeux , et il eut le déplorable courage de 
garder le secret sur ses plus nobles sentiments. — Ne 
lui dites rien de moi , mon cher Eugène. 11 pressa 
la main de Rastignac par un mouvement affectueu- 
sement triste , et lui fit signe de partir. Eugène re- 
vint à l'hôtel de Beauséant , et fut introduit dans la 
chambre de la vicomtesse , où il vit les apprêts d'un 
départ. 11 s'assit auprès du feu , regarda la cassette 
en cèdre , et tomba dans une profonde mélancolie. 
Pour lui , madame de Beauséant avait les propor- 
tions des déesses de l'Iliade. 

— Ah ! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et 
appuyant sa main sur l'épaule de Rastignac. 

Il aperçut sa cousine en pleurs , les yeux levés , 
une main tremblante, l'autre levée. Elle prit tout 
à coup la boîte, la plaça dans le feu et la vit brû- 
ler. — Ils dansent ! ils sont venus tous bien exacte- 
ment, tandis que la mort viendra tard. Chut ! mon 
ami , dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de 
Rastignac, prêt à parler. Je ne verrai plus jamais 
ni Paris ni le monde. À cinq heures du matin, je 
vais partir pour aller înYnsevelir au fond de la 
Normandie. Depuis trois heures après midi , j'ai 
été obligée de faire mes préparatifs, signer des 
actes, voir à des affaires; je ne pouvais envoyer 
personne chez... Elle s'arrêta. — Il était sûr qu'on 
le trouverait chez... Elle s'arrêta encore accablée 
de douleur. En ces moments tout est souffrance, 



348 LE PÈRE GORIOT. 

et certains mots sont impossibles à prononcer. — 
Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir 
pour ce dernier service. Je voudrais vous donner 
un gage de mon amitié. Je penserai souvent à vous, 
qui m'avez paru bon et noble, jeune et candide au 
milieu de ce monde où ces qualités sont si rares. 
Je souhaite que vous songiez quelquefois à moi. 
Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle, 
voici le coffret où je mettais mes gants. Toutes les 
fois que j'en ai pris avant d'aller au bal ou au spec- 
tacle, je me sentais belle, parce que j'étais heu- 
reuse, et je n'y touchais que r>our y laisser quel- 
que pensée gracieuse : il y a beaucoup de moi là- 
dedans, il y a toute une madame de Beauséant 
qui n'est plus. Acceptez-le. J'aurai soin qu'on le 
porte chez vous , rue d'Artois. Madame de Nucin- 
gen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous 
ne nous voyons plus , mon ami , soyez sûr que je 
ferai des vœux pour vous , qui avez été bon pour 
moi. Descendons , je ne veux pas leur laisser croire 
que je pleure. J'ai l'éternité devant moi, j'y serai 
seule , et personne ne m'y demandera compte de 
mes larmes. Encore un regard à cette chambre. 
Elle s'arrêta. Puis, après s'être un moment caché 
les yeux avec sa main, elle se les essuya, les bai- 
gna d'eau fraîche, et prit le bras de l'étudiant. -— 
Marchons! dit-elle. 

Rastignac n'avait pas encore senti d'émotion 
aussi violente que le fut le contact de cette douleur 
si noblement contenue. En rentrant dans le bal, 
Eugène en fit le tour avec madame de Beauséant , 



LE PÈRE GORIOT» 349 

dernière et délicate attention de cette gracieuse 
femme. En entrant dans la galerie où l'on dansait , 
Rastignac fut surpris de rencontrer un de ces 
couples que la réunion de toutes les beautés hu- 
maines rend sublimes à voir. Jamais il n'avait eu 
l'occasion d'admirer de telles perfections. Pour tout 
exprimer en un mot, l'homme était un Antinous 
vivant , et ses manières ne détruisaient pas le charme 
qu'on éprouvait à le regarder. La femme était une 
fée ; elle enchantait le regard, elle fascinait l'âme, 
irritait les sens les plus froids. La toilette s'harmo- 
niait chez l'un et chez l'autre avec la beauté. Tout 
le monde les contemplait avec plaisir et enviait le 
bonheur qui éclatait dans l'accord de leurs yeux et 
de leurs mouvements. 

— Mon Dieu , quelle est cette femme? dit Ras- 
tignac. 

— Oh ! la plus incontestablement belle, répondit 
la vicomtesse. C'est lady Brandon; elle est aussi cé- 
lèbre par son bonheur que par sa beauté. Elle a tout 
sacrifié à ce jeune homme. Ils ont , dit-on , des en- 
fants. Mais le malheur plane toujours sur eux. On 
dit que lord Brandon a juré de tirer une effroyable 
vengeance de sa femme et de cet amant. Ils sont 
heureux , mais ils tremblent sans cesse. 

— Et lui? 

— Comment! vous ne connaissez pas le beau co- 
lonel Franchessini ? 

— Celui qui s'est battu... 

30 



550 LE PÈRE GORIOT. 

— Il y a trois jours, oui. 11 avait été provoqué 
par le fils d'un banquier : il ne voulait que le bles- 
ser, mais par malheur il l'a tué. 

— Oh! 

— Qu'avez-vous donc ? vous frissonnez , dit la 
vicomtesse. 

— Je n'ai rien , répondit Rastignac. 

Une sueur froide lui coulait dans le dos. Vautrin 
lui apparaissait avec sa figure de bronze. Le héros 
du bagne donnant la main au héros du bal changeait 
pour lui l'aspect de la société. Bientôt il aperçut 
les deux sœurs , madame de Restaud et madame de 
Nucingen. La comtesse était magnifique avec tous 
ses diamants étalés , qui , pour elle , étaient brûlants 
sans doute: elle les portait pour la dernière fois. 
Quelque puissants que fussent son orgueil et son 
amour, elle ne soutenait pas bien les regards de 
son mari. Ce spectacle n'était pas de nature à ren- 
dre les pensées de Rastignac moins tristes. S'il avait 
revu Vautrin dans le colonel italien , il revit alors, 
sous les diamants des deux sœurs, le grabat sur 
lequel gisait le père Goriot. Son attitude mélanco- 
lique ayant trompé la vicomtesse , elle lui retira son 
bras. 

— Allez ! je ne veux pas vous coûter un plaisir , 
dit-elle. 

Eugène fut bientôt réclamé par Delphine , heu- 
reuse de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de 



LE PÈRE GORIOT. 351 

niettre aux pieds de l'étudiant les hommages qu'elle 
recueillait dans ce monde, où elle espérait être 
adoptée. 

— Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle. 

— Elle a, dit Rastignac, escompté jusqu'à la 
mort de son père. 

Vers quatre heures du malin , la foule des salons 
commençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se 
fit plus entendre. La duchesse de Langeais etRasti- 
gnac se trouvèrent seuls dans le grand salon. La 
vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'étudiant, 
y vint , après avoir dit adieu à monsieur de Beau- 
séant, qui s'alla coucher , en lui répétant : — Vous 
avez tort, ma chère, d'aller vous enfermer à votre 
âge! Restez donc avec nous. 

En voyant la duchesse , madame de Beauséant 
ne put retenir une exclamation. 

— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de 
Langeais. Vous parlez pour ne plus revenir; mais 
vous ne partirez pas sans m' avoir entendue et sans 
que nous nous soyons comprises. Elle prit son amie 
par le bras , l'emmena dans le salon voisin , et là , 
la regardant avec des larmes dans les yeux , elle la 
serra dans ses bras et la baisa sur les joues. — Je 
ne veux pas vous quitter froidement , ma chère, ce 
serait un remords trop lourd. Vous pouvez compter 
sur moi comme sur vous-même. Vous avez été 
grande ce soir ; je me suis sentie digne de vous , et 
veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous. 



332 LE PÈKE GORIOT. 

je n'ai pas toujours été bien ; pardonnez-moi , nia 
chère : je désavoue tout ce qui a pu vous blesser, 
je voudrais reprendre mes paroles. Une même dou- 
leur a réuni nos âmes , et je ne sais qui de nous 
sera la plus malheureuse. Monsieur de Montriveau 
n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a 
vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera ja- 
mais ! Moi , je tente un dernier effort. Si j'échoue , 
j'irai dans un couvent ! Où allez-vous, vous? 

— En Normandie, à Courcelles, aimer, prier, 
jusqu'au jour où Dieu me retirera de ce monde. 

— Venez , monsieur de Rastignac , dit la vicom- 
tesse d'une voix émue, en pensant que ce jeune 
homme attendait. L'étudiant plia le genou , prit la 
main de sa cousine et la baisa. — Antoinette , adieu î 
reprit madame de Beauséant, soyez heureuse. — 
Quant à vous, vous l'êtes, vous êtes jeune, vous 
pouvez croire à quelque chose , dit-elle à l'étudiant. 
À mon départ de ce monde, j'aurai eu, comme 
quelques mourants privilégiés , de religieuses , de 
sincères émotions autour de moi ! 

Rastignac s'en alla vers cinq heures , après avoir 
vu madame de Beauséant dans sa berline de voyage, 
après avoir reçu son dernier adieu mouillé de lar- 
mes qui prouvaient que les personnes les plus éle- 
vées ne sont pas mises hors de la loi du cœur et ne 
vivent pas sans chagrins, comme quelques courti- 
sans du peuple voudraient le lui faire croire. Eu- 
gène revint à pied vers la maison Vauquer , par un 
temps humide et froid. Son éducation s'achevait. 



LE PÈRE GORIOT. 535 

— i\ous ne sauverons pas le pauvre père Goriot , 
lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son 
voisin. 

— Mon ami , lui dit Eugène après avoir regardé 
le vieillard endormi , va , poursuis la destinée mo- 
deste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi , je suis 
en enfer , et il faut que j'y reste. Quelque mal que 
Ton te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Ju- 
vénal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or 
et de pierreries. 

Le lendemain , Rastignac fut éveillé sur les deux, 
heures après midi par Bianchon, qui, forcé de sor- 
tir, le pria de garder le père Goriot, dont l'état avait 
fort empiré pendant la matinée. 

— Le bonhomme n'a pas deux, jours , n'a peut- 
être pas six heures à vivre , dit l'élève en médecine, 
et cependant nous ne pouvons pas cesser de com- 
battre le mal. 11 va falloir lui donner des soins coû- 
teux. Nous serons bien ses garde-malades ; mais je 
n'ai pas le sou, moi. J'ai retourné ses poches, 
fouillé ses armoires : zéro au quotient! Je l'ai ques- 
tionné dans un moment où il avait sa tête , il m'a 
dit ne pas avoir un liard à lui. Qu'as-tu, toi? 

— 11 me reste vingt francs, répondit Rastignac; 
mais j'irai les jouer , je gagnerai. 

— Si tu perds ? 

— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à 
«es tilles. 

so. 



354 LE PÈRE GORIOT. 

— Et s'ils ne t'en donnent pas ? reprit Bianehon. 
Le plus pressé dans ce moment n'est pas de trouver 
de l'argent : il faut envelopper le bonhomme d'un 
sinapisme bouillant depuis les pieds jusqu'à la 
moitié des cuisses. S'il crie, il y aura de la res- 
source. Tu sais comment cela s'arrange? D'ailleurs, 
Christophe t'aidera. Moi , je passerai chez l'apothi- 
caire répondre de tous les médicaments que nous y 
prendrons. Il est malheureux que le pauvre homme 
n'ait pas été transportable à notre hospice , il y au- 
rait été mieux. Allons , viens que je t'installe , et ne 
le quitte pas que je ne sois revenu. 

Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre 
où gisait le vieillard. Eugène fut effrayé du chan- 
gement de cette face convulsée, blanche et pro- 
fondément débile. 

— Eh bien , papa ! lui dit-il en se penchant sur 
le grabat. 

Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le re- 
garda fort attentivement sans le reconnaître. L'étu- 
diant ne soutint pas ce spectacle ; des larmes hu- 
mectèrent ses yeux. 

— Bianehon , ne faudrait-il pas des rideaux aux 
fenêtres ? 

— Non. Les circonstances atmosphériques ne 
l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait 
chaud ou froid. Néanmoins il nous faut du feu 
pour faire les tisanes et préparer bien des choses. 
Je t'enverrai des falourdes qui nous serviront jus- 



LE PÈRE GORIOT. 355 

qu'à ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit , 
j'ai brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre 
homme. 11 faisait humide, l'eau dégouttait des murs. 
A peine ai-je pu sécher la chambre. Christophe l'a 
balayée , c'est vraiment une écurie. J'y ai brûlé du 
genièvre, ça puait trop. 

— Mon Dieu ! dit Rastignac, mais ses filles! 

— Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras 
de ceci , dit l'interne en montrant à Rastignac un 
grand pot blanc. Si tu l'entends se plaindre et que 
le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par 
Christophe pour lui administrer... tu sais. S'il y 
avait, par hasard , une grande exaltation, s'il parlait 
beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de démence, 
laisse-le aller. Ce ne sera pas un mauvais signe. 
Mais envoie Christophe à l'hospice Cochin. Notre 
médecin, mon camarade ou moi, nous viendrions 
lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce malin, 
pendant que tu dormais , une grande consultation 
avec un élève du docteur Gall, avec un médecin en 
chef de l'Hôtel- Dieu et le nôtre. Ces messieurs ont 
cru reconnaître decurieux symptômes, et nous allons 
suivre les progrès de la maladie, afin de nous éclairer 
sur plusieur points scientifiques assez importants.Un 
de ces messieurs prétend que la pression du sérum, si 
elle portait plus sur un organe que sur un autre, 
pourrait développer des faits particuliers. EcoUte-le 
donc bien, au cas où il parlerait, afin de constater à 
quel genre d'idées appartiendraient ses discours : si 
c'est des effets de mémoire, de pénétration, de ju* 



35t> LE i'ÈRE GORIOT. 

gement ; s'il s'occupe de matérialités , ou de senti- 
ments ; s'il calcule, s'il revient sur le passé ; enfin 
sois en état de nous faire un rapport exact. Il est 
possible que l'invasion ait lieu en bloc, il mourra 
imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est 
bien bizarre dans ces sortes de maladies ! Si la 
bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant 
l'occiput du malade, il y a des exemples de phénomè- 
nes singuliers : le cerveau recouvre quelques unes 
de ses facultés, et la mort est plus lente à se décla- 
rer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau, 
prendre des routes dont on ne connaît le cours que 
par l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard 
hébété chez qui l'épanchement a suivi la colonne 
vertébrale ; il souffre horriblement, mais il vit. 

— Se sont-elles bien amusées ? dit le père Goriot, 
qui reconnut Eugène. 

— Oh ! il ne pense qu'à ses filles , dit Bianchon. 
11 m'a dit plus de cent fois cette nuit : Elles dansent ! 
Elle a sa robe. 11 les appelait par leurs noms II me 
faisait pleurer, diable m'emporte, avec ses intonna- 
tions. Delphine! ma petite Delphine! Nasie! Ma 
parole d'honneur, dit l'élève en médecine, c'était à 
fondre en larmes. 

— Delphine, dit le vieillard , elle est là, n'est-ce 
pas ? Je le savais bien. Et ses yeux recouvrèrent une 
activité folle pour regarder les murs et la porte. 

— Je descends dire à Sylvie de préparer les si- 
napismes , cria Bianchon ; le moment est favorable. 



LE PÈRE GORIOT, 557 

Rastignac resta seul près du vieillard, assis au 
pied du lit, les yeux fixes sur cette tête effrayante 
et douloureuse à voir. — Madame de Beauséant 
s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles âmes ne 
peuvent pas rester longtemps en ce monde. Com- 
ment les grands sentiments s'allieraient-ils, en effet, 
à une société mesquine , petite, superficielle? Les 
images de la fête à laquelle il avait assisté se repré- 
sentèrent à son souvenir et contrastèrent avec le 
spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut sou- 
dain. 

— Dis donc, Eugène, je viens devoir notre méde- 
cin en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il 
se manifeste des symptômes de raison, s'il parle, 
couclie-le sur un long sinapisme, de manière à l'en- 
velopper de moutarde depuis la nuque jusqu'à la 
chute des reins, et fais-nous appeler. 

— Cher Bianchon ! dit Eugène. 

— Oh ! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'é- 
lève en médecine avec toute l'ardeur d'un néophyte. 

— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à 
soigner ce pauvre vieillard par affection. 

— Si tu m'avais vu ce matin, tu ne dirais pas cela, 
reprit Bianchon sans s'offenser du propos. Les mé- 
decins qui ont exercé ne voient que la maladie ; moi, 
je vois encore le malade , mon cher garçon. Et il 
s'en alla , laissant Eugène seul avec le vieillard, et 
dans l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à 
se déclarer. 



358 LE PÈRE GORIOT. 

— Ah ! c'est vous, mon cher enfant, dit le père 
Goriot en reconnaissant Eugène. 

— Allez-vous mieux ? demanda l'étudiant en lui 
prenant la main. 

— Oui, j'avais la tète serrée comme dans un étau, 
mais elle se dégage. Avez-vous vu mes filles? Elles 
vont venir bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles 
me sauront malade ; elles m'ont tant soigné rue de 
la Jussienne ! Mon Dieu ! je voudrais que ma cham- 
bre fût propre pour les recevoir. Il y a un jeune 
homme qui m'a brûlé toutes mes mottes. 

— J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous 
monte du bois que ce jeune homme vous envoie. 

— Bon ! mais comment payer le bois, je n'ai pas 
un sou, mon enfant! J'ai tout donné, tout! je suis 
à la charité. La robe lamée était-elle belle au moins ? 
(Ah! je souffre !) Merci , Christophe! Dieu vous 
récompensera, mon garçon; moi, je n'ai plus 
rien. 

— Je te paierai bien, toi et Sylvie ! dit Eugène 
à l'oreille du garçon. 

— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, 
n'est-ce pas, Christophe? Va-s-y encore, je te don- 
nerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas 
bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore 
une fois avant de mourir. Dis-leur cela , mais sans 
trop les effrayer. 

Christophe partit sur un signe de Raslignac. 



LE PERE GORIOT. 559 

— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les con- 
nais. Cette bonne Delphine, si je meurs, quel 
chagrin je lui causerai. Nasie aussi. Je ne voudrais 
pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir ! 
mon bon Eugène , c'est ne plus les voir. Là où l'on 
s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'en- 
fer, c'est d'être sans enfants, et j'ai déjà fait mon 
apprentissage depuis qu'elles sont mariées. Mon 
paradis était rue de la Jussienne ! Dites donc , si je 
vais en paradis , je pourrai revenir sur terre en 
esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces cho- 
ses-là. Sont-elles vraies? Je crois les voir en ce 
moment telles qu'elles étaient rue de la Jussienne. 
Elles descendaient le matin. Bonjour, papa! Je les 
prenais sur mes genoux, je leur faisais mille aga- 
ceries, des niches; elles me caressaient gentiment. 
Nous déjeûnions tous les matins ensemble, nous 
dînions , enfin j'étais père. Je jouissais de mes en- 
fants. Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles 
ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du 
monde , elles m'aimaient bien ! Mon Dieu ! pour- 
quoi ne sont-elles pas toujours restées petites? 
( Oh ! je souffre , la télé me tire. ) Ah ! ah ! pardon , 
mes enfants ! je souffre horriblement, et il faut que 
ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien 
dur au mal. Mon Dieu! si j'avais seulement leurs 
mains dans les miennes, je ne seul irais point mon 
mal. Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe 
est si bête. J'aurais dû y aller moi même. 11 va les 
voir lui. Mais vous avez été hier au bal. Dites-moi 
donc comment elles étaient? Elles ne savaient rien 
de ma maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas 



360 LE PÈRE GORIOT. 

dansé, pauvres petites! Oh! je ne veux plus être 
malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs 
fortunes sont compromises. Et à quels maris sont- 
elles livrées ! Guérissez-moi ! guérissez-moi ! ( Oh ! 
que je souffre! Ah! ah ! ah!) Voyez-vous, il faut me 
guérir, parce qu'il leur faut de l'argent , et je sais 
où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en ai- 
guilles à Odessa. Je suis un malin , je gagnerai des 
millions. (Oh, je souffre trop!) Goriot garda le si- 
lence pendant un moment, en paraissant faire tous 
ses efforts pour rassembler ses forces afin de sup- 
porter la douleur. — Si elles étaient là , je ne me 
plaindrais pas , dit-il. Pourquoi donc me plaindre? 

— Un léger assoupissement survint et dura long- 
temps. Christophe revint. Rastignac, qui croyait 
le père Goriot endormi, laissa le garçon lui rendre 
compte à haute voix de sa mission. 

— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez ma- 
dame la comtesse, à laquelle il m'a été impossible 
de parler; elle était dans de grandes affaires avec 
son mari. Comme j'insistais, monsieur de Restaud 
est venu lui-même , et m'a dit comme ça : Monsieur 
Goriot se meurt! eh bien, c'est ce qu'il a de mieux 
à faire! j'ai besoin de madame de Restaud pour 
terminer des affaires importantes , elle ira quand 
tout sera fini. Il avait l'air en colère ce monsieur- 
là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée dans 
l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, 
et m'a dit : Christophe, dis à mon père que je suis 
en discussion avec mon mari , je ne puis pas le 



LE PÈRE GORIOT. 561 

quitter ; il s'agit de la vie ou de la mort de mes 
enfants; mais aussitôt que tout sera fini, j'irai. 
Quant à madame la baronne, autre histoire! je ne 
l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. Ah ! me 
dit la- femme de chambre , madame est rentrée du 
bal à cinq heures un quart , elle dort ; si je l'éveille 
avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son 
père va plus mal , quand elle me sonnera. Pour 
une mauvaise nouvelle , il est toujours temps de la 
lui dire. J'ai eu beau prier! Ah ouin! J'ai de- 
mandé à parler à monsieur le baron , il était sorti. 

— Aucune de ses filles ne viendrait! s'écria 
Rastignac. Je vais écrire à toutes deux. 

— Aucune! répondit le vieillard en se dressant 
sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, 
elles ne viendront pas! Je le savais. Il faut mourir 
pour savoir ce que c'est que des enfants! Ah ! mon 
ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants! 
Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. 
Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en 
chassent. Non , elles ne viendront pas ! Je sais cela 
depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je 
n'osais pas y croire. 

Une larme roula dans chacun de ses yeux , sur la 
bordure rouge, sans en tomber. 

— Ah! si j'étais riche, si j'avais gardé ma for- 
tune, si je ne la leur avais pas donnée, elles se- 
raient là, elles me lécheraient les joues de leurs 
baisers ! je demeurerais dans un hôtel , j'aurais de 

51 



562 LE PÈRE GORIOT. 

belles chambres, des domestiques, du feu à moi; 
et elles seraient tout en larmes , avec leurs maris , 
leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien! L'ar- 
gent donne tout , même des filles. Oh ! mon argent ! 
où est-il ? Si j'avais des trésors à laisser, elles me 
panseraient, elles me soigneraient; je les enten- 
drais, je les verrais. Ah! mon cher enfant, mon 
seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma mi- 
sère ! Au moins quand un malheureux est aimé , il 
est bien sûr qu'on l'aime. Non, je voudrais être 
riche, je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont 
toutes les deux des cœurs de roche. J'avais trop 
d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour 
moi ! Un père doit être toujours riche, il doit tenir 
ses enfants en bride comme des chevaux sournois. 
Et j'étais à genoux devant elles. Les misérables! 
elles couronnent dignement leur conduite envers 
moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles 
étaient aux petits soins pour moi dans les premiers 
temps de leur mariage! (Oh! je souffre un cruel 
martyre ! ) Je venais de leiîr donner à chacune près 
de huit cent mille francs ; elles ne pouvaient pas , 
ni leurs maris non plus, être rudes avec moi. L'on 
me recevait : « Mon bon père, par-ci, mon cher 
père , par-là. » Mon couvert était toujours mis chez 
elles. Enfin je dînais avec leurs maris qui me trai- 
taient avec considération. J'avais l'air d'avoir encore 
quelque chose. Pourquoi ça? je n'avais rien dit de 
mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille 
francs à ses filles était un homme à soigner. Et 
l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon 
argent! Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela, 



LE PÈRE GORIOT. 365 

moi ! L'on me menait en voiture au spectacle , et 
je restais comme je voulais aux soirées. Enfin elles 
se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur 
père. J'ai encore ma finesse, allez , et rien ne m'est 
échappé. Tout a été à son adresse et m'a percé le 
cœur. Je voyais bien que c'était des frimes; mais le 
mal était sans remède! Je n'étais pas chez elles aussi à 
l'aise qu'àla table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi 
quand quelques-uns de ces gens du monde deman- 
daient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que 
ce monsieur-là? — C'est le père aux écus, il est ri- 
che. — Ah , diable ! disait-on , et l'on me regar- 
dait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gê- 
nais quelquefois un peu, je rachetais bien mes 
défauts! D'ailleurs, qui donc est parfait? ma tête 
est une plaie. Je souffre en ce moment ce qu'il faut 
souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eugène. 
Eh bien ! ce n'est rien en comparaison de la douleur 
que m'a causée le premier regard par lequel Anas- 
tasie m'a fait comprendre que je venais de dire une 
bèlise qui l'humiliait ! Son regard m'a ouvert 
toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais 
ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur 
terre. Le lendemain je suis allé chez Delphine pour 
me consoler , et voilà que j'y fais une bèlise qui 
me l'a mise en colère. J'ensuis devenu comme fou. 
J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je de- 
vais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de 
leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes fil- 
les. O mon Dieu! puisque tu connais les misères , 
les souffrances que j'ai endurées, puisque tu as 
compté les coups de poignard que j'ai reçus , dans 



564 LE PÈRE GORIOT. 

ce temps qui m'a vieilli, changé, tué, blanchi, 
pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui? J'ai 
bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont 
bien vengées de mon affection , elles m'ont tenaillé 
comme des bourreaux. Eh bien, les pères sont si 
bêtes ! je les aimais tant, que j'y suis retourné comme 
un joueur au jeu ; carmes filles, c'était mon vice 
à moi ! elles étaient mes maîtresses ! enfin tout ! Elles 
avaient toutes les deux besoin de quelque chose, 
de parures ; les femmes de chambre me l'ont dit, 
et je les ai données pour être bien reçu ! Mais elles 
m'ont fait tout de même quelques petites leçons 
sur ma manière d'être dans le monde. Oh ! elles 
n'ont pas attendu le lendemain ! Elles commençaient 
à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien 
élever ses enfants! A mon âge je ne pouvais pour- 
tant pas aller à l'école. ( Je souffre horriblement, 
mon Dieu ! les médecins ! les médecins ! Si l'on 
m'ouvrait la tête, je souffrirais moins. ) Mes filles, 
mes filles, Anastasie, Delphine! je veux les voir! 
Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force! 
la justice est pour moi, tout est pour moi, la na- 
ture, le code civil. Je proteste! La patrie périra si 
les pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La 
société, le monde roulent sur la paternité, tout 
croule si les enfants n'aiment pas leurs pères. Oh! 
les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me 
diront, pourvu que j'entende leur voix! ça calmera 
mes douleurs ! Delphine , surtout. Mais dites-leur, 
quand elles seront là , de ne pas me regarder 
froidement, comme elles font. Ah! mon bon ami, 
monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est 



LE PÈRE GORIOT. 565 

que de trouver For du regard changé tout à coup 
en plomb indifférent. Depuis le jour où leurs yeux 
n'ont plus rayonné sur moi , j'ai toujours été en 
hiver ici ! je n'ai plus eu que des chagrins à dévo- 
rer ! Et je les ai dévorés ! J'ai vécu pour être hu- 
milié, insulté, Je les aime tant, que j'avalais tous 
les affronts par lesquels elles me vendaient une 
pauvre petite jouissance honteuse. Un père se ca- 
cher pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie , 
elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui ! 
J'ai soif, j'ai faim, le cœur me brûle, elles ne vien- 
dront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs , je 
le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que c'est 
que de marcher sur le cadavre de son père! II y a 
un Dieu dans les cieux, il nous venge malgré nous, 
nous autres pères... Oh! elles viendront! Venez, 
mes chéries , venez encore me baiser , un der- 
nier baiser, le viatique de votre père, qui priera 
Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de 
bonnes filles, qui plaidera pour vous! Après tout, 
vous êtes innocentes! Elles sont innocentes, mon 
ami! Dites-le bien à tout le inonde, qu'on ne les 
inquiète pas à mon sujet! Tout est de ma faute, je 
les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, 
moi. Cane regarde personne, ni la justice humaine, 
ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les con- 
damnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, 
j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me se- 
rais avili pour elles! Que voulez-vous? le plus beau 
naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la 
corruption de relie facilité paternelle. Je suis un 
misérable! je suis justement puni. Moi seul ai causé 

51. 



360 LE PÈRE GORIOT. 

les désordres de mes filles! je les ai gâtées. Elles 
veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient 
autrefois du bonbon! Je leur ai toujours permis de 
satisfaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze 
ans elles avaient voiture! Rien ne leur a résisté. 
Moi seul suis coupable.... mais coupable par amour. 
Leur voix m'ouvrait le cœur! Je les entends, elles 
viennent. Oh, oui! elles viendront. La loi veut qu'on 
vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. 
Puis... ça ne coûtera qu'une course. Je la paierai! 
Écrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser! Pa- 
role d'honneur. J'irai faire des pâtes d'Italie à 
Odessa. Je connais la manière! Il y a, dans mon 
projet, desmillions à gagner. Personne n'y a pensé. 
Ça ne se gâtera point dans le transport comme le 
blé ou comme la farine. Eh, eh, l'amidon? il y aura 
là des millions! Vous ne mentirez pas! Dites-leur 
des millions, et quand même elles viendraient par 
avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai... 
Je veux mes filles! je les ai faites! elles sont à moi ! 
dit-il, en se dressant sur son séant, en montrant à 
Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient 
épars , et qui menaçait par tout ce qui pouvait ex- 
primer la menace. 

— Allons , lui dit Eugène , recouchez-vous, mon 
bon père Goriot, je vais leur écrire. Aussitôt que 
Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent 
pas. 

— Si elles ne viennent pas? répéta le vieillard en 
sanglottant. Mais je serai mort, mort dans un accès 



LE PÈRE GORIOT. 507 

de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce mo- 
ment, je vois ma vie entière. Je suis dupe! elles ne 
m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! cela est 
clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront 
pas! Plus elles auront tardé, moins elles se décide- 
ront à me faire cette joie! Je les connais! Elles 
n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de 
mes douleurs, de mes besoins , elles ne devineront 
pas plus ma mort ! elles ne sont seulement pas dans 
le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, 
l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à 
tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me 
crever les yeux, je leur aurais dit : — « Crevez-les ! » 
Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères 
sont comme le leur. Il fout toujours se faire valoir. 
Leurs enfants me vengeront ! Mais c'est dans leur 
intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles com- 
promettent leur agonie. Elles commettent tous les 
crimes en Un seul. Mais allez donc, dites-leur donc 
que ne pas venir, c'est un parricide ! Elles en ont as- 
sez commis sans ajouter celui-là. Criez donc comme 
moi : — « Hé, Nasie! hé, Delphine! venez à votre 
père qui a été si bon pour vous et qui souffre ! » 
Rien, personne! Mourrai-je donc comme un chien? 
Voilà ma récompense! l'abandon. Ce sont des infâ- 
mes, des scélérates; je les abomine, je les maudis, 
je me relèverai, la nuit, de mou cercueil pour les 
remaudire, car enfin, mcsajnis, ai-je tort? Elles se 
conduisent bien mal! hein? Qu'esi-ee que je dis? Ne 
m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C'est la 
meilleure des deux.Vousêtes mon fils, Eugène, vous! 
aimez-lasoyez un père pour elle. L'autre est bien mal- 



568 LE PÈRE GORIOT. 

heureuse. Et leurs fortunes ! Ah, mon Dieu ! J'ex- 
pire , je souffre un peu trop ! Coupez-moi la tète, 
laissez-moi seulement le cœur. 

— Christophe , allez chercher Bianchon ! cria 
Eugène épouvanté du caractère que prenaient les 
plaintes et les cris du vieillard , et ramenez-moi un 
cabriolet. 

— Je vais aller chercher vos filles , mon bon 
père Goriot , je vous les ramènerai. 

— De force! de force! Demandez la garde, la 
ligne , tout ! tout, dit-il en jetant à Eugène un der- 
nier regard où brilla la raison. Dites au gouverne- 
ment, au procureur du roi, qu'on me les amène, je 
le veux ! 

— Mais vous les avez maudites. 

— Qui est-ce qui a dit cela ? répondit le vieillard 
stupéfait. Vous savez bien que je les aime, je îes 
ado... re ! Je suis guéri, si je les vois... Allez, mon 
bon voisin , mon cher enfant , allez , vous êtes bon , 
vous ; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien 
à vous donner que les bénédictions d'un mourant. 
Ah ! je voudrais au moins voir Delphine pour lui 
dire de m'acquiller envers vous. Si l'autre ne peut 
pas , amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne 
l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous 
aime tant qu'elle viendra. A boire , les entrailles me 
brûlent ! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La 
main de mes filles , ça me sauverait , je le sens 



LE PÈRE GORIOT. 360 

Mon Dieu ! qui refera leurs fortunes si je m'en vais? 
Je veux aller à Odessa pour elles, à Odessa, y faire 
des pâtes. 

— Buvez ceci , dit Eugène en soulevant le mori- 
bond et le prenant dans son bras gauche , tandis 
que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane. 

— Vous devez aimer votre père et votre mère , 
vous ! dit le vieillard en serrant de ses mains dé- 
faillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que 
je vais mourir sans les voir , mes filles ! Avoir soif 
toujours, et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu 
depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes 
filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après qu'elles ont 
été mariées. Pères, dites aux chambres de faire 
une loi sur le mariage ! Enfin , ne mariez pas vos 
filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat 
qui gâte tout chez une fille , il souille tout ! Plus de 
mariages ! C'est ce qui nous enlève nos filles , et 
nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites 
une loi sur la mort des pères. C'est épouvantable, 
ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres qui les em- 
pêchent de venir. Tuez-les ! A mort le Restaud, à 
mort l'Alsacien, ce sont mes assassins ! La mort ou 
mes filles ! Ah ! c'est fini, je meurs sans elles ! Elles ! 
Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa 
sort... 

— Mon bon père Goriot , calmez-vous , voyons , 
restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas. 

— Ne pas les voir, voilà l'agonie ! 



370 LE PÈRE GORIOT. 

— Vous allez les voir. 

— Vrai ! cria le vieillard égaré. — Oh ! les voir ! 
je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrais 
heureux. Et bien , oui , je ne demande plus à vivre , 
je n'y tenais plus , mes peines allaient croissant. 
Mais les voir, toucher leurs robes, ah! rien que 
leurs robes , c'est bien peu ; mais que je sente quel- 
que chose d'elles! Faites-moi prendre les cheveux... 
veux... Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il re- 
cevait un coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur 
la couverture comme pour prendre les cheveux de 
ses filles. — Je les bénis, dit-il en faisant un effort, 
bénis. 11 s'affaissa tout à coup. En ce moment Bian- 
chon entra. — J'ai rencontré Christophe, dit-il; il va 
t'amener une voiture. Puis il regarda le malade, lui 
souleva de force les paupières , et les deux étu- 
diants lui virent un œil sans chaleur et terne. — 
11 n'en reviendra pas , dit Bianchon, jene crois pas. 
Il prit le pouls, le tâta, mit la main sur le cœur 
du bonhomme. 

— La machine va toujours ; mais , dans sa posi- 
tion , c'est un malheur , il vaudrait mieux qu'il 
mourût ! 

— Ma foi, oui, dit Bastignac. 

— Qu'as-tu donc ? tu es pâle comme la mort. 

— Mon ami, je viens d'entendre des cris et des 
plaintes. Il y a un Dieu ! Oh oui ! il y a un Dieu , et 
il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre 



LE PÈRE GORIOT. 371 

est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique , 
je fondrais en larmes , mais j'ai le cœur et l'estomac 
horriblement serrés. 

— Dis donc , il va falloir bien des choses ; où 
prendre de l'argent? 

Rastignac tira sa montre. 

— Tiens , mets-la vite en gage. Je ne veux pas 
m'arrêter en route , car j'ai peur de perdre une 
minute, et j'attends Christophe! Je n'ai pas un 
liard, il faudra payer mon cocher au retour. 

Rastignac se précipita dans l'escalier , et partit 
pour aller rue du Helder, chez madame de Res- 
taud. Pendant le chemin , son imagination, frappée 
de l'horrible spectacle dont il avait été témoin, 
échauffa son indignation. Quand il arriva dans l'an- 
tichambre et qu'il demanda madame de Restaud, 
on lui répondit qu'elle n'était pas visible. 

— Mais , dit-il au valet de chambre, je viens de 
la part de son père qui se meurt. 

— Monsieur , nous avons de monsieur le comte 
les ordres les plus sévères... 

— Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans 
quelle circonstance se trouve son beau-père <i 
prévenez-le qu'il faut que je lui parle , à l'instant 
même. 

Eugène attendit pendant longtemps. 



372 LE PÈRE GORIOT. 

— 11 se meurt peut-être en ce moment, pensait-il. 

— Le valet de chambre l'introduisit dans le pre- 
mier salon, où monsieur de Restaud reçut l'étudiant 
debout, sans le faire asseoir , devant une cheminée 
où il n'y avait pas de feu. 

— Monsieur le comte, lui dit Rastignac, mon- 
sieur votre beau-père expire en ce moment dans 
une bouge infâme, sans un liard pour avoir du 
bois ; il est exactement à la mort et demande à voir 
sa tille... 

— Monsieur, lui répondit avec froideur le comte 
de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que 
j'ai fort peu de tendresse pour monsieur Goriot. Il 
a compromis son caractère avec madame de Res- 
taud, il a fait le malheur de ma vie, je vois en lui 
l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, 
tout m'est parfaitement indifférent. Voilà quels 
sont mes sentiments à son égard. Le monde pourra 
me blâmer, je méprise l'opinion. J'ai maintenant 
des choses plus importantes à accomplir qu'à m'oc- 
cuper de ce que penseront de moi des sots ou des 
indifférents. Quant à madame de Restaud , elle est 
hors d'état de sortir. D'ailleurs , je ne veux pas 
qu'elle quitte sa maison. Dites à son père qu'aussitôt 
qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi , envers 
mon enfant , elle ira le voir. Si elle aime son père , 
elle peut être libre dans quelques instants... 

— Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de 
juger de votre conduite , vous êtes le maître de 



LE PÈRE GORIOT. 375 

votre femme ; mais je puis compter sur votre 
loyauté? eh bien! promettez-moi seulement de 
lui dire que son père n'a pas un jour à vivre , et l'a 
déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet ! 

— Dites-le-lui vous-même, répondit monsieur de 
Restaud , frappé des sentiments d'indignation que 
trahissait l'accent d'Eugène. 

Rastignac entra , conduit par le comte , dans le 
salon où se tenait habituellement la comtesse : il la 
trouva noyée de larmes, et plongée dans une bergère 
comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit 
pitié. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur 
son mari de craintifs regards qui annonçaient une 
prostration complète de ses forces écrasées par une 
tyrannie morale et physique. Le comte hocha la 
tète , elle se crut encouragée à parler. 

— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père 
que s'il connaissait la situation dans laquelle je suis, 
il me pardonnerait. 

— Je ne comptais pas sur ce supplice , il est au- 
dessus de mes forces , monsieur, mais je résisterai 
jusqu'au bout, dit-elle à son mari. Je suis mère! 

— Dites à mon père que je suis irréprochable en- 
vers lui, malgré les apparences, crii-t-ellc avec 
désespoir à l'étudiant. 

Eugène salua les deux époux, en devinant l'hor- 
rible crise dans laquelle était la femme, et se retira 

52 



574 LE PÈRE GORIOT. 

stupéfait. Le ton de monsieur de Restaud lui avait 
démontré l'inutilité de sa démarche, et il comprit 
qu'Ànastasie n'était plus libre. 11 courut chez ma- 
dame de Nucingen, et la trouva dans son lit. 

— Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit- 
elle. J'ai pris froid en sortant du bal, j'ai peur d'a- 
voir une fluxion de poitrine, j'attends le médecin..* 

— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit 
Eugène en l'interrompant, il faut vous traîner au- 
près de votre père. Il vous appelle : si vous pouviez 
entendre le plus léger de ses cris, vous ne vous sen- 
tiriez point malade. 

— Eugène , mon père n'est peut-être pas aussi 
malade que vous le dites ; mais je serais au déses- 
poir d'avoir le moindre tort à vos yeux , et je me 
conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il 
mourrait de chagrin si ma maladie devenait mor- 
telle par suite de cette sortie! Eh bien! j'irai, dès 
que mon médecin sera venu. Ah ! pourquoi n'avez- 
vous plus votre montre ? dit-elle en ne voyant plus 
la chaîne. Eugène rougit. — Eugène ! Eugène, si 
vous l'aviez déjà vendue, perdue... Oh! ce serait 
bien mal ! 

L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui 
dit à l'oreille:— Vous le voulez savoir? eh bien, sa- 
chez-le ! Votre père n'a pas de quoi s'acheter le lin- 
ceul dans lequel on le mettra ce soir. Votre montre 
est en gage, je n'avais plus rien. 



LE TÈRE GORIOT. 575 

Delphine sauta tout à coup hors de son lit , cou- 
rut à son secrétaire , y prit sa bourse , la tendit à 
Rastignac. Elle sonna et s'écria : J'y vais, j'y vais, 
Eugène! Laissez-moi m'habiller; mais je serais un 
monstre! Allez, j'arriverai avant vous! — Thérèse, 
cria-t-elle à sa femme de chambre, dites à monsieur 
de Nucingen[de monter me parler à l'instant même, 
et qu'il quitte tout. 

Eugène, heureux de pouvoir annoncer au mori- 
bond la présence d'une de ses fdles, arriva presque 
joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviève. 11 fouilla dans 
la bourse pour pouvoir payer immédiatement son 
cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si 
élégante, contenait soixante-dix francs! Parvenu 
en haut de l'escalier, il trouva le père Goriot main- 
tenu par Bianchon, et opéré par le chirurgien de 
l'hôpital, sous les yeux du médecin. On lui brûlait 
le dos avec des moxas, dernier remède de la science, 
remède inutile. 

— Les sentez- vous ? demandait le médecin. 

Le père Goriot, ayant entrevu L'étudiant, répon- 
dit: — Elles viennent, n'est-ce pas? 

— 11 peut s'en tirer, dil le chirurgien, il parle. 

— Oui, répondit Eugène, Delphine me suit. 

— Allons! dit Bianchon , il parlait de ses tilles, 
après lesquelles il cric comme un homme sur le pal 
crie, dit-on , après l'eau . . . 



376 LE PÈRE GORIOT. 

— Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a 
plus rien à faire, on ne le sauvera pas. 

Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant 
à plat sur son grabat infect. 

— Il faudrait cependant le changer, dit le méde- 
cin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter 
en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, 
dit-il à l'étudiant. S'il se plaignait encore, mettez- 
lui de l'opium sur le diaphragme. 

Le chirurgien et le médecin sortirent. 

— Allons , Eugène , du courage , mon fils ! dit 
Bianchon à Rastignac quand ils furent seuls, il s'a- 
git de lui mettre une chemise blanche et de changer 
son lit. Va dire à Sylvie de monter des draps et de 
venir nous aider. 

Eugène descendit , et trouva madame Vauquer 
occupée à mettre le couvert avec Syivie. Aux pre- 
miers mors que lui dit Rastignac, la veuve vint à lui, 
en prenant l'air aigrement doucereux d'une mar- 
chande soupçonneuse qui ne voudrait ni perdre son 
argent, ni fâcher le consommateur. 

— Mon cher monsieur Eugène , répondit-elle, 
vous savez tout comme moi que le père Goriot n'a 
plus le sou. Donner des draps à un homme en train 
de tortiller de l'œil, c'est les perdre , d'autant qu'il 
faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Ainsi, 
vous me devez déjà cent quarante-quatre francs , 



LE l'ÈRE GORIOT. 577 

mettez quarante francs de draps, et quelques autres 
petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, 
tout cela fait au moins deux cents francs , qu'une 
pauvre veuve comme moi n'est pas en état de per- 
dre. Dame ! soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien 
assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est 
logé chez moi. J'aurais donné dix écus pour que ce 
bonhomme-là fût parti ces jours-ci, comme vous le 
disiez. Ça frappe mes pensionnaires. Pour un rien, 
je le ferais porter à l'hôpital. Enfin , mettez-vous à 
ma place. Mon établissement avant tout! c'est ma 
vie, à moi. 

Eugène remonta rapidement chez le père Goriot. 

— Bianchon, l'argent de la montre? 

— 11 est là sur la table, il en reste trois cent soixante 
et quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné 
tout ce que nous devions. La reconnaissance du 
Mont-de-Piété est sous l'argent. 

— Tenez , madame, dit Rastignac après avoir dé- 
gringolé l'escalier avec horreur, soldez nos comp- 
tes! Monsieur Goriot n'a pas longtemps à rester 
chez vous, et moi,.. 

— Oui, il en sortira les pieds en avani , pauvre 
bonhomme, dit-elle en comptant deux cents francs, 
d'un air moitié gai, moitié mélancolique. 

— Finissons, dit Rastignac. 



578 LE TÈRE GORIOT. 

— Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces 
messieurs, là-haut. 

— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame 
Vauquer à l'oreille d'Eugène, voilà deux nuits 
qu'elle veille. 

Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille cou- 
rut à sa cuisinière : — Prends les draps retour- 
nés, numéro sept. Par Dieu, c'est toujours assez 
bon pour un mort ! lui dit-elle à l'oreille. 

Eugène, qui avait déjà monté quelques marches 
de l'escalier, n'entendit pas les paroles calculatrices 
de la vieille hôtesse. 

— Allons , lui dit Bianchon , passons-lui sa che- 
mise ! Tiens-le droit ! 

Eugène se mit à la tête du lit , et soutint le mo- 
ribond auquel Bianchon enleva sa chemise, et le bon- 
homme fit un geste comme pour garder quelque 
chose sur sa poitrine , et poussa des cris plaintifs 
et inarticulés , à la manière des animaux qui ont 
une grande douleur à exprimer. 

— Oh ! oh ! dit Bianchon , il veut une petite 
chaîne de cheveux et un médaillon que nous lui 
avons ôtés tout à l'heure pour lui poser ses moxas. 
Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur 
la cheminée. 

Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des 



LE PÈRE GORIOT. 579 

cheveux blonds cendrés , sans doute ceux de ma- 
dame Goriot. Il lut d'un côté du médaillon : Anas- 
tasie ; et de l'autre : Delphine. Image de son cœur 
qui reposait toujours sur son cœur. Les boucles 
contenues étaient d'une telle finesse qu'elles de- 
vaient avoir été prises pendant la première enfance 
des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa 
poitrine, le vieillard fit un han prolongé qui an- 
nonçait une satisfaction effrayante à voir. C'était 
un des derniers retentissements de sa sensibilité , 
qui semblait se retirer au centre inconnu d'où 
partent et où s'adressent nos sympathies. Son vi- 
sage convulsé prit une expression de joie maladive. 
Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat 
d'une force de sentiment qui survivait à la pensée, 
laissèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le 
moribond qui jeta un cri déplaisir aigu. 

— Nasie! — Filine! dit-il. 
— 11 vit encore, dit Bianchon. 

— A quoi ça lui sert-il? dit Sylvie. 

— A souffrir, répondit Rastignac. 

Après avoir fait à son camarade un signe pour 
lui dire de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour pas- 
ser ses bras sous les jarrets du malade, pendant que 
Rastignac en faisait autant de L'autre coté du lit afin 
de passer les mains sous le dos; Sylvie était là, 
prête à retirer les draps quand le moribond serait 



58*) LE PÈRE GORIOT. 

soulevé, afin de les remplacer par ceux qu'elle appor- 
tait. Trompé sans doute par les larmes, Goriot usa ses 
dernières forces pour étendre les mains, rencontra 
de chaque côté de son lit les têtes des étudiants, les 
saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit 
faiblement : — « Ah ! mes anges ! > Deux mots, deux 
murmures accentués par l'âme qui s'envola sur cette 
parole. 

— Pauvre cher homme , dit Sylvie attendrie de 
cette exclamation où se peignit un sentiment su- 
prême que le plus horrible, le plus involontaire des 
mensonges exaltait une dernière fois. 

Le dernier soupir de ce père devait être un sou- 
pir de joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa 
vie : il se trompait encore. Le père Goriot fut pieu- 
sement replacé sur son grabat. A compter de ce 
moment, sa physionomie garda la douloureuse em- 
preinte du combat qui se livrait entre la mort et la 
vie dans une machine qui n'avait plus cette espèce 
de conscience cérébrale d'où résulte le sentiment 
du plaisir et de la douleur pour l'être humain. Ce 
n'était plus qu'une question de temps pour la des- 
truction. 

— Il va rester ainsi quelques heures > et mourra 
sans que l'on s'en aperçoive ; il ne râlera même pas. 
Le cerveau doit être complètement envahi. 

En ce moment on entendit dans l'escalier un pas 
de jeune femme haletante* 

— Elle arrive trop lard, dit Rastignac. 



LE PÈRE GOLUOT. 58 1 

Ce n'était pas Delphine, mais Thérèse, sa femme 
de chambre. 

— Monsieur Eugène , dit-elle , il s'est élevé 
une scène violente entre monsieur et madame, à 
propos de l'argent que cette pauvre madame de- 
mandait pour son père. Elle s'est évanouie, le mé- 
decin est venu, il a fallu la saigner, elle criait : — Mon 
père se meurt, je veux voir papa! Enfin, des cris à 
fendre l'âme. 

— Assez, Thérèse. Elle viendrait que maintenant 
ce serait superflu, monsieur Goriot n'a plus de con- 
naissance. 

— Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça ! 
dit Thérèse. 

— Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille 
à mon dîner, il est quatre heures et demie, dit Syl- 
vie qui faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec 
madame deRcstaud. 

Ce fut une apparition grave et terrible que celle 
de la comtesse. Elle regarda le lit de inorl, mal 
éclairé par une seule chandelle, et versa des pleins 
en apercevant le masque de son père où palpitaient 
encore les derniers tressaillements de la vie. Bian- 
chon se retira par discrétion. 

— Je ne me suis pas échappée assez tôt, dit la 
comtesse à Rastignac. L'étudiant fit un signe de 
tëtc affirmalif plein de tristesse. Madame de Res- 



582 LE PÈRE GORIOT. 

taud prit la main de son père, la baisa. — Par- 
donnez-moi, mon père! Vous disiez que ma voix 
vous rappellerait de la tombe ; eh bien î revenez 
un moment à la vie pour bénir votre fille repen- 
tante! Entendez-moi. Ceci est affreux! votre bé- 
nédiction est la seule que je puisse recevoir ici-bas 
désormais. Tout le monde me hait! Vous seul 
m'aimez! Mes enfants eux-mêmes me haïront! 
emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous 
soignerai! 11 n'entend plus! je suis folle! Elle 
tomba sur ses genoux, et contempla ee débris avec 
une expression de délire. — Rien ne manque à 
mon malheur ! dit-elle en regardant Eugène. Mon- 
sieur de Trailles est parti, laissant ici des dettes 
énormes, et j'ai su qu'il me trompait ! Mon mari ne 
me pardonnera jamais, et je l'ai laissé le maître de 
ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions. Hélas! 
pour qui ai-je trahi le seul cœur (elle montra son 
père) où j'étais adorée? Je l'ai méconnu, je l'ai re- 
poussé , je lui ai fait mille maux! infâme que je 
suis! 

— Il le savait, dit Rastignac. 

En ce moment, le père Goriot ouvrit les yeux, 
mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui révé- 
lait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible 
à voir que l'œil du mourant. 

— M'entendrait-il ? cria la comtesse. Non, se dit- 
elle en s* asseyant auprès du lit. Madame de Res- 
taud ayant manifesté le désir de garder son père , 



LE PÈRE GORIOT. 385 

Eugène descendit pour prendre un peu de nourri- 
ture. Les pensionnaires étaient déjà réunis. 

— Eli bien , lui dit le peintre , il paraît que nous 
allons avoir un petit mortorama , là-haut ? 

— Charles, lui dit Eugène, il me semble que 
vous devriez plaisanter sur quelque sujet moins 
lugubre. 

— Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit 
le peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bian- 
chon dit que le bonhomme n'a plus sa connais- 
sance? 

— Eh bien ! reprit l'employé au Muséum, il sera 
mort comme il a vécu. 

— Mon père est mort ! cria la comtesse. 

A ce cri terrible , Sylvie , Rastignac et Bianchon 
montèrent , et trouvèrent madame de Rcsiaud éva- 
nouie. Après l'avoir fait revenir à elle , ils la trans- 
portèrent dans le fiacre qui l'attendait. Eugène la 
confia aux soins de Thérèse, lui ordonnant de la 
conduire chez madame de Nucingcn. 

— Oh ! il est bien mort, dit Bianchon en des- 
cendant. 

— Allons, messieurs, à table, dit madame Yau- 
quer , la soupe va se refroidir. 

Los deux étudiants se mirent à côté l'un de 
l'autre, 



584 LE PÈRE GORIOT. 

— Que faut-il faire maintenant? dit Eugène à 
Bianchon. 

— Mais, je lui ai fermé les yeux , et je l'ai con- 
venablement disposé. Quand le médecin de la 
mairie aura constaté le décès que nous irons dé- 
clarer, on le coudra dans un linceul, et on l'en- 
terrera. Que veux-tu qu'il devienne? 

— 11 ne flairera plus son pain comme ça ! dit un 
pensionnaire en imitant la grimace du bonhomme. 

— Sacrebleu, messieurs, dit le répétiteur, lais- 
sez donc le père Goriot, et ne nous en faites plus 
manger. On l'a mis à toute sauce depuis une heure. 
Un des privilèges de la bonne ville de Paris , c'est 
qu'on peut y naître , y vivre , y mourir sans que 
personne fasse attention à vous. Profitons donc des 
avantages de la civilisation. 11 y a trois cents morts 
aujourd'hui , voulez-vous nous apitoyer sur les hé- 
catombes parisiennes? Que le père Goriot soit 
crevé , tant mieux pour lui ! Si vous l'adorez , allez 
le garder, et laissez-nous manger tranquillement, 
nous autres. 

— Oh, oui! dit la veuve, tant mieux pour lui 
qu'il soit mort î 11 paraît que le pauvre homme 
avait bien du désagrément,. sa vie durant. 

Ce fut toute l'oraison funèbre d'un être qui , 
pour Eugène , représentait toute la paternité. Les 



LE PÈRE GORIOT. 585 

quinze" pensionnaires se mirent à causer comme à 
l'ordinaire. Lorsque Eugène et Bianchon eurent 
mangé , le bruit des fourchettes et des cuillers , les 
rires de la conversation , les diverses expressions 
de ces figures gloutonnes et indifférentes , leur in- 
souciance, tout les glaça d'horreur. Ils sortirent 
pour aller chercher un prêtre qui veillât et priât pen- 
dant la nuit près du mort. 11 leur fallut mesurer les 
derniers devoirs à rendre au bonhomme sur le peu 
d'argent dont ils pourraient disposer. Vers neuf 
heures du soir, le corps fut placé sur un fond san- 
glé, entre deux chandelles, dans cette chambre 
nue , et un prêtre vint s'asseoir auprès de lui. Avant 
de se coucher , Rastignac, ayant demandé des ren- 
seignements à l'ecclésiastique sur le prix du service 
à faire et sur celui des convois , écrivit un mot au 
baron de Nucingen et au comte de Restaud en les 
priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pour- 
voir à tous les frais de l'enterrement. Il leur dépêcha 
Christophe , puis il se coucha et s'endormit accablé 
de fatigue. Le lendemain matin Bianchon et Rastignac 
furent obligés d'aller déclarer eux-mêmes le décès, 
qui vers midi fut constaté. Deux heures après au- 
cun des deux gendres n'avait envoyé d'argenl, per- 
sonne ne s'était présenté en leur nom , et Rastignac 
avait été forcé déjà de payer les frais du prêtre, 
Sylvie ayant demandé dix francs pour ensevelir le 
bonhomme et le coudre dans un linceul, Eugène et 
Bianchon calculèrent que si les parents du mort ne 
voulaient se mêler de rien , ils auraient à peine de 
quoi pourvoir aux frais. L'étudiant en médecine se 
chargea donc de mettre lui-même le cadavre dans 

55 



586 LE PÈRE GORIOT. 

une bière de pauvre qu'il fît apporter de son hôpi- 
tal, où il l'eut à meilleur marché. 

— Fais une farceàcesdrôles-là, dit-il à Eugène. 
Va acheter un terrain , pour cinq ans , au Père- 
Lachaise , et commande un service de troisième 
classe à l'église et aux Pompes-Funèbres. Si les 
gendres et les filles se refusent à te rembourser , 
tu feras graver sur la tombe : «Ci-gît monsieur Go- 
riot , père de la comtesse de Pxcstaud et de la ba- 
ronne de Nucingen , enterré aux frais de deux étu- 
diants. » 

Eugène ne suivit le conseil de son ami qu'après 
avoir été infructueusement chez monsieur et ma- 
dame de Nucingen et chez monsieur et madame de 
Restaud. U n'alla pas plus loin que la porte. Chacun 
des concierges avait des ordres sévères. — Mon- 
sieur et madame , dirent-ils , ne reçoivent personne ; 
leur père est mort , et ils sont plongés dans la plus 
vive douleur. Eugène avait assez l'expérience du 
monde parisien pour savoir qu'il ne devait pas in- 
sister. Son cœur se serra étrangement quand il se 
vit dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à Del- 
phine. — Vendez une parure, lui écrivit-il chez le 
concierge, et que votre père soit décemment conduit 
à sa dernière dtmeure. Il cacheta ce mot, et pria le 
concierge du baron de le remettre à Thérèse pour sa 
maîtresse ; mais le concierge le remit au baron de 
Nucingen , qui le jeta dans le feu. Après avoir fait 
toutes ses dispositions, Eugène revint vers trois 
heures à la pension bourgeoise , et ne put retenir 



LE PÈRE GOKIOT. 587 

une larme quand il aperçut à cette porte bâtarde 
la bière à peine couverte d'un drap noir, posée sur 
deux chaises dans cette rue déserte. Un mauvais 
goupillon, auquel personne n'avait encore touché, 
trempait dans un plat de cuivre argenté plein d'eau 
bénite. La porte n'était pas même tendue de noir. 
C'était la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni 
suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, obligé 
d'être à son hôpital , avait écrit un mot à Rastignac 
pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec 
l'église. L'interne lui mandait qu'une messe était 
hors de prix , qu'il fallait se contenter du service 
inoins coûteux des vêpres , et qu'il avait envoyé 
Christophe avec un mot aux Pompes-Funèbres. Au 
moment où Eugène achevait de lire le griffonnage 
de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vau- 
quer le médaillon à cercle d'or où étaient les che- 
veux des deux filles. 

— Comment avez-vous osé prendre ça ? lui dit-il. 

— Pardi ! fallait-il l'enterrer avec? répondit Syl- 
vie , c'est en or. 

— Certes! reprit Eugène avec indignation , qu'il 
emporte au moins avec lui la seule chose qui puisse 
représenter ses deux filles. 

Quand le corbillard vint , Eugène fit remonter la 
bière, la décloua, et plaça religieusement sur la 
poitrine du bonhomme une image qui se rapportait 
à un temps où Delphine et Anastasic étaient jeunes, 
vierges, pures, et ne raisonnaient pas, comme il 



588 LE PÈRE GORIOT. 

l'avait dit clans ses cris d'agonisant. Rastignac et 
Christophe accompagnèrent seuls , avec deux cro- 
que-morts , le char qui menait le pauvre homme à 
Saint-Étienne-du-Mont , église peu distante de la 
rue Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps 
fut présenté à une petite chapelle basse et sombre , 
autour de laquelle l'étudiant chercha vainement les 
deux filles du père Goriot ou leurs maris. Il fut 
seul avec Christophe , qui se croyait obligé de ren- 
dre les derniers devoirs à un homme qui lui avait 
fait gagner quelques bons pourboires. En attendant 
les deux prêtres , l'enfant de chœur et le bedeau, 
Rastignac serra la main de Christophe , sans pou- 
voir prononcer une parole. 

—- Oui , monsieur Eugène , dit Christophe , c'é- 
tait un brave et honnête homme , qui n'a jamais dit 
une parole plus haute que l'autre, qui ne nuisait à 
personne et n'a jamais fait de mal. 

Les deux prêtres , l'enfant de chœur et le bedeau 
vinrent et donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour 
soixante-dix francs dans une époque où la religion 
n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du 
clergé chantèrent un psaume , le Libéra, le Depro- 
fundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait 
qu'une seule voiture de deuil pour un prêtre et un 
enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec 
eux Eugène et Christophe. 

— 11 n'y a point de suite, dit le prêtre, nous 
pourrons aller vite , afin de ne pas nous attarder , il 
est cinq heures et demie. 



LE PÈUE GORIOT. 589 

Cependant , au moment où le corps fut placé dans 
le corbillard , deux voitures armoriées, mais vides, 
celle du comte de Hestaud et celle du baron de Nu- 
cingen , se présentèrent et suivirent le convoi jus- 
qu'au Père-Lachaise. A six heures , le corps du 
père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de 
laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent 
avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière 
due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand 
les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées 
de terre sur la bière pour la cacher , ils se rele- 
vèrent, et l'un d'eux, s' adressant à Rastignac, lui 
demanda leur pourboire. Eugène se fouilla , il n'a- 
vait plus rien , et fut forcé d'emprunter vingt sous 
à Christophe. Ce fait , si léger en lui-même, déter- 
mina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. 
Le jour tombait, il n'y avait plus qu'un crépuscule 
qui agaçait les nerfs ; il regarda la tombe et y en- 
sevelit sa dernière larme de jeune homme, celte 
larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur 
pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles 
tombent, rejaillissent jusque clans les cicux. Il se 
croisa les bras et contempla les nuages. Christophe 
s'en alla. Rastignac, resté seul, fit quelques pas 
vers le haut du cimetière, et vit Paris tortueuse- 
ment couché le long des deux rives de la Seine où 
commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'at- 
tachèrent presque avidement entre la colonne de la 
place Vendôme et le dôme des Invalides, là où 
vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pé- 
nétrer! Il lança sur cette ruche bourdonnante un 
regard qui semblait par avance en pomper le miel, 



590 LE PÈRE GORIOT. 

et dit ce mot grandiose : — A nous deux mainte- 
nant ! 
Puis il revint à pied rue d'Artois , et alla dîner 



thez madame de Nucingen. 



FJN DU PERE GORIOT.