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Full text of "Les juifs en France, en Italie et en Espagne : recherches sur leur état depuis leur dispersion jusqu'a nos jours sous le rapport de la législation, de la littérature et du commerce"

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LES  JUIFS 

EN    FRANCE,    EN    ITALIE 

El 

EN   ESPAGNE 


Paris.  —  Imp.  Wiitersheim,  rue  Montmorency,  8, 


LES  JUIFS 

' EN  FRANCE     ' 

EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE 


RECHERCHES    SUR    LEUR     ETAT 

DEPUIS     LEUR     DISPERSION     J  C  S  Q  L 'A     NOS     JOURS 

SOUS     LE     RAPPORT 

DE   LA  LÉGISLATION,    DE   LA   LITTÉRATURE    ET    DU   COMMERCE 


I.  BEDARRIDE 

AVOCAT  A   LA   COUR   IMPÉRIALE   DE    MONTPELLIER,   ANCIEN    BATONNIER, 
CHEVALIER    DE    LA    LÉGION     d'HONNEUR 


Deuxième   édition,  revue  et   corrigée 


ii 


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PARIS 

MICHEL   LÉVY   FRÈRES,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

RUE   VIVIENNE,   2  BIS 

1  861 

Tous  droits  réservés 


PRÉFACE 


Nous  sommes  encore  trop  voisins  de  l'époque  oii  les  Juifs,  privés 
de  leurs  droits,  étaient  soumis  aux  plus  humiliantes  distinctions, 
pour  que  la  prévention  dont  ils  ont  été  trop  longtemps  victimes 
se  soit  entièrement  effacée.  Grâce  aux  progrès  des  lumières  et  aux 
bienfaits  de  nos  institutions,  ce  reste  d'un  vieux  préjugé  disparaît 
chaque  jour;  la  piété,  plus  éclairée,  apprend  à  regarder  tous  les 
hommes  en  frères;  elle  ne  voit  plus  dans  le  culte  qui  diffère  du 
sien  un  outrage  fait  à  la  Divinité,  et  respectant  ce  que  Dieu  per- 
met, elle  ne  se  persuade  pas  que  la  sagesse  divine,  pour  assurer 
le  salut  d'une  partis  du  genre  humain,  ait  condamné  l'autre  à  une 
réprobation  éternelle. 

C'est  lorsque  les  idées  religieuses  se  sont  ainsi  épurées,  qu'il  est 
possible  d'apprécier  avec  impartialité  ces  nombreuses  accusations 
qui,  pendant  tout  le  cours  du  moyen  âge,  n'ont  pas  cessé  de  pour- 
suivre les  Juifs,  au  milieu  de  tous  les  peuples  et  dans  toutes  les 
parties  du  monde.  Étrange  spectacle  que  celui  de  ces  hommes 
qui,  pour  conserver  le  dépôt  sacré  de  leur  foi,  bravaient  les  per- 
sécutions et  le  martyre;  qui,  ne  pouvant  désarmer  le  fanatisme,  ne 
trouvaient  de  refuge  ni  dans  la  charité  des  prêtres,  ni  dans  la 
justice  des  rois;  qui,  s'efforçant  d'enrichir  leur  pays  par  leur  in- 
dustrie, leurs  connaissances,  leurs  talents,  ne  pouvaient  parvenir 
à  se  faire  considérer  comme  des  hommes;  qui,  demandant  en  vain 
une  patrie,  n'obtenaient  de  leurs  oppresseurs  que  des  massacres,  des 
spoliations,  du  mépris,  jusqu'à  ce  qu'enfin  la  mesure  étant  com- 
blée, leurs  cœurs  avaient  cessé  de  comprendre  toute  idée  du  juste 
et  de  l'injuste:  Véritables  cadavres  vivants  qui  ne  savaient  plus 
que  deux  choses  :  pratiquer  avec  scrupule  leurs  observances  reli- 


2092905 


îi  PRÉFACE. 

gieuses  et  ramasser  de  l'or  pour  assouvir  au  besoin  la  cupidité  de 
leurs  persécuteurs...  Et  l'on  s'étonnerait  qu'au  milieu  de  pareilles 
calamités,  d'aussi  longues  et  aussi  terribles  persécutions,  quel- 
ques-uns de  leurs  docteurs,  oubliant  les  principes  de  charité  que 
la  loi  de  Mo'ise  commande  aussi  bien  que  l'Évangile^  aient  pu 
maudire  les  nations  étrangères  !  Et  l'on  serait  surpris  que  ces  in- 
fortunés, cherchant  en  vain  des  frères,  et  ne  trouvant  que  des  op- 
presseurs, se  soient  repliés  sur  leurs  croyances  religieuses,  se  soient 
isolés  des  autres  hommes,  nourrissant  peut-être  dans  leurs  cœurs 
des  haines  trop  légitimes!...  Une  fois  la  cause  connue,  il  faut  bien 
en  admettre  les  conséquences.  Mais  ces  déplorables  ressentiments, 
qui  sont  loin  d'avoir  été  universels  parm  i  les  Juifs,  leur  foi  reli- 
gieuse ne  les  a  jamais  sanctionnés;  la  charité  envers  tous,  l'oubli 
des  injures  n'ont  jamais  cessé  d'être  des  vertus  prescrites  par  le 
Mosaïsme.  Depuis  que  l'ère  des  persécutions  a  cessé,  l'empresse- 
ment des  .luifs  à  s'affiliera  la  grande  famille  est  venu  protester» 
contre  les  reproches  qu'on  leur  avait  injustement  adressés;  une 
régénération  complète  s'est  opérée;  dès  lors,  le  jugement  qu'on 
était  forcé  de  porter  sur  leur  état  présent  devait  faire  sentir  la  né- 
cessité de  réviser  celui  qu'on  avait  porté  sur  leur  état  passé  (o). 

On  ne  peut  se  dissimuler  qu'une  histoire  complète  des  Juifs  est 
encore  à  faire.  On  a  beaucoup  écrit  sur  les  Juifs  anciens.  Prideaux 
et  le  père  Berruyer  ont  donné  l'histoire  du  peuple  de  Dieu  ;  mais 
ces  auteurs  ont  écrit  sur  les  Juifs  bien  moins  pour  les  Juifs  eux- 
mêmes,  qu'en  vue  de  la  religion  chrétienne  ;  un  ouvrage  récent  a 
ouvert  sur  ce  sujet  une  carrière  nouvelle.  Salvador,  dans  son  His- 
toire des  hutitutions  de  Moïse  et  du  peuple  hébreu  {b),  a  pré- 


(a)  L'Institut  proposa,  en  18-2:^,  de  rechercher  quel  fut»  l'état  des  Juifs  pen- 
dant le  moyen  âge.  Six  mémoires  furent  envoyés  au  concours.  Trois  des  con- 
currents ont  fait,  depuis,  imprimer  leur  travail;  ce  sont  SI.M.  Bail,  Beugnot  et 
Depping.  Ces  divers  écrits  se  distinguent  par  une  sage  tolérance;' les  deux 
derniers,  surtout,  contiennent  de  savantes  recherches;  pour  moi,  qui  mo 
suis  trouvé  parmi  les  concurrents,  je  n'ai  pas  dû  abandonner  un  travail  qui 
m'intéressait  comme  Israélite;  aussi,  je  l'ai  considérablement  augmenté,  et 
sortant  des  limites  posées  par  l'Institut,  j'ai  tùcbé  de  pré.senter  l'état  des  Juifs 
depuis  la  ruine  de  Jérusalem  jusqu'à  nos  jours. 

(b)  5  volumes  in-8o  ;  Ponthieu,  18-28. 


PRÉFACE.  m 

sente  l'état  des  Juifs  anciens  sous  un  jour  plus  vrai  ;  il  a  fait  jus- 
tice d'un  grand  nombre  d'erreurs  que  les  philosophes  du  dernier 
siècle,  en  haine  de  la  religion  chrétienne,  avaient  entassées  contre 
la  loi  de  Moïse. 

Quant  aux  Juifs  modernes,  l'histoire  de  Basnage,  qui  est  à  peu 
près  la  seule,  est  sans  contredit  riche  en  détails,  mais  les  faits  y  sont 
recueillis  le  plus  souvent  sans  critique,  de  longues  dissertations 
encombrent  la  marche  de  ce  livre  et  en  rendent  ainsi  la  lecture  im- 
possible. Les  huit  volumes  de  Basnage  pourraient  rigoureusement 
être  réduits  à  un  seul.  Sans  doute,  il  est  difficile  de  jeter  de  l'intérêt 
sur  une  histoire  où  l'on  ne  rencontre  aucun  de  ces  grands  événe- 
ments qui  captivent  l'imagination;  une  longue  chaîne  de  persécu- 
tions, une  série  de  lois  plus  ou  moins  empreintes  de  fanatisme,  voilà 
le  principal  pivot  sur  lequel  roulent  les  annales  des  Juifs  modernes  ; 
il  est  difficile  dès  lors  d'inspirer  un  intérêt  soutenu,  impossible 
d'éviter  une  nomenclature  fastidieuse  du  persécuteurs  et  de  victimes. 

Notre  siècle  est  cependant  plus  propre  qu'aucun  autre  au  succès 
d'un  pareil  travail  ;  le  progrès  des  lumières  a  fait  justice  des  persé- 
cutions religieuses,  et  si  dans  les  diverses  parties  du  monde  oii  ils 
sont  disséminés,  les  Juifs  n'obtiennent  pas  toujours  une  égale  liberté, 
du  moins,  dans  le  plus  grand  nombre,  leur  émancipation  n'est  plus 
un  problème. 

En  France,  aux  États-Unis,  dans  les  Pays-Bas,  la  Hollande,  il 
n'existe  plus  de  distinction  entre  les  divers  cultes.  Les  États  de 
l'Allemagne  en  maintiennent  encore  quelques-unes  qui  ne  tarde- 
ront pas  à  s'évanouir  devant  les  efforts  persévérants  d'une  généra- 
tion qui  se  montre  digne  au  plus  haut  degré  du  titre  de  citoyen  (a); 
le  progrès  vers  les  idées  de  justice  se  fait  sentir  dans  la  Turquie,  dans 
la  Perse,  l'Egypte  et  dans  tout  l'Orient. 

La  Russie,  la  Pologne  sont  encore  en  arrière  :  cependant  la  ques- 

(a)  Depuis  notre  première  édition  une  ordonnance  de  l'Empereur  d'Autriche 
a  supprimé  une  grande  partie  des  restrictions  qui  frappaient  les  Israélites. 
C'est  un  progrès  que  nous  constatons  avec  bonheur.  La  Prusse  vient  do  dé- 
clarer les  Juifs  admissibles  à  tous  les  emplois.  Les  changements  de  gouverne- 
ment qui  s'opèrent  en  Italie,  en  plaçant  les  Juifs  italiens  sous  la  domination 
de  Victor  Emmanuel,  ont  fait  uaitie  pour  eux  uuo  ère  de  liberté. 


IV  PRÉFACE. 

tion  de  l'émancipation  des  Juifs  y  préoccupe  depuis  longtemps  les 
esprits,  de  grandes  améliorations  ont  eu  lieu  ;  il  n'y  a  qu'un  pas  à  faire 
pour  que  là,  comme  dans  les  autres  parties  de  l'Europe,  les  Juifs 
puissent  rentrer  dans  la  plénitude  de  leurs  droits.  Le  czar,  dont  les 
vues  sont  si  élevées,  qui  poursuit  avec  une  si  louable  persévérance 
l'émancipation  des  serfs,  ne  saurait  maintenir  le  servage  des  Juifs. 
L'Angleterre  vient  de  donner  un  grand  exemple  et  d'offrir  un  fécond 
enseignement. 

Que  d'efforts  n'a-t-on  pas  faits  dans  un  pays  où  les  idées  de  tolé- 
rance et  de  liberté  sont  si  répandues,  pour  empêcher  l'admission  des 
Juifs  au  Parlement  !  Que  de  sophismes  les  nobles  lords  n'ont-ils  pas 
entassés  pour  légitimer  cette  exclusion  !  Ce  n'était  pas  seulement 
l'esprit  de  haine  et  de  fanatisme  qui  était  mis  enjeu  :  il  semblait  que 
c'en  était  fait  du  salut  du  pays  si  un  Juif  acquérait  le  droit  de  con- 
courir à  la  confection  des  lois. 

Ces  principes  rétrogrades  n'ont  pas  obtenu  la  sanction  du  peuple 
anglais.  Les  électeurs  de  la  cité  de  Londres  leur  ont  opposé  la  plus 
noble  résistance.  Déjà  l'on  avait  vu  les  fonctions  de  lord-maire  con- 
fiées par  eux  à  un  Juif  éminent,  l'alderman  Salomons;  l'entrée  au 
Parlement  devait  suivre  de  près  cette  consécration  du  principe  sacré 
de  la  liberté  des  croyances. 

Vainement  une  formule  surannée  de  serment  élevait  devant  l'élu 
de  la  cité  une  barrière  qu'on  croyait  insurmontable;  nous  avons 
vu,  pendant  plusieurs  années,  un  membre  de  cette  maison  Roths- 
child, qui  porte  si  haut  et  si  pur  le  nom  d'Israélite,  attendre  réso- 
lument que  la  barrière  s'abaisse;  et  l'année  1858  a  été  témoin  de 
ce  triomphe  éclatant,  remporté  par  la  raison  humaine  sur  les  restes 
d'un  vieux  préjugé. 

L'élu  de  la  cité,  le  baron  Lionel  de  Rothschild,  a  prêté  le  serment  que 
lui  prescrivait  sa  consience,  et  les  voûtes  du  Parlement  ont  retenti 
de  ces  mots  prononcés  par  un  Juif  :  Que  Jéhova  me  soit  en  aide. 
Rome  offre  encore  un  singulier  contraste.  Lorsque  toutes  les  na- 
tions persécutaient  les  Juifs,  ils  trouvaient  un  refuge  auprès  du  Saint- 
Siège;  aujourd'hui,  que  presque  tous  les  peuples  ont  entendu  la  voix 
de  la  raison,  les  papes  ont  essayé  de  renouveler  les  anciennes  ordon- 


PRÉFACE.  V 

nances  qu  prescrivaient  aux  Juifs  de  se  renfermer  dans  le  ghetto, 
d'entendre  un  sermon  pour  leur  conversion.  Tel  est  l'esprit  rétro- 
grade du  gouvernement  pontifical,  qu'en  plein  xix^  siècle,  un  enfant 
a  pu  être  enlevé  à  ses  parents  juifs,  sous  prétexte  qu'une  nourrice 
catholique  lui  aurait  fait  administrer  le  baptême!... 

L'indignation  générale  qu'a  soulevée  ce  fait,  ressuscité  du  moyen 
âge,  a  pu  apprendre  au  chef  de  l'Église  qu'un  retour  vers  le  passé 
est  désormais  impossible,  et  que  c'est  fausser  la  religion  que  de  la 
mettre  en  désaccord  avec  les  idées  de  justice. 

Lorsque  les  Juifs  se  rétablissent  en  Portugal,  lorsqu'ils  pénètrent 
même  sur  la  terre  classique  de  l'inquisition,  il  est  pénible  de  les 
voir  en  butte  à  des  persécutions  là  oîi  le  fanatisme  a  toujours  exercé 
moins  de  ravages.  Et  quel  pourrait  être  le  but  d'une  aveugle  intolé- 
rance? Quel  serait  le  résultat  des  persécutions  religieuses?  Est-ce 
bien  aujourd'hui  qu'il  doit  être  permis  de  songer  à  mettre  en  pra- 
tique le  Compelle  intrare  ?  On  pourrait  même  se  demander  si 
l'esprit  de  prosélytisme  est  convenable  de  nos  jours,  dût-on  n'em- 
ployer que  des  voies  de  douceur.  Quelques  philanthropes  dont  les  in- 
tentions sont  sans  doute  pures,  paraissent  s'être  abusés  sur  ce  point. 
Dans  divers  pays,  il  existe  des  sociétés  dont  le  but  est  la  conver- 
sion des  Juifs  ;  les  personnes  qui  les  composent  sont  sans  doute 
de  bonne  foi  ;  mais  une  seule  observation  fait  sentir  le  vice  de  sem- 
blables institutions.  Dans  certains  États  ces  sociétés  sont  compo- 
sées de  Catholiques,  dans  d'autres  elles  se  composent  de  Protes- 
tants (a).  Le  Juif  qu'on  voudrait  convertir  ne  pourrait-il  pas  dire 
aux  convertisseurs  chrétiens  :  Avant  de  m'attirer  à  vous,  lâchez  de 
vous  mettre  d'accord  ;  entre  le  Catholicisme  et  le  Protestantisme,  à 
qui  faut-il  donner  la  préférence?  Cette  observation  n'aurait  pas  dû 
échapper  aux  fauteurs  du  prosélytisme  ;  elle  les  aurait  tenus  en  garde 
contre  des  idées  qui  peuvent  séduire  au  premier  abord  ;  mais  des 
philanlhrophes  éclairés  et  de  bonne  foi  ne  sauraient  se  dissimuler 
que  si  une  pareille  institution  n'est  pas  dangereuse  en  leurs  mains, 


(a)  Cooper,  dans  ses  lettres  sur  les  États-Unis,  parle  d'une  société  de  Juifs 
pour  la  conversion  des  Chrétiens,  formée  dans  l'État  de  New-York, 


\i  PRÉFACE. 

elle  pourrait  devenir  funeste,  si  elle  était  exploitée  par  un  aveugle 
fanatisme.  Une  fois  le  métier  de  convertisseur  établi,  il  n'y  aura  qu'à 
changer  les  hommes  pour  mettre  la  violence  à  la  place  de  la  per- 
suasion. Du  reste,  il  est  bien  difficile  de  croire  que  les  efforts  que 
l'on  pourrait  faire  aujourd'hui  pour  la  conversion  des  Juifs,  pussent 
opérer  ce  que  dix- huit  siècles  de  persécutions  n'ont  pas  fait.  Loin 
que  le    nombre  des  Juifs  ait  diminué,  la  population  juive,  dans  le 
monde  connu,  est  aujourd'hui  plus  considérable  qu'elle  ne  l'était  du 
temps  de  Jérusalem  (a).  On  s'accorde  assez  généralement  à  dire  quelle 
doit  s'élever  à  six  ou  sept  millions.  Ce  calcul,  qui  est  basé  sur  des 
données  positives,  pour  les  principaux  Étals  de  l'Europe,  n'est  con- 
jectural que  pour  ceux  de  l'Asie  et  de  l'Afrique;  mais  il  est  certain 
que  les  Juifs  sont  infiniment  plus  nombreux  dans  cette  partie  du 
monde  que  dans  l'Europe,  et  l'on  sait  avec  quelle  rapidité  la  popula- 
tion juive  tend  à  s'accroître.  Voilà  donc  ce  qui  reste  de  cette  popu- 
lation que  tant  de  pouvoirs  coalisés  ont  voulu  anéantir  pendant 
di.\.-huit  siècles,  qui,  avant  la  ruine  de  Jérusalem,  avait  perdu  plus 
de  deux  millions  d'hommes  dans  les  guerres,  et  qui,  depuis  la  dis- 
persion, en  a  perdu  au  moins  autant  dans  les  persécutions...  Après 
un   pareil  tableau,  qui  pourrait  de  bonne  foi  se  bercer  aujourd'hui 
de  l'espoir  d'éteindre  la  religion  juive?  Quelle  peut  être,  pour  le 
Christianisme,    l'utilité  de  ces  rares  conversions  que  l'on  obtient 
après   tant    d'efforts,    ou    qu'on  achète  à  prix   d'argent?  Ne  se- 
rait-il pas  plus  convenable   de  songer  à  faire  des  Juifs  de  bons 
citoyens,  que  de  s'obstiner  à  vouloir  en  faire  de  mauvais  Chrétiens? 
Puissent  ces  réflexions  rectifier  les  idées  dont  quelques  esprits 
sont  encore  imbus  1  Puissent-elles  apprendre  aux  Juifs  eux-mêmes 
que   leur  croyance  religieuse  doit  leur  être  d'autant  plus  sacrée 
qu'elle  a  coûté  à  leurs  pères  plus  de  sacrifices  pour  en  conserver  le 
dépôt!  Qu'ils  sachent  bien,  ceux  qui  dissimulent  leur  qualité  de 
Juif,  de  crainte  de  se  trouver  en  face  d'une  déplorable  prévention, 
que  le  règne  des  préjugés  est  passé,  que  si  leurs  pères  ont  longtemps 

[a]  Quelques  écrivains  ont  porté  le  nombre  des  Juifs  actuellement  existants, 
à  douze  ou  treize  millions.  Ce  nombre  parait  exagéré;  mais  on  peut  ailmettre 
qu'il  eu  existe  de  six  à  sept  millions.  (M.  Bail,  Des  Juifs  auxixe  siècle,  p.  9.) 


PRÉFACE.  VII 

courbé  leur  tête  sous  d'humiliantes  distinctions,  c'est  à  eux  à  se 
relever  du  sein  de  la  poussière  où  des  lois  flétrissantes  les  avaient 
refoulés. 

C'est  ainsi  que  s'effaceront  les  dernières  traces  des  distinctions 
reliijieuses.  Il  n'en  existe  bientôt  plus  en  France,  où  les  hommes 
éclairés  de  tous  les  cultes  comprennent  qu  il  vaut  mieux  rivaliser 
de  charité  et  de  wrtu  que  d'aller  à  la  conquête  de  quelques  prose 
lytcs.  Là  aussi  les  progrès  immenses  qu'ont  faits  les  Israélites  dans 
toutes  les  carrières  attestent  combien  ils  étaient  dignes  des  bien- 
faits de  la  civilisation. 

Si  le  moyen  âge  ne  nous  offre  pas  un  pareil  exemple,  il  ne  faudrait 
pas  en  conclure  que  tout  soit  à  dédaigner  dans  l'histoire  des  Juifs 
pendant  cette  période. 

On  se  représente  en  général  les  Juifs  du  moyen  âge  ou  comme 
de  méprisables  usuriers,  ou  comme  des  hommes  superstitieux  et 
ignorants  ;  il  est  cependant  bien  loin  d'en  être  ainsi.  La  longue 
chaîne  dhumiliations  qui  a  pesé  sur  eux  a  été  parfois  interrompue  ; 
quelques  éclairs  ont  brillé  de  loin  en  loin  à  travers  les  ténèbres 
épaisses  dans  lesquelles  on  avait  voulu  les  ensevelir.  Au  sein  même 
des  persécutions,  les  Juifs  ont  su  conquérir  des  droits  cà  la  recon- 
naissance des  nations.  Par  une  sorte  de  fatalité  qui  semble  avoir 
voulu  protester  contre  linjustice  de  leurs  oppresseurs,  le  nom  de 
ces  proscrits  se  rattache  aux  événements  les  plus  importants  du 
moyen  âge.  Le  commerce  leur  est  redevable  de  découvertes  utiles  ; 
les  sciences  et  la  littérature  ont  puisé  d'importants  secours  dans 
les  écrits  émanés  d'eux,  comme  auteurs  ou  comme  traducteurs  : 
leurs  efforts,  bien  qu'imparfaits  dans  toutes  les  branches  des  con- 
naissances humaines,  n'ont  pas  été  totalement  perdus. 

Ces  faits,  trop  généralement  méconnus,  ont  besoin  d'être  mis  en 
lumière.  Il  n'est  pas  de  préjugés  susceptibles  de  résister  à  la  puis- 
sance des  monuments  historiques. 

C'est  pour  atteindre  ce  but  que  nous  nous  sommes  livré  aux 
recherches  que  nous  publions  sur  l'état  politique  et  littéraire  des 
Juifs  en  France,  en  Espagne  et  en  Italie.  Il  serait  sans  doute  intéres- 
sant de  pouvoir  étendre  ce  travail  aux  autres  Étals  de  l'Europe 


VIII  PRÉFACE. 

mais  on  est  forcé  de  reconnaître  que  l'histoire  des  Juifs  au  moyen 
âge  a  été  à  peu  près  partout  la  même.  Les  mêmes  tribulations,  le 
même  sort,  semblent  leur  avoir  été  partout  réservés,  avec  cette 
différence  qu'en  France,  en  Espagne  et  en  Italie,  les  Juifs  ont  pris 
une  part  active  au  mouvement  que  les  Arabes  avaient  imprimé  à  la 
littérature  et  aux  sciences,  que  là  ils  ont  eu  une  position  commer- 
ciale longtemps  soutenue,  et  que  là  leur  présence  semble  se  lier  plus 
intimement  aux  grands  événements  dont  l'Europe  a  été  le  théâtre. 
C'est  donc  dans  ces  contrées  qu'il  importe  surtout  de  les  étudier. 
Puisse  notre  exemple  engager  quelque  autre  écrivain  à  compléter 
une  œuvre  que  très-vraisemblablement  nous  n'aurons  fait  qu'ébau- 
cher! 


LES 

JUIFS  EN  FRANCE 

EN  ITALIE  ET    EN   ESPAGNE 

CHAPITRE  PREMIER 

DEPUIS    LA    RUINE    DE    JÉRUSALEM    JUSQU'A    CONSTANTIN 

Avant  la  ruine  de  Jérusalem,  les  Juifs  n'habitaient 
pas  exclusivement  la  Judée.  Leur  dispersion,  bien 
antérieure  à  la  naissance  de  Jésus-Christ,  ne  date  pas 
de  l'ère  chrétienne,  et  ne  peut  èlre  rattachée  à  l'ori- 
gine du  Christianisme  comme  un  effet  de  la  répro- 
bation divine. 

Depuis  la  captivité  d'Egypte,  les  rois  assyriens 
avaient  envahi  plusieurs  fois  la  Terre-Sainte;  Salma- 
nazar  avait  amené  les  dix  tribus  captives  et  avait 
repeuplé  la  Judée  par  des  colonies. 

Les  Juifs  dispersés  s'étaient  répandus  chez  les 
Médes,  les  Parthes  et  dans  toute  l'Asie;  ils  avaient 
pénétré  dans  la  Chine  (1). 

1 


2         LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ninive,  Babylone  en  contenaient  un  grand  nombre; 
c'est  delà  qu'Esdras  les  ramena  du  temps  de  Cyrus. 

Alexandre  le  Grand,  fondant  la  ville  d'Alexandrie, 
y  introduisit  une  colonie  juive;  les  Juifs  s'étaient 
tellement  assimilés  aux  Grecs,  qu'ils  avaient  fini  par 
devenir  étrangers  à  la  langue  hébraïque,  au  point  que 
Ptolémée  Philadelphe  fut  obligé  d'avoir  recours  à  des 
interprètes  venus  de  Jérusalem,  pour  avoir  la  traduc- 
tion du  Pentateuque  connue  sous  le  nom  de  version 
des  Septante. 

Les  Juifs  hellénistes  étaient  si  nombreux  qu'Osias 
avait  fait  bâtir  un  temple  à  Héliopolis  sur  le  modèle 
de  celui  de  Jérusalem. 

Cependant,  malgré  leur  dispersion,  les  Juifs  conser- 
vaient un  profond  attachement  pour  la  mére-palrie. 

Le  temple  de  Jérusalem  était  toujours  le  centre  de 
leur  foi  reliiçieuse. 

C'est  là  qu'ils  venaient,  de  toutes  parts,  célébrer 
leurs  solennités  et  qu'ils  envoyaient  leurs  offrandes. 

La  Judée  pouvait  donc  disposer  d'une  force  impo- 
sante; elle  contenait  plusieurs  millions  d'habitants  (a), 

(a)  On  a  peu  de  données  positives  sur  la  population  de  la  Judée  : 
il  en  est  de  ce  peuple  comme  de  tous  les  peuples  de  l'antiquité;  à 
défaut  de  documents  officiels,  on  n'a  pu  se  baser  que  sur  des  con- 
jectures. Quelques  auteurs,  suivant  le  calcul  de  Josèphe  qui  donnait 
] 5.000  habitants  par  bourg,  ont  porté  la  population  de  la  Judée 
jusqua  66  millions  d'habitants.  Il  suffit  dénoncer  ce  calcul  pour  en 
sentir  l'exagération."  Ce  qui  pourrait  amener  à  un  calcul  plus  positif, 
c'est  que  l'on  sait  que  la  Judée  payait  à  Rome,  tous  les  ans,  l'équi- 
valent de  4,450,000  fr.  d'impùt. 

Cet  impôt  se  composait  du  centième  denier  sur  les  terres  et  d'une 
capitation  de  8  sols  environ  par  tête.  Eu  supposant  que  la  moitié 


DE  LA  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.    3 

sans  compter  les  nombreux  Juifs  répandus  chez  les 
autres  peuples  (a). 

Il  ne  faut  donc  pas  être  surpris  que  Jérusalem  ail 
pu  résister  longtemps  aux  armées  romaines,  et  que 
la  guerre  qu'elle  soutint  contre  Titus  lui  ait  coûté 
1,500,000  combattants. 

C'est  à  partir  de  cette  époque,  la  plus  désastreuse 
pour  Israël,  que  nous  suivrons  les  Juifs  en  Occident. 

Pompée  avait  amené  à  Rome  un  grand  nombre  de 
captifs.  Ils  s'étaient  dispersés  dans  l'Italie,  et  peu  à 
peu  ils  étaient  parvenus  à  se  faire  affranchir.  Rome 
combattait  ses  ennemis,  mais  elle  accueillait  dans  son 
sein  ceux,  qu'elle  avait  vaincus.  Elle  respeclait  les 
usages  qu'ils  suivaient,  les  dieux  qu'ils  apportaient; 
les  mots  de  fanatisme  religieux  et  c^'in/o/eVance y  étaient 
encore  ignorés.  Les  Juifs  purerit  en  faire  l'expé- 
rience :  à  peine  étaient-ils  établis  à  Rome  qu'on 
les  voit  élever  librement  une  synagogue;  réunis  dans 
un  quartier  au  delà  du  Tibre,  ce  qui  les  fait  appeler 
par  les  poêles  {iransiibcrini),  ils  y  professent  leur  culte 
avec  une  entière  liberté.  Du  temps  de  Pompée,  on  en 
comptait  plus  de  4,000,  et  la  synagogue  des  affranchis 
de  Rome  {libertini)  envoyait  tous  les  ans  ses  présents  à 
Jérusalem  {b);  leur  nombre  augmentait  de  jour  en  jour 
dans  la  ca{)italede  l'empire;  César  avait  accordé  à  plu- 
sieurs d'entre  eux  le  droit  de  bourgeoisie;  peu  à  peu 


provînt  de  la  taille  des  terres  et  l'autre  moitié  de  la  capitalion,  oa 
aurait  de  5à  6  millions  d'habitants. 

(a)  Sous  Caligula,  on  en  compait  en  Egypte  un  million. 

(b)  Tacite,  Annales,  liv.  II. 


4   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ils  l'obtinrent  tous,  et  leur  reconnaissance  pour  leur 
bienfaiteur  se  manifesta  de  la  façon  la  plus  énergique. 
Lors  des  funérailles  de  cet  empereur,  on  remarqua 
leur  empressement  à  lui  rendre  les  derniers  devoirs  (a). 
Auguste,  qui  avait  connu  leur  attachement  pour  César, 
leur  voua  toute  sa  bienveillance  ;  plusieurs  d'entre 
eux  étaient  en  honneur  auprès  de  lui,  et  le  poëte  Fus- 
cus  Aristius,  ami  d'Horace,  partageait  avec  ce  dernier 
les  bonnes  grâces  de  l'empereur  (6). 

A  cette  époque,  on  voit  l'état  des  Juifs  à  Rome 
prendre  une  plus  grande  consistance,  et  lorsque,  après 
la  mort  d'Hérode,  les  députés  de  Jérusalem  viennent 
implorer  la  protection  d'Auguste,  8,000  affranchis  se 
joignent  à  eux.  La  population  juive  avait  reçu  alors 
un  grand  accroissement  ;  les  Juifs  habitaient  trois  quar- 
tiers différents  :  le  Vatican,  qui  était  le  quartier  des 
marchands;  la  vallée  Egérie  et  l'île  du  Tibre,  près  le 
pont  Fabrice  (c).  C'était  au  Vatican  qu'ils  avaient 
leur  synagogue  et  leur  cimetière,  et  le  Dieu  des  Juifs 
était  invoqué  dans  le  même  lieu  d'où  plus  tard  furent 
lancés  contre  eux  tant  d'anathèmes. 

Sous  Auguste,  les  Juifs  avaient  à  Rome  une  maison 

(a)  Prœcipue  Judœi  qui  etiam  noctibus  continuis  'bustum 
frequentârunt.  Suétone,  Vie  de  César,  p.  84. 

(b)  L'épître  10  du  livre  P""  d'Horace  est  adressée  à  Fuscus  Aristius. 
Dans  la  satire  Ô  du  liv.  1*^,  Horace  rencontre  Fuscus  qui  se  dirigeait 

vers  le  temple;  il  veut  le  retenir,  Fuscus  lui  répond  :  Hodie  Irige- 
sima  sabbata  vin'  tu  curtis  Judœis  oppedere?  Cette  désignation 
du  30e  sabbat  doit  répondre  à  la  section  du  Pentateuque  lue  dans  le 
temple.  Le  n"  de  celle  section  est  pris  pour  indiquer  le  quantième  du 
sabbat. 

(c)  Vassiusde  Magnit.,  Rom.  vet.,  t.  i,  p.  150-6. 


DE   LÀ   RUINE   DE  JÉRUSALEM   A  CONSTANTIN.  5 

de  jugement  (BethDim).  Ce  fut  là  que  saint  Paul  se 
présenta  lorsqu'il  vint  soutenir  son  appel  devant  Cé- 
sar; la  juridiction  de  ce  tribunal  s'appliquait  surtout 
aux  matières  religieuses;  mais  comme  la  législation  de 
Moïse  embrassait  à  la  fois  la  loi  civile  et  religieuse,  les 
Juifs  s'adressaient  à  lui  pour  vider  leurs  différends, 
quoique  leur  qualité  de  citoyens  les  rendît  d'ailleurs 
justiciables  des  tribunaux  romains  (a).  A  la  tète  du 
Beth-Dim  figurait  un  chef  qui  était  regardé  comme 
prince  de  la  nation.  Les  empereurs  professaient  pour 
ceux  qui  étaient  revêtus  de  celte  dignité  la  plus  grande 
vénération  (6),  ils  leur  accordaient  des  distinctions  ho- 
norifiques, et  plusieurs  d'entre  eux  étaient  parvenus 
à  la  préfecture  honoraire.  ^ 

La  maison  de  jugement  ou  Beth-Dim,  établie  à 
Rome  sous  Auguste,  entretenait  des  relations  avec 
Jérusalem  :  aussi  lorsque  saint  Paul  s'adressa  à  ce 
tribunal,  les  principaux  d'entre  les  Juifs  qu'il  convo- 
qua (c)  lui  répondirent  qu'ils  n'avaient  reçu  aucune 
information  de  Jérusalem.  Grâce  à  la  liberté  dont  ils 
jouissaient  dans  l'empire,  les  Juifs  pratiquaient  avec 
scrupule  leurs  observances  religieuses  ;  nous  voyons 
notamment  qu'ils  ne  violaient  pas  le  jour  du  sabbat,  et 

(a)  Juvénal  leur  fait  un  reproche  de  leur  attachement  pour  la  lé- 
gislation de  Moïse  : 

Romanas  autem  stulte  contemnere  leges, 
Judaïcum  ediscunt  et  docent  et  metuunt  jus. 

{b)  Eis  qui  judaicam  siiperstUionemsequuntur,  divi  Severus 
et  Antoninus  honores  adipisci  permiserunt.  (Leg.  3  in  f.,  ft'., 
De  decur.) 

(c)  Acte  apost.,  28. 


6        LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

les  empereurs  professaient  tant  de  respect  pour  leur 
culte  que  les  lois  les  dispensaient,  ce  jour-là,  de  toute 
espèce  de  travail.  Cette  exemption  s'étendait  même  à 
ceux  qui  exerçaient  des  fonctions  publiques.  On  ne 
pouvait,  ce  jour-là,  les  appeler  en  jugement,  ni  pour 
une  affaire  privée,  ni  pour  une  action  publique  (a), 
et  Auguste  poussa  les  choses  au  point  qu'ayant  com- 
pris les  Juifs  parmi  ceux  à  qui  il  faisait  distribuer 
tous  les  mois  du  blé  ou  de  l'argent,  il  ordonna  à  ses 
officiers  de  garder  leur  portion  jusqu'au  lendemain 
lorsque  la  distribution  devrait  avoir  lieu  un  jour  de 
saibat.  Celte  protection  spéciale  des  empereurs,  ce 
respect  public  pour  les  pratiques  de  leur  religion 
permettaient  aux  Juifs  de  conserver  leurs  mœurs  na- 
tionales. 

Ils  étaient  encore  si  voisins  du  temps  où  la  plupart 
d'entre  eux  vivaient  à  Jérusalem,  qu'ils  devaient  re- 
garder comme  une  chose  naturelle  de  se  faire  juger 
d'après  leurs  lois.  Bien  loin  de  s'y  opposer,  les  lois  ro- 
maines, tout  en  déclarant  que  comme  citoyens  romains 
les  Juifs  sont  soumis  au  droit  commun,  donnent  ce- 
pendant une  force  exécutoire  aux  sentences  rendues  par 
les  rabbins  qu'ils  auront  choisis  pour  leurs  juges  (b). 
Il  est  probable  que  ces  jugements  rendus  par  des 
juges  juifs  devaient  se  reproduire  souvent  et  qu'on  y 


(a)  In  festivitatibus  aut  sabbatis  suis  Judœi  corporalia  mu- 
nera  non  abeant,  neque  quidquam  faciant,  neque  propter  pu- 
blicam  prLvalamve  causani,  in  jus  tocenlur.  (Cod.,  De  Jud., 
leg.  3,  §  fin.  :  ff.,  DeDecur.;  leg.  16,  §  6,  ff.,  De  excus.  tut.) 

(b)  Leg.  9,  Cod.,  DeJudœis. 


DE  L.4.  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.     7 

suivait  les  formes  usitées  en  Judée;  c'est  là,  sans 
doute,  ce  qui  avait  appris  à  Martial  à  distinguer  le 
serment  judaïque  du  serment  commun  (a),  quoiqu'il 
n'apparaisse  pas  que,  dans  la  juridiction  ordinaire,  on 
soumît  les  Juifs  à  des  formes  particulières  de  ser- 
ment (6). 

Il  n'y  avait  entre  eux  et  les  Romains  aucune  ligne 
cTeHlémarcation,  ils  ne  différaient  que  dans  la  pra- 
tique de  leur  culte:  à  cet  égard,  leur  liberté  était  en- 
tière, ils  célébraient  leurs  solennités  publiquement  et 
avec  pompe,  ils  allaient  môme  jusqu'à  illuminer  leurs 
maisons  les  jours  de  fête  (c). 

Loin  de  mettre  obstacle  à  leurs  réjouissances,  les 
Romains  en  faisaient  au  contraire  un  objetde  curiosité. 
Les  poètes  se  permettaient  bien  quelques  sarcas- 
mes sur  ce  qu'ils  appelaient  leur  crédulité  (d),  mais 
ils  n'en  professaient  pas  moins  d'estime  pour  ceux  qui 
s'en  montraient  dignes,  ainsi  que  le  prouve  l'amitié 
d'Horace  pour  le  poëte  Fuscus  Aristius  (c). 

(a)  Jura  verpe  per  anchialum. 

On  a  beaucoup  discuté  sur  la  signification  de  ce  mot  :  quelques 
critiques  ont  prétendu  que  c'était  le  nom  d'une  ville  ;  d'autres  ont 
présenté  d'autres  suppositions.  Ce  mot  se  compose  probablement  de 
trois  mots  hébreux  ana  chai  el,  qui  signifieraient  sur  la  vie  de 
Dieu,  iurer  per  anchialum,  c'était  donc  jurer  par  le  Dieu  vivant. 

(b)  Juda'i  communi  romano  jure  viventes  adeant  solenini 
morejudicia,  omnesque  romanis  legibus  conférant  et  excipiant 
açtiones  (Leg.  cit.) 

(c)  Sat.  5,  Perse  : 

Herodis  venere  dies,  unctaîquefenestrao 
Uispositae  pinguem  nebulam  vomere  lucernae. 

(d) Credat  judeeus  Apella.  (Uobacb.) 

(e)  IVfartial  (liv.  H,  épig   95),  s'adresse  à  un  poëte  juif  qui  91e- 


8        LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Dans  ces  derniers  temps,  cependant,  la  population 
juive  de  Rome  dut  changer  de  caractère. 

Le  nombre  des  Juifs  grossissait  de  jour  en  jour,  et 
c'étaient  des  malheureux  échappés  aux  troubles  qui 
désolaient  leur  patrie,  qui  venaient  à  Rome  chercher 
un  refuge;  la  vue  de  ces  nouveaux  venus,  réduits  à 
exercer  les  métiers  les  plus  bas  pour  vivre,  jeta  quel- 
que déconsidération  sur  leurs  frères  ;  aussi  les  poètes 
les  représentent  comme  vendant  des  allumettes  (a), 
achetant  des  verres  cassés,  ramassant  du  foin,  coupant 
les  bois  de  la  déesse  Egérie,  faisant  le  métier  de  devin, 
enfin,  mendiant  lorsqu'ils  ne  pouvaient  faire  mieux; 
mais  on  ne  voits^élever  contre  eux  aucune  de  ces  ac- 
cusations d'usure  et  de  cupidité  qui,  plus  tard,  ont 
été  pour  eux  la  source  des  plus  grands  maux.  Ce  ne 
furent  donc  point  leurs  méfaits  qui  leur  firent  perdre 
par  intervalles  la  faveur  qu'ils  avaient  obtenue  sous 
le  règne  d'Auguste.  Ce  qui  arma  à  diverses  reprises 
le  Paganisme  contre  eux,  ce  furent  les  efforts  de  leurs 
frères  d'Orient  pour  relever  leur  temple  et  la  lutte 

disait  (le  ses  vers  : 

Quod  niniium  li\  es  nostris  et  ubique  libellis 

Detrahis,  ignosco,  verpe  poeta,  sapis. 
Cur  negas,  jurasque  mihi  per  templa  tonantis  : 

Non  credi,  jura  verpe,  per  anchialum. 

(rt)  Martial  (sep.  Sat.)  Transtiberinus  ambulator  qui  pallen- 
tin  sulfura  fractis,  permutât  titrels 

Juvenal  (satire  3),  se  plaint  de  ce  que  le  bois  de  la  déesse  Égérie, 
est  livré  aux  Juifs  : 

....  Sacri  fontis  nemus  et  delubra  locantur. 
Judaeis 


DE  LÀ  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.     9 

qu'à  chaque  instant  l'empire  avait   à   soutenir   en 
Judée. 

Auguste  les  avait  hautement  protégés;  il  n'en  fut 
pas  ainsi  de  Tibère  :  soit  qu'il  eût  l'intention  de  sévir 
contre  ceux  qui  conservaient  des  relations  avec  Jéru- 
salem, soit  qu'il  eût  à  cœur  de  s'opposer  à  l'influence 
des  doctrines  nouvelles  qui  menaçaient  la  métropole, 
Tibère  proscrivit  l'exercice  dans  Rome  des  rites  juifs; 
il  ordonna  que  les  sectateurs  de  ces  rites  sortiraient 
de  Rome,  eux  et  les  prosélytes  qu'ils  avaient  faits  (a). 
Cet  édit  avait  été  porté,  d'après  Joséphe,  à  l'occasion 
d'une  dame  romaine  nommée  Fulvie,  qui,  après  avoir 
embrassé  le  Judaïsme,  avait  fait  don  d'une  somme 
Gons\dérah\e  à  Jérusalem.  Tibère  avait  ordonné  que 
4,000  des  affranchis  établis  à  Rome  seraient  trans- 
portés dans  la  Sardaigne.  Séjan  fit  exécuter  rigoureu- 
sement cet  ordre  dont  il  avait  été  le  principal  instiga- 
teur; mais,  après  sa  mort,  Tibère  le  révoqua. 

Leurs  malheurs  furent  plus  grands  sous  le  règne  de 
Galigula;  ce  prince  avait  conçu  la  folle  pensée  de  se 
faire  adorer  comme  un  Dieu.  Jaloux  d'exécuter  ses 
ordres,  Pétrone,  son  digne  ministre,  veut  faire  placer 
la  statue  de  son  maître  dans  le  temple  de  Jérusalem  ; 
toute  la  Judée  se  soulève,  et  les  Juifs  se  font  massacrer 
avant  de  fléchir  le  genou  devant  une  idole.  Galigula, 
indigné  de  leur  résistance,  vengea  sur  les  Juifs  de 
Rome  la  rébellion  de  leurs  frères  d'Orient. 

(a)  Judœorum  juventutem  per  speeiem  sacramenti  in  pro- 
vincias  gratioris  cœli  distribuit,  reliquos  gentis  ejusdem  vel 
similia sectantes  iirbe  summovU.  i^Suétone,  in  Tiber.,  §  36.) 


10     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Claude  succéda  à  Caligula;  sous  son  règne,  les 
Juifs,  divisés  entre  eux,  excitèrent  quelques  troubles; 
Claude  leur  ordonna  de  fermer  leur  synagogue  ;  mal- 
gré cette  injonction,  ils  persistèrent  à  s'assembler,  et 
un  décret  les  bannit  de  Rome.  Il  ne  paraît  pas  que 
cet  exil  eût  reçu  d'exécution. 

Néron,  à  son  avènement  au  trône,  trouva  les  Juifs 
nombreux  à  Rome;  mais,  dans  la  Judée,  des  troubles 
se  manifestaient  chaciue  jour,  et  la  domination  ro- 
maine était  menacée.  Néron  futobligé  de  combattre  ce 
peuple  qui,  après  un  long  asservissement,  retrouvait 
encore  toute  son  énergie,  et  pendant  que  ses  soldats 
luttaient  contre  la  Judée,  il  faisait  impitoyablement 
massacrer  les  Juifs  de  Rome  pour  se  défaire  de  ceux 
qui  prêcbaient  le  Christianisme. 

Vespasien  consacra  la  majeure  partie  de  son  règne  à 
combattre  contre  Jérusalem;  il  trouva  dans  les  Juifs 
une  résistance  que  jamais  aucun  autre  peuple  n'avait 
opposée  aux  aigles  romaines,  et  après  avoir  déployé 
des  efforts  inouïs,  après  avoir,  pendant  plusieurs  an- 
nées, arrosé  la  Judée  du  sang  de  ses  soldats,  il  fut 
réduit  à  léguer  à  son  fils  le  soin  de  terminer  une  guerre 
dans  laquelle  il  avait  éprouvé  plus  de  revers  que  de 
succès. 

Titus,  plus  heureux  que  son  père,  arrivant  avec 
des  troupes  fraîches  contre  une  nation  qui  s'épuisait 
chaque  jour,  parvint  à  s'approcher  de  Jérusalem,  et, 
sous  les  murailles  de  cette  ville  héroïque,  il  livra  sans 
aucun  fruit  cent  batailles  où  la  valeur  romaine  recu- 
lait devant  l'audace  des  soldats  juifs.  Désespérant  de 


DE  LA  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.    11 

les  vaincre,  Titus  ne  vit  d'autres  ressources  que  de  les 
réduire  par  la  faim.  Il  rangea  son  armée  autour  de 
Jérusalem,  et  celte  malheureuse  cité  vit  s'introduire 
dans  son  sein  la  famine  et  les  dissensions  intestines  qui 
bientôt  marquèrent  le  jour  fatal  de  sa  défaite,  Titus 
planta  les  aigles  romaines  sur  les  cendres  de  Jérusa- 
lem, après  une  lutte  qui  coiita  1,500,000  hommes 
aux  vaincus,  mais  où  le  vainqueur  paya  chèrement  la 
victoire. 

Domitien  trouva  les  Juifs  dispersés,  vendus  comme 
esclavei,  soumis  par  Titus  à  payer  une  taxe,  mais  su- 
bissant impatiemment  en  Orient  la  loi  du  vainqueur. 

Loin  de  songer  à  réporer  le  mal  qu'ils  avaient  souf- 
fert, il  l'aggrava  en  se  livrant  aux  plus  cruelles  exac- 
tions; la  taxe  établie  par  Titus  fut  augmentée,  elle 
était  perçue  avec  la  dernière  sévérité.  Ceux  qui  dissi- 
mulaient leur  origine  étaient  soumis  aux  plus  ignobles 
investigations  (a). 

Les  rigueurs  de  Domitien  ne  s'arrêtèrent  pas  là.  Les 
conversions  au  Judaïsme  étaient  fréquentes  sous  son 
régne  (6);  plusieurs  lois  avaient  été  faites  pour  les 

(a)  Suétone  raconte  ainsi  un  fait  dont  il  a  été  témoin  :  Interfuisse 
me  adolescentulwn  memini,  mm  a  procuratore  inspiceretur 
nonagenarius  senex  an  circumsectus  esset.  (Suétone,  in  Domit., 
§12.) 

(6)  L'influence  des  idées  juives  sur  les  païens  préoccupait  les  es- 
prits :  Victoribus  vieil  legeui  dederunt.  (Sénèque,  de  supersti- 
tione.)  Cela  faisait  dire  au  poëte  Rutilius  : 

Atqiie  utinam  nunquam  Judaea  subacta  fuissct!... 

«  Le  prosélytisme  juif,  caché  dans  les  bas  faubourgs  du  Tibre, 

»  gagnait  progressivement  les  familles  patriciennes,  et  montait  des 
»  esclaves  aux.  affranchis,  des  affranchis  aux  maîtres...  »  {Les  phi- 


12     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE, 

empêcher  (a).  Les  convertis  étaient  punis  de  mort  ou 
de  la  confiscation  de  leurs  biens,  et  la  même  peine 
frappait  ceux  qui  étaient  accusés  d'avoir  coopéré  à 
leur  apostasie.  Cette  peine  contre  le  Judaïsme  s'ap- 
pliqua plus  tard  aux  premiers  Chrétiens.  On  les  dé- 
signait par  le  nom  d'Impies,  et  les  peines  établies  par 
Domitien  étaient  prononcées  tant  contre  ceux  qui 
étaient  accusés  de  Judaïsme  que  contre  ceux  qui  étaient 
accusés  d'impiété  (6).  Toutefois,  comme  il  était  diffi- 
cile, dans  le  principe,  à  des  Païens  de  distinguer  les 
Chrétiens  des  Juifs,  on  les  persécutait  indifférem- 
ment les  uns  et  les  autres;  c'est  là  surtout  ce  qui 
marque  le  règne  de  Domitien. 

Sous  celui  de  Nerva,  les  Juifs  respirèrent  un  mo- 
ment. Cet  prince  accorda  une  amnistie  générale  à  ceux 
qui  avaient  été  poursuivis  à  raison  de  leur  religion, 
il  défendit  qu'à  l'avenir  on  pût  les  rechercher  pour 
cause  de  Judaïsme  ou  d'impiété,  et  les  déchargea  des 
impôts  créés  par  Domitien.  Une  médaille  fut  frappée 
qui  conservait  le  souvenir  de  cet  événement  (c).  Ce- 
pendant, si  la  douceur  du  régne  de  Nerva  pouvait 
rendre  le  repos  aux  Juifs  d'Italie,  ceux  d'Orient  étaient 

losophes  du  siècle  d'Auguste.  Revue  contemporaine,  t.  v,  V^  li- 
vraison.) 

[a)  Judœus  qui  eum  qui  judaicœ  religionis  non  esset  con- 
trariu  doctrina  ad  suam  religionem  traducereprœsumpserit, 
bonorum  proscriplione  damnetur,  miserumque  in  modum 
punintur.  (Leg.  7,  Cod.,  de  Jud.;  Diocassius,  Hist.  rom.;  Spen- 
cer, In  orig.,  p.  33.) 

{b)  Diocassius,  Hist.  7'0?/i.;Dodwel,  Dissert,  in  Cypr.  11,  p.  60. 

(c)  Cette  médaille  portait  ces  mots  :  Calumnia  fiscï  judaici 
sublata. 


DE  LA  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.    13 

réduits  à  l'état  le  plus  déplorable.  On  les  avait  ven- 
dus sur  les  marchés,  distribués  dans  les  provinces, 
pour  servir  aux  combats  de  gladiateurs,  ou  pour 
être  livrés  aux  bêtes  féroces  dans  les  jeux  publics.  La 
plupart  étaient  dénués  de  tout  et  soumis  au  plus  dur 
esclavage.  La  Judée  supportait  impatiemment  cet  état 
de  servitude;  des  insurrections  y  éclataient  fréquem- 
ment, et  les  armées  que  Rome  y  envoyait  pouvaient  à 
peine  les  contenir  ;  le  même  esprit  se  manifestait  chez 
les  captifs  dispersés  dans  l'empire. 

Chacune  de  leurs  solennités  rappelait  fortement  à 
leur  souvenir  la  terre  dont  ils  avaient  été  chassés,  le 
temple  qui  était  l'objet  de  leur  vénération,  et,  pour  se- 
couer le  joug  des  Romains,  leur  cœur  n'attendait  qu'un 
homme  capable  de  se  mettre  à  leur  tête.  C'était  là 
le  Messie,  c'était  le  libérateur  qu'ils  appelaient  chaque 
jour  de  leurs  vœux.  Quelques  téméraires  essayaient 
de  se  montrer,  et  le  peuple  se  soulevait  un  moment 
pour  retomber  presque  aussitôt  dans  de  nouvelles  an- 
goisses. C'est  ainsi  que  Trajan  eut,  pendant  son  régne, 
à  étouffer  plusieurs  émeutes  dans  la  Judée.  Trajan 
n'était  cependant  pas  contraire  aux  Juifs  de  Rome, 
et  l'on  cite  le  rabbin  Josué  comme  jouissant  à  sa  cour 
d'une  grande  considération.  Les  choses  changèrent  de 
face  sous  le  règne  d'Adrien  ;  il  sortit  de  leur  sein 
un  homme  qui,  par  sa  bravoure,  est  digne  de  trou- 
ver place  à  côté  des  héros  les  plus  célèbres  de  l'anti- 
quité. 

Barchochebas  conçut  la  noble  pensée  de  délivrer 
ses  frères  de  leur  dur  esclavage;  il  mêla  la  religion  à 


14     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

des  idées  d'indépendance  et  de  patriotisme,  il  se  pré- 
senta comme  1(î  Messie,  il  se  fit  appeler  le  fils  de  l'étoile, 
et,  dans  un  clin  d'œii,  il  eut  rassemblé  autour  de  lui 
tous  les  débris  épars  des  enfants  dlsraël.  On  a  tourné 
en  ridicule  la  superstition  des  Juifs,  acceptant  aveu- 
glément ceux  qui  se  présentaient  comme  leur  Messie  ; 
on  aurait  dû  admirer  le  courage  d'une  nation  qui,  dis- 
persée en  cent  lieux  diiTérents,  au  seul  aspect  d'un 
homme  qui  veut  être  son  libérateur,  franchit  en  un 
instant  et  les  obstacles  et  les  distances,  se  réunit  en 
une  masse  imposante,  retrouve  comme  par  enchan- 
tement tout  l'appareil  de  sa  grandeur  passée,  et  se- 
couant la  poussière  dont  l'esclavage  l'a  recouverte, 
oppose  la  plus  vive  résistance  à  ses  vainqueurs.  Adrien, 
frappé  de  cette  insurrection  imprévue,  a  besoin  de  la 
vaillance  de  toutes  ses  troupes  et  du  génie  de  ses 
meilleurs  généraux  pour  l'étoufTer  (a).  Barchochebas 
renouvelle  les  jours  où  la  Judée  engloutissait  l'élite 
des  légions  romaines,  et  ce  n'est  qu'après  une  guerre 
de  trois  ans  que  la  charrue  passe  sur  les  ruines  de 
Jérusalem,  et  qu'une  ville  nouvelle  prend  la  place  de 
l'ancienne  Sion.  Celte  époque,  la  plus  funeste  dont  les 
Juifs  aient  été  témoins,  est  marquée  par  des  actes  de  la 
plus  féroce  cruauté  de  la  part  du  vainqueur. 

Adrien  est  à   peine  descendu  au  tombeau  que  les 
Juifs,  à  qui  on  avait  interdit  la  circoncision,  se  soulé- 


(a)  Adrien,  écrivant  au  sénat,  n'eut  pas  le  courage  de  faire  pré- 
céder sa  lettre  de  la  formule  ordinaire  : 

«  Si  vous  et  vos  enfants  êtes  en  bonne  santé,  je  m'en  réjouis;  moi 
»  et  l'armée  sommes  en  bon  état...  » 


DE  LA  RUINE  DE  JÉRUSALEM  A  CONSTANTIN.    15 

vent  encore.  Antonin  le  Pieux  est  forcé  de  leur  ren- 
dre une  partie  de  leurs  droits;  ils  les  obtiennent  tous 
sous  Marc-Aurèle,  qui,  par  sa  protection,  sut  leur  en- 
lever l'idée  de  se  révolter.  Sévère  leur  est  entièrement 
favorable,  il  les  admet  à  toutes  les  charges  publi- 
ques (a)  :  les  Juifs  de  Rome  sont  en  honneur  à  la 
cour  de  ce  prince  ;  ils  ne  perdent  rien  sous  le  régne 
de  Garacalla,  qui,  dans  son  enfance,  avait  eu  un  Juif 
pourami. 

Jusque-là  l'état  des  Juifs  s'améliorait,  et^  depuis 
Barchochebas,  l'espoir  de  voir  naître  un  libérateur 
parlait  moins  fortement  à  leur  esprit,  soit  parce  qu'ils 
avaient  vu  que  leurs  premières  tentatives  étaient  inu- 
tiles, soit  parce  que  Adrien  avait  eu  le  soin  de  les  dis- 
perser de  manière  à  ce  qu'il  leur  fût  impossible  de  se 
réunir. 

Bientôt  de  nouveaux  troubles  vinrent  les  affliger 
dans  Tempire.  Héliogabale,  qui  avait  formé  le  projet 
de  réunir  toutes  les  religions,  les  aurait  persécutés  si 
la  mort  lui  en  eût  donné  le  temps  :  ce  que  Héliogabale 
ne  fit  point,  ce  que  Alexandre  Sévère  et  Philippe  ne 
voulurent  pas  faire,  Décius,  Valérien  et  Dioclétien 
l'exécutèrent;  ils  persécutèrent    indistinctement  les 

(a)  Sévère  leur  avait  accordé  le  privilège  d'être  exemptés  du  décu- 
rionat  qui  était,  pour  ceux  qui  en  étaient  investis,  une  fonction 
onéreuse  à  cause  des  dépenses  qu'elle  entraînait. 

Les  Juifs  jouirent  de  celte  exemption  jusque  sous  le  règne  de 
Constantin  qui,  en  la  supprimant,  crut  devoir,  par  une  marque  de 
déférence,  en  faire  jouir  deux  ou  trois  membres  de  la  synagogue 
pris  parmi  les  plus  notables  :  Binos  tel  ternns  (dit  la  loi),  priti- 
legio  perpeli  paliinur  nulUs  nùminationibus  occupari. 


16      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  KN  ESPAGNE. 

Juifs  et  les  Chrétiens,  et  leur  règne  fut  marqué  par 
les  plus  atroces  barbaries.  C'est  par  là  que  finirent 
les  empereurs  qui  précédèrent  Constantin.  Les  Juifs, 
sous  leur  règne,  furent  tour  à  tour  heureux  et  mal- 
heureux; mais  on  voit  que  ce  ne  fut  jamais  le  fana- 
tisme de  leurs  maîtres,  et  le  désir  de  les  convertir 
à  la  religion  païenne,  qui  décidèrent  de  leur  sort. 
Les  empereurs  romains  luttaient  contre  une  nation 
qu'ils  avaient  subjuguée,  les  princes  chrétiens  s'a- 
charnèrent à  persécuter  des  hommes  qui  étaient 
nés  leurs  sujets. 


CHAPITRE  11 

V°e  SIÈCLE 

Le  Christianisme  ne  prit  une  véritable  consistance 
que  sous  le  règne  de  Constantin;  c'est  à  dater  de  cette 
époque  que  commence,  à  proprement  parler,  pour  les 
Juifs,  l'ère  des  persécutions  religieuses.  Les  premiers 
Chrétiens  avaient  professé  des  principes  de  douceur 
et  d'humanité;  l'intolérance  et  l'orgueil  prirent  leur 
place,  lorsque  le  labarum  fut  déployé  à  la  tête  des  lé- 
gions romaines.  Les  Juifs  furent  les  premiers  à  en 
souffrir  :  cependant  combien  le  Christianisme  ne  leur 
devait-il    pas?  Fille  de  la  loi  de  Moïse,    la  religion 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  17 

chrétienne  dut  son  établissement  à  la  dispersion  des 
Juifs,  qui  prépara  la  chute  du  Paganisme  et  la  tran- 
sition à  une  religion  nouvelle.  Fruit  de  l'enthousiasme 
des  temps  héroïques  et  de  l'ingénieuse  imagination 
des  poètes,  le  Polythéisme  n'avait  fait  que  pencher 
vers  son  déclin,  depuis  que  Socrate  avait  bu  la  ciguë 
pour  en  avoir  révélé  la  frivolité;  à  force  de  créer  des 
dieux,  les  Païens  avaient  fini  par  avouer  que  la  Divi- 
nité leur  était  inconnue,  et  leur  cœur  rendait  secrète- 
ment hommage  au  Dieu  qu'ils  ne  connaissaient  pas 
(Deo  ignotoj.  Dans  cette  disposition  d'esprit,  le  culte 
des  Juifs  devait  nécessairement  attirer  leurs  regards; 
la  simplicité  de  la  loi  de  Moïse,  comparée  aux  super- 
stitions du  culte  païen,  devait  les  mettre  sur  la  voie 
du  Dieu  qu'ils  cherchaient;  aussi  voyons-nous  la  reli- 
gion juive  devenir  pour  les  Païens  un  objet  d'étude. 
En  Orient,  la  loi  de  Moïse  était  un  sujet  de  méditation 
pour  les  Grecs.  Dans  les  écoles  d'Alexandrie,  les  phi- 
losophes juifs  occupent  le  premier  rang,  ce  sont  eux 
qui  mettent  en  lumière  les  idées  de  Socrate  et  de  Pla- 
ton, qu'ils  enrichissent  de  celles  que  leur  législateur 
leur  a  enseignées.  Les  docteurs  hébreux  développent 
leurs  traditions,  et  Philon  fait  douter  s'il  s'est  appro- 
prié les  idées  de  Platon,  ou  si  Platon  a  emprunté  les 
siennes  (a) .  C'est  ainsi  que  se  prépare  cette  fusion  entre 
les  idées  des  philosophes  grecs  et  ceUes  des  Juifs; 
c'est  ainsi  que  s'élabore  le  Christianisme,  qui  n'est 


{a)  On  a  dit  de  Philon  :  Il  est  incertain  si  Philon  platonise  ou 
si  Platoji  philonise. 

a 


18     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qu'une  transaction  entre  le  Paganisme  et  le  Judaïsme. 

La  dispersion  des  Juifs  dut  avoir  la  plus  grandepart 
à  cette  fusion.  Ils  avaient  en  quelque  sorte  façonné 
les  Païens  à  l'idée  d'une  religion  nouvelle  :  et  lorsque 
le  Christianisme  prit  naissance  parmi  eux,  la  présence 
des  Juifs  dans  les  diverses  parties  de  l'empire  devint 
un  moyen  puissant  de  le  répandre. 

Sans  doute  le  Christianisme,  important  parmi  les 
Païens  les  idées  juives,  la  morale  des  Livres  saints, 
était  destiné  à  régénérer  le  monde;  mais  que  pouvait 
enseigner  aux  Juifs  une  religion  qui  leur  devait  ses 
dogmes  les  plus  relevés,  sa  morale  la  plus  pure? 

Aussi  l'auteur  de  l'Evangile  avait-il  eu  le  soin  de 
dire  qu'il  ne  venait  pas  c/tan^er /a  loi,  mais  l'accom- 
plir; rendant  ainsi  hommage  à  la  pureté  de  cette  loi 
dont  les  Juifs  devaient  conserver  le  dépôt,  qui  conte- 
nait en  elle  toutes  les  vertus  que  recommande  TEvan- 
gile  et  que  les  esprits  élevés  du  Judaïsme  avaient  pra- 
tiquées de  tous  les  temps. 

Il  ne  faut  doncpas  s'étonner  si  le  Judaïsme  restait  de- 
bout alors  que  le  monde  païen  s'éclairait  à  la  lueur 
des  idées  chrétiennes. 

Dans  le  principe,  les  disciples  de  la  nouvelle  doc- 
trine ne  formaient  qu'une  secte  juive  (a).  Ce  ne 
fut  que  lorsque  les  prédications  de  saint  Paul  atti- 
rèrent les  Gentils  que  la  foi  nouvelle  devint  une 
religion  séparée  du  Mosaïsme  (1).  Mais  saint  Paul 
lui-même  disait  aux  Gentils  :  «  Gardez-vous  de  vous 

(a)  Salvador,  Jésus-Christ  et  sa  doctrine,  t.  ii,  p.  209, 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  49 

glorifier  contre  Israël...  Ne  savezvous  pas  que  vous 
ne  portez  point  leurs  racines,  mais  que  ce  sont  leurs 
racines  qui  vous  portent  (a)? 

On  comprend  cependant  que  les  sectateurs  d'une 
religion  qui  allait  à  la  conquête  du  monde,  durent 
voir  à  regret  la  résistance  qui  leur  était  opposée  par 
les  Juifs. 

Le  désir  de  les  convertir  au  Christianisme  devait 
naturellement  présider  aux  actes  des  premiers  empe- 
reurs chrétiens. 

Le  règne  de  Constantin  ne  nous  offre  pas  encore  de 
mesure  violente  prise  contre  eux,  mais  c'est  sous  cet 
empereur  que  fut  tenu  le  concile  d'Elvire  qui  défen- 
dait aux  Chrétiens  toute  communication  avec  les  Juifs, 
ce  qui  annonçait  déjà  quels  étaient  à  leur  égard  les 
sentiments  de  TEglise.  Ce  concile,  tenu  particulière- 
ment pour  les  provinces  d'Espagne,  défendait  de  plus 
aux  Chrétiens  de  leur  laisser  bénir  les  fruits  de  leur 
terre  (b). 

Les  Juifs  étaient  nombreux  dans  l'empire;  on  usait 
encore  envers  eux  de  ménagements;  ainsi  une  loi 
de  Constantin,  en  supprimant  l'exemption  du  dé- 
curionat,  accordée  aux  Juifs  par  l'empereur  Sévère, 


(a)  Quod  si  gloriaris,  non  tu  radicem  portas,  sedradix  te...  {Ep. 
Roman.,  X\- 11,  26.) 

(b)  Cette  disposition  du  concile  d'Elvire,  sur  laquelle  les  critiques 
ont  beaucoup  disserté,  s'explique  naturellement  lorsqu'on  sait  qu'un 
des  rites  juifs  consiste  à  prononcer  sur  chaque  espèce  de  fruits  la 
bénédiction  suivante  :  Béni  soit  le  Seigneur  qui  a  créé  le  fruit  de  la 
terre. 


20      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

maintient  celle  faveur  pour  deux  ou  trois  des  plus  no- 
tables d'entre  eux. 

Une  autre  loi  de  cet  empereur  défend  aux  Juifs,  sous 
des  peines  rigoureuses,  de  faire  des  prosélytes  :  ce  qui 
prouve  que  le  Judaïsme  conservait  quelque  influence 
et  luttait  encore  avec  le  Christianisme  naissant.  Une 
dernière  loi  interdit  aux  Juifs  de  se  livrer  à  des  excès 
contre  ceux  qui  auraient  abandonné  leur  religion. 
Cette  loi  fut  portée  à  l'occasion  d'un  nommé  Joseph, 
qui  avait  embrassé  le  Christianisme;  les  Juifs  le  traî- 
nèrent à  la  synagogue,  où  il  fut  condamné  à  être  fouetté. 
Constantin  leur  défend  de  commettre  à  l'avenir  de  pa- 
reils actes. 

Le  règne  de  Julien  s'annonça  sous  de  plus  heureux 
auspices  pour  les  Juifs.  Ce  prince  leur  avait  fait  con- 
cevoir l'espérance  de  rétablir  leur  temple  ;  il  leur  avait 
fourni  des  matériaux  et  de  Targent  ;  mais  la  mort  vint 
leur  enlever  leur  protecteur,  et  Jovien  révoqua  toutes 
les  faveurs  qu'ils  avaient  obtenues.  Valens  et  Maxime 
se  montrèrent  plus  tolérants  :  mais  Valentinien  cfl'aça 
tout  le  bien  qu'ils  avaient  pu  leur  faire. 

Le  règne  de  Théodose  leur  fut  plus  hostile.  A  la 
sollicitation  de  saint  Ambroise,  ce  prince  rendit  une 
loi  qui  les  excluait  de  toutes  les  charges  publiques, 
qui  leur  interdisait  d'exercer  même  les  fonctions  de 
geôlier,  et  qui  leur  défendait  de  bâtir  aucune  nouvelle 
synagogue.  Théodose  destituait  sans  pitié  les  Juifs 
qui  exerçaient  des  fonctions  publiques,  il  ne  leur  lais- 
sait même  pas  la  consolation  de  les  retenir  à  titre  ho- 
noraire, quand  même  (dit-il)  ils  s'en  seraient  rendus 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  2< 

dignes  (a).  Ces  dispositions  furent  exécutées  en  Orient, 
et  les  empereurs  d'Occident  ne  tardèrent  pas  à  se  les 
approprier. 

Honorius,  adoptant  les  principes  proclamés  par 
Théodose,  commença  par  abolir  le  patriarchat;  il 
défendit  ensuite  aux  Juifs  d'élever  aucune  synagogue, 
il  leur  fut  interdit  d'exercer  les  charges  d'agent  du 
fisc,  et  ils  furent  exclus  de  toutes  celles  de  la  milice. 

Pourtant,  à  la  différence  de  Théodose,  Honorius  dé- 
clara que  la  loi  n'aurait  d'effet  que  pour  l'avenir,  et 
qu'elle  ne  porterait  aucune  atteinte  aux  fonctions  déjà 
confiées  à  des  Juifs.  Dans  une  loi  précédente  Honorius 
avait  proclamé  que  la  gloire  d'un  bon  prince  consiste 
à  laisser  jouir  chacun  des  droits  qui  lui  appartiennent 
et  que  lors  même  qu'une  religion  n'est  pas  approuvée 
par  lesouverain,  il  doit  lui  conserver  ses  privilèges  (i). 

En  lisant  la  dernière  loi  de  ce  prince  on  est  en  droit 
de  se  demander  s'il  se  montrait  fidèle  à  ces  prin- 
cipes de  justice.  Les  exclusions  prononcées  par  Ho- 
norius, qui  n'étaient  que  le  premier  pas  vers  d'autres 
restrictions  apportées  à  leur  qualité  de  citoyen,  durent 
exercer  une  grande  influence  sur  l'état  moral  des  Juifs. 
Dépouillés  de  la  partie  la  plus  précieuse  de  leurs  droits, 
de  celle  qui  les  rendait  admissibles  à  tous  les  emplois, 
ils  se  virent  forcés  de  se  regarder  comme  étrangers  à 
l'Etat  qui  répudiait  leurs  services.  Il  n'en  fallait  pas 


(a)  Qui  ad  honores  et  dignitatem  irrepserit  habeatur  ut 
anlea  conditionis  extremœ,  etsi  honorariam promeruerit  digni- 
tatem. 


22     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

plus  pour  étouffer  dans  leur  cœur  le  germe  de  ces  no- 
bles sentiments  qui  se  développent  avec  force,  lorsque 
l'homme  n'est  pas  blessé  dans  sa  dignité,  mais  qui 
s'affaiblissent  et  s'éteignent  lorsqu'on  le  lie  par  des 
lois  qui  le  dégradent.  La  suite  des  siècles  devait 
réaliser  ce  qu'Honorius  avait  commencé. 

Il  faut  cependant  remarquer  que,  malgré  les  ex- 
clusions dont  les  Juifs  étaient  frappés,  il  leur  restait 
encore  une  grande  partie  des  droits  civils.  Ainsi,  enleur 
interdisant  les  charges  de  la  milice,  on  leur  avait  per- 
mis d'exercer  les  fonctions  d'avocat  (a)  et  d'aspirer  aux 
charges  de  magistrature. 

Les  lois  faites  à  ce  sujet  déposent  de  la  considération 
dont  ils  jouissaient  encore  dans  l'empire. 

Le  régne  de  Valentinien  III  n'apporta  aucun  chan- 
gement à  leur  position.  Ce  prince  ne  négligea  cepen- 
dant rien  pour  encourager  le  prosélytisme,  et  l'on  ne 
peut  lire  sans  rougir,  dans  une  de  ses  lois,  que  le  fils 
converti  ne  pourra  être  privé  de  la  quarte  falcidie, 
quand  même  il  se  serait  rendu  coupable  du  plus  grand 
crime  envers  ses  parents  non  convertis  (2).  Valentinien 
n'exceptait  même  pas  le  parricide!... 

Si  les  principes  dont  cette  loi  peut  nous  donner  une 
idée  devaient  produire  de  funestes  résultats,  les  Juifs 
d'Italie  n'eurent  qu'à  se  louer  de  la  domination  des 
Golhs  qui  succédèrent  aux  empereurs  romains. 


(a;  Sane  Judaeis  liberalibus  studiis  institutis,  exercendœ  advoca- 
lionis  non  interdicimus  libertatem  et  uti  eos  curaliuin  munerum 
honore  permittimus.  (Cod.  Théod,  de  Judœis,i.  3i.) 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  23  " 

Théodoric  en  trouva  un  grand  nombre  à  Rome,  à 
Ravennes,  à  Gènes,  à  Milan  ;  il  fit  preuve  à  leur  t*gard 
de  la  tolérance  la  plus  absolue,  et  les  défendit  contre 
la  malveillance  qui  déjà  s'acliarnait  à  les  poursuivre; 
ainsi,  à  l'occasion  de  quelques  vexations  dont  ils 
avaient  été  l'objet,  il  condamna  les  habitants  de  Rome 
et  de  Ravenne  à  réparer  le  tort  qu'ils  leur  avaient  fait; 
il  rétablit  les  Juifs  de  Gênes  dans  les  droits  qu'on  leur 
disputait  et  les  autorisa  à  relever  leur  temple,  que  le 
peuple  avait  démoli;  il  sévit  contre  le  clergé  de  Milan, 
qui  avait  voulu  s'emparer  d'une  synagogue  et  des 
biens  qui  en  dépendaient;  il  censura  vivement  le 
sénat  de  Rome  pour  n'avoir  pas  empêché  l'incendie  de 
leur  temple.  Enfin,  dans  toutes  les  occasions,  il  fit 
preuve  à  leur  égard  d'un  esprit  de  justice  et  de  cha- 
rité. «  Toute  violence  en  matière  de  religion  (disait- 
»  il)  est  condamnable;  la  religion  chrétienne  (écri- 
»  vait-il  au  clergé  de  Milan)  n'autorise  pas  le  vol,  et 
»  c'est  mal  à  propos  qu'on  veut  enrichir  le  vrai  Dieu 
»  des  larcins  qu'on  fait  aux  autres  religions.  » 

Dans  les  procès  portés  devant  lui,  il  ne  manqua 
jamais  d'être  favorable  aux  Juifs,  lorsqu'il  trouva  la 
raison  de  leur  côté,  alors  même  qu'il  s'agissait  de 
l'intérêt  de  rÉorlise. 

C'est  ainsi  que  le  chef  d'un  peuple  appelé  barbare 
donnait  des  exemples  de  justice  qui  n'ont  pas  tou- 
jours trouvé  des  imitateurs  dans  les  siècles  de  civili- 
sation (3). 

Au  milieu  des  bouleversements  qui  avaient  agité 
l'empire  romain,  l'état  des  Juifs  n'avait  point  empiré; 


M      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

déchus  de  l'exercice  des  emplois  publics,  ils  avaient 
tourné  tous  leurs  efforts  vers  le  commerce  ;  quelque 
bornée  que  fût  alors  cette  carrière,  ils  étaient  à  peu 
près  les  seuls  qui  l'exploitaient  (4). 

L'agriculture  ne  leur  était  pas  non  plus  étrangère. 
Nous  trouvons,  dans  le  Code  de  Justinien,  une  loi  qui, 
en  interdisant  le  droit  de  disposer  de  leurs  biens  aux 
Samaritains  et  aux  Juifs,  excepte  cependant  ceux 
d'entre  eux  qui  exploitent  eux-mêmes  leurs  propriétés, 
non  point  par  considération  pour  eux,  mais  dans  l'in- 
térêt de  l'agriculture  (a). 

Les  Juifs,  vivant  sur  le  même  pied  que  les  citoyens 
romains,  devaient  s'adonner  à  tous  les  genres  d'in- 
dustrie. Avant  la  ruine  de  Jérusalem,  le  peuple  hébreu 
ne  devait  être  étranger  à  aucune  profession.  Il  y  avait 
dans  la  Judée  des  édifices  publics  dont  l'entretien 
exigeait  la  présence  d'ouvriers  habiles;  une  nation 
qui  dans  ses  longues  émigrations,  durant  la  captivité, 
avait  été  à  portée  de  puiser,  dans  les  pays  divers 
qu'elle  avait  habités,  le  germe  d'une  foule  de  besoins, 
ne  manquait  pas  sans  doute  d'hommes  capables  de 
lui  procurer  les  objets  qui  lui  étaient  nécessaires. 
Les  Juifs  se  livraient  donc  à  l'exercice  des  arts 
mécaniques,  et  il  n'a  fallu  rien  moins  que  les 
persécutions  qui,  plus  tard,  sont  venues  les  atteindre, 
pour  les  condamner  à  s'éloigner  de  certaines  pro- 
fessions. 


(a)  Cod.  nov.  144.  Excipimiis  a  présente  legerusticos  non  ip- 
sorumgratiâ,  sed  propter  prœdia,  quœ  ab  ipsis  colunlur. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  25 

Du  reste,  l'oisiveté  est  un  vice  qui  a  toujours  été 
flétri  par  les  lois  judaïques. 

«  L'étude  de  la  loi  (disent  les  rabbins)  est  une  belle 
»  chose  si  vous  y  joignez  l'exercice  d'un  métier... 
»  Quiconque  n'enseigne  pas  un  métier  à  son  fils, 
»  ajoutent-ils,  l'élève  pour  la  vie  des  brigands.  » 

«  Ne  dites  jamais  (est-il  dit  ailleurs)  :  «  Je  suis 
»  un  homme  de  qualité,  celte  occupation  ne  me  con- 
»  vient  point. 

i>  R.  Johanan  avait  bien  l'état  de  peaussier,  Na- 
»  hum  celui  de  copiste  de  livres,  un  autre  Johanan 
»  faisait  des  sandales,  R.  Judas  était  boulanger,  » 

Ainsi  les  plus  célèbres  rabbins  étaient  de  simples 
artisans  (5).  Dans  l'Italie,  il  n'y  avait  pas  de  profes- 
sion industrielle  à  laquelle  les  Juifs  fussent  étrangers, 
et  si  plus  tard  ils  ont  été  réduits  à  ne  jouer  d'autre 
rôle  que  celui  d'usurier,  la  faute  en  est  aux  lois  qui 
leur  ont  interdit  toutes  les  autres  branches  d'industrie. 

Les  Juifs  dispersés  dans  l'empire  romain  s'étaient 
répandus  en  grand  nombre  en  Espagne.  Leur  établis- 
semen  t  dans  cette  contrée  parai  t  remon  ter  aux  époques 
les  plus  reculées. 

On  a  exhumé  des  monuments  qui  prouveraient  qu'il 
y  en  avait  déjà  du  temps  du  roi  Salomon. 

Plusieurs  historiens  font  mention  d'une  synagogue 
qui  existait  à  Tolède  avant  la  destruction  du  second 
temple  (G).  Ils  parlent  d'une  pierre  trouvée  à  Tolède, 
qui  attesterait  que  les  Juifs  n'avaient  pas  quille  celte 
ville  lors  du  rétablissement  du  temple  de  Jérusalem. 
Ces  monuments  ont  été  l'objet  de  vives  controverses. 


26  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

La  plupart  n'ont  élé  exhumés  que  dans  des  temps 
modernes,  et  l'on  a  supposé  que  les  Juifs,  alors  en 
butte  aux  persécutions,  auraient  voulu  établir  qu'ils 
avaient  quitté  Jérusalem  longtemps  avant  la  naissance 
de  Jésus-Christ,  pour  prouver  qu'ils  n'avaient  point 
participé  à  sa  condamnation.  On  ne  voit  pas  trop  jus- 
qu'à quel  point  une  preuve  de  ce  genre  aurait  pu  dé- 
sarmer leurs  persécuteurs,  et  il  faut  convenir  qu'il 
aurait  pu  y  avoir  des  Juifs  en  Espagne  longtemps  avant 
la  destruction  de  Jérusalem.  Le  commerce  aurait  pu 
les  y  attirer,  et  il  ne  serait  pas  étonnant  qu'ils  y  fussent 
venus  du  lemps  de  Salomon.  Déjà,  sous  le  régne  de  ce 
prince,  les  Juifs  se  livraient  au  commerce  maritime; 
du  temps  des  Juges,  les  tribus  d'Asser  et  de  Dam 
comptaient  des  navigateurs  (a).  Salomon  faisait  partir 
des  flottes  qui  allaient  dansdes  pays  lointains  chercher 
des  marchandises  qu'elles  exportaient  ensuite  dans 
d'autres  contrées  (6).  Les  navigateurs  juifs  faisaient 
partie  de  ceux  qui  entretenaient  le  commerce  de  Tyr. 
La  Judée  et  le  pays  d'Israël  (dit  Ezéchiel  (c),  en  par- 
lant du  commerce  de  cette  grande  cité),  ont  enlre- 
tenu  ton  commerce  de  blé,  de  miel,  dhuile  et  de 
baume;  les  tribus  de  Dam,  Javan  et  Mosel  ont  ap- 
porté dans  tes  foires  le  fer  poli,  la  casse  et  le  roseau 
aromatique  (d). 


[a)  Juges,  5,  v.  15. 
(&)  Rois,  5,  V.  14. 

(c)  27,  V.  19 

[d)  Salvador,  Histoire  des  Institutions  de  Moise  et  du  peuple 
hébreu. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  27 

Si  les  Juifs  exploitaient  le  commerce  maritime, 
quelques-uns  devaient  finir  par  se  fixer  dans  les  pays 
qu'ils  fréquentaient.  Le  commerce  a  produit  partout 
les  mêmes  effets,  et  les  villes  commerçantes  ont  tou- 
jours été  peuplées  par  des  hommes  de  toutes  les  na- 
tions. Ainsi,  il  (levait  y  avoir  des  Juifs  résidant  à  Tyr,  il 
pouvaityen  avoir  également  en  Espagne.  Cette  contrée 
était  connue  des  Orientaux;  les  Phéniciens  y  avaient 
fondé,  longtemps  avant  Salomon,  une  ville  appelée 
Tarsis,  dans  laquelle  il  se  faisait  un  commerce  consi- 
dérable de  fer,  d'acier,  d'huile,  devin,  de  laine  et  de 
quantité  d'autres  productions;  ces  divers  objets,  et  sur- 
tout les  minéraux  étaient  exportés  dans  le  Levant  (a). 
Les  Juifs  connaissaient  ces  contrées.  Isaïe  (ch.  lx, 
V.  9)  parle  des  vaisseaux  de  Tarsis,  ramenant  de  loin 
les  enfants  de  Jérusalem,  leur  or  et  leur  argent  avec 
eux.  Il  pouvait  donc  y  avoir  des  Juifs  établis  en  Espa- 
gne du  temps  de  Salomon,  et  un  envoyé  de  Jérusalem 
aurait  pu  y  venir  lever  l'impôt  dont  toute  la  nation 
avait  été  frappée  lors  de  la  fondation  du  temple. 

Si  l'établissement  des  Juifs  en  Espagne  ne  remonte 
pas  aussi  haut,  on  pourrait  toujours  le  fixer  au  temps 
d'IIérode,  qui,  exilé  dans  cette  contrée,  où  il  finit  ses 
jours,  dut  en  amener  à  sa  suite. 

Ce  qu'il  y  a  de  bien  certain,  c'est  que  les  Juifs 
étaient  très-nombreux  en  Espagne  dès  le  v'  siècle  (6)  ; 

(a)  Peuchet,  Dictionnaire  universel  de  géographie  et  de  com- 
merce, p.  3. 

{b)  Martines-Marino,  discorso  critico  sobre  la  primera  venida 
de  los  Judœos  en  Espana. 


28      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ils  y  exerçaient  le  commerce,  y  possédaient  des  pro- 
priétés. Le  concile  d'Elvire,  qui  est  un  des  plus  an- 
ciens qu'on  ait  tenus,  s'occupe  particulièrement  des 
Juifs  d'Espagne  (7). 

Dans  les  Gaules  il  y  avait  également  de  nombreux 
Juifs. 

Lorsque,  après  la  ruine  de  Jérusalem,  les  captifs  fu- 
rent dispersés  dans  les  provinces  romaines,  beaucoup 
furent  envoyés  dans  les  Gaules  ;  ainsi,  ce  ne  sont  pas 
quelques  émigrants  de  la  Judée  que  l'on  rencontrait 
en  Espagne,  dans  les  Gaules  et  en  Italie  :  c'étaient  les 
débris  d'une  nation  vaincue  disséminés  par  le  vain- 
queur dans  toutes  les  parties  de  l'empire. 

Il  ne  faudra  donc  pas  être  surpris  quand  nous  ver- 
rons, dix  siècles  après,  les  Juifs  chassés  d'Espagne,  au 
nombre  de  plusieurs  centaines  de  mille,  quand  nous 
les  trouverons  répandus  en  grand  nombre  en  France 
et  en  Italie. 

A  part  ceux  qu'avait  amenés  la  dispersion  opérée 
par  les  Romains,  il  existait  déjà  des  Juifs  dans  ces 
contrées. 

La  Gaule  narbonnaise,  la  Celtique,  l'Aquitaine, 
avaient  des  Juifs  plus  de  cent  ans  avant  Tore  chré- 
tienne. La  première  surtout,  la  plus  florissante,  en 
avait  eu  longtemps  avant  les  autres  (8).  Le  Dau- 
phiné  avait  aussi  des  Juifs  dans  les  premiers  siècles 
de  rÉgli<;e;  une  lettre  du  pape  Victor  défend  i\  l'évê- 
que  de  Vienne  de  célébrer  la  Pâque  avec  eux  (9).  Au 
commencement  de  l'ère  chrétienne,  la  plupart  des  évê- 
ques  de  ces  contrées  les  traitaient  avec  bienveillance. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  29 

Appollinaire  Sidoine,  évêqiie  de  Clermont,  recom- 
mande un  Juif  qui  avait  un  procès  à  un  autre  évêque; 
il  lui  écrit:  «  Que  s'il  est  du  devoir  d'un  pasteur  chré- 
tien de  combattre  l'erreur  des  Juifs,  il  est  de  sa  justice 
de  protéger  leurs  personnes  dans  les  causes  civiles, 
toutes  les  fois  qu'ils  ont  la  raison  pour  eux  (10). 

L'évêque  d'Arles  avait  su  également  se  concilier  au 
plus  haut  degré  l'affection  des  Juifs  par  ses  principes 
de  douceur  et  de  justice;  aussi  lorsque  la  mort  vint  le 
frapper,  on  vit  tous  les  Israélites  d'Arles  accourir  à  ses 
obsèques  et  chanter  des  hymnes  en  l'accompagnant  au 
tombeau  (H). 

On  se  tromperait  cependant  si  l'on  pouvait  croire 
que  tout  le  clergé  partageât,  à  leur  égard,  les  senti- 
ments de  l'évêque  d'Arles  et  de  celui  de  Clermont;  on 
est  forcé,  à  regret,  de  convenir  qu'il  n'a  été  donné 
qu'à  peu  d'esprits  supérieurs  de  se  montrer  sur  ce 
point  les  dignes  interprètes  de  l'Evangile.  Aussi  si 
quelques  évêques  pris  séparément  ont  été  bienveil- 
lants pour  les  Juifs,  tous  les  conciles  ne  se  sont  occu- 
pés d'eux  que  pour  les  dépouiller  de  quelques-uns  de 
leurs  droits,  ou  pour  établir  une  séparation  entre  eux 
et  les  Chrétiens;  ainsi  les  premiers  conciles  poussent 
la  rigueur  au  point  de  défendre  aux  Chrétiens  d'ad- 
mettre à  leur  table  un  Israélite  ou  de  recevoir  de  lui 
quelques  marques  de  politesse  (12). 

Les  Juifs  ne  devaient  plus  s'attendre  à  voir  les  Chré- 
tiens les  traiter  en  frères  ;  cependant,  ils  ne  cessaient 
pas  encore  de  se  croire  affiliés  à  la  grande  famille. 

Les  monuments  de  celte  époque  ne  nous  ont  pas 


30      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

laissé  de  très-grands  éclaircissements  sur  leur  posi- 
tion commerciale;  nous  voyons  cependant  que,  grâce 
à  leur  ihdustrie,  ils  se  rendaient  utiles  au  pays  qu'ils 
habitaient,  ils  étaient  à  peu  près  les  seuls  qui  se  li- 
vraient au  commerce  dans  TEspagne  et  dans  les  Gaules; 
C'étaient  eux  qui  exportaient  les  productions  du  Le- 
vant; leurs  bâtiments,  venus  de  Marseille  et  des  autres 
ports  de  l'Italie,  arrivaient  à  Agde;  ils  avaient  des  en- 
trepôts à  Narbonne  et  entretenaient  des  relations  avec 
l'Espagne  (a);  ils  faisaient  notamment  le  commerce 
des  esclaves,  autorisé  par  les  mœurs  du  temps,  ce 
qui,  à  diverses  reprises,  excite  la  sollicitude  des 
conciles  et  des  souverains. 

Cependant,  quelque  industrieux  qu'ils  fussent,  et 
quelque  utilité  que  les  Etats  chrétiens  pussent  retirer 
de  leurs  efforts,  ils  ne  devaient  pas  espérer  de  désar- 
mer le  fanatisme. 

Ce  sont  surtout  les  rois  visigoths  qui  se  montrent 
leurs  plus  cruels  ennemis.  Honorius,  voyant  son  em- 
pire inondé  par  les  Barbares  et  sentant  combien  il  lui 
était  impossible  de  résister  à  ce  torrent,  leur  avait 
cédé  l'Espagne  et  une  partie  des  Gaules.  C'est  là  que 
s'éleva  le  royaume  des  Visigoths. 

Depuis  le  v*  jusqu'au  vu*  siècle, nous  trouvons  une 
série  de  lois  portées  par  Recessuinde,  Sisebuth,  Er- 
vigius,  Recarède,  qui  toutes  sont  marquées  au  coin  de 
la  haine  la  plus  féroce  contre  les  Juifs. 


(o)  Carlier,  Dissertation  sur  l'état  du  commerce  en  France, 
p.  52.  —  Grégoire  de  Tours,  1,5  c.  11,  t.  vi,  p.  17. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  31 

«  Plein  de  confiance  dans  la  force  de  Dieu  (s'écrie 
»  l'un  d'entre  eux)  (15),  j'attaquerai  ses  ennemis,  je 
»  ne  laisserai  point  en  repos  ses  détracteurs,  je  pour- 
»  suivrai  ses  adversaires,  j'emploierai  toutes  mes 
■  forces,  je  mettrai  toute  ma  constance  à  les  dissiper 
»  comme  la  poussière  ou  à  les  détruire  comme  la  vase 
•  infecte,  afin  de  propager  la  foi  et  d'élever  un  tro- 
»  pliée  à  la  gloire  de  Dieu.  » 

Tel  est  le  texte  qui  sert  de  préambule  à  l'une  des 
plus  rigoureuses  persécutions  que  lesJuifs  aientéprou- 
vées.  La  loi  dont  nous  parlons  leur  défend  de  conser- 
ver leurs  anciennes  coutumes,  elle  les  soumet  à 
donner  des  preuves  publiques  de  leur  apostasie;  ils 
seront  livrés  au  supplice  s'ils  se  montrent  encore 
fidèles  à  quelqu'un  des  préceptes  de  leur  foi,  ils  ne 
pourront  garder  auprès  d'eux  des  esclaves  chré- 
tiens, ils  n'auront  rien  de  commun  avec  les  Gliré- 
tiens,  ils  ne  pourront  traiter  avec  eux  ni  adminis- 
trer leurs  biens,  ils  devront  s'abstenir  de  lire  des  livres 
réprouvés  par  la  foi  catholique,  enfin  ils  déserleront 
totalement  la  loi  de  Moïse;  la  peine  de  la  lapidation 
ou  du  feu  les  attend  s'ils  conservent  quelque  atta- 
chement pour  leur  ancienne  croyance ,  et  le  soin 
d'ordonner  la  punition  est  confié  arbitrairement 
aux  prêtres,  qui  sont  menacés  eux-mêmes  des  peines 
les  plus  sévères  s'ils  se  montrent  accessibljs  à  la 
pitié  (14). 

Telles  sont  les  lois  par  lesquelles  les  rois  visigoths 
signalent  leur  domination  ;  des  milliers  d'hommes 
sont  placés  dans  l'alternative  ou  de  répudier  la  foi  de 


32     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

leurs  pères,  ou  de  subir  le  dernier  supplice,  et  c'est 
pour  élever  un  trophée  à  la  gloire  de  Dieu  qu'une  pa- 
reille loi  est  portée! 

Il  faut  croire  qu'il  étaitplus  facile  aux  rois  visigoths  de 
concevoir  de  pareilles  lois  que  de  les  faire  exécuter.  Il 
manquait  à  ces  mesures  de  rigueur  la  sanction  donnée 
par  les  populations  au  milieu  desquelles  les  Juifs 
étaient  répandus. 

Or  ces  populations  avaient  besoin  des  services  que 
leur  rendaient  les  Juifs  par  leur  industrie. 

Aussi,  malgré  les  efforts  des  prêtres  et  des  rois  pour 
les  attirer  au  Christianisme,  ils  conservaient  leur  po- 
sition au  milieu  des  populations  qu'on  s'efforçait  de 
leur  rendre  hostiles.  C'étaient  eux  qui  dans  le  com- 
merce avaient  les  établissements  les  plus  considé- 
rables, et  leur  supériorité  dans  l'art  de  traiter  les  af- 
faires était  tellement  reconnue  que  les  Chrétiens 
s'adressaient  à  eux  'pour  faire  administrer  leurs 
biens. 

Quant  à  la  littérature,  on  commettrait  une  bien 
grande  erreur  si  l'on  pouvait  croire  que  les  Juifs  n'ont 
jamais  été  initiés  à  aucune  science. 

On  les  voit,  à  Alexandrie,  se  livrer  à  l'étude,  et  en- 
richir de  leurs  travaux  la  littérature  grecque;  à  Rome, 
le  siècle  d'Auguste  ne  les  trouve  pas  étrangers  aux 
lettres  et  aux  sciences;  dans  les  premiers  siècles  de 
l'Église  ils  avaient  éprouvé  en  Occident  le  même  sort 
que  tous  les  autres  peuples  de  l'Europe  sur  lesquels 
l'invasion  des  Barbares  avait  étendu  le  voile  de  l'igno- 
rance. Cependant,  il  restait  encore  aux  Juifs  des  germes 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  33 

précieux  qui  se  sont  développés  là  où  les  persécutions 
ne  les  ont  pas  étouffés. 

Nous  voyons,  en  effet,  qu'il  n'est  pas  plutôt  ques- 
tion de  leur  établissement  dans  les  diverses  contrées 
du  globe,  qu'on  parle  des  écoles  qu'ils  y  ont  fondées. 

Tolède,  Grenade,  Cordoue,  en  Espagne;  Lunel, 
Narbonne,  en  France;  Mantoue,  Modène,  en  Italie,  et 
une  foule  d'autres  villes  ont  vu  s'élever  dans  leur  sein 
des  rabbins  éclairés  qui  consacraient  leur  vie  au  culte 
des  lettres. 

Toutes  les  sciences  n'ont  peut-être  pas  trouvé  en 
eux  des  sectateurs  également  heureux;  mais  si  la  plu- 
part de  ces  écrivains  ont  consacré  leurs  veilles  aux  dis- 
cussioils  théologiques,  c'est  bien  moins  à  la  tournure 
de  leur  esprit  qu'il  faut  s'en  prendre  qu'à  la  nécessité 
de  leur  condition  sociale. 

Plus  la  conservation  de  leur  loi  avait  attiré  sur  leur 
tête  de  malheurs  et  de  persécutions,  plus  celte  loi  leur 
était  devenue  précieuse,  plus  ils  avaient  senti  le  besoin 
de  se  rançrer  autour  d'elle  et  d'en  faire  le  sié2;e  de 
toutes  leurs  affections. 

Dés  lors,  rien  n'est  plus  naturel  que  le  zèle  avec 
lequel  ils  s'adonnaient  à  l'étude  de  la  loi. 

G'esi  là  ce  qui  nous  explique  l'affluence  des  livres 
théologiques  que  les  rabbins  nous  ont  laissés.  Si  ce- 
pendant nous  en  trouvons  beaucoup  moins  sur  les 
autres  branches  de  connaissances,  il  ne  faudrait  pas 
conclure  qu'elles  fussent  totalement  négligées. 

Au  v^  siècle,  il  n'était  pas  encore  question  de  lit- 
térature en   Occident;  on   n'y  écrivait  point,  parce 

3 


34     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qu'on  y  manquait  même  des  objets  nécessaires  pour 
écrire  (15).  Les  lexicographes  citent  pourtant  le  nom 
d'un  rabbin  Juda,  qui  vivait  sous  Hnnorius,  et  qui  est 
auteur  d'un  lexique  hébreu  (10).  La  littérature  hé- 
braïque n'était  donc  pas  abandonnée  en  Occident  ; 
mais  pour  connaître  les  progrés  que  les  Juifs  étaient 
susceptibles  de  faire  dans  les  sciences,  il  suffit  de 
jeter  les  yeux  sur  les  écoles  d'Orient. 

Parmi  les  monuments  que  ces  écoles  nous  ont  lais- 
sés, on  doit  remarquer  le  Thalmud. 

Le  Thalmud  est  une  vaste  compilation  qui  peut 
passer  pour  une  véritable  encyclopédie.  Ce  recueil  se 
compose  des  traditions  qui  s'étaient  conservées  parmi 
les  Juifs  et  des  opinions  des  rabbins  qui  en  étaient 
dépositaires.  Morale,  métaphysique,  jurisprudence, 
astronomie,  médecine,  toutes  les  sciences  trouvent 
une  place  dans  le  Thalmud.  Les  notions  que  cetou- 
vraijfe  renferme  sur  chacime  d'elles  sont  loin  d'altein- 
dre  à  la  perfection,  mais  à  travers  les  erreurs  qui 
donnent  à  ce  livre  le  cachet  de  l'époque,  on  ne  peut 
se  refuser  à  reconnaître  que  les  Juifs  possédaient  déjà 
le  germe  de  toutes  les  connaissances  humaines. 

Le  Thalmud  contient  des  notions  précieuses  de  mé- 
decine; cette  science  était  dès  longtemps  pratiqièée  par 
les  Hébreux  (a). 


(o)  Ginsburger,  Medicina  ex  thalmudicis  ;  —  Ilaller,  Bibl.  tné- 
dic.  pract.,  lib.  2. 

Duduin  aliqua  apud  Judœos  medicina  fiierat  :  in  Ttialmude  quo 
traJilioiies  ilocliorum  luijiis  geiilis  viroruin  conlineutur,  multa  sunl 
quœ  et  peritiam  produnt  et  sagacitatem. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  35 

Outre  les  préceptes  d'hygiène  qui  occupent  une  si 
grande  place  dans  la  loi  de  Moïse,  on  trouve  dans  le 
Deulcronome  et  dans  l'Exode  le  traitement  de  plu- 
sieurs maladies.  Sous  les  rois,  la  médecine  fait  des 
progrès,  de  même  que  la  chirurgie.  Salomon  s'oc- 
cupe de  la  recherche  de  la  vertu  des  plantes,  et  le 
Livre  des  Rois  parle  de  plusieurs  hommes  célèbres 
qui  cultivaient  la  même  science  (a).  On  connaît  l'usage 
du  baume,  on  apprend  à  faire  des  médicaments.  «  N'y 
»  a-t-il  point,  dit  JcTemie  {b),  de  baume  en  Galaalh? 
»  — N'y  a-t-il  point  de  médecins?  fils  de  l'homme,  dit 
»  Ézéchiel  (c).  Le  bras  de  Pharaon,  que  j'ai  rompu, 
»  n'a  pas  été  lié  de  linges  et  enveloppé  de  bandehittes 

•  pour  le  fortifier,  il  ne  pourra  plus  empoigner  l'é- 

•  pée.  «  De  même  que,  dans  les  siècles  d'ignorance, 
les  prêtres,  chez  tous  les  peuples,  étaient  dépositaires 
de  l'art  de  guérir  (d),  les  lévites,  chez  les  Juifs,  possé- 
daient seuls  les  connaissances  médicales  (e).  Et  comme 
le  Thalmud  renferme  les  traditions  qui  s'étaient  con- 
servées principalement  parmi  les  lévites,  il  n'est  pas 
étonnant  que  la  médecine  y  ait  trouvé  place. 

La  science  du  droit  n'y  est  pas  non  plus  négligée. 
On  y  trouve  un  cours  complet  de  législation  civile  et 
criminelle,  et  l'on  serait  étonné  de  voir  les  juriscon- 


(a)  Rois,  liv.  I,  Flav.  Jos.,  Antiq.  jud. 
{b)  Ch.  8-22. 

(c)  Ch.  30-2L 

(d)  Prunelle,  Discours  sur  l'influence  de  la  médecine  sur  la 
renaissance  des  lettres,  note  3,  p.  92. 

(e)  Salvador,  Histoire  des  Instit.  de  Moïse  et  du  peuple  hébr2U. 


36     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

suites  hébreux  rivaliser  avec  les  Paul,  les  Papinien  et 
les  auteurs  immortels  du  Code  des  Romains,  à  qui, 
d'une  voix  unanime  tous  les  peuples  ont  donné  le  nom 
de  raison  écrite  (a).  Les  décisions  que  renferme  le 
Thalmud  se  distinguent  en  général  par  une  grande 
sagesse,  les  dispositions  relatives  à  l'administration  de 
la  justice  et  la  preuve  par  témoins  sont  surtout  remar- 
quables. Les  Thalmudistes,  après  une  foule  d'exclu- 
sions, n'admettent  comme  témc^s  ni  les  joueurs  ni 
les  bergers;  les  joueurs,  disaient-ils,  sont  enclins  à 
faire  des  dupes,  et  les  bergers  ont  du  penchant  à 
faire  paître  leurs  troupeaux  sur  les  terres  d'autrui  (b). 
Quant  aux  juges,  leur  impartialité  doit  être  à  l'abri 
de  toute  suspicion.  Les  scrupules  sur  ce  point  sont 
poussés  à  l'excès.  R.  Ismaël  (esl-ilditdansle  Thalmud) 
avait  un  jardinier  qui  lui  apportait  toutes  les  se- 
maines une  corbeille  de  fruits;  ce  jardinier  ayant  un 
procès  vint  le  trouver  un  jour  plus  tôt  qu'à  l'ordi- 
naire et  lui  apporta  les  fruits.  Ismaël,  étonné,  lui  de- 
manda la  raison  de  cette  anticipation.  «  J'ai  un  pro- 
cès, dit  le  jardinier,  et  j'ai  cru  vous  faire  plaisir.  »  Sur 


(a)  La  comparaison  du  droit  judaïque  et  du  droit  romain  offrirait 
un  travail  intéressant.  Il  existe  un  ouvrage  intitulé  Collatio  legnm 
romanarum  et  mosaïcarum;  mais  cet  ouvrage  n'a  trait  qu'à  la 
législation  de  Moïse,  telle  qu'elle  est  consignée  dans  la  Bible.  Le 
Thalmud  offre  des  développements  plus  complets  on  y  trouve  la 
doctrine  et  la  jurisprudence,  les  décisions  des  docteurs  hébreux  mé- 
riteraient d'être  comparées  avec  celles  des  jurisconsultes  romains. 
Voir  Savigny,  Hist.  du  Droit  romain,  t.  i,  229;  —  Hincniar, 
Opéra,  t.  i,  p.  634.  Paris.  J645. 

(6)  Thalmud.,  Babyl.,  tract.  Sanhed.,  p.  25  et  138. 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  37 

cette  réponse,  Ismaël  ne  voulut  ni  recevoir  les  fruits, 
ni  être  juge  du  procès;  et  comme  il  se  sentait  disposé 
à  faire  quelque  chose  pour  ce  plaideur  :  Malheur  (se 
dit-il  en  lui-même)  au  juge  qui  reçoit  des  présents, 
car  si  je  suis  disposé  en  faveur  d'un  homme  qui  m'ap- 
porte ce  qui  m'appartient,  que  serait-ce  s'il  me  faisait 
un  don?  Un  plaideur  offrit  la  main  au  rabbin  Samuel 
qui  sortait  d'un  bateau;  Samuel  déclara  qu'il  ne  pou- 
vait plus  être  le  juge  de  cet  homme.  Le  rabbin  Am- 
memar  s'abstint  à  l'égard  d'un  plaideur  qui  s'était 
empressé  de  lui  ôter  une  plume  qui  s'était  arrêtée  sur 
sa  robe  (a).  Le  juge  intègre  (dit  le  Thalmud)  fait  re- 
poser la  gloire  de  Dieu  sur  Israël,  le  juge  inique  la 
fait  disparaître. 

Les  théories  les  plus  relevées  du  droit  criminel 
trouvent  leur  place  dans  ce  recueil.  La  question  de  la 
peine  de  mort  y  est  examinée. 

Si  un  tribunal  (y  est-il  dit)  condamne  à  mort  une 
fois  en  sept  ans,  on  peut  l'appeler  cruel. 

Il  mérite  ce  reproche,  dit  R.  Eliézer,  si  une  con- 
da^nnation  à  mort  est  prononcée  tous  les  soixante-dix 
ans.  Si  nous  eussions  fait  partie  du  grand  tribunal 
(ajoutent  R.  Tarphon  et  Akiba),  jamais  aucun  homme 
n'aurait  été  condamné  à  mort. 

Ce  serait  (dit  un  dernier  rabbin)  le  moyen  d'aug- 
menter les  meurtres  en  Israël. 

Ainsi,  la  question  y  est  présentée  sous  toutes  ses 
faces,  et  cette  controverse  s'élève  à  une  époque  où  le 

(a)  ïhalmud.,  Bahyl.,  tract..  Kethouvoth,  p.  105. 


38      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

droit  criminel  n'admettait  d'autres  principes  que  la  loi 
du  talion. 

Beaucoup  d'écrivains,  qui  n'ont  jamais  lu  le  Thal- 
mud,  se  sont  récriés  contre  la  morale  qu'il  renferme. 
On  peut  cependant  affirmer  qu'il  n'est  pas  de  vertu 
qui  ne  soit  enseignée  par  les  rabbins  (17). 

Ce  n'est  pas  que  les  persécutions  dont  ils  avaient  été 
victimes  n'aient  arraché  à  certains  d'entre  eux,  contre 
les  nations  étrangères,  des  imprécations  qu'une  saine 
morale  désavoue;  mais  pourrait-on  faire  un  crime  à 
des  proscrits  d'avoir  parlé  avec  aigreur  de  ceux  qui 
les  persécutaient? 

Faut-il  entrer  dans  l'examen  de  ces  rites  nombreux 
dont  les  Thalmudistes  ont  hérissé  la  religion  juive, 
dans  la  vue,  comme  ils  le  dirent,  d'élever  une  haie  à 
la  loi?  11  est  bien  vrai  que  ces  entraves  multipliées, 
dont  le  but  primitif  avait  été  de  maintenir  la  nationa- 
lité juive,  ont  retardé  chez  les  Juifs  le  progrès  des  lu- 
mières; maissi  les  persécutions  avaientrendu  les  Juifs 
esclaves  de  la  loi  thalmudiriue,  les  bons  esprits  du 
Judaïsme  ont  su  rendre  la  religion  à  sa  pureté.  Ils  ont 
accepté  le  Thalmud  comme  une  autorité  respectable, 
en  faisant  la  part  des  circonstances,  des  temps  et  des 
lieux,  et  en  ramenant  l'interprétation  des  enseigne- 
ments qu'il  renferme  à  l'esprit  de  la  loi  de  Moïse,  que 
les  Thalmudistes  ont  voulu  développer  et  non  déna-  ^ 
turcr.  Toutefois,  sans  considérer  le  Thalmud  sous  le 
rapport  religieux,  il  est  certain  que  cette  compilation 
ouvrait  aux  Juifs  la  porte  de  toutes  les  sciences.  Les 
Juifs  d'Occident  y  furent  initiés  presque  en  même 


SIXIÈME  SIÈCLE.  39 

temps  que  ceux  d'Orient.  Dès  l'apparition  de  cet  ou- 
vrage, on  se  hâta  de  le  rcpanilre  dans  toutes  les  syna- 
gogues (a).  On  est  allé  jusqu'à  prétendre  qu'on  fil  pro- 
mettre aux  Juifs  de  toutes  les  contrées  de  n'y  rien 
changer. 

Ceux  qui  ont  voulu  faire  considérer  le  Thalmud 
comme  la  seconde  loi  (18)  des  Juifs  ont  pu  imaginer 
ce  fait,  qui  ne  repose  sur  rien  de  sérieux. 


CHAPITRE   III 

VI°«'  SIÈCLE 

Il  n'est  pas  de  meilleure  école  que  celle  de  l'adver- 
sité :  c'est  dans  les  malheurs  et  les  persécutions  que 
les  Juifs  se  formèrent;  forcés  de  vivre  au  milieu  de 
nations  qui  ne  leur  dissimulaient  pas  leurs  sentiments 
de  haine,  ils  ne  pouvaient  se  maintenir  qu'en  se  ren- 
dant nécessaires.  C'est  là  ce  qui  nous  explique  pour- 
quoi, malgré  les  nombreuses  persécutions  dont  une 
seule  aurait  dû  les  anéantir,  on  les  voit  si  souvent  re- 
paraître dans  les  conlrées  où  les  lois  prononcent  leur 
expulsion. 

(a)  David,  Ganz  Tzemach.,  Damd.p.  122. 


40      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Tel  est  le  tableau  que  nous  présente  l'Espagne  au 
VI*  siècle. 

Malgré  les  décrets  qui  proscrivaient  leur  croyance, 
les  Juifs  s'y  étaient  maintenus. 

Recarède  avait  à  peine  cessé  de  régner  que  son  suc- 
cesseur s'empres3a  de  remettre  en  vigueur  les  lois 
que  ses  prédécesseurs  avaient  portées,  et,  dans  le 
préambule  de  ces  dispositions,  il  se  plaint  de  ce  que 
les  Juifs  étaient  parvenus  à  s'y  soustraire  en  circon- 
venant l'esprit  des  princes  (1).  11  paraît  qu'il  ne  fut 
pas  insensible  lui-même  aux  moyens  qui  avaient 
amolli  le  cœur  de  Recarède.  Nous  voyons  en  effet  Re- 
cessuindiis,  Sisebuth,  Ervigius,  obligés,  successive- 
ment, de  renouveler  les  mômes  lois,  que  de  plus  mû- 
res réflexions,  ou  peut-être  d'autres  motifs,  faisaient 
oublier  par  intervalles. 

Quel  était  donc  l'ascendant  mystérieux  qu'exer- 
çaient les  Juifs  sur  le  cœur  des  princes?  Quelle  était 
l'égide  qui  les  mettait  à  couvert  des  traits  que  le  fa- 
natisme lançait  contre  eux? 

On  ne  peut  expliquer  la  conduite  des  rois  visigoths 
que  par  Tappât  de  l'or,  avec  lequel  les  Juifs  achetaient 
quelques  années  de  tolérance,  ou  par  la  crainte  de 
perdre  des  sujets  dont  la  présence  était  utile  au  pays. 

D'ailleurs,  le  nombre  des  Juifs  était  considérable  en 
Espagne,  et  il  ne  suffisait  peut-être  pas  de  la  volonté 
d'un  roi  pour  les  contraindre  à  embrasser  le  Christia- 
nisme, ou  même  pour  les  expulser.  Le  peuple  ne  leur 
était  pas  hostile.  Si  l'on  avait  pu  parvenir  à  les  faire 
sortir  du  royaume,  le  peuple,  qui  avait  besoin  d'eux, 


SIXIÈME   SIÈCLE.  41 

les  aurait  rappelés.  Aussi,  au  milieu  de  ces  nombreux 
arrêts  de  proscription,  nous  voyons  les  Juifs  vivre  de 
bon  accord  avec  les  Chrétiens.  Les  mariages  mixtes 
sont  fréquents,  ce  qui  excite  la  colère  du  troisième 
concile  de  Tolède.  Ce  concile  dispose  que  les  enfants 
qui  naîtront  des  mariages  entre  Juifs  et  Chrétiens 
seront  baptisés.  Il  défend  en  outre  aux  Juifs  dépossé- 
der des  esclaves,  il  renouvelle  de  plus  la  défense  de 
Théodose,  et  il  leur  interdit  d'exercer  des  charges  pu- 
bliques (2). 

La  même  sollicitude  pour  les  esclaves  se  manifeste 
en  France  à  la  même  époque. 

«  J'ai  été  surpris  (écrit  saint  Grégoire  à  Théodoric 
»  et  Théodebert,  rois  de  France)  de  voir  que  vous  per- 
»  mettiez  aux  Juifs,  dans  vos  Etats,  de  posséder  des 
»  esclaves  chrétiens.  Qu'est-ce,  en  effet,  que  des  Chré- 
»  tiens,  si  ce  n'est  les  membres  de  Notre  Seigneur 
»  Jésus-Christ?  »  Et  saint  Grégoire  se  plaint  avec 
amertume  de  ce  que  les  membres  de  Jésus-Christ  sont 
livrés  à  ses  plus  mortels  ennemis;  et  il  ne  se  contente 
pas  d'écrire  une  seule  fois,  mais  dans  plusieurs  de 
ses  lettres  il  s'élève  avec  force  contre  cette  tolé- 
rance (3). 

Saint^  Grégoire  ne  s'occupe  pas  seulement  des  es- 
claves possédés  par  des  Juifs;  mais,  fidèle  à  l'esprit 
du  Catholicisme,  il  veut  surtout  travailler  à  leur  con- 
version. 11  écrit  à  cet  effet  en  Sicile,  pour  que  l'on 
annonce  partout  où  il  y  a  des  Juifs  que  l'on  accordera 
des  faveurs  à  ceux  qui  se  convertiront.  «Je  sais  (ajoute- 
t-il)  que  ceux  qui  seront  convertis  par  ce  moyen  ne 


42  tES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

seront  pas  de  bons  Chrétiens,  mais  j'espère  que  les 
enfants  seront  meilleurs  et  nous  acquerrons  (dit-il) 
ou  les  uns  ou  les  autres  (a).  » 

Cependant,  tout  désireux  qu'il  est  de  convertir  les 
Juifs,  saint  Grégoire  s'élève  contre  toute  sorte  de  vio- 
lence, et  ramenant  TEvangile  à  sa  pureté  :  «  C'est  par 
»  la  douceur  (dit-il),  c'est  par  la  bonté,  les  exborta- 
»  tiens,  qu'il  faut  appeler  les  infidèles  à  la  religion 
»  chrétienne,  mais  non  les  en  éloigner  par  les  me- 
»  naces  et  la  terreur  (4).  » 

Nous  ne  savons  pas  si  les  sollicitations  de  saint 
Grégoire  auprès  de  Théodoric  et  Théodebert  eurent 
tout  l'eiTet  qu'il  en  attendait;  nous  ne  trouvons  pas  de 
loi  qui,  à  cette  époque,  ait  mis  en  vigueur  en  France 
la  prohibition  du  concile  de  Tolède,  relativement  aux 
esclaves. 

Il  ne  faut  pas  en  conclure  cependant  que  les  Juifs 
aient  trouvé  alors  en  France  une  tolérance  qui  ne  leur 
était  accordée  nulle  part;  tous  les  conciles  tenus  à 
cette  époque  contiennent  quelques  dispositions  hos- 
tiles contre  eux. 

Celui  d'Agde  et  celui  d'Epaone  renouvellent  la  dé- 
fense aux  Chrétiens  de  manger  avec  les  Juifs  (5). 

Le  concile  d'Orléans  défend  aux  Juifs  d'épouser 
des  Chrétiennes  et  d'exiger  de  leurs  esclaves  quelque 
chose  de  contraire  à  la  foi  catholique  (0). 

Les  Juifs  d'Orléans  font  à  cette  époque  de  vains 
efforts  pour  relever  leur  synagogue  abattue,  et  ils  ne 

(  a)  Codex  ital.,  dipl.,  t.  12. 


SIXIÈME   SIÈCLE.  43 

peuvent  obtenir  du  roi  Contran  la  permission  de  la 
rétablir. 

Les  dispositions  des  conciles  d'Agde  et  d'Orléans 
sont  répétées  par  plusieurs  autres  conciles. 

Celui  de  Mâcon  permet  aux  Chrétiens  de  racheter 
les  esclaves  des  Juifs  au  prix  de  douze  sols,  ce  que 
ceux-ci  sont  obligés  d'accepter  (7). 

Celui  de  Clermont,  un  autre  de  Mâcon,  défendent 
de  revêtir  les  Juifs  d'aucune  charge  de  magistrature 
qui  les  constitue  juges  des  Chrétiens,  et  de  les  faire 
receveurs  des  impôts  (8). 

Ces  dispositions  nous  donnent  une  idée  de  l'état 
des  Juifs  à  cette  époque.  Il  paraît  que,  dans  les  Gau- 
les, ils  n'avaient  pas  cessé  d'être  regardés  comme 
admissibles  à  tous  les  emplois,  même  à  ceux  de  la 
magistrature  et  de  la  milice  (9). 

Les  mariages  entre  Juifs  et  Chrétiens,  les  bons  rap- 
ports qui  existaient  entre  eux,  nous  prouvent  assez 
que  le  jjcuple  ne  sanctionnait  pas  les  dispositions 
hostiles  des  conciles. 

Il  ne  dépendait  pas  cependant  des  évêques  et  des 
rois  qu'il  n'en  fût  ainsi. 

Virgile,  évêque  d'Arles,  et  Théodore,  évêque  de 
Marseille,  faisaient  exécuter  avec  rigueur  les  disposi- 
tions des  conciles,  malgré  les  charitables  exhortations 
de  saint  Grégoire  (10). 

Avite,  évêque  deClermont,  les  chassait  de  sondiocèse, 
parce  qu'ils  refusaient  de  se  convertir,  et  la  conduite 
de  ce  prélat  trouvait  un  poëte  pour  la  célébrer  (11). 

Le  roi  Childebert  consacrait  par  un  édit  la  dispo- 


44      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

sition  du  concile  d'Orléans,  qui  défendait  aux  Juifs 
de  sortir  pendant  quatre  jours,  depuis  le  jeudi  saint 
jusqu'à  la  Pàque  (12). 

Cette  défense  est  ensuite  répétée  par  le  concile  de 
Mâcon,  et  on  y  ajoute  qu'un  Juif  ne  pourra  s'asseoir 
à  côté  d'un  prêtre,  à  moins  que  celui-ci  ne  lui  en 
donne  la  permission. 

Le  même  Childebert  blâme  Ferréol,  évêque  d'Uzès, 
de  sa  bienveillance  envers  les  Juifs,  et  le  force  à  imi- 
ter l'exemple  de  l'évèque  de  Glermont  (13). 

Childéric  travaille  aussi  de  toutes  ses  forces  à  la 
conversion  des  Juifs;  il  a  des  conférences  avec  eux, 
et  pour  donner  des  marques  de  son  affection  à  un 
Juif  (14)  qui  était  parvenu  à  se  concilier  ses  bonnes 
grâces,  il  le  force  à  abjurer  sa  religion;  la  même 
violence  est  étendue  à  un  grand  nombre  d'autres; 
Childéric  présente  lui-même  au  baptême  plusieurs  de 
ces  malheureux  et  les  punit  ensuite  de  ce  que  leur 
conversion  n'est  pas  sincère. 

Les  Bourguignons  ne  traitaient  pas  les  Juifs  avec 
moins  de  sévérité;  une  loi  de  Gondebaud  ordonne 
qu'on  coupe  le  poing  à  un  Juif  s'il  ose  frapper  un 
Chrétien,  et  qu'on  le  mette  à  mort  s"il  porte  la  main 
sur  un  prêtre  (15). 

Les  Juifs  étaient  donc  partout  également  maltrai- 
tés, et  s'ils  parvenaient  à  se  sou  traire  aux  persécu- 
tions dont  ils  étaient  l'objet,  ce  n'était  que  pour  vivre 
dans  une  anxiété  continuelle  et  pour  être  avertis  des 
maux  qui  les  attendaient  par  ceux  qui  venaient  à 
chaque  instant  les  affliger. 


SIXIÈME  SIÈCLE.  45 

Au  VI*  siècle,  le  mal  n'était  pas  encore  parvenu  à 
son  comble.  En  butte  aux  persécutions  des  prêtres, 
qui  songeaient  bien  moins  aux  intérêts  des  peuples 
qu'à  préserver  leur  culte  des  ravages  de  l'hérésie  ou 
du  contact  des  infidèles,  les  Juifs  faisaient  néanmoins 
sentir  à  l'Etat  l'utilité  de  leur  industrie.  Elle  n'avait 
pas  alors,  il  est  vrai,  un  champ  bien  vaste  à  parcourir; 
le  commerce  était  resserré  dans  des  bornes  étroites, 
et  l'état  de  la  civilisation  ne  lui  permettait  pas 
de  recevoir  un  grand  développement;  la  population 
de  l'Occident  s'était  pour  ainsi  dire  renouvelée  tout  à 
coup,  l'Espagne,  l'Italie,  les  Gaules,  étaient  inondées 
par  les  peuplades  que  le  Nord  avait  vomies  sur  elles  ; 
des  hommes  de  diverses  nations,  réunis  par  le  be- 
soin du  moment,  après  avoir  renversé  par  un  effort 
commun  l'ordre  de  choses  établi,  apportaient  des 
mœurs  nouvelles  sur  la  terre  qu'ils  avaient  conquise. 
Une  société  composée  ainsi  d'éléments  hétérogènes, 
devait  s'agiter  longtemps  avant  d'être  réorganisée; 
des  obstacles  insurmontables  s'opposaient  à  ce  que 
des  hommes  aussi  peu  susceptibles  de  s'unir  entre 
eux  pussent  former  un  corps  de  nation.  Ces  obsta- 
cles, que  les  Barbares  avaient  apportés  avec  eux, 
étaient  grossis  par  la  présence  d'un  reste  d'habitants 
qui  avaient  échappé  aux  ravages  de  la  guerre;  aussi, 
lorsque  les  chefs  eurent  assez  longtemps  lutté  les  uns 
contre  les  autres,  pour  s'assigner  un  royaume,  les 
dissensions  intestines  déchirèrent  l'Etat  qui  était  échu 
à  chacun  d'eux. 

Dans  cette  position,  les  Juifs,  par  la  seule  force  des 


46      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

choses,  devenaient  le  cheville  ouvrière  qui  devait 
faire  mouvoir  tous  les  ressorts,  à  mesure  qu'ils  ten- 
daient à  se  replacer  dans  leur  situation  na'urelle. 
Vivant  sous  un  régime  d'exception,  placés  par  les  lois 
en  dehors  de  l'Etat,  les  Juifs  restaient  pour  ainsi  dire 
stationnaires  au  milieu  des  bouleversements  qui  chan- 
geaient le  sort  des  empires  ;  leurs  mœurs,  leurs  moyens 
d'existence  restaient  constamment  les  mêmes.  Qu'ils 
vécussent  sous  un  prince  ou  sous  un  autre,  dès  l'instant 
qu'ils  devaient  cire  frappés  par  les  mômes  exclusions, 
exposés  aux  mêmes  malheurs  les  orages  politiques 
devaient  fort  peu  les  inquiéter;  aussi  ils  poursui- 
vaient leur  carrière  à  travers  les  troubles  et  le 
fracas  des  armes,  et  exploitant  le  champ  qu'on  avait 
ouvert  devant  eux,  ils  cherchaient  à  acquérir  par  les 
richesses  la  considération  et  le  repos  que  les  loi'^s  leur 
refusaient.  A  cet  égard,  il  ne  leur  était  pas  difficile 
de  parvenir  à  leur  but;  le  commerce  leur  était  pres- 
que entièrement  abandonné;  leurs  relations  avec  l'O- 
rient, où  les  commerçants  juifs  étaient  nombreux  et 
riches,  leur  donnaient  les  moyens  de  faire  exporter 
chez  eux  les  diverses  productions  du  Levant,  et  leur 
dispersion  dans  les  diverses  parties  de  l'Occident  les 
mettait  à  portée  de  les  débiter  avec  avantage;  ils 
n'avaient  dans  le  commerce  d'autres  concurrents  que 
quelques  étrangers  arabes  ou  grecs  qui  parcouraient 
le  midi  de  l'Europe;  mais  ils  avaient  sur  eux  un 
avantage  immense,  puisque  ceux-ci  venaient  comme 
étrangers  vendre  leurs  marchandises,  pour  retourner 
ensuite  dans  leur  patrie,  tandis  que  les  Juifs  n'avaient 


SIXIÈME   SIÈCLE.  47 

alors,  pour  la  plupart,  d'autro  patrie  que  le  lieu  où 
il  leur  était  plus  commode  de  vivre.  D'un  autre  côté, 
les  marchands  étrangers  qui  fréquentaient  les  ports 
de  la  France  et  de  l'Italie  trouvaient  des  difficultés 
insurmontables  pour  voyager  dans  l'intérieur,  tandis 
que  les  Juifs  étaient  sûrs  d'être  bien  accueillis  par- 
tout où  ils  rencontraient  leurs  frères.  Les  sociétés 
qu'ils  formaient  entre  eux  résistaient  à  tous  les  in- 
convénients qu'entraînaient  les  guerres  civiles  :  ils 
trouvaient  dans  chaque  pays  des  lieux  sûrs  pour  dépo- 
ser leurs  marchandises,  tandis  que  les  autres  mar- 
chands étaient  obligés  de  veiller,  les  armes  à  la  main, 
à  leur  sûreté  (16). 

Aussi  voyons-nous  qu'à  l'époque  dont  nous  parlons, 
soit  en  France,  soit  en  Italie,  soit  en  Espagne,  le  com- 
merce leur  est  presque  entièrement  abandonné.  Les 
ports  de  l'Italie  deviennent  l'entrepôt  des  productions 
du  Levant;  c'est  là  que  les  vaisseaux  des  commerçants 
juifs,  partis  de  Marseille,  d'Agde,  de  Narbonne,  vont 
s'approvisionner  (17)  en  marchandises  qui  sont  ensuite 
transportées  dans  l'intérieur  par  les  Juifs,  alors  nom- 
breux dans  cette  partie  des  Gaules  (18). 

Tel  est  l'état  commercial  des  Juifs  dans  les  premiers 
siècles.  Il  ne  faudrait  pas  en  conclure  cependant  qu'ils 
fussent  partout  de  véritables  cosmopolites,  et  qu'aucun 
d'eux  n'eût  alors  de  résidence  fixe.  Dans  les  Gaules  et 
en  Espagne,  ils  avaient  des  établissements  industriels. 
Ils  n'étaient  pas  étrangers  à  l'agricullure.  On  trouve 
des  Juifs  parmi  les  soldats  au  siège  d'Arles  sous  Clovis. 

En   Italie,  le   vi"  siècle  nous  fournit  des  preuves 


48     LES'JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qu'ils  savaient  s'allacher  aux  pays  qui  ne  les  repous- 
saient pas. 

Lorsque  Juslinien  luttait  contre  les  Golhs,  Bélisaire 
se  présenta  aux  portes  de  Naples;  à  la  vue  des  forces 
imposantes  déployées  par  le  général  de  Justinien,  la 
frayeur  s'empare  des  esprits;  les  Juifs,  pour  relever 
le  courage  de  leurs  concitoyens,  offrent  leur  argent  et 
se  chargent  volontairement  de  fournir  des'vivres  à 
l'armée;  non  contents  de  ce  sacrifice,  ils  donnent 
l'exemple,  et  prenant  eux-mêmes  les  armes,  ils  dé- 
fendent avec  vigueur  le  quartier  de  la  ville  qui  leur 
était  confié.  Le  vainqueur  ne  put  s'empêcher  d'admi- 
rer leur  bravoure.  Cependant,  malgré  leur  désir  de 
servir  leur  pays,  ils  ne  pouvaient  persuader  au  fana- 
tisme de  les  regarder  comme  des  hommes. 

Les  constitutions  de  Juslinien  sont  loin  de  leur  être 
favorables;  les  Juifs  y  sont  traités  comme  des  êtres 
déshérités  de  la  faveur  divine,  qui  ne  méritent  que  la 
répulsion  et  le  mépris.  Justinien  défend  de  recevoir 
leur  témoignage  en  justice;  il  les  prive  du  droit  de  tes- 
ter et  de  faire  des  donations,  n'accordant  la  faculté  de 
transmettre  leurs  biens  qu'à  ceux  qui  se  livraient  à 
l'agriculture,  ne  voulant  pas  les  forcer  à  abandonner 
leurs  champs  et  à  diminuer  ainsi  les  impôts  (19). 

Parmi  les  lois  de  Justinien,  nous  en  trouvons  une 
qui  s'occupe  d'une  discussion  survenue  dans  la  syna- 
gogue, à  raison  du  rituel.  Il  s'agissait  de  savoir  si  les 
Livres  de  Moïse  seraient  lus  en  hébreu  ou  sur  les  tra- 
ductions faites  en  toute  autre  langue.  Justinien  prend 
connaissance  de  ce  débat,  et  il  permet  aux  Juifs  de 


SIXIÈME   SIÈCLE.  49 

lire  les  Livres  saints  en  hébreu,  en  latin  ou  en  grec; 
mais  il  leur  défend  de  lire  le  Thalmud  (20). 

Il  est  assez  surprenant  qu'une  question  de  ce  genre 
ait  pu  nécessiter  un  décret  de  Justinien.  Cependant 
la  prétention  de  lire  les  Livres  saints  en  une  autre 
langue  que  l'hébreu  devait  être  un  événement  im- 
portant parmi  les  Juifs.  C'était  une  réforme  qui  pou- 
vait troubler  la  synogogue,  et  l'on  conçoit  que  l'inter- 
ventiondu  prince  ait  pu  devenir  nécessaire.  Au  surplus, 
ce  décret  nous  donne  une  idée  de  l'état  des  lumières 
à  cette  époque  parmi  les  Juifs  :  ils  étaient  versés 
dans  la  connaissance  du  grec  et  du  latin,  puisqu'ils 
pouvaient  lire  les  Livres  saints  dans  ces  deux  langues. 
Il  paraît  de  plus  que  le  Thalmud  était  alors  répandu 
parmi  eux,  et  ce  livre  avait  dû  initier  les  Juifs  d'Occi- 
dent à  toutes  les  connaissances  qui  étaient  répandues 
dans  les  écoles  d'Orient.  Les  ténèbres  qui  obscurcis- 
sent l'histoire  du  Bas- Empire  ne  nous  permettent  pas 
d'avoir  des  données  positives  sur  les  travaux  littéraires 
des  Juifs  à  cette  époque.  Tout  ce  que  nous  savons, 
c'est  que  si  l'on  citait  un  devin  ou  un  astrologue,  c'était 
un  Juif  (21).  Dans  les  siècles  d'ignorance  la  qualifica- 
tion de  devin  a  été  l'équivalent  de  celle  de  savant. 
Cette  qualification  a  été  surtout  donnée  aux  médecins, 
dont  on  attribuait  les  cures  à  une  puissance  sur- 
naturelle. 


50     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 


CHAPITRE   IV 

vu»»  SIÈCLE 

Si  les  Juifs  ont  trouvé  quelquefois  des  protecteurs 
dans  les  ministres  de  la  religion  chrétienne,  si  des 
évêques,  si  des  (lapes,  animés  du  véritable  esprit  de 
l'Evangile,  ont  prêché  la  douceur  et  la  charité,  leur 
exemple  n'a  pas  eu  dans  le  moyen  âge  de  nombreux 
imitateurs. 

Nous  avons  parlé  des  lois  fanatiques  portées  contre 
les  Juifs  par  les  premiers  rois  visigoliis,  lois  dont 
aucune  n'avait  eu  sa  pleine  exécution. 

Recessuinde  les  avait  renouvelées  vers  la  fin  du 
VI*  siècle;  au  commencement  du  vii%  elles  appellent 
de  nouveau  l'attention  de  Sisebuth,  qui  ajoute  do 
nouvelles  rigueurs  à  celles  déjà  édictées  par  ses 
prédécesseurs. 

On  ne  saurait  pousser  plus  loin  les  précautions 
prises  pour  contraindre  les  Juifs  à  embrasser  le  Chris* 
tianisme.  Toutes  les  prati({ues  enseignées  par  la  reli- 
gion juive  sont  énumérées.  On  ordonne  aux  Juifs  de 
n'en  observer  aucune,  et  on  les  menace  d'être  lapidés 
ou  brûlés  vifs  s'ils  ne  se  soumettent  pas  aux  règles  qu'on 
leur  prescrit.  Ainsi,  cen'étailpas  assez  pour  eux  d'abju- 
rerle  Judaïsme,  il  fallait  encore  rompre  avec  les  habi- 
tudes contractées  dès  l'enfance,  à  peine  d'encourir  les 


SEPTIÈME   SIÈCLE.  51 

peines  les  plus  sévères.  On  sent  combien  devait  êire 
cruelle  la  position  de  ceux  qui  avaient  cédé  à  la  con- 
trainte; à  chaque  instant  ils  étaient  persécutés  avec 
plus  de  rigueur  peut-êire  que  ne  déploya  plus  tard  Tin- 
quisition;  aussi  les  Juifs  convertis  de  Tolède  étaient-ils 
réduits  à  adresser  au  roi  une  supplique  pour  implo- 
rer sa  protection,  et,  dans  cet  acte  bizarre,  ils  s'en- 
gagent solennellement  à  demeurer  à  l'avenir  étran- 
gers à  toutes  les  pratiques  de  leur  at^.ienne  religion, 
qu'ils  énumèrent  minutieusement,  et  à  vivre  d'une 
façon  plus  chrétienne  [a). 

Cette  promesse  était  loin  de  rassurer  les  conciles; 
aussi  les  voyons-nou>  s'occuper  énergiquement  des 
Juifs  convertis  revenus  au  Judaïsme  (6). 

Sous  le  règne  de  Sisebulh,  les  lois  portées  contre 
les  Juifs  furent  rigoureusement  exécutées.  Si  l'on  en 
croit  quelques  historiens,  plus  de  100,000  Juifs  se 
convertirent  ou  firent  semblant  de  se  convertir;  d'au- 
tres, en  grande  quantité,  se  réfugièrent  en  France. 

Ils  croyaient  échapper  par  là  aux  fureurs  du  fana- 
tisme; ils  furent  trompés  dans  leur  attente! 

Dagoberl  usa  contre  eux  de  la  même  sévérité,  et  tan- 
dis (ju'ils  étaient  persécutés  en  Espagne  et  en  France, 
l'empereur  Héraclius  sévissait  contre  eux  en  Orient. 

Ainsi  de  toutes  parts  s'élevait  en  même  temps  un 
concert  de  persécutions,  qui  toutes  avaient  le  même 
motif,  un  zèle  aveugle  pour  la  cause  de  Dieu. 


(a)  Fortalitium  fidei,  lib.  3, 
{&)  Aguirre,  concil.hisp.,  t.  ii. 


52      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

En  Espagne,  les  conciles  se  succédaient;  les  Visi- 
golhs,  qui,  avant  de  mettre  le  pied  dans  celle  contrée, 
étaient  aussi  étrangers  à  toute  religion  qu'ils  étaient 
peu  faits  à  toute  forme  de  gouvernement,  devenus  tout 
à  coup  zélateurs  ardents  de  la  religion  chrétienne,  dé- 
ployaient pour  lui  faire  des  conquêtes  toute  la  fureur 
qu'ils  avaient  mise  à  soumettre  les  Etats  sur  lesquels 
ils  s'étaient  jetés.  C'était  du  clergé  qu'ils  recevaient 
humblement  les»lois  qu'ils  se  chargeaient  d'exécuter. 
Si  quelquefois  il  leur  arrivait  de  prendre  l'initiative, 
ce  n'était  que  pour  se  soumettre  avec  respect  à  l'ap- 
probation ou  à  la  censure  des  conciles  ;  aussi  les  évo- 
ques étaient  ils  souvent  convoqués.  Toutes  les  affaires 
de  l'Etat  leur  étaient  déférées,  et  les  questions  rela- 
tives aux  Juifs  y  étaient  souvent  mises  en  discussion. 

Quelquefois  la  voix  de  la  douceur  et  de  la  commisé- 
ration se  faisait  entendre  en  leur  faveur,  le  plus  sou- 
vent leur  qualité  d'infidèles  faisait  oublier  qu'ils 
étaient  des  hommes. 

Ainsi,  lorsqu'il  est  question  de  la  conduite  de  Sise- 
bulh,  de  celle  de  Dagobert,  de  celle  d'Héraclius.  le 
quatrième  concile  de  Tolède  (présidé  par  Isidore, 
évêque  de  Séville),  la  désapprouve  formellement  (1). 
«  L'on  ne  doit  pas  (y  est-il  dit)  sauver  les  infidèles 
»  malgré  eux,  il  faut  attendre  qu'ils  le  veuillent,  pour 
»  que  la  justice  ne  soit  pas  blessée.  »  Cependant  ce 
concile  exige  que  les  convertis  restent  fidèles  à  leur 
nouvelle  foi,  il  veut  même  qu'on  enlève  les  enfants 
baptisés  à  leurs  parents.  Celait  toujours  le  même  es- 
prit qui  dirigeait  les  évêques. 


SEPTIÈME    SIÈCLE.  53 

Aussi  quelques  années  s'écoulent,  elleclix-seplième 
concile  de  la  même  ville  déclare  (2)  que  les  Juifs  doi- 
vent être  dépouillés  de  leurs  biens,  qu'on  doit  les  ré- 
duire en  esclavage,  qu'on  leur  enlèvera  leurs  enfants 
pour  les  instruire  dans  la  religion  chrétienne,  qu'ils 
seront  distribués  eux-mêmes  aux  Chrétiens  qui  au- 
ront le  droit  d'en  disposer,  et  qui  veilleront  surtout  à 
ce  qu'ils  ne  se  livrent  point  à  l'exercice  de  leurs  céré- 
monies religieuses. 

Le  concile  de  Tolède  ne  se  souvenait  plus  de  ce 
respect  pour  la  justice  qu'il  avait  proclamé  quelques 
années  auparavant. 

Les  évêques  qui  exerçaient  la  puissance  suprême 
étaientlellementhostilesaux  Juifsqu'ils  exigeaientque 
chaque  prince,  à  son  avènement  au  trône,  promit  solen- 
nellement de  les  persécuter  ;  le  nouveau  souverain  s'y 
engageait  par  serment  (3),  et  chaque  nouveau  règne 
était  marqué  par  un  édit  de  proscription.  Il  est  vrai  que 
cesédits,parlesquelsles  rois  visigothsparaissaientvou- 
loirsalisfaire  aux  exigences  des  évêques,  restaient  pres- 
que toujours  sans  effet,  soit  que  les  Juifs  fussent  assez 
habiles  pour  les  éluder,  soit  qu'on  voulut  les  laisser 
reparaître  pour  profiter  de  leurs  richesses.  Quoique  le 
fanatisme  fût  en  effet  le  principal  mobile  des  rois  vi- 
sigoths,  le  désir  d'augmenter  leurs  finances  ne  leur 
était  pas  toujours  étranger.  Ainsi,  après  les  édits  de 
Sisebuth  et  d'Ervigius,  Égica,  dans  le  commencement 
de  son  règne,  paraît  vouloir  leur  laisser  quelque  re- 
pos; il  a  soin,  cependant,  de  le  leur  vendre  en  leur 
faisant  payer  des  taxes  considérables;  il  leur  accorde 


54      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

des  privilèges,  il  leur  permet  même  de  posséder  des 
esclaves,  contrairement  aux  prescriptions  des  con- 
ciles; mais  bientôt,  sous  le  vain  prétexte  d'une  con- 
spiration que  les  Juifs  auraient  ourdie,  il  s'emp.ire 
de  leurs  biens  et  les  réduit  en  esclavage  pour  être 
convertis,  eux  et  leurs  enfants,  à  la  religion  chré- 
tienne (4).  Cette  violence  ne  conquit  pas  beaucoup  de 
prosélytes  au  Christianisme:  cédant  à  la  loi  de  la  con- 
trainte, les  Juifs  firent  semblant  d'abjurer.  Quelques 
années  après,  il  n'était  plus  question  de  concile  en 
Espagne  et  les  lois  d'Egica  étaient  oubliées.  Viliza, 
son  succes>eur,  mieux  conseillé  sur  ses  véritables  in- 
térêts, les  avait  abrogées  en  rendant  aux  Juifs  la  li- 
berté de  conscience,  après  laquelle  ils  avaient  soupiré 
en  vain  pendant  trois  siècles  5). 

L'Etat  dut  seressenlir  de  ce  changement;  tout  en  per- 
sécutant les  Juifs,  en  effet,  les  rois  visigoths  n'avaient 
pu  se  dissimuler  combien  leur  industrie  était  utile. 
Egica  lui-même,  un  des  plus  acharnés  de  leurs  per- 
sécuteurs, l'avait  formellement  reconnu,  puisque,  en 
les  proscrivant,  il  avait  établi  une  exception  en  faveur 
de  ceux  de  la  Septimanie,  «  afin,  disait-il,  de  réparer 
»  les  malheurs  que  cette  province  avait  éprouvés,  et 
»  pour  que  les  Juifs  pussent  rétablir  les  finances,  tant 
>  par  les  tributs  qu'ils  payaient  au  fisc,  que  par  leur 
»  activité  et  leur  industrie  ((5).  » 

Conçoit-on  que  lorsque  les  services  que  les  Juifs 
pouvaient  rendre  à  l'Etat  étbient  ainsi  reconnus,  il  se 
trouvât  des  princes  assez  insensés  pour  les  proscrire? 

L'édit  d'Égica  constate  suffisamment  l'importance 


SEPTIÈME   SIÈCLE.  55 

des  Juifs,  à  l'époque  dont  nous  parlons.  Malgré  les 
efforts  des  rois  visisroths,  ils  étaient  si  nombreux  en 
Espagne  qu'on  y  parlait  communément  la  langue  hé- 
braïque (7);  tout  le  commerce  extérieur  était  exploité 
par  eux.  Ce  commerce  s'étendait  sur  toutes  les  den- 
rées du  pays,  vius,  huiles,  minéraux;  les  étoffes  et  les 
épiceries  leur  arrivaient  du  Levant  (a). 

Il  en  était  de  même  dans  les  Gaules.  La  Gaule  nar- 
bonnî'ise,  surtout,  devait  aux  Juifs  sa  prospérité,  et 
tt  lie  était  la  considération  qu'ils  y  avaient  acquise,  que 
Narbonne  était  gouvernée  par  deux  chefs  dont  l'un 
professait  la  religion  juive(6).  La  faveur  dont  ils  jouis- 
saient dans  cette  contrée  avait  résisté  à  toutes  les 
vicissitudes  que  leurs  frères  d'Espagne  avaient  éprou- 
vées; les  fureurs  des  rois  goths  et  les  anathèmes  des 
conciles  ne  les  avaient  pas  encore  frappés.  Il  en  fut 
autrement  vers  la  fin  di  viï®  siècle.  Sollicité  par  les 
prêtres,  qui  regardaient  comme  une  plaie  faite  à  la  re- 
ligion la  tolérance  envers  les  infidèles,  Wamba,  roi 
des  Goths,  leur  enjoignit  de  se  convertir  ou  de  sortir 
de  ses  Etats,  et  notamment  de  la  Gaule  narbonnaise. 
Il  était  difficile  que  cette  loi  pût  recevoir  son  exécu- 
tion. La  contrée  de  laquelle  Wamba  avait  voulu  les 
chasser  ne  pouvait  être  privée  de  la  présence  des 
Juifs  sans  qu'une  atteinte  notable  fijt  portée  au  com- 
merce et  à  la  prospérité  publique. 


(a)  Peuchet,  Dictionnaire  iinitersel  de  géographie  commer- 
ciale ;  —  Muratori,  De  mercatoribus  antiq.  itai.  medii  œvi,  t,  i. 
(6)  Regître  157,  cartop.reg.  c.  201. 


56      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Aussi  l'édit  de  Wamba  produisit  dans  le  Languedoc 
un  soulèvement  général.  Les  Juifs  y  trouvèrent  des 
défenseurs  même  dans  le  sein  de  l'Eglise;  outre  le 
comte  de  Toulouse,  qui  les  prit  sous  sa  protection, 
l'abbé  Raymire,  l'évêque  de  Maguelone  se  déclarèrent 
pour  eux.  Ils  firent  plus,  ils  forcèrent  leurs  voisins  à 
suivre  leur  exemple,  et  l'évêque  de  Nîmes,  qui  s'y 
refusa,  fut  emprisonné. 

Wamba,  pour  apaiser  ce  désordre,  envoya  le  comte 
Paul  à  la  tête  d'une  armée;  mais  celui-ci,  trouvant  les 
rebelles  puissants,  n'hésita  pas  à  embrasser  leur  parti; 
il  prit  possession  de  Narbonne  et,  profitant  de  sa 
bonne  fortune,  il  voulut  se  faire  couronner  roi.  Wamba 
fut  réduit  à  venir  en  personne  combattre  cette  rébel- 
lion. Il  abandonna  la  guerre  qu'il  soutenait  contre 
les  Navarrais,  et  se  rendit  en  toute  hâte  dans  le 
Languedoc.  Il  reprit  Narbonne  et  parvint  à  s'em- 
parer de  Nîmes,  où  il  trouva  le  comte  Paul  caché  dans 
les  caves  de  l'amphithéâtre.  Le  comte  Paul,  déclaré 
coupable  de  lèse-majesté,  fut  condamné  à  mort;  mais, 
par  une  amère  dérision,  on  réserva  au  roi  le  pouvoir 
de  lui  laisser  la  vie,  à  condition  qu'on  lui  crèverait 
les  yeux  et  qu'il  demeurerait  prisonnier.  Après  cette 
expédition,  qui  coûta  la  vie  à  un  grand  nombre  des 
,  plus  puissants  seigneurs  de  la  province,  l'édit  pro- 
noncé contre  les  Juifs  fut  mis  à  exécution,  mais  il 
arriva  (ce  qui  arrivait  alors  presque  toujours),  que  la 
plupart  d'entre  eux  parvinrent  à  s'y  soustraire.  Les  fu- 
reurs de  Wamba  ne  les  empêchèrent  donc  pas  de  con- 
server dans  la  Gaule  leur  position  commerciale  (8). 


SEPTIÈME   SIÈCLE.  57 

Leur  état  était  à  peu  près  le  même  dans  le  Dau- 
phiné,  quoique  les  lois  des  Bourguignons  ne  les 
eussent  pas  ménagés.  Marseille  avait  un  grand  nom- 
bre de  Juifs,  et  de  là  ils  s'étaient  répandus  dans  le 
Dauphiné.  La  ville  de  Vienne  (9)  était  devenue  leur 
entrepôt,  et  c'est  là  que  les  marchands  de  Lyon  et  des 
autres  villes  environnantes  allaient  se  pourvoir.  Ces 
marchands  étaient  pour  la  plupart  des  Juifs;  c'étaient 
eux  qui  vendaient  dans  toute  la  France  les  parfums, 
les  étoffes,  les  épiceries,  les  bijouteries;  les  autres 
habitants  n'étaient  ni  assez  éclairés,  ni  assez  actifs 
pour  entrer  en  concurrence  avec  eux.  C'est  ce  qui 
nous  explique  pourquoi  ce  système  de  persécution, 
si  constamment  suivi  par  les  conciles  et  par  les  rois, 
ne  recevait  pas  son  exécution  d'une  manière  plus  fu- 
neste pour  eux.  Si  les  Juifs  n'avaient  été  que  des 
hommes  sans  aveu,  sans  industrie,  à  charge  au  pays 
où  ils  auraient  trouvé  un  asile,  les  premiers  efforts  des 
évêques  et  des  princîs  auraient  suffi  pour  les  anéantir. 
Ils  auraient  subi  le  même  sort  que  cette  foule  de 
sectes  étouffées  par  le  Christianisme.  Mais  outre  que 
leur  loi  portait  avec  elle  la  garantie  de  sa  conser- 
vation, les  Juifs  avaient  de  plus,  pour  se  maintenir 
parmi  les  autres  peuples,  des  avantages  qu'il  était  im- 
possible à  ceux-ci  de  méconnaître.  Dans  des  siècles 
barbares  et  dans  des  pays  où  la  plupart  des  habitants 
ne  soupçonnaient  pas  d'autres  terres  au  delà  des  li- 
mites de  leur  hameau  ou  de  leur  ville,  l'homme  qui 
avait  parcouru  des  pays  divers,  pour  qui  les  distances 
n'étaient  rien,  qui  étalait  sous  les  yeux  des  paysans 


58      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

grossiers  et  ignorants  des  objets  que  souvent  ils 
voyaient  pour  la  première  fois,  qui  les  leur  livrait  en 
échange  de  leurs  denrées  ou  de  leur  argent,  devait  né- 
cessairement être  regardé  comme  un  être  privilégié 
dont  on  recherchait  les  services.  Tels  étaient  les  Juifs 
dans  les  premiers  siècles  On  ne  doit  donc  pas  être 
surpris  que,  malgré  les  efforts  toujours  renaissants  du 
clergé,  ils  aient  su  conserver  les  bonnes  grâces  du 
peuple.  Les  prêtres  eux-mêmes  ne  pouvaient  se  dis- 
simuler combien  leur  secours  leur  était  indispen- 
sable, et  ceux-là  même  qui  signaient  dans  les  conciles 
leurs  arrêts  de  proscription,  étaient  réduits  à  aller 
acheter  chez  eux  leurs  vêtements  et  leurs  ornements 
d'église  ^a). 

Dans  les  Gaules  et  en  France,  sous  les  rois  de  la 
première  race  {h),  leur  position  était  aussi  précaire. 
Là,  comme  en  Espagne,  les  prêtres  avaient  la  plus 
grande  part  au  pouvoir  temporel,  et  les  conciles  tenus 
à  cette  époque  ne  se  piquaient  pas  de  ménagements 
envers  les  infidèles.  Ceux  tenus  pendant  le  vu'  siècle, 
à  Paris,  à  Reims,  à  Châlons,  nous  en  donnent  des 
preuves.  C'est  sous  l'influence  de  ces  conciles,  et 
d'après  leurs  dispositions,  que  Clolaire  II  (10)  exclut 
les  Juifs  des  emplois  de  la  milice  et  des  charges  civi- 

((7.)  Les  étoffes  de  soie,  de  ooton,  les  brocards  venaient  de  l'Orient 
par  la  mer  Houge  et  l'Egypte.  Ces  étofles,  ainsi  que  les  épiceries, 
étaient  apportées  par  des  Juifs  qui  allaient  les  chercher  dans  les  ports 
d'Italie,  (Mnratori,  De  mercatoribus  antiq.  ital.  medii  œvi,  1. 1.) 

{b)  La  France,  sous  les  rois  de  la  première  race,  n  's'étendait 
guère  au  dehi  de  la  Loire:  le  reste  conservait  le  nom  de  Gaules. 
(Thierry,  Lettres  sur  V Histoire  de  France,  lettre  9.) 


SEPTIÈME   SIÈCLE  59 

les;  il  ajoute  que  si  un  Juif  fait  des  démarches  pour 
obtenir  un  emploi,  il  sera  baptisé  avec  sa  famille.  Nous 
devons  conclure  de  cette  loi  que,  sous  Clotaire  II,  on 
rencontrait  des  Juifs  dans  les  armées,  et  que  les  char- 
ges civiles  ne  leur  étaient  pas  étrangères.  Les  fonc- 
tions qu'ils  exerçaient  le  plus  généralement  étaient 
celles  de  receveurs  des  impôts  (II).  Depuis  longtemps 
ils  avaient  su  se  maintenir  dans  l'exercice  de  ces  char- 
ges, qui  leur  avaient  été  confiées,  sous  les  empereurs 
romains.  On  cherchait  dans  les  receveurs  des  impôts 
des  hommes  dont  la  fortune  offrît  une  garantie;  on  de- 
vait préférer  surtout  ceux  qui  étaient  à  portée  d'avan- 
cer, au  besoin,  les  sommes  qu'ils  étaient  chargés  de 
percevoir;  et  qui,  mieuxque  les  Juifs,  pouvaitremplir 
ces  conditions?  Maintenant  est-il  vrai  qu'ils  se  soient 
rendus  odieux  au  peuple  par  les  exactions  qu'ils 
auraient  commises  dans  ces  emplois?  Il  suffit, pour  dé- 
truire cette  accusation,  de  remarquerque  les  annales  de 
cette  époque nenousoffrent  pas  unseul  exemple  d'une 
de  ces  émeutes  populaires  dont  ils  ont  été  les  vic- 
times dans  les  derniers  siècles.  La  raison  en  est  qu'ils 
n'avaient  alors  pour  ennemis  que  les  prêtres  et  les 
rois  Le  peuple  n'avait  ({u'à  se  louer  de  leurs  services; 
ce  qui  le  démontre,  c'est  que  dans  toutes  les  lois  on 
ne  leur  reproche  d'autres  crimes  que  leur  qualité  d'in- 
fidèles. L'usure  était  à  peu  près  inconnue.  Les  Etats 
ne  jouissaient  pas  d'assez  de  tranquillité,  les  guerres, 
les  révolutions  étaient  trop  fréquentes,  pour  qu'on 
songeât  à  [)lacer  son  argent  à  intérêt:  incertains  si  ce 
qui  existait  la  veil'e  subsisterait  encore  le  lendemain, 


(30      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

les  habitants  ne  pouvaient  pas  concevoir  des  entre- 
prises importantes.  Dès  lors,  tous  leurs  besoins  se 
bornaient  à  se  vêtir  et  à  se  nourrir,  et  le  travail  de- 
vait nécessairement  suffire  pour  y  pourvoir.  Le  prêt  à 
intérêt  n'était  donc  pas  une  branche  de  commerce; 
ce  n'est  que  les  progrès  de  la  civilisation  et  le  luxe  qui 
en  est  la  suite  qui  ont  fait  naître  les  emprunteurs  et 
les  usuriers.  Nous  verrons  dans  la  suite  comment  les 
Juifs  ont  joué  un  grand  rôle  parmi  ces  derniers,  et 
quelles  sont  les  causes  forcées  qui  les  y  ont  conduits. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  on  ne  poursuivait  en 
eux  que  leur  qualité  d'infidèles.  Clolaire  II  les  avait 
exclus  de  tous  les  emplois;  plus  tard,  il  défendit  aux 
Chrétiens  de  contracter  avec  eux  des  sociétés  commer- 
ciales; enfin,  par  un  autre  édit  donné  lors  du  concile 
de  Paris,  il  déclara  que  les  Juifs  ne  'pourraient  exer- 
cer aucune  action  publique  contre  les  Chrétiens  (12). 

Ainsi,  les  Chrétiens  pouvaient  impunément  les 
attaquer,  les  insulter,  les  piller  même,  sans  qu'il  leur 
fût  permis,  de  se  plaindre  et  d'implorer  l'appui  des 
lois.  A  cet  égard,  les  rois  de  la  première  race  avaient 
prouvé  que  les  Juifs  étaient  à  leurs  yeux  moins  que 
des  hommes.  La  loi  des  ripuaires,  en  effet,  défendait 
d'informer  contre  celui  qui  avait  tué  un  Juif.  Si  le  Juif 
était  accusé  de  quelque  crime,  sa  condition  était  pire 
que  celle  d'une  bête,  puisque  celle-ci  était  admise  à 
la  composition  et  que  le  Juif  ne  l'était  pas  (13). 

Tel  est  l'esprit  qui  présidait  aux  lois  portées  contre 
eux  à  cette  époque,  et  surtout  aux  actes  des  conciles. 
Dans  une  de  ces  assemblées  tenue  à  Reiras,  on  renou* 


SEPTIÈME   SIÈCLE.  61 

velle  la  disposition  du  concile  de  Paris,  sur  le  droit 
d'intenter  des  actions  judiciaires.  On  défend  aux  Chré- 
tiens de  vendre  des  esclaves  aux  Juifs,  et  l'on  permet 
au  fisc  de  s'emparer  de  ceux  qui  se  seraient  convertis. 
Les  Juifs  étaient  alors  nombreux  dans  les  Gaules  et 
en  France  :  c'est  ce  qui  déterminait  les  conciles  à 
s'occuper  si  souvent  de  leur  sort.  Les  évêques  avaient 
à  cœur  de  les  faire  expulser  du  royaume.  Ils  y  parvin- 
rent sous  le  règne  de  Dagobert  II  (14).  Ce  prince 
publia  un  édit  qui  ordonnait  à  tous  ceux  qui  ne  profes- 
saient pas  la  foi  catholique  de  vider  ses  Etats,  Beau- 
coup de  Juifs  furent  réduits  à  abjurer;  d'autres,  en 
grand  nombre,  quittèrent  la  France.  Ils  ne  restèrent 
pourtant  pas  longtemps  sans  y  rentrer.  La  faiblesse 
des  derniers  rois  mérovingiens  et  les  troubles  suscités 
par  les  maires  du  palais  firent  oublier  les  lois  qui 
avaient  été  portées  contre  eux;  aussi  les  verrons-nous 
nombreux  et  puissants  au  commencement  de  la 
deuxième  race. 

Pendant  que  de  continuelles  vexations  affligeaient 
ainsi  les  Juifs  en  France  et  en  Espagne,  leur  élat  était 
beaucoup  plus  tranquille  en  Italie.  Là,  dans  les  pre- 
miers siècles,  nous  ne  trouvons  pas  de  lois  qui  aient 
créé  pour  eux  un  régime  d'exception.  Il  ne  faudrait 
pas  conclure  que  le  clergé  d'Italie  fût  plus  tolérant 
que  celui  des  autres  parties  de  l'Europe;  mais,  grâce 
à  la  protection  de  saint  Grégoire,  il  leur  avait  été 
donné  de  jouir  de  quelque  repos.  L'évêque  de  Pa- 
lerme  ayant  voulu  les  persécuter  dans  son  diocèse,  saint 
Grégoire  le  réprimande  et  exige  que  tous  les  démêlés 


62      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qui  surviendront  à  l'avenir,  au  sujet  des  Juifs,  soient 
portés  devant  lui. 

L'évêque  de  Terraeine  s'était  emparé  violemment 
d'une  de  leurs  synagogues.  Saint  Grégoire  lui  adresse 
de  justes  reproches;  il  loue  au  contraire  l'évêque  de 
Cagliari,  qui  avait  manifesté  son  indignation  contre 
les  désordres  causés  par  un  néophyte  qui,  après  s'être 
converti,  avait  ameuté  une  foule  de  jeunes  gens  et 
avait  maltraité  les  Juifs  jusque  dans  leurs  synagogues. 
Les  Juifs  étaient  donc,  en  Italie  comme  i)artout,  tour 
à  tour  protégés  ou  proscrits  par  les  évoques -(15). 
Saint  Grégoire  fut  un  de  leurs  plus  puissants  appuis, 
et  les  principes  de  douceur  qu'il  professa  à  leuF  égard 
sont  un  contraste  frappant  avec  l'esprit  de  son  siècle. 

Depuis  l'invasion  des  Barbares,  l'Italie  n'avait  plus 
eu  de  repos.  Après  avoir  passé  du  sceptre  des  empe- 
reurs sous  celui  des  Golhs,  elle  était  retombée  sous  la 
domination  de  Justinien,  pour  être  envahie  quelque 
temps  après  par  les  Lombards.  Sous  le  règne  de  ces 
derniers,  qui  commence  vers  la  fin  du  vi'  siècle,  les 
guerres  intestines  n'eurent  aucune  trêve,  et  le  résultat 
fut  de  diviser  l'Italie  en  une  foule  de  petits  Etats  |.lus 
occupés  à  se  guerroyer  les  uns  les  autres  qu'à  régler 
les  droits  de  leurs  sujets.  Il  élaii  donc  impossible 
qu'on  s'occupât  efficacement  du  sort  des  Juifs,  là  où 
les  droits  de  tous  étaient  incertains.  Ce  n'est  pas 
cependant  que  les  Lombards  n'aient  aussi  fait  des  lois, 
si  l'on  peut  appeler  ainsi  des  décrets  qui,  comme  tous 
ceux  de  cette  époque,  semblent  plutôt  écrits  avec  la 
pointe  de  l'épée  de  soldat  vainqueur,  que  mûris  par 


SEPTIÈME   SIÈCLE.  63 

des  hommes  éclairés  par  l'expérience.  Mais  la  puis- 
sance qui  portait  les  lois  dans  lesquelles  les  Juifs  fai- 
saient toujours  une  classe  à  part  (IG),  restait  sans 
force  lorsqu'il  s'agissait  de  les  faire  exécuter.  Aussi, 
dans  l'état  d'agitation  continuelle  où  vivait  alors  l'Ita- 
lie, les  lois  contre  les  Juifs  insérées  par  les  Lombards 
dans  leur  code,  ne  servaient  qu'à  effrayer  un  moment 
ceux  qu'elles  menaçaient. 

Les  Juifs  conservaient  donc  leur  position  dans  les 
divers  Etals  où  le  sort  les  avait  jetés.  Ils  devaient 
cependant  avoir  leur  part  des  malheurs  publics,  et 
les  vicissitudes  que  les  guerres  entraînaient  à  leur 
suite  devaient  nécessairement  les  atteindre. 

Aussi  nous  ne  voyons  pas  qu'ils  aient  fondé  alors  ces 
écoles  qui,  dans  la  suite,  ont  entretenu  parmi  eux  le 
goût  des  sciences. 

Cependant,  par  leur  organisation  religeuse,  les  Juifs 
étaient  obligés  de  se  livrer  à  l'élude,  ne  fût-ce  que 
pour  être  à  portée  de  lire  les  Livres  saints.  Ainsi, 
c'était  pour  eux  un  devoir  d'expliquer  la  loi  de  Moïse 
et  de  lire  le  Thalmud.  Ils  retiraient  bien  de  celle  étude, 
qu'ils  se  transmettaient  les  uns  aux  autres  par  une 
sorte  d'enseignement  mutuel,  quelque  notions  d'as- 
tronomie ou  de  médecine  (qui  leur  servaient  à  régler 
leurs  mais  et  à  traiter  quelques  maladies)  (17),  quel- 
ques rayons  de  lumière  sur  les  autres  branches  de  con- 
naissances; mais  ce  n'est  que  dans  les  siècles  suivants 
que,  grâce  à  la  protection  des  Maures,  ils  purent  dé- 
ployer avec  fruit  de  leurs    heureuses    dispositions. 


64     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 


CHAPITRE  V 

VIII"*  SIÈCLE 

Les  grands  événements  arrivés  en  Europe  auviii*  siè- 
cle devaient  nécessairement  influer  sur  le  sort  des 
Juifs:  l'entrée  des  Sarrasins  en  Occident  et  les  com- 
mencements du  règne  de  Charlemagne  devaient  appor- 
ter quelques  modifications  dans  leur  état  politique. 

Plus  occupés  de  l'intérêt  de  l'Eglise  que  du  soin 
de  conserver  leur  empire,  les  rois  visigolhs  n'avaient 
rien  fait  pour  asseoir  leur  domination.  Dans  les  pre- 
miers élans  de  leur  esprit  de  conquête,  ils  avaient  en- 
vahi une  partie  de  l'Occident  :  animés  de  ce  même 
esprit,  les  Maures  devaient  les  détrôner  à  leur  tour. 
L'Europe  entière  a  ressenti  les  effets  de  ce  change- 
mentde  dynastie  ;  les  Juifs  n'ont  pas  eu  à  s'en  plaindre. 

Si  nous  en  croyons  certains  historiens,  ils  auraient 
fait  tous  leurs  eflbris  pour  seconder  les  Arabes.  Quoi- 
qu'on soit  forcé  de  reconnaîlre  que  les  rois  visigoths 
ne  devaient  pas  compter  sur  le  dévouement  des  Juifs, 
qu'ils  avaient  constamment  persécutés,  il  faut  se  gar- 
der d'ajouter  foi  à  toutes  les  trahisons  qu'on  leur  im- 
pute. Une  des  principales  accusations  portées  contre 
eux,  c'est  d'avoir  livré  Tolède  aux  Sarrasins.  La  fable 
que  les  historiens  espagnols  (1)  racontent  à  ce  sujet 
ne  mérite  aucune  confiance. 


HUITIÈME   SIÈCLE.  C5 

C'est,  suivant  eux,  pendant  que  les  Chrétiens  célé- 
braient la  fête  de  Pâques,  que  les  Juifs  préposés  à  la 
garde  de  la  ville  avertissent  les  Sarrasins  :  ceux-ci 
profitent  du  moment  et  les  Chrétiens  sont  massacrés 
dans  les  diverses  églises  où  ils  se  trouvaient  renfer- 
més. De  pareilles  accusations  se  réfutent  d'elles- 
mêmes.  Il  n'y  a  cependant  aucune  ville  prise  par  les 
Sarrasins  à  l'occasion  de  laquelle  les  Juifs  n'aient 
été  accusés  de  trahison.  On  est  allé  plus  loin,  on  les 
a  accusés  d'avoir  livré  aux  Sarrasins  des  villes  qui 
n'ont  jamais  été  prises  par  eux. 

On  conçoit  pourtant  que  les  Juifs,  sans  cesse  per- 
sécutés par  les  Visigoths,  durent  voir  leur  chute  avec 
une  sorte  de  satisfaction.  Dans  l'excès  du  malheur,  l'on 
soupire  après  le  changement  et  l'on  saisit  avec  avidité 
tout  ce  qui  peut  y  conduire. 

Dans  l'état  déplorable  où  ils  se  trouvaient,  les  Juifs 
n'avaient  que  du  bien  à  espérer  de  l'invasion  des  Ara- 
bes; les  sectateurs  de'Mahomet  ne  pouvaient  pas  pous- 
ser plus  loin  que  les  Chrétiens  l'intolérance  religeuse. 
D'ailleurs,  en  Orient,  les  Juifs  avaient  cessé  d'être 
persécutés  depuis  Omar,  et  à  l'abri  de  la  protection 
que  les  kalifes  leur  accordaient,  on  les  avait  vus  se 
livrer  avec  ardeur  à  Tétude,  et  ouvrir  aux  Arabes  la 
carrière  des  sciences.  Le  premier  livre  écrit  en  arabe 
fut  en  effet  l'œuvre  d'un  Juif. 

Masser  Javaïch  (2),  Juif  syrien,  avait  traduit  du 
syriaque  en  arabe  les  Pandectes  médicinales  d'Aaroun, 
prêtre  d'Alexandrie;  ce  premier  essai  trouva  bientôt 
des  imitateurs. 

5 


66     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

A  l'exemple  du  traducteur  d'Aaroun,  les  Juifs  (5) 
et  les  Nestoriens  de  l'école  de  Gondisapor  s'efforcèrent 
de  transporter  chez  les  Arabes  le  riche  héritage  de  la 
littérature  grecque  :  les  œuvres  d'Hippocrate,  de  Dios- 
coride,  de  Platon,  d'Aristote,  succédèrent  à  la  traduc- 
tion d'Aaroun,  et,  dés  cette  époque,  les  Arabes,  initiés 
au  goût  des  sciences,  préparèrent  les  travaux  qui, 
quelques  siècles  plus  tard,  devaient  contribuer  à  pro- 
pager les  lumières  en  Occident. 

L'établissement  des  Arabes  en  Espagne  est  un  des    , 
faits  les    plus   considérables    qu'offre   l'histoire    du 
moyen  âge. 

C'est  à  dater  de  cette  époque  que  commence  une 
ère  nouvelle  pour  les  Juifs  et  une  ère  mémorable  pour 
les  sciences. 

Dans  les  premiers  siècles  de  l'Islamisme  naissant, 
guidés  par  le  fanatisme,  les  sectateurs  de  Mahomet  ne 
rêvaient  que  conquêtes.  Croire  à  l'Alcoran  ou  mourir^ 
tel  était  l'arrêt  suprême  dont  ils'voulaient  être  les  exé- 
cuteurs. 

Sous  Mahomet  et  ses  successeurs,  leur  glaive  s'ap- 
pesantit sur  toutes  les  nations  qui  ne  s'empressent  pas 
de  croire  à  leur  prophète.  Sous  le  farouche  Omar,  ils 
portent  la  torche  incendiaire  sous  les  murs  d'Alexan- 
drie, et  livrant  aux  flammes  les  richesses  littéraires 
amassées  par  les  Ptolémées,  ils  veulent  qu'il  n'existe 
d'autre  livre  que  le  Koran. 

Une  nation  capable  de  saisir  aussi  énergiquement 
les  impressions  qui  lui  étaient  données,  n'avaient  be- 
soin pour  se  livrer  avec  ardeur  au  culte  des  sciences 


HUITIÈME   SIÈCLE.  67 

que  d'avoir  à  sa  tête  un  prince  ami  des  lumières.  C'est 
ce  qui  arriva  sous  la  famille  des  Abassides, 

Abou  GiafTar  Almanzor  répudia  Fhérilage  de  bar- 
barie que  ses  prédécesseurs  lui  avaient  laissé;  plein 
d'amour  pour  les  sciences,  qu'il  cultivait  lui-même 
avec  succès,  il  leur  tendit  une  main  protectrice;  il  ap- 
pela les  savants  de  l'école  de  Gondisapor,  il  leur  pro- 
digua les  encouragements,  et,  grâce  à  ses  efforts,  le 
goût  des  lettres  vint  remplacer  chez  les  Arabes  la  soif 
de  la  guerre. 

Telle  était  la  tendance  qui  commençait  à  se  déve- 
lopper chez  les  sectateurs  de  Mahomet  lorsque  leurs 
légions  arrivèrent  en  Espagne  :  dans  l'espace  de  qua- 
torze mois,  ils  ajoutèrent  celte  nouvelle  conquête  à 
celles  qui  déjà  avaient  illustré  leurs  armes.  Ce  ne  fut 
pourtant  pas  sans  éprouver  de  bien  grandes  difficultés 
qu'ils  triomphèrent  de  la  résistance  des  Visigoths.  La 
lutte  fut  pénible  et  meurtrière,  et  lorsque  la  guerre 
eut  cessé,  la  majeure  partie  de  la  [)opulation  avait  dis- 
paru. 

Les  Arabes  furent  donc  réduits  à  appeler  des  étran- 
gers pour  repeupler  le  pays  qu'ils  avaient  conquis. 
Les  kalifes  firent  publier  dans  leurs  Etats  qu'on  don- 
nerait des  terres  et  des  habitations  à  tous  ceux  qui 
passeraient  en  Espagne.  Un  grand  nombre  d'Arabes 
changèrent  de  ptrie,  et  si  l'on  en  croit  un  histo- 
rien (4),  l'on  comptait  parmi  eux  cinquante  mille  fa- 
milles juives. 

Ce  nombre  est  peut-être  exagéré,  mais  ce  qu'il  y  a 
de  bien  certain,  c'est  que  les  Juifs  étaient  très-nom- 


68      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

breux  en  Orient,  et  Texpérience  a  fait  connaître  assez 
avec  quelle  rapidité  leur  population  s'est  toujours  ac- 
crue. 

Arrachés  à  l'oppression  des  Perses,  jouissant  d'une 
entière  liberté  sous  les  kalifes,  les  Juifs  avaient  sem- 
blé revivre  pour  la  culture  des  sciences:  ce  goût  qui  les 
avait  distingués  en  Orient,  et  qu'ils  avaient  communi- 
qué aux  Arabes,  ils  le  portèrent  en  Espagne,  et  les  Juifs 
du  pays  ne  tardèrent  pas  à  s'approprier  toutes  lescon- 
naissancesque  l'Orient  venait  de  transporter  chez  eux. 

Pendant  les  années  de  repos  que  leur  laissa  la  do- 
mination des  Arabes,  ils  se  livrèrent  avec  une  ardeur 
incroyable  à  l'étude  des  sciences  :  la  médecine,  l'as- 
tronomie, la  philosophie  trouvèrent  en  eux  de  zélés 
sectateurs,  et  tandis  ({ue  les  Chrétiens  se  doutaient  à 
peine  des  richesses  littéraires  des  beaux  siècles  de  la 
Grèce,  les  Juifs  d'Espagne  commentaient  ilippocrate 
et  Platon. 

«  11  est  impossible  de  croire,  dit  un  savant  biblio- 
»  graphe  (5) ,  avec  quel  zèle  el  quel  amour  du  bien  ce 
»  genre  d^hommes  s'est  adonné  à  la  culture  des 
»  sciences,  surtout  à  l'explication  des  livres  sacrés,  à 
»  la  philosophie,  à  la  médecine  et  à  tous  les  arts  libé- 
»  raux.  Les  académies  chrétiennes  les  plus  célèbres 
»  se  sont  enrichies  de  leurs  productions  et  jouissent 
»  encore  des  monuments  qu'ils  ont  laissés.  Personne, 
»  en  effet,  ne  pourra  nier  que  toutes  les  recherches 
»  qui  ont  été  faites  sur  l'Ecriture  dans  les  sources  hé- 
»  braïques,  tout  ce  que  l'esprit  humain  a  consumé 
»  de  travaux  et  de  veilles  pour  découvrir  les  secrets 


HUITIÈME   SIÈCLE.  69 

»  de  la  médecine  et  de  la  philosophie,  est  sorti  des 
»  confins  de  l'Espagne  et  des  écoles  que  les  Arahes  et 
»  les  Juifs  y  avaient  fondées.  Au  reste,  les  synagogues 
»  que  les  Juifs  ont  eues  en  grand  nombre  en  Espagne, 
»  soit  parmi  les  Maures,  soit  parmi  les  Chrétiens,  re- 
»  connues  même  parmi  les  Hébreux  pour  plus  il- 
»  lustres  que  toutes  les  au  très,  ont  produit  les  célèbres 
»  interprètes  des  livres  divins,  sur  lesquels  se  sont 
»  souvent  appuyés  les  interprètes  modernes  et  même 
0  les  Chrétiens,  pour  découvrir  le  sens  de  la  langue 
o  sacrée,  pour  expliquer  la  Bible  et  pour  éclaircir  les 
»  antiquités  judaïques.  » 

Tel  est  le  jugement  qu'on  a  porté  sur  les  Juifs  d'Es- 
pagne. 

De  tous  les  temps  les  communications  entre  les 
Juifs  d'Occident  et  ceux  d'Orient  avaient  été  fré- 
quentes; outre  les  relations  commerciales  qui  exis- 
taient entre  eux,  on  voyait  souvent  des  voyageurs  juifs 
aller  en  pèlerinage  en  Palestine,  et  si  l'on  a  vu  dans 
les  derniers  siècles  les  Juda  Lévi,  les  Maïmonides, 
les  Gebirol,  les  Aben  Ezra,  aller  avec  empressement 
pleurer  sur  les  ruines  de  Jérusalem,  combien  ne  de- 
vait-on pas  voir  de  pareils  exemples  dans  les  premiers 
siècles,  alors  que  les  cendres  de  la  ville  sainte  étaient 
encore  fumantes! 

Les  Juifs  d'Occident  étaient  donc  initiés  à  la  plu- 
part des  connaissances  qui  distinguaient  leurs  frères 
d'Orient,  et  pour  développer  les  germes  qui  étaient 
semés  parmi  eux,  ils  n'avaient  besoin  que  de  quelque 
années  de  calme. 


70      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ce  repos,  après  lequel  ils  soupiraient,  l'apparition 
des  Arabes  vint  le  leur  apporter.  Quoique  la  tolérance 
fût  alors  une  chose  nouvelle  en  Espagne,  les  Juifs 
purent  en  ressentir  les  bienfaits.  Aussi  ne  tardèrent- 
ils  pas  à  montrer  dans  cette  contrée  tout  ce  dont  leur 
esprit  était  capable  Ils  avaient  en  Orient  marché  de 
pair  avec  les  Arabes;  ils  devaient,  en  Espagne,  ne  pas 
se  laisser  surpasser  par  eux. 

L'histoire  nous  apprend  qu'ils  furent  loin  d'être 
éclipsés  par  les  Maures  :  les  écoles  de  Grenade  et  de 
Tolède  se  peuplèrent  de  savants  rabbins. 

Ainsi,  sous  le  kalife  Abdérame,  on  citait  le  rabbin 
Juda  (6),  qui  cultivait  à  la  fois  la  littérature  arabe  et 
la  littérature  hébraïque.  La  première  lui  est  rede- 
vable d'un  dictionnaire;  la  seconde,  de  la  traduction 
de  plusieurs  ouvrages  arabes.  On  a  de  lui  un  traité 
dans  lequel  il  rerherche  les  causes  qui  empêchent  la 
mer  d'inonder  la  terre. 

Pendant  que  l'Espagne  donnait  l'exemple  de  la  lo- 
lérance,  l'Italie  et  la  France  étaient  loin  d'avoir  secoué 
le  joug  du  fanatisme. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit,  les  Lombards  étaient 
maîtres  de  l'Italie.  Cette  invasion  n'avait  pas  em.pèché 
les  empereurs  d'Orient  de  conserver  Texarchat  de  Ra 
venne  que  Justinien  avait  fondé  et  qu'ils  ne  perdirent 
que  sous  Léon  l'isaurien.  Tant  que  les  exarques  de 
Ravenne  reconnurent  les  lois  de  l'empire,  les  évèques 
de  Rome  vivaient  sous  la  tutelle  des  empereurs  d'O- 
rient Lorsque  la  guerre  des  images  eut  détruit  en 
Orient  l'autorité  de  Léon  l'isaurien,  les  pontifes  ro- 


HUITIÈME   SIÈCLE.  71 

mains  eurent  recours  aux  princes  lombards,  et  bientôt 
ils  choisirent  un  protecteur  dans  Pépin  le  Bref,  qui, 
se  montrant  reconnaissant  envers  le  pape  Zacha- 
rie(7),  contribua  puissamment  à  l'élévation  du  Saint- 
Siège.  Au  milieu  de  tous  ces  bouleversements,  le  sort 
des  Juifs  était  trop  peu  de  chose  pour  qu'on  s'en  oc- 
cupât avec  beaucoup  d'ardeur;  aussi  les  persécu- 
tions d'Héraclius  rt  de  Léon  llsaurien  n'atteignirent 
pas  les  Juifs  d'Italie.  La  seule  disposition  hostile  quo 
nous  trouvions  contre  eux,  c'est  celle  du  concile  tenu 
à  Rome  sous  le  pape  Zacharie  (8) ,  qui  prononce 
l'anathème  contre  le  Chrétien  qui  aurait  donné  sa 
fille  à  un  Juif,  et  la  veuve  chrétienne  qui  aurait 
épousé  un  homme  de  cette  nation  (9). 

A  cette  époque,  l'importance  commerciale  des  Juifs 
n'avait  pas  changé.  Très-répandus  dans  la  plupart 
des  villes  d'Italie,  ils  y  étaient  les  plus  riches  négo- 
ciants (10)  Ils  entretenaient  en  grande  partie  les  re- 
lations commerciales  des  port-j  de  l'Italie  avec  l'O- 
rient :  eux  seuls  recevaient  les  riches  étoffes  de 
l'Asie,  qu'ils  importaient  dans  les  divers  Etats  de  TEu- 
rope  (a). 

Ainsi,  les  Juifs  contribuaient  puissamment  à  jeter 
en  Italie  la  semence  de  cette  illustration  commerciale 
qui  devait  un  jour  s'atta(  her  au  nom  de  ses  prin- 
cipales villes  maritimes.  Venise,  Livourne,  Gènes, 
dans  leur  enfance,  recevaient  en  grande  partie  des 
Juifs   cette   impulsion   qu'elles  devaient    communi- 

(a)  Muratori,  De  mercatoribus  antiq.  ital.  medii  œvi,  1. 1. 


72      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

quer  aux  autres   parties  de    l'Europe   méridionale. 

Le  zélé  pour  le  commerce  qui  distinguait  les  Juifs 
d'Italie  continuait  à  se  manifester  chez  ceux  qui  habi- 
taient la  France.  Dans  les  Gaules,  l'invasion  des  Sar- 
rasins, loin  d'avoir  diminué  leur  nombre,  n'avait  servi 
qu'à  l'augmenter,  il  y  en  avait  beaucoup  qui  étaient 
attachés  aux  armées  des  Sarrasins;  les  relations  qu'ils 
étaient  à  portée  d'avoir  avec  les  habitants  du  pays 
parmi  lesquels  ils  trouvaient  un  grand  nombre  de 
leurs  frères,  les  déterminaient  à  s'y  fixer.  Aussi,  lors- 
que les  Sarrasins  furent  obligés  de  reculer  devant 
Charles  Martel,  les  Juifs  venus  avec  eux  restèrent 
dans  les  Gaules;  les  uns  s'y  adonnèrent  au  com- 
merce ou  à  l'industrie,  la  plupart  cultivèrent  les 
sciences. 

Dans  les  autres  parties  de  la  France,  leur  impor- 
lance  s'accrut  considérablement  sous  les  rois  de  la 
seconde  race.  L'avènement  de  Gharlemagne  devait 
marquer  un  temps  d'arrêt  dans  le  régne  des  préjugés 
religieux;  ce  n'est  pas  que  ce  prince,  malgré  la  gran- 
deur de  son  génie,  n'ait  payé  son  tribut  aux  idées  de 
son  temps:  la  guerre  contre  les  Saxons,  inspirée  par 
le  fanatisme,  en  est  une  preuve;  mais  on  peut  remar- 
quer dans  ses  lois  plus  d'humanité  envers  les  Juifs. 

Dans  les  commencements  de  son  règne,  nous  les 
trouvons  nombreux  et  puissants  en  France;  nous 
voyons  plusieurs  d'entre  eux,  à  la  cour,  jouir  de  toute 
la  fiiveur  du  monarque.  Gharlemagne  avait  pour  mé- 
decin un  Juif  nommé  Farragut  (12),  traducteur  des 
œuvres  médicales  d'Aben  Gesta,  médecin  arabe.  Dans 


HUITIÈME   SIÈCLE.  73 

une  ambassade  célèbre  envoyée  par  ce  prince  an  kalife 
Aaroun,  le  Juif  Isaac  marchait  Tégal  des  comtes  Sans- 
frid  et  Sigismond  (12).  Ces  deux  nobles  personnages 
n'avaient  même  été  adjoints  au  Juif  Isaac  que  pour 
donner  plus  de  solennité  à  l'ambassade.  Aussi,  la  mort 
les  ayant  frappés  tous  les  deux  pendant  le  trajet,  le 
Juif  Isaac  se  présenta  seul.  Il  fut  très-bien  accueilli 
par  Araoun,  et  revint  de  sa  mission  chargé  des  pré- 
sents du  kalife.  Parmi  ces  présents,  on  remarquait 
un  éléphant  d'une  taille  extraordinaire,  et  une  hor- 
loge qui  fil  l'admiration  de  la  cour  de  Gharlemagne. 

Ce  prince  avait  plusieurs  fois  confié  à  des  Juifs  des 
missions  importantes.  Il  les  envoyait  auprès  des  puis- 
sances de  l'Asie,  soit  pour  fonder  des  relations  com- 
merciales, soit  pour  traiter  des  affaires  politiques.  Il 
savait  ainsi  mettre  à  profit  leur  activité,  leur  intelli- 
gence et  les  connaissances  qui  leur  étaient  particu- 
lières. 

Gharlemagne  ne  songeait  cependant  pas  à  amélio- 
rer l'état  civil  des  Juifs  :  l'esprit  du  tempss'y  opposait. 
Mais,  grâce  à  la  tolérance  dont  ils  jouissaient,  ils 
avaient  prospéré  dans  le  commerce  et  l'industrie. 
Leurs  richesses  contrastaient  avec  l'état  misérable 
dans  lequel  le  peuple  se  traînait.  Le  clergé  lui-même, 
vivant  au  milieu  de  la  dissolution,  éprouvait  de  si 
grands  besoins,  que  si  nous  en  croyons  un  dcscapitu- 
laires  de  ce  prince,  les  Juifs  se  vantaient  de  pouvoir 
acheter  des  évêques  et  des  prêtres  tout  ce  qui  leur 
plaisait  en  fait  de  vases  sacrés  ou  de  trésors  ecclésias- 
tiques. Gharlemagne  prend  à  ce  propos  des  mesures 


C# 


74      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE.' 

pour  réprimer  les  dilapidations  dont  les  prêtres  se 
rendaient  coupables.  Mais  il  avait  beaucoup  à  faire 
pour  réformer  des  hommes  qui  depuis  longtemps  ex- 
ploitaient la  religion  au  profit  de  leur  avarice  ou  au 
gré  de  leurs  passions  (a).  Saint  Jérôme  s'en  était  plaint 
de  son  temps,  et  en  parlant  de  la  dissolution  du  clergé 
de  Rome,  il  avait  flétri  cette  ville  du  nom  de 
Babylone.  Dans  les  siècles  suivants,  et  surtout  sous 
le  régne  de  Charlemagne,  les  choses  n'avaient  pas 
changé.  «  Les  mœurs  publiques,  dit  Mably  (15),  étaient 
»  atr  'ces.  Les  Français,  dans  leur  ignorance  grossière, 

•  pensaient  que  Dieu  avait  besoin  de  leur  épée  pour 
»  étendre  son  culte,  comme  leur  roi  pour  agrandir 
»  son  empire.  Les  évèques  eux-mêmes,  éloignés  du 

•  chemin  que  leur  avaient  tracé  les  apôtres,  semblaient 
»  avoirentiérementoublié  qu'ils  vivaient  sous  la  loi  de 
»  grâce.  » 

Après  ce  tableau  de  ce  qu'était  la  France  au  viii'  siè- 
cle pouvait-on  espérer  de  voir  l'esprit  de  justice  et 
de  charité  passer  dans  la  législation  concernant  les 
Juifs  ? 


(a)  Ou  citait  un  évêque  qui  avait  donné  une  somme  considérable 
à  un  Juif  pour  se  procurer  un  mets  préparé  avec  des  épiceries  que  ce 
Juif  avait  apportées  du  levant.  [Moine  de  Saint-Gai,   liv.  1,  6,  20.) 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  75 

CHAPITRE  VI 

IX"«  SIÈCLE 

Si  la  prospérité  commerciale  des  Juifs  s'accrut  sous 
le  règne  de  Charlemagne,  leur  étal  politique  ne  s'amé- 
liora pas  Les  capitulaires  de  ce  prince  ne  s'occupent 
de  leur  sort  que  pour  appeler  sur  eux  les  exclusions 
ou  les  incapacités  qui  les  frappaient  sous  les  règnes 
précédents. 

Ainsi,  lorsqu'il  est  question  de  personnes  qui  peu- 
vent être  admises  à  porter  une  accusation  publique, 
Charlemagne  refuse  ce  droit  aux  Juifs  (1).  «  Nous 
•  voulons,  dit-il,  que  les  esclaves,  que  ceux  qui  sont 
»  notés  d'infamie,  ou  sujets  5  des  turpitudes,  ou  hé- 
•'  reliques,  soient  exclus  du  droit  de  porter  une  accu- 
»  sation.  »  Dans  cette  nomenclature  sont  compris  les 
Juifs,  et  c'est  sous  le  litre  de  'personnes  viles,  c'est  en 
les  rangeant  dans  la  même  classe  que  les  condamnés, 
les  hommes  notés  d'infamie,  qu'on  les  prive  d'un  droit 
sacré,  celui  de  demander  justice  des  offenses  dont  ils 
pourraient  être  l'objet. 

Cette  interdiction  n'est  pas  la  seule  qui  se  présente 
dans  les  capitulaires. 

Une  autre  disposition  leur  défend  de  prendre  à  titre 
de  location  ou  d'emphyléose  les  biens  des  Chrétiens, 
et  de  leur  céder  les  leurs  au  même  titre  (2). 

Cette  loi  de   Charlemagne  nous   apprend  que  les 


76      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Juifs  possédaient  des  immeubles,  et  que  l'agriculture 
ne  leur  était  pas  étrangère,  puisqu'ils  prenaient  à 
ferme  les  biens  des  Chrétiens,  et  que  lorsque  la  loi 
leur  eut  interdit  d'affermer  leurs  biens  [-ropres,  ils 
furent  nécessairement  réduits  à  les  cultiver  eux- 
mêmes. 

Cette  observation  venge  les  Juifs  d'un  reproche  qui 
leur  a  été  souvent  adressé,  celui  d'être  restés  étrangers 
à  l'agriculture  partout  où  ils  se  sont  établis. 

Il  est  constant  qu'ils  n'ont  pas  plus  négligé  l'agri- 
culture que  toutes  les  autres  branches  d'industrie; 
et  si  dans  la  suite  des  siècles  on  les  a  vus  mettre  tous 
leurs  soins  à  mobiliser  leur  fortune,  à  se  dépouiller 
de  tout  ce  qui  pouvait  les  attacher  au  sol  qu'ils  habi- 
taient, ce  n'est  que  parce  qu'on  leur  avait  fait  une  dure 
nécessité  de  se  tenir  à  chaque  instant  prêts  à  se  sous- 
traire à  quelque  nouvelle  confiscation  ou  bien  à  su- 
bir quelque  nouveau  bannissement. 

Il  n'en  était  pas  encore  ainsi  sous  le  règne  de  Char- 
lemagne  :  les  Juifs  étaient  persécutés  comme  infidèles, 
mais  on  n'allait  pas  jusqu'à  les  contraindre  formel- 
lement à  embrasser  le  Christianisme.  On  voulait 
cependant  les  y  réduire  d'une  manière  indirecte,  et 
sans  leur  en  faire  une  loi  expresse,  on  voulait  les  y 
forcer,  comme  jadis  on  forçait  les  citoyens  à  sortir  de 
Rome  en  leur  interdisant  l'eau  et  le  feu. 

Telle  était  à  peu  près  la  politique  des  rois  envers 
les  Juifs;  les  lois  de  Charlemagne,  que  nous  venons 
de  rapporter,  sont  dictées  par  cet  esprit  de  prosély- 
tisme, qui  était  alors  la  pensée  dominante  (3).  Cet 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  77 

esprit  se  manifeste  surtout  dans  une  des  dernières 
parties  des  capitulaires  (4).  Ens'occupantdu  mariage» 
Charlemagne  détend  aux  Juifs  et  aux  Chrétiens  de  se 
marier  entre  parents  jusqu'au  septième  degré. 

«  Nous  voulons  de  plus,  y  est-il  dit,  que  si  quelque 
»  Chrétien  ou  Chrétienne,  quelque  Juif  ou  Juive,  veu- 
»  lent  contracter  mariage,  ils  ne  puissent  le  faire 
»  qu'après  avoir  constitué  une  dot  et  avoir  reçu  préala- 
»  hlement  dans  l'Eglise  de  Dieu  la  bénédiction  du  prêtre. 
»  Que  si  quelque  Chrétien  ou  Juif  se  marie  sans  avoir 
»  reçu  cette  hénédiction,  il  payera  cent  sous  au  prince, 
»  ou  bien  il  recevra  publiquement  cent  coups  de 
>»  fouet.  » 

Ainsi,  les  Juifs  sont  formellement  soumis  à  deman- 
der à  l'Eglise  chéticnne  la  bénédiction  nuptiale;  heu- 
reusement le  défaut  îde  cette  formalité  peut  se  couvrir 
par  le  payement  d'une  amende,  et  il  est  probable  que 
les  Juifs  aimaient  mieux  la  payer  que  de  faire  une 
pareille  infraction  à  leur  loi. 

Dans  le  cas  cependant  où  leurs  moyens  ne  suffi- 
saient pas,  il  fallait  bien  se  résoudre  à  se  présenter 
à  l'Eglise  pour  éviter  la  rigueur  du  traitement  dont 
on  les  menaçait.  Mais  alors  on  se  demande  comment 
il  était  possible  à  un  prêtre  chrétien  de  bénir  un  pareil 
mariage.  La  bénédiction  nuptiale  devait  donc  être 
précédée  d'une  abjuration  de  la  part  des  Juifs,  et 
c'était  en  d'autres  termes  les  forcer  à  se  convertir 
toutes  les  fois  qu'ils  voudraient  se  marier  et  qu'ils 
n'auraient  pas  cent  sous  à  payer  au  prince,  ou  le  cou- 
rage de  souffrir  cent  coups  de  fouet. 


78      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

L'esprilde  prosélytisme  n'a  jamais  mis  plus  de  raf- 
finement dans  ses  inventions  On  voit  cependant,  avec 
regret,  un  prince  qui  s'était  élevé  au-dessus  de  son 
siècle  par  la  grandeur  de  son  génie  (5),  abaisser  sa 
raison  devant  les  préjugés  f.matiques  qui  dirigaient 
ses  contemporains;  Charlemagne,  plus  que  tout  autre, 
aurait  dû,  peut-être,  en  secouer  le  joug;  mais  le  mo- 
ment n'était  j-as  encore  venu. 

Après  ce  qu'ils  avaient  éprouvé  de  la  part  de  Char- 
lemagne, qui  s'était  montré  si  jaloux  de  les  convertir, 
les  Juifs  ne  devaient  pas  s'attendre  à  être  traités  moins 
sévèrement  sous  les  successeurs  de  ce  prince  qui  étaient 
bien  loin  de  l'égaler;    il  n'en  fut  pourtant  pas  ainsi. 

Nous  voyons,  en  eflet,  avec  satisfaction,  le  règne  de 
Louis  II  marqué  par  des  actes  de  tolérance  dignes 
d'être  sii^nalés. 

(6)  On  trouve  une  quantité  de  privilèges  accordés 
par  ce  prince  à  certains  Juifs  de  la  Septimanîp;  dans 
l'un  il  accorde  à  Rabby  Donnatus  et  Samuel  son  ne* 
veu,  pour  eux  et  b  ur  |iOstérité,  le  droit  de  posséder, 
sans  aucun  trouble,  les  maisons,  terres  et  autres  objets 
à  eux  appartenant;  les  vendre,  les  louer  et  faire  ce 
qu'un  autre  sujet  pourrait  en  faire. 

Une  semblable  disposition  est  portée  en  faveur  de 
David  et  de  ses  deux  fils  Joseph  et  Ammonicus. 

Le  même  privilège  est  conféré  à  un  autre  Juif 
nommé  Abraham. 

Enfin,  un  quatrième  diplôme  est  expédié,  dans  le 
même  sens,  à  Gaudivius  et  ses  deux  fils  ;  •  Vu  (est-il 
»  dit  dans  le  préambule)  que,  quoique  la  foi  aposto- 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  79 

»  lique  nous  ordonne  de  faire  du  bien  à  nos  sujets 
»  qui  professent  la  môme  foi,  elle  ne  nous  défend 
»  pas  d'en  faire  également  à  ceux  qui  professent  une 
»  foi  différente.  » 

Il  est  consolant  de  trouver,  au  ix*  siècle,  ces  pa- 
roles de  charité  dans  la  bouche  d'un  prince  chrétien  ; 
il  est  beau  de  voir  la  douceur  évangélique  se  réfugier 
dans  le  cœur  d'un  roi,  lorsqu'elle  avait  déserté  celui 
des  ministres  de  la  religion.  Que  de  maux  auraient  été 
épargnés  si  les  principes  proclamés  par  Louis  II  avaient 
pu  germer  dans  l'esprit  des  princes  !.... 

Cependant,  nous  ne  devons  pas  perdre  de  vue  que 
les  diplômes  que  nous  venons  de  rapporter  n'étaient 
que  des  privilèges  accordés  à  certains  Juifs.  Les  autres 
restaient  donc  toujours  sous  le  régime  des  lois  d'ex- 
ception, et  la  charité  de  Louis  II  ne  pouvait  pas  aller 
jusqu'à  les  en  délivrer  entièrement. 

Dans  les  diplômes  dont  nous  venons  de  parler,  et 
qui  sont,  du  reste,  en  grand  nombre,  ce  prince  per- 
met à  ceux  qui  en  sont  l'objet  de  disposer  à  leur  gré 
de  leurs  propriétés,  d'avoir  des  Chrétiens  à  leur  ser- 
vice, pourvu  qu'ils  ne  les  fassent  pas  travailler  les 
dimanches  et  les  jours  fêtes;  il  leur  accorde,  de  plus, 
la  permission  d'acheter  et  de  vendre  des  esclaves 
étrangers.  S'occupant  ensuite  des  discussions  qui  peu- 
vent survenir,  il  dispose  que,  si  un  Chrétien  leur  fait 
un  procès,  il  prendra  pour  juges  trois  Chrétiens  et 
trois  Juifs,  et  JM</era  avec  eux  (a);  que,  si  c'est  un  Juif, 

(a)  Cum  eis  judicabit.  Cela  veut-il  dire  que  le  chrétien  sera  juge 


80     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qui  intente  un  procès  à  un  Chrétien,  il  prendra  trois 
Chrétiens  et  les  établira  juges.  On  voit  que,  dans  ces 
dispositions,  l'avantage  était  toujours  du  côté  du 
Chrétien.  Mais  si  l'on  se  reporte  à  la  loi  de  Clothaire, 
qui  privait  les  Juifs  du  droit  d'intenter  aucune  action 
en  justice,  on  reconnaîtra  que  Louis  II  faisait  beau- 
coup en  leur  faveur  que  de  leur  accorder  une  forme 
quelconque  de  jugement.  Ce  n'est  pas  à  cela  que 
l'empereur  Louis  borne  sa  protection  ;  il  défend  aux 
Chrétiens  de  suborner  les  esclaves  des  Juifs  et  de  les 
baptiser  malgré  eux  (7).  Il  déclare  que  quiconque 
aura  commis  une  action  de  ce  genre  sera  puni  sur  sa 
personne  et  sur  ses  biens.  Il  dispose  ensuite  que,  si 
quelqu'un  a  conseillé  ou  commis  un  meurtre  à  l'égard 
d'un  Juif,  il  payera  10  livres  d'or  au  palais.  Louis  II 
réformait  ainsi  la  loi  des  Ripuaires,  qui  ne  permettait 
pas  d'informer  contre  le  Chrétien  qui  aurait  tué  un 
Juif. 

Par  une  autre  disposition,  il  défend  de  mettre  les 
Juifs  en  jugement  et  de  les  soumettre  à  l'épreuve  de 
l'eau  et  du  feu.  C'était  à  la  fois  une  grande  faveur  et 
un  grand  acte  de  justice. 

Si  l'on  considère  quelles  étaient  les  cérémonies 
religieuses  qui  précédaient  les  épreuves  de  l'eau  et 
du  feu,  cérémonies  que  les  Juifs  ne  pouvaient  accom- 
plir sans  violenter  leur  croyance,  on  reconnaîtra  que. 


dans  sa  propre  cause?  Le  sens  littéral  le  dirait.  11  est  cependant 
difficile  d'admettre  une  pareille  disposition,  qui  aurait  laissé  au  Juif 
peu  de  chance  d'obtenir  justice.  Les  mots  cum  eis  judicnhit  signi- 
fient sans  doute  :  le  procès  sera  jugé  par  eux. 


NEUVIÈxME   SIÈCLE.  81 

pour  faire  condamner  un  Juif,  on  n'avait  qu'à  le  motlre 
en  jugement,  vu  qu'il  lui  était  impossible  de  subir 
l'épreuve  à  laquelle  on  l'aurait  soumis. 

On  ne  peut  pas  supposer  que  Louis  II  voulût  accor- 
der aux  Juifs  un  brevet  d'impunité  pour  tous  les  mé- 
faits qu'ils  pourraient  commettre,  mais  il  voulait  les 
exempter  d'une  forme  de  jugement  qui  devait  les  faire 
condamner,  innocents  ou  coupables. 

Une  autre  loi  de  Louis  le  Pieux  les  exempte  du 
payement  des  impôts  qui  pesaient  sur  les  autres  su- 
jets (8).  Il  est  vrai  qu'ils  payaient  des  imjiôts  particu- 
liers, et  le  fisc  n'y  perdait  rien. 

Ce  n'était  cependant  pas  sans  motifs  que  Louis  II 
accordait  aux  Juifs  ces  divers  privilèges;  le  trésor  ne 
pouvait  se  passer  de  leurs  services;  c'était  à  eux  qu'é- 
tait confié  le  soin  de  recouvrer  les  impôts.  Louis  II  les 
oblige  à  se  présenter  tous  les  ans,  ou  tous  les  deux 
ans,  au  palais,  sur  l'ordre  du  ministre,  pour  rendre 
leurs  comptes  (a). 

On  leur  laissait  ainsi  une  bien  grande  latitude  dans 
la  gestion  des  deniers  publics. 

Grâce  à  ces  faveurs  et  à  leur  active  industrie,  l'im- 
portance commerciale  des  Juifs  ne  s'était  jamais  éle- 
vée, en  France,  à  un  si  haut  degré. 

La  prospérité  dont  ils  jouissaient  ne  pouvait  man- 
quer de  leur  susciter  des  ennemis.  Deux  lettres  d'Ago- 

(a)  Ita  ut  deinceps  annis  singulis,  autpost  duorum  annorum  cur- 
ricula,  mandante  missionum  ministro,  ad  nostrurn  veniantpalatium, 
atque  ad  canieram  nostram  fideliter,  unusquisque  ex  suo  negotiio  ac 
nostro  desservire  studeat.  {ChartaLud.  pil,  n.  32,  33,  34.) 

G 


82     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

bard,  archevêque  de  Lyon,  adressées,  l'une  à  Hilduin, 
maire  du  palais,  Taulre  à  l'empereur  Louis,  nous 
donnent  la  mesure  de  tout  ce  que  pouvait  inventer 
contre  eux  la  haine  du  clergé.  Dans  ces  deux  lettres, 
l'archevêque  de  Lyon  dénonce  à  l'empereur  les  pré- 
tendus crimes  des  Juifs  et  surtout  les  mauvais  pro- 
cédés, à  son  égard,  d'un  personnage  nommé  Eve- 
rard  (19),  préposé  par  l'empereur  à  la  conservation 
de  leurs  privilèges. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'Agobard  se  dé- 
chaînait contre  les  Juifs  qui  habitaient  son  diocèse. 
Déjà  il  y  avait  prêché  l'intolérance,  en  défendant  ex- 
pressément aux  Chrétiens  d'avoir  rien  de  commun 
avec  eux. 

Les  Juifs  avaient  porté  plainte  à  Tempereur  Louis, 
et  c'est  à  ce  sujet  que  l'empereur  avait  envoyé  à  Lyon 
un  délégué  qui,  sous  le  titre  de  conservateur  des  pri- 
vilèges des  Juifs,  devait  veiller  à  ce  qu'ils  ne  fussent 
pas  les  victimes  du  caprice  de  Tarchevêque. 

Agobard  n'eut  pas  lieu  d'être  satisfait  de  cette  dé- 
cision, aussi  il  écrivit  à  deux  reprises  des  lettres  à  la 
cour  pour  s'en  plaindre. 

Dans  ces  lettres,  il  s'indigne  de  la  clémence  de 
l'empereur  pour  les  Juifs  et  de  la  protection  qu'il 
leur  accorde  (a). 

Il  dit  que  les  Juifs  ont  des  esclaves   qu'ils  en- 


(a)  L'évêque  Agobard  dit  que  les  envoyés  de  l'empereur  sont 
christianis  terribiles  et  judœis  mites,  f'nist.  de  Fr.,  t.  vi, 
p.  233.  Agobardi  opéra,  édit.  de  Baluze,  t.  i,  p.  6i.) 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  83 

lèvent  les  enfants  des  Chrétiens  et  vont  les  vendre 
en  Espagne;  qu'ils  élèvent  de  nouvelles  synago- 
gues, contre  la  disposition  de  la  loi  insérée  au  Code 
théodosien;  qu'ils  ont  des  prédicateurs,  qui,  au  dire 
de  plusieurs  Chrétiens,  prêchent  mieux  que  leurs 
curés;  enfin,  que  les  marchés  qui  avaient  lieu  le 
samedi  sont  changés  à  un  autre  jour,  par  rapport 
à  eux.    • 

Dans  tous  ces  griefs  accumulés,  l'archevêque  de 
Lyon  trouve  des  crimes  irrémissibles,  et  il  appelle 
sur  les  Juifs  toute  la  sévérité  de  l'empereur. 

Ces  lettres  d'Agobaid  ne  firent  aucune  impression 
sur  l'esprit  de  Louis  ;  l'archevêque  pourtant  ne  s'en 
tint  pas  là  et  vint,  en  personne,  à  Paris,  renouveler  ses 
plaintes. 

L'empereur  se  borna  à  lui  enjoindre  de  retourner 
à  son  diocèse. 

Agobard  se  retira,  mais  il  ne  put  pardonner  aux 
juifs  le  triomphe  qu'ils  venaient  d'obtenir  (10)  :  il 
voua  depuis  lors  à  Louis  II  une  haine  implacable,  et 
lors  de  la  révolte  des  fils  de  ce  prince,  Agobard  se  trouva 
impliqué  dans  la  conspiration. 

Les  lettres  d'Agobard  nous  apprennent  qu'à  Lyon, 
l'importance  commerciale  des  Juifs  était  telle,  que  le 
marché  qui  se  tenait  le  samedi  avait  été  transporté  à 
un  autre  jour,  parce  que  les  Juifs  ne  traitaient  aucune 
affaire  le  jour  du  Sabbat. 

Cette  particularité  n'était  peut-être  pas  nouvelle; 
il  y.  aurait,  en  effet,  lieu  de  croire  que  pareille  chose 
avait  existé  sous  le  règne  de  Charlemagne;  car,  dans 


84   LES  JUIFS  EN  FRA.NCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

un  chapitre  de  ses  Gapitulaires,  ce  prince  se  plaint  de 
ce  que  les  Chréliens,  judaïsent  ei  se  reposent  le  samedi. 

Une  autre  remarque  que  nous  fournissent  ces  let- 
tres, c'est  celle  relative  aux  prédicateurs  juifs.  L'évè- 
que  de  Lyon  paraît  redouter  leur  influence,  et  ses 
craintes  ne  sont  pas  sans  fondement;  car,  d'après  lui, 
les  Chrétiens  publient  que  les  rabbins  prêchent  mieux 
que  leurs  curés  (11). 

Le  nouveau  grief  d'Agobard  contre  les  Juifs  jette 
un  grand  jour  sur  leur  état  en  France  au  ix'  siècle. 

Il  paraît  qu'ils  comptaient  parmi  eux  des  hommes 
à  qui  le  talent  de  la  parole  n'était  pas  étranger, 
puisqu'ils  prêchaient  publiquement.  Il  paraît,  de  plus, 
que  ces  prédicateurs  parlaient  la  langue  du  pays, 
puisqu'ils  étaient  à  portée  de  se  faire  entendre  des 
Chrétiens. 

Ainsi  supérieurs  dans  le  commerce,  les  Juifs  l'em- 
portaient encore  sur  les  Chrétiens  par  leur  science. 
Ils  étaient  à  la  fois  et  les  plus  industrieux  et  les  plus 
éclairés,  et  malgré  le  mépris  qui  les  poursuivait, 
malgré  les  vexations  dont  ils  étaient  à  chaque  in- 
stant les  victimes,  ils  ont  pu,  au  \x^  siècle,  faire 
craindre  à  un  évèque  Tinfluence  de  leurs  prédica- 
tions (12). 

Les  conversions  au  Judaïsme  n'étaient  pas  sans 
exemple.  Plusieurs  Chrétiens,  parmi  lesquels  on 
citait  un  diacre  du  Palais,  nommé  Putho,  avaient 
quitté  l'Eglise  pour  embrasser  le  Judaïsme.  Du  reste, 
rien  ne  pouvait  égaler  la  considération  dont  jouis- 
saient les  Juifs  à  la  cour  de  Louis  II.  On  les  comblait 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  83 

de  distinctions,  et  les  courtisans  disaient  hautement 
qu'il  fallait  respecter  la  postérité  d'Abraham.  L'impé- 
ratrice Judith,  épouse  de  Louis  II,  les  accueillait  avec 
le  même  empressement.  Aussi  obtenaient-ils  d'elle 
tout  ce  qu'ils  désiraient.  C'est  à  Lyon  surtout  que  cette 
faveur  s'était  fait  sentir.  Ils  y  occupaient  un  des  plus 
beaux  quartiers  de  la  ville,  ils  y  avaient  bâti  une 
magnifique  synagogue  à  mi-côte  de  la  montagne  de 
Fourvière,  un  peu  au-dessus  de  la  place  du  Change. 
Ils  y  possédaient  de  grandes  richesses  et  s'étaient  ren- 
dus maîtres  du  commerce.  Leur  luxe  était  en  propor- 
tion de  leur  fortune,  et  les  dames  juives  étalaient  de 
magnifiques  parures  qu'elles  recevaient  des  dames  du 
palais,  et  même  de  l'impératrice  (a). 

On  sent  combien  le  clergé  devait  voir  de  mauvais 
œil  tant  de  prospérité.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que 
l'évêque  Agobard  leur  ait  imputé  des  crimes  dont 
ils  n'étaient  pas  coupables.  L'enlèvement  des  enfants 
chrétiens  doit,    à   bon   droit,  nous  paraître  suspect. 

Quant  au  commerce  des  esclaves,  ce  n'était  pas  pnr 
philanthropie  qu'on  cherchait  à  l'interdire  aux  Juifs. 
Ce  commerce  était  dans  les  mœurs  du  temps. 

On  voulait  bien  interdire  aux  Juifs  de  posséder 
des  esclaves,  mais  on  ne  le  défendait  pas  aux  Chré- 
tiens. 

Ainsi,  les  conciles  de  Tolède  et  les  lois  de  Visi- 
goths  défendent  aux  Juifs  de  posséder  des  esclaves 

(a)  Ostendunt  (disait  l'évêque  Agobard)  vestes  muliebres  acon- 
sangumeis  vestris  vel  malronis  palatiorum,  uxoribus  eorum 
dircctas. 


86      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

chrétiens;  mais,  loin  de  s'indigner  de  ce  qu'ils  font 
un  pareil  trafic,  ils  l'autorisent  en  leur  ordonnant  de 
vendre  ceux  qu'ils  ont.  Les  dispositions  des  conciles 
tenus  en  France  sont  conçues  dans  le  même  sens.  On 
défend  toujours  aux  Juifs  d'avoir  des  esclaves,  mais 
on  permet  aux  Chrétiens  de  racheter  ceux  qu'ils 
ont  (13).  On  défend  aux  Chrétiens  de  vendre  des 
esclaves  aux  Juifs  (14),  mais  on  leur  permet  d'en 
vendre  aux  Chrétiens.  Le  commerce  des  esclaves  était 
donc  formellement  autorisé.  Dès  lors,  les  Juifs,  en  s'y 
livrant,  ne  faisaient  rien  de  contraire  aux  lois.  On 
comprend  cependant  combien  ce  genre  d'industrie 
devait  prêter  à  la  supposition  présentée  par  l'évêque 
Agobard  de  l'enlèvement  d'enfants  chrétiens  pour  les 
vendre.  C'est  là  une  de  ces  accusations  sans  preuves 
et  sans  vraisemblance  que  la  malveillance  devait  ex- 
ploiter. 

L'empereur  Louis  ne  pouvait  donc  être  touché  des 
plaintes  portées  par  l'évêque  de  Lyon,  marquées  au 
coin  de  l'exagération  et  de  la  haine.  Aussi,  dans  les 
diplômes  que  nous  avons  cités,  il  permet  aux  Juifs  de 
vendre  et  d'acheter  des  esclaves,  en  leur  recomman- 
dant pourtant  de  ne  prendre  que  des  esclaves  étran- 
gers. Ainsi,  les  fureurs  de  l'évêque  Agobard  demeurè- 
rent impuissantes  et  ne  firent  qu*accioître  la  bienveil- 
lance de  Louis  II  à  leur  égard. 

Le  règne  de  Charles  le  Chauve  ne  leur  fut  pas 
défavorable. 

Une  loi  de  ce  prince  soumet,  il  est  vrai,  les  mar- 
chands  juifs  à   donner  au  fisc  le  dixième  du  pro- 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  87 

duit  de  leurs  marchandises,  tandis  que  les  Chré- 
tiens ne  devaient  donner  que  le  onzième  (15). 

Un  autre  passage  des  mémos  ''apitulaires  s'occupe 
des  orfèvres  juifs,  et  leur  défend  de  vendre  de  l'or 
mêlé,  à  peine  d'en  perdre  le  montant  et  de  payer  une 
composition  de  soixante  sols. 

Ces  lois  nous  indiquent  que  les  Juifs  se  maintenaient 
dans  le  commerce  et  l'induslric;  d'autre  part,  ils 
possédaient  des  immeubles  et  n'étaient  pas  étran- 
gers à  l'agriculture  (a). 

Cependant  le  successeur  d'Agobard,  qui  avait  hé- 
rité de  son  ressentiment,  faisait  mouvoir  tous  les  res- 
sorts de  l'intrigue  pour  les  persécuter.  11  s'entendait 
avec  l'archevêque  de  Heims,  très-influent  auprès  de 
Charles  le  Chauve.  Il  résulte  d'une  lettre  écrilepar  l'ar- 
chevêque de  Reims,  qu'il  avait  concerté  avec  le  roi 
et  les  ministres  une  ordonnance  touchant  les  Juifs. 

Cette  ordonnance  n'a  jamais  pnru.  Il  est  probable 
que  Charles  le  Chauve  ne  crut  pas  devoir  donner  suite 
aux  sollicitations  de  l'archevêque. 

Ce  prince  était  loin  d'être  hostile  aux  Juifs  ;  à 
l'exemple  d'un  grand  nombre  d'autres  souverains, 
Charles  le  Chauve  avait  auprès  de  lui  un  médecin 
juifqni  jouissait  de  la  plus  grande  faveur. 

A  la  mort  de  ce  prince  on  prétendit  qu'il  avait 
péri  j-ar  le  poison,  et  l'on  ne  craignit  pas  de  faire 
peser  les  soupçons  sur  son  médecin. 


{a)  D.  Vaissette,  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t.  i,  liv. 
IV  ;  —  Chorier.  Hist.  du  Dauphiné. 


88      LES  JUIFS  EN  FRA.NCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Il  ne  manquait  à  cette  fable  que  la  matérialité  du 
fait. 

Il  n'est  nullement  prouvé  que  Charles  le  Chauve 
soit  mort  empoisonné,  et  il  le  serait  encore  moins 
qu'il  eût  reçu  le  poison  des  mains  de  Sedecias  (17). 

D'ailleurs,  ce  médecin  juif  ne  pouvait  être  l'ennemi 
d'un  prince  qui  le  comblait  de  bienfaits  et  qui  était 
envers  sa  nation  aussi  juste  qu'il  était  permis  de  l'es- 
pérer, A  l'exemple  de  Gharlemagne,  Charles  le  Chauve 
avait  eu  aussi  l'occasion  d'employer  les  talents  des 
Juifs  :  ayant  à  envoyer  un  délégué  à  Barcelone,  ce 
fut  un  Juif  nommé  Judas  qu'il  choisit.  Cet  envoyé 
était  porteur  d'une  lettre  adressée  à  la  ville  de  Barce- 
lone (a),  avec  10  livres  pesant  d'argent  pour  la  catlié- 
drale.  Sous  un  prince  qui  savait  faire  ainsi  abstrac- 
tion de  la  différence  de  religion,  l'état  des  Juifs  ne 
pouvait  pas  éprouver  des  changements  bien  funestes. 

Cependant  le  concile  de  Meaux  (17),  tenu  à  cette 
époque,  et  auquel  assistait  l'archevêque  de  Reims 
Hincmar,  renouvelait  toutes  les  exclusions  que  l'in- 
génieuse ardeur  du  fanatisme  avait  inventées.  Il  dé- 
fendait aux  Juifs  d'exercer  aucune  charge,  soit  dans 
la  magistrature,  soit  dans  la  milice,  d'avoir  des  es- 
claves chrétiens,  d'élever  des  synagogues  et  de  se 
marier  avec  des  Chrétiennes.  Heureusement  pour  les 
Juifs,  la  voix  du  concile  de  Meaux  ne  pouvait  être 
entendue  au  milieu  des  troubles  qui  agitaient  le  pays.. 


(a)  Dans  cette  lettre,  Charles  le  Chauve  appelle  le  Juif  Judas  mon 
féQl. 


NEUVIEME   SIECLE.  89 

La  France  n'était  plus  ce  qu'elle  avait  été  sous  le 
régne  de  Charlemagne.  On  avait  vu  les  fils  de  Louis  II 
se  disputer  les  lambeaux  de  la  faible  autorité  qui  s'é- 
tait conservée  entre  les  mains  de  leur  père;  le  pape 
Grégoire  IV,  devenu  l'arbitre  de  leurs  différends,  cher- 
chant à  établir  le  pouvoir  du  Saint-Siège  au  détri- 
ment de  celui  des  rois;  les  Normands  ravageant  les 
côtés  de  la  France;  au  milieu  de  ce  désordre,  chaque 
province  s'efforçant  de  se  donner  un  souverain;  les 
lois  remplacées  par  l'arbitraire,  et  bientôt  la  féodalité 
attachant  à  la  glèbe  des  populations  sans  ressources 
qui  cherchaient  un  maître  pour  les  protéger. 

Au  milieu  de  ces  bouleversements,  il  ne  dépendait 
pas  du  concile  de  Meaux  de  changer  le  sort  des  Juifs  ; 
mais  les  évoques  n'en  étaient  pas  moins  disposés  à 
les  persécuter  là  où  s'étendait  leur  pouvoir. 

Ainsi,  vers  la  fin  du  ix"  siècle,  l'évêque  de  Sens  les 
chasse  de  son  diocèse  (18).  Le  moine  Odoran,  qui 
rapporte  ce  fait,  dit  que  l'évêque  avait  un  motif  cer- 
tain, et  ce  motif,  il  se  garde  bien  de  nous  l'apprendre, 
probablement  parce  qu'il  n'en  existait  pas  d'autre 
que  leur  qualité  de  Juifs. 

Le  moine  Odoran  n'en  loue  pas  moins  le  primat 
sur  son  mérile  et  son  extrême  modération  :  étrange 
modération  que  celle  qui  permet  à  un  prélat  de  sévir 
contre  des  malheureux  dont  le  seul  crime  est  de  res- 
ter soumis  à  la  foi  de  leurs  pères  ! 

Pendant  que  l'évêque  de  Sens  expulsait  les  Juifs, 
l'évêque  de  Toulouse  ne  les  traitait  pas  plus  favora- 
blement. 


90      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

En  vertu  d'un  ancien  usage,  on  soumettait  les  Juifs 
à  être  souffletés  trois  fois  par  an  sur  la  place  publique. 
C'est  avec  pompe  qu'on  leur  faisait  subir  ce  traite- 
ment; et  telle  était  l'ardeur  qu'on  y  mettait,  que 
souvent  ces  malheureux  expiraient  sous  les  coups  qui 
leur  étaient  infligés. 

On  avait  vu  un  de  ceux  qui  présidaient  à  cetti»  cé- 
rémonie revêtir  sa  main  d'un  gantelet  de  fer  et  déchi- 
rer ainsi  le  visage  du  patient.  Cet  usage,  disait-on, 
s'était  établi  pour  punir  les  Juifs  d'avoir  livré  Toulouse 
aux  Sarrasins;  mais  cette  accusation  banale  est  dé- 
mentie par  les  historiens  du  temps  Du  reste,  le  fana- 
tisme qui  inventait  des  accusations  pareilles  n'y 
regardait  pas  de  si  près.  L'accusation  relative  à  Tou- 
louse eût-elle  été  vraie,  comment  aurait-elle  pu 
légitimer  les  violences  de  la  colaplvisation,  d'autant 
plus  atroces  que  l'on  choisissait  ordinairement  pour 
victime  le  vieillard  le  plus  respectable  de  la  popula- 
tion juive? 

Pour  se  soustraire  à  cette  vexation,  les  Juifs  pré- 
sentèrent une  supplique  au  roi. 

Ils  lui  exposaient  les  excès  dont  ils  étaient  victimes. 
Ils  le  suppliaient  de  les  délivrer  du  joug  qui  les  op- 
primait, et  ce  qui  était  peut-être  plus  décisif,  ils  lui 
offraient  une  somme  considérable  d'argent.  «  Fidèle  à 
»  la  foi  catholique  fest-il  dit  dans  la  Vie  de  saint  Théo- 
»  dart),  le  roi  leur  représenta  que  les  maux  qu'ils 
»  éprouvaient  n'étaient  que  la  [leine  qui  leur  était 
»  due  et  que  la  justice  divine  leur  infligeait;  qu'il  lui 
»  était  donc  impossible  de  les  en  délivrer,  et  qu'il  ne 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  91 

»  pouvait  changer  les  lois  que  ses  prédécesseurs 
»  avaient  portées,  et  qu'ils  avaient  revêtues  de  leur 
»  sceau  (19).  » 

Cependant,  par  grâce  spéciale,  il  consentit  à  en- 
voyer un  délégué  au  gouverneur  de  l'Aquitaine  pour 
pro'^éder  à  un  nouvel  examen,  dans  un  conseil  com- 
posé des  évoques  de  Septimanie  et  d'Aquitaine,  et 
présidé  par  l'archevêque  de  Narhonne  (a). 

Ce  conseil  fut  réuni  ;  les  séances  se  tenaient  devant 
la  porte  de  l'église.  Le  clergé  déduisit  les  motifs  en 
vertu  desquels  il  demandait  le  maintien  de  la  cou- 
tume établie. 

Les  Juifs,  de  leur  côté,  firent  valoir  toutes  les  rai- 
sons qui  militaient  en  leur  faveur.  Le  conseil  ne 
décida  rien.  Une  dernière  séance  fut  tenue  devant  la 
porte  de  la  synagogue,  et,  sans  prendre  aucune  déter- 
mination, le  conseil  se  contenta  d'envoyer  les  procès- 
verbaux  au  roi,  qui  mourut  bientôt  après.  Les  Juifs 
ne  furent  donc  pas  délivrés  de  celte  vexation  inouïe, 
et  la  colnphisalion  subsistaitencoreau  commencement 
du  xif  siècle  (20). 

Penlant  que  les  Juifs  de  Toulouse  étaient  ainsi 
miltrailés,  ceux  de  Narhonne  éprouvaient  une  Iri- 
bulation  d'un  autre  genre. 

A  l'instigation  du  pape  Etienne  IV,  Charles  le 
Simple,  portant  son  attention  sur  la  ville  de  Nar- 
honne, fut  instruit  de  la  pauvreté  du  clergé  et  de 
l'opulence  des  Juifs  (21). 

(a)  Catel,  Mémoires  de  l'histoire  du  Languedoc,  liv.  m. 


92      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Il  trouva  naturel  de  dépouiller  des  infidèles  pour 
enrichir  l'église;  en  conséquence  (22),  il  donna  de  sa 
pleine  libéralité,  à  titre  d'aumône,  à  l'église  de  Saint- 
Just,  toutes  les  terres  que  les  Juifs  possédaient  dans 
le  comté  de  Narbonne,  à  quelque  titre  qu'ils  en  eus- 
sent acquis  la  propriété. 

Il  était  bien  permis  au  roi  d'être  libéral  envers  l'é- 
glise de  Saint-Just;  mais  s'emparer  des  biens  d'au- 
trui  pour  en  faire  des  libéralités,  c'était  un  étrange 
abus  du  droit  du  plus  fort. 

Les  excès  qui  se  manifestaient  à  cette  époque,  en 
France,  se  reproduisaient  sous  d'autres  formes  en 
Italie. 

Cependant  les  Juifs  y  étaient  moins  souvent  persé- 
cutés. 

La  raison  en  était  sans  doute  que  l'état  continuel 
d'agitation  dans  lequel  vivait  cette  contrée,  dans  le 
moyen  âge,  ne  laissait  pas  le  temps  de  s'occuper  de 
leur  sort.  Ce  n'est  pas  que  les  décrets  des  conciles 
leur  fussent  plus  favorables,  mais  l'Italie  étant  divi- 
sée en  une  foule  de  petites  souverainetés,  il  y  avait 
plus  de  chances  pour  eux  de  s'y  maintenir,  surtout 
dans  les  villes  commerçantes,  forcées  de  consulter 
leurs  intérêts  matériels  plutôt  que  les  inspirations  du 
clergé. 

Les  persécutions  auxquelles  ils  étaient  constam- 
ment en  butte,  à  cause  de  leur  croyance,  avaient  eu 
pour  résultat  d'inspirer  aux  Juifs  un  plus  vif  attache- 
ment pour  leur  religion,  à  la  conservation  à  laquelle 
ils  avaient  sacrifié  leurs  plus  cbers  intérêts.  De  là  ce 


NEUVIÈME   SIÈCLE.  93 

respectscrupuleux  pour  les  plus  minutieuses  pratiques, 
et  cette  ardeur  avec  laquelle  ils  accroissaient  chaque 
jour  cette  haie  que  les  docteurs  avaient  voulu  élever 
autour  de  la  loi  pour  lui  servir  de  rempart. 

Cependant  cette  disposition  d'esprit  qui  les  portait 
vers  l'étude  de  la  loi  était  un  acheminement  vers  le 
culte  des  autres  sciences. 

Aussi  voyons  nous  les  écoles  juives  s'accroître  et 
prospérer  à  mesure  qu'elles  trouvent  moins  d'obs- 
tacles à  vaincre.  L'établissement  des  Arabes  sur- 
tout et  l'exemple  des  écoles  établies  en  Espagne  dé- 
veloppaient le  même  goût  chez  les  Juifs  des  autres 
parties  de  l'Europe.  Ils  s'initiaient  aux  connaissances 
des  Juifs  espagnols  bien  plus  rapidement  que  les 
Chrétiens,  puisque  la  langue  hébraïque  leur  rendait 
facile  celle  de  l'arabe. 

D'un  autre  côté,  les  communications  entre  les  Juifs 
d'Espagne  et  ceux  de  France  et  d'Italie  étaient  fré- 
quentes, surtout  depuis  que  les  Sarrasins  avaient  pé- 
nétré dans  les  Gaules. 

Aussi  les  Juifs  de  France  et  d'Italie  ne  tardèrent 
pas  à  partager  les  richesses  littéraires  de  ceux  d'Es- 
pagne; l'étude  de  la  médecine  s'établit  chez  eux 
comme  chez  les  Juifs  espagnols,  et  déjà,  au  ix*  siècle, 
les  principaux  médecins  en  France  et  en  Italie  étaient 
des  Juifs  (25). 

Pendant  que  le  goût  des  sciences  s'introduisait  peu 
à  peu  chez  les  Juifs  de  France  et  d'Italie,  ceux  d'Es- 
pagne se  distinguaient  dans  presque  tous  les  genres. 
Ainsi,  on  les  voyait  se  livrer  avec  ardeur  au  culte  des 


94      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

arts  et  surtout  à  l'agriculture.  Sous  rempire  des  Vi- 
sigoths,  les  Juifs  avaient  été  trop  tourmentés  pour 
qu'ils  pussent  entreprendre  des  travaux  utiles;  lors- 
que les  Maures  parurent,  non-seulement  ils  obtinrent 
une  protection  après  laquelle  ils  avaient  vainement 
soupiré,  mais  encore  on  leur  distribua  des  terres.  De- 
venus ainsi  de  véritables  citoyens,  ils  en  remplirent 
tous  les  devoirs. 

Ils  partagèrent  avec  les  Arabes  Thonneur  de  toutes 
les  découverte^  propres  à  fertiliser  le  sol  de  l'Espagne. 
INous  les  voyons  appli(juer  les  connaissances  bydrau- 
liques  de  l'époque  à  l'irrigation  des  terres  (24)  :  l'Es- 
pagne était  devenue,  sous  la  domination  des  Maures, 
un  des  pays  les  plus  fertiles;  on  y  avait  transplanté 
les  productions  de  l'Afrique,  on  y  fabriquait  des 
étoffes  de  soie,  de  coton,  des  cuirs  maroquinés. 
Toutes  «es  branches  de  commerce  étaient  exploitées 
par  des  Arabes  ou  des  Juifs  (a).  Les  Chrétiens  d'Es- 
pagne étaient  restés  bien  en  arriére,  et  ils  n'ont  eu 
d'autre  mérite,  à  cette  époque,  que  d'avoir  coopéré 
à  la  construction  de  quelques  mosquées. 

11  n'en  était  pas  ainsi  des  Juifs. 

Les  Arabes  les  avaient  associés  à  leurs  succès  litté- 
raires, et  à  l'abri  de  la  protection  dont  ils  jouissaient, 
ils  rivalisaient  d'efforts  pour  se  rendre  dignes  de  leurs 
protecteurs. 

Le  kalife  Almanzor  avait  encouragé  les  sciences. 


(a)  Peuchet,  Dictionnaire  universel  de  géographie  commer- 
ciale, t.  m,  p.  742. 


DIXIÈME   SIÈCLE.  95 

Haraoun-nl-Raschid  ne  négligea  rien  pour  les  fixer 
dans  ses  Etals;  il  en  fui  de  même  de  son  successeur 
Almamoun 

Sous  le  règne  de  ce  dernier,  les  écoles  arabes  bril- 
lérenl  du  plus  grand  éclat.  Les  Juifs  ne  contribuèrent 
|)as  peu  à  les  rendre  florissantes,  et  pendant  qu'en 
Orient,  Almamoun  attachait  auprès  de  lui  les  célèbres 
médecins  juifs,  Maschalla  et  Abul  Bararat,  surnommé 
le  phénix  de  son  siècle,  ou  le  père  des  "bénédic- 
tions (25),  la  plupart  des  savants  qui  professaient  la 
médecine  en  Espagne  étaient  des  Juifs.  On  pj'ut 
classer  parmi  eux  le  célèbre  Aven-Zohar,  dont  cer- 
tains auteurs  font  un  médecin  arabe,  parce  qu'il  a 
écril  dans  cette  langue  (26). 

Si  nous  nous  en  rapportons  à  son  témoignage,  les 
écoles  de  Grenade,  de  Gordoue  ut  de  Tolède  étaient 
peuplées  d'hommes  sages  (27),  professant  la  religion 
juive,  qui  s'efforçaient  de  transmettre  à  leurs  nom- 
breux élèves  les  riches  connaissances  qu'ils  possé- 
daient. 


CHAPITRE  VII 

X-    SIÈCLE 

Depuis  leur  établissement  en  Espagne,  les  principes 
de  tolérance  qui  avaient  animé  les  rois  maures  ne  s'é- 


96   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

laient  pas  démentis.  Les  différentes  nations  qui  peu- 
plaient alors  cette  contrée  devaient  nécessairement  y 
amener  une  diversité  de  mœurs  et  de  croyances.  C'est 
en  accordant  à  tous  une  égale  protection,  que  les  rois 
maures  étaient  parvenus  à  se  concilier  l'amour  de  leurs 
sujets  et  à  faire  fleurir  leur  empire. 

Leur  zèle  pour  les  sciences,  surtout,  avait  fixé  au- 
près d'eux  une  foule  desavants,  et  la  littérature  des 
Arabes,  en  Espagne,  ne  le  cédait  en  rien  à  celle  qui, 
depuis  plusieurs  siècles,  florissait  en  Orient. 

Dans  l'un  et  l'autre  de  ces  deux  empires,  les  Juifs 
continuaient  à  marcher  de  pair  avec  eux. 

Au  x*"  siècle,  le  nombre  de  leurs  savants  s'était  con- 
sidérablement accru,  et,  d'après  le  témoignage  de  pres- 
que tous  les  écrivains,  eux  et  les  Arabes  étaient,  à 
cette  époque,  les  seuls  dépositaires  de  la  médecine  (1) . 
Ils  l'enseignaient  à  Grenade,  à  Cordoue,  à  Tolède.  Ils 
l'exerçaient  dans  la  Gaule,  où  ils  avaient  fondé  des 
écoles;  et,  dans  les  autres  parties  de  l'Europe,  on 
voyait  beaucoup  plus  de  médecins  juifs  que  de  méde- 
cins arabes.  Ces  derniers  quittaient  difficilement  leur 
pays,  tandis  que  les  Juifs,  attirés,  soit  par  le  commerce, 
soit  par  le  désir  de  revoir  leurs  frères  dispersés  dans 
les  divers  parties  de  TEspagne,  de  la  France  et  de  l'I- 
talie, parcouraient  ces  diverses  contrées,  et  finissaient 
par  s'y  fixer.  Ainsi,  l'on  trouvait  des  médecins  juifs 
dans  presque  tout  le  Midi  et  c'étaient  ceux  qui  étaient 
destinés  à  transmettre  des  Arabes  aux  Chrétiens  les 
secrets  de  l'art  de  guérir  (2). 

Au  x'  siècle,  cette  transmission  n'avait  pu  encore 


DIXIÈME   SIÈCLE.  '         97 

s'opérer.  Les  lettres  étaient  totalement  abandonnées  en 
France  et  en  Italie.  A  peine  trouvait-on  quelques  prê- 
tres qui  savaient  lire,  quelque  rare  instruction  clans  les 
couvents.  L'ignorance  était  portée  au  plus  haut  degré, 
et  telle  était  la  puissance  des  préjuges  religieux  parmi 
les  Chrétiens,  qu'ils  craignaient  d'emprunter  à  des 
infidèles  les  lumières  qui  pouvaient  les  éclairer  (2  bis). 

Il  ne  fallait  rien  moins  qu'une  longue  expérience 
et  la  force  de  la  nécessité  pour  les  décider  enfin  à 
accepter  les  bienfaits  qui  leur  étaient  offerts  par  les 
Arabes  et  les  Juifs.  Plusieurs  siècles  devaient  s'écou- 
ler avant  que  la  raison  pijt  remporter  cette  victoire 
sur  le  préjugé,  et  lorsque  les  Juifs  se  disposaient  à 
enrichir  la  France  et  l'Italie  du  tribut  de  leur  savoir, 
le  fanatisme  du  moyen  âge  devait  leur  en  marquer  sa 
reconnaissance  par  les  plus  violentes  persécutions. 

L'Espagne  n'en  était  pas  encore  venue  à  ce  point, 
ou  plutôt  la  domination  des  Arabes  avait  paru  y  fixer 
la  tolérance,  compagne  inséparable  des  lumières. 

Cet  esprit,  qui  dirigeait  les  chefs  du  royaume  de 
Grenade,  avait  également  pénétré  chez  les  princes 
chrétiens  qui  gouvernaient  les  autres  parties  de  l'Es- 
pagne. 

Les  royaumes  de  Castille  et  d'Aragon  avaient 
adopté  la  politique  des  kalifes  ;  voisins  du  foyer 
des  lumières,  ils  n'avaient  pu  s'empêcher  d'en  res- 
sentir l'influence  ;  l'esprit  de  prosélytisme  semblait 
avoir  perdu  son  empire,  et,  bien  différents  des  Chré- 
tiens des  autres  parties  de  l'Europe,  ceux  d'Espagne, 
depuis  le  vm*  siècle,  paraissaient  avoir  ouvert  leur 

7 


98     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

cœur  à  la  tolérance  et  à  la  charité.  Combien  ils  res- 
semblaient peu  à  ceux  qui  les  avaient  précédés  et 
à  ceux  qui  devaient  les  suivre!  Les  Juifs  cependant 
profitaient  de  ces  bonnes  dispositions,  et,  soit  auprès 
des  rois  chrétiens,  soit  auprès  des  rois  maures,  leur 
mérite  les  avait  élevés  en  Espagne  aux  premières  di- 
gnités (5). 

On  comptait  des  Juifs  parmi  les  favoris  des  rois 
et  même  parmi  les  minisires.  Ainsi,  nous  voyons,  au 
X'  siècle,  le  R.  Chasdai,  ministre  du  kalife  Abdé- 
rame  (4).  Ce  n'était  pas  la  première  fois  que  les 
Juifs  parvenaient  ainsi,  dans  les  royaumes  de  Cordoue 
et  de  Grenade,  aux  plus  éminentes  dignités;  haute- 
ment protégés  par  les  kalifes,  ils  obtenaient,  pour 
l'exercice  de  leur  culte,  non-seulement  une  entière 
liberté,  mais  encore  une  faveur  particulière.  Les 
Arabes  avaient  renouvelé  pour  eux  ces  jours  où  la 
protectiondes  empereurs  romains  leur  faisait  oublier 
les  calamités  qui  avaient  affligé  leur  malheureuse  pa- 
trie. Comme  à  Rome,  sous  l'empire  d'Auguste,  les 
Juifs  avaient,  en  Espagne,  un  prince  de  la  nation  (5) 
qui  exerçait  sur  ses  frères  une  sorte  de  souveraineté 
et  jouissait  de  la  plus  grande  faveur  à  la  cour  des 
kalifes.  Les  princes  de  la  nation,  élus  par  les  syna- 
gogues, nommaient  ensuite  les  juges  particuliers  qui 
devaient  former  la  hiérarchie  judiciaire  destinée  à 
connaître  de  tous  les  difî'érends  survenus  entre  les 
Juifs.  La  nomination  de  ces  juges  était  approuvée 
par  les  kalifes,  et  leurs  décisions  avaient  force  exécu- 
toire. 


DIXIÈME   SIÈCLK.  99 

A  l'abri  de  cette  protection,  les  Juifs  rivalisaient 
d'ardeur  avec  les  Arabes  pour  faire  fleurir  en  Espagne 
les  sciences,  les  arts  et  le  commerce.  Mais  c'est  dans 
la  littérature  surtout  que  leurs  eiïorls  méritent  d'être 
signalés.  Dès  l'apparition  des  Arabes  en  Espagne,  les 
Juifs  s'adonnent  avec  une  ardeur  incroyable  au  culte 
des  lettres.  Sous  Haschemll,  leurs  savants  peuplaient 
toutes  les  écoles  de  l'Espagne,  et  leur  nombre  s'était 
encore  accru  de  ceux  qui  avaient  été  obligés  de  quitter 
l'Orient  à  la  suite  d'une  violente  persécution  qu'ils  y 
avaient  éprouvée.  Malgré  les  services  qu'ils  avaient 
rendus  aux  sciences,  les  Juifs  de  Babylone  et  de 
Perse  furent  dispersés  au  commencement  du  x"  siècle. 
La  célèbre  académie  de  Pumbédita  fut  détruite,  et  les 
savants  de  ces  contrées  furent  réduits  à  chercher  ail- 
leurs un  refuge.  Certains  d'entre  eux  furent  jetés  sur 
les  côtes  d'Espagne,  et  de  ce  nombre  fut  le  rabbin 
Moïse,  un  des  plus  célèbres  docteurs  de  Tacadémie 
de  Pumbédita,  qui,  pris  par  des  corsaires,  fut  amené 
à  Cordoue.  Là,  il  ne  tarda  pas  à  se  faire  connaître,  et 
son  mérite  était  si  éminent  que,  d'une  voix  unanime, 
il  fut  élu  prince  delà  nation. 

La  présence  de  ces  réfugiés  en  Espagne  contribua  à 
y  répandre  les  connaissances  que  les  Juifs  cultivaient 
en  Orient.  Le  Thalmud  surtout  devint  l'objet  des  mé- 
ditations des  docteurs  hébreux,  et  cet  ouvrage  fixa 
tellement  l'attention  des  Arabes,  que  le  kalife  Has- 
chem  II  voulut  en  avoir  une  traduction, 

(G)  Ce  fut  le  rabbin  Joseph  qui  fut  chargé  de  ce 
soin,  et  il  termina  son  travail  vers  la  fin  du  x'  siècle. 


1  00     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

La  traduction  du  Thalmud,  faite  par  ordre  d'Has- 
cliem  II,  doit  nous  donner  une  idée  de  la  considéra- 
tion dont  jouissaient  les  Juifs  sous  le  règne  de  ce 
prince.  Tout  ce  qui  avait  rapport  à  eux,  était  devenu 
intéressant.  La  littérature  arabe  avait  profité  de  leurs 
travaux,  et  les  sectateurs  de  Mahomet  étaient  jaloux 
depuiserdans  les  sources  hébraïques,  les  connaissances 
dont  s'étaient  nourris  les  rabbins  juifs. 

La  traduction  du  R.  Joseph  ne  fut  pas  le  seul  ou- 
vrage qui  sortit  à  cette  époque  de  la  plume  des  Juifs 
cSj^agnols;  Menaehen-ben-Baruch  donnait  un  lexique 
hébreu;  plusieurs  médecins,  et  entre  autres  Joseph - 
ben-Isaac,  écrivaient  leurs  observations  (7). 

Quoique  les  Juifs  s'adonnassent  à  Tétude  des  scien- 
ces et  surtout  de  la  médecine,  ils  avaient  cependant 
une  prédilection  pour  l'étude  des  Livres  saints.  Dans 
les  écoles  de  Grenade^  de  Gordouc  et  de  Tolède,  on 
enseignait  principalement  les  matières  religieuses,  et 
les  Juifs  du  moyen  âge  conservèrent  ce  caractère  par- 
ticulier qu'ils  durent  être  savants  dans  la  loi  avant 
d'être  savants  médecins  ou  savants  astronomes. 

Tel  est  le  trait  qui  distingue  les  écoles  établies  par 
les  Juifs  en  Espagne  et  dans  le  midi  de  la  France. 

A  l'exemple  de  Sera,  Nohardea,  Pumbédila  et  des 
autres  villes  des  bords  de  l'Euphrate,  Lunel,  Beziers, 
Narbonne  eurent  des  écoles  dans  lesquelles  on  ensei- 
gnait d'abord  la  loi  de  Moïse,  et  où,  plus  tard,  on  se 
livra  à  l'étude  des  autres  sciences. 

Les  écoles  de  Narbonne  et  de  Lunel,  surtout,  fu- 
rent les  plus  distinguées,  a  G'est  de  la  première,  dit 


DIXIÈME   SIÈCLE.  101 

»  Benjamin  de  Tudelo  (8),  que  l'éluile  de  la  loi  s'est 
»  répandue  dans  ces  contrées.  » 

Mais  la  seconde  l'emporta  de  beaucoup  sur  toutes 
les  autres  :  parmi  les  sciences  qu'on  y  enseignait,  la 
médecine  trouvait  place,  et  c'est  en  partie  aux  sa- 
vants juifs  qui  affluaient  dans  cette  contrée,  mêlés  aux 
Arabes,  que,  quelques  siècles  plus  tard,  la  ville  de 
.  Montpellier  a  dû  la  gloire  d'avoir  pu  se  dire  la  nou- 
velle patrie  du  père  de  la  médecine  (9). 

Ainsi,  tandis  que  le  nord  de  la  France  dormait  en- 
core dans  les  ténèbres  de  l'ignorance,  les  Juifs  du  midi 
conservaient  le  feu  sacré  du  savoir.  Quelle  était  cepen- 
dant la  conduite  des  princes  envers  eux? 

Nous  avons  vu,  vers  la  fin  du  siècle  précédent, 
leurs  propriétés  confisquées,  leurs  droits  injustement 
méconnus.  Le  x*  siècle  nous  offre  encore  les  mêmes 
abus. 

Ce  n'était  pas  assez  pour  l'église  de  Saint-Just  d'a- 
voir enlevé  aux  Juifs  toutes  les  terres  qu'ils  possé- 
daient dans  le  comté  de  Narbonne,  il  fallait  encore 
les  dépouiller  de  toutes  celles  qui  leur  restaient  aux 
environs.  Après  sa  première  libéralité,  Cbarles  le  Sim- 
ple ne  pouvait  pas  en  refuser  une  seconde.  Aussi  un 
nouveau  diplôme  (10)  gratifie  l'église  de  Saint-Just 
de  plusieurs  propriétés,  appartenant  aux  Juifs,  que 
le  roi  donne  encore  de  sa  pleine  libéralité. 

Il  paraît  que  l'église  de  Saint-Quentin  fut  jalouse 
des  dons  faij,s  à  celle  de  Saint-Just,  et  pour  répartir 
également  ses  faveurs  sur  toutes  les  églises  de  Nar- 
bonne, le  roi  Charles  donne  à  cette  dernière  (11) 


1  02     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

certaines  terres  situées  au  delà  du  pont  de  la  même 
ville,  qui  étaient  sans  doute  les  dernières  qui  res- 
taient aux  Juifs,  puisque  nous  ne  voyons  pas  que  les 
libéralités  du  roi  Charles  se  soient  étendues  plus  loin. 

Ce  trait  doit  nous  donner  une  idée  des  principes 
qui  gouvernaient  la  France  au  x''  siècle.  Les  grands, 
les  rois  eux-mêmes,  tout  baissait  le  front  devant  le 
clergé.  Aussi  avides  que  dépourvus  de  savoir,  les  prê- 
tres ne  songeaient  qu'à  exploiter  à  leur  profit  l'igno- 
rance des  princes.  Que  pouvaient  attendre  les  Juifs 
d'un  Etat  ainsi  gouverné,  si  ce  n'est  des  persécutions? 

Pour  un  prince  tel  que  Louis  le  Pieux,  ils  en 
avaient  trouvé  cent  qui  ressemblaient  à  Charles  le 
Simple.  Sous  le  règne  de  ce  dernier,  leur  état  s'était 
considérablement  détérioré,  et  outre  les  vexations 
particulières  qu'ils  avaient  souffertes,  ils  avaient  eu 
leur  part  des  malheurs  qui  affligeaient  le  peuple. 

La  puissance  des  seigneurs  s'était  accrue;  sourds 
à  la  voix  du  prince,  ces  petits  potentats  oubliaient  l'in- 
térêt de  leur  patrie  pour  se  battre  avec  leurs  voisins. 
La  France  paraissait  divisée  en  petits  Etats  occupés 
constamment  à  lutter  les  uns  contre  les  autres.  Le 
peuple,  refoulé  par  ces  dissensions,  portait  la  peine 
du  délire  de  ses  maîtres;  il  gémissait  sous  le  poids 
de  la  féodalité,  et,  lorsque  les  seigneurs  regardaient 
les  hommes  qui  vivaient  sur  leurs  terres  comme  une 
portion  de  leurs  biens,  les  Juifs  que  le  sort  y  avait 
jetés  ne  pouvaient  pas  prétendre  à  être,  traités  plus 
favorablement. 

Ib  durent  subir  la  loi  générale,  ils  devinrent  la  pro- 


DIXIÈME   SIÈCLE.  103 

priété  des  seigneurs,  et  ceux-ci,  s'apercevanl  bientôt 
de  l'utilité  qu'ils  pouvaient  en  retirer,  en  firent  un 
objet  de  spéculation.  Les  seigneurs  entretinrent  des 
Juifs  surleurs  terres, comme  ils  entre tenaientleursfau- 
cons:  ils  les  flattaient,  ils  les  caressaient,  et  cela  pour 
vivre  ensuite  du  produit  de  leur  chasse.  Les  Juifs  qui, 
depuis  longtemps,  étaient  habitués  aux  vexations, 
subissaient  sans  se  plaindre  la  position  nouvelle  que 
la  féodalité  leur  créait  :  peut-être  étaient-ils  plus  tou- 
chés des  avantages  que  leur  offrait  le  régime  féodal 
que  des  tourments  qu'il  leur  préparait.  Ces  avantages 
ne  pouvaient  être  méconnus.  Le  gouvernement  féodal 
ne  permettant  pas  à  un  vassal  de  s'éloigner  de  la  terre 
de  son  suzerain,  le  rôle  des  serfs  se  bornait  à  labourer 
les  champs  et  à  revêtir  quelquefois  l'armure  avec 
laquelle  ils  devaient  défendre  le  château  de  leur  sei- 
gneur ou  soutenir  ses  usurpations.  Les  Juifs  n'étaient 
pas  frappés  par  cette  loi  générale;  les  seigneurs  leur 
laissaient  la  faculté  de  voyager  et  d'aller  partout  où 
l'intérêt  de  leur  commerce  l'exigeait.  Ils  pouvaient 
donner  un  libre  cours  à  leur  industrie  commerciale, 
à  la  charge  de  partager,  de  gré  ou  de  force,  avec  leurs 
seigneurs,  les  profits  qu'ils  en  avaient  retirés.  C'est 
ce  qui  nous  explique  pourquoi  les  seigneurs  étaient 
si  soigneux  de  conserver  les  Juifs  qui  leur  apparte- 
naient. C'était  la  portion  la  plus  productive  de  leur 
seigneurie.  Aussi  la  personne  des  Juifs  était-elle  un 
objet  de  commerce,  on  se  les  vendait,  on  se  les  don- 
nait; quelquefois  les  seigneurs  se  les  volaient  les  uns 
aux  autres  et  ne  permettaient  plus  aux  Juifs  qui  se  trou- 


1  04     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

valent  sur  leurs  terres  de  retourner  dans  celles  de  leurs 
maîtres.  Il  en  résultait  des  guerres  entre  les  seigneurs; 
et  lorsque  l'un  d'eux  avait  reconquis  son  Juif,  il 
mettait  tout  son  talent  à  le  dépouiller.  Les  taxes,  les 
tourments,  tout  était  mis  en  usage,  et  les  seigneurs, 
qui  dépouillaient  quelquefois  les  Juifs  pour  les  con- 
traindre à  se  convertir,  s'appropriaient  encore  tous  leurs 
biens  lorsqu'ils  se  convertissaient,  par  une  extension 
du  droit  de  main  morte.  Rien  ne  pouvait  cependant 
lasser  la  patience  de  ces  malheureux,  ou  plutôt  la 
nécessité  leur  faisait  une  loi  de  se  résigner.  Ils  trou- 
vaient leur  profit  à  rester  en  France,  et,  tant  qu'on  ne 
les  frappait  que  dans  leur  argent,  ils  se  consolaient, 
parce  qu'ils  étaient  assez  ingénieux  pour  recouvrer 
en  peu  de  temps  ce  qu'ils  avaient  perdu. 

D'ailleurs,  excepté  dans  l'Espagne,  dans  tous  les 
autres  Etats  il  ne  leur  était  pas  permis,  à  cette  époque, 
d'aspirer  à  un  meilleur  sort.  L'établissement  de  la 
féodalité  semblait  avoir  été  la  conséquence  nécessaire 
des  bouleversements  qui  avaient  agité  les  peuples  de 
l'Europe.  Aussi,  en  Italie  comme  en  France,  les  Juifs 
n'avaient  qu'à  se  débattre  au  milieu  du  régime  féodal. 
Diversement  traités  par  leurs  divers  maîtres,  ils  étaient 
constamment  abreuvés  de  dégoûts.  Là  ils  étaient  livrés 
à  l'arbitraire  d'un  seigneur,  ici  ils  gémissaient  sous 
le  joug  intolérant  d'un  évêque.  Les  rois,  dans  leurs 
libéralités,  leur  donnaient  des  maîtres  selon  leur 
caprice.  Ainsi,  nous  voyons  Louis,  roi  de  Provence, 
confirmant  Manassé,  archevêque  d'Arles,  dans  la  pro- 
priété de  tout  ce  que  ses  prédécesseurs  avaient  obtenu 


DIXIÈME   SIÈCLE.  105 

des  précédents  rois  de  Provence  et  notamment  des 
Juifs  qui  vivaient  sur  ses  terres  (12). 

Nous  trouvons  à  cette  époque  une  foule  de  donations 
du  même  genre,  fruit  du  régime  féodal. 

En  Italie  (13)  leur  position  était  la  même;  mais, 
dans  cette  contrée,  ils  continuaient  à  exploiter  le  com- 
merce avec  avantage.  Si,  dans  le  centre  de  l'Italie, 
en  effet,  la  féodalité  leur  faisait  sentir  la  dureté  de  ses 
liens,  dans  les  républiques  commerçantes  ils  conti- 
nuaient à  vivre  paisibles. 

Au  x"  siècle  nous  ne  voyons  pas  qu'ils  aient  été  per- 
sécutés en  Italie.  L'invasion  des  Sarrasins,  qui  avait 
eu  lieu  dans  le  siècle  précédent,  ne  dut  pas  être  pour 
eux  un  événement  indifférent. 

Les  troubles  qui  en  furent  la  suite  leur  apportèrent 
quelques  années  de  repos,  s'il  est  permis  d'appeler 
ainsi  des  années  passées  au  milieu  des  horreurs  de  la 
guerre.  Mais  telle  était  la  condition  des  Juifs,  que  le 
repos  semblait  n'être  pas  fait  pour  eux  et  que  les  trou- 
bles suscités  par  la  guerre  pouvaient  seuls  les  mettre  à 
couvert  des  maux  que  le  fanatisme  leur  prodiguait. 

L'invasion  des  Sarrasins  en  Italie  dut  contribuer  à 
augmenter  le  nombre  des  Juifs  dans  cette  contrée. 

Cette  circonstance  ne  fut  pas  perdue  pour  les 
sciences  :  c'est  en  effet  à  cette  époque  que  se  rattache 
la  fondation  de  l'école  de  Salerne,  qui  put  rivaliser 
de  gloire  avec  celle  de  Montpellier.  Les  premiers 
professeurs  qui  y  enseignèrent  furent  des  Arabes  et  des 
Juifs.  Ils  attirèrent  un  nombre  considérable  d'élèves, 
et  pour  s'accommoder  aux  besoins  de  ces  élèves,  qui 


1  06      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ne  parlaient  pas  tous  la  même  langue,  les  cours  se  fai- 
saient en  latin,  en  grec,  en  arabe  et  en  hébreu.  C'est 
en  cette  dernière  langue  que  professait,  au  \^  siècle, 
le  juif  Elisée.  L'école  de  Salerne  est  une  des  traces  les 
plus  brillantes  que  les  Arabes  et  les  Juifs  aient  laissées 
en  Italie;  elle  a  rendu  d'éminents  services  à  la  méde- 
cine, et  là  comme  dans  le  midi  de  la  France,  l'étude 
de  la  médecine  a  été  un  acheminement  à  la  renais- 
sance des  lettres  (14).  Lorsqu'il  y  a  à  peine  quel- 
ques siècles,  on  persécutait  les  Juifs  avec  tant  d'achar- 
nement, on  ne  se  doutait  pas  que  les  hommes  qu'on 
proscrivait  avaient  attaché  leur  nom  à  tout  ce  qui 
s'était  fait  de  grand  et  d'utile  dans  le  moyen  âge. 

Au  X'  siècle,  les  républiques  de  Venise  et  de  Gènes 
continuaient  à  fixer  l'attention  du  midi  de  l'Europe 
par  leur  importance  commerciale.  Dans  les  siècles 
précédents,  les  Juifs  occupaient  les  premiers  rangs 
parmi  ceux  qui  concouraient  à  l'éclat  du  commerce 
dans  ces  deux  villes.  Ils  ne  perdirent  pas,  dans  les 
siècles  suivants,  la  position  qu'ils  s'étaient  acquise. 
Ils  étendirent  même  aux  autres  villes  de  l'Italie  celte 
supériorité  dont  ils  jouissaient  à  Venise  et  à  Gènes,  et 
Livourne  les  vit  bientôt  se  placer  à  la  tète  du  com- 
merce. On  citait  à  cette  époque,  en  Italie,  des  Juifs  pos- 
sédant d'immenses  richesses,  entre  autres  un  nommé 
Pierre  le  Bon,  qui  avait  changé  de  religion.  Son  fils 
devint  anti-pape  sous  le  nom  d'Anaclet  {à). 

Ainsi,  l'Italie  était  toujours  pour  eux,  par  rapport 

(a)  Art  de  vérifier  les  dates,  1. 1,  p.  184. 


ONZIÈME    SIÈCLE.  107 

nu  commerce,  ce  que  l'Espagne  et  ^e  midi  de  la  France 
étaient  pour  les  sciences.  11  ne  devait  pourtant  pas  leur 
être  permis  de  jouir  longtemps  sans  trouble,  dans  ces 
diverses  contrées,  de  leur  supériorité.  Dans  les  répu- 
bliques commerçantes,  les  Chrétiens  n'étaient  pas 
aussi  arriérés  que  dans  les  autres  Etats,  les  Juifs  com- 
mençaient à  trouver  en  eux  des  concurrents,  et  déjà, 
au  X'  siècle,  on  songeait  à  exploiter  leur  qualité  de 
Juifs  pour  leur  susciter  des  entraves.  C'est  ainsi  que 
Venise  nous  offre,  à  cette  épo({ue,  une  loi  qui  défend 
aux  maîtres  de  navires  de  prendre  à  bord  des  Juifs 
et  des  marchands  étrangers  [a) .  Cette  loi,  qui  est  peut- 
è(re  moins  un  acte  d'intolérance  qu'une  mesure  prise 
par  des  commerçants  qui  voulaient  se  défaire  de  con- 
currents redoutables,  dut  être  facilement  éludée. 
Aussi  elle  n'empêcha  pas  les  Juifs  de  conserver  long- 
temps, à  Venise,  leur  importance  commerciale. 


CHAPITRE  VIIÏ 

XI"*  SIÈCLE 


Le  siècle  qui  vit  naître  la  première  croisade  ne  pou- 
vait être  qu'un  siècle  de  malheurs  pour  les  Juifs. 

(a)  Memorie  storiche  de  Venet.  t.  vi,  an.  948. 


1  08  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Le  pouvoir  que  le  clergé  s'était  acquis  et  les  progrès 
immenses  qu'avait  faits  le  peuple  dans  la  carrière  de 
l'ignorance  (1)  préparaient  une  de  ces  crises  capables 
de  montrer  jusqu'où  pouvaient  aller  l'ascendant  des 
uns  et  la  servile  superstition  des  autres. 

Les  Juifs  avaient  dû  s'apercevoir  de  son  approche 
par  les  persécutions,  toujours  croissantes,  dont  nous 
avons  déjà  parlé,  et  qui  devaient  leur  donner  la  mesure 
de  l'esprit  public  à  leur  égard. 

Au  commencement  du  XI"  siècle  on  s'indigna  d'avoir 
à  côté  de  soi  des  hommes  qui  ne  croyaient  pas  à  la 
divinité  de  Jésus-Christ,  et  plusieurs  évoques  se  livrè- 
rent envers  eux  à  de  violentes  persécutions. 

L'évêque  de  Limoges  fut  de  ce  nombre  (2).  Il  or- 
donna que  les  Juifs  se  convertiraient  ou  seraient  chassés 
de  la  ville;  il  voulut  que,  pendant  un  mois,  on  dis- 
putât avec  eux  sur  les  livres  saints,  afin  de  réfuter 
leurs  erreurs. 

Il  paraît  que  le  nombre  des  Juifs  devait  être  consi- 
dérable, puisque  1  historien  qui  rapporte  ce  fait  parle 
d'une  multitude.  Sur  ce  nombre,  il  y  en  eut  quatre  qui 
se  convertirent:  les  autres  furent  obligés  de  s'enfuir 
avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants.  La  plupart  se  tuè- 
rent eux-mêmes  pour  éviter  la  conversion  qu'on  voulait 
leur  imposer. 

Telle  était  la  douceur  évangélique  dont  le  clergé 
se  piquait  envers  les  Juifs. . . 

La  ferveur  religieuse  qui  s'était  emparée  des  esprits 
était  à  son  comble  :  les  preires,  qui  partageaient  ce 
délire  et  qui  peut-être  l'avaient  ménagé  pour  servir 


ONZIÈME  SIÈCLE.  109 

leur  ambition,  n'attendaient  que  le  moment  propice. 

Telle  était  la  disposition  des  esprits,  lorsqu'un  bruit 
incendiaire  se  répandit  dans  toutes  les  parties  de  l'Eu- 
rope :  on  publia  que  leSaint-Sépulcreavait  été  profané 
et  que  les  infhlèles  s'étaient  livrés  aux  plus  graves 
excès  contre  les  Chrétiens  (3). 

A  cette  nouvelle,  l'Europe  entière  est  ébranlée  : 
des  cris  de  vengeance  et  de  mort  s'échappent  de  toutes 
les  bouches  Presque  toutes  les  villes  de  la  France,  de 
rilalie,  se  soulèvent  en  même  temps  contre  les  Juifs  : 
on  les  chasse,  on  les  dépouille,  et  cela  parce  que  quel- 
ques misérables  Musulmans  ont  profané  le  Saint- 
Sépulcre! 

Pour  jutifier  ces  persécutions,  on  publie  que  les 
Musulmans  ne  sont  pas  seuls  coupables.  C'est,  dit-on, 
à  l'instigation  des  Juifs  qae  leur  crime  a  été  commis. 
Et  quels  sont  ceux  qu'on  accuse  d'avoir  ourdi  le  com- 
plot qui  a  éclaté  à  Jérusalem  ?  Ce  sont  les  Juifs  de  la 
France,  c^iux  qui  habitent  Orléans  !... 

C'est  à  l'aide  de  ces  fables  que  des  milliers  de  Juifs 
ont  péri.  Que  ne  peut-on  arracher  de  l'histoire  ces 
pages  si  humiliantes  pour  l'humanité! 

«  Dès  que  l'attentat  des  Juifs  d'Orléans  fut  décou- 
»  vert  (dit  un  historien)  (4),  on  s'empressa  de  le  di- 
»  vulguer  partout.  Dès  lors,  d'un  commun  accord,  les 
»  Juifs  furent  chassés  de  toutes  les  villes;  ne  trouvant 
»  d'asile  nulle  part,  les  uns  périrent  par  le  fer,  d'au- 
»  très  furent  noyés  ou  périrent  de  différentes  manières; 
.  B  la  plupart  se  donnèrent  eux-mêmes  la  mort.  » 

11  n'y  eut  de  salut  que  pour  ceux  qui,  cédant  à  la 


110     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

violence,  firent  semblant  de  se  convertir.  Les  fureurs 
des  populations  ameutées  ne  cessèrent  que  là  où  elles 
ne  trouvèrent  plus  de  victimes  à  immoler. 

L'orage  finit  cependant  par  se  calmer,  et  les  débris 
de  la  nation  juive,  que  la  mort  avait  épargnés,  ré- 
voquant leur  apostasie,  revinrent  à  leur  première 
croyance. 

Ce  repos  ne  devait  pourtant  pas  durer  longtemps. 
Déjà  rheure  fatale  avait  sonné;  de  toutes  les  parties 
de  l'Europe,  les  prêtres  avaient  donné  le  signal  de  la 
croisade;  pleins  d'enthousiasme  pour  la  cause  qu'ils 
allaient  défendre,  les  croisés  provoquaient  déjà  les 
possesseurs  de  la  Terre-Sainte. 

Mais  le  glaive  dont  ils  s'étaient  armés  ne  devait  pas 
rester  paisible  dans  leurs  mains. 

•  Vous  courez  à  Jérusalem  (leur  crient  des  moines 
»  fanatiques),  vous  allez  au  loin  chercher  des  infidèles, 
»  mais  oubliez-vous  que  les  Juifs,  ennemis  déclarés 
V  du  nom  chrétien,  vivent  au  milieu  de  vous?  Les 
»  laisserez-vous  vivre  en  paix,  lorsque  vous  êtes  armés 
»  pour  exterminer  les  infidèles  ?  Avant  de  porter  vos 
«armes  à  Jérusalem,  qu'un  glorieux  exploit  signale 
»  votre  courage  (5).  » 

Telles  sont  les  prédications  qui  s'adressent  aux 
croisés,  et  cet  ordre,  qui  leur  semble  venir  du  ciel, 
est  pour  eux  une  bonne  forune. 

L'Europe  se  couvre  en  un  instant  de  fanatiques  ar- 
més qui  ont  juré  la  mort  des  Juifs.  11  n'est  aucune 
retraite  qui  puisse  les  metire  à  couvert  de  leur  rage  :   ■ 
hommes,  femmes,  enfants,  tout  est  frappé,  tout  tombe 


ONZIÈME  SIÈCLE.  111 

SOUS  les  coups  des  hommes  que  la  religion  vient  d'ar- 
mer, et  c'est  en  frappantdes  malheureux  sans  défense, 
en  plongeant  le  fer  dans  le  sein  des  femmes  et  des 
vieillards,  en  laissant  partout  dee  traces  de  leur  atroce 
barharie,  que  les  croisés  marquent  leur  passage  vers 
la  Terre-Sainte. 

Le  cœur  se  refuse  à  retracer  de  pareils  excès.  Les 
annales  de  cette  époque  ne  sont  remplies  que  de  per- 
sécutions et  de  massacres.  Dans  plusieurs  villes,  pour- 
suivis parles  croisés,  les  Juifs  se  réfugient  dans  les 
église',  croyant  y  liouver  leur  salut.  Vain  espoir  !  au 
pied  des  autels,  dans  le  temple  d'un  Dieu  de  clémence 
et  de  paix,  ils  sont  impitoyablement  égorgés.  A  Rouen, 
au  milieu  du  carnage  qui  souillait  le  parvis  de  l'église, 
un  malheureux  enfant  tendait  les  bras  vers  sa  mère  : 
son  âge,  son  innocence,  ses  pleurs  excitaient  la  pitié  ; 
un  des  meurtriers  l'a  entendu,  un  moment  il  s'est 
oublié,  il  Ta  pris  dans  ses  bras;  mais  bientôt  il  se  re- 
proche cet  acte  de  charité,  et  il  ne  croit  pouvoir  expier 
cette  faute  qu'en  présentant  au  baptême  le  malheureux 
orphelin  (G). 

Dans  une  autre  ville,  les  Juifs  n'échappent  à  la  fu- 
reur des  croisés  qu'en  se  réfugiant  dans  le  palais  de 
l'évêque.  Le  cœur  de  ce  prélat  se  soulève  contre  les 
excès  qui  étaient  commis,  il  prête  son  appui  aux  Juifs, 
et  fait  même  mettre  à  mort  plusieurs  Chrétiens;  mais 
cet  acte  de  justice  et  de  charité  était  si  surprenant 
pour  l'époque,  que  le  chroniqneur  qui  a  rapporté  ce 
fait  n'a  pu  s'empêcher  de  dire  que  l'évêque  était  gagné 
par  l'argent  qu'il  avait  reçu  dès  Juifs  (7). 


112     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ce  n'est  pas  dans  quelques  villes  de  France  seule- 
ment que  les  Juifs  sont  horriblement  maltraités.  La 
barbarie  des  croisés  est  partout  la  même,  les  princes 
attendent  patiemment  que  le  glaive  lassé  tombe  de 
leurs  mains.  Que  de  larmes  et  de  sang  cette  impassi- 
bilité ne  coùta-t  elle  point!  Le  massacre  (dit  un  histo- 
rien juif)  (8)  dura  depuis  le  mois  d'avril  jusqu'au  mois 
de  juillet;  plus  de  100,000  Juifs  périrent;  ceux  qui  se 
convertirent  furent  innombrables. 

Les  mêmes  détails  sont  répétés  par  tous  les  his- 
toriens chrétiens.  «  Cette  extermination  (dit  l'un 
»  d'eux)  (9)  fut  le  résultat  d'une  sainte  ferveur,  qui, 
»  par  une  sorte  de  miracle,  s'empara  de  tous  les  es- 
»  prits;  quoiqu'elle  soit  improuvée  par  beaucoup  de 
»  gens,  il  faut  reconnaître  qu'il  était  impossible  de 
»  l'empêcher.  » 

Quelques  années  auparavant,  lorsque  les  Français 
allaient  combattre  les  Sarrasins  en  Espagne,  la  même 
ferveur  s'était  emparée  des  esprits,  et  le  glaive  s'était 
également  levé  sur  la  tête  des  Juifs.  Dans  plusieurs 
provinces  ils  avaient  succombé.  A  Narbonne,  la  pro- 
tection du  vicomte  Déranger  les  sauva.  Ce  que  fit  le 
seigneur  de  Narbonne  était-il  impossible  aux  chefs  des 
autres  provinces  (10)?  En  parlant  de  la  conduite  de 
Déranger,  nous  ne  devons  pas  oublier  la  lettre  que  le 
pape  Alexandre  II  lui  écrivit  à  ce  sujet: 

•  Nous  avons  vu  avec  plaisir  (lui  dit  ce  pontife)  que 
»  vous  avez  soustrait  les  Juifs  à  la  mort  dont  on  les 
»  menaçait  :  Dieu  ne  se  réjouit  pas  du  sang  ré- 
»  pandu  (11).  »  • 


ONZIÈME   SIÈCLE.  113 

Le  pape  Alexandre  II  rendait  à  la  Divinité  le  caractère 
dont  on  s'efforçait  de  la  dépouiller  ;  mais  tous  les  mem- 
bres du  clergé  ne  se  conformaient  pas  à  ces  principes. 

Grâce  à  la  protection  de  Béranger  et  des  autres  sei- 
gneurs du  midi  de  la  France,  les  Juifs  échappèrent  à 
la  fureur  des  croisés.  A  cetle  époque,  un  grand  nom- 
bre de  Juifs,  venus  d'Orient,  s'étaient  réfugiés  dans 
cette  contrée.  Ils  y  avaient  trouvé  de  puissants  protec- 
teurs, parmi  lesquels  on  peut  citer  le  comte  Béranger 
de  Narbonne,  le  vicomte  Trenchavel  de  Béziers,  le 
comte  Raymond  de  Toulouse  et  surtout  les  Guillaume 
de  Montpellier.  Ces  seigneurs  n'ignoraient  pas  com- 
bien l'industrie  des  Juifs  était  utile  à  leur  pays;  aussi 
surent-ils  s'élever  au-dessus  des  préjugés  de  leur 
siècle.  Le  midi  de  la  France,  où  le  commerce  était 
florissant,  éprouvait  déjà  le  bienfait  du  progrès  des 
lumières. 

Dès  le  commencement  du  xi^  siècle,  des  troubles 
survenus  dans  les  Etats  des  kalifes  avaient  forcé  les 
Juifs  d'Orient  à  s'expatrier.  Un  grand  nombre  d'entre 
eux  vint  chercher  un  asile  en  Espagne. 

Arrivés  dans  ce  royaume,  ils  se  disséminèrent 
dans  les  provinces  environnantes,  et  beaucoup  pas- 
sèrent dans  la  Gaule  où  la  renommée  des  écoles  de 
Narbonne  et  de  Lunel  devait  les  attirer.  On  remar- 
quait alors  dans  cette  contrée  un  grand  nombre  de 
savants. 

On  distinguait,  entre  autres,  Jaccobben-Jekar,  qui 
fut  un  des  maîtres  de  Rasci,  une  des  lumières  du 
siècle  suivant. 

8 


M 4     LES  JUIFSENFRANCB,  ENITAUEET  EN  ESPAGNE. 

Un  autre  maître  de  Rasci,  Moïse  de  Narbonne, 
surnommé  Jladarchiam  le  prédicateur,  avait  com- 
posé des  commentaires  sur  la  Bible,  qui  ont  été 
perdus. 

Dans  la  même  ville  vivait  encore  un  autre  Moïse, 
fils  de  R.  Josué,  qui  a  traduit  en  hébreu  plusieurs 
livres  arabes,  et  notamment  les  traités  de  Abou-Ach- 
mad-AIgorasi  sur  la  logique  (12) . 

On  distinguait  encore  dans  cette  contrée  le  rabbin 
Judas  Cohen  et  Gerson  le  Vieux,  son  maître,  chef 
d'une  famille  de  savants.  Le  premier  est  auteur  d'un 
écrit  sur  les  cérémonies  religieuses. 

Le  second,  surnommé  la  S|jlendeur  de  la  captivité 
de  France,  s'est  fait  connaître  par  son  livre  des  con- 
stitutions, où  il  embrasse  le  droit  civil  et  religieux  des 
Juifs  (13).  Le  goût  de  l'étude  était  généralement  ré- 
pandu parmi  les  Juifs  du  Midi.  Leur  nombre  s'accrut 
bientôt  de  ceux  qui,  chassés  de  l'Orient,  se  réfugièrent 
en  France. 

A  cette  époque,  la  ville  de  Montpellier,  fondée  de- 
puis peu,  prenait  une  grande  extension,  et  devenait 
l'entrepôt  du  commerce  du  Levant. 

Cette  circonstance  ne  dut  pas  être  perdue  pour  les 
Juifs  qui  cherchaient  une  nouvelle  patrie.  La  plupart 
d'entre  eux  s'adonnaient  au  commerce;  quelques-uns 
étaient  versés  dans  les  sciences. 

Au  rapport  de  tous  les  historiens ,  c'est  vers  le 
XI*  siècle  que  Técole  de  médecine  de  Montpellier  au- 
rait pris  naissance,  et  c'est  aux  médecins  juifs  et 
arabes,  réfugiés  à  Montpellier,  que  la  fondation  en  est 


ONZIÈME  SIÈCLE.  115 

attribuée;  les  Juifs  surtout  ont  dû  y  avoir  une  grande 
part  (a). 

Les  secrets  de  la  médecine  leur  appartenaient  alors 
presque  exclusivement.  Tous  les  écrivains  nous  attes- 
tent qu'ils  étaient  à  peu  près  les  seuls  qui  traitaient 
les  maladies  avec  méthode,  et  leur  supériorité  sur  les 
autres  médecins  était  tellement  reconnue,  qu'un  écri- 
vain espagnol  a  voulu  prouver  que  leur  constitution 
et  la  nature  de  leur  esprit  convenaient  le  mieux  à 
l'exercice  de  la  médecine  '14).  Les  subtilités  dont  il 
étaye  son  opinion  peuvent  ne  pas  convaincre,  mais  il 
est  sûr  que,  de  son  tenips,  les  médecins  les  plus  ha- 
biles étaient  des  Juifs. 

Celle  réputation,  dont  les  Juifs  étaient  en  posses- 
sion, ils  la  partageaient  avec  les  Arabes  en  Espagne, 
où  le  nombre  de  leurs  savants  était  bien  plus  considé- 
rable dans  tous  les  genres. 

On  cite  cinq  rabbins  tous  nommés  Isaac  (15)  qui  vi- 
vaient à  cette  époque  et  qui  ont  acquis  chacun  une 
illustration  particulière. 

L'un,  Isaac-ben-Chanan,  a  traduit  en  hébreu  plu- 
sieurs traités  d'Aristole,  et  Maïmonide  en  parle  avec 
éloge. 

(a)  Comme  il  y  avait  beaucoup  de  Juifs,  et  de  Juifs  accrédités  à 
Montpellier,  il  y  a  apparence  qu'ils  s'y  maintinrent  longtemps  dans 
le  droit  d'y  étudier  et  d'y  enseigner.  Il  faut  même  avouer  que  c'est 
à  eux  que  la  faculté  de  Montpellier  doit  une  grande  partie  de  la  ré- 
putation qu'elle  a  eue  dans  son  origine,  parce  qu'ils  étaient  aux 
x^,  XI*  et  xn*  siècles,  presque  les  seuls  dépositaires  de  cette  science 
en  Europe,  et  que  c'est  par  eux  qu'elle  a  été  communiquée  des 
Arabes  aux  Chrétiens.  (Astruc,  Histoire  de  la  Faculté  de  Mont- 
vellier,  p  168.) 


116     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE  . 

Le  second,  Isaac-ben-Gliéath,  était  très-versé  dans 
les  langues  grecque  et  arabe.  H  a  laissé  en  celte  der- 
nière langue  des  poésies  qui  ont  été  traduites  en 
hébreu. 

Le  troisième,  Isaac,  fils  de  Ruben,  de  Barcelone, 
cultivait  aussi  la  littérature  arabe,  et  enrichissait  à  la 
lois  la  langue  hébraïque  de  ses  propres  écrits  et  de 
ses  traductions. 

Le  quatrième,  non  moins  célèbre,  passe  pour  le 
premier  des  juristes  hébreux.  Il  s'appelait  Isaac  Al- 
phés.  On  le  connaît  plus  communément  sous  le  nom 
de  Rau-Alphés.  Sa  compilation  des  lois  judaïques, 
extraite  du  Thalmud,  embrasse  à  la  fois  la  casuistique 
et  le  droit  civil. 

Enfin  le  cinquième,  Isaac-ben-Baruch,  de  Cordoue, 
était  versé  dans  les  mathématiques  :  sa  réputation 
était  telle  que  le  roi  de  Grenade  l'appela  auprès  de  lui 
et  le  garda  jusqu'à  sa  mort. 

La  fiimille  d'Isaac-ben-Baruch  était  distinguée  dans 
le  commerce,  elle  était  citée  surtout  pour  la  fabrica- 
tion de  la  soie.  Elle  était  en  possession,  depuis  son 
établissement  en  Espagne,  qu'on  fait  remonter  à  la 
prise  de  Jérusalem,  de  fournir  des  ouvriers  habiles 
dans  l'art  d'ourdir  la  soie  et  fabriquer  des  étoffes. 

Outre  les  cinq  Isaac,  plusieurs  écrivains  s'étaient 
déjà  fait  connaître  par  leurs  écrits. 

On  peut  citer  parmi  eux  les  frères  Aben-Ezza,  dont 
l'un.  Moïse  Aben  Ezza,  cultivait  la  poésie.  Tous  ses 
ouvrages  ne  sont  pas  parvenus  jusqu'à  nous.  Ceux  qui 
nous  restent  consistent  principalement  en  poésies  sa- 


ONZIÈME   SIÈCLE.  117 

crées.  On  y  trouve  des  hymnes  très-remarquables  (16). 
Les  ouvrages  de  Moïse  Aben-Ezza  nous  font  connaître 
quel  était,  à  cette  époque,  l'état  de  la  poésie  en  Es- 
pagne. Les  Arabes  l'avaient  ressuscitée  et  les  Juifs  ne 
restaient  pas  en  arrière.  Les  uns  et  les  autres,  cepen- 
dant, ne  nous  ont  laissé  que  des  écrits  appropriés  à 
leurs  mœurs  particulières.  i>es  Arabes,  doués  d'une 
imagination  plus  active,  ou  plutôt  formés  à  l'école 
d'une  religion  qui  flattait  les  sens,  ont  laissé  des  écrits 
plus  légers  et  plus  gracieux.  Les  Juifs,  au  contraire, 
asservis  sous  une  loi  qui  les  humiliait  sans  cesse  de- 
vant la  Divinité,  ont  fait  passer  dans  leurs  produc- 
tions cette  teinte  austère  que  la  religion  imprimait  à 
leur  esprit.  Ce  n'est  pas  peut-être  que,  chez  les  uns 
et  les  autres,  il  ne  se  soit  rencontré  des  écrivains  qui 
se  sont  essayés  dans  plusieurs  genres;  mais  comme 
l'imprimerie  n'assurait  pas  alors  à  toutes  les  produc- 
tions une  égale  existence,  et  que  quelques-unes  seu- 
lement avaient  le  privilège  de  parvenir  à  la  postérité, 
il  était  naturel  que  chaque  nation  fixât  son  choix  sur 
les  ouvrages  qui  étaient  appropriés  à  son  caractère  : 
ceux-là  seuls  étaient  reproduits  et  finissaient  par  se 
répandre.  Ainsi  les  Juifs  choisissaient,  dans  les  œuvres 
de  leurs  poètes,  ce  qui  convenait  à  leurs  mœurs,  et  de 
cela  que  la  majeure  partie  des  poésies  connues  des 
rabbins  roulent  sur  des  objets  sacrés,  il  ne  serait  pas 
exact  de  conclure  que  les  poètes  juifs  niaient  jamais 
abordé  de  sujets  profanes.  Du  reste,  au  xi'  siècle,  la 
poésie  était  resserrée  dans  d'étroites  limites.  L'art 
dramatique  était  enseveli  dans  l'oubli,  et  les  Arabes 


118     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

et  les  Juifs,  qui  lisaient  dans  les  écrits  des  Grecs,  ne 
se  doutaient  même  pas  qu'il  (3iit  existé  un  Sophocle  et 
un  Euripide.  La  poésie  épique  leur  était  tout  aussi 
étrangère,  et,  en  faisant  passer  dans  leur  langue  les 
ouvrages  des  Grecs,  nous  ne  voyons  pas  qu'ils  se  soient 
arrêtés  sur  Homère.  Le  genre  lyrique,  l'apologue, 
Lclégie,  les  dialogues  en  vers,  les  contes,  les  nouvelles, 
surtout  les  énigmes  et  les  charades,  tels  sont  les  divers 
sujets  sur  lesquels  les  poêles  juifs  se  sont  exercés. 

Parmi  les  ouvrages  d'Aristotequeles  Juifs  d'Espagne 
avaient  traduits,  nous  ne  trouvons  pas  la  Poétique. 
Nous  ne  devons  donc  pas  être  surpris  si,  livrés  à  leur 
propre  imagination,  ils  ne  nous  ont  pas  laissé  de 
grands  monuments  en  poésie;  leur  goût,  d'ailleurs, 
pour  les  sciences  positives  les  détournait  assez  de  tout 
ce  qui  n'avait  que  l'agrément  pour  ohjet.  Aussi,  trou- 
vons-nous parmi  les  Juifs  beaucoup  moins  de  poètes 
que  de  médecins,  d'astronomes  et  surtout  d'écrivains 
dogmatiques,  de  rhéteurs  et  de  grammairiens. 

Le  XI*  siècle  n'en  était  pas  dépourvu.  Outre  ceux 
que  nous  avons  cités,  on  peut  remarquer  Judas-ben- 
David  Passi,  auteur  dune  grammaire  hébraïque  qui 
est  regardée  comme  la  première  qui  ait  paru  parmi 
les  rabbins  d'Espagne;  Nachid  Samuel,  son  disciple, 
auteur  d'une  Introduction  au  Thalmud  et  de  poésies 
qui  ont  été  perdues;  il  était  de  plus  très-versé  dans  la 
langue  arabe.  Le  roi  de  Grenade  l'avait  fixé  auprès  de 
lui  en  qualité  de  secrétaire  (17). 

A  la  même  époque  florissaient  encore  en  Espagne 
le  rabbin  Judas  Bar  Bazelli,  plus  connu  sous  le  nom 


ONZIÈME   SIÈCLE.  119 

d'Alharceloni'a,  et  Samuel  Cophni,  de  Gordoue,  tous 
les  deux  savants  jurisconsnlfes.  Ces  auteurs  ne  sont 
pas  les  premiers  qui  se  soient  occupés  (18)  de  droit 
civil  parmi  les  Hébreux  :  le  célèbre  Rau  Alphés  avait 
déjà  composé  son  petit  Thalmud,  qui,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit,  est  un  corps  de  droit  judaïque.  Quoique 
disséminés  parmi  les  Chrétiens,  les  Juifs  ont  été  pen- 
dant longtemps  dans  l'usage  de  vider  eux-mêmes 
leurs  procès  conformément  aux  préceptes  de  leur 
loi  (10). 

Les  ouvrages  d'Alphés,  d'Albnrcelonita,  de  Cophni, 
contiennent  des  décisions  pleines  de  sagesse,  et  les 
jurisconsultes  hébreux,  nourris  des  principes  de  droit 
répandus  dans  le  Thalmud,  écrivaient  des  traités  sur 
la  vente,  l'échange  et  tous  les  autres  contrats,  à  une 
époque  où  la  France.  l'Espagne  et  l'Italie  vivaient 
sous  l'empire  de  coutumes  qui  n'étaient  pas  encore 
rédigées  par  écrit,  où  l'on  avait  presque  oublié  ce  que 
c'était  que  le  droit  et  où  l'on  attendait,  pour  avoir  idée 
d'uncorpsde  législation,  qu'on  fit.  à  Amalphy,  la  dé- 
couverte des  lois  romaines. 

Un  écrivain  non  moins  remarquable  que  ceux  que 
nous  avons  cités,  c'est  le  poëte  Judas  Lévi. 

Judas  Lévi  est  auteur  d'un  livre  très-renommé  : 
le  Cosri.  Cet  ouvrage  fut  écrit  en  arabe;  il  a  été  traduit 
en  hébreu  par  Aben  Tylbon.  Il  l'a  été  depuis  en 
espagnol  et  en  latin  (20). 

Le  Cosri  est  un  dialogue  sur  la  religion  juive,  entre 
un  Juif  et  un  roi  que  l'auteur  appelle  Coftri.  Quel- 
ques écrivains  ont  pensé  que  c'est  de  Cosroës  qu'il 


1 20     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

s'agissait.  Il  paraît  (comme  l  observe  Bartholoccius), 
que  «  c'est  un  dialogue  de  pure  invention,  à  la 
«façon  de  ceux  de  Platon  et  de  Gicéron.  » 

C'est  dans  le  Cosi^i  qu'on  peut  apprendre  à  con- 
naître la  religion  juive.  Judas  Lévi  y  enseigne  l'im- 
mortalité de  l'âme,  qu'il  regarde  comme  un  des  points 
fondamentaux  de  cette  religion  (21),  la  nécessité  de 
traiter  tous  les  hommes  en  frères  et  de  croire  que  les 
hommes  de  toutes  les  religions  ont  droit  aux  récom- 
penses du  monde  futur  (22).  Quoique  sincèrement 
religieux,  il  ne  laisse  pas  que  d'apprécier  le  Thalmud 
à  sa  juste  valeur,  et  tout  en  louant  le  mérite  éminent 
de  cet  ouvrage,  il  convient  qu'on  y  trouve  des  cho- 
ses qu'on  n'aurait  pas  écrites  de  son  temps  (25) .    • 

Judas  Lévi  compare  ensuite  la  doctrine  de  Moïse  à 
celle  des  autres  philosophes,  et,  par  des  arguments 
pleins  de  force,  il  prouve  l'excellence  de  sa  religion. 
C'est  par  là  qu'il  termine  cet  ouvrage,  dans  lequel  il 
a  répandu  une  foule  de  dissertations  isur  la  morale,  la 
législation,  la  langue  hébraïque  et  beaucoup  d'autres 
sujets  où  il  déploie  un  rare  sagacité  (24).  Parmi  ces 
dissertations,  nous  devons  en  signaler  une  relative  à  la 
loi  du  talion.  Elle  contient  des  idées  que  les  crimi- 
nalistes  de  nos  jours  ne  désavoueraient  pas  (24  his). 

Outre  ses  ouvrages  philosophiques,  Judas  Lévi  a 
laissé  des  poésies  hébraïques. 

Son  élégie  sur  la  ruine  de  Jérusalem  est  un  des 
meilleurs  morceaux  qu'on  ait  écrits  en  hébreu. 

A  l'époque  où  vivait  Judas  Lévi,  les  Juifs  étaient 
puissants  en  Espagne.  Samuel  Lévi  était  en  très-grande 


ONZIÈME   SIÈCLE.  121 

faveur  auprès  du  roi  de  Grenade,  dont  il  administrait 
les  finances.  H  était,  de  plus,  prince  de  sa  nation. 
On  sent  tout  ce  que  cette  haute  position  dut  donner 
de  relief  à  ses  coreligionnaires.  Aussi,  leur  nombre 
s'était  considérablement  accru.  Ils  comptaient  à  Gre- 
nade 1,500  familles.  La  prospérité  dont  ils  jouissaient 
et  l'importance  qu'ils  avaient  acquise  leur  valurent,  à 
cette  époque,  une  persécution  qui  était  la  première 
qu'ils  eussent  à  reprocher  aux  Arabes. 

Un  rabbin  célèbre  de  Grenade  (25),  nommé  Joseph 
Halévy,  fut  accusé  d'avoir  voulu  répandre  la  foi  juive 
en  Espagne.  11  fallait  que  le  judaïsme  eût  pris  un  grand 
accroissement  pour  qu'une  pareille  accusation  pût 
avoir  quelque  consistance.  Joseph  Halévy  fut  arrêté; 
il  fut  mis  à  mort  par  ordre  du  roi  de  Grenade,  Mais 
le  peuple  ne  se  contenta  pas  de  cette  condamnation, 
il  s'ameuta  contre  les  Juifs,  et  un  grand  nombre  de 
ces  malheureux  fut  impitoyablement  massacré. 

C'était  la  première  fois  que  les  Juifs  étaient  victimes 
d'une  émeute  sous  la  domination  des  Maures.  Celte 
domination  touchait  alors  à  son  terme. 

Déjà  les  royaumes  de  Castille  et  d'Aragon  devenaient 
redojutables  et  m.enaçaient  les  Maures  d'une  ruine 
prochaine. 

Poussé  par  sa  femme,  dont  la  dévotion  était  extrême, 
Ferdinand  I",  roi  de  Castille,  leur  déclara  la  guerre. 
Ce  fut  un  signal  de  malheur  pour  les  Juifs. 

Les  Chrétiens  d'Espagne,  aviuit  de  marcher  contre 
les  infidèles,  réservaient  leurs  premiers  coups  aux 
Juifs  qui  étaient  disséminés  dans  les  Etats  chrétiens. 


122      LKSJUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Heureusement  pour  eux  un  secours  inespéré  vint  les 
préserver. 

Le  pape  Alexandre  II  eut  pitié  de  kur  sort,  il  les 
prit  sous  sa  [troteclion  et  les  défendit  de  tout  son 
pouvoir. 

Ses  efforts  obtiur<int,  en  Espagne,  le  succès  qu'il 
en  attendait  :  l'effervescence  se  calma.  Les  Juifs  furent 
respectés  dans  la  Gastille  et  dans  TAragon,  et  ils  du- 
rent leur  salut  au  pape  Alexandre  II,  comme  jadis  ils 
Pavaient  dû  à  saint  Grégoire  (26). 

Les  principes  d'humanité  prêches  par  Alexandre  II 
ne  furent  pas  perdus  dans  la  Gastille. 

Nous  voyons  en  effet,  à  la  fin  du  xi"  siècle,  Al- 
phonse VI  protéger  hautement  les  Juifs  et  les  décla- 
rer admissibles  à  tous  les  emplois,  même  aux  charges 
nobles  (27).  Les  Juifs  durent  profiter  de  cette  loi;  ils 
étaient  très-répandus  dans  la  Gastille,  de  même  que 
dans  les  autres  parties  de  l'Espagne  chrétienne,  et 
réunissant  les  avantages  de  la  fortune  \  ceux  du  ta- 
lent, ib  durent  rechercher  les  honneurs  aux(iuels  on 
leur  permettait  d'aspirer. 

Gette  circonstance  pourrait  nous  expli  pior  pour- 
quoi nous  voyons  dans  la  suite  tant  de  Juifs,  sortis  de 
la  Gastille,  ajouter  à  leur  nom  la  particule  don,  qui 
était  un  signe  de  noblesse.  î  es  prêtres,  cependant, 
ne  pouvaient  voir  d'un  bon  œil  une  si  grande  faveur 
accordée  à  des  infidèles  par  des  princes  chrétiens  : 
le  pape  en  fut  informé,  et  le  fougueux  Ilildebrand,' 
qui  occupait  alors  le  Saint-Siège,  sous  le  nom  de 
Grégoire  VII,  écrivit  à  Alphonse  VI  pour  s'en  plain- 


ONZIÈME   SIÈCLE.  123 

dre  (28;.  Dans  relie  leltre,  rien  n'est  négligé  pour 
faire  lever  de  nouveau  sur  la  lête  des  Juifs  le  glaive 
que  Alexandre  II  en  avait  détourné  Ainsi  les  Juifs 
étaient  tour  à  tour  protégés  et  proscrits  par  le  Saint- 
Siège. 

Cette  fois,  cependant,  les  efforts  de  Grégoire  Vil 
furent  vains  et  Alphi»nse  VI  fut  sourd  aux  reproches 
qu'on  lui  adressait.  Les  Juifs  continuèrent  à  être 
protégés  dans  la  Castille.  Ils  l'étaient  également  dans 
l-Aragon  sous  Alphonse  P'.  Aussi  profilèrent-ils  de  cette 
protection  pour  s'adonner  au  commerce,  à  l'agricul- 
ture et  à  l'étude  des  lettres. 

Leur  littérature  s'agrandissait  de  jour  en  jour  :  le 
momen-t  arrivait  où  elle  devait  briller,  en  Espagne, 
de  son  plus  grand  éclat  * 

Il  n'en  était  pas  de  môme  dans  les  autres  parties 
de  l'Europe  :  les  Juifs  y  avaient  reçu  l'impulsion  plus 
tard,  et  l'état  précaire  dans  lequel  ils  vivaient  ne  leur 
permettait  pas  de  se  livrer  avec  fruit  à  d'utiles  travaux. 

On  citait  cependant,  au  xi'  siècle,  en  Italie; 
Rabbenu-Rhananel  et  R.-Nathan-ben-Jechiel-ben 
Abraharn, 

Le  rabbin  Nathan  a  laissé  un  monument  de  sa  vaste 
science  :  c'est  un  dictionnaire  thalmudique  qui  a  été 
d'un  grand  secours  pour  les  lexicographes  mo- 
dernes (29),  Il  était  chef  de  l'Académie  de  Rome  où 
vivait  également  son  collègue  Rabbenu-Rhananel. 

Le  XI*  siècle  ne  nous  offre  pas,  en  Italie,  de  lois 
portées  contre  les  Juifs.  Les  papes  étaient  occupés 
à  lancer  contre  les  rois  les  foudres  de  l'excommunica- 


1  24   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

tion  OU  à  lutter  contre  les  anti-papes;  l'Italie  était  divi- 
sée entre  les  Guelphes  et  les  Gibelins  ;  les  princes  et 
les  évêques  étaient  absorbés  par  les  agitations  poli- 
tiques :  c'était  un  moment  de  trêve  pour  les  Juifs. 

Cependant,  après  avoir  été  violemment  persécutés 
au  commencement  du  xf  siècle,  lors  de  la  prétendue 
profanation  du  Saint-Sépulcre,  ils  le  furent  de  nou- 
veau à  Rome,  à  la  suite  d'une  émeute  qui  avait  eu 
pour  prétexte  le  trouble  apporté  par  l'un  d'eux  dans 
une  église,  pendant  le  service  divin. 

Plus  nous  approchons  vers  les  temps  modernes, 
plus  nous  voyons  les  accusations  contre  les  Juifs  se 
multiplier.  Ici  on  les  accuse  d'égorger  un  enfant  le 
le  jour  de  Pâques  ;  là  ils  sont  accusés  d'empoisonner 
les  fontaines.  Ces  accusations^,  habilement  exploitées, 
deviennent  le  fondement  des  plus  cruelles  violences. 
C'est  ainsi  qu'on  les  forçait  à  descendre  à  cet  état 
d'hostilité  contre  les  Chrétiens  et  de  dégradation 
morale,  qu'on  leur  a  raprochéplus  tard  pour  en  faire 
le  prétexte  de  persécutions  nouvelles. 


CHAPITRE  IX 

XII-»*  SIÈCLE 

Après  les  excès  dont  nous  avons  parlé,  l'efferves- 
cence des  croisés  s'était  amortie. 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  125 

Quelques  années  se  passèrent  sans  que  la  haine 
contre  les  Juifs  éclatât  de  nouveau.  Dans  plusieurs 
villes  les  Juifs  avaient  entièrement  disparu;  dans 
d'autres,  si  quelques-unsélaient  restés,  ils  avaient  été 
réduits  à  faire  semblant  de  se  convertir.  Ils  revenaient 
cependant  peu  à  peu  dans  des  divers  endroits  qu'ils 
avaient  habités,  et  lorsque  les  circonstances  parais- 
saient leur  permettre  de  se  dépouiller  du  voile  dont 
ils  avaient  été  obligés  de  se  couvrir,  ils  professaient 
ouvertement  la  religion  juive. 

Cependant  les  Chrétiens,  qui  avaient  à  cœur  d'ex- 
terminer les  infidèles,  ne  pouvaient  pas  souffrir  pa- 
tiemment que,  en  revenant  au  Judaïsme,  les  Juifs 
convertis  leur  fissent  perdre  le  fruit  de  leurs  efforts. 
Aussi  des  mesures  furent  prises,  en  France,  pour  em- 
pêcher les  Juifs  convertis  de  revenir  à  leur  première 
croyance. 

(1)  Une  loi  de  Louis  VII  ordonne  que  les  Juifs 
baptisés,  revenus  au  Judaïsme,  seront  chassés  du 
royaume,  et  que,  s'ils  peuvent  être  pris,  ils  seront 
mis  à  mort  ou  mutilés. 

Tel  était  le  degré  de  cruauté  qu'on  croyait  devoir 
déployer  contre  des  hommes  qu'on  avait  mis  dans  la 
dure  nécessité  de  simuler  une  conversion  pour  échap- 
per à  la  mort!... 

Cet  acte  de  rigueur  fut  cependant  le  seul  qui  signala 
le  règne  de  Louis  VIL  S'il  se  déchaîna  dans  le  prin- 
cipe, contre  les  Juifs  convertis,  il  paraît  qu'il  se  ra- 
doucit à  leur  égard.  Les  motifs  qui  le  dirigeaient 
n'étaient  pas  peut-être  des  principes  de  charité  :  un 


126     LESJUIFSENFRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

des  historiens  de  ce  prince  lui   en  suppose  d'autres. 

«  Louis  VII  ^dit-il)  (2)  fui  un  pieux  défenseur  de  TE- 
»  glise.  Il  offensa  pourtant  Dieu  d'une  nianière  grave, 
»  en  ce  que,  dominé  par  une  excessive  cupidité,  il  favo- 
»  risa  les  Juifs  outre  mesure,  et  leur  accorda  beaucoup 
B  de  privilèges  contraires  à  celui  de  Dieu  et  de  son 
»  royaume.  » 

Nous  ne  savons  pas  d'une  manière  précise  en  quoi 
consistaient  les  privilèges  accordés  par  Louis  VII  ;.il 
résulterait  seulement  d'une  lettre  de  ce  prince,  sur  la 
police  de  la  ville  d'Etampes,  que  les  Juifs  avaient  un 
prévôt  chargé  de  poursuivre  le  payement  de  leurs 
créances,  et  de  faire  même  arrêter  leurs  débiteurs, 
Nous  voyons,  déplus,  le  pape  Alexandre  III  écrire  à  l'é- 
vêque  de  Bourges  pour  se  plaindre  de  ce  que  Louis  VII 
accordait  aux  Juifs  trop  de  liberté  dans  son  royaume. 

Grâce  à  ces  bonnes  dispositions,  les  Juifs  avaient 
de  nouveau  commencé  à  se  relever;  mais  la  voix  du 
fanatisme  ne  cessait  de  se  faire  entendre  contre  eux. 

Pierre,  abbé  de  Cluni.  renouvelait  les  prédications 
qui  naguère  avaient  armé  les  croisés  (5).  Il  écrivait 
à  Louis  VII  pour  lui  reprocher  son  indifférence.  Dans 
cette  lettre,  rien  n'est  épargné  pour  attirer  la  haine 
du  prince  sur  la  lête  des  Juifs.  Une  foule  d'accusations 
y  sont  accumulées.  Si  l'on  on  croit  l'abbé  Pierre,  les 
richesses  des  Juifs  ne  sont  que  le  résultat  de  leurs 
vols  et  de  leurs  rapines.  »  Les  vases  sacrés,  dont  les 
•>  églises  sont  dépouillées,  passent  dans  leurs  mains 
»  pour  être  profanés.  Ils  sont  les  receleurs  de  ceux 
»  qui  les  dérobent   Ils  pressurent  le  peuple  par  leurs 


DOUZIÈME  SIÈCLE.  427 

■  usures  »  L'abbé  de  Cluni  ne  voit  rien  de  plus-juste 
que  de  dépouiller  les  Juifs  de  ces  biens  mal  acquis, 
ou  du  moins  de  les  forcer  à  contribuer,  malgré  eux,  à 
l'expédition  de  Jérusalem,  en  les  grevant  d'un  impôt 
plus  fort  que  celui  qui  pesait  sur  les  Chrétiens 

Si  la  lettre  de  l'abbé  de  Cluni  se  fut  bornée  là,  elle 
aurait  pu  passer  pour  modérée;  mais,  au  lieu  de 
demander  la  juste  répression  des  méfaits  que  les  Juifs 
auraient  pu  commettre,  répression  qui  n'aurait  jamais 
pu  frapper  que  quelques  individus,  l'abbé  de  Cluni 
s'efforce  de  prouver  au  roi  Louis  que,  s'il  s'arme  contre 
les  Sarrasins,  il  doit,  à  bien  plus  forte  raison,  s'armer 
contre  les  Juifs. 

Pendant  que  Pierre,  abbé  de  Cluni,  se  décbaînait 
contre  les  Juifs,  saint  Bernard,  abbé  de  Clairvaux, 
prenait  leur  défense  (4). 

«  Nous  avons  appris  avec  plaisir  (écrivait  saint  Ber- 
»  nard)  que  l'amour  de  Dieu  brù'e  dans  vos  cœurs; 
»  mais  il  faut  que  ce  sentiment  soit  modéré  par  un 
»  sage  discernement  :  non-seulement  vous  ne  devez 
»  pas  persécuter  les  Juifs,  non-seulement  vous  ne  devez 
»  pas  les  égorger,  mais  vous  ne  devez  pas  même  les 
»  chasser.  » 

Ainsi,  le  sort  des  Juifs  était  censtammenl  d'exciter 
tour  à  tour  la  haine  et  la  pitié  des  ministres  de  la  reli- 
gion chrétienne;  ils  faisaient  cependant  tous  leurs 
efforts  pour  se  concilier  leur  bienveillance;  ainsi 
lorsque  le  pape  Innocent  II  (5)  vint  à  Paris,  tout  le 
peuple  se  pressant  en  fouk'  sur  ses  pas,  il  n'y  eut  pas 
jusqu'à  la  communauté  des  Juifs  qui  ne  fût  l'attendre, 


1  28     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE . 

en  lui  présentant  les  livres  de  la  Loi  recouverts  d'un 
voile,  selon  l'usage;  ce  qui  lit  dire  au  pape,  en 
s'adressant  à  eux  :  «  Que  Dieu  enlève  de  vos  cœurs  le 
»  voile  qui  les  couvre  (a).  » 

Les  Juifs  devaient  désirer  que  les  Chrétiens  se  bor- 
nassent toujours  aux  vœux  qu'exprimait  le  pape  Inno- 
cent II  (6);  mais  à  peine  Louis  VII  fut-il  descendu  du 
trône  que  la  carrière  des  persécutions  se  rouvrit  pour 
eux. 

Philippe-Auguste  succéda  à  son  père  à  l'âge  de 
quatorze  ans.  Malgré  cela,  dit  l'auteur  d'une  chro- 
nique (7),  «  il  aimait  la  justice  et  tenait  son  cœur 
»  dans  la  crainte  de  Dieu  ;  et,  comme  il  avait  appris 
»  des  enfants  qui  avaient  été  élevés  avec  lui,  que  les 
•  Juifs  de  Paris  enlevaient  le  vendredi  saint  un  enfant 
»  chrétien  qu'ils  fouettaient  en  mépris  de  Dieu,  et 
»  qu'ils  finissaient  par  étrangler,  il  s'informa  de  ce 
»  fait,  et  lorsqu'il  le  vit  bien  constaté  par  l'exemple 
»  de  saint  Richard,  qui  avait  été  martyrisé  de  cette 
»  manière,  il  fit  dépouiller  tous  les  Juifs,  comme  jadis 
»  l'avaient  fait  les  Egyptiens  aux  enfants  d'Israël  sor- 
"  tant  d'Egypte.  » 

Philippe-Auguste  ne  s'en  tint  pas  là  :  deux  années 
s'étaient  à  peine  écoulées  que  sa  sollicitude  se  réveilla 
de  nouveau.  «  Voyant,  dit  le  même  historien,  que, 
»  dans  son  royaume,  les  Juifs  regorgeaient  de  riches- 

(a)  Lors  de  la  prise  de  possession  des  papes,  le  cérémonial 
réservait  une  place  aux  Juifs  pour  présenter  au  nouveau  pape 
les  tables  de  la  loi.  {Cancellieri  storia  de  solemni  possessione, 
p.  223,  note.) 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  129 

»  ses,  que  contre  le  texte  des  lois  ils  avaient  des  escla- 
»  ves  chrétiens  qu'ils  forçaient  quelquefois  à  judaïser; 
»  qu'ils  grevaient  le  peuple  de  leurs  usures,  de  manière 
»  à  ce  que  la  moitié  du  terroir  de  Paris  leur  apparte- 
0  nait;  qu'ils  souillaient  les  choses  sacrées  qu'on 
»  leur  donnait  en  gages;  Philippe  commença  par  re- 
»  laxer  tous  les  débiteurs  des  Juifs,  comme  si  c'était 
»  l'année  du  jubilé;  ensuite,  il  confisqua  à  son  profit 
»  les  possessions  qu'ils  avaient  acquises;  enfin,  il  leur 
»  prescrivit  un  terme,  jusqu'à  la  Saint-Jean,  pour 
»  sortir  du  royaume  et  emporter  leur  mobilier.  » 

Cet  exil  fut  sévèrement  exécuté;  on  confisqua  tous 
leurs  immeubles,  qui,  suivant  la  chronique  de  saint 
Denis,  consistaient  en  maisons,  champs,  prés,  vignes, 
granges  et  pressoirs,  et  la  France  se  vit  privée  de  sujets 
utiles  dont  le  principal  crime  était  d'avoir  excité  par 
leurs  richesses  la  cupidité  de  leurs  oppresseurs. 

A  cette  époque  du  moyen  âge,  les  persécutions  diri- 
gées contre  les  Juifs  prennent  un  autre  caractère.  Ce 
n'est  plus  seulement  des  hommes  que  l'on  persécute 
à  cause  de  leur  croyance;  mais  ceux  qui  veulent  s'em- 
parer de  leurs  biens  ou  ceux  qui,  leur  ayant  emprunté 
de  l'argent,  veulent  se  dispenser  de  payer  leur  dette, 
inventent  contre  eux  les  accusations  les  plus  absurdes, 
que  le  peuple  accueille  avec  avidité. 

Ainsi  on  publiait  qu'à  Bray  un  Chrétien  ayant  com- 
mis un  meurtre  sur  la  personne  d'un  Juif,  le  meur- 
trier avait  été  livré  à  la  communauté  juive.  On  ajou- 
tait que  les  Juifs,  par  dérision  pour  le  Christ,  lui 
avaient  lié  les  mains  derrière  le  dos,  avaient  couronné 

9 


130  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

sa  tête  d'épines,  et,  après  l'avoir  fustigé  à  travers  la 
ville,  l'avaient  pendu  à  une  potence. 

Philippe-Auguste,  instruit  de  ce  fait,  était  parti  en 
toute  hâte  pour  Bray,  et,  sans  information,  il  avait  fait 
cerner  la  ville  et  ordonné  que  tous  les  Juifs  fussent 
brûlés,  ce  qui  fut  exécuté  sur-le-champ.  Plus  de  qua- 
tre-vingts de  ces  malheureux  périrent  dans  les  flam- 
mes, sans  pouvoir  se  justifier  d'une  accusation  aussi 
incroyable. 

On  racontait  une  foule  de  traits  relatifs  à  la  profa- 
nation des  hosties,  et  ces  fables  finissaient  toujours 
par  le  massacre  d'un  grand  nombre  de  ces  malheu- 
reux. 

A  Paris,  l'on  prétendait  qu'une  femme  ayant  ses 
vêlements  en  gage  chez  un  Juif  et  ne  pouvant  les  reti- 
rer, celui-ci  lui  avait  promis  de  les  lui  rendre,  pourvu 
qu'elle  lui  apportât  une  hostie.  L'hostie  livrée  au  Juif 
avait  été  jetée  dans  un  chaudron,  où  elle  avait  surnagé. 
Le  bruit  de  ce  miracle  s'étant  répandu,  le  Juif  et  sa 
famille  furent  arrêtés.  On  leur  fit  avouer  tout  ce  qu'on 
voulut,  et  ils  furent  brûlés  en  pompe  sur  la  place  de 
Grève.  Telle  était  la  crédulité  publique  qu'on  institua 
une  messe  en  commémoration  de  cet  événement. 

D  autres  fois,  c'était  un  jeune  enfant  juif  qui  s'était 
glissé  parmi  d'autres  enfants,  pendant  la  communion, 
pour  se  procurer  une  hostie,  et  ce  symbole  de  la  foi 
catholique  ayant  été  percé  de  coups  par  les  Juifs,  on 
avait  vu  jaillir  du  sang. 

Ailleurs,  c'était  un  Juif  qui  avait  fait  un  traité  avec 
le  bourreau,  pour  lui  livrer  le  cœur  d'un  chrétien; 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  131 

tantôt  c'était  un  crucifix  qu'un  Juif  avait  mutilé;  tan- 
tôt c'était  une  profanation  de  vases  sacrés  ou  de  choses 
saintes,  et  on  ne  manquait  pas  d'accoler  un  miracle 
à  toutes  ces  accusations;  et  le  peuple,  ameuté,  finis- 
sait toujours  par  brûler  quelques  Juifs,  et  des  fêtes 
étaientinstiluées.etdes  processions  solennelles  avaient 
lieu,  et  des  cantiques  étaient  composés  pour  perpétuer 
le  souvenir  de  ces  merveilleux  événements!... 

Sous  le  règne  de  Philippe-Auguste,  on  ne  saurait  se 
faire  une  idée  du  nombre  de  ces  accusations.  On  peut 
en  expliquer  la  majeure  partie  par  l'intérêt  qu'avaient 
les  débiteurs  des  Juifs  à  se  défaire  de  leurs  créanciers. 

Ainsi,  on  publiait  que  les  Juifs  tenaient  leurs  dé- 
biteurs en  prison  dans  leurs  maisons;  comme  s'il  était 
possible  de  croire  que  des  hommes  dont  la  position 
était  si  précaire,  exposés  à  la  malveillance  publique, 
pussent  se  permettre  de  pareilles  violences  contre  des 
Chrétiens,  ou  qu'il  se  trouvât  des  débiteurs  assez 
débonnaires  pour  se  soumettre  à  une  pareille  incar- 
cération. 

On  ajoutait  qu'ils  avaient  en  gage  des  vases  sacrés, 
et  qu'ils  se  faisaient  un  plaisir  de  les  profaner;  mais 
on  ne  se  demandait  pas  comment  ces  objets  avaient 
pu  parvenir  en  leurs  mains.  Il  est  vrai  que  4es  Juifs 
avaient  eu  souvent  en  gage  des  vases  sacrés;  mais 
c'étaient  les  évoques,  c'étaient  les  prêtres  qui  dépouil- 
laient les  églises;  et,  si  le  besoin  d'argent  leur  faisait 
mettre  en  sfa^re  chez  des  Juifs  des  vases  sacrés,  une 
émeute,  suscitée  à  propos,  leur  fournissait  les  moyens 
de  les  recouvrer. 


132  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

La  découverte  de  divers  objets  appartenant  à  des 
églises,  mis  en  gage  chez  les  Juifs  de  Paris,  fut  un 
des  principaux  motifs  de  l'exil  prononcé  par  Philippe- 
Auguste. 

Mais  étaient-ce  bien  les  Juifs  qu'il  fallait  punir,  ou 
les  évoques  et  les  prêtres  ?  L'on  avait  signalé  plusieurs 
fois  des  évêques  ou  des  abbés  qui,  pour  satisfaire 
leur  luxe,  vendaient  ou  mettaient  en  gage  les  vases 
sacrés.  Le  comte  Béranger  s'était  plaint  de  l'arche- 
vêque de  Narbonnc,  qui  avait  vendu  à  des  orfèvres 
juifs  des  vases  d'or  et  d'argent  (a).  Le  chapitre  de 
Strasbourg  se  plaignait  aussi  de  ce  qu'un  des  abbés 
avait  mis  en  gage,  pour  cinq  marcs,  chez  un  Juif,  une 
croix  dorée,  deux  candélabres,  deux  devants  d'autel, 
trois  chappes  et  une  chasuble  (6). 

Ces  faits  devaient  se  renouveler  souvent,  et  l'exil 
prononcé  contre  les  Juifs  ne  dut  pas  mettre  un  terme 
aux  déprédations  du  clergé. 

On  sent  cependant  que  si,  dans  un  moment  d'effer- 
vescence, le  peuple  pouvait  demander  à  grands  cris 
l'expulsion  des  Juifs,  il  devait  regretter  ensuite  leur 
bourse,  toujours  prête  à  s'ouvrir  lorsqu'il  avait  re- 
cours à  eux. 

C'est  ce  qui  nous  explique  pourquoi,  malgré  l'exil 
prononcé  par  Philippe-Auguste,  nous  voyons  les  Juifs 
reparaître  en  France  quelque  temps  après,  rappelés 
par  les  seigneurs  qui  avaient  besoin  d'eux,  et  tolérés 


(a)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t.  ni,  n.  211. 
{b)  Alsatia  diplomatica,  t.  i,  n.  401. 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  133 

par  Philippe-Auguste  lui-même,  qui  avait  reçu  le  prix 
de  leur  rappel  (8). 

A  dater  de  cette  époque,  la  position  politique  des 
Juifs,  en  France,  présente  un  étrange  caractère  :  les 
rois  les  exilent  pour  les  rappeler,  les  rappellent  pour 
les  expulser  bientôt  après;  ce  n'est  plus  leur  seule 
qualité  d'infidèles  qui  motive  leur  expulsion;  mais 
on  cherche  d'autres  motifs,  et  on  les  trouve  tantôt 
dans  des  crimes  supposés,  tantôt  dans  leurs  exactions 
et  dans  leurs  usures. 

Ce  dernier  reproche,  surtout,  se  reproduit  souvent 
à  dater  du  xii"  siècle.  Les  Juifs,  à  cette  époque, 
étaient-ils  devenus  plus  usuriers  qu'ils  ne  l'étaient 
auparavant?  Il  ne  serait  pas  difficile  de  le  concevoir. 

L'expérience  leur  avait  appris,  à  leurs  dépens, 
qu'ils  ne  devaient  pas  compter  sur  la  protection  des 
princes.  Ils  s'étaient  vus  chassés  sans  pitié  de  la 
terre  sur  laquelle  ils  avaient  apporté  le  tribut  de  leur 
industrie;  ils  avaient  vu  surtout  leurs  propriétés 
confisquées  et  leurs  elï'cts  mobiliers  seuls  avaient  pu 
échapper  au  naufrage. 

Lorsque  des  temps  plus  calmes  leur  permirent  de 
revenir,  ils  durent  nécessairement  se  tenir  sur  leurs 
gardes;  ce  qu'ils  avaient  éprouvé  leur  donnait  la  me- 
sure de  ce  qu'il  leur  était  possible  d'éprouver  encore; 
aussi  durent-ils  se  garder  de  convertir  leur  fortune 
en  immeubles,  et,  dans  l'incertitude  du  sort  qui  les 
attendait,  ils  durent  veiller  à  ce  que  leurs  biens 
pussent  les  suivre  en  cas  d'exil. 

Le  commerce  qui   leur   était  le  plus  convenable 


134   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

était  le  prêt  à  intérêt;  sous  ce  rapport,  la  route  leur 
était  déjà  frayée.  L'usure  était  déjà  naturalisée  dans 
tous  les  Etats  de  l'Europe,  et  ce  n'est  pas  aux  Juifs 
qu'elle  devait  son  origine.  Déjà  avait  paru  cette  tourbe 
de  vautours  connus  sous  le  nom  de  Florentins,  Etrus- 
ques, Gaorsins,  Lombards  (9)  ;  on  les  avait  vus  s'or- 
ganiser en  société,  pour  spéculer  sur  les  malheurs 
publics,  vendre  leur  argent  à  un  prix  exagéré,  envahir 
jusqu'au  dernier  vêtement  du  pauvre.  De  toutes  parts 
des  plaintes  s'élaient  élevées  contre  eux;  mais  les  rois 
avaient  fait  de  vains  efforts  pour  en  purger  leurs  Etats; 
ils  avaient  été  plusieurs  fois  chassés,  avant  qu'il  fut 
question  d'exiler  les  Juifs,  pour  fait  d'usure  {a). 

Ce  n'est  pas  tout  :  ces  usuriers  chrétiens  devinrent 
bientôt  l'objet  d'une  protection  spéciale;  on  leur  ven- 
dait le  droit  de  faire  l'usure  ;  et  la  cour  de  Rome  elle- 
même  conférait  à  des  compagnies  ce  privilège  {h). 

Il  ne  faut  donc  pas  se  méprendre  sur  la  qualifica- 
tion d'usurier  appliquée  exclusivement  aux  Juifs.  Les 
usuriers  chrétiens,  qui  leur  frayèrent  la  voie,  furent 
longtemps  en  possession  de  les  éclipser.  Plus  tard, 
opprimés  par  les  taxes  qu'ils  payaient,  ruinés  par 
l'exil,  impitoyablement  massacrés  par  les  Chrétiens, 
il  ne  leur  était  pas  possible  de  se  montrer  scrupuleux 

{a)  Invaluit  h'is  diebus  adeo  coarsinorum  pestis  abominanda 
ut  vix  esset  aliqiiis  in  iota  Avglia  maxime  prœlatus  qui  reti- 
busiliorum  jam  non  illaquœaretur.  (Mathieu  Paris,  p.  805.) 

[h]  Dumoulin,  Traité  de  l'usure,  n.  66.  —  «  Ces  sangsues  pu- 
»  bliques  (dit  Mathieu  Paris,  loc.  cit.)  avaient  le  crédit  de  faire 
»  citer  leurs  débiteurs  à  la  cour  de  Rome,  qui  participant  à  leur 
»  gain  jugeait  en  leur  faveur.» 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  135 

sur  le  choix  de  leurs  moyens  d'existence  :  ils  furent 
heureux  de  pouvoir  enlever  aux  Florentins  quelques 
faibles  restes  de  leur  [)roie  ;  tels  furent  les  premiers 
pas  des  Juifs  dans  la  carrière  de  l'usure.  Si  des 
accusations  fondées  se  sont  élevées  contre  eux,  ce 
n'est  pas  à  leurs  principes  religieux  qu'il  faut  s'en 
prendre.  Il  a  été  fait  justice  dés  erreurs  que  l'on 
s'est  plu  longtemps  à  propager,  en  supposant  que  la 
loi  de  Moïse,  qui  prescrit  la  charité  envers  tous, 
aurait  proscrit  l'usure  entre  frères,  et  l'aurait  auto- 
risée (;nvers  les  autres  nations;  une  distinction  de  ce 
genre  n'a  jamais  pu  entrer  dans  la  pensée  du  législa- 
teur des  Juifs, 

Au  xii*"  siècle,  cependant,  on  se  tromperait  si  l'on 
pouvait  croire  que  toute  vertu  fût  bannie  du  cœur  de 
ceux  qui  habitaient  la  France.  Toutes  les  branches 
du  commerce  étaient  exploitées  par  eux.  La  civili- 
sation n'avait  pas  fait  encore  assez  de  progrés  dans 
le  cœur  des  Chrétiens,  pour  leur  inspirer  le  désir 
d'être  autre  chose  que  seigneurs,  prêtres  ou  serfs 
attachés  à  la  glèbe.  Ils  laissaient  aux  étrangers  le 
soin  de  leur  procurer  les  objets  qui  pouvaient  leur 
être  nécessaires.  Ils  leur  donnaient  en  échange  leurs 
denrées  ou  leur  argent,  qu'ils  accompagnaient,  pour 
l'ordinaire,  de  leur  mépris,  quelquefois  de  leurs  mau- 
vais traitements. 

Mais  si  les  Chrétiens  étaient  tributaires  de  l'indus- 
trie des  Juifs,  ils  savaient,  à  leur  tour,  leur  faire  payer 
la  tolérance  qu'ils  leur  accordaient. 

Ainsi,  dans  plusieurs  villes,  ils  étaient  soumis  à 


136   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

payer  une  contribution  pour  avoir  le  droit  d'y  résider. 
ANevers(lO),  par  exemple,  ils  devaient  payer,  outre 
la  dîme  en  blé  et  en  vin,  et  les  cinq  sols  par  chaque 
maison,  vingt  sols  déplus  pour  leur  persomie. 

Dans  d'autres  contrées,  ils  subissaient  des  tribula- 
tions d'un  autre  genre.  A  Béziers,  pendant  la  semaine 
sainte,  il  était  permis  aux  Chrétiens  de  poursuivre 
les  Juifs  à  coups  de  pierre  (1 1). 

Un  prédicateur  montait  en  chaire  et  disait  aux 
fidèles  :  «  Vous  voyez  devant  vous  les  descendants  de 
»  ceux  qui  ont  condamné  le  Messie,  et  qui  nient  l'exis- 
»  tence  de  Marie,  mère  de  Dieu.  Voici  le  temps  où 
»  notre  cœur  ressent  avec  plus  de  force  l'injustice 
»  dont  le  Christ  a  été  victime.  Voici  le  jour  où,  depuis 
»  longtemps,  nous  avons  reçu  du  prince  la  permission 
»  de  venger  un  si  grand  crime.  Instruits  par  l'exemple 
»  de  vos  aïeux,  lancez  des  pierres  contre  les  Juifs,  et 
»  vengez  avec  vigueur,  autant  qu'il  est  en  vous,  l'in- 
»  jure  de  notre  Sauveur.  » 

Après  ce  discours,  qui  était  accompagné  de  la  bé- 
nédiction du  prêtre,  les  maisons  des  Juifs  étaient  as- 
saillies; le  combat  se  prolongeait  depuis  le  dimanche 
des  Rameaux  jusqu'à  la  Pàque.  11  avait  lieu  vers  les 
quatre  heures;  les  seules  armes  dont  on  pouvait  se 
servir  étaient  des  pierres. 

Cette  lutte  devait  toujours  être  funeste  aux  Juifs, 
qui  n'étaient  ni  en  assez  grand  nombre,  ni  assez 
protégés  pour  se  défendre.  Pendant  longtemps  ils 
firent  de  vains  efforts  pour  obtenir  l'abolition  de  cet 
usage.  Us  furent  plus  heureux  auprès  du  vicomte  Ray- 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  137 

moncl  Trenchavel.  «  Gagné  par  l'argent  des  Juifs  (12), 
»  dit  l'auteur  déjà  cité,  Raymond  Trenchavel  les  dé- 
r>  livra  d'une  punition  que  leur  infligeaient  tous  les 
»  ans  les  Chrétiens  pendant  la  semaine  sainte.» 

Si  Trenchavel  mit  un  prix  à  la  faveur  qu'il  accor- 
dait aux  Juifs,  ce  qui'  résulte  assez  du  traité  passé  à 
ce  sujet  entre  les  Juifs  et  lui,  il  est  permis  de  croire 
qu'il  était  aussi  poussé  par  un  sentiment  de  justice, 
et  qu'il  sentait  le  besoin  de  ne  pas  tracasser  ainsi  des 
hommes  paisibles  qui,  par  leurs  talents  el  leur  in- 
dustrie, méritaient  quelque  considération;  qui,  de 
plus,  s'étaient  affiliés  au  pays  par  les  propriétés  qu'ils 
y  possédaient  (13). 

Le  commerce  qui  se  faisait  dans  la  Gaule  fournis- 
sait aisément  aux  Juifs  le  moyen  de  s'enrichir.  Mar- 
seille, Montpellier  avaient  acquis  une  grande  impor- 
tance commerciale;  les  Juifs  partageaient  avec  les 
Arabes  et  les  Grecs  l'importation  des  marchandises 
du  Levant;  aussi  s'étaient-ils  répandus  en  grande 
quantité  dans  cette  contrée.  Il  n'était  pas  de  petite 
ville,  dans  la  Provence  et  le  Languedoc,  qui  n'eût  une 
synagogue  ;  Marseille  en  comptait  deux  considéra- 
bles. Il  y  avait  en  outre  deux  hôpitaux  juifs.  Les 
évêques  et  les  seigneurs  tiraient  profit  de  leurs  ri- 
chesses. 

Ils  exigeaient  d'eux  des  impôts  qu'ils  variaient  au 
gré  de  leur  ingénieuse  imagination.  L'on  peut  citer, 
entre  autres,  les  tributs  en  poivre,  que  les  Juifs  de 
Saint-Remi,  de  Lambesc,  de  Pertuis,  de  Malaucéne 
et  autres,  étaient  tenus  de  payer  tous  les  ans  aux 


138  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

évêques  d'Aix,  d'Arles  et  d'Avignon,  pour  jouir  de 
certaines  franchises.  Les  seigneurs,  de  leur  côté,  ne 
restaient  pas  en  arrière,  et  les  impôts  payés  par  les 
Juifs  de  Montpellier  formaient  la  meilleure  portion 
des  revenus  des  seigneurs  de  cette  ville  (13  bis).  Les 
seigneurs  de  Montpellier  avaient,  en  outre,  souvent 
recours  à  la  bourse  des  Juifs,  et,  par  son  testament, 
Guilhaume  charge  son  héritier  de  payer  annuellement 
à  un  Juif,  nommé  Bonnet,  5,000  sols,  jusqu'à  l'ex- 
tinction d'une  dette  de  50,000  sols. 

A  Béziers,  ils  payaient  aussi  des  taxes  considé- 
rables, et,  au  xii^  siècle,  ils  obtinrent  comme  une 
faveur  qu'aucune  taxe  ne  leur  serait  imposée  sans 
qu'elle  fût  également  répartie  sur  les  Juifs  de  Gar- 
cassonne,  Limoux  et  Aleth  (a). 

Dans  la  Bourgogne  les  Juifs  étaient  également  ré- 
pandus. Le  duc  Ludes  lll  leur  avait  permis  de  résider 
à  Dijon  vers  la  fin  du  xii^  siècle.  Il  y  avait  des  Juifs 
à  Màcon  et  dans  plusieurs  autres  villes,  et  là  comme 
dans  les  autres  provinces  on  leur  vendait  de  la  tolé- 
rance au  poids  de  l'or. 

Us  y  avaient  cependant  amassé  de  grandes  richesses, 
et  l'on  citait  un  Juif  de  Dijon,  nommé  Salomon,  fort 
opulent.  Il  était  créancier  des  principales  abbayes  de 
Bourgogne,  qui  ne  purent  se  libérer  envers  lui  que 
par  les  dons  de  la  duchesse  Alix  (6). 

Dans  le  midi  de  la  France,  ils  étaient  plus  nom- 


(a)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  l.  m,  n.  160. 
(&)  Histoire  de  Bourgogne,  dom  Plancher,  t.  i. 


DOUZIÈME   SIÈCLE,  139 

breux  et  en  général  plus  protégés;  aussi  ils  pouvaient 
conlinuer  à  se  livrer  à  l'étude  des  sciences. 

L'enseignement  médical  établi  à  Montpellier  com- 
mençait à  prospérer,  et  déjà  les  étrangers  s'y  ren- 
daient en  foule.  A  l'école  de  Montpellier,  comme  à 
celle  de  Salerne,  l'enseignement  se  faisait  en  plu- 
sieurs langues,  ce  qui  faisait  dire  à  Salysburi,  évèque 
de  Chartres,  qui  vivait  au  xii*  siècle,  que  les  élèves 
qui  sortaient  de  Montpellier  étaient  chargés  de  mots 
barbares  (14). 

Ce  ne  fut  cependant  pas  sans  troubles  que  les  Juifs 
et  les  Arabes  professèrent  la  médecine  dans  cette  par- 
tie de  la  France. 

Les  cures  qu'ils  opéraient*  et  qui  avaient  quelque 
chose  de  merveilleux  dans  un  siècle  d'ignorance,  la 
langue  étrangère  dans  laquelle  étaient  renfermés  les 
secrets  de  leur  art,  et  qui  leur  donnait  un  caractère 
mystérieux,  surtout  la  qualité  d'infidèles  que  por- 
taient ceux  qui  exerçaient  la  médecine,  éveillèrent  la 
sollicitude  inquiète  d'un  vulgaire  superstitieux.  On 
n'hésita  pas  à  ne  voir  que  sortilège  et  magie  dans 
le  sfivoir  qui  distinguait  les  médecins  arabes  et 
juifs.  Les  conciles  excommuniaient  les  Chrétiens  qui 
s'adressaient  à  eux.  Heureusement  pour  les  méde- 
cins arabes  et  juifs,  les  seigneurs  de  Montpellier 
s'élevèrent  au-d''ssus  de  ces  préjugés;  un  édit  de 
Guilhaume  permit  à  toute  personne,  de  quelque 
pays  qu'elle  fût,  d'enseigner  et  de  pratiquer  la 
médecine,  et  fit  défense  de  lui  susciter  des  en- 
traves (15). 


140  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

A  cette  époque,  la  France  donna  naissance  à  plu- 
sieurs écrivains  juifs.  On  peut  citer  le  célèbre  Isaacite, 
plus  particulièrementconnusous  lenomde  Rasci  (16). 

Médecin,  astronome,  grammairien,  Rasci  s'est  fait 
remarquer,  parmi  les  hébraïsants,  par  ses  Commen- 
taires sur  la  Bible.  Le  plus  bel  éloge  qu'on  puisse  en 
faire,  c'est  de  rapporter  un  passage  de  Maimonide 
dans  une  de  ses  lettres  (17). 

«J'aurais  écrit  plusieurs  autres  Commentaires  (dit 
le  savant  auteur  de  More-Haneboiichim)  si  je  n'avais 
été  devancé  par  Rasci.  » 

Si  l'on  en  croit  les  biographes  hébreux,  à  l'âge  de 
trente-six  ans  Rasci  avait  déjà  parcouru  l'Italie,  la 
Grèce,  la  Terre-Sainte,  l'Egypte,  la  Perse,  la  Tarta- 
rie,  la  Moscovie,  l'Allemagne  et  la  France;  il  connais- 
sait la  langue  des  divers  pays  qu'il  avait  visités,  et  l'on 
trouve  dans  ses  écrits  des  citations  en  français,  en 
italien  et  en  plusieurs  autres  langues. 

Le  style  de  Rasci  est  en  général  élégant  et  pur; 
ses  remarques  grammaticales  décèlent  une  profonde 
connaissance  delà  langue  hébraïque  (18).  Ses  écrits 
sont  empreints  d'une  grande  piété.  Voici  comment  il 
s'exprime  au  sujet  des  mystères  de  la  religion  : 

«  Si  avec  un  mouchoir  vous  voulez  vous  couvrir 
»  tout  le  corps,  vous  découvrez  le  buste  ou  les  jambes. 
»  L'unique  moyen  de  réussir  est  de  se  rapetisser 
»  en  s'accroupissant.  Usez-en  de  même  à  l'égard  des 
»  mystères,  rapetissez-vous,  humiliez-vous  devant 
»  Dieu  et  adorez  ce  qui  passe  les  bornes  de  votre  in- 
»  telligence.  » 


DOUZIEME   SIÈCLE.  141 

Le  principal  ouvrage  de  Rasci  est  son  Commen- 
taire sur  la  Bible. 

Il  avait  commencé  un  commentaire  sur  le  Thal- 
muil,  mais  il  ne  l'a  pas  achevé. 

Les  productions  de  Rasci,  qui  sont  en  grande"  vé- 
nération parmi  les  Juifs,  ont  également  fixé  l'atten- 
tion des  Chrétiens.  Henry  d'Aquin,  Gilbert  Genebrar- 
dus,  Ar.  Pontacus  en  ont  traduit  une  grande  partie, 
et  les  interprètes  chrétiens  n'ont  pas  dédaigné  de 
s'aider  des  lumières  du  rabbin  juif. 

La  Champagne  comptait,  à  cette  époque,  plusieurs 
écoles  juives.  On  distinguait,  à  Troyes,  plusieurs  sa- 
vants rabbins  (19)  de  la  famille  de  Rasci,  entre  autres 
le  R.  Meïr,  son  gendre,  et  le  R.  Sampton,  son  fils, 
plus  connu  sous  le  nom  d'Harisban  (20).  Ce  rabbin  , 
avait  profité  des  leçons  de  Rasci,  il  s'était  nourri  de 
la  lecture  de  ses  écrits,  et  c'est  lui  qui  a  achevé  le 
Commentaire  sur  le  Thalmud  que  Rasci  avait  com- 
mencé. Harisban  a  laissé,  en  outre,  plusieurs  autres 
livres  de  morale  qui  ont  mis  sa  mémoire  en  grande 
vénération.  La  littérature  juive,  qui  comptait  alors 
presque  dans  tous  les  pays  une  foule  de  savants  rab- 
bins, se  faisait  encore  remarquer  par  les  écrits  d'une 
femme.  Déjà,  dans  les  premiers  temps,  on  avait  vu  une 
femme  se  placer  au  rang  des  Tanaïtes.  La  célèbre  Be- 
runa  avait  été  classée  parmi  les  savants  docteurs  de  son 
temps.  Au  xii*  siècle,  on  citait,  en  Orient,  la  fille  du 
chef  de  la  captivité,  qui  faisait  des  leçons  publiques, 
et  qui,  craignant  que  sa  beauté  n'inspirât  de  l'amour 
à  ses  élèves,  ne  les  entretenait  qu'à  travers  un  treillis. 


442  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

derrière  lequel  elleexpliquaitla  loi  el  le  Thalmud  (21). 
A  côté  de  ces  deux  femmes  vient  s'en  placer  une 
troisième;  elle  s'appelait  Rébecca.  Bartholocius  la  dit 
fille  de  R.  Meïr.  On  lui  attribue  plusieurs  écrits  où 
elle  fait  preuve  de  beaucoup  d'érudition  ('22). 

Une  femme  cultivant  les  lettres  devait  être,  parmi 
les  Juifs,  une  chose  rare.  Les  femmes,  d'après  les 
lois  judaïques,  étaient  trop  négligées  pour  qu'elles 
pussent  donner  tout  leur  essor  à  leurs  précieuses 
qualités.  L'une  des  raisons  peut-être  qui  pourraient 
nous  expliquer  l'austérité  des  écrits  des  rabbins,  c'est 
le  peu  d'égards  qu'ils  montraient  pour  les  femmes, 
qu'ils  regardaient  comme  étant  d'une  condition  infé- 
rieure. Si,  dans  les  premiers  temps,  on  a  vu  chez  les 
Juifs  des  femmes  admises  à  des  fonctions  publiques, 
si  l'Ecriture  nous  a  transmis  le  nom  d'une  Débora  à 
la  fois  juge  suprême  et  guerrière  (23),  il  faut  recon- 
naître que  les  prescriptions  judaïques  n'ont  pas  donné 
aux  femmes  le  rang  qui  leur  appartient;  elles  sont  dis- 
pensées delà  plupart  des  observances  religieuses,  et 
forment  ainsi  une  classe  à  part. 

Sans  doute  qu'en  les  dispensant  de  quelques  ob- 
servances pénibles,  on  avait  pris  en  considération 
la  faiblesse  de  leur  sexe.  Mais  ce  qui  ne  prenait  sa 
source  que  dans  un  principe  de  déférence  n'est-il 
pas  devenu  un  motif  de  déconsidération?  On  lit  dans 
les  prières  journalières,  parmi  les  actions  de  grâce 
adressées  à  la  Divinité  par  les  hommes,  celle-ci  : 
«  Béni  soil  le  Seigneur ,  noire  Dieu ,  qui  ne  nous  a 
pas  faits  femmes.  »  Peut-être  pourrait-on  penser  que 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  143 

cette  prière  avait  pour  but  de  remercier  Dieu  de 
n'avoir  pas  exposé  l'homme  à  la  faiblesse  et  aux  dou- 
leurs qui  sont  le  partage  de  la  femme,  mais  il  n'en 
est  pas  moins  certain  que,  dans  l'esprit  des  rabbins, 
les  femmes  occupaient  un  rang  inférieur. 

On  ne  peut  méconnaître  que  le  rôle  assigné  aux 
femmes,  chez  les  divers  peuples,  a  puissamment  in- 
flué sur  leurs  mœurs;  cette  influence  a  manqué  à  la 
littérature  rabbinique. 

Au  XII*  siècle,  Paris,  Marseille  et  la  plupart  des 
villes  du  Midi  comptaient  une  quantité  d'écrivains 
dogmatiques.  Paris,  au  rapport  de  Benjamin  deTu- 
dèle,  possédait  une  école  où  professaient  des  rabbins 
très-versés  dans  la  connaissance  de  la  loi  et  du  Thal- 
mud.  Marseille  avait  aussi  une  académie;  on  y  citait 
le  rabbin  Issachar-bar-Abba,  Simon-ben-Antoli,  Jacob, 
son  frère,  Lebaro,  Jacob  Perpiniano  et  le  rabbin 
Abram. 

A  Orléans  on  distinguait  le  rabbin  Jacob  Than, 
connu  sous  le  nom  de  Rath  ('24).  Les  savants  du  Nord 
ne  pouvaient  cependant  le  disputer  à  ceux  du  Midi, 
ni  en  nombre  ni  en  mérite.  Il  n'était  presque  pas  de 
ville,  dans  la  Gaule  narbonnaise,  qui  n'eût  des  acadé- 
mies juives.  Narbonne,  Béziers,  Montpellier,  Lunel, 
Beaucaire  et  la  plupart  des  villes  environnantes  avaient 
des  écoles  où  des  élèves  accouraient  des  pays  les  plus 
éloignés.  Un  mérite  surtout,  particulier  aux  maîtres 
qui  les  dirigeaient,  c'est  leur  zèle  et  leur  désintéres- 
sement; on  en  citait  parmi  eux,  qui,  loin  d'exiger  un 
salaire  de  leurs  disciples,  en  entretenaient  plusieurs  à 


U4  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

leurs  frais.  De  ce  nombre  était  le  rabbin  Abraham- 
ben-David,  chef  de  l'école  de  Vauvert  (25).  Il  était  le 
gendre  du  rabbin  Salomon,  chef  de  l'école  de  Mont- 
pellier: tous  deux  étaient  des  hommes  recomman- 
dables  par  leur  savoir;  mais  on  peut  leur  reprocher 
d'avoir  été  les  adversaires  les  plus  acharnés  du  More- 
Hanehoîichim  de  Maïmonide,  qui  est  snns  contredit 
l'ouvrage  le  plus  éminent  qui  soit  sorti  de  la  plume 
des  rabbins.  Outre  ces  deux  docteurs,  on  citait,  à  Bé- 
ziers,  Salomon  Galphato;  à  Montpellier,  Ruben-ben- 
Théodore,  R.  Nathan,  R  Samuel,  R.  Selechna, 
R.  Mardochée;  à  Lunel,  les  fils  de  Judas  Abben-Tyb- 
bon,  qui  marchaient  sur  les  traces  de  leur  père,  connu 
par  ses  nombreuses  traductions  de  livres  hébreux  ou 
arabes;  Moïse  Gisso,  R.  Samuel  le  chantre,  R.  Salo- 
mon (26).  Un  savant,  surtout,  qu'on  ne  saurait  passer 
sous  silence,  c'est  Zarachia  Levita,  auteur  d'un  livre 
intitulé  Méoroth,  où  il  réfute  certaines  opinions  du 
célèbre  Rau-Alphés  sur  la  législation  de  Moïse.  Les 
opinions  de  Rau-Alphés  trouvèrent  un  défenseur  dans 
un  de  ses  disciples,  et  le  R.  Ephraïm  fit  une  réponse 
virulente  au  livre  deZérachia  ('iT). 

Outre  ces  divers  écrivains  appartenant  au  midi  de 
la  France,  la  médecine  comptait  dans  cette  contrée 
plusieurs  sujets  parmi  lesquels  on  remarquait  Johanan 
Santana,  qui  a  composé  en  latin  divers  ouvrages  sur 
cette  science  (28).  A  Narbonne,  surtout,  les  savants 
étaient  en  grand  nombre,  et  ce  qui  les  distinguait, 
c'est  l'ardeur  avec  laquelle  ils  avaient  accueilli  les  opi- 
nions philosophiques  de  Maïmonide.  Le  R.  Kalonyme 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  445 

présidait  l'école  de  Narbonne,  et  c'est  là  qu'écrivaient 
les  deux  Kimchî.  Tous  deux  également  laborieux,  ils 
ont  consacré  leurs  veilles  à  l'étude  de  la  langue  sacrée. 
David,  surtout,  a  rendu  d'éininents  services  aux  hé- 
braïsants  en  composant  le  Dictionnaire  connu  sous  le 
nom  de  Michlol.  Cet  ouvrage  a  servi  de  fondement  à 
tout  ce  qui  a  été  écrit  depuis  sur  la  langue  hébraï- 
que (29).  Moïse  a  également  écrit  une  grammaire  hé- 
braïque que  Elias  Levita  appelle  la  meilleure  des 
grammaires;  il  a  écrit  de  plus  une  prosodie  fort  es- 
timée. 

Moïse  Kimchi  ne  s'est  pas  borné  à  des  écrits  sur  la 
langue  hébraïque,  il  est  auteur  de  plusieurs  Commen- 
taires qui  lui  ont  mérité  l'honneur  d'être  placé  entre 
Maïmonide  et  Aben-Ezra.  Ces  écrits  sont  trés-philoso- 
phiques,  et  l'auteur  y  fait  preuve  d'un  esprit  qui  n'é- 
tait nullement  superstitieux.  Ce  fut  lui  qui,  quoique 
vieux  et  malade,  fit  un  voyage  en  Espagne  pour  rame- 
ner à  la  raison  les  synagogues  qui  avaient  excommu- 
nié Maïmonide  ;  il  parvint  à  triompher  des  esprits  les 
plus  obstinés  et  surtout  du  médecin  espagnol  R.  Juda, 
qui  ne  répondait  à  ses  raisons  que  par  des  injures  (50). 

Les  éloges  que  Kimchi  donne  aux  rabbins  de  Nar- 
bonne et  de  Béziers,  qui  vivaient  de  son  temps,  doi- 
vent nous  faire  concevoir  une  haute  idée  de  leur  sa- 
voir. 

En  Espagne,  la  littérature  juive  s'élevait,  à  cette 
époque,  au  plus  haut  degré  qu'il  lui  fût  possible  d'at- 
teindre. 

La  médecine  n'avait  pas  cessé  d'y  être  cultivée,  et 

10 


146  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

les  Juifs  conservaient  toujours  leur  réputation  que  les 
Arabes  seuls  leur  disputaient 

Les  Chrétiens,  malgré  leur  répugnance  et  les  pro- 
hibitions des  conciles,  ne  pouvaient  se  dispenser  de 
reoourir  à  eux,  et  comme  le  royaume  de  Grenade  tou- 
chait à  sa  (in,  les  Juifs  étaient  les  seuls  qui  pussent 
conserver  le  dépôt  de  la  science  médicale,  à  qui  la  dis- 
parition des  Arabes  aurait  probablement  fait  repasser 
les  mers. 

Au  XII'  siècle,  le  nombre  des  médecins  juifs  serait 
difficile  à  énumérer.  On  peut  cependant  remarquer 
parmi  eux  Nissim,  fils  de  Ruben  de  Barcelone,  Jona- 
Aben-Chana  de  Gordoue,  Moses-bar-Nachman,  enfin 
Aben-Ezra  et  Maïmonide,  deux  des  hommes  les  plus 
universels  que  la  nation  juive  ait  produits. 

A  en  juger  par  les  ouvrages  que;  ces  médecins  ont 
laissés,  on  ne  pourrait  pas  leur  attribuer  beaucoup  de 
découvertes.  Gependant,  s'ils  n'ont  pas  fait  faire  de 
grands  pa-*  à  la  science,  leur  mérite  n'était  pas  perdu 
pour  le  siècle  où  ils  vivaient.  Il  n'était  pas  de  petit 
potentat  qui  ne  voulût  avoir  auprès  de  lui  un  médecin 
juif,  et  un  malade  s'estimait  heureux  lorsqu'il  pouvait 
avoir  recours  à  un  médecin  de  cette  nation. 

Les  médecins  juifs  offraient  cependant  ce  caractère 
particulier  que,  malgré  l'altachement  qu'ils  portaient 
à  leur  art,  malgré  le  temps  qu'ils  y  consacraient,  la 
qualité  de  médecin  ne  le  satisfaisait  pas  s'ils  n'y  joi- 
gnaient celle  d'écrivain. 

Ainsi,  Jona-Aben-Chanac ne  se  contentait  pas  d'exer- 
cer avec  distinction  la  médecine  à  Gordoue,  il  consa- 


DOUZIÈME    SIÈCLE.  147 

crait  ses  loisirs  à  cultiver  les  lettres,  et  Ton  a  de  lui 
plusieurs  écrits  dignes  d'être  cités. 

Nissim ,  fils  de  Rubeii ,  était  rabbin  de  Barce- 
lone (32),  et  les  Juifs  ne  conféraient  de  pareilles  di- 
gnités qu'à  des  hommes  recommandables  par  leur 
savoir  et,  avant  tout,  profondément  versés  dans  la 
loi. 

Maïmonide  joignait  aussi  à  un  bien  haut  degré  la 
qualité  d'écrivain  et  de  docteur  dans  la  loi  à  celle  de 
médecin. 

Surnommé,  à  juste  titre,  la  lumière  de  l'Occident, 
Moïse,  fils  de  Maimon ,  peut  être  considéré  comme 
l'aigle  de  la  littérature  hébraïque  (33). 

Issu  d'une  famille  qui  avait  fourni  un  grand  nom- 
bre .de  juges,  il  entra  lui-même  dans  cette  carrière. 
Ses  ouvrages  nous  attestent  jusqu'à  quel  point  il 
possédait  la  connaissance  du  droit,  mais  son  génie 
était  trop  vaste  pour  qu'il  pût  se  resserrer  dans  les 
bornes  d'une  seule  science. 

Disciple  des  plus  célèbres  philosophes  arabes  (34), 
il  avait  orné  son  esprit  de  toutes  les  connaissances 
répandues  en  Orient.  Parmi  les  sciences  qu'il  cultiva, 
la  médecine  occupe  une  grande  place.  Mais,  médecin 
philosophe,  il  paraissait  ne  suivre  les  développements 
de  son  art  que  pour  arriver  à  la  découverte  de  vérités 
nouvelles  et  pour  apprendre  à  connaître  l'humanité. 
«  La  médecine,  dit-il,  offre  de  grands  moyens  pour 
0  arriver  à  la  connaissance  des  vertus  réelles  et  du 
»  vrai  bonheur.  »  Tel  était  l'aspect  philosophique 
sous  lequel  il  envisageait  son  art,  et,  au  milieu  de 


U8  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ses  succès,  il  semblait  sentir  qu'il  devait  être  autre 
chose  qu'un  des  premiers  médecins  de  son  siècle. 

A  l'âge  de  trente  ans,  il  avait  déjà  mis  au  jour  son 
Commentaire  sur  la  Mischna,  qu'il  avait  [d'abord 
composé  en  arabe  et  qu'il  traduisit  ensuite  en  hé- 
breu (35). 

Cet  ouvrage  annonçait  tout  ce  que  devait  être  un 
jour  Maïmonide;  il  y  discute  avec  indépendance  les 
sentiments  des  docteurs  hébreux;  il  les  blâme  ou  les 
loue  selon  que  leurs  décisions  sont  plus  ou  moins 
conformes  à  la  raison.  Ce  qu'on  remarque  surtout 
dans  ce  livre,  ce  sont  les  préfaces  (36),  au  nombre  de 
six,  placées  en  tète  de  diverses  parties  du  Commen- 
taire; ce  sont  de  savantes  dissertations  sur  des  points 
de  métaphysique  ou  de  morale  tels  que  l'immor- 
talité de  l'âme,  la  liberté,  la  volonté  humaine,  les 
vertus,  les  vices;  on  y  trouve  aussi  des  dissertations 
historiques  dignes  de  piquer  la  curiosité. 

Cependant  le  Commentaire  sur  la  Mischna  n'était 
qu'un  premier  essai  ;  lorsqu'il  parut,  Maïmonide  était 
auprès  du  Soudan  d'Egypte;  le  kalife  Abdal-Mamon, 
fondateur  de  la  dynastie  des  Almohades,  après  la 
conquête  de  Cordoue,  avait  voulu  contraindre  tous 
ses  sujets  à  se  convertir  à  l'islamisme  :  Maïmonide, 
d'après  certains  auteurs,  aurait  subi  la  loi  commune 
en  simulant  une  conversion  (37);  plus  tard  il  quitta 
l'Espagne  pour  se  réfugier  à  Alexandrie,  qui  était 
alors  fréquentée  par  une  foule  de  savants,  et  où 
la  médecine  surtout  comptait  des  sujets  distingués. 
Ses  talents  et  ses  vastes  connaissances  fixèrent  bien- 


«» 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  449 

lot  sur  lui  l'altenlion,  et  le  bruit  de  son  nom  ar- 
riva jusqu'au  Soudan,  qui  voulut  le  garder  auprès  de 
lui. 

La  vie  de  Maïmonide  auprès  du  soudan  d'Egypte 
est  diversement  racontée;  les  uns  le  dépeignent 
comme  devenu  l'objet  de  la  jalousie  de  ses  nombreux 
rivaux,  entouré  de  pièges,  succombant  enfin  aux  ma- 
nœuvres dont  ilétaitl'objet  et  encourant  la  disgrâce  du 
prince  qui  lui  avait  prodigué  ses  faveurs;  d'autres, 
au  contraire,  assurent  que  (38)  les  honneurs  dont  il 
jouissait  ne  firent  que  s'accroître  de  jour  en  jour.  Ce 
qu'on  peut  affirmer  avec  certitude,  et  ce  que  lesécrits 
de  Maïmonide  lui-même  nous  attestent,  c'est  que, 
depuis  le  moment  où  il  parut  en  Egypte,  il  ne  cessa 
point  d'être  entouré  de  gens  qui  venaient  même  des 
pays  lointains  le  consulter,  soit  comme  médecin,  soit 
comme  philosophe.  Sa  demeure  était  éloignée  du 
palais  du  soudan,  et  il  raconte  (39)  qu'à  l'heure  où 
il  sortait,  il  trouvait  sur  son  passage  une  haie  de 
malades  qui  l'attendaient  et  qui  profitaient  de  ce 
moment  pour  implorer  ses  soins.  Sa  maison  élait 
constamment  visitée  par  des  savants  qui  venaient 
s'entretenir  avec  lui;  à  peine  lui  laissait-on  le  temps 
de  prendre  ses  repas.  Cependant,  au  milieu  de  cette 
agitation  continuelle,  Maïmonide  trouvait  le  moyen 
d'écrire  des  ouvrages  devant  lesquels  auraient  reculé 
les  érudits  les  plus  laborieux  et  les  plus  intrépides. 

Le  Haïad  est  sans  contredit  celui  qui  a  dû  exiger 
le  plus  de  temps  et  de  travail. 

Le  Haïad  (40)  ou  Mischné  Thora  est  une  analyse  du 


150  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Thalmud.  Maïmonide  a  resserré  dans  un  cadre  étroit 
tout  ce  que  contient  cette  vaste  compilation  :  ce  qu'il 
y  avait  de  bon  il  Ta  fait  ressortir,  ce  qu'il  y  avait 
d'obscur  il  l'a  éclairci  par  ses  savantes  dissertations, 
ce  qu'il  y  avait  de  déraisonnable  il  l'a  ouvertement 
signalé,  lorsque  sa  pénétration  n'a  pu  y  trouver  un 
sens  qui  avait  écbappé  à  ses  prédécesseurs.  Telles  sont 
les  principales  qualités  par  lesquelles  se  recommande 
le  Mischné  Thora.  Ce  qui  surtout  lui  donne  un  môrite 
trop  rare  parmi  les  rabbins,  c'est  cette  philosophie 
qui  se  fait  sentir  dans  toutes  les  parties  de  l'ouvrage. 

Maïmonide  a  su  y  mettre  à  contribution  toutes  les 
connaissances  qu'il  possédait,  et  il  en  a  été  bien  peu 
qui  lui  fussent  étrangères. 

«  Il  n'y  avait  pas  de  science  philosophique,  dit 
»  un  savant  orientaliste  (41),  dans  laquelle  il  ne  fût 
»  versé  :  physique,  mathématiques,  médecine,  ilcon- 
»  naissait  tout,  jusqu'à  la  tbéologie  chrétienne...  On 
»  peut  s'en  convaincre,  ajoute Bartholoccius,  en  lisant 
»  ses  écrits,  surtout  le  premier  livre  du  Haïad.  » 

Maïmonide  avait  assez  fait  pour  sa  gloire  en  analy- 
sant le  Thalmud.  Cependant,  ce  n'était  pas  à  cela  qu'il 
devait  borner  sa  carrière  littéraire  :  le  Haïad  ne  fut 
que  le  précurseur  d'un  autre  ouvrage,  non  moins  im- 
portant et  non  moins  célèbre. 

Tous  les  hébraïsants  connaijsent  le  More-IIane- 
bouchim  (42),  même  avant  l'invention  de  l'imprime- 
rie il  se  trouvait  dans  toutes  les  bibliothèques. 

C'est  dans  cet  ouvrage  que  le  génie  de  Maïmonide 
apparaît  dans  toute  sa  grandeur.  Ainsi  que  l'annonce  le 


DOUZIÈME  SIÈCLE.  154 

titre,  Maïmonide,  en  composant  le  3/ore-/far?e6oî(cfeim, 
a  voulu  offrir  un  guide  aux  esprits  incertains.  Jamais 
lâche  plus  large  ne  s'ouvrit  devant  un  philosophe. 
Une  morale  sage  et  éclairée,  une  métaphysique  sou- 
tenue par  des  raisonnements  profonds,  les  lumières 
de  la  raison  jetant  leur  clarté  sur  les  questions  les 
plus  ardues,  sur  celles  même  qu'on  n'avait  envisa- 
gées jusqu'à  lui  qu'avec  les  yeux  de  la  foi,  tels  senties 
principaux  caractères  par  lesquels  se  recommande 
l'ouvrage  de  Maïmonide.  Il  est  des  pages  dans  cet  écrit 
que  les  plus  célèbres  philosophes  de  la  Grèce  ne  désa- 
voueraient pas.  Le  génie  de  Socrate  et  de  Platon  res- 
pire dans  l'œuvre  de  Maïmonide;  la  hardiesse  des 
pensées  s'y  joint  à  la  force  des  raisons  et  à  l'éloquence 
du  style.  C'est  pourtant  au  xii""  siècle,  pendant  que 
l'Occident  commençait  à  peine  à  secouer  les  ténèbres 
répandues  jusqu'alors,  qu'apparaît  ce  livre  destiné  à 
faire  époque  dans  l'histoire  de  la  philosophie.  Maï- 
monide proclame  avec  tout  le  poids  d'une  conviction 
profonde,  l'existence  d'un  Etre  suprême,  créateur  de 
toutes  choses;  il  trouve  la  sagesse  divine  respirant 
dans  toutes  ses  œuvres,  et  rejetant  le  système  d'A- 
ristote  sur  la  coéternilé  du  monde,  il  pense  que  le 
monde  a  été  créé,  mais  il  ne  peut  pas  se  persuader 
que  ce  monde,  chef-d'œuvre  de  la  sagesse  divine,  doive 
être  détruit  par  son  auteur.  Ce  système  est  profon- 
dément conçu  et  savamment  dévelopi)é.  Maïmonide 
peint  ensuite  la  nature  de  l'homme,  la  fragilité  de 
son  corps,  rimmorlalité  de  son  âme,  et  après  avoir 
sondé  les  replis  de  son  cœur,  après  avoir  énuméré  ses 


1  52    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

vertus  et  ses  vices,  il  enseigne  les  devoirs  des  hommes 
entre  eux.  Là  toutes  les  questions  de  métaphysique 
ou  de  morale  dont  les  discussions  avaient  fait  re- 
tentir TAcadémie,  le  Lycée,  le  Portique,  sont  traitées 
avec  supériorité;  les  opinions  de  Pythagore,  d'Aristote, 
de  Platon,  ainsi  que  celles  des  écrivains  arabes,  sont 
soumises  à  un  examen  indépendant.  Ainsi  Maimo- 
nide  se  place  à  côté  des  plus  grands  philosophes  de 
l'antiquité,  et  il  a  sur  eux  cet  avantage  que,  nourri 
de  la  lecture  des  livres  saints,  il  trouve  la  source  des 
plus  nobles  inspirations  dans  les  hautes  vérités  que  le 
premier  des  législateurs  a  proclamées.  Si  cependant 
la  lecture  de  Moïse  avait  élevé  l'esprit  de  Maïmonide 
au-dessus  de  celui  des  autres  philosophes,  les  connais- 
sances qu'il  avait  puisées  chez  eux  l'avaient  fait  sortir 
de  l'ornière  dans  laquelle  se  traînait  le  vulgaire  des 
rabbins.  Leur  respect  trop  superstitieux  pour  la  tra- 
dition, leur  goût  pour  l'allégorie,  leur  méthode  de 
chercher  dans  les  préceptes  de  leur  religion  autre 
chose  que  le  sens  naturel,  leur  faisait,  suivant  l'ex- 
pression de  Maïmonide,  irouirer  dans  les  écrivains  sacrés 
cent  choses  auxquelles  ceux-ci  n'avaient  jamais  songé. 
Maïmonide,  qui  avait  mis  tous  ses  soins  à  préserver  son 
esprit  de  toutes  les  erreurs  que  sa  raison  lui  signa- 
lait, ne  pouvait  faire  grâce  à  celle-là.  Déjà,  dans  le 
Haïad,  il  avait  ébranlé  l'autorité  absolue  du  Thalmud, 
en  le  soumettant  à  une  analyse  sévère,  dans  le  More- 
Hanebouchim,  il  achève  l'œuvre  qu'il  avait  commencée, 
en  proclamant  qu'il  n'est  de  véritable  interprétation 
des  Livres  saints  que  celle  qui  ne  s'écarte  point  du 


DOUZIÈME  SIÈCLE.  153 

sens  naturel.  Au  lieu  de  vouloir  conduire  les  hommes 
à  l'aide  d'une  foi  aveugle,  les  philosophes  hébreux, 
et  à  leur  tête  Maimonide,  ont  fait  appel  à  leur  raison. 
«  Le  but  de  la  religion  (dit  ce  dernier,  préface  Ze- 
»  raïm)  est  de  nous  conduire  à  la  perfection,  et  de 
»  nous  apprendre  à  agir  et  à  penser  conformément 
»  à  la  raison.  C'est  en  cela  que  consiste  l'attribut  dis- 
»  tinctif  de  la  nature  humaine.  » 

Bien  qu'ils  aient  envisagé  avec  respect  les  prescrip- 
tions religieuses,  même  les  moins  rationnelles,  qu'ils 
considéraient  comme  une  haieà  laloi,  les  philosophes 
juifs  savaient  s'élever  jusqu'aux  plus  hautes  régions 
du  domaine  de  la  pensée. 

«  L'homme,  disait  Maimonide,  ne  doit  pas  régler 
»  ses  actions  sur  la  foi  de  Tautorité,  car  il  a  les  yeux 
»  sur  la  face  et  non  sur  les  épaules.  » 

Ces  principes  proclamés  par  Maimonide  devaient 
effrayer  ceux  des  rabbins  qui,  s'attachant  servilement 
aux  traditions,  n'osaient  pas  admettre  d'autres  vérités 
que  celles  qui  étaient  enseignées  dans  le  Thalmud  (43). 

Aussi,  dès  l'apparition  du  More-Hanebouchim,  toutes 
Jes  passions  furent  mises  en  mouvement. 

La  plupart  des  rabbins  avaient  cru  voir  dans  le 
Haïad  des  idées  subversives  de  la  foi  judaïque.  Raison- 
ner sur  le  Thalmud,  ou  bien  détruire  la  religion,  c'é- 
tait, à  leurs  yeux,  une  seule  et  môme  chose;  aussi, 
dans  le  fond  de  leur  cœur,  les  foudres  de  l'excommu- 
nication menaçaient  déjà  Maimonide;  il  n'en  fallait  pas 
plus  que  les  pensées  exprimées  dans  le  Morc-Hanehow 
chim  pour  que  leur  censure  ne  connût  pas  de  bornes. 


454   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  rabbins  de  Montpellier  furent  ceux  qui  se  mon- 
trèrent les  plus  acharnés.  l\.  Salomon-Ben-Abraam, 
qui  présidait  l'école  de  celte  \  il'e,  avait  été  le  premier 
à  s'apercevoir  des  opinions  philosophiques  dont  le 
premier  livre  du  Haïad  était  empreint;  dès  que  le 
More-Hanehoiichim  eut  paru,  il  fit  rendre  par  ses  col- 
lègues une  décision  qui  anathématisaitquiconque  lirait 
cet  ouvrage,  qui  contenait,  disait-il,  des  opinions  con- 
traires au  Thalmud  et  à  la  religion. 

Cette  manière  de  voir  ne  fut  pas  partagée  par  les 
rabbins  de  Narbonne  et  de  Béziers;  là-dessus  les  rab- 
bins de  Montpellier  écrivirent  dans  toutes  les  synajio- 
gués  de  la  France,  e4  les  mirent  si  bien  dans  leurs  in- 
térêts, qu'elles  excommunièrent  les  synagogues  de  la 
province  de  Narbonne. 

Heureusement  cet  acharnement  des  rabbins  de 
Montpellier  trouva  de  redoutables  contradicteurs.  En 
Espagne  comme  à  Narbonne,  les  ouvrages  de  Maïmo- 
nide  eurent  de  nombreux  et  de  célèbres  défenseurs. 
Nachmanide,  Kimchi,  surtout,  se  mirent  à  la  tête,  <i 
ils  parvinrent  à  démontrer  combien  était  mal  fondée  la 
censure  des  rabbins  de  Montpellier,  combien  leur  im-. 
probation  avait  outrepassé  les  bornes  prescrites  par  la 
justice  et  la  raison.  Kimchi  fut  un  de  ceux  dont  les 
efforts  obtinrent  le  plus  heureux  résultat;  il  parvint  à 
déterminer  toutes  les  synagogues  de  Catalogne  en  fa- 
veur de  Maïmonide,  et  celles-ci,  à  leur  tour,  imitant 
la  conduite  des  synagogues  de  France,  excommuniè- 
rent celle  de  Montpellier. 

Ainsi  l'on  vit,  à  cette  époque,  entre  les  synagogues 


1 


DOUZIÈME    SIÈCLE.  155 

du  Midi,  un  échange  d'excommunications,  à  propos 
des  livres  de  Maïmonide.  Ce  qu'on  ne  peut  s'empêcher 
d'en  conclure,  c'est  que  ces  Tivres  devaient  mériter 
de  faire  époque  dans  la  lilléralure  hébraïque.  Il  leur 
était  réservé,  de  plus,  de  faire  l'admiration  de  ceux- 
là  même  qui  les  avaient  proscrits,  et  lorsqu'à  la  passion 
exagérée  qui  avait  animé  les  rabbins  de  Montpellier 
succéda  le  langage  de  la  froide  raison,  il  n'y  eut  plus 
qu'une  seule  voix  sur  Maïmonide;  et  l'on  proclama  de 
toutes  parts  que,  depuis  Moïse,  il  n'avait  pas  paru  en 
Israël  un  homme  semblable  à  lui.  Ainsi  les  treize  ar- 
ticles do  foi  (44)  qu'il  avait  enseignés  furent  adoptés 
dans  toutes  les  synagogues;  et  les  idées  de  progrés 
qu'il  avait  proclamées  reçurent  une  éclatante  consé- 
cration. 

Maïmonide  ne  s'était  pas  borné  à  donner  le  Haîad 
et  le  More-Hanebouchim,  tous  les  instants  de  sa  vie 
avaient  été  consacrés  au  culte  des  lettres. 

Trop  élevé  pour  se  plier  devant  les  erreurs  et  les 
préjugés  dont  sa  nation  était  imbue,  il  les  combattait 
sans  relâche,  et  la  plupart  ont  reçu  de  lui  le  coup 
mortel. 

Ainsi,  dans  la  lettre  écrite  aux  rabbins  de  Marseille, 
contre  l'astrologie  judiciaire,  il  sape  les  bases  de  cette 
science  vaine,  devant  laquelle  se  prosternait  lacrcdu- 
lité  d'un  vulgaire  ignorant,  et  cette  lettre  a  reçu  l'ap- 
probation de  deux  papes,  qui  n'ont  pas  craint  de  s'ap- 
proprier les  principes  du  philosophe  juif  (45). 

Maïmonide  a  écrit  de  plus  sur  la  métaphysique,  la 
logique,  la  médecine;  il  a  commenté  Hippocrate,  et 


156   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ses  opinions  n'ont  pas  été  dédaignées  par  les  médecins 
qui  l'ont  suivi  (46). 

La  carrière  de  Maïmonide  avait  été  trop  brillante 
pour  que  ses  relations  ne  fussent  pas  des  plus  éten- 
dues; elles  lui  ont  fourni  l'occasion  d'écrire  une  foule 
de  lettres  sur  divers  sujets;  dans  sa  correspondance, 
Maïmonide  conserve  toujours  celte  supériorité  dont 
tous  se.s  écrits  portent  l'empreinte.  Il  sent  fortement 
et  il  exprime  avec  énergie  tout  ce  qu'il  pense;  ses  ex- 
pressions sont  toujours  correctes,  et  il  a  mérité  d'être 
cité  pour  la  pureté  de  son  style  (47). 

Cette  profonde  connaissance  qu'il  avait  de  l'hébreu, 
il  l'avait  également  de  l'arabe  et  de  plusieurs  autres 
langues. 

C'est  en  arabe  que  presque  tous  ses  ouvrages  ont  été 
écrits. 

Il  en  a  traduit  lui-même  une  grande  partie  en  hé- 
breu. Plusieurs  de  ses  disciples  ont  traduit  les  autres, 
notamment  le  More-Hanebouchim^  que  son  âge  et  ses 
nombreuses  occupations  ne  lui  «permirent  pas  de  tra- 
duire. 

Tel  fut  le  célèbre  Maïmonide,  dont  la  nation  juive 
s'enorgueillit,  et  dont  le  xii'  siècle  peut  se  glorifier  à 
juste  titre.  Les  Juifs  n'ont  mis  aucune  borne  à  leur 
admiration  pour  ce  grand  homme  (48).  Les  Chrétiens 
eux-mêmes  n'ont  pu  lui  refuser  leur  tribut,  et  tous  se 
sont  accordés  à  louer  en  lui  le  médecin  habile,  le  ju- 
risconsulte profond,  le  philosophe  éclairé  et  l'éloquent 
écrivain.  Quelques-uns  même  «  n'ont  pas  hésité  à  dé- 
»  clarer  que  tout  le  bien  qu'on  pourrait  dire  de  ses 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  157 

»  écrits  serait  encore  au-dessous  de  leur  mérite  (49).  » 
D'autres  ont  cru  lui  adresser  un  assez  grand  éloge  en 
disant  gu'il  est  le  premier  des  rabbins  qui  ait  cessé  de 
dire  des  inepties  (50). 

On  a  sans  doute  rendu  justice  à  Maïmonide,  en  le 
mettant  au-dessus  de  tout  ce  que  la  nation  juive  a 
produit  d'écrivains;  mais  ce  n'est  pas  lui  rendre  toute 
la  justice  qui  lui  est  due,  que  de  déprécier  les  écrits 
de  ses  nombreux  émules,  en  les  réduisant  à  des 
inepties. 

Cette  qualification,  surtout,  ne  saurait  s'appliquer 
aux  écrits  de  quelques  hommes  qui  florissaient  en 
Espagne,  au  même  siècle  que  Maïmonide. 

Aben-Ezra  était  de  ce  nombre.  Moins  élevé  que 
Maïmonide,  Aben-Ezra  s'est  placé  cependant  bien 
près  de  lui  par  le  nombre  de  ses  connaissances  et 
par  la  souplesse  de  son  esprit  (51). 

A  la  fois  médecin,  littérateur,  docteur  dans  la  loi 
et  mathématicien,  Aben-Ezra  s'est  surtout  acquis  une 
grande  réputation  comme  grammairien,  astronome 
et  poëte. 

Né  à  Tolède,  qui  était  alors  le  berceau  des 
sciences,  aucun  moyen  crinstriiction  ne  lui  man- 
quait. Cependant  les  leçons  qu'il  était  à  portée  de 
puiser  dans  sa  ville  natale  ne  lui  suffisaient  pas; 
avide  de  connaissances,  il  quitta  de  bonne  heure  la 
maison  paternelle.  Il  visita  la  France,  l'Angleterre, 
l'Italie,  la  Grèce  et  plusieurs  autres  parties  du  monde  ; 
il  termina  ses  jours  dans  l'île  de  Rhodes. 

Ces  divers  voyages  ne  furent  pas  perdus  pour  Aben- 


158   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ezra;  il  les  faisait  en  philosophe,  observant  les  mœurs 
des  nations  diverses  qu'il  visitait. 

L'Angleterre  lui  fournit  une  occasion  de  déplorer 
les  calamités  de  la  nation  juive.  A  l'époque  où  il  s'y 
trouvait,  une  persécution  funeste  éclata  contre  les 
Juifs,  et  il  eut  la  douleur  d'en  être  témoin  (52).  Les 
ouvrages  d'Aben-Ezra  sont  en  très- grand  nombre  et 
dans  des  genres  tout  à  fait  différents. 

Le  plus  considérable  est  son  Commentaire  sur  la 
Bible,  qui  a  été  traduit  en  latin,  par  Conrad  Pellican. 
Plusieurs  autres  écrivains  ont  traduit  aussi  en  latin 
diverses  parties  de  ses  Commentaires,  qui  sont  en 
grande  vénération  parmi  les  Hébreux,  mais  auxquels 
on  reproche  d'être  obscurs. 

Doué  lui-même  d'une  grande  sagacité,  Aben-Ezra 
semble  n'avoir  écrit  que  pour  des  esprits  aussi  exercés 
que  le  sien.  Aussi,  pour  mettre  au  jour  la  plus  grande 
partie  de  ses  pensées,  il  a  fallu  que  plusieurs  rabbins 
se  soient  chargés  de  les  expliquer  et  de  faire  un  com- 
mentaire sur  ses  Commentaires.  Cela  n'empêche  pas 
qu'on  ne  reconnaisse  dans  Âben-Ezra  un  mérite  émi- 
nent  (53).  Aucun  des  secrets  de  l'Ecriture  n'est  caché 
pour  lui;  il  discute  avec  autant  de  méthode  que  Maï- 
monide.  Il  apporte  quelquefois  autant  de  sagacité 
dans  ses  observations,  autant  de  profondeur  dans  ses 
pensées  ;  mais  son  esprit  n'est  pas  toujours  aussi  in- 
dépendant. On  ne  saurait  cependant  lui  contester  une 
vaste  science.  Maïmonide  lui-même  recommande  à 
son  fds  (54j  la  lecture  d'Aben-Ezra,  en  avouant  que 
les  observations  de  ce  savant  lui  ont  fait  apercevoir  à 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  159 

lui-même  une  foule  de  choses  auxquelles  il  n'avait 
pas  songé.  Cet  hommage,  que  l'auteur  du  More-Hane- 
boiichim renda'd  au  mérite  d'Aben-Ezra,  doit  nous  don- 
ner la  plus  haute  idée  de  ses  Commentaires  La  préface 
qui  les  précède  est  elle-même  un  morceau  remar- 
quable; Aben-Ezra  y  énumêre  les  manières  d'inter- 
préter l'Ecriture,  qu'il  réduit  au  nombre  de  cinq. 

D'abord  celle  des  commenlate  irs  qui  s'étendent 
beaucoup  sur  chaque  mot,  et  qui,  pour  faire  un  grand 
étalage  de  ce  qu'ils  savent,  écrivent,  à  l'occasion  d'un 
passage,  un  traité  de  physique,  de  botanique  ou  de 
mathématiques  (55). 

En  second  lieu,  celle  des  caraïtes,  qui  s'attachent 
principalement  à  la  lettre  du  texte; 

3°  Celle  des  commentateurs  qui  convertissent  tout 
en  allégorie  ; 

4°  Celle  des  cabalistes,  qui  accommodent  le  sens 
des  Livres  sacrés  aux  vaines  spéculations  de  leur  sys- 
tème théologique  ; 

5°  Enfin,  celle  des  commentateurs  qui  ne  s'arrêtent 
pas  simplement  à  la  massore. 

Aben-Ezra  désapprouve  la  méthode  des  premiers, 
qui  s'éloignent  de  leur  but  par  les  longues  disserta- 
tions auxquelles  ils  se  livrent;  il  blâme  ceux  qui 
cherchent  de  l'allégorie  là  où  l'on  peut  trouver  un 
sens  naturel;  ils  désapprouve  complètement  les  caba- 
listes (56)  ;  il  loue  au  contraire  la  méthode  des  caraïtes, 
sans  partager  entièrement  leurs  sentiments  sur  la  tra- 
dition (57).  Il  pense  enfin  qu'il  faut,  autant  que  pos- 
sible, rechercher  la  signification  propre  de  chaque 


160  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

mot,  et  expliquer  le  plus  littéralement  les  phrases 
hébraïques ,  sans  trop  s'arrêter  à  la  ponctuation 
(massore). 

Telle  est  la  méthode  qu'il  a  employée  lui-même  et 
qui  fait  le  mérite  de  ses  écrits.  Ce  n'est  pas  seulement 
par  ses  Commentaires  qu'Aben-Ezra  a  mérité  d'être 
distingué  (58). 

Son  livre  intitulé  Jesod-Mora  contient  une  foule  de 
morceaux  remarquables.  Dans  le  premier  chapitre,  il 
parle  de  toutes  les  sciences  qui  doivent  être  étudiées, 
de  la  manière  dont  on  doit  le  faire,  du  soin  que  l'on 
doit  porter  à  connaître  le  sens  des  mots;  il  compare 
ceux  qui  en  négligent  Tintelligence  à  des  hommes 
qui  croiraient  connaître  un  livre  en  en  comptant  les 
pages,  les  lignes,  les  mots  et  le  nombre  de  syllabes 
dont  ils  sont  composés.  Il  recommande  pourtant  de 
ne  pas  porter  à  cette  étude  une  attention  minutieuse, 
les  ouvrages  des  grammairiens  étant  autant  au-des- 
sous des  autres  ouvrages  que  la  science  des  mots  est 
au-dessous  de  celle  des  choses  (59). 

Aben-Ezra  possédait  à  fond  la  connaissance  de  la 
langue  hébraïque,  et  de  même  qu'il  s'en  servait  ad- 
mirablement en  prose,  il  s'occupait  aussi  de  poésie. 

Les  pi'oductions  poétiques  d'Aben-Ezra  sont  pleines 
de  verve  ;  elles  consistent  principalement  en  poésies 
sacrées (60). 

Aben-Ezra  a  pourtant  fait  des  vers  sur  divers  autres 
sujets,  et  son  poëme  sur  le  jeu  d'échecs  mérite  d'être 
remarqué  (61). 

Cet  ingénieux  délassement  nous  dit  assez  que  les 


DOUZIÈME  SIÈCLE.  161 

rabbins   ne  manquaient  pas  de   souplesse   d'esprit. 

Tout  en  s'adoiinant  à  la  poésie.  Aben-Ezra  ne  cessait 
pas  de  se  livrer  à  l'étude  des  sciences  les  plus  abstrai- 
tes ;  les  mathématiques,  l'astronomie  occupaient  ses 
loisirs;  il  a  écrit  un  livre  sur  l'arithmétique  et  sur 
l'algèbre.  Aben-Ezra  savait  en  mathématiques  tout 
ce  que  l'on  en  savait  de  son  temps.  Quant  à  l'as- 
tronomie, il  avait  devancé  son  siècle.  Plusieurs  au- 
teurs (62)  reconnaissent  qu'il  a  fait  d'utiles  obser- 
vations, et  l'astronomie  n'a  pas  dédaigné  de  s'aider  de 
ses  découvertes . 

Cependant  l'étude  de  l'astronomie  et  les  goûts  de 
l'époque  conduisirent  Aben-Ezra  dans  une  de  ces  er- 
reurs qu'on  voudrait  pouvoir  séparer  de  son  nom. 

Maïmonide  avait  combattu  l'astrologie  judiciaire; 
Aben-Ezra  ne  sut  pas  s'en  défendre  (63) . 

Le  propre  des  grands  esprits  est  d'avoir  de  grandes 
faiblesses;  Aben-Ezra  vivait  à  une  époque  où  l'on  mar- 
chait encore  à  la  lueur  des  erreurs  et  des  préjugés. 

Dans  le  même  siècle  qu'Aben-Ezra,  vivait  Nachma- 
nide;  de  même  que  lui,  Moïse,  fils  de  Nachman,  était 
à  la  fois  médecin  habile  et  élégant  écrivain. 

Dés  l'âge  de  seize  ans,  Nachmanide  était  connu  par 
des  productions  liltéraires.  A  l'exemple  de  presque 
tous  les  écrivains  juifs,  il  s'était  adonné  de  bonne 
heure  à  l'étude  de  la  loi;  il  avait  fait  de  si  grands 
progrès,  qu'il  fut  surnommé  le  père  de  la  sagesse, 
Ahi  harouchma  (64). 

L'étude  de  la  médecine  fut  aussi  l'une  de  ses  occu- 
pations; mais  celle  à  laquelle  il  s'est  le  plus  dévoué, 

11 


162   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

c'est  l'élude  de  cabale.  De  tous  les  temps  et  chez  toutes 
les  nations,  les  mystères  ont  été  regardés  comme  un 
des  plus  surs  moyens  Je  conduire  le  peuple  ;05).  Ce 
n'était  pas  assez  de  lui  olîrir  des  vérités  utdes,  il  fal- 
lait, pour  les  lui  faire  adopter,  les  envelopper  d'une 
écorce  qui  ne  lui  permît  pas  de  les  rejeter.  Les  Grecs, 
plus  ingénieux,  n'enipruntérent  que  les  couleurs  de 
la  poésie,  et  leurs  brillantes  allégories  devinrent  des 
articles  de  foi  pour  le  païen  crédule. 

Moïse,  parlant  au  nom  de  la  Divinité,  dut  renfermer 
la  loi  qu'il  imposait  à  son  peuple  dans  un  petit  nom- 
bre de  commandements,  dont  le  déveioppeaienl  devait 
(onstituer  la  foi  religieuse. 

Ce  développement  forma  la  loi  orale,  qui  se  con- 
serva chez  un  petit  nombre  d'adeptes  et  qui  se  trans- 
mit de  génération  en  génération. 

Lorsque  le  temple  eut  été  détruit,  lorsque  les  de- 
po^itaires  de  cette  loi  orale  eurent  été  dispersés,  il 
fallut  en  recueillir  les  dispositions  éparses.  C'est  l.i 
ce  qui  donna  naissance  aux  deux  Thalmud;  toutes  les 
allégories  dont  s'étaient  servis  les  rabbins  y  trouvè- 
rent place,  et  on  les  prit  souvent  à  la  lettre,  sans  son- 
ger que  leurs  auteurs  les  avaient  imaginées  pour  re- 
couvrir une  pensée  secrète,  qui  ne  leur  avait  pas  été 
peut-être  permis  de  mettre  au  jour,  ou  qu'ils  avaient 
voulu  laisser  deviner  à  leurs  disciples. 

Une  autre  ressource  apparut  alors  aux  yeux  des  rab- 
bins. La  loi  donnée  par  Moïse  à  son  peuple  était  l'ou- 
vrage de  Dieu.  Celle  loi  devait  être  parfaite;  tout 
devait  y  èlre  renfermé,  et  ce  n'élait  pas  aux  paioles 


DOUZIÈiME   SIÈCLE.  163 

seules  qu'il  fallait  s'en  rapporter;  chaque  mot,  chaque 
lettre,  chaque  point,  devait  avoir  une  signification. 
Chaque  phrase,  outre  le  sens  naturel,  devait  avoir  un 
sens  allégorique.  C'est  là  le  champ  qu'exploitèrent  à 
l'envi  un  grand  nomhre  de  rahbins  désignés  sous  le 
nom  de  cabalistes. 

Il  ne  faudrait  pas  cependant  se  méprendre  sur  la 
portée  de  ce  mot. 

La  cabale  (ainsi  que  l'a  démontré  M.  Franck  dans 
son  savant  ouvrage),  dans  la  véritable  acception  du 
mot,  n'est  pas  autre  chose  que  l'étude  de  la  philo- 
sophie. 

Dans  le  Zohar,  dans  le  Sépher  aietzira,  les  caba- 
listes s'élèvent  aux  plus  hautes  conceptions. 

«  Les  récits  de  la  loi,  y  est-il  dit,  sont  les  vête- 
ments de  la  loi,  malheur  à  celui  qui  prend  ce  vête- 
ment pour  la  loi  elle-même.  Les  simples  ne  prennent 
garde  qu'au  vêtement,  ils  ne  connaissent  pas  autre 
chose,  ils  ne  voient  pas  ce  qui  est  caché  sous  ce  vête- 
ment. Les  hommes  plus  instruits  ne  font  pas  attention 
au  vêtement,  mais  au  corps  qu'il  enveloppe.  Enfin, 
les  sages,  les  serviteurs  du  roi  suprême,  ceux  qui  ha- 
bitent les  hauteurs  du  Sinaï,  ne  sont  occupés  que  de 
l'âme,  qui  est  la  base  de  tout  le  reste,  qui  est  la  loi 
elle-même  (a).  » 

La  liberté  de  penser  n'a  jamais  été  formulée  en 
termes  plus  énergiques.  Les  rabbins  connaissaient 
donc  cet  adage  :  la  lettre  tue  et  l'esprit  vivifie;  et  il 

(a)  Fràn^,  de  la  Cabale,  v.  146. 


164  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

n'est  pas  exact  de  qualifici-  àHnferprélation  judaïque 
celle  qui  s'arrête  au  sens  littéral  des  termes. 

Les  écrits  des  cabalistes  roiiferment  tout  ce  que 
rOrient  possédait  de  connaissances  en  métaphysique, 
en  morale,  en  sciences  naturelles. 

Leurs  idées  en  physiologie  méritent  d'être  citées. 

Après  avoir  distingué  l'âme  et  le  cor^js,  le  Zohar 
admet  un  troisième  principe,  appelé  esprit  vital, 
Rhoiiar  rhaioni ,  qui  préside  à  la  combinaison  et  à 
l'organisation  des  éléments  matériels,  qui  veille  pen- 
dant le  sommeil  (a) . 

N'est-ce  pas  là  le  fondement  du  système  de  méde- 
cine qui  distingue  l'école  de  Montpellier?  La  filiaiion 
de  cette  école  avec  les  philosophes  juifs  ne  résulterait- 
elle  pas  de  ce  rapprochement  qui,  du  reste,  se  justifie 
lorsqu'on  connaît  la  part  que  les  médecins  arabes  et 
juifs  ont  prise  à  sa  fondation  ? 

Les  cabalistes,  parlant  de  la  création,  représen- 
tent la  pensée  divine  comme  substance  universelle 
se  développant  dans  tous  les  êtres  qui  peuplent  le 
monde. 

Ce  n'est  pas  le  panthéisme  tel  qu'on  le  définit  vul- 
gairement, c'est  la  puissance  divine  portée  à  sa  plus 
haute  expression;  c'est  dire  allégoriquement  que  rien 
n'existe  que  par  la  volonté  de  Dieu,  et  que  la  pensée 
divine  se  traduit  instantanément  en  acte,  ce  qui  ré- 
pond à  ces  paroles  sublimes  de  l'Ecriture  :  que  la  lu- 
mière soit  et  la  lumière  est. 

[a]  Frank,  p.  235. 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  165 

Bien  des  systèmes  qui  ont  eu  les  attraits  de  la 
nouveauté  se   trouvent   dans    ces   anciens  écrits, 

«  Nous  ne  craignons  pas  de  dire  (dit  M.  Franck, 
»  p.  61)  que  le  principe  de  la  doctrine  philosophique 
»  qui  régne  aujourd'hui  presque  exclusivement  en 
»  Allemagne,  et  jusqu'à  des  expressions  presque  ex- 
»  clusivement  consacrées  par  l'école  de  Hegel,  se  trou- 
»  vent  parmi  ces  traditions  oubliées  que  nous  essayons 
»  de  rendre  à  la  lumière.  » 

Après  ce  témoignage,  émané  d'un  homme  éminent, 
,     qui  a  fait  une  étude  spéciale  des  écrits  des  cabalistes, 
on   doit  avoir  de  la  cabale  une  tout  autre  idée  que 
celle  qu'on  a  affecté  d'en  donner  jusqu'ici. 

Le  Zohar  traite  toutes  les  questions  que  la  méta- 
physique a  soulevées  sur  la  nature  de  l'àme,  sur  son 
immortalité;  le  système  de  la  transmigration  des 
âmes  y  est  présenté  sous  les  formes  les  plus  ingénieu- 
ses; les  cabalistes  rejettent  la  prédestination,  ils  ad- 
mettent la  liberté  de  l'homme  pour  suivre  la  roule 
du  bien  ou  celle  du  mal.  Leurs  idées  sur  l'enfer  et 
le  paradis  semblent  avoir  inspiré  le  Dante.  L'esprit 
d'observation  se  révèle  chez  eux  sur  toutes  les  bran- 
ches de  connaissances;  ainsi,  parlant  de  la  physiono- 
mie, le  Zohar(a)  s'exprime  ainsi  : 

«  La  physionomie,  si  nous  en  croyons  les  maîtres 
»  de  la  science  intérienre,  ne  consiste  pas  dans  les 
»  traits  qui  se  manifestent  au  dehors,  mais  dans  ceux 
»  qui  se  dessinent  mystérieusement  au  fond  de  nouS' 

(a)  Deuxième  partie,  f.  73,  v. 


166  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  mêmes.  Les  traits  du  visage  varient  suivant  la 
p  forme  imprimée  au  visage  intérieur.  » 

N'est-ce  pas  là  la  base  du  système  de  Lavater? 

Sur  la  cosmographie,  les  connaissances  des  caba- 
lisles  semblent  avoir  devancé  les  siècles. 

«  Dans  le  livre  de  Ghamouna  le  Vieux(est-il  dit  dans 
le  Zohar)  (a),  on  apprend,  par  des  explications  éten- 
dues, que  la  terre  tourne  sur  elle-même  en  forme  de 
cercle,  que  les  uns  sont  en  haut,  les  autres  en  bas  ; 
que  toutes  les  créatures  changent  d'aspect  suivant 
l'air  de  chaque  lieu,  en  gardant  pourtant  la  même 
position;  qu'il  y  a  telle  contrée  de  la  terre  qui  est 
éclairée,  tandis  que  les  autres  sont  dans  les  ténèbres; 
ceux-ci  ont  le  jour  quand  pour  ceux  là  il  fait  nuit,  et 
il  y  a  des  pays  où  il  fait  constamment  jour,  ou  du 
moins  la  nuit  ne  dure  que  quelques  instans.  » 

N'y  a-t-il  pas  là,  en  germe  tout  au  moins,  les  dé- 
couvertes mises  au  jour  par  Galilée? 

G'en  est  assez  pour  faire  comprendre  combien  il 
faut  être  réservé  lorsqu'il  s'agit  d'apprécier  les  mo- 
numents du  moyen  âge,  et  combien  il  y  aurait  à 
gagnera  les  interroger  sans  prévention. 

Maintenant,  il  faut  reconnaître  qu'à  côté  des  caba- 
listes  pro|)remcnt  dits,  qui  ne  sont  autre  chose  que 
des  métaphysiciens  dissertant  sur  les  mystères  de  la 
religion,  sur  l'essence  de  la  divinité,  sur  ses  attri- 
buts, viennent  se  placer  ceux  qu'on  a  désignés  sous  le 
nom  de  cabalistes  (0())  massorétiques;  ceux-là,  pour 

[a)  Frank,  p.  102. 


DOUZIÈME   FTÉCLE.  167 

arriver  au  inême  but,  so  sont  évertués  à  tourner  dans 
tous  les  sens  les  phrases  de  l'EiTilure.  à  calculer  le 
nombre  de  lettres  que  tel  uiot  renfermait,  le  nombre 
de  fois  que  ce  mot  était  répété  dans  telle  ou  telle 
phrase.  Au  moyen  d*^  ces  pratiques,  ils  faisaient 
dire  à  TE^Titure  tout  ce  qu'ils  voulaient  y  cher- 
cher. C'est  Icà  plutôt  un  jeu  d'esprit  qu'un  travail 
sérieux.  Cette  science,  qui  était  d'abord  spéculative, 
devint  une  science  pratique,  et  s'agrandit  de  toutes 
\e'^  rêveries  de  la  magie  et  de  l'astrologie  judiciaire. 
Au  xii*  siècle,  elle  avait  de  nombreux  adeptes.  Nach- 
manide  possédait  à  fond  la  scieuf^e  cabnlistiq"e,  et  tel 
était  le  degré  auquel  il  y  était  versé,  qu'il  disait  haute- 
ment qu'il  n'était  rien  qu'il  ne  fût  susceptible  de  trou- 
ver dans  le  chapitre  delaGenèse,  intituléi4acmoî«(67). 

C'était  dire  que,  au  moyen  de  ce  genre  d'evercice, 
on  pouvait  trouver  dans  l'Ecriture  tout  ce  qu'on  vou- 
lait, c'était  dire  qu'on  pouvait  y  trouver  <à  la  fois  et  le 
mal  et  le  bien;  c'était  prouver  la  futilité  de  ce  genre  de 
cabale,  qui  a  été  réprouvé  par  les  bons  esprits  du  ju- 
daïsme (88).  Quant  à  la  cabale  proprement  dite,  il 
faut  reconnaître  que  parmi  le^  rabalistes  il  v  a  eu  des 
hommes  supérieurs,  des  penseurs  profonds  qui  ont 
agrandi  le  domaine  de  la  métaphysique.  A  cet  égard, 
Nachmanide  doit  sortir  de  la  foule,  et  l'on  ne  saurait 
contester  à  plu- leurs  de  ses  écrits  une  haute  portée 
philorophique  ((59). 

Ses  commentaires  sur  la  loi  se  recommandent  par 
une  profonde  connaissance  des  matières  religieuses. 
Nachmanidey  montre  souvent  un  esprit  indépendant, 


168   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

et  Ton  ne  doit  pas  oublier  qu'il  fut  un  de  ceux  qui  dé- 
fendirent avec  le  plus  d'ardeur  \e  More-Hanebouchim. 

Naclimanide  a  fait  de  plus  des  remarques  sur  le 
Haïad,  et  il  a  ainsi  associé  son  nom  à  celui  de  Maï- 
monide  (70). 

Dans  un  écrit  intitulé  Sepher  aghehida,  livre  de 
la  rédemption,  Nachmanide  se  fait  remarquer  par  la 
hardiesse  de  ses  idées  :  «  Ne  croyons  pas,  dit-il  (71), 
»  que  ce  que  Dieu  attend  de  nous,  consiste  essentielle- 
»  ment  dans  les  sacrifices  ou  dans  le  culte  à  lui  prè- 
B  ter  dans  le  sanctuaire.  » 

Ce  sont  les  bonnes  œuvres  qu'il  faut  considérer 
avant  tout. 

La  venue  du  Messie  n'est  pas,  selon  lui,  un  des 
points  fondamentaux  de  la  religion.  C'est  une  espé- 
rance que  Dieu  est  le  maître  d'accomplir,  Nachma- 
nide ne  voit  dans  la  venue  du  Messie  qu'un  événe- 
ment destiné  à  faire  cesser  l'état  de  dispersion.  Cette 
espérance  traditionnelle,  ne  peut  pas,  selon  lui,  être 
élevée  à  la  hauteur  d'un  article  de  foi.  En  cela  Nach- 
manide avait  fait  un  pas  de  plus  que  le  savant  auteur 
du  More-Hanebouchim. 

Sa  lettre  inlilulée  Igliereth  amiiphar  est  remarqua- 
ble par  les  préceptes  de  morale  qu'elle  contient  (72). 
Le  Sepher  amilchamoth,  le  Avoda  levi,  ses  commen- 
taires surMaïmonide,  sont  remplis  d  érudition.  Nach- 
manide s'était  fait  remar(|uer  par  l  éloquence  avec 
laquelle  il  s'exprimait.  On  cite  le  discours  qu'il  impro- 
visa, en  présence  du  roi  de  Gaslille,  sur  l'excellence 
de  la  loi  de  Moïse  (75).  Ce  discours  fut  prononcé  à  Toc- 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  169 

casion  d'une  conférence  tenue  avec  un  juif  qui,  après 
s'être  fait  moine,  se  flattait  de  convertir  ses  anciens 
coreligionnaires.  Les  souverains  de  cette  époque  en- 
courageaient ces  sortes  de  conférences  que  l'on  vit  se 
renouveler  souvent  en  Espagne,  et  dont  nous  trou- 
vons plus  tard  des  exemples  dans  les  autres  Etats. 
C'étaient  presque  toujours  des  Juifs  convertis  qui  les 
provoquaient;  et  comme  ces  discussions  théologiques 
n'amenaient  aucune  conversion,  il  en  résultait  tou- 
jours quelque  calamité  pour  les  Juifs 

Telsélaienten  Espagne,  au  xii' siècle,  les  principaux 
écrivains  juifs.  A  leur  côté,  quoique  dans  un  rang 
bien  inférieur,  vivaient  une  foule  d'aulres  savants, 
soit  dans  la  médecine,  soit  dans  l'astronomie;  le  plus 
célèbre  parmi  ces  derniers  est  Abraam  Ghia,  disciple 
de  R.  Moïse  Hadarscian.  Ses  observations  astronomi- 
ques l'ont  placé  bien  au-dessus  d'Aben-Ezra.  Il  vivait 
à  peu  près  à  la  même  époque,  et  comme  ils  portaient 
tous  les  deux  le  même  prénom,  les  auteurs  qui  les 
ont  cités  les  ont  souvent  confondus. 

Ghia  a  laissé  cependant  sur  cette  partie  beaucoup 
plus  d'écrits  qu'Aben-Ezra.  Mais  l'astronomie  a  été  la 
seule  science  à  laquelle  il  s'est  adonné.  Ses  ouvrages 
ont  été  traduits  en  latin  (74). 

Les  Abben-Tybbon,  qui  florissaient  à  Grenade  à  la 
même  époque  que  Cliia,  ne  rendaient  pas  moins  de 
services  à  la  littérature  hébraïque  par  leurs  traduc- 
tions. Un  grand  nombre  de  livres  arabes  ont  été  trans- 
portés par  eux  en  langue  sacrée.  Judas-ben-Saiil- 
Aben-Tybbon,  outre  ses  traductions,  est  auteur  d'un 


170  LES  JUIFS  EN  FRA.NCE,  EN  ITAUE  ET  EN  ESPAGNE. 

ouATage  important  intitulé  Serascim{lD).  Samuel,  son 
fils,  a  traduit  en  hébreu  une  grande  partie  des  œuvres 
de  Maïmonide  et  notamment  le  More-Hannhoiichim, 
où  il  a  su  conserver  toute  l'énergie  et  la  pureté  de 
l'orisinal.  Maïmonide  en  fnisait  trés-srand  cas.  Sa- 
muël-Aben-Tybbon,  de  son  côté,  ne  mettait  pas  de 
bornes  à  son  admiration  pour  celui  qu'il  appelait  son 
maître  et  à  qui  il  n'écrivait  jamais  sans  faire  pré- 
céder son  nom  d'une  foule  d'épithctes  dont  la  moins 
pomreuse  était  celle  de  philosophe  divin  (7G) 

Samuel  a  traduit  aussi  de  Tarabe  plusieurs  livres 
d'astronomie  de  divers  auteurs. 

Cette  famille  d'Aben-Tybhon  mérite  d'occu:>er  une 
grande  place  dans  les  fastes  littéraires  du  moyen  âge. 

Les  œuvres  d'Averroës.d'Avicennes,ontété  traduites 
de  Tarabe  en  hébreu  par  les  divers  membres  de  cette 
famille,  qui  se  sont  succédé.  C'est  sur  ces  traductions 
qu'ont  été  faites  les  traductions  latines  qui  ont  ré- 
pandu en  Occident  la  connaissance  des  écrits  d'Aver- 
roës,  et  avec  eux  celle  des  écrits  d'Aristote. 

C'est  là  un  des  services  incontestables  que  les  écri- 
vains juifs  ont  rendus  à  la  littérature  (a). 

Parmi  les  contemporains  d'Aben-Tybbon,  on  dis- 
tinguait Joseph  Hadaian  (77),  rabbin  de  Cordoue, 
connu  par  ses  poésies  hébraïques  et  Chain  Cohen, 
qui  a  écrit  sur  le  Thnimud  (78  . 

A  côté  de  Cf's  écrivains,  on  peut  citer  encore  le  cé- 


{a)  Voir  le    remarquable  ouvrage  de  M.   Renan  :    Àverroës  ou 
VAverroïsme. 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  171 

lèbre  voyageur  Benjamin  deTiidèle,  dont  Vltinéraire 
(le  premier  ouvrage  de  co  genre  (79)  depuis  Vltinéraire 
d'Anlonin)  ne  laisse  pas  rpie  de  contenir  d'utiles  ob- 
servations, malgré  les  erreurs  qu'on  y  remarque  (80). 
Plusieurs  rabbins  ont  fïut  à  diverses  époques  la  rela- 
tion de  leurs  voyages. 

On  peut  citer  le  rabbin  Petbachin,  qui  a  visité  pres- 
que toutes  les  synagogues  de  sa  nation. 

Un  autre  voyageur  nommé  Kldad  ou  Danita,  qui  le 
premier  pénétra  jusque  dans  l'Ethiopie  (8i). 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  nous  trouvons  en 
Espagne  Thislorien  Josepb  ben  Ghorion,  qu'il  ne  faut 
pas  confondre  avec  l'historien  Josèphe,  mais  qui  a  ce- 
pendant le  mérite  d'avoir  transmis  beaucoup  de  faits 
curieux  (S'i). 

Enfin  le  poët^  Gabirol,  auteur  du  poëme  intitulé 
Kheler-Malchout  '83),  où  il  expose  le  système  astro- 
nomique de  son  temps.  Il  a  composé  également  plu- 
sieurs autres  ouvrages  philosophiques  en  vers  ou  en 
prose,  qui  lui  ont  mérité  d'être  placé  parmi  les  meil- 
leurs écrivains  hébreux,  et  qui  ont  été  traduits  en 
plusieurs  langues.  Gabirol  passe  pour  le  premier  des 
poêles  hébreux  qui  ait  introduit  la  rime  dans  la  poésie 
hébraïque.  Nous  avons  vu  cependant  qu'Aben-Ezra, 
qui  vivait  avant  lui,  a  laissé  des  poésies  rimées  84). 
Cette  innovation,  empruntée  à  la  poésie  arabe,  prouve 
que  les  rabbins  ne  restaient  pas  stationnaires. 

Ce  n'est  pas  seulement  par  ses  poésies  que  Gabirol 
mérite  d'être  cité. 

Un  des  ouvrages  philosophiques  les  plus  répandus 


172   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

dans  le  moyen  âge,  le  livre  iulilulé  Source  de  vie,  Fons 
vilœ,  est  l'œuvre  de  Gahirol,  désigné  par  les  écri- 
vains arabes  et  chrétiens  sous  le  nom  à^Avicehron. 

Gabirol  a  le  mérite  d'avoir  un  des  premiers  initié 
les  Chrétiens  aux  connaissances  philosophiques  ré- 
pandues chez  les  Arabes  elles  Juifs  d'Espagne. 

A  l'époque  où  écrivait  Gabirol  les  idées  philosophi- 
ques avaient  fait  d'immenses  progrès  parmi  les  Juifs. 

Nous  en  avons  une  preuve  dans  la  discussion  qui 
•s'engagea  entre   Gabirol  et  le  R.  Salomon-ben-Ad- 
dereth,   au    sujet   des  études   que   l'on   devait  per- 
mettre  aux  jeunes  gens.    Salomon-ben-Addereth, 
avec  les  zélés  traditionnaires,  était  alarmé  de  l'ar- 
deur avec  laquelle  la  jeunesse  israélite  cherchait  à 
s'initier  à   toutes  les   connaissances  dont  TEspagne 
était  le  foyer.  Il  craignait  que  le  progrès  des  lumières 
ne  portât  atteinte  à  l'autorité  du  Thalmud.  Il  crut  pré- 
venir ce  danger  en  faisant  rendre,  p-ir  la  synagogue  de 
Barcelone,   une  décision  qui   ordonnait  aux  jeunes 
gens  d'étudier  la  loi  jusqu'à  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  et 
qui  leur  défendait  de  se  livrer  avant  cet  âge  à  l'étude 
des  sciences,  la  médecine  exceptée.  Ce  décret,  fruit 
de  l'obscurantisme  rabbinîque,  fut  improuvé  par  tout 
ce  que  la  nation  juive  avait  de  bons  esprits.  Gabirol 
surtout  fit  paraître  un  écrit  virulent  contre  Salomon- 
ben-Addereth,  et  soutint  que  toutes  les  carrières  3e- 
vaienl  êlre  ouvertes  aux  jeunes  gens,  à  quelque  âge 
que  ce  fût.  Ce  parti  fut  vivement  soutenu  par  les  rab- 
bins du  midi   de  la   France  et  surtout  par  ceux  de 
Béziers  et  de  Narbonne,  qui  s'étaient  toujours  mon- 


DOUZIÈME  SIÈCLE.  173 

très  favorables  nu  progrés;  leur  opinion  finit  par  pré- 
valoir: aussi  voyons-nous,  à  cette  époque,  les  sciences 
se  répandre  parmi  les  Israélites. 

Cependant  une  réforme  s'opérait  dans  les  idées 
relisrieuses.  L'autorité  du  Thalmud  étùt  sérieusement 
mise  en  question. 

Un  homme  qui  exerça  à  cet  égard  une  grande 
influence  sur  les  destinées  de  ses  coreligionnaires, 
ce  fut  le  rabbin  Abraham -ben-David-Halevi.  Les 
Arabes  d'Espagne  avaient  fait,  au  xn'  siècle,  des 
progrès  immenses  dans  les  sciences,  dans  la  littéra- 
ture, dans  la  philosophie.  Les  Juifs,  devenus  leurs 
rivaux,  avaient  participé  à  ces  progrès.  Les  savants 
qui  illustraient  cette  époque  avaient  semé  dans  leurs 
écrits  des  germes  d'une  réforme  salutaire;  mais,  ani- 
més de  l'amour  du  bien,  ils  avaient  voulu  édifier 
avant  de  détruire.  Les  Maimonide  et  les  Aben-Ezra 
n'étaient  pas  des  novateurs  qui  voulussent  saper 
toutes  les  institutions  anciennes.  Mais  pleins  de 
respect  pour  la  croyance  de  leurs  pères,  ils  pensaient 
que  le  plus  grand  service  qu'il  fût  possible  de  lui 
rendre,  c'était  de  la  dégager  des  erreurs  et  des 
préjugés  qui  s'y  attachaient.  Leurs  vues  étaient  éle- 
vées, le  plus  sûr  moyen  de  les  réaliser  c'était  de  ré- 
pandre la  lumière  auiour  d'eux.  Leurs  écrits  auraient 
atteint  ce  but,  si  les  semences  qu'ils  avaient  jetées 
avaient  eu  le  temps  de  mûrir.  Toutefois,  leurs  idées 
furent  saisies  par  des  hommes  qui  partageaient  leurs 
sentiments,  mais  qui  n'étaient  pas  doués  de  la  même 
prudence.  Maimonide  avait  voulu  faire  du  Thalmud 


174   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

un  monument  de  raison  et  de  sagesse,  en  élaguant 
les  erreurs  et  les  fables  qui  s'y  trouvaient.  D'autres, 
méconnaissant  sa  pensée,  n'admirent  aucune  tran- 
saction :  ce  que  MaïmoniJe  avait  adopté  avec  un 
sage  discernement,  ils  le  rejetèrent  en  entier.  Ainsi 
se  renouvela  cette  secte,  connue  sous  le  nom  de 
Caraïtes,  qui  rejetait  entièrement  la  loi  orale  pour 
s'en  tenir  strictement  au  texte  de  TEcriture.  Les 
partisans  de  cette  doctrine  étaient  nombreux  en  Es- 
pagne, sous  le  règne  d'Alphonse  Vil.  Ils  avaient  à  leur 
tète  des.  hommes  d'un  grand  talent,  mais  beaucoup 
trop  exclusils  dans  leurs  idées.  Aben-Alphrag  fut  un 
de  ceux  qui  se  montrèrent  les  [)lus  acharnés  contre 
les  traditions.  11  prêclia  publiquement  sa  doctrine 
dans  le  royaume  de  Castille  et  de  Léon;  il  la  sou- 
tint par  des  écrits,  et  il  trouva  une  foule  d'adhé- 
rents. Cependant  les  Iraditionnaires  étaient  nom- 
breux, et  ce  qui  les  rendait  plus  redoutables,  c'est 
que  plusieurs  d  entre  eux  jouissaient  d'une  grande 
laveur.  De  ce  nombre  était  Abiaham-ben-David- 
Halevi.  Frappé  de  raccroissement  du  parti  d'Aben- 
Alphrag,  Abraham -ben-David  écrivit  son  Seplier 
hakabala,  où  il  développe  la  chaîne  de  tradition  au 
moyen  de  laquelle  la  loi  a  été  transmise.  Ce  livre 
passe  pour  un  des  meilleurs  ouvrages  de  chronologie 
qui  ait  été  écrit  en  langue  hébraïque.  Abraham-ben- 
David  ne  s'en  tint  pas  là  ;  pour  achever  de  -réfuter  les 
anti-traditionnaires,  il  publia  un  livre  intitulé  Thé- 
civoth,  qui  était  une  réponse  à  celui  d 'Aben-Alphrag, 
il  faut  croire  que  les  écrits  d'Abrahum-ben-David 


DOUZIÈME   SIÈCLE.  175 

ne  produisirent  pas  tout  l'effet  (|ii'il  en  attendait, 
puisque  nous  voyons  Alphonse  VU  obligé  d'inter- 
venir et  de  rendre  un  déeret  qui  proscrivait  Aben- 
Alphrag  et  ses  disciples.  Ce  décret  lut  rendu  à  la  sol- 
licitation d'Abraham-ben-David,  qui  était  en  grand 
crédit  auprès  d'Alphonse;  et  les  mesures  rigou- 
reuses qui  furent  prises  étouffèrent  les  progrès  que 
la  secte  des  anti-traditionnaires  avait  déjà  faits  (85). 
Les  rabbinistes  obtinrent  donc  une  victoire  complète, 
et,  comme  il  arrive  toujours,  le  parti  vainqueur, 
abusant  du  succès,  exagéra  l'autorité  du  Thalmud 
qui  avait  été  trop  exclusivement  mise  en  question.  Il 
n'y  avait  cependant  pas,  pour  une  réforme,  d'éjioque 
plus  favorable,  que  le  xii''  siècle.  Jamais  la  nation 
juive  n'a  possédé  autant  de  savants  qu'elle  en  avait 
alors  en  Espagne.  Cet  état  prospère  ne  devait  pour- 
tant pas  durer. 

Les  Sarrasins  n'avaient  pu  résister  aux  efforts  de 
1  Occident  ligue  contre  eux,  et  leur  règne  en  Espa- 
gne était  près  d'expirer.  Leur  domination  se  trou- 
vait alors  resserrée  dans  les  royaumes  de  Grenade 
et  de  Cordoue,  et,  comme  s'ils  eussent  voulu  se  ven- 
ger sur  les  Juifs  de  leur  mauvaise  fortune,  les  kalifes 
ne  se  piquaient  plus  de  se  montrer  aussi  tolérants 
envers  eux. 

Heureusement  pour  les  Juifs,  les  rois  de  Castdle 
et  Léon,  ainsi  que  ceux  d'Aragun  (qui  étaient  alors 
les  deux  Etats  chrétiens  qui  se  partageaient  l'Espagne) 
ne  les  persécutaient  pus.  Alphonse  Vlll,  roi  de  Castille 
et  Léon,  avait  un  Juif  pour  principal  ministre,  et  là 


')76  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

nous  les  voyons  briller  dans  les  sciences,  se  livrer  à 
l'agricullure  el  faire  le  commerce  avec  honneur  (86). 
A. cette  époque,  les  Etats  de  Léon  ayant  voulu  détour- 
ner le  roi  de  faire  la  guerre  au  royaume  d'Aragon, 
et' n'osant  pas  lui  adresser  directement  leur  sup- 
plique, ne  trouvaient  pas  de  meilleure  voie  que  de 
la  faire  [tasser  par  la  bouche  du  médecin  juif  qui 
possédait  toute  la  confiance  du  prince  et  pouvait  lui 
parler  en  toute  liberté  (a).  Cependant,  à  mesure  que 
les  Chrétiens  parvenaient  à  se  défaire  des  Maures, 
l'Espagne  se  fanatisait,  les  prêtres  reprenaient  leur 
influence,  et  la  répulsion  contrôles  Juifs  commençait 
à  se  manifester  de  nouveau.  D'un  autre  côté,  les  Chré- 
tiens ne  pouvaient  pas  voir  sans  jalousie  les  Juifs, 
exploitant  presque  à  eux  seuls  les  arts  et  le  com- 
merce, amasser  de  grandes  richesses  et  posséder  la 
majeure  partie  des  propriétés. 

Aussi  voyons-nous  se  renouveler  en  Espagne  les 
accusations  que  nous  avons  déjà  signalées  en  France. 

Dans  le  royaume  de  Castille,  les  Juifs  sont  acf'uséci 
d'enlever  un  enfant  chrétien  et  de  l'égorger  pour 
célébrer  les  fêtes  de  Pâques;  pour  rendre  ces  accusa- 
tions vraisemblables,  on  allait  jusqu'à  porter  secrète- 
ment dans  leurs  maisons  le  cadavre  d'un  enfant. 

Cette  calomnie,  renouvelée  sans  cesse,  accréditée 
par  la  malveillance  (87),  suscitait  contre  eux  des 
émeutes  et  les  tenait  dans  un  état  continuel  d'agitation. 

Dans  le  royaume  d'Aragon  on  voyait  également  se 

'{a)  Zurita,  Histoire  d'Aragon. 


D0L'ZIÈ3IE   SIÈCLE.  I"/? 

reproduire  des  accusations  du  même  genre,  et  soit 
que  les  esprits  y  fussent  plus  mal  disposés,  ou  que  les 
rois  d'Aragon  fussent  moins  amis  de  la  justice  que 
ceux  de  Castille,  les  cruautés  qui  se  manifestèrent 
en  France  sous  Philippe-Auguste  trouvèrent  des  imi- 
tateurs dans  le  royaume  d'Aragon,  et  les  Juifs  y  fu- 
rent également  frappés  par  l'exil. 

Il  est  probable  cependant  que  cet  exil  ne  fut  pas 
rigoureusement  exécuté,  car  nous  voyons  les  Juifs 
conserver  leur  position  et  s'élever  même  aux  premières 
dignités,  sous  les  rois  d'Aragon  comme  sous  ceux  de 
Castille. 

En  Italie,  rien  n'était  changé  dans  leur  état  poli- 
tique ,  mais  leur  nombre  s'était  considérablement 
accru.  Chassés  de  France  par  Philippe-Auguste,  la 
plupart  s'étaient  réfugiés  en  Lombardie.  C'est  à  cette 
fuite  que  se  rattache  une  des  époques  les  plus  inté- 
ressantes pour  le  commerce. 

Obligés  de  quitter  précipitamment  le  territoire  fran- 
çais, ils  avaient  été  forcés  de  déposer  entre  les  mains 
de  leurs  amis  la  majeure  partie  de  leurs  effets.  Ar- 
rivés en  Lombardie,  ils  cherchèrent  le  moyen  de  les 
recouvrer,  et  comme  ils  ne  pouvaient  reparaître  en 
France,  ils  chargèrent  des  voyageurs  du  soin  de  les 
réclamer,  en  leur  remettant  des  billets  par  lesquels 
les  dépositaires  étaient  priés  de  remettre  les  effets 
qu'ils  gardaient  ou  le  prix  qu'ils  en  avaient  retiré.  La 
multitude  de  ces  billets,  leur  uniformité,  les  termes 
laconiques  dans  lesquels  ils  étaient  conçus,  révélèrent 
au  commerce  une  ressource  dont  on  ne  s'était  point 


178  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

douté  jusqu'alors.  Ce  que  les  Juifs  avaient  fait  pour 
leurs  effets  mobiliers,  on  le  fit  pour  le  numéraire  :  les 
lettres  de  change  furent  inventées  (88);  et  par  là  s'éta- 
blit un  genre  nouveau  de  communication  qui  devait 
unir  les  négociants  de  tous  les  pays,  et  leur  faire 
trouver  aux  .distances  les  plus  éloignées,  l'argent 
qu'ils  déposaient  dans  les  mains  d'un  banquier. 

Ainsi,  par  une  étrange  fatalité,  c'est  au  moment 
même  où  ils  éprouvaient  la  plus  violente  persécution 
que  les  Juifs  attachaient  leur  nom  à  une  découverte 
qui  devait  créer  une  ère  nouvelle  pour  le  commerce. 

Les  nations,  cependant,  ne  devaient  pas  se  montrer 
plus  reconnaissantes  envers  eux. 

A  Naples,  où  leur  nombre  était  considérable  (89), 
il  n'était  pas  de  crime  dont  on  ne  les  accusât,  et  à 
l'époque  de  l'exil  de  France,  ils  furent  victimes  d'une 
émeule ,  sous  le  prétexte  qu'ils  avaient  volé  une 
croix  (90).  A  Chiesi,  ils  furent  impitoyablement  mas- 
sacr'^,  parce  qu'on  les  accusait  d'avoir  fait  une  image 
en  cire  représentant  Jésus  Christ  et  de  l'avoir  percée 
de  coups. 

Dans  celte  ville,  le  comte  leur  rendait  la  justice 
une  fois  tous  les  ans,  à  la  Pâque,  en  ayant  le  soin  de 
leur  en  faire  payer  les  frais,  ce  qui  était  une  partie 
notable  de  ses  revenus. 

A  Bologne,  on  prit  prétexte  de  leurs  usures  pour  les 
expulser  Cependant,  dans  cette  contrée,  ils  étaient 
loin  d'égaler  les  exactions  des  usuriers  chrétiens. 

Un  concile  tenu  en  1 1 79  avait  eu  beau  excommu- 
nier les  usuriers  chrétiens,  ils  n'en  continuaient  pas 


DOUZIÈME    SIÈCLE.  179 

moins  à  pressurer  le  peuple,  et  le  plus  souvent 
c'étaient  les  Juifs  qui  portaient  la  peine  des  méfaits 
d'autrui. 

A  Trani,  dans  la  Fouille,  une  de  ces  accusations 
banales  que  nous  avons  signalées,  en  fit  périr  un  grand 
nombre  (01). 

Cela  ne  les  empêchait  pas  de  se  répandre  dans  les 
diverses  villes  d'Italie.  Outre  le  commerce  de  la  soie, 
des  épiceries  et  de  toutes  les  productions  de  l'Orient 
qu'ils  exploitaient  encore  presque  sans  concurrents, 
ils  exerçaient  aussi  en  Italie  des  professions  indus- 
trielles (92),  ils  étaient  fabricants,  teinturiers  (a), 
changeurs,  et  surtout  banquiers.  A  ce  titre,  ils  étaient 
souvent  chargés  de  percevoir  les  revenus  de  la  Cham- 
bre apostolique. 

Le  même  zèle  pour  l'étude  des  sciences  que  nous 
avons  signalé  en  Espagne  et  en  France,  se  faisait 
aussi  remarquer  parmi  eux  en  Italie.  Benjamin  de 
Tudèle  (93)  parle  des  académies  juives  qu'il  trouva  à 
Padoue,  à  Gènes,  à  INaples,  à  Amalfi,  à  Bénévent,  à 
Ascoli  et  dans  diverses  autres  parties  de  cette  con- 
trée; à  Corzi,  à  Mouza,  à  Beginanova,  on  citait  de 
savants  rabbins;  à  Bome  surtout,  ils  étaient  en  assez 
grand  nombre  ;  quelques-uns  y  occupaient  même  des 
postes  éminents,  et  B.  Jéliiel  était  surintendant  des 
finances  du  pape  Alexandre  III  (94).  Ce  pape  avait 
accordé  sa  protection  aux  Juifs,  et  elle  leur  avait  été 


(a)  On  citait  à  Barnedi  une  teinturerie  en  pourpre  qui  jouissait 
(l'un  grand  renom. 


■180  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

bien  nécessaire.  On  voyait  fréquemment  les  Chrétiens 
les  mallrailer,  les  empêcher,  à  coups  de  pierres,  de 
célébrer  leurs  fêles.  Alexandre  III  réprima  ces  vexa- 
lions,  et,  grâce  à  ses  efforts,  les  Juifs  furent  traités 
avec  plus  de  douceur.  Une  bulle  de  ce  pape  nous  fait 
connaître  l'influence  que  les  Juifs  avaient  acquise  par 
leurs  richesses.  Alexandre  III  leur  défend  de  prendre 
en  gage  ou  d'acheter  des  églises  et  de  traduire  les  ec- 
clésiastiques devant  les  tribunaux.  Quelles  que  fus- 
sent les  bonnes  dispositions  du  pape  Alexandre  III,  il 
n'était  pas  en  son  pouvoir  de  les  soustraire  aux  mal- 
heurs qui  les  attendaient.  Le  xiii*  siècle,  en  enfantant 
l'inquisition,  leur  apportait  une  source  abondante  de 
calamités. 


CHAPITRE    X 

XIIl-"»    SIÈCLE 

L'histoire  de  l'inquisition  se  lie  en  traits  de  sang 
avec  celle  des  Juifs.  Ce  fut  au  xiii*  siècle  qu'elle  prit 
naissance.  Les  papes  Alexandre  III  et  Innocent  III 
l'avaient  instituée  pour  éteindre  l'hérésie  des  Albi- 
geois. 

Lc^  croisades  avaient  montré  jusqu'où  pouvait  aller 
le  l'iiiiatisme  du  moyen  âge,  elles  avaient  merveilleu- 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  181 

sèment  servi  la  politique  des  papes  qui,  chefs  d'une 
guerre  entreprise  dans  l'intérêt  de  la  religion,  s'étaient 
ainsi  trouvés  les  arbitres  des  princes  qui  leur  avaient 
fourni  leurs  armes  et  leurs  soldats.  Le  pape  Hilde- 
brand  poussa  au  plus  haut  degré  cette  omnipotence. 
On  vit,  sous  son  pontificat,  un  empereur  puissant, 
pour  se  faire  relever  de  l'excommunication  qu'il  avait 
encourue,  réduit  à  faire  pénitence,  jeûnant  au  pain  et 
à  l'eau,  se  tenir  nu-pieds  pendant  trois  jours  et  trois 
nuits  sous  les  fenêtres  de  l'orgueilleux  successeur  de 
saint  Pierre.  Parvenus  ainsi  à  un  pouvoir  sans  limi- 
tes, les  papes  en  usèrent  sans  aucun  ménagement,  et 
la  cour  de  Rome  devi'nt  bientôt  la  cour  la  plus  dis- 
solue (1).  Les  excès  que  le  clergé  se  faisait  reprocher 
étaient  de  nature  à  soulever  les  esprits;  mais  les  peu- 
ples n'étaient  pas  assez  éclairés  pour  résister.  Il  n'en 
fut  pas  de  même  dans  le  midi  de  la  France.  Là,  la 
civilisation  faisait  chaque  jour  des  progrès,  grâce  aux 
lumières  qu'avaient  apportées  dans  cette  contrée  les 
Arabes  et  les  Juifs,  Quelque  étrangers  que  fussent  les 
Chrétiens  aux  langues  orientales,  quelque  réservés 
qu'ils  fussent  dans  leurs  communications  avec  les  in- 
fidèles, cependant  quelques  étincelles  du  savoir  qui 
éclairait  ces  derniers  devaient  parvenir  jusqu'à  eux. 
Ce  qui  nous  démontre  que,  peut-être  malgré  eux,  les 
Chrétiens  ressentaient  les  effets  de  leur  proximité  avec 
les  savants  arabes  et  juifs,  c'est  que  le  midi  de  la 
France  fut  témoin  de  leurs  premiers  pas  dans  la  cul- 
ture des  lettres.  C'est  là  que  se  forme  la  langue  ro- 
mane, mélangée  de  mots  d'origine  hébraïque;  c'esî  là 


\S'2   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

que  se  produisent  les  chants  des  troubadours,  em- 
preints de  cet  esprit  de  satire  et  d'opposition  qui  pré- 
sageait une  révolution  dans  les  idées;  c'est  là  que  la 
pensée  commença  à  sortir  du  long  sommeil  dans 
lequel  elle  était  restée  ensevelie  ;  c'est  là  que  se  mani- 
festa le  schisme  des  Albigeois.  L'hérésie  des  Albigeois 
fut  le  premier  élan  des  Chrétiens  ^ers  la  réforme.  Les 
papes  en  sentirent  tout  le  danger;  aussi  mirent-ils 
une  ardeur  incroyable  à  détruire  ces  novateurs  dont 
les  principes,  ressuscites  par  Luther,  devaient  plus 
tard  être  si  funestes  au  saint-siége.  Cet  événement 
laissa  quelque  repos  aux  Juifs,  qi'on  oubliait  toutes 
les  fois  qu'il  naissait  quelque  grave  préoccupation. 

Alexandre  III  les  avait  protégés  vers  la  fin  du 
XII' siècle,  Innocent  lll  ne  changea  rien  à  leur  état  au 
commencement  du  xiii'"  {"2). 

Honorius  III  et  Grégoire  IX  leur  furent  également 
favorables.  Ce  dernier  surtout  les  protégea  auprès  des 
princes  chrétiens  contre  ces  accusations  réitérées 
d'égorger  un  enfant  chrétien.  Le  chef  de  l'Eglise 
n'admettait  pas  que  la  loi  de  Moïse  pût  autoriser  de 
pareils  crimes,  et  que  les  sectateurs  de  cette  loi  pus- 
sent à  ce  point  méconnaître  son  esprii.  Il  flétrissait 
énergiqucment  la  malveillance  qui  inventait  de  pa- 
reilles calomnies  (3). 

Innocent  IV  ne  répudia  pas  les  principes  de  son 
prédécesseur  :  il  écrivit  cependant  au  roi  de  France 
une  lettre  dans  laquelle  il  l'engageait  à  faire  brûler  le 
Tlialmud.  Alexandre  IV  fit  profession  envers  eux  de 
beaucoup  de  douceur,  quoiqu'il  ne  fût  pas  en  son  pou- 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  183 

voir  d'arrêter  diverses  émeutes  dont  ils  furent  victimes 
sous  son  ponlificat  (4). 

Celle  bienveillance  des  papes  envers  les  Juifs  n'em- 
pêcha pas  cependant  le  concile  de  Latran  de  s'occu- 
per beaucoup  de  leur  sort,  de  les  exclure  de  toutes 
les  fonctions  publiques  et  de  les  soumettre  à  porter 
une  marque  distinctive  qui  empêchât  de  les  confondre 
avec  les  Chrétiens.  Ce  concile  de  Latran  était  spécia- 
lement tlestiné  à  sévir  contre  les  hérétiques  du  Lan- 
guedoc (5),  et  comme  les  Albigeois  étaient  alors  de- 
venus puissants  dans  celte  contrée,  les  Juifs,  qui  y 
étaient  nombreux  et  protégés,  avaient  acquis  une 
plus  grande  importance.  On  voyait  les  fonctions  de 
bailli  confiées  à  des  Juifs  par  des  seigneurs  albigeois. 
Cette  circonstance  avait  scandalisé  la  cour  de  Rome 
au  point  que,  plus  tard,  en  réconciliant  les  Albigeois 
à  l'Eglise,  on  leur  faisait  jurer  entre  autres  choses 
de  ne  jamais  confier  la  charge  de  bailli  à  un  Juif. 
C'est  à  cela  sans  doute  que  le  concile  de  Latran  veut 
faire  allusion  lorsqu'il  déclare  les  Juifs  incapables 
d'exercer  aucune  fonction  publique  et  qu'il  con- 
damne celui  qui  aurait  accepté  un  office  à  perdre  sa 
charge  en  payant  au  profit  des  pauvres  l'équivalent 
de  ce  qu'il  aurait  ;.erçii. 

Si  l'importance  des  Juifs  s'était  accrue  en  France, 
au  xiir  siècle,  il  en  était  de  même  en  Italie.  Nous 
les  voyons,  à  celte  époque,  discuter  publiquement 
avec  les  Chrétiens  et  opérer  même  des  conversions. 

Le  mal  qui  en  résultait  pour  l'Eglise  éveilla  l'at- 
tention de  Grégoire  IX  ;  il  défendit  aux  Chrétiens  de 


184   LES  JLIFS  EN  FKANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

disputer  avec  les  Juifs,  et,  plus  tard,  Clément  IV  li- 
vra à  l'inquisition  les  Chrétiens  qui  changeraient  de 
religion  et  les  Juifs  qui  les  convertiraient.  Celte  bulle 
ne  dut  pas  avoir  un  grand  effet,  puisque,  vingt  ans 
plus  tard,  Nicolas  IV  fut  obligé  de  la  renouveler  (6). 

Il  ne  faudrait  pas  cependant  conclure  de  ces  cir- 
constances que  l'état  des  Juifs  en  Italie  fut  exem|)l 
de  calamités.  Depuis  que  les  croisés  avaient  donné 
l'exemple  et  que  le  peuple  avait  trouvé  son  profit  à 
les  piller,  on  voyait  souvent  se  former  contre  eux  des 
émeutes  au  milieu  desquelles  on  les  massacrait  et 
on  les  dépouillait  impunément.  Le  xiii'  siècle  nous 
en  offre  plusieurs,  notamment  dans  la  Fouille  et 
dans  le  royaume  de  Naples  (7). 

Ces  vexations,  qui  se  renouvelaient  fréquemment, 
devaient  faire  des  Juifs  d'Italie  ce  que  les  mêmes 
causes  avaient  fait  de  ceux  de  France  et  de  ceux 
d'Espagne.  Ils  cherchèrent  à  ressais'r  par  l'usure  ce 
qu'on  leur  enlevait  injustement.  Mais  là  com'ue  en 
France,  ce  n'est  pas  à  eux  qu'on  peut  attribuer  l'in- 
vention de  ce  trafic;  les  Florentins  et  les  Lombards 
réclament  la  priorité.  L'Italie  était  le  théâtre  deleurs 
exploits  longtemps  avant  que  les  Juifs  eussent  mar- 
ché sur  leurs  traces.  Ce  n'est  en  effet  qu'au  xiii''  siè- 
cle que  nous  trouvons  dans  les  conciles  des  disposi- 
tions relatives  à  l'usure  des  Juifs,  et,  à  celte  époque, 
les  Lombards  elles  Coarsins  avaient  été  plusieurs  fois 
chassés  de  divers  Étals  comme  usuriers.  Ce  n'est  que 
vers  la  fin  du  xiii'  siècle  que  nous  voyons  les  Juifs 
rangés  sur  la  même  ligne  (8).  Un  édil  de  Charles  II 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  185 

chasse  (le  la  Sicile,  à  raison  de  leurs  usures,  les  Lom- 
bards, les  Coarsins  et  les  Juifs;  mais  c'est  la  pre- 
mière fois  que  les  Juifs  sont  nommés  dans  une  loi  de 
ce  genre,  tandis  que  les  Coarsins  et  les  Lombards 
avaient  déjà  subi  plusieurs  exils  dans  divers  Etats. 

Florence,  Sienne,  Lucques  avaient  des  usuriers 
chrétiens  plus  habiles  et  plus  âpres  que  ne  l'ont  ja- 
mais été  les  Juifs;  lorsqu'on  faisait  des  lois  contre 
les  usuriers,  ce  n'était  donc  pas  seulement  les  Juifs 
qu'on  avait  en  vue. 

Ainsi  Frédéric  II  avait  rendu  une  loi  qui  prohi- 
bait l'usure  à  peine  d'excommunication;  il  ajoutait 
que  cette  prohibition  ne  concernait  que  les  Chrétiens, 
et  il  permettait  aux  Juifs  de  percevoir  un  intérêt  qui 
ne  pouvait  excéder  10  pour  100  (a) . 

Les  conciles  ne  manquaient  pas  de  s'élever  aussi 
contre  les  usuriers  ;  mais  on  doit  remarquer  que  ce 
sont  surtout  les  usuriers  chrétiens  qui  excitent  la 
colère  des  évêques  Les  Juifs  ont  bien  aussi  leur  part, 
mais  ils  ne  figurent  pas  en  première  ligne. 

Ainsi  le  concile  de  Latran  (6)se  plaint  des  usuresdes 
Juifs,  mais  le  concile  de  Paris  s'était  déjà  fortement 
élevé  contre  les  usures  commises  par  des  Chrétiens 
organisés  en  association  dans  toute   la   France    (c). 

Ce  n'était  donc  pas  seulement  les  usures  des  Juifs 
qui,  au  xiii'  siècle,  soulevaient  le  peuple  contre  eux; 
c'était  surtout  l'intolérance   des  prêtres  et  le  fana- 

(a)  An  1231.  Constitutiones  régis  ntriusque  imperii. 

[h)  An  1215. 

[c)  An  1213.  Durand  et  Martenne,  t.  vu,  c.  97. 


486   LES  JUIFS  Ei\  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

lisme  d'un  vulgaire  ignorant,  toujours  prêt  à  ajouter 
foi  à  toutes  les  accusations  suscitées  par  la  mal- 
veillance. 

Ainsi,  dans  le  royaume  de  Naples  et  dans  d'autres 
parties  de  l'Italie,  l'accusation  d'égorger  un  enfant 
chrétien  le  vendredi  saint  s'était  souvent  renouvelée. 
Le  pape  Innocent  IV,  pour  mettre  iin  à  ces  calom- 
nies, qui  entraînaient  souvent  le  massacre  des  Juifs, 
publia  une  bulle  dans  laquelle  il  était  dit  que  si  un 
Chrétien  perlait  une  pareille  accusation  sans  pou- 
voir le  prouver  pur  le  témoignage  de  trois  Juifs  et 
d'autant  de  Chrétiens,  il  serait  puni  lui-même  comme 
meurtrier  (a). 

Cette  loi  sage  est  un  monument  de  justice  qui  mé- 
rite d'être  signalé.  Mais  le  fanatisme  du  temps  ne 
permettait  pas  qu'elle  fût  exécutée.  Aussi,  pendant  le 
xiii"  et  le  XIV'  siècle,  les  accusations  contre  les  Juifs 
vont  toujours  croissant. 

Au  XII  "^  siècle,  les  prédications  des  frères  mineurs, 
qui  parcouraient  les  villes  et  déployaient  un  zèle  ou- 
tré pour  la  propagation  de  la  foi,  entretenaient  les 
Chrétiens  ilans  un  état  d'hostilité  envers  les  Juifs. 
Ces  malheureux,  vivant  dans  des  tribulations  con- 
tinuelles, étaient  à  chaque  instant  victimes  de  la 
malveillance.  Ils  se  plaignirent  au  souverain  pontife, 
et  ils  obtinrent  du  pape  Nicolas  III,  une  bulle 
remarquable  par  l'esprit  de  tolérance  et  de  charité 
qui  Tavait  dictée. 

(a)  Raynokl,  Annales,  an  1247. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  187 

Cependant,  lout  en  blâmant  les  vexations  dont  on 
abreuNait  les  Juifs,  bs  papes  ne  s'occupaient  pas 
moins  de  leur  conversion. 

Ainsi  Nicolas  III  lui-même  permet  au  prieur  pro- 
vincial des  prédicateurs  de  la  Lombardie  d'appeler 
à  ses  sermons  les  Juifs,  afin  à>i  les  engager  à  se  con- 
vertir à  la  reliiîion  chrétienne. 

An  milieu  de  ces  tiraillements,  l'état  des  Juifs  ne 
pouvait  pas  s'améliorer. 

Ce  que  nous  avons  dit  de  l'Italie,  nous  pouvons  le 
dire  également  de  l'Espagne.  Jusqu'à  présent,  nous 
avons  vu  les  Juifs  cultiver  avec  honneur  le  commerce 
et  les  arts.  A  mesure  que  les  princes  chrétiens  se 
fortifient,  nous  les  voyons  éprouvant  chaque  jour  les 
effets  de  la  haine  (juele  peuple  leur  a  vouée,  et  bien- 
tôt, perdant  la  pureté  de  leurs  mœurs,  là  comme  dans 
les  autres  Etats  de  l'Europe,  ils  se  font  reprocher  leurs 
usures  11  est  remarquable  que  les  premiers  Etats  dans 
lesquels  nous  voyons  les  Juifs  assimilés  aux  usuriers 
chrétiens,  ce  sont  ceux  où  le  fanatisme  s'est  le  plus 
acharné  à  les  poursuivre  En  Italie,  la  Sicile,  où  ils 
avaient  été  souvent  victimes  des  émeutes  populaires, 
les  chasse  comme  usuriers,  tandis  (|u'à  Venise  et  à 
Livonrne  (9),  ils  ne  cessent  pas  d'exercer  avec  bon - 
ncurle  commerce.  Dans  le  royaume  d'Aragon,  où  ils 
avaient  déjà  beaucoup  souffert,  Jacques  1"  est  obligé 
de  réprimer  les  usures  des  Juifs  (10),  tandis  que 
dans  le  royaume  de  Castille  aucune  plainte  ne  s'élève 
encore.  Ce  n'est  que  plus  tard  que  le  reproche  devint 
en  quelque  sorte  universel;  mais  alors,   quelle  était 


188   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE 

la  partie  de  l'Europe  qui  n'était  pas  teinte  du  sang 
des  Juifs?  Au  xiii'  siècle,  leur  position  en  Espagne 
était  encore  brillante.  Les  premières  villes  que  les 
princes  chrétiens  reconquirent,  ce  furent  Tolède  et 
Séville.  Les  Juifs  y  étaient  nombreux  et  riches. 

Le  tribut  que  payait  la  population  de  Tolède  s'éle^ 
vait  à  216,500  maravédis.  La  communauté  de  Burgos 
en  payait  87,560.  Dans  les  premiers  temps,  les  Juifs 
ne  perdirent  rien  de  leur  importance  sous  les  princes 
chrétiens,  leurs  savants  ne  cessèrent  pas  d'être  pro- 
tégés, et  plusieurs  d'entre  eux  s'élevèrent  à  de  hautes 
dignités. 

Sanche  III,  roi  de  Càstille,  les  protégeait;  aussi 
le  pape  Innocent  III  écrivit  à  ce  prince  pour  se 
plaindre  des  faveurs  qu'il  accordait  aux  Juifs  et  aux 
Sarrasins. 

Le  pape  se  plaint  de  ce  que  le  roi  Sanche  permet- 
lait  aux  Juifs  d'élever  des  synagogues,  de  ce  qu'il  les 
dispensait  dépaver  la  dîme,  de  ce  qu'il  leur  permettait 
d'acquérir  les  immeubles,  de  ce  qu'on  payait  aux  Juifs 
le  prix  de  leurs  esclaves  juifs,  lorsque  ceux-ci  se  fai- 
saient chrétiens.  Innocent  III  signale  notamment  que 
l'évêque  de  Burgos  avait  été  contraint  do  payer  200 
pièces  d'or  d'indemnité  à  un  Juif,  pour  le  prix  d'une 
esclave  devenue  chrétienne  (a). 

A  cette  époque,  les  Juifs  d'Espagne  se  faisaient 
remarquer  par  le  luxe  qu'ils  étalaient;  les  hommes 
portaient  des  habits  de  soie,  les  femmes  se  paraientde 

(a)  Lettre d'InnocentlH,  an  1203. 


TREIZIÈ3IE   SIÈCLE.  189 

broderies  et  de  dorures.  Ils  faisaient  apprendre  à  leurs 
enfants  des  arts  d'agrément.  En  un  mot,  ils  profilaient 
de  tous  les  avantages  que  leur  donnait  l'opulence  (a). 

Ces  habitudes  de  luxe,  qui  se  sont  conservées  long- 
temps chez  les  Juifs  (quoique,  en  Espagne  notam- 
ment, il  ait  été  fait  plusieurs  lois  pour  les  réprimer), 
n'ont  pas  peu  contribué,  dans  la  suite  des  temps,  à 
les  faire  supposer  beaucoup  plus  opulents  qu'ils  ne 
l'étaient,  et  à  leur  faire  attribuer  dans  le  trafic  de 
l'usure  beaucoup  plus  d'exactions  qu'ils  n'en  com- 
mettaient réellement. 

Le  clergé  interdisant  aux  chrétiens-le  prêt  à  intérêt, 
il  fallait  abandonner  à  des  infidèles  le  monopole  de 
cette  industrie.  On  leur  vendait  le  droit  de  l'exer- 
cer, et  les  phases  qu'a  subies  le  taux  de  l'intérêt  doi- 
vent bien  moins  être  attribuées  à  la  rapacité  des  prê- 
teurs, qu'à  la  nécessité  des  temps.  On  conçoit  qu'aux 
yeux  des  casuistes  qui,  dans  leurs  vues  étroites,  ne  per- 
mettaient pas  d'exiger  un  intérêt  quelconque  de  l'ar- 
gent prêté,  un  intérêt  qui  pouvait  passer  pour  usuraire 
devait  être  un  crime  irrémissible.  Mais  du  moment 
qu'on  admet  en  pnncipe  la  légitimité  du  prêt  à  inté- 
rêt, le  taux  doit  forcément  suivre  les  variations  néces- 
sitées par  le  temps,  le  lieu  et  la  nature  des  emprunts. 

Nous  sommes  surpris  du  taux  énorme  de  l'intérêt 
durant  le  moyen  âge;  mais  ce  taux  était  basé  sur  la 
rareté  du  numéraire. 

Déjà,  vers  la   fin  du  xiii'  siècle,  le  prêt  à  intérêt 

(a)  Salomon  ben  Vir^a,  Sebeth  Jehuda. 


190  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

avait  cU'  légalement  autorisé  en  Espagne;  plusieurs 
articles  avaient  été  rédigés  à  cet  égard  aux  Certes  de 
Burgos  (a). 

11  y  était  dit  que  les  Tuifs,  en  prêtant  trois  pièces 
d'argent,  étaient  autorisés  à  s'en  faire  rendre  quatre; 
([ue  lorsque  les  intérêts  accumulés  auraient  égalé  le 
capital,  il  ne  pourrait  être  rien  payé  au  delà;  les  prêts 
d'une  somme  au-dessus  de  huit  maravédis  devaient 
avoir  lieu  par  acte  devant  notaire;  si  le  débiteur  ne 
pouvait  pas  payer,  l'alcade  du  lieu  devait  remettre  au 
créancier  d'abord  des  meubles,  et,  en  cas  d'insuffi- 
sance, des  biens -fonds  jusqu'à  concurrence  de  sa 
créonce.  Ces  biens  devaient  cependant  être  vendus 
aux  enchères.  Une  créance  non  réclamée  pendant  six 
ans  était  nulle;  le  créancier  devait  faire  les  poursuites 
en  son  nom  et  non  au  nom  d'un  tiers. 

Si  le  taux  de  l'intérêt  fixé  par  les  Cortès  était  très- 
élevé,  la  disposition  qui  ne  permettait  pas  que  les  in- 
térêts pussent  dépasser  le  capital,  devait  empêcher  les 
ravages  de  l'usure.  Il  est  vraisemblable  que  ce  n'était 
pas  le  prêt  n  intérêt  seulement  qui  enrichissait  les 
Juifs;  mais,  naturellement  actifs  et  industrieux, 
ils  avaient  d'autres  ressources.  C'étaient  eux  qui 
étaient  chargés  de  la  perceplion  des  impôts;  ils  ad- 
ministraient les  biens  des  nobles  Castillans,  qui, 
trop  fiers  ou  trop  indolents,  aimaient  mieux  avoir 
des  hommes  d'aflaires  que  de  s'occuper  de  leurs  in- 
térêts. Tous  ces  avantages,  joints  à  ceux  que   leur 

(a)  Marina,  Théorie  des  Cortès,  t.  ii,p.  juslif.  n.  5. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  191 

procuraient  le  commerce,  l'indiislrie,  l'agriculture, 
toutes  choses  dans  lesquelles  ils  avaient  excellé  ^^ous 
la  domination  des  Maures,  doivent  nous  expliquer 
l'opulence  des  Juifs  espagnols  et  la  position  qu'ils 
avaient  su  conserver,  même  sous  les  princes  chré- 
tiens. 

Les  Juifs  furent,  en  général,  moins  protégés  dans 
le  royaume  d'Aragon  que  dans  la  Castille. 

Au  xin"  siècle,  le  commerce  faisait  des  progrés  dans 
celte  contrée  ot  les  Chrétiens  rivalisaient  avec  eux. 

Dans  les  villes  commerçantes,  les  étrangers  ont 
toujours  été  Tobjet  de  la  jalousie  des  habitants  du 
pays;  au^si  les  Juifs  sont  loin  d'être  bien  traités  par 
les  constitutions  de  (Catalogne. 

Au  XIII*  siècle,  nous  trouvons  en  Aragon  divers  sta- 
tuts qui  s'occupent  du  prêt  à  intérêt;  l'un,  entre  au- 
tres, est  intitulé  :  Contre  l'avidité  des  Hébreux  et  la 
dureté  de  l'usure  [a). 

Dans  ce  statut  remarquable,  on  déclare  que  les 
Chrétiens  ont  renoncé  à  l'usure;  on  ajoute  qu'on 
n'entend  point  prohiber  aux  Juifs  le  prêt  à  intérêt, 
parce  que  ces  transactions  sont  utiles  et  commodes  aux 
Chrétiens.  En  conséquence,  le  taux  de  l'intérêt  est 
fixé  à  quatre  deniers  par  livre,  par  mois.  Les  intérêts 
amoncelés  ne  doivent  jamais  s'élever  au-dessus  du 
capital.  Il  est  ordonné  que  les  contrats  de  prêt  seront 
passés  devant  notaire. 

Telles  étaient  les  dispositions  à  l'aide  desquelles 

(a)  Gironne,  1240.  Appendice  marcœ  hispanicœ,  n.  514. 


192   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

on  donnait  en  quelque  sorte  aux  Juifs  le  monopole 
du  prêt  à  intérêt. 

Dans  leurs  diverses  lois,  les  rois  d'Aragon,  guidés 
par  un  scrupule  religieux,  avaient  soin  de  prohiber 
aux  Chrétiens  cette  industrie. 

Une  loi  formelle,  rendue  en  1242,  interdit  le  prêt 
à  intérêt  entre  Chrétiens. 

C'était  donc  aux  Juifs  qu'on  était  forcé  de  s'a- 
dresser; il  est  cependant  probable  qu'en  Aragon 
comme  dans  les  autres  Etats,  malgré  les  menaces  de 
l'Église  et  les  édits  des  rois,  il  se  rencontrait  plus  d'un 
usurier  chrétien. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  évêques  et  les  seigneurs  ne 
tardèrent  pas  à  s'apercevoir  du  parti  qu'ils  pouvaient 
tirer  des  Juifs  que  le  prêt  à  intérêt  enrichissait. 

Le  voisinage  A>'  la  France  avait  introduit  en  Aragon 
la  législation  i\u\  régissait  les  Juifs;  là  comme  en 
France,  ils  étaient  considérés  comme  la  propriété  des 
seigneurs  ou  des  évêques. 

Ainsi,  le  roi  Pierre  donne  à  son  épouse  Constance 
la  ville  de  Gironne,  avec  les  Juifs  qui  s'y  trou- 
vaient (a). 

Dans  cette  contrée  comme  en  France,  nous  voyons 
les  Juifs  soumis  par  les  seigneurs  à  des  taxes  arbi- 
traires. Le  roi  Alphonse,  qui  était  aussi  seigneur  de 
Toulouse,  soumet  les  Juifs  de  ses  Etals  à  lui  payer 
une  forte  somme,  et  il  emprisonne  les  plus  riches 
d'entre  eux  pour  s'assurer  que  l'impôt  sera  payé. 

(a)  Hisloire  du  Languedoc,  t.  m. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  193 

Les  seigneurs  et  les  évèques  se  disputaient  la  pro- 
priété des  Juifs;  aussi,  aux  certes  tenues  à  Barcelone, 
les  Juifs,  pour  mettre  fin  à  ces  débats,  réclamèrent 
qu'il  fût  décidé  qu'ils  appartenaient  à  celui  sur  la 
terre  de  qui  ils  se  trouvaient  (a). 

La  ville  de  Barcelone,  qui  était  devenue  un  entre- 
pôt de  commerce,  se  distinguait  par  ses  haines  contre 
les  étrangers.  Elle  avait  obtenu  du  roi  d'Aragon  le 
droit  de  chasser  les  étrangers  qui  viendraient  faire 
le  commerce,  ce  qui  frappait  les  Juifs  et  les  Sar- 
rasins (6). 

Ainsi,  les  Juifs  étaient  exclus  du  commerce  de 
Barcelone;  dans  les  autres  villes,  ils  payaient  des 
taxes  (c)  considérables. 

Les  rois  d'Aragon  s'occupaient  plus  que  ceux  de 
Castille  des  affaires  de  religion  ;  le  clergé  y  était  puis- 
sant, et  il  mettait  beaucoup  de  zèle  à  la  conversion 
des  Juifs.  Aussi  l'on  voit  souvent  se  renouveler  en 
Aragon  ces  conférences  publiques  où  des  théologiens 
chrétiens  discutent  sur  la  religion  avec  les  rabbins; 
dans  ce  but,  les  rois  d'Aragon  avaient  senti  le  besoin 
de  propager  la  connaissance  des  langues  orientales,  et 
ils  avaient  ordonné  qu'il  serait  établi  des  chaires  pour 
enseigner  l'hébreu  et  l'arabe. 

Cependant,  quoique  le  sort  des  Juifs  fût  moins 
brillant  dans  l'Aragon  que  dans  la  Castille,  leurs  sa- 

(a)  Ducange,  Glossaire,  \°  Judœi.  * 

{b)  Charles  de  1268  ;  mémoire  sur  Barcelone. 
[O  Gapmazi,  Mémoire  sur  le.   commerce  de  Barcelone,  t.   m, 
part.  2  ;  t.  iv,  appendice,  n.  11. 

13 


194   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

vants  n'en  étaient  pas  moins  nombreux  clans  l'un  et 
l'autre  de  ces  deux  Etats. 

Mais  c'est  surtout  dans  le  royaume  de  Caslille  que 
nous  les  voyons  se  livrer  avec  ardeur  au  culte  des 
sciences. 

Sous  Alphonse  IX,  ils  avaient  couru  quelque  dan- 
ger-à  l'occasion  d'une  Israélite  qui  était  devenue  la 
favorite  du  roi,  et  qui  exerçait  sur  lui  le  plus  grand 
ascendant  (a).  Une  émeute  avait  éclaté  contre  eux,  et 
leur  sûreté  avait  été  menacée;  mais  ce  trouble  ne  fut 
pas  de  longue  durée. 

Sous  le  règne  d'Alphonse  Xj  surnommé  le  Savant, 
les  Juifs  attachèrent  leur  nom  à  tout  ce  qui  se  fit  de 
remartjuable  en  fait  de  science. 

Il  suffit  de  citer  les  Tables  Alphonsines ,  dont  le  roi 
de  Castille  avait  confié  rt^xéculion  à  de  savants  astro- 
nomes juifs  et  dont  Isaac-ben-Sid  fut  le  principal  au- 
teur (1 1).  Les  Tables  Alphfrnnnes  onl  rendu  d'éminents 
services  à  l'astronomie,  bien  que,  par  suite  des 
progrès  de  cette  science,  elles  aient  aujourd'hui  perdu 
toute  leur  valeur;  leur  confection  coûta  à  Alphonse 
400,000  ducats,  et  c'est  un  assez  beau  titre  de  gloire 
pour  les  Juifs  de  s'êlre  trouvés  à  la  tête  de  celte  im- 
portante entreprise. 

Le  même  Alphonse  chargea  le  rabbin  Judas,  tils 
de  R.  Moïse  Hacohen,  de  traduire  en  espagnol  plu- 
sieurs livres  arabes,  et  entre  autres  les  ouvrages  astro- 


[u]  Vagonseil,  in  sota,  p.  405;  —  Mariana,  Hisi.  de  Espan., 
reg.  d.  Alph.lX. 


TREIZIÈME   SIECLE.  -  195 

nomiques  d'Avicennes  (12).  On  dut  à  ce  rabbin  plu- 
sieurs découvertes  utiles  en  astronomie. 

A  cette  époque,  les  Juifs  et  les  Arabes  étaient  à 
peu  près  les  seuls  qui  s'adonnassent  avec  quelque 
succès  à  l'étude  des  sciences  Eux  seuls  pouvaient  lire 
dans  les  livres  arabes  et  hébreux,  et  les  secrets  de  la 
médecine  et  de  Taslronomie,  puisés  dans  les  livres 
grecs,  -n'étaient  encore  renfermés  que  dans  ces  deux 
langues.  Ce  sont  des  traductions  lalines  faites  par 
des  écrivains  juifs,  qui  ont  puissamment  contribué  à 
initier  l'Occident  aux  connaissances  répandues  parmi 
les  Arabes  et  hâté  la  renaissance  des  lettres. 

Ce  serait  assez  pour  des  hommes  opprimés  par  tous 
les  gonres  de  vexations,  d'avoir  attaché  leur  nom  au 
progrès  des  lumières  parmi  les  nations  au  milieu  dos- 
quelles  ils  traînaient  une  douloureuse  existence.  On 
ne  peut  contester  les  services  que  les  Juifs  ont  rendus 
aux  lettres  et  aux  sciences  par  leurs  traductions  des 
livres  grecs  en  arabe  ou  en  hébreu,  des  livres  arabes 
et  hébreux  en  lalin,  par  leurs  nombreux  travaux,  qui, 
bien  qu'empreints  de  toutes  les  erreurs  qui  avaient 
cours  au  moyen  âge,  n'en  contenaient  pas  moini  d'uti- 
les enseignements. 

Qu'on  ne  se  demande  donc  pas  quels  sont  les  chefs- 
d'œuvre  que  les  savants  juifs  du  moyen  âge  nous  ont 
laissés.  Leur  chef-d'œuvre,  celui  que  rien  ne  peut 
anéantir,  c'est  la  conservation  du  goût  des  sciences, 
c'est  la  transmission  des  matériaux  qui  devaient  ser- 
vir de  texte  aux  iuvcslioaiions  des  savants,  c'est  la  co- 
opération  aux  progrès  de  l'astronomie  et  de  la  méde- 


'196   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

fine,  c'est  la  préparalioii  à  la  renaissance  des  lettres 
en  Italie. 

Ces  titres  sont  assez  grands  pr>ur  qu'on  se  dispense 
de  jeter  les  yeux  sur  le  fatras  de  théologie  qui  en- 
combre la  littérature  des  Juifs.  La  littérature  chré- 
tienne a  eu  ses  Escobars  et  ses  Sanchez,  lorsque  les 
plus  sublimes  vérités  cédaient  au  génie  de  Descartes 
et  de  Newton  :  doit-on  être  surpris  que  la  théologie 
judaïque  ait  fourmillé  d'esprits  faibles  et  ignorants  à 
une  époque  oii  la  raison  ne  pouvait  s'élever  qu'à  la 
hauteur  de  la  philosophie  d'Aristote,  mais  où  il  n'y 
avait  pas  d'absurdité  jusqu'à  laquelle  elle  ne  pût  des- 
cendre? 

Nous  ne  devons  cependant  pas  oublier  que  même 
alors  la  littérature  hébraïque  pouvait  inscrire  dans  ses 
fastes  les  noms  de  Maïmonide  et  d'Aben-Ezra,  qu'elle 
possédait  le  Cosri,  le  Kether  Malchoiil,  le  Thackemoni 
et  une  foule  de  poésies  pleines  d'élégance  et  de  verve; 
tju'elle  comptait  des  historiens,  des  rhéteurs,  des 
grammairiens,  des  orateurs,  et  le  reste  de"  l'Europe 
pouvait  à  peine  leur  opposer  les  chants  des  trouba- 
dours et  des  trouvères. 

Dans  les  siècles  suivants,  les  Juifs  ne  manquèrent 
pas  non  [»lus  d'hommes  laborieux  qui  s'adonnaient 
au  culte  de^  sciences;  mais  alors  les  lumières  péné- 
traient parmi  les  Chrétiens. 

Dès  le  xiii"  siècle,  l'instruction  se  répandait  en  Ita- 
lie, on  éludait  la  médecine  à  l'école  de  Salerne,  le 
droit  à  Bologne. 

De  nombreux  disci[des  y  étaient  attirés,  et  avant  la 


TREIZIÈME   SIÈCLE^  197 

découverte  de  l'imprimerie,  on  ne  pouvait  acquérir  le 
savoir  qu'en  allant  le  chercherlà  où  on  en  faisait  pro- 
fession. 

A  l'école  de  Bologne,  on  enseignait  le  grec.  Léonard 
Arétin,  qui  avait  fait  ses  éludes  à  Bologne,  a  traduit 
du  grec  en  latin  une  partie  des  œuvres  de  Plutarque 
et  de  celles  d'Aristote. 

Pétrarque,  son  disciple,  s'était  formé  à  la  même 
•école;  il  fut  à  son  tour  le  maître  de  Bocace.  Et  l'on 
voit  déjà,  par  ces  trois  noms,  quelles  étaient  les  con- 
naissances répandues  en  Italie. 

Le  Dante,  élève  de  Bruneto  Latini,  qui  s'élait  oc- 
cupé de  la  littérature  arabe,  complète  cette  nomen- 
clature qui  sert  de  frontispice  à  la  renaissance  des 
lettres  en  Italie. 

A  côté  de  ces  poètes  dont  l'un,  Bocace,  reflète  l'es- 
prit satirique  et  peu  croyant  des  trouvères,  les  autres 
l'esprit  théologien  du  temps,  viennent  se  placer  des 
hommes  laborieux,  des  penseurs  profonds,  nourris 
des  Saintes  Ecritures.  Saint  Thomas,  saint  Bonaven- 
ture,  Albert  le  Grand,  leur  devancier,  indiquent  les 
tendances  de  l'époque. 

Mais  ces  derniers  ignoraient-ils  les  écrits  des  rab- 
bins juifs?  il  suffit  de  rappeler  que  saint  Thomas  cite 
le  fonsvitœ  d'Avicebron  ou  Gabirol  :  d'ailleurs,  parmi 
les  théologiens  les  plus  renommés  du  moyen  âge,  nous 
voyons  figurer  des  juifs  convertis,  qui  avaient  été 
des  rabbins  érudils  avant  de  passer  au  christianisme. 

La  part  qui  revient  aux  Juifs  dans  la  propagation 
des  sciences  est  donc  incontestable. 


198  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  KN  ESPAGNE. 

C'est  par  la  médecine,  c'est  par  les  écrits  ihéolo- 
giqiies  et  philosophiques  que  rinslruclion  se  répond. 
Et  (leudaul  tout  le  cours  du  moyeu  âge,  c'est  chez  les 
Amhes  et  les  Juifs  qu'il  faut  aller  chercher  les  adeptes 
dans  ces  sciences. 

Ce  qui,  peut-être,  a  le  plus  servi  à  populariser  les 
écrits  de  ces  derniers,  c  esl  le  culte  de  l'astrologie  ju- 
diciaire, s'appuyant,  à  tort  ou  à  raison,  sur  la  ca4)ale. 

Ainsi,  nous  verrons  plus  t:\rd  la  connaissance  des 
livres  hébreux  vulgarisée  par  Pic  de  la  Mirandole,  une 
des  illustrations  du  siècle  de  Médicis,  par  Reuchlin, 
auteur  des  lettres  Obscurorwn  virorum,  par  les  réfor- 
mateurs, par  les  nombreuses  traductioiis  des  livres 
hébreux  que  l'empereur  Frédéric  II  commandait  à 
des  savants  juifs  qu'il  rémunérait,  par  celles  en  plus 
grand  nombre  qui  marquent  le  xvr  siècle. 

L'importance  que  le  monde  savant  a  attachée  aux 
écrits  des  rabbins,  nous  esl  révélée  par  les  investi- 
gations dont  ils  ont  été  l'objet. 

La  bibliotlié(jue  rabbinique  du  savant  évèque  de 
Lodève  Plantavit,  celle  de  Wolfiiis,  celle  plus  étendue 
de  Barlholoccius,  nous  disent  avec  quel  esprit  patient 
les  productions  des  rabbins  étaient  recueillies  et  ré- 
pandues. Bartholoccius  surtout,  dans  quatre  volumes 
in-folio,  énumère  près  de  deux  mille  écrivains  juifs 
en  Espagne,  en  Italie  ou  en  France. 

11  y  a  donc  à  tenir  compte  des  travaux  des  Juifs 
pendant  le  moyen  âge,  sans  avoir  besoin  d'apprécier 
quelle  peut  être  aujounl'hui  leur  valeur  et  quelles 
sont  leurs  imperfections  (12  bis). 


TREIZIÈiME   SIÈCLE.  199 

Au  xiii"  siècle,  ils  n'étaient  pas  encore  éclipsés  par 
les  Chrétiens. 

Avant  rimprimerie,  les  communications  entre  les 
savants  étaient  difficiles^  mais  cette  difficulté  n'exis- 
tait pas' parmi  les  Juifs, 

Leurs  écoles  étaient  nombreuses,  et  bien  que  les 
manuscrits  eussent  de  la  peine  à  se  répmdre,  dès 
Tapparition  d'un  livre  nouveau,  il  leur  était  aisé  d'en 
avoir  connaissan(*e. 

C'est  ainsi  que  l  instruction  se  propageait  aisément 
parmi  les  rabbins. 

Au  xir  siècle,  la  littérature  rabbinique  avait  brillé 
de  son  plus  grand  éclat.  Le  xiii^  siècle  nous  oiîre  en- 
core des  écrivains  reman[ual)les. 

Les  ouvrages  de  Bêchai  lui  assignent  un  rang  dis- 
tingué parmi  les  écrivains  hébreux,  et  son  livre  inti- 
tulé le  Devoir  des  cœurs  est  regardé  comme  un  des 
meilleurs  ouvrages  en  celte  langue  (15). 

R.  Abner  professait  la  médecine  à  Valladolid,  et 
écrivait  en  espagnol  un  tr;iilé  sur  la  peste  (14). 

Josephben-lsaac  écrivait  également  sur  la  méde- 
cine, qu'il  pratiquait  avec  succès. 

Le  rabbin  Raphaël,  le  rabbin  ïsaac-ben-Salomon 
écrivaient  sur  la  même  science.  Ce  dernier  ne  bor- 
nait pas  là  ses  travaux,  il  a  donné  un  recueil  de  fables 
qu'il  availexlraitesdes  écrits  des  anciens  rabbins  (15). 
Cet  ouvrage  nous  fournira  l'occasion  de  remarquer  que 
l'apologue  a  été  une  des  branches  de  la  littérature, 
que  les  rabbins  ont  cultivée  de  tous  les  temps;  lors- 
qu'il y  a  eu  du  danger  à  faire  connaître  la  vérité,  les 


200   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

écrivains  ont  eu  recours  à  l'allégorie.  Sous  le  despo- 
tisme des  Romains,  en  Orient,  les  écrivains  juifs 
éprouvaient  ce  besoin.  Aussi  le  Thalmud  contient  une 
infinité  de  fables  qui  ne  le  cèdent  en  rien  à  celles 
d'Esope;  le  R.  Meïr  passait  pour  en  avoir  composé 
trois  cents. 

Les  Juifs  d'Espagne  eurent  aussi  leurs  fabulistes, 
et,  à  la  différence  des  Arabes  qui  professaient  un  pro- 
fond mépris  pour  les  poètes  grecs,  ils  transporlèrent 
dans  leur  langue  les  fables  d'Esope.  Cette  traduction 
nous  prouve  que  les  rabbins  ne  négligeaient  rien  pour 
enrichir  leur  littérature,  et  que  leurs  préjugés  contre 
les  livres  étrangers  n'étaient  pas  aussi  forts  qu'on  le 
pense  communément.  Leur  histoire  littéraire,  en  effet, 
nous  offre  à  chaque  pas  la  preuve  qu'ils  puisaient 
dans  toutes  les  sources.  Ainsi  leurs  philosophes  se 
forment  à  l'école  des  philosophes  grecs,  ils  Iraduisenl 
tout  ce  qu'ils  peuvent  se  procurer  de  leurs  écrits,  et 
pliis  tard,  s'affiliant  à  la  littérature  des  Arabes,  ils  se 
rendent  communes  toutes  leurs  richesses  littéraires. 

Ainsi  imitateurs  et  émules  des  Arabes,  ils  leur  em- 
pruntent jusqu'aux  romans.  Le  fils  de  Maïmonide  a 
écrit  en  ce  genre  un  livre  intitulé  :  Histoire  de  l'habi- 
tant de  Jérusalem,  composé  d'abord  en  arabe,  et  tra- 
duit en  hébreu.  Une  imitation  surtout  qui  fait  beau- 
coup plus  d'honneur  à  la  littérature  hébraïque,  c'est 
celle  des  Séances  de  Hariri  [Makamal),  qui  passent 
pour  le  chef-d'œuvre  de  la  poésie  arabe.  Judas  ben- 
Salomon-ben-Alcharisi  est  l'un  des  poètes  dont  la 
littérature  hébraïque  peut  le  plus  s'enorgueillir;  émi* 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  201 

nemment  versé  dans  la  connaissance  de  l'arabe  et  de 
rhébreu,  Alcharisi  s'était  déjà  fait  un  nom  par  la 
traduction  de  plusieurs  livres  arabes,  et  surtout  du 
More-IJanevoiichim  de  Maïmonide,  lorsqu'il  traduisit 
le  Mnkamat.  Ce  travail  ne  fut  pas  perdu  pour  Alcha- 
risi :  «Il  faut,  disait  il,  trois  choses  à  un  traducteur 
»  pour  faire  un  bon  ouvrage  :  une  étude  approfondie 
»  de  la  langue  de  laquelle  il  traduit,  de  celle  dans 
»  laquelle  il  traduit,  et  surtout  de  la  science  qui  fait 
n  la  matière  du  livre,  »  Tels  étaient  les  principes 
dont  Alcharisi  s'était  pénétré  en  traduisant  le  Maha- 
mat.  Les  idées  qu'il  puisa  dans  cet  ouvrage  germèrent 
si  heureusement  dans  son  esprit,  que  bientôt  après  il 
mit  au  jour  un  écrit  du  même  genre,  connu  sous  le 
nom  de  Thachemoni,  qui  ne  le  cédait  en  rien  à  celui 
qui  lui  en  avait  inspiré  la  pensée. 

Dans  les  Séances  deHariri,  un  homme,  Aben-Reid, 
est  introduit  dans  une  réunion,  et  tantôt  en  prose, 
tantôt  en  vers,  il  improvise  sur  divers  sujets  qu'on 
lui  présente.  Les  compositions  d'Aben-Reid  forment 
le  fond  de  l'ouvrage,  qui  est  rempli  de  beautés  poé- 
tiques. Dans  le  Thachemoni,  Tidée  est  la  même. 
Ce  sont  deux  interlocuteurs  ,  Ghaber-Hakiui  et 
Heman-Ezrachi,  qui  discourent  sur  divers  points 
de  morale  et  de  littérature.  Tantôt  prenant  la  lyre 
poétique,  tantôt  empruntant  les  ressources  de  Fart 
oratoire,  Alcharisi  traite  sous  d'ingénieuses  lictions 
les  questions  les  plus  graves  (16).  Cet  ouvrage,  où 
l'érudition  est  parée  des  charmes  de  la  poésie,  venge 
les  rabbins  d'un  reproche  qu'on  leur  a  injustement 


202  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

adressé.  Il  prouve  que  si  la  masse  des  écrivains  juifs 
ne  se  piquait  pas  de  sacrifier  aux  grâces,  il  y  on 
avait  cependant  parmi  eux  qui  faisaient  exception. 
Les  rabbins  Emmanuel  et  Alcharisi  peuvent  être 
cités  par  la  poésie  rabbinique.  qui  aurait  obtenu 
peut-être  une  plus  grande  réputation,  si  les  écrits 
d'un  grand  nombre  de  poètes  tels  que  Samuel  Lévi 
Raglid,  Isaac-ben-Calpon ,  Salomon  Raton,  et  une 
foule  d'autres  qu'Alcharisi  cite  avec  éloge,  étaient 
parvenus  jusqu'à  nous. 

Outre  les  écrivains  dont  nous  venons  de  parler, 
on  remarquait  encore  Gerson-ben-Salomon,  habile 
astronome  et  philosophe  éclairé  (17);  Isaac  Lalef, 
astronome  (18)  et  géographe  qui,  dans  un  écrit  phi- 
losophique, a  essayé  de  marcher  sur  les  traces  de 
Maïmonide;  Scemlov  de  Tudèle,  qui  a  traduit  les 
ouvrasses  de  médecine  d'àlmanzor  et  commenté 
divers  écrits  d'Aristote  (19).  Le  même  a  écrit  un  livre 
contre  la  religion  chrétienne,  ainsi  que  le  rabbin  Ma- 
thalia,  qui  vivait  à  la  même  éj'oque  (20).  Les  autres 
rabbins  (jui  se  faisaient  remarquer  étaient  Siméon 
Harosc,  célèbre  commentateur  du  Thalmud  (21); 
Moïse- Aben-Tybbon,  ijui  soutenait  par  ses  traduc- 
tions la  réput.ition  «le  ses  devanciers  (22)  :  Averroës, 
Hippocrate,  .Vrislote,  Euclide  ont  été  traduits  en 
hébreu  ()ar  les  divers  membres  de  cette  T. mille  cé- 
lèbre. Moïse  est  auteur  d'un  recueil  des  hyperboles 
et  des  exagérations  qui  se  trouvent  dans  le  Thalmud. 
Une  pareille  entreprise  doit  donner  une  haute  idée  de 
l'esprit  philosophique  dAben-Tybbon,  Un  écrivain 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  203 

non  muins  recominanduble,  du  mémo  siècle,  c'est 
le  rabbin  Jon.t  de  Giron  ne  Son  livre,  De  la  crainte 
ffe  Dieu,  a  mérité  d'ôlre  traduit  en  plusieurs  lan- 
gues. Cet  ouvrage  fut  composé  sur  la  demande  de 
Jacques  I",  roi  d'Aragon.  Ce  prince,  d'ailleurs  fort 
dévot,  se  plaisait  à  emprunter  aux  rabbins  des  livres 
de  morale.  11  leur  avait  demandé  un  livre  pour  ins- 
truire les  bommes  des  devoirs  de  la  religion  et  de 
la  piété.  Ce  fut  à  ce  propos  que  Jona  écrivit  son 
traité  de  l<i  crainte  de  Dieu  (2^). 

Il  ne  faudrait  pas  conclure  de  là  que  les  Juifs  fus- 
sent en  faveur  auprès  de  Jacques  I".  Ce  prince  ne  né- 
gligeait rien  pour  leur  conversion;  la  seule  cbose 
dont  ils  lui  fussent  redevables,  c'est  d'avoir  aboli 
l'usage  qui  s'était  introduit  de  confisquer  leurs 
biens  lorsqu'ils  se  coiivertissaient,  usage  qui  sub- 
sistait encore  en  France.  Jacques  l"  (24)  voulait  sans 
doute  par  là  rendre  les  conversions  plus  fréquentes; 
on  ne  peut  donc  pas  supposer  (jue  ce  fiit  [iar  un  sen- 
timent de  bienveillance  et  de  respect  pour  leur  culte 
qu'il  demantlait  aux  rabbins  des  livres  de  morale. 
Ce  n'est  pas  que  parmi  les  Chrétiens  il  n'y  eût  à  cette 
époque  des  hommes  instruits,  mais  les  discussiotis 
théologiques  les  absorbaient;  il  y  avait  des  hérésies  à 
combattre,  la  ([uestion  des  investitures  occupait  les 
esprits  en  Italie,  et  le  saint-siég(3  récompensait  gran- 
dement ceux  qui  consacraient  leur  plume  à  sa  dé- 
fense (25  . 

Du  reste,  Jacques  1"  coopérait  d  j  tout  son  pouvoir 
aux  efforts  que  faisait  la  cour  de  Rome  pour  exter- 


204   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

miner  Thérésie.  L'inquisition  s"élait  établie  dans  ses 
États  et  l'évêque  Arnauld,  grand  inquisiteur  de  Bar- 
celone, se  signalait  en  poursuivant  au-delà  du  tom- 
beau le  vicomte  de  Gastelbon  et  la  comtesse  de  Fdix, 
sa  fille,  soupçonnés  d'hérésie  (26).  Les  mêmes  ri- 
gueurs n'étaient  pas  encore  mises  en  usage  à  l'égard 
des  Juifs.  Jacques  1"  espérait  de  les  convertir  par  la 
persuasion.  Ainsi  nous  voyons  se  multiplier,  sous  son 
règne,  les  conférences  publiques,  oùlesrabbinsétaienl 
obligés  de  discuter  sur  la  religion. 

La  première  de  ces  conférences  eut  lieu  à  Barce- 
lone, entre  frère  Paul,  dominicain,  et  le  rabbin  Moïse 
de  Gironne.  Le  roi  y  assistait  en  personne;  mais  il 
n'eut  pas  le  bonheur  de  voir  les  efforts  du  domini- 
cain couronnés  d'un  grand  succès.  Frère  Paul  ne  se 
découragea  pas.  Une  conférence  eut  lieu  dans  la  même 
ville,  avec  un  autre  rabbin,  sous  les  yeux  du  grand 
inquisiteur  Arnauld;  mais  celle-là  ne  fut  pas  plus 
heureuse  que  la  première.  Frère  Paul  avait  fait 
des  frais  de  voyage;  et  à  ce  propos,  le  roi  adressa  à 
tous  les  Juifs  de  son  royaume  ime  lettre  par  laquelle 
il  leur  ordonnait  de  payer  la  dépense  que  frère  Paul 
avait  faite,  à  compte  cependant  des  tailles  qu'ils 
étaient  obligés  d'acquitter  cette  année  envers  l'Etat; 
il  les  avertissait  en  outre  d'être,  à  l'avenir,  de  bonne 
foi  dans  les  discussions  que  Ton  soutiendrait  avec  eux 
sur  leurs  Livres  saints,  pour  qu'on  pijt  les  mettre  à 
même  de  reconnaître  la  vérité  (27).  Les  religieux  qui 
fiiïnraient  dans  ces  conférences  avec  les  Juifs  ne 
manquaient  jamais  de  les  accuser  de  ne  pas  être  do 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  205 

bonne  foi;  et  Jacques  1"  se  gardait  bien  J'en  douter. 
Du  reste,  à  celle  époque,  il  était  peu  d'ecclésiastiques 
qui  fussent  assez  instruits  pour  lutter  avec  les  rabbins. 

Plus  tard  ces  discussions  furent  plus  fréquentes; 
mais  nous  remarquerons  que  presque  tous  ceux  qui 
y  figurèrent  furent  des  Juifs  convertis.  On  peut 
citer  Jérôme  de  Sainte-Foi,  qui  provoqua  les  confé- 
rences de  Tolède,  Alpbonse  de  Spina,  recteur  de 
l'université  de  Salamanque,  auteur  du  Fortalitiuin 
fidei,  était  aussi  un  Juif  converti.  lien  était  de  même 
de  Paul  de  Burgos,  évêque  et  grand  chancelier  de 
Castille. 

Les  conférences  provoquées  par  les  nouveaux  con- 
vertis amenaient  toujours,  sinon  la  conviction  des  rab- 
bins qui  soutenaient  la  discussion,  du  moins  la  con- 
version violente  d'un  certain  nombre  de  Juifs. 

C'était  au  point  que  les  seigneurs  et  les  évêques 
eux-mêmes,  à  qui  on  enlevait  ainsi  leurs  Juifs,  et  que 
Ton  privait  des  revenus  qu'ils  en  retiraient,  adres- 
sèrent à  plusieurs  reprises  leurs  plaintes  au  roi. 

L'évêque  de  Palencia,  à  la  suite  d'une  conférence 
provoquée  par  un  Juif  converti,  Jehuda-Mosca,  con- 
férence qui  avait  amené  la  conversion  d'un  grand 
nombre  de  Juifs,  suppliait  le  roi  de  venir  à  son  aide, 
vu  que  ses  ressources  allaient  être  considérablement 
réduites  (a). 

A  côté  des  écrivains  juifs  que  nous  avons  cités  on 
distinguait  encore,  en  Espagne,  Abraham-ben-Judas, 

[(i)  Mariana,  Histoire  de  Espan  ,  I.  n. 


206   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

auteur  de  l'/îr^aa-T/i/fr/mj  ouvrage  estimé,  sur  la  lé- 
gislation de  'Moïse;  Meïr-ben-Todros,  plus  connu  sous 
le  nom  d'Arama;  enfin,  Moïse,  lils  de  Golzi,  profond 
jurisconsulte  et  habile  prédicateur.  Il  professait  à 
Tolède,  où  l'on  admirait  l'éloquence  de  ses  sermons. 
Son  mérite  ne  devait  pas  être  médiocre,  puisqu'il 
avait  pu  se  faire  une  réputation  de  prédicateur  à  To- 
lède, où  l'on  comptait,  d'après  David  Ganz,  douze 
mille  Juifs,  et  où  les  sciences  avaient  trouvé  constam- 
ment de  zélés  sectateurs. 

La  France  et  l'Italie  n'étaient  pas  non  plus  dépour- 
vues d'écrivains. 

Menahem  de  Rekanati,  Hillel,  lils  de  Samuel,  fils 
d'Eléazar,  écrivaient  en  Italie. 

Le  premier  s'occupait  d'astronomie:  il  a  écrit  un 
livre  intitulé  :  Ordre  drs  étoiles  et  des  constella- 
tions (28  V 

Hillel  de  Vérone  s'occupait  de  métaphysique,  et  il 
a  écrit  un  traité  sur  l'âme  (29).  A  la  même  époque 
vivait  à  Rome  le  rabbin  Emmanuel,  poëte.  grammai- 
rien et  critique.  Ses  ouvrages  ont  été  signalés  comme 
éminemment  philosophiques.  Quelques  rabbins  en 
ont  même  prohibé  la  lecture.  Gomme  poëte,  Emma- 
nuel peut  revendiquer  un  des  premiers  rangs  parmi 
les  poètes  hébreux  Le  caractère  trop  uniforme  de 
la  poésie  rabbinique,  c'est  d'être  en  grande  partie 
bornée  au  genre  sacré  ;  elle  porte  partout  une  teinte 
religieuse  qui  est  le  trait  caractéristique  des  écrits 
des  rabbins.  Il  n'en  est  pas  de  même  des  composi- 
tions (l'Emmanuel.    Get  écrivain  peut  être  regardé 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  î(f! 

comme  le  premier  des  rabbins  qui  se  soit  principa- 
lement exercé  dans  la  poésie  légère.  Il  a  chanté  tour 
à  tour  l'enfer  et  le  paradis,  le  vin  et  les  femmes.  Il 
a  fait  des  madrigaux,  des  odes,  des  canzoni,  où  il  a 
fait  preuv,?  d'une  grande  souplesse  d'esprit  et  d'une 
imagination  vive  et  enjouée  ;  ce  qui  l'a  fait  surnom- 
mer, par  un  écrivain  moderne,  le  Voltaire  des  Hé- 
breux (30).  Il  faut  convenir  qu'il  y  a  loin  sans  doute 
du  rabbin  Emmanuel  :\u  génie  universel  du  dernier 
siècle;  mais  on  ne  saurait  oublier  que  les  productions 
poétiques  d'Emmanuel  étaient  écrites  en  Italie,  à 
une  époque  où  la  poésie  n'était  pas  sortie  de  son  en- 
.fance  et  où  elle  saluait  à  peine  l'apparition  du  Dante 
précurseur  de  Pétrarque. 

A  côté  d'Emmanuel,  c'est-à-dire  d'un  des  écrivains 
les  plus  originaux  que  la  nation  juive  ait  produits, 
nous  trouvons  en  Italie,  au  xiii'  siècle,  fort  peu  de 
rabbins  dignes  d'être  cités.  On  ne  saurait  cependant 
passer  sous  silence  Judas  Cohen  (51),  à  la  fois  phi- 
losophe, mathématicien  et  savant  philologue;  le 
rabbin  Kalonymo-ben  Ralonymo,  auteur  (32)  de 
VEven-Bochen  ouvrage  de  morale  (33);  enfin,  An- 
toli-Jacob,  connu  par  son  traiié  philosophique  sur 
le  Pentateuque  et  plus  encore  par  ses  traductions  de 
plusieurs  livres  arabes  et  grecs.  Antoli  Jacob  était  un 
des  écrivains  juifs  que  l'empereur  Frédéric  II  pen- 
sionnait pour  traduire  en  hébreu  les  écrits  des  philo- 
sophes arabes  :  c'est  sur  ces  traductions  et  celles  des 
savants  juifs  ses  contemporains  que  les  œuvres  d'Aver- 
roës,  d'Aristote,  d'Avicennes  ont  passé  de  l'hébreu 


208  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

dans  la  langue  latine,  grâce  à  la  collaboration  d'au- 
tres savants  juifs. 

La  France  comptait  aussi,  à  celte  époque,  plusieurs 
écrivains  juifs,  parmi  (54)  lesquels  on  remarquait 
Abraam-Cabrit,  auteur  d'un  Commentaire  sur  les 
apborismes  d'Hippocrate ,  et  le  célèbre  Lévi-ben- 
Gerson,  sul-nommé  Ralbach. 

Ce  rabbin  vivait  à  Bagnols,  ses  ancêtres  avaient 
presque  tous  été  versés  dans  les  sciences  (35). 

Halbach  ne  démentait  pas  la  réputation  que  sa  fa- 
mille avait  acquise,  il  jouissait  d'une  grande  considé- 
ration, comme  médecin  ;  ses  écrits  philosophiques 
lui  ont  donné  un  rang  éminent  parmi  les  docteurs 
hébreux. 

Il  a  commenté  plusieurs  parties  de  l'Ecriture,  et  il 
y  a  développé  non-seulement  une  profonde  étude  de 
la  loi,  mais  encore  une  grande  connaissance  des  phi- 
losophes anciens  et  modernes,  notamment  d'Aristote 
et  d'Averroës. 

Plusieurs  des  Commentaires  de  Ralbach,  dont  les 
Juifs  font  le  plus  grand  cas,  ontélé  traduits  en  latin. 
Un  autre  ouvrage  du  même  auteur  est  le  livre  inti- 
tulé Milchamoth  Adonai  (36),  où  il  traite  une  foule  de 
questions  de  physique,  de  métaphysique  et  de  mo- 
rale. Ralbach  a  écrit  de  plus  sur  les  mathématiques, 
sur  la  logique,  enfin  des  Commentaires  sur  Averroës. 
Lévi-ben-Gerson  est  un  des  plus  puissants  propaga- 
teurs parmi  les  Juifs  de  la  doctrine  d'Aristote  et  de 
celle  d'Averroës.  Contrairement  à  Maïmonide,  il 
adopte  les  idées  du  philosophe  arabe  sur  l'éternité  du 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  209 

monde  et  l'impossibilité  de  la  création.  Les  écrits 
de  Ralbach  témoignent  d'une  hardiesse  d'idées  peu 
commune  parmi  les  rabbins.  Gerson  mourut  à  l'âge 
de  quatre-vingts  ans,  après  avoir  consacré  tous  les 
moments  de  sa  vie  à  l'étude  des  sciences,  qu'il  pos- 
sédait en  grand  nombre,  et  qu'il  avait  approfondies 
autant  qu'il  était  permis  de  le  faire  au  siècle  oii  il 
vivait. 

Malgré  les  tracasseries  continuelles  que  le  fana- 
tisme suscitait  aux  Juifs,  malgré  l'ardeur  que  mit 
saint  Louis  à  faire  brûler  leurs  livres  et  à  proscrire 
leurs  écrivains,  on  voyait  encore  dans  le  nord  de  la 
France  quelques  rabbins  s'adonner  à  l'élude.  On  ci- 
tait, à  Paris,  le  rabbin  Jechiel  (37),  célèbre  par  la  con- 
férence qu'il  soutint  contre  le  Juif  converti  Nicolas 
de  Lire,  en  présence  de  la  reine  Blanche. 

Dans  ces  temps  d'ignorance,  où  la  qualité  de  savant 
était  synonyme  de  celle  de  sorcier,  on  avait  fait  à 
ce  rabbin  une  réputation  de  magicien.  Parmi  les 
choses  surnaturelles  dont  on  le  disait  l'auteur,  on 
prétendait  qu'il  entretenait  chez  lui  une  lampe  sans 
huile.  Aujourd'hui  qu'on  a  cessé  de  croire  à  la  ma- 
gie ,  on  ne  partagera  pas  l'opinion  du  vulgaire  du 
xiii«  siècle  sur  Jechiel;  mais  il  est  probable  que  ce 
rabbin  avait  des  connaissances  en  physique,  et  comme 
ces  connaissances  n'élaient  pas  communes  alors, 
on  ne  doit  pas  s'étonner  de  l'opinion  qu'on  avait 
de  lui. 

A  côté  de  Jechiel,  on  citait  encore  son  gendre  Jo- 
seph de  Corbeil  et  Simcha^ben-Samuel  de  Vitri,  à  la 

14 


210  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

fois  médecin,  astronome  et  savant  docteur  (?>8).  Ce 
n'était  pas  dans  le  nord  de  la  France  seulement  que 
l'on  rencontrait  parmi  les  Juifs  des  hommes  instruits, 
presque  toutes  les  villes  de  la  Provence  avaient  des 
écoles  oîi  les  sciences  étaient  enseignées  concurrem- 
ment avec  la  loi  ;  celles  du  Languedoc  n'avaient  rien 
perdu  de  leur  célébrité,  et  l'exil  de  Philippe-Auguste 
ne  les  avait  pas  empêchées  de  se  maintenir. 

Luuel  et  Narbonne  étaient  toujours  le  rendez-vous 
des  jeunes  Israélites  qui  venaient  y  puiser  l'instruc- 
tion, et  les  rabbins  qui  y  enseignaient  au  xiii'  siècle 
n'étaient  pas  indignes  de  leurs  prédécesseurs;  quel- 
ques-uns ont  laissé  des  écrits,  et  de  ce  nombre  est  le 
rabbin  Meir-Hacohen  (59).  Béziers  possédait  aussi  de 
savants  écrivains.  Salomon  fils  de  Joseph,  fils  de  Job, 
originaire  de  Grenade,  a  traduit  à  Béziers  divers  écrits 
d'Averroës  (40). 

On  citait  encore,  dans  cette  contrée,  Jedaïa  Apenini, 
qu'on  a  nommé  Bedraschi  (41),  du  nom  de  la  ville  de 
Béziers  où  il  était  né.  Son  livre  intitulé  Bechinath- 
Olam,  appréciation  du  monde  (42),  l'a  fait  surnom- 
mer l'Youno;  des  Hébreux.  C'est  en  effet  un  des  ou- 
vrages  les  plus  remarquables  qui  soient  sortis  de  la 
plume  des  rabbins.  Il  a  été  traduit  en  plusieurs  lan- 
gues (45).  L'ouvrage  de  Bedraschi  porte  au  plus  haut 
degré  le  cachet  de  la  poésie  orientale.  En  parlant  de 
l'amitié,  voici  comment  il  s'exprime  : 

«  Ne  le  confie  pas  à  l'amitié  de  notre  âge,  elle  s'en- 
»  vole  et  décline  plus  rapidement  que  l'ombre  humide 
»  du  soir.  Tu  ressemblerais  à  ce  jeune  insensé  qui. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  211 

•  cherchant  à  saisir  les  rayons  du  soleil,  croit  en  avoir 
»  rempli  sa  main,  et,  lorsqu'il  t'ouvre,  recule  et  s'ef- 
»  fraye  de  n'y  rien  trouver.  » 

Outre  le  Bechlnath-Olam,  Bédraschi  a  laissé  plu- 
sieurs ouvrages  de  controverse  ou  -de  morale,  parmi 
lesquels  on  distingue  celui  intitulé  Miuchar-Apeni- 
nim  (44).  C'est  un  recueil  de  p.ensées  philosophiques 
où  l'auteur  a  rassemhlé  une  foule  de  sentences  des 
philosophes  hébreux,  arabes  et  grecs. 

On  peut  citer  de  plus  un  écrit  intitulé  Kethal- 
Adaath,  livre  de  la  connaissance,  ou  traité  de  l'intel- 
lect. 

C'est  un  commentaire  de  l'ouvrage  du  philosophe 
arabe  Al-Pharabi,  dont  une  traduction  a  été  imprimée 
avec  les  œuvres  philosophiques  d'ATicennes. 

Bédraschi  examine  les  diverses  acceptions  du  mot 
intellect  : 

1°  Le  sens  vulgaire  indiquant  l'intelligence; 

2°  L'intellect  qui  conduit  à  ce  que  commande  la 
raison; 

3°  Celui  qui  fait  distinguer  le  vrai  du  faux  ; 

4°  Celui  qui  fait  connaître  le  bien  et  le  mal; 

5°  L'intellect  actif  et  passif; 

6°  Enfin  l'intelligence  première,  c'est-à-dire  Dieu. 

Un  autre  ouvrage  du  même  auteur  est  consacré  à 
discuter  les  opinions  des  philosophes  sur  l'intellect 
passif  ou  le  matérialisme. 

Jedaïa  ne  s'en  tenait  pas  à  l'élude  des  questions  les 
plus  ardues  de  la  philosophie,  il  s'occupait  d'astro- 
nomie, de  mathématiques. 


212  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

On  a  de  lui  un  traité  sur  les  opposés  en  fait  de 
mouvement  et  de  direction.  Il  y  développe  cette  thèse 
que  les  mouvements  opposés  ou  contraires  ne  peu- 
vent avoir  lieu  que  sur  la  ligne  droite. 

Cet  écrit  avait  donné  lieu  à  des  objections  que  Je- 
daïa  réfute  dans  un  autre  écrit  intitulé  Livre  de  conso- 
lidation. 

Un  dernier  ouvrage  du  même  auteur  est  consacré  à 
l'examen  de  la  question  de  savoir  si  les  individus  de 
la  même  espèce,  en  différant  d'accidents,  ne  conser- 
vent pas  toujours  leur  forme  essentielle. 

Jedaïa  avait  aussi  fait  un  Commentaire  sur  les  vingt- 
cinq  propositions  placées  par  Maïmonide  en  tète  de  la 
deuxième  partie  du  More-Nehouchim. 

On  voit,  par  ce  grand  nombre  d'écrits,  combien  le 
goût  des  études  était  répandu  parmi  les  Juifs  du  Midi, 
et  combien  d'hommes  éminents  surgissaient  parmi  eux 
dans  un  siècle  où  les  lumières  étaient  si  peu  répandues. 

A  cette  époque,  cependant,  l'état  politique  des  Juifs 
en  France  n'était  pas  exempt  de  troubles;  le  clergé 
surtout  restait  fuléle  à  ses  principes. 

Ainsi,  le  concile  de  Béziers  (45),  celui  d'Alby  dé- 
fendaient, sous  peine  d'excommunication,  qu'un  ma- 
lade eût  recours  aux  soins  d'un  médecin  juif,  par  la 
raison  qu'il  valait  mieux  souffrir  la  mort  que  d'être 
redevable  de  la  vie  à  un  infidèle  (46). 

Cette  défense  est  répétée  dans  les  statuts  synodaux 
de  Rouergue  (an  1256),  ce  qui  prouve  qu'il  devait  y 
avoir  dans  cette  contrée,  comme  dans  les  autres  par- 
ties de  la  France,  des  médecins  juifs. 


TREIZIÈME  SIÈCLE.  213 

Le  concile  de  Saint-Quentin  se  plaignait  de  ce  que 
les  juges  condamnaient  les  prêtres  à  payer  ce  qu'ils 
devaient  aux  Juifs,  sans  vérifier  leurs  créances. 

Celui  de  Latran  renouvelait  les  défenses  du  concile 
de  Tolède,  relativement  aux  emplois  publics.  Cette 
défense  était  surtout  dirigée  contre  l'Espagne,  oîi  l'on 
ne  cessait  pas  d'admettre  les  Juifs  aux  fonctions  pu- 
bliques. Il  en  était  de  même  dans  le  Languedoc,  où  on 
les  appelait  indistinctement  à  toutes  les  charges.(47). 
On  avait  vu,  à  Montpellier,  des  Juifs  revêtus  des  fonc- 
tions de  baile  ou  consul,  qui  étaient  déférées  par  élec- 
tion. A  Toulouse,  en  1291,  un  Juif  avait  été  nommé 
consul.  L'élection  fut  cassée  par  arrêt  du  Parlement  (a), 
en  vertu  des  anciennes  lois,  qui  excluaient  les  Juifs 
des  fonctions  publiques.  Les  seigneurs  de  Montpellier, 
quoique  très-favorables  aux  Juifs,  firent  aussi,  à  la 
fin  du  xiii°  siècle,  des  règlements  qui  les  excluaient  (6) 
des  charges  publiques.  Ils  cédaient  ainsi  aux  plaintes 
des  évêques  qui,  dans  les  conciles,  ne  cessaient  pas  de 
signaler  comme  une  calamité  la  considération  qu'ob- 
tenaient les  Juifs  dans  diverses  contrées. 

Les  conciles  ne  perdaient  aucune  occasion  de  s'éle- 
ver contre  les  faveurs  dont  les  Juifs  étaient  l'objet  et, 
à  la  fin  du  xiii*  siècle,  celui  de  Château-Gontier  (48) 
s'en  plaignait  amèrement. 

Si,  cependant,  le  clergé  ne  voulait  pas  que  les  Juifs 
fussent  assimilés  aux  Chrétiens  pour  leur  admission 


(a)  Preuves  de  V histoire  du  Languedoc,  t.  m. 
{b)  Preuves  de  l'histoire  du  languedoç,  t  ïY. 


214   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

aux  emplois  publics,  il  se  gardait  bien  de  mettre 
entre  eux  quelque  différence  pour  le  payement  de  la 
dîme.  Cette  redevance  pesait  sur  les  uns  comme  sur 
les  autres;  on  forçait  même  les  JuiFs  h  payer  aux  curés 
de  chaque  paroisse  autant  que  ce  qu'un  Chrétien  lui 
payait  (49). 

Le  prêt  à  intérêt  excitait  aussi  l'attention  des  con- 
ciles, et,  d'après  leurs  dispositions,  il  suffisait  à  un 
Chrétien  de  jurer  qu'il  y  avait  usure,  pour  qu'il  fût 
déchargé  de  sa  dette  '50). 

Les  princes  ne  traitaient  j)as  non  plus  les  Juifs  avec 
moins  de  sévérité.  Dans  la  Bretagne,  où  ils  étaient 
nombreux,  prenant  prétexte  de  leurs  usures,  Jean  le 
Roux  les  chasse  de  ses  États  et  défend  d'informer 
contre  le  Chrétien  qui  aurait  tué  l'un  ^ l'entre  eux  (51). 
En  France, .leur  condition  n'était  guère  plus  favo- 
rable; à  peine  étaient-ils  [larvenus  à  faire  révoquer 
l'exil  prononcé  j)ar  Philippe-Auguste  (52)  (ce  qui  leur 
coûta  15,000  mires  d'argent),  qu'une  foule  de  lois 
vinrent  fondre  sur  eux  et  compromettre  à  chaque  in- 
stant leur  existence. 

Philippe-Auguste,  qui  avait  pris  pour  un  des  motifs 
de  letfr  exil,  les  extorsions  des  Juifs,  fit  plus  tard  une 
loi  qui  organisait  pour  l'avenir  le  prêta  intérêt  (55). 

L'article  1"  de  cette  loi  fixe  l'intérêt  (5i)  à  deux 
deniers  par  livre  par  semaine,  ce  qui  fait  quarante 
pour  cent  par  an.  On  s'étonnerait  que  Philippe-Au- 
guste ait  permis  un  intérêt  aussi  exorbitant,  si  ses 
successeurs  n'avaient  pas  encore  renchéri  sur  lui.  Il 
est  vrai  qu'après  avoir  en  quelque  sorte  autorisé  les 


TREIZIÈME  SIÈCLE.  21b 

Juifs  à  opprimer  le  peuple  par  leurs  usures,  ils  s'en 
appropriaient  les  fruits  en  les  dépouillant,  ce  qui  se 
réduisait  à  se  servir  des  Juifs  pour  lever  d'une  ma- 
nière indirecte  des  impôts  sur  le  peuple. 

Ce  n'étaient  pas  les  rois  seulement  qui  faisaient 
des  Juifs  un  objet  de  spéculation,  les  seigneurs  les 
exploitaient  comme  la  partie  la  plus  notable  de  leur 
revenu. 

Un  monument  des  plus  curieux  à  ce  sujet  est  une 
convention  passée  entre  Thibaut,  comte  de  Champa- 
gne, et  le  roi  Philippe  II,  l'an  1198  (a). 

Par  cet  acte,  les  contractants  s'engagent  à  ne  pas  se 
retenir  réciproquement  leurs  Juifs  et  à  ne  pas  souffrir 
que  les*  Juifs  de  l'un  fassent  contracter  des  obligations 
aux  sujets  de  l'autre. 

Malgré  cette  convention,  les  Juifs  de  Champagne  ne 
pouvant  résister  aux  exactions  du  comte  Thibaut,  se 
réfugièrent  sur  les  terres  du  roi  de  France. 

Il  y  eut  procès  entre  le  comte  et  le  roi.  Philippe  ne 
voulait  pas  rendre  les  Juifs,  et  ces  malheureux  le  sup- 
pliaient de  les  garder,  redoutant  la  rapacité  du  comte 
de  Champagne. 

Thibaut  mourut  dans  l'intervalle,  et  sa  veuve  vou- 
lut recouvrer  ses  Juifs.  Philippe  les  lui  rendit,  mais  il 
eut  l'humanité  de  stipuler  que  la  comtesse  ne  les  sou- 
mettrait qu'aux  taxes  ordinaires,  sans  leur  extorquer 
rien  de  plus  par  la  violence. 


(a)  Brussel,  Usage  des  fiefs,  1. 1  ;  —  Martenne,  Amplissima  col- 
lection t.  I. 


216  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

La  comtesse  promit,  mais  elle  ne  fut  pas  fidèle  à 
sa  promesse,  car  un  des  plus  riches  Juifs  de  Cham- 
pagne, nommé  Cresselin,  déserta  de  nouveau  ses 
terres  :  Philippe  intervint  encore,  et  on  détermina 
Cresselin  à  rentrer  en  Champagne.  La  comtesse  s'en- 
gageait à  ne  lui  plus  rien  extorquer  et  lui  s'ohligeait 
à  ne  plus  quitter  le  pays,  à  peine  de  confiscation  de 
ses  créances. 

On  peut  juger  par  ce  trait  du  parti  que  les  sei- 
gneurs et  les  rois  tiraient  des  Juifs. 

Les  lois  portées  à  leur  égard,  depuis  Philippe-Au- 
guste, sont  toutes  conçues  dans  le  même  esprit;  elles 
tendent  à  enrichir  les  Juifs  pour  se  ménager  les 
moyens  de  les  dépouiller  ensuite. 

Celle  dont  nous  venons  de  parler  porte  à  un  taux 
exagéré  l'intérêt  de  l'argent;  ensuite  elle  défend  de 
prêter  pour  moins  d'un  an.  Enfin,  elle  soumet  les 
Juifs  à  affirmer  et  à  faire  sceller  leurs  créances;  ce 
qui,  dans  les  cas  de  confiscation,  devait  servir  à  en 
constater  le  nombre.  On  a  même  le  soin  de  nommer 
un  notaire  qui,  seul,  peut  passer  les  obligations  en 
faveur  des  Juifs. 

Autorisés  par  une  loi,  les  Juifs  ne  manquèrent  pas 
de  tirer  parti  de  leur  argent.  Ils  prêtèrent  à  40  pour 
iOO,  et  leurs  débiteurs  n^eiirent  pas  à  se  féliciter  de 
la  sagesse  des  lois  de  Philippe-Auguste.  Il  fallait  ce- 
pendant qu'on  leur  accordât  de  grands  privilèges, 
pour  les  mettre  à  même  de  satisfaire  aux  taxes  variées 
dont  ils  étaient  l'objet.  Ainsi,  outre  les  impôts  qu'ils 
payaient  annuellement,  on  leur  faisait  payer  un  droit 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  217 

de  joijeuse  avenue  toutes  les  fois  qu'un  nouveau  sei- 
gneur prenait  possession.  Le  comte  de  Gliampagne 
leur  fit  payer,  pour  ce  droit,  25,000  livres;  et  Philippe 
le  Long  exigea  100,000  livres  des  Juifs  de  ses  do- 
maines. Si  l'on  réfléchit  à  la  rareté  du  numéraire 
à  cette  époque,  on  sera  frappé  de  l'énormité  de  cette 
contribution. 

On  conçoit  d'après  cela  que  les  rois  et  les  seigneurs 
aient  regardé  les  Juifs  comme  une  des  parties  les  plus 
précieuses  de  leurs  domaines.  Au  commencement  du 
xiii*  siècle,  la  taxe  sur  les  Juifs  rapportait  au  roi 
1,200  livres  seulement.  Apparemment  qu'à  la  suite 
de  l'exil  qui  les  avait  frappés,  ils  n'étaient  rentrés 
qu'en  petit  nombre.  Quelques  années  plus  tanl,  ce 
.revenu  se  portait  à  7,550  livres,  dont  les  deux  tiers 
étaient  payés  par  les  Juifs  de  Normandie  (a). 

On  voit,  à  cette  époque,  les  Juifs  protégés  dans  cette 
contrée.  Un  arrêt  de  l'échiquier  de  Falaise,  de  1220, 
pour  venger  le  meurtre  d'un  Juif  de  Bernai,  qui  avait 
été  assassiné,  rend  responsables  les  bourgeois  qui 
n'avaient  pas  accouru  à  ses  cris.  Les  barons  convin- 
rent, à  ce  sujet,  que  le  Chrétien  qui  tuerait  un  Juif 
seraitjusticiable  du  roi  (6).  Les  plaids  se  tenaient 
à  Dieppe.  On  admettait  le  duel  entre  les  deux  plai- 
deurs; mais  il  devait  avoir  lieu  sur  un  chemin  public 
qui  devait  servir  de  champ-clos  (c). 

C'était  là  une  grande  faveur,  si  l'on  se  souvient  que 

(a)  Brussel,  Usage  des  fiefs,  1. 1,  liv.  2,  chap.  37. 

(b)  Brussel,  Usage  des  fiefs,  t.  i.  liv.  2,  chap. 37, 

(c)  Arrêt  de  l'échiquier  de  Falaise,  1207, 


218   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

les  anciennes  lois,  en  France,  défendaient  d'informer 
pour  le  meurtre  d'un  Juif. 

De  plus,  on  les  admeittit  à  plai'ler  devant  les  tri- 
bunaux ordinaires,  et  il  y  avait  ou  un  accord  à  ce 
sujet  entre  le  clergé  et  les  barons.  Cet  état  de  choses 
ne  devait  pourtant  pas  durer  longtemps  Philippe-Au- 
guste fut  à  peine  descendu  du  trône,  que  Louis  VIII, 
écoutant  les  plaintes  du  clergé  et  les  instigations  du 
pape  Innocent  III,  révoqua  tout  ce  qu'avait  fait  son 
prédécesseur,  déclara  que  les  créances  des  Juifs  ne 
produiraient  plus  d'intérêt  (55)  et  que  les  rois  et  les 
barons  n'obligeraient  plus  les  débiteurs  à  les  payer. 
Louis  VIII  ordonne,  de  plus,  que  toutes  les  créances 
des  Juifs  seront  payées  à  leurs  seigneurs  en  trois 
années  et  en  trois  termes  pour  chaque  année,  par. 
suite,  les  Juifs  sont  soumis  à  faire  registrer  dans  les 
justices  de  leurs  seigneurs  leurs  dettes  actives.  Ainsi, 
la  législation  présentait-  cette  anomalie,  que  tandis 
qu'on  regardait  comme  illicite  et  comme  contraire  aux 
lois  de  l'Eglisi!  de  percevoir  un  int»'rêt  de  l'argent, 
les  seigneurs  pouvaient  sans  contrevenirà  ces  lois  s'ap- 
proprier les  créances  des  Juifs  grossies  des  intérêts 
usuraires. 

L'ordonnance  de  Louis  VIII  fut  renouvelée  par 
Louis  IX  (50).  Ce  dernier  ajouta  même  aux  disposi- 
tions des  lois  antérieures  :  il  déclara  les  Juifs  incapa- 
bles de  contracter  et  acquitta  les  Chrétiens  du  tiers 
des  sommes  enregistrées  qu'ils  devaient  aux  Juifs  (57). 

Ces  lois  de  saint  Louis  contiennent  plusieurs  dispo- 
sitions relatives  aux  barons,  qui   se  disputaient  les 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  219 

uns  aux  autres  les  Juifs  qui  leur  apparteniuent,  et  ces 
malheureux,  réduits  à  la  condition  de  serfs,  traités 
plus  sévèrement  que  les  Chrétiens,  avaient  constam- 
ment à  lutter,  non-spulement  contre  les  exactions  de 
leurs  seigneurs  dont  ils  excitaient  la  cupidité,  mais 
encore  contre  les  ordonnances  des  rois,  qui  les  frap- 
paient sans  ménagement. 

C'est  un  spectacle  déplorable  que  devoir  les  traités 
qui  intervenaient  entre  les  rois  et  les  barons  au  sujet 
des  Juifs 

Ainsi,  en  1250,  noiîs  voyons,  dans  une  assemblée 
tenue  à  Meiun,  le  roi  convenir  avec  les  barons  qu'ils 
ne  forceraient  plus  les  Juifs  à  leur  prêter  de  l'argent, 
qu'aucun  baron  ne  pourrait  retenir  les  Juifs  apparte- 
nant à  un  autre,  et  que  celui-ci  pourrait  les  revendi- 
quer partout  où  il  les  trouverait  comme  sa  propriété. 
Malgré  cet  accord,  le  roi  fut  obligé,  quelques  années 
après,  de  contraindre  Thibaut,  comte  de  Champagne, 
à  rendre  les  Juifs  appartenant  à  lacomlessede  Dreux, 
qu'il  gardait  indûment  ^n  1268,  le  roi  Louis  et  le 
comte  de  Champagne  conviennent  d'arrêter  les  Juifs 
de  leurs  domaines  pour  les  dépouiller.  Cette  conven- 
tion s'exécute,  mais  il  y  a  débat  entre  les  deux  sei- 
gneurs pour  démêler  les  Juifs  qui  leur  appartenaient 
réciproquement,  et  dont  ils  devaient  s'approprier  les 
dépouilles.  Plus  tard,  nous  voyons  les  Juifs  mis  en 
quelque  sorte  à  l'enchère.  Philippe  IV  achète  du 
comte  de  Valois,  son  frère,  tous  les  Juifs  de  son 
comté,  après  avoir  eu  un  procès  avec  lui  au  sujet  de 
quaranto-trois  Juifs  dont  il  réclamait  la  propriété.  Il 


220  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

lui  achète  en  outre  un  Juif  de  Rouen  qui  rapportait 
300  livres  par  trimestre.  Pour  500  livres,  il  achète 
encore  un  Juif  du  comte  de  Chably,  et  il  cède  à  son 
frère  un  Juif  de  Pontoise,  nommé  Joce.  Qu'on  juge, 
après  un  pareil  trafic,  de  l'esprit  qui  devait  animer 
les  rois  dans  leur  législation  à  l'égard  des  Juifs,  et 
qu'on  ose  faire  un  reproche  à  ces  malheureux  de 
s'être  livrés  à  l'usure!  Les  véritables  usuriers  ce  n'é- 
taient pas  les  Juifs,  mais  c'étaient  les  rois  et  les  ba- 
rons qui  s'appropriaient  leurs  rapines.. 

D'ailleurs,  l'argent  était  si  rare,  au  xiii*  siècle,  que 
le  taux  de  l'intérêt  qui  nous  parait  aujourd'hui  une 
usure  exorbitante,  était  alors  commandé  par  les  cir- 
constances. Ce  n'étaient  pas  les  Juifs  seuls  qui  prê- 
taient à  40  pour  100,  mais  les  Lombards  et  les  Italiens, 
qui  parcouraient  la  France,  exigeaient  même  un  taux 
supérieur;  ils  prenaient  10  pour  100  par  mois,  ils 
avaient  été  chassés  plusieurs  fois,  et  dépassaient  de 
beaucoup  les  Juifs;  de  sorte  que  ce  serait  justice 
d'appeler  un  usurier  lombard  et  caorsin  plutôt  que  de 
l'appeler  juif. 

Les  conciles  fulminent  contre  les  usuriers  chré- 
tiens ;  de  ce  nombre  sont  les  conciles  de  Château- 
Gonlier  en  1251,  ceux  de  Lyon  1245  et  1247,  ceux 
d'Alby  en  1254,  de  Montpellier  en  1258,  de  Sens  en 
1267,  d'Arles  et  de  Poitiers  en  1275,  d'Avignon,  en 
1282.  Le  concile  de  Lyon  voulait  qu'on  annulât  les 
testaments  des  usuriers  chrétiens  qui  n'auraient  pas 
restitué  leurs  usures  ;  le  concile  de  Béziers  défen- 
dait toute  communication  avec  les  usuriers;  celui 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  22< 

d'Arles  excommuniait  tous  les  usuriers  chrétiens 
comme  les  adultères.  Mais  que  pouvaient  ces  vaines 
menaces  contre  des  besoins  chaque  jour  renaissants 
et  contre  la  loi  de  la  nécessité,  qui  obligeaitles  évèques 
eux-mêmes,  qui  s'élevaient  contre  eux  dans  les  con- 
ciles, à  avoir  recours  à  la  bourse  des  usuriers? 

Nous  ne  devons  pas  être  surpris  si  les  lois  qui  se 
sont  succédé  en  France  pour  réprimer  l'usure,  sont 
toujours  restées  sans  effet.  Il  faut  reconnaître  pour- 
tant que  ce  n'était  pas  toujours  l'usure  que  l'on  pour- 
suivait chez  les  Juifs. 

Ainsi,  saint  Louis  ne  se  borne  pas  à  réprimer  le 
prêt  à  intérêt,  mais,  dans  une  de  ses  lois,  il  reproche 
aux  Juifs  leurs  blasphèmes,  leurs  sortilèges,  leurs 
magies  ;  il  veut  que  l'on  brûle  le  Thalmud  et  tous  les 
livres  dans  lesquels  ces  blasphèmes  sont  renfermés, 
et  que  l'on  chasse  ceux  des  Juifs  qui  ne  voudront  pas 
se  soumettre  à  celte  loi  (58). 

La  même  ordonnance  porte  que  les  Juifs  vivront  du 
travail  de  leurs  mains  et  du  produit  du  commerce, 
sans  se  livrer  à  l'usure  ;  sage  disposition,  qui  aurait 
pu  produire  un  bon  effet,  si  saint  Louis  eût  pris  les 
mesures  convenables  pour  l'exécuter.  Mais  en  les  sou- 
mettant à  vivre  du  travail  de  leurs  mains,  on  ne  leur 
offrait  aucune  garantie  pour  exercer  une  autre  pro- 
fession, aucun  état  civil  pour  leurs  personnes,  aucune 
sûreté  pour  leur  conscience:  comment,  dès  lors,  pou- 
vaient-ils changer  de  manière  de  vivre?  Aussi  la  loi 
de  saint  Louis  était  chose  vaine;  et  ceux  d'entre  les 
Juifs  qui  déjà  ne  s'étaient  pas  adonnés  au  commerce 


222  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

OU  aux  arts  industriels,  attiraient  de  nouvelles  vexa- 
tions sur  la  tète  de  leurs  frères  qui  ne  prenaient  au- 
cune part  à  leurs  exactions. 

Louis  IX  était  moins  propre  peut-être  que  tout  au- 
tre à  régénérer  les  Juifs.  Ses  lois  relatives  à  l'usure 
dépassent  le  but  qu'elles  devaient  atteindre.  On  ne 
peut  se  faire  illusion  sur  l'esprit  qui  le  dirigeait,  en 
lisant  l'efTet  rétroactif  qu'il  leur  donnait,  la  rigueur 
avec  laquelle  il  traitait  les  Juifs  et  le  fanatisme  qui 
se  révèle  dans  le  préambule  de  ses  lois,  surtout  de 
celles  de  1234  (59)  ,  où  il  signale  tous  les  livres 
hébreux  comme  contenant  des  blasphèmes  intoléra- 
bles et  comme  dignes  du  feu. 

Le  concile  de  Latran  avait  prouvé,  quelques  années 
auparavant,  jusqu'où  pouvait  aller  l'intolérance  du 
xiii^  siècle,  en  soumettant  les  Juifs  à  porter  une  mar- 
que distinctive  pour  les  vouer  au  mépris.  Saint 
Louis  approuve  cette  mesure,  et,  par  une  de  ses  lois, 
il  en  recommande  Texécution  et  assimile  par  là,  dit 
Pasquier,  les  Juifs  aux  femmes  publiques  (GO). 

La  dernière  ordonnance  de  saint  Louis  est  encore 
plus  rigoureuse  que  toutes  les  autres.  Après  avoir 
proscrit  le  pi  et  à  intérêt,  après  avoir  acquitté  les 
Chrétiens  du  tiers  des  créances  des  Juifs,  après  avoir 
livré  aux  seigneurs  ces  mêmes  créances,  Louis  IX  or- 
donne que  les  Juifs  rendront  les  intérêts  qu'ils  ont 
extorqués  (61).  Il  nomme  des  commissaires  pour  l'exé- 
cution de  cette  disposition  et  leur  permet  de  vendre 
les  biens  des  Juifs  à  l'exception  de  leurs  synagogues. 

Cette  législation  de  saint  Louis  touchant  les  Juifs 


TREIZIÈME  SIÈCLE.  223 

offre  un  mélange  bizarre  de  rigueur  et  d'humanité 
(|ue  l'on  concevrait  difficilement,  si  l'on  ne  se  souve- 
nait que  c'était  le  siècle  des  croisades,  que  le  génie 
de  saint  Louis,  digne  d'une  autre  époque,  était  courbé 
sous  l'influence  des  idées  du  temps,  et  qu'il' était  dif- 
ficile aux  Juifs  de  trouver  une  justice  entière  auprès 
de  celui  qui  disait  qu'on  ne  devait  répondre  aux 
blasphèmes  d'un  infidèle  qu'en  lui  passant  l'épée  à 
travers  le  corps  (62) , 

Ces  principes  fanatiques,  qui  avaient  éclaté  d'une 
manière  si  funeste  [lour  les  Albigeois,  sous  le  règne 
de  saint  Louis,  ne  devaient  pas  laisser  de  trêve  aux 
Juifs  sous  ses  successeurs. 

Philipiie  le  Bel  avait  commencé  par  leur  témoigner 
quelque  intérêt,  en  enlevantaux  moines  le  droit  qu'ils 
s'étaient  arrogé  de  les  imposer  à  volonté  et  de  les  faire 
emprisonner  sur  un  simple  ordre  de  leur  part  (65); 
mais,  bientôlaprès,  il  prononça  contre  eux  unexil(64) 
qui  n'était  que  le  commencement  des  vexations  qu'il 
préparait. 

n  paraît  que  cet  exil  ne  frappait  que  bs  Juifs  venus 
d'Angleterre  et  de  Gascogne  ;  il  est  probable  qu'ils 
achetèrent  leur  réhabilitation,  puisque  nous  voyons 
de  nouvelles  lois  rendues  contre  eux   bientôt  après. 

Philippe  le  Bel  renouvela  la  défense  faite  par  saint 
Louis  de  prêtera  intérêt  (65),  mais  il  arriva  que  les 
Juifs  ,  déjà  dépouillés  par  les  lois  antérieures,  de 
plus,  ruinés  par  deux  exils  et  par  la  perte  d'une 
grande  partie  de  leurs  biens,  ne  pouvant  se  faire  payer 
de  leurs  créances  et  manquant  de  ressources  pour  vi- 


224  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

vre,  se  virent  réduits  à  l'impossibilité  de  payer  les 
impôts.  Cette  circonstance  éveilla  la  sollicitude  de 
Philippe  le  Bel,  et  il  ordonna  que  les  créances  des 
Juifs  leur  seraient  payées,  vu  qu'ils  ne  pouvaient  pas 
s'acquitter  de  la  taille  (^66). 

Par  cette  loi,  les  Juifs  furent  un  peu  relevés,  mais 
ce  n'était  que  pour  être  dépouillés  un  peu  plus 
tard. 

Cette  série  de  lois  faites  sur  les  Juifs  doit  nous 
donner  une  idée  de  leur  importance  et  de  leur  nom- 
bre. Il  n'est  pas  une  seule  partie  de  la  France  où  l'on 
ne  trouve,  au  xni*  siècle,  des  traces  de  leur  existence, 
et  partout  nous  trouvons  des  lois  qui  les  proscrivent. 

Ainsi  le  comte  de  Poitou,  après  avoir  livré  les 
Juifs  aux  moines  de  Poitiers,  à  qui  il  confiait  la  ré- 
pression de  leurs  usures,  les  chasse  de  Poitiers,  de  la 
Rochelle,  de  Saint-Jean -d'Angely,  de  Niort,  de  Saintes, 
de  Saint- .M amer.  Malgré  cet  exil,  nous  les  voyons  re- 
paraître, quelques  années  après,  dans  ces  contrées,  et 
le  comte  de  Poitou  malade,  est  obligé  d'avoir  recours 
à  un  médecin  juif. (a). 

Dans  la  Gascogne,  le  roi  d'Angleterre,  Edouard  III, 
prononce  aussi  leur  bannissement;  mais  ils  réclament 
contre  la  saisie  de  leurs  biens,  en  prétendant  qu'ils 
appartiennent  au  roi  de  France.  Cet  exil  ne  dut  pas 
être  rigoureusement  exécuté,  puisqu'on  est  obligé  de 
le  renouveler  trente  ans  après  (6). 


(a)  Sauvai,  Antiquités  de  Paris,  t.  ii. 

(fc)  Lettre  de  Robert,  évêquede  Bath.  à  la  cour  de  Londres. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  225 

En  Bretagne,  les  Juifs  sont  traités  avec  une  rigueur 
extrême:  les  Etats  assemblés  déclarent  que  leurs  dé- 
biteurs seront  libérés,  et  que  les  objets  qu'ils  ont 
donnés  en  gage  leur  seront  rendus.  On  fait  promettre 
au  duc  de  ne  plus  recevoir  de  Juifs  dans  ses  États;  il 
est,  en  outre,  expressément  défendu  de  poursuivre 
qui  que  ce  soit  pour  le  meurtre  d'un  Juif  (a). 

Cependant,  il  faut  remarquer  que  si  les  Juifs  du 
Nord  étaient  aussi  généralement  maltraités,  il  n'en 
était  pas  de  même  de  ceux  du  Midi. 

Dans  le  comté  de  Foix,  la  communauté  juive  de  Pa- 
miers  jouissait  de  plusieurs  privilèges  qui  lui  avaient 
été  accordés  par  le  comte  de  Foix,  de  concert  avec  le 
clergé.  Un  monument  remarquable,  ce  sont  les  sta- 
tuts faits  par  cette  communauté  pour  maintenir  parmi 
les  Juifs  des  mœurs  modestes  et  les  empêcher  d'étaler 
un  luxe  qui,  ordinairement,  excitait  la  jalousie  des 
Chrétiens.  Ces  statuts,  dressés  par  la  communauté 
juive,  et  approuvés  par  les  autorités,  avaient  pour 
objet  d'interdire  aux  femmes  juives  de  porter  des  ob- 
jets précieux,  de  faire  aux  enfants  nouveau-nés  des 
tuniques  d'autre  étoffe  que  l'étamine  ou  la  peau  d'a- 
gneau. Il  était  défendu  aux  pères  de  donner  à  leurs 
fils  plus  de  douze  deniers  d'étrenne,  d'inviter  plus  de 
douze  personnes  dans  leurs  réjouissances ,  enfin  de 
prendre  part  aux  jeux  d'échecs  ou  de  dés  qui  se 
jouaient  en  ville. 

Ces  règlements  sont  approuvés  par  l'abbé  de  Saint- 

(a)  Proclamation  du  duc  Jean  de  Bretagne,  1239 

15 


2i6     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Anloiqe  et  les  consuls  de  la  ville,  et,  eu  retour,  les 
Juifs  sont  dispensés  de  porter  la  marque  distinctive  ; 
on  leur  accorde  en  outre  diver-s  privilèges,  tels  que  le 
droit  dVlire  des  syndics,  de  s'imposer  pour  leurs  be- 
soins ou  pour  les  procès  qu'ils  auraient  à  soutenir  (a). 

Gaston,  comte  de  Foix,  confirma  ces  privilèges,  et 
ses  successeurs  protégèrent  de  tout  leur  pouvoir  la 
communauté  juive  Contre  laquelle  il  ne  s'élevait  au- 
cune plainte. 

A  Narbonne,  les  Juifs  étaient  également  protégés  ; 
ils  y  possédaient  des  i^ropriétes,  et  Tarchevèque  de 
Narbonne  se  plaignait  au  vicomte  Amahic  de  ce  qu'on 
refusait  aux  clercs  le  droit  d'acquérir  des  aïeux,  tan- 
dis qu'on  l'avait  toujours  permis  aux  Juifs  (h), 

Le  vicomte  Amalriç  leur  avait  vendu  1^ droit  d'avoir 
des  boutiques  dans  l'intérieur  de  la  ville  e|,  dpns  un 
quartier  qui  avait  pris  le  nom  de  Graude-Juiverie. 

A  Montpellier,  la  communauté  juive  était  aussi 
nombreuse.  Les  Juifs  avaient  babilé  d'abord  le  fau- 
bourg de  Celleneuve,  puis  la  rue  de  la  Savaterie,  puis 
la  place  des  Cévenols;  ils  avaient  un  cimetière,  une 
synagogue  et  une  boucherie  particulière.  Les  statuts 
de  Montpellier  s'occupaient  spécialement  des  Juifs; 
ils  reproduisaient  notamment  la  défense  de  leur  con^ 
fier  la  charge  de  bailli  ou  d'intendant  seigneurial.  Il 
ne  leur  était  pas  permis  de  bàlir  de  nouvelles  syna- 
gogues ni  de  recevoir  pour  celles  qu'ils  avaient  des 
legs  des  Chrétiens, 

(a)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t.  iv.  n.  16. 
c6)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t,  in. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  227 

Ces  dispositions  sont  remarquables  ;  elles  prouvent 
que  la  population  était  loin  d'être  hostile  aux  Juifs, 
puisque  des  Chrétiens  avaient  pu  faire  des  legs  à  leurs 
synagogues,  et  qu'on  leur  confiait  des  charges  de 
bailli, 

L'évêque  de  Maguelonne  avait  dans  ses  domaines 
un  grand  nombre  de  Juifs,  qu'il  céda,  en  VlO^l,  au 
roi  de  France,  en  se  réservant  la  moitié  du  produit 
des  taxes  qu'ils  étaient  obligés  de  payer  [a). 

Ceux  de  Toulouse  n'étaient  pas  moins  nombreux. 
Raymond,  comte  de  Toulouse,  les  protégeait  spéciale- 
ment. Le  pape  Innocent  III  se  plaignait  amèrement  de 
ce  qu'il  leur  avait  confié  des  charges  publiques;  mais, 
malgré  les  injonctions  du  pape  et  le  serment  qu  on 
fit  prêter  à  Raymond  VI,  il  paraît  qu'ils  s'étaient 
maintenus,  puisqu'on  exigea  de  son  successeur,  Ray- 
mond VII,  l'engagement  d'ôler  aux  Juifs  les  charges 
dont  ils  étaient  pour\us. 

Il  y  avait  des  Juifs  dans  le  Gévaudan,  et  surtout  à 
Mende.  Il  existe  aux  environs  plusieurs  villages  qui 
portent  des  noms  tirés  de  la  Bible,  ce  qui  a  fait  dire 
à  quelques  auteurs  qu'ils  avaient  dû  être  fondés  par 
des  colonies  juives  (6), 

A  Tours,  le  chapitre  et  l'archevêché  leur  avaient 
donné  à  titre  de  fief  un  terrain  dont  ils  avaient  fait 


(a)  Daigrefeuille,  Histoire  de  Montpellier.  Convention  entre 
Philippe  le  Bel  et  l'évêque  de  .Maguelonne. 

{b)  Ignon,  Notice  sur  l'existence  d'une  colonie  juive  dans  le 
GéiauclQn; — Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  de  France, 
t.  vni.  Ces  villages  s'appellent  Booz,  Ruth,  Ohed. 


228     LES  JUIFS  EN  FRANGE,  EN  ITILIE  ET  EN  ESPAGNE. 

leur  cimetière.  C'était  là  une  preuve  de  protection  de 
la  part  du  clergé. 

En  Bourgogne,  ils  possédaient  des  propriétés  et  se 
livraient  à  la  culture  de  la  vigne.  On  était  réduit  à 
acheter  leurs  vins,  et  le  clergé  se  plaignait  de  ce  qu'on 
se  servait  pour  dire  la  messe  du  vin  pressé  par  des 
Juifs  (a). 

A  Sens,  oîi  ils  étaient  nombreux,  ils  avaient  con- 
struit une  synagogue  plus  élevée  qu'une  église  qui  se 
trouvait  à  côté.  On  prétendit  que,  par  leurs  chants, 
ils  troublaient  le  service  divin,  et  le  pape  Innocent  III 
écrivit  à  ce  sujet  une  lettre  à  l'archevêque  de  Sens 
pour  faire  cesser  cette  tolérance  (6). 

Dans  la  Provence,  ils  étaient  également  nombreux 
et  protégés.  A  Marseille,  ils  jouissaient,  au  xiii*  siècle, 
des  mêmes  droits  que  les  autres  citoyens.  Les  statuts 
municipaux  de  la  ville  de  Marseille,  arrêtés  en  1236 
entre  les  bourgeois  et  l'évêque,  disposent  que  tous  les 
habitants  de  Marseille  auront  les  mêmes  franchises, 
qu'ils  soient  Chrétiens,  Sarrasins  ou  Juifs;  la  même 
disposition  se  retrouve  dans  le  traité  passé  entre  la 
ville  de  Marseille  et  le  duc  d'Anjou,  en  1257  ;  aussi, 
dans  les  actes  de  cette  époque,  les  Juifs  sont  qualifiés 
citoyens  de  Marseille  (c) , 

Cet  étal  de  choses  ne  se  maintint  pourtant  pas  long- 
temps, et  à  Marseille,  comme  dans  les  autres  parties 

(a)  Historiens  de  France,  t.  xix,  p.  497. 
(6)  Lettres  d'Innocent  III,  1205  ;  —  Brequigny,  Diplom.,  t.  ii. 
(c)  Statuta  ilassilicBf  manuscrit  de  la  bibl.  du  roi,  n.  4660;  — 
Dufrenne,  charte  1332. 


TREIZIÈME   SIÈCLE.  229 

de  la  France,  les  Juifs  subirent  bientôt  le  même  sort. 

Ainsi,  en  1262,  lorsqu'à  la  suite  d'une  insurrec- 
tion contre  le  duc  d'Anjou  les  Marseillais  furent 
obligés  de  capituler,  ils  abandonnèrent  les  Juifs  au 
comte  de  Provence,  reconnaissant  qu'ils  étaient  sa 
propriété  et  qu'il  pouvait  leur  imposer  telles  taxes 
qu'il  lui  plairait. 

A  Arles,  les  Juifs  s'étaient  maintenus  dès  les  pre- 
miers siècles  de  l'Eglise;  ils  y  étaient  nombreux  au 
XIII®  siècle  ;  ils  vivaient  sous  la  dépendance  de  l'arche- 
vêque, qui  puisait  ses  droits  sur  eux  dans  une  dona- 
tion qui  avait  été  faite  à  ses  prédécesseurs  par  l'empe- 
reur Conrad,  l'an  1144.  Malgré  cet  acte,  les  empereurs 
d'Allemagne  contestaient  à  l'archevêque  la  juridiction 
sur  les  Juifs,  mais  ce  prélat  ne  s'en  départit  pas.  Les 
Juifs  d'Arles  jouissaient  d'une  protection  spéciale;  ils 
élisaient  leurs  chefs,  faisaientjuger  leurs  différends  par 
des  juges  choisis  parmi  eux.  L'on  trouve,  dans  les 
archives  de  la  ville  d'Arles,  la  formule  du  serment 
judaïque. 

Il  n'était  pas  une  seule  ville  de  Provence  qui,  au 
XIII*  siècle,  n'eût  des  Juifs  en  grand  nombre.  A  Ma- 
nosque,  ils  possédaient  la  moitié  du  territoire  (a),  ils 
étaient  nombreux  à  Avignon,  Carpentras,  Tarascon  , 
Digne,  Grasse,  Forcalquier;  presque  tous  les  villages 
situés  sur  les  bords  de  la  Durance  avaient  des  Juifs  (6), 
Ils  s'y  livraient  au   commerce ,  et  il  ne  paraît  pas 


(a)  Columbi,  Demanosc.  civ.,  lib.  13. 
{b)  Papon,  Histoire  de  Provence,  preuves, 


230  LES  JUIFS  EN  FR.4.NCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE; 

qu'au  xiii^  siècle  ils  aient  été  persécutés  dans  cette 
contrée  à  raison  de  l'usure,  comme  ils  Tétaient  dans 
le  nord  de  la  France. 

Cette  circonstîince  démontre  une  vérité  qui  ne  peut 
être  méconnue,  c'est  que  les  Juifs  ne  sont  devenus 
usuriers  que  là  où  la  législation  tie  leur  a  pas  permis 
d'exercer  d'autre  industrie. 


CHAPITRE  Xl 

XI V"'  SIÈCLE. 

A  dater  du  xiv«  siècle,  l'état  politique  des  Juifs  en 
France  ne  présente  plus  qu'une  série  de  vexations. 
Tour  à  tour  chassés  et  rappelés,  dépouillés  de  leuts 
biens,  dont  on  leur  rend  ensuite  quelques  lambeaux, 
on  les  voit  errer  sans  patrie,  se  présenter  sur  les  fron- 
tières du  pays  qui  les  avait  chassés,  et*  marchandant 
avec  les  rois  quelques  années  de  tolérance,  acheter  en 
quelque  sorte  l'air  qu'ils  respiraient  ;  ainsi,  leur  état 
était  devenu  beaucoup  plus  précaire,  à  une  époque 
où  la  liberté  semblait  se  réveiller.  Depuis  le  xii"  siè- 
cle, les  communes  se  débattaient  contre  la  féodalité  ; 
les  rois,  que  la  puissance  des  barons  inquiétait,  proté- 
geaient leur  alTranchissement;  mais  les  avantages  que 
le  tiers-état  pouvait  recueillir  de  cette  grande  révolu 

\ 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  23l 

tion  n'arrivaient  pas  jusqu'aux  Juifs*  pour  éux^  il  y 
avait  toujoursun  régime  d'exceiition,  et  les  communes 
des  xii^et  xiii''  siècles  étaient  plus  intolératites  envers 
eux  que  les  évêques  et  les  rois;  ceux-ci  s'élevaient 
quelquefois  au-dessus  des  préjugé"  religieux,  le  peuple 
ne  pouvait  encore  en  secouer  le  joug. 

En  France,  lescommencerhfefttsdu  règne  de  Philipfie 
le  Bel  avaient  paru  annoncer  quelques  dispositions  fa- 
vorables aux  Juifs  (1).  Il  les  avait  protégés  contre  les  in- 
quisiteurs du  Languedoc,  qui  s'attribuaient  le  droit 
de  juger  les  accusations  qu'on  portait  contre  eux  II 
avait  déclaré  que  les  Juifs  de  Toulouse  et  d'Alby,  en 
matière  civile  comme  en  matière  criminelle,  ne  pour- 
raient être  traduits  que  devant  les  juridictions  de 
droit  commun.  Postérieurement,  il  avait  pris  des  me- 
sures pour  contraindre  leurs  débiteurs  au  payement 
de  leurs  dettes.  Ces  dispositions  paraissaient  annoncer 
aux  Juifs  un  heureux  avenir;  mais  le  voile  ne  tarda 
pas  à  se  déchirer. 

Philippe  le  Bel ,  qui.  dominé  par  une  excessive  cu- 
pidité, n'avait  travaillé  que  pour  lui  en  accordant 
quelques  faveurs  aux  Juifs,  trouva  bientôt  le  moyen 
de  les  dépouiller.  11  ordonna,  sans  autre  forme  de 
procès  que  leurs  biens  seraient  vendus  pour  en  ver- 
ser le  prix  au  trésor  ('2). 

Le  mandement  (5)  adressé  à  cet  efTet  au  séné- 
chal de  Toulouse  ne  porte  pas  de  motifs.  Le  motif 
sous-entendu  n'était  pas  seulement  le  prétexte  banal 
de  l'usure,  Philippe  le  Bel  en  invoquait  d'autres.  In- 
digné (dit-il  dans    le  préambule  d'une  de  ses  lois) 

/ 


232  LES  JUIFS  EN  FRANC  E,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

non-seulement  de  leurs  usures  (4),  mais  encore  de 
ce  qu'ils  faisaient  des  ehoses  intolérables  en  corrom- 
pant les  mœurs  des  fidèles  !  en  enfantant  tant  de  maux 
qu'il  y  avait  tout  à  craindre  pour  la  foi ,  s'ils  res- 
taient plus  longtemps,  il  ordonna  qu'ils  sortiraient  du 
royaume,  et  libéra  leurs  débiteurs,  leur  laissant 
cependant  la  faculté  de  payer  s'ils  le  voulaient  bien. 

Ainsi,  les  Juifs  furent  frappés  en  masse,  et  il  est  bon 
de  remarquer  que  le  motif  d'usure  ne  parut  pas  suf- 
fisant à  Philippe  le  Bel  pour  légitimer  son  exiL 

Les  Juifs  sortirent  de  la  France  dépouillés  de  tout 
ce  qu'ils  possédaient.  On  mit  à  s'emparer  de  leurs 
biens  une  rigueur  extrême.  A  Orléans,  la  vente  de 
leurs  propriétés,  sans  comprendre  l'or  et  l'argenterie, 
produisit  53,700  livres.  Philippe  faisait  argent  de 
tout;  déjà  il  s'était  rendu  odieux  au  peuple  en  altérant 
les  monnaies;  cette  ressource  épuisée,  il  fallait  en 
trouver  d'autres,  et  dépouiller  les  Juifs  était  une  bonne 
fortune. 

Ainsi  on  vit  ces  malheureux,  dont  la  plupart  avaient 
vécu  dans  l'opulence,  errer  sur  les  grandes  routes, 
poursuivis  par  les  clameurs  de  la  multitude,  qui  pou- 
vait se  livrer  sans  crainte  aux  inspirations  d'un  aveu- 
gle fanatisme.  Cette  expulsion  fut  pour  les  Juifs  une 
des  plus  cruelles  calamités  qu'ils  aient  éprouvées  de- 
puis la  ruine  de  Jérusalem. 

Cependant,  telle  était  la  force  de  la  nécessité  ou 
l'importance  des  Juifs,  que,  malgré  l'exil  de  Philippe 
le  Bel,  nous  les  retrouvons  encore  en  France  sous  ses 
successeurs. 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  233 

Nous  voyons  en  effet,  après  la  mort  de  Philippe  le 
Bel,  Louis  le  Hutin  s'occuper  de  nouveau  de  leur 
sort  (5).  Il  leur  permet  de  revenir  et  de  demeurer  en 
France  pendant  l'espace  de  douze  ans  (6).  Il  les  sou- 
met à  vivre  du  travail  de  leurs  mains,  ou  à  vendre  de 
bonnes  marchandises  (7),  à  porter  la  marque  ordi- 
naire, consistant  en  une  rouelle  d'autre  couleur  que 
leurs  habits  (8).  Il  ordonne  qu'on  leur  rendra  les 
livres  de  leurs  lois,  excepté  le  Thalmud.  11  déclare 
qu'ils  pourront  reprendre  leurs  synagogues  et  leurs 
cimetières  en  en  payant  le  prix  aux  acquéreurs  (9)  ; 
qu'ils  recouvreront  leurs  créances,  dont  le  tiers  leur 
appartiendra,  et  les  deux  tiers  au  roi  (10).  Tel  fut  le 
prix  que  Louis  le  Hutin  mit  au  rappel  des  Juifs,  qu'il 
paraissait  ne  vouloir,  d'après  le  préambule  de  sa  loi, 
que  par  des  motifs  d'humanité,  et  en  cédant  à  la  com- 
mune clameur  du  peuple  (11).  Ainsi  ce  peuple,  qui 
s'ameutait  contre  les  Juifs,  ne  les  avait  pas  plutôt  vus 
disparaître  qu'il  demandait  à  grands  cris  leiîr  rappel. 

Par  une  autre  disposition  (12),  Louis  le  Hutin  abo- 
lit la  coutume  qui  s'était  introduite  de  forcer  les  Juifs 
à  se  rendre  à  une  assemblée  pour  y  disputer  de  la 
foi.  Ces  sortes  de  discussions  ne  tournaient  pas  à 
l'avantage  des  Juifs;  ils  n'en  retiraient  le  plus  sou- 
vent que  des  vexations,  et  l'on  rapporte  qu'un  cheva- 
lier, assistant  à  l'une  de  ces  conférences  et  voyant  le 
Chrétien  embarrassé  pour  réfuter  les  arguments  du 
Juif,  asséna  pour  toute  réponse  un  grand  coup  de 
bâton  à  ce  dernier,  ce  qui  mit  fin  à  la  dispute  (13). 

Louis  le  Hutin  rendit  de  plus  aux  seigneurs  les 


2cU     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Juifs  qui  leur  avaient  appàrleun.  Ils  reprirent  donc 
leur  condition  de  serf,  et,  en  cette  qualité,  ils  étaient 
soumis  à  tontes  les  exactions  de  leur  seigneur.  Une 
des  plus  difficiles  à  f^roire,  c'est  la  confiscation  géné- 
rale de  k'iirs  biens,  lorsqu'ils  passaient  au  chrisfifl^ 
nisme  (14).  Ainsi,  par  une  bizarrerie  digne  de  figurer 
dans  les  fastes  de  la  féodalité,  on  dépouillait  les  Juifs 
pour  les  contraindre  à  se  convertir,  et  lorsqu'ils  se 
convertissaient  d'eux-mêmes,  ils  encouraient  la  perte 
de  tout  ce  qu'ils  possédaient  par  une  extension  du 
droit  de  mdin-morte. 

Plus  tard,  celte  coutume  fut  abolie;  elle  subsistait 
encore  sous  le  règne  de  Philippe  le  Long.  Celui-ci 
avait  fait  cependant  plusieurs  lois  en  faveur  des  Juifs, 
et,  dans  une  de  ces  lois,  il  avait  déclaré  qu'ils  cesse- 
raient d'être  mainuTortables  ou  serfs  (15) 

Un  autre  article  de  cette  loi  les  soumet  à  l'obligfl^ 
tion  de  porter  la  marque  distinctive,  en  les  dispensant 
toutefois  de  la  porter  aux  champs.  L'article  suivant 
dispose  qu'ils  ne  pourront  louer  leurs  maisons  aux 
Chrétiens.  Ainsi,  lors  même  que  les  lois  semblaient 
leur  être  le  nius  favorables,  il  fallait  toujours  que, 
par  quelque  disposition,  on  ébréchàt  les  droits  qu'on 
paraissait  leur  accorder. 

Il  faut  croire  que*  malgré  les  lois  de  Philippe  le 
Long,  les  Juifs  ne  cessèrent  pas  d'atquérir  des  mai- 
sons, au  risque  de  ne  pouvoir  les  louer  (pi'à  leurs  co^ 
religionnaires;  ils  achetèrent  même  des  propriétés,  et 
plusieurs  d'entre  eux  reprirent  des  professions  in- 
dustrielles pour  se  conformer  aux  lois  qui   les  sou- 


QUATOnZÎÈME   SIÈCLE.  235 

mettaient  à    vivre  du  travail    de   leui*s  maing   (16). 

Cela  n'empêchait  pas  le  peuple  de  crier  contt-e 
leurs  Usures;  peut-être  avait-on  l'art  de  le  faire  crier 
à  propos;  car  nous  avotis  vu  que  lés  rois  qui  les 
expulsaient  se  croyaient  obligés  de  les  rappeler,  poiir 
céder  à  la  clameur  publique. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  reproche  banal  d'usure,  s'il 
n'était  pas  toujours  utile  au  peuple,  était  du  moins 
utile  au  trésor  Ainsi,  sous  Ghalles  IV,  successeur  de 
Philippe  le  Long,  les  Juifs  de  France  sont  frappés 
d'une  contribution  s'élevant  à  150,00  livres,  somme 
énorme  pour  l'époque.  Dans  la  répartition  qui  en  est 
faite  sur  les  Juifs  de  Languedoc,  on  trouve  25,000  li- 
vres pour  Cafcassonne,  '20,500  livres  pour  BeaUcaire, 
20,000  livres  pour  Toulouse,  19,000  livres  pour  le 
Rouergue,  100  livres  pour  le  Périgord  et  le*Querci. 
Les  Juifs  du  Nord  devaient  payer  le  surplus,  ce  qui 
prouverait  qu'ils  y  étaient  aussi  nombreux  que  dans 
le  Midi. 

Le  recouvrement  de  cet  impôt  ne  s'opérafit  pas 
avec  assez  de  facilité,  on  prit  le  parti  de  dépouiller  les 
Juifs  les  plus  riches.  Le  roi  déclara  que  les  moconteuts 
n'avaient  qu^a  quitter  le  royaUme.  Il  paraît  qu'ils  ai- 
mèrint  mieux  se  laisser  dépouiller  que  de  subir  leXiL 

Dans  le  Midi,  où  les  seigneurs  leur  accordaient  un 
peu  plus  de  protection,  ils  ne  cessaient  pas  de  s'a- 
donner aux  arts  libéraux.  Beaucoup  d'entre  eux  exer^ 
çaient  la  médecine.  Philippe  de  Valois  leur  défend  de 
pratiquer  cet  art  à  l'avenir,  avant  d'avoir  été  exami- 
nés et  reçus  par  la  faculté  de  Montpellier. 


236     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Cette  loi  s'applique  aux  médecins  juifs  et  aux  ac- 
coucheuses. 11  y  avait  donc  des  Juives  qui  exerçaient 
la  profession  de  sages-femmes.  Nous  voyons  cependant 
à  celte  époque  rUniversilé  de  Paris  interdire  à  un 
médecin  juif,  nommé  Mosé  Revel,  l'exercice  de  sa 
profession  en  se  fondant  uniquement  sur  sa  qualité  de 
Juif. 

Les  choses  se  passaient  autrement  dans  le  Midi  de 
la  France.  L'école  de  Montpellier,  qui,  lors  de  son 
établissement,  avait  eu  de  si  grandes  obligations  aux 
Arabes  et  aux  Juifs,  comptait  parmi  ses  professeurs 
régents,  un  Juif  nommé  Prot'atius  (17).  Ce  médecin, 
que  les  uns  disent  originaire  de  Marseille,  d'autres 
d'Espagne,  Barloloccius  de  Montpellier  (ce  qui  est 
plus  vraisemblable),  s'occupait  surtout  d'astrono- 
mie (1^)  ;  il  a  laissé  plusieurs  écrits  sur  cette  science, 
entre  autres  un  traité  du  quart  du  cercle,  un  autre  sur 
les  éclipses  et  des  tables  astronomiques  (a). 

On  citait  en  outre,  dans  cette  contrée,  plusieurs 
praticiens  juifs,  entre  autres  Jacob  de  Lunel,  méde- 
cin, et  Dolanbelan,  chirurgien  (6).  Les  conciles  n'en 
persistaient  pas  moins  à  défendre  aux  Chrétiens  de 
s'adresser  aux  médecins  juifs.  Cette  défense  était  re- 
nouvelée en  1368  par  le  concile  de  Lavaur  ;  mais  les 
malades  n^en  tenaient  pas  toujours  compte. 

Les  ordonnances  des  rois  permettaient  d'ailleurs 
aux  Juifs  de  pratiquer  la   médecine,   pourvu   qu'ils 


(a)  Montucla,  Histoire  des  mathématiques,  t.  i,  p.  419. 
{b)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t.  iv. 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  237 

eussent  pris  leurs  grades  à  la  faculté  de  Montpellier. 
C'est  ce  qui  résulte  d'une  ordonnance  de  Jacques,  roi 
d'Aragon,  de  1331,  d'une  autre  du  roi  Jean,  enfin  de 
celle  de  Philippe  de  Valois. 

Cependant,  dans  le  Languedoc,  les  Juifs  étaient  tou- 
jours l'objet  de  la  malveillance  des  prêtres  qui  fomen- 
taient des  émeutes,  qui  défendaient,  sous  peine  d'ex- 
communicalion,  aux  Chrétiens  de  communiquer  avec 
eux  et  leur  interdisaient  même  de  leur  vendre  les 
choses  nécessaires  à  la  vie.  Il  en  était  encore  ainsi 
sous  le  régne  de  Charles  V,  et  il  fallut  une  loi  de  ce 
prince  pour  faire  cesser  ces  vexations  (19).  Charles  V 
ordonna  que  l'on  mît  fin  à  ces  désordres  en  saisis- 
sant le  temporel  des  ecclésiastiques  qui  les  suscitaient 
et  en  emprisonnant  les  laïques.  Cette  ordonnance 
avait  principalement  en  vue  les  villes  de  Toulouse, 
Carcassonne,  Beaucaire,  Nîmes,  Montpellier  et  Nar- 
bonne. 

Dans  celte  contrée,  bien  que  le  bas  clergé  leur  fût 
hostile,  ils  étaient  protégés  parles  seigneurs  et  même 
par  les  évêques. 

Ainsi  nous  voyons  le  chapitre  de  Narbonne  se  plain- 
dre de  ce  que  l'archevêque,  gagné  par  l'argent  des 
Juifs,  les  protégeait  trop  ouvertement,  au  préjudice 
des  Chrétiens  (a). 

L'archevêque  de  Narbonne  n'était  pas  leur  seul 
protecteur;  l'évêque  de  Valence  leur  avait  permis  de 
s'établir  dans  son  diocèse  et  d'y  faire  le  commerce, 

(a)  Preuves  de  l'histoire  du  Languedoc,  t.  ni,  n.  242. 


238     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

moyennanl  uri  florin  d'or  et  quelques  livres  de  bou- 
gies (a). 

Dans  le  Dauphiiié,  une  chartQ  d'Humbert  I"  avait 
permis  à  deux  juifs  d'établir  une  baiK|ue;  à  Grenoble, 
plusieurs  privilèges  leur  étaient  conférés  moyennant 
40  livres  une  fois  payées  et  une  redevance  annuelle 
de  10  livres  par  personne  (6). 

Mais  en  1555,  pendant  le  voyage  du  dauphin  à 
Naples,  la  régente  Béatrjx  fil  assembler  tous  les  Juifs 
à  Saint-Marcelin,  pour  les  faire  contribuer,  à  titre  de 
prêts,  aux  frais  du  voyage.  Les  Juifs  répondirent  à 
cet  appel.  Ceux  de  Gap,  qui  ne  se  dissimulaient  pas 
les  intentions  de  la  régente,  déclarèrent  qu'ils  ne 
pouvaient  rien  prêter,  mais  ils  olTrireiit  un  don  de  10 
florins  qui  fut  accepté  (c), 

Quelque  temps  après,  le  dauphin  Humbert  II  , 
ayant  besoin  daigent,  révoqua  tous  les  [irivijéges  des 
banquiers  juifs,  mais  il  voulut  bien  consentir  à  ce 
qu'ils  pussent  les  racheter  moyennant  1,000  flo- 
rins {d). 

Les  Juifs  apprenaient  donc  chaque  jour,  à  leurs 
dépens,  qu'il  n'y  avait  que  leur  argent  qui  pût  leur 
procurer  quelques  instants  de  repos;  il  n'était  pas  du 
reste  d'avanies  auxquelles  ils  ne  fussent  exposés. 

Ainsi,  dans  plusieurs  villes  on  les  soumettait  à 
payer  un  péage  comnie  des  bêtes  de  somme,  Au  Puy, 

(a)  Valbonnois,  Preuies  de  L'histoire  du  Danphiné,  acte  de  1323. 

(6)  Preuves  de  l'histoire  du  Danphiné.,  t.  n,  n.  131. 

(c)  Preuves  de  l'histoire  du  Danphiné',  t.  ii. 

{d)  Preuves  de  l'histoire  du  Dauphine,  n.  l03-2:?7. 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  239 

lorsqu'un  Juif  se  monliait  dans  |a  ville,  il  était  jus- 
ticiable des  enfants  de  chœur,  qui  (jouvaient  le  coU' 
damner^  une  amenJe.  Il  existe,  dans  le^  archives  de 
la  ville  du  ?uy,  une  sentence  de  1553,  rendue  par  les 
enfants  de  chœur,  qui  condamne  un- Juif  à  une  amende 
de  500  livres  [a). 

Dans  le  comté  de  Lismout,  en  Champagne,  tout 
Juif  qui  passait  était  obligé  de  se  présenter,  à  ge- 
noux, devant  la  porte  du  seigneur  pour  y  recevoir  un 
soufflet  (h).  Ainsi  on  parodiait  l'usage  de  la  colaphisa- 
tion  établi  à  Toulouse. 

Ce  n'était  rien  encûie  lorsque  de  pareilles  injustices 
étaient  commises  par  une  populace  fanatique;  mais 
ce  dont  on  doit  gémir,  c'est  que  l'autorité  judiciaire 
pût  les  sanctionner. 

Ainsi  le  parlement  de  Paris  condamnait  les  Juifs 
à  des  amendes  sous  les  prétextes  les  plus  frivoles. 

Tantôt  c'est  le  chantre  ilune  synagogue  qui  a  trop 
élevé  la  voix  en  récitant  ses  prières,  et  tous  les  Juifs 
habitant  le  quartier  sont  punis  d'une  amende.  Un  des 
arrêts  du  parlement  de  Paris,  qui  mérite  le  plus  d'être 
sigudlé,  c'est  celui  relatif  à  Denis  Machaull  ('20). 

Denis  Machault  avaji  déserté  la  religion  juive;  plus 
tard,  peu  content  de  sa  religion  nouvelle,  il  était  re- 
tenu au  judaïsme.  On  prélendit  que  c'étaient  les  Juifs 
qui  l'avaient  forcé  à  reprendre  sa  première  croyance. 
Sept  d'entre  eux  furent  mis  en  accusation,  et  ils  fu» 


(a)  Preuves  de  l'histoire  de  Languedoc,  t.  iv. 

(b)  Pancarte  du  droit  de  péage  du  comté  de  Lw>iQnt. 


240     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

rent  condamnés  à  être  brûlés.  Ils  appelèrent  de  cette 
sentence  ;  le  procès  fut  porté  devant  le  parlement  qui, 
réformant  la  décision  du  prévôt,  condamna  les  Juifs 
à  faire  revenir  Denis  Machaultà  la  religion  chrétienne, 
à  garder  la  prison  jusqu'à  son  retour,  à  être  battus  de 
verges  pendant  trois  samedis  et  à  payer  100  francs 
d'amende...  On  peut  se  dispenser  de  faire  des  réflexions 
sur  un  pareil  arrêt.       ♦ 

Ces  calamités  étaient  encore  peu  de  chose  en  com- 
paraison de  celles  que  la  législation  ne  cessait  de  re- 
nouveler. 

Philippe  de  Valois  s'était  emparé  de  leurs  créan- 
ces (21)  et  les  avait  chassés  à  l'expiration  du  terme 
qui  leur  avait  été  accordé. 

Ces  exils,  ces  confiscations,  donnaient  lieu  à  d'é- 
tranges complications;  les  seigneurs  se  plaignaient  de 
ce  qu'on  annulait  les  créances  des  Juifs;  c'était  une 
épave  dont  on  les  privait.  Il  intervenait  des  accords 
par  lesquels  le  roi,  qui  s'appropriait  les  créances  des 
Juifs,  en  délaissait  une  partie  aux  seigneurs,  en  raison 
des  Juifs  qui  leur  appartenaient.  Les  créances  usu- 
raires  tournaient  ainsi  au  profit  des  seigneurs  ou  des 
rois  qui  faisaient  argent  de  toutes  choses. 

On  se  demande  pourtant  comment  les  Juifs,  tant 
de  fois  dépouillés,  conservaient  encore  quelques  res- 
sources. Il  faut  admettre  que,  prévoyant  le  sort  qui 
les  attendait,  ils  étaient  assez  habiles  pour  mettre 
en  lieu  sûr  une  partie  de  leurs  richesses.  Il  faut  croire 
aussi  qu'ils  rencontraient  parmi  les  Chrétiens  quel- 
ques amis  dévoués. 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  241 

L'origine  des  lettres  de  change,  qu'on  suppose  ti- 
rées par  eux  sur  les  dépositaires  de  leurs  effets,  indi- 
que qu'il  y  avait  parmi  les  Chrétiens  des  hommes 
consciencieux  qui  se  prêtaient  à  accepter  leurs  dépôts. 
Il  est  probable  même  qu'il  se  trouvait  d'honnêtes  dé- 
biteurs qui  n'acceptaient  pas  l'injuste  spoliation  pro- 
noncée par  les  lois. 

Il  faut  admettre  cependant  que  ce  qu'ils  pouvaient 
sauver  du  naufrage  devait  être  la  plus  minime  partie 
de  leur  avoir. 

Aussi  l'un  deces  rois  spoliateurs,  en  leur  restituant 
une  partie  de  leurs  créances,  donnait  pour  motif  leur 
détresse  et  l'impossibilité  où  ils  seraient  de  payer  des 
taxes  dont  on  les  grevait. 

»  Mêmement  (est-il  dit  dans  une  de  ces  ordonnan- 
»  ces  (a)  que  toute  la  finance  qu'ils  ont  ou  peuvent 
»  avoir  est  pour  la  plus  grande  partie  en  dettes  tant 
»  sur  gages  comme  sur  lettres  desquelles,  si  payées 
»  n'étoient,  n'auroient  de  quoi  vivre  ni  de  quoi  nous 
»  payer.  » 

Après  avoir  été  expulsés  par  Philippe  de  Valois, 
ainsi  que  nous  l'avons  vu,  les  Juifs  furent  rappelés  par 
Jean  II;  on  leur  permit  de  rentrer  en  France,  moyen- 
nant une  somme  qu'ils  payeraient  en  entrant  et  une 
redevance  annuelle  (22). 

Ce  rappel  de  la  part  du  roi  Jean  est  une  odieuse 
spéculation  dont  le  poids  devait  retomber  tout  entier 
sur  le  peuple. 

(a)  Ordonnance  de  Charles  VI. 

16 


242     LESJUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

«  Plus  les  Juifs  auront  des  privilèges  (est-il  dit  dans 
»  la  loi  de  Jean  II),  mieux  ils  pourront  payer  la  taxe 
»  que  le  roi  fait  peser  sur  eux  (23).  » 

En  conséquence,  on  leur  permet  de  faire  le  com- 
merce et  de  prêter  leur  argent  à  80  pour  100  (24).  Si 
l'on  ne  peut  s'empocher  de  gémir  en  voyant  des  mal- 
heureux réduits  à  aclieter  ainsi  le  droit  de  respirer 
sur  le  sol  qui  les  avait  vus  naître,  et  qu'ils  pouvaient 
enrichir  par  leur  industrie,  quel  sentiment  doit-ou 
éprouver  pour  ces  rois  qui  ne  craignaieni  pas  de  de- 
venir les  artisans  des  malheurs  publics,  en  vendant  à 
des  opprimés  le  droit  de  se  venger  sur  le  peuple  !... 

La  conduite  du  roi  Jean  à  l'égard  des  Juifs  offre  un 
exemple  inouï  de  basse  cupidité.  Il  semble  qu'en  les 
recevant  pour  vingt  ans  dans  son  royaume,  il  veut  leur 
donner  les  moyens  et  le  temps  de  s'engraisser  pour 
lui  offrir  ensuite  une  plus  riche  proie.  Les  privilèges 
que  le  roi  leuraccordaiL  n'avaient  pas  de  bornes,  et, 
pour  en  donner  une  idée,  il  sufût  de  dire  qu'on  de- 
vait s'en  rapporter  entièrement  à  leur  serment  pour 
déterminer  la  somme  qu'ils  affirmeraient  avoir  prêtée 
à  leurs  débiteurs. 

Conçoit-on  maintenant  que  les  Juifs  aient  pu  ré- 
sister à  tant  de  séductions,  si  l'on  considère  l'état  de 
misère  dans  lequel  une  longue  série  de  vexations 
avait  du  les  plonger?  S'ils  fussent  arrivés  sans  tache 
au  règne  de  Jean  II,  la  loi,  qui  leur  ouvrait  la  faculté 
de  recouvrer  les  biens  qu'ils  avaient  perdus,  en  aurait 
fait  à  coup  sur  de  vils  usuriers;  que  devait  elle  en 
faire  lorsque  leur  cœur  ulcéré  ne  soupirait  qu'après 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  243 

la  vengeance,  lorsque  surtout  la  voix  impérieuse  du 
besoin  le  commandait,  lorsqu'enfin  tous  leurs  scru- 
pules devaient  se  taire  devant  un  texte  de  loi  qui  leur 
garantissait  l'impunité? 

La  loi  du  roi  Jean  produisit  l'effet  qu'elle  devait 
avoir;  les  Juifs  ne  revirent  le  sol  de  la  France  que 
pour  s'adonner  à  l'usure.  Quelques-uns  reprirent  bien 
les  professions  qu'ils  avaient  exercées  auparavant,  sur 
quoi  la  loi  dont  nous  parlons  leur  laissait  une  liberté 
entière  (25)  ;  mais  le  prêt  à  intérêt  leur  offrait  trop 
d'avantages  pour  qu'ils  ne  prissent  pas  cette  direction. 
Les  plus  ricbes  opéraient  en  grand  et  devenaient  les 
banquiers  des  grands  seigneurs  ou  des  princes:  ainsi, 
de  même  que  dans  les  premiers  siècles  du  moyen 
âge,  lorsque  la  médecine  n'était  pas  encore  répandue 
parmi  les  Chrétiens,  les  rois  et  les  princes  avaient  re- 
cours à  un  médecin  juif,  de  même,  dans  les  siècles 
suivants,  on  vit  un  banquier  juif  dans  presque  toutes 
les  cours. 

Obligés  de  payer  des  taxes  qui  grossissaient  tou- 
jours, les  Juifs  devaient  utiliser  les  privilèges  qu'on 
leur  vendait. 

A  cet  égard,  le  roi  Jean  n'avait  rien  oublié.  Il  les 
exemptait  des  redevances  à  payer  aux  seigneurs  ('2G), 
d'être  jamais  arrêtés  pour  quelque  cause  que  ce  fut, 
pourvu  qu'ils  offrissent  de  donner  caution  (27j  II  leur 
faisait  rémission  des  crimes  et  méfaits  qu'ils  pouvaient 
avoir  commis  avant  de  quitter  le  royaume  ('28)  ;  leur 
permettait  de  prêter  de  l'urgent  même  sur  gages , 
et  de  vendre  ces  gages  après  un  an  (20);  d'acheter  des 


244     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

maisons  pour  leur  demeure  et  d'avoir  des  cime- 
tières. Il  les  affranchissait  des  impositions,  charges, 
gabelles,  excepté  des  subsides  ordonnés  pour  la 
délivrance  du  roi  (30).  Il  défendait  aux  procu* 
reurs  du  roi  de  les  poursuivre  ou  molester  (31); 
à  qui  que  ce  fût  de  les  poursuivre  pour  quelque 
crime,  à  moins  qu'il  ne  se  portât  partie  (32).  Us 
étaient  de  plus  exemptés  de  toute  réquisition  (33). 
Il  était  défendu  de  prendre  leurs  livres,  sans  ex- 
cepter le  Thalmud  (34),  de  chasser  du  royaume 
quelqu'un  d'entre  eux,  sans  prendre  l'avis  de  qua- 
tre Juifs,  avec  deux  maîtres  de  la  loi  (35)  ;  enfin , 
on  leur  nommait  un  juge  gardien  de  leurs  privi- 
lèges devant  qui  toutes  leurs  affaires  devaient  être 
portées  (36).  D'après  cette  dernière  disposition,  ils 
n'étaient  soumis  à  aucun  des  justiciers  du  roi,  et  l'on 
créait  pour  eux  une  juridiction  particulière  auprès  de 
laquelle  un  Juif  était  nommé  leur  procureur  géné- 
ral :  c'était  un  opulent  Juif,  nommé  Manassé  de  Ve- 
soul,  qui  était  investi  de  ces  fonctions. 

Le  peuple  devait  voir  avec  un  œil  d'envie  tant  de 
faveurs  accordées  aux  Juifs.  Aussi  des  plaintes  s'éle- 
vaient contre  eux  de  toutes  parts.  On  ne  se  bornait  pas 
à  leur  reprocher  leurs  usures  ;  mais  il  n'était  pas  de 
fables  qu'on  n'inventât  pour  les  rendre  odieux.  Celles 
qui  se  reproduisaient  le  plus  souvent,  c'était  l'accu- 
sation de  profaner  des  hosties,  de  tuer  un  enfant  le 
vendredi  saint  (37);  enfin,  d'empoisonner  les  fon- 
taines (38).  Ces  contes  ridicules,  inventés  par  la  mé- 
chanceté, répétés  ensuite  par  l'ignorance,  finissaient 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  245 

par  être  regardés  comme  des  vérilés  ;  et  telle  était  la 
foi  qu'on  y  ajoutait,  qu'il  n'est  pas  un  seul  historien 
de  ce  temps  qui  ne  les  ait  reproduits  en  les  pré- 
sentant comme  positifs  (59).  C'est  cependant  sur 
de  pareils  motifs  que  le  peuple  se  soulevait,  et  la  jus- 
tice restait  impassible  devant  les  meurtres  qui  se  com- 
mettaient publiquement  et  au  grand  jour  (40). 

Les  privilèges  apparents  du  roi  Jean  n'avaient 
rien  changé  à  cet  état  de  choses  ;  ils  n'avaient 
servi  qu'à  rendre  les  Juifs  plus  odieux,  et  le  roi  lui- 
même,  qui  ne  les  avait  concédés  que  pour  se  faire 
une  ressource,  finissait  par  ne  plus  les  observer  ou  les 
rétracter  en  partie.  Ainsi,  dans  ses  dernières  lois, 
Jean  II  ne  s'occupe  des  Juifs  que  pour  les  soumettre 
de  nouveau  à  l'obligation  de  porter  la  marque  dis- 
tinctive  (41). 

Le  relâchement  vis-à-vis  des  Juifs  avait  dû  être  si 
grand  que,  dès  son  avènement  à  la  couronne,  Charles  V 
les  chassa  de  nouveau,  sans  attendre  l'expiration  des 
vingt  ans  pour  lesquels  son  père  leur  avait  vendu  le 
droit  d'habiter  la  France. 

La  même  cause  qui  avait  déterminé  le  roi  Jean , 
au  commencement  de  son  régne,  déterminait  égale- 
ment Charles  V.  Aussi  les  Juifs  en  furent  quilles  pour 
de  nouveaux  sacrifices,  et  une  des  conditions  aux- 
quelles ils  furent  soumis,  ce  fut  de  payer  1,500  li- 
vres pour  la  réparation  de  la  tour  de  Saint-Cloud  (42). 
Les  lettres  données  à  cet  elTet  furent  signées  seule- 
ment du  scel  secret;  mais  le  procureur  du  roi 
de   Paris    ayant  prétendu  qu'elles  ne  devaient  pas 


246     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

être  exécutées,  parce  qu'elles  n'avaient  pas  été  sou- 
mises à  l'examen  de  la  chancellerie,  et  que  d'ail- 
leurs le  roi  n'avait  pas  révoqué  celles  pour  les- 
quelles il  avait  chassé  les  Juifs,  les  fit  assigner  de- 
vant le  prévôt  de  Paris,  et  conclut  contre  eux  à  ce 
qu'ils  fussent  renvoyés  du  royaume.  Là-dessus ,  le 
roi  intervint  de  nouveau,  et,  par  des  lettres  en  bonne 
forme,  il  leur  permit  de  rester  pendant  tout  le 
temps  qu'ils  le  voudraient,  les  mil  sous  sa  sauvegarde, 
leur  fit  grâce  de  tous  les  délits  qu'ils  avaient  pu 
commettre,  confirma  les  privilèges  accordés  par  son 
père,  en  modifiant  quelques-uns  d'entre  eux,  et  no- 
tamment le  droit  d'être  cru  sur  leur  serment  pour  les 
sommes  qu'ils  diraient  avoir  prêtées  à  leurs  dé- 
biteurs (4.") 

La  condition  sous-entendue  des  privilèges  accordés 
par  Charles  V,  c'était  le  payement  de  3,000  florins 
que  les  Juifs  eff'ecluèrent,  sans  compter  les  sommes 
qu'ils  payaient  annuellement  (44)  et  les  aides  extraor- 
dinaires (45). 

Dans  la  situation  pénible  où  se  trouvait  l'Etat  à 
cette  époque,  le  payement  de  toutes  les  sommes  four- 
nies par  les  Juifs  ne  suffisait  pas.  Il  fillait  donc  re- 
courir à  des  emprunts,  et  c'étaient  encore  les  Juifs 
qui  vidaient  leurs  bourses  dans  le  trésor.  En  1378, 
ils  prêtent  20.000  livres  au  roi  et  s'engagent  à  lui 
fournir  200  livres  par  semaine  (4()). 

A  la  considerationde  cessacrifices,le  roi  les  exempte 
de  toute  autre  redevance  et  leur  accorde  une  protec- 
tion spéciale  (47). 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  247 

Ainsi,  dans  le  Languedoc,  les  Juifs  convertis  les  in- 
qniplaient,  soit  en  portant  contre  eux  des  accusations, 
soit  en  voulant  les  obliger  à  se  rendre  à  la  messe  ; 
Charles  V  ordonna  que  l'on  fit  cesser  tous  ces  désor- 
dres et  que  les  Juifs  fussent  respectés:  il  déclara  môme 
que  les  Juifs  convertis  ne  pourraient  plusaccuser  leurs 
anciens  coreligionnaires    (48). 

Les  termes  de  celte  ordonnance  sont  remarquables. 

«  Sachant  (y  est-il  dit),  que  les  Sucrements  de  la 
»  Sainte  Eglise  ne  doivent  pas  être  administrés  par 
»  force  et  aussi  que  nul  ne  doit  y  être  contraint, 
»  si  ce  n'est  par  vraie  dévotion,  voulant  enlever  plu- 
»  sieurs  périls  et  inconvénients  qui  pourroient  s'en 
»  suivre,  vous  mandons  qie  lesdits  Juifs  ne  con- 
»  traigniezou  fassiez  contraindre  à  aller  à  l'église,  ne 
»  ouïr  les  sermons  et  prédications  contre  leur  volonté. 
»  en  défendant  auxdits  Chrétiens  qu'auxdits  Juifs  ne 
»  méfassent  ni   médisent  en  aucune  manière.  » 

Charles  V  abolit  de  plus  un  usage  qui  s'était  établi 
dans  la  Champagne  et  dans  la  Brie.  Lorsque  les  biens 
d'un  débiteur  étaientvendus,  les  tribunauxobligeaient 
les  créanciers  juifs  à  donner  caution  pour  retirer  le 
payement  de  ce  qui  leur  était  dû.  Le  roi  les  dispensa 
de  celle  formalité  (49). 

Quelques  années  au[)aravant,  Charles  V  avait  porté 
une  loi  remarquable  par  une  de  ses  dispositions. 
Elle  avait  pour  objet  de  déclarer  que  le  crime  d'un 
parliculier  juif  ne  pourrait  être  imputé  à  toute  la 
nation. 

Cette  loi  nous  donne  une  idée  des  principes  pro- 


248      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

fessés  vis-à-vis  des  Juifs.  Ce  système  inique  de 
faire  peser  sur  la  nation  entière  les  crimes  d'un  de 
ses  membres,  avait  été  pour  eux  une  source  inépui- 
sable de  malheurs.  Il  est  probable  qu'on  en  avait 
fait  en  France  un  point  de  jurisprudence,  puisqu'il  fut 
nécessaire  de  porter  une  loi  pour  proclamer  un  prin- 
cipe dont  la  violation  ferait  honte  aux  siècles  les  plus 
barbares. 

Les  Juifs  n'avaient  qu'à  se  louer  des  dernières 
années  du  règne  de  Charles  V;  leur  position  ne 
changea  pas  au  commencement  du  règne  de  Char- 
les VI. 

Leduc  d'Anjou,  en  sa  qualité  de  régent,  confirma 
les  privilèges  dont  ils  jouissaient,  avec  les  charges 
qui  leur  avaient  été  imposées,  ce  qui  fut  ensuite  sanc- 
tionné parle  roi  (50). 

A  cette  époque,  la  ville  de  Paris  avait  pour  prévôt 
un  de  ces  hommes  rares  à  qui  il  est  donné  de  s'élever 
au-dessus  des  préjugés  de  ses  contemporains.  Au- 
briot,  pendant  son  administration,  après  avoir  doté 
la  capitale  de  travaux  utiles,  avait  fait  la  guerre  à 
tous  les  abus,  il  s'était  déclaré  le  protecteur  des 
Juifs,  parce  qu'il  avait  été  frappé  de  l'injustice  aveu- 
gle qui  s'acharnait  à  les  poursuivre,  et  qui  en  avait 
fait,  entre  les  mains  des  rois,  les  instruments  des 
malheurs  publics.  Un  homme  tel  qu'Aubriot  ne 
pouvait  manquer  d'ennemis  dans  un  siècle  d'igno- 
rance et  de  superstition.  Il  s'était  attiré  la  haine  de 
rUniversitéen  s'opposant  à  ses  empiétements  :  on  ne 
lui  pardonnait  pas  ses  opinions  indépendantes.  Il  fut 


QUATOBZIÈME  SIÈCLE.  249 

dénoncé  à  l'autorité  ecclésiastique  comme  adonné  se- 
crètement au  judaïsme.  On  entassa  contre  lui  d'autres 
accusations,  et,  malgré  les  titres  qu'il  s'était  acquis 
à  la  reconnaissance  publique,  il  fut  condamné,  comme 
juif  et  hérétique,  à  passer  le  reste  de  ses  jours  dans 
un  cachot  (a). 

Cependant  les  amis  d'Aubriot  se  soulevèrent;  il  s'en 
suivit  une  émeute,  connue  sous  le  nom  de  ïémeute 
des  Maillotins,  et  l'on  parvint  à  le  délivrer. 

Le  peuple  profita  de  ce  trouble  pour  faire  main 
basse  sur  les  Juifs;  des  femmes,  des  enfants  furent 
impitoyablement  égorgés,  leurs  maisons  furent  pil- 
lées ,  et  toute  la  protection  d'Aubriot  put  à  peine  par- 
venir à  sauver  quelques-uns  de  ces  malheureux  (5i). 

Dans  le  Languedoc,  les  mêmes  scènes  se  renouve- 
laient,  des  émeutes  étaient  suscitées  par  leurs  débi- 
teurs, et  leurs  maisons  élaient  pillées.  Quelque  temps 
après,  leurs  débiteurs,  ceux-là  même  peut-être  qui 
les  avaient  dépouillés,  venaient  leur  redemander  les 
gages  qu'ils  leur  avaient  confiés.  11  fallut  une  loi  pour 
dispenser  ces  malheureux  de  rendre  ce  que  déjà  on 
leur  avait  pris  (52). 

Charles  VI  leur  permit  de  faire  payer  leurs  débi- 
teurs, sans  pouvoir  être  empêchés  par  les  lettres  de 
répit  que  ceux-ci  pourraient  obtenir  (55). 

Il  ordonna  de  plus  qu'ils  ne  pourraient,  pendant 
dix  ans,  être  condamnés  à  des  amendes  pour  les  prêts 
usuraires  qu'ils  auraient  faits.  Enfin,  il   leur  fit  ré- 

(a)  Sauvai,  Antiquités  de  Paris,  t.  n,  liv.  10, 


250     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

mission  générale  de  tous  les  délits  qu'ils  avaient  pu 
commellre,  enconsidération  fe.-t-il  ditdansla  loi)  (54), 
«•  des  pertes  qu'ils  ont  souffertes  dans  les  émeutes 
»  suscitées  contre  eux,  des  sommes  qu'ils  ont  déjà 
»  payées  et  de  celles  qu'ils  payent  présentement.  » 

A  cette  époque,  presque  tous  les  souverains  ven- 
daient aux  Juifs  des  privilèges  à  prix  d'argent. 

Ainsi  en  Bourgogne,  en  1573,  le  duc  leur  permet 
de  résider  dans  ses  États,  d'y  faire  le  commerce  et  de 
se  livrer  au  prêt  à  intérêt,  à  la  charge  par  eux  de  payer 
une  somme  de  1,000  livres  par  an  {a). 

Plus  tard  le  peuple  se  plaignit.  Le  duc  Ph'lippe 
promit  de  les  chasser;  mais,  comme  en  1584,  les 
Juifs  de  Dijon  lui  four?  iront  les  subsides  dont  il  avait 
besoin;  au  lieu  de  les  chasser,  il  admit  cinquante- 
deux  familles  de  plus. 

A  cette  occasion,  les  Juifs  obtinrent  du  duc  des  pri- 
vilèges semblablesà  ceux  qu'avait  accordés  en  France 
le  roi  Jean.  Ils  eurent  le  droit  de  prêter  à  quatre  de- 
niers par  livre  par  -emaine.  Si  l'un  d'entre  eux  com- 
mettait quelque  méfait,  il  devait  comparaît'e  devant 
un  tribunal  composé  de  deux  rabbins  et  de  quatre 
Juifs, et  ce  tribunal  avait  ledroit  de  l'expulser,  moyen- 
nant une  indemnité  de  100  livres  d'or  pour  le  duc,  ou 
la  conlîscation  des  biens  du  condamné. 

Dans  les  divers  pays  qu'ils  avaient  quittés,  on  les 
voyait  rentrer  peu  à  peu,  et  recouvrer  leur  ancienne 
position.  Il  y  en  avait  cependant  où  ils  s'étaient  tou- 

(a)  Dom  Plancher,  Histoire  de  Bourgogne,  t.  m,  n.  85. 


QUATORZIÈME    SIÈCLE.  251 

jours  maintenus  malgré  les  exi's  prononcés  par  les  lois. 

Il  en  était  ainsi  dans  le  midi  de  b  France. 

Deux  transactions  passées,  Tune  avec  Tévêque  de 
Béziers,  l'autre  avec  celui  de  Montpellier,  nous  en 
donuf'nt  la  preuve  (55).  En  1367.  les  Juifs  de  Béziers 
font  un  traité  avec  l'évêque,  qui  leur  permet  d'avoir, 
comme  par  le  passé,  une  école,  un  cimetière  et  une 
synagogue,  moyennant  2  4  livres  tournois  et  un  gros 
de  redevance  annuelle  par  famille  {a). 

11  résulte  do  celte  transaction  que  les  Juifs  de  Bé- 
ziers, parmi  lesquels  on  voit  figurer  un  médecin, 
étaient  nombreux.  Il  y  est  dit  qu'ils  n'ont  jamais 
cessé  de  posséder  leur  synagogue,  de  la  même  manière 
que  ceux  de  Narbonne. 

La  transaction  avec  l'évêque  de  Montpellier,  où  la 
synagogue  possédée  par  les  Juifs  est  signalée  comme 
remarquable  parson  ornementation  et  le  nombre  de 
lampes,  constate  aussi  leur  longue  et  immémoriale 
résidence  dans  cette  ville. 

Les  exils  qiii  frappaient  les  Juifs  de  France  no  re- 
cevaient donc  pas  leur  exécution  dans  le  Midi. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  les  Juifs  avaient  un 
conservateur  du  leurs  privilèges.  Ce  conservateur  avait 
1h  droit  de  connaître -eul  de  toutes  les  actions,  tant 
civiles  que  criminelles,  intentées  contre  eux.  Mais  ces 
privilèges  n'étaient  pas  toujours  respectés. 

Ainsi,  en  io58,  un  Juif  de  Montpellier  ayaiit  été 
accusé  d'avoir  émis  de  la  fausse  monnaie,  le  con- 

(a)  Histoire  du  Languedoc,  t.  iv. 


252     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

servateur  des  privilèges  de  la  commuiiaulé  pré- 
tendit avoir  seul  le  droit  de  le  juger;  mais,  la  cause 
portée  au  conseil  du  roi,  il  fut  décidé  que  le  jugement 
appartenait  aux  maîtres  généraux  des  monnaies  (a). 

Si  les  Juifs  du  Midi  avaient  échappé  à  beaucoup 
de  calamités  qui  avaient  atteint  leurs  frères  du  Nord, 
ils  ne  furent  pas  toujours  aussi  heureux. 

Sous  le  règne  de  Charles  VI,  les  pertes  éprouvées 
par  les  Juifs  du  Nord  ne  leur  ayant  pas  permis  de 
payer  les  taxes,  le  roi,  touché  de  leur  position,  les  dé- 
livra dune  partie,  qu'il  transporta  sur  la  tète  des 
Juifs  du  Languedoc  (56). 

A  part  les  taxes  auxquelles  les  Juifs  étaient  assu- 
jettis, on  saisissait  tous  les  prétextes  pour  les  grossir. 
Ainsi  s'agissait-il  d'éiabliruneécole,unesynagogue,  un 
cimetière  ou  de  conserver  ce  qu'ils  avaient  déjà;  on  les 
inquiétait  d'abord,  puis  on  transigeait  à  prix  d'argent. 

Nous  trouvons  à  Montpellier  et  à  Béziers  deux 
exemples  de  ces  sortes  de  transaction  (5G  bis). 

D'autre  pari,  outre  les  impôts  qui  pesaient  sur  eux 
directement,  il  en  était  d'autres  qui  les  frappaient  in- 
directement ;  ainsi,  pour  faire  un  revenu  de  plus  au 
trésor,  il  fut  établi  qu'ils  prendraient  des  grâces  pour 
plaider  par  procureur  et  des  lettres  de  débitis  pour  se 
faire  payer  de  leurs  créances.  Ces  lettres  étaient  prises 
à  la  chancellerie,  ce  qui  produisait  des  sommes  con- 
sidérables (57).  Charles  Yl  rappela  l'exécution  de  cette 
obligation,  il  les  soumit  de  plus  à  faire  sceller  leurs 

(a)  Recueil  des  ordonnances,  t.  vu, 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  253 

actes  au  Cliâtelet(58).  Il  voulut  aussi  que  tous  leurs 
procès  y  fussent  portés. 

Il  était  intervenu  plusieurs  lois  à  l'égard  des  pro- 
cès des  Juifs  ;  tantôt  on  en  avait  attribué  la  connais- 
sance aux  baillis  (59),  tantôt  on  les  avait  livrés  à  l'au- 
torité ecclésiastique  (60),  postérieurement  on  leur 
avait  nommé  un  juge  particulier  (61),  conservateur 
de  leurs  privilèges.  Charles  VI  abolit  cette  dernière 
charge  et  les  soumit  à  la  juridiction  du  Châtelet  (62). 

Cette  mesure  était  sage,  car  le  moyen  de  réhabiliter 
les  Juifs,  cen'était  pas  de  leui' accorder  des  privilèges, 
mais  de  les  laisser  vivre  sous  le  droit  commun. 

Une  autre  réforme  dont  on  fut  redevable  à  Char- 
les VI,  ce  fut  l'abolition  de  l'usage  introduit  par  les 
seigneurs  de  s'emparer  des  biens  des  nouveaux  con- 
vertis. 

Si  Charles  VI  fit  un  acte  de  justice  en  abolissant 
eelte  coutume,  il  parut,  en  voulant  favoriser  le  pro- 
sélytisme, annoncer  un  retour  à  d'autres  principes; 
ses  lois  postérieures,  en  effet,  sont  toutes  hostiles  aux 
Juifs. 

Ainsi  il  leur  défend  défaire  emprisonner  les  Chré- 
tiens, et  à  ceux-ci  de  renoncer  dans  leurs  actes  au  bé- 
néfice de  la  loi. 

Cela  ne  l'empêche  pas  de  soumettre  les  Juifs  à  de 
nouvelles  taxes,  et  profitant  d'une  circonstance  où  ils 
s'adressaient  à  lui  pour  faire  cesser  les  persécutions 
don  t  ils  étaient  l'objet,  et  à  la  suite  desquelles  plusieurs 
d'entre  eux  étaient  détenus,  il  leur  accorda  des  lettres 
d'abolition,  moyennant  le  payement  de  ce  qu'ils  de- 


254      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE . 

vaient  à  la  chapelle  royale  de  Viiicennes,  aux  veneurs 
et  fauconniers  du  roi,  sans  compter  une  somme  de 
6,000  livres.  Pour  sûreté  de  ce  payement,  il  déclara 
que  l'effet  des  lettres  de  répit  serait  suspendu  jusqu'à 
ceque  les  Juifs  se  fussent  libérés. 

Quelque  temps  après,  Charles  VI  ne  se  contenta 
plus  de  leur  imposer  des  contributions,  mais  pre- 
nant pour  motif  les  accusations  sans  nombre  qui  s'é- 
levaient contre  les  Juifs,  il  prononça  leur  expulsion; 
il  mit  leurs  biens  sous  sa  sauvegarde,  ordonna  qu'on 
leur  ferait  payer  ce  qui  leur  était  dû  et  qu'un  mois 
après  ils  sortiraient  du  royaume  (G3). 

A  dater  de  cette  loi,  les  Juifs  sont  placés  sous  une 
espèce  de  séquestre:  on  leur  interdit  de  communiquer 
avec  les  autres  citoyens;  on  défend  à  ceux-ci  d'entrer 
dans  leurs  maisons  (64).  Cependant  les  opérations 
nécessaires  pour  le  payement  de  leurs  créances  traî- 
naient en  loniïueur,  Charles  YI  trancha  la  difficulté. 
Il  déclara  d'abord  que  ces  créances  ne  seraient  point 
payées  (65)  postérieurement,  à  la  considération  d'un 
créancier  qui  se  plaignait  de  ce  qu'on  le  privait  de 
son  gage;  il  voulut  qu'elles  le  fussontjusqu'a  concur- 
rence de  10,000  livres  que  ce  créancier  avait  à  pren- 
dre (G6).  Enfin,  il  ordonna  que  toutes  les  créances  des 
Juifs  seraient  annulées;  et  en  vertu  des  dispositions  de 
sa  première  loi,  il  les  fit  mettre  hors  du  royaume, 
dénués  de  tout  et  obligés  d'aller  demander  un  asile  à 
la  pitié  des  hommes. 

Ainsi,  par  un  acte  révoltant  de  fanatisme,  la  France 
fut  dépouillée  d'une  partie  de  sa  population   la  plus 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  255 

industrieuse, de  celle  qui  avait  porté  dans  son  sein  le 
goût  des  sciences  et  du  commerce,  et  qui  aurait  pu  y 
faire  fleurir  l'un  et  l'autre,  si  on  eût  secondé  son  zèle 
au  lieu  de  Fétouflerpardes  mesures  dégradantes. 

Maison  était  plus  disposé  à  la  punir  des  crimes 
qu'on  lui  imputait,  qu'à  lui  tenir  compte  de  ses  ser- 
vices. Si  l'on  s'en  rapportait  aux  rumeurs  publiques, 
il  n'était  pas  de  fléaux  que  les  Juifs  n'eussent  attirés 
sur  la  France,  et  Ton  publiait  hautement  que  c'é- 
taient eux  qui  avaient  apporté  la  peste  qui  dépeu- 
plait l'Europe  au  xiv* siècle  (G7)... 

Quelle  était  cependant  alors  la  conduite  des  Juifs? 
Luttant  contre  la  malveillance  et  la  calomnie,  ils  sup- 
portaient patiemment  leur  malheur;  atteints  par  le 
fléau  qui  ravageait  tout,  ils  n'échappaient  à  ses  an- 
goisses que  pour  retomber  entre  les  mains  de  leurs  op- 
presseurs; et  cependant  c'était  à  eux  qu'on  était  forcé 
d'avoir  recours,  et  leurs  médecins  allaient,  au  péril  de 
leur  vie,  porter  les  secours  de  leur  art  (68)  partout  où 
le  fléau  sévissait. 

Ce  n'est  pas  à  cela  que  se  bornait  leur  charité,  A 
Venise,  lorsque  les  ravages  delà  peste  avaient  porté 
la  misère  à  son  comble,  les  Juifs  ofl'rent  100  ducats 
au  gouvernement  pour  subvenir  aux  besoins  du  peu- 
ple (60). 

Ceux  d'entre  eux  que  l'indigence  oppressait  ne  de- 
mandent rien  à  la  munificence  de  l'Etat,  ils  trouvent 
un  prompt  secours  dans  la  sollicitude  de  leurs  frères, 
et  cette  sollicitude  ne  se  circonscrit  pas  dans  un  cercle 
étroit  :  Chrétiens,  Mahométans,  Juifs,  tous  y  partici- 


256    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

pent  également.  Bien  plus,  sur  la  demande  du  sénat, 
ils  prêtent  100,000  ducats  à  la  république  (70),  et  par 
ces  généreux  sacrifices  ils  payent  la  dette  de  la  recon- 
naissance envers  la  patrie  dont  ils  étaient  devenus 
les  enfants. 

Voilà  cependant  les  hommes  à  qui  les  Chrétiens 
n'osaient  pas  donner  le  nom  de  frères,  que  l'on  forçait 
à  porter  une  marque  humiliante  pour  les  distinguer, 
que  l'on  massacrait  impitoyablement,  et  lorsque  la 
patrie  daignait  les  implorer,  ils  oubliaient  tout  pour 
la  secourir. 

Il  serait  difficile  de  citer  une  circonstance  oii  ce  gé- 
néreux caractère,  chez  les  Juifs,  se  soit  démenti  ;  dans 
les  temps  même  les  plus  désastreux,  on  les  a  vus  sou- 
lever leurs  fers  pour  donner  des  exemples  mémora- 
bles de  générosité  et  de  bravoure  (71).  De  combien 
de  dégoijts  n'avait-il  pas  fallu  les  abreuver  pour  les 
réduire  au  dernier  degré  d'un  sordide  abrutissement? 

On  a  pu  se  convaincre  de  cette  vérité  en  jetant  les 
yeux  sur  les  Juifs  des  villes  commerçantes  de  l'Italie  ; 
pendant  que,  privés  de  toute  autre  ressource,  les 
Juifs  des  autres  Etats  se  faisaient  reprocher  leurs 
usures,  ceux  de  Venise  et  de  Livourne  notamment 
cultivaient  toutes  les  branches  d'industrie. 

Les  négociants  les  plus  recommandables  étaient 
des  Juifs,  et,  dés  l'invention  de  l'imprimerie,  les  im- 
primeurs juifs  se  distinguent  dans  l'une  et  l'autre  de 
ces  deux  villes. 

Il  ne  serait  cependant  pas  exact  de  penser  que 
les  Juifs  de  Venise  et  de  Livourne  fussent  assimilés 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  257 

en  tout  aux  aulrCvS  citoyens.  Là,  comme  dansles  autres 
États,  on  leur  avait  interdit  l'entrée  des  emplois  pu- 
blics, on  leur  avait  même  fermé  les  portes  des  uni- 
versités; maison  avait  laissé  un  champ  libre  à  leur 
industrie  commerciale,  et,  à  l'abri  d'une  tolérance 
constante,  n'étant  pas  frappés  par  des  exils  sans  cesse 
renouvelés,  ils  avaient  pu  mettre  à  profit  leurs  heu- 
reuses dispositions.  Il  n'en  était  pas  de  même  dans 
les  autres  parties  de  l'Italie;  dans  le  Piémont,  à  Na- 
ples,  à  Rome,  à  Florence  même,  quoique  beaucoup 
d'entre  eux  s'adonnassent  au  commerce,  l'accusation 
d'usure  se  reproduisait  fréquemment. 

Mais  là  aussi  on  avait  été  souvent  injuste  à  leur 
égard  ;  là  on  avait  vu  se  reproduire  les  calomnies  ab- 
surdes dont  ils  étaient  victimes  en  France  et  en  Es- 
pagne. Souvent  on  les  avait  chassés,  plus  souvent  en- 
core on  les  avait  soumis  à  des  taxes  arbitraires;  et  les 
mêmes  causes  qui  avaient  influé  sur  l'état  des  Juifs 
en  France,  avaient  dû  également  corrompre  ceux 
de  cette  partie  de  l'Italie. 

Le  fanatisme,  dans  ces  contrées,  n'était  pas  moins 
fort  qu'en  Espagne  et  en  France;  aussi  les  persécu- 
tions dont  la  France  donnait  l'exemple  trouvaient  des 
imitateurs  en  Italie. 

Le  Saint-Siège  avait  presque  toujours  été  pour  les 
Juifs  un  refuge  contre  l'orage.  Les  papes  leur  avaient 
quelquefois  vendu  leur  protection,  mais  ils  la  leur 
avaient  rarement  refusée.  Au  commencement  du 
XIV'  siècle,  Boniface  VIII,  qui  se  vit  arrêter  dans  ses 
Etals  par  Philippe  leBel,  et  qui  vit  finiren  lui  le  pou- 


258     LES  JUIFS  EN  FRA.NCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

voir  despotique  de  ses  prédécesseurs,  s'était  occupé 
dans  une  de  ses  bulles  des  mariages  entre  Chrétiens 
et  Juifs,  il  les  avait  expressément  interdits  (72). 
Après  lui  le  Sainl-Siége  fut  possédé  par  Clément  V, 
Philippe  le  Bel,  qui,  par  son  entreprise  hardie  sur 
Boniface  VIII,  avait  en  quelque  sorte  acquis  le  droit 
de  disposer  de  la  tiare,  ne  l'avait  déposée  sur  la  tête 
de  Clément  V  qu'à  condition  qu'il  résiderait  en 
France  :  le  Saint-Siège  fut  transféré  à  Avignon,  ce 
qui  rendit  en  quelque  sorte  les  papes  vassaux  des  rois 
de  France  Le  pontificat  de  Clément  V,  que  les  Ro- 
mains appelaient  la  captivité  de  Babylone^  ne  fut  pas 
funeste  aux  Juifs  (73).  Ce  pape  distingué  par  ses  lu- 
mières, ne  laissa  échapper  aucune  occasion  de  leur 
donner  de<  marques  de  sa  protection.  11  n'en  fut  pas 
de  même  de  Jean  XXII;  ce  pontife  fit  des  efforts  con- 
stants pour  les  convertir,  et,  dans  la  vue  de  les  attirer 
à  l'Église,  il  abolit  l'usage  en  vertu  duquel  les  sei- 
gneurs s'emparaient  de  leurs  biens  lorsqu'ils  se  con- 
vertissaient Bientôt  après,  peu  content  sans  doute  des 
effets  de  son  zèle,  il  prononça  contre  eux  un  exil  qu'ils 
ne  parvinrent  à  faire  révoquer  que  par  les  plus  grands 
sacrifices  et  par  la  protection  de  Robert  roi  de  Naples, 
qui  voulut  bien  intercéder  peureux,  en  récompensedes 
services  qu'ils  lui  avaient  rendus  et  des  sommes  qu'ils 
avaient  versées  au  trésor  dims  un  moment  de  crise. 
Ce  prince  s'était  montré  reconnaissant;  mais  il  ne 
croyait  pas  sa  dette  acquittée.  Il  emporta  au  tombeau 
le  regret  de  n'avoir  pu  le  faire,  et  chargea  son  fils 
d'en  garder  le  souvenir. 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  259 

Plein  (le  respect  pour  les  dernières  volontés  de  son 
père,  celui-ci  ne  trouva  pas  de  meilleur  moyen  de 
leur  témoigner  sa  gratitude,  que  de  chercher  à  sau- 
ver leur  a  me;  en  conséquence,  il  leur  ordonna  de  se 
convertir,  et  rien  ne  put  les  mettre  à  couvert  de  cette 
violence.  Tel  fut  le  prix  de  leur  dévouement,  et  ce  ne 
fut  que  le  prélude  deTexil  qui  vint,  bientôt  après,  les 
frapper  (74). 

A  celle  époque,  les  plus  rigoureuses  perséiîutions 
fondirent  sur  eux  de  tous  les  côtés;  ainsi,  pendant 
qu'ils  étaient  chassés  de  France,  on  les  chassait  éga- 
lement du  Piémont,  de  la  Lomb.irdie,  de  Florence  et 
de  la  Sicile 

Ces  exils  réitérés  durent  leur  porter  un  coup  fu- 
neste, tant  sous  le  rapport  du  commerce  que  sous 
celui  des  sciences;  dans  la  plupart  des  villes  soit  de 
ritnlie,  soit  de  la  France,  leur  état  commercial  ne 
fit  que  décliner.  Jadis  seuls  arbitres  du  commerce, 
ils  avaient  rendu  TEurope  entière  tributaire  de  leur 
industrie.  Lorsque  la  civilisation  eut  fuit  des  progrès, 
les  Chrétiens,  à  qui  ils  avaient  frayé  la  route,  devin- 
rent leurs  concurrents;  ils  le  furent  longlempssans  les 
éclipser;  mais  lorsque  de  nouveaux  revers  vinrent 
chaque  jour  les  abreuver  de  dégoûts,  alors  les  Italiens, 
qui  étaient  devenus  leurs  émules,  n'eurent  pas  de 
peine  à  les  devancer. 

Ta's  Juifs,  cejiendant,  leur  disputèrent  le  terrain, 
mais  ils  ne  pouvaient  pas  résister  aux  cHorts  de  tous 
les  gouvernements  ligués  pour  les  avilir. 

Lors  des  exils  dont   nous  venons  de  parler,  plu- 


260     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

sieurs  d'entre  eux  vinrent  s'établir  à  Bologne,  qui 
leur  ouvrait  ses  portes;  ils  y  fontlèrent  des  éta- 
blissements commerciaux  et  y  créèrent  une  acadé- 
mie (75). 

Dans  le  comtat  Venaissin  surtout  on  les  vit  ac- 
courir en  grande  quantité,  grâce  à  la  protection  de 
Clément  VI;  et,  pendant  qu'au  nom  de  la  religion  les 
Cbrétiens  poursuivaient  avec  acharnement  les  Juifs, 
on  voyait  le  chef  de  cette  religion,  qu'on  s'efforçait 
de  rendre  intolérante,  leur  offrir  un  refuge  dans  ses 
États,  Les  principes  de  Clément  VI,  il  est  vrai,  ne 
furent  pas  ceux  de  tous  les  pontifes  ;  ils  ne  trouvèrent 
pas  surtout  beaucoup  de  sectateurs  parmi  les  évêques 
et  les  prêtres. 

L'Espagne  en  fournissait  la  preuve.  Là  le  peuple 
se  fanatisait  de  jour  en  jour  et  la  sécurité  des  Juifs 
était  à  chaque  instant  menacée.  Les  conciles  avaient 
repris  en  Espagne  leur  ancienne  influence.  On  les 
voyait  se  renouveler  souvent,  et  les  Juifs  étaient  tou- 
jours l'objet  de  quelque  interdiction.  Ainsi  un  concile 
tenu  à  Valladolid  leur  défend  d'entrer  dans  les  églises 
pendant  le  service  divin  ;  il  défend  aux  Chrétiens 
d'avoir  des  relations  avec  eux  et  notamment  d'assister 
à  leurs  noces  (76). 

Un  autre  concile,  tenu  à  Salamanque,  défend  aux 
Juifs  d'habiter  près  des  églises  ou  d'y  placer  leurs 
cimetières  (77). 

Un  autre,  tenu  à  Palencia,  ne  leur  permet  pas 
d'habiter  avec  les  Chrétiens  et  veut  qu'ils  aient  un 
quartier  séparé  (78).  Enfin,  sous  le  règne  de  Henri  II, 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  261 

on  les  soumet  à  porter  une  marque  pour  les  distin- 
guer des  Chrétiens. 

Ces  diverses  dispositions  nous  annoncent  suffisam- 
ment que  le  temps  était  revenu,  en  Espagne,  où  lo 
clergé  reprenait  contre  eux  son  esprit  d'hostilité.  Les 
rois,  cependant,  ne  secondaient  pas  volontiers  ses 
vues  intolérantes  ;  la  présence  des  Juifs  était  indis- 
pensable au  bien  de  l'Etat,  à  raison  des  sommes  qu'ils 
versaient  au  trésor.  Ainsi  leur  situation,  en  Espagne, 
était  heureuse  ou  malheureuse,  selon  que  les  rois 
avaient  plus  ou  moins  besoin  d'argenl.  La  politique 
des  princes  était  même  d'avoir  toujours  quelque  juif 
dans  les  fonctions  les  plus  élevées  de  l'administration 
des  finances,  pour  obtenir  plus  aisément  de  leurs 
frères  les  sacrifices  qu'ils  leur  demandaient  (79). 

Sous  ce  rapport,  leur  position  en  Espagne  était  en- 
core des  plus  brillantes;  ils  possédaient  des  fortunes 
colossales,  et  dans  le  royaume  de  Castille  le  tiers  des 
propriétés  leur  appartenait  (80).  Là  aussi  la  jalousie 
du  peuple  était  si  fortement  prononcée  contre  eux, 
qu'il  ne  se  passait  presque  pas  d'années  sans  qu'ils 
éprouvassent  quelque  persécution. 

Au  commencement  du  x[v'  siècle,  ils  eurent  à 
en  supporter  une  qui  n'avait  pas  eu  de  pareille  jus- 
qu'alors (81)  :  c'est  celle  connue  sous  le  nom  de 
guerre  des  pastoureaux. 

Une  sainte  ferveur  qui  s'était  emparée  des  bergers, 
dans  le  midi  de  la  France  et  sur  les  frontières  d'Es- 
pagne, leur  avait  inspiré  l'idée  de  faire  la  guerre  aux 
Sarrasins;  mais  auparavant,  à  l'exemple  des  croisés, 


262    LESJurps  en  frange,  en  Italie  et  en  espagne. 

ils  résolurent  de    fnire   main    basse    sur   les    Jui^s 

Ces  fanatiques  prirent  les  armes;  leur  nombre  s'ac- 
crut de  tous  les  vagabonds  qui  parcouraient  les  pays, 
et  dans  toutes  les  villes  qui  se  trouvaient  sur  leur 
passage,  les  Juifs  et  dent  massacrés. 

L'exaltation  avait  fait  tellement  de  progrés  que  les 
seigneurs  du  iMidi  firent  de  vains  efforts  pour  s'oppo- 
ser aux  massacres.  Le  nombre  de  ces  forcenés  était 
immense.  Le  comte  de  Toulouse  essaya  d'en  faire 
arrêter  quelques-uns;  mais  les  moines  trouvèrent 
moyen  de  les  délivrer,  et  ils  publièrent  que  cette  dé- 
livrance était  l'effet  d'un  miracle.  Dès  lors  rien  ne 
s'opposa  plus  au  torrent.  Si  Ion  en  croit  un  historien 
juif,  cent  vingt  communautés  juives  furent  entière- 
ment détruites  dans  le  midi  de  la  France  Dans  la 
Gascogne,  à  Gastel-Sarrasin,  Bordeaux,  Ageii,  Foix, 
les  Juifs  furent  impitoyablement  massacrés;  un  grand 
nombre  d'entre  eux  s'étaient  réfugiés  dans  un  clià- 
teau  fort,  sur  la  Garonne.  Ils  soutinrent  un  siège;  mais 
biciitôt  ils  furent  oblii^és  de  céder  au  nombre  des 
assaillants,  et  ils  aimèrent  mieux  se  donner  la  mort 
les  uns  aux  autres,  que  de  tomber  vivants  entre  les 
mains  de  leurs  persécuteurs. 

Cependant  le  pape  fit  tous  ses  efforts  pour  empê- 
cher ces  désordres  (82);  il  prononça  l'excommunica- 
tion contre  les  pastoureaux  et  ré  u'ouva  ainsi  la  con- 
duite des  moines  qui,  au  nom  de  la  religion,  avaient 
pu  autoriser  de  pareils  brigandages. 

Quelques  vdles  du  Midi  échappèrent  pourtant  à  la 
fureur  de  cette  horde  de  fanatiques.  A  Montpellier  les 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  263 

Juifs  furent  sauvés,  et  le  chef  de  la  troupe  des  pas- 
toureaux, qui  s'était  présenté  dans  celte  ville,  fut 
mis  à  mort.  Ils  ne  furent  pas  aussi  heureux  dans  la 
Gascogne,  et  ce  qui  est  véritablement  révoltant,  c'est 
que  lorsque  les  Juifs  de  cette  contrée  eurent  été 
exterminés,  Edouard  II ,  roi  d'Angleterre  et  duc 
d'Aquitaine,  écrivit  froidement  au  sénéchal  de  Gas- 
cogne pour  réclamer  les  biens  de  ces  infortunés  (a). 
«  Ces  biens  (dit  le  roi  d'Angleterre)  appartiennent  à 
nous  et  non  à  d'autres.  »  Il  ne  lui  manquait  plus  que 
d'adresser  des  remercîments  aux  pastoureaux  pour 
lui  avoir  ménagé  une  pareille  curée. 

Le  midi  de  la  France  ne  fut  pas  le  seul  théâtre  de 
ces  scènes  déplorables.  Elles  s'étendirent  dans  la 
Navarre  et  TAragon;  mais  là  le  roi  parvint  à  arrêter 
les  fureurs  de  ces  fanatiques  et  prouva  par  sa  con- 
duite que,  si  les  rois  avaient  voulu  protéger  les  Juifs, 
ils  auraient  pu  les  sauver;  mais  il  était  dans  leur 
destinée  d'éprouver,  au  xiv'  siècle,  les  plus  dures 
calamités. 

A  peine  les  massacres  des  pastoureaux  avaient-ils 
cessé  en  Espagne,  qu'en  Allemagne  un  fanatique 
nommé  Armleder  ameuta  de  nouveau  les  populations 
contre  eux.  Cet  homme,  aubergiste  d'un  village, 
prétendit  avoir  reçu  la  mission  d'exterminer  les  Juifs; 
il  se  fit  suivre  de  quelques  exaltés  et,  en  peu  de 
temps,  il  eut  à  ses  ordres  une  troupe  aussi  redou- 
table que  celle  des  pastoureaux.  La  plupart  des  villes 

(a)  Lettre  d'Edouard  II,  en  1321,  Archives  delà  Tour  de  Londres. 


264     LES  JUIFS  EN  FUANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

lie  l'Alsace  furent  inondées  du  sang  des  Juifs  et  il 
fallut  la  présence  de  l'empereur  Louis  pour  dis[  erser 
celte  troupe  de  meurtriers. 

Bientôtaprès,  des  dangers  d'un  autre  genre  vinrent 
assaillir  les  débris  de  cette  nation  infortunée;  on  vit 
dans  la  plupart  des  villes  d'Allemagne  et  de  l'Alsace 
apparaître  ces  troupes  de  flagellants  qui  excitaient 
le  peuple  à  la  pénitence,  exaltaient  l'esprit  public 
et  distillaient  le  poison  du  fanatisme.  Il  ne  fut  pas 
difficile  à  ces  frénétiques  d'ameuter  les  populations 
contre  les  Juifs;  aussi  en  firent-ils  massacrer  un  grand 
nombre,  et  les  princes,  au  lieu  de  s'opposer  à  ces 
massacres,  semblaient  ne  s'occuper  que  du  soin  de 
recueillir  les  dépouilles  de  ces  malheureux. 

A  cette  époque  l'efTervescence  contre  les  Juifs  était 
générale;  l'Europe  était  en  proie  à  cette  peste  connue 
sous  le  nom  de  mal  noir  qui  avait  été  apportée  de 
rinde.  Cette  contagion  se  répandit  partout.  L'Italie, 
la  France,  l'Allemagne,  l'Angleterre  et  une  foule 
d'autres  Etals  en  furent  infectés.  Les  ressources  de 
la  médecine  élaientimpuissantes  et  les  malades  étaient 
à  peine  frappés  qu'ils  succombaient  sans  qu'on  pût 
leur  apporter  secours. 

Parmi  les  accusations  sans  nombre  portées  alors 
contre  les  Juifs,  on  leur  avait  imputé,  dans  certaines 
contrées,  d'avoir  empoisonné  les  fontaines  Ce  fut  là 
un  Irait  de  lumière  pour  un  vulgaire  fanatique  ; 
partout  et  en  même  temps,  on  prétendit  que  les  Juifs 
avaient  empoisonné  les  rivières  et  les  fontaines,  et 
que  c'étaient  eux  qui  avaient  jeté  sur  l'Europe  l'hor- 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  265 

rible  fléau  qui  décimait  les  populations.  On  fit  plus, 
on  prétendit  que  cette  contagion  était  le  résultat  d'un 
complot  ourdi  entre  les  rois  maures  et  les  Juifs  pour 
se  défaire  des  Chrétiens.  On  alla  jusqu'à  produire  des 
lettres  prétendues  écrites  par  les  rois  maures  de  Tunis 
et  de  Grenade,  et  au  moyen  de  ces  fables  absurdes 
on  excita  tellement  l'esprit  public  contre  les  Juifs, 
que  de  toutes  parts  des  bras  meurtriers  se  levèrent 
contre  eux.  Ainsi  ils  eurent  à  lutter  d'une  part  contre 
la  fureur  des  Chrétiens  et  d'autre  part  contre  les  ra- 
vages du  fléau,  qui  ne  les  épargnait  pas  plus  que  les 
autres. 

Les  annales  de  cette  époque  sont  remplies  de  faits 
que  l'on  se  refuse  à  croire.  Dans  certaines  villes  on 
informe  contre  les  Juifs,  on  les  applique  à  la  question, 
et  ces  malheureux  avouent  tout  ce  qu'on  veut.  Ainsi 
ils  conviennent  qu'ils  ont  fait  un  complot  avec  les 
Sarrasins,  qu'ils  ont  empoisonné  les  fontaines,  qu'ils 
ont  voulu  faire  périr  les  Chrétiens,  et  ils  sont  légale- 
ment convaincus  d'être  les  auteurs  de  la  peste. 

Strasbourg  {a)  fut  le  théâtre  des  scènes  les  plus  ré- 
voltantes. Dans  plusieurs  villes  d'Alsace  les  Juifs  furent 
l'objet  des  plus  barbares  excès.  Dans  le  Dauphiné  on 
leur  fit  le  procès  en  forme,  et  le  souverain  s'empara 
de  leurs  biens  lorsqu'ils  eurent  été  condamnés  (6). 

11  était  digne  du  Saint-Siège  de  s'élever  contre  de 
pareilles  horreurs.   Le  pape  comprit  sa  mission;  il 


(a)  Chron.Almc.;  argum. 

(&)  Valbonnois,  Hiatoiredu  Dauphiné,  t,  ii, 


266  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

publia  une  bull*  [a]  dans  laquelle  il  s'efforçait  de 
prouver  que  les  Juifs  avaient  été  victimes  du  fléau 
comme  les  Chrétiens;  mais  que  pouvaient  des  raison- 
nements sur  un  vulgaire  aveuglé  par  le  fanatisme! 

Avant  que  les  Juifs  pussent  avoir  quelque  repos, 
il  fallut  attendre  que  le  fléau  s'apaisât,  et,  après 
tous  ces  malheurs,  de  nouvelles  persécutions  leur 
étaient  encore  réservées. 

Cependant,  à  cette  époque,  nous  les  voyons,  dans 
le  royaume  de  Castille,  sous  le  règne  d'Alphonse  XI, 
atteindre  le  plus  haut  degré  de  prospérité.  Pendant 
la  minorité  de  ce  prince,  un  Juif  nommé  don  Jo- 
seph (83)  avait  administré  les  finances.  Ses  richesses, 
la  faveur  dont  il  jouissait  et  sa  qualité  de  Juif  de- 
vaient lui  exciter  des  jaloux  :  on  fit  tant  auprès 
d'Alphonse  XI  que,  trompé  par  de  fausses  accusations, 
il  lui  relira  sa  charge  qu'il  voulut  confier  à  un  Chré- 
tien; mais  il  ne  tarda  pas  à  s'en  repentir,  et,  au  bout 
de  quelques  années,  don  Joseph  fut  rappelé  et  reprit 
son  emploi.  ., 

La  ferme  des  monnaies  était  confiée  à  un  autre 
Juif  nommé  Samuel,  parent  de  don  Joseph,  et  ces 
Juifs  n'étaient  pas  les  seuls  qui  fussent  appelés  à 
de  hautes  fonctions.  On  voyait,  en  outre,  dans  le  con- 
seil du  roi,  don  Samuel,  fils  de  Jachari,  et  un  autre 
Samuel,  fils  de  Vaker. 

Cependant,  dans  ces  temps  où  le  fanatisme  com- 
mençait à  reparaître  en  Espagne,  on  conçoit  combien 

(a)  Raynold,  ad  an  1308. 


QUATORZIÈME  SIÈCLE.  267 

le  clergé  devait  être  offusqué  de  ce  que  des  charges 
considérables  de  TEtat  étaient  confiées  à  des  Juifs. 
Aussi  travaillait-il  sourdement  à  miner  leur  crédit, 
et  il  ne  lui  était  pas  bien  difficile  île  réussir  contre 
des  hommes  qui  ne  pouvaient  faire  valoir  que  l'utilité 
de  leurs  services. 

Aux  Certes  de  Madrid,  tenues  en  i 509,  on  demanda 
formellement  qu'on  retirât  à  ceux  qui  ne  professaient 
pas  la  religion  chrétienne,  les  emplois  dont  ils  étaient 
revêtus  et  surtout  dans  l'administration  des  finances. 

Le  roi  résista  à  ces  sollicitations  et  refusa  de  prendre 
aucune  mesure  à  cet  égard,  reconnaissant  que  les 
services  des  Juifs  lui  étaient  indispensables. 

Le  clergé  ne  se  tint  pas  pour  baitu.  Les  mêmes 
réclamations  furent  portées  aux  Certes  tenues  en  1315, 
et  là  on  décida  que  les  receveurs  des  impôts  seraient 
choisis  parmi  les  Chrétiens,  el  qu'ils  ne  pourraient 
être  ni  nobles,  ni  prêtres,  ni  juifs. 

Bientôt  après,  le  concile  de  Valladolid  demanda 
qu'on  exécutât  les  anciens  canons  et  que  les  Juifs 
fussent  exclus  détentes  fonctions  publiques. 

Cependant,  malgré  les  doléances  des  Cortês,  maigre 
le  vœu  des  conciles,  la  nécessitii  ramenait  constam- 
ment les  princes  chrétiens  vers  les  Juifs,  et  leurs 
talents  financiers  surtout  ne  cessaient  pas  d'être  mis 
à  contribution. 

Ainsi,  sous  Pierre  le  Cruel  et  longtemps  après  les 
Certes  de  Burgos,  un  Juif,  Samuel  Lévi,  administrait 
les  finances  du  royaume  de  Castille. 

Ce  Samuel  Lévi  avait  fait  bâtira  ses  frais,  à  Tolède, 


268      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

une  magnifique  synagogue,  qui  est  devenue  plus  lard 
une  église,  sous  le  nom  d'église  del  Transito. 

Les  Juifs  étaient  parvenus  de  nouveau  au  comble 
de  la  puissance  sous  le  régne  de  Pierre  le  Cruel  ;  on 
citait  plusieurs  d'entre  eux  dans  les  hauts  emplois  de 
finance,  et  l'on  remarquait  entre  autres  Joseph,  fils 
d*Ephraïm,  qui  avait  un  magnifique  équipage,  chose 
Irés-rare  pour  le  temps,  et  qui  avait  une  suite  de 
cinquante  personnes. 

Au  rapport  de  tous  les  historiens  (a),  jamais  les 
Juifs  n'avaient  joui  d'une  liberté  aussi  entière;  ils 
étaient  reçus  à  la  cour,  bien  venus  des  grands,  et, 
malgré  l'intolérance  du  clergé,  on  respectait  leur 
croyance. 

On  cite  un  trait  de  la  reine  de  Castille  qui  prouve 
combien  leur  culte  était  protégé.  On  faisait  remar- 
quer à  cette  princesse  une  synagogue  adossée  à  une 
église  :  «  Eh  bien  !  dit-elle,  que  la  synagogue  et  l'église 
»  continuent  à  se  toucher  jusqu'à  ce  qu'elles  tombent 
»  ensemble  de  vétusté  (6)!  »  Paroles  remarquables 
qu'il  est  consolant  de  trouver  dans  la  bouche  d'une 
reine,  dans  ces  temps  d'aveugle  fanatisme. 

Les  Juifs,  ainsi  protégés,  ne  pouvaient  manquer  de 
s'attacher  au  pays  qui  les  adoptait  comme  ses  enfants. 
Ainsi  on  les  vit  au  siège  de  Burgos  faire  preuve  de 
patriotisme  et  de  dévouement  pour  la  défense  du  sou- 
verain qui  les  avait  protégés. 


(a)  Paul  de  Burgos,  deuxième  partie, 

(&)  Saloinon  ben  Virga,  Sebeth  Jehuda,  V^. 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  269 

Lorsque  Pierre  le  Cruel  eut  succombé,  Henri  de 
Translamare,  qui  avait  pu  apprécier  leur  conduite 
sous  les  murs  de  Burgos,  leur  voua  à  son  tour  sa  pro- 
tection. 

De  nouvelles  réclamations  furent  faites  aux  Certes 
de  Burgos  pour  les  exclure  des  emplois,  et  leur  inter- 
dire l'accès  de  la  cour;  Henri  de  Transtamare  résista 
et  se  contenta  de  dire  aux  Certes  que  les  Juifs  étaient 
des  hommes  utiles. 

Cependant  le  clergé  ne  cessait  pas  de  leur  être  hos- 
tile. Vers  la  fin  du  xiv®  siècle  on  les  accusa  de  réciter 
dans  leurs  prières  des  imprécations  contre  tes  Chré- 
tiens. C'étaient  des  Juifs  convertis  qui  portaient  ces 
accusations.  Une  conférence  eut  lieu  à  ce  sujet  à  Val- 
ladolid  entre  des  rabbins  et  des  dominicains,  et, 
comme  il  fallait  bien  que  ces  derniers  eussent  raison, 
une  ordonnance  du  roi  défendit  aux  Juifs  de  réciter 
de  pareilles  prières,  à  peine  de  100  maravédis  en  cas 
de  contravention  (a). 

Quelque  temps  aprè-!,  sous  le  régne  de  Jean  I",  les 
Certes  de  Valladolid  déclarèrent  que  les  Juifs  seraient 
exclus  de  tous  les  emplois,  qu'ils  ne  seraient  pourvus 
d'aucune  charge  auprès  du  roi  ou  des  princes,  qu'ils 
ne  seraient  plus  préposés  à  la  perception  des  finances. 

Le  roi  résista  aux  vœux  des  Certes  de  Valladolid  ; 
il  déclara  même  formellement  aux  Certes  de  Soria 
que  les  Juifs  lui  appartenaient  et  qu'il  continuerait  à 
les  employer  comme  il  l'entendrait. 

(a)  Alphonse  Spina,  Fortalitium  fidel,  lib.  15,  ch.  15;  —  Hiir- 
tatlo  de  Mendoza,  Conroc.  de  los  Cortèa  de  Castilha. 


270      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  fTALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ainsi  le  xiv'  siècle  se  passa,  en  Espagne,  sans  que 
la  malveillance  îles  prêtres  eiil  pu  faire  perdre  aux 
Juifs  la  haute  faveur  qu'ils  avaient  su  mériter  auprès 
des  rois. 

Ces  honneurs  réunis  sur  la  tête  des  Juifs,  sous  Al- 
phonse XI,  se  maintinrent  sous  Pierre  I"  et  sous 
Henri  II.* 

Cependant  l'inquisition  prenait  un  nouveau  carac- 
tère; jusqu'alors  destinée  uniquement  à  réprimer 
l'hérésie,  elle  n'avait  étendu  sa  juridiction  que  sur 
des  Chrétiens.  Bientôt  les  moines  sentirent  combien 
il  leur  serait  avantageux  de  soumettre  à  leur  autorité 
les  Juifs  et  les  Maures  :  il  fallait  un  prétexte  pour 
voiler  cette  innovation;  il  fut  aisé  de  le  trouver.  Les 
richesses  des  Juifs  étaient  un  objet  de  jalousie  pour 
le  peuple;  les  prêtres  profilèrent  de  celte  disposition  ; 
ils  suscitèrent  contre  les  Juifs  des  émeutes  dont  le 
résultat  était  de  les  contraindre  à  l'abjuration,  et, 
lorsqu'ils  avaient  reçu  le  baptême,  devenus  Chré- 
tiens de  gré  ou  de  force,  au  premier  soupçon  de  retour 
au  Judaïsme,  ils  se  trouvaient  justiciables  de  l'inqui- 
sition (84;. 

C'est  ainsi  que  ce  tribunal  qui,  dés  le  principe, 
n'avait  été  créé  que  pour  ramener  les  hérétiques  dans 
le  sein  de  l'Eglise,  trouva  bientôt  le  moyen  de  devenir 
l'arbitre  de  toutes  les  croyances;  et,  après  avoir  jeté  le 
voile,  abusant  de  ce  funeste  pouvoir,  l'inquisition 
livra  indistinctement  au  bûcher,  Juifs,  Chrétiens  et 
Musulmans.  Au  xiv*  siècle  celte  œuvre  n'était  pas 
encore  consommée  et  les  Juifs  n'éprouvaient  les  at- 


QUATORZIÈME   SIÈCLE.  271 

teintes  de  l'inquisition  qu'après  avoir  été  une  fois 
victimes  de  la  fureur  du  peuple, 

Ainsi,  dans  le  royaume  d'Aragon,  où  ils  avaient  été 
protégés  sous  Pierre  IV  et  sous  Jean  I",  ils  éprou- 
vèrent, à  la  fin  du  xiv*  siècle,  une  violente  persécu- 
tion, dans  laquelle  plus  de  50,000  d'entre  eux  furent 
massacrés,  d'autres,  au  nombre  de  plus  de  100,000 
furent  réduits  à  abjurer  (85). 

Dans  la  Gastille  ils  avaient  eu  également  à  souffrir, 
quoique  la  protection  des  princes  les  eût  quelquefois 
soustraits  aux  excès  de  la  populace  (80). 

Pour  échapper  à  ces  calamités,  qui  se  renouve- 
laient fréquemment  en  Gastille  (87)  et  en  Aragon,  il  ne 
leur  était  plus  permis  d'aller  chercher  un  asile  dans 
les  Etats  des  kalifes.  Le  royaume  de  Grenade  conser- 
vait seul  encore  quelques  débris  de  sa  grandeur 
passée;  et  depuis  longtemps  les  kalifes  qui  y  traînaient 
un  reste  de  leur  autorité,  avaient  cessé  d'être  acces- 
sibles à  la  tolérance.  Ils  semblaient  vouloir  imiter  les 
Ghrétiens,  et,  à  l'époque  dont  nous  parlons,  dans  le 
royaume  de  Grenade,  le  kalife  Abulvalid  ordonna  aux 
Juifs  de  porter  une  marque  sur  leurs  habits  (88). 

Toutefois,  dans  la  Gastille,  où  les  Juifs  étaient  pro- 
tégés (89)  et  opulents  (90),  le  nombre  de  leurs  écri- 
vains n'était  |)as  moins  considérable  sous  le  régne 
d'Alphonse  XI,  que  dans  les  siècles  précédents;  on 
remarquait  parmi  eux  don  Vidal  Rreskas,  Théodore 
Jon-Thob  et  Aben-Jon-Salomon,  médecins  renommés 
qui  ont  traduit  en  hébreu  plusieurs  ouvrages  de  mé- 
decine, arabes  ou  latins  (01);  Jéhoschua-aben-Vivage, 


272     LES  JUIFS  EN  f  RANGE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qui  a  écrit  sur  la  botanique  (92);  Alguadès-Meir,  mé- 
decin du  roi  de  Castillc  et  président  de  toutes  les 
synagogues  du  royaume,  de  plus  savant  écrivain  et 
traducteur  de  plusieurs  ouvrages  arabes  et  grecs  (93)  ; 
INehemias-bar-Sainuel,  auteur  d'un  ouvrage  sur  l'as- 
tronomie; David-Audrahan  de  Séville;  Isaac-ben-Sa- 
muel-ben-lsraël  de  Tolède,  plus  connu  sous  le  nom 
de  Rivivi;  Jacob-ben-Meir-Aben-Tybbon,  de  Gordoue, 
tous  trois  auteurs  de  tables  astronomiques  (94).  Enfin, 
parmi  les  théologiens  et  les  jurisconsultes,  on  remar- 
quait Asser  ou  Harose  (95)  de  Tolède;  ses  huit  enfants, 
qui  tous  se  sont  fait  un  nom  dans  la  même  carrière 
que  leur  père  (96);  Meir-Adali,  son  petit-fils,  auteur 
d'un  ouvrage  fort  estimé  de  son  temps,  sur  les  sys- 
tèmes du  monde  (97);  Zerachia-Levita  (98),  Joseph 
de  Tolède,  Menahem-ben-Zerach  (99),  qui  ont  écrit 
sur  les  coutumes  religieuses  des  Hébreux  (100)  ;  Salo- 
mon-ben-Chanan,  qui  a  fait  un  livre  intitulé  les  Pro- 
fondeurs de  la  Loi;  Moïse  Cohen  de  Tardesila,  et  Isaac 
Sciprut  (iOl),  qui  ont  écrit  contre  la  religion  chré- 
tienne, à  la  suite  des  conférences  qu'ils  avaient  été 
obligés  de  soutenir  contre  des  Juifs  convertis;  enfin, 
Menahem-barSalomon,  de  la  famille  des  Meir,  auteur 
d'un  livre  intitulé  Sepher-Ahechira,  où  il  traite  avec 
beaucoup  de  clarté  et  d'élégance  toutes  les  matières 
judiciaires  (102).  A  la  même  époque  le  rabbin  Jacob 
composait  son  cours  de  droit  (105). 

On  citait  encore,  en  Espagne,  la  famille  des  Ralo- 
nymes,  dont  l'un  a  écrit  sur  la  géométrie,  l'autre  a 
traduit  une   partie  des  œuvres  d'Âristote    (104),   et 


QLATOiJZIÈME   SIÈCLE.  273 

celle  de  R.  Phares,  dont  plusieurs  membres  étaient 
distingués  par  leur  science  et  leurs  richesses.  Les 
poètes  ne  furent  pas  nombreux  en  Espagne  au 
xiv"  siècle;  le  seul  dont  le  nom  soit  [parvenu  jusqu'à 
nous,  c'est  Josejh-ben-Iachia  ;  ses  ouvrages  furent 
brûlés  par  les  ordres  de  Vincent  Ferrier;  ce  rabbin 
avait  essayé  de  mettre  en  vers  le  Thalmiid  (105). 

En  Italie,  la  littérature  rabbiniquc  n'offre  pas,  au 
XIV*  siècle,  beaucoup  d'adeptes.  On  y  citait  cependant 
la  famille  ajjpelée  Anaarim,  dont  R.  Mosé-bar-Ju- 
das  (M6),  était  un  des  membres,  et  qui  étail,  dit-on, 
l'une  lies  quatre  que  Titus  avait  amenées  à  Rome 
après  la  prise  de  Jérusalem  :  Judas-ben-Renjamin  et 
R.  Mesculam  écrivaient  aussi  en  Italie  (107). 

Dans  le  raidi  de  la  France,  Abraam-ben-Zerach 
écrivait  à  Perpignan  (108j;  Moïse-ben-Isaac;  Moïse, 
fils  de  David  Rimchi,  écrivaient.à  Narbonne  (109); 
plusieurs  médecins  se  faisaient  aussi  remarquer  dans 
cette  dernière  ville,  entre  autres  Jekutielben-Salo- 
mon(IlO),  qui  donna  une  traduction  hébraïque  du 
Liliiim  medicinœ,  de  Gordon,  professeur  à  l'Ecole  de 
Montpellier.  Ce  n'était  pas  à  Narbonne  seulement 
qu'on  trouvait  de  savants  Juifs;  la  Provence  en  offrait 
plusieurs,  entre  autres  Isaac  de  Lattes  (111),  auteur 
d'un  livre  intitulé  les  Portes  de  Sion^,  où  il  traite  de 
la  morale,  de  l'histoire  et  de  la  chronologie,  et  le 
R.  Mardochée  (M2),  auteur  de  plusieurs  écrits  et  no- 
tamment d'un  ouvrage  de  jurisprudence  sur  les  con- 
trats dotaux  ;  à  Toulouse,  le  rabbin  Vidal  écrivait  aussi 
en  arabe   et  en   hébreu  ;  il  a   fait  en   cette   dernière 

18 


274  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

langue  un  commontaire  sur  le  livre  arabe  d'Abu- 
Acbmad-Algozali  (115);  cet  ouvrage  a  été  traduit  en 
hébreir  quelque  temps  après  par  un  autre,  Moïse  de 
Narbonne. 

Le  poëte  Joseph  Ezovi  écrivait  également  à  Perpi- 
gnan: parmi  ses  ouvrages,  on  en  dislingue  un,  le  Vase 
d'arçjrntf  remnrquabie  par  l'harmonie  et  l'élégance 
du  -lyte  hébreu  ;  il  a  été  traduit  en  latin  par  Mercier, 
professeur  d'hébrtîu  au  Collège  de  France.  Rzovi  a 
écrit  de  plus  un  livre  intitulée  Knaralh  Sepher,  où  il 
donne  des  préceptes  de  morale  à  son  fils  (114). 

Le  Portugal  comptait  aussi,  à  cette  époque,  beau- 
coup de  Juifs  qui  y  exerçaient  le  commerce  et  culti- 
vaient les  sciences;  plusieurs  d'entre  eux  avaient 
quitté  l'Espagne  pour  se  réfugier  dans  cette  contrée, 
et  la  famille  des  Abarbanel  s'y  était  transportée  vers 
la  fin  du  XIV*  siècle. 

Ils  y  jouissaient  d'une  grande  tolérance,  conjoint 
tement  avec  les  Maures,  dont  il  restait  encore  à  Lis- 
bonne une  grande  quantité;  ils  étaient  même  en  fa- 
veur auprès  des  souverains;  quelques-uns  s'étaient 
poussés  dans  la  milice,  et  don  Salomon,  fils  de  Je- 
chaia,  était  parvenu  aux  fonctions  de  mestre  de  camp 
général,  qui  était  une  des  premières  dignités  dans 
l'armée  (1 15). 

On  citait,  parmi  leurs  écrivairis,  le  [)oëte  Judas-Aben- 
Jachai,  qui  a  composé  des  poésies  hébraïques  dont 
on  a  loué  l'él'^gance  et  la  grâce  (116).  Il  a  traduit  en 
vers  hébreux  les  fables  d'Esope  et  a  composé  lui- 
même  plusieurs  apologues. 


QUINZIÈME  SIÈCLE.  275 

Ainsi,  nous  voyons  partout  les  Juifs,  que  l'on  s'effor- 
çait de  dégrader,  se  disiinguer  dans  les  sciences,  et 
reprendre  leur  dignité  d'homme,  là  où  l'on  consentait 
à  leur  laisser  quelque  liberté  :  non-seulement  ils  se 
rendent  utiles  au  pays  qui  ne  les  repousse  point, 
mais  encore  ils  savent  faire  preuve  de  dévouement  et 
de  bravoure  (117). 

Leur  position  sous  les  rois  d'Espagne  répond  assez 
au  reproche,  trop  souvent  adressé  aux  Juifs,  de  n'avoir 
pas  su  adopter  une  patrie. 

C'est  pourtant  lorsqu'ils  s'affiliaient  ainsi  «à  TEtat 
que  l'intolérance  leur  préparait  de  nouvelles  infor- 
tunes, plus  cruelles  encore  que  celles  qu'ils  avaient 
déjà  subies. 


CHAPITRE  XII 

XV»"    SIÈCLE 

Avec  le  xv*  siècle  naquit  une  ère  nouvelle  pour 
TEspagne;  naguère  le  foyer  des  sciences,  elle  deve- 
nait do  jour  en  jour  le  repaire  du  fanatisme  ;  la  ferveur 
religieuse  dont  jadis  avaient  brûlé  les  croisés  bouil- 
lonnait dans  tous  les  esprits. 

Le  Catholicisme  se  montrait  chaque  jour  plus  into- 
lérant à  l'égard  des  infidèles,  et  les  Juifs  recevaient 
une  large  part  des  effets  de  cette  intolérance. 


276  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

A  peine  échappés  aux  calamités  dont  nous  avons 
parlé,  de  nouveaux  malheurs  viennent  les  atteindre. 
Un  Juif  converti,  Jérôme  de  Sainte-Foi,  leur  suscite, 
au  commencement  du  xv'  siècle,  de  violentes  'persé- 
cutions; il  avait  établi  des  conférences  publiques  à 
Tortose,  en  Espagne;  l'anli-pape  Benoît  XIII,  dont  il 
était  le  médecin  et  le  favori,  l'avait  secondé  dans  ce 
projet,  et  pour  donner  plus  de  solennité  à  ces  confé- 
rences, il  y  assistait  en  personne  (1). 

Les  rabbins  les  plus  célèbres  s'y  rendirent;  parmi 
ceux  qui  s'y  distinguèrent  le  plus,  on  doit  citer  don 
Vidal-ben-Banasle  et  Joseph  Albo,  disciple  de  Chas- 
dai  (2). 

Le  premier  se  fit  remarquer  par  son  éloquence,  et 
le  pape  ne  put  refuser  son  admiration  à  l'élégance 
avec  laquelle  il  s'exprimait  en  latin  (3). 

Le  second  fut  encore  plus  redoutable  par  la  force 
de  sa  logique,  il  étonna  ses  adversaires,  et  l'on  convint 
que  la  religion  chrétienne  n'avait  jamais  trouvé  de 
plus  redoutable  contradicteur  (4). 

Joseph  Albo  est  auteur  d'un  livre  intitulé  Sepher 
ikarim,  qui  lui  a  mérité  le  surnom  de  philosophe 
divin.  Le  Sepher  ikarim  est  l'ouvrage  le  plus  saillant 
que  la  littérature  rabbinique  ait  produit  au  xv«  siècle; 
c'est  dans  ce  livre  qu'on  peut  voir  les  progrès  que  les 
rabbins  avaient  faits  dans  la  philosophie;  les  traditions 
n'étaient  plus  pour  eux  des  idoles  devant  lesquelles 
ils  se  bornaient  à  fléchir  le  genou  ;  le  temps  était  passé 
où  ils  admettaient  tout  indistinctement  :  «  L'homme 
»  (dit  Joseph  Albo),  en  examinant  sa  croyance,  ne 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  277 

»  doit  pas  rejeter  les  lumières  de  sa  raison.  »  Fidèle 
à  ce  principe,  Joseph  Albo  soumet  à  une  analyse  sé- 
vère les  articles  fondamentaux  de  la  foi  judaïque; 
le  nom  des  docteurs  qui  l'ont  précédé  ne  lui  en 
impose  point  :  «  Ne  craignons  pas,  dit-il,  de  nous 
»  écarter  de  l'avis  de  Maïmonide,  »  et  quelque  impo- 
sante que  soit  à  ses  yeux  l'autorité  de  l'aigle  de  la 
synagogue,  il  combat  plusieurs  de  ses  opinions,  et 
notamment  celle  sur  la  venue  du  Messie. 

«  Hillel  pensait  (dit- il)  qu'il  ne  résulte  pas  des 
»  prophéties  la  conséquence  forcée  de  la  venue  du 
»  Messie:  que  c'est  la  tradition  seule  qui  a  enfanté 
»  celte  croyance. 

»  Il  ne  faut  donc  pas  croire  que  la  venue  du  Mes- 
»  sie  soit  un  des  dogmes  fondamentaux  de  notre  re- 
»  ligion.  » 

Pour  Joseph  Albo  comme  pour  tous  les  esprits 
éclairés  du  Judaïsme,  la  croyance  à  la  venue  du  Mes- 
sie n'était  autre  chose  que  l'espérance  de  voir  naître 
un  libérateur  qui  ferait  cesser  la  dispersion  et  ramè- 
nerait les  Juifs  dans  leur  patrie. 

Maïmonide  lui-même  ne  l'envisageait  pas  autrement. 

a  Nous  appelons  le  Messie  (dit-il)  pour  voir  briser 
»  le  joug  qui  nous  accable  et  pour  recouvrer  la  liberté 
»  d'être  serviteurs  de  la  loi  (a).  » 

Joseph  Albo  n'admet  pas  que  cette  croyance  à  la 
venue  du  Messie,  dans  le  sens  indiqué  par  Maïmo- 
nide,  puisse  être  rangée  parmi  les  articles  de  foi. 

(o)  Salvador,  Loi  deMo'ise,  n.  1,  liv.  13,  ch.  2. 


278   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

«  Maïmonide  (dit-il;  est  un  grand  génie  digne  de 
»  notre  admiration,  mais  nous  devons  regretter  qu'il 
»  n'ait  pas  montré  assez  d'amour  pour  la  simplicité 
»   et  la  liberté.  » 

Joseph  AIbo  ne  comprend  pas  que  Maïmonide  ait 
fait  un  arti^île  de  foi  de  la  venue  du  Messie,  espérance 
qui  était  sans  doute  ]3our  des  proscrits  un  puissant 
moyen  do  consolation,  mais  non  un  dogme  fonda- 
mental de  la  religion. 

«  C'est  (dit-il)  en  regardant  comme  fondamentaux 
*  des  articles  qui  ne  le  sont  pas  qu'on  entrave  les 
»  esprits  ({u'on  retarde  leur  marche  :  unité,  liberté, 
»  simplicité,  tels  sont  les  moyens  sans  lesquels  on  ne 
»   peut  sonder  les  mystères  d:  la  religion...  • 

Ces  réflexions  nous  prouvent  combien  les  lumières 
s'étaient  accrues  chez  les  rabbins  depuis  le  xii*  siècle; 
ce  qui  ne  laisse  aucun  doute  à  cet  égard,  cesl  que 
Joseph  Albo  dtclareque  ses  idées,  contraires  à  celles 
de  Maïmonide,  sont  adoptées  par  beaucou[»  de  doc- 
teurs de  son  temps.  Les  Juifs  avaient  donc  éprouvé 
dans  leurs  idées  ces  révolutions  que  chez  toutes  les 
nations  le  temps  entraîne  à  sa  suile  :  riches  des  con- 
naissances que  l'expérience  leur  apportait  chaque 
jour,  ils  ne  pouvaient  fermer  leur  cœur  à  des  idées 
d'amélioration  et  de  progrès;  mais  les  réformes  étaient 
bien  diflicilcsà  opérer  sur  des  esprits  imbus  de  pré- 
jugés, et  d'autant  plus  attachés  à  leurs  traditions 
que  les  persécutions  les  forçaient  à  se  serrer  autour 
d'elles. 

Cependant,  au  xv*  siècle,  le  progrés  des  lumières 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  279 

se  faisait  sentir  parmi  les  rabbins,  et  avant  Joseph 
Albo,  Ghasdai,  son  maître,  avait  fait  preuve  d'un  es- 
prit indépendant.  On  cite  ce  rabbin  comme  un  de 
ceux  qui  avaient  combattu  l'influence  exercée  sur  les 
esprits  par  la  doctrine  d'Aristote  (.')).  Les  écrits  du 
philosophe  de  Slugyre  avaiiMil  acquis  chez  les  Juifs  le 
même  empire  que  chez  les  Arabes  et  les  Chrétiens. 
Aristole  avait  (Mifanté  chez  les  Arabes  Averroës  et  ses 
disciples;  de  là  il  était  passé  chez  les  Chrétiens  Les 
discussions  théologiques  qui,  dans  les  Etals  chrétiens, 
étaient  alors  à  j)eu  prés  1 1  seule  occupation  des  s;»- 
vants,  avaient  ouvert  le  champ  à  cette  scolastiqne 
subtile  dont  les  écrits  d'Aristote  étaient  un  vasie  arse- 
nal. L'étude  de  ce  philosophe  se  trouva  donc  entiè- 
rement unie  à  celle  de  la  théologie,  et  le  philosophe 
païen  devint  ()resque  un  écrivain  sacré. 

Pemlantque  la  littérature  des  Maures  brillait  de  tout 
son  éclat,  les  rabbins  avaient  [)ayé  un  large  tribut 
aux  œuvres  du  philosophe  grec,  ils  avaient  traduit  en 
hébreu  tout  ce  que  les  Arabes  avaient  transporté  dans 
leur  langue. 

Cependant  au  xv^  siècle  un  mouvement  réaction- 
naire s'était  manifesté,  et  nous  voyons  le  R.  Ranpan- 
ton  (G)  se  plaindre  de  ce  que  l'élude  d  Aristole  était 
négligée.  Ce  n'est  pas  que  le  régne  d'Aristote  fût 
prés  de  finir,  les  rabbins  comme  les  Cluétiens  de- 
vaient encore  longtemps  en  subir  le  joug.  Le  niveau 
jeté  sur  les  esprits  par  la  philosophie  scolaslique, 
cette  tendance  à  s'occuper  de  mots  plus  que  de  choses, 
celte   habitude  de  jurer    sur  la   parole  du   maître. 


280  LES  JUIFS  EN  FRANGE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ont  retardé  longtemps  la  marche  de  Tesprit  humain. 

Les  écrivains  juifs  ne  pouvaient  échapper  à  cette 
influence  ;  aussi  voyons-nous  les  rabbins  perdre  peu 
à  peu  dans  leurs  productions  ce  caractère  original  que 
leur  commerce  avec  les  Arabes  avait  déployé  chez 
eux,  et  borner  plus  tard  leur  mérite  au  rôle  de  tra- 
ducteurs. Ils  se  formaient  de  bonne  heure  à  l'étude 
de  la  langue  latine,  et  leur  principale  occupation  con- 
sistait à  traduire  de  l'hébreu  en  latin  et  du  latin  en 
hébreu  les  ouvrages  qui  frappaient  leur  attention. 
Ainsi,  Samuel-ben-Banaste  transporte  du  latin  en 
hébreu  le  Traité  de  la  consolation,  de  Boëce  (7)  ; 
d'autres  traduisent  en  latin  les  ouvrages  des  Grecs 
et  des  Arabes;  la  langue  latine  leur  était  familière, 
et  cette  connaissance  les  mettait  au  niveau  des  lu- 
mières du  temps;  elle  les  rendait  aptes  à  lutter 
contre  les  théologiens  chrétiens,  ainsi  qu'on  le  voit 
dans  la  conférence  ouverte  par  l'anti-pape  Benoit  XIll. 
Le  résultat  de  cette  conférence  fut  une  bulle  fou- 
droyante contre  leurs  personnes  et  contre  leurs  livres  ; 
bulle  qui  heureusement  resta  sans  efl*et  par  la  chute 
de  l'anti-pape  survenue  quelque  temps  après. 

Le  sort  lies  Juifs  ne  fut  donc  pas  changé;  l'Kspagne 
n'avait  pas  encore  fait  le  dernier  pas  dans  la  carrière 
du  fanatisme,  elle  était  alors  occupée  de  la  guerre 
contre  les  Alaures,  et  avant  d'avoir  totalement  anéanti 
le  royaume  de  Grenade,  on  ne  songeait  pas  à  purger 
le  pays  des  infidèles  qui  l'habitaient. 

Leur  présence,  d'ailleurs,  était  encore  utile  par  les 
subsides  qu'on  en  retirait.  Cependant  les  Juifs  de- 


QUINZIÈME   SIÈA.E.  281 

vaienl  s'apercevoir  de  l'approche  d'une  crise  funeste, 
et  le  jour  de  l'extermination  totale  des  Maures  devait 
être  celui  où  le  sol  de  toutes  les  parties  de  l'Espagne 
serait  souillé  de  leur  sang. 

Avant  ce  jour  fatal,  des  persécutions  partielles 
étaient  venues  les  frapper  par  intervalles.  Une  des 
plus  graves  avait  été  celle  occasionnée  par  Vincent 
Ferrier.  Soutenu  par  le  roi  et  le  clergé,  ce  dominicain 
ouvrit  des  conférences  pour  la  conversion  des  infi- 
dèles. Ce  qu'on  sait  de  positif,  c'est  qu'à  la  suite  de 
ses  sermons  plus  de  15,000  Juifs  se  convertirent  ou 
firent  semblant  de  se  convertir.  Est-ce  le  résultat  de 
son  éloquence  ou  celui  des  violences  qu'on  exerça? 
La  question  à  cet  égard  cesse  d'être  douteuse,  si  l'on 
considère  que  presque  tous  les  convertis  revinrent, 
immédiatement  après,  au  Judaïsme,  et  que,  plus 
tard,  le  pape  Sixte  IV  en  fit  brûler  2,000  par  l'in- 
quisition (8)  ;  les  autres  furent  enfermés  dans  des  ca- 
chots et  livrés  aux  plus  cruels  tourments. 

Quelque  temps  après,  Tolède  donna  de  nouveau,  à 
leur  égard,  l'exemple  d'une  horrible  injustice. On  avait 
grevé  cette  ville  d'une  taxe  extraordinaire;  les  habitants 
mutinés  se  plaignirent  qu'on  violait  leurs  privilèges, 
et,  comme  si  les  Juifs  avaient  été  cause  du  mal,  on 
pilla  leurs  maisons  et  on  les  massacra  sans  pitié  (9). 

Le  temps  était  venu  où  le  clergé  reprenait  en  Es- 
pagne son  empire.  Aussi  aux  Gortès  de  Valladolid, 
tenues  en  1412,  il  fut  rendu  contre  les  Jui's  et  les 
Sarrasins  un  décret  qui  contenait  à  leur  égard  les  dis» 
positions  les  plus  sévères. 


282  LES  JUIFS  EN  FRAIÎCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  Corlès  voulaient  que  les  Juifs  et  les  Sarrasins 
fussent  relégués  dans  des  quartiers  isolés,  entourés  de 
murs  et  n'ayant  qu'une  seule  [jorle;  (ju'aucun  Juif  ou 
Sarrasin  ne  pût  exercer  la  profession  de  -médecin, 
pharmacien,  droguiste,  marchand  de  comestibles, 
aubergiste,  intendant,  receveur  public  ou  particulier, 
régisseur:  il  leur  était  défendu  d'être  tailleurs,  cbau- 
dronniers,  bouchers,  menuisiers,  cordonniers,  maré- 
chaux ferrants;  aucune  femme  chrétienne  ne  pouvait 
entrer  dans  le  quartier  des  Juifs  ou  des  Siirrasins;  il 
leur  était  défendu  de  prendre  le  titre  de  don;  il  leur 
étaii  enjoint  de  laisser  croître  leur  barbe,  sous  peine 
de  cent  coups  de  verges;  les  hommes  devaient  porter 
des  tabards  par-dessus  leurs  habits,  et  les  femmes, 
des  mantilles  couvrant  la  tète  et  descendant  jusqu'aux 
pieds;  il  ne  leur  était  pas  permis  de  porter  des  do- 
rures et  d'employer  pour  leurs  vêtements  des  étoffes 
d'une  valeur  au-dessus  de  50  marabotins;  enfin  pour 
combler  la  mesure,  il  leur  était  défendu  de  sortir  du 
royaume  et  de  s'enfuir. 

Cette  loi  sauvage  dut  rester  sans  exécution. 

Ce  qu'il  y  a  de  remarcjuable  pourtant,  c'est  que  les 
Coi  tés  de  Valladoliil  ne  parlent  pas  de  l'usure;  il  faut 
en  conclure  que  les  Juifs  n'avaient  pas  encouru  ce 
reproche  dans  le  royaume  de  Castille;  car,  lorsque  ce 
grief  a  pu  être  élevé  contre  eux,  on  n'a  pas  manqué 
de  le  mettre  en  première  ligne. 

Aux  Certes  de  Valladolid  succédèrent  celles  de  To- 
lède, et  là  encore  les  anciennes  ordonnances  contre 
les  Juifs  (10)  furent  renouvelées;  ainsi  on  demanda 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  283 

de  nouveau  que  les  Juifs  fussent  obligée  de  porter  une 
marque  disllnctive,  (ju'il  leur  fût  interdit  d  exercer 
les  professions  de  médecin,  chirurgien  et  outres. 

Les  Juifs  avaient  échappé  à  ces  rigueurs,  grâce  à 
la  protection  des  rois  de  Castille;  il  n'en  fut  pas  de 
même  sous  le  règne  de  Henri  III  et  de  Jean  II  (11). 
Ce  prince  déploya  contre  eux  une  extrême  rigueur; 
plusieurs  synagogues  furent  détruites,  mais  ce  ne  fut 
là  que  le  prélude  des  malheurs  qui  les  attendaient. 

Le  clergé  multipliait  ses  elîorls  pour  les  convertir; 
à  chaque  instant  o^t  voyait  se  renouveler  ces  confé- 
rences publiques  entre  des  moines  et  de-  rabbins  ;  leur 
résultat  était  toujours  funeste  aux  Juifs;  car  si  elles 
n'amenaient  pas  leur  conversion,  elles  contribuaient 
à  les  rendre  odieux,  parce  qu'on  no  Uianquait  pus  de 
persuader  au  peuple  ([u'ils  discutaient  avec  mauvaise 
foi  et  que  leurs  erreurs  avaient  été  démontrées  par  les 
théologiens  chrétieuâ. 

L'Aragon  fut  témoin  au  xv°  siècle,  de  plusieurs  con- 
férences de  ce  genre. 

Les  Juifs  étaient  alors  fort  nombreux  dans  cette 
contrée.  Il  y  en  avait  dans  les  principales  villes  [a). 

La  conférence  de  Tortose  aniena  pour  eux  de 
grandes  calamités  (  12),  et  les  prédications  de  Vincent 


(a)  Il  existe  un  compte  de  l"anl428,  duquel  il  résulte  que  les  Juifs 
j-ayaiont  des  taxes  à  Sarràgosse  et  à  Iluescà,  à  Barbastr'o,  Moiizon, 
Calaïayac,  Taragone,  Jaca,  Fraga,  Girone,  Exéa,  Tausla,  Terrai, 
lluescas,  Alinaiiia,  Alagon.  Murviedro,  Seros,  Daroca,  Mondas. 
Bariane,  etc.  — Gapmani,  Mémaires sur  le  commerce  de'  Barce- 
lone. 


284   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN 'ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Ferrier  en  ajoiilèrent  de  nouvelles  :  elles  provoquaient 
des  conversions  forcées,  et  c'est  ainsi  qu'on  préparait 
à  l'inquisition  un  aliment  en  lui  ménageant  les 
moyens  de  poursuivre  les  relaps. 

Dans  le  Portugal  les  Juifs  étaient  déjà  nombreux  au 
XV'  siècle.  Le  code  d'Alphonse  V,  promulgué  en  1485, 
contient  plusieurs  dispositions  qui  leur  sont  rela- 
tives (a). 

Ces  dispositions  ne  diffèrent  guère  de  celles  publiées 
en  Italie  ou  dans  les  divers  autres  Etats.  C'est  toujours 
la  prohibition  d'avoir  des  domestiques  chrétiens, 
Tobligation  de  se  loger  dans  un  quartier  séparé, 
l'attribution  de  leurs  différends  à  la  juridiction  des 
rabbins;  la  seule  chose  remarquable,  c'est  qu'il  est 
défendu  de  les  forcer  à  se  faire  Chrétiens. 

Il  paraît  qu'en  Portugal ,  comme  dans  tous  les  au- 
tres pays,  ces  lois  n'étaient  pas  exécutées,  car  les  Juifs 
y  jouissaient  d'une  grande  faveur  à  la  fin  du  xv*  siècle. 

Plusieurs  d'entre  eux  étaient  haut  placés  à  la  cour, 
et  le  célèbre  Abarbanel  administrait  les  finances. 

Cependant  le  Portugal  était  trop  voisin  de  l'Kspagne 
pour  que  le  fa'natisme  des  prêtres  pût  y  laisser  long- 
temps les  Juifs  jouir  de  quelque  repos. 

Aussi  à  peine  voyons-nous  les  Juifs  puissants  en 
Portugal  que  les  Certes,  à  l'instigation  du  clergé, 
portent  leurs  plaintes  au  roi, 

D'abord  on  lui  fait  observer  que  les  Juifs  habitent 
pêle-mêle    avec    les    Chrétiens;   on  demande   qu'ils 

(n)  Ordonnances  i}o  scnlior  de  Alphonso  V,  t.  67-68,  Uv,  2, 


QUINZIÈME   SIÈCLE,  285 

soient  relégués  dans  leurs  quartiers  et  qu'on  les  force 
à  porter  une  marque  distinclive. 

Plus  lard  les  Corlès  signalent  le  luxe  qu'étalent  les 
Juifs,  et  se  plaignent  de  ce  qu'ils  portent  des  habits 
de  drap  fin,  des  bijoux,  des  soieries,  des  épées  dorées; 
on  demande  qu'ils  soient  exclus  des  emplois  publics 
et  qu'on  ne  leur  permette  pas  d'être  intendants  des 
Chrétiens. 

Un  autre  grief  plus  singulier  est  présenté  aux  Gortés 
d'Evora.  On  se  plaint  de  ce  que  les  artisans  juifs,  tels 
que  savetiers  et  autres,  vont  chercher  de  l'ouvrage 
dans  les  campagnes  et,  en  l'absence  des  paysans,  res- 
tent avec  leurs  fem  mes  et  leurs  filles,  ce  qui  est  con- 
traire aux  mœurs. 

Le  roi  répondit  à  ce  grief  que  les  gens  de  la  cam- 
pagne devaient  être  bien  aises  que  des  ouvriers  allas- 
sent chez  eux  leur  offrir  leurs  services,  que  s'il  se 
commettait  quelque  méfait  on  n'avait  qu'à  punir  les 
coupables. 

On  voit  par  ces  traits  combien  la  malveillance  s'a- 
charnait contre  ces  malheureux,  alors  raènie  qu'ils  se 
rendaient  utiles  au  pays. 

Cependant  on  voyait  en  Portugal  comme  en  Espagne 
les  Juifs  s'adonner  avec  ardeur  an  culte  des  sciences 
et  des  arts,  et,  dés  l'invention  de  l'imprimerie,  ils  se 
font  remarquer  parmi  les  premiers  typographes. 

On  citait  à  Lisbonne  l'imprimerie  de  Raban-Eliézer. 
Il  en  est  sorti  plusieurs  éditions  de  livres  hébreux  re- 
marquables par  leur  beauté  typographique;  une  des 
plus  estimées  est  celle  du  Pontateuque  avec  la  para- 


286   LES  JUIFS  EXFRAiNCK,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

phrase  clialdéenne  et  le  commentaire  de  Rasci.  Cet 
ouvrage  prouve  combien,  en  peu  de  tpmps,  les  Juifs 
avaient  fait  des  progrès  dans  Tart  typographique. 

Le  lustre  dont  avaient  brillé  le«  rabbins  d'Espagne 
se  répandit,  à  la  (in  du  xv*"  siècle,  sur  ceux  du  Por- 
tugal; un  grand  nombre  de  savants  émigrés  d'Espagne 
s'étaient  réfugiés  dans  cette  contrée,  et  ils  y  avaient 
importé  le  goùl  des  sciences. 

Un  académicien  de  Lisbonne,  rendant  compte  des 
travaux  des  rabbins  juifs,  ne  peut  sempècher  de  leur 
rendre  celte  justice  :  o  Nous  bîur  devons,  dit-il  (15), 
»  eu  grande  partie  les  premières  connaissances  de  phi- 
»  losophie,  de  botanique,  de  médecine,  d'astronomie 

•  et  de  cosmograpbie.  ainsi  que  les  éléments  de  gram- 
«maire  et  de  langue  sacrée  et  presque  toutes  les 
>>  études  de  la  littérature  biblique.  Ce  qui  contribua 
»  encore  beaucoup,  ajoute-t-il.  à  répandre  ces  connais- 
»  sauces,  ce  fut  l'introduction  ou  la  perfection  de  la 
»  typogr.iphie  portugaise,  surtout  de  l'hébraïque,  qui 

•  nous  mil  à  m'me  d'entrer  en  concurrence- avec 
»  les  nations  les  plus  avancées  de  lltalie  et  de  l'Alle- 
"  magne    » 

Ces  services  rendus  par  les  Juifs  à  la  nation  portu- 
gaise se  produisaient  au  xv''  siècle;  et  au  moment  où 
ce  pays  devait  retirer  de  leur  présence  les  plus  grands 
avantages,  nous  les  voyons  chassés  avec  une  barbarie 
<|ui  dépasse  toutes  les  horreurs  dont  ils  avaient  été 
rohjct  durant  le  moyen  âge. 

Si  I  histoire  ne  nous  attestait  pas  de  pareils  faits, 
on  se  refuserait  à  y  ajouter  foi  ;  mais  il  est  dans  la  vie 


QUINZIÈME  SIÈCLE.  287 

des  États,  comme  dans  celle  des  individus,  des  épo- 
ques de  vertif^e.  où  des  intérêts  réels  sont  sacrifiés  à 
des  passions  aveugles. 

Si  ri^vspagne  et  le  Portugal  avaient  su  résister  aux 
inspirations  du  fanatisme,  ces  deux  pays  étaient  ap- 
pelés peut-être  à  marrhor  à  la  tête  des  autres  nations; 
l'expulsion  dos  Juifs  et  Tinquisilion  ont  refoulé  ces 
deux  peuples  dans  Fornière  de  l'ignorance  et  relardé 
de  plusieurs  siècles  la  marche  delà  civilisation. 

Au  XV*  siècle,  les  Juifs  avaient  rendu  en  Portugal 
comme  en  Espagne  d'utiles  services  à  l'Elat;  les  Juifs 
Abraam  de  Beia  et  Joseph  Zapatero  de  Lamegua  fai- 
saient partie  des  expéditions  chargées  d'aller  à  la 
découverte  des  Indes  orientales  ('4);  mais  un  des 
hommes  les  plus  remarqunhles  de  cette  époque  c'est 
le  célèbre  Abarbanel,  ministre  d'Alphonse  V  (15). 

Aharbanel,  issu  d'une  famille  qui  occupait  un  rang 
éminent  par  sa  fortune,  consacra  sa  jeunesse  à  l'étude, 
et  les  |)lus  brillants  succès  avaient  couronné  ses  efforts  ; 
à  l'àge  de  vingt  ans  il  avait  fait  p;n*aît>'e  un  commen- 
taire sur  le  Deutéronome,  qu'il  expliquait  dans  la 
synagogue  de  Lisbonne  comme  prédicateur. 

Toute  sa  vie  se  ressentit  de  cette  première  direc- 
tion; il  ne  sépara  jamais  sa  qualité  de  docteur  dans  la 
loi.  de  celle  d'homme  d'Etat,  et,  malgré  les  vicissi- 
tudes de  sa  vie  politique,  il  a  mérité  par  ses  écrits 
d'être  mis  en  parallèle  avec  le  célèbre  Maimonide. 

Elevé  aux  plus  hautes  fonctions,  Aharbanel  apprit 
de  bonne  heure  combien  les  dons  de  la  fortune  per- 
dent en  solidité  ce  qu'ils  gagnent  en  éclat. 


288   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Alphonse  V  l'avait  comblé  it'honneurs.  Si  nous  en 
croyons  les  écrits  d'Abarbanel,  il  était  si  bien  auprès 
du  roi  qu'aucune  affaire  ne  se  traitait  sans  sa  partici- 
pation (16).  Il  jouit  de  cette  haute  faveur  pendant  le 
régne  d'Alphonse  V;  mais  après  la  mort  de  ce  prince, 
à  la  suite  d'une  conspiration  dans  laquelle  son  nom 
se  trouvait  impliqué,  il  dut  se  soustraire  par  la  fuite 
aux  dangers  dont  il  était  menacé. 

En  quittant  le  Portugal,  Abarbanel  s'était  réfugié 
dans  le  royaume  de  Caslille,  et  là  il  ne  tarda  pas  à 
reprendre  le  rang  qu'il  venait  de  perdre.  Avec  les 
débris  de  sa  fortune  qu'il  avait  sauvés,  il  avait  fondé 
une  maison  de  banque.  La  considération  qu'il  avait 
acquise  à  la  cour  de  Portugal,  et  dont  le  souvenir  était 
encore  récent,  fixait  les  regards  sur  lui;  bientôt  il 
trouva  le  moyen  de  s'introduire  à  la  cour  de  Castille, 
et,  soit  qu'il  rendit  justice  à  son  mérite,  ou  qu'en 
l'élevant  aux  honneurs  il  voulût  se  ménagerie  dévoue- 
ment des  Juifs  (17),  Ferdinand  lui  confia  la  direction 
de  ses  finances. 

Il  n'eut  pas  à  se  plaindre  du  choix  qu'il  avait  fait. 
Abarbanel  resta  huit  ans  investi  de  ces  hautes  fonc- 
tions, et  les  finances  se  ressentirent  de  son  habileté; 
il  était  bien  loin  de  se  douter,  en  fournissant  à  Fer- 
dinand le  moyen  de  soutenir  la  guerre  contre  les 
Maures,  qu'il  devenait  l'artisan  de  ses  malheurs  et  de 
ceux  de  sa  nation.. . 

Les  Maures  étaient  à  peine  dispersés  et  la  croix 
flottait  à  peine  sur  les  murs  de  Grenade,  que  le  fana- 
tisme de  Ferdinand  et  d'Isabelle  ne  connut  plus  de 


QUINZIÈME   SIÈCLE,  289 

bornes,  (le  n'était  pas  assez  que  d'avoir  expulsé  les 
Maures,  il  leur  restait  encore  un  devoir  plus  saint  à 
remplir,  «  c'est,  dit  un  historien  (18),  de  purger  le 
royaume  de  l'ordure  juive.  » 

Ils  n'eurent  garde  d'y  manquer.  Partageant  l'aveu- 
gle dévotion  de  son  épouse,  abandonné  aux  inspira- 
tions de  trois  conseillers  fanatiques,  parmi  lesquels 
on  trouve  à  regret  le  nom  du  cardinal  Ximénés,  c'est- 
à-dire  d'un  des  hommes  les  plus  éclairés  de  son  siè- 
cle, Ferdinand  crut  qu'il  était  de  son  devoir  de  n'avoir 
que  des  Chrétiens  pour  sujets.  L'expulsion  des  Juifs 
fut  donc  résolue. 

Cependant  leurs  sollicitations  et  leurs  promesses 
avaient  suspendu  pour  un  moment  le  bras  qui  était 
levé  sur  leur  tête;  Ferdinand  et  Isabelle  hésitaient  de- 
vant 30,000  ducats  que  les  Juifs  offraient  pour  acheter 
le  droit  de  mourir  sur  la  terre  qui  leur  devait  sa  pros- 
périté. 

L'inqui.Mteur  Torquemada  en  est  instruit;  furieux, 
il  se  présente  devant  Ferdinand  et  Isabelle,  un  cru- 
cifix à  la  main  :  «  Judas,  leur  dit- il,  a  le  premier 
»  vendu  son  maître  pour  50  deniers,  Vos  Altesses 
»  pensent  à  le  vendre  une  seconde  fois  pour  50,000 
»  pièces  d'argent;  le  voici,  je  vous  le  livre,  hàtez- 
n  vous  de  vous  en  défaire.  »  A  ce  discours,  Fei'dinand 
et  Isabelle  ne  trouvent  rien  à  répondre;  celui  qui 
gouvernait  despotiquement  leur  conscience  avait 
parlé,  nul  pouvoir  humain  ne  pouvait  les  empêcher 
d'obéir.  Rien  n'arrête  donc  plus  l'exécution  des  me- 
sures de  rigueur  prononcées  contre  les  Juifs;  il  leur 

19 


290  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

est  enjoint  de  se  convertir  ou  de  quitter  l'Espagne, 
et  par  une  atroce  dérision  on  leur  permet  de  vendre 
leurs  biens  et  d'emporter  leurs  effets,  mais  on  ne  leur 
donne  pas  le  temps  de  trouver  des  acheteurs,  et  on 
leur  défend  d'emporter  l'or  et  l'argent.  «  J'ai  vu,  dit 
»  un  historien  (10),  des  Juifs  donner  une  maison  pour 
»  un  une  et  une  vigne  pour  un  peu  de  drap;  d'autres 
y>  avalaient  leur  or  pour  l'omporler.  »  Loin  d'être 
touches  de  leurs  angoisses,  leurs  barbares  oppres- 
seurs faisaient  exécuter  avec  sang-froid  le  vœu  du 
fanatisme. 

Ni  la  désolation  de  plusieurs  milliers  de  familles, 
ni  leurs  promesses,  ni  leur  or,  rien  ne  put  attendrir 
le  cœur  de  Ferdinand;  les  prières  d'Abarbanel  lui- 
■  même  furent  infructueuses;  il  fut  frappé  du  même 
exil  qui  proscrivait  à  jamais  sa  nation,  et,  confondu 
dans  la  foule,  il  quitta  le  p.nys  ingrat  qui  oubliait 
ainsi  ses  services  C-O). 

L'état  de  ces  malheureux,  errants,  sans  asile,  obligés 
de  fuir  à  travers  mille  dangers,  trouvant  partout  des 
cœurs  impitoyables,  repoussés,  massacrés  sans  merci, 
offre  un  exemple  affreux  de  tout  ce  que  la  barbarie 
des  hommes  peut  enfanter  de  plus  révoltant. 

«  En  un  jour,  dit  Abarbanel  21),  on  vit  000,000 
»  piétons,  chassés  de  leurdemeure,  hommes,  femmes, 
»  enfants,  viellards,  sans  armes,  sans  défense,  refluant 
»  de  toutes  les  parties  du  royaume,  n'ayant  d'autre 
B  refuge  que  celui  que  le  sort  voudrait  leur  offrir. 
»  Moi-même,  ajoute-t-il,  je  me  trouvais  au  milieu 
»  d'eux  ;    prenant  Dieu  pour  guide  et  pour  appui. 


QUINZIÈME    SIÈCLE.  291 

»  nous  nous  hâtons  d'atteindre  la  frontière  des  Etals 
»  voisins  :  mais  le  malheur  n'avait  pas  cessé  de  nous 
»  poursuivre!  Les  uns  deviennent  la  proie  de  nos 
»  oppresseurs,  les  autres,  après  leur  avoir  servi  de 
»  jouet,  périssent  par  la  faim  ou  par  la  peste;  ceux-ci 
»  cherchent  un  asile  sur  la  mer  ;  ils  pensent  échap- 
»  per  plus  aisément  à  l'orage  qui  fondait  sur  nous. 
»  Vain  espoir!  là  ils  trouvent  encore  les  mêmes  cala- 
»  mités  ;  la  plupart,  vendus  comme  de  vils  esclaves, 
»  sont  livrés  à  la  fureur  des  Chrétiens;  d'autres,  jetés 
»  à  la  mer,  expirent  dans  les  flots;  d'autres  ne  par- 
»  viennent  à  s'y  soustraire  que  pour  périr  au  milieu 
»  des  flammes  de  leurs  vaisseaux  incendiés;  tous  sont 
»  également  frappés,  une  main  vengeresse  leur  pré- 
»  pare  à  tou>  les  supplices  les  plus  cruels,  acccablés 
o  de  tourments,  ils  voient  s'accomplir  sur  eux  cette 
»  prophétie  :  Tout  ce  qui  tombe  sous  le  fer  périt  par  le 
»  fer.  Bien  plus,  la  Divinité  irritée  ne  s'arrête  point 
»  à  ces  supj)lices,  une  peste  survenue  tout  à  coup  vient 
»  les  rendre  odieux  au  reste  des  hommes; atteints  par 
»  tous  les  fléaux,  ils  trouvent  une  fin  déplorable,  à 
"  l'exception  de  quelques-uns  qui  parviennent  à  tou- 
»  cher  au  port  après  une  aussi  terrible  tempête.  Dans 
»  cette  extrémité  nous  pûmes  nous  faire  Tappli- 
»  cation  de  ces  paroles  de  nos  ancêtres  :  Ici  nous 
»  avons  été  défaits,  ici  nous  avons  tous  péri  ;  que  le 
»  Dieu  tout-pui<sant,  continue  Abarbanel,  soit  sanc- 
»  lifié!  !  !...  » 

Telle  était  la    pieuse  résignation  de  ces  hommes 
dont  on  versait  le  sang  au  nom  d'un  Dieu  de  paix! 


292  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  Juifs  se  dispersèrent  dans  divers  royaumes, 
les  Etals  qui  leur  devinrent  hospitaliers  s'enrichirent 
de  ce  que  l'Espagne  rejetait  de  son  sein  :  la  Hollande 
y  trouva  un  puissant  accroissement  à  sa  prospérité 
commerciale,  les  lettres  eurent  à  se  louer  du  con- 
cours de  ceux  qui  se  réfugièrent  en  Italie. 

Ah.irhanel  fut  de  ce  nombre.  La  fortune  le  con- 
duisit à  Naples,  et  là  encore  il  était  destiné  à  repa- 
raître avec  distinction  sur  la  scène  politique.  Son 
esprit  actif  ne  pouvait  rester  éloigné  de  la  cour;  il 
parut  à  celle  d'Alphonse,  et,  dans  peu  de  temps,  il 
sut  se  concilier  ses  bonnes  grâces  :  le  ministre  de 
Ferdinand  et  d'Alphonse  V  devint  bientôt  le  favori 
du  roi  de  Naples.  Mais  la  fortune  semblait  ne  lui 
sourire  que  pour  le  plonger  ensuite  dans  un  abîme 
de  maux.  A  peine  avait-il  eu  le  temps  de  se  remettre, 
à  la  cour  de  Naples,  de  ses  longues  adversités,  qu'une 
nouvelle  catastrophe  vint  fondre  sur  lui. 

Le  roi  de  Sicile  était  en  guerre  avec  la  France; 
Charles  VIII  portait  ses  armes  victorieuses  jusque 
dans  Naples,  et  bientôt,  obligé  de  céder,  il  ne  resta  à 
Alphonse  d'autre  ressource  que  celle  de  déserter  ses 
États. 

Abarbanel  s'était  attaché  à  lui  dans  sa  bonne  for- 
tune, il  le  suivit  dans  sa  mauvaise. 

Cependant,  malgré  l'ingratitude  dont  il  avait  été 
l'objet,  il  n'avait  point  oublié  sa  première  patrie;  il 
eut  occasion  de  le  prouver  dans  ses  derniers  jours. 

Une-discussion  relative  au  commerce  des  épiceries 
divisait  le  Portugal  et  la  république  de  Venise.  Abar- 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  293 

banel  se  trouvait  dans  celte  dernière  ville  au  moment 
où  la  question  était  agitée;  il  servit  de  négociateur 
entre  les  deux  puissances  et  il  eut  le  bonheur  de  les 
concilier  (2'i). 

C'était  terminer  glorieusement  sa  carrière  politi- 
que, que  de  retrouver  encore  sa  première  élévation, 
après  en  avoir  été  trois  fois  dépouillé;  c'était  surtout 
faire  preuve  d'un  grand  cœur,  que  de  consacrer  ses 
derniers  jours  à  être  utile  au  pays  où  ses  services 
avaient  été  si  cruellement  méconnus. 

Abarbanel  ne  s'est  pas  fait  seulement  remarquer 
par  les  vicissitudes  de  sa  vie,  ses  nombreux  ouvrages 
lui  ont  fait  un  nom  parmi  les  écrivains  hébreux. 

Le  premier  est  le  livre  intitulé  Miphalot  héloim,  ou- 
vrages de  Dieu.  C'est  un  traité  complet  de  philosophie; 
Abarbanel  y  fait  preuve  d'une  grande  érudition  tant 
sacrée  que  profane  et  d'un  esprit  indépendant  :  il  ap- 
prouve ou  combat  les  opinions  d'Aristote,  de  Platon, 
de  Pline  et  des  autres  philosophes  grecs  et  latins.  Il 
ne  suit  pas  non  plus  aveuglément  les  sentiments  des 
rabbins  qui  l'ont  précédé,  il  discute  souvent  avec 
Aben-Ezra,  Kimchi  et  Maïmonide  lui-même. 

Abarbanel  est  auteur  de  Commentaires  que  les  hé- 
braïsants  (23)  mettent  en  ])arallèle  avec  les  écrits  de 
Maïmonide,  ils  disent  même  qu'Abarbanel  est  celui 
dont  on  peut  le  plus  profiter  pour  l'intelligence  de 
l'Ecriture. 

Abarbanel  a  répandu  dans  ses  écrits  un  grand  nom- 
bre de  connaissances,  tant  en  philologie  qu'en  légis- 
lation et  surtout  en  politique.  11  nous  apprend,  dans 


294   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ses  Commentaires,  que,  dans  les  conseils  d'Alphonse, 
son  opinion  élail  d'un  grand  poids.  Les  Juifs,  affiliés 
au  pays  par  la  faveur  dont  ils  jouissaient,  ne  pouvaient 
être  étrangers  à  la  politique.  Sous  le  régne  de  Fer- 
dinand, on  citait  des  écrits  politiques  qui  étaient 
l'œuvre  d'un  Juif;  un  de  ces  écrits  avait  fait  grand 
bruit  (24).  En  l'absence  de  la  presse  périodique,  des 
essais  de  ce  genre  devaient  fixer  l'attention. 

Dans  les  Commentaires  d'Abarbanel  on  trouve  des 
dissertations  de  droit  public  dignes  d'être  remarquées. 
Abarbanel  examine  les  diverses  formes  de  gouverne- 
ment; il  donne  la  préférence  à  la  forme  républicaine, 
ou  du  moins  à  la  royauté  tempérée.  Examinant  en- 
suite quel  est  le  devoir  des  sujets,  même  sous  un 
roi  mauvais,  il  enseigne  que  le  peuple  n'a  ni  le  pou- 
voir, ni  le  droit  de  se  révolter,  «  contrairement,  dit  il, 
»  à  l'opinion  des  sages  chrétiens  qui  ont  beaucoup 
>  écrit  sur  cette  question.  » 

Abarbanel  ne  se  borne  pas  à  des  raisonnements, 
mais  il  prend  des  exemples  dans  l'histoire  de  divers 
p  u^  les,  tant  anciens  que  modernes. 

On  voit  qu'Abarbanel  sort  de  la  route  suivie  par 
les  nombreux  commentateurs  que  la  littérature  rab- 
binique  a  fournis.  Ses  écrits  ont  une  tout  autre  por- 
tée que  celle  d'une  simple  interprétation  des  livres 
saints. 

On  lui  a  reproché  de  s'être  montré  beaucoup  trop 
acharné  contre  la  religion  chrétienne;  si  Abarbanel 
jugeait  de  la  religion  chrétienne  par  les  excès  de 
ceux  qui  en  étaient  les  ministres,  on  ne  saurait  lui 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  295 

faire  un  crime  de  n'en  avoir  parlé  qu'avec  aigreur  (25; . 
On  aurait  tort  de  croire  cependant  qu'Abarbanel  se 
soit  contenté  d'attaquer  le  Christianisme  par  de^  in- 
jures; il  a  tâché  de  le  combattre  par  des  raisonne- 
ments appuyés  sur  les  livres  saints,  et  le  soin  qu'a 
mis  l'inquisition  à  mutiler  plusieurs  de  ses  ouvrages, 
prouve  assez  qu'il  n'avait  pas  dû  se  borner  à  des 
invectives  (2Gi. 

Outre  ses  Commentaires  sur  toutes  les  parties  de 
la  Bible,  Aborbanel  a  laissé  plusieurs  autres  écrits  (27) 
de  philosophie  ou  de  morale;  il  nous  apprend  qu'il 
avait  travaillé  à  l'histoire  de  sa  nation;  cet  ouvrage 
a  été  perdu.  Une  histoire  écrite  par  Abarbanel  eût 
été  sans  doute  un  livre  intéressant;  personne  mieux 
que  lui  n'était  à  portée  de  rendre  compte  des  tribu- 
lations qui  ont  affligé  le  peuple  Juif  depuis  sa  dis- 
persion. 

Tous  ceux  qui  ont  parlé  du  style  d'Abarbanel  s'ac- 
cordent à  en  louer  le  mérite;  un  savant  critique  a  été 
jusqu'à  dire  qu'il  n'avait  pas  moisis  de  netteté  et 
d'élégance  en  hébreu  que  Cicéron  en  latin  (28j. 

C'est  pourtant  la  nation  qui  enfantait  de  pareils 
hojnmes  que  l'on  poursuivait  sans  relâche,  que  Ton 
expulsait  en  croyant  faire  un  acte  de  piété! 

Chassés  d'Espagne,  un  grand  nombre  de  Juifs  pré- 
férant la  voix  de  leur  conscience  aux  ordres  fanati- 
ques de  Ferdinand,  cherchèrent  un  asile  en  Portugal. 

Jiean  II,  qui  régnait  alors,  offrit  de  les  recevoir; 
mais  profitant  de  leur  détresse,  il  voulut  ne  leur 
vendre  que  pour  un  temps  le  droit  de  séjourner  dans 


296  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ses  États.  Moyennant  une  capitation  de  huit  éciis,  il 
leur  permit  de  rester  en  Portugal  pendant  dix  ans, 
s'engageant,  au  bout  de  ce  terme,  à  leur  fournir  les 
moyens  de  sortir  du  royaume  avec  leurs  biens,  par 
la  route  qu'ils  voudraient  choisir. 

Cependant  (29)  l'arrivée  d'une  foule  de  proscrits, 
condamnés  par  des  préjugés  barbares,  éveilla  l'ai- 
tention  et  la  superstition  du  peuple  portugais.  U ha- 
bileté supérieure  des  Juifs  dans  le  commerce  et  dans 
les  emplois  lucratifs  excita  la  jalousie.  Les  Espa- 
gnols, qui  venaient  de  les  bannir,  désiraient  que  leur 
exemple  fiit  suivi  par  leurs  voisins,  et  des  religieux 
castillans  vinrent  en  mission  en  Portugal  pour  y  prê- 
cher le  fanatisme.  Il  n'en  fallait  pas  plus  pour  faire 
des  Juifs  un  objet  d'horreur;  ils  ne  tardèrent  pas  à 
s'en  apercevoir.  Ils  voulurent  essayer  de  se  sous- 
traire aux  violences  dont  ils  étaient  menacés,  mais 
ils  n'échappaient  à  un  mal  que  pour  retomber  dans 
un  pire. 

Réduits  à  préférer  l'oppression  des  pachas  aux  per- 
sécutions des  Etals  chrétiens,  ils  traitaient  avec  les 
marins  portugais  pour  les  transporter  dans  le  Levant, 
mais  ceux-ci  ne  les  tenaient  pas  plutôt  en  leur  pou- 
voir, qu'il  n'était  pas  d'extorsion  qu'ils  ne  leur  fissent 
subir. 

Aptes  leur  avoir  demandé  un  prix  excessif  pour 
leur  passage,  ils  les  retenaient  prisonniers  sur  leurs 
navires  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  consommé  toutes 
leurs  provisions,  pour  leur  en  vendre  ensuite  au  poids 
de  l'or  et  pour  les  dépouiller  jusqu'à  leur  dernier 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  297 

SOU.  Ils  leur  enlevaient  leurs  femmes  et  leurs  filles  et 
croyaient  faire  un  acte  méritoire  en  les  soumettant 
aux  plus  indignes  outrages. 

Découragés  par  tant  d'infortunes,  ceux  qui  n'avaient 
pas  eu  les  moyens  de  fuir,  subissaient  le  destin  cruel 
qui  les  frappait. 

Jean  II  leur  avait  accordé  dix  ans,  il  resta  fidèle  à 
sa  promesse;  mais  Emmanuel,  son  successeur,  n'hé- 
rita pas  de  son  humanité. 

Sollicité  par  Ferdinand  et  Isabelle,  dont  il  parta- 
geait les  principes,  il  n'hésita  pas  à  consommer  l'œu- 
vre du  fanatisme  en  y  joignant  encore  de  nouveaux 
raffinements. 

11  fut  enjoint  aux  Juifs  de  quitter  le  royaume  en 
moins  de  deux  mois,  à  peine  d'être  réduits  en  escla- 
vage. 

Cependant  le  cœur  d'Emmanuel  n'était  point  satisfait; 
il  ne  voyait  dans  les  Juifs  que  des  infidèles  qu'il  fallait 
sauver  à  tout  prix  de  la  damnation  éternelle.  Animé 
par  celte  pensée,  craignant  qu'ils  ne  désertassent  ses 
Etats,  il  ordonna  que  les  enfants  mâles  au-dessous  de 
quatorze  ans  leur  seraient  enlevés,  pour  être  instruits 
dans  la  religion  chrétienne. 

Cet  ordre  barbare  fut  exécuté.  «  C'était  pitié  (dit  un 
»  moine  qui  n'a  pu  s'empêcher  de  frémir  en  transcri- 
»  vaut  ce  fait)  (50),  c'était  pitié  de  voir  arracher  les 
»  petits  enfants  du  giron  de  leurs  mères,  traîner  les 
»  pères  qui  les  tenaient  embrassés,  et,  à  grands  coups 
»  de  bâton,  les  contraindre  à  lâcher  prise;  les  cris 
»  horribles  résonnant  de  tous  les  côtés,  et  l'air  rempli 


298  LES  JUIFS  EN  FR.iNCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  des  pleurs  et  des  lamentations  des  femmes  ;  il  y  en 
»  eut  qui,  ne  pouvant  souffrir  cette  indignité,  jetèrent 
»  leurs  enfants  dans  des  puits  profonds;  d'autres, 
•  transportés  de  colère  et  de  rage,  les  tuèrent  de  leurs 
»  propres  mains!!!...  » 

Cependant  le  terme  approchait  et  les  Juifs  allaient 
être  réduits  à  esclavage,  s'ils  ne  sortaient  du  royaume. 
Privés  de  leurs  enfants,  dont  on  les  avait  sé|)arés  à 
jamais,  qu'on  ne  leur  permettait  pas  même  de  voir, 
rien  ne  les  retenait  plus  sur  cette  terre  qui  leur  rap- 
'  pelait  sans  cesse  le  souvenir  de  leur  malheur:  leur 
unique  désir  était  de  pouvoir  s'éloigner  et  conserver  à 
ce  prix  leur  liberté  et  h'ur  croyance. 

Mais  le  roi  Emmanuel  ne  voulait  pas  laisser  échap- 
per sa  proie. 

Il  leur  avait  assigné  trois  ports  pour  s'embarquer; 
bientôt  il  déclara  qu'ils  ne  pouvaient  le  faire  qu'à  celui 
de  Lisbonne.  Là  une  foule  immense  reflua  de  toutes 
parts;  les  marins,  pressés  par  le  nombre,  leur  impo- 
saient les  plus  dures  conditions.  Ces  malheureux 
voyaient  approcher  le  terme  s ms  qu'il  leur  fut  pos- 
sible d'en  profiter;  bientôt  il  ne  fut  plus  temps,  et  tous 
furent  réduits  à  l'esclavage. 

Dans  cette  position  il  leur  restait  encore  une  res- 
source pour  recouvrer  leur  liberté,  c'était  d' tbjurer 
leur  croyance  ;  à  ce  prix,  on  leur  rend  lil  leurs  enfmts, 
on  les  adoptait  même  dans  les  familles  les  plus  distin- 
guées du  royaume. 

Il  en  coûtait  sans  doute  à  ces  infortunés  de  feindre 
une  conversion  que  leur  cœur  démentait;  mais  leurs 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  299 

mains  avaient  été  réduites  à  verser  le  sang  de  1.  urs 
enfants,  leur  bouche  pouvait  bien  proférer  un  par- 
jure... 

La  plupart  prirent  ce  p  irti  ;  quelques-uns  cependiint 
y  résistèrent;  mais,  n  )uveaux  martyrs,  leur  refus  fut 
un  arrêt  de  mort,  et  le  bûcher  leur  fit  expier  le  crime 
de  n'avoir  p  s  voulu  mentir  à  leur  conscience. 

Ainsi  Emmanuel  so  montra  le  digne  émule  de  Fer- 
dinand et  d'Isabelle;  comme  eux  il  put  se  glorifier  d'a- 
voir purgé  ses  Ettts  des  infidèles;  m  lis  quel  titre  de 
gloire  que  celui  qui  consiste  à  avoir  fermé  son  cœur  à 
tout  sentiment  de  justice  et  d'humanité!!... 

Parmi  ceux  des  Juifs  qui  avaient  passé  dans  le  Por- 
tugal lors  de  l'exil  d'Espagne,  on  remarquait  une 
foule  de  familles  recommandables,  surtout  des  écri- 
vains distingués.  De  ce  nombre  était  Isaac  Abuab.  Il 
est  auteur  du  Mcnoraih  amaor,  que  Bartholoccius  ap- 
pelle le  répertoire  de  toutes  les  vertus  morales  (31). 

Abuab  elait  disciple  d'Abraam  Zncut.  Euveloppés 
dans  l'exil  de  leur  nation,  ils  vinrent  ensemble  dans 
le  Portugal.  Abuab' mourut  quel(|ues  mois  après.  Za- 
cut  résista  aux  calamités  qu'il  avait  partagées  avec  ses 
frères,  et  son  mérite  lui  fit  môme  occuper  un  poste 
éminenl  à  la  cour  du  roi  de  Portugal, 

Outre  ses  connai>sances  comme  écrivain  et  philo- 
sophe, Abraam  Zacut  a  mérité  d'être  placé  au  pre- 
mier rang  parmi  les  astronomes  d<i  moyen  âge.  M.dgré 
sa  haine  contre  les  Juifs,  Emmanuel  l'avait  placé  au- 
près de  lui  ;  Z  <cul  y  exerçiit  les  fonctions  d'astronome 
et  de  chronographe  du  roi. 


300     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  ouM'ages  qu'il  a  laissés  ne  démentent  pas  sa 
réputation.  Son  almanach  perpétuel  du  mouvement 
des  planètes  et  son  cours  d'astronomie  ont  joui  d'un 
grand  renom.  Zacut  savait  en  astronomie  tout  ce  qu'on 
en  a  connu  dans  le  moyen  âge. 

Il  a  composé,  de  plus,  une  histoire  de  sa  nation,  de- 
puis la  création  du  monde  jusqu'à  la  fin  du  xv'  siècle, 
époque  à  laquelle  elle  a  brillé  de  son  plus  grand  éclat, 
mais  où  aussi  elle  a  été  l'objet  des  plus  terribles  cata- 
strophes. 

Ce  livre,  intitulé  Généalogie  (52),  est  la  chronologie 
la'plus  exacte  qui  ait  été  faite;  elle  se  recommande 
de  plus  parla  précision  du  style  hébreu. 

Zacut  a  encore  écrit  un  livre  sur  l'àme,  où  il  traite 
de  son  immortalité  (33).  Il  est  à  regretter  que  cet 
écrivain  n'ait  pu  résister  à  l'empire  de  l'astrologie 
judiciaire;  à  l'exemple  d'Aben-Ezra,  en  écrivant  sur 
cette  science  (34),  il  a  payé  son  tribut  à  son  siècle  et 
à  la  faiblesse  de  la  raison  humaine. 

Le  mérite  et  les  titres  de  Zacut  ne  l'empêchèrent 
pas  de  subir  le  sort  qui  affligeait  ses  frères  en  Por- 
tugal; comme  eux,  il  fut  frappé  par  la  loi  fanatique 
d'Emmanuel,  et,  s'il  voulut  sauver  ses  jours,  il  fut 
obliiïé  de  faire  semblant  de  se  convertir. 

Cependant  les  nouveaux  Chrétiens  n'attendaient 
qu'un  moment  favorable  pour  aller  ;iilleurs  professer 
hautement  leur  croyance.  Sous  le  prétexte  de  spécu- 
lations commerciales,  un  grand  nombre  passaient  dans 
le  Levant;  beaucoup  allaient  chercher  un  asilcdans  les 
autres  États  et  principalement  en  Hollande  et  en  Italie. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  301 

C'est  dans  celle  dernière  contrée  que  vinrent  se 
réfugier  une  foule  de  savants,  parmi  lesquels  on  peut 
citer  le  rabltin  Berachia-ben-INalroiiai,  un  des  hommes 
les  plus  remarquables  que  la  poésie  rabbinique  ait 
produits  :  Berachia-ben-Natronai  peut  être  regardé 
comme  l'Esope  des  Hébreux;  le  seul  de  ses  ouvrages 
qui  soit  parvenu  jusqu'à  nous,  c'est  un  recueil  de 
fables,  qui,  suivant- l'expression  du  savant  évêque  de 
Lodève,  Plantavit,  n'e  sont  pas  inférieures  à  celles  de 
l'auteur  phrygien,  sous  le  rapport  de  l'invention  et 
du  choix  des  sujets;  ces  fables  sont  au  nombre  de 
cent  sept.  Presque  tous  les  sujets  sont  de  l'invention 
de  Berachia,  quelques-uns  seulement  sont  imités 
d'Esope,  qui  déjà  avait  été  traduit  en  hébreu. 

Le  recueil  de  Berachia  a  été  traduit  en  latin,  et 
peut-être  notre  célèbre  La  Fontaine  est-il  redevable 
à  l'auteur  hébreu  de  plusieurs  sujets  qu'il  a  traités 
lui-même  avec  sa  grâce  inimitable  (35). 

Les  fables  de  Berachia  prouvent  qu'on  s'est  étran- 
gement trompé  lorsqu'on  a  prétendu  que  la  littéra- 
ture rabbinique  n'avait  produit  aucun  esjîrit  vraiment 
original;  il  est  certain  qu'au  milieu  des  ténèbres  du 
moyen  âge  les  rabbins  ont  su  se  distinguer  dans  plus 
d'un  genre.  L'hostilité  avec  laquelle  on  a  jugé  leurs 
écrits,  que  les  plus  grands  génies,  aveuglés  par  les 
préjugés,  ont  voulu  déprécier  sans  les  connaître;  les 
pertes  que  le  vandalisme  fanatique  de  l'Espagne  a 
fait  éprouver  à  leur  littérature,  en  faisant  brûler  tous 
les  livres  qui  sortaient  de  la  main  des  Juifs  (36),  les  ont 
empêchés  d'obtenir  la  réputation  qui  leur  était  due. 


302  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Le  XV"  siècle  nous  fournit  un  grand  nombre  d'écri- 
vains juifs.  Parmi  ceux  que  les  persécutions  chassè- 
rent d'Kspagne,  on  peut  distinguer  Isaac  Karo  (37) 
de  Tolède,  Irés-versc  dans  les  matières  religieuses; 
Joseph  Jabetz  (oS) ,  Chaviv-ben-Jacob  (39) ,  Judas 
Chial  (40),  Isaac  Arama  (41).  Pendant  que  ce  dernier 
écrivait  contre  Aristote,  Joseph  -  ben -Scemtov  et 
Abraam  Vivax  (42),  marchant  sur  les  traces  de  Kan- 
pànton,  s'efforçaient  de  le  remettre  en  honneur.  Le 
premier  donnait  un  commcntaiie  des  écrits  d'Aris- 
tote,  le  second  est  auteur  d'une  exposition  des  livres 
analytiques  du  philosophe  grec 

La  médecine  et  l'astronomie  comptaient  encore 
des  sujets  distingués  :  parmi  les  astronomes  on 
peut  citer  (43)  Isaac  Alcades,  très- versé  dans  les 
mathématiques  et  connu  surtout  par  un  livre  sur 
la  composition  de  l'astrolabe  ;  parmi  les  médecins  on 
remarque  David  Vidal  (44),  qui  cultivait  à  la  fois 
la  médecine,  la  poésie  et  la  musique.  Cette  der- 
nière science  a  généralemetit  été  regardée  comme 
étrangère  aux  Juifs  du  moyen  âge.  (Cependant  nous 
trouvons  plusieurs  écrits  des  rabbins  consacrés  à 
en  développer  les  préceptes  :  et,  si  l'on  considère 
que  les  Arabes  avaient  fait  de  grands  progrès  dans 
cet  art,  il  ne  sera  pas  difficile  de  concevoir  que  les 
Juifs  eussent  aussi  profité  de  ces  progrès.  Il  faut 
convenir  cependant  (jiie  nous  ne  trouvons  chez 
les  rabbins  d'autre  trace  de  musique  que  celle  des- 
tinée à  mettre  en  chant  les  poésies  sacrées.  L'ab- 
sence de   scène  lyrique   ne  permettait  pas  à   cet  art 


QUINZIÈME  SIÈCLE.  303 

de  prendre  le  développement  qu'il  a  reçu  plus  lard. 

Il  faut  reconnaître  pourtant  que  si  les  Juifs  du 
moyen  âge  ont  abordé  toutes  les  sciences  et  même  les 
arts  d'agrément,  il  en  est  auxquels  ils  sont  toujours 
restés  étrangers  :  la  [leinture  et  la  sculpture  sont  de 
ce  nombre. 

La  prescription  de  la  loi  de  Moïse,  qui  interdit  de 
personnifier  la  Divinité,  devait  éloigner  les  Juifs  de 
ces  deux  arts,  auxquels  la  religion  chrétienne  a  donn4 
un  si  grand  essor. 

Les  Juifs  ne  pouvaient,  en  ce  genre,  chercher  des 
modèles  chez  les  Arabes,  car  si  ces  derniers  ont  rendu 
des  services  à  Fart  architectural,  nous  ne  trouvons 
parmi  eux  ni  peintres  ni  sculpteurs. 

Parmi  les  savants  que  nous  avons  cités,  et  qui  furent 
obligés  de  quitter  leur  patrie,  un  grand  nombre  se 
réfugia  en  Italie;  là.  ils  trouvé  renl  aussi  des  Juifs  qui 
s'adonnaient  au  culte  des  leltr.s.  Elias-ben-Judas  et 
Elias  de  Candie  (45)  se  distinguaient  dans  la  méde- 
cine :  le  premier  enseignait  la  philosophie  à  Padoue, 
où  il  jouissait  d'une  grande  réputation.  L'école  de 
Padoue  a  puissamment  contribué  à  propager  en  Oc- 
cident la  philosophie  d'Aristote,  et  avec  elle  les  cora' 
m.entaires  d'Averroës  et  d'Avicenne.  Or  c'était  à  dos 
traducteurs  juifs  qu'on  devait  la  connaissance  de  ces 
philosophes  arabes,  puissants  propagateurs  de  la 
doctrine  d'Aristote. 

On  pourrait  donc  rapporter  en  partie  aux  Juifs 
l'éclat  dont  a  brillé  l'école  de  Padoue.  Elias  de  Candie 
doit  trouver  place  parmi  ceux  qui  ont   illustré  cette 


304      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

école.  Moïse  Chaviv.  philosophe  également  célè- 
bre (46),  cultivait  la  poésie;  Chaidi  de  Pouzolles  et 
Jacob  Lando  écrivaient  sur  les  coutumes  religieuses 
des  Juifs  (47);  enfin  Jochannan-Aleman,  précep- 
teur (48)  de  Pic  de  la  Mirandole,  se  faisait  un  nom 
dans  plus  d'un  genre  et  notamment  dans  la  cabale. 
Tous  ces  rabbins  et  plusieurs  autres  florissaicnt  dans 
diverses  parties  de  l'Italie,  où  l'état  des  Juifs  était  en- 
core assez  tranquille  et  où  leurs  frères  furent  bien 
accueillis  lors  de  l'exil  d'Espagne. 

Plusieurs  princes,  en  effet,  leur  ouvrirent  leurs 
États  et  les  appelèrent  même  par  des  privilèges  par- 
ticuliers. Les  ducs  de  Toscane,  de  Ferrare,  de  Savoie 
et  le  sénat  de  Venise  furent  ceux  qui  se  montrèrent 
les  plus  hospitaliers  à  leur  égard;  ils  les  reçurent 
avec  bienveillance  et  leur  accordèrent  même  des  pri- 
vilèges spéciaux.  Dans  ces  divers  pays,  les  Juifs 
avaient  conservé  leur  position  ;  certains  d'entre  eux 
avaient  acquis  de  grandes  richesses  dans  le  commerce 
cl  jouissaient  d'une  grande  considération;  on  citait  à 
Faenza  un  Juif,  nommé  Lazare,  exerçant  la  plus 
grande  influence  dans  la  ville  par  sa  considération 
personnelle,  sa  fortune  et  sa  science  (a). 

Los  Juifs  chassés  d'Espagne  trouvèrent  aussi  un 
rfeuge  dans  les  Etats  romains.  Alexandre  VI,  qui  oc- 
cupait alors  le  Saint-Siège,  pensa  avec  raison  que 
l'affluence  des  Juifs  dans  ses  Etats  ne  pouvait  que  les 
rendre  florissants;  aussi  il  ne  se  borna  pas  à  les  rece- 

(a)  Tota  urbe  auctorUate,  pecunia  et  doctrina  dominantem. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  305 

voir,  mais  il  leur  donna  des  marques  signalées  de 
protection  (40).  Depuis  Martin  V  les  Juifs  vivaient 
à  Rome  sous  une  entière  tolérance;  il  est  vrai  qu'au- 
pnravantils  avaient  eu  beaucoup  à  souffrir. 

Depuis  la  bulle  où  Benoît  XIII  (T^O)  avait  anatlié- 
matisé  le  Thalmud  et  plusieurs  autres  ouvrages  des 
rabbins  (51),  où  il  avait  défendu  aux  Juifs  d'exercer 
les  fonctions  de  juge,  même  entre  eux,  d'avoir  plus 
d'une  synagogue,  de  former  des  sociétés  avec  les 
Chrétiens,  d'exercer  la  médecine  ou  tout  autre  em- 
ploi public,  d'avoir  des  domestiques  chrétiens,  d'ha- 
biter ailleurs  que  dans  un  quartier  séparé,  où  enfin 
il  les  soumettait  à  porter  une  marque  di^tinclive  et 
à  entendre  chaque  semaine  un  sermon  sur  la  néces- 
sité de  leur  conversion  (52),  il  n'était  pas  de  vexations 
que  les  prêtres  n'eu.-sent  inventées  contre  eux. 

Les  prédicateurs,  dans  leurs  sermons,  publiaient 
comme  un  point  de  doctrine  qu'il  fallait  fuir  les  Juifs, 
n'avoir  rien  de  commun  avec  eux,  leur  refuser  son 
ministère,  ne  pas  même  leur  vendre  du  pain  (55).  Le 
peuple,  suscité  par  ces  prédications,  renchérissait 
encore  sur  le  vœu  de  ses  pasteurs,  elles  malheureux 
Juifs  étaient  constamment  en  butte  aux  injures  et  aux 
outrages.  Jean  XXIII  avait  sanctionné  toutes  ces  vexa- 
tions (54). 

Il  en  était  encore  ainsi  sous  le  pontificat  de  Mar- 
tin V  (55).  Ce  pontife  eut  pitié  de  leur  sort  ;  il  écoula 
leurs  plaintes  et  porta  une  bulle  en  leur  faveur;  il 
défendit  de  les  insulter  et  de  les  troubler,  déclara 
qu'ils  pouvaient  vivre  avec  les  Chrétiens,   avoir  des 

20 


306  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

maisons  ou  des  terres  et  faire  toute  sorte  de  contrats  ; 
aller  aux  foires,  aux  marchés,  fréquenter  les  écoles 
publiques,  maintenir  leurs  synagogues,  les  restaurer, 
jouir  de  tous  les  autres  privilèges  qui  pourraient  leur 
avoir  été  accordes  par  le  Sainl-Siége  ou  par  les  au- 
tres souverains;  il  permit  en  même  temps  aux  juges 
juifs  de  vider  les  con'estations  survenues  entre  leurs 
coreliafionnaires  et  défendit  de  les  soumettre  arbi- 
trairement  à  aucune  taxe. 

Ces  principes  vraiment  apostoliques,  professés  par 
Martin  V,  adoucirent  la  positi/»n  des  Juifs,  non-seu- 
lement dan-  Rome,  mais  dans  presque  toule  Fltalie; 
il-^i  Irouvèicnt  un  peu  plus  d'humanilé  dans  les  mi- 
nislres  de  la  religion  chrétienne,  et  continuèrent  à 
s'adonner  aux  arts  et  au  commerce  qu'ils  y  cultivaient 
depuis  longtemps. 

Nous  trouvons  rénumération  des  professions  que 
les  Juifs  exerçaienl  dans  une  bulle  d'Eugène  IV.  Ce 
pape,  moins  bien  disposé  en  leur  faveur  que  son, pré- 
décesseur, leur  interdit  d'exercer  aucune  espèce  d'em- 
ploi dans  toute  la  chrétien'é,  en  conséquence,  il  dé- 
clare que  les  Juifs  ne  pourront  èlve,  fermiers  des  impôts  , 
ccllecteurs,  entrepreneurs,  fermiers  des  fruits  ou  des 
biens  des  Chrétiem,  calculateurs ,  procureurs ,  économes, 
mandataires,  négociants,  courtiers,  entremetteurs,  fai- 
seurs de  mai  iages,  enfin  que  les  Juives  ne  pourront  être 
sages- fzmmcs  (51)) . 

Celle  bulle  nous  donne  une  idée  de  l'état  des  Juifs, 
elle  prouve  qu'ils  n'étaient  pas  tous  réduits  à  la  pro- 
fession d'usurier. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  307 

Eugène  IV  ne  néglip^e  cependant  rien  pour  les  dé- 
grader ;  peu  content  de  leur  avoir  interdit  toutes  les 
professions,  il  leur  défend  d'iiabiter  avec  les  Chré- 
tiens, de  manger  avec  eux,  d'avoir  des  domestiques 
chréliens,  de  déposer  en  justice  contre  eux  et  d'éle- 
ver de  nouvelles  synagogues;  il  défend  aux  Chrétiens 
de  faire  des  legs  en  faveur  des  Juifs,  et  après  avoir 
privé  ces  derniers  de  toute  ressource,  il  les  soumet  à 
payer  la  dîme  (57). 

Eugène  IV  mourut  dans  ces  dispositions.  Caliste  III, 
son  successeur,  hérita  de  toute  son  intolérance  et 
donna  une  nouvelle  vigueur  à  la  bulle  de  son  prédé- 
cesseur, à  laquelle  il  aurait  ajouté,  sans  doute,  si 
Eugène  IV  n'avait  pas  tout  épuisé. 

Tel  était  l'état  des  Juifs,  à  Rome,  lorsofue  Alexan- 
dre VI  fut  aj)[)elé  au  Saint-Siège.  Le  pape  Borgia 
avait  besoin  de  se  créer  des  ressources  pour  faire  face 
aux  dissipations  qui  ont  marqué  son  pontificat.  Les 
faveurs  accordées  aux  luifs  étaient  de  nature  à  lui  en 
procurer  :  c'est  ciB  qui  pourrait  nous  expliquer  l'ar- 
deur que  mit  Alexandre  VI  à  protéger  les  Juifs,  lors 
de  l'exil  d'Espagne,  et  à  profiter  ainsi  de  la  proie  que 
Ferdinand  laissait  échapper. 

L'exil  d'Espagne  et  de  Portugal  vint  augmenter 
considérablement  le  nombre  des  Juifs  dans  presque 
toulc'^  les  villes  d'Italie;  dans  certaines,  ces  réfugiés 
trouvèrent  un  asile  ;  mais  dans  d'autres,  et  notamment 
à  Florence,  ils  furent  expulsés  avec  ceux  du  pays, 
m  is  ce  ne  fut  que  pour  être  rappelés  bientôt  après. 

On  les  y  soumettait  cependant  à  porter  une  marque 


308  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

dislinctive  (58),  mais  ils  trouvaient  le  moyen  de  s'en 
exempter,  et  ces  édits  finissaient  par  tomber  en  dé- 
suétude. 

Dans  le  Piémont,  les  constitutions  d'Amédée 
VllI  (59)  leur  avaient  accordé  des  privilèges  qui  dans 
la  suite  leur  avaient  été  maintenus;  les  réfugiés  en 
profitèrent. 

Dans  la  Galabre,  ils  trouvèrent  également  un  pro- 
tecteur dans  la  personne  d'Alphonse,  fils  du  roi  Fer- 
dinand I";  la  protection  de  ce  prince  leur  fut  surtout 
d'un  grand  secours  à  raison  des  prédications  de  Ber- 
nardin de  Feltre  (60). 

Le  sort  des  Juifs  était  de  susciter  contre  eux  des 
enthousiastes  de  tous  les  genres;  le  plus  extraordi- 
naire a  été  Bernardin  de  Feltre  ;  tour  à  tour  prêchant 
sur  une  place  publique  et  prodiguant  l'or  à  pleines 
mains,  étonnant  le  peuple  autant  par  ses  discours  que 
par  ses  largesses,  ce  religieux  de  Tordre  de  Saint-Fran- 
çois conçut  la  pensée  d'établir  des  monts-de-piété; 
son  but  était  louable,  ses  moyens  le  furent  beaucoup 
moins. 

Bernardin  de  Feltre  parcourut  l'Italie;  il  commença 
par  prêcher  l'utilité  des  monts-de-piété  et,  joignant 
l'exemple  au  précepte,  il  en  établit  un  à  Mantoue. 
Encouragé  par  ce  premier  succès,  il  visita  diverses 
parties  de  l'Italie  :  dans  ch  aque  ville  il  trouva  des 
Juifs  qui  tenaient  des  maisons  de  prêt;  n'ayant  pas  assez 
de  fonds  pour  établir  partout  des  monts-de-piélé,  il 
prit  une  autre  route  pour  a  rriver  à  son  but;  il  prê- 
cha ses  institutions  sur  les  places  publiques,  et  dans 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  309 

ses  sermons  il  ne  manqua  pas  de  peindre  les  usures 
des  Juifs  sous  des  traits  odieux.  Ses  efforts  eurent 
le  résultat  qu'il  devait  en  attendre  :  dans  plu- 
sieurs villes  le  gouvernement  sévit  contre  les  Juifs, 
dans  d'autres  le  peuple  s'ameuta  contre  eux;  dès 
lors  ce  prédicateur  ne  mit  plus  de  frein  dans  ses 
diatribes;  ce  n'était  plus  seulement  l'établissement 
des  monts-de-piété  qu'il  demandail,  mais  l'expulsion 
des  Juifs.  Il  persuadait  aux  Chrétiens  qu'ils  ne  devaient 
avoir  rien  de  commun  avec  cette  nation  maudite,  et 
il  était  parvenu  à  exalter  les  esprits  au  point  qu'à 
Sienne  on  citait  une  mère  qui  avait  mieux  aimé  lais- 
ser mourir  son  enfant  que  d'appeler  un  médecin  juif. 
Une  autre  dame  avait  gardé  pendant  plusieurs  jours 
les  douleurs  de  l'enfantement  pour  ne  pasappeler  un 
accoucheur  israélite. 

Cependant,  à  Venise,  les  efforts  de  Bernardin  de 
Feltre  furent  inutiles;  le  doge  lui  signifia  qu'il  lui 
défendait  de  mettre  les  pieds  dans  ses  Etats.  Ce  n'est 
pas  qu'à  Venise,  comme  dans  les  autres  parties  de 
l'Italie,  les  Juifs  ne  tinssent  des  maisons  de  prêt;  au 
XV'  siècle,  ils  en  avaient  partout.  Parme,  Mantoue, 
Pavie,  Padoue,  Sienne,  Bassano,  Faenza,  Florence, 
Crémone,  Aquilée,  furent  successivement  le  théâtre 
des  prédications  de  Bernardin  de  Feltre. 

Les  Juifs  ne  furent  pas  partout  aussi  protégés  qu'à 
Venise;  cependant,  à  Florence,  on  donna  ordre  à  Ber- 
nardin de  cesser  ses  prédications  ;  elles  furent  sans 
effet  dans  d'autres  villes;  mais  dans  la  plupart  elles 
ameutèrent  les  esprits  contre  les  Juifs. 


310   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Cependant,  que  pouvaient  de  pareils  eiïorts  pour 
éteindre  le  prêt  à  intérêt?  Les  monts-de-piété  pou- 
vaient bien  secourir  la  classe  indigente,  mais  les  opé- 
rations commerciales  avaient  besoin  d'autres  prêteurs. 

Sans  doute  il  arrivait  souvent  que  le  taux  de  l'inté- 
rêt était  excessif,  mais  ce  taux  était  nécessairement  en 
rapport  avec  la  rareté  du  numéraire. 

Au  surplus,  si  leS  maux  que  causaient  en  Italie  les 
usures  des  Juifs  étaient  aussi  grands  que  le  ()réten- 
dait  Bernardin  de  Fellre,  comment  excuser  le  pape 
Eugène  IV,  qui  interdit  aux  Juifs  toutes  les  professions^ 
et  qui  ne  songe  pas  à  leur  enlever  leurs  maisons  de 
prêt,  dont  le  taux  était  publiquement  connu? 

Au  xv^  siècle,  les  Juifs  étaient  puissamment  riclies 
en  Italie  :  on  en  citait  un,  à  Florence,  qui  tenait  à  lui 
seul  quatre  maisons  de  prêt,  et  ce  Juif  vit  entrer  en 
concurrci  ce  avec  lui  un  autre  Juif  de  Pise  qui  Té- 
clipsa  (GI).  A  Florence,  les  Juifs  étaient  généralement 
estimés  et  participaient  à  l'administration  des  affaires 
publiques. 

Ainsi  nous  voyons  au  xv'  siècle  un  banquier  juif, 
nommé  Valori,  envoyé  par  la  république  de  Florence 
à  Milan,  auprès  du  duc  Visconli. 

Ce  seigneur  ne  voulant  pas  recevoir  un  ambassadeur 
juif,  le  renvoya  à  son  secrétaire. 

Florence,  indignée  de  l'affront  qui  avait  été  fait  à 
son  i*èprésentant,  déclara  la  guerre  au  duc  Visconli  (a). 

Ce  n'était  pas  par  l'usure  seulement  que  les  Juifs 

(a)  Daru,  Histoire  de  Venise,  t.  ii,  p.  333* 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  311 

s'étaient  acquis  de  grandes  richesses;  à  Venise,  à  Li- 
vourne,  ils  se  montraient  dhabiles  négociants;  dans 
celte  dernière  ville,  le  gonveinement  était  si  recon  - 
naissant  envers  eux,  qu'il  était  [jasséen  proverbe  qu'il 
valaii  mieux  battre  le  grand-duc  qu'un  Juif. 

A  Ferrare,  on  i^omplait  aussi  des  Juifs,  et  leur  nom- 
bre s'accrut  lors  de  l'exil  d'Esjsagne  et  de  Portugal. 
C'est  à  Ferrare  que  se  réfugia  la  famille  du  Josepli 
Ben-don-David  (G'i),  qui  avait  emporté  de  Portugal 
une  fortune  colossale. 

La  population  juive  de  Mantoue  était  encore  nom- 
breuse (G3)  au  XV'  siècle;  on  y  comptait  alors  deux 
synagogues,  et  les  Juifs  devaient  y  êlre  en  si  grande 
quantité  qu'une  discute  survenue  entre  eux  troubla 
la  tranquillité  de  la  ville,  et  fut  cause  que  le  duc  de 
Mantoue  les  expulsa  (G4);  ils  y  revinrent  pourtant 
quelque  temps  après  (C5). 

A  Naples,  les  Juifs  avaient  éprouvé  les  mêmes  vi- 
cissitudes qu'en  Espagne;  cependant  ils  s'y  étaient 
maintenus;  lorsque,  après  l'exil  d'Espagne,  don  Abar- 
banel  vinl  s'y  établir,  il  y  trouva  un  grand  nombre  de 
ses  coreligionnaires.  Il  est  probable  même  que  sa 
faveur  (GG)  dut  améliorer  leur  état  pendant  le  peu  de 
temps  qu'il  y  resta  (G7);  mais  les  inquisiteurs  les  y 
poursuivirent  avec  tant  d'ardeur  que  le  peuple  se 
souleva  et  que  plusieurs  furent  réduits  à  quitter  le 
pays. 

A  Venise,  leur  état  n'avait  point  varié  depuis  leur 
établissement;  seulement,  lors  de  l'exil  du  Portugal, 
on  les  soumettait  a  porter  un  chapeau  jaune  (G8),  ce 


312  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qui,  dans  la  suite,  était  tombé  en  désuétude,  de  même 
que  dans  la  Toscane,  où  ils  avaient  obtenu  la  plus 
grande  protection. 

A  Boulogne,  les  Juifs  étaient  également  nombreux 
au  XV*  siècle,  mais  ils  avaient  éprouvé  plusieurs  vexa- 
tions; une  des  plus  singulières,  c'était  l'obligation  de 
payer  tous  les  ans  un  repas  à  l'Université  de  droit  et 
à  celle  des  arts;  il  existe  un  arrêt  de  1401  qui  les  con- 
damne à  payer  124  livres  pour  le  repas  annuel  des 
écoliers  de  l'Université  (a). 

Le  grand  nombre  de  petites  souverainetés  qui  se 
partageaient  l'Italie,  laissait  aux  Juifs  plus  de  chances 
de  trouver  le  repos  cbez  quelques-unes  d'entre  elles. 
Le  fanatisme  n'était  sans  doute  pas  moins  puissant  en 
Italie  que  dans  les  autres  contrées;  mais  le  voisinage 
du  Saint-Siège,  qui  avait  toujours  conservé  pour  les 
Juifs  quelque  esprit  de  tolérance,  quoiqu'il  eût  pour- 
suivi leur  conversion  de  tout  son  pouvoir,  leur  avait 
fait  trouver  un  asile  dans  certaines  parties  de  cette 
contrée. 

Dans  les  villes  commerçantes,  telles  que  Venise, 
Livourne,  Florence,  les  Juifs  n'avaient  pas  cessé  de 
conserver  leur  position  honorable,  quoique,  en  les 
frappant  de  certaines  distinctions,  la  législation  eût 
payé  son  tribut  à  l'esprit  du  temps. 

Dans  le  royaume  de  Sicile  ils  avaient  souffert  plus 
de  tribulations.  Les  évèques  se  disputaient  la  posses- 
sion des  juifs,  et  ils  prétendaient  avoir  seuls  juridic- 

(a)  Savigny,  t.  m. 


QUINZIÈME    SIÈCLE.  313 

lion  sur  eux;  ce  privilège  était  pour  ceux  qui  le  pos- 
sédaient une  source  de  revenus,  et  dans  l'esprit  de  la 
féodalité  on  appréciait  un  Juif,  non  pas  par  ce  qu'il 
valait,  mais  par  ce  qu'il  rapportait. 

Les  taxes  arbitraires  dont  ils  étaient  l'objet  se  renou- 
velaient à  cbaquc  instant. 

Ainsi,  au  xv'  siècle,  des  frères  mineurs  ayant  fait  un 
voyage  en  Palestine  pour  recouvrer  une  chapelle  qui 
avait  été  enlevée  à  leur  ordre,  le  pape  Martin  V  trouva 
à  propos  d'imposer  une  taxe  sur  les  Juifs  d'Italie  pour 
faire  face  aux  frais  de  ce  voyage. 

Jeanne  II,  reine  de  Naples,  ordonna  que  les  Juifs 
payeraient  par  le  même  motif  un  tiers  de  ducat  d'or 
par  tête  {a) . 

Plus  tard,  le  pape  Galixte  III  voulant  favoriser  les 
armements  qui  se  faisaient  alors  dans  la  chrétienté 
contre  les  Turcs,  demanda  encore  de  l'argent  aux 
Juifs,  et  ordonna  qu'ils  payeraient  la  dîme  de  tous 
leurs  biens  meubles  et  immeubles  (6). 

En  Sicile,  ces  exactions  s'étaient  renouvelées  fré- 
quemment; aussi,  c'est  là  que  nous  voyons  reparaître 
le  plus  souvent  le  reproche  d'usure;  il  fallait  bien  que 
ces  malheureux  pussent  se  procurer  par  quelque 
moyen  l'argent  qu'il  leur  fallait  ensuite  verser  dans 
la  caisse  des  rois  ou  des  papes. 

Malgré  ces  vexations,  le  goût  de  l'étude  ne  s'était 
pas  perdu  parmi  les  Juifs  d'Italie. 


(o)  Annales,  ord.  patr.  min.,  diplom.  n.  1. 
(6)  Annales,  ord.  patr.  min.,  diplom.  n.  1. 


314   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Un  des  trails  caractéristiques  de  leurs  progrés  litté- 
raires, c'est  le  grand  nombre  d'imprimeries  hébraïques 
que  l'Italie  a  possédées  dés  l'apparition  do  l'art  typo* 
graphique. 

L'imprimerie  n'avait  été  découverte  en  Allemagne 
que  vers  1  an  1460,  et  iléjà  en  1 170  les  Juifs  avaient 
d'habiles  imprimeurs  en  Italie. 

En  1475  Abraam  Gastin  imprimait  à  Reggio  les 
Commentaires  de  Rasci  sut"  le  Pentateuque  (a). 

A  la  même  époque,  le  rabbin  Mesçulan  avait  aussi 
une  imprimerie  à  Plebisano,  et  il  faisait  paraître  une 
édition  de  VArhaa  tiulm^  ouvrage  qui  traite  du  droit 
civil  et  relia:ieux  des  Juifs. 

En  147G  plusieurs  livres  hébreux  sortirent  des 
presses  d'Abraam  Conato  à  Manloue. 

En  1479  les  presses  de  Fcrrare  donnent  une  foule 
d'ouvrages  hébreux,  soUs  la  direction  d  Abraam-ben- 
Chaim. 

En  1482  une  im|irimeric  juive  s'ctublit  à  Bologne. 

En  1 484  nous  voyons  apparaître  la  célèbre  impri- 
merie de  Soncino  qui,  dans  l'espace  de  quelques 
années,  produisit  un  grand  nombre  d'éditions  remar- 
quables par  la  correction  et  par  la  beauté  typogra- 
phique. 

Naples  eut  aussi  des  imprimeurs  juifs  en  1487.  11 


(a)  De  Rossi,  Annale  hebrœo  typdgràhiœ,  sec.  xV.  Pnrniis, 
1395,in-4o;  — id.  De  typographiœ  hebra'icœ  origine  ac  prœ- 
mitiis,  1776,  iii-l»;  —  id.,  De  typographia  hebraica  ferra- 
riensi,  1780,  in-8°.  —  Id.,  Annale  hébrœo  trjpograph.  di 
Sabionetœ. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  315 

est  sorti  d'autres  livres  hébreux  des  pressas  de  Fano, 
Pesaro,  Ri  mini. 

Les  |>remiers  livres  imprimés  furent  les  Commen- 
taires sur  les  livres  saints,  le  Thalmud,  les  œuvres 
d'Aben-Kzra,  de  Maïmonide,  Jose(th-Albo,  Bcdraschi, 
Bechaï,  les  poésies  du  rabbin  Emmanuel,  la  traduc- 
tion hébraïque  d'Avicenne,  un  dictionnaire  hébreu, 
italien  et  arabe.  Tels  furent  les  principaux  ouvrages 
produits  au  xv''  siècle  par  les  typographes  hébreux. 

Si  les  Juifs  d  Itidie  s'adonnaient  au  ouUj  des  scien- 
ces, il  était  (faulres  contrées  où  il  n'était  plus  per- 
mis aux  Juifs  que  de  végéter  au  milieu  de  constantes 
persécutions. 

Lors  de  l'exil  de  France  par  Charles  VI  (exil  qui 
dut  coûter  bien  des  regrets  à  ses  sujets,  puisque  nous 
voyons  au  concile  de  Bàle  les  habitants  de  Verdun 
solliciter  comme  une  grâce  l'admission  des  Juifs  dans 
leur  ville,  afin,  disaient-ils,  de  la  vivifier  et  d'y  ame- 
ner l  aisMice)  {\jd) ,  ces  malheureux  s'étaient  réfugiés 
dans  les  Etats  les  plus  voisins.  La  Lorraine  et  l'Al- 
sace, qui  déjà  de[)uis  longtemps  les  toléraient  (70), 
en  avaient  reçu  un  grantl  nombre;  mais  ils  y  avaient 
subi  toutes  les  vicissitudes  qui  les  avaient  affligés 
dans  les  autres  Etats,  et  <m  ne  leur  laissait  d'autre 
ressource  (jue  l'agiotage  et  l'usure. 

Ils  avaient  été  ch  lâsés  au  commencement  du  xv  siè- 
cle; iU  furent  rétablis  par  Louis,  comte  palatin,  et 
Albert,  archiduc  d'Autriche  (71).  Ils  y  étaient  cepen- 
dant soumis  à  um-  foule  du  distinctions,  et  surtout  il 
leur  était  défendu  de  posséder  des  immeubles. 


316   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

En  France  l'expulsion  prononcée  par  Charles  VI 
avait  été  exécutée  rigoureusement.  Les  Juifs  avaient 
à  Lyon  des  ateliers  pour  l'affinage  et  l'étirage  de  l'or, 
et  ce  furent  des  Juifs  exilés  de  France  qui  apportèrent 
à  Trévoux  cette  industrie.  Ainsi  la  France  se  privait 
de  sujets  utiles,  et  l'on  ne  peut  justifier  leur  exil  par 
le  prétexte  banal  de  l'usure,  puisque  nous  voyons, 
après  leur  expulsion ,  les  Lombards  et  les  Italiens 
grever  le  peuple  de  leurs  exactions  plus  que  ne  l'a- 
vaient fait  les  Juifs.  Les  seigneurs,  à  qui  les  Juifs 
étaient  utiles,  durent  voir  de  mauvais  œil  cet  exil; 
aussi,  dans  plusieurs  provinces,  ils  essayèrent  de 
résister. 

Le  duc  de  Foix  se  refusa  à  exécuter  l'ordonnance 
de  Charles  VI  ;  mais  les  ordres  étaient  si  sévères  que 
des  officiers  de  la  sénéchaussée  de  Toulouse  furent  en- 
voyés à  Pamiers  pour  expulser  la  communauté  juive. 

Dans  le  Dauphiné,  bien  que  cette  province  fût  réu- 
nie à  la  France  sous  Charles  VI,  les  Juifs  se  main- 
tinrent assez  longtemps  après  l'exil.  On  trouve  des 
traces  de  leur  existence  au  commencement  du  xv'  siè- 
cle (a). 

Les  Juifs  de  Provence  avaient  aussi  conservé  leur 
position.  Les  divers  souverains  de  cette  contrée  n'a- 
vaient pas  cessé  de  les  protéger;  aussi  ils  y  étaient 
très-nombreux  au  xv*  siècle,  et  leur  nombre  dut 
encore  s'accroître  d'une  partie  de  ceux  qui  étaient 
expulsés  de  France. 

(o)  Lettres  de  Charles,  régent,  1419.  Recueil  des  ordonnances,  t.  ii. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  317 

Dans  cette  contrée  ils  s'étaient  toujours  livrés  au 
commerce.  C'étiit  chez  eux  qu'on  allait  se  pourvoir 
pour  les  épiceries  et  pour  les  soies. 

Au  XV'  siècle,  nous  voyons  une  église  de  Lyon  ache- 
ter quatre  pièces  J'étoffe  en  soie  et  or  à  Salomon  de 
Nevers,  Juif  de  Tarascon,  et  Napolon,  négociant  à 
Marseille  (a). 

Ce  Salomon  de  Nevers  était  apparemment  un  réfu- 
gié venu  de  Nevers  lors  de  l'expulsion.  Il  existait  à 
Arles  plusieurs  autres  individus  du  même  nom,  et 
l'on  trouve  aux  archives  un  acte  fort  singulier,  souscrit 
par  un  nommé  Moïse  de  Nevers;  dans  cet  acte,  Moïse 
de  Nevers  s'engage  à  ne  jouer  aux  dés  ni  à  aucun 
autre  jeu,  excepté  le  jour  de  ses  noces,  celui  des  noces 
de  son  frère  et  les  trois  jours  des  fêtes  de  Pâques, 
sous  peine  de  perdre  le  poing  en  cas  de  contraven- 
tion (6). 

On  ne  voit  pas  trop  dans  quel  but  un  pareil  acte 
peut  avoir  été  souscrit;  cependant,  en  le  rapprochant 
des  statuts  de  la  communauté  de  Pamiers,  on  pour- 
rait croire  qu'on  voulait  empêcher  les  Juifs  opulents 
d'étaler  du  luxe  et  d'exciter  la  jalousie  des  Chrétiens. 

Quoique  les  Juifs  de  Provence  jouissent  d'une  assez 
grande  liberté,  cependant  la  législation  ne  leur  avait 
pas  été  toujours  favorable. 


(a)  Faurisde  Saint-Vincent,  Mémoires  du  commerce  de  la  Pro- 
vence dans  le  moyen  âge;  Annales  encyclopédiques,  1828,  t.  vi; 
—  P.  Bougerel,  Mémoires  sur  les  Juifs  de  Provence;  continua- 
tion mém.  de  litt.  etd'hist.  de  Sallengre,  t.  ii. 

{b)3Ia(jasiîi  encyclopédique,  1813;  Mémoires  sur  la  Provence. 


318   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Charles  l",  comte  de  Provence,  les  avait  protégés 
contre  les  inquisiteurs.  Charles  II,  son  successeur,  fit 
une  loi  pour  les  exclure  des  emplois  puhlics,  leur 
défendre  d'avoir  des  domestiques  chrétiens  et  les 
ohliger  à  porter  une  marque  dislinctivc  (a). 

Une  loi  de  Robert  défend  aux  Juifs  de  prêter  sur 
gagea  des  domestiques.  Les  statuts  de  Marseille, 
d'Aix,  d'Arles  et  d'autres  villes  de  Provence  conte- 
naient, à  leur  égard,  de  nombreuses  restrictions  ; 
ainsi  il  leur  était  défendu  de  témoigner  contre  les 
Chrétiens;  ils  ne  pouvaient  aller  aux  bains  que  le 
vendredi;  il  leur  était  défendu  de  travailler  le  di- 
manche. A  Marseille  on  ne  leur  permettait  pas  de  s'em- 
barquerplus  de  quatre  sur  le  même  navire;  on  ne 
leur  permctiait  pas  de  s'embarquer  pour  Alexandrie; 
on  leur  enjoignait  de  s'abstenir  de  viande  les  jours 
déjeune  des  Chrétiens  et  de  porter  une  marque  dis- 
tinclive.  Il  paraît  cependant  que  ces  diverses  disposi- 
tions n'étaient  pas  rigoureusement  ext^cntéos. 

Dans  la  Provence  les  médecins  juifs  étaient  en  hon' 
neur.  La  reine  Jeanne  avait  auprès  d'elle  un  savant 
médecin  juif  de  la  ville  d'Arles,  nommé  Bondich- 
Ain.  Cette  ville  salariait  un  médecin  juif  nommé 
Pierre  de  Nostre-Dona,  de  qui  est  sortie  la  famille  de 
Nosiradamus.  Ce  médecin  préparait  lui-même  les 
remèdes  qu'il  administrait,  ce  qui  excita  la  jalousie 
des  pharmaciens;  il  y  eut  une  cabale  contre  lui  et  la 

(a)  Nosiradamus,  ifwfoire  de  Provence,  partie.  3;  —Bouché, 
Histoire  de  Provence,  liv.  9;  —  Papon,  Histoire  de  Provence, 
preuves,  n.  15. 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  319 

ville  lui  relira  son  emploi;  plus  lard  il  devint  mé- 
decin du  roi  René,  qui  avait  pour  lui  la  plus  grande 
estime, 

Vn  autre  médecin  du  roi  René  était  un  Juif  de 
Sainl-Maximin,  nommé  Abraam  Salomon. 

Les  Juifs  élaienl  spécialemoiit  protégés  par  ce 
prince;  il  est  vrai  qn'i's  lui  payaient  2,100  florins, 
sans  compter  les  impôts  extraordinaires  qui,  dans 
cerlainos  années,  s'élevèrent  à  18,000  florins.  Aussi 
ils  étaient  l'objet  d'une  protection  spéciale,  et  un  édit 
du  roi  René  leur  permcltait  de  pratiquer  la  méde- 
cine, le  commerce,  les  arts  et  tout  trafic  (juelconque; 
il  leur  permettait  en  oulre  d'êlre  préposés  aux  péages 
et  procu  reurs  fiscaux  dans  les  juridictions  seigneu- 
riales (a). 

Les  Juifs  n'eurent  qu'à  se  louer  du  règne  du  roi 
René;  cependart  la  ville  d'Aix  fut  le  théâtre  d'un 
supplice  affreux  infligé  à  l'un  deux  nommé  Aslarge  de 
Léon.  Ce  Juif  avait  été  poursuivi  plusieurs  fois  pour 
avoir  blaspliémé  contre  la  Vierge;  il  fut  condamné  à 
être  écorché  vif;  on  fit  de  vains  efforts  pour  lui  faire 
rétracter  ses  opinions.  A  ce  prix  le  roi  René  aurait 
été  disposé  à  lui  accorder  sa  grâce;  les  Juifs  avaient 
offert  20,000  fforins  pour  la  lui  faire  obtenir;  mais 
le  condamné  fut  inébranlable.  Les  historiens  racon- 
tent cette  exécution  avec  des  détails  horribles  :  ils 
vont  jusqu'à  dire  que  des  seigneurs,  excités  par  un 
aveugle   fanatisme,   montèrent  sur  l'échafaud,   cou- 

(a)  Nostradamus.  partie  6. 


320   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

verts  d'un  masque,  et  voulurent  exécuter  eux-mêmes 
la  sentence.  Ces  détails  ne  sont  pas  authentiques, 
mais  l'exécution  de  ce  malheureux  ne  peut  pas  être  ré- 
voquée en  doute,  puisqu'on  voyait  encore  à  la  fin  du 
XVIII*  siècle,  auprès  de  l'église  de  l'Oratoire,  le  tron- 
çon d'une  colonne  qui  avait  été  élevée  pour  conserver 
le  souvenir  de  cet  événement 

En  Provence,  les  Juifs  avaient  des  conservateurs 
de  leurs  privilèges;  un  édit  de  Louis  111  ordonnait 
qu'ils  ne  fussent  justiciables  que  des  conservateurs  de 
leurs  privilèges,  pour  toutes  sortes  de  délits.  La  con- 
.  damnation  d'Astarge  de  Léon  prouve  cependant  que 
ces  dispositions  n'étaient  pas  fidèlement  exécutées. 

Les  places  de  conservateurs  de  privilèges  rappor- 
taient beaucoup  à  ceux  qui  en  étaient  pourvus  ;  les 
Juifs  avaient  souvent  recours  à  eux,  et  ils  devaient 
payer  la  justice  qu'on  leur  rendait;  aussi  ces  places 
étaient  vivement  sollicitées,  et  les  plus  grands  sei- 
gneurs de  la  Provence  les  recherchaient.  Jean  de  Cas* 
tillon,  Jean  de  Forbin  ontété  investis  de  ces  fonctions. 

Les  Etats  de  Provence,  frappés  des  nombreux  abus 
que  ces  charges  entraînaient,  en  demandèrent  plu- 
sieurs fois  l'abolition  ;  mais  bientôt  d'autres  griefs 
furent  élevés  contre  les  Juifs,  et  le  reproche  d'usure 
fut  reproduit  dans  les  cahiers  de  dolèance.  Il  n'est  pas 
douteux  que  dans  la  Provence  il  devait  y  avoir,  au 
XV*  siècle,  des  usuriers  juifs  comme  il  y  avait  des 
usuriers  chrétiens.  Les  statuts  municipaux  de  Mar- 
seille contenaient  plusieurs  dispositions  contre  les 
uns  et  les  autres  ;  on  n'avait  pas  considéré  que  si  quel- 


QUINZIÈME   SIÈCLE.  321 

ques  Juifs  se  livraient  à  l'usure,  les  autres's'adonnaient 
au  commerce,  à  l'industrie,  aux  sciences  :  cette  dis- 
tinction ne  pouvait  entrer  dans  l'esprit  du  temps; 
aussi,  sur  les  plaintes  venues  de  plusieurs  parties  de 
la  Provence,  on  s'adressa  au  roi  de  France  pour  de- 
mander leur  expulsion. 

Les  diverses  souverainetés  qui  se  divisaient  la  Pro- 
vence avaient  alors  disparu,  la  Provence  était  réunie 
à  la  France  et  les  Juifs  n'avaient  plus  de  protecteurs. 

Ainsi,  dans  la  ville  d'Arles,  où  ils  avaient  été  con- 
stamment protégés,  vers  la  fin  du  xv^  siècle  ils  furent 
victimes  d'une  émeute  occasionnée  par  des  paysans 
qui  étaient  probablement  leurs  débiteurs.  Leurs  mai- 
sons furent  pillées  et  la  plupart  furent  obligés  de 
quitter  la  ville. 

Bientôt  ils  n'eurent  plus  de  refuge  nulle  part;  un 
édit  du  roi  avait  annulé  leurs  créances  :  ne  se  dissi- 
mulant pas  le  danger  dont  ils  étaient  menacés,  ils  se 
disposaient  à  quitter  la  Provence,  lorsque  le  roi, 
craignant  sans  doute  qu'ils  n'emportassent  leurs  ri- 
chesses, leur  ordonna  de  rester. 

Quelque  temps  après,  leur  expulsion  fut  définitive- 
ment prononcée,  avec  confiscation  de  leurs  biens  (a). 

Certains  d'entre  eux  se  réfugièrent  dans  la  princi- 
pauté d'Orange,  d'où  ils  furent  expulsés  quelques 
années  après;  d'autres  furent  reçus  dans  le  comtat 


(a)  Edit  de  1498.  —  Id.  de  Louis  XII,  1501  ;  —  Gaufredy,  His- 
toire de  Provence;  —  Ruffy,  Histoire  de  Marseille  ;  —  Bouche, 
Histoire  de  Provence  (Columby). 

21 


322  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Venaissin,  où  ils  ne  cessèrent  pas  de  se  maintenir, 
grâce  à  la  protection  des  papes. 

Ce  n'est  pas  que  cette  protection  leur  laissât  une 
liberté  entière  :  les  papes  accordaient  un  asile  aux 
Juifs,  mais  ils  leur  faisaient  payer  cette  faveur  par 
d'humiliantes  distinctions.  Ainsi  les  statuts  d'Avignon 
défendaient  aux  Juifs  et  aux  femmes  publiques  de 
loucher  aux  fruits  exposés  au  marché,  à  peine  d'être 
obligés  de  s'en  charger  (a).  La  législation  des  papes 
contenait  en  outre,  à  leur  égard,  une  foule  de  res- 
trictions dictées  ppr  le  désir  de  les  convertir  à  la  reli- 
gion chrétienne.  Tout  ce  qui  pouvait  établir  une 
ligne  de  démarcation  entre  eux  et  les  Chrétiens 
était  rigoureusement  prescrit  :  relégués  dans  le 
Ghetto,  obligés  d'entendre  un  sermon  sur  la  nécessité 
do  se  convertir,  éloignés  des  écoles,  des  universités, 
dont  l'accès  leur  était  interdit:  vivant  dans  la  crainte 
de  se  voir  enlever  leurs  enfants,  que  le  zèle  des  in- 
quisiteurs s'efforçait  par  tous  les  moyens  d'attirer  à 
la  religion  chrétienne,  telle  était  leur  situation  dans 
les  États  de  l'Eglise.  A  une  époque  où  des  persécutions 
violentes  venaient  les  atteindre  dans  tous  les  autres 
États,  la  législation  des  papes  à  leur  égard  pouvait 
passer  pour  humaine;  il  y  avait  pourtant  bien  loin 
de  cette  tolérance  intéressée,  à  ce  qu'aurait  réclamé 
la  justice. 

(a)  Statuta  Avenionis  (manusc.  biblioth.  du  roi,  n.  4368). 


SEIZIÈME  SIÈCLE.  323 


CHAPITRE  XIII 

XVI"«  SIÈCLE. 

A  mesure  que  les  lumières  se  répandaient  parmi 
les  Chrétiens,  l'état  des  Juifs  empirait,  et  ces  mal- 
heureux, échappés  à  tant  de  désastres,  ne  pouvaient 
aspirer  à  vivre  que  sous  un  régime  d'humiliation,  qui 
était  bien  fait  pour  éteindre  chez  eux  tout  sentiment 
d'émulation  et  d'hoimeur.  Les  progrès  de  la  civilisa- 
lion  s'opèrent  lentement,  et  plusieurs  siècles  devaient 
s'écouler  avant  que  la  justice  et  la  raison  pussent  se 
faire  entendre. 

Au  xvi^  siècle,  la  France  (1),  l'Espagne  et  le  Por- 
tugal avaient  cessé  de  compter  les  Juifs  au  nombre  de 
leurs  habitants. 

Grâce  aux  efforts  de  Ferdinand  et  d'Emmanuel, 
ces  deux  dernières  contrées  surtout,  jadis  si  peuplées 
d'infidèles,  avaient  vu  les  mosquées  et  les  synagogues 
remplacées  par  des  églises  (2).  Tout  ce  qui  était  sur 
le  sol  d'Espagne  était  catholique,  l'inquisition  en  fai- 
sait foi. 

Pour  mettre  le  sceau  à  leur  gloire  religieuse,  Em- 
manuel et  Ferdinand  avaient  livré  leurs  Etats  au  des- 
potisme des  moines;  plus  atroces  que  les  druides, 
ces  ministres  de  la  religion  avaient  ressuscité  les  sa- 
crifices humains.  Au  nom  de  l'inquisition,  l'Espagne 


324   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

entière  frémissait;  les  rois  eux-mêmes  courbaient 
servilement  leur  tête  devant  le  pouvoir  qu'ils  avaient 
élevé,  heureux  lorsque  ses  arrêts  ne  venaient  pas  les 
atteindre  sur  leur  trône  (3). 

On  façonne  aisément  le  peuple  à  une  pensée,  lors- 
qu'on le  réduit  à  ne  se  repaître  que  de  celle-là  ;  accou- 
tumés à  ne  voir  que  des  bûchers,  à  n'entendre  parler 
que  de  chaînes  et  de  cachots  au  moindre  soupçon 
d'hérésie,  les  Espagnols  avaient  fait  de  la  Divinité  un 
Dieu  avide  de  sang  humain;  ils  suivaient  en  chantant 
des  hymnes  les  convois  funèbres  des  auto-da-fé,  et 
s'ils  osaient  lever  les  yeux  sur  les  impassibles  exécu- 
teurs de  ces  assassinats,  ce  n'était  que  pour  partager 
leur  délire. 

Cet  état  de  choses  n'était  pas  rassurant  pour  les 
Juifs  qui  conservaient  encore  la  foi  de  leurs  pères, 
sous  le  voile  d'une  conversion  simulée;  ils  couraient 
d'autant  plus  de  dangers  que  leur  qualité  de  nou- 
veaux convertis  appelait  sur  eux  une  surveillance 
plus  active  :  la  moindre  hésitation,  la  moindre  teinte 
d'hérésie  devenait  pour  eux  un  arrêt  de  mort.  Ainsi, 
au  commencement  du  wi*"  siècle,  dans  la  ville  de 
Lisbonne,  un  nouveau  converti,  accusé  d'hérésie,  fut 
brûlé  sur  la  place  publique;  les  moines  ne  voulurent 
pas  s'arrêter  à  cette  exécution,  un  d'entré  eux  prit  la 
parole,  exhorta  le  peuple  à  se  soulever  contre  les  hé- 
rétiques, et,  durant  trois  jours,  deux  mille  Juifs  nou- 
vellemenl  convertis  furent  massacrés,  jetés  sur  les 
bûchers,  palpitants  encore,  et  brûlés  (4). 

Lorsque  l'inquisition  eut  pris  plus  de  consistance  , 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  325 

il  serait  impossible  crénumérer  les  horreurs  de  ce 
genre  qui  se  renouvelèrent.  Cette  institution  comptait 
déjà  deux  siècles  d'existence  que  l'accusation  de  ju- 
daïsme était  encore  en  possession  de  peupler  ses  cachots 
et  de  parer  ses  auto-da-fé.  Habile  à  se  créer  des  vic- 
times, 1  inquisition  n'avait  pas  de  peine  à  les  atteindre; 
par  une  odieuse  combinaison,  les  malheureux  qu'elle 
proscrivait  trouvaient  presque  toujours  des  accusa- 
teurs involontaires  dans  ceux  qui  leur  étaient  les  plus 
chers  :  l'ami  devenait  le  meurtrier  de  son  ami,  c'était 
l'indiscrétion  d'un  frère  qui  conduisait  le  frère  à  la 
mort,  c'est  dans  le  sein  d'une  épouse  qu'on  allait 
rechercher  la  conscience  de  son  mari,  et  comme  si 
dans  ces  actes  révoltants  on  eût  voulu  rassembler  la 
violation  de  toutes  les  règles  de  la  justice,  un  fils 
venait  déposer  contre  l'auteur  de  ses  jours,  et  un  mot 
échappé  par  hasard  à  la  bouche  d'un  enfant  préparait 
le  bûcher  de  son  père  (5)!... 

Au  milieu  de  ces  dangers  toujours  nouveaux,  il 
était  difficile  que  les  Juifs  convertis  pussent  rester  at- 
tachés au  judaïsme  sans  devenir  la  proie  de  l'inqui- 
sition. 

On  rapporte  cependant  (6)  que,  longtemps  après 
l'établissement  de  ce  tribunal,  il  y  en  avait  encore  en 
Espagne  un  grand  nombre  qui,  professant  ouverte- 
ment le  christianisme,  n'en  étaient  pas  moins  israé- 
lites  au  fond  du  cœur.  Leurs  principes  religieux  se 
transmettaient  de  génération  en  génération.  Jusqu'à 
l'âge  de  quatorze  ans,  ils  laissaient  vivre  leurs  enfants 
en  chrétiens;  arrivés  à  cet  âge,  on  les  introduisait  tout 


326    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

à  coup  dans  une  assemblée  religieuse  de  leur  nation; 
on  leur  révélait  leur  naissance  et  les  lois  qui  les  con- 
damnaient, on  leur  demandait  de  choisir  eiUre  le  Dieu 
de  leurs  pères  et  celui  de  leurs  persécuteurs;  une  épée 
était  remise  en  leurs  mains,  et  s'ils  voulaient  rester 
catholiques,  on  leur  demandait  d'égorger  leurs  parents 
plutôt  que  de  les  dénoncer  à  l'inquisition,  ainsi  que 
leur  foi  religieuse  leur  en  taisait  un  devoir. 

On  conçoit  qu'après  une  pareille  révélation,  et  de- 
vant une  aussi  cruelle  alternative,  le  fils  ne  voulût  pas 
suivre  d'autre  croyance  que  celle  de  son  père  (7). 

Cependant,  parmi  les  nouveaux  convertis,  il  dut 
s'en  trouver  beaucoup  qui,  épris  des  avantages  qu'on 
leur  avait  conlerés,  ne  songèrent  plus  à  abandonner  le 
christianisme  (8);  d'autres  cherchèrent  le  moyen  de 
quitter  le  pays. 

L'Espagne  était  alors  divisée  en  vieux  et  en  nouveaux 
Chrétiens.  Ces  derniers  étaient  l'objet  d'une  surveil- 
lance constante  de  la  part  de  l'inquisition. 

On  avait  dressé  un  état  de  tous  les  cas  dans  lesquels 
ils  étaient  présumés  avoir  l'intention  de  revenir  à  leur 
première  croyance.  On  y  avait  énuméré  minutieuse- 
ment les  plus  peti  es  observances  du  judaïsme,  et  il 
suffisait  qu'un  nouveau  Chrétien  se  fût  livré  à  quel- 
qu'une des  pratiques  de  son  ancienne  religion,  pour 
qu'il  fût  immédiatement  déféré  à  l'inquisition.  L'on 
sent  combien,  par  ce  moyen,  il  était  facile  aux  inqui- 
siteurs de  se  créer  des  victimes  :  ils  avaient  le  soin 
de  choisir  de  préférence  les  descendants  des  Juifs, 
parce  que  ceux-là  étaient  presque  tous  de  riches  négo- 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  327 

ciants  (a),  tandis  que  les  descendants  des  Maures 
étaient,  en  général,  pauvres  et  n'offraient  rien  à  con- 
fisquer. Aussi  c'étaient  presque  toujours  des  Juifs  qui 
figuraient  dans  ces  auto-da-fé,  [lar  lesquels  les  inqui- 
siteurs avaient  la  barbarie  de  marquer  les  réjouis- 
sances publiques.  Le  nombre  de  ces  malheureux  serait 
incalculable,  Torquemada  lui  seul  comptait  plus  de 
iOO.OOO  victimes  (9). 

On  n'en  voulait  pas  seulement  à  leurs  personnes, 
les  inquisiteurs  les  faisaient  briiler,  eux  et  leurs 
livres;  ainsi,  dans  un  auto-da-fé  à  Salamanque,  plus 
de  6,000  volumes  furent  brûlés  comme  infectés  de 
judaïsme. 

Cependant  les  autres  contrées  profitaient  de  la  faute 
que  l'Espagne  venait  de  commettre  :  l'Italie  se  peuplait 
tous  les  jours  de  Juifs,  la  France  même,  qui  les  avait 
déjà  proscrits,  en  reçut  un  assez  grand  nombre. 

Ce  ne  fut  pourtant  pas  sous  le  nom  de  Juifs  qu'ils 
vinrent  s'y  établir. 

A  la  faveur  de  l'édit  de  Louis  XI  (10),  qui  permet- 
tait à  tous  les  étrangers,  excepté  aux  Anglais,  de  se 
fix(  r  à  Bordeaux,  ils  s'y  étaient  rendus  en  grand  nom- 
bre; plus  tard,  ils  obtinrent  de  Henri  II  (II)  des 
lettres  par  lesquelles  il  leur  fut  permis,  sous  la  quali- 
ficaiion  de  nouveaux  CluélienSy  d'habiter  et  résider 
dans  toute  l'étendue  du  royaume  de  France,  d'y  faire 
librement  le  commerce,  d'acquérir  des  immeubles,  de 

(a)  Dans  une  requête  présentée  par  les  nouveaux  chrétiens  à 
Charles  V,  ils  disaient  :  Nous  faisons  avec  honneur  tout  le  coîVr 
mer  ce  de  votre  royaume  [Vie  du  cardinal  Ximenès.J 


328   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

recueillir  des  successions  et  de  disposer  de  leurs  biens, 
comme  s'ils  étaient  sujets  du  roi. 

A  celte  époque,  un  d'entre  eux,  nommé  André 
Govea  (12),  était  professeur  de  belles-lettres  à  Bor- 
deaux, les  autres  s'adonnaient  au  commerce.  Ils  pro- 
fessaient extérieurement  le  christianisme ,  faisaient 
baptiser  leurs  enfants,  mais  ils  n'avaient  pas  cessé 
d'être  Juifs;  peu  à  peu  ils  se  relâchèrent;  ils  furent 
inquiétésquelquefois;  mais  leur  bonne  conduite  triom- 
pha de  tout,  et  lorsqu'ils  eurent  su  se  rendre  néces- 
saires au  commerce  de  Bordeaux,  ils  levèrent  entière- 
ment le  voile  et  se  déclarèrent  hautement  Israélites; 
ils  ne  furent,  cependant,  autorisés  légalement  que 
plus  tard,  et  il  leur  en  coûta  110,000  livres  (13). 

Dans  l'Alsace  leur  position  était  des  plus  misé- 
rables. 

Les  seigneurs  percevaient  sur  eux  une  capitation 
pour  leur  permettre  de  se  fixer  dans  leurs  terres,  et 
une  pareille  pour  chaque  année  de  séjour  (14). 

Il  leur  était  défendu  d'acheter  des  biens-fonds,  si 
ce  n'est  pour  les  revendre  dans  l'annnée  (15). 

Ils  pouvaient  d'ailleurs  vendre  en  gros  et  en  détail, 
se  livrer  au  brocantage,  au  courtage  ou  au  prêt  d'ar- 
gent. 

On  leur  prescrivait  même  quelquefois  de  ne  se  livrer 
qu'à  cette  dernière  industrie;  ainsi  l'on  trouve  des 
lettres,  accordées  à  des  familles  juives,  par  lesquelles 
il  leur  est  permis  d'habiter  Metz  et  de  s'y  employer 
au  prêt  d'argent  sur  gages  (1  G). 

Ailleurs,  ou  leur  impose  la  condition  de  ne  pouvoir 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  329 

se  mêler  d'autre  commerce  que  de  celui  des  bestiaux, 
de  vendre  des  habits  faits  et  de  prêter  de  l'argent  à 
intérêt  (17). 

Dans  cette  contrée  on  n'avait  rien  négligé  de  ce  qui 
pouvait  les  dégrader;  on  les  excluait  des  écoles,  on  les 
méprisait,  on  les  tourmentait  (18)  et,  pour  les  faire 
descendre  au  dernier  degré  d'avilissement,  on  les  assi- 
milait aux  bêtes  de  somme,  en  leur  faisant  payer  un 
droit  de  péage  (19). 

Le  tarif  de  ce  droit  humiliant  était  affiché  dans 
toutes  les  villes;  on  y  calculait  l'âge,  le  sexe,  l'état  de 
grossesse,  celui  de  vie  ou  de  mort;  c'est  le  monument 
le  plus  honteux  de  l'injustice  des  hommes  envers  leurs 
semblables. 

Froissés  par  tant  de  vexations,  les  Juifs  d'Alsace 
avaient  suivi  la  route  qu'on  leur  avait  tracée. 

11  en  était  à  peu  près  ainsi  de  ceux  du  comtat  Ve- 
naissin;  ils  vivaient  cependant  sous  des  lois  un  peu 
plus  indulgentes. 

Au  XVI*  siècle,  leur  nombre  s'était  accru  des  réfu- 
giés d'Espagne  et  de  ceux  de  la  Provence,  qui  avaient 
été  chassés  par  Louis  XIl  (20). 

Soumis  à  la  domination  des  papes,  les  Juifs  du 
comtat  Venaissin,  ainsi  que  ceux  de  Rome,  avaient 
profité  des  dispositions  bienveillantes  de  Martin  V;  les 
privilèges  que  ce  pape  leur  avait  accordés  furent  con- 
firmés, dans  la  suite,  par  Paul  III  (21).  La  bulle 
porte  pour  motifs  qu'ils  ont  payé  exactement  leurs 
taxes. 

Malgré  les  revenus  qu'ils   ti^-aient  des  Juifs,  les 


330     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

papes  avaient  toujours  à  cœur  d'opérer  leur  conver- 
sion. On  employait  pour  cela  tous  les  moyens  de  sé- 
duction. Clément  V  avait  ordonné  qu'on  leur  fît  des 
sermons  ;  mais  ce  qui  était  plus  efficace,  on  offrait  des 
gratifications  à  ceux  qui  voudraient  abjurer;  non- 
seulement  ils  devenaient  citoyens  (22)  dés  qu'ils 
avaient  reçu  le  baptême,  mais  encore  on  leur  faisait 
des  présents  (23),  on  leuraccordait  même  des  distinc- 
tions honorifiques,  et  les  litres  de  noblesse  étaient 
la  moindre  des  faveurs  dont  on  gratitiait  les  néo- 
phytes (24). 

Ceux-ci  n'étaient  pas  aussi  bien  traités  par  leurs 
parents  juifs  :  les  pères  cessaient  de  regarder  comme 
leurs  fils  ceux  d'entre  leursenfanls  qui  avaient  abjuré, 
et  souvent  ils  les  privaient  de  leur  succession. 

Paul  III  ordonna  que  les  convertis  pourraient  ré- 
clamer leur  part  dans  la  succession  de  leurs  parents 
et  qu'on  ne  pourrait  les  dépouiller  de  la  légitime  (25). 

Déplus  il  établit  un  hospice  appelé  des  Cathécu- 
mènes,  dont  l'entretien  devait  être  à  la  charge  des 
Juifs  (26). 

A  cela  près  les  Juifs  obtinrent  de  ce  pape  les  plus 
arrandes  faveurs  si  Ton  en  croit  le  cardinal  Sadolet 
(20  his).  Privilèges,  titres  honorifiques,  tout  leur 
ét;iit  accordé,  moyennant  finances  sans  doute. 

Les  choses  en  étaient  à  ce  point  lorsqu'une  bulle 
de  Paul  IV  changea  totalement  leur  état,  en  renou- 
velant les  dispositions  de  celle  que  Benoît  XIII  avait 
portée  pour  les  provinces  d'Espagne  (27). 

Il  les  relégua  dans  un  quartier  de  la  ville  (28),  ré- 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  33i 

diiisit  le  nombre  de  leurs  synagogues  à  une  seule, 
ordonna  que  les  autres  fussent  démolies  (20),  leur 
défendit  d'acquérir  des  immeubles,  leur  ordonna  do 
vendre  ceux  qu'ils  avaient  («"^0),  les  soumit  à  porter 
une  marque  distinctive  (31),  leur  défendit  de  travail- 
ler le  dimanche,  de  tenir  leurs  livres  de  comptes  en 
une  autre  langue  que  l'italien  et  le  latin,  de  vivre, 
manger,  converser  même  avec  des  Chrétiens,  de  les 
soigner  comme  médecins,  d'en  prendre  à  leurs 
gages  (51);  il  voulut,  enfin,  qu'ils  ne  pussent  vendre 
aucune  des  choses  nécessaires  à  l'usage  des  hommes, 
si  ce  n'est   des  vieux  habits  (35). 

Cette  bulle  fut  sévèrement  exécutée,  les  Juifs  furent 
réduits  à  se  défaire  de  leurs  immeubles  dans  l'espace 
,   de  six  mois,  et  ces  biens,  dont   on  portait  le   prix  à 
plus  de  500,000  écus,   ne  produisirent  pas  le  cin- 
quième de  leur  valeur. 

Non  content  de  persécuter  les  Juifs  dans  leurs  pei^ 
sonnes,  le  clergé  s'acharna  contre  leurs  livres;  il 
supposait  que  les  Juifs,  privés  de  leurs  livres,  seraient 
plus  aisément  amenés  à  se  convertir;  mais,  dans  son 
aveugle  ignorance,  il  ne  comprenait  pas  que  déjà 
l'imprimerie  avait  reproduit  des  milliers  d'exem- 
pliiires  du  même  ouvrage  et  que  le  vandalisme  le  plus 
vigilant  et  le  plus  actif  ne  pouvait  se  promettre  de 
lutter  contre  l'imprimerie. 

Cependant,  une  bibliothèque  considérable  que  les 
Juifs  avaient  formée  à  Crémone  fut  entièrement  dé- 
truite, et  les  inquisiteurs  eurent  la  satisfaction  de  li- 
vrer aux  flammes  douze  cents  volumes. 


332     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Toutes  ces  rigueurs  n'amenaient  pas  un  plus  grand 
nombre  de  conversions.  Les  Juifs  se  résignèrent  à  la 
position  que  Paul  lY  leur  avait  faite. 

On  ne  cessait  pourtant  pas  de  les  grever  d'impôts, 
et  la  contribution  au  profit  des  cathécuinènes  n'en  sub- 
sistait pas  moins;  bien  plus,  malgré  la  réduction  des 
synagogues  et  leur  démolition,  les  dix  écus  par  syna- 
gogue se  payaient  comme  si  ellesexistaient  encore  (34). 
Les  inquisiteurs  déployaient  toujours  un  grand  zèle 
pour  brûler  leurs  livres  et  des  milliers  d'exemplaires 
du  Thalmud  étaient  brûlés  par  la  main  du  bour- 
reau (35). 

Sous  lepontificat  de  Pie  IV,  les  Juifs  obtinrent  quel- 
que adoucissement  à  leur  sort. 

Ce  pape  leur  permit  d'avoir  des  immeubles  jusqu'à 
concurrence  de  1,500  ducats  (36),  d'agrandir  leurs 
maisons  (57),  de  vendre  toutes  sortes  de  marchandises, 
de  converser  honnêlement  avec  les  Chrétiens,  de  por- 
ter un  chapeau  noir  au  lieu  d'un  chapeau  jaune,  lors- 
qu'ils seraient  en  voyage,  d'avoir  des  boutiques  hors 
du  Ghetto  (38);  il  ordonna,  de  plus,  à  ceux  qui  leur 
avaient  acheté  leurs  immeubles,  de  leur  en  payer  le 
prix,  sans  exiger  de  caution  (39),  ou  bien  de  les  leur 
rendre  avec  les  fruits.  Il  défendit  enfin  aux  maîtres 
des  maisons  situées  dans  le  Ghetto  d'exiger  dans  les 
baux  un  prix  trop  élevé  (40) . 

Celte  constitution  ne  resta  pas  longtemps  en  vi- 
gueur. Pie  V  ne  fut  pas  plutôt  arrivé  au  pontificat, 
qu'il  la  révoqua  (41).  Il  confirma  la  bulle  de  Paul  IV, 
ajouta  même  de  nouvelles  rigueurs  à  celles  de  ce  der- 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  333 

nier  ;  et,  bientôt,  dépouillant  toute  modération,  il 
chassa  les  Juifs  de  toutes  les  terres  soumises  à  sa  do- 
mination, excepté  de  Romeet  d'Ancône  (42). 

Un  grand  nombre  de  Juifs  furent  frappés  par  cet 
exil  (43). 

Cependant  ils  obtinrent  un  sursis  à  son  exécution, 
et,  en  considération  des  taxes  qu'ils  payaient,  on  ne 
songeait  plus  à  les  inquiéter.  Ils  avaient  dû  reprendre 
leurs  anciennes  habitudes,  puisque  Grégoire  XIII  fut 
obligé  de  renouveler  la  disposition  de  la  bulle  de 
Paul  IV,  qui  défendait  aux  médecins  juifs  de  donner 
leurs  soins  aux  Chrétiens  (44).  Grégoire  XIII  ne  s'en 
tint  pas  là  (45):  ce  pape,  qui  fit  frapper  une  médaille 
en  l'honneur  de  la  Saint-Barthélémy  (46),  déploya  la 
dernière  rigueur  contre  les  Juifs;  jil  ordonna  aux  in- 
quisiteurs de  les  poursuivre  s'ils  blasphémaient  contre 
la  religion  chrétienne  et  s'ils  lisaient  le  Thalmud. 
Pour  les  amener  à  se  convertir,  il  les  soumit  à  assister 
à  un  sermon  chaque  semaine,  les  menaçant  des 
peines  les  plus  sévères  s'ils  y  manquaient.  Cette  bulle 
fut  pour  les  Juifs  une  source  de  calamités;  heureu- 
sement le  successeur  de  Grégoire  XIII  effaça  une  partie 
du  mal  que  son  prédécesseur  leur  avait  fait. 

Sous  le  pontificat  de  Sixte-Quint  les  Juifs  furent 
traités  plus  favorablement  (47).  Plusieurs  d'entre  eux 
en  reçurent  même  des  marques  de  distinction,  et  le 
poëte  Mëir  Manginus,  qu'il  avait  accueilli  avec  bien- 
veillance, faisait  des  vers  en  son  honneur  (48). 

Sixte-Quint  avait  autorisé  les  banquiers  juifs  à  prê- 
ter leur  argent  à  18  pour  100  (49). 


334     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Dans  les  premières  années  du  pontificat  de  Clé- 
ment VIII,  leur  condition  ne  devint  pas  plus  mau- 
vaise. Ce  pape  leur  avait  permis  d'exercer  librement 
le  commerce  dans  tous  ses  Etats  (50). 

Bientôt  après  il  changea  de  principe,  et,  confirmant 
l'exil  de  Pie  V,  il  les  chassa  de  nouveau  de  toutes  ses 
possessions,  à  l'exception  de  Rome,  Ancône  et  Avi- 
gnon (51). 

Clément  VllI  ajouta  celte  dernière  ville  aux  deux 
que  Pie  V  avait  exceptées;  il  maintenait  les  Juifs  à 
Rome,  pour  qu'ils  pussent,  disait-il,  plus  facilement 
être  convertis;  à  Ancône,  pour  conserver  les  relations 
avec  rOrient;  à  Avignon,  pour  qu'il  existât  des  Juifs, 
même  au  delà  des  monts. 

Aux  termes  de  cette  bulle,  les  Juifs  de  Carpenlras  et 
des  autres  villes  du  comlat  Venaissin  devaient  quitter 
le  pays  ;  cependant  ils  obtinrent  un  délai  de  deux  ans, 
pour  recouvrer  les  sommes  qui  leur  étaient  dues.  Ce 
sursis  fut  ensuite  prolongé;  et,  lors  de  la  Révolution, 
ils  habitaient  encore,  comme  auparavant,  Carpentras, 
Cavaillon  et  Lille.  Les  Juifs  de  ces  contrées  entrete- 
naient des  relations  avec  la  France.  Ils  voyageaient 
dans  le  Languedoc,  fréquentaient  les  foires,  mais  ils 
n'y  ont  eu  de  résidence  fixe  que  longtemps  après. 

Leur  industrie  était  bornée  au  prêt  à  intérêt,  au 
commerce  de  vieux  habits  ou  de  bestiaux;  dans  leurs 
quartiers,  cependant,  ils  tâchaient  de  se  rendre  utiles 
les  uns  aux  autres,  et  beaucoup  y  exerçaient  des  pro- 
fessions industrielles.  Il  ne  leur  était  pas  permis  de 
prêter  leur  ministère  aux  Chrétiens,   il  était  interdit 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  335 

aux  médecins  juifs  de  visiter  leurs  malades  (52);  les 
inquisiteurs  veillaient  à  la  répression  de  ces  infrac- 
tions; la  condamnation  à  l'amende,  à  l'emprisonne- 
ment, en  était  la  suite  :  cependant  les  lois  portées  à 
cet  égard  tombaient  en  désuétude,  et  les  Juifs  trou- 
vaient le  moyen  de  s'y  soustraire. 

Dans  les  villes  commerçantes  de  l'Italie,  ils  étaient 
traités  un  peu  plus  favorablement. 

A  Venise,  à  Livourne,  à  Florence,  à  Pise,  à  Ferrare, 
on  leur  laissait  une  entière  liberté  pour  le  commerce. 
On  leur  avait  cependant  assigné  un  ghetto  hurs  duquel 
il  ne  leur  était  pas  permis  d'habiter. 

Dans  la  Toscane,  quoiqu'ils  pussent  se  livrer  à  toute 
espèce  de  négoce,  excepté  à  celui  de  l'usure  et  du  com^ 
merce  des  vieux  habits,  on  leur  interdisait  certaines 
industries,  on  leur  défendait  surtout  d'acheter  des 
biens-fonds.  Ce  ne  fut  que  sous  Léopold  qu'ils  obtin- 
rent des  droits  plus  étendus. 

Il  en  était  de  même  à  Venise,  où  toute  la  lati- 
tude leur  était  accordée,  comme  négociants  ou  fabri- 
cants, et  où  la  banque  qu'ils  avaient  établie  était 
hautement  protégée  (5.1/;  d'autres  villes  avaient  appré- 
cié comme  Venise  l'industrie  des  Juifs,  et  dans  le 
siècle  précédent,  lors  d'un  traité  fait  entre  Ravennes 
et  la  république  vénitienne,  une  des  conditions  fut  que 
cette  dernière  enverrait  à  Ravenne  des  Juifs  qui  pus- 
sent tenir  une  maison  de  banque. 

Les  banques  tenues  en  Italie  par  des  Juifs  ont  quel- 
quefois excité  des  plaintes,  mais  elles  répondaient  à 
un  besoin,  et  il    ne  faut  pas  donner  à  ce  reproche 


336     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

d'usure  si  souvent  prodigué  plus  de  portée  qu'il  ne 
doit  en  avoir. 

Ainsi,  au  xvi'  siècle,  nous  voyons  les  Juifs,  chassés 
de  Naples  pour  leurs  usures,  remplacés  par  des  Chré- 
tiens qui  se  rendent  plus  odieux  qu'eux;  l'usure  était 
donc  plutôt  une  nécessité  des  temps  que  l'effet  de  la 
rapacité  des  Juifs.  Aussi,  malgré  les  exils  dont  on  les 
frappait,  on  sentait  le  besoin  de  revenir  à  eux. 

C'est  ce  qui  nous  explique  pourquoi  nous  les  voyons 
se  maintenir  dans  la  plupart  des  Etats;  dans  quel- 
ques-uns ils  étaient  tourmentés,  dans  d'autres  ils  ob« 
tinrent  à  prix  d'argent  une  entière  protection. 

Ainsi  dans  les  États  de  Parme  ils  pouvaient  se  livrer 
indifféremment  à  toutes  les  professions,  moyennant 
une  rétribution  annuelle  de  45,000  livres,  argent  de 
Parme;  ils  n'y  possédaient  pas  d'immeubles  (54). 

Dans  le  Piémont,  bien  qu'ils  fussent  soumis  par  les 
lois  à  de  nombreuses  restrictions,  on  leur  permettait 
d'exercer  la  médecine,  la  chirurgie  et  tous  les  arts 
industriels;  dans  d'autres  parties  de  l'Italie,  ils  étaient 
moins  bien  traités.  Ainsi  l'évèque  de  Chiezi  ne  voulant 
pas  que  des  Chrétiens  eussent  recours  à  un  méde- 
cin juif,  faisait  fermer  les  portes  de  la  ville  au  cé- 
lèbre médecin  Balmis,  tandis  qu'à  la  même  époque 
la  ville  de  Sienne  entretenait  à  ses  frais  un  médecin 
juif. 

Dans  la  république  de  Gênes  les  Juifs  n'étaient  pas 
aussi  bien  venus  :  il  leur  était  expressément  défendu 
d'être  médecins  ou  avocats  (55). 

Celte  défense,  portée  vers  la  fin  du  xv'  siècle,  prouve 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  337 

qu'auparavant  les  Juifs  devaient  s'adonner  à  l'exer 
cice  de  ces  deux  professions. 

Dans  le  royaume  deNaples,  divers  exils  avaient  été 
prononcés  contre  eux;  cependant  ils  étaient  parvenus 
à  s'y  maintenir  (56). 

Les  exils  d'Espagne  et  de  Portugal  en  avaient  amené 
un  grand  nombre  en  Italie,  et,  à  l'époque  dont  nous 
parlons,  cette  contrée  recevait  le  prix  de  son  hospi- 
talité. 

Les  réfugiés  espagnols  qui  étaient  venus  y  porter  et 
leur  argent  et  leur  industrie  y  avaient  transporté  aussi 
leurs  relations,  et  l'Italie  profitait  de  l'hérilage  que 
l'Espagne  avait  répudié. 

La  fabrication  des  étoffes  de  soie,  que  1  s  Juifs 
avaient,  les  premiers,  établie  en  Espagne,  avait  étij 
importée  par  eux  en  Italie;  et  Mëir  iMaginus  écrivait, 
à  Venise,  sur  l'art  de  travailler  la  soie  (57). 

Les  observations  qu'il  avait  recueillies  méritèrent 
l'approbation  du  pape  Sixte-Quint,  à  qui  il  les  adressa, 
et  qui  lui  donna  des  encouragements  (58). 

Les  imprimeries  juives  s'étaient  répandues  en  Ita- 
lie :  les  familles  de  Gerson,  fils  du  rabbin  Mosé,  de 
Mëir-ben-Ephraim,  de  Jedidia-ben-R.  Isaac,  des  Son- 
cini,  de  Daniel  Bomberg,  étaient  en  possession,  depuis 
le  XV*  siècle,  de  fournir  des  imprimeurs  à  Livourne, 
Padoue,  Venise;  l'imprimerie  des  Bomberg  (59)  sur- 
tout était  une  des  plus  célèbres  qu'il  y  eût  en  Italie. 
Leurs  presses  étaient  en  partie  destinées  à  reproduire 
les  ouvrages  hébreux,  mais  on  y  imprimait  également 
des  écrits  en  d'autres  langues;  on  citait  aussi  avec 

22 


338  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  RN  ESPAGNE. 

distinction,  à  Ferrare,  l'imprimerie  d'Abraham  Usqué, 
d'où  est  sortie  la  grande  Bible  appelée  la  Bible  de 
Ferrare. 

Quelque  nombreuses  que  fussent  ces  imprimeries 
hébraïques,  les  écrits  des  rabbins  leur  fournissaient 
assez  d'occupation,  et  le  siècle  dont  nous  parlons  n'é- 
tait pas  moins  fécond  en  écrivains  hébreux  que  ceux 
qui  Tavaienl  précédé. 

Parmi  eux  la  médecine  distinguait  les  noms  de 
Judas  Aburbanel  le  fils,  de  Zacutus,  fils  de  Tastro- 
nome  d'Emmanuel,  de  Porta  Léon,  de  Jacob  Manli- 
nus,  d'Abraim  de  Balmis,  de  David  Dep<>mis;  tous  ces 
médecins,  profondément  versés  dans  leur  art,  se  dis- 
tinguaient par  leurs  écrits  scientifiq'ies  ou  littéraires. 

Judas  Abarbanel,  connu  sous  le  nom  de  leo  hehrœus, 
a  laissé  plusieurs  ouvrages;  son  livre  intitulé  Dialogues 
d'amour  a  été  traduit  en  français  (60).  C'est  la  philo- 
so  )hi(î  platonicienne  substituée  à  la  scolastique. 

Zacutus,  qui  a  écrit  sur  divers  sujets,  est  plus  connu 
par  ses  traités  sur  la  médecine,  qui  lui  ont  fait  un  nom 
dans  cette  science  (61). 

Porta  Léon  était  aussi  savant  littérateur  qu'habile 
méde  in;  nourri  de  l'étude  des  philosophes  grecs,  il 
se  distingua  au  collège  des  docles  de  Mantoue,  auquel 
il  fut  agrégé;  bientôt  après  il  publia  ses  Dialogues 
sur  l'or,  où  il  a  fait  d'utiles  observations  sur  l'emploi 
de  l'or  dans  la  médecine.  On  a  de  lui  un  ouvrage  non 
moins  remarquable,  c'est  le  livre  intitulé  le  Bouclier 
des  forts,  où  il  examine  avec  une  critique  éclairée  et 
une  vaste  érudition  les  antiquités  sacrées. 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  339 

Jacob  Marilinus  et  Abraam  de  Balmis  se  sont  aussi 
fait  remarquer  par  plus  d'un  genre  de  mérite. 

L''  second  exerçait  la  médecine  à  Naples,  où  il  était 
également  professeur  de  belics-leltres;  il  était  très- 
versé  dans  l;i  connaissance  de  l'hébreu  et  du  latin;  il 
a  traduit  dans  cette  dernière  langue  les  œuvres  d'Aver- 
roës  et  d'Aristolc;  il  dédia  sa  traduction  au  cardinal 
Grimarius  (02)  qui  lui  donna  des  preuves  de  sa  bien- 
veillance. 

De  Balmis  avait  fait  aussi  une  grammaire  hébraï- 
que (03). 

Jacob  Mantinus,  médecin  du  pape  Paul  111,  n'était 
pas  moins  versé  dans  le  latin  que  de  Balmis;  il  a  tra- 
duit en  cette  langue  plusieurs  livres  arabes  et  hébreux 
sur  la  médecine;  il  a  donné  également  une  traduction 
latine  de  Platon  et  de  plusieurs  traités  d'Averroës. 

David  Depomis  a  composé  un  dictionnaire  intitulé 
Germe  de  David  :  c'est  un  dictionnaire  hébreu,  italien 
et  latin;  il  a  laissé  également  plusieurs  écrits  italiens 
et  hébreux,  entre  aulres  un  discours  sur  la  misère  de 
I  homme;  il  y  donne  en  grande  partie  son  histoire, 
car  il  avait  éprouvé  de  grandes  vicissitudes,  surtout 
dans  rexercice  de  sa  profession:  c'est  à  lui  que  l'évèque 
de  Chiezi  avait  fait  fermer  les  portes  de  la  ville  à 
cau>ede  sa  qualitéde  juif,  lorsque  le  peuple  réclamait 
instamment  ses  soins  (04). 

Au  xvi*  siècle,  les  médecins  juifs  n'avaient  rien 
perdu  do  leur  ancienne  réputation,  et  ils  étaient  tou- 
jours les  plus  recherchés;  on  les  appelait  des  pays 
les  plus  éloignés;  ainsi  l'on  rapporte  que  François  I" 


340  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

refusait  avec  obstination  les  soins  des  médecins  chré- 
tiens; et,  après  avoir  vainement  fait  rechercher  un 
médecin  juif  en  Espagne,  il  en  demandait  un  à  Con- 
stantinople  (65).  Ce  n'était  pas  seulement  aux  mé- 
decins Juifs  que  ce  prince  accordait  sa  protection; 
sous  son  règne,  Salomon  Malcho  professait  l'hébreu 
en  France;  il  jouissait  même  d'une  certaine  faveur 
auprès  du  roi  qu'il  avait  voulu  convertir  au  Ju- 
daïsme (66).  Malgré  la  protection  qu'il  accordait  à 
Malcho,  François  1"  n'était  pas  disposé  à  rappeler  les 
Juifs  dans  ses  Etats. 

"  Il  n'y  avait  que  son  médecin,  et  plus  tard  Mon- 
talte(67),  celui  de  Marie  de  Médicis,  à  qui  il  fût^per- 
mis  de  professer  la  religion  juive  en  France. 

En  Italie,  outre  les  médecins  que  nous  avons  cités, 
les  Juifs  comptaient  aussi,  à  cette  époque,  des  mora- 
listes, des  rhéteurs,  des  grammairiens,  des  historiens 
et  des  poètes. 

Parmi  les  moralistes,  ondistinguaitïsaac  Ovadio  (68) 
de  Padoue. 

Un  autre  moraliste  qui  doit  en  même  temps  trouver 
place  parmi  les  poètes,  c'est  Emmanuel  de  Benne- 
vent  (69).  Il  est  auteur  de  vingt-huit  compositions 
sur  les  proverbes  de  Salomon. 

Moïse  Provençal,  Judas-ben-Joseph  Muscato  étaient 
également  cités  comme  grammairiens,  docteurs  et 
poètes  (70),  Issarlan  a  écrit  un  poëme  sur  le  vin (71); 
le  rabbin  Jaghel  écrivait  en  l'honneur  des  femmes  (72), 
ce  qui  pouvait  passer  pour  une  chose  rare  parmi  les 
rabbins;  mais  la  civilisation  avait  marché. 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  341 

Parmi  les  [)oëtes  hébreux  du  xvi"  siècle,  on  trouve 
le  nom  d'une  femme  ;  Debora  (73),  épouse  du  rabbin 
Joseph  Ascariel,  a  traduit  en  vers  italiens  un  poëme 
de  Moïse  Riéti  sur  la  prière.  Moïse  Riéti,  dans  un 
poëme  imité  de  la  Divine  comédie,  a  reproduit  des 
extraits  de  la  philosophie  d'Averroës. 

Son  nom  figure  parmi  ceux  qui  ont  contribué  par 
leurs  traductions  à  propager  les  écrits  du  philosophe 
arabe  (a). 

Au  xvi^  siècle,  les  Juifs  ne  se  bornaient  pas  au  culte 
de  la  littérature  hébraïque,  ils  s'adonnaient  princi- 
palement à  l'étude  des  langues,  et  traduisaient  sur- 
tout, en  latin,  les  ouvrages  arabes  ou  hébreux. 

Ce  n'est  pas  que  la  langue  sacrée  fût  abandonnée 
par  eux,lexvi'  siècle  nous  offre,  au  contraire,  d'utiles 
travaux  faits  sur  la  langue  hébraïque. 

Nous  trouvons  en  effet,  en  Italie,  plusieurs  gram- 
mairiens célèbres. 

On  peut  citer  David  Provençal,  auteur  d'un  glos- 
saire où  il  rapporte  plus  de  mille  mots  qui,  de 
la  langue  hébraïque,  sont  passés  dans  les  langues 
grecque,  latine  et  italienne  (74),  On  peut  remarquer 
qu'une  foule  de  mots  français  ont  leur  étymologie 
dans  l'hébreu.  La  transmission  a  eu  lieu  par  la  langue 
romane,  qui  se  formait  dans  le  midi  de  l'Europe,  là 
011  le  contact  avec  les  Arabes  et  les  juifs  était  fréquent 
et  où  les  écrits  des  rabbins  étaient  répandus. 

Un  autre  écrivain,  Arkevolte,  a  traité  à  la  fois  de 

(a)  Renan,  Averroés  et  l'Averroïsme. 


342  LES  JUIFS  EN  francs;,  en  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

la  grammaire,  de  In  poésie  et  même  <le  la  musique; 
il  a  donné  sur  ces  divers  sujets  de  curieuses  disser- 
tations (75). 

Joseph-aben-Caspi,  Joseph  Zarchi  et  le  célèbre  Elias 
Lévitn  écrivaient  également  sur  la  langue  hébraïque. 
Joseph  aben  Gaspi  a  écrit  un  dictionnaire  hébreu 
qui  a  été  traduit  en  latin  (7G). 

Zarki  a  écrit  également  sur  la  grammaire  en  ita  - 
lien  (77). 

Elias  Lévita  a  dépassé  tous  ses  émules  et  s'est  placé 
au-dessus  de  Rimi;bi,  par  ses  observations  critiques 
Il  était  professeur  d'hébreu  à  Padoue;  obligé  de  quit- 
ter sa  patrie,  ravagée  par  1:»  guerre,  il  vint  à  Rome*, 
où  il  continua  son  professorat;  il  enseigna  Thébreu  à 
plusieurs  grands  personnages  et  entre  autres  au  car  • 
dinal  A^idina. 

Les  ouvrages  d'Elias  Lévita  sont  en  très-grand 
nombre  et  trés-eslimés;  on  cite  su  tout  son  Diction- 
naire des  parapbrases  chaldaïques  et  son  Dictionnaire 
rabbinique. 

Outre  ces  deux  ouvrages  qui  Qpt  été  traduits  en 
plusieurs  Inngues  (7i,  Elias  a  laissé  divers  traités 
sur  la  liingue  hébraïque,  où  il  fait  preuve  d'un  grand 
savoir  (70). 

Un  des  plus  remarquables  est  le  livre  intitule  : 
Massoreth  Hamassoretk.  Il  y  examine  la  question  de 
savoir  si  la  la  gue  h- braïquo  a  été  écrite  primitive- 
ment avec  des  points  ou  sans  points;  il  pense  que  les 
points  sont  de  créalion  plus  récenle,  et  il  atnbue  cette 
invention  aux  massorèles(80). 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  343 

Elias  Lévita  a  composé,  de  plus,  des  poésies  hé- 
braïques dont  quelques-unes  ont  été  traduites  en  la- 
tin (81).  On  lui  doit  également  un  recueil  d'anecdotes 
sur  les  hommes  et  les  femmes  célèbres  que  la  nation 
juive  a  produits.  C'est  un  livre,  dit  Plantnvil  (82).  qui 
mériterait  d'être  lu  souvent,  et  qui  contient  une  foule 
de  réflexions  très-piquantes  et  très-philosopiiiques. 

A  côté  de  ces  rabbins,  on  pouvait  citer  le  rabbin 
Scemtov,  ben  Joseph  Paskera, 

Son  principal  ouvrage  est  le  livre  intitulé:  Res- 
cith  rochma,  le  commencement  de  la  sagesse  (8"»). 
L'auteur  y  fait  l'énuméralion  de  t0"tes  les  connais- 
sances humaines,  sur  lesquelles  il  examine  les  opi- 
nions de  Platon,  d'Aristote,  d'Hippocrate  et  d'Aver- 
roës;  dans  la  dernière  partie,  il  démontre  combien  la 
philosophie  est  nécessaire  pour  arriver  au  vrai  bon- 
heur. 

Scem-Tov  a  écrit,  de  plus,  sur  les  causes  de  dissen- 
sions parmi  les  hommes,  sur  les  vanités  du  monde; 
enfin,  une  histoire  assez  imparfaite  des  croisades,  où 
il  raconte  quelques-unes  des  tribulations  des  Juifs. 

Un  autre  Scem-Tov,  contemporain  de  celui-ci,  a 
écrit  contre  la  religion  chrétienne,  en  traduisant  en 
hébreu  l'évangile  de  saint  Mathieu  (84). 

Un  troisième  du  même  nom  a  laissé  des  écrits  sur 
la  prosodie  (85). 

Un  autre  écrivain  non  moins  remarquable  est  le 
rabbin  Azarias  Aadonim,  auteur  du  livre  intitulé  : 
Meor-Enaïm  (86),  la  lumière  des  yeux. 

C'est  un  ouvrage  philosophique  rempli  d'érudition. 


3ii    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Bartholoccius  l'appelle  un  livre  curieux  et  utile  (87). 
Il  y  est  question  de  quelques  tribulations  des  Juifs. 

Cet  auteur  écrivait  à  Ferrarc,  où  l'on  remarquait  les 
deux  frères  Usqué.  Le  premier,  Abraam  Usqué,  a 
imprimé  la  bible  de  Ferrare;  le  second  a  écrit  en 
espagnol  un  livre  sur  les  malheurs  des  Juifs  (88). 

Emmanuel  Abuab  écrivait  aussi  dans  la  même  lan- 
gue un  livre  intitulé  :  Nomologia,  ou  Discours  sur  la 
ïoi(89). 

Joseph  Pardo  traduisait  en  espagnol  le  Devoir  des 
cœurs  de  Béchaï  (00). 

Le  célèbre  Isaac  Cardoso  cultivait  la  littérature 
latine  et  espagnole;  il  écrivait  en  cette  dernière  langue 
son  livre  sur  les  Juifs  (9i),  où  cette  nation  est  vengée 
de  toutes  les  calomnies  que  la  haine  des  [teuples  a 
entassées  contre  elle. 

David  Cohen  traduisait  en  la  même  langue  le  traité 
de  la  crainte  de  Dieu,  que  le  rabbin  Jonas  de  Gironne 
avait  composé  pour  le  roi  d'Aragon  (92). 

Abraam  Ferrare  écrivait  en  portugais  sur  les  pré- 
ceptes de  la  loi  (93). 

Le  rabbin  Pinchas,  plus  connu  sous  le  nom  de 
Siméon  Luzatto,  de  Venise,  écrivait  en  italien  (94)  son 
discours  surl'élat  des  Juifs  dans  cette  contrée. 

Luzatto  est  auteur  d'un  autre  ouvrage  italien  inti- 
tulé :  Socrate.  C'est  une  ingénieuse  fiction  où  la  doc- 
trine d'Arislote  est  combattue  d'une  manière  ingé- 
nieuse (95). 

Vers  la  même  époque,  à  la  fin  du  xvi'  siècle,  et  au 
commencement  du  xvu%  vivait  le  célèbre  Léon  de 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  345 

Modène;  son  histoire  des  rites  et  des  coutumes  des 
Hébreux  (96)  lui  assigne  un  rang  distingué  dans  la 
littérature  italienne. 

Léon  de  Modène  avait  annoncé  de  bonne  heure  ce 
qu'il  devait  être  un  jour. 

A  rage  de  quatorze  ans,  il  cultivait  déjà  les  lettres 
avec  succès.  Il  avait  pour  précepteur  un  rabbin  appelé 
Moïse;  la  mort  le  lui  enleva,  et  sur  la  perte  de  ce  pré- 
cepteur il  fit  des  vers  hébreux  qu^il  traduisit,  en  même 
temps,  en  vers  italiens.  Ce  qu'il  y  a  de  remarquable, 
c'est  que,  malgré  la  différence  des  deux  langues,  ses 
vers  présentent  en  italien  et  en  hébreu  les  mêmes 
consonnances  (97), 

Les  ouvrages  de  ce  rabbin  sont  nombreux  (98).  On 
distingue  sa  grande  bible,  ses  dictionnaires  hébreux, 
et  surtout  son  dictionnaire  hébreu-italien. 

Léon  de  Modène  était  en  relation  avec  tous  les 
grands  personnages  de  son  temps.  Son  nom  est  resté 
dans  la  littérature  italienne.  A  côté  de  Léon  de  Mo- 
dène l'Italie  fournissait  un  grand  nombre  d'autres 
écrivains.  Joseph  Cohen  essayait  de  donner  une  his- 
toire des  croisades,  et  eu  puisait  les  matériaux  dans 
les  chroniques  chrétiennes  (98  bis).  Ainsi  ce  n'était 
pas  de  l'histoire  de  leur  nation  seulement  que  s'occu- 
paient les  historiens  juifs.  Nous  trouvons  parmi  les 
ouvrages  hébreux  dont  les  auteurs  ne  sont  pas  con- 
nus, une  histoire  du  roi  Arthur  et  des  chevaliers  de 
la  table  ronde  (99). 

Il  ne  faut  pas  chercher,  dans  le  moyen  âge,  des 
historiens  tels  que  Tacite  ;  on  n'y  trouve  que  des 


346   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

annalistes  ou  chroniqueurs  dont  les  écrits  sont  em- 
preints de  toutes  les  erreurs  et  de  tous  les  préjugés 
qui  avaient  cours.  11  devait  en  être  ainsi  des  histo- 
riens Juifs.  Cependant,  comme  certains  d'entre  eux 
possédaient  une  plus  grande  somme  de  connaissances 
que  les  chroniqueurs,  leurs  écrits  ne  sont  pas  dépour- 
vus de  quelque  mérite.  Ainsi  on  peut  citer,  au 
xvi"  siècle,  l'histoire  de  Salomon-ben  Virga,  intitulée  : 
Sebeth  Jehiida  {\00). 

Salomon-ben-Virga  cultivait  aussi  les  sciences  et  se 
distinguait  en  même  temps  dans  la  médecine  et  l'as- 
tronomie. Dans  un  dialogue  entre  le  roi  d'Aragon  et 
un  savant  rabbin  de  Valence,  Salomon  Virga  fait  dire 
à  ce  dernier  que  la  terre  reste  suspendue,  attirée  éga- 
lement par  chacun  des  autres  corps  célestes  (a).  Le 
système  de  gravitation  était-il  connu  des  Juifs  d'Es- 
pagne avant  Newton?... 

Beaucoup  d'idées  que  nous  considérons  comme  nou- 
velles ont  eu  cours  pendant  le  moyen  âge;  mais  on 
manquait  de  moyens  pour  les  propager.  L'imprimerie, 
la  perfectinn  des  instruments  d'observation  ont  fixé  le 
progrès  des  sciences. 

Un  autre  astronome,  Bonnet  de  Lattes,  se  livrait  à 
d'utiles  travaux;  il  écrivait  sur  l'utilité  de  l'anneau 
astronomique  {\0\  )  un  livre  dédié  au  pape  Alexandre  VI. 

Moïse  le  vieux  publiait  des  corrections  sur  les  Pan- 
dectes  de  Rau-Alplics  (102);  le  rabbin  Salomon  don- 
nait un  recueil  de  décisions  judiciaires,  sous  le  titre 

(a)  Sebeth  Jehuda,  n.  3^, 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  347 

de  Jugements  de  Salomon  (103);  Joseph-ben-Jehossua 
s'occupait  de  chronologie  (104);  Emmanuel  Tremellus 
traduisait  en  latin  le  Vieux  Testament  (105);  Isaac 
Kolon  écrivait  sur  la  langue  latine  (106' ;  Abruan-ben- 
Mardochée,  d'Avignon,  s'occupait  de  géographie  (107) 
et  donnait  la  description  des  quatre  parties  du  monde: 
le  rabbin  Joseph  Zachia  professait  le  Thalmud  (108); 
Ghedalia,  l'un  de  ses  fils,  fouillait  dans  les  archives 
de  sa  nation  (109);  Haravad  Provençal,  Zerachia , 
Halevy  cultivaient  la  poésie  (110);  Menahem  Rabba 
publiait  ses  sermons  (111,;  Moïse  Abilda  {\\2,  jouis» 
sait  aussi  de  la  réputation  de  grand  prédicateur; 
Samuel'hen-Asser  et  Isaac  Léon  faisaient  imprimer  un 
recueil  de  contes  et  de  déclamations  (l  !o);  Jacob-beq 
Jehuda  donnait  un  recueil  d'énigmes  (114);  Joseph- 
ben  Abraan,  le  rabbin  Pherelz,  le  rabbin  Azaria, 
Abdias  Sphornus  (115)  écrivaient  sur  la  métaphy- 
sique; le  dernier  surtout  possédait  une  vaste  science: 
c'est  lui  qui  enseigna  l'hébreu  au  célèbre  Reuchlin. 

A  côté  des  rabbins  dont  nous  venons  de  parler,  on 
ci  ait  encore  Joseph  de  Padoue,  Rhaïm  de  Bolzolo, 
Joseph  Tilatzach,  Moïse  Zacutus  et  une  foule  d'au- 
tres (1 IG)  A  cette  époque  il  n'existait  aucune  science 
qui  ne  trouvât,  en  Italie,  des  sectateurs  parmi  les  Juifs. 

Si  l'on  rapproche  maintenant  ce  nombre  prodi- 
gieux d'écrivains  des  tWénements  qui  se  passaient  en 
Italie,  on  ne  peut  se  dissimuler  que  si  les  savants 
juifs,  venus  en  foule  d'Espagne,  n'ont  pas  déterminé 
la  renaissance  des  lettres  dans  cette  contrée,  ils  y  ont 
apporté  leur  contingent. 


348   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Leur  présence  en  Italie  coïncide,  en  effet,  avec  le 
mouvement  de  rénovation  qui  marquait  cette  époque. 

Les  Médicis  attiraient  autour  d'eux  tout  ce  qu'il  y 
avait  de  savants  dans  le  monde.  Les  Grecs,  chassés 
de  Constantinople,  apportaient  dans  l'Occident  de 
nouveaux  moyens  d'instruction;  Lascaris  enrichissait 
de  manuscrits  la  bibliothèque  de  Laurent  de  Médicis; 
enfin,  le  pontificat  de  Léon  X  ressuscitait  les  sciences 
et  les  arts  de  l'ancienne  Grèce.  Qu'on  se  figure,  au 
milieu  de  cette  tendance  des  esprits,  des  hommes 
laborieux,  initiés  déjà  par  leurs  traductions  aux  ri- 
chesses littéraires  qui  apparaissent  comme  une  nou- 
veauté, et  l'on  comprendra  quels  étaient  les  services 
qu'ils  étaient  à  portée  de  rendre. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  on  voit  les  écrivains 
juifs  s'adonner,  non  seulement  à  l'étude  des  langues 
orientales,  mais  encore  à  celles  du  latin  et  de  l'italien  ; 
ils  traduisent  en  latin  des  livres  grecs  que  déjà  ils 
avaient  transportés  de  l'arabe  en  hébreu.  Aristote  et 
Platon  figurent  en  première  ligne.  Ils  propagent  la 
connaissance  des  langues  orientales  et  concourent 
ainsi  à  asseoir  les  bases  de  ce  progrès  des  lumières 
qui,  grâce  à  la  découverte  de  l'imprimerie,  devait 
marquer  à  jamais  le  terme  de  la  barbarie  du  moyen 
âge. 

Sans  contredit  on  ne  peut  pas  prétendre  qu'il  soit 
sorti  de  la  plume  des  rabbins  des  écrits  devenus  clas- 
siques; mais,  ouvriers  habiles  autant  que  laborieux, 
ils  ont  apporté  avec  eux  et  préparé  les  matériaux  qui 
ont  dû  servir  à  la  construction  du  nouvel  édifice.  La 


SEIZIÈME   SIÈCLE,  349 

marche  de  l'esprit  humain  a  des  limites  qu'il  ne  lui 
est  permis  de  franchir  que  par  degrés. 

Si  les  Arabes  avaient  envahi  l'Occident  dans  les 
beaux  siècles  de  notre  littérature,  les  Avicennes,  les 
Averroës  auraient  probablement  été  autre  chose  que 
lesparaphrastes  d'Aristote.  Il  ne  faudrait  pas  conclure 
que  le  moyen  âge  ait  manqué  d'hommes  de  génie. 
S'il  a  été  donné  à  quelques  esprits  supérieurs  d'opé- 
rer une  révolution  dans  leur  siècle  et  d'ouvrir  à  leurs 
contemporains  une  carrière  nouvelle,  ces  exemples  ont 
dû  être  rares  à  une  époque  où  on  ne  songeait  qu'à 
ramasser  des  débris  épars,  à  remuer  le  sol  qui  devait 
être  fécondé.  C'est  encore  un  beau  titre  de  gloire 
pour  les  Juifs  que  d'avoir  marqué  leur  passage  à 
travers  le  moyen  âge  en  propageant  par  leurs  traduc- 
tions les  connaissances  acquises,  en  fixant  les  idées 
reçues  et  introduisant  quelques  idées  nouvelles. 

S'ils  n'ont  pas  fait  plus,  il  faut  tenir  compte  des 
obstacles  qu'ils  avaient  à  surmonter;  le  lien  religieux 
qui  se  resserrait  chez  eux  en  raison  des  persécutions 
qu'ils  éprouvaient,  n'était  pas  propre  à  favoriser  les 
élans  du  génie;  l'incertitude  surtout  au  milieu  de  la- 
quelle ils  vivaient,  le  long  asservissement  à  travers 
lequel  ils  traînaient  leurs  jours  devaient  énerver  leur 
cœur;  et  s'il  est  vrai  que  la  liberté  seule  puisse  élever 
Fâme  des  grands  hommes  (117),  à  quelle  époque  du 
moyen  âge  les  Juifs  ont-ils  assez  joui  de  toute  leur 
liberté  pour  enfanter  de  hautes  conceptions? 

11  n'en  était  pas  de  même  pour  les  sciences  posi- 
tives (118).  La  médecine  et  l'astronomio  ont  trouvé 


350   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ÏTAME  ET  EN  ESPAGNE. 

chez  les  Juifs  une    foule  d'adeptes  dont  les  travaux 
n'ont  pas  été  perdus 

Un  mérite  surtout  qu'on  ne  saurait  leur  contester, 
c'est  celui  de  traducteurs. 

Si  le  rôle  des  écrivains  juifs  s'était  borné  à  recueil- 
lir et  à  transmettre  de  l'Orient  à  l'Occident  le  dépôt 
des  connaissances  humaines,  ils  auraient  bien  mérité 
delà  postérité.  Or,  c'est  là  un  fait  désormais  acquis 
et  mis  récemment  en  lumière  dans  le  remarquable 
ouvrage  d'un  savant  écrivain,  qui  a  suivi  dans  toutes 
ses  phases  la  propagation  et  l'influence  de  la  philo- 
sophie arabe  en  Occident  (a). 

A  un  autre  point  de  vue  les  savants  juifs  ont  co- 
opéré à  la  renaissance  des  lettres. 

Un  éminent  professeur  de  la  faculté  de  Montpellier 
a  démontré,  dans  une  dissertation  pleine  d'érudition, 
que  l'étude  de  la  médecine  avait  servi  à  ressus- 
citer la  littérature  (119)  et  l'on  ne  peut  nier  que 
si  l'étude  de  la  médecine  s'est  répandue  en  Occident, 
les  Juifs  y  ont  puissamment  participé. 

Une  autre  considération  non  moins  frappante,  c'est 
1  influence  des  écrits  des  rabbins  sur  la  réforme.  La 
réforme  est  un  des  événements  qui  ont  le  plus  contri- 
bué à  briser  les  chaînes  que  l'ignorance  du  moyen  âge 
avait  imposées  à  l'esprit  humain. 

Avec  Luther  naquit  cet  esprit  d'examen  et  de  cri- 
tique qui,  triinsporté  dans  l'étude  des  sciences,  devait 
leur  ouvrir  la  voie  du  progrès. 

(a)  Renan,  Averroëset  l'Averroïsme. 


SEIZIÈME   SIÈCLE.  351 

Les  lettres  durent  à  la  réforme  et  aux  luttes  qui  en 
furent  la  suite  de  voir  agrandir  leur  domaine  (l'iO). 
Mais  si  les  réformateurs  peuvent  s'attribuer  une 
grande  part  dans  la  renaissance  des  lettres,  il  ne  faut 
pas  oublier  que  les  travaux  des  rabbins  leur  ont  été 
d'un  grand  secours.  L'explication  des  Écritures,  la 
lecture  des  livres  saints  dans  leur  langue  primitive, 
telles  sont  les  ressources  avec  lesquelles  Luther  et 
ses  disciples  ont  combattu. 

Les  principaux  chefs  de  la  réforme  avaient  fait  une 
étude  spéciale  de  la  langue  hébraïque  ;  Luther  était 
très  versé  dans  les  langues  orientales.  Il  en  était  de 
même  de  Calvin,  de  Zwingle,  de  Mélancton;  Conrad, 
leur  émule,  était  un  des  plus  célèbres  hébraisants  de 
son  temps.  Il  a  traduit  plusieurs  Commentaires  des 
rabbin^  sur  rÉcrilure  et  a  vulgarisé  ainsi  les  connais- 
sances répandues  dans  les  écrits  des  docteurs  juifs. 
L'influence  de  ces  écrits  sur  les  principes  émis  par  les 
réformateurs  est  d'autmt  moins  douteuse  qu'à  l'épo- 
que où  parut  Luther  la  question  relative  aux  livres 
hébreux  agitait  l'Europe  savante  (I'2l)  Le  clergé  ca- 
tholique s'opposait  de  tout  son  pouvoir  à  l'étude  de  la 
langue  sacrée:  «  Quiconq  le  apprend  l'hébreu,  disait 
»  un  pr'^dicateur  du  temps,  devient  à  l'instant  juif  • 

Malgré  ces  efforts  rétrogrades,  la  connaissance  de  la 
langue  hébraïque  se  répandait;  les  ouvrages  des  rab- 
binsétaient traduits  et  attiraient  l'attention.  Le  clergé 
catholique,  obligé  de  lutter  contre  les  réformateurs, 
éprouvait  le  besoin  de  se  livrer  à  l'étude  de  la  langue 
sacrée. 


352  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Cette  rivalité  dut  hâter  la  marche  des  sciences,  et 
si  les  lettres  durent  à  la  réforme  une  grande  impul- 
sion, on  ne  saurait  oublier  quelle  fui  l'influence 
exercée  sur  les  réformateurs  par  les  études  bibliques 
et  les  œuvres  des  rabbins  juifs. 

Le  sort  des  Juifs  était  donc  d'être  utiles,  malgré 
elles,  aux  nations  qui  les  opprimaient;  il  semble 
même  que  leurs  plus  grands  services  se  rattachent 
aux  persécutions  les  plus  violentes.  Ainsi  l'exil  de 
Philippe-Auguste  produit  les  lettres  de  change,  et 
c'est  à  la  suite  des  persécutions  de  Ferdinand  et  d'Em- 
manuelque  les  savants  d'Espagne  et  de  Portugal  vien- 
nent grossir  le  nombre  de  ceux  d'Allemagne  et  d'Ita- 
lie et  concourir  à  la  renaissance  des  lettres. 


CHAPITRE    XIV 

XVII""  ET  XVIII»"  SIÈCLES 

Le  XVI'  siècle  marque,  pour  les  Juifs,  le  terme  des 
persécutions  violentes. 

La  réforme  avait  donné  un  autre  cours  aux  idées 
religieuses.  Tous  les  eff'orts  de  l'intolérance  se  con- 
centraient sur  les  disciples  de  Luther  et  de  Calvin. 

Depuis  l'édit  de  1525,  qui  ordonnait  l'exécution 
des  bulles  du  pape,  relatives  aux  poursuites  contre 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITiÈMÉ  SIÈCLES.  353 

les  Luthériens,  jusqu'à  celui  de  1784,  où  Louis  XVI 
abdiqua  toute  mesure  de  rigueur,  et  accorda  Tétat 
civil  aux  Protestants,  une  série  de  lois  reproduisent 
pour  les  religionnaires  toutes  les  persécutions  dont  le 
moyen  âge  avait  abreuvé  les  Juifs  :  exil,  confiscation, 
abjuration  forcée,  peine  de  mort,  interdiction  des 
droits  civils,  incapacité  de  fonctions  publiques,  tout 
s'y  rencontre;  et  pendant  plus  de  deux  siècles,  le  lé- 
gislateur poursuit  par  des  moyens  violents  l'extinc- 
tion d'une  croyance  qui,  après  bien  des  maux  souf- 
ferts, ne  sort  de  celte  lutte  que  plus  vivace, 

L'Eglise  avait  un  plus  grand  intérêt  à  s'opposer 
aux  envahissements  de  la  réforme,  qu'à  poursuivre  la 
conversion  des  Juifs. 

Il  ne  faut  donc  pas  être  supris  si,  à  partir  du 
XVI*  siècle,  nous  les  voyons  en  quelque  sorte  oubliés 
par  la  législation. 

En  France  et  en  Italie,  les  siècles  qui  précédent  la 
révolution  se  passent  pour  eux  presque  sans  secousse. 
Il  n'en  était  pas  de  même  en  Espagne  :  les  nouveaux 
Chrétiens  devenaient  chaque  jour  la  proie  de  l'inquisi- 
tion, et  la  réforme,  qui  envahissait  presque  tous  les 
Etats  de  l'Europe,  ne  faisait  qu'attiser  l'ardeur  du 
saint  office.  Les  Juifs  lui  fournissaient  encore  un  puis- 
sant aliment;  deux  générations  s'étaient  succédé  de- 
puis l'exil  de  Ferdinand,  et  la  foi  judaïque  vivait 
encore  dans  le  cœur  des  nouveaux  Chrétiens.  Ceux  qui 
y  étaient  le  plus  attachés  étaient  ceux-là  même  qui 
s'enveloppaient  d'un  extérieur  plus  catholique  :  leurs 
maisons  se  distinguaient  par  une  profusion  de  reli- 
as 


354  LES  JUIFS  EN  FR\NCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ques,  on  les  voyait  accourir  les  premiers  aux  céré- 
monies du  Catliolicisme,  satisfaire  aux  plus  minimes 
exigences  de  la  dévotion,  et  lorsque,  loin  de  tous  les 
regards,  leur  cœur  pouvait  s'épancher  dans  le  sein  de 
leur  famille,  ces  malheureux  demandaient  à  Dieu  le 
pardon  de  leur  dissimulation;  leur  conscience  oppres- 
sée leur  reprochait  des  actes  désavoués  par  leur  foi; 
en  horreur  à  eux-mêmes,  ils  traînaient  sans  cesse  une 
souillure  qui  se  renouvelait  chaque  jour,  et  les  expia- 
tions qu'ils  étaient  réduits  à  s'imposer  dans  le  silence 
et  dans  l'ombre  ne  pouvaient  leur  rendre  un  repos  que 
des  angoisses  de  tous  les  genres,  des  alarmes  conti- 
nuelles venaient  troubler. 

C'est  surtout  aux  approches  des  solennités  prescrites 
par  la  foi  judaïque,  que  la  position  de  ces  nouveaux 
Chrétiens  devenait  critique:  au  milieu  de  la  nuit,  dans 
des  lieux  retirés,  au  fond  d'un  souterrain,  ces  infor- 
tunés osaient  à  peine,  à  demi-voix,  réciter  les  prières 
de  leur  culte;  leurs  domestiques  ,  leurs  amis ,  leurs 
enfants  mêmes,  tout  leur  était  suspect,  la  moindre 
imprudence  pouvait  les  trahir,  et  l'inquisition  avait 
sans  cesse  les  yeux  sur  eux;  aussi,  malgré  leurs  pré- 
cautions, le  saint  office  trouvait  toujours  le  moyen 
d'en  peupler  ses  cachots;  ses  ministres  les  pour- 
suivaient jusque  sous  l'habit  ecclésiastique  ;  on  a 
pu  voir  des  prêtres ,  des  moines,  des  inquisiteurs 
mêmes,  monter  sur  le  bûcher,  comme  convaincus 
de  Judaïsme.  Les  dignités  auxquelles  les  nouveaux 
Chrétiens  étaient  élevés,  leurs  richesses,  leur  ré- 
putation étaient  autant  d'appâts  qui    excitaient   le 


DIX-SEPTIÈME   ET    DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  355 

zèle  des  inquisiteurs.  Ainsi,  dans  les  derniers  siè- 
cles de  l'in(|uisilion,  nous  \oyons  figurer  parmi  les 
victimes  des  auto-da-fé,  un  Diègue  Delara^  prêtre  de 
la  chapelle  du  roi;  un  Diègue  Hermandes,  receveur 
général  des  domaines;  un  André  de  Fonseca,  l'un  des 
plus  célèbres  avocats  de  son  temps;  un  Gardoso  de  La- 
mego,  professeur  de  l'université  de  Salamanque,  et 
une  foule  d'autres  personnages  éminents,  condamnés 
comme  judaïsants  (a). 

Ces  exemples  n'étaient  pas  rassurants  pour  ceux 
qu'une  dure  nécessité  attachait  au  sol  de  l'Espagne; 
la  plupart  étaient  réduits  à  rester,  dans  l'espoir  de  pou- 
voir sauver  quelques  débris  de  leur  fortune;  mais  dès 
que  des  circonstances  favorables  leur  laissaient  la 
liberté  de  s'éloigner,  ils  désertaient  avec  empresse- 
ment la  terre  qu'ils  avaient  arrosée  si  longtemps  de 
leurs  pleurs.  C'est  ainsi  que,  plusieurs  siècles  après 
l'expulsion,  on  voyait  arrfver  dans  les  divers  Etats  de 
l'Europe,  et  principalement  en  Hollande,  des  Juifs 
qui  venaient  dépouiller  le  masque  dont  ils  avaient  été 
obligés  de  se  couvrir.  La  synagogue  recouvrait  ses 
enfants  parmi  ceux  que  l'Eglise  avait  revêtus  des 
ordres  sacrés;  et  l'intolérance  religieuse  pouvait  ap- 
prendre combien  peu  il  fallait  se  fier  aux  conversions 
obtenues  par  la  violence. 

Pendant  que  l'Espagne  marchait  ainsi  dans  la  car- 
rière que  les  moines  lui  traçaient,  le  Portugal  imitait 


(a)  Histoire  de  l'inquisition,  l.  ii,  p,  317  ;  t.  m,  p.  472  et  sui- 
vantes. 


356  LES  JUIFS  ExN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

son  exemple.  Il  existait  cependant  une  nuance  entre 
ces  deux  Etats,  et,  quoique  le  Portugal  ait  eu  aussi  son 
Emmanuel,  il  est  vrai  de  dire  que  le  fanatisme  n'avait 
pas  en  Portugal  le  même  degré  d'intensité.  Cepen- 
dant, là  comme  en  Espagne,  le  nom  de  Juif  était 
proscrit  au  xvii'  siècle,  mais,  en  revanche,  on  y  comp- 
tait une  quantité  considérable  de  nouveaux  Chrétiens. 
Affiliés  aux  premières  familles  du  royaume,  revêtus 
des  plus  hautes  dignités,  même  dans  l'Eglise,  ayant 
conservé  cette  supériorité  dans  le  commerce  qui  dis- 
tinguait leurs  aïeux,  ils  étaient  occupés  sans  cesse  à 
éviter  les  regards  de  l'inquisition;  mais  comment 
échapper  à  des  moines  qui  pouvaient  assouvir  leur 
cupidité  en  ayant  l'air  de  ne  céder  qu'à  un  sentiment 
religieux?  Le  saint  office  avait  donc,  en  Portugal,  des 
auto-da-fé  aussi  riches  d'horreur  que  ceux  d'Espagne  ; 
c'était  dans  des  jours  de  réjouissances  publiques,  que 
ces  cérémonies  atroces  s'accomplissaient  avec  pompe, 
sous  les  yeux  du  monarque,  qui  se  félicitait  peut-être 
d'assurer  ainsi  le  salut  de  ceux  qui  montaient  sur  le 
bûcher. 

Cependant,  au  xvii'  siècle,  l'ardeur  du  saint  office 
commençait  à  se  ralentir  en  Portugal.  Ce  royaume 
avait  secoué  la  domination  espagnole,  et  sa  politique 
se  dirigeait  par  d'autres  idées.  Malgré  cela,  la  sur- 
veillance ombrageuse  de  l'inquisition  n'en  était  pas 
moins  pour  les  nouveaux  Chrétiens,  ou  plutôt  pour  les 
Juifs,  un  sujet  de  craintes  continuelles.  Sous  le  règne 
de  Philippe  IV,  ils  firent  une  tentative  pour  en  être 
délivrés.  Fatigués  de  dissimuler,  ils  crurent  pouvoir 


DIX-SEPTIÈME   ET   DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  357 

hautement  faire  profession  de  Judaïsme.  Soit  qu'ils 
eussent  fait  agir  des  ressorts  secrets  pour  apaiser  l'in- 
quisition, soit  que  le  saint  office  eût  bien  voulu  fermer 
les  yeux,  ils  étaient  restés  assez  longtemps  sans  être 
inquiétés.  Cet  état  de  calme  fit  naître  dans  leur  cœur 
l'espoir  d'un  meilleur  sort;  sans  calculer  toutes  les 
conséquences  de  leur  démarche,  ils  présentèrent  une 
supplique  au  roi  pour  qu'il  leur  permît  de  professer 
ouvertement  leur  culte  et  de  rétablir  leurs  temples. 
Cette  supplique  était  accompagnée  d'une  offre  consi- 
dérable d'argent.  Ferdinand  avait  refusé  une  pareille 
offre  en  Espagne;  Charles-Quint,  ébranlé  un  moment, 
avait  fini  par  imiter  l'exemple  lie  Ferdinand;  préfé- 
rant les  inspirations  d'un  aveugle  fanatisme  à  l'inté- 
rêt de  son  pays,  Philippe  IV  fut  inflexible.  Les  nou- 
veaux Chrétiens  se  virent  ainsi  déchus  de  l'espoir  dont 
ils  s'étaient  bercés,  et,  au  lieu  d'améliorer  leur  condi- 
tion, ils  ne  firent  que  l'aggraver.  Leur'démarche  avait 
fait  du  bruit;  le  peuple  en  était  instruit,  et  Tinquisi- 
tion  ne  pouvait  plus  se  dissimuler  qu'il  existait  encore 
des  Juifs  en  Portugal.  Le  zèle  des  inquisiteurs  se 
réveilla  tout  à  coup,  on  choisit,  parmi  les  nouveaux 
Chrétiens,  les  plus  influents  et  les  plus  riches,  et  les 
cachots  du  saint  office  en  furent  encombrés.  Cepen- 
dant une  circonstance  favorable  leur  ménagea  quel- 
ques chances  de  salut.  Une  conspiration  s'ourdissait 
pour  rétablir  la  domination  espagnole,  le  clergé  et  les 
moines  y  étaient  principalement  intéressés;  le  gou- 
vernement sincèrement  fanatique  des  rois  d'Espagne 
leur  convenait  mieux  que  les  principes  vacillants  des 


358   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

rois  de  Portugal.  Le  saint  office  surtout,  y  trouvait 
mieux  son  compte,  aussi  ses  ministres  étaient-ils  à  la 
tête  de  la  conspiration.  En  enrôlant  parmi  les  conspi- 
rateurs tout  ce  qu'il  y  avait  de  mécontents  dans  le 
royaume,  les  inquisiteurs  jetèrent  les  yeux  sur  les 
Juifs.  L'archevêque  de  Braga,  qui  était  un  des  chefs 
du  complot,  alla  jusqu'à  leur  promettre  de  leur  faire 
accorder,  par  le  roi  d'Espagne,  la  liherté  de  con- 
science, après  le  succès  de  leur  entreprise.  Il  n'en 
fallait  pas  plus  pour  déterminer  des  malheureux  dont 
la  plupart  étaient  déjà  au  pouvoir  de  l'inquisition.  Les 
nouveaux  Chrétiens  acceptèrent  donc  avec  empresse- 
ment le  rôle  qu'on  voulut  bien  leur  donner;  d'après 
le  plan  delà  conspiration,  on  devait  mettre  le  feu  à 
plusieurs  maisons  de  la  ville  et  des  faubourgs;  dans 
cet  intervalle,  et  pendant  que  le  peuple  serait  occupé 
à  éteindre  l'incendie,  d'autres  conjurés  devaient  assas- 
siner le  roi  dans  son  palais.  Déjà  toutes  les  mesures 
avaient  été  prises,  mais  la  conspiration  fut  découverte, 
des  arrestations  eurent  lieu;  parmi  les  personnages 
arrêtés  se  trouvait  un  riche  négociant  juif  nommé 
Baëze;  on  n'eut  pas  de  peine  à  lui  faire  tout  avouer; 
les  principaux  coupables  furent  saisis  et  subirent  des 
peines  sévères. 

Cet  événement,  qui  mit  un  moment  en  danger  la 
maison  de  Bragance,  attira  le^  plus  grands  malheurs 
sur  les  nouveaux  Chrétiens,  qui  n'échappèrent  à  l'in- 
quisition que  pour  tomber  entre  les  mains  de  la  jus- 
tice. Cependant,  si  aucune  loi  ne  leur  accordait  la 
liberté  de  pratiquer  leur  culte,  il  est  vrai  de  dire  qu'à 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITIÈME  SIÈCLES.  359 

parlir  du  régne  de  Ferdinand  IV  les  poursuites  de 
l'inquisilion  s'étaient  ralenties.  Un  des  nouveaux  Chré- 
tiens, nommé  Pachecomor,  qui  faisait  profession  de 
judaïsme,  était  au  commencement  du  xvu'  siècle  am- 
bassadeur de  Portugal  à  La  Haye;  plus  tard  on  vit  à 
Rome  plusieurs  ambassadeurs  du  môme  royaume, 
vivant  publiquement  comme  Juifs;  il  y  en  eut  môme 
un  résidant  à  la  cour  d'Espagne,  ce  qui  prouve  que 
dans  les  derniers  temps  l'inquisition  s'était  lassée  de 
les  persécuter. 

On  les  tolérait,  il  est  vrai,  sous  le  nom  de  nouveaux 
Chrétiens,  on  se  serait  gardé  de  les  reconnaître  comme 
Juifs.  En  Espagne,  même  à  la  fin  du  xviii'  siècle,  ce 
nom  était  toujours  proscrit;  les  idées  de  tolérance 
avaient  eu  pourtant  un  peu  plus  d'accès  en  Portugal, 
et  les  Juifs,  à  la  fin  du  xviii'  siècle,  commençaient  à 
y  reparaître  sous  leur  vrai  nom. 

En  Italie  ils  n'avaient  pas  cessé  d'être  tolérés;  maN 
gré  quelques  exils  momentanés  qui  étaient  venus  les 
frapper  dans  certains  Etats,  ils  étaient  toujours  par- 
venus à  se  rétablir  et  le  Saint-Siège  leur  offrait  tou- 
jours un  refuge.  Bien  que  les  papes  eussent  à  cœur 
leur  conversion,  ils  n'auraient  voulu  ni  les  expulser 
ni  les  détruire,  de  peur  d'appauvrir  leurs  finances: 
Les  impôts  que  les  Juifs  payaient  étaient  un  des  prin- 
cipaux  revenus  de  la  papauté.  Pie  V  ne  s'en  était  pas 
caché  lorsqu'il  avait  déclaré  dans  ses  bulles  qu'il  main-' 
tenait  les  Juifs  d'Ancône  pour  ne  pas  détruire  le  com- 
merce du  Levant  :  et  les  sommes  payées  par  les  négo^ 
cianls  juifs  avaient  déterminé  Sixte-Quint  à  les  tolérer. 


360  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Leurs  successeurs  se  laissèrent  guider  par  les  mêmes 
principes  en  les  colorant  cependant  d'un  vernis  de 
charité  chrétienne  ou  plutôt  d'esprit  de  prosélytisme. 
A  mesure  que  l'état  des  Juifs  devenait  plus  calme 
dans  les  divers  Etats  chrétiens,  les  papes  sem- 
blaient redouhler  de  zèle  pour  leur  conversion.  Des 
distinctions  humiliantes  étaient  maintenues  avec  ri- 
gueur, il  leur  était  interdit  d'acquérir  des  immeubles 
et  de  fréquenter  les  écoles;  l'obligation  d'habiter  un 
quartier  séparé  était  fidèlement  exécutée;  dans  toutes 
les  villes  d'Italie  les  Juifs  étaient  renfermés  dans  le 
Ghetto,  et  sur  la  porte  de  ce  séjour  de  réprobation  on 
avait  le  soin  d'inscrire  que  le  peuple  héritier  du  ciel 
ne  devait  plus  rien  avoir  de  commun  avec  celui  qui  en 
avait  été  déshérité.  Ne  populo  regni  eœlestis  hœredi 
usus  cum  exhœrede  sit. 

Néanmoins,  dans  les  deux  siècles  qui  précédèrent 
la  Révolution,  les  Juifs  n'eurent  pas  de  graves  sujets 
de  plainte  contre  le  Saint-Siège.  Ce  n'était  pas  contre 
eux  que  tonnaient  les  foudres  du  Vatican  :  les  pro- 
grès croissants  de  l'hérésie,  ceux  non  moins  redou- 
tables de  la  philosophie  et  des  lumières  étaient  des 
sujets  bien  autrement  dignes  d'appeler  l'attention  des 
papes;  aussi  lorsque  l'inquisition  condamnait  Galilée 
pour  avoir  osé  prouver  que  la  terre  tournait,  elle  n'a- 
vait plus  de  bûchers  pour  les  Juifs  ;  et  lorsque  le  pape 
Innocent  XI  excitait  les  princes  catholiques  contre 
leurs  sujets  protestants,  il  intercédait  auprès  du  sé- 
nat de  Venise  pour  faire  rendre  la  liberté  à  quelques 
Juifs  que  la  république  retenait  prisonniers. 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  361 

Cependant  Innocent  XI  ne  négligeait  pas  plus  que 
ses  prédécesseurs  les  moyens  de  les  convertir;  il  les 
obligeait  à  assister  périodiquement  à  des  sermons  en 
vue  de  les  amener  à  la  foi  catholique,  et  les  prédica- 
teurs, rebutés  par  ce  qu'ils  appelaient  leur  obstina- 
tion, ne  se  faisaient  pas  un  scrupule  de  les  insulter. 
Au  lieu  de  leur  prouver  la  vérité  du  Christianisme, 
ils  se  déchaînaient  sans  mesure  contre  ce  qu'ils  appe- 
laient leur  mauvaise  foi  et  leur  ignorance,  chose 
qu'ils  pouvaient  faire  avec  d'autant  plus  de  sécurité 
qu'il  était  interdit  aux  Juifs  de  répondre. 

On  sent  assez  que  de  pareils  moyens  ne  devaient 
pas  être  très-efficaces,  aussi  les  souverains  pontifes 
ne  s'en  tenaient  pas  là  :  on  allouait  une  prime  aux 
Juifs  qui  consentaient  à  abjurer  ;  on  les  y  déterminait 
par  des  faveurs,  et,  comme  il  se  présentait  toujours 
quelque  aventurier,  les  papes  pouvaient  aisément 
satisfaire  leur  goût  pour  les  conversions,  sans  s'em- 
barrasser des  moyens  qu'il  avait  fallu  mettre  en  usage 
pour  réussir,  et  de  la  qualité  du  néophyte.  Une  ab- 
juration était  un  jour  de  fête  pour  l'Eglise  :  le  converti 
était  vêtu  de  satin  blanc  ;  on  le  promenait  quinze  jours 
aux  acclamations  du  peuple;  on  lui  donnait  un  car- 
dinal pour  parrain,  et  ce  titre  devenait  pour  lui  une 
source  de  largesses;  quelquefois  des  malheureux  ra- 
massés dans  la  boue  recevaient  des  titres  de  noblesse 
pour  prix  de  leur  abjuration,  et  plus  d'une  famille 
noble  de  l'Italie  et  de  la  Provence  n'a  pas  d'autre 
origine. 

C'était  cependant  une  vraie  dérisionque  de  prodiguer 


362  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

ainsi  les  biens  temporels  pour  augmenter  le  nombre  des 
vrais  croyants;  aussi  ne  tardait-on  pas  à  reconnaître 
que  les  conversions  ainsi  déterminées  ne  donnaient 
à  l'Eglise  que  des  fourbes  et  des  hypocrites,  au  lieu  de 
lui  amener  des  fidèles.  Le  cardinal  Barberini,  un  des 
plus  zélés  convertisseurs  de  son  temps,  s'en  plaignait 
amèrement  et  disait,  en  parlant  des  convertis,  que 
l'inlérêl  était  leur  seul  mobile. 

Cette  disposition  d'esprit  de  la  part  des  chefs  de 
l'Eglise  finissait  cependant  par  être  une  source  de 
maux  pour  les  Juifs.  Ceux  qui  désertaient  la  syna- 
gogue étaient  poursuivis  par  le  mépris  de  leurs  frères  ; 
mais,  en  revanche,  ils  n'étaient  pas  plutôt  dans  le 
giron  de  TEglise  que,  par  esprit  de  vengeance,  ils 
devenaient  les  ennemis  les  plus  acharnés  de  leurs 
anciens  coreligionnaires.  Us  étaient  les  premiers  à 
leur  susciter  des  vexations,  et  c'était  par  le  plus  ou 
le  moins  de  haine  qu'ils  manifestaient  contre  eux 
qu'ils  s'efforçaient  de  prouver  la  sincérité  de  leur  conr 
version.  Aussi,  quoique  les  accusations  ridicules  de 
tuer  un  enfant,  de  percer  une  hostie,  d'empoisonner 
les  fontaines  eussent  à  peu  près  disparu,  les  Juifs 
avaient  encore,  dans  les  Etats  romains,  à  se  plaindre 
d'émeiles  populaires  suscitées  par  des  néophytes. 

Quoique  dans  les  autres  Elals  do  ritalie  l'esprit  de 
prosélytisme  ne  fiU  pas  aussi  fort  qu'auprès  du  Saint- 
Siège,  les  Juifs  n'y  étaient  cependant  pas  exempts  de 
trouble. 

La  république  de  Venise,  par  un  contraste  bizarre, 
paraissait  au  xvii'  siècle  se  départir  des  principes  de 


DIX-SEPTIÈME  ET  DlX-HUITlÈMË  SIÈCLES.  363 

tolérance  qu'elle  avait  constamment  suivis;  ce  n'est 
peut-être  pas  le  fanatisme  seul  qu'il  faudrait  en  accu- 
ser, rintérél  y  avait  la  plus  grande  part.  L'on  con- 
çoit en  eOlot  que  lorsque  les  Véniliens  eurent  marché 
sur  les  Iraces  des  Juifs  en  exploitant  le  commerce  du 
Levant,  ils  aient  mis  tout  en  usage  pour  faire  cesser 
la  rivalité.  C'est  ce  qui  explique  comment,  dans  les 
derniers  temps,  les  Juifs  ne  trouvaient  plus  auprès 
du  sénat  de  Venise  la  protection  qu'ils  en  avaient 
reçue  pendant  le  moyen  âge.  Au  xvii*  siècle  une  loi 
les  y  obligeait  à  tenir  cinq  banques  qui  devaient  prê- 
ter de  l'argent  au-dessous  du  taux  légal.  Devant  une 
telle  loi  il  n'était  plus  permis  d'accuser  les  Juifs  d'u- 
sure, et  l'on  sent  combien  les  négociants  chrétiens  de- 
vaient abuser  d'une  mesure  qui  forçait  les  Juifs  h  avoir 
toujours  de  l'argent  à  leur  disposition  au-dessous  du 
taux  légal.  Le  sénat  ne  s'en  tint  pas  à  cette  loi  arbi- 
traire et,  vers  la  fin  duxvii*  siècle,  il  prononça  leur  ex- 
pulsion {à).  Il  paraît  cependant  qu'ils  trouvèrent  le 
moyen  de  résister,  mnis  ils  subirent  toutes  les  distinc- 
tions qui  les  affligeaient  dans  les  Etats  romains  :  relé- 
gués dans  le  Ghetto,  obligés  de  porter  une  marque  sur 
leurs  habits,  là  comme  à  Rome  ils  durent,  selon  l'ex- 
pression consacrée;,  n'avoir  jjIus  rien  de  commun  avec 
le  peuple  héritier  du  ciel. 

En  Toscane  ils  éprouvaient  un  meilleur  sort  : 
Cosme  I'  el  Ferdinand  1''  leur  avaient  accordé  une 
entière  liberté  pour  professer  leur  culte  et  se  livrer 

{a)  Daru,  Histoire  de  Venise,  t.  ii,  p.  522  • 


364  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

au  commerce.  Ces  privilèges  leur  furent  confirmés  à 
la  fin  du  XVII*  et  au  commencement  du  xviif  siècle  (a). 
Les  édits  en  faveur  des  Juifs  ne  concernaient,  dans  le 
principe,  que  ceux  de  Livourne;  ils  furent  étendus 
dans  la  suite  à  ceux  de  Florence  et  de  Pise.  Les  Juifs 
étaient  nombreux  dans  cette  contrée,  et  quoique  dans 
Torigine  il  leur  fût  enjoint  expressément  de  se  livrer 
au  commerce,  cependant,  sous  le  grand-duc  Léopold, 
ils  pouvaient  s'adonner  aux  arts  et  métiers;  il  leur 
était  permis  d'acquérir  des  biens-fonds  et  de  parvenir 
aux  charges  judiciaires;  les  anciennes  ordonnances 
étaient  ou  abrogées  ou  tombées  en  désuétude. 

A  l'abri  de  la  protection  dont  ils  jouissaient,  les 
Juifs  de  Livourne,  de  Florence  et  de  Pise  s'étaient 
créé  une  sorte  de  gouvernement;  la  communauté 
Israélite  était  régie  par  un  conseil  général  de  soixante 
membres  choisis  par  le  souverain;  cinq  membres 
désignés  par  le  sort  sortaient  tous  les  ans  de  ce  corps 
pour  former  un  tribunal  devant  lequel  on  portait  leurs 
procès  civils,  qui  étaient  jugés  suivant  la  législation 
hébraïque.  Les  décisions  de  ce  tribunal  avaient  une 
force  exécutoire.  A  Florence,  à  Pise,  il  existait  un 
pareil  tribunal;  à  Pise,  on  appelait  dans  certains  cas 
de  ses  décisions  aux  consuls  de  mer.  On  voit  d'après 
ce  tableau  que,  dans  aucun  pays,  avant  la  Révolution, 
les  Juifs  ne  jouissaient  de  plus  de  liberté  que  sous  les 
grands-ducs  de  Toscane. 


D 


(a)  Édits  en  faveur  des  Juifs  du  31  juillet   1668,  6  "mai  1700, 
20  décembre  1715,  6  février  1748. 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITIÈJIE   SIÈCLES.  365 

Les  autres  villes  de  l'Italie  leur  étaient  bien  moins 
favorables  :  Gênes  ne  les  avait  reçus  qu'en  les  relé- 
guant dans  le  Ghetto;  il  leur  était  défendu  de  s'établir 
à  Parme  et  à  Plaisance;  cependant  Padoue,  Modéne, 
Mantoue,  Ferrare  avaient  des  Juifs,  ils  y  étaient  tolé- 
rés, y  tenaient  des  banques  et  s'y  livraient  même  à 
l'exercice  de  la  médecine. 

Les  ducs  de  Savoie  Amédée  VIII  et  Charles-Emma- 
nuel avaient  porté  plusieurs  lois  les  concernant.' Au 
xvii^  siècle,  un  édit  de  Charles-Emmanuel  leur  per- 
met d'exercer  leur  culte;  ils  étaient  autorisés  à  tenir 
des  maisons  de  banque,  et  le  taux  était  fixé  à  18 
pour  100.  Ils  avaient  un  conservateur  de  leurs  privi- 
lèges, comme  ils  en  avaient  eu  jadis  sous  les  rois  de 
France;  de  plus,  la  juridiction  des  rabbins  nommés 
par  le  roi  était  reconnue,  et  c'était  devant  eux  qu'ils 
faisaient  vider  leurs  procès.  L'édit  qui  contenait  tous 
ces  privilèges  fut  confirmé  vers  le  milieu  du  xvii^  siècle, 
mais  le  sénat  du  Piémont,  en  l'enregistrant,  ne  voulut 
reconnaître  la  juridiction  des  rabbins  que  pour  les  dif- 
férends relatifs  à  l'exercice  du  culte;  pour  le  surplus, 
les  rabbins  ne  pouvaient  exercer  que  les  fonctions 
d'arbitre.  Les  Juifs  du  Piémont  pouvaient  se  livrer  au 
commerce,  ils  professaient  même  des  arts  libéraux; 
plusieurs  d'entre  eux  étaient  médecins  ou  chirurgiens. 
Il  leur  était  cependant  défendu  d'acquérir  des  immeu- 
bles, ils  devaient  même  habiter  un  quartier  séparé. 
Ces  deux  dispositions  avaient  été  rigoureusement 
maintenues  dans  les  constitutions  des  rois  de  Sar- 
daigne,  qui  leur  défendaient  de  bâtir  de  nouvelles  syna- 


366  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  LN  ESPAGNE. 

gogues  (a),  d'avoir  des  domestiques  chrétiens,  de 
prendre  des  Chrétiennes  pour  nourrices  de  leurs  en- 
fants, de  blasphémer  le  nom  de  Dieu  ou  des  saints, 
de  sortir  de  leur  habitation  pendant  les  jours  de  la 
Passion  de  Jésus-Christ;  moyennant  ces  restrictions  et 
l'obligation  de  porter  une  marque  distinctive  sur  leurs 
habits,  il  leur  était  permis  de  célébrer  leur  culte  à 
voix  basse.  On  devait  les  garantir  de  toute  insulte  à 
raison  de  leurs  rits  religieux;  il  était  défendu  de  les 
attirer  par  force  à  la  foi  catholique. 

A  Naples,  les  Juifs  avaient  été  chassés  vers  la  fin 
du  XVI*  siècle;  au  commencement  du  xviii%  Charles 
les  rappela;  il  leur  permit  de  professer  librement  leur 
culte,  de  se  livrer  au  commerce,  d'exercer  la  méde- 
cine, pourvu  qu'ils  eussent  pris  leurs  grades.  Cet  édit 
ne  devait  avoir  son  effet  que  pendant  cinquante  ans; 
mais,  soit  que  dans  le  royaume  de  Sicile  le  fanatisme 
eût  encore  de  nombreux  adeptes,  soit  que  les  Juifs  s'y 
fussent  rendus  odieux,  l'édit  du  roi  Charles  fut  révo- 
qué avant  l'expiration  du  terme. 

Telle  était  la  position  des  Juifs  dans  les  divers  États 
de  l'Italie;  ils  soutenaient  encore  leur  rang  dans  le 
commerce,  mais  leur  littérature  était  devenue  à  peu 
près  nulle,  La  renaissance  des  lettres  et  le  progrès 
des  lumières,  parmi  les  Chrétiens,  les  avaient  laissés 
bien  loin  en  arrière.  Aussi  les  deux  siècles  dont  nous 
parlons  ne  nous  offrent  presque  pas  d'écrivains  juifs 
dignes  d'être  cités.  On  pourrait  distinguer  cependant 

(a)  7  avril  1700. 


DIX-SEPTIÈME   ET   DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  367 

le  rabbin  Mardocbée  Rolkos,  qui  écrivait  à  Venise,  et 
qni  ameuta  contre  lui  les  rabl)inistes,  par  un  traité 
philosopliique  qu'il  publia  contre  les  tradition^  ihal- 
mudiques.  On  citait  également,  à  Rome,  Tzaphalon 
Jacob,  qui  a  écrit  plusieurs  ouvrages  sur  la  médecine; 
il  exerça  son  art  à  Ferrarc,  où  il  était  regardé  comme 
un  habile  praticien.  Ferrare  avait,  à  la  même  époque, 
plusieurs  Juifs  distingués,  et  entre  autres  le  prédica- 
teur Judas  Azael,  dont  on  vantait  les  sermons.  On 
pourrait  citer,  de  plus,  Judas  Muscato,  de  Mantoue, 
auteur  d'un  commentaire  sur  le  Cosri;  Moïse  Hain 
Luzzato,  auteurd'un  traité  de  morale;  le  savant  Azaria 
Rossi,  de  Parme,  auteur  du  Dictionnaire  critique  des 
écrivains  hébreux  et  arabes;  le  rabbin  Marini,  de 
Padouc,  qui  a  traduit  en  hébreu  les  Métamor phases 
d'Ovide.  A  l'époque  dont  nous  parlons,  on  citait  peu 
de  rabbins  écrivant  en  hébreu.  Dans  les  États  où  ils 
jouissaient  de  quelque  liberté  (et  ces  Etats  étaient  en 
petit  nombre),  ils  savaient  suivre  l'impulsion  de  leur 
siècle;  et  si  quelques  savants  se  distinguaient, ce  n'était 
plus  seulement  comme  hcbraïsants  :  Léon  de  Modène, 
Ménassé-ben-Israël,  Spinosa,  et  plus  tard  Mendelson, 
écrivaient  dans  la  langue  de  leur  pays  (1). 

En  France,  il  n'était  presque  plus  question  de 
Juifs  au  XVII' siècle  :  ceux  de  Dord  eaux  et  de  Rayonne 
portaient  encore  le  nom  de  nouveaux  Chrétiens; 
Louis  XIV  confirma  leurs  privilèges,  et  peu  à  peu  ils 
crurent  pouvoir  lever  le  voile  sous  lequel  ils  dissimu- 
laient leur  croyance;  ils  cessèrent  de  se  marier  devant 
les  curés  catholiques,  et  ne  firent  plus  baptiser  leurs 


368  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

enfants.  Le  clergé  ne  manqua  pas  de  s'en  émouvoir; 
mais  les  Juifs  s'étaient  rendus  utiles  au  commerce, 
et  soit  que  l'Eglise  eût  plus  à  cœur  de  poursuivre  les 
Protestants  que  de  persécuter  quelques  familles  juives, 
soit  qu'ils  fussent  spécialement  protégés,  ils  n'éprou- 
vèrent aucun  trouble.  Enhardis  par  ces  premiers  suc- 
cès, ils  ouvrirent  publiquement  un  temple  au  com- 
mencement du  xvii^  siècle  et  professèrent  ouvertement 
le  Judaïsme. 

Bientôt  de  nouvelles  lettres  patentes  (a)  leur 
furent  accordées;  et,  cette  fois,  ils  furent  désignés 
sous  le  nom  de  Juifs.  Ces  lettres  patentes  furent  en- 
registrées au  parlement  de  Bordeaux  (6).  11  en  coûta 
aux  Juifs  diO,000  francs;  mais,  moyennant  ce  sa- 
crifice, il  ne  put  s'élever  aucun  doute  sur  la  tolérance 
qu'on  leur  accordait.  Cependant  ils  étaient  soumis  à 
renouveler  leurs  privilèges  au  commencement  de 
chaque  règne,  ce  qui  ne  devait  plus  être  refusé,  car 
ils  s'étaient  fait  dans  le  commerce  une  haute  position. 

On  signalait  parmi  eux  des  maisons  puissantes,  et 
à  leur  tête  se  plaçait  la  maison  Raba,  dont  l'opulence 
et  la  réputation  de  probité  étaient  devenues  prover- 
biales. 

A  Bayonne,  il  s'était  également  réfugié  un  grand 
nombre  de  nouveaux  Chrétiens;  ils  habitaient  le 
Saint-Esprit,  Peyrehorade, Biarritz,  Saint  Jean-de-Luz, 
Redache  et  autres  bourgs  environnants.  Dans  le  prin- 


(a)  Juin  1723. 

(&)  7  septembre  1723. 


DIX-SEPTIÈME   ET  DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  369 

cipe,  il  leur  était  interdit  de  résider  dans  la  ville  de 
Bayonne,  ils  en  avaient  été  expulsés  sous  le  règne  de 
Henri  IV  (a),  qui  avait  ainsi  payé  son  tribut  aux  idées 
reçues  sur  les  Juifs  en  cédant  aux  instigations  jalouses 
de  ceux  qui  redoutaient  leur  concurrence.  On  ne 
pouvait  pas  cependant  soupçonner  ce  prince  d'être 
étranger  aux  principes  de  tolérance,  puisque,  s'il  ex- 
pulsa les  Juifs  de  Bayonne,  il  confirma  les  privilèges- 
de  ceux  de  Metz. 

Après  avoir  assez  longtemps  conservé  le  nom  de 
nouveaux  Chrétiens,  les  Juifs  de  Bayonne  furent  enfin 
reconnus  sous  leur  vrai  nom.  et  les  lettres  patentes 
de  Louis  XIV,  relatives  à  ceux  de  Bordeaux,  leur 
furent  rendues  communes. 

Il  y  avait  aussi  plusieurs  familles  juives  à  3Iar- 
seille  avant  la  Révolution,  et  les  lettres  patentes  de 
Louis  XIV,  en  faveur  des  Juifs  de  Bordeaux  et  de 
Bayonne,  furent  enregistrées  au  parlement  d'Aix  {b)  ; 
ceux  d'Avignon  et  du  comtat  Venaissin  étaient  beau- 
coup plus  nombreux.  Depuis  qu'Avignon  était  devenu 
le  séjour  des  papes,  ils  n'avaient  pas  cessé  d'y  être  to- 
lérés; ils  n'y  jouissaient,  il  est  vrai,  d'aucun  état  civil, 
mais,  renfermés  dans  leurs  quartiers,  ils  formaient 
en  quelque  sorte  une  république.  Leurs  relations  avec 
les  Chrétiens  se  bornaient  aux  rapports  que  le  com- 
merce ou  les  besoins  de  la  vie  nécessitaient  ;  à  cela 
près,  ils  vivaient  entre  eux,  étrangers  à  tous  les 
mouvements  qui  agitaient  le  monde,   ne  recherchant 

(a)  Lettres  patentes,  janvier  1602. 
(6)  12  février  1788. 

2* 


370  LES  JUIFS  EN  FRA.NCE,  EN  ITAUE  ET  EN  ESPAGNE. 

d'autres  connaissan  es,  que  celles  qu'ils  puisaient  dans 
leurs  livres  hébreux,  et  s'estimant  heureux  lorsqu'ils 
pouvaient,  en  cachette,  trouver  un  maître  d'école 
qui  voulût  apprendre  à  lire  et  à  écrire  à  leurs  enfants. 
Il  n'y  avait  môme  que  ceux  de  quelques  familles  pri- 
vilégiées qui  pouvaient  aspirer  à  ces  avantages;  ils 
n'auraient  pas  été  reçus  dans  les  écoles  publiques  et 
les  parents  se  seraient  gardés  de  les  y  envoyer,  de  peur 
qu'on  ne  les  baptisât.  Cette  crainte  était  loin  d'être 
chimérique  On  allait  jusque  dans  leurs  quartiers  en- 
lever dos  enfants  en  bas  âge,  et,  dès  qu'ils  avaient 
reçu  le  baptême,  les  inquisiteurs  s'en  emparaient  mal- 
gré les  plaintes  légitimes  de  leurs  parents.  On  les 
éleviit  ensuite  dans  les  hospices  des  catéchumènes, 
érigés  par  les  soins  des  papes,  et  des  familles  déso- 
lées voyaient  souvent  leur  unique  espérance  s'évanouir 
par  un  coupable  abus  de  l'esprit  de  prosélytisme. 
Ces  dangers,  qui  se  renouvelaient  sans  cesse,  exer- 
çaient la  plus  grande  influence  sur  l'éducation  des 
jeunes  Israélites.  Les  parents,  dans  leur  sollicitude, 
avaient  sans  cesse  les  yeux  sur  eux;  dans  la  crainte 
d'en  être  privés,  ils  rétrécissaient  leurs  idée?  et  les 
rendaient  étrang'^rs  à  tout  ce  qui  les  entourait.  Ainsi 
ils  étaient  devenus  insensibles  à  tous  les  avantages 
sociaux,  et  ne  cherchaient  à  se  distinguer  que  par  la 
scrupuleuse  observation  des  pratiques  religieuses. 

Dans   le    comtat  Venaissin  leur   position  était  la 
même.  Un  règlement  du  recteur  du  comtat  (a)  leur 

(a)  8  octobre  1624. 


DIX-SEPTIÈME  ET  DTX-HUITIÈME   SIÈCLES.  371 

avait  assigné  pour  demeure  Carpentras,  Cavaillon  et 
Lille  ;  chacune  de  ces  trois  villf^s  avait  une  assez 
nombreuse  communauté.  Les  membres  de  ces  com- 
munautés étaient  divisés  en  deux  classes  :  l'une 
pauvre,  entretenue  par  la  communauté,  l'autre,  riche, 
fournissant  à  cet  entretien  Ceux  qui  composaient  la 
classe  riche  trouvaient  pisémenl  le  moyen  de  grossir 
leur  fi)rtune,  le  prêt  à  intérêt  était  leur  domaine;  ils 
pouvaient  légalement,  dans  les  derniers  temps,  por- 
ter le  taux  de  l'argent  à  18  pour  100.  Avec  de  pareils 
privilèges,  il  était  aisé  à  ceux  qui  avaient  des  capi- 
taux de  les  grossir;  ceux,  au  contraire,  qui  n'avaient 
rien,  ne  pouvaient  pas  s'enrichir  par  leur  industrie, 
aussi  la  communauté  entretenait  une  foule  de  familles 
indigentes  qui,  quelquefois  par  amour  pour  l'oisi- 
veté, le  plus  souvent  par  l'effet  des  institutions  qui 
leur  fermaient  toutes  les  carrières  industrielles,  n'a- 
vaient aucun  moyen  de  sortir  de  l'état  de  misère  où 
ellos  vivaient.  C'était  pour  l'entretien  dos  pauvres,  ou 
pour  les  frais  du  culte,  ou  pour  faire  ftice  aux  impôts 
qui  les  frappaient  sous  mille  prétextes,  que  les  com- 
munautés étaient  souvent  réduites  à  faire  des  em- 
prunts; elles  s'adressaient  quelquefois  à  des  maisons 
religieuses,  et  les  couvents,  qui  prenaient  leur  part 
des  taxes  qui  pesaient  sur  les  Juifs,  leur  prêtaient 
d'une  main  ce  qu'ils  en  recevaient  de  l'autre.  Ces 
dettes,  grossies  outre  mesure,  subsistaient  encore  à 
l'époque  de  la  Révolution;  et,  de  nos  jours,  les  des- 
cendants des  membres  des  anciennes  communau- 
tés ont  eu  à  lutter  contre  les  représentants  de  ceux 


372  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGN,E. 

entre  les  mains  de  qui  ces  créances  étaient  passées. 

Quelque  déplorable  que  fût  l'état  des  Juii's  du  com- 
tat,-on  les  voyait,  dans  leur  quartier,  rivaliser  entre 
eux  de  luxe  et  de  dépenses  dans  leurs  solennités.,. 
Triste  compensation  des  biens  qui  leur  manquaient!... 
Ce  goût  pour  le  faste  extérieur,  qui  avait  été  reproché 
pendant  le  cours  du  moyen  âge  aux  Juifs  de  diverses 
contrées  et  surtout  à  ceux  d'Espagne,  a  puissamment 
contribué  à  entretenir  cette  idée  de  richesse  attachée 
au  nom  de  Juif,  et  qui,  depuis  longtemps,  n'avait  plus 
de  raison  d'être.  Il  pouvait  bien  y  avoir  parmi  eux 
quelques  fortunes  colossales  grossies  par  Téconomie, 
mais  le  temps  était  passé  où,  maîtres  du  commerce, 
ils  avaient  seuls  le  privilège  de  s^enrichir. 

Un  grand  nombre  de  Juifs  qui  habitaient  le  comtat 
s'y  étaient  réfugiés  lors  de  l'expulsion  de  France  ou 
d'Espagne.  On  désignait  les  Juifs  d'origine  espagnole 
sous  le  nom  àesephardim,  par  opposition  à  celui  cVas- 
kenasi,  appliqué  aux  Juifs  allemands.  La  Provence,  la 
principauté  d'Orange  avaient  aussi  des  Juifs  :  les  pre- 
miers avaient  été  expulsés  sous  Louis  XIII  et  ils 
s'étaient  retirés  dans  le  comtat;  ceux  de  la  principauté 
d'Orange,  expulsés  par  Louis  XIV,  y  étaient  rentrés 
plus  tard  sous  la  protection  du  prince  de  Gonti,  qui 
avait  même  accordé  à  certains  d'entre  eux  le  privilège 
de  faire  librement  le  commerce  et  de  porter  un  cha- 
peau noir,  nonobstant  les  édits  contraires  (a).  Nous 


(«}  20  mai  1730,  diplôme  portant  concession  en  faveur  de  la  fa- 
mille Bedarridedu  droit  de  s'établir  dans  la  -ville  de  Courtezon,  avec 


DIX-SEPTIÈME   ET   DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  373 

trouvons  cependant,  vers  le  milieu  du  xvm^  siècle  (6), 
un  arrêt  du  Conseil  qui  expulse  les  Juifs  de  la  princi- 
pauté d'Orange.  Celte  expulsion  ne  dut  pas  être  rigou- 
reusement exécutée.  Les  Juifs  qui  avoisinaient  le  com- 
lat  trouvaient  un  refuge  dans  les  Etats  du  Pape.  Il 
paraît  que  la  plupart  avaient  perdu  leurs  noms  de 
famille,  ou  que  peut-être  ils  n'en  avaient  jamais  porté. 
Aussi  pour  être  distingués  ils  prenaient  le  nom  des 
villes  où  ils  s'étaient  réfugiés;  c'est  ainsi  que  le  nom 
de  la  plupart  des  Juifs  était  un  nom  de  ville.  Ces  noms 
sont  restés  comme  noms  de  famille. 

Quoique  le  coiutat  eût  un  nombre  considérable  de 
Juifs,  ils  n'y  résidaient  pas  tous  constamment;  la  plu- 
part plaçaient  leurs  capitaux  dans  le  Languedoc,  quel- 
ques-uns étaient  marchands  ambulants,  d'autres  fai- 
saient le  commerce  des  chevaux  :  c'était  à  peu  prés  là 
toute  l'industrie  qu'on  leur  permettait.  Les  gouver- 
neurs des  provinces  ne  les  tracassaient  pas;  on  les 
tolérait  parce  qu'ils  se  rendaient  utiles  ;  on  avait  seu- 
lement soin  de  leur  faire  payer  un  droit  de  péage  qui 
constituait  une  des  mille  humiliations  auxquelles  ils 
étaient  sujets. 

Les  entraves  multipliées  dont  ils  étaient  environnés, 
l'état  d'isolement  où  on  les  forçait  de  vivre,  faisaient 
de  ces  malheureux  une  nation  à  part,  qui  conservait 
intacts  ses  mœurs  et  son  langage.  On  pouvait  distinguer 


pleine  liberté  d'y  faire  le  commerce  et  de  porter  chapeau  noir  no- 
nobstant tous  édits  contraires. 
(a)  19  août  1732, 


374   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

un  Juif  en  le  voyant;  c'est  là  ce  qui  a  constitué  et  entre- 
tenu ce  préjugé  que  l'on  peut  reconnaître  un  Juif  par 
sa  physionomie. 

C'était  dans  l'Alsace  surtout  que  ces  observations 
s'appliquaient  avec  le  plus  de  force,  L'élat  des  Juifs 
dans  l'Alsace  était  encore  plus  déplorable  que  dans  le 
comtal;  ceux  de  ce  dernier  pays,  qui  fréquentaient  la 
Provence  et  le  Languedoc,  vivant  plus  familièrement 
avec  les  Chrétiens,  étaient  devenus  plus  sociables;  ceux 
d'Alsace,  au  contraire,  n'avaient  fait  qu'éprouver 
chaque  jour  de  nouvelles  vexations. 

Au  commencement  du  xvu*  siècle  le  duc  d'Epernon 
avait  renouvelé,  en  faveur  des  familles  juives  de  Metz, 
la  permission  d'y  résider  qui  leur  avait  été  accordée 
par  le  marquis  de  Vieuville,  à  la  charge  de  vendre  de 
vieux  habits  et  de  se  livrer  au  prêt  d'argent.  Ce  n'était 
pas  leur  laisser  une  bien  grande  latitude,  mais  l'esprit 
du  temps  n'en  comportait  pas  davantage,  surtout  en 
Alsace.  L'ignorance  y  était  au  comble.  Ce  qui  le 
prouve,  c'est  qu'au  xvii*  siècle,  a  une  époque  où  dans 
tous  les  Etals  on  avait  fait  justice  des  accusations 
absurdes  que  la  malveillance  avait  suscitées  aux  Juifs, 
il  se  trouva  dans  le  parlement  de  Metz  des  magistrats 
disposés  à  y  ajouter  foi.  Un  grave  arrêt  de  ce  parle- 
ment [a]  condamna  plusieurs  Juifs  à  être  brûlés  pour 
avoir  égorge  un  enfant  du  village  de  Glatigny,  à  l'oc- 
casion de  la  pàque.  Un  arrêt  aussi  étrange  pour  l'é- 
poque dispense  de  toute  réflexion;  il  fait  assez  cou- 
la) An  1670. 


DIX-SEPTIÈME   ET  DIX-HUITIÈME  SIÈCLES.  375 

naître  quel  était  au  xvii*  siècle  l'esprit  public  à  l'égard 
des  Juits  d'Alsace. 

Plusieurs  rois,  etentre  autresHeuri  IVetLouisXlIf, 
avaient  confirmé  leurs  privilèges  dans  la  ville  de  Metz 
et  avaient  même  ékndu  la  permission  à  un  plus  grand 
nombre  de  familles  (a).  Luuis  XIV  donna  de  l'exten- 
sion à  leurs  droits  et  leur  permit  de  faire  le  commerce 
sur  toutes  sortes  de  marchandises  (6)  ;  en  échange  de 
cette  concession,  le  roi  percevait  un  droit  de  protec- 
tion et  d'habitation  (c)  qui  s'élevait  à  40  francs  par 
an  pour  chaque  famille.  C'est  sur  ce  taux  qu'il  en 
avait  été  fait  cession  au  duc  de  Brancas  pour  trente 
ans,  cession  qui  fut  ensuite  renouvelée  pour  le  même 
nombre  d'années  (»/).  Cependant,  comme  celte  taxe 
était  onéreuse,  les  Juifs  du  pays  messin  firent  des 
réclamations  et,  par  abonnement,  la  taxe  fut  fixée  à 
une  somme  de  2,000  francs.  Ils  devaient  payer  de  plus 
450  francs  à  l'hôpital  Saint-Nicolas,  175  francs  à  la 
ville  et  200  francs  au  vicaire;  moyennant  cet  accord, 
ils  rédigèrent  un  cahier  de  leurs  coutumes  qui  fut 
approuvé  par  le  parlement  et  qui  devait  leur  servir 
de  loi. 

Les  Juifs  des  autres" parties  de  l'Alsace  jouissaient 
des  mêmes  privilèges  que  ceux  de  Metz.  Louis  XIV  (e) 


[a)  1615  24  janvier  1632,  enregistré  au  Parlement  de  Metz,  3  mai 
1635. 
{b)  25  septembre  1657. 

(c)  31  octobre  1715. 

(d)  15  mai  1747. 

(e)  29  mai  1681. 


376   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

les  leur  avait  spécialement  conférés;  mais  là  chaque 
seigneur  s'arrogeait  le  droit  de  les  recevoir  ou  de  les 
chasser;  ih  payaient  un  droit  d'habitation  et  de  pro- 
teclion  au  roi  ;  ce  droit  était  fixé  à  environ  ^l  francs 
par  fiimilie  ;  ou're  cela,  les  seigneurs  exigeaient  aussi 
un  pareil  droit  et  quelquefois,  après  en  avoir  reçu  le 
payement,  ils  les  expulsaient.  Ces  abus  donnèrent 
lieu  à  des  plaintes  et  il  fut  décidé  que  lorsque  les  sei- 
gneurs les  auraient  une  fois  reçus  et  auraient  exigé 
]a  taxe,  ils  ne  pourraient  plus  les  chasser,  si  ce  n'est 
pour  mauvaise  coiiJuile.  Ces  dispositions  n'empê- 
chaient pas  les  seigneurs  de  se  montrer  ingénieux 
à  trouver  les  moyens  d'augmenter  les  revenus  qu'ils 
tiraient  de  ce  genre  d'impôt;  les  permissions  accor- 
dées étaient  personnelles  et  celui  qui  en  était  l'objet 
ne  pouvait  les  transmettre.  Ainsi  le  conseil  souve- 
rain d'Alsace  décida  qu'une  veuve  qui  s'était  remariée 
n'avait  pu  faire  partager  à  son  mari  la  faculté  qu'elle 
avait  elle-même  de  résider  en  Alsace  (a),  et  le  mari  fut 
obligé  de  délaisser  la  maison  conjugale.  Un  gendre 
qui  s'était  rendu  auprès  de  son  beau- père  infirme  et 
qui,  pour  lui  donner  ses  soins,  habitait  la  maison, 
fut  impitoyablement  expulsé  (6).  Des  fils  succédant  à 
leur  père  étaient  chassés  de  la  maison  où  ils  avaient 
passé  leur  enfance  (c)  ;  il  n'y  avait  pour  eux  d'autre 
refuge  que  l'avarice  des  seigjieurs  qui  consentaient 

(a)  Arrêt  du  conseil  du   17  décembre  ITôi  (Recueil  du  président 
de  Boug). 

(b)  Arrêt  du  conseil  1756  (Recueil  du  président  de  Boug). 

(c)  An'êt  du  conseil,  1751-1767, 


DIX-SEPTIÈME   ET   DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  377 

quelquefois  à  leur  vendre  comme  une  faveur  ce  qui, 
aux  yeux  de  la  raison  et  de  l'humanité,  devait  être 
considéré  comme  un  droit;  mais,  à  cette  époque 
encore,  on  ne  concevait  pas  que  les  Juifs  pussent 
avoir  des  droits. 

-4  Le  Juif  (est-il  dit  dans  un  des  arrêts  cités)  (a)  n'a 
»  aucun  domicile  fixe  ;  il  est  condamné  à  errer  per- 
»  pétuellemenl.  Cette  peine  le  suit  partout  et  lui  dit 
»  sans  cesse  qu'il  ne  peut  se  promettre  aucune  stabi- 
»  lité  nulle  part;  il  est  donc  révoltant  qu'un  parti- 
»  culier  de  celte  nation  proscrite  veuille  forcer  un 
»  seigneur  à  le  reconnaître  et  à  lui  accorder  une  sorte 
»  de  protection,  par  la  raison  que  ce  seigneur  aura  bien 
»  voulu  recevoir  le  père  de  ce  Juif  dans  sa  terre  et 
»  que  ce  Juif  lui-même  y  est  né.  »  Le  conseil  sou- 
verain ne  trouvait  rien  à  répondre  à  ces  raisons,  il 
expulsait  un  fils  de  la  maison  de  son  père,  un  gendre 
de  celle  de  son  beau-père  infirme,  sans  respect  pour 
les  droits  sacrés  de  la  nature. 

Ce  n'est  pas  tout,  lorsque  les  seigneurs  voulaient 
bien  ne  pas  trouver  révoltant  qu'un  fils  ou  un  gendre 
vînt  habiter  auprès  de  ses  parents,  les  communes 
leur  en  contestaient  le  droit;  ainsi  la  communauté  de 
Vintzenheim  soutint  un  procès  contre  le  seigneur  qui 
avait  permis  que  le  nombre  des  Juifs,  qui,  dans  l'ori- 
gine, était  réduit  à  quatre  familles,  s'élevât  à  vingt- 
cinq.  Le  conseil  souverain  reconnut  que  le  seigneur 
n'avait  pas  eu  le  droit  d'augmenter  ce  nombre;  mais 

(a)  De  Boug,  t.  ii,  p.  461. 


378  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

comme  les  habilanls  avaient  passé  diverses  transac- 
tions avec  les  nouveaux  venus,  qu'ils  leur  avaient 
vendu  des  propriétés,  qu'ils  avaient  traité  avec  eux 
pour  le  pâturage,  qu'en  un  mot  ils  avaient  laissé 
passer  un  grand  nombre  d  années  sans  se  plaindre, 
le  conseil  maintint  les  vingt-cinq  familles,  en  leur 
défendant  de  faire,  à  l'avenir,  aucune  nouvede  acqui- 
sition d'immeubles  [a). 

Cette  disposition  fut  sévèrement  exécutée  (juelques 
années  après,  où,  sur  les  plaintes  des  habitants,  onze 
particuliers  juifs  furent  condamnés  à  vendre  les  mai- 
sons qu'ils  avaient  acquises  (6)*  Ainsi  l'on  faisait  un 
reproche  aux  Juifs  de  ne  pas  s'attacher  au  pays  qu'ils 
habitaient,  et  lorsqu'ils  voulaient  acquérir  des  im- 
meubles et  se  créer  ainsi  des  liens  susceptibles  de  les 
retenir,  on  leur  en  refusait  le  droit.  Si,  dans  quel- 
ques villes  où  ils  étaient  protégés  par  les  seigneurs, 
les  Juifs  avaient  pu  converiir  leurs  capitaux  en  im- 
meubles el  se  livrer  à  l'agriculture,  cette  faculté  leur 
fut  bientôt  enlevée  dans  toutes  les  parties  de  l'AUace. 

Quelques  stiigneurs  se  montraient  bienveillants  en- 
vers eux;  mais  le  plus  gand  nombre  ne  les  regardait 
que  comme  une  matière  purement  taillable.  Ainsi, 
outre  le  droit  de  protection  qu'ils  payaient,  on  exigeait 
d'eux  un  droit  de  péage  toutes  les  fois  qu'ils  sortaient 
des  limites  de  la  seigneurie  ou  qu'ils  y  rentraient.  Ce 
droit  était  fixé  à  40  sols  pour  un  homme  à  cheval  et 


(a)  Arrêt  du  conseil,  1732. 
(&)  Arrêt  du  conseil,  1762. 


DIX-SEPTIÈME   ET  DIX-HU1T1ÈM2   SIÈCLES.  379 

20  sols  pour  un  liomme  à  pied;  il  était  iiidépeiulant 
(le  celui  qu'on  percevait  à  la  porte  de  certaines  villes. 
Les  Juifs  devaient  encore  s'estimer  heureux  d'ob- 
tenir en  Alsace  un  asile  au  prix  de  toutes  ces  charges, 
A  Strasbouri^,  depuis  leur  expulsion,  il  ne  leur  avait 
plus  été  permis  d'y  rentrer  ;  la  cause  de  cette  expulsion 
était  une  des  accusations  absurdes  d'empoisonner  les 
puits  et  les  fontaines.  Une  procédure  avait  été  in- 
struite, et  2,000  Jujfs  avaient  été  briàlés  dans  leur 
propre  cimetière,  où  la  populace  les  avait  enfermés. 
Cette  ville  leur  était  interdite  depuis,  et  ce  ne  fut  que 
vers  la  fin  du  dernier  siècle  que  quelques  familles 
privilégiées  avaient  pu  y  pénétrer.  Au  milieu  de  ces 
diverses  tribulations  qu'ils  subissaient  en  Alsace, 
on  leur  avait  crée  une  sorte  de  gouvernement  que 
les  arrêts  du  conseil  respectaient.  Des  rabbins  étaient 
institués  pour  exercer  à  la  fois  les  fonctions  de  juge 
celles  et  d'officier  de  police  (a).  Toutes  les  contes- 
tations, soit  on  matière  de  religion,  soit  en  matière 
civile,  entre  des  Juifs,  étaient  portées  devant  eux.  Ils 
les  jugeaient  selon  les  principes  de  leur  loi;  mais 
leurs  sentences  devaient  être  revêtues  d'un  paréatis 
que  les  juges  ordinaires  ne  pouvaient  ^as  reluser. 
L'appel  de  ces  sentences  était  porté  au  conseil  sou- 
verain, sauf  dans  quelques  villes  particulières,  où 
l'appel  était  porté  devant  le  juge  du  second  degré  [b). 
En  nialiére  de  police,  ils  prescrivaient  à  l'égard  de 


(a)  Lettres  patentes  du  21  mai  1661. 

(b)  Recueil  de  M.  de  Boug,  t,  ii,  p.  765, 


380    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

leurs  coreligionnaires  telles  mesures  que  la  sûreté 
publique  pouvait  exiger;  ils  infligeaient  des  peines, 
et  le  conseil  souverain  prêtait  à  leurs  décisions  une 
force  exécutoire  (a).  Il  fallait,  pour  le  complément 
de  la  juridiction  des  rabbins,  que  le  conseil  sou- 
verain pût  êlre  fixé  sur  leur  législation;  à  cet  eff'et, 
on  avait  fait  rédiger  par  eux  un  cahier  des  cou- 
tumes judaïques,  qui  avait  été  enregistré,  et  dont  le 
conseil  faisait  l'application.  C'est  là  qu'on  avait  puisé 
les  formes  du  serment  judaïque  que  le  conseil  souve- 
rain faisait  observer.  Les  rabbins  jouissaient  de  cer- 
taines immunités;  ils  étaient  dispensés  de  payer  le 
droit  de  protection,  de  même  que  les  chantres  des 
synagogues  et  les  maîtres  d'école  {b)  ;  ils  étaient  nom- 
més par  le  roi,  sur  la  présentation  des  communautés, 
ou  par  les  seigneurs,  dans  le  cercle  de  leur  juridiction. 
Quoique  dans  certaines  villes  on  eût  permis  aux 
Juifs  d'acquérir  des  propriétés  rurales,  dans  d'autres 
il  ne  leur  était  permis  que  d'avoir  une  maison  d'habi- 
tation; dans  quelques-unes,  ils  devaient  revendre 
dans  l'année  les  immeubles  qu'ils  acquéraient;  dans 
d'aulres,  il  leur  était  absolument  défendu  d'en  acqué- 
rir (c);  il  leur  fallait  une  permission  expresse  pour 
avoir  un  cimetière,  et,  quelquefois,  on  les  forçait  à  le 
revendre  après  l'expiration  d'une  année  {d). 


(a)  Recueil  de  M.  de  Boug,  arrêt  du  2  décembre  1704.   Id.,  du 
1er  octobre  1704. 
•  {b)  Lettres  patentes,  1748-1766. 

(c)  Arrêt  du  conseil,  27 février  et  18  mars  1755.  Ici.,  11  mars  1757. 

[d)  Arrêt  31  mai  1768  (Recueil  de  M.  de  Boug,  t,  ii,  p.  459). 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  384 

Pour  le  commerce  et  l'industrie,  leurs  droits  étaient 
restreints  au  prêta  intérêt,  à  la  friperie  et  à  la  vente 
de  marchandises  vieilles  en  or  et  en  argent  (a).  On  y 
joignit  ensuite  le  droit  d'acheter  du  bétail  pour  en 
revendre  la  chair  à  ceux  de  leur  religion,  sans  que  les 
bouchers  pussent  se  plaindre  :  ce  qu'ils  ne  débitaient 
pas  à  des  Juifs,  ils  devaient  le  céder  aux  autres  bou- 
chers, quatre  deniers  meilleur  marché  par  livre  (b). 
Il  leur  était  défendu  de  tenir  boutique  et  d'exposer  en 
vente  quelque  marchandise  que  ce  fût,  excepté  dans 
les  foires  et  marchés  (c).  Ils  ne  pouvaient  être  reçus 
dans  les  corporations  des  marchands,  ni  dans  celles 
des  artisans.  A  Metz  seutement,  vers  la  fin  du  xvii*  siè- 
cle, il  leur  fut  permis  de  débiter  toutes  sortes  de  mar- 
chandises, et  ils  furent  maintenus  dans  ce  droit  mal- 
gré l'opposition  du  corps  des  marchands  {d);  mais  on 
les  relégua  dans  un  quartier  séparé.  L'exclusion  des 
corporations  d'arts  et  métiers  fut  cependant  rigoureu- 
sement maintenue  (e).  Un  exemple  mémorable  de  celle 
exclusion  se  présenta  à  la  suite  del'édit  de  1767  qui, 
pour  encourager  les  arts  et  métiers,  voulait  que  des 
brevets  fussent  accordés  à  tous  ceux  qui  en  deman- 
deraient, nationaux  ou  étrangers. 

Deux  Juifs  de  ïhionville,  profitant  des  termes  géné- 
raux de  cet  édit,  avaient  obtenu  un  brevet.  Le  corps 


(a)  Lettres  patentes,  23  mai  1634. 

(b)  Arrêt  du  conseil,  23  mai  1634. 

(c)  Arrêt  du  conseil,  1686. 

(d)  Arrêt  du  conseil,  1657-1638.  Lettres  patentes,  1718. 
{e)  M.  de  Boug,  t.  i,  p.  387. 


382   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITAUE  ET  EN  ESPAGNE. 

des  marchands  forma  opposition.  Los  Juifs,  condam- 
nés en  première  instance,  se  pourvurent  par  appel 
devant  la  cour  souveraine  de  Nancy.  Lacretelle.  choisi 
pour  leur  défenseur,  dans  un  cloquent  plaidoyer,  sou- 
tint que  les  lois  dont  les  Juifs  réclamaient  l'exécu- 
tion les  appelaient,  comme  tous  les  autres  sujets,  à 
la  faveur  que  le  roi  avait  même  destinée  aux  étran- 
gers; que  cette  grâce  leur  ouvrait  nécessairement  les 
portes  de  toutes  les  villes;  que  c'était  un  moyen  d'a- 
doucir leur  sort  et  d'élevor  leurs  âmes ,  moyen  que  la 
politique,  l'humanité  et  la  raison  devaient  saisir.  Dans 
une  péroraison  louchante  où  il  peignait  la  malheu- 
reuse position  des  Juifs  et  leur  état  d'avilissement  : 
«  Ne  craignons  pas,  disait-il,  de  nous  interroger  nous- 
»  mêmes,  et  nous  apprendrons  du  moins  à  être  justes 
r>  et  indulgents.  Quel  est  l'homme  d'une  autre  nation 
»  qui  résisterait  à  cette  épreuve?  qui  s'enflammerait 
»  pour  l'honneur  dans  le  sein  de  l'opprohre?  qui  écou- 
»  terait  la  voix  de  la  pitié  au  milieu  de  la  tyrannie? 
»  qui  sernit  confiant,  juste  et  généreux,  tandis  qu'on 
»  lui  fait  tout  ciaindre,  qu'on  l'inquiète  dans  ce  qu'il 
»  a  de  plus  cher;  tandis  qu'il  ne  peut  voir  dans  tous 
»  les  événements,  quels  qu'ils  soient,  qu'un  nouveau 
»'  genre  d'oppression?  Nous  avons,  ajoutait-il,  sur- 
»  chargé  la  balance  île  la  justice  des  défauts  trop  réels 
»  de  la  nation  juive,  ne  peut-on  pas  aussi  y  faire 
»  entrer  quelques  vertus?  N'y  a  t-il  pas  de  compensa- 
»  tiens  à  faire?  On  a  déjà  représenté  les  heureuses  qua. 
»  lités  qu'ils  apportaient  dans  le  commerce;  on  leur 
»  doit  des  découvertes  dont  tous  les  siècles  les  remer- 


DIX-SEPTIÈME  ET  DIX-HUITIÈME  SIÈCLES.  383 

»  cient;  leur  fidélité  s'est  rarement  flémenlio;  leur  sou- 
»  mission  pour  les  puissances  pnraît  chez  eux  un  sen- 
»  timent,  un  précepte  de  religion  :  aussi  est-elle  une 
»  douce  habitude,  nn  véritable  amour  do  la  paix,  une 
»  noble  résignation  aux  décrets  éternels;  leurs  mœurs 
»  sont  pures  et  religieuses.  La  nature,  qui  a  tous  ses 
p  droits  sur  eux,  leur  fait  aussi  sentir  sa  douce  impres- 
»  sion;  rigides  observateurs  d'une  loi  à  laquelle  leur 
»  infortune  les  attache  davantage,  ils  s'ai'Ient  dans 
»  toutes  leurs  peines,  ils  se  punissent  de  toutes  leurs 
»  fautes.  Rebutés  et  insultés  partout,  ils  n'opposent 
»  que  la  patience  à  l'outrage;  enfin,  capables  de 
»  reconnaissance,  ils  n'ont  jamais  méconnu  'eurs 
I»  protecteurs;  ils  ont  donc  des  vertus  ainsi  que 
»  des  vices.  Qui  nous  répondra  qu'il  ne  tient  pas 
»  à  nous  d'extirper  le>  uns  et  d'augmenter  les 
»  autres?  » 

Ces  considérations  puissantes  n'ébranlèrent  pas  les 
magistrats  de  la  cour  souveraine  de  Nancy.  La  sen- 
tence fut  confirmée..  L'heure  de  la  justice  n'était  pas 
Encore  venue,  et  quels  que  fussent  les  efforts  des  Juifs 
poursecouer  l'état  avilissant  où  on  les  comprimait,  ils 
étaient  forcés  d'y  retomber.  Vers  la  fin  du  xviii*  siècle, 
les  Juifs  d'Alsace  virent  un  moment  toutes  leurs 
créances  paralysées  par  une  sorte  de  conspiration  our- 
die entre  leurs  débiteurs.  On  fabriqua  de  fausses  quit- 
tances, on  les  répandilavec  profusion,  et  malgré  leurs 
titres  de  créance,  la  plupart  étaient  sans  ressources. 
Des  inscriptions  de  faux  furent  formées  et  le  gouver- 
nement fut  frappé  de  leur  nombre.  Des  lettres  pa- 


384  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

lentes  du  roi  (à),  considérant  qu'un  nombre  infini  de 
quittances  fausses  avaient  été  produites  par  des  débi- 
teurs envers  des  Juifs,  qu'un  grand  nombre  d'inscrip- 
tions de  faux  avaient  été  formées,  évoquèrent  au  con- 
seil souverain  d'Alsace  toutes  les  causes  où  il  serait 
question  d'usure  et  de  quittances  arguées  de  faux;  il 
fut  permis  aux  particuliers  de  retirer,  dans  le  délai  de 
trois  mois,  les  quittances  fausses  par  eux  produites, 
sans  encourir  les  peines  du  faux,  dont  le  roi  voulait 
bien  leur  faire  grâce;  enfin,  des  commissaires  furent 
nommés  pour  examiner  les  créances  des  Juifs,  avec 
faculté  d'accorder  tous  les  délais  que  bon  leur  semble- 
rait. Ces  premières  lettres  demeurèrent  sans  résultat. 
On  fut  Dbligé  de  les  renouveler  sans  pouvoir  éteindre 
la  source  du  mal  (6).  Les  débiteurs  ne  s'en  montraient 
que  plus  acharnés.  Les  fausses  quittances  se  multi- 
pliaient, et  de  nombreux  procès  étaient  portés  devant 
le  conseil  souverain.  Il  suffisait  à  un  débiteur  de  crier 
à  l'usure  pour  être  cru.  Cependant  des  mesures  sé- 
vères avaient  été  prescrites  pour  garantir  la  légitimité 
des  créances  des  Juifs.  On  avait  défendu  aux  notaires 
de  passer  des  actes  d'obligation  en  leur  faveur,  à 
moins  d'avoir  vu  compter  les  espèces.  On  leur  avait  en- 
joint de  choisir  dans  ces  actes  des  témoins  irrépro- 
chables, sous  peine  d'une  forte  amende.  Enfin,  sur  la 
simple  affirmation  d'un  débiteur,  on  annulait  ou  ré- 
duisait arbitrairement  les  billets  privés  qui  n'étaient 


(a)  1778. 

(b)  Lettres  patentes,  1779-1780. 


DIX-SEPTIÈME   ET   DIX-HUITIÈME  SIÈCLES.  385 

pas  enliérement  écrits  de  sa  main.  Ces  mesures  n'em- 
pêchaient pas  les  débiteurs  de  se  récrier,  et  les  quit- 
tances fausses  avaient  été  la  dernière  manœuvre  qu'ils 
avaient  cru  pouvoir  employer.  Ces  abus  éveillèrent  en- 
fin Tatlention  du  gouvernement  et  des  lettres  patentes 
de  Louis  XVI  (a)  vinrent  fixer  le  sort  des  Juifs  d'une 
manière  plus  spéciale  :  elles  étaient  encore  bien  loin 
de  ce  qu'exigeait  la  justice;  mais  c'était  un  premier 
pas  fait  vers  un  ordre  de  choses  meilleur. 

Ces  lettres  patentes  étaient  à  peu  prés  le  résumé 
des  anciennes  dispositions  ;il  futdéclaréque  le  nombre 
des  Juifs  resterait  tel  qu'il  existait;  que  tous  ceux  qui 
n'étaient  pas  légalement  admis,  c'est-à-dire  qui  no 
payaient  pas  de  contributions,  seraient  tenus  de  sortir 
du  royaume;  que  les  étrangers  ne  pourraient  parcourir 
l'Alsace  qu'autant  qu'ils  seraient  munis  d'un  passe- 
port délivré  par  l'autorité  compétente,  qui  fixerait  le 
temps  qu'ils  devaient  y  rester;  enfin,  qu'excepté  dans 
les  cas  de  mauvaise  conduite,  les  seigneurs  ne  pour- 
raient pas  les  chasser,  pourvu  qu'ils  payassent  leurs 
taxes.  Ils  ne  pouvaient  se  marier  sans  en  avoir  obtenu 
la  permission;  les  enfants  nés  d'un  mariage  non 
autorisé  étaient  réputés  illégitimes;  ils  ne  pou- 
vaient être  appelés  en  témoignage  ni  être  admis  au 
bénéfice  de  la  cession  de  biens,  si  ce  n'est  du  consen- 
tement des  trois  quarts  de  leurs  créanciers.  Ils  ne  pou- 
vaient prêter  que  le  serment  judaïque;  il  leur  était 
défendu  d'acquérir  des  biens  fonds,  si  ce  n'est  une 

(a)  Juillet  1784. 

25 


386     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

maison  pour  l'habiter;  ils  pouvaient  affermer  des 
biens  ruraux,  pourvu  qu'ils  les  exploitassent  eux- 
mêmes,  entreprendre  des  défrichements,  se  charger 
de  l'exploitation  des  mines,  établir  des  manufactures 
en  se  munissant  d'une  autorisation,  le  tout,  pourvu 
qu'ils  n'employassent  pas  des  domestiques  chrétiens. 
Les  notaires  ne  pouvaient  recevoir  des  actes  d'obliga- 
tion en  leur  faveur  qu'autant  qu'ils  avaient  vu  comp- 
ter les  espèces;  les  rabbins  ne  devaient  connaître  que 
des  matières  religieuses,  exerçant  pour  le  surplus  les 
fonctions  d'*arbilres,  ce  qui  dépendait  de  la  volonté 
des  pariios  Quant  aux  frais  de  leur  culte,  à  l'entre- 
tien de  leurs  synagogues  et  de  leurs  cimetières,  ils 
devaient  en  faire  enlre  eux  la  répartition;  les  rôles, 
dressés  par  les  rabbins,  étaient  ensuite  rendus  exécu- 
toires. 

Ces  diverses  dispositions  n'amélioraient  presque  en 
rien  le  sort  des  Juifs  d'Alsace,  seu'ement  elles  fixaient 
à  leur  égard  le  jurisprudence  flottante  et  les  mettaient 
à  l'abri  des  caprices  des  seigneurs.  C'était  peut-être 
beaucoup  pour  ces  malheureux  qui,  dans  les  diverses 
provinces  d'Alsace,  avaient  eu  tant  à  souffrir. 

Dans  la  Lorraine,  ils  avaient  à  peu  près  subi  le 
même  sort;  dès  le  xvi'  siècle,  les  ducs  de  Lorraine 
avaient  prohibé  dans  leurs  Etats  toute  autre  religion 
que  la  catholique;  cependint,  lorsque  ce  pays  fut 
occupé  par  Louis  XIV,  cet  état  de  choses  changea  : 
quelques  familles  juives  s'y.  introduisirent;  les  gou- 
verneurs envoyés  par  le  roi  usaient  envers  elles  d'hu- 
manité ;  ce  prince  avait  résisté  aux  sollicitations  de  la 


DIX-SEPTIÈME    ET  DIX-IIL'ITFÈMË   SIÈCLES.  387 

population  d'Alsacp  qui  dnmanflnit  leur  expulsion  (a). 
A  dater  de  cette  é:)oque,  les  Juifs  n'avaient  eu  qu'à  se 
louer  des  gouverneurs  qui  s'étaient  succédé.  Parmi 
eux  on  doit  remarquer  le  mnrérhal  de  Gontades,  qui 
rendit  plusieurs  ordonnances  en  leur  faveur.  Tant 
que  la  Lorraine  resta  attachée  à  la  France,  quelques 
familles  juives  s'y  maintinrent;  un  édit  les  expulsa 
lorsque  cette  province  fut  rendue  à  ses  anciens  souve- 
rains. Il  paraît  cependant  que  cet  exil  ne  reçut  pas 
d'expcution.  Vers  le  commencement  du  xviii*  siècle, 
on  comptait  dans  cette  province  cent  quatre-vingts 
familles  juives  fjui  furent  autorisées  à  y  rester  par  le 
duc  Léopold.  Il  leur  était  permis  de  commercer. 
Comme  dans  le  reste  de  l'Alsace,  ils  étaient  relégués 
dans  des  quartiers  séparés  ;  là  aussi,  comme  en  Alsace, 
les  plaintes  des  débiteurs  se  renouvelaient,  et  ces 
plaintes  firent  naître  un  édit  qui  annula  tous  les  bil- 
lets sous  seing-privé  consen'is  au  profit  des  Juifs  ;  les 
lettres  de  change  et  effets  de  commerce  furent  ex- 
ce  j)tés 

Le  duc  Stanislas  se  montra  plus  bienveillant  en- 
vers eux;  il  suspr>n(lit  les  elTets  de  cet  édit,  mais  il 
maintint  toutes  les  anciennes  lois  ([ui  avaient  été  por- 
tées [b)  ;  il  plaça  les  Juifs  de  ses  Etats  sous  la  juri- 
diction des  rabbins  de  Metz  et  les  assimila  ainsi  à  ceux 
d'Alsace. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  les  Juifs  n'avaient 


(a)  Lettre  écrite  par  M,  le  chancelier,  le  13  juin  1613. 
(6)  29  novembre  L733. 


388  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

pas  encore  pu  s'établir  légalement  à  Paris;  ils  n'y 
étaient  reçus  qu'en  passant  et  la  police  était  chargée 
de  les  surveiller.  Depuis  l'expulsion  de  Charles  VI, 
aucune  loi  ne  les  avait  admis  en  France,  si  ce  n'est  à 
Bordeaux  et  au  Saint-Esprit;  aussi  les  voyons-nous, 
au  commencement  du  xviii'  siècle,  expulsés  de  la  Ro- 
chelle, où  quelques  marchands  s'étaient  introduits, 
ainsi  que  de  Dijon,  où  des  marchands  juifs  de  Bor- 
deaux étaient  venus  trafiquer.  Deux  arrêts  du  Parle- 
ment leur  avaient  permis  de  faire  leur  commerce 
pendant  un  mois  de  chaque  saison  de  l'année;  mais 
ces  arrêts  furent  cassés  (a).  Ce  n'est  pas  que  quelques 
Juifs  privilégiés  ne  fussent  tolérés  soit  à  cause  de  leur 
position,  soit  à  cause  des  services  qu'ils  étaient  à  portée 
de  rendre.  Ainsi  on  avait  pu  remarquer,  à  la  cour  de 
Louis  XIV,  le  célèbre  Samuel  Bernard,  qui  aida  plu- 
sieurs fois  l'Etat  de  ses  finances,  et  dont  la  fortune 
colossale  était  un  nouvel  exemple  de  celte  opulence 
dont  les  banquiers  juifs  avaient  si  souvent  offert  le 
spectacle. 

Quelques  autres  s'étaient  aussi  établis  à  Paris;  ils  y 
possédaient  même  des  propriétés.  Le  Parlement  de 
Paris  eut  à  décider,  vers  la  fin  du  xviii^  siècle,  si  la 
nomination  à  une  cure,  faite  par  un  Juif  propriétaire 
d'une  terre  seigneuriale,  était  valable.  La  nomination 
fut  validée  (6)  ;  ce  qui  prouve  que,  quoique  les  Juifs 
n'eussent  pas  en  France  d'état  civil,  cependant  leur  exis- 


(a)  Denisart,  Coll.  de  jurisprudence,  V  Juif. 
(6)  Arrêt  du  Parlement  de  Paris,  1777. 


DIX-SEPTIÈME  ET   DIX-HUITIÈME   SIÈCLES.  389 

tence  n'était  pas  un  mystère.  Du  reste,  ils  ne  tardèrent 
pas  à  être  légalement  reco' nus,  et  sous  le  règne  de 
Louis  XVI  nous  trouvons  un  acte  qui  peut  être  signalé 
comme  le  premier  pas  vers  leur  complète  émancipa- 
tion. Des  lettres  patentes  de  ce  prince  avaient  permis 
aux  Juifs  de  résider  en  France  (a) ,  et  beaucoup  y  étaient 
rentr.'^s.  Cependant  les  corporotions  étaient  jalouses 
de  maintenir  à  leur  égard  les  anciennes  exclusions. 
Ainsi  nous  trouvons,  en  1777,  un  arrêt  du  Conseil  qui 
rejette  la  demande  qu'ils  avaient  formée  pour  être 
autorisés  à  faire  le  commerce  de  draperie  et  de  merce- 
rie à  Paris.  C'était  encore  beaucoup  que  de  ne  pas  faire 
revivre  les  vieux  étlits  qui  les  expulsaien'.  Mais  si  les 
Juifs  reparaissaient  sur  le  sol  de  la  France,  combien 
leur  nombre  était  restreint,  eu  égard  à  ceuxqui  avaient 
autrefois  habité  ce  pays! 

Dans  presque  toutes  les  parties  de  la  France  et  prin- 
cipalement dans  le  Midi,  il  n'est  pas  de  ville  an- 
cienne qui  n'ait  son  quartier  appelé  la  Juiverie.  Paris  a 
plusieurs  rues  qui  portent  ce  nom;  et,  s'il  faul  recon- 
naître que  ces  quartiers  étaient  autrefois  habités  par 
des  Juifs,  il  n'est  pas  douteux  que  la  France  ancienne 
en  était  couverte.  Les  massacres,  les  exils  les  avaient 
fait  disparaître,  et  ils  étaient  en  bien  petit  nombre 
lorsque  lejourde  la  justice  se  préparait  peureux. 

(a)  1776. 


390   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 


CHAPITRE  XV 

DEPUIS   LA   RÉVOLUTION    JUSQU'A   NOS   JOURS 

En  se  reportant  à  l'état  de  la  sociélé  en  France  vnrs 
la  lin  (lu  xviii*  siècle,  on  voit  la  révolution  s'opérer 
dans  les  cspiils  avant  d'être  proclamée  df^  fait. 

Dés  le  commencement  du  régne  de  Louis  XVI,  un 
.nouvel  ordre  de  choses  s'aiinoncail;  les  vieilles  idées 
avaient  beaucoup  perdu  de  leur  force  et  chaque  jour 
leur  arrachait  de  nouvelles  concessions.  I  es  Prot^'s- 
tants  et  les  Juifs  en  ressentaient  l'influence.  L'intolé- 
rance n'était  plus  de  bon  ton.  Les  lois  qui  proscri- 
vaient les  hérétiques  ne  s'exécutaient  plus  qu'à  regret, 
et  un  magistrat  qui  avait  concouru  à  un  de  ces  arrêts 
du  Parlement  qui,  déclarant  illégitime  utï  fds  né  d'un 
mariage  qui  n'avait  pas  été  béni  par  l'Eglise,  faisait 
passer  tous  ses  biens  sur  la  tète  d'un  parent,  disait  à 
ce  dernier  qui  se  présentait  pour  le  remercier  :  C'est 
bien  assez  de  vous  avoir  jugé;  je  rejette  avec  horreur 
votre  reconnaissance  [a).  Lorsque  de  pareilles  idées 
étaient  répandues,  la  législation  devait  nécessairement 
subir  leur  influence.  Il  ne  tenait  pas  au  sage  \lales- 
herbes  qu'il  n'en  fût  ainsi;  mais  il  avait  de  puissants 
préjugés  à  vaincre,  et  il  avait  sans  cesse  à  lutter  contre 

(a)  Aignan,  De  l'état  des  protestants  en  France,  ip.  60. 


DEPUIS   LA   RÉVOLUTION   JUSQU'A    NOS  JOURS.      391 

des  hommes  (jui  croyaient  le  flétrir  en  lui  donnant  le 
nom  de  ministre  patriote.  Cependant  les  Protestants 
durent  à  ses  efforts  de  recouvrer  en  France  un  état 
civil.  Le  préambule  de  Tédit  qui  restitue  un  état  civil 
aux  Protestants  est  digne  de  remarque.  «  Nous  pros- 
crivons, y  est-il  dit,  toutes  les  voies  de  violence  qui 
sont  aussi  contraires  aux  principes  de  la  raison  et  de 

riiuiiuuiilé  (|u'au  véritable  esprit  du  christianisme 

Une  assez  longue  exj)érience  a  démontré  que  ces  épreu- 
ves rigoureuses  t' l.iienl  insuffisnntos  pour  les  convertir; 
nous  ne  devons  donc  plus  souffrir  (|ue  nos  lois  les  pu- 
nissent inutilement  du  niidiieur  do  leur  naissance  en 
les  privant  des  droits  que  bt  nature  ne  cesse  de  récla- 
mer en  leur  laveur.  » 

Cetédi',  qui  semblait  ne  s'adresser  qu'aux  Proles- 
tauts,  embrassait  tous  ceux  (jui  ne  faisaient  pas  pro- 
fession de  la  religion  catholique. 

11  était  le  précurseur  de  l'émancipation  complète 
des  Juifs. 

Déjà,  j)ar  un  premier  édit,  Malesherbes  avait  aboli 
les  tlroils  de  péfigo  qui  les  assimilaient  à  des  bêtes  de 
somme.  Ce  ne  fut  pas  à  ce  premier  bienfait  que  ce 
ministre  arrêta  ses  pensées  bienveillantes  :  la  question 
de  leur  réhabilitation  politicjue  occupait  son  esprit;  il 
crut  devoir  s'entourer  de  lumières  et  réunit  auprès  de 
lui  plusieurs  Israélites  de  diverses  parties  de  la  France. 
Furlailo,  Gradis  de  Bordeaux  et  Cerfberr  de  Stras- 
bourg furent  appelés  à  Paris,  et  ils  fournirent  au 
ministre  qui  les  consultait  des  documents  sur  l'état 
social  de  leurs  coreligionnaires. 


392     LES  JUIFS  EN  FRINCE,  EiN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Cette  généreuse  pensée  de  \Ialesherbes  trouvait  déjà 
des  échos  en  France,  et  l'académie  de  Metz  mettait  au 
concours  Ja  question  de  l'amélioration  du  sort  des 
Juifs  (a).  Plusieurs  mémoires  furent  envoyés,  où  la 
cause  de  la  justice  était  énergiquement  plaidée,  et  la 
palme  académique  fut  partagée  entre  un  Israélite, 
Orwilz,Tliierry,  et  l'abbé  Grégoire.  Ce  dernier  surtout 
se  montra,  dans  toutes  les  occasions,  le  défenseur 
d'une  classe  trop  longtemps  opprimée,  et  l'on  est 
heureux  de  voir  un  ecclésiastique  concourir  de  tous 
ses  efforts  à  effacer  les  maux  que  le  fanatisme  avait 
causés. 

Cependant  les  événements  politiques  qui  se  succé- 
daient avec  rapidité,  les  graves  intérêts  qui  sagitaienl, 
ne  permirent  pas  à  Malesherbes  de  mettre  à  exécu- 
tion le  projet  qu'il  avait  conçu  :  la  Révolution  éclata 
et  les  Juifs  n'avaient  pas  encore  en  France  d'état  civil, 
quoique  depuis  plusieurs  années  ils  fussent  publique- 
ment tolérés  et  qu'on  leur  eût  même  accordé  le  droit 
de  naturalisation  {b). 

La  Révolution  mil  en  mouvement  tous  les  esprits i 
les  Juifs  firent  entendre  leurs  plaintes,  et  elles  ne  pou- 
vaient manquer  d'être  accueillies. 

Dans  une  première  séance,  l'Assemblée  consti- 
tuante déclara  qu'elle  s'occuperait  du  sort  des  Juifs  (c). 

A  la  séance  du  14  janvier  suivant,  il  fut  question  de 
savoir  si  les  comédiens,  lus  Juifs  et  les  Protestants 


(a)  1788. 

{b)  Lettre  patente,  1776. 

(c)  Séance  du  28  septembre  1789. 


DEPUIS  LA  RÉVOLUTION    JUSQU'A  NOS  JOURS.      393 

seraient  éligibles  à  toutes  les  fonctions  civiles  et  mili- 
taires. 

Un  député,  M.  de  Beaumetz,  demandait  l'ajourne- 
ment en  ce  qui  concernait  les  Juifs.  11  prétendait 
qu'ils  ne  voudraient  peut-être  pas  des  emplois  civils 
et  militaires. 

Mirabeau  prit  la  parole,  et  s'élevant  avec  force 
contre  les  suppositions  présentées  par  le  préopinant, 
il  lut  la  requête  dans  laquelle  les  Juifs  demandaient 
à  être  déclarés  citoyens. 

La  question  futajournée;  mais  quelques  jours  après, 
le  25  janvier  1790,  elle  fut  solenniillement  débattue. 

Des  voix  éloquentes  se  tirent  entendre.  Mirabeau, 
Grégoire,  ClermOnt-Tonnerre,  Rabaud-Saint-Etienne 
défendirent  avec  vigueur  les  droits  de  la  justice  et  de 
l'humanité,  et  un  décret  accorda  les  droits  civils  aux 
Juifs  portugais,  espagnols  ou  avignonnais  seulement, 
ce  qui  bornait  le  bienfait  à  ceux  du  Midi. 

Des  réclamations  légitimes  s'élevèrent;  les  Juifs  du 
Nord,  et  principalement  ceux  de  l'Alsace,  firent  valoir 
leurs  droits;  ils  peignirent  l'état  déplorable  où  ils 
étaient  réduits  par  l'effet  de  la  malveillance  qui,  attri- 
buante tous  les  fautes  de  quelques-uns,  ne  leur  te- 
nait aucun  compte  de  la  funeste  direction  que  des 
lois  injustes  leur  avaient  imprimée;  ils  demandèrent 
justice. 

Ces  plaintes  furent  entendues;  un  premier  décret, 
suivi  d'une  proclamation  du  roi  (a),  mit  les  Juifs  d'Al- 

(a)  16  avril  1790. 


394      LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

sace  sous  la*  sauvegarde  de  la  loi.  Bientôt  un  autre 
décret  (a)  supprima  toutes  les  redevances  qu'on  exi- 
geait d'eux,  à  quelque  litre  qu'elles  fussent  payées. 

Enfin  un  dernier  décret  mettant  un  terme  à  de  lâ- 
cheuses hésitations  (6)  révoqua  toutes  les  réserves  et 
exceptions  et  accorda  indistinctement  à  tous  les  Juifs 
le  droit  de  citoyen,  après  avoir  prèle  le  serment  civique. 

Ainsi  s'évanouirenL  pour  toujours  ces  distinctions 
odieuses  que  le  fanatisme  avait  créées  et  qui  avaient 
pu  se  soutenir  (lendaiit  dix-huit  siècles.  Les  préjugés 
qui  poui suivaient  les  Juifs  s'écroulèrent,  et  cette  vic- 
toire de  la  raison  sur  \cs  vieilles  erreurs  fut  un  des 
plus  beaux  triomphes  d'un  peuple  libre. 

La  liberté  des  cultes  était  devenue  un  des  prin- 
cipes du  (.Iroit  public  :  tous  les  Français,  sans  distinc- 
tion, rem[)lissaienl  les  devoirs  de  citoyens  et  en  exer- 
çaient les  droits.  Quelque  nouvelle  que  fiât  pour  les 
Juifs  cette  tache,  ils  l'embrassèrent  avec  entbou- 
siasme.  Depuis  longtemps  leur  cœur  était  français, 
leur  uni(|ue  ambition  était  de  posséder  légalement 
ce  titre.  Fiers  des  bienfaits  des  lois,  ils  rivalisèrent 
d'elTorts  pour  s'en  rendre  dignes  ;  on  les  vit  participer 
avec  joie  à  toutes  les  cbarges  de  l'Etat,  s'aflilier  à  tous 
les  établissements  utiles,  se  dévouer  avec  ardeur  au 
service  de  la  pairie,  et  (chose  digne  de  remurcjue), 
bien  qu'ils  dussent  saisir  avec  empressement  les  idées 
de  l'époque,  ({ui  leur  étaient  favorables,  au  milieu  de 


(a)  20  juillet  1790,  7  aoùl  suivant. 

(6)  28  septeinhre  1791  etSl  novembre  suivant. 


DEPUIS   LA   RÉVOLUTION   JUSQU'A  NOS  JOURS.      395 

l'efTervescence  générale,  aucun  li'eux  ne  se  fit  signa- 
ler par  de  coupaliles  excès.  Si  quelques  jours  avaient 
suffi  pour  changer  leur  état  politique,  leur  élat  moral 
s'améliorait  visiblement.  La  patrie  comptait  déjà  leurs 
enfants  parmi  ses  défenseurs;  ils  accouraient  dans 
les.  écoles  dont  on  leur  avait  autrefois  interdit  ren- 
trée; les  arts,  l'industrie,  qui  les  avaient  autrefois 
npoussés,  étaient  témoins  Je  leurs  premiers  efforts, 
et  déjà,  dans  la  génération  nouvelle,  on  ne  |)ouvait 
plus  distinguer  un  Juif  d'un  Chrétien.  Quelques  ves- 
tiges de  l  ancienne  persécution  devaient  cependant 
encore  >e  faire  sentir  chez  les  hommes  parvenus  à  un 
âge  avancé;  ainsi,  l'on  pouvait  remarquc.'r  chez  eux 
une  certaine  hésitation  à  se  produire,  un  attachement 
marqué  jtour  de  vieilles  routines  qui  avaient  pour 
elles  la  force  de  Ihabitude;  celte  influence  des  idées 
anciennes,  ils  la  conservaient  encore  dans  les  actes 
mêmes  où  ils  n'avaient  qu'à  user  de  leurs  droits  On 
a  pu  les  voir  pendant  longtemps  enterrer  leurs  morts 
au  milieu  de  la  nuit,  comme  s'ils  avaient  du  craindre 
d'être  troublés  dans  l'exercice  de  ce  [)ieux  devoir.  Le 
souvenir  des  persécutions  passées  les  agitait  de  crai  nie  ; 
bien  que  les  lois  leur  fu.-sent  favorables,  ils  n'osaient 
pas  en  réclamer  l'exécution  («).  C'est  ainsi  que  des 
préjugés  et  des  abusent  pu  se  maintenir  longtemps. 


[a]  Les  Juifs,  dans  la  plupart  (\e&  villes,  sont  restés  longtemps 
privés  de  lieu  de  sépulture.  Cept>ndant  le  décret  du  23  prairial 
an  XII  y  avait  pourvu  en  déclarant  que,  dans  les  communes  oii  l'on 
professe  plusieurs  cultes,  chaque  culte  aurait  un  lieu  d'inhumation 
particulier. 


396  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

On  conçoit  que  des  hommes  plies  à  un  genre  de 
vie,  façonnés  dès  leur  enfonce  à  un  état  précaire,  en- 
vironnés de  vieilles  préventions,  poursuivis  par  de 
vieux  préjugés,  ne  pouvaient  pas  dépouiller  tout  à 
coup  le  caractère  qu'ils  avaient  revêtu  depuis  leur 
enfance  :  leur  éducation,  leur  position,  leur  fortune, 
leur  imposaient  des  nécessités  qu'il  fallait  subir;  la 
régénération  ne  pouvait  s'opérer  que  peu  à  peu,  et 
l'élan  donné  à  la  génération  nouvelle,  partagé  même 
par  une  partie  de  celle  qui  la  précédait,  dépassait  les 
espérances  qu'il  était  permis  de  concevoir.  L'on  fut 
donc  injuste  envers  eux  lorsque,  en  les  déclarant  ci- 
toyens français,  on  crut  devoir  maintenir  pour  certains 
d'entre  eux  un  régime  d'exception.  L'Assemblée  con- 
stituante elle-même  n'avait  pas  échappé  à  cette  injus- 
tice. Des  plaintes  s'élevaient  de  diverses  parties  de 
l'Alsace  au  sujet  des  créances  des  Juifs;  des  débiteurs, 
quelquefois  malheureux,  le  plus  souvent  de  mauvaise 
foi,  portaient  contre  leurs  créanciers  lesaccusations  les 
plus  graves;  des  abus  coupables  avaient  pu  être 
commis,  mais  la  passion  avait  tout  exagéré  et  la  pré- 
vention ne  permettait  pas  d'examiner  avec  calme. 
Quelque  déplorables  que  fu.-sent  les  excès,  l'action 
des  lois  générales  aurait  dû  suffire  pour  les  réprimer. 
Au  lieu  de  s'en  référer  au  droit  commun,  on  eut  re- 
cours à  des  mesures  d'exception;  l'Assemblée  consti- 
tuante, le  lendemain  du  jour  (a)  où  elle  avait  décrété 
l'émancipation  des  Juifs,  avait  enjoint  à  ceux  de  la 

(a)  28  septembre  1791. 


DEPUIS  LÀ  RÉVOLUTION  JUSQU'A  NOS  JOURS.      397 

ci-devantprovinced'Alsacededonner  aux  directoires  de 
district  l'état  détaillé  dejeiirs  créances,  tant  en  prin- 
cipal qu'intérêts,  sur  des  particuliers  non  Juifs.  Celte 
niesure  n'était  peut  être  que  le  résultat  d'une  ancienne 
prévention.  Pour  rendre  les  Juifs  d'Alsace  odieux,  on 
avait  avancé  que  le  pays  était  ruiné  parleurs  exactions, 
on  avait  grossi  le  chiffre  de  leurs  créances,  on  les  éva- 
luait à  plus  de  40  millions.  Les  états  fournis  aux  di- 
rectoires vinrent  détruire  ces  exagérations;  il  en  résulta 
que  les  créances  des  Juifs  d'Alsace  ne  dépassaient 
pas  10  millions;  ainsi,  trente  mille  individus  environ, 
que  l'on  persécutait  comme  usuriers,  dont  tout 
l'avoir  consistait  en  capitaux,  n'avaient  à  eux  tous 
que  10  millions  de  créances.  Ce  fait  répondait  assez 
aux  déclamations  dont  les  Juifs  d'Alsace  étaient 
l'objet,  sans  rien  préjuger  cependant  sur  les  usures 
dont  plusieurs  d'entre  eux  pouvaient  s'être  rendus 
coupables.  Aussi,  il  ne  fut  donné  aucune  suite  aux 
mesures  que  le  gouvernement  paraissait  vouloir  pren- 
dre contre  eux. 

Un  autre  objet  relatif  aux  Juifs  d'Alsace  occupa  bien- 
tôt son  attention.  Avant  la  Révolution,  les  Juifs  étaient 
divisés  iîn  communautés  qui,  soit  pour  faurnir  à  leurs 
dépenses,  soit  pour  faire  face  aux  impôts  variés  qui 
les  grevaient,  étaient  souvent  réduites  à  contracter 
des  dettes.  H  est-à  présumer  que  ceux  qui  prêtaient 
à  des  Juifs,  usant  peut-être  de  représailles,  leur 
faisaient  payer  cher  l'argent  qu'ils  leur  livraient. 
Beaucoup  de  ces  dettes  existaient  encore  lorsque  les 
communautés  furent  dissoutes;  les  créanciers  de  la 


398   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

cominiinauté  de  Mdz  réclamèrenl  et  le  gouvernement, 
con^idrrant  celte  communauté  (a)  comme  exislai^te 
encore,  quoiqne  dissoute  depuis  longtemps,  ordonna 
qu'une  commission  serait  nommée  pour  liquider  ses 
dettes  et  en  faire  la  répartition.  Celte  mesure  pouvait 
avoir  quelque  nppirence  d'équité  en  faveur  des  créan- 
ciers, mais  elle  s'éloignait  du  droit  commun,  en 
même  temps  qu'elle  était  injuste  envers  les  débiteurs. 
Aucune  analogie  ne  pouvait  exister  entre  la  commu- 
naulé  israélite  existant  à  Metz  en  l'an  X  et  celle  qui 
existait  avant  la  Révolution  :  les  individus  n'étiient 
plus  les  mêmes,  les  fortunes  avaient  été  bouleversées, 
et  la  répartition  qu'on  opérait  niellait  souvent  la  plus 
forte  portion  de  la  délie  à  la  charge  de  celui  qui 
depuis  peu  s'était  fixé  dans  le  pays,  ou  avait  acquis  sa 
fortune  depuis  que  les  communa'ités  étaient  dissoutes. 
C^tle  considération  aurait  du  peut-être  empêcher  que 
le  gouvernement  intervînt  et  fit  une  loi  d'exce|)lion. 
Il  n'y  avait  pas  plus  de  raison  pour  ressusciter  les 
communautés  israéliles  qu'il  n'y  en  aurait  eu  pour 
ressusciter  celle  des  barbiers  ou  des  mai  chauds,  dans 
la  vue  de  les  rendre  à  l'action  de  leurs  créanciers. 

Toulcfois,  les  Juifs  d'Alsace  n'en  furent  passquitles 
à  ce  prix;  chaque  année  on  voyait  se  renouveler  les 
plaintes  de  leurs  débil''uis;  les  faits  é'aient  présentés 
sous  les  couleurs  les  plus  noires.  Les  pouvoirs  qui 
s'étaient  succédé  durant  la  Révolution  avaient  résisté 
à  ces  manœuvres.  Le  gouvernement  impérial,  dont  les 

(a)  5  uivose  an  X. 


DEPUIS  LA   RÉVOLUTION   JUSQU'A   NOS  JOURS.      399 

bonnes  intentions  n  l'égard  des  Juifs  ne  pouvaient  être 
suspectes,  se  laissa  cependant  entraîner  dans  des  me- 
sures exceptionnelles. 

Un  premier  décret  {a)  ordonna  qu'il  serait  sursis, 
dans  les  départements  de  l'Alsace,  à  l'exécution  de 
tous  les  jugements  rendus  en  faveur  des  Juifs  contre 
des  cultivateurs  :  cependant,  a'ant  de  sévir  contre 
les  Juifs,  Napoléon,  dans  son  esprit  de  justice,  voulut 
1««!  interroger  et  recevoir  d'eux  publiquement  une 
professfon  de  foi.  Cette  pensée,  digne  du  puissant' 
génie  qui  réglait  alors  le  sort  des  empires,  devait 
donner  naiss^mce  à  l'événenent  1;^  plus  saill;int  que 
nous  offre  l'histoire  des  Juifs  modernes.  Le  même 
décret  qni  ordonnait  le  s'irsis  relativement  aux  Juifs 
d'Alsace  convoquait  à  Paris  une  assemblée  d'Israé- 
lites, à  l'eiret  de  répondre  aux  questions  qui  leur  se- 
raient adressées  au  nom  du  gouvernement  {b) .  Les 
Israélites  des  divers  départements  de  la  France  et 
de  l'Italie,  réunie  alors  à  TEmpire,  envoyèrent  à  Paris 
leurs  députés,  qu'ils  choisirent  pnrmi  les  plus  no- 
tables d'entre  eux,  et  ces  députés,  au  nombre  de 
cent  douze,  furent  constitués  en  assemblée.  Une  salle 
leur  était  préparée  cà  THotel  de  ville,  et  c'est  là  qu'ils 
furent  installés  par  les  ordres  du  ministre  de  l'inté- 
rieur. Les  premières  séances  furent  consacrées  à  la 
nomination  du  j)résident  et  à  la  formation  du  bureau. 
M.  Abraam  Furtado,  de  Bordeaux,  réunit  la  majo- 


(a,  30  mai  1806. 

{bj  30  mai  1806,  convocation  de  l'assemblée  israélile. 


400     LÉS  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

rite  des  suffrages,  et  il  présida  l'assemblée  avec  une 
dignité,  une  élévation  de  sentiment  et  une  éloquence 
qu'on  n'aurait  peut-être  pas  eu  l'espoir  de  trouver 
chez  des  hommes  dont  l'éducation  n'avait  véritable- 
ment commencé  que  depuis  un  petit  nombre  d'an- 
nées. L'assemblée  étant  constituée,  trois  commis- 
saires du  gouvernement,  MM.  Mole,  Porlalis  fils  et 
Pasquier,  se  transportèrent  dans  son  sein  et  lui  sou- 
mirent les  questions  que  l'on  désirait  éclaircir. 

«  Vous  le  savez,  leur  disait  M.  Mole,  la  conduite 
»  de  plusieurs  de  ceux  de  votre  religion  a  excité  des 
»  plaintes  qui  sont  parvenues  au  pied  du  trône;  ces 
«  plaintes  étaient  fondées,  et  pourtant  l'Empereur 
»  s'est  contenté  de  suspendre  le  progrès  du  mal,  et 
»  il  a  voulu  vous  entendre  sur  les  moyens  de  le  gué- 
»  rir.  Les  lois,  ajoutait-il,  qui  ont  été  imposées  aux 
»  individus  de  votre  religion  ont  varié  par  toute 
»  la  terre.  L'intérêt  du  moment  les  a  souvent  dic- 
•  tées;  mais,  de  même  que  cette  assemblée  n'a  point 
»  d'exemple  dans  les  fastes  du  christianisme,  de 
»  même,  pour  la  première  fois,  vous  allez  être  jugés 
»  avec  justice  et  vous  allez  voir  par  un  prince  chrétien 
»  votre  sort  fixé.  » 

Les  questions  qui  étaient  soumises  à  l'assemblée 
consistaient  à  savoir  :s'il  était  licite  aux  Juifs  d'é- 
pouser plusieurs  femmes;  si  le  divorce  était  permis 
parla  religion  juive;  s'il  était  valable  sans  qu'il  fût 
prononcé  par  les  tribunaux  et  en  vertu  de  lois  con- 
tradictoires à  celles  du  Gode  français;  si  une  Juive 
pouvait  se  marier  avec  un  Chrétien  et  une  Ghrétrenne 


DEPUIS   LA   RÉVOLUTION  JUSQU'A   NOS    JOURS.      401 

^  avec  un  Juif,  ou  s'il  était  prescrit  aux  Juifs  de  ne 
se  marier  qu'entre  eux;  si  aux  yeux  des  Juifs  les 
Français  étaient  leurs  frères  ou  des  étrangers  ;  quels 
étaient,  dans  l'un  et  l'autre  cas,  les  rapports  que 
leur  loi  leur  prescrivait  avec  les  Français  qui  n'étaient 
pas  de  leur  religion;  si  les  Juifs  nés  en  France  et 
traités  par  la  loi  comme  citoyens  regardaient  la 
France  comme  leur  patrie;  s'ils  se  croyaient  obligés 
de  la  défendre,  d'obéir  aux  lois  et  de  suivre  les  dis- 
positions du  Gode  civil;  par  qui  les  rabbins  étaient 
nommés;  quelle  juridiction  de  police  exerçaient  les 
rabbins  parmi  les  Juifs  et  quelle  police  judiciaire 
ils  exerçaient  parmi  eux;  si  les  formes  de  l'élection 
des  rabbins  et  leur  juridiction  de  police  judiciaire 
étaient  voulues  par  les  lois  ou  seulement  consacrées 
par  l'usage  ;  s'il  est  des  professions  que  la  loi  des  Juifs 
leur  défend;  si  cette  loi  leur  défend  de  faire  l'usure. 
En  recevant  la  communication  de  ces  questions, 
le  président  répondit  au  discours  de  MM.  les  com- 
missaires. 

«  Organe,  disait-il,  des  sentiments  de  cette  asscm- 
»  blée,  je  dois  vous  dire,  au  nom  de  tous  ceux  qui 
»  la  composent,  que  nous  avons  vu  avec  une  joie 
»  inexprimable  cette  occasion  comme  un  moyen  de 
»  dissiper  plus  d'une  erreur  et  de  faire  cesser  bien 
»  des  préjugés.  Nous  n'avions  entrevu  que  dans  un 
»  avenir  éloigné  le  moment  où  des  habitudes,  con- 
•  tractées  par  l'effet  d'une  longue  oppression,  se- 
»  raient  effacées  :  maintenant  cet  avenir  se  rapproche 
»  de  nous.  » 

26 


402   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Après  cette  communication  les  travaux  de  l'as- 
semblée commencèrent;  une  commission  fpt  nom- 
mée pour  procédera  l'examen  de^  questions;  plu- 
sieurs séances  furent  consacrées  à  leur  cjjscussion, 
et,  pendant  tout  le  cours  des  délibérations,  Fondre 
le  plus  parfait,  la  plus  grande  harmonie  régnèrent 
constamment  parmi  des  hommes  qui  apportaient 
dans  rassemblée  des  mœurs  différentes  et  des  lan- 
gages divers,  qui  avaient  vécu,  |es  uns  en  Italie,  les 
autres  en  France,  et  qui  devaient  être  tout  étonnés 
d'une  tâche  qu'ils  remplissaient  pour  la  première 
fois,  avec  un  appareil  imposant,  sous  les  yeux  de  tout 
ce  que  la  France  avait  de  plus  éclairé. 

Mais  si  rassemblée  des  députés  israplites,  compo- 
sée en  très-grande  partie  d'hommes  dont  l'éducation 
qvait  été  négligée,  par  Ip  résultat  des  lois  sous  ]  em- 
pire desquelles  ijs  avaierit  passé  leur  jeunesse,  sut 
cependant  se  faire  remarquer  par  le  calme  qu'elle 
apportait  dans  ses  délibérations  et  par  la  pureté  des 
vues  qui  l'animaient,  la  sagesse  de  ses  réponses  était 
bien  susceptible  de  détruire  les  funestes  impressions 
qui  paraissaient  encore  les  poursuivre. 

Conciliant  le  respect  qu'ils  devaient  à  leur  religion 
avec  le  devoir  que  leur  qualité  de  citoyen  français 
leur  imposait  et  qu'ils  étaient  fiers  de  remplir,  les 
députés  israélites  dissipèrent  tous  les  nuages  dont  on 
avait  environné  leur  croyance;  ils  répondirent  aux 
douze  questions  qui  leiir  étaient  posées  avec  une  pré- 
cision digne  des  plus  grands  éloges. 

«  Les  députés  israélites,  dirent-ils  en  tète  de  leurs 


ê 

DEPUIS  LA   RÉVOLUTION   JUSQU'A   NOS  JOURS.      403 

»  réponses,  déclarent  que  leur  religion  leur  ordonne 
»  de  regarder  la  loi  du  prince  comme  loi  suprême, 
)>  en  matière  civile  et  politique;  qu'ainsi,  lors  même 
»  que  leur  Code  religieux  ou  les  interprélations  qu'on 
»  lui  donne  renfermeraient  des  dispositions  civiles 
»  ou  politiques  qui  ne  seraient  pas  en  harmonie  avec 
»  le  Code  français,  ces  dispositions  cesseraient  dès 
»  lors  de  les  régir,  puisqu'ils  devraient,  avant  tout, 
»  reconnaître  la  loi  du  prince  et  lui  obéir.  » 

Ce  principe  posé,  l'assemblée  déclarait  que  les 
Juifs  étaient  tenus  de  regarder  les  Français  comme 
leurs  frères;  que  leur  premier  devoir  était  d'exercer 
envers  les  Chrétiens  des  actes  de  charité,  et  qu'il  n'y 
avait  à  cet  éarard  aucune  différence  entre  les  Chrétiens 
et  les.luifs.  «  Oui,  s'écriaient-ils,  la  France  est  notre 
»  patrie,  les  Français  sont  nos  frères  1  Ce  titre  glo  • 
»  rieux,  en  nous  honorant  a  nos  propres  yeux,  est 
»  un  sûr  garant  que  noqs  ne  cesserons  jamais  de  le 
»  mériter.  » 

«  Les  rapports,  ajoutaient-ils,  que  la  loi  judaïque 
»  permet  avec  les  Chrétiens  sont  les  mêmes  que  ceux 
»  avec  les  Juifs;  nous  n  admettons  d'autre  différence 
»  que  celle  d'adorer  l'Etre  suprême  chacun  à  sa  ma- 
<)  nière.  »  Vérité  consolaple,  pleine  de  charité,  pure 
expression  du  véritable  esprit  de  la  loi  ^e  Moïse, 
trop  longtemps  calomniée. 

Passant  ensuite  aqx  diverses  autres  questions,  les 
députés  israéliles  ne  faisaient  que  développer  les 
conséquences  de  ces  principes. 

Ils  déclaraient  qu'il  n'était  pas  permis  aux  Juifs 


t 

404  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

(l'épouser  plusieurs  femmes;  que  la  loi  de  Moïse,  qui 
permettait  la  répudiation,  était  subordonnée  à  la  loi 
civile  ;  que  les  mariages  entre  Juifs  et  Chrétiens 
n'étaient  pas  défendus;  que  les  rabbins  ne  tenaient 
de  la  loi  de  Moïse  aucune  aulorité  sur  leurs  coreli- 
gionnaires ;  que  ce  titre,  connu  seulement  depuis  la 
dispersion,  ne  constituait  autre  chose  qu'une  marque 
de  déférence  donnée  aux  docteurs  de  la  loi,  qui  se 
faisaient  remarquer  par  leur  mérite  ;  qu'ils  n'avaient 
aucune  juridiction,  mais  que  seulement  on  s'adres- 
sait volontairement  à  eux  comme  versés  dans  la  loi; 
que  si,  dans  certains  Etats,  les  lois  ont  donné  quelque 
force  à  la  juridiction  des  rabbins,  leur  autorité  décou- 
lait alors  de  la  loi  civile  et  non  de  la  loi  religieuse  ; 
qu'aucune  profession  n'était  défendue  aux  Juifs  et 
que  leur  morale  religieuse  leur  faisait  au  contraire 
une  loi  de  se  donner  un  état;  enfin  que  l'usure  ne  pou- 
vait être  autorisée  par  la  loi  de  Moïse,  qui  n'avait 
jamais  entendu  parler  que  d'un  intérêt  légal  ;  que  sur- 
tout sur  ce  point  aucune  distinction  ne  pouvait  être 
faite  entre  le  Juif  et  l'étranger;  que,  vis-à-vis  de  l'un  et 
de  l'autre,  la  charité  faisait  un  devoir  de  prêter  quel- 
quefois sans  intérêt  à  celui  qui  était  dans  le  besoin  ; 
mais  que,  si  un  intérêt  pouvait  être  exigé  de  celui 
qui  emprunte  pour  son  commerce,  il  n'était  permis, 
dans  aucun  cas,  de  percevoir  plus  qu'un  intérêt  légal. 
A  cet  égard,  l'assemblée  réfutait  les  injustes  reproches 
adressés  aux  Juifs  et  interprétait  sagement  la  loi 
de  Moïse,  qui  repousse,  par  son  esprit  et  par  ses 
termes,    les  préventions  dont  elle  a  été  l'objet.   La 


DEPUIS  LA   REVOLUTION   JUSQU'A   NOS  JOURS.      40'3 

religion  juive  était  donc  énergiquement  vengée,  et 
cette  antique  croyance,  poursuivie  comme  intolé- 
rante et  anti-sociale,  apparaissait  enfin  sous  son  viai 
jour;  la  persécution  perdait  ainsi  son  excuse,  la  mé- 
disance était  dépouillée  de  son  plus  puissant  ali-. 
ment,  et  si  quelques  Juifs  avaient  pu  armer  contre 
eux  la  sévérité  des  lois,  il  était  impossible  de  faire 
rejaillir  sur  leur  croyance  religieuse  les  méfaits  qu'on 
leur  imputait. 

Cependant  la  sollicitude  du  gouvernement  impérial 
n'était  pas  entièrement  rassurée,  et  il  manquait  aux 
réponses  de  l'assemblée  une  sanction  qui  devait  en 
accroître  le  poids.  Les  députés  israélites  avaient  dé- 
veloppé les  principes  de  leur  religion,  mais  rien  ne 
constatait  que  ce  qu'ils  avaient  déclaré  fût  autre 
chose  que  l'expression  de  leur  conviction  person- 
nelle; il  fallait  donner  à  leurs  opinions  une  force 
doctrinale  qui  leur  manquait.  C'est  là  ce  qui  ins- 
pira la  pensée  de  convoquer  un  grand  Sanhédrin, 
c'est-à-dire  une  assemblée  de  docteurs  de  la  loi, 
ressuscitant  en  quelque  sorte  cet  ancien  pouvoir  dont 
les  arrêts  suprêmes  étaient  regardés  à  Jérusalem 
comme  des  lois. 

Les  commissaires  du  gouvernement  se  transportè- 
rent au  sein  de  l'assemblée  pour  lui  communiquer  ce 
dessein. 

«  Sa  Majesté,  dit  M.  Mole,  a  vu  avec  satisfaction 
»  vos  réponses;  elle  nous  a  chargés  de  vous  faire  con- 
»  naître  qu'elle  avait  applaudi  à  l'esprit  qui  les  a 
»  dictées. 


406  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  En  nous  présentant  de  nouveau  clans  cette  en  - 
»  ceinte,  ajoùtait-il,  nous  y  retrouvons  les  impres- 
»  sions  et  les  pensées  qui  nous  agitèretit  lorsque  vous 
»  nous  y  avez  reçus  pour  la  première  fois.  En  effeti 
»  qui  ne  serait  saisi  d'étonnemenl  à  la  vue  de  cette 
»  réunion  d'hommes  éclairés,  choisis  parthi  Its  des- 
»  cendants  du  plus  ancien  peuple  de  la  terre?  Si 
»  quelque  personnage  des  siècles  écoulés  revenait 
»  à  la  lumière,  et  qu'un  tel  spectacle  vînt  à  frapper 
»  ses  yeux,  ne  se  croirait-il  pas  transporté  dans  les 
»  murs  de  la  cité  sainte,  ou  ne  penserait-il  pas  qu'une 
»  révolution  terrible  a  renouvelé  les  choses  humaines 
»  jusque  dans  leurs  fondements?... 

»  Les  Juifs,  accablés  du  mépris  des  peuples  et 
»  souvent  en  biitte  à  Tavarice  des  souverains,  n'ont 
»  point  encore  été  traités  avec  justice.  Leurs  cou- 
n  tûmes  et  leurs  pratiques  les  isolaient  des  sociétés, 
»  qui  les  repoussaient  à  leur  tour,  et  ils  n'ont  cessé 
»  d'attribuer  aux  lois  humiliantes  qui  leur  étaient 
»)  imposées  les  désordres  et  les  vices  qu'on  leur  re- 
»>  proche.  Aujourd'hui  même  encore  ils  expliquent 
»  l'éloignement  de  quelques-uns  d'entre  eux  pour 
»  l'agriculture  et  les  professions  utiles,  par  le  peu 
»  de  confiance  que  peuvent  prendre  dans  l'avenir  des 
»  hommes  dont  l'existence  dépend,  depuis  tant  de 
»  siècles,  de  l'esprit  du  moment  et  du  caprice  de  la 
»  puissance.  Désormais,  ne  pouvant  plus  se  plaindre, 
»  ils  ne  pourront  plus  se  justifier. 

»  Sa  Majesté  a  voulu  qu'il  ne  restât  aucune  excuse 
»  à  ceux  qui  ne  deviendraient  pas  citoyens;  elle  vous 


DEPUIS  LA  RÉVOLUTION  JUSQU'A  NOS  JoURS.      407 

»  assure  le  libre  exercice  de  votre  religion  iet  là  pleine 
»  jouissance  de  vos  droits  (joliliques;  mais  en  échange 
a  de  Tauguste  protection  qu'elle  vous  accorde,  elle 
»  exige  une  garantie  religieuse  de  l'entièl-ë  obselvàtion 
»  des  principes  énoticés  dans  vos  réponses.  Cette  asscin- 
»  blée,  telle  qu'elle  est  constituée  aujourd'hui,  ne 
»  pourrait  à  elle  seule  la  lui  oftrir;  il  faut  que  ses 
»  réponses,  converties  en  décisions  pdi*  une  autre 
»  assemblée  d'une  forme  plus  imposante  et  plus  reli- 
»  gieuse,  puissent  être  placées  à  côté  du  Thalmud  et 
»  acquièrent  ainsi,  aux  yeux  des  Juifs  de  tous  les  pays 
»  et  de  tous  les  siècles,  la  plus  grande  autorité  pos- 
»  sible. 

»  La  foule  de  commentateurs  de  votre  loi  en  a, 
»  sans  doute,  altéré  la  pureté,  et  la  diversité  de  leurs 
»  opinions  a  dû  jeter  dans  le  doute  la  plu{)art  de  ceux 
»  qui  les  lisent.  Il  s'agit  donc  de  rendre  à  l'universa- 
»  lité  des  Juifs  l'important  service  de  fixer  leurs 
»  croyances  sur  les  matières  qui  vous  ont  déjà  été 
»  soumises.  Pour  rencontrer  dans  l'histoire  d'Israël 
»  une  assemblée  revêtue  d'une  autorité  capable  de 
»  produire  les  résultats  que  nous  attendons,  il  faut 
»  remonter  jusqu'au  grand  Sanhédrin;  C'est  ce  grand 
»  Sanhédrin  que  Sa  Majesté  se  propose  de  convo- 
»  qner  aujourd'hui.  Ce  corps,  tombé  avec  le  temple, 
»  va  reparaître  pour  éclairer  par  tout  le  monde  le 
»  peuple  qu'il  gouvernait;  il  va  le  rappeler  au  véri- 
»  table  esprit  de  la  loi  et  lui  en  donner  une  expli- 
»  cation  digne  de  faire  disparaître  toutes  les  inter- 
»  prélations  mensongères;  il  lui  dira  d'aimer  et  de 


408   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  défendre  le  pays  qu'il  habite;  et  il  lui  apprendra 
i"  que  tous  les  sentiments  qui  rattachaient  à  son 
»  antique  patrie,  il  les  doit  aux  lieux  où,  pour  la  pre- 
»  mière  fois  depuis  sa  ruine,  il  peut  élever  sa  voix.  » 

A  ce  discours  remarquable  le  président  de  l'assem- 
blée répondit  avec  dignité. 

«  Asservis,  disait-il,  depuis  leur  dispersion,  à  une 
»  politique  également  fausse  et  incertaine,  jouets  des 
»  préjugés  et  des  caprices  du  moment,  on  remarque 
»  avec  surprise  que  parmi  tant  de  princes  qui  ont 
»  régné  dans  les  différents  Etats,  que  parmi  ceux 
»  même  qui  ont  paru  animés  du  désir  d'améliorer 
»  notre  condition,  nul  n'ait  conçu  avec  force  et  gran- 
»  deur  l'idée  et  le  moyen  d'arracher  des  hommes 
«  sobres,  actifs,  industrieux,  à  la  nullité  civile  et  poli- 
»  tique  dans  laquelle  ils  étaient  retenus. 

»  Toujours  en  dehors  de  la  société,  en  butte  à  la 
"  calomnie,  victimes  innocentes  de  l'injustice,  se  taire 
»  et  souffrir,  telle  fut,  durant  bien  des  siècles,  leur 
»  triste  destinée. 

n  Les  attributions  importantes,  ajoutait-il,  que  Sa 
»  Majesté  daigne  nous  donner  en  nous  imposant  des 
»  devoirs  plus  difficiles  à  remplir,  auraient  de  quoi 
»  nous  effrayer,  si  vous  ne  nous  promettiez.  Messieurs 
»  les  commissaires,  de  nous  aider  du  concours  de  vos 
»  lumières,  afin  de  répondre  dignement  aux  grandes 
»  vues  de  Sa  Majesté.  Eloignés  par  notre  situation 
»  passée,  par  la  nature  de  nos  occupations,  des  études 
»  relatives  à  un  objet  d'un  ordre  si  relevé,  nous  n'y 
»  pouvons  porter  que  les  simples  lumières  du  bon 


DEPUIS  LA   RÉVOLUTION  JUSQU'A  NOS  JOURS.      409 

»  sens,  des  intentions  pures  et  un  zèle  soutenu.  Mais 
»  ces  dispositions  ne  suffisent  pas,  nous  avons  besoin 
»  de  toute'votre  indulgence,  et  nous  la  réclamons.  » 

Après  ce  discours,  MM,  les  commissaires  se  reti- 
rèrent et  l'assemblée,  délibérant  sur  les  nouvelles 
communications  qui  lui  étaient  faites,  arrêta  qu'il 
serait  adressé  à  toutes  les  synagogues  de  l'empire 
français,  du  royaume  d'Italie  et  de  l'Europe  une  cir- 
culaire pour  leur  annoncer  qu'un  grand  Sanhédrin 
allait  s'ouvrir  à  Paris;  que  MM.  les  rabbins,  membres 
de  l'assemblée,  seraient  invités  à  faire  partie  de  ce 
grand  Sanhédrin;  que  vingt-cinq  des  députés,  mem- 
bres de  l'assemblée,  en  feraient  également  partie  ;  qu'il 
serait  donné  les  ordres  nécessaires  pour  que  vingt-neuf 
rabbins,  choisis  dans  les  synagogues  de  l'empire  et 
du  royaume  d'Italie,  pussent  se  rendre  à  Paris;  qu'une 
commission  de  neuf  membres  serait  formée  pour  pré- 
parer avec  MM.  les  commissaires  du  gouvernement 
les  matières  qui  seront  soumises  au  grand  Sanhédrin; 
qu'enfin,  l'assemblée  ne  se  séparerait  pas  jusqu'à  ce 
que  le  grand  Sanhédrin  eût  clos  ses  séances. 

Le  jour  où  l'assemblée  allait  terminer  ses  travaux 
pour  se  réunir  au  grand  Sanhédrin  arrivait.  Avant  de 
se  séparer,  l'assemblée  ofirit  encore  plusieurs  séances 
dignes  d'intérêt;  on  y  discuta  le  projet  de  règlement 
relatif  à  l'établissement  des  consistoires  :  il  y  fut  ques- 
tion des  mesures  projetées  par  le  gouvernement  contre 
les  Juifs  de  l'Alsace,  mais  on  put  remarquer  que  l'as- 
semblée, appelée  à  donner  son  avis  sur  des  mesures 
législatives,  n'y  apportait  ni  cette   maturité  qu'une 


410  LES  JUtFS  EN  FRANCE,  EN  itALlE  ET  EN  ÈSfÀGNÈ. 

longue  expérience  des  affaires  peut  seule  donner,  ni 
cette  indépendance  et  cette  énergie  qu'il  devait  êtt-e 
difficile  d'atteindre  à  des  hommes  placés  (oui  à  coup 
dans  une  sphère  aussi  élevée.  Cependant  on  doit  rendre 
à  l'assemblée  des  députés  Israélites  cette  justice  qtie 
les  idées  généreuses  trouvèrent  constamment  un  écho 
dahs  chacun  de  ses  membres,  et  les  discours  pronon- 
cés par  MM.  Avigdor,  de  Nice  [a)  et  Furtado  arinoil- 
çaient  des  hommes  qui,  en  dépit  des  lois  flétrissantes, 
avaient  su  marcher  avec  le  siècle. 

Les  travaux  de  rassemblée  des  députés  étaient 
arrivés  à  leur  terme  et  le  grand  S.mhédlin  allait  s'ou- 
vrir. Les  hommes  appelés  à  en  faire  partie  n'étaient 
pas  seulement  ceux  qui,  nés  avec  la  Révolutioti,  et 
partageant  l'élan  qu'elle  imprimait,  étaient  imbus  des 
idées  nouvelles,  c'étaient,  avant  tout,  des  hommes 
religieux  qui,  versés  dans  les  éludes  théologiques, 
décorés  du  nom  de  rabbins,  avaient  été  l'objet  de  la 
vénération  de  leurs  frères.  Réunis  àU  nombre  de 
soixante-dix,  ce  n'était  plus  une  assemblée  politique 
qu'ils  formaient,  c'était  un  corps  éminemment  reli- 
gieux qui,  sous  la  protection  des  lois,  dans  un  Etat 


(a)  Séance  du  5  février  1807.  ■ —  Dans  cette  séance,  après  nh  dis- 
cours remarquable  de  M.  Avigdor,  l'assemblée,  sur  sa  proposition, 
consigna  dans  sou  procès-verbal  l'expression  de  sa  reconnaissance 
envers  les  membres  du  clergé  qui,  dans  les  divers  pays  et  les  divers 
siècles,  s'étaient  montrés  bienveillants  envers  les  Juifs. 

Lorsque  pour  la  première  fois  ce  travail  était  écrit  je  n'apparte- 
nais pas  à  M.  Avigdor  par  des  liens  de  famille.  J'ai  pu  apprécier 
depuis  tout  ce  qu'il  y  avait  d'élévation  dans  son  esprit  et  de  gran- 
deur dans  son  caractère. 


DEPUIS  LÀ  RÉVOLUTION   JUSQU'A   NOS  JOUfeS.      411 

chrétien,  s'installait  avec  toulle  cortège  des  céiénio- 
nies  judaïques.  Dans  l'histoire  de  l  Empire,  cet  évé- 
nement est  peut-être  un  de  ceux  c|ui  méritent  le  plus 
de  fixer  Tattention.  Les  Juifs  semblent  avoir  été  jetés 
au  milieu  dbs  nations  pour  marquer  par  leurs  vicissi- 
tudes les  progrès  de  la  raison  humaiiie.  Quel  progrès 
immense  n'avait-il  pas  dû  s'opérer  en  France  pour  que 
l'on  piit  voir  dans  son  sein  ressuscitei"  avec  toute  sa 
pompe  l'assemblée  là  plus  respectable  de  l'antique 
Jérusalem  ! 

Pour  que  rien  né  manquât  à  là  vénération  dont  lé 
grand  Sanhédrin  devait  être  environné,  on  voulut 
suivre  toutes  les  formes  établies  par  la  loi  judaïque. 

Le  grand  Sanhédrin  se  composait  de  soixante-dix 
membres,  dont  un  Chef  (a),  deux  rap[k»rleurs  (6), 
deux  scribes.  l"n  écrivain  qui  s'est  fait  depuis  remar- 
quer par  de  nombreuses  productions,  M.  Michel  Berr, 
avait  été  adjoint  comme  scribe-rédacteur. 

Avant  leur  installation,  les  membres  du  grand 
Sanhédrin  se  réunirent  dans  le  temple  Israélite  pour 
implorer  la  protection  divine,  une  prière  appropriée 
à  la  circonstance  fut  récitée  à  haute  voix  par  le  chef; 
tous  les  membres  étaient  couverts;  la  même  céré- 
monie se  renouvelait  au  commencement  de  chaque 
séance.  Aucune  discussion  ne  pouvait  avoir  lieu  dans 
le  sein  de  l'assemblée,  un  rapport  était  fait  sur  cha- 


(a)  Nassy  (prince). 

(6)  L'un,  ab-belh-din  (père  de  la  maison  de  jugement),  l'autre, 
chàcham  (savant). 


412  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

que  objet  mis  en  délibération;  on  renvoyait  ensuite  à 
buitaine,  et  chaque  membre  pouvait  remettre  des 
observations  par  écrit,  sur  lesquelles  il  était  fait  un 
nouveau  rapport.  Les  délibérations  avaient  lieu  par 
appel  nominal,  chaque  membre  répondait  oui  ou  non, 
un  des  secrétaires  recueillait  les  votes  affirmatifs, 
l'autre  les  votes  négatifs;  le  chef  proclamait  le  ré- 
sultat d'après  la  majorité  absolue  des  suffrages. 

L'ordre  et  le  recueillement  présidaient  aux  délibé- 
rations du  grand  Sanhédrin;  le  chef,  M.  Sinthzeim, 
MM.  Furtado  et  Cracovia  prononcèrent  plusieurs  dis- 
cours. 

M.  Furtado,  dans  une  des  premières  séances,  s'ex- 
primait ainsi  : 

a  En  contemplant  cette  assemblée  d'hommes  re- 
commandables  par  leur  piété,  leur  savoir  et  leurs 
vertus,  nous  nous  croyons  transportés  dans  cette  an- 
tiquité vénérable  si  bien  décrite  dans  nos  livres 
saints.  Saisis  d'étonnement  et  de  respect  pour  la 
majesté  de  la  religion  et  rappelant  à  notre  mémoire 
tout  ce  que  nos  annales  y  ont  laissé  de  souvenirs  sur 
les  beaux  jours  de  la  cité  sainte,  il  nous  semble  re- 
trouver en  vous,  après  un  si  long  cours  de  siècles  et 
de  révolutions,  cet  aréopage  auguste  institué  pour 
aider  l'interprète  de  la  volonté  de  Dieu  à  supporter  le 
poids  de  sa  mission. 

»  Si  notre  existence  parmi  toutes  les  nations  de  la 
terre,  si  l'antiquité  de  notre  origine,  si  nos  longues 
adversités  présentent  un  de  ces  phénomènes  poli- 
tiques qui  fixent   Taltenlion  et  commandent,    pour 


DEPUIS   L.\.   RÉVOLLTION   JUSQU'A   NOS  JOURS.      413 

ainsi  dire,  la  surprise,  notre  convocation  dans  la  ca- 
pitale de  la  France,  et  sous  la  protection  du  plus 
grand  des  princes  chrétiens,  l'existence  inattendue 
d'un  Sanhédrin,  de  ce  corps  antique  dont  l'origine  se 
perd  dans  la  nuit  des  temps,  cet  intérêt  de  bien- 
veillance qui  se  fait  remarquer  de  toutes  parts  en 
faveur  des  restes  dispersés  d'Israël,  des  circonstances 
si  nouvelles  et  si  rares  n'offrent  pas  un  phénomène 
'  moins  remarquable.  Un  événement  si  extraordinaire 
ajoute  un  nouveau  trait  au  caractère  de  grandeur  et 
de  force  qui  imprime  au  règne  de  Sa  Majesté  im- 
périale et  royale  le  sceau  d'une  éternelle  mémoire...» 

Le  président  avait  déjà  exprimé  la  même  pensée, 
et  le  Sanhédrin  rendait  un  éclatant  hommage  à  cette 
noble  inspiration  qui  avait  permis  à  un  prince  chré- 
tien de  réunir  sous  ses  yeux  l'assemblée  la  plus  impo- 
sante de  l'antiquité  juive. 

Pénétrés  de  la  grandeur  de  leur  mission,  les  mem- 
bres du  Sanhédrin  se  livrèrent  avec  le  plus  grand 
recueillement  à  l'examen  de  chacune  des  réponses 
faites  par  la  précédente  assemblée  aux  questions  qui 
lui  avaient  été  adressées. 

Ces  réponses,  fruit  d'un  consciencieux  examen, 
furent  converties  en  décisions  doctrinales,  et  reçurent 
ainsi  la  sanction  religieuse  qui  leur  manquait. 

En  tête  de  cette  décision,  le  Sanhédrin  plaça  une 
déclaration  de  principes  qui  devait  éclaircir  bien  des 
doutes. 

«  Nous  déclarons,  disaient  les  rabbins  assemblés, 
»  que  la  loi  divine,  ce  premier  héritage  de  nos  an- 


414   LES  JUTFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  cêtres,  contient  des  dispositions  politiques  et  des 
»  dispositions  religieuses;  que  les  dispositions  reli- 
»  gieuses  sont,  par  leur  nature,  absolues  et  indépen- 
»  danles  des  circonstances  et  des  temps;  qu'il  n'en 
»  est  pas  de  même  des  dispositions  politiques,  c'est- 
»  à-dire  de  celles  qui  constituent  le  gouvernement  et 
»  qui  étaient  destinées  à  régir  le  peuple  d'Israël  dans 
»  la  Palestine  lorsqu'il  avait  ses  rois,  ses  pontifes  et 
»  ses  magistrats.  » 

Cette  déclaration  ne  laissait  plus  à  la  malveillance 
aucun  prétexte  pour  supposer  que  la  loi  de  Moïse 
empêchât  les  Juifs  de  jouir  des  bienfaits  des  lois. 
L'assemblée  la  plus  imposante  pour  les  Israélites, 
celle  qui,  cqmme  elle  le  déclare  elle-même,  avait 
seule  qualité  pour  interpréter  la  loi  de  Moïse  et  fixer 
les  conséquences  qui  en  découlent,  déterminait  quelle 
était  la  partie  de  cette  législation  qui  était  obliga- 
toire, quelle  était  celle  qui  avait  cessé  de  l'être.  Cette 
assemblée  consacrait  ce  principe  que  les  Juifs  de- 
vaient, avant  tout,  obéissance  aux  lois  de  l'Etat;  en 
un  mot,  le  Sanhédrin  constatait  ce  fait  que  les  Israé- 
lites, appelés  à  devenir  citoyens,  n'avaient  à  reculer 
devant  aucun  des  devoirs  que  cette  qualité  leur  im- 
posait. 

«  Quoique  l'Israélite  orthodoxe,  disait  M.  Furtado, 
»  puisse  croire  que  toutes  les  dispositions  dont  le 
»  Code  mosaïque  se  compose  ont  été  également  ré- 
»  vélées,  il  n'est  pas  tenu  de  croire  que  toutes  sont 
»  égaleipent  obligatoires. 

»  Les  unes  fixent  et  déterminent  les  rapports  entre 


DEPUIS  LA  RÉVOLUTION  JUSQU'A   NOS  JOURS.      415 

»  l'homme  et  sqn  Créateur,  les  autres  entre  l'homme 
»  et  son  semblahle,  considérés  Tun  et  l'autre  comme 
»  membroscle  la  même  société  politique,  les  troisièmes 
»  entre  les  sujets  et  leur  souverain. 

»  Les  premières,  qui  appartiennent  au  domaine 
»  des  consciences,  sont  par  cela  même  indépen- 
»  dantes  des  événements  temporels  et  jusqu'à  un  cer- 
»  tain  point  de  la  jurisprudence  civile;  les  secondes 
»  et  les  troisièmes  ne  pouvant,  par  la  nature  des 
»  objets  sur  lesquels  elles  statuent,  joujr  de  la  même 
»  permanence,  delà  môme  immuabilité,  n'enchaînent 
»  qu'aux  circonstances  des  lieux,  des  temps  et  de 
»  l'ordre  politique  auquel  elles  s'appliquent;  cet 
«  ordre  politique,  renversé  ou  dissous  par  des  révo- 
»•  huions  lentes  et  inopinées,  élie  nécessairement 
»  de  tous  les  devoirs  qui  naissaient  de  son  existence 
■  et  se  conservaient  par  sa  durée...  Combien,  ajou- 
»  tait-il,  n'est-il  pas  d'observances  tombées  en   dé- 

•  suétude?  que  sont  devenues  ces  grandes  solennités 
»  de  Jérusalem?  que  sont  devenues  tant  de  lois  sur 

•  les  sacrifices,  sur  les  conventions  mUrimoniales, 
9  sur  les  successions,  sur  l'année  sabbatique  et  l'an- 
9  née  jubilsiire,  sur  la  pureté  et  l'impureté,  et  sur 
»  tant  d'autres  pratiques  dont  le  souvenir  seul 
»  s'est  conservé  dans  l'histoire?...  Le  culte  général 
»  s'est  maintenu,  les  rits  particuliers  ont  cessé  quand 
»  ils  sont  devenus  impraticables  par  le  transport  de 
»  cette  religion  d'un  seul  pays  dans  tant  de  climats 
»  divers?  » 

Les  mêmes  principes  étaient  confirmés  par  le  pré- 


416  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

sidenl  du  Sanhédrin,  le  rabbin  Sintzheim,  et  son 
autorité  était  bien  susceptible  de  rassurer  les  con- 
sciences les  plus  scrupuleuses  sur  la  vérité  de  la  pro- 
fession de  foi  faite  par  l'assemblée. 

Les  décisions  du  Sanhédrin  furent  reçues  avec 
respect  par  toutes  les  synagogues  de  France;  celles 
de  Hollande,  celle  de  Francfort,  lui  avaient  envoyé 
des  députés  qui  donnèrent  leur  adhésion  à  ses  tra- 
vaux {a).  Cette  distinction  entre  la  partie  politique 
et  la  partie  religieuse  de  la  loi  de  Moïse  était  suscep- 
tible de  renverser  une  foule  d'observances  pratiques 
comme. comprises  dans  la  partie  politique  et  dépen- 
dant des  temps  et  des  lieux  ;  mais  le  Sanhédrin  s'était 
borné  à  constater  un  fait  dont  la  vérité  ne  pouvait 
être  méconnue;  il  appartenait  à  la  conscience  des  Juifs 
éclairés  d'en  déduire  les  conséquences,  sans  se  dépar- 
tir d'un  sentiment  de  respect  pour  ce  que  les  anciens 
docteurs  avaient  établi  comme  une  haie  à  la  loi. 

Cependant  l'événement  important  qui  venait  de  se 
consommer,  la  sagesse  qui  avait  présidé  aux  réponses 
de  l'assemblée  ne  mirent  pas  les  Juifs  français  à  l'abri 
de  toute  espèce  de  trouble.  Le  sursis  prononcé  contre 
les  Juifs  d'Alsace  subsistait  toujours,  et  le  gouverne- 
ment avait  à  prendre  un  parti. 

Dans  un  mouvement  d'indignation  contre  ceux 
d'entre  les  Juifs  à  qui  des  exactions  usuraires  étaient 


(a)  Parmi  les  députés  d'Amsterdam  on  remarquait  MM.  Asser, 
avocat,  depuis  conseiller  d'État  dans  le  royaume  des  Pays-Bas;  de 
Léman,  docteur  en  médecine,  et  Litwak,   mathématicien  distingué. 


DEPUIS   LA  RÉVOLUTION   JUSQU'A  NOS  JOURS.      417 

reprochées,  l'assemblée  avait,  en  quelque  sorte,  ap- 
pelé sur  eux  des  mesures  spéciales.  Le  gouverne- 
ment céda,  il  faut  le  dire,  à  l'impulsion  qui  lui  était 
donnée,  et  lorsque  les  lois  générales  suffisaient  pour 
atteindre  les  coupables,  il  fut  créé  un  régime  d'ex- 
ception qui  contrastait  avec  les  espérances  légitimes 
qu'il  était  permis  de  concevoir  à  la  suite  de  l'acte  so- 
lennel qui  venait  de  s'accomplir. 

Le  Sanhédrin  avait  à  peine  terminé  ses  travaux 
qu'un  décret  (a)  déclara  que  tous  les  engagements 
pour  prêt,  consentis  au  profit  des  Juifs  par  des  mi- 
neurs, des  femmes,  ou  des  militaires  sans  l'autorisa- 
tion de  leurs  chefs,  seraient  nuls  de  plein  droit;  que 
le  payement  d'aucune  lettre  de  change,  billet,  obliga- 
tion ou  promesse,  souscrit  par  un  non-commerçant 
au  profit  d'un  Juif,  ne  pourrait  être  exigé  sans  que  le 
porteur  prouvât  que  la  valeur  en  avait  été  fournie  ; 
que  les  créances  reconnues  usuraires  seraient  annu- 
lées ;  que  pour  celles  qui  ne  le  seraient  pas,  les  tri- 
bunaux étaient  autorisés  à  accorder  un  délai. 

Il  était  défendu  à  tout  Juif  de  se  livrer  au  commerce 
sans  prendre  une  patente  qui  ne  pouvait  être  accordée 
que  sur  des  informations  précises  et  des  certificats 
constatant  sa  moralité. 

Tous  actes  de  commerce  faits  par  des  Juifs  non 
patentés  étaient  déclarés  nuls;  les  hypothèques  prises 
par  eux  en  vertu  d'une  lettre  do  change  étaient  an- 
nulées. 


(fl)  17  mars  1808. 

27 


118   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Toute  obligation  consentie  au  profit  d'un  Juif  non 
}!alonté  pouvait  cire  révisée  parles  tribunaux;  le  <lc- 
bileur  était  admis  à  prouver  qu'il  y  avait  usure. 

Ces  dispositions  étaient  applicables  à  l'avenir  comme 
au  passé. 

Aucun  Juif  non  domicilié  dans  les  départements 
du  Haut  et  Bas-Rliin  ne  pouvait  à  l'avenir  y  prendre 
domicile. 

Aucun  Juif  ne  pouvait  être  admis  à  prendre  domi- 
cile dans  d'autres  départements  qu'autantqu'il  y  aurait 
fait  l'acquisition  d'une  propriété  rurale  et  se  livrerait 
à  l'agriculture,  sans  se  mêler  d'aucun  négoce  ni  trafic. 

Les  Juifs  n'étaient  [dus  admis  à  fournir  des  rem- 
plaçants pour  Tarmée. 

Ce  décret  devait  avoir  son  effet  pendant  dix  ans, 
sauf  à  en  proroger  la  durée  si  les  mesures  prises 
n'obtenaient  pas  le  résultat  qu'on  attendait. 

Quelle  était  donc  la  défiance  qui  avait  surgi  dans 
res[)ritdu  chef  de  l'Etat?  Les  principes  religie  ix  des 
Juifs  ne  pouvaient  lui  être  suspects  après  les  décisions 
si  remarquables  de  leurs  docteurs  les  plus  respectés? 
Comment  légitimer  alors  la  résurrection,  même  pas- 
sagère, des  humiliantes  distinctions  d'un  autre  âge? 

Le  décret  du  17  mars  avait  été  conçu  avec  tant  de 
prévention,  que  bien  que  le  sursis  prononcé  par  u  i 
décret  antérieur  ne  s'appliquât  qu'aux  départements 
de  TAlsace,  celui  du  17  mars  semblait  embrasser 
dans  ses  dispositions  la  France  entière.  Aussi  les 
débiteurs  des  Juifi  saisirent-ils  avec  empressement 
ce  prétexte,  et  dans  un  Etal  où  l'intolérance  religieuse 


DEPUIS  LA.  RÉVOLUTION    JUSQU'A   NOS  JOURS.      419 

semblait  avoir  expiré,  après  avoir  reçu  des  lois  la 
plus  éclatante  protection  qni  leur  eût  été  accordée 
dans  aucun  siècle,  les  Juifs  éprouvèrent  tout  à  coup 
dans  leur  fortune  et  dans  leur  personne  une  violente 
secousse. 

Cependant  de  toutes  les  parties  de  la  France  de 
justes  réclamations  s'élevèrent,  les  autorités  locales 
vinrent  attester  la  moralité  des  Juifs  de  la  plupart 
des  déparlements.  Le  gouvernement  impérial  était  mu 
par  de  trop  hautes  pensées,  il  était  entouré  de  trop 
de  lumières,  il  avait  fait  preuve  d'un  trop  grand 
esprit  de  justice  pour  persister  longtemps  dans  une 
erreur  commise.  Le  décret  du  17  mars  fut  modifié; 
mais  ses  effets  furent  maintenus  pour  les  départements 
de  l'Alsace  (a).  Ainsi  les  Juifs  du  département  du 
Nord  restèrent  soumis  aux  lois  d'exception  et  les  tri- 
bunaux furent  forcés  d'appliquer  un  décret  qui  faisait 
dos  Juifs  une  classe  à  part  pour  certains  actes  de  la 
vie  civile.  Cette  législation  devait,  il  est  vrai,  ne  durer 
que  pendant  dix  ans;  mais  ce  terme  n'effaçait  pas  le 
vice  qui  l'entachait.  Toutefois,  cet  acte  regrettable  du 
gouvernement  impérial  ne  doit  pas  affaiblir  ce  que 
les  Juifs  lui  doivent  de  reconnaissanee.  La  convoca- 
tion du  Sanhédrin  pfir  l'empereur  Napol^^on  restera  à 
jamais  comme  le  plus  éclatant  témoignage  des  senti- 
ments de  haute  raison  et  de  justice  qui  animaient  ce 
prince,  qui  imprimait   le  cachet  de  sa   gramleur  à 


(a)  Décret  des  16et  22  juillet  lb08,  11  avril  1810,  26  décembre 
1813. 


420     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

toutes  les  conceptions  que  lui   suggérait  son  génie. 

A  côté  du  décret  dont  nous  venons  de  parler,  mar- 
chait un  autre  décret  (a)  qui  organisait  le  culte  is- 
raélite. 

Des  consistoires  furent  créés;  il  fut  ordonné  qu'il 
serait  établi  une  synagogue  et  un  consistoire  dans 
chaque  département  renfermant  deux  mille  Israé- 
lites ;  qu'il  y  aurait  un  grand  rabbin  dans  chaque  sy- 
nagogue consistoriale  ;  que  les  consistoires  devraient 
veiller  à  ce  que  les  rabbins  ne  pussent  donner  aucune 
instruction  ou  explication  de  la  loi  qui  ne  fût  con- 
forme aux  décisions  du  Sanhédrin,  surveiller  l'admi- 
nistration des  synagogues  particulières,  encourager 
les  Israélites  à  Texercice  des  professions  utiles,  faire 
connaître  ceux  qui  n'auraient  pas  de  moyens  d'exis- 
tence. Les  consistoires  départementaux  devaient  re- 
lever d'un  consistoire  central  établi  à  Paris  ;  le  consis- 
toire central  était  chargé  de  proposer  la  nomination 
des  rabbins  et  de  les  confirmer.  Les  rabbins  étaient 
chargés  d'enseigner  la  religion  et  la  doctrine  du  San- 
hédrin, de  rappeler  l'obéissance  aux  lois,  et  surtout  à 
celle  de  la  conscription  ;  de  faire  considérer  le  service 
militaire  comme  un  devoir,  de  prêcher  dans  les  syna- 
gogues, de  célébrer  les  mariages.  Les  autres  articles 
fixaient  le  traitement  des  rabbins  dont  le  payement, 
ainsi  que  les  frais  du  culte,  devaient  être  répartis  sur 
les  Israélites  d'après  les  tableaux  dressés  par  les  con- 
sistoires. Les  rabbins    devaient  jurer  sur  la  Bible 

(a)  17  mars  1808. 


DEPUIS  LA   RÉVOLUTION  JUSQU'A  NOS  JOURS.      421 

d'être  fidèles  aux  lois  et  de  faire  connaître  tout  ce 
qu'ils  apprendraient  de  contraire  aux  intérêts  du  sou- 
verain ou  de  l'État  (a). 

Cette  création  des  consistoires  était  sans  doute  un 
premier  pas  fait  vors  une  organisation  régulière. 

Mais  il  restait  à  établir  des  écoles,  des  séminaires 
d'où  pussent  sortir  des  hommes  instruits,  capables  de 
diriger  leurs  coreligionnaires  dans  les  voies  tracées 
par  les  décisions  du  Sanhédrin. 

En  créant  les  consistoires  israélites,  le  gouverne- 
ment ne  voulut  pas  en  supporter  les  charges,  et  une 
taxe  particulière  fut  établie  pour  subvenir  aux  frais 
de  cette  nouvelle  institution.  Ainsi  les  Juifs,  soumis 
aux  impôts  publics,  contribuant  pour  leur  part  à  l'en- 
tretien de  tous  les  cultes  chrétiens,  étaient  réduits  à 
supporter  eux  seuls  les  frais  de  leur  propre  culte. 

Telle  était  la  position  des  choses  en  1815.  Les 
Juifs,  à  quelques  exceptions  près,  n'avaient  rien 
perdu  des  droits  que  la  Révolution  avait  fixés  sur  leur 
tête;  Napoléon  les  avait  vus  accourir  dans  ses  armées, 
la  plupart  s'y  étaient  couverts  de  gloire,  plusieurs 
d'entre  eux  étaient  parvenus  aux  grades  les  plus 
élevés;  tous  justifiaient  par  leur  éducation,  leur  po- 
sition ou  leurs  habitudes,  les  bienfaits  de  l'émanci- 
pation. Le  gouvernement  impérial  s'était  fait  un  de- 
voir de  se  montrer  fidèle  à  ce  grand  principe  de  la 
liberté  des  cultes  qui  était  une  précieuse  conquête  de 
la  révolution  de  89.  Les  hommes  de  mérite  arrivaient 

(a)  Décret  du  19  octobre  1808. 


422   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

aux  fonctions  publiques,  quelle  que  fût  leur  croyance; 
la  régénération  ne  datait  pas  encore  d'assez  loin  pour 
que  les  sujets  pussent  être  nombreux  parmi  les  Juifs. 
On  en  citait  cependant  plusieurs  dans  diverses  car- 
rières, quelques-uns  exerçaient  des  fonctions  adminis- 
tratives dans  les  cités  les  plus  populeuses. 

De  ce  non  bre  était  M.  Furtado  de  Bordeaux;  il  fut 
même  question  de  l'élever  aux  fondions  de  sénateur. 
Quelques  membres  du  Sénat,  et  notamment  l'abbé 
Grégoire,  évêque  de  Blois,  qui  s'était  toujours  montré 
le  protecteur  zélé  des  Israélites,  avaient  exprimé  le 
désir  que,  de  même  qu'il  y  avait  dans  le  Sénat  des 
Catholiques  et  des  Protestants,  il  y  eijt  aussi  des 
Israélites.  Ce  vœu  ne  put  pas  se  réaliser,  mais  il  con- 
state que  la  fusion  était  complète  et  que  les  nuances 
d'opinions  religieuses  disparaissaient  pour  toujours. 

Ce  fut  en  cet  état  que  la  Restauration  trouva  les 
Juifs,  La  France  fut  démembrée  et  les  Juifs  de  di- 
verses provinces,  qui,  sous  l'empire,  avaient  partagé 
]<i  sort  des  Juifs  français,  retombèrent  tout  à  coup  sous 
le  joug  de  Toppression. 

Les  diverses  provinces  de  l'Italie,  rendues  à  leurs 
anciens  souverains,  virent  renaître  leur  ancienne  lé- 
gislation. Ainsi,  le  roi  de  Sardaigne  renouvela  les  lois 
qui  les  obligeaient  à  se  renfermer  dans  le  ghetto  et 
leur  défemlaient  de  posséder  des  immeubles  Cepen- 
dant quelque  précises  que  fussent  les  lois  portées  à 
cet  égard,  lonr  exécution  ne  fut  pas  rigoureuse,  et, 
bien  que  légalement,  dans  plusieurs  des  Etats  de  l'I- 
lalie,  les  Juifs  n'eussent  pas  le  plein  exercice  des 


DEPUIS   LA    RÉVOLUTION   JU<?QU'A   NOS  JOURS.      423 

droits  civils,  cependant  ils  y  vécurent  aussi  paisible- 
ment que  s'ils  étaient  regardés  comme  citoyens;  on 
ne  songea  nulle  part  à  les  contraindre  à  porter  des 
marques  distinctives  sur  leurs  habits,  bien  (|ue  les 
lois  qui  le  prescrivaient  ne  fussent  point  abrogées; 
généralement  on  leur  permettait  de  loger  ailleurs  que 
dans  le  ghetto,  rt,  quoique  la  tolérance  ne  fût  pas 
encore  partout  écrite  dans  les  lois,  elle  semblait  avoir 
pénétré  dans  les  esprits. 

C'est  lorsque  Tllalie  en  masse  pr<^senle  ce  specta- 
cle, que  le  Saint-Siège  i>emble  seul  suivre  une  marche 
opposée;  lorsque  1  Europe  entière  était  intolérante. 
Home  prêchait  la  charité  et  donnait  des  exemples  de 
douceur  envers  ceux  qui  se  trouvaient  hors  du  giron 
de  l'Eglise.  Ce  n'est  pas  que  le  Saint  Siège  ait  jamais 
proclamé  la  liberté  des  cultes  :  Us  papes  accueillaient 
les  Juifs  dans  leurs  Etats,  mais  c'était  toujours  avec 
Tarriére-penséo  de  les  convertir  au  Christianisme;  à 
cet  égard,  Rome  est  aujourd'hui  ce  qu'elle  était  du- 
rant le  moyen  âge  ;  elle  tolère  les  Juifs  dans  son  sein, 
mais  ce  n'est  que  pour  qu'ils  puissent  servir  de  preuve 
vivante  de  la  vérité  du  Christianisme,  ce  qui  amè- 
nerait à  dire  que  si  les  pa|)es  veulent  couvert  r  les 
Juifs,  ils  ont  intérêt  à  en  laisser  subsister  quelques- 
uns. 

Depuis  1815,  Pie  Vil,  et  après  lui  Léon  XII,  avaient 
renouvelé  les  lois  qui  ordonnaient  aux  Juifs  de  se 
renfermer  dans  le  ghetto  et  les  avaient  soumis  à  en- 
tendre toutes  les  semaines  un  sermon  dans  lequel 
on  leur  prêchait   la   nécessité  de  se  convertir.  Les 


424     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Juifs  orthodoxes  se  rendaient  autrefois  à  ces  sortes  de 
sermons  en  se  bouchant  les  oreilles,  pour  n'être  pas 
exposés  à  entendre  ce  qu'ils  appelaient  des  blasphè- 
mes. Aujourd'hui  que  plus  de  lumières  sont  répan- 
dues parmi  les  Israélites  des  Étals  romains,  il  faudrait 
se  faire  une  bien  grande  illusion  pour  penser  que  de 
semblables  moyens  puissent  amener  quelque  résultat. 
La  demi-tolérance  des  papes  est  en  contradiction  avec 
le  siècle;  puisse  le  Saint-Siège,  en  ne  refusant  plus 
aux  Juifs  l'exercice  de  tous  les  droits  civils,  se  mon- 
trer accessible  à  des  idées  de  justice  que  l'on  est  géné- 
ralement disposé  à  ne  plus  contester  ! 

Celui  de  tous  les  États  de  l'Europe  qui  a  persévéré 
avec  le  plus  de  ténacité  dans  ses  principes,  c'est 
l'Espagne  ;  à  la  veille  du  xix'  siècle  (a)  une  ordon- 
nance du  roi  défendait  de  délivrer  des  passe-ports  aux 
Juifs  pour  entrer  en  Espagne,  quel  que  pût  être  le 
motif  de  leur  voyage;  elle  enjoignait  aux  gouverneurs 
des  frontières  de  leur  interdire  l'entrée  du  territoire 
espagnol  et  d'en  chasser  ceux  qui  pourraient  s'y  être 
introduits.  «  Depuis  longtemps,  disait  l'auteur  de 
»  celle  ordonnance,  les  lois  du  royaume  refusaient 
»  aux  Juifs  le  droit  d'y  passer  ou  de  s'y  établir.  Une 
»  infraction  récente  prouve  la  nécessité  de  rendre  à 
»  CCS  lois  une  nouvelle  vigueur.  »  Grâce  à  l'ancienne 
influence  de  l'inquisition,  le  caractère  espagnol  est 
peut-être  encore,  à  cet  égard,  ce  qu'il  était  il  y  a 
deux  siècles;  vainement  les  idées  libérales  avaient- 

(tt)  22  juillet  1800. 


DEPUIS  LA   RÉVOLUTION    JUSQU'A  NOS  JOURS.      425 

elles  pénétré  en  Espagne;  au  moment  où  elles  pa- 
raissaient triompher,  où  les  prêtres  et  les  moines 
avaient  perdu  leur  pouvoir,  la  liberté  des  cultes  n'a- 
vait pas  trouvé  accès  même  dans  la  constitution  des 
Certes. 

Cependant  ces  idées  rétrogrades  se  sont  modifiées, 
et  la  présence  en  Espagne  d'individus  professant  la 
religion  juive  paraît  ne  plus  exciter  la  sollicitude 
du  gouvernement.  Lorsque  après  tant  de  boulever- 
sements ce  malheureux  pays  pourra  recouvrer  le 
calme  après  lequel  il  soupire  depuis  si  longtemps, 
peut-être  les  idées  de  justice  et  de  tolérance  répan- 
dues chez  tous  les  peuples  voisins  pénétreront-elles 
dans  ses  lois. 

Mais  si  l'Espagne  a  encore  beaucoup  à  faire  pour 
marcher  avec  le  reste  de  l'Europe,  le  Portugal  tend 
à  se  dépouiller  des  principes  de  fanatisme  que  le 
voisinage  de  l'Espagne  avait  peut-être  soufflé  dans 
son  sein.  Avant  la  Révolution,  un  grand  nombre  de 
Juifs  y  avaient  reparu  ;  aujourd'hui  on  en  compte  une 
assez  grande  quantité  à  Lisbonne,  et  leur  présence  y 
est  tolérée:  là  la  masse  des  esprits  est  ouverte  aux 
idées  de  liberté  et  de  tolérance. 

Après  avoir  jeté  les  yeux  sur  les  divers  Etats  où  la 
position  des  Juifs  est  encore  en  suspens,  le  cœur  se 
repose  avec  satisfaction  en  se  reportant  sur  la  France. 
La  Restauration  n'apporta  aucun  changement  à  l'état 
des  Juifs  français.  La  Charte  de  Louis  XVIII  proté- 
geait les  Juifs  comme  les  Chrétiens.  Mais,  en  procla- 
mant la  liberté  des  cultes,  elle  déclarait  que  les  mi- 


426    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

nistres  des  culles  chrétiens  seraient  seuls  salariés  par 
rÉtat.  L'organisation  des  consistoires  resta  donc  telle 
quelle  gouvernement  impérial  l'avait  créée. 

Quel  que  fût  le  mérite  des  rabbins  placés  à  leur 
tête,  parmi  lesquels  on  pouvait  remarquer  M.  de  Co- 
logna,  il  n'élait  pas  en  leur  pouvoir  de  hàler  le  mo- 
ment où  Ion  pourrait  entourer  le  culte  israélitb  des 
ijjslitutions  qui  devaient  concourir  à  son  développe- 
ment et  à  l'amélioration  morde  de  ses  membres. 
Heureusement  la  philanthropie  de  quelques  hommes 
éclairés  a  suppléé  à  ce  que  les  lois  avaient  de  dé- 
fectueux. 

Dans  l'espace  de  quelques  années,  les  départe- 
ments du  Nord,  qui  étaient  ceux  où  la  civilisation 
avait  marché  le  plus  lentement,  se  sont  couverts 
d'écoles  entretenues  aux  frais  des  Israélites  ;  la  classe 
pauvre  a  pu  venir  y  puiser  l'instruction;  elle  y  a  reçu 
même  le  don  d'un  état,  bienfait  non  moins  grande 
qui  peut  seul  fournir  aux  populations  juives  le  moyen 
de  désarmer  la  calomnie  et  d'cteindre  les  préventions 
(jui  ont  été  pour  elles  une  source  de  si  grands  maux. 

Les  écoles  élémentaires,  les  sociétés  des  amis  des 
arts,  soutenues  par  des  Israélites,  seront  désormais 
la  plus  belle  réponse  que  les  Juifs  puissent  opposer 
à  leurs  détracteurs.  Une  chose  digne  de  reman|ue, 
c'est  que  ces  institutions  ont  pris  naissance  dans  le 
pays  que  l'on  avait  présenté  dès  longtemps  comme 
étranger  à  toutes  les  iilées  généreuses.  C'est  au  cœur 
de  l'Alsace,  c'est  à  Metz,  que  des  Juifs  éclairés,  sou- 
tenus par  la  protection   bienveillante  des  autorités, 


DEPUIS  LÀ  RÉVOLUTION   JUSQU'A   NOS  JOURS.      427 

ont  créé  les  premiers  ces  établissements,  qui  se  sont 
répandus  ensuite  dans  le  Nord,  et  principalement  à 
Paris.  Ainsi,  dés  qu'on  a  voulu  permettre  aux  lu- 
mières de  s'introduire  parmi  les  Juifs,  on  les  a  vus 
se  régénérer;  et  l'Alsace,  qui  les  signalait  autrefois 
comme  de  vils  usuriers,  a  pu  les  -voir  s'associer  à 
loules  les  institutions  utiles,  se  livrer  à  l'agricullure, 
s'adonner  au  culte  des  sciences  et  des  arts,  se  dis- 
tinguer dans  la  médecine  et  le  barreau.  La  législa- 
tion exce|itionnelle  qui  devait  régir  pendant  dix  ans 
la  population  d'Alsace  arriva  à  son  terme,  et  lorsque 
quelques  voix  malveillantes  s'élevèrent  pour  en  solli 
citer  la  prorogation .  le  gouvernement  opposa  une  géné- 
reuse résistance  aux  clameurs  de  quelques  débiteurs. 
Les  Juifs  prouvèrent  bientôt  qu'une  législation  spé- 
ciale était  inutile.  Sous  le  ministère  de  M.  de  Villèle, 
dans  toutes  les  parties  de  la  France  les  usuriers  furent 
poursuivis  avec  rigueur,  et  sur  un  nombre  iniini  d'u- 
suriers condamnés,  à  peine  put-on  citer  quelques 
Juifs  dans  le  fjays  même  où,  il  y  a  vingt  ans,  un  décret 
les  avait  déclarés  tous  usuriers. 

Mais  si  la  position  morale  des  Juifs  n'a  fait  que 
s'améliorer,  ils  ont  |)U  désormais  en  France  vivre  à 
l'abri  de  toute  espèce  de  crainte.  Ainsi  les  pouvoirs 
législatifs  se  sont  refusés  à  créer  des  lois  d  excep- 
tion {(i);  ainsi  la  justice  a  annoncé  par  ses  nombreux 
arrêts  que  dans  son  sanctuaire  il  ne  pouvait  être  éla- 

(a)  LaClnmbre  des  députés  refusa,  sous  la  Restauration,  son  auto- 
risation à  la  perception  des  souimes réparties  sur  les  Juifs  du  Coui- 
tat  pour  la  liquidation  des  anciennes  dettes  de  leur  communauté. 


428     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

bli  aucune  distinction  entre  les  croyances,  et  que  la 
loi,  égale  pour  tous,  devait  être  appliquée  à  tous  in- 
distinctement (a).  Les  préventions  qui  semblaient 
poursuivre  les  Juifs  ont  été  flétries,  et,  à  l'abri  des 
lois  protectrices,  les  Israélites  ont  pu  aborder  avec 
succès  toutes  les  carrières. 

La  révolution  de  1850  n'a  fait  que  consacrer  ces 
heureux  résultats. 

Il  ne  restait  qu'un  pas  à  faire  pour  effacer  le  der- 
nier signe  de  démarcation  qui  existait  entre  le  culte 
juif  et  les  divers  cultes  chrétiens. 

La  Charte  de  la  Restauration  reconnaissait  une  re- 
ligion dominante  et  déclarait  que  les  cultes  chrétiens 
seraient  seuls  salariés  par  l'Etat. 

La  Charte  de  1830  n'admit  pas  de  religion  domi- 
nante et  supprima  le  mot  seuh  qui  mettait  obstacle 
à  ce  que  l'Etat  salariât  le  culte  juif. 

Cette  barrière  levée,  une  loi  fut  promulguée  qui 
mettait  à  la  charge  de  l'Etat  les  frais  du  culte  israéiite. 

Lorsque  la  législation  a  fait  ainsi  disparaître  toutes 
les  barrières  qui  séparaient  les  Juifs  des  Chrétiens, 
lorsqu'il  n'y  a  plus  en  France  que  des  citoyens  parti - 


[a]  C'est  par  respect  pour  ce  principe  que  la  eour  de  Nîmes,  l'une 
des  premières,  décida,  sur  la  plaidoirie  d'un  avocat  à  qui  il  a  été 
donné  d'être  l'une  des  plus  grandes  illustraliuns  israélitos,  M.  Cré- 
mieux,  qu'on  ne  pouvait  exiger  d'un  Juif  que  le  serment  ordinaire. 
Un  autre  avocat  israéiite,  M.  Oulif,  faisait  consacrera  Metz  la  même 
doctrine.  Depuis  la  question  s'est  représentée  et  a  été  jugée  dans  le 
même  sens.  Voir  le  remarquable  plaidoyer  de  M«  Crémieux  devant 
le  tribunal  de  Saverne,  et,  en  dernier  lieu,  l'arrêt  de  la  cour  de 
Cassation  du  3  mars  1846. 


DEPUIS  LÀ  RÉVOLUTION  JUSQU'A  NOS  JOURS.      429 

cipant  aux  mêmes  prérogalives,  soumis  aux  mêmes 
devoirs,  il  est  superflu  de  constater  les  nombreux 
progrès  qui  se  développent  chaque  jour  dans  la  popu- 
lation israélite. 

Ce  n'est  plus  désormais  comme  Juifs  que  les  Israé- 
lites doivent  se  distinguer  ;  il  ne  leur  suffit  plus  d'être 
les  premiers  parmi  leurs  coreligionnaires,  c'est  comme 
Français  que  la  patrie  peut  leur  tenir  compte  de  leurs 
eff'orts.  Cette  tâche,  les  Israélites  français  l'ont  noble- 
ment comprise,  et,  bien  qu'un  reste  d'un  vieux  pré- 
jugé qui  s'éteint,  semble  encore  se  réveiller  par  in- 
tervalle, ceux  d'entre  eux  qui  ont  eu  le  courage  de 
lui  tenir  têle  ont  fini  par  obtenir  justice. 

C'est  ainsi  que,  dans  les  fonctions  qui  sont  le  fruit 
de  Télection,  les  suffrages  libres  de  leurs  concitoyens 
sont  venus  les  chercher. 

Ce  n'est  pas  que,  dans  le  principe,  l'avènement 
d'un  Israélite  à  la  représentation  nationale  n'ait  dû 
susciter  des  scrupules  ;  mais  si  quelques-uns,  parmi 
lesquels  je  me  suis  trouvé  moi-même  (a),  ont  ren- 
contré dans  le  préjugé  religieux  une  barrière  qu'il  ne 
leur  a  pas  été  donné  de  franchir,  d'autres  n'ont  pas 
été  arrêtés  par  cet  obstacle. 

Les  noms  honorables  des  Fould,  des  Crémieux,  des 
Cerf  Berr,  ont  pu  être  inscrits  parmi  les  membres  de 
la  Chambre  des  députés. 

Le  gouvernement   de  Louis-Philippe  ne  pouvait 

(a)  Ou  a  pu  voir  à  cette  occasion,  au  scrutin  de  ballotage,  des  bul- 
letins nommant  un  des  candidats  2Jorce  qu'il  n'était  pas  juif, 
excluant  l'autre  parce  que  juif.  (Élections  de  1833.) 


430  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

admettre  de  distinction  de  culte,  et  l'histoire  doit  en- 
registrer ces  magnifiques  paroles  adressées  par  le  chef 
de  l'Etat  au  président  du  Consistoire  Israélite,  à  l'oc- 
casion du  1*' janvier  : 

«  Ainsi  que  Feau  qui  tombe  goutte  à  goutte  finit 
»  par  percer  le  rocher  le  plus  dur,  de  même  Tin- 
»  juste  préjugé  qui  vous  poursuit  s'évanouira  devant 
»  le  progrès  de  la  raison  humaine  et  de  la  philoso- 
»  phie.  » 

Lorsque  les  gouvernements  marchent  résolument 
dans  la  voie  d'une  sage  liberté  et  d'une  égale  justice 
pour  tous,  il  n'est  pas  de  préjugé  qui  soit  capable  de 
résister. 

L'état  des  Juifs  en  est  une  preuve  vivan'e. 

Lorsqu'on  1848  la  souveraineté  du  peuple  a  été 
poussée  jusqu'à  ses  dernières  limites,  des  noms 
Israélites  ont  surgi  dans  les  plus  hautes  régions  du 
pouvoir.  Les  sceaux  de  France  ont  été  confiés  à  des 
mains  Israélites;  les  finances  ont  été  administrées 
par  un  Israélite. 

Si  du  chapeau  jaune  imposé  aux  Juifs  par  les  papes, 
de  la  rouelle  de  saint  Louis,  de  la  répulsion  des  con- 
ciles, des  humiliations  du  moyen  âge,  nous  nous  trans- 
portons au  temps  présent,  quelle  immense  carrière 
l'esprit  humain  n'a-l-il  pas  dû  parcourir!... 

Le  problème  est  aujourd'hui  résolu,  et  ce  n'est 
pas  sous  un  gouvernement  aussi  éclairé,  aussi  ami  de 
la  justice  et  de  la  liberté  de  conscience  que  le  gouver- 
nement actuel,  qu'un  retour  vers  le  passé  pourrait 
être  à  craindre. 


DEPUIS   LA   RÉVOLUTION   JUSOu'A   NOS  JOURS.      431 

Les  Juifs  doivent  à  l'empereur  Napoléon  une  des 
plus  belles  pages  de  leur  histoire:  la  convocation  du 
Sanhédrin,  les  remarquables  décisions  de  cette  as- 
semblée sont  une  date  précieuse  pour  leur  régénéra- 
tion. L'héritier  du  plus  grand  nom  des  temps  mo- 
dernes devait  se  montrer  fidèle  aux  principes  qui 
avaient  guidé  le  chef  de  sa  dynastie.  Sa  haute  raison 
n'y  a  pas  failli. 

Le  noble  exemple  donné  par  la  France  a  trouvé  des 
imitateurs. 

Le  Piémont  qui,  à  l'instar  des  autres  Etats  de 
l'Italie,  se  courbait  sous  l'esprit  d'obscurantisme,  où 
les  idées  de  tolérance  et  de  progrès  étaient  énergique- 
jnent  refoulées,  a,  grâce  à  l'énergie  de  la  nation,  ré- 
pudié son  passé  pour  admettre  les  principes  de  la 
liberté  la  plus  large. 

Pour  la  première  fois  les  sectateurs  des  cultes  dis- 
sidents ont  pu  aspirer  au  titre  de  citoyen,  et  la  Cham- 
bre des  députés  a  pu  donner  accès  à  deux  Israélites, 
membres  de  la  famille  Avigdor,  qui  me  touchent  de 
trop  près  pour  que  je  puisse  en  faire  l'éloge,  et  qui 
se  sont  montrés  les  dignes  continuateurs  de  leur  père, 
un  des  hommes  les  plus  éminents  parmi  les  Israélites 
qui  siégeaient  au  Sanhédrin. 

Lorsque  le  respect  pour  la  liberté  des  cultes  a  pé- 
nétré au-si  avant  dans  le  Piémont,  on  doit  s'attendre 
à  voir  tomber  partout  les  distinctions  de  culte. 

L'Espagne  elle-même  n'a  pu  se  soustraire  à  l'in- 
fluence de  ces  idées,  et  lorsque,  dans  ces  derniers 
temps,  une  nouvelle  constitution  a  été  promulguée. 


432     LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

si  le  principe  de  la  liberté  des  cultes  n'a  pu  y  trou- 
ver place,  du  moins  on  a  consacré  le  principe  que 
nul  ne  pouvait  être  inquiété  pour  l'exercice  de  son 
culte. 

C'est  là  un  pas  immense  qui  présage  dans  un  avenir 
prochain  la  reconnaissance  d'un  principe  qu'aucun 
homme  de  sens  n'ose  contester  aujourd'hui. 

Une  sorte  de  respect  pour  de  vieilles  idées,  qu'on 
décore  de  raisons  politiques,  peut  bien  retenir  encore 
quelques  gouvernements,  mais  les  peuples  ont  pro- 
noncé et  les  lois  qui  maintiennent  un  régime  d'excep- 
tion pour  les  Juifs  ne  sont  plus  sanctionnées  par  les 
mœurs. 

Ainsi,  dans  une  nation  voisine,  qui  se  glorifie  de 
son  alliance  avec  la  France  et  qui  doit  rivaliser  avec 
elle  dans  tout  ce  qui  touche  aux  idées  de  liberté  et 
de  progrés,  lorsque  les  lois  refusaient  aux  Israélites 
l'entrée  du  Parlement,  la  cité  de  Londres  a,  par  deux 
fois,  confié  à  un  Israélite  le  mandat  de  la  représenter, 
et  un  des  membres  de  cette  famille  illustre,  dont  le 
nom  se  mêle  à  tous  les  grands  événements  financiers 
et  industriels  de  notre  siècle,  a  vu  sa  noble  persistance 
couronnée  du  plus  éclatant  succès. 

Dans  quel  but  un  gouvernement  sérieux  maintien- 
drait-il un  système  d'exclusion?  Les  adversaires  de 
l'émancipation  complète  des  Juifs  devraient  méditer 
ce  passage  sorti  de  la  plume  d'un  éminent  publiciste 
anglais,  M.  Disraeli  (a). 

(a)  Archives  isra('Mtes,  t.  xiii,  p.  32. 


DEPUIS  LA   RÉVOLUTION   JUSQU'A  NOS  JOURS.      433 

«  Le  monde  a  découvert  de  nos  jours  qu'il  est  im- 
possible de  détruire  les  Juifs  ;  la  tentative  de  les  ex- 
tirper a  été  faite  sous  les  plus  favorables  auspices  et 
sur  la  plus  large  échelle. 

»  De  temps  immémorial  les  moyens  les  plus  puis- 
sants dont  l'homme  puisse  disposer  ont  été  employés 
à  cette  fin.  Pharaons  égyptiens,  rois  assyriens,  empe- 
reurs romains,  croisés,  Scandinaves,  princes  goths, 
saints  inquisiteurs,  tous  ont  déployé  toute  leur  éner- 
gie pour  arriver  à  C8  but Bannissements,  expul- 
sions, captivités,  confiscations,  tortures  raffinées, 
massacres  immenses ,  tout  ce  curieux  système  de 
coutumes  dégradantes  et  d'ignominieuses  prescrip- 
tions qui  auraient  brisé  le  cœur  de  tout  autre  peuple, 
voilà  ce  qu'on  a  employé...  et  en  vain  ;  les  Juifs,  après 
tous  ces  coups,  sont  probablement  encore  plus  nom- 
breux aujourd'hui  qu'ils  ne  l'étaient  à  Jérusalem,  à 
l'époque  du  régne  de  Salomon.  On  les  trouve  dans 
tous  les  pays  et  par  malheur  prospérant  dans  presque 
tous.  La  conséquence  à  tirer  de  ces  faits,  c'est  que 
l'homme  ne  peut  manquer  d'échouer  quand  il  tente 
de  violer  l'immuable  loi  naturelle  qui  veut  qu'une 
race  supérieure  ne  soit  jamais  détruite  ou  absorbée 
par  une  race  inférieure  (1).  » 

Il  ne  faudrait  pas  se  méprendre  sur  le  sens  de  ces 
mots  race  supérieure  ;  les  Juifs  ne  sont  pas,  ne  préten- 
dent pas  être  individuellement  supérieurs  au  reste  des 
hommes,  mais  ils  sont  dépositaires  d'une  loi  qui, 
remontant  au  berceau  du  monde,  se  trouve,  quand 
on  la  (considère  dans  son  essence,  quand  on  l'examine 

28 


434  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  M  ESPAGNE. 

dans  sa  pureté,  au  niveau  de  la  civilisation  la  plus 
avancée.  Que  leur  importaient  dés  lors  les  révolu- 
tions qui  ont  bouleversé  le  monde?  Pouvaient-ils 
abandonner  celte  loi  qu'ils  avaient  le  droit  de  regar- 
der comme  supérieure  pour  en  adopter  une  qui,  à 
leurs  yeux,  n'en  était  qu'une  copie?  Voilà  Técueil 
contre  lequel  le^  persécutions  sont  venues  se  briser; 
voilà  ce  qui  explique  la  merveilleuse  résistance  des 
Juifs. 

Ces  vérités  finiront  par  être  comprises  de  tous; 
elles  ont  déjà  reçu  en  France  la  plus  éclatante  sanc- 
tion. 


FIN 


NOTES 


CHAPITRE  PREMIER 

(1)  La  dispersion  des  juifs  sous  les  rois  Assyriens  avait  été  plus 
absolue  que  celle  opérée  plus  tard  par  les  Romains. 

Salmanasar  avait  amené  captives  hors  de  Jérusalem  les  dix  tribus. 

La  Judée  avait  été  peuplée  par  des  colonies  persanes  et  mèdes 

Si  l'on  remarque  que  lors  du  retour  en  Judée  à  la  suite  de  la  cap- 
tivité de  Babylone,  Esdras  ne  ramena  que  40,000  individus,  on 
comprendra  que  tous  les  autres  débris  de  la  nation  avaient  dû  se 
disperser  sur  tous  les  points  du  globe. 

C'est  à  ce  fait  qu'il  est  fait  allusion  dans  le  livre  de  Tobie  : 

«  Dieu  vous  a  dispersés  parmi  les  nations  qui  ne  le  connaissaient 
pas,  afin  que  vous  pussiez  leur  raconter  ses  merveilles  et  que  vous 
leur  fissiez  savoir  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  Dieu  tout-puissant  si  ce 
n'est  lui.  » 

Quoniam  Deus  dispersit  vos  inter  gentes  quce  ignorant  euin, 
ut  vos  enarretis  mirabilia  ejus  et  faciatis  scire  eis  quia  non 
est  alius  Deus  omnipotens  prœter  eum.  Tobie,  ch.  13,  v.  4. 

Des  explorations  récentes  ont  fait  découvrir  un  grand  nombre  de 
Juifs  dans  la  Chine;  ils  y  étaient  établis  près  de  700  ans  avant  l'ère 
chrétienne. 

Les  premiers  missionnaires  envoyés  en  Chine  eurent  connaissance 
d'une  colonie  juive  établie  à  Kai-Fong-Fon,  capitale  du  Honan. 

En  1704  le  père  Cozani  les  visita,  il  fut  introduit  dans  leur  syna- 
gogue, put  examiner  les  manuscrits  hébreux  et  les  inscriptions  qui 
s'y  trouvaient. 

Sur  ses  indications  la  mission  de  Chine  envoya  deux  pères  Jésui- 
tes versés  dans  la  langue  hébraïque  pour  compléter  ces  explorations. 

Leur  travail  servit  de  base  à  un  mémoire  sur  les  Juifs  de  Chine 
inséré  dans  le  tome  24  des  lettres  édifiantes. 

Il  résulte  de  diverses  recherches  auxquelles  on  s'est  livré  que  les 
Juifs  se  seraient  établis  en  Chine  700  ans  environ  avant  l'ère 
chrétienne. 


438   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  J  FALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

La  captivité  (le  Babylone  remontant  à  710  ans  avant  J.-C.,onpeut 
admettre  que  c'est  à  la  suite  delà  dispersion  qui  date  de  cette  épo- 
que que  les  Juifs  seraient  arrivés  dans  ce  pays. 

Ils  ne  tardèrent  pas  à  s'y  répandre  et  à  fixer  l'attention  par  leurs 
doctrines  et  leur  savoir. 

D'après  le  père  Gaubil  {Chronologie  chinoise,  p.  267) ,  plusieurs 
»  d'entre  eux  avaient  été  employés  dans  les  charges  militaires.  Il  y 
»  en  a  eu  qui  sont  devenus  gouverneurs  de  provinces,  ministres 
»  d'État,  bacheliers  et  docteurs.  » 

La  conséquence  de  ces  faits  c'est  la  connaissance  qu'ont  eue  les 
Chinois  des  livres  de  Moïse.  Dans  un  écrit  publié  en  1837  par 
l'abbé  Sionnet,  on  constate  l'influence  de  l'apparition  des  Juifs  en 
Chine  sur  la  littérature  chinoise  (a). 

Confucius  s'est  inspiré  des  enseignements  contenus  dans  les  écrits 
des  Juifs;  et  c'est  un  fait  digne  de  remarque  que  la  religion  juive,  qui 
est  la  base  du  christianisme  et  de  l'islamisme,  a  exercé  aussi  son  in- 
fluence sur  la  religion  des  Chinois 

Dans  le  Tsot  Chouen,  commentaire  sur  le  Tchun  -  Tsieou, 
œuvre  d'un  des  disciples  de  Confucius,  il  est  dit  que  l'historien  du 
royaume  de  Tchou  connaissait  d'anciens  livres  en  caractères  que 
les  savants  ne  pouvaient  décbifîier,  mais  que  l'historien  du  Tchou 
entendait.  Ces  livres  comprenaient  trois  divisions  :  cinq  livres, 
huit  pierres  précieuses,  neuf  descriptions. 

L'auteur  cité  voit  dans  ce  passage  la  preuve  que  les  livres  saints 
écrits  en  hébreu  étaient  connus  des  Chinois. 

On  trouverait  en  effet  dans  les  divisions  indiquées  les  cinq  livres 
di'  Moïse  et  des  Prophètes,  neuf  des  hagiographes. 

Parmi  les  livres  révérés  des  Chinois  et  contenant  leurs  préceptes 
de  religion  et  de  morale,  il  y  en  a  un  intitulé  Livre  des  vers,  Chi- 
King  (6). 

L'abbé  Sionnet  cite  une  foule  de  passages  de  ce  livre  qui  sont  la 
traduction  à  peu  près  littérale  de  divers  versets  de  l'Écriture. 

Le  philosophe,  Lao-tseu  dans  le  livre  intitulé  Tao-te-King,  en- 


(a)  Essai  sur  les  Juifs  de  la  Chine  et  sur  l'influence  qu'ils  ont  eue  sur  la  litté- 
rature de  ce  vaste  empire  avant  l'ère  chrétienne,  par  l'abbé  Sionnet  de  la  so- 
ciété Asiatique.  Paris,  Merlin,  libraire.  1837. 

yb)  Le  père  Lacharme  a  fait  une  traduction  latine  de  ce  livre  qui  a  été  publiée 
par  M.  J.  MoLh,  en  1830. 


NOTES.  —  CHAPITRE  PREMIER.         439 

seigne  que:  ;<  le  Tao  ou  le  principe  a  un  nom  ineffable  et  qu'il  n'a 
»  cependant  pas  de  nom  (o).  » 

I.e  Télragramme  est  parfaitement  indiqué  par  Lao-tseu. 

«  Celui  que  vous  regardez  (dit-il)  et  que  vous  ne  voyez  pas  se 
nomme  /;  celui  que  vous  écoulez  et  que  vous  n'entendez  pas  se 
nomme  Hi;  celui  que  votre  main  cherche  et  ne  peut  saisir  se 
nomme  Wei. ..  » 

Ces  trois  syllabes  ne  doivent  former  qu'un  seul  mot. 

«  Si  l'on  est  forcé  de  nommer  celui  qu'on  ne  voit  pas.  qu'on  n'en- 
»  tend  pas,  qu'on  ne  peut  toucher,  on  dit:  I-Hi-Wei.  » 

L'allusion  au  mot  hébreu  nin''  qui  exprime  le  nom  ineffable  n'est- 
elle  pas  certaine? 

«  Ce  fait  (dit  M.  Rémusat)  d'un  nom  hébraïque  dans  un  ancieu 
»  livre  chinois,  ce  fait  inconnu  jusqu'à  présent  est,  je  crois,  complé- 
»  tement  démontré.  11  est  impossible  de  douter  (continue  M.  Rémusat) 
»  que  ce  nom  ne  soit,  sous  cette  forme,  originaire  de  la  Syrie.» 

Ce  savant  auteur  fait  bien  remarquer  que  Lao-tseu  aurait  fait  sur 
la  fin  de  sa  vie  un  voyage  en  Occident,  mais  son  livre  était  écrit 
longtemps  avant. 

«Avant  son  voyage  (dit  M.  Rémusat)  Lao-tseu  connaissait  le 
>  nom  de  I  11  V:  1  avait-il  appris  des  Juifs  qui  durent,  vers  ce  temps 
»  mèmC:  se  répandre  en  Asie  par  un  effet  de  la  dispersion  des  tribus 
»  et  qui  purent  pénétrer  dans  la  Chine  ?...» 

Le  doute  émis  par  M.  Rémusat  est  aujourd'hui  levé  par  les  dé- 
couvertes des  missionnaires  et  leurs  explorations  au  sujet  de  la  co- 
lonie juive  de  Kai-fong-fou. 


(a)  Abel  Rémusat,  Mémoire  sur  Loo-Tseu,  p.  19. 


440  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 


CHAPITRE  II 

V«e  SIÈCLE 

(1)  Les  écrits  récents  publiés  en  Allemagne  constatent  ce  fait  que 
les  chrétiens  primitifs  n'entendaient  pas  rompre  avec  le  Judaïsme  (a). 

«  Le  Christianisme  n'était  pas  pour  eux  une  religion  nouvelle  ;  il 
»  avait  posé  simplement  le  couronnement  de  l'édifice  dont  Moïse 
»  était  les  fondements  et  dont  les  prophètes  et  les  docteurs  avaient 
»  élevé  les  murailles.  » 

Aussi  les  premiers  disciples  et  les  apôtres  eux-mêmes  suivaient 
scrupuleusement  les  prescriptions  judaïques. 

Si  le  Christianisme  avait  dû  se  propager  seulement  parmi  les  Juifs, 
cet  état  de  choses  aurait  pu  se  maintenir;  mais  il  fallait  appeler  les 
Gentils. 

C'est  là  la  tâche  qu'entreprend  saint  Paul,  disciple  de  Gamaliel, 
imbu  des  principes  de  l'école  d'Hillel. 

Son  langage  est  celui  des  docteurs  juifs,  sa  religion  est  celle 
d'Hillel. 

Hillel  avait  dit  :  Aime  ton  prochain  comme  toi-même,  voiiq, 
toute  la  religion. 

Saint  Paul  répète  les  mêmes  paroles  :  Omnis  lex  in  uno  sermons 
impletur,  dilige  proximum  tuum  sicut  te  ipsum.  Galat.  XV. 

Pour  universaliser  le  Judaïsme  il  n'y  avait  qu'à  le  spiritualiser, 
c'est-à-dire  le  délivrer  des  liens  de  cette  haie  à  la  loi  que  l'école 
pharisienne  avait  dressée  en  vue  de  conserver  la  nationalité  juive. 

C'est  là  ce  que  poursuivaient  les  Juifs  hellénistes  longtemps  avant 
l'ère  chrétienne. 


(a)  Michel  Nicolas,  la  Théorie  des  apôtres.  Bévue  germanique,  année  i858, 
12e  livraison,  p.  456:  Credner,  DasNeve  Testament,  t.  2,  p.  20-23;  Reus,  His- 
ioire  de  la  théologie  chrétienne,  t.  2,  p.  287-288;  Neander,  le  Siècle  aposto- 
lique, t.  11,  p.  21-22;  Baur,  das  Christenthum  and  die  Christt.  kirche. 


NOTES. — CHAPITRE   II,    CINQUIEME    SIECLE.        441 

Saint  Paul  est  le  représentant  de  cette  doctrine  qui  devait 
trouver  à  Jérusalem,  dans  l'école  pharisienne,  de  nombreux  adver- 
saires. 

C'est  à  Antioche  que  la  lutte  s'engage.  A  Antioche  le  christianisme 
se  propage  parmi  les  païens. 

«  Tandis  que  dans  le  centre  du  Judaïsme  les  disciples  de  Jésus- 
»  Christ,  sortis  de  la  famille  de  Jacob,  observaient  encore  toutes  les 
»  prescriptions  de  la  loi,  les  Chrétiens  d'Antioche,  païens  d'origine, 
»  ne  pratiquaient  aucune  des  cérémonies  juives  (a).  » 

Que  résulte-t-il  de  ce  fait,  si  ce  n'est  que  la  doctrine  de  l'Évangile 
pouvait  se  concilier  avec  le  Judaïsme,  qu'il  y  avait  identité  dans  le 
fond  et  que  la  division  n'existait  que  dans  la  forme? 

Saint  Pierre  soutenait  fortement  que  les  païens,  pour  se  convertir 
à.la  foi  nouvelle,  devaient  se  soumettre  aux  prescriptions  judaïques, 
même  à  la  circoncision  [b). 

Saint  Paul  affranchissait  les  néophytes  de  toutes  les  anciennes 
prescriptions  (c),  et  malgré  cela  saint  Paul  ne  déniait  pas  sa  qualité 
d'Israélite  {d}. 

Dans  la  discussion  qui  s'élève  à  Antioche  entre'  saint  Pierre  et 
saint  Paul,  le  premier  demande  le  maintien  des  cérémonies  juives, 
le  second  soutient  qu'elles  doivent  être  supprimées. 

Saint  Paul  se  rend  à  Jérusalem,  accompagné  de  Barnabas,  pour 
s'entendre  avec  les  apôtres  qui  y  résidaient,  c'est-à-dire  avec  les 
Juifs  chrétiens. 

Là  il  aurait  été  convenu  que  les  païens  pourraient  être  admis 
dans  l'Église  chrétienne  sans  avoir  besoin  d'être  circoncis,  mais  à 
condition  de  se  soumettre  à  certaines  prescriptions  mosaïques  (e). 


(a)  Michel  Nicolas,  loc.  cit. 

{b)  Creditum  est  mihi  Evangelium  prceputii,  sictit  et  Petro  circumcisionis. 
Galat.  2. 

(cl  yeque  circumeisio  neque  prreputium  aliquid  valet,  sed  fides  quœ  per  cha- 
ritatem  operatur.  Galat.  V. 

(d)  lytimquid  Deus  repuUt  populum  suuni  ?  absit;  nam  et  ego  Israelita  sum 
ex  semine  Abrahœ  de  tribu  Benjamin.  Rom.  ep.  XI. 

Si  radix  sancta  et  rami;  quod  si  aliqui  ex  ramis  fracti  sunt,  tu  autein  tn- 
sertus  es  in  ilUs,  et  socius  radicis  factus  es,  noli  gloriari  adversus  ramos; 
quo  si  gloriarts  noH  tu  radicem  portas,  sed  radix  te.  Rom.  ibid. 

(a)  .ictes  apost.,  XV.  Jacques  est  d'avis:  non  inquietari  eos  quia  gentibus 
convertuntur  ad  Deum,  sed  scriberc  ad  eos  ut  ahstineant  se  a  contaminalio- 
nibus  simulacrorum  et  suffocatis  et  sanguine... 


442  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Plus  tard  cette  décision  resta  sans  effet. 

Saint  Paul,  laissant  de  coté  les  entraves  qui  pouvaient  arrêter 
lélan  des  païens  vers  la  doctrine  nouvelle,  s'attache  essentielle- 
ment à  rendre  les  abords  de  cette  doctrine  faciles. 

C'est  la  foi  qui  sauve  et  non  les  œuvres. 

Mais,  on  le  voit,  la  division  ne  porte  pas  sur  le  fond  de  la  religion, 
elle  ne  s'élève  que  sur  la  partie  cérémonielie  (a). 

C'est  toujours  la  loi  de  Moïse,  la  révélation  d'Abraham  (&),  l'unité 
de  Dieu,  qui  forme  le  fond,  la  base  de  la  doctrine  nouvelle. 

Saint  Paul  ouvre  aux  païens  une  voie  de  salut,  mais  il  n'exclut 
pas  les  Juifs  qui  pensent  que  le  spiritualisme  de  sa  doctrine  se  con- 
cilie avec  l'esprit  de  la  loi  de  iMoïse  et  n'est  pas  autre  chose  que  la 
doctrine  d'Hillel  évangélisée. 

Saint  Pierre,  saint  Jacques,  saint  Jean  résistent  énergiquement  à 
saint  Paul. 

D'après  eux  on  peut  rester  les  apôtres  de  Jésus-Christ  sans  se 
séparer  du  Judaïsme. 

Saint  Paul  lui-môme  se  garde  bien  de  rompre  avec  le  Judaïsme, 

Il  dit  à  ses  adversaires  : 

«  Étes-vous  Hébreux  ?  je  le  suis  aussi  (c);  êtes- vous  Israélites?  je 
»  le  suis;  êtes-vous  de  la  postérité  d'Abraham?  j'en  suis  de 
»  même...  » 

Après  une  lutte  acharnée  on  cherche  un  terme  moyen. 

La  conciliation  se  fait  jour  dans  la  première  épitr§  de  sajnt 
Pierre. 

«  Le  Christianisme  n'est  pour  lui  qu'un  Judaïsme  transformé, 
»  qu'une  nouvelle  puissance,  et  pour  ainsi  dire  une  forme  spiritua- 
»  lisée  de  la  théocratie  mosaïque  (d).  » 

Dans  les  Actes  des  apôtres  on  sent  le  travail  qui  s'opère.  Exiger 


Le  parti  de  la  conciliation  maintenait  donc  une  portion  des  prescriptions 
pharisiennes. 

Il  y  a  plus  :  saint  Paul  lui-même,  adversaire  de  la  circoncision,  circumcidit 
Timotheum  propter  Judœos  qui  erant  in  illis  locis.  Acta,  XVI. 

(a)  Quce  utilitas  circumcisionis.  Rom.  III.  An  Judœorum  Deus  tantum  nonne 
et  gentium?  imo  et  gentium.  Ibid-,  in  fine. 

{b)  Qui  ex  fide  sunt  ii  stint  filii  Abrahœ.  Galat.  V. 

(c)  Corint.  X,XL,XII.  Philip.  III,  5-9.  Uebrœi  sunt  et  ego,  Israélites  sunt  et 
ego,  semen  Abrahœ  et  ego. 

(d)  Nicolas,  40  et  suiv. 


NOTES. —  CHAPITRE   II,    CINQUIÈME   SIÈCLE.         443 

l'accomplissement  des  cérémonies  mosaïques,  c'est  éloigner  les 
païens. 

<'  L'auteur  du  livre  des  Actes  est  bien  d'avis  avec  suint  Paul,  que 
»  la  loi  cérénionielle  a  perdu  par  l'Évangile  sa  valeur  absolue,  mais 
»  il  lui  reconnaît  une  valeur  relative.  S'il  ne  convient  pas  de  1  im- 
»  poser  aux  païens  qui  embrassent  la  foi  chrétienne,  ce  serait  une 
»  apostasie  que  de  vouloir  en  dispenser  les  Chrétiens  d'origine 
»  juive  {a).  » 

Cependant  les  vues  spiritualistes  de  saint  Paul  ne  pouvaient  pas 
être  complètement  acceptées.  Concevoir  par  la  pensée  une  religion 
sans  astreindre  ses  sectateurs  à  des  formes,  à  des  lois  cérémonielles, 
c'était  méconnaître  le  caractère  de  l'humanité. 

On  pouvait  détruire  les  cérémonies  juives,  les  prescriptions  pha- 
risiennes,  mais  à  la  condition  d'y  substituer  d'autres  formes,  d'autres 
cérémonies. 

Aussi  si  le  christianisme  parvient  à  se  dégager  en  grande  partie 
des  formes  juives,  il  emprunte  certaines  formes  païeiuies.  Ainsi  à  ce 
phariséisme  ancien  qui  formait  une  haie  à  la  loi,  s'est  substitué 
parmi  les  Chrétiens  un  phariséisme  tout  aussi  envahissant,  régle- 
mentant les  actions  humaines,  s'emparant  des  Chrétiens  depuis  la 
naissance  jusqu'à  la  mort;  de  même  que  les  prescriptions  judaïques 
suivaient  le  Juif  dans  tous  les  actes  de  la  vie  (6). 

Toujours  est-il  que  la  division  entre  saint  Pierre  et  saint  Paul, 
entre  les  Juifs  et  les  Chrétiens,  ne  portait  que  sur  la  partie  cérémo- 
nielle  ;  le  fond  de  la  religion  était  le  mAme,  la  morale  était  la  même, 
et  lorsque  le  Mosaïsme  marchant  vers  l'accomplissement  de  ses  des- 
tinées, se  propageait  dans  le  monde  entier,  le  Christianisme  devenait 
son  plus  efficace  propagateur. 

C'est  par  le  Christianisme  que  les  nations  diverses  ont  connu  la 
loi  de  Moïse  et  se  sont  converties  à  ce  dogme  de  l'unité  de  Dieu,  à 


(a)  Michel  Nicolas,  100  et  siiiv. 

(6)  Michel  Nicolas,  loc.  cit:  «  Si  la  forme  particulière  du  Judéo-Christianisme 

>  disparut,  son  esprit  passa  tout  entier  dans  le  parti  moyen  et  par  lui  dans 
»  l'Église  chrétienne  des  siècles  suivants.  Si  le  salut  ne  dépendit  pas  de  la  cir- 
»  concision  etc.,  il  eut  pour  condition  les  jeilnes,  les  abstinences,  les  mortifi- 
»  cations,  etc.,  le  Christianisme  fut  transformé  en  un  gouvernement  de  con- 
»  science,  dont  la  réglementation  morale  a  pu  marcher  de  pair  avec  le  Thal- 

>  mud.  » 


444   LES  JUIFS  EN  FRANCS,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

cet  esprit  de  charité  qui  a  brisé  les  barrières  qui  séparaient  les 
hommes  appartenant  à  des  cultes  divers. 

Ainsi  se  réalise  cette  unité  de  foi  que  les  prophètes  ont  fait  en- 
trevoir, unité  de  foi  qui  laisse  à  chacun  son  langage  et  son  culte, 
mais  qui,  réunissant  les  hommes  dans  la  même  pensée,  les  élève 
tous  vers  l'intelligence  suprême  qui  a  i-églé  l'ordre  de  l'univers  et 
qui  confond  tous  les  êtres  dans  le  même  amour  et  la  même  solli- 
citude. 

(1  bis)  Cod.  Theod.,  tit.  xvi,  leg.  20,  p.  412  :  Honorius,  dans  le 
commencement  de  son  règne,  avait  également  renouvelé  la  défense 
de  contraindre  les  Juifs  à  violer  le  Sabbat,  même  pour  cause  d'uti- 
lité publique. 

(1  ter)  Dohm,  De  la  Réforme  politique  des  Juifs;  —  Origène, 
liv.  VI,  et  I  ;  Epist.  ad  Rom. 

(2)  Cod.  Theod.,  tit.  xvi.  leg.  28. 

(3)  Cassiod.,  liv.  ii,  ch.  27,  p.  33,  id.  p.  70,  id.  p.  73,  id.  p.  91. 

(4)  Luzzato,  Discorso  circa  el  stato  de  gl'Hebrei  in  Veneta. 

(5)  Plantavit,  Florilegium  rabbinicum,  p.  138,  n»  669.  — 
Thalmul  babyl.,  P  95.  —  Le  fameux  rabbin  José,  une  des  lu- 
mières de  son  siècle,  exerçait  la  profession  de  corroyeur. 

(6)  Villalpent,  Explanat.  in  Ezech.,  liv.  v  ; — Diss.3  et  58,  t.  ii, 
p.  544;  —  Higuerra,  Histor.  de  Toleda,  t.  ni,  p.  185; — don  Pedro 
de  la  Rojas,  Histor.  de  Toleda,  t.  m,  p.  52,  p.  2;  — Barlhol., 
Bibliotheca  rabbinica,  t.  m.  En  1480,  on  déterra  à  Sagonte  une 
pierre  tumulaire  sur  laquelle  on  lisait  une  inscription  hébraïque 
ainsi  conçue  :  «  Ici  est  le  tombeau  d'Adonirara,  serviteur  du  roi 
Salomon,  qui  était  venu  pour  lever  l'impôt,  et  qui  est  mort  le 
jour (la  suite  manque).  » 

On  a  découvert,  également  dans  la  même  ville,  d'autres  tom- 
beaux qui  attesteraient  qu'il  y  avait  des  Juifs  du  temps  du  roi 
Omatia, 

(7)  Concil.  illiber..,  can.  49,50,  78; — Mendoza,  t.  m,  chap.  xxvii, 
p.  129. 

(8)  Dom  Bouquet,  Rec.  des  historiens  de  France,  t.  i,  p.  746. 

(9)  Boissi,  Diss.  sur  les  Juifs,  t.  ii,  p.  1.  Une  inscription  de 
Tan  352  indique  que  sous  l'empereur  Constance  des  assassins,  parmi 
lesquels  il  y  avait  un  Juif,  tuèrent  un  préfet  d'Illyrie.  Tillemont, 
Hist,  des  Empereurs,  t.  iv,  p.  381. 


NOTES.  —  CHAPITRE   II,    CINQUIÈME  SIÈCLE.        445 

(10)  An  480.  Boissi,  Diss.,  t.  ii,  p.  2. 

(11)  An  449,     id.  id. 

(12)  Concile  de  Vanne,  canon  xii. 

{13)  Leges  Recessuindi,  Slsebuthi,  Ervigii  et  aliorumregum 
Wisigothorum  latce  sub  die  6  Kal.  febr.  an.  441,  usque  ad  an- 
num  68]  ;  —  D.  Bouquet,  Rec.  des  hist.  de  Fr.,  t.  iv,  p.  439 
à  460. 

Les  lois  des  Visigoths  contre  les  Juifs  peuvent  se  réduire  à  une 
seule,  que  chaque  prince  renouvelait  à  son  avènement  au  trône . 
Cette  loi,  que  Montesquieu  (tit.  xxviii,  chap.  vu)  a  flétrie  du  nom 
d'effroyable,  est  un  modèle  de  barbarie  et  de  fanatisme.  Le  préam- 
bule annonce  assez  quel  est  l'esprit  qui  l'a  dictée  ;  l'intitulé  des 
chapitres  sufiira  pour  en  donner  une  idée. 

Les  chapitres  i,  ii  et  m  traitent  de  la  nécessité  de  détruire  toutes 
les  hérésies  et  de  la  confirmation  de  toutes  les  lois  précédemment 
portées  contre  les  Juifs. 

Le  chapitre  iv  est  intitulé  :  De  cunctis  Judœorum  erroribus 
extirpandis.  «  Qu'aucun  Juif,  y  est-il  dit,  ne  profane  le  baptême 
»  qu'il  aura  reçu  ;  tout  délinquant  sera  puni  de  mort.  » 

Chap,  V.  Que  les  Juifs  ne  puissent  pas  célébrer  la  pâque  à  leur 
manière. 

Chap.  VI.  Défense  de  se  marier  d'après  leurs  coutumes  religieuses  ; 
obligation  de  suivre  celle  des  Chrétiens. 

Chap.  VII.  Défense  de  circoncire  leurs  enfants. 

Chap.  VIII.  Défense  de  s'abstenir  de  certaines  viandes. 

Cahp.  IX.  Défense  de  mettre  un  Chrétien  à  la  question  pour  un 
crime  commis  envers  un  Juif,  parce  qu'il  serait  trop  profane  de 
préférer  des  infidèles  aux  fidèles  et  de  livrer  les  membres  de  Jésus- 
Christ  aux  tortures  que  lui  imposeraient  ses  ennemis. 

Chap.  X.  Défense  aux  Juifs  de  porter  témoignage  contre  les 
Chrétiens. 

Chap.  XI.  La  peine  contre  les  infracteurs  est  la  lapidation  ou  le 
feu.  A  ces  premières  dispositions,  les  rois  visigoths  en  ajoutèrent 
d'autres  à  diverses  reprises.  La  continuation  de  la  loi  citée  porte  la 
défense  aux  Juifs  de  blasphémer  contre  la  Trinité,  de  soustraire 
leurs  enfants  au  baptême,  défaire  aucun  don  aux  Chrétiens,  d'avoir 
des  esclaves;  —  elle  règle  la  profession  de  foi  à  faire  par  les  Juifs 
qui  se  convertissent,  le  serment  à  prêter;  —  elle  défend  aux  Juifs 


446    LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

d'avoir  rien  à  déinêler  avec  les  Chrétiens,  dadininistrer  les  biens 
des  familles  catholiques  ;  elle  ordonne  à  tout  Juif  venant  d'une  autre 
province  appartenant  au  royaume  de  se  présenter  à  l'évêque  ou  à 
un  prêtre  pour  lui  donner  des  preuves  qu  il  ne  lient  à  aucune  des  ob- 
servances judaïques,  par  exemple  en  travaillant  le  jour  du  Sabbat, 
en  mangeant  des  viandes  défendues,  etc.  ;  il  ordonne  de  plus  à  tous 
les  Juifs  de  se  rendre  chaque  Sabbat  auprès  d'un  Chrétien  pour  lui 
prouver  qu'ils  travaillent.  Le  soin  de  punir  les  infractions  est  confié 
aux  prêtres  arbitrairement;  les  prêtres  sont  punis  eux-mêmes  sïls 
négligent  de  sévir  contre  les  Juifs.  Le  roi  se  réserve  le  droit  de 
faire  grâce  à  ceux  qui  se  convertiront  ;  enfin,  il  est  ordonné  que 
lecture  de  la  loi  sera  faite  à  tous  les  Juifs,  pour  qu'ils  ne  puissent 
prétendre  qu'ils  l'ignorent. 
.(14)  Leg.  Wisigoth.,  tit.  m,  ch.  six. 

(15)  Sismonde  de  Sismondi,  De  la  Littérature  du  midi  de 
l'Europe,  t.  i,  p.  19.  Depuis  le  v^  siècle  on  écrivait  peu  en  Occi- 
dent. Les  matériaux  mêmes  pour  l'écriture  manquaient,  le  parche- 
min était  d'un  prix  exorbitant,  le  papyrus  d'Egypte  n'arrivait  plus 
en  Occident  depuis  la  conquête  des  Arabes,  et  le  papier  n'avait  pas 
encore  été  inventé,  ou  porté  en  Europe  par  le  commerce  ;  aussi 
voyons-nous,  pendant  le  moyen  âge,  les  moines,  pour  écrire  leurs 
chroniques,  raturer  quelquefois  un  Virgile  ou  un  Tite-Live,  dont 
ils  étaient  loin  de  connaître  le  prix. 

(16)  BarthoL,  Bibl.  rabb.,t.  m,  p.  71. 

(17)  Celte  vérité  a  cependant  bien  souvent  été  méconnue  :  lors- 
que les  plus  cruelles  persécutions  pesaient  sur  les  débris  d'Israël, 
l'on  sentait  le  besoin  de  rechercher  des  causes  qui  pussent,  sinon 
les  justifier,  du  moins  les  rendre  en  quelque  sorte  pardonnables.  On 
n'osait  pas  attaquer  ouvertement  la  loi  de  iloïse,  parce  que  le 
christianisme  lui  devait  quelques  ménagements  ;  mais  on  publiait 
que  le  Thahnud,  regardé  comme  la  seconde  loi  des  Juifs,  était  un 
ouvrage  anti-social,  rempli  d'imprécations  contre  toutes  les  na- 
tions; qu'il  ordonnait  à  leur  égard  le  vol,  l'homicide,  en  un  mot 
qu'il  n'était  pas  de  crime  auquel  les  Juifs  ne  fussent  excités  par  les 
thalmudistes;  ce  jugement,  une  fois  porté,  avait  acquis  une  telle 
autorité  que  les  plus  grands  génies,  sans  avoir  lu  une  seule  page  du 
Thalmiul,  se  faisaient  une  loi  de  le  reproduire.  C'est  ainsi  qu'on 
condamnait  les  rabbins  sans  les  entendre.  C'était  bien  le  cas  de 


NOTES    — GUAPITRE    H.    CINQUIÈME   SIÈCLE.        447 

(lire  avec  J.-J.  Rousseau  :  «  Je  ne  croirai  jamais  avoir  bien  entendu 
»  leurs  raisons,  qu'ils  n'aient  un  état  libre,  des  écoles,  des  univer- 
»  sites  où  ils  puissent  parler  et  discuter  sans  risques,  alors  seule- 
»  nient  nous  pourrons  savoir  ce  qu'ils  ont  à  dire.»  (^Emile,  liv.  iv.) 
Cette  réflexion  aurait  pu  mettre  un  frein  aux  calomnies  dont  les  rab- 
*bins  étaient  l'objet. 

On  serait  bien  embarrassé,  en  effet,  si  l'on  était  obligé  de  prou- 
ver que  le  Thalmud  enseigne  autre* chose  que  la  pratique  de 
toutes  les  vertus  ;  ce  n'est  pas  que  dans  cet  ouvrage  on  ne  trouve 
des  choses  que  l'homme  éclairé,  que  l'homme  de  bon  sens  ne  peut 
avouer.  Mais  il  faut  remarquor  que  le  Thalmud  est  un  recueil  des 
opinions  d'une  multitude  de  rabbins  ;  et  dans  quel  pays  trouvera- 
t-on  une  multitude  d'hommes  dont  quelques-uns  ne  déraisonnent 
pas  ?  Les  théologiens  chrétiens  n'auraient  pas  beau  jeu  si  on  vou- 
lait, sous  ce  rapport,  les  mettre  en  parallèle  avec  les  rabbins.  On 
pourrait  se  demander  en  elîet  si  les  Pères  de  l'Eglise  ont  toujours 
professé  un  grand  respect  pour  la  morale,  lorsqu'ils  ont  parlé  des 
hérétiques,  si  tout  est  digne  d'être  approuvé  dans  les  écrits  des 
Escobar,  des  Sanchez,  des  Molina  et  certes,  s'il  était  échappé  des 
erreurs  graves  à  quelque  rabbin,  on  se  sentirait  bien  disposé  à  les 
lui  pardonner.  Heureusement,  si  l'on  peut  citer  dans  le  Thalmud  des 
opinions  blâmables,  elles  sont  rachetées  par  une  masse  de  vérités 
qui  le  justifient  entièrement  sous  le  rapport  de  la  morale;  c'est  à 
cette  masse  que  les  hommes  éclairés  doivent  s'attacher,  parce  que 
ce  ne  sont  pas  les  aberrations  de  quelques  esprits  qui  peuvent  être 
considérées  comme  la  morale  d'un  peuple.  Si  l'on  fait  cette  réflexion, 
on  sera  forcé  d'avouer  qu'il  n'est  pas  de  vertus  dont  le  Thalmud  ne 
prescrive  la  pratique,  et  que  la  morale  que  l'on  appelle  évangélique 
se  retrouve  tout  entière  dans  les  sentiments  professés  par  les  rab- 
bins longtemps  avant  l'apparition  de  l'Évangile.  Ainsi,  par  exemple, 
on  s'habitue  à  répéter  que  la  religion  chrétienne  a  inventé  une  vertu 
nouvelle,  l'amour  du  prochain;  c'est  une  vieille  erreur.  La  loi  de 
Moïse  et  le  Thalmud  enseignent  qu'il  faut  aimer  son  prochain 
comme  soi-même;  aucune  dislinction  n'est  faite  entre  le  Juif  et 
celui  qui  ne  l'est  pas  :  «  Aime  ton  semblable  comme  toi-même  (dit 
la  loi  de  Moïse,  Lévit.,  ch.  xix,  v.  34);  ne  maltraitez  point  l'é- 
»  tranger  et  ne  lui  faites  point  de  tortj  aimez-le,  fournissez-lui  des 
»  vêtements  dans  le  besoin  (Deul.  12,  Lévit.  ^9,  Exode,  22  et  23).» 


448   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  livres  saints  sont  remplis  de  ces  principes  de  charité  et  de 
tolérance.  «  Le  Seigneur  (dit  David)  est  plein  de  bonté,  sa  miséri- 
»  corde  s'étend  sur  toutes  ses  œuvres.  »  —  «  Jéliovah  (est-il  dit 
»  dans  le  Livre  des  Rois,  viii,  41-43),  écoute  aussi  Thomnie  venu 
»  d'un  pays  lointain  et  qui  nest  pas  de  ton  peuple  d'Israël,  daigne 
»  exaucer  sa  prière.  »  —  «  Qu'exige  de  vous  le  Seigneur  (dit 
»  Michée,  ch.  vi,  v.  8),  rien  de  plus  que  d'être  justes  et  d'exercer  la 
»  charité.  Un  jour  (ajoute-t-il  ailleurs)  tous  leS  peuples  vivront  en 
»  paix  ;  ils  marcheront  invoquant  chacun  le  nom  de  son  Dieu, 
»  Israël  toujours  celui  de  Jéhovah.  »  Voilà  ce  qu'enseigne  la  loi 
de  Moïse.  Le  Thalmud  ne  déroge  sous  ce  rapport  à  aucun  des  prin- 
cipes de  cette  loi.  «  Les  hommes  vertueux  de  toutes  les  nations 
»  (est-il  dit  dans  le  Thalmud,  guettim  63)  ont  part  aux  récompenses 
»  de  la  vie  éternelle;  l'homme  compatissant  aux  maux  de  son  sem- 
»  blable  est  à  nos  yeux  comme  s'il  était  issu  du  sang  d'Abraham. — 
»  {Ibid.)  Ceux  qui  observent  les  Noachides  (a),  quelles  que  soient 
»  d'ailleurs  leurs  opinions,  nous  sommes  obligés  de  les  regarder 
»  comme  nos  frères,  de  visiter  leurs  malades,  d'enterrer  leurs 
»  morts,  d'assister  leurs  pauvres  comme  ceux  d'Israël.  —  Un  païen 
»  (est-il  dit  dans  le  même  ouvrage)  demandait  au  rabbin  Hillel  en 
»  quoi  consistait  la  religion  juive,  Hillel  répondit  :  Ne  fais  pas  à 
»  ton  semblable  ce  que  tu  ne  voudrais  pas  qu'on  te  fît.  'Voilà, 
»  dit-il,  toute  la  religion,  le  reste  n'en  est  que  la  conséquence. 
»  (Plantavitius,  Florilegium  rabbinicum,  p.  261,  n"  1393.) — Mon 
»  frère  (dit  un  autre  thalmudiste)  regarde  tous  les  hommes  {beiie 
»  Adam)  comme  tes  pères,  tes  frères  ou  tes  enfants  bien-aimés,  afin 
»  que  de  toutes  tes  forces  tu  respectes  tes  pères,  tu  chérisses  tes 
»  frères  et  tu  aies^  compassion  de  tes  enfants  (Plantav.,  Flor.,  p.  189, 
»  n"  1019). — La  volonté  de  Dieu  (répète  un  autre)  estque  tu  veuilles 
»  à  ton  prochain  le  bien  que  tu  voudrais  pour  ton  âme  et  que  tu 
»  repousses  de  lui  ce  que  tu  voudrais  repousser  de  ton  âme. — Par- 
»  donne  (dit  un  troisième)  à  celui  qui  t'a  maltraité,  et  donne  à  celui 
»  qui  t'a  refusé  ;  si  tu  cherches  à  te  venger,  tu  l'attristeras  et  tu  te 
»  repentiras  du  mal  que  tu  auras  fait.  Si,  au  contraire,  tu  pardonnes 
»  et  tu  te  montres  libéral,  tu  t'en  réjouiras  en  tout  temps  et  à  tout 


(a)  Les  Noachides  sont  les  préceptes  donnés  à  Noé,  ce  sont  les  principes 
lie  la  loi  naturelle  :  ne  point  volet;  ne  point  tuer,  ne  point  blasphémer. 


NOTES.  —  CHAPITRE  II,   CINQUIÈME   SIÈCLE.        440 

»  moment  (Plantav.,  p.  216,  n»  1428).  »  Telle  est  dans  toute  sa 
force  la  morale  des  rabbins.  On  pourrait  se  demander  maintenant  ce 
que  contient  de  plus  l'Évangile.  On  a  prétendu  que   le  Thalmud 
était  un  ouvrage  anti-social  ;  cependant  on  y  lit  :  Vis  en  société  ou 
meurs {ibid.,  p.  5,  no  27).  On  accuse  les  rabbins  d'être  intolérants; 
cependant  ils  ont  écrit  cette  maxime  :  «  Sois  toujours  du  nombre 
»  de  ceux  qui  souffrent  la  persécution  et  jamais  du  nombre  de  ceux 
»  qui  persécutent.  »  On  avance  que  le  Thalmud  fait  aux  Juifs  un 
précepte  de  l'usure;  il  n'est  rien  dans  le  Thalmud  qui  justifie  cette 
assertion.  Comme  la  loi  de  Moïse,  il  défend  de  recevoir  un  intérêt 
quelconque  de  son  frère  qui  est  dans  le  besoin  ;   mais  il  permet 
d  exiger  un  intérêt  de  celui  qui  emprunte,  non  par  besoin,  mais  par 
spéculation.  Là-dessus  tous  les  hommes,  quels  qu'ils  soient,   sont 
placés  sur  la  même  ligne  ;  et  si  la  loi  de  Moïse  a  employé  le  mot 
frère  par  opposition  à  celui  d'étranger,  c'est  que  l'étranger  seul 
était  alors  commerçant,  et  que  le  frère  n'était  dans  le  cas  d'emprun- 
ter que  pour  ses  besoins.  Sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres,  le 
grand  Sanhédrin,  convoqué  en  1807,  dans  ses  réponses  lumineuses 
aux  questions  qui  lui  avaient  été  proposées,  a  levé  tous  les  doutes 
■  qui  auraient  pu  obscurcir  la  vérité.  (Voir  ces  réponses,  Merlin,  Ré- 
pertoire de  Jurisprudence,  y°  Juifs;  voir  de  pi  113  Salvador,  Loi  de 
Moïse,  p.  1,  sect.  v,  ch.  i,  et  sect.  viii.) 

Maintenant  on  a  reproché  au  Thalmud  de  contenir  de  nombreuses 
imprécations  contre  les  Chrétiens.  On  a  parlé  de  prières  contre  les 
autres  nations,  insérées  dans  la  liturgie  des  Juifs.  S'il  est  vrai  que 
quelques  rabbins,  oubliant  le  véritable  esprit  de  la  loi  de  Moïse,  ou 
plutôt  entraînés  par  un  esprit  de  haine  et  de  vengeance  contre  leurs 
oppresseurs,  aient  péché  contre  la  charité  envers  tous  les  êtres, 
qui  est  la  base  de  cette  loi,  on  pourrait  répondre  à  ce  reproche  par 
un  exemple  fameux. 

Il  a  été  un  temps  où,  à  l'office  divin  du' jeudi  saint,  le  chef  de 
l'Eglise  récitait  cette  prière:  «  Nous,  en  vertu  d'un  usage  ancien  et 
»  solennel,  nous  excommunions  et  anathématisons,  au  nom  du  Dieu 
»  tout-puissant,  du  Père,  du  Filsetdu  Saint-Esprit, et  en  notre  nom, 

»  tous  les  hérétiques » 

Nos  igitur  vetustum  et  solemnem  hune  morem  sequentes, 
excommunicnmus  et  anathematisamus,  ex  parte  Dei  omnipo- 
lentis  Patris  et  Filii  et  Spiritûs-Sancti,  etnostrd  omnes  ha^re- 

29 


4o0  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPÀGNR. 

ticos  ac  ownes  fautores  et  receptatores  et  generaliter  quoslibet 
defensores  illorum.  (Bull,  magn.,  Luxemb.,  1741,  t.  i,  p.  718.) 

Cette  prière  anti-évangélique  a  subsisté  jusqu'à  l'époque  où  le 
pape  Ganganelli  la  supprima.  Il  ne  serait  donc  que  trop  facile  de 
rétorquer  contre  les  Chrétiens  la  plupart  des  reproches  que  depuis 
tant  de  siècles  on  adresse  aux  Juifs.  Mais  les  esprits  éclairés  savent 
faire  la  part  des  hommes  et  celle  des  institutions,  et  ramenant  ces 
dernières  à  leur  pureté,  ils  se  gardent  bien  de  faire  rejaillir  sur 
elles  les  erreurs  dont  quelques  hommes  ont  pu  se  souiller  en  leur 
nom. 

Il  faut  donc  rendre  au  Thalmud  plus  de  justice  que  l'on  n'a  fait 
jusqu'ici.  Si  à  côté  d'un  précepte  bon  on  a  pu  en  trouver  un  mau- 
vais, si  par  voie  d  interprétation  on  a  pu  arriver  k  mettre  les  Ihal- 
mudistes  en  contradiction  avec  eux-mêmes,  ou  à  détruire  le  sens 
des  passages  les  plus  clairs,  il  n'est  pas  d'esprit  sérieux  qui  puisse 
vouloir  donner  au  Thalmud,  qui  n'a  été  que  le  développement  de 
la  loi  de  îiloïse,  une  interprétation  opposée  à  cette. loi.  Il  faut  donc 
accepter  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  le  Thalmud,  dans  le  sens  le  plus 
large,  et  n'attribuer  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  mauvais  qu'à  l'aberra- 
tion de  quelques  esprits.  Indépendamment  des  passages  que  nous  en 
avons  extraits,  on  peut  remarquer  dans  le  Thalmud  une  foule  de 
pensées  qui  méritent  d'être  retenues.  Quelques-unes  choisies  au 
hasard  pourront  en  donner  une  idée. 

«  Si  tu  veux  que  tout  le  monde  t  aime,  sacrifie  tes  affections  à 
celles  des  autres,  et  dépose  ta  volonté  devant  la  leur.  (Plantavit, 
Floril.  rabb.,  p.  47,  n°  291.)  —  Si  ton  ami  a  commis  une  faute, 
garde-toi  de  la  divulguer.  {Ibid.,  p.  46,  n"  288.)  —  La  moitié  de 
ton  projet  est  dans  le  cœur  de  ton  ami,  va  le  lui  demander.  {Ibid., 
p.  288,  n°  1011.)  —  Que  les  biens  de  ton  prochain  te  soient  aussi 
sacrés  que  les  tiens  propres.  [Ibid.,  p.  197,  no  1063.)  —  Si  ton  en- 
nemi tombe,  ne  te  réjouis  pas,  et  que  ton  cœur  ne  tressaille  pas  de 
joie  à  cause  de  sa  ruine.  [Ibid.,  p.  236,  n»  1262.)  —  La  puissance 
des  hommes  s'accroît  par  trois  choses  ■  en  acquérant  des  amis,  en 
ayant  pitié  des  autres  et  en  pardonnant  à  ses  ennemis.  [Ibid., 
p.  238,  n"  1488.)  —  Il  vaudrait  mieux  qu'un  homme  se  jetât  dans 
une  fournaise  ardente  que  de  faire  rougir  son  ami  en  présence  de 
témoins  [Ibid.,  p.  391,  n»  1534.)  -  Soyez  des  disciples  d'Aaron  qui 
aimait  la  paix,  la  recherchait  et  chérissait  les  hommes.  [Ibid.,  p.  43, 


NOTES.  — CHAPITRE  lî,    CrNQUIÈME   SIÊCL'î.       451 

n"  68.)  —  Celui-là  est  vaillant  qui  dompte  ses  passions,  celui-là 
est  riche  qui  est  content  de  ce  qu'il  possède,  celui-là  est  respectable 
qui  respecte  les  créatures  [Pirké  Aboth);  une  bonne  œuvre  en  at- 
tire une  autre,  et  un  crime  conduit  à  un  autre  crime.  [Ibid.)  —  Ne 
jugez  personne  avant  que  vous  soyez  à  sa  place.  {Ibid.)  -^  Le  sage 
ne  parle  jamais  devant  celui  qui  est  plus  grand  que  lui  en  sagesse 
et  en  âge,  il  n'interrompt  jamais  le  discours  de  son  prochain,  il  ne 
se  presse  jamais  de  répondre,  il  demande  selon  le  propos,  il  répond 
comme  il  convient,  et  sur  ce  qu'il  n'a  point  entendu  il  dit  :  Je  ne  l'ai 
pas  entendu.  L'ignorant  fait  tout  le  contraire.  [Ibid.)  —  Sur  la  porte 
d'un  hôtel  vous  ne  manquez  ni  d'amis  ni  de  frères;  sur  la  porte 
d'une  prison  vous  ne  trouvez  ni  frères  ni  amis.  (Plantavit,  p.  1.)  — 
Une  parole  lâchée  ne  revient  plus.  {Ibid.,  p.  156.  n°  842.)  —  Que 
l'homme  soit  toujours  souple  comme  un  roseau,  et  qu'il  ne  soit 
jamais  dur  comme  le  cèdre.  {Ibid.,  p.  250.  n°  1334.)  — Apprends  un 
peu  de  celui-ci,  un  peu  de  celui-là,  et  tu  sauras  beaucoup,  {Ibid., 
p.  254,  n°  1363.)  —  Ne  te  fie  pas  à  un  prosélyte  jusqu'à  la  dixième 
génération.  {Ibid.,  p.  445,  n»  1318)  —  Le  peintre  ressemble  à 
celui  qui  écrit,  le  sculpteur  à  celui  qui  parle.  »  {Ibid.,  p.  154, 
no  140.) 

(18)  H  est  important  de  constater,  pour  fermer  la  bouche  à  tous 
ceux  qui  s'érigent  en  détracteurs  de  la  foi  judaïque,  que  s'il  a  plu  à 
quelques  rabbins  de  considérer  le  Thalmud  comme  la  seconde  loi 
des  Juifs,  de  faire  marcher  les  prescriptions  que  cet  ouvrage  ren- 
ferme sur  le  même  pied  que  les  prescriptions  contenues  dans  la  loi 
de  Moïse,  cette  doctrine  n'a  jamais  été  admise  comme  un  article 
de  foi. 

Dans  les  cérémonies  du  culte  mosaïque ,  c'est  le  Pentateuque  que 
le  ministre  de  la  religion  présente  aux  fidèles,  en  disant  :  «  Voilà  la 
loi  que  porta  Moïse  aux  enfants  d'Israël.  » 

On  n'aurait  pas  manqué  d'ajouter  à  cette  cérémonie  l'exhibition 
du  Thalmud,  s'il  n'eût  formé  qu'un  seul  tout  avec  la  loi  de  Moïse. 

Dans  le?  articles  de  foi  de  Maïmonide,  qui  ont  obtenu  l'approba- 
tion de  tous  les  Juifs,  on  lit  :  «  Toute  la  loi  qui  est  aujourd'hui  dans 
nos  mains  (et  il  ne  peut  être  question  là  que  du  Pentateuque)  nous  a 
été  transmise  par  Moïse.  » 

Aucune  autre  Loi  ne  nous  a  été  tr,ansmise  par  le  Créateur. 

Enfin,  à  toutes  les  époques,  les  plus  savants  rabbins  se  sont  ex- 


452   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

primés  avec  liberté  sur  le  Thalmud,  ce  qu'ils  n'auraient  pas  fait  si 
c'eût  été  une  portion  de  la  loi  révélée. 

Ainsi  Judas  Lévy,  dans  le  Cozri,  déclare  qu'il  y  a  dans  le  Thal- 
mud des  choses  qu'on  n'aurait  pas  écrites  de  son  temps. 

Maïmonide,  dans  le  iloré  hanexiokim,  critique  de  nombreux  pas- 
sages du  Thalmud  ;  et,  lorsque  quelques  obscurantins  veulent  l'ex- 
communier, une  foule  de  savants  rabbins  s'élèvent  pour  adopter  et 
justifier  ses  opinions  :  ainsi  les  deux  Rimchi  et  une  foule  d'autres 
rabbins  d'Espagne. 

Ainsi  Aben-Ezra,  Joseph  Albo,  et  la  généralité  des  docteurs  qui 
ont  mérité  le  nom  de  savants,  tout  en  rendant  aux  traditions  qui  se 
trouvent  dans  le  Thalmud,  le  tribut  de  respect  qu'elles  méritent, 
n'ont  pas  hésité  à  déclarer  qu'il  y  a  des  choses  qu'il  n'est  pas  pos- 
sible d'admettre. 

On  ne  peut  donc  pas  se  prévaloir  contre  la  religion  juive  des 
choses  puériles,  erronées  ou  contraires  à  la  saine  morale,  que  cette 
compilation  peut  contenir  ;  le  Thalmud  est  l'ouvrage  des  hommes, 
d'hommes  surtout  qui  écrivaient  dans  un  siècle  peu  éclairé,  sous 
l'empire  de  funestes  impressions  ;  il  n'est  donc  pas  étonnant  que  cet 
ouvrage  soit  empreint  du  cachet  de  son  origine. 

Mais  quel  que  soit  le  jugement  que  l'on  soit  obligé  de  porter  sur 
ce  monument  scientifique,  la  loi  judaïque,  renfermée  dans  la  loi  de 
Mo'ise,  expliquée  et  développée  par  les  traditions  du  Thalmud,  ne 
peut  souffrir  aucune  atteinte  de  ce  qu'à  cùté  de  préceptes  sages  et 
raisonnables,  quelques  rabbins,  payant  leur  tribut  à  la  faiblesse  hu- 
maine, en  auront  recueilli  d'autres  qui  le  sont  moins. 


CHAPITRE    m 

VI'"^  SIÈCLE 

(1)  Subripiendo   principum   animos.  Leg.  Wisig.,  chap.    xiv. 
l)  Bouquet,  t.  iv,  p.  440. 

(2)  An  588,  concile  de  Tolède,  ch.  xii.  Fleury,  Hist,  eccl.,  t.  vu. 


NOTES.  —  CHAPITRE   III,    SIXIÈME   SIÈCLE.         45!^ 

(3)  Omnino  prseterea  admirati  sumus  cur  in  regno  vestro  Judseos 
christiana  raancipia  possidere  permittitis.  Quid  enim  sunt  christiani, 
nisimembra  Christi?  —  Ep.  sancti  Gregorii  papœ  Theodorico 
Theodoberto,  reg.  Franc.  D.  Bouquet,  t.  iv,  p.  26. 

(4)  Saint  Grégoire,  Ep.  ;  Fleury,  Hist.  ecclés.,  t.  viii,  p.  43. 

(5)  Défense  aux  Chrétiens  de  manger  chez  les  Juifs;  sixième  con- 
cile d'Adge,  can.  xxxiv,  Conciliorum  coll.,  t.  iv,  p.  1389;  id. 
Concil.  epaonense,  can.  xv. 

(6)  Troisième  et  quatrième  conciles,  id.,  p.  1804.  Fleury,  Hist. 
eccl.,  t.  VIII. 

(7)  Sixième  concile  de  Màcon,  can.  cvi. 

(8)  Concile  de  Clermont  d'Auvergne,  can.  vi,  an  535,  et  concile 
de  Mâcon,  can.  xiii,  Concil.  coll.,  t.  v. 

(9)  Lors  du  siège  d'Arles,  par  Clovis,  les  Juifs  font  partie  des  sol- 
dats qui  défendent  la  ville.  Boissi,  Diss.,  t.  ii,  Cyprianus  invita 
sancti  Cœsarii,  liv.  i,  ch.  xv. 

(10)  Des  marchands  juifs  d'Italie,  qui  allaient  à  Marseille  pour  leur 
commerce,  furent  chargés  par  les  Juifs  de  cette  ville  de  se  plaindre 
à  saint  Grégoire  de  la  conduite  de  leur  évêque,  ainsi  que  de  celui 
d'Arles  ;  saint  Grégoire  écrivit  à  ces  prélats  plusieurs  lettres  pour 
les  exhorter  à  la  douceur;  il  leur  défendit  surtout  de  forcer  les  Juifs 
à  recevoir  le  baptême,  parce  que,  dit-il,  ce  sacrement  imposé  par 
violence  leur  cause  la  mort  au  lieu  de  leur  donner  la  vie,  et  que 
leurs  rechutes  deviennent  plus  scandaleuses  que  leur  conversion  ne 
peut  être  édifiante.  Greg.,  ep.  xlv,  458. 

(11)  Le  poëte  Venantius  a  composé  une  pièce  de  vers  pour  louer 
la  douceur  de  l'évêque  Avitus,  et  il  ne  craint  pas  de  raconter  les 
événements  tels  qu'ils  se  sont  passés.  On  y  voit  que  l'évêque  dit  aux 
Juifs  : 


Vis  hic  nulla  prenait  :  quo  vis  te  collige  liber, 
Aut  meus  esto  sequax,  aut  tuus  esto  fugax. 


Mais,  après  cette  exhortation,  il  a  le  soin  de  les  faire  saisir  et  en- 
fermer, et  il  ne  leur  laisse  de  choix  qu'entre  le  baptême  et  la  mort. 
Vid.  Venantius,  ep.\;  —  Basnage,  t.  iv,  p.  1423. 

(12)  Childebert  avait  deux  motifs  :  d'abord,  il  craignait  que  le 
peuple,  fanatisé  par  les  prêtres,  ne  se  soulevât  contre  eux;  en  second 


454   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

lieu,  il  voulait  éviter  que  les  Juifs  ne  profitassent  du  moment  où  les 
rues  étaient  désertes  et  les  églises  pleines,  pour  exécuter  quelque 
mauvais  dessein.  Cette  loi  était  publiée  à  Paris;  elle  fait  présumer 
que  les  Juifs  devaient  y  être  nombreux.  Basn.,  t.  iv. 

(13j  Vita  Ferreol  ;  —  Leconiie,  Annales  pour  servir  à  l'histoire 
ecclésiastique. 

(14)  Ce  Juif  se  nommait  Prisque.  Malgré  sa  conversion,  qui  n'était 
que  simulée,  il  ne  cessait  pas  d'aller  à  la  synagogue  :  un  nouveau 
converti,  filleul  du  roi,  l'assassina,  et  Chilpéric  fit  grâce  à  l'assassin. 
fJoissi,  Dissert.,  t.  ii,  p.  15. 

(15)  Loi  de  Gondebaud;  Boissi,  t.  ii,  p.  16. 

U6j  En  France,  les  marchands  formaient  entre  eux  des  sociétés, 
ils  voyageaient  par  bandes  et  étaient  obligés  de  s'armer  pour  se  dé- 
fendre lorsqu'ils  étaient  attaqués,  ce  qui  leur  arrivait  souvent.  Gré- 
goire de  Tours,  Hist.  de  Tr.,  liv.  vu,  chap.  xlvi. 

(17)  Grégoire  de  Tours.  Hist.,  liv.  v,  ch.  xi,  et  liv.  vi,  ch.  xvii. 
Cet  historien  appelle  Marseille  la  ville  des  Hébreux;  —  Carlier, 
Dissertation  sur  Vétatdu  commerce  en  France,  sous  les  rois  de 
la  première  et  deuxième  races,  p.  52. 

(18)  Grcg.  Magn.,  ép.  45,  t.  ii,  p.  416;  —  Marini,  Istoria  civile  e 
poHtica  dell  commercio  de  Veneziani,  1789. 

(19)  Le  code  de  Justinien  contient  de  nombreuses  dispositions 
hostiles  aux  Juifs,  à  qui  on  paraît  ne  laisser  qu'à  regret  quelques 
lambeaux  de  leurs  droits. 

(20)  Fleury,  Hist.  eccl.,  t.  viii;  —  Cod.,  nov.  146. 

(21)  Déjà,  sous  Auguste,  les  Juifs  étaient  en  possession  de  faire  le 
métier  de  devins.  Juvénal,  satire  vi,  en  fait  la  description. 


Cophino  fœnoque  relicto 
Arcanam  Judaea  tremens  mendicat  in  aurem 
Interpres  legum  Solymarum,  et  magna  sacerdos 
Arboris  est  summi  fida  internuntia  cœli, 
Implet  et  ista  manum;  sed  parcius  aere  minute 
Qualiacumque  volet  Judœi  sumnia  vendunt. 


L'empereur  Adrien  disait  qu'il  n'avait  pas  vu  en  Egypte  un  seul 
Juif  qui  ne  fût  mathématicien  c'est-à-dire"  nécromancien)  ;  les  Juifs 
s'étaient  perpétués  en  Occident  dans  cette  réputation.  Basnage,  t.  iv, 
p.  1212. 


NOTES.  —  CHAPITBE   IV,   SEPTIÈME   SIÈCLE.        453 


CHAPITRE    iV 


Vlline   SIÈCLE 


(1)  Quatrième  concile  de  Tolède,  canon  lvi.  Non  enini  tales.invili 
salvandi  siint  sed  volentes,  ut  Integra  sit  forma  justitiœ.  Barlh., 
Bibt.  Rabb.,  t.  m;  —  Fleury,  Hist.  EccL,  t.  viii,  p.  320. 

(2)  Dix-septième  concile  de  Tolède.  Fleury.  t.  ix,  p.  111. 

(3)  Le  sixième  concile  de  Tolède,  approuvant  les  lois  de  Chintila, 
pour  contraindre  les  Juifs  à  embrasser  le  christianisuie,  ordonne 
que  chaque  prince,  à  son  avènement  au  trône,  jurera  d'en  faire  ob- 
server les  dispositions.  D'Aguirre,  ConcU.  hispan.,  t.  ii,  p.  518. 

(4)  C'était  le  dix-septième  concile  de  Tolède,  le  dernier  qui  ait 
été  assemblé  par  les  rois  visigoths.  Le  concile  donne  à  cette  persé- 
cution plus  violente  que  toutes  les  autres  le  prétexte  banal  d'une 
conspiration  dont  les  Juifs  auraient  été  les  fauteurs.  V.  d'Aguirre, 
Concil.  hisp.,  t.  ii,  p.  352. 

;5)  Lorsque  l'Espagne  passa  sous  la  domination  des  Sarrasins, 
les  prêtres  ne  manquèrent  pas  de  publier  que  Dieu  l'avait  ainsi  or- 
donné, pour  punir  Vitisa  de  ce  qu'il  avait  manqué  à  son  serment 
de  persécuter  les  Juifs. 

(6)  D'Aguirre,  Concil.  hisp.,  t.  ii,  p.  752. 

(7)  Don  Pedro  de  la  Rojas,  Hist.  de  Toleda,  p.  483  —  En  aquel 
tempo  eran  diez  lenguas  las  que  se  hablavan  en  Espâna  commo  y 
tempo  de  Augusto  y  Tyberio:  la  priuiera,  la  antigua  espagnola,  se- 
gunda  la  cantabrica,  tercera  la  grieca,  quarta  la  latina,  quinta  ara- 
biga,  sexta  caldea,.  septima  hebrea,  octava  Celtibera,  nona  Valen- 
clana,  décima  Catalana,  de  las  quales  habla  eslrabon  en  el  libra 
tercero. 

(8  Caiel,  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  du  Languedoc, 
t.  m,  p.  308  et  suiv. 

(9)Chorier,  Histoire  de  Bourgogne,  t.  i,  p.  524;  — Carlier,  Diss. 
sur  l'état  du  commerce  en  France.  Les  Juifs  tiennent  la  foire  du 


456  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Landit,  établie  à  Saint-Denis  par  Dagobert  ;  ils  y  apportent  des  par- 
fums, des  habits  et  toutes  sortes  de  petits  ouvrages  d'or  et  d'ar- 
gent. 

(10)  Conciliorum  coll.,  t.  xiii,  p.  648  ;  —  Boissi,  Diss.,  t.  ii  ;  — 
Clotaire  II,  édit  de  l'an  625;  —  D.  Bouquet,  t.  iv. 

(11)  Boissi,  Diss.,  t.  ii:  —  Basnage,  Hist.  des  Juifs,  t.  iv;  — 
Gesta  Dagoberti  régis,  ch.  xxxiii. —  Les  Juifs  affermaient  les 
péages;  ils  exerçaient  presque  partout  les  fonctions  de  telonarii 
(receveurs  d'impôts).  Les  conciles  se  plaignirent  souvent  de  ce  qu'on 
leur  confiait  dépareilles  charges;  leurs  défenses  n'empêchèrent  pas 
que  lesJuifs  ne  s'y  maintinssent  pendant  fort  longtemps.  Le  concile 
de  Mâcon,  entre  autres,  à  la  fin  du  vi*  siècle,  contenait  des  dispo- 
sitions formelles  à  cet  égard,  ce  qui  n'empêcha  pas  qu'au  commen- 
cement du  vn<'  siècle  un  Juif,  nommé  Salomon,  était  receveur  du 
péage  à  la  porte  Glaucin,  à  Saint-Denis.  Voyez  Gesta  Dagoberti, 
cb.  XXXIII. 

(12)  Baluze,  Cap  if  uf.,  t,  i,  coll.  23; —  D.  Bouquet,  Rec.  des 
hist.  de  France,  t.  iv;  — Edict.,  Clotarii  II,  in  concil.  Parisensi 
5,  dat.  ann.  615.  Art.  10  :  Judœi  super  christianos  actiones 
agere  non  debeant. 

(13)  Lois  des  Ripuaires,  tit.  xLvi; —  Montesquieu,  Esprit  des 
Lois,  liv.  XXX,  ch,  20. 

(14)  Conciliorum  coll.,  Labbe,  t.  v,  p.  1649;  — Gesta  Dago- 
berti, p.  580;  —  Fredegarii  chronicon  ,  Hist.  fr.,  t.  i,  p,  758 

(15)  Greg.  magn.,  ep.,  t.  vu,  p.  638. 

(16)  Lois  des  Lombards,  liv.  i,  ch.  xxi,  §  3,  édit.  de  Lindembrock. 

(17)  Dans  l'ignorance  profonde  dans  laquelle  l'Occident  était  plongé, 
le  charlatanisme  tenait  lieu  de  savoir.  Quiconque  savait  lire,  et 
surtout  quiconque  avait  quelque  teinture  d'astronomie,  passait  aux 
yeux  du  vulgaire  pour  un  être  surnaturel  qui  pouvait  opérer  des 
miracles  par  la  seule  force  de  sa  science.  Cette  opinion  que  l'on  avait 
de  tous  les  hommes  instruits  était  si  forte,  que  l'on  imposait  au  mé- 
decin qui  traitait  un  malade  l'obligation  de  donner  caution  qu'il  le 
guérirait.  Si  le  malade  venait  à  mourir,  le  médecin  était  livré  aux 
parents,  qui  pouvaient  en  faire  ce  qu'ils  voulaient.  Vid.  Leg.  Wisi- 
golh.  Lindembrock,  Cod.  leg.  antiq.  Franc,  1612,  204-205.  Si 
guis  (dit  la  loi  ii,  tit.  i,  liv.  il)  medicum  ad  placitum  infirmo 
curando  visitando  aut  vulnere  curando  proposcerit,  ut  viderit 


NOTES.  — CHAPITRE   V,    HUITIÈME   SIÈCLE.         457 

Dulnus  medicus  aut  dolores  agnoverit,  statim  sub  certo  placito 
cautione  emissâ  infirnmm  suscipiat. —  Si  guis  medicus  infir- 
mum  ad  placitum  suscepe^rit,  cautionis  emisso  vinculo,  infir- 
muni  restituât  so.nitati  ;  certe  si  periculum  contigerit  mortis 
mercedem,  placiti penitus  nom equirat. —  Siquis  medicus  duin 
phlebotomum  exercet  ingenuum  debilitaverit  centum  solidos 
exsolvat,  si  vero  mortuus  fuerit  continuo  propinquis  traden- 
dus  est  ut  quod  de  eo  facere  voluerint  habeant  potestatem. 


CHAPITRE    V 

VIUD'e  SIÈCLE 

(1)  Don  Pedro  de  la  Rojas,  Historia  de  Toleda,  t,  m,  p.  285  ;  — 
Higuera,  Histoire  de  Tolède,  liv.  m. 

(2)  Obscuro  tamen  eo  seculo  septimo  exeunte,  cœptum  est 
Grœcorum  opéra  arabice  reddi  a  Judœo  Syro  medico,  cujus 
nomen  integrum  est  Maser  Javaich  (Haller,  Biblioth.  medic. 
prat.,  lib.  ii,  p.  338;  —  Abulpharag,  Hist.  compend.,  dynast.  lat., 
vers,  ab  éd.  Pococke,  Oxon.,  1660,  p.  126;  Diction,  biograph  , 
yo  Aaroun;  — Cabanis,  Révolutions  de  la  médecine,  ch.  ii.) 

(3)  Il  y  avait  à  Gondisapor,  ou  Dschondisabour,  une  école  cé- 
lèbre pour  l'enseignement  de  la  médecine.  Cette  école  était  peuplée 
de  Nestoriens  et  de  Juifs.  Les  Nestoriens  étaient  des  Chrétiens  qui 
avaient  éprouvé  de  violentes  persécutions  pour  avoir  voulu  soutenir 
que  Marie  était  devenue  mère  du  Christ  comme  homme,  et  non 
comme  Dieu.  Le  concile  d'Éphèse,  présidé  par  saint  Cyrille,  les 
avait  anathématisés,  et  les  empereurs  s'étaient  chargés  du  soin  de 
mettre  à  exécution  cet  anathème,  de  même  qu'ils  le  faisaient  toutes 
les  fois  qu'une  hérésie  nouvelle  venait  agiter  l'Église  régnante,  ce 
qui  arrivait  alors  fréquemment.  Les  Nestoriens  avaient  été  réduits 
à  déserter  les  écoles  qu'ils  faisaient  fleurir  dans  la  Grèce,  et  ils 


458   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  fTALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

s'étaient  réfugiés  en  Perse.  C'est  là,  à  l'école  de  Gondisapor,  que, 
conjointement  avec  les  Juifs,  ils  rendirent  d'éminents  services  aux 
Arabes.  Sous  les  règnes  d'Almanzor,  d'Almamoun  et  de  Motavakel, 
on  en  vit  paraître  un  grand  nombre  qui,  à  l'exemple  de  Maserja- 
vaich,  traduisirent  en  arabe  les  ouvrages  grecs  qui  étaient  alors  les 
plus  connus,  etpiincipalement  les  ouvrages  de  médecine  ;  quelques- 
uns  étaient  traduits  directement  du  grec  en  arabe;  d'autres,  avant 
de  passer  dans  cette  dernière  langue,  furent  traduits  en  syriaque; 
d'autres  enfin  furent  traduits  en  môme  temps  en  l'une  et  l'autre  de 
ces  deux  langues.  V.  Casiri,  Bibl.  arab.  hispaii.,  p.  255-286-306- 
308.  —  Parmi  ces  traducteurs,  qui  ont  marqué  les  premiers  pas 
des  Arabes  dans  les  sciences  et  qui,  par  l'intermédiaire  de  ces  der- 
niers, ont  conservé  à  l'Europe  le  dépôt  précieux  des  travaux  de  la 
C.rèce,  figuraient  des  docteurs  juifs  (Abulpharag,  HisL,  p.  99  et 
suiv.)  ;  la  plupart  ont  été  confondus  avec  les  Nestoriens  ou  les 
Arabes;  de  ce  nombre  était  la  famille  des  Honain,  si  féconde  en 
hommes  laborieux,  et  qui  occupe  le  premier  rang  parmi  les  savants 
'de  cette  époque.  Abulpharag  (p.  171)  a  fait  d'Honain  un  Chrétien  ; 
il  dit  que  ce  médecin  de  Motavakel  fut  excommunié  par  les  Chré- 
tiens pour  avoir  deshonoré  une  image  ;  mais,  ainsi  que  l'observe 
Basnage  (liv.  vu,  ch.  n,  t.  v,  p.  1474),  il  est  probable  quAbul- 
pharag  a  commis  une  erreur  et  que  Honain  était  Juif.  Les  raisons 
que  Basnage  en  donne,  c'est  que  Honain  était  sorti  de  la  ville 
d  IHra,  où  il  y  avait  un  très-grand  nombre  de  Juifs,  et  en  second 
lieu  qu'on  l  appelait  rabbin.  Cette  dernière  raison  paraît  sans  ré- 
plique, surtout  si  l'on  considère  que  Honain  s'appelait  Honain  ben 
Isaac,  nom  qui  ne  pouvait  convenir  qu'à  un  Juif  ou  un  Musulman, 
et  nullement  à  un  Chrétien.  Ce  que  nous  disons  de  la  famille  des 
Honain,  on  pourrait  le  dire  de  beaucoup  d'autres  savants  Juifs  dont 
on  fait  des  Arabes  ou  des  Chrétiens  lorsqu'ils  ont  écrit  en  une 
autre  langue  que  l'hébreu. 

(4)  Abulcacim,  Histoire  de  la  conquête  d'Espagne  par  les 
Maures,  p,  120. 

(5)  Nicolaus  Antonius,  Bibl.  hyspan.,  in  pref.,  p.  9. 

Vix  credibile  est  qùâ  mentis  contentione  et  virlutis  amore  hoc 
genus  hominum  in  bonas  disciplinas  prœcipueque  sacrarum  liltera- 
nim  explicationem,  philosophiam  ac  medicinam  et  omnes  libérales 
arlos  incubuerint,  quorum  doctissimœ  etiam  Academiai  ditalœ  fruun- 


NOTES.  —  CHAPITRE  VI,    NEUVIÈME   SIÈCLE.        459 

turque  monuuientis  ;  fere  enini  quidquid  in  sacris  libris  elucubratuia 
est  eo  tempore  ex  hehraicis  fontibus;  quidquid  in  medicinae  et  pbi- 
losophiîe  arcanis  ernendis  mens  humana  insumpsit,  laboris  et  vigi- 
liarum  a  fniibus  Hispaniae  et  ex  scholis  utriusque  liujus  gentis 
prodiisse  illorum  nemo  inficiabitur  qui  eoruin  bibliolhecas  sedulo 
excusserit  ;  plane  hebraïcse  synagogse  tatn  apud  Mauros  quam  apud 
Christianos  fréquenter  et  inter  i'psos  cœterarum  potiores  et  nobiliores 
existiinatae,  celeberrimos  illos  protuiere  divinorum  librorum  veieris 
testamenti  enarratores  quorum  testimoniis  innitantur  srepe  noviores 
et  Christiani  inierpretes,  ad  eriiendos  sanctse  linguae  sensus,  eno- 
dandan  bibliorum  phrasim,  illustrandashebraïcae  gentis  anliquitates. 

(6)  Basnage,  Hist.  desJuifsX  v,  p»  1487. 

(7)  Le  pape  Zachaiie  délia  les  Français  du  serment  de  fidélité 
qu'ils  avaient  prêté  à  Childéric;  il  confirma  la  couronne  sur  la  tête 
de  Pépin,  qui  l'avait  usurpée,  et  qui  en  reconnaissance  fonda  le 
royaume  temporel  des  papes,  en  leur  faisant  don  d'une  partie  de 
l'Italie,  qu'il  avait  conquise. 

(8)  Concil.  coll.,  éd.  reg.,  t.  xiii,  p.  430. 

(9)  La  prohibition  des  mariages  entre  Chrétiens  et  Juifs  se  re- 
trouve dans  plusieurs  conciles  tenus  en  France. 

(10)  Fantin  DesoJoart,  Hist.  d'Italie,  t.  ii,  p.  409. 
(il)  Cabanis,  Révolution  de  la  Médecine,  ch.  ii,  §  viii. 

(12)  Annal,  franc.,  t.  ii  ;  —  Duchesne,  p.  12;  —  Vita  CaroU 
magni,  ab  autore  incerto,  p.  60;  —  Boissi,  Dissertations,  t.  il, 
p.  37 

(13)  Mably,  Observ.  sur  l'Histoire  de  France,  t.  u,  p.  72. 


CHAPITRE   VI 

IX'ne    SIÈCLE 


(1)  Caroli  magni  capitulare  aqui  agrense,  liv.  i,  cap.  i.  De 
Accusatione  vilium  personarum,  art.  44:  Placuit  ut  omnes 
servi....  etc.,  ad  accusationem  non  admittantur,  omnes  etiam  in- 


460   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

famiae  maculis  aspersi,  ac  turpitudinibus  subjectœ  personœ,  here- 
tici  etiam  sive  pagani  sive  Judiei. 

(2)  Additio  3,  cap.  xv  :  Non  liceat  Christianis  Judseorum  neque 
paganorum  res  eniphyteosis,  vel  conductionis  titulo  habere  neque 
suorum  similiter  eis  accommodare. 

(3)  Charlemagne  engageait  le  clergé  à  faire  des  efforts  pour  la 
conversion  des  Juifs.  Boissi  {Diss.,  t.  ii)  rapporte  une  lettre  de 
l'évêque  de  Lyon  qui  lui  rend  compte  de  ses  démarches  à  cet  effet. 
—  V.  Singularités  historiques  et  littéraires,  publiées  par  le  Père 
Liron,  t.  ii,  p.  450. 

(4)  Additio  4,  cap.  n;  Nulli  Christianorum,  vel  Judœorum  liceat 
matrimonium  contrahère  nisi  prœmissa  dotis  promissione.  lUud 
tamen  observandum  fore  prsecipimus  ut  si  quis  Christianus  vel 
Christiana,  aut  Judœus  vel  Judaea  nuptiale  feslum  celebrare  volue- 
rint  non  aliter  quam  sacerdotali  benedictione  intra  sinum  sanctse 
Dei  ecclesiœ  percepta,  conjugium  cuiquam  ex  bis  adiré  permittimus. 
Quod  si  absque  benedictione  sacerdotis  quisquam  Christianorum 
vel  Hebreorum  noviter  conjugium  duxerit ,  aut  lOOprincipi  solidos 
exsolvat,  aut  100  verberatus  publiée  flagella  suscipiat. 

(5)  Le  règne  de  Charlemagne  est  une  des  époques  les  plus  inté- 
ressantes, par  la  propagation  des  lumières  en  France.  Ce  prince 
manifestait  sans  cesse  le  désir  (comme  le  dit  Alcuin,  lettre  x)  de 
faire  de  la  France  une  nouvelle  Athènesx:  Ut  Athenœ  novœ  perfice- 
rentur  in  Francia.  Sa  cour  offrait,  sous  ce  rapport,  une  grande 
ressemblance  avec  celle  du  kalife  Aaroun,  quoique  les  sciences  y 
fussent  à  un  degré  bien  inférieur,  ou,  pour  mieux  dire,  y  fussent 
arrivées  à  peine  à  leurs  premiers  éléments.  Cependant  Charlemagne 
faisait  tous  ses  efforts  pour  les  développer.  Il  avait  fait  établir  des 
écoles  dans  plusieurs  villes,  et  de  cela  qu'il  en  avait  également  éla- 
bliune  à  Paris,  on  a  tiré  la  conséquence  qu'il  était  le  premier  fon- 
dateur de  l'Université  de  Paris,  ce  qui  est  loin  de  pouvoir  être 
regardé  comme  un  fait  certain.  Charlemagne,  en  effet,  avait  fait  tout 
ce  qu'il  était  possible  de  faire  de  son  temps  ;  il  avait  disséminé  dans 
les  diverses  parties  de  ses  États  les  hommes  à  qui  il  supposait  du 
savoir,  afin  qu'ils  le  transmissent  aux  autres.  Mais  ces  sortes  d'en- 
seignements n'avaient  aucun  des  caractères  des  institutions  connues 
de  nos  jours.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  que  l'école  qui  aurait  dû  fixer 
plus  particulièrement  son  attention,  celle  qui  était  destinée  à  in- 


NOTES.  —  CHAPITRE   VI,    NEUVIÈME   SIÈCLE.        461 

struire  la  noblesse  du  royaume,  était  attachée  à  sa  cour  et  voyageait 
avec  lui  :  ainsi  elle  se  trouve  successivement  à  Thionville,  à  Ratis- 
bonne,  à  Mayence,  à  Francfort,  à  Aix-la-Chapelle.  Alcuin,  qui  en 
était  le  directeur,  se  plaint,  dans  une  de  ses  lettres,  de  ces  déplace- 
ments continuels  ;  cela  n'empêchait  pas  que  ses  leçons  ne  fussent  très- 
suivies;  les  filles  de  Gharlemagne  elles-mêmes  ne  dédaignaient  pas 
d'y  assister.  Du  reste,  les  connaissances  qu'on  y  enseignait  n'étaient 
ni  très-variées  ni  très-profondes  ;  on  savait  tout  lorsqu'on  connais- 
sait les  sept  arts  libéraux.  Ces  sept  arts  étaient  :  la  grammaire,  la 
dialectique,  la  rhétorique,  le  plain-chant,  l'arithmétique,  la  géomé- 
trie et  l'astronomie  ;  c'est  ce  qu'on  exprimait  par  ces  deux  vers  la- 
tins, où  les  sciences  étaient  désignées  par  les  initiales  de  leur  nom. 


Gram.  loquitur,  Dia.  vera  docet,  Rhet.  verba  colorât, 
Mus.  canit,  Ar.  numerat,  Geo.  pondérât,  Ast.  colit  astra. 


Les  trois  premières  sciences  formaient  ce  qu'on  appelait  le  tri- 
vium;  les  quatre  autres  formaient  le  quadrimum.  On  passait  pour 
instruit  lorsqu'on  avait  suivi  tous  les  cours  du  trivium;  mais  c'était 
\&nec  pins  ultra  que  d'avoir  suivi  ceux  du  quadrimum.  (V.  Al- 
cuini  opéra;  Paris,  1617,  ép.  viii,  col  1492.)  On  voit  par  là  que 
les  savants  du  règne  de  Charlemagne  étaient  loin  de  pouvoir  pré- 
tendre à  ce  titre,  surtout  si  on  les  compare  aux  Arabes  et  aux  Juifs, 
qui  étaient  déjà  au  niveau  des  connaissances  de  l'ancienne  Grèce. 

(6)  D.  Bouquet,  Recueil  des  historiens  de  France,  t.  vi,  p.  624 
à  654. 

(7)  D.  Bouquet,  Recueil  des  historiens  de  France,  t.  vi,  p.  619. 

(8)  D.  Bouquet,  id.  id.  t.  vi,  p.  364 
et  365  ;  Agobardi,  ép.  ;  —  Baluze,  t.  i. 

(9)  Cet  Evrard  avait  été  constitué  .par  Louis  conservateur  des  pri- 
vilèges des  Juifs.  C'est  la  première  fois  qu'il  est  question  de  ces 
sortes  de  fonctions,  qui  furent  renouvelées  plus  tard  et  confiées 
quelquefois  aux  personnages  les  plus  éminents. 

(10)  La  haine  d'Agobard  contre  les  Juifs  éclate  dans  tous  ses  écrits. 
Son  traité  De  Insolentia  Judœorum  est  rempli  d'invectives  et  de 
calomnies  contre  cette  nation.  Dans  une  de  ses  lettres  écrites  à  Ne- 
budius,  évêque  de  Narbonne,  il  s'emporte  avec  fureur  contre  les 
Juifs  : 


462   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

«  Tous  ceux,  qui  vivent  encore  sous  la  loi  mosaïque  (j  est-il  à'iU 
»  sont  revêtus  de  malédiction  comme  d'un  habit  :  la  malédii'tion 
»  entre  dans  leurs  os,  dans  leur  moelle  et  dans  leurs  entrailles, 
»  comme  l'eau  et  l'huile  coulent  dans  le  corps  humain.  Les  Juifs 
»  sont  maudits  à  la  ville  et  à  la  campagne,  au  commencement  et  à  la 
»  fin  de  leur  vie;  les  troupeaux,  les  viandes  qu'ils  mangent,  lesgre- 
»  niers,  les  caves  et  les  magasins  qu  ils  occupent  sont  maudits...  .  » 
Telle  est  la  modération  avec  laquelle  s'exprimait  Agobard,  réputé 
l'un  des  plus  savants  évêques  de  son  siècle  On  ose  ensuite  repro- 
cher à  quelques  rabbins  d'avoir  mal  parlé  des  Chrétiens!... 

(11)  Il  est  impossible  de  se  faire  une  idée  de  l'ignorance  du  clergé 
sous  les  rois  de  la  première  et  de  la  seconde  race  ;  la  plupart  des 
euros  ne  savaient  pas  même  lire.  Dans  les  actes  du  concile  de  Trosly,  ' 
prés  Soissons.  il  est  fait  mention  de  plusieurs  abbés  qui,  lorsqu'on 
leur  présentait  les  règles  de  leur  ordre,  répondaient  nescio  litteras. 
Du  reste,  on  était  si  peu  exigeant  lorsqu  il  s'agissait  d'admettre 
quelqu'un  à  la  prêtrise,  qu'on  trouve  dans  les  capltulaires  de  Ro- 
dolphe, parmi  les  questions  les  plus  ardues  à  faire  aux  candidats, 
celle-ci  :  «  Quomodo  in  baptismo  discernis  sexum  masculinum  et 
faeminuin.  »  (Manuscr.  de  la  Bibl.irap.  de  Paris,  n"  4439.)  Les  plus 
éclairés  parmi  les  curés  savaient  lire,  écrire  et  chauler  au  lutrin, 
Ch^rlemagne,  dans  un  de  ses  capltulaires.  recommande  aux  évêques 
de  ne  choisir  les  curés  que  parmi  les  membres  du  clergé  qui  peu- 
vent réciter  convenablement  les  psaumes  et  expliquer  l'oraison  domi- 
nicale. (Baluze,  t.  i.  col.  236).  Leydrade,  archevêque  de  Lyon, 
voulant  donner  à  l'empereur  Louis  une  idée  avantageuse  de  l'instruc- 
lion  de  son  diocèse,  lui  écrivait-  que  son  église  avait  des  lecteurs 
capables  de  lire  sans  faire  de  fautes  et  de  comprendre  les  Évangiles  et 
le  Psautier.  {Leydradi  opéra  inter.  ep,  Agobard i,  p.  115.)  D'après 
cette  composition  du  clergé,  on  sent  que  les  prédicateurs  devaient 
être  fort  rares.  Les  Juifs  qui  faisaient  des  sermons  devaient  donc 
être  regardés  avec  admiration,  et  comme  ils  connaissaient  à  fond 
les  livres  saints,  il  est  naturel  qu'ils  dussent  être  préférés  aux  curés. 
Il  était  si  rare  de  savoir  lire  qu'un  condamné  obtenait  sa  grâce  en 
prouvant  qu'il  n'était  pas  illettré  :  c'est  ce  qu'on  appelait  le  privi- 
lège de  clergie.  C'était  un  moyen  d'assurer  l'impunité  à  tous  les 
membres  du  clergé,  et  il  n'y  avait  pas  à  craindre  que  le  privilège 
protilâl  beaucoup  à  d'autres. 


NOTES  — CHVPirRE   VI,    NEUVIÈME   SIÈCLE.       463 

{1-2)  Menestrier,  Hist.  le  Lyon,  liv.  vu.  p.  219,  —  AgobarJ,  De 
Insol.  jud.;  —  Basnage,  liv.  vu,  t.  m. 

(13)  vi«  siècle.  Concile  de  iMâcon,  canon  cvi. 

(14)  Concile  de  Reims,  Dagobert  II;  la  reine  Bathilde,  pendant  sa 
régunce,  fui  la  première  qui  défendit  le  trafic  des  esclaves.  Bien  des 
siècles  s'écoulèrent  avant  que  ses  vues  philanthropiques  pussent  se 
réaliser. 

(15)Capitul.  Caroli  Calvi.,  t.  lu,  chap.  ii. 

(16)  Boissi,,Z)tss.,  t.  II,  p.  85. 

(17)  An  845.  Concile  de  Mcaux. 

(18)  Ex  chronico  senonico  Odorani  monachi  sancti  Pétri  vivi.  — 
b.  Bouquet,  Hist.  de  France,  t.  viii,  p.  237.  —  Anno  883  Anse- 
gisus  senonensis  episcopus  poslquam  primatum  lotius  Galliae  obti- 
nuit,  et  supremà  moderatione  secundus  papaapellari  meruit,  Judaeos 
certa  de  causa  ab  urbe  expulit. 

(19)  Boissi,  Diss.  sm^  les  Juifs,  t.  ii. 

(20)  D.  Bouquet,  Historiens  de  France,  t.  Vu. 

(21)  A  raison  de  l'affaire  de  Toulouse,  ils  offraient  au  roi  «  iufi- 
nita  auri  et  argenti  pondéra.  »  (D.  Boiiquf^t,  Loc.  cit.) 

(22)  Boissi,  Diss.  Caroli  Simplicis  diploraa  ex  archivis  ecclesiae 
Narbonnensis  (D.  Bouquet,  t.  ix,  p.  840.)- 

(2i)  Les  médecins  de  Charleinagne,  celui  de  Charles  le  Chauve. 
(Cabanis,  Récoiutions  de  la  Médecine,  ch.  ii,  §  viii. 

(v;4)  Régnier,  Économie  politique  et  rurale  des  Arabes  et  des 
Juifs  L'état  agricole  de  l'Espagne  n'a  jamais  été  aussi  prospère  que 
pendant  la  domination  des  Arabes.  On  cultivait  alors  en  Andalousie 
tous  les  fruits  et  toutes  les  plantes  de  l'Afrique.  Les  Arabes  savaient 
tirer  un  grand  parti  de  l'art  hydraulique  appliqué  à.  l'irrigation  des 
terres;  ils  avaient  un  grand  nombre* d'écrits  sur  l'agriculture;  il 
existe  surtout  un  traité  d'Abou-Zacharia-Jahia  ben-Mohamed-ben- 
Ahmad,  qui  (selon  Casiri,  Z?i&L  Arab.  Hisp.,)  t.  i,  p.  321)  serait 
encore  le  meilleur  que  les  Espagnols  pussent  suivre. 

Les  Juifs,  qui  déjà  sous  les  Visigoths  s'étaient  adonnés  à  la  cul- 
ture des  terres,  s'appropriaient  toutes  les  connaissances  des  Arabes. 
Leur  langue  leur  était  en  quelque  sorte  commune,  car,  ainsi  que  le 
remarque  Maimonide,  quiconque  sait  l'hébreu  sait  l'arabe,  et  l'une 
et  l'autre  de  ces  deux  langues  sont  voisines  du  syriaque.  (Casiri,  t.  i, 
p.  292.) 


464  LESJUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

(25)  Amoroux,  Hist.  de  la  médecine  des  Arabes. 

(26)  Quelques  auteurs  ont  fait  d'Avenzohar  un  Musulman;  d'au- 
tres assurent  qu'il  professait  la  religion  juive.  Avenzohar  n'ayant 
écrit  qu'en  arabe,  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  ne  l'ait  pas  cru  Juif;  il 
paraît  cependant  qu'il  l'était.  C'est  parmi  les  écrivains  juifs  que  le 
classe  Prunelle.  {Discoui^s  sur  Vinfluence  de  la  médecine  sur  la 
renaissance  des  lettres,  n°  13:)  Du  reste,  le  respect  que  Aven- 
zohar professe  dans  ses  écrits  pour  les  médecins  juifs  ferait  assez 
connaître  son  origine.  —  V.  Eloy,  Dict.  de  la  Médecpie;  —  Amo- 
roux, Histoire  de  la  Médecine  des  Arabes. 

(27)  C'est  ainsi  que  Avenzohar  qualifie  les  professeursjuifs.  (Eloy, 
Dict.  de  la  Médecine  ;  —  Amoroux,  ouvrage  cité.) 


CHAPITRE    VII 

X™*   SIÈCLE 

(1)  Cabanis,  Révolution  de  la  Médecine,  ch.  ii;  —  Astruc,  Hist- 
de  la  Faculté  de  médecine  de  Montpellier. 

(2)  Astruc,  loc.  cit. 
(2  bis)  Idem. 

(3)  Salomon  ben  Virga,  Sebeth  Jehuda;  —  Basnage,  liv.  ix. 

(4)  Basnage,  Hist.  des  Juifs,  liv.  ix,  p.  131. 

(5)  Basnage,  ibid. 

(6)  Bariholoccius,  Bibliotheca rabbinica,  t.  m;  —  David,  Gantz 
Tzemach  David,  p.  130;  —  Juchassira,  p.  126. 

(1)  Rossi  Dizionario  degli  autori  ebrei,  t.  ii,  p.  49;  — Bar- 
iholoccius, Bibl.  rabb.  —  Le  Lexique  de  Menachen  est  intitulé 
Michabiroth.  C'est  le  premier  ouvrage  de  ce  genre  qui  ait  paru  en 
Espagne.  Le  rabbin  Juda  avait  déjà  donné  en  Italie  son  Sepher 
Hasceraschim  (livre  des  racines) 


NOTES. —CHAPITRE  Vil,    DIXIEME   SIECLE.  463 

Moïse  vêtu  de  sac  était  ainsi  nommé  parce  qu'il  couvrait  sa  tête 
d'un  sac  en  signe  de  deuil  ;  il  était  sorti  de  l'Orient  et  avait  été 
jeté  par  hasard  sur  les  côtes  d'Espagne;  il  vint  à  Cordoue,  où  les 
écolesjuives  étaient  déjà  florissantes;  il  y  trouva  aisément  l'occa- 
sion d'étaler  les  connaissances  qu'il  avait  apportées  de  l'Orient,  et 
l'on  fut  si  frappé  de  son  mérite  que  le  chef  de  la  synagogue  lui  céda 
sa  place,  qu'il  occupa  avec  distinction  jusqu'à  sa  mort;  il  enseigna 
publiquement  le  Thalmud,  et  il  eut  pour  disciple  le  rabbin  Joseph, 
qui  traduisit  cet  ouvrage  en  arabe. 

(8)  Benjamin  de  Tudèle,  Ilinerar.,  ch.  i. 

(9)  Astruc,  Histoire  de  l'École  de  Médecine  de  Montpellier  ;  — 
Prunelle,  Discours  sur  l'influence  de  la  médecine,  p.  55. 

Les  rapports  commerciaux  de  l'Espagne  avec  le  midi  de  la  France 
s'opéraient  par  les  Juifs. 

La  fabrication  des  étoffes  de  soie  était  répandue  en  Espagne  ;  à 
Séville,  cette  industrie  occupait  un  grand  nombre  d'ouvriers  arabes 
ou  juifs. 

On  exploitait  en  Espagne  des  mines  d'or,  d'argent,  de  fer,  d'anti- 
moine. On  allait  y  chercher  des  laines  pour  la  fabrication  des  étoffes. 
On  péchait  du  corail  sur  les  côtes  de  l'Andalousie,  des  perles  sur 
celles  de  la  Catalogne.  «  Les  Juifs  répandaient  ces  marchandises  sur 
toutes  les  parties  de  l'Occident  (Prunelle,  p.  44).  Par  suite  de  cette 
fraternité  qui  unissait  les  Israélites  de  tous  les  pays,  ils  étaient  alors 
comme  les  courtiers  et  les  uniques  agents  du  commerce  du  monde.  » 
(/d.,p.45.) 

La  ville  de  Montpellier  était  alors  le  centre  du  commerce;  on  y 
fabriquait  des  draps  désignés  sous  le  nom  de  panni  de  Montepes- 
sulano.  La  Provence  n'appartenant  pas  à  la  France,  tout  le  commerce 
du  royaume  se  faisait  par  Montpellier,  qui  était  alors  ce  que  Mar- 
seille est  aujourd'hui.  (Astruc,  Histoire  de  la  Faculté  de  médecine 
de  Montpellier,  p.  14.) 

Les  Juifs  y  étaient  en  grand  nombre  (a),  attirés  autant  par  le  coni- 


(o)  Benjamin  de  Tudèle  dit,  en  parlant  des  Juifs  de  Montpellier  :  Il  y  en  a 
parmi  eux  d'extrêmement  riches.  »  Les  tailles  qu'ils  payaient  faisaient  une  des 
meilleures  portions  des  revenus  des  seigneurs  de  Montpellier.  (D'Aigrefeuille 
loc.  cit.,  I,  31  59.)       • 

Montpellier  passait  pour  une  ville  très-opulente.  Ses  richesses  étaient  pas- 
-••i:>s  en  proverbe.  ^  Tout  l'or  de  Montpellier  (dit  un  troubadour,  en  parlant  de 

30 


466  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

merce  que  par  la  renommée  des  écoles  qui  florissaient  alors  dans  le 
midi  de  la  France.  Ils  contribuèrent  puissamment  à  la  fondation  de 
l'Ecole  de  médecine.  \Ihid.) 

Il  en  fut  de  même  pour  l'école  de  Salerne,  dont  l'origine  se  rattache 
à  la  domination  des  Maures  dans  la  Sicile. 

«  La  fondation  de  l'école  de  Salerne,  d'après  une  chronique  très- 
»  ancienne,  est  due  à  quatre  médecins,  dont  l'uu  était  Sarrasin, 
»  l'autre  Juif,  le  troisième  Grec,  et  le  dernier  Napolitain.  »  (Pru- 
nelle, p.  50.) 

Dans  l'enseignement  qui  se  faisait  à  Montpellier,  on  employait  la 
langue  hébraïque. 

«  Les  médecins  de  Montpellier  qui,  par  les  Juifs,  venaient  direc- 
»  tement  des  Arabes,  durent  se  servir  de  l'hébreu  et  surtout  du  pro- 
»  vençal.  »  (Prunelle,  p.  60. j 

Les  écrits  de  Rabelais,  qui  avait  étudié  à  Montpellier,  attestent  la 
connaissance  qu'il  avait  de  l'hébreu;  un  grand  nombre  de  mots  pas- 
sés dans  la  langue  romane  trouvent  leur  étymologie  dans  l'hébreu. 

«  La  réputation  des  médecins  juifs  était  si  grande  que  l'on  a  cru, 
»  à  une  certaine  époque,  que,  pour  bien  faire  la  médecine,  il  fallait 
>  être  d'extraction  hébraïque.  »  (Prunelle,  p.  55.) 

«  Les  Juifs  se  rendirent  si  habiles  dans  l'exercice  de  cet  art  que 
»  bientôt  on  ne  put  se  passer  d'eux.  Ils  acquéraient  beaucoup  d'au- 
»  torité  avec  des  richesses  immenses,  et  l'on  peut  dire  qu'il  a  été 
»  une  époque  où  ils  ont  eu  pour  ainsi  dire,  en  leurs  mains,  la  vie 
»  de  tous  les  Chrétiens  de  quelque  distinction. 

»  Malgré  les  défenses  des  conciles,  la  plupart  des  souverains  des 
»  xiii^  et  XIV'  siècles  n'avaient  auprès  d'eux  que  des  médecins  juifs.» 
(Prunelle,  ibid.,  note.) 

Quoique  les  infidèles  fussent  vus  avec  une  sorte  de  répulsion  par  les 
Chrétiens,  certains  d'entre  eux  visitaient  les  écoles  d'Espagne.  Ainsi 
on  citait  au  x^  siècle  Gerbert,  qui  avait  acquis  une  grande  réputation 
par  sa  science  et  qui,  appelé  successivement  à  l'archevêché  de  Reims 
et  à  celui  de  Ravenne,  fut  élu  pape  sous  le  nom  de  Sylvestre  II. 


Pierre  Vidal)  nelegarantirapas  de  mes  rowps.»  (Mi Ilot,  Uist.  des  troub.,  ii,90.) 
Dans  tout  le  midi  de  la  France,  au  rapport  de  BcMijamin  de  Tudèle,  les  prin- 
cipales manufactures  d'étoffes  étaient  entre  les  mains  des  Juifs.  Dans  quelques 
localités  ils  jouissaient  du  privilège  exclusif  de  teindre  les  étoffes.  (Prunelle, 
p. 54,  note.) 


NOTES    —CHAPITRE  VIF,    DIXIÈME   SIÈCLE  467 

Mais  son  savoir  paraissait  si  surprenant  pour  l'époque,  qu'il  ne 
put  échapper,  malgré  sa  qualité  de  souverain  pontife,  à  l'accusation 
de  magie  (1). 

Au  II*  siècle,  on  citait  Constantin  l'Africain,  moine  du  mont 
Cassin,  qui  avait  étudié  chez  les  Maures  d'Espagne,  et  qui  fut  obligé 
de  fuir  sous  l'accusation  de  magie. 

L'école  de  Cordoue  avait  été  visitée  par  plusieurs  autres  moines  ou 
évêques  chez  qui  l'amour  de  la  science  avait  fait  taire  les  préjugés. 

Du  reste,  il  existait  en  Espagne  une  secte  de  Chrétiens  qu'on  ap- 
pelait inuzarabes  ou  Arabes  adoplifs.  Ils  avaient  adopté  plusieurs 
rits  arabes. 

La  liturgie  des  chrétiens  muzarabes,  condamnée  par  les  papes, 
est  encore  en  usage  dans  une  chapelle  de  la  cathédrale  de  Tolède. 
(Fleury,  Histoire  ecclésiastique,  xii,  91.) 

La  langue  arabe  était  devenue  familière  aux  chrétiens  espagnols. 
Il  fut  fait  au  x*"  siècle  une  version  arabe  des  canons  ecclésiastiques, 
à  l'usage  du  clergé  catholique  des  provinces  maures.  (Casiri,  loc. 
cit.,  t.  I,  p.  547;  —  Prunelle,  p.  4'2.) 

Alvaro  de  Cordoue  se  plaint  de  l'ardeur  avec  laquelle  ses  coateni- 
porains  se  livrent  à  l'étude  de  l'arabe. 

«  A  peine  (dit-il)  en  trouverions-nous  un  sur  mille  qui  connaîtrait 
le  latin,  tandis  qu'un  grand  nombre  étudient  la  langue  chaldaïque.  » 
(Andres,  1. 1,  p.  274;  —  Prunelle,  loc.  cit.) 

Ces  circonstances  doivent  expliquer  comment  les  lumières  répan- 
dues chez  les  Arabes  d'Espagne  ont  pu  pénétrer  parmi  les  Chré- 
tiens. 

Il  faut  cependant  reconnaître  que  le  soin  extrême  que  mettait  le 
clergé  à  empêcher  lé  contact  des  Chrétiens  avec  les  infidèles,  devait 
faire  obstacle  à  ce  que  les  connaissances  acquises  par  quelques-uns 
d'entre  eux  pussent  se  répandre. 

(10)  An  922.  D.  Bouquet,  Recueil  des  historiens  de  France, 
t.  IX,  p.  535. 

^11)  An  922.  D.  Bouquet,  Recueil  des  historiens  de  France, 
t.  IX,  p.  92. 

(12)  D.  Bouquet,  t.  m,  p.  686. 

(13)  Codex  Itaiiœ  diplont.,  t.  m,  p.  815.  Jud.-ei  inler  alias  feudi 
pertinentias  in  inveslituram  comprehensi. 

(14)  Muratori.  Annali  d'Italia,  Romœ,  1753,  t.  vi,  p.  23  et 


468  LES  JUIFS  EN  FRAiNCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

suiv.;  —  Giannone,  t.  i,  c.  xcxiv;  —  Muzza,  c.  Lxni  ;  —  Prunelle, 
De  l'influence  de  la  médeciîie  sur  la  renaissance  des  lettres, 
p.  50. 


CHAPITRE    VIII 

Xline   SIÈCLE 

(1)  «  Le  xi^  siècle  (dit  Charles  Villers,  Esquisse  de  l'histoire  de 
»  l'Église,  p.  359)  porte  encore  dans  l'histoire  la  déshonorante  épi- 
»  thète  de  siècle  d'ignorance,  qu'à  bon  droit  on  lui  donna  par- 
»  dessus  tous  les  autres.  Durant  son  cours,  ajoute-t-il,  il  ne  s'éleva 
»  aucune  hérésie  ;  —  l'hérétique  est  celui  qui  pense  autrement  que 
»  l'orthodoxe,  alors  on  ne  pensait  plus.  » 

(2)  D.  Bouquet,  Recueil  des  hist.  de  France,  t.  x,  p.  152.  — 
Chronique  d'Adhemar,  an  1010  :  Alduinus  episcopus  Judseos  ad 
baplisnium  compulit  lege  prolata,  utaut  christiani  essentaut  de  ci- 
vitate  discederent,  et  per  unum  menseni  doclores  divinos  jussit  dis- 
putare  cuin  Judaeis  ut  eos  ex  suis  libris  revincerent.  Très  vel  qua- 
tuor Judœi  christiani  facti  sunt,  caetera  multitudo  per  alias  civitates 
diffiigiens  cum  uxoribus  et  liberis  feslinavit.  Quidam  seipsos  ferro 
jugulaverunt,  nolentes  baptismum  suscipere. 

(3)  D.  Bouquet,  t.  x,  p.  34,  109, 152,  321  ;  —  Chronica  sancti 
Màrtialis;  —  Chronica  Ademari  Cabanensis;  Rodolphe,  ch.  vu, 
liv.  m. 

(4)  Per  orbem  universum  commun!  omnium  christianorum  con- 
sensu,  decretum  est  ut  omnes  Judaei  ab  illorum  terris  vel  civitatibus 
lunditus  pellerentur.  Hique  universi  odio  habiti  expulsi  de  civitati- 
bus, alii  gladiis  trucidati,  alii  fluminibus  necati  diversisque  mortiuni 
generibus  interrempti  ;  nonnuUi  eliam  sese  diversa  caede  interime- 
runt.  (Rodolphe,  loc.  cit.) 

(5)  D.  Bouquet,  Rec.  des  hist.  de  France,  t.  xii,  p.  240;  —  Ex 


NOTES.  —  CHAPITKE    VJIl,    ONZIÈME   SIÈCLE        iC9 

Guiberti  abbatis  chron.  an.  1076.  Nos  Dei  hostes  (inquiunt)  orien- 
tem  versus  longis  terrarum  traclibus  transmissis  desideramus  ag- 
gredi,  cùm  ante  oculos  nostros  sint  Judœi  quibus  ininiititior  existil 
gens  nulla  Dei... 

(6)  D.  Bouquet,  Rec.  des  hist.  de  Fr.,  t.  xii,  p.  428,  et  t.  xiv, 
p.  684,  Ex  chronica  Richardi  Pictaviensis;  Ex  chrnnica  Gau- 
fredi  Vosiensis. 

(7)  D.  Bouquet,  t.  xiv,  p.  684,  Gesta  Urbani  II,  papœ;  —  Bas- 
nage,  Hist.  des  Juifs  ;  —  Boissi,  Dissert.,  t.  ii.  —  Premièrement 
(dit  énergiquement  en  mauvais  français  une  chronique  du  temps, 
D.  Bouquet,  t.  xn,  p.  222),  les  Chrétiens  coururent  sur  les  Juifs  par 
tous  les  lieux  où  ils  les  trouvoient  et  savoient,  et  les  contrainstrent 
à  croire  en  Dieu.  Tuit  cil  qui  voudrent  croire,  furent  beauptisés  et 
cil  qui  ne  voudrent  croire,  furent  occis  et  commandés  as  diables. 

(8)  Scialchelet  hacabala,  p.  70;  —  idem,  Salomon  ben  Virga, 
Sebeth  Jehuda,  p.  16. 

(9)  D.  Bouquet,  t.  xiii,  p.  823;  —  Ex  Hugonis  Flaviniacensis 
chronic.  virdunensi. 

(10)  D.  Bouquet,  loc.  cit. 

(11)  Alexandri  II,  papae,  epist.  vin,  Berengario  narbonensi  vice- 
comiti  :  Noverit  prudentia  veslra  nobis  placuisse  quod  Judœos  qui 
sub  vestra  potestate  habitant  tutati  estis,  ne  occiderentur  ;  non  eniui 
gaudet  Deus  elfusione  sanguinis,  neque  lœtatur  perditione  malonim. 
{Rec.  des  hist.  de  France,  t.  xiv.'p.  538.) 

(12)  Bartholoccius,  Bibliot.  rabbin.  —  Le  livre  de  Moïse  ben 
Josué  est  intitulé  :  Sepher  theiloth  ahiga'ion.  —  Jacob  ben  Jekar 
paraît  être  un  des  premiers  parmi  les  Juifs  qui  se  soit  occupé  de 
musique  (Basnage,  t.  v,  p.  1567)  ;  son  exemple  prouve  que  dans  les 
sciences  comme  dans  les  beaux-arts,  ils  ne  restaient  pas  en  arrière 
des  Arabes.  Il  faut  convenir  cependant  que  ceux-ci  poussèrent  beau- 
coup plus  loin  qu'eux  le  culte  de  l'art  musical.  (Casiri,  Bibl.  ara- 
bico-hispanic.)  On  cite  l'école  d'Alfarabi  comme  ayant  produit 
divers  écrits  sur  la  musique, 

(13)  Boissi.  Dizionario  degli  autari  ebrei,  t.  l,  p.  126;  —  Bas- 
nage,  Hist.  des  Juifs,  t.  v.  Gerson  le  Vieux  est  auteur  du  Sepher 
Hatecumoth.  David  Ganz  elle  Scialchelet hakabala  sontendiscord 
sur  l'époque  précise  de  sa  naissance.  Nous  laisserons  à  d'autres  le 
soin  de  prouver  que  la  naissance  de  tel  ou  tel  rabbin  doit  être  fixée 


470   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

un  peu  plus  tôt  ou  un  peu  plus  tard  ;  et.  reconnaissant  qu'il  est  à  peu 
près  impossible  d'avoir  des  données  incontestables  là-dessus,  nous 
nous  contentons  de  suivre  les  versions  les  plus  généralement  re- 
çues, surtout  quand  la  date  de  la  naissance  d'un  rabbin  ne  se  ratta- 
che pas  à  un  fait  historique  essentiel.  Ainsi,  par  rapport  à  Gerson,  il 
paraît  qu'on  est  assez  d'accord  qu'il  a  vécu  au  xi^  siècle,  quoique 
son  recueil  des  constitutions  n'ait  été  connu  qu'au  xiii^. 

(14)  Iluarte,  Examen  de  ingenius  para  las  sciencias,  1593- 
167  ;  —  Cabanis  Révolution  de  la  médecine;  -  Haller,  Bibliotec. 
med.  pratic; —  Éloy,  Dict.  de  la  médecine;  —  Astruc,  Histoire 
de  l'école  de  médecine  de  Montpellier;  —  Prunelle,  Discours  sur 
Vinfluence  de  la  médecine  sur  la  renaissance  des  lettres,  p.  55. 

(15)  Barlholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  m,  p.  891,  897,  905,  923;  — 
Wolf,  t.  III,  p.  64;  Boissi,  t.  i,  p.  45. 

Isaac  ben  Geat  a  fait  des  vers  pour  la  fête  de  Pourim;  il  les  avait 
écrits  en  arabe  ;  ils  ont  été  traduits  en  hébreu. 

Isaac  ben  Ruben  est  auteur  d'un  traité  De  l'achat  et  delà  vente, 
Hammechar  Veamechur,  d'un  autre  sur  les  Contrats  de  mariage. 

Isaac  Al phesi  était  né  à  Fez,  en  Afrique:  il  y  avait  enseigné  le 
Thalmud  jusqu'à  l'âge  de  soixante-quinze  ans,  époque  à  laquelle  il 
fut  contraint  d'abandonner  sa  patrie;  il  se  réfugia  à  Cordoue,  où  il 
fut  reçu  avec  beaucoup  d'honneur  ;  mais,  mécontent  de  ce  séjour, 
il  passa  à  Luzerce,  où  il  continua  d'enseigner  pendant  dix  ans  ;  il 
mourut  à  l'âge  de  près  de  quatre-vingt-dix  ans;  son  livre  intitulé  le 
petit  Thalmud  est  un  des  ouvrages  les  plus  lus  par  les  rabbins. 
{Àboab  nomologia,  p.  273.) 

Isaac  ben  Baruch,  archi-synagogue  de  Cordoue,  a  laissé  un  ou- 
vrage intitulé  :  La  botte  des  aromates,  dans  lequel  il  résout  les 
difficultés  du  Thalmud  touchant  le  droit  et  l'administration  de  la 
justice;  cet  ouvrage  n'ayant  pas  été  terminé  par  lui,  son  fds  l'acheva. 

(16)  Barlholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv. 

Rossi,  t.  I,  p  15;  —  Wolf,  t.  iv,  p.  924.  —  On  trouve  dans 
Moïse-aben-Ezra  des  poésies  très-remarquables  ;  pour  en  donner  une 
idée,  nous  citerons  la  pièce  suivante  : 

«  La  vie  de  l'homme  est  fugitive,  et  il  n'est  que  passager  dans  ce 
»  monde;  il  est  venu  dans  le  néant  et  il  s'en  va  dans  les  ténèbres; 
»  égaré  par  l'amour  du  inonde,  ignorant  qu'il  n'est  que  vanité,  il  se 
»  laisse  séduire  par  la  douceur  des  paroles,  il  se  laisse  tromper  par 


NOTES.  —  CHAPITRE   VIII,    ONZIÈME   SIÈCLE        471 

»  de  grands  mais  vains  attraits,  et  cependant  ce  monde  ne  l'enrichit 
»  que  pour  l'appauvrir;  ses  chants  se  convertissent  pour  lui  en  la- 
»  mentations,  et  le  miel  de  ses  discours  renferme  un  venin  d'aspic. 
»  Ses  lèvres  flattent  par  la  délicatesse  des  paroles  et  par  le  parfum 
>  d'un  vice  agréable,  mais  sa  vigne  est  une  vigne  de  Sodome  et  son 
»  vin  est  un  fiel  de  dragons. 

>>  Désabuse-loi  donc  du  monde  et  de  ses  plaisirs,  ne  souhaite  pas 
»  de  l'éprouver,  et  qu'à  tes  yeux  soient  justement  méprisés  son  miel 
»  et  ses  douceurs  ;  j'ai  voyagé  dans  ce  monde,  je  me  suis  égaré  dans 
»  ses  voies.  J'ai  été  affligé,  j'ai  passé  par  mille  épreuves,  parce  que 
»  mes  actions  m'ont  conduit  au  mal.  Je  me  suis  enivré  du  vin  de  la 
»  jeunesse.  J'ai  suivi  l'inclination  de  mes  yeux,  et  parce  que  j'ai  agi 
»  dans  l'ignorance,  mes  iniquités  me  sont  devenues  une  charge  in- 
»  supportable;  parce  que  mes  yeux  avaient  été  pleins  de  fierté,  mon 
»  front  a  été  humilié,  mon  œil  a  préparé  à  mon  âme  tous  les  piége.s 
»  de  l'erreur.  Lesjours  de  la  vieillesse  m'ont  tiré  de  l'assoupissement 
»  où  m'avaient  plongé  les  jours  du  plaisir,  et  voilà  que  tout  le  fruit 
»  du  repos  n'est  que  vanité  et  qu'affliction  d'esprit;  l'enfance  de 
»  l'homme  et  sa  jeunesse,  il  les  a  vues  passer  comme  un  songe  ; 
»  mais  ses  péchés  finissent  et  le  conduisent  chez  les  morts.  Le  jour 
»  vient  où  ses  forces  dépérissent;  alors  son  âme  s'envole  et  son 
»  corps,  précipité  dans  une  fosse,  est  foulé  aux  pieds  comme  le  ca- 
»  davre  d'une  bête  qu'on  a  jeté  à  la  voirie.  —  Le  lieu  de  son  habi- 
»  tation  le  repoussera  de  son  sein,  et  ceux  qui  le  soutenaient  le 
»  feront  sortir  avec  empressement  de  sa  maison,  étendu  sur  son  lit 
»  de  mort,  et  ses  amis  l'emporteront  et  l'éloigneront  du  monde,  et 
»  il  sera  jeté  dans  la  fosse  comme  un  vase  dont  on  ne  veut  plus  ; 
»  alors  l'âme,  dégagée  des  passions,  recouvrera  tout  son  prix,  et 
»  elle  remontera  au  Ciel,  si  elle  n'a  pas  été  souillée  par  le  péché. 
»  Elle  sera  rendue  à  son  séjour  comme  Dieu  l'avait  donnée,  et  sa 
»  lumière  brillera  de  l'éclat  du  firmament. 

»  Ne  recherchez  donc  pas  la  joie  et  le  plaisir,  car  le  cœur  de  l'in- 
»  sensé  aime  à  se  trouver  là  où  est  la  joie;  mais  pleurez  et  ceignez- 
»  vous  de  cordes,  parce  que  le  cœur  du  sage  se  plaît  où  est  la  tristesse.» 

On  pourraitciterplusieurs  autres  pièces  remarquablesd'Aben-Ezra. 
Son  recueil  de  poésies  sacrées  en  contient  un  grand  nombre  qui  sont 
peu  connues,  mais  très-dignes  de  l'être.  Charisi  (dans  son  Tache- 
moni,  sect.  ii)  place  Aben-Ezra  parmi  les  trois  plus  célèbres  poètes 


472  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

espagnols  qui  l'ont  précédé.  D'après  le  goût  assez  généralement  ré- 
pandu parmi  les  rabbins,  certaines  des  poésies  d'Aben-Ezra  forment 
des  acrostiches.  Il  est  une  de  ces  pièces  de  poésie  dont  la  signifi- 
cation est  :  3Ioi,  Moïse,  Aben-Ezra  le  petit.  Les  poésies  d'Aben- 
Ezra  sont  rimées,  ce  qui  prouve  que  de  son  temps  la  poésie  rabbi- 
nique  s'était  déjà  modelée  sur  la  poésie  arabe  ;  Charisi  {Tachomani, 
loc.  cit.)  croit  que  les  poètes  bébreux  avaient  imité  les  Arabes 
depuis  le  ix^  siècle.  Il  cite  plusieurs  poètes  hébreux  qui  se  sont 
illustrés  à  cette  époque.  Il  faut  reconnaître  avec  lui  que  la  poésie 
arabe  a  exercé  une  grande  influence  sur  celle  des  rabbins.  Les  li- 
vres sacrés,  quoique  pleins  de  verve  et  de  poésie,  ne  portent  cepen- 
dant l'empreinte  d'aucun  rhythme  poétique.  Du  reste,  on  peut  se 
convaincre  de  ce  que  la  poésie  rabbinique  doit  à  celle  des  Arabes  en 
comparant  les  termes  de  leurs  prosodies.  Dans  la  prosodie  arabe,  le 
vers  s'appelle  beit  (maison)  ;  dans  la  prosodie  hébraïque,  il  porte  le 
même  nom,  beth;  en  arabe,  le  premier  hémistiche  s'appelle  porte, 
misrah;  en  hébreu,  il  s'appelle  également  porte. 

On  pourrait  pousser  plus  loin  cette  comparaison,  et  on  recon- 
naîtrait que  la  poésie  rabbinique  a  imité  la  poésie  arabe.  Une  chose 
cependant  qui  paraît  être  assez  particulière  aux  rabbins,  et  qui 
tient  à  la  cabale,  c'est  l'usage  des  acrostiches  et  des  anagrammes. 
On  regrette  de  voir  des  écrivains  sérieux  s'adonner  à  ce  jeu  d'esprit. 

(17)  Plantavitius,  Bibl.  rabb.  ;  —  Ro5si,  t.  ii,  p.  73 Judas  ben 

David  est  connu  sous  le  nom  de  Ching;  il  était  .réputé  très-savant, 
et  il  forma  des  élèves  qui  lui  firent  honneur,  entre  autres  Nachid- 
Samuel.  Aben-Ezra  dit  qu'il  avait  composé  vingt-deux  livres,  soit 
en  arabe,  soit  en  hébreu;  on  n'a  conservé  que  son  Introduction  au 
Thalmud. 

(18)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  m,  p.  72;  — Basnage,  t.  v;  — 
Judas  de  Barcelone,  Alphés  et  Cophni,  sont  placés  en  rang  émi- 
nent  parmi  les  jurisconsultes  liébreux  :  le  premier  a  laissé  des  trai- 
tés sur  diverses  matières  du  droit.  Il  est  auteur  d'un  livre  sur  le 
droit  des  femmes  et  d'un  autre  intitulé  ;  Minian  setharoth,  énu* 
mération  des  contrats.  —  Cophni  est  auteur  d'un  traité  sur  le  con- 
trat de  vente.  Rau-Alphés,  dans  son  petit  Thalmud,  a  embrassé 
toutes  les  matières  juridiques  et  casuistiques. 

(19)  Cod.  Theodosiano,  De  foro  Judœorum. 

(20)  Traduction  espagnole  du  Cozri  de  Judas  Le  ci,  par  le  rabbin 


NOTES.  —  CHAPITRE   VllI,    ONZIÈME    SIÈCLE         473 

Abendana,  préf.,  p.  3.  Encierre  (y  est-il  dit)  este  excellente  libro  la 
theologia  Judaica,  y  se  tratan  en  el  mi  admirableraente  las  princi- 
pales y  mas  graves  materias  de  la  ley  divina,  con  maravilloso  ingenio 
deletûso  y  agradabile  stilo. 

(21)  Cosri,  discours  i^^. 

(22)  Cosri,  discours  ii. 

(23)  Cosri,  discours  m. 

(24)  Quelques  morceaux  extraits  du  Cosri  pourront  justifier  ce 
jugement. 

Voici  comment  Juda  Lévi  expose  le  plan  de  son  ouvrage ,  au  com- 
mencement du  premier  livre  : 

«  Le  roi  Cozar  voyait  souvent  en  songe  un  ange  qui  lui  disait  : 
»  Ton  intention  est  agréable  au  Créateur,  mais  nontes  œuvres. 
»  Fidèle  à  la  religion  de  son  pays,  c'était  lui  qui,  avec  un  zèle  pur 
»  et  sincère,  prenait  soin  du  temple  et  des  offrandes.  Toutes  les  fois 
»  qu'il  remplissait  ce  ministère,  le  même  ange  revenait  pendant  la 
»  nuit  et  lui  répétait  :  Tes  intentions  sont  agréables  au  Créateur, 
y>  et  non  tes  œuvres.  Cédant  à  cette  voix,  il  voulut  éclairer  sa 
»  croyance  et  rechercher  quelle  était  la  véritable  religion,  ce  qui  le 
»  conduisit  à  embrasser,  lui  et  son  peuple,  la  religion  juive.  Le  rab- 
»  bin  qu'il  consulta  le  convainquit  par  des  arguments  et  des  raisons 
»  auxquels  son  esprit  ne  put  s'empêcher  de  se  rendre.  Je  me  pro- 
»  pose  de  raconter  les  choses  telles  qu'elles  se  sont  passées  :  que  les 
»  sages  reconnaissent  et  comprennent.  » 

Après  cet  exorde,  Juda  Lévi  raconte  les  conférences  du  roi  Cozar 
avec  un  philosophe,  puis  avec  un  Juif.  La  première  partie  est  pres- 
que entièrement  consacrée  à  la  théologie:  la  seconde  et  la  troisième 
renferment  des  dissertations  sur  une  foule  d'autres  sujets,  soit  en 
morale,  soit  en  législation,  soit  en  littérature.  Sur  ces  divers  points 
Juda  Lévi  fait  preuve  de  connaissances  très-variées.  En  parlant  de 
l'éloquence,  par  exemple,  voici  comment  il  s'exprime: 

«  Comme  le  but  du  discours  est  de  faire  entrer  ou  de  porter  dans 
i>  l'esprit  de  ceux  qui  écoutent  les  idées  qui  se  trouvent  dans  l'es- 
»  prit  de  celui  qui  parle,  ce  but  ne  peut  être  parfaitement  rempli 
»  que  lorsque  les  deux  personnes  sont  en  présence;  ce  qui  fait  que 
»  les  paroles  prononcées  ont  un  très-grand  avantage  sur  les  paroles 
»  écrites,  car  les  paroles  prononcées  tirent  une  grande  force  du 
»  repos  là  où  il  faut  s'arrêter,  de  la  continuation  dans  les  phrases 


474  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  qui  sont  liées,  de  la  gravité  et  de  l'abaissement  de  la  voix,  de 
»  l'étonnement,  de  l'interrogation,  de  la  narration,  de  l'espérance, 
»  de  la  crainte,  de  la  prière  et  des  autres  mouvements  ou  passions 
»  dont  est  dépourvu  le  discours  écrit.  Bien  plus,  l'orateur  peut  en- 

>  core  soutenir  ce  qu'il  dit  par  le  mouvement  des  yeux  et  des  pau- 
»  pières;  celui  de  sa  tête  et  de  ses  mains;  il  peut  par  là  exprimer 
»  la  colère,  la  bienveillance,  l'humilité  et  l'élévation,  selon  qu'il  le 
»  juge  convenable.  » 

On  ne  saurait  mieux  décrire  l'art  oratoire. 

Voici  comment  l'auteur  s'exprime  à  propos  de  la  loi  du  talion  : 

«  Cosri.  —  Est-ce  que  les  peines  imposées  pour  les  délits  sont 
»  fixées  dans  la  loi  où  il  est  dit  :  Œil  pour  œil,  dent  pour  dent,  ce 
»  qu'un  homme  aura  fait  de  mal  àuu  autre,  il  le  souffrira  lui-même? 

»  Le  Juif.  —  N'est-il  pas  dit  dans  le  même  endroit  :  Celui  qui 
i>  aura  tué  une  jument  la  payera  ou  la  compensera.  Vie  pour  vie. 
»  Celui  qui  frappera  un  animal  le  prendra  et  le  payera  ? 

»  Ces  deux  cas  s'entendent  du  payement  du  prix;  car  cela  ne  veut 
»  pas  dire  :  Si  quelqu'un  a  frappé  ton  cheval,  à  ton  tour  frappe  le 
»  sien,  mais  bien  :  Prends  son  cheval  et  paye-le.  Il  n'y  aurait  pour 
»  toi  en  effet  aucun  avantage  à  frapper  le  cheval.  Ainsi  donc,  si 
»  quelqu'un  te  coupe  la  main,  il  n'est  pas  dit  :  Coupe-lui  la  main  à 
»  ton  tour,  parce  qu'il  n'y  aurait  pour  toi  aucun  profit  à  lui  couper 
»  la  main.  Il  est  inutile  de  faire  remarquer  ce  qu'il  y  aurait  de  con- 
»  traire  à  la  justice  et  à  la  saine  raison  dans  des  jugements  rendus 
»  d'après  ce  principe  :  fracture  pour  fracture,  blessure  pour  bles- 
»  sure,  méchanceté  pour  méchanceté.  Comment,  en  effet,  pourrions- 
»  nous  exactement  régler,  mesurer  de  telles  choses;  l'un,  par  hasard, 

>  meurt  d'une  blessure,  l'autre  n'en  meurt  pas.  Pouvons-nous  exac- 
»  tement  juger  du  plus  ou  du  moins?  Arracherons-nous  un  œil  à 
»  celui  qui  n'en  a  qu'un,  ainsi  qu'à  celui  qui  en  a  deux?  De  la 
»  sorte,  l'un  devient  aveugle,  l'autre  seulement  borgne.  La  loi  dit  : 
»  L'homme  supportera  le  mal  qu'il  aura  fait. 

»  Mais  quel  besoin  parler  avec  toi  de  ces  choses  particulières, 
»  lorsque  déjà  j'ai  prouvé  devant  toi  la  nécessité  de  la  cabale  et  des 
»  traditions,  la  véracité,  la  grandeur,  la  sagesse  et  l'habileté  de  ceux 
»  dont  elle  provient?...  » 

Ainsi,  ce  ne  sont  pas  seulement  ses  propres  idées  qu'exprime  Juda 
Lévi,  mais  celles  qui  ont  été  enseignées  avant  lui,  qui  lui  sont  venue 


NOTES.  —  CHAPITRE  VllI,   ONZIÈME  SIÈCLE        475 

par  tradition,  ce  qui  prouve  quelle  était  la  masse  et  l'étendue  des 
connaissances  répandues  parmi  les  Juifs. 

Sons  le  rapport  de  la  poésie,  Juda  Lévi  est  encore  un  auteur  distin- 
gué. On  pourrait  citer  de  lui  quelques  pièces  éminemment  poétiques. 
De  ce  nombre  est  son  élégie  sur  la  ruine  de  Jérusalem.  Juda  Lévi, 
qui  dans  sa  vieillesse  avait  fait  le  voyage  de  Jérusalem,  à  la  vue  de 
la  ville  sainte,  s'arrêta  pour  chanter  cette  hymne  remarquable,  lors- 
qu'il fut,  dit-on,  assassiné  par  un  Musulman. 

En  voici  la  traduction  par  M.  Bing  : 

«  Sion,  as-tu  oublié  tes  malheureux  enfants  qui  languissent  dans 
»  l'esclavage?  As-tu  effacé  de  ton  souvenir  les  restes  de  ces  trou- 
»  peaux  innocents,  qui  jadis  bondissaient  dans  tes  paisibles  prai- 
»  ries?  Es-tu  insensible  aux  vœux  qu'ils  t'adressent  de  lous  les  lieux 
>>  où  l'impitoyable  ravisseur  les  a  dispersés? 

>^  Méprises-tu  ceux  d'un  esclave  qui  ose  espérer  dans  ses  frères, 
»  dont  l'abondance  des  larmes  égale  celle  de  la  rosée  qui  fertilise  le 
»  mont  Hermont?  Heureux  encore  s'il  pouvait  les  répandre  sur  tes 
»  collines  abandonnées! 

>  Mais  son  espoir  n'est  pas  encore  anéanti  !  A  présent  que  je  gémis 
»  sur  ton  sort,  mes  accents  plaintifs  ressemblent  aux  cris  des  oiseaux 
»  funèbres.  Une  lueur  d'espérance  viendra-l-elle  toucher  mon  ima- 
»  gination?  Mon  âme  sera  l'instrument  d'allégresse  qui  retentira  de 
»  cantiques  d'actions  de  grâces. 

»  Béthel  (ah!  ce  souvenir  me  déchire  le  cœur!).  Ion  sanctuaire,  où 
»  la  majesté  divine  éclatait  à  tous  les  yeux,  où  les  portes  azurées  du 
»  ciel  ne  se  fermaient  jamais, 

»  Où  un  rayon  de  la  gloire  du  Très-Haut  éclipsait  l'astre  du  jour 
»  et  les  globes  lumineux  de  la  nuit, 

»  Que  ne  puis-je  exhaler  eu  soupirs  ce  cœur  oppressé  là  où  ton 
»  esprit,  grand  Dieu,  se  répandit  sur  les  élus  de  ton  peuple  ! 

»  Indignes  mortels,  ce  lieu  est  saint;  il  est  consacré  au  Dominateur 
>  du  ciel  et  de  la  terre  ;  de  vils  et  téméraires  esclaves  ont  osé  te  souiller. 

»  Que  ne  puis-je  d'un-?  aile  rapide  fendre  les  vastes  champs  de 
»  l'air!  Je  promènerais  mon  cœur  froissé  de  douleur  entre  les  las 
»  confus  de  tes  ruines.  | 

»  Là  mes  genoux  tremblants  se  déroberaient  sous  moi  ;  mon  front 
»  reposerait  sur  ton  sol,  j'embrasserais  fortement  tee  pierres,  et  mes 
»  lèvres  se  colleraient  sur  tes  cendres. 


476   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

»  Serais-je  moins  sensiblement  ému  sur  les  tombeaux  de  mes  an- 
»  cêtres,  et  quand  mes  regards  s'élanceraient  avec  avidité  sur 
»  Hébron,  qui  renferme  le  plus  respectable  des  monuments  ? 

»  Là,  dans  ton  atmosphère,  je  respirerais  un  air  aussi  pur  que 
»  l'éther.  Ta  poussière  me  serait  plus  chère  que  le  parfum,  tes  lor- 
«  rents  plus  agréables  que  des  ruisseaux  de  miel. 

»  Défiguré  et  sans  parure,  je  parcourrai  ces  lieux  déserts  où  s'éle- 
y  vaient  jadis  des  magnifiques  palais. 

»  Je  visiterai  ceux  où  la  terre  s'entrouvrit  pour  recevoir  l'Arche 
»  d'alliance  et  tes  chérubins,  afin  que  des  impies  n'y  portassent  pas 
»  une  main  sacrilège,  encore  teinte  du  sang  de  tes  enfants. 

»  Là  j'arracherai  les  boucles  éparses  de  ma  chevelure,  et  les  im- 
»  précations  qui  m'échapperaient  contre  le  jour  qui  éclaira  ta  des- 
»  truction,  pour  mon  désespoir,  seraient  une  suave  consolation. 

»  Quelle  autre,  hélas  !  puis-je  goûter,  tandis  que  je  vois  des 
»  chiens  affamés  se  disputer  les  membres  encore  palpitants  de  tes 
»  héros  ! 

»  J'abhorre  le  jour,  sa  clarté  m'est  odieuse;  elle  me  découvre  des 
y>  corbeaux  faisant  un  festin  des  cadavres  de  tes  princes, 

»  Calice  d'amertume,  coupe  funeste!  Déjà  je  regorge  ta  liqueur 
»  affreuse.  Ah!  laisse-moi  respirer  encore  une  fois!  Je  veux  me 
»  repaître  de  ce  cruel  spectacle. 

»  Encore  une  fois  je  veux  penser  à  toi,  OoUa,  àtoi,01iba,  et  puis 
»  je  t'avale  jusqu'à  la  lie.  ' 

»  Sors  de  ta  léthargie,  reine  des  cités!  Réveille-toi,  Sion  !  Vois 
»  l'amitié  inviolable  et  tendre  de  tes  fidèles  adorateurs  ! 

»  Ils  gémissent  de  tes  malheurs;  ils  saignent  encore  de  tes  plaies  ; 
»  l'espérance  de  te  revoir  heureuse  est  le  seul  lien  qui  les  attache  à 
»  la  vie;  du  fond  de  leurs  cachots  leurs  cœurs  s'échappent  vers  toi; 
»  quand  ils  fléchissent  le  genou  devant  l'Éternel,  leurs  têtes  s'incli- 
»  nent  vers  tes  portes  i 

»  La  pompe  des  idoles  n'est  qu'une  vaine  fumée  ;  leur  puissance 
»  est  fragile  comme  elles;  la  tienne,  ô  Sion  !  durera  toujours. 

•>■>  Car  le  Dieu  de  l'univers  se  plaît  à  être  adoré  dans  tes  murs. 
»  Heureux  celui  qui  sera  compté  parmi  tes  citoyens! 

»  Heureux  celui  qui  le  désire  sincèrement!  Quand,  semblable  à 
»  l'aurore,  tu  te  relèveras  pour  disperser  les  ténèbres  qui  t'envelop- 
»  pent,  ta  douce  clarté  viendra  jusqu'à  lui. 


iNOTES.  —  CHAPITRE  VIII,    ONZIÈME   SIÈCLE        477 

»  Je  te  verrai  naître  plus  radieuse  et  plus  belle;  il  participera  aux 
»  délices  réservées  à  tes  élus...  » 

(25)  An  1040.  Bartholoccius,  Bibl.rahb.,  t.  III  ;  —  Salomon  bea 
Virga,  Sebeth  Jehuda,  5«  excidium. 

«  Les  Juifs,  dit  Salomon  ben  Virga,  comptaient  à  Grenade  plus 
>  de  1,500  familles  distinguées  par  leur  savoir  et  leur  piété,  elles 
»  périrent  toutes.  »  Il  y  a  peut-être  dans  celte  dernière  assertion 
quelque  peu  d'exagération  rabbinique  ;  reste  que  la  persécution  que 
les  Juifs  éprouvèrent  à  Grenade  fut  des  plus  violentes,  et  qu'un  grand 
nombre  d'entre  eux  furent  égorgés. 

I  (26)  Alexand.  II,  ép. ,  p.  1138.  Alexandre  II  écrivit  aux  évêques 
pour  les  féliciter  de  ce  qu'ils  avaient  fait  pour  soustraire  les  Juifs 
à  la  rage  des  croisés.  —  «  Ce  que  vous  avez  fait  (leur  dit-il, 
»  ép.  xxxiv)  nous  a  beaucoup  plu.  Vous  avez  défendu  les  Juifs  qui 
»  sont  au  milieu  de  vous  contre  la  violence  de  ceux  qui  voulaient 
»  les  tuer  en  allant  faire  la  guerre  aux  Sarrasins.  Ces  gens-là,  em- 
»  portés  par  une  passion  aveugle,  voulaient  ôter  la  vie  à  des  hommes 
»  à  qui  Dieu  veut  peut-être  donner  le  salut  et  l'immortalité.  »  Alexan- 
dre Il  cite  ensuite  l'exemple  de  saint  Grégoire  et  recommande  aux 
évêques  la  leçon  que  saint  Grégoire  leur  a  léguée. 

(27)  Baron,  Annales  ecclésiastiques.  An  1080. 

(28)  Gregor.  VII,  epist.  xxxiv,  p.  1183. 

(29)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv,  p.  261.  Le  dictionnaire  du 
R.  Nathan  est  intitulé  Aruch.  C'est  le  premier  dictionnaire  thalmu- 
dique  qui  ait  paru,  et  l'auteur  y  fait  preuve  des  connaissances  les 
plus  étendues.  Les  Buxtorf,  dans  leur  Lexicon  chaldaïque,  thal- 
mudique  et  rabbinique,  n'ont  souvent  fait  que  copier  le  diction- 
naire de  Nathan  qui  leur  a  servi  de  guide. 


478  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 
CHAPITRE  IX 

XII™e    SIÈCLE 


(1)  An  1144.  D.  Bouquet,  Rec.  des  Hist.  de  Fr.,  t.  xxvi,  p.  8. 
Capital!  judicio,  vel  membrorum  portione  mutilati. 

(2)  Fragmentum  historicum  vitam  Lndovici  VII,  summatim 
complectens.  (D.  Bouquet,  t.  xii.  p  186.) 

(3)  Epist.  Pétri  venerabilis  cluniasensis  abbatis.  Anno  1166.  D. 
Bouquet,  t.  xv,  p,  642. 

(4)  Epist.  sancti  Bernardi,  abbatis  clarevallensis  ad  clerum  et 
populum  orientais  Francise,  de  non  interficiendis  Judseis.  An  1146. 
D.  Bouquet,  t.  xv,  p.  606. 

(5)  Sugerii  abbatis  Sancti -Dionisii,  vita  Ludovici  Grossi;  — 
D.  Bouquet,  t.  XII,  p.  58.  Les  Juifs  de  Rome  observent  encore  au- 
jourd'hui cet  usage  lors  de  l'installation  d'un  nouveau  pape,  et  le 
pontife  ne  manque  pas  de  leur  répéter  les  paroles  qu'adressait  Inno- 
cent II  aux  Juifs  de  Paris. 

(6)  A  cette  époque  les  Juifs  de  Paris  furent  accusés  du  meurtre 
de  saint  Richard,  et  un  grand  nombre  furent  brûlés,  comme  s'ils 
eussent  été  tous  coupables  de  ce  prétendu  crime.  (Bigore  de  Gestis, 
Philip.-Aug.,  Hist.  franc,  t.  v.  p.  61.) 

(7)  Ex  Chronica  regum  Francorum.  (D.  Bouquet,  t.  xn,  p.  214). 

(8)  Philippe  reconnut  que  l'État  perdait  trop  en  se  dépouillant 
d'un  grand  nombre  de  marchands  riches  et  d'ouvriers  habiles.  (Bas- 
nage,  Hist.  des  Juifs,  liv.  vu,  ch.  x.)  —  Salomon  ben  Virga  dit 
que  les  Juifs  sortis  de  France  à  cette  époque  étaient  aussi  nombreux 
que  lors  de  la  sortie  d'Egypte.  Le  véritable  motif  du  rappel  de  Phi- 
lippe-Auguste fut  le  besoin  d'argent  qu'il  éprouvait  pour  soutenir 
la  guerre  contre  les  Flamands  et  les  Anglais.  Les  Juifs  fournirent 
toutes  les  sommes  qu'on  leur  demanda,  et  en  retour  Philippe-Au- 
guste fit  une  loi  pour  régler  à  leur  égard  le  taux  de  l'intérêt  et  les 
soumettre  à  faire  sceller  leurs  créances.  En  rapportant  cette  loi, 
Ducange  {Glossaire,  t.  m,  colonne  1562)  remarque  que  Philippe- 


NOTES.  —  CHAPITRE  IX,   DOUZIÈME   SIÈCLE         479 

Auguste  fut  le  premier  qui  par  ses  édits  leur  donna  en  France  une 
sorte  de  domicile.  Philippe-Auguste  vendit  en  effet  aux  Juifs  le 
droit  d'habiter  la  France.  Mais  c'était  une  étrange  manière  dassurer 
aux  Juifs  un  domicile  en  France  que  de  commencer  par  les  expulser 
et  de  les  réduire  ensuite-à  acheter  à  prix  d'argent  le  droit  de  ren- 
trer dans  le  pays  où  ils  étaient  nés.  Philippe-Auguste  apprit  à  ses 
successeurs  que  les  Juifs  étaient  une  matière  imposable  qui  enri- 
chissait le  trésor  en  raison  des  persécutions  qu'elle  éprouvait.  L'a- 
bus atroce  qu'on  a  fait  de  cette  leçon  doit  à  juste  titre  faire  placer  le 
règne  de  Philippe-Auguste  parmi  ceux  qui  furent  les  plus  funestes 
aux  Juifs. 

(9)  C  est  de  la  Toscane  que  sortirent  cette  foule  d  intrigants  dési- 
gnés sous  les  noms  de  Lombard,  Etrusques,  Coarsins,  Florentins, 
Italiens,  Ultramontains;  ils  voyageaient  par  troupe  et  se  répandirent 
dans  presque  tous  les  États  de  l'Europe.  Aucun  trafic  ne  leur  était 
étranger  ;  mais  c'est  dans  l'usure  surtout  qu'ils  excellaient.  (Muratori, 
Aiiliq.  ital.,  t.  i,  p.  899.)  On  ne  parlait  partout  que  des  Italiens  ;  il 
y  en  avait  en  France,  en  Espagne,  jusqu'au  fond  de  l'Allemagne  et 
de  l'Angleterre.  C'était  au  point  que  leur  pays  se  trouvait  presque 
dépeuplé.  Ce  ne  fut  que  longtemps  après  que  les  Juifs  marchèrent 
sur  leurs  traces  et  finirent  par  surpasser  leurs  modèles.  Reste  que 
les  premiers  exemples  d'usure  furent  donnés  en  Europe  par  des 
Chrétiens 

(10)  D.  Bouquet,  t.  ii,  p.  217  ;  —  Guy,  comte  de  Nevers  ;  —  Cou- 
tume de  Tonnerre,  art.  iv. 

(il)  Ex  Chronica  Gonfredi  Vosiensis.  Anno  1167  ;  —  D.  Bouqnet, 
l.  xu,  p.  496. 

(12)  Le  traité  passé  entre  eux  et  l'évèque  est  ainsi  conçu:  «  L'é- 
vêque  s'engage  à  garantir  les  Juifs  d'insulte,  de  guerre,  de  lapida- 
tion, le  Jour  et  la  nuit,  pendant  le  temps  qui  s'écoulera  depuis  le 
dimanche  des  Rameaux  jusqu'à  la  Pàque,  déclarant  qu'il  fera  fer- 
mer la  porte  de  l'église  à  tout  homme  qui  enfoncerait  celle  des 
Juifs.  Ceux-ci,  de  leur  côté,  s'obligent  à  payer  tous  les  ans,  à  l'évê- 
que,  deux  cents  sols  Je  melgueil  (qui  pouvaient  valoir  quatre  marcs 
d  argent),  et  de  plus  quatre  marc»  d  argent  à  l'église  de  Saint- 
Nazaire,  pour  acheter  des  ornements.  (Catel,  Mémoires  pour  servir 
à  l'histoire  du  Languedoc,  t.  in,  p.  523.)  Telle  fut  la  transaction 
qu'ils  obtinrent,  grâce  à  la  protection  de  Raymond  Trencavel. 


480   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

(13)  Chorier  {Histoire  du  Dauphiné,  t.  i,  p.  324}  rapporte  plu- 
sieurs ventes  d'immeubles  passées  à  cette  époque  en  faveur  de  par- 
ticuliers juifs,  à  Vienne,  à  Valence,  à  Narbonne.  Pitton,  Annales  de 
l'église  d'Aix  ;  —  Ruffi,  Hist.  de  Marseille,  307-308;  —  Colomby, 
De  rébus  gestis  Valentinorum  et  diensium  episcoporum  Lugd., 
1638-506  ;  D'Aigrefeuille,  t.  i,  p.  31-39. 

(14)  Prunelle,  De  l'influence  de  la  médecine  sur  la  renaissance 
des  lettres,  p.  56.  L'hébreu  fut  une  des  langues  dont  on  s'y  servait. 

(15)  Prunelle,  ibid.  Mande,  voie,  laudo  atque  concedo  in  perpe- 
tuum,  quod  omnes  homines,  quicumque  sint  et  undecumque  sint, 
sine  aliqua  contradictione  regant  scholas  de  physica  in  Montepes- 
sulano;  —  Ordonnance  de  Guillaume,  1180;  —  d'Aigrefeuille,  loc. 
cit.  II,  342 

(16)  Les  Juifs  sont  dans  l'usage  de  désigner  les  rabbins  par  les 
lettres  initiales  de  leurs  noms.  Ainsi  le  mot  Rasci  est  composé  des 
lettres  initiales  de  Rabbi-Salomon-Jarhi. 

(17)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv,  p.  378  ;  —  Ighereth  Har- 
rambam. 

(18)  Bartholoccius,  ibid. 

(19)  On  a  beaucoup  discuté  sur  le  point  de  savoir  si  Rasci  était 
de  Lunel  ou  de  Troyes  en  Champagne  ;  il  paraît  que  la  majeure 
partie  des  écrivains  s'accorde  sur  cette  dernière  ville.  Rasci  a  pu 
dans  ses  voyages  séjourner  à  Lunel,  où  il  pouvait  être  attiré  par  la 
réputation  de  l'école  qui  y  florissait,  mais  la  ville  de  Troyes  était 
sa  patrie.  —  Basnage,  Hist.  des  Juifs,  t.  v. 

(20)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv. 

(21)  Basnage,  Hist.  des  Juifs,  t.  iv. 

(22)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv;  —  Wagenselius,  In  Sota. 
Elle  a  fait  un  livre  intitulé  Meneketh  Ribca. 

(23)  Juges,  lY,  V.  7. 

(24)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  m,  p.  888;  Rasci,  t.  ii,  p.  141. 
—  Le  R.  Tham  est  auteur  d'un  livre  intitulé  le  Livre  du  Juste. 

(25)  Benjamin  de  Tudèle,  Itinéraire,  c.  i. 

(26)  Benjamin  de  Tudèle,  ibid. 

(27)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  ii  ;  —  Basnage,  Hist.  des  Juifs, 
t.  V.  ■ 

(28)  Vanderlinden  ;  —  Bartholoccius,  Bibl.,  t.  m. 

(29)  Nicolaus  Antonius,  Bibliothoca  Hispanorum,  préface.  Il  a 


NOTES.  —  CHAPITRE   IX,   DOUZIEME   SIECLE        481 

écrit  de  plus  un  autre  dictionnaire  non  moins  estimé  que  le  pre- 
mier; il  est  intitulé  Scerassim. 

C'était  un  usage  parmi  les  rabbins  comme  parmi  tous  les  écrivains  du 
moyen  âge  de  ne  pas  publier  un  livre  sans  le  faire  précéder  par  des  vers 
faits  à  la  louange  de  l'ouvrage,  ou  destinés  à  donner  une  idée  de  ce  qui  y 
était  renfermé.  En  ce  genre,  on  trouve  à  la  tête  du  Michlol  des  vers  de 
Kimchi  assez  curieux.  En  voici  la  traduction  : 

«  L'intelligence  et  la  science  sont  à  ma  disposition.  J'apprendrai  à  parler 
»  à  ceux  qui  balbutient. 

»  Mes  paroles  couleront  sur  eux  comme  la  rosée  sur  l'herbe  cueillie.  Ma 
»  science  se  répandra  comme  une  douce  pluie  ! 

»  J'invoquerai  le  nom  de  Dieu  pour  qu'il  me  prête  son  secours,  car  lui 
»  seul  est  mon  espoir.  Je  mets  en  lui  toute  ma  confiance. 

»  Il  connaît  la  pureté  de  mes  intentions;  il  approuve  mes  pensées  et  il  lit 
I»  dans  le  fond  de  mon  cœur  que  ce  n'est  pas  le  désir  de  me  faire  un  nom 
»  qui  me  détermine.  Je  n'écris  point  pour  éterniser  ma  mémoire  et  acquérir 
»  une  gloire  éclatante,  mais  pour  servir  de  guide  à  ceux  qui  corrompent  la 
»  langue  sacrée,  pour  offrir  un  baume  salutaire  à  ceux  dont  les  lèvres  sont 
»)  desséchées,  un  délassement  à  ceux  qui  savent,  et  les  sages  goûteront  le 
»  mets  que  je  leur  assaisonne.  Mon  livre  me  rappellera  toujours  à  lui .  Je 
»  l'ornerai  sans  cesse  comme  un  ornement  qui  devrait  parer  mon  front.  Il 
»  sera  mon  or  et  mon  argent  et  ce  que  j'aurai  de  plus  précieux  ;  ce  sera  mon 
»  pain  au  temps  où  j'aurai  faim,  mon  épée  lorsqu'il  s'élèvera  une  discussion 
»  sur  la  langue  ;  il  dressera  la  table  devant  ceux  qui  seront  affamés,  et  ce 
»  sera  la  table  de  la  langue  sacrée,  car  elle  vivra  dans  mon  livre. 

»  Si  quelqu'un  l'interroge  et  lui  demande  qui  l'a  enfanté,  il  répondra  : 
»  c'est  l'esprit  de  David  Kimchi.  » 

(30)  Vide  la  correspondance  de  Kimchi  et  de  R.  Juda  dans  le 
Recueil  des  lettres  de  Maïmonide,  Ighereth  Harramham. 

(31)  Bartholoccius,  Bihl.  rabb.,  t.  m.  Jona-ben-Chanac  a  com- 
posé une  grammaire  et  un  dictionnaire. 

(32)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv. 

(33)  Vide  sur  Maïmonide  toutes  les  biographies  et  particuliè- 
rement Boissi,  Dissert.,  t.  ii,  p.  402.  Maïmonide  naquit  à  Cordoue 
l'an  1131. 

(34)  «  Moi  (dit-il  à  la  fin  de  son  commentaire  sur  la  Misna),  fils 
»  de  Maimon  le  juge,  fils  de  Joseph  le  juge,  fils  d'Isaac  le  juge, 
»  fils  d'Eudice  le  juge,  fds  de  Salomon,  fils  de  Rabbi  Eudice  le 
»  juge,  etc.  » 

31 


482  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE 

(35)  Selon  certains  auteurs,  Maimonide  commença  à  étudier  sous 
Ibn-Tophail.  qui  florissait  alors  à  Cordoue.  Celui-ci.  concevant  la 
plus  haute  idée  du  mérite  de  son  élève,  le  recommanda  à  Averroës. 
Vne  grande  intimité  s'établit  bientôt  entre  Averroës  et  Maïmonid^s 
qui  devint  le  plus  zéb'  de  ses  disciples;  et  lorsque  Averroës  fut  per- 
sécuté à  Cordoue,  Maïmonide  possédait  seul  le  secret  de  sa  retraite, 
qu'il  garda  au  péril  de  ses  jours.  (Vossius,  De  Philosophia,  t.  xiv, 
p.  115;  —  Hartliolocnius,  Bibl.  rabb.,  t   iv.  Ces  faits  sont  conlre- 

^dits  par  M.  Renan  (Averroës  ou  l'Averroisme).  Cet  auteur  démontre 
avec  M.  Munk  que  Maïmonide  ne  connut  les  écrits  dAverroës  que 
dans  les  dernières  années  de  sa  vie.  (Renan,  p.  140) 

(36)  Ce  commentaire  a  été  imprimé  plusieurs  fois,  conjointement 
avec  celui  de  Barthenora,  rabbin  qui  vivait  eu  Italie  au  xvi^  siècle, 
dans  la  ville  de  la  Romai,Mie  dont  il  porte  le  nom.  Abraham-ben- 
David  de  Pisquiera  a  écrit  des  remarques  sur  cet  ouvrage;  sa  cri- 
tique est  minutieuse,  la  passion  y  domine  trop  ouvertement.  (Boissi, 
Diss.,  t.  II,  p.  408;  —  Bartlioloccius,  Bibl.  rabb.) 

(37)  Ces  préfaces  ont  été  imprimées  séparément  sous  le  titre  de 
Porte  de  Moise.  Il  y  en  a  plusieurs  traductions  en  latin,  ainsi  que 
du  commentaire,  qui  a  été  traduit  en  espagnol  par  Aben  Dana.  Les 
préfaces  de  Maïmonide  jouirent,  lorsqu'elles  parurent,*  d'une  si 
faraude  vogue,  que  les  Juifs  de  plusieurs  parties  de  l'Europe,  et  no- 
tamment ceux  de  Rome,  envoyèrent  tout  exprès  des  députés  en 
Espagne  pour  se  les  procurer  (Pockokius  ad  portamMosis).  Du 
reste,  ces  dissertations  philosopbiques  que  Maïmonide  a  mises  à  la 
tête  de  ses  traités  nont  encore  rien  perdu  de  leur  mérite.  La  pré- 
face qui  précède  les  Pirke  Aboth  surtout  est  digne  d'être  citée.  Elle 
est  divisée  en  plusieurs  sections  ;  dans  l'une,  qui  est  sans  contredit 
la  plus  remarquable,  Maïmonide  parle  des  vertus  et  des  vices  :  «  Les 
bonnes  actions,  dit-il,  sont  celles  qui  tiennent  le  milieu  entre  deux 
extrêmes  qui  tous  les  deux  sont  mauvais,  péchant  l'un  par  l'excès, 
l'autre  par  le  défaut.  Les  vertus  consistent  dans  la  volonté  et  l'ha- 
bitude de  se  tenir  entre  deux  dispositions  mauvaises  qui  donnent 
toutes  deux  dans  un  excès  con'raire.  C'est  de  cette  disposition 
d'esprit  que  naissent  les  bonnes  actions,  comme  par  exemple  la 
tempérance,  qui  tient  le  milieu  entre  l'intempérance  et  l'insensibilité 
au  plaisir 

»  Les  vertus  et  les  vices  se  contractent  et  s'affermissent  par  la 


NOTRS   —  CHAPITRE  IX,   DOUZIÈME   SIÈCLE        483 

ri'pétition  des  actions  qui  découlent  des  habitudes  qui  leur  sont 
propres,  en  les  réitérant  à  plusieurs  reprises  pendant  longtemps,  de 
manière  à  s'en  faire  une  seconde  nature.  Si  ces  actions  sont  bonnes, 
l'habitude  que  nous  en  contracterons  sera  une  vertu.  Si  au  contraire 
elles  sont  mauvaises,  elles  constitueront  le  vice.  L'homme,  en  effet, 
ne  se  trouve  en  naissant  disposé  ni  à  la  vertu  ni  au  vice  ;  cependant 
il  peut,  dès  sa  jeunesse,  s'habituer  à  certaines  actions,  soit  d'après 
les  usagC'^  de  sa  famille,  soit  d'après  ceux  de  son  pays  » 

Maïmonide  recherche  ensuite  les  remèdes  à  employer  contre  les 
habitules  vicieuses  que  Ion  pourrait  avoir  contractées.  Les  remèdes, 
dit-il,  à  employer  contre  les  maladies  de  l'âme  sont  les  mêmes  que 
ceux  que  l'on  emploie  contre  les  maladies  du  corps.  11  recommande 
à  ce  propos  de  combattre  les  disposilions  vicieuses  par  des  disposi- 
tions contraires,  pour  se  maintenir  ainsi  dans  un  juste  milieu. 

«  De  ce  que  nous  venons  de  dire  dans  ce  chapitre,  ajoute-t-il,  il 
résulte  qu'il  faut  dans  ses  actions  garder  un  juste  milieu  et  ne  se 
détourner  vers  aucun  des  extrêmes,  si  ce  n'est  lorsqu'il  faut  remé- 
dier à  une  disposition  vicieust'  et  la  guérir  par  les  contraires;  et  de 
même  que  celui  qui  est  instruii  dans  la  médecine,  dès  que  sa  santé 
est  un  peu  altérée,  se  garde  bien  de  négliger  et  d'attendre  que  la 
maladie  ait  fait  assez  de  progrès  pour  nécessiter  un  remède  violent; 
ou  de  même  que  s'il  reconnaît  qu'un  des  membres  de  son  corps  est 
plus  faible  que  les  autres,  il  tâche  de  le  conserver  en  fuyant  tout  ce 
qui  pourrait  lui  nuire  et  recherchant  tout  ce  qui  pourrait  lui  être 
avantageux,  de  manière  à  ce  qu'il  puisse  se  guérir,  ou  tout  au 
moins  à  ce  que  .l'infirmité  n'empire  pas,  de  même  l'homme  qui  veut 
atteindre  à  la  perfection  doit  surveiller  attentivement  ses  mœurs, 
peser  chaque  jour  sa  conduite  et  sonder  les  inclinations  de  son  es- 
prit, pnnr  employer  un  prompt  remède  toutes  les  fois  qu'il  se  sent 

quelque  penchint  à  se  porter  vers  quelque  extrême Le  remède 

est  souvent  nécessaire,  car,  comme  l'ont  dit  les  philosophes,  il  est 
difficile  ou  plutôt  impossible  de  trouver  un  homme  que  la  nature 
ait  doué  de  toutes  les  vertus.  >> 

Après  avoir  ainsi  donné  des  règles  de  conduite ,  Maïmonide 
recommande  de  ne  pas  négliger  les  sciences.  Leur  étude,  dit-il, 
contribue  au  bonheur;  et  il  enumère  â  ce  propos  toutes  celles  qui 
sont  susceptibles  d'être  étudiées.  Il  cite  entre  autres  les  problèmes 
algébriques,  le  livre  des  sections  coniques,  les  questions  de  méca- 


484  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

nique,  les  problèmes  géométriques  et  l'action  des  poids.  Cette  énu- 
mération  peut  nous  donner  une  idée  des  sciences  qu'on  cultivait  de 
son  temps,  et  qu'il  possédait  lui-même  à  un  degré  supérieur. 

A  ce  chapitre,  où  de  graves  questions  sont  traitées  avec  une 
grande  sagacité,  succèdent  plusieurs  autres  dissertations  non  moins 
remarquables. 

De  ce  nombre  sont  les  dissertations  renfermées  dans  le  chapitre  viii, 
où  il  est  question  de  la  condition  de  l'homme. 

«  11  n'est  pas  possible,  dit-il,  que  l'homme  dès  sa  naissance  soit 
vertueux  ou  vicieux,  comme  il  n'est  pas  possible  qu'il  ait  reçu  de  la 

nature  la  connaissance  d'un  art  quelconque Je  t'en  préviens 

pour  que  tu  n'ajoutes  pas  foi  au  charlatanisme  des  astrologues  qui 
prétendent  que  selon  leur  naissance  les  hommes  se  trouvent  disposés 
à  la  vertu  ou  au  vice,  et  que  par  suite  ils  sont  forcés  à  commettre 
telle  action  plutôt  que  telle  autre.  Une  chose  sur  laquelle  notre  loi 
est  d'accord  avec  le  sentiment  des  philosophes  grecs,  et  qui  est  con- 
firmée par  des  preuves  indubitables,  c'est  que  dans  toutes  ses  actions 
l'homme  est  libre,  qu'aucune  ne  lui  est  commandée  par  la  contrainte, 
qu'il  n'est  aucune  impulsion  extérieure  qui  le  porte  nécessairement 
vers  la  vertu  ou  vers  le  vice.  Seulement,  il  peut  arriver  qu'une  action 
lui  soit  plus  facile  qu'une  autre,  suivant  la  nature  de  son  tempéra- 
ment; mais  que  telle  action  lui  devienne  nécessaire  et  telle  autre 
impossible,  c'est  ce  qu'il  ne  faut  pas  admettre;  que  si  l'homme  n'a- 
gissait pas  librement  dans  ce  qu'il  fait,  les  ordres  et  les  prohibitions 
judiciaires  devraient  cesser  ;  ils  deviendraient  illusoires,  puisqu'il 
ne  resterait  à  l'homme  aucun  choix  pour  les  exécuter  ou  les  en- 
freindre. De  ce  système  il  s'ensuivrait  également  qu'il  deviendrait 
inulilo  de  donner  ses  soins  à  l'éducation  et  à  l'étude,  puisque 
l'homme  destiné  à  une  science  ne  pourrait  pas  en  apprendre  une 
autre,  celui  qui  devrait  contracter  une  habitude  ne  pourrait  en  con- 
tracter une  autre  ;  par  la  même  raison,  les  récompenses  elles  peines 
ne  seraient  qu'une  injustice  manifeste,  soit  de  nous  à  nos  sembla- 
bles, soit  de  Dieu  à  nous.  Puisqu'en  effet,  Siméon  qui  aura  tué 
Rubens  était  contraint  à  le  tuer,  puisque  l'un  était  destiné  à  assassi- 
ner, l'autre  à  être  assassiné,  pourquoi  Siméon  serait-il  puni?  » 

Ce  morceau  doit  suffire  pour  donner  une  idée  du  génie  de  Maïmo- 
nide;  on  y  voit  combien  est  erronée  l'opinion  de  ceux  qui  se  per- 
suadent que  les  rabbins  n'ont  écrit  que  des  inepties. 


NOTES.  —  CHAPITRE   IX,    DOUZIEME   SIÈCLE         485 

(38)  Les  Juifs  avaient  éprouvé  une  persécution  de  la  part  du 
kalife  Abdel-Mamon-ben-Ali-Alhuli  ;  il  leur  avait  été  ordonné  de  se 
convertir  ou  de  quitter  l'Espagne.  C'est  à  cette  occasion  qu'on  a 
prétendu  que  Maïmonide  avait  abjuré  momentanément  sa  religion, 
et  que  ce  n'était  qu'en  Egypte  qu'il  était  revenu  au  judaïsme.  C'est 
ainsi  que  les  auteurs  arabes  racontent  la  vie  de  Maïmonide.  (Casiri, 
Bibl.  arab.  hisp.,  t.  ii,  p.  292.)  Ces  détails  ne  sont  pas  confirmés 
par  les  auteurs  hébreux.  Us  conviennent  cependant  que  leur  nation 
éprouva  une  persécution  en  Espagne,  au  xii^  siècle.  {Scialcheleth 
hakabala  ;  —  Samuel  Usque,  Consolacam  de  las  tribulailones  en 
Israël,  p.  120.)  Mais  cette  persécution  ne  dut  pas  durer  longtemps, 
puisque  nous  ne  voyons  pas  que  l'état  des  Juifs,  sous  les  kalifes,  en 
soit  devenu  moins  brillant.  Quelques  auteurs  ont  voulu  tirer  la 
preuve  de  la  conversion  de  Maïmonide,  de  cela  qu'il  enseigne  dans 
ses  écrits  {Fondamentum  leg.,  ch.  v,  §  2,  3,  6,  p.  56)  qu'on  peut, 
si  l'on  y  est  contraint,  sacrifier  avec  l'idolâtrie.  Dans  l'article  Maï- 
monide,inséré  dans  le  Dictionnaire  des  sciences  philosophiques, 
on  admet  la  conversion  simulée  de  Maïmonide,  qui  n'aurait  professé 
ouvertement  le  judaïsme  que  lors  de  son  arrivée  h,  Saint-Jean-d'Acre, 
en  1165, 

(39j  Le  Scialchelelh  hakabala  raconte  à  ce  propos  une  foule 
d'anecdotes,  comme,  par  exemple,  le  défi  qui  lui  fut  fait  par  ses 
rivaux  d'avaler  du  poison  ;  il  avala  celui  qu'on  lui  présentait;  mais 
il  en  paralysa  l'effet  en  prenant  sur-le-champ  un  antidote  qu'il  con- 
naissait. Les  autres,  au  contraire,  périrent  par  la  force  de  celui  qu'il 
leur  administra,  contre  lequel  ils  ne  trouvèrent  pas  de  remède. 
Après  plusieurs  aventures  de  genre,  le  Scialchelelh  hakabala  fait 
tomber  Maïmonide  en  disgrâce,  après  quoi,  dit-il,  il  fut  obligé,  pour 
se  soustraire  aux  poursuites  dirigées  contre  lui,  de  se  retirer  dans 
une  caverne  isolée  où  il  aurait  passé  sept  ans,  pendant  lesquels  il 
aurait  composé  le  Haiad.  Ces  détails  ne  sont  garantis  par  rien,  et 
ils  sont  en  contradiction  manifeste  avec  les  écrits  de  Maïmonide.  — 
Les  écrivains  arabes,  de  leur  côté,  font  de  Maïmonide  un  marchand 
de  pierreries  (Casiri,  Bibl.  arable,  hisp.,  t.  ii)  ;  il  ne  serait  pas 
étonnant  que  Maïmonide,  en  arrivant  en  Egypte,  eût  été  réduit  à 
exercer  quelque  industrie  pour  vivre;  mais  il  n'est  pas  très-siir  de 
s'en  rapporter  aux  détails  que  les  écrivains  arabes  donnent  sur  Maï- 
monide. On  peut  voir,  en  effet,  dans  Casiri,  lac.  cit.,  que  tout  ce 


486   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

qu'ils  en  disent  est   en  général  marqué  au   coin  de   la  partialité. 

(40)  Le  Haiad,  que  Barlholoccius  appelle  répélUion  delà  loi,  est 
divisé  en  quatorze  livres,  ce  qui  a  fait  croire  à  Vorstius  que  son 
titre  de  lad  était  tiré  des  deux  lettres  iod  daleth,  qui  expriment 
le  nombre  14;  d'autres,  avec  plus  de  raison,  ont  pensé  que  Maïmo- 
nide  avait  voulu  donner  à  son  ouvrage  le  nom  de  lad  Razaka 
(main  forte).  C'est  ainsi  que  ce  livre  est  presque  toujours  désigné. 
On  l'indique  aussi  sous  le  nom  de  livre  de  613  préceptes,  parce  qu'il 
roule  sur  les  six  cent  treize  pf4t©«4jâ*  afQrnutifs  et  négatifs  de  la  loi 
de  Moïse. 

Outre  les  traductions  entières  en  lalin  du  lad,  par  Surenhusius  et 
Duxtorf,  plusieurs  autenrs  en  ont  extrait  des  parties  qu'ils  ont  tra- 
duites séparément  :  Vorstius  a  traduit  du  livre  de  Madaa  (science), 
la  partie  De  fundamentis  legis;  —  Gentius,  De  rébus  cognoscen- 
dis  ; — Vossius,  De  servi tute  de  confiée ratione  mensiu))i  etsacri- 
ficiis;  —  Benediclus  Capzovius,  Dejejuniis;  idem,  Louis  de  Veil; 
—  IlumphridusPrideaux,  Dt  pauperibus.  De  pruselytisjustitiœ, 
Dereyibus  et  'jellis , — Genebrardus,  Des  juges; — idem,  Vorstius, 
De  l'idolâtrie  ;  —  Vaij  Bashuysen,  De  la  loi;  —  iMaius  Sébastien 
Schmit,  Z)e  la  circoncision  ;  —  Esgers,  Des  sicles;  Woldike,  Des 
viandes  défendues; — Fremiegius,  Des  serments  ;  —  Prideaux.  Du 
commerce  illicite;  —  Cramer,  Desprémices; — idem.  Peringer; — 
Joseph  de  Voisin,  Du  jubilé;  —  llouting,  Du  Sanhédrin  ;  —  Leg 
Dieker,  Des  rois. 

Le  lad.  a  été  imprimé  plusieurs  fois  :  1°  avec  la  censure  de 
R  Abraam-ben-David  et  une  vigoureuse  défense  de  R  Jon  Tov-ben- 
Abraam,  sous  le  titre  de  Mideal  ou  la  Forte  tour:  2"  avec  le  com- 
menlaire  de  Joseph  Karo.  intitulé  •  Keseph  miscliné,  argent  double. 

(41)  Bartholoccius,  Bibl.  rabb.,  t.  iv.  —  Maïmonide,  dans  ce 
livre,  passe  en  revue  toutes  les  sciences  que  l'homme  est  susceptible 
d'étudier;  il  développe  sur  chacune  d'elles  les  connaissances  nom- 
breuses qu'il  possédait,  et,  ce  qui  ne  plaisait  nullement  aux  rabbins, 
il  prend  la  raison  pour  guide  dans  toutes  ses  explications  tant  des 
choses  sacrées  que  des  choses  profanes. 

(42)  Guide  des  incertains.  Cet  ouvrage  est  divisé  en  trois  par- 
ties :  la  première  traite  des  mots  ambigus  qui  se  trouvent  dans 
l'Écriture  et  chez  les  prophètes  ;  la  seconde,  de  Dieu,  de  l'univers, 
des  miracles,  etc.;  la  troisième,  do  la  vision  dÉzécbiel,  de  la  matière 


NOTES.  —  CHAPITRE   IX,    D0LZIÈ3IE   SIÈCLE         487 

première,  de  l'origine  des  dissensions  parmi  les  hommes,  de  l'esprit 
des  proceptes  de  la  loi  de  Moïse.  Ces  divers  sujets  sont  traités  à  un 
point  de  vue  éminemment  philosophique,  l'auteur  y  éclaircit  divers 
passages  de  lÉcriture,  en  expli(|uanl  les  locutions  qui  ne  sont  pas 
susceptibles  d'un  sens  littéral,  les  métaphores,  les  liyperbules,  les 
paraboles,  les  allégories  des  prophéties.  Il  examine  la  doctrine  des 
pythagoriciens  et  des  platoniciens  sur  1  animation  des  astres,  qu'il 
considère  comme  des  créatures  intelligentes  et  raisonnables  11  adopte 
ce  qu'ils  ont  dit  de  l'harmonie  produite  par  les  mouvements  des 
corps  célestes;  il  expose  et  réfute  les  raisons  d'Aristote  sur  l'éter- 
nité du  monde;  il  établit  la  nécessité  de  croire  que  le  monde  a  été 
créé,  mais  il  observé  qu'on  n'est  pas  obligé  de  tenir  pour  article  de 
foi  qu'il  sera  détruit.  Cette  opinion  a  été  celle  de  Philon,  et  Levi-ben- 
Gerson  l'a  soutenue  dans  le  livre  Milchamot  adonai. 

Maïmonide  n  admet  point  l'opinion  des  théologiens  qui  font  de  la 
volonté  de  Dieu  l'unique  motif  des  préceptes  de  ta  loi;  il  pense  que 
chacun  a  une  cause  spéciale;  il  en  développe  les  raisons  :  c'est  là 
surtout  que  les  rabbins  ont  trouvé  loccasion  de  s'élever  coiitre  lui. 
Vide  Boissi,  Dissertation,  (oc  cit. 

Le  More  a  été  traduit  plusieurs  fois  en  latin,  notamment  par 
Buxtorff,  Surenhusius,  Augustin,  Justinien  de  Genève  La  première 
traduction  latine  a  été  celle  du  célèbre  rabbin  italien,  Jacob  Man- 
lino.  Vide  plus  bas. 

Les  Allemands,  les  Espagnols,  les  Anglais,  ont  aussi  des  traduc- 
tions du  More  anevochim. 

(43)  Maïmonide,  en  faisant  preuve  d'une  grande  indépendance 
d'esprit,  n'avait  pas  pu  se  dissimuler  combien  il  devait  de  ménage- 
ments aux  usages  invétérés  de  sa  natjon;  aussi  peut-on  remarquer 
que,  dans  ses  écrits,  il  sacrifie  quelquefois  au  goût  des  rabbins  pour 
l'allégorie.  On  ne  saurait  cependant  lui  tenir  compte  de  quelques 
défauts  à  côté  des  qualités  éminentes  qui  le  distinguent. 

(44)  Articles  de  foi  de  Maïmonide. 

Maïmonide  est  le  premier,  parmi  les  rabbins,  qui  ait  essayé  de 
réduire  la  religion  en  articles  de  foi.  Ces  articles  ont  été  le  sujet  de 
beaucoup  de  controverses  ;  ils  ont  été  cependant  assez  généralement 
accueillis,  quoique  les  critiques  qui  en  ont  été  faites  ne  laissent  pas 
que  de  contenir  de  bonnes  obsersalions.  Vide  plus  bas  ce  qui  est  dit 
de  R.  Chasdai  et  de  Joseph  Albo  (xiii®  siècle). 


488   LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

Les  treize  articles  que  Maïmonide  regarde  comme  le  fondement  de 
la  religion  juive,  sont  : 

1°  Qu'il  y  a  un  Dieu  auteur  de  toutes  choses; 

2°  Que  Dieu  est  indivisiblement  un  ; 

3°  Que  Dieu  est  incorporel  ; 

4o  Que  Dieu  est  de  toute  éternité  ; 

5°  Que  Dieu  seul  est  adorable  ; 

6o  Que  Dieu  s'est  révélé  aux  hommes  par  les  prophètes  ; 

7°  Que  la  prophétie  de  Moïse  est  la  plus  excellente  de  toutes  les 
prophéties  ; 

8«>  Que  Moïse  a  reçu  la  loi  immédiatement  de  Dieu  qui  la  lui  a 
donnée  ; 

9°  Que  cette  loi  est  immuable  ; 

IQo  Que  Dieu  connaît  toutes  les  pensées  et  les  actions  des  hommes; 

11»  Que  Dieu  récompensera  les  bons  et  punira  les  méchants  ; 

12°  Que  le  Messie  doit  certainement  venir  ; 

13°  Que  Dieu  ressuscitera  les  morts. 

Maïmonide  avertit  dans  le  More  anevochim  (partie  II,  ch.  36, 
p.  443)  et  dans  la  préface  sur  la  Mischna  (traité  Sanhédrin)  que 
la  foi  judaïque  ne  se  borne  pas  à  cela,  mais  qu'il  a  voulu  en  donner 
un  sommaire. 

(45)  Cette  lettre  a  été  approuvée  par  le  pape  Sixte  V  {Const.  xvii, 
Bullarii,  t.  ii)  et  par  Urbain  VIII.  Elle  a  été  traduite  en  latin  par 
Jean  Isaac  Levita.  Maïmonide  combat  l'astrologie  par  les  arguments 
tirés  de  l'Écriture  et  par  ceux  de  la  saine  saison  ;  il  fait  l'histoire  de 
cette  science,  en  vogue  chez  les  Chaldéens,  les  Égyptiens,  les  Arabes, 
les  Chananéens.  —  Il  remarque  que,  parmi  les  philosophes  grecs, 
ceux  qu'on  peut  appeler  vrainient  sages  ne  s'y  sont  pas  attachés.  Il 
démontre  sa  futilité,  il  établit  surtout  combien  elle  est  contraire  à 
l'idée  de  la  liberté  de  l'homme. 

(46)  Les  autres  ouvrages  de  Maïmonide  sont  :  Ighereth  theriath 
amethim,  de  resurreclione  mortuorum ;  Schelosh  ezre  ikarim; 
les  treize  articles  de  foi  ;  la  lettre  appelée  méridionale,  où  il  est 
question  d'un  imposteur  qui  avait  voulu  se  faire  passer  en  Orient 
pour  le  Messie  ;  De  regimine  sanitatis,  livre  de  médecine  ;  Apho- 
rismes,  idem.  On  lui  attribue  aussi  une  traduction  en  hébreu  d'Avi- 
cenne,  dont  le  père  Montfaucon  prétend  avoir  vu  le  manuscrit.  [Vide 
Boissi,  Dissert.)  Il  a  écrit,  de  plus,  des  corrections  sur  le  livre  de 


NOTES.  —  CHAPITRE  IX,    DOUZIÈME   SIÈCLE         489 

Ben-Phalage  de  la  Sphère,  ainsi  que  sur  celui  de  Ben-IIadi,  sur  les 
mathématiques.  (Casiri,  BibL,  liv.  vi.) 

Maïmonide,  chez  qui  la  ferveur  religieuse  égalait  la  science,  avait 
composé  une  prière  à  l'usage  d'un  médecin  allant  visiter  ses  ma- 
lades. 

Cette  prière  remarquable,  qui  est  digne  de  figurer  à  cùlé  du  ser- 
ment d'Hippocrate,  et  qui  pourrait  encore  servir  de  guide  à  ceux  qui 
exercent  l'art  de  guérir,  a  été  traduite  par  Mendelsohn.  En  voici 
quelques  passages  : 

♦  0  Dieu  de  bonté,  tu  as  formé  le  corps  de  l'homme  avec  une  bonté 
infinie  ;  tu  as  réuni  en  lui  d'innombrables  myriades  de  forces  agis- 
sant comme  autant  d'instruments  sans  relâche,  pour  entretenir  et 
conserver  dans  son  ensemble  cette  belle  enveloppe  de  son  âme 
immortelle,  et  leur  action  s'exécute  paisiblement,  avec  tout  l'ordre, 
toute  l'harmonie  et  la  concorde  imaginables.  Mais  si  la  fragilité  de 
la  matière  ou  l'indomptabilité  des  passions  vient  entraver  cette  har- 
monie, les  forces  agissent  l'une  contre  l'autre  et  le  corps  finit  par 
retourner  à  la  poussière  d'où  il  est  venu.  Tu  envoies  alors  à  l'homme 
tes  messagers,  les  maladies  qui  lui  annoncent  l'approche  du  danger 
et  l'engagent  à  l'écouter,  sinon  à  le  prévenir. 

» Ton  éternelle  providence  m'a  choisi  pour  veiller  sur  la 

vie  et  la  santé  de  tes  créatures....  que  l'amour  de  mon  art  m'anime 
toujours,  et  que  ni  l'avidité,  ni  l'avarice,  ni  la  soif  de  la  gloire  ou 
d'une  haute  réputation  ne  s'emparent  de  mon  âme  ;  car,  ennemies 
de  la  vérité  et  de  la  philanthropie,  elles  pourraient  facilement  me 
tromper  et  m'écarter  de  ma  haute  destination  de  faire  du  bien  à  tes 
enfants. 

»  Soutiens  les  forces  de  mon  cœur  et  de  mon  âme,  afin  qu'elles 
soient  toujours  également  disposées  à  servir  le  riche  et  le  pauvre, 
le  bon  et  le  méchant,  l'ami  et  l'ennemi,  et  de  ne  voir  dans  le  patient 
que  mon  semblable  en  souffrance  ;  car,  toi  aussi,  tu  es  également  le 
créateur,  le  père  et  le  conservateur  du  riche  et  du  pauvre,  du  bon 
et  du  méchant,  de  ton  ami  et  de  ton  ennemi 

»  Si  des  médecins  plus  instruits  que  moi  veulent  me  guider  et  me 
conseiller,  inspire-moi  de  la  confiance,  de  l'obéissance,  de  la  recon- 
naissance envers  eux,  car  l'étude  de  l'art  est  immense.  Il  n'est  pas 
donné  à  un  seul  de  voir  ce  que  les  autres  voient 

»  Puissé-je  être  modéré  dans  tout,  excepté  dans  la  connaissance  de 


490  LES  JUIFS  EN  FRANCE,  EN  ITALIE  ET  EN  ESPAGNE. 

l'art;  qu'à  son  égard  seul  je  sois  insatiable;  qu'à  jamais  lidée  de 
tout  savoir  et  de  tout  connaître  reste  éloignée  de  moi  ;  accorde-moi 
les  forces,  le  loisir,  la  velléité  et  l'occasion  de  rectifier  toujours  les 
connaissances  acquises,  d'en  étendre  le  domaine;  car  l'art  est  im- 
mense et  l'esprit  de  l'homme  peut  également  s'étendre  indéfiniment, 
s'enrichir  chaque  jour  de  nouvelles  connaissances;  il  peut  décou- 
vrir aujourd'hui  bien  des  erreurs  dans  son  savoir  d'hier  et  la  journée 
de  demain  peut  lui  acquérir  des  lumières  dont  il  ne  s'est  pas  douté 
aujourd'hui. 

»  0!  Dieu  de  bonté,  tu  m'as  choisi  pour  veiller  sur  la  vie  el  la 
mort  de  tes  créatures  ;  me  voici,  que  je  me  prépare  à  ma  vocation.  » 

(47)  Jitchossim,  Delasçon  akodez  phe  alh  meoth. 

(48)  H  ne  faut  pas  croire  pourtant  que  tous  les  écrits  de  Maimouidc 
soient  exempts  de  défauts.  Il  reproduit  quelquefois  des  erreurs  qui 
avaient  cours  parmi  les  rabbins.  Mais  quel  eM  l'homme  de  génie  de  qui 
ou  n'apaspudire:  Inlerdum  dorniitatUomerus?  Fif/eBoissi,  Diss. 

(4^)  Cunœus, /n /t&r.  de  Rep.  hebr\,  liv.  i,  chap  ii,  p.  11-12. 
Maïmonide  est  souvent  cité  par  les  auteurs  de  médecine.  Un  auteur 
arabe  l'appelle  le  phénix  de  son  siècle  pour  cette  science.  —  Poco- 
kius,  préface  ad  portnm  Mosis,  p.  2. 

(50)  Sealiger,  lib.  i.  exp.  62. 

(51)  Maïmonide  fait  le  plus  grand  éloge  d'Aben-Ezra  :  dans  les 
lettres  à  son  fils  Abraam  (lettre  1''^).  «  Aben-Ezra  (y  est-il  dit)  a 
»  composé  un  commentaire  sur  les  livres  de  la  loi,  où  il  a  dévoilé 
»  de  profonds  et  de  grands  mystères  qui  ne  peuvent  être  compris 
»  que  par  les  personnes  qui  ont  atteint  son  degré  de  science.  Cet 
»  homme  était  coinnje  Abraam,  notre  père  en  esprit,  Kento  Âbraain 
»  Alauu  Aschaloni  Ueruur.  »  Maïmonide  recommande  à  son  fils 
la  lecture  des  conmientaires  d  Aben-Ezra,  qu'il  met  au-dessus  des 
siens  ;  d'après  cette  lettre,  Maïmonide  ne  connaissait  d'Aben-Ezra 
que  le  commentaire  sur  la  Bible. 

(52)  Bartboloccius,  Bibl.  Sebeth  Jehuda.  Ce  fut  en  Angleterre 
quWbcn-Ezra  composa  sa  lettre  intitulée  :  hjhcrelh  assnbath,  où, 
par  une  fiction  assez  ingénieuse,  il  personnifiait  le  Sabbath  au  sujet 
d'une  contestation  qui  s'était  élevée  entre  les  rabbins  sur  l'heure  où 
il  était  censé  commencer. 

(53)  «  C'est  sans  contredit,  dit  Boissi,  un  des  plus  habiles  inter- 
»  prèles  de  l'Écriture,  que  Schikar  a  raison  de  préférer  à  Salomon- 


NOTES.  — CHAPITRE   IX,    DOUZIÈME    SIÈCLE        491 

»  ben-lsaac,  tant  vanté  par  les  Juifs  {Bechinatli  Haperuschim, 
»  p.  172).  Il  a  développé  le  sens  littéral  du  texte  sacré  avec  autant 
»  d'exactitude  que  de  justesse  et  de  précision.  Personne  n'a  mieux 
»  réussi  que  lui  à  expliquer  la  force  des  termes  hébreux,  peut  être 
»  même  y  a-l-il  mêlé  trop