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Full text of "Oeuvres choisies"

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ŒUVRES CHOISIES 

DE 

CERVANTES 



LIBRAIRIE ARMAND COLIN 



Littérature espagnole, par J. Fitzmaurice-Kelly (2* édition 

refondue et augmentée). In-8" écu, broché. 

Cet ouvrage est complété par : 
Bibliographie de l'Histoire de la Littérature espagnole, par J. Fitzmâu-^ 

rice-Kelly. In-8*', broché. 

L'Épopée castillane à travers la Littérature espagnole, par 

Ramón Menéndez Pidal. Traduction de H. Mérimée. Préface de 
Ernest Mérimée. In-i8, broché. 



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CAV«!> 






ŒUVRES 
CHOISIES 



DE 



CERVANTES 



Traduction et Introduction 



par 



HENRI COLLET 





l^>>"x*^\^^ 



== Librairie Armand Colin = 

103, Boulevard Saint-Michel, PARIS. 
1920 

Totti droits d« rcprodnction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays. 



<. 



AVANT-PROPOS 



On a voulu, par cet ouvrage, donner un aperçu 
de l'œuvre considérable et diverse de Cervantes. 

Celui qui s'apparente aux plus grands créateurs 
est encore pour le public Fauteur du seul Don 
Quichotte^ de l'histoire d'un bon chevalier qui lutte 
contre les moulins.... 

Mais le bel arbre de son œuvre n'a pas que ce 
tronc puissant. Il porte haut et loin, dans notre 
ciel latin, plus d'une ramure chanteuse. Cervantes 
est un génie humain, et rien de ce qui est humain 
ne lui est étranger. Aussi bien, les mœurs paisibles 
et le calme bonheur auxquels nous aspirons sans 
trêve, le pittoresque familier de la vie populaire, 
puis les inquiétudes lyriques, les poétiques effu- 
sions, enfin la tragédie des âmes fières, la passion 
mystique, ou, par contraste, nos faiblesses et nos 
travers, toutes les nuances de l'Etre multiforme sont 
saisies par l'admirable écrivain et exprimées par 
lui, en dehors de Tuniversel Don Quichotte^ dans 
tel roman pastoral, telle série de « nouvelles exem- 
plaires » , dans une longue « his toi re septentrionale » , 
en des poèmes variés, enfin dans un riche théâtre. 

Nous convions le lecteur à pénétrer avec nous 
dans cette galerie merveilleuse, pour Tétonnement 



VI AVANT-PROPOS 

de ses yeux et renchantement de son cœur. Car 
Cervantes est un voyant, à Tâme infiniment sen- 
sible. Et l'on dirait qu'il porte en soi la conscience 
de notre monde. 

Puisse qui le lira retrouver le modèle des pein- 
tures que Cervantes d'une experte main lui 
présente ! Puisse-t-il s'écrier devant tant de tableaux 
que le Maître a brossés pour lui : c< C'est la vérité 
de la Vie! » 

Quant à nous, il nous a fallu, dans l'égale per- 
fection, faire un choix significatif. Parmi les fleurs 
pleines de vie qu'on voudrait ne point séparer, nous 
avons dû cueillir, pour notre anthologie, les plus 
belles et les plus rares. Nous eûmes soin, du moins, 
de n'élire que celles qui se transplantent sans mourir. 

Les Œuvres choisies de Cervantes forment un 
recueil synthétique de son œuvre trop méconnue. 
Une traduction nouvelle, faite d'après les meilleurs 
textes, s'eiTorce d'être fidèle et d'imiter le mouve- 
ment d'un style avant tout naturel. Des résumés, 
des commentaires relient entre eux les extraits, 
enchaînent les fragments, en complètent le sens et 
contribuent ainsi à Tunité d'ensemble. 

Notre tâche fut malaisée, car cette œuvre incom- 
parable a de telles proportions que de l'embrasser 
tout entière demande un patient labeur. Mais ce 
travail est attachant ; nous y prîmes un vif plaisir, 
et notre ambition serait que ce plaisir fût partagé 
par quiconque voudra connaître un peu mieux le 
grand Cervantes. 

Henri Collet. 



<¡. 



INTRODUCTION 



I 
LA VIE DE GERVANTÉSi 

La famille. — Miguel de Cervantes était « natif de 
Alcalá de Henares », ainsi qu'il nous l'apprend lui-même en 
un document signé à Madrid le 18 décembre 1580. Et l'on 
sait, de plus, qu'il fut baptisé à l'église de Sainte-Marie 
Majeure, le dimanche 9 octobre 1547. Son père, Rodrigo de 
Cervantes, qui avait le grade de licencié, exerçait la chi- 
rurgie à Alcalá et se transporta, dès 1550, à Valladolid, 
puis, vers 1561, à Madrid, et, de 1564 à 1565, en Andalousie, 
à Cordoue peut-être d'abord, ensuite à Séville. On conçoit 
que ces divers déplacements n'aient guère facilité au chi- 
rurgien une carrière brillante ; et comme Rodrigo était, en 
outre, affligé de surdité, nous nous expliquons qu'il ait 
mené une existence humble et souffert, parfois, de la gêne. 
Il avait épousé doña Leonor de Cortinas, dont il eut quatre 
fils : Andrés, Miguel, Rodrigo, Juan, et trois filles : Andrea, 
Luisa et Magdalena. 

L'éducation. — Miguel reçut à Valladolid l'enseignement 
primaire, puis, à Madrid, les premières leçons de grammaire 

1. Une biographie critique de Cervantes ne pouvant trouver 
place en ce volume, nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui 
désireraient connaître tous documents relatifs au. grand écri- 
vain, à Texcellent mémoire de Mr. J. Fitzmaurice-Kelly : 
Miguel de Cervantes \ Saavedra \ Reseria documentada de su 
vida I Humphrey Milford | en las prensas de la Universidad de 
Oxford 1 1917. 



VIH CERVANTES 

du licencié Jerónimo Ramirez; et il continua ses études, 
s'il faut s'en rapporter à un passage du Colloque des Chiens, 
chez les Jésuites de Séville lors du transfert de sa famille à 
cette capitale. 

Mais la mort de sa grand' mère maternelle, doña Elvira 
de Cortinas, survenue en 1566, rappela d'Andalousie tous 
les Cervantes. Le chirurgien, convié à l'audition du testa- 
ment, dut vendre une vigne qu'il possédait à Arganda, dans 
le bassin du Jarama, pour faire face aux dépenses du 
voyage.... Dans le plus modeste équipage, le jeune Miguel, 
qui approchait de vingt ans, revint donc à Madrid et put 
reprendre ses travaux. Il eut pour maître, en 1567, le 
licencié Francisco del Bayo, et, l'année suivante, le Maestro 
Juan Lopez de Hoyos qui parlait de lui comme de « son cher 
et bien-aimé disciple » et devinait en ce disciple « le favori 
des Muses ». 

Car Miguel, de toute évidence, étonnait déjà son entou- 
rage par les dons exceptionnels de sa nature. A défaut d'une 
véritable culture qu'il ne posséda jamais, il mit à profit ses 
facultés d'imagination et d'observation ; et, tant en la com- 
pagnie de son père nomade que dans la fréquentation d'un 
Lopez de Hoyos, ayant beaucoup appris et reteau dç la vie, 
il brilla de bonne heure en cette science supérieure à toutes 
les autres. 

Les débuts. — Bien plus, à Tàge où l'enfant ne se plaît 
qu'à des jeux, Miguel s'intéressait aux jeux des hommes 
faits : Lope de Rueda, qui inaugura le théâtre national, et 
qu'il entendit à Madrid ou à Gordoue, fit sur lui une impres- 
sion profonde. Et sans doute Cervantes, futur écrivain des 
Intermèdes, doit-il beaucoup au « batteur d'or » Rueda, 
écrivain lui aussi de pasos, intermèdes dramatiques en prose 
truculente et bouffonne. Mais Miguel encore se sentait poète 
et vers cette époque composait des vers, tel ce sonnet décou- 
vert par M. Foulché-Delbosc, ou ces poèmes divers insérés 
dans une Histoire des derniers moments et des funérailles de 
la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, par Lopez de Hoyos. 

Le soldat. — Cependant, au rêve, Miguel unit l'action. 
Dès 1568 il s'enrôle comme soldat aventurero, part pour 
l'Italie et participe aux campagnes que la Ligue du Pape, 



SA VIE IX 

avec Venise et l'Espagne, entreprend contre les Turcs. Dans 
le Don Quichotte, le personnage du Captif, qui s'exprime sur 
bien des points comme Cervantes lui-même, déclare avoir 
été sous les ordres d'un célèbre capitaine de Guadalajara 
nommé Diego de Urbina. 

Cervantes assista donc à la bataille de Lepante en 1571 et 
y fut grièvement blessé à la main gauche, « pour la gloire 
de la dextre », écrira-t-il dans Le Voyage au Parnasse, Un 
des témoins d'une Information demandée plus tard par son 
père, sur la captivité de ses deux fils, affirme « qu'il a 
entendu dire comme certain que cette mutilation de la main 
gauche était le fait d'un coup d'arquebuse reçu par Cer- 
vantes à la bataille navale, en combattant contre les 
ennemis ». 

Il est exact que Cervantes prit part aux combats navals 
devant Navarin, Tunis, La Goulette, et s'y distingua suffi- 
samment pour recevoir un don de 25 écus de 10 réaux cas- 
tillans par ordre de don Juan d'Autriche. 

La captivité. — Le Captif raconte qu'il fut emmené à 
Alger par Hassan Agan, roi de cette ville, « et enfermé 
dans une prison ou maison que les Turcs appellent bagne, 
où ils enferment les captifs chrétiens ». Il y attendit l'heure 
du rachat, avec la vue des tourments inouïs infligés par son 
maître à ses pauvres esclaves, (c Un seul captif, constate- 1- 
il, s'en tira bien avec lui : un soldat espagnol appelé un tel 
de Saavedra, lequel, bien qu'ayant fait des choses qui res- 
teront dans la mémoire de ces gens pour de nombreuses 
années, et toutes pour recouvrer sa liberté, n'en reçut 
jamais un coup de bâton, directement ou par ordre, ni la 
moindre parole injurieuse. A chacune de ses tentatives, 
nous craignions tous qu'il ne fût empalé, et lui-même le 
redouta plus d'une fois. Si le temps me le permettait, je 
dirais maintenant quelqu'une des choses que fit ce soldat, et 
qui suffirait à vous intéresser et vous étonner bien plus que 
le récit de mon histoire. » 

On reconnaît facilement, dans le tel Saavedra, Miguel de 
Cervantes, comme on le retrouvera dans nos extraits de la 
comédie : La Vie à Alger, Mais il y a plus. Dans Y Informa- 
tion précitée, on peut lire ce témoignage : << Venant d'Italie 
en compagnie de Rodrigo de Cervantes [le fils] dans une 



X CERVANTES 

frégate, le témoin fut pris par les corsaires d'Alger qui 
s'emparèrent également du dit Rodrigo de Cervantes, et 
aussi, quelques heures après, de Miguel de Cervantes qui 
était dans la galère El Sol. Tous trois furent emmenés à 
Alger et y restèrent captifs, ce qui fut au mois de septembre 
de Tannée dernière 1575. Le témoin partit des prisons 
d'Alger au mois de mars de la présente année 1576, et les 
dits Rodrigo et Miguel de Cervantes demeurèrent captifs : 
Rodrigo au pouvoir de Ramadan baxa, roi d'Alger, et Miguel 
de Cervantes au pouvoir de Mami Arnaut, capitaine des 
corsaires d'Alger. » 

Il faut relire l'épisode du Captif où les bagnes algériens 
sont évoqués avec un relief saisissant, dans des pages qui 
mêlent la plus riche fantaisie et la plus minutieuse docu- 
mentation; où s'expose le thème amoureux qui se développe 
dans la comédie Les Bagnes d'Alger : la mauresque Zara 
éprise du captif don Lope. 

Rodrigo et Miguel restèrent captifs à Alger, le premier 
deux ans et le second cinq. Rodrigo fut racheté par les 
Moines de la Merci et partit pour l'Espagne le 24 août 1577. 

Le rachat. — Quant à MigueJ, il ne fut pas racheté avant 
le 19 septembre 1580, et ne quitta Alger qu'après le 12 oc- 
tobre de la même année. Nous avons vu qu'il avait trouvé 
grâce auprès de son maître brutal, séduit peut-être par le 
caractère enjoué et si sympathique de son prisonnier. Cer- 
vantes sut profiter de son long séjour, pendant lequel il ne 
fut pas maltraité, pour composer des pièces de théâtre 
aujourd'hui perdues, ainsi que deux sonnets et une épître 
au secrétaire Mateo Vázquez, dont près de soixante-dix vers 
sont insérés dans la comédie La Vie à Alger. Mais, en outre^ 
il emmagasina tous les matériaux nécessaires à la con- 
struction de tant d'œuvres que nous possédons encore et 
dans lesquelles vivent avec intensité chrétiens et musul- 
mans sur le rivage d'Afrique. Tout une civilisation fut 
aperçue par Cervantes et considérée par lui avec une atten- 
tive curiosité. Et si le chrétien se doit de détester une reli- 
gion qu'il juge fausse, l'homme <( à qui rien d'humain n'est 
étranger » a su peindre avec impartialité la vie mauresque 
en mainte comédie et en trois nouvelles exemplaires. 

On ne saurait lire sans émotion le final de La Vie à Alger 



SA VIE XI 

OÙ tous les captifs chrétiens, délirant d'enthousiasme, se 
précipitent au-devant du vaisseau rédempteur de la Trinité 
qui vient d'aborder au port, rejettent leurs chaînes et s'age- 
nouillent pour remercier avec ferveur la « Très Sainte Vierge 
Marie ». 

Pourtant, cette émotion, Cervantes ne dut pas l'avoir, car 
il fut racheté de la manière la plus imprévue, et le navire 
sauveur ne venait pas pour lui.... 

Dans la seconde moitié de l'année 1578, la mère de Cer- 
vantes, doña Leonor de Cortinas, présenta un placet au roi 
Philippe II afin d'obtenir un secours pour le rachat de son 
fils Miguel. Mais le Trésor lui-même manquait de numé- 
raire, et le Roi ne put que lui donner licence de tirer, à 
Valence, de certaines marchandises, l'argent indispensable. 
Leonor eut, au plus, soixante ducats de la vente de la cédule 
royale et dut demander prorogation de la licence. Ce n'est 
pas sans peine que la famille de Miguel réunit les sommes 
nécessaires à sa rançon, lesquelles furent offertes à Fray 
Juan Gil et Fray Anton de la Bella, de Fordre de la Trinité. 
Miguel fut donc racheté, mais à la minute même où, déjà 
attaché au banc de la chiourme du vaisseau sur lequel le 
pacha d'Alger s'apprêtait â voguer vers Constantinople, il 
allait peut-être perdre à jamais la liberté; et parce que la 
somme offerte par Fray Juan Gil pour la rançon d'un gen- 
tilhomme aragonais nommé Gerónimo Palafox parut insuf- 
fisante pour un aussi noble seigneur et acceptable seule- 
ment pour un soldat recommandé par don Juan d'Autriche 
et le duc de Sessa, le vice-roi de Naples.... 

Cervantes enfin libre arriva à Valence et se rendit aussitôt 
à Madrid pour y produire une Information sur son rachat 
dont l'acte fut présenté par sa mère au Conseil de la Croi- 
sade, en vue d'obtenir quelques secours lui permettant de 
s'acquitter de la totalité de sa dette. 

La vie active. — Voilà donc Miguel de Cervantes revenu 
dans la mère patrie, à l'âge de trente-trois ans, et n'ayant 
encore rien publié, à l'exception des poésies sans impor- 
tance du livre de Hoyos. Cependant, l'existence nomade qu'il 
a menée jusqu'à cet âge lui fut sans doute plus profitable 
que le monotone séjour de la capitale elle-même. Il a suivi 
son père dans ses pérégrinations à travers les provinces; il 



XII CERVANTES 

a visité l'Italie — et ses ouvrages nous diront assez qu'il y a 
beaucoup vu et beaucoup retenu — ; il a pris part à de rudes 
guerres et sur terre et sur mer; il a connu les bagnes musul- 
mans. Une telle vie aventureuse explique toute son œuvre : 
les randonnées de Don Quichotte, les courses de Persiles et 
Sigismonde qui aboutiront à Rome, l'itinéraire suivi par le 
vaisseau poétique du Voyage du Parnasse; les décors d'un 
théâtre hispano-mauresque; enfin les mille traits divers des 
Nouvelles Exemplaires. 

Maintenant Cervantes se retrouve à Madrid. Mais pourra- 
t-il y demeurer? Certains biographes ne doutent point qu'il 
ne se soit rendu à Thomar, en Portugal, au mois de mai 1581 , 
puis à Oran, Mostaganem et à Carthagène, au mois de juin 
de la même année. Et il se serait ñxé ensuite à Madrid, 
pour repartir trois ans plus tard, en 1585, chargé d'une com- 
mission à Séville par Pedro de Isunza, le futur successeur, 
dans le poste de pourvoyeur général des Galères de Vlnvin- 
cible Armada, de don Antonio de Guevara, sous les ordres 
duquel Cervantes devait encore servir comme commissaire 
en Andalousie. 

Le mariage. — Dans l'intervalle, c'est-à dire de 1582 à 
1585, Cervantes mena, à Madrid, une vie à la fois laborieuse 
et déréglée : laborieuse, car il commençait une série de 
« vingt ou trente )> comédies, et préparait l'édition des six 
premiers livres de Galathée, roman pastoral de fraîche 
imagination et de style élégant ; déréglée, car, au milieu de 
l'année 1584, naissait cette Isabel de Saavedra, issue des 
amours de Cervantes et d'une pauvre femme, Ana Franca 
de Rojas, qui épousa plus tard Alonso Rodriguez. Isabel de 
Saavedra entra le 11 août 1599 au service de la sœur de Cer- 
vantes, doña Magdalena de Sotomayor; puis elle passa dans 
la maison de son père, et elle se maria deux fois : en 1607, 
avec Diego Sanz et, en septembre 1608, étant déjà veuve, 
avec un ancien captif d'Alger, Luis de Molina, originaire de 
Cuenca. 

Cependant la naissance d'Isabel ne précéda que de quelques 
mois les justes noces de Cervantes avec la jeune Catalina 
de Salazar y Palacios, native d'Esquivias, dans le district 
de Tolède, fille de Fernando de Salazar y Vozmediano et de 
Catalina de Palacios. Dès lors, notre auteur s'assagit, et 



SA VIE Xtïl 

l'amour qu'il porte à sa femme lui fait désirer d'acquérir la 
gloire et la fortune. Heureux en ménage, il ne se découragea 
pas des nombreux déboires qu'il trouva au lieu de ce qu'il 
rêvait, et il sut garder jusqu'à sa mort une inaltérable bonne 
humeur. 

La vie rude. — Car, en vérité, Cervantes pouvait espérer 
à bon droit ce que le destin lui refusa par la suite. Use sen- 
tait possédé de son jeune et ardent génie, et, par ailleurs, sûr 
de Tappui de hauts personnages, italiens ou espagnols. 
Mais il ne réussit pas en affaires et rencontra dans la carrière 
des lettres de puissants rivaux qui ne lui pardonnèrent point 
son origine et sa formation trop personnelle. 

Son père étant mort le 13 juin 1585, Cervantes accepta de 
quitter Madrid et de se rendre à Séville entre le 1^^ août et 
le J9 décembre, en qualité de commissaire de Pedro de 
Isunza. En cette même année paraissait Galathée, dont le 
privilège est daté du 22 février 1584, et qui fut un insuccès 
bien qu'elle flattât le goût populaire. Cervantes alors se tourne 
vers la poésie et vers le théâtre. Mais ni les sonnets ne lui 
valent la renommée, ni les vingt ou trente pièces qu'il com- 
pose et dont il ne reste aujourd'hui que quelques titres, ne 
parviennent — quoi qu'il en ait dit — à imposer son nom au 
public. Retenons que, de même que Cervantes soutint l'excel- 
lence de Galathée ou des Travaux de Persiles et Sigismonde 
au détriment de Don Quichotte, il considérait sa comédie de 
La Confase comme « bonne parmi les meilleures ^>. Mais 
accordons aussi que deux pièces de cette période : La Vie à 
Alger et Numance ne sont pas loin d'être des chefs-d'œuvre, 
comme on en pourra juger par des analyses et des extraits. 

Toutefois, répétons-le, ces diverses productions ne don- 
nèrent pas de quoi vivre au pauvre Cervantes qui dut, à 
nouveau, s'exiler et parcourir l'Andalousie, commissioniié 
par le licencié Diego de Valdivia, pourvoyeur de blé de 
V invincible Armada. Notre auteur partit en 1587 et voulut 
réquisitionner à Ecija une grande quantité de blé. Mais le 
licencié Valdivia ne lui ayant pas donné les fonds néces- 
saires, Cervantes qui s'était adressé aux fabriques d'églises 
et à des ecclésiastiques se vit excommunier par le vicaire 
général de l'Archevêque de Séville. 

Le pourvoyeur de VArmada, don Antonio de Guevara, fit 



XIV CERVANTES 

alors savoir que tout serait exactement payé, ce qui apaisa 
les esprits excités et interrompit le procès d'excommunication 
contre Cervantes. L'argent arriva, en effet, dans l'été de 1588; 
et, le 28 octobre, Cervantes reçut l'ordre de retirer le blé pro- 
mis par Ecija « en évitant tout motif de protestation ou de 
plainte, dût-il ne pas réunir la quantité requise ». 

Le 26 août 1590, Cervantes n'avait pas encore reçu le 
salaire correspondant aux deux cent soixante-seize jours de 
ses occupations à Ecija. Et il dut en emprunter l'équivalent à 
Juan de Tamayo auquel il donna pouvoirde se mettre ensuite 
en instance près la caisse du payeur Augustin de Cetina. 

Chargé, d'autre part, de réquisitionner de l'huile à Car- 
mona, Cervantes dut encore avancer des fonds à l'État, puis- 
qu'il ne fut payé de cette nouvelle commission que plus 
d'un mois après qu'il s'en fut acquitté : ces tâches si déli- 
cates et difficiles ne lui rapportaient que douze réaux par jour. 

M. Pérez Pastor, qui nous a fait connaître maint document 
inédit sur l'ingrat métier de Cervantes, s'explique ainsi que 
ses comptes n'aient pas toujours paru réguliers; et qu'il se 
soit trouvé endetté de plus de vingt-sept mille maravedís 
pour la période comprise entre 1590 et 1592, et même empri- 
sonné à Castro del Rio. 

Toutefois, Cervantes parvint à se libérer, et d'autres com- 
missions lui furent données par le successeur de Guevara, 
Pedro de Isunza (lequel diminua son traitement de deux 
réaux par jour), puis, à la mort de ce dernier, survenue le 
24 juin 1593, par son successeur Miguel de Oviedo. Cervantes 
dut ainsi parcourir les environs de Séville et l'Estramadure 
en quête de blé. Revenu à Madrid sans doute à cause du 
décès de sa mère, lequel doit se placer entre le 15 septem- 
bre et le 9 novembre 1593, Cervantes accepte d'aller recou- 
vrer près de deux millions et demi de maravedís qui étaient 
dus au Roi, en tant que contributions, par la province de 
Grenade. Mais, ayant confié, en 1595, les fonds du Trésor à 
un banquier douteux qui fit faillite et disparut, Cervantes 
fut rendu responsable, poursuivi, mis en prison en septem- 
bre 1597, et relâché trois mois après. <( Ses démêlés avec le 
fisc, écrit M. Mérimée dans son Précis d'Histoire de la Litté- 
rature Espagnole, durèrent, avec des alternatives de liberté 
et de détention, jusqu'au 24 janvier 1603, date à laquelle, sur 
le rapport de l'intendant Ipenarrieta, l'ordre d'élargissement 



SA VIE XV 

fut sigrîé; mais Cervantes était mandé à Valladolid pour 
l'apuration définitive de ses comptes. Il avait perdu, le 2 juil- 
let 1600, son frère, l'alférez Rodrigo, tué dans les guerres des 
Flandres. La première partie du Don Quichotte, qu'il avait 
apportée à Valladolid en maiiüscrit, s'imprima au cours de 
1604 et fut publiée en 1605. )> Ce fut un indéniable succès 
puisque, ainsi que le reiiiarque M. Fitzmaurice-Kelly dans sa 
Littérature Espagnole, dès juillet 1605, une cinquième édition 
se préparait à Valence. 

Le procès d'Ezpeleta. — Or, le mois précédent, Cervantes 
courait une aventure indigne dé celles de son immortel 
roman. En effet, à Valladolid, le 27 juiii 1605, le licencié 
Cristoval de Villarroel, du Conseil de Sa Majesté, et alcade 
de sa maison et capitale, était avisé, à onze heures du soir, 
que dans une maison neuve sise près du Rastro Nuevo de la- 
dite cité, on avait trouvé mort ou tout au moins i^ravement 
blessé un gentilhomme inconnu. Le licencié se rendit à la 
hâte au lieu indiqué, en compagnie d'alguazils et d'un gref- 
fier. Il monta aux appartements et, dans celui de la veuve 
doña Luisa de Montoya, trouva sur un lit tend'' par terre un 
homme couvert de sang et qui gémissait tandis qu'un chi- 
rurgien le pansait. Une fois sefe plaies nettoyées et bandées, 
Thomme fut reconnu par le dit señor alcade, et par le mar- 
quis de Falces qui était avec lui, pour être don Gaspar de 
Ezpeleta, chevalier de l'ordre de Santiago. 

L'enqiiête, nienée avec diligence, amena la comparution 
et la mise en accusation des membres de la famille de Cer- 
vantes qui habitaient alors non loin du Rastro dans une 
maison près de laquelle l'assassinat s'était produit. Inculpé, 
Cervantes se défendit aisément et fut relâché sous caûtioà, 
le 2 juillet. Mais le procès n'en révéla pas moins des détails 
peu édifiants sur la vie privée de Cervantes et sur son entou 
ragé : sur Magdalena et Andrea, ses sœurs, Isabel, sa fille 
naturelle, et Constanza, sa nièce, la fille d'Andréa. 

Là fin. — L'année suivante, Cervantes revenait à Madrid 
en même temps que la cour. Il y maria sa fille Isabel comme 
nous l'avons dit; s'affilia en avril 1609 à la Confrérie du 
Saint-Sacrement et fut reçu en 1611 à l'xVcadémie fondée 
par Francisco de Silva. Dès lorscommence pour Cervantes, 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 



XVI CERVANTES 

plus que sexagénaire, la publication de ses principaux 
ouvrages : Les Nouvelles Exemplaires (4613), Le Voyage du 
Parnasse (1614), Les Hait Comédies et huit Intermèdes nou- 
veaux ainsi que la seconde partie du Don Quichotte (1615). 
Le 19 avril 1616, notre auteur signe l'émouvante dédicace 
des Travaux de Persiles et Sigismonde à son protecteur le 
comte de Lemos, au lendemain d'avoir reçu l'Extrême-Onc- 
tion, et comme il le dit lui-même en rappelant un ancien 
romance : 

Le pied déjà dans Tétrier, 

Avec l'angoisse de la mort.... 

Et il trépasse le 23 avril 1616... comme Shakespeare. Son 
corps, revêtu de la robe franciscaine, est enseveli dans le 
couvent des Trinitaires de Saint-Ildefonse, à Madrid. Depuis 
quelques années, il souffrait d'hydropisie et il parle avec 
humour de cette grave affection dans le prologue du même 
Persiles. Elle l'emporta ainsi qu'il le prévoyait, mais sans 
qu'il eût fait l'effort de suivre le régime qui lui était prescrit. 

Le Persiles fut publié en 1617. La dédicace annonçait 
d'autres ouvrages : Les Semaines du Jardin, Bernardo, la fin 
de Galathée. Les titres seuls en sont restés. 

* 

Le portrait. — Cervantes se peint lui-même à ses lec- 
teurs, dans le prologue des Nouvelles Exemplaires, d'après 
le portrait qu'avait fait de lui, en 1600, Juan de Jauregui : 
a Celui que vous voyez ici avec un visage aquilin, les che- 
veux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le 
nez courbe quoique bien proportionné, la barbe d'argent 
(qui était d'or il n'y a pas vingt ans), les moustaches longues, 
la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il n'en a que 
six et encore mal conditionnées et plus mal placées puis- 
qu'elles ne correspondent pas les unes aux autres ; le corps 
entre deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint clair plutôt 
blanc que brun, un peu chargé des épaules et pas très léger 
des pieds : celui-là, dis-je, est le portrait de l'auteur de 
Galathée et de Don Quichotte de la Manche, de celui qui fit Le 
Voyage du Parnasse à l'imitation de celui de Cesare Caporali 
de Perouse, et d'autres œuvres qui vont par là, égarées de 
leur chemin, et peut-être sans le nom de leur maître; on 
l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra. » 



II 

L'œUVRE DE CERVANTES 

L'intérêt universel de Don Quichotte a porté bien des gens 
à considérer Cervantes comme l'auteur de ce seul livre, à 
ne point tenter de connaître tant d'autres ouvrages fort 
dignes de ce génie si divers. 

Et pourtant, sans Don Quichotte, il reste encore à Cer- 
vantes d'avoir écrit mainte Nouvelle demeurée toujours bien 
vivante, ou telle comédie dont on voit aujourd'hui qu'elle 
dépasse en profondeur celles de Lope de Vega. 

Il y a plus : si Galathée n'eut point, en Espagne, le succès 
espéré par l'auteur lui-même, elle méritait d'obtenir l'ap- 
plaudissement des élites qui, de l'étranger, imposèrent à 
l'indifférente Espagne le culte de Don Quichotte. Mais Flo- 
rian fut l'intermédiaire qui, en traduisant, trahit, et perdit 
à jamais la cause, facilement défendable, de ce charmant 
poème en prose. 

Et quant aux Travaux de Persiles et de Sigismondey nous 
ne saurions souscrire au jugement hàtif qui les déclare 
pesants. Car nous prîmes un plaisir extrême à relire les 
aventures si variées et romanesques des héros que Cervantes 
chérissait comme les meilleurs issus de sa fantaisie. Cette 
œuvre nous paraît dépasser son époque, inaugurer un genre 
qu'affadira, qu'amincira, plus d'un siècle et demi après, un 
Bernardin de Saint-Pierre qui passe pour un précurseur. 

Seul, Le Voyage du Parnasse nous semble une litanie 
d'éloges bien artificiels. Mais pourrions-nous en exiger plus 
qu'il ne veut être lui-même? Et n'y peut-on découvrir bien 
des pages d'un humour, d'une verve ou d'une grâce qui dis- 
sipent notre ennui? 

De ce qui touche à Cervantes, rien ne doit être indiffé- 



XVIII CERVANTES 

rent. Il est de ces génies ondoyants et divers qui même en 
leurs erreurs ont des inspirations : il suffit de le suivre, 
elles s'imposent à nous. 



Galathée. — Galalhée est une bucolique à la manière 
de Virgile, où Cervantes lui-même, sous les traits d'Elicio, 
exprime le chaste amour qu'il éprouvait pour celle qui 
devait être sa femme. D'autres personnages de l'œuvre ont 
pu être identifiés : Francisco de Figueroa et Pedro Lainez 
seraient Tircis et Damon ; don Diego de Mendoza serait le 
pauvre Meliso, et peut-être Pedro Liñan se confondrait avec 
Lenio. 

Ce roman pastoral est dédié par l'auteur à cet Ascapio 
Colonna, second fils du grand Marcantonio, général des 
forces pontificales dans la Sainte-Ligue, qui l'envoya comme 
étudiant à l'Université de Salamanque et à celle d'Alqala où 
par un discours en latin, répété en langue vulgaire, il salua 
le roi Philippe II dont il reçut une abbaye ainsi que l'appui 
nécessaire pour obtenir de Sixte-Quint, en l'an 1586, le 
chapeau de cardinal. Notons que Cervantes, en 1570, s'en- 
gageait dans la compagnie de Diego de Urbina, capitaine 
au régiment de Miguel de Moneada qui servait sous les 
ordres du père d'Ascanio. 

En composant une idylle, Cervantes suivait la mode de 
son temps désireux de revenir à la vue riante des choses, à 
la beauté antique, sereine et lumineuse. De la poésie cour- 
tisane du xv^ siècle à la poésie italo-classique du xvi* le 
passage ne fut pas violent. L'école de Ribeiro et de Falcao 
fait renaître l'églogue classique et la nouvelle sentimentale. 
Or, Ribeiro fut le disciple de l'auteur de VArcadie^ Jacopo 
Sannazaro (1458-1530), et sa manière inspira la Diane de 
Montemayor (1520 ?-1561). Le genre se continua dans le Pastor 
de Filida (lo82) de l'ami de Cervantes, Luis Galvez de Mon- 
talvo, et dans Galathée elle-même, où l'on peut trouver 
qu'EUcio et son compagnon Erastro tiennent de TErgasto 
et du Selvaggio de YArcadie de Sannazaro, et que le Chani 
de Calliope reproduit la Chanson d'Orphée de la Diane de 
Montemayor. 

Galathée s'explique par le romantisme de l'auteur qui, 



SON OEUVRE XIX 

Ilp^ content d'avoir agi dans le champ de guerres héroïques, 
se répand encore en activité esthétique. Son attitude en 
présence des pastorales est la même qu'il prendra au sujet 
des chevaleries : et c'est qu'au fond il les aime, quoiqu'il 
les juge inférieures à l'idéal dont elles relèvent. 

Malgré l'insuccès de son livre, Cervantes conserva tou- 
jours une tendresse à son égard. Que Ton relise, pour s'en 
convaincre, Texamen de la bibliothèque de Don Quichotte, 
11 représentait pour lui les années de sa jeunesse, ses illu- 
sions littéraires ; il y avait mis son âme, ses conceptions de 
la beauté issues des doctrines de Platon, si populaires à 
cette époque; et, surtout, il était écrit d'un style abondant 
et musical, au charme duquel, aujourd'hui encore, on ne 
saurait échapper. 

Mais Cervantes était beau joueur. Et dans Les Nouvelles 
Exemplaires, Berganza, ce chien bavard, reconnaît que les 
pastorales sont « dépourvues de vérité, composées pour 
amuser les oisifs ». Il a servi des bergers sans musette et 
sans chalumeau, qui ne chantent point, mais qui grognent, 
qui ne révent pas, mais se grattent, qui ne répondent pas à 
des noms poétiques, mais à Laurent, Antoine, Paul ou bien 
Dominique.... La plaisanterie est amère. 

Les Nouvelles Exemplaires. — Les Nouvelles Exem- 
plaires, au reste, furent la revanche éclatante que prit Cer- 
vjantès trente ans plus tard. Elles parurent originales et 
reçurent l'approbation même de ses rivaux et de ses ennemis : 
Lope de Vega confesse qu'elles ne manquent ni d'esprit ni 
de style; Avellaneda les trouve fort ingénieuses. Quant aux 
autres écrivains qui n'avaient point de raison d'être hos- 
tiles à Cervantes, parce qu'ils étaient beaucoup plus jeunes, 
Quevedo, Tirso ou Salas Barbadillo, leurs éloges sont plus 
vifs. Le premier les vénère, le second s'enthousiasme et 
déclare l'auteur « le Boccace espagnol », et le troisième 
prend Cervantes pour parrain afin d'être admis en présence 
du dieu qui dirige les Muses. 

« Je suis le premier qui ait écrit des nouvelles en langue 
castillane », affirme Cervantes avec un noble orgueil. Il 
disait vrai, à moins qu'on ne doive estimer que le genre de 
la nouvelle castillane est inauguré par l'anonyme Histoire de 
l'Abencerrage et de la belle Xarifa enclose dans V Inventaire 



XX CERVANTES 

d'Antonio de Villegas, imprimé en 1565. Mais Cervantes 
invente et cette Histoire n'est qu'un thème du romancero. 

L'invention de Cervantes, dans Les Nouvelles Exemplaires, 
s'exerce sur la via et sur sa propre vie. Elle jaillit du réa- 
lisme le plus pur et national et brode sur des faits parfois 
si personnels que l'on a pu écrire, avec ces Nouvelles, une 
vie de l'auteur qui ressemble souvent à celle que l'on con- 
naît. 

Au reste, ce n'est pas qu'il faille supposer que Cervantes 
s'eiîorce à l'autobiographie. Ce que nous avons dit du Captif 
s'applique aussi bien à L'Amant Libéral, à L'Espagnole 
Anglaise, au Licencié de Verre, Mais ces relations lointaines 
entre l'auteur et ses héros suffirent à lui valoir les critiques 
acerbes — le moi étant haïssable — d'un Suarez de Figueroa. 

Quoi qu'il en soit, les Nouvelles sont de la littérature 
vécue, aussi instructive pour nous sur les mœurs espa- 
gnoles, aux XVI® et xvii*^ siècles, que celle de Don Quichotte, 

La magistrature vénale est flagellée dans La Petite Gitane ; 
la funeste idéologie est ridiculisée par le chien Berganza ; 
les mœurs faciles des nobles sont mises en opposition avec 
la misère des étudiants, la détresse des soldats, la rude vie 
des picaros, dans la série des tableaux que nous offrent 
Cornélie,Le Jaloux (TEstramadure, La Force du sang, L'Espa- 
gnole Anglaise ou Les Deux Jeunes Filles contrastant avec Le 
Licencié de Verre, Le Mariage qui trompe ou L'Illustre Ser- 
vante. Le Colloque des Chiens est comme un résumé ou 
comme une synthèse des observations aiguës de Cervantes 
sur la vie de son temps, l'âme de son époque, un peu 
comme Le Coq d'un Lucien nous révèle l'intimité de la vie 
grecque au siècle des Antonins. 

Le cadre de ces Nouvelles est tantôt espagnol et tantôt 
étranger. Les séjours que fit Cervantes dans les provinces 
espagnoles, surtout en Andalousie, ses voyages en Italie, 
sa captivité à Alger, ses courses sur la mer, l'aident à 
varier le décor de son œuvre et à multiplier les types, les 
portraits. La vie grouillante de Séville est évoquée comme 
par un Callot dans Rinconete et Cortadillo; nous nous trou- 
vons à Tolède avec L'Illustre Servante, h Salamanque avec le 
Licencié, h Valladolid en lisant l'histoire du Mariage qui 
trompe et le Colloque des Chiens. L'amour que Cervantes 
nourrit pour l'Italie apparaît bien d&ns Cor nélie : un amour 



SON ŒUVRE XXI 

inspiré par le peuple italien et son caractère passionné plus 
encore que par la nature ou la magnificence des villes. 
Bologne n'est qu'un cadre, et vaguement tracé; mais les 
personnages s'agitent avec leur fièvre, la violence de leurs 
sentiments. Et c'est ainsi, plus tard, qu'un Stendhal con- 
cevra ses nouvelles italiennes. 

D'autre part, les gitanes, aux yeux de Cervantes, repré- 
sentent la liberté, l'indépendance, la vie simple, les mœurs 
pures de l'âge d'or, dont chaque ouvrage de l'auteur con- 
tient la tendre évocation. Et l'histoire de Preciosa, dans La 
Petite Gitane^ est un charmant modèle, une douce leçon, que 
donne Cervantes à ses contemporains hypocrites et cor- 
rompus. 

Il n'est pas jusqu'aux Turcs en qui Tauteur n'admire des 
traits qui manquent aux Espagnols. S'il méprise leur reli- 
gion, par contre, il ne craint pas, dans V Amant Libéral^ de 
louer leur organisation. Même il ne peut cacher la sympa- 
thie qu'inspire, à son cœur épris de beauté, la passion des 
belles Mauresques pour leurs esclaves chrétiens. 

Enfin le « manchot de Lepante » aime, comme tout Latin, 
la mer qu'il a franchie. Il en évoque les tempêtes ou la 
sérénité, et décrit Texistence à bord d'un bâtiment avec la 
précision même d'un matelot, dans L'Amant Libéral et 
L'Espagnole Anglaise, 

Cervantes est moins à son aise dans la peinture des 
milieux aristocratiques, des mœurs des courtisans, des 
usages des cours. M. de Icaza remarque que la reine de 
L'Espagnole Anglaise a pour nous le charme des reines des 
contes pour enfants. C'est vraiment une « brave dame )>. 
Aucun des autres personnages n'apparaît en chair et en os; 
ce sont des « mannequins idéaux » qui rappellent les « reta- 
bles des peintres primitifs où l'inconsistance des figures 
contraste avec les méticuleux détails de Thabillement )>. Et 
c'est que Cervantes n'avait pas ici sous les yeux le modèle 
vivant nécessaire. Car, dès que, dans cette même nouvelle, 
l'écrivain peut fixer sa pensée vagabonde sur un objet 
précis, le ton change et l'intérêt grandit. Ainsi de cette 
figure imaginaire de Ricaredo qui ressemble tellement à 
celle de Cervantes par les aventures de sa captivité, ses 
généreuses entreprises, son âme quichottesque et si noble, 
et si bonne. 



XXII CERVANTES 

D'où la supériorité éclatante des nouvelles dans lesquelles 
l'imagination brode sur des faits observés : du Licencié de 
Verre qui n'est qu'un prétexte pour Cervantes de publier 
ses apophtegmes, esquisser un tableau de la vie militaire en 
Espagne, à la fin du xyp siècle, et tracer l'itinéraire de ses 
voyages en Italie; du Jaloux d'Estramadure, étude psycho- 
logique d'un vieillard amoureux berné par un don Juan et 
qui meurt en lui pardonnant; des nouvelles picaresques : 
La Petite Gitane, Rinconete et Cortadillo, Vlllustre Servante ; 
et surtout de cette galerie des types sociaux que forme le 
Colloque des Chiens, Scipion et Berganza. 

Nous laissons dans Fombre la nouvelle de La Fausse Tante, 
attribuée à Cervantes, parce que rien ne prouve que cette 
attribution soit exacte. 

Cependant, avec Les Nouvelles Exemplaires, la nouvelle 
moderne était créée. Il suffisait de s'en apercevoir : on le 
voit seulement aujourd'hui , maintenant que Stendhal, 
Mérimée, Daudet ou Maupassant nous ont donné des contes 
qui ne l'emportent point sur ceux de Cervantes. 

M. de Icaza suit en elles la formation de la personnalité 
littéraire de leur auteur. De l'autobiographie, le grand écri- 
vain passe au récit d'aventures à la mode italienne; puis il 
devient romanesque et purement espagnol, mêlant aux épi- 
sodes vécus les peintures de mœurs ; et enfin il est le maître 
psychologue, maître dans la satire et le conte amoureux. Et 
M. de Icaza de conclure : Si Cervantes n'avait pas écrit le 
Quichotte, Les Nouvelles Exemplaires suffiraient à l'immor- 
taliser. 

Don Quichotte. — Heureusement, il y a aussi Don Qui- 
chotte..,. Que dire sur ce livre qui n'ait pas été dit? Entre 
Montesquieu déclarant que, chez les Espagnols, « le seul 
livre qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous 
les autres », et M. Morel-Fatio démontrant que c'est « le 
grand roman social du xvi* siècle espagnol, de la seconde 
moitié surtout », bien des explications ont été fournies et 
bien des commentaires publiés qui auraient diverti l'auteur, 
s'il eût vécu, car il était d'humeur gaie et d'aimable carac- 
tère. Mais en lui prêtant une nature exceptionnelle, on ne 
réussit qu'à le dénaturer. Rien de plus simple, en effet, que 
le Cervantes du Quichotte, puisque ce n'est qu'un cufieux 



SON OEUVRE XXIII 

qui, de même que son héros, va <( mettre son nez partout et 
sa cuiller dans tous les plats ». Ainsi le remarque Sancho 
Panza qui connaît fort bien son maître. 

La formule de M. Morel-Fatio est, certes, la plus exacte. 
Et nous ne savons rien de plus substantiel et définitif que 
cette Étude sur VEspagne qui s'intitule : « Le Don Quichotte 
envisagé comme peinture et critique de la société espagnole 
du xvi® et du xvii^ siècle ^), et qui aboutit à cette ferme con- 
statation : « Nul écrivain n'a été plus de son temps que Cer- 
vantes; il ne Ta pas devancé d'une ligne. » 

Sans doute, dans Don Quichotte il y a un symbole qui 
semble autoriser les divagations de l'interprète : ce heurt 
de l'Idéal contre la Réalité; cette éternelle déception de 
celui qui veut croire au Droit, h la Justice et à la Liberté 
qui n'existent point sur la terre. Sans doute encore ce sym- 
bole si simple, mais incarné en des personnages devenus 
des types universels, s'est élargi jusqu'à comprendre tous 
les lieux communs de nos rêves. Mais attribuer à l'oeuvre 
un sens ésotérique au point de comparer son héros si 
humain au Parsifal d'un Wagner, vouloir à tout prix décou- 
vrir la clef d'un profond Mystère, et déchiffrer l'Énigme d'un 
nouveau Mur, c'est prêter à l'auteur un dessein qu'il n'eut 
pas et qu'il ne pouvait avoir, lui, d'un esprit si clair, d'un 
humour si plaisant, d'une santé si florissante. 

Nous savons aussi que tous les spécialistes ont reconnu à 
Cervantes une égale compétence pour chaque science, pour 
chaque art, pour chaque profession. Il unirait en lui les 
dons du philosophe, du médecin, du physicien, du juriste, 
du peintre de « verdures », du musicien <( vihueliste » 
comme son ami Espinel. 

Il y a plus : Cervantes, si soumis à la loi, à la règle, aux 
canons de l'Église, Cervantes qui écrit le Rufien ^ heureux et 
qui meurt revêtu de l'habit franciscain, Cervantes serait un 
« esprit fort ». Et le livre de DoAQiiic/io¿/e serait dirigé contre 
l'Église, isontre la Vierge, contre l'inquisition. Don Quichotte 
représenterait l'effort de la pensée libre contre la routine du 
« peuple » Sancho, la perfide erreur des moulins, les grossières 
embûches de 1' « église » Maritorne; Dulcinée étant « son 
âme objective ». 

1. Voir page 236, note 1. 



XXIV CERVANTES 

On reconnaît ici l'influence allemande et ces ténèbres dont 
l'idéologie germanique se plaît trop souvent à envelopper 
les claires conceptions latines : celle d'un Rabelais ou celle 
d'un Molière. Au reste c'est le privilège de toute pensée 
féconde que de prêter aux interprétations saugrenues. 

Non! Cervantes n'est pas un esprit fort, et Don Quichotte 
n'est pas un « roman à clef ». Au contraire, il apparaît bien 
que notre auteur était un fervent catholique, respectueux 
non seulement du dogme, mais des ministres de l'Église 
dont il relève, en tant qu'ils sont dignes de respect. 

C'est ainsi que l'humble curé de village a sa sympathie, 
tandis que les abbés de cour, les clercs « qui rarement 
oublient de se donner leurs aises », les confesseufs parasites 
ou Termite bon apôtre, encourent sa critique cinglante. 

Et Don Quichotte est, si l'on veut, un admirable traité de 
philosophie pratique, mais non de théosophie. C'est le 
roman social où l'auteur dresse en pied l'hidalgo castillan, 
« tel qu'il le voyait autour de lui, et tel qu'il le voyait en 
lui-même, puisque Don Quichotte, en définitive, est la chair 
de sa chair et le sang de son sang ». 

Cervantes explique lui-même, dans le Prologue de son 
œuvre, qu'elle ne vise à rien d'autre que de « défaire Tauto- 
rite et l'importance que les livres de chevaleries ont dans le 
monde et parmi le vulgaire ». 

Mais les chevaleries, en réalité, n'ont constitué, comme le 
remarque judicieusement M. Morel-Fatio, que « le procédé 
littéraire » qui permit à l'auteur « d'étendre et d'embellir 
son sujet en l'approvisionnant à foison d'accidents et 
d'aventures ». 

Don Quichotte, redresseur de torts, nous montre ceux du 
gouvernement. S'il ne s'attaque pas directement au prince, 
il poursuit sans trêve dans ses sujets les funestes consé- 
quences d'un régime vénal et corrompu. Il se moque, 
comme Berganza, des idéologues qui pullulent sur les 
ruines de l'État, flétrit les mœurs des grands, la lâcheté des 
nobles à l'égard de leurs fils prodigues. Il plaisante douce- 
ment, et, sans doute, avec amertume, la glorieuse misère 
de Vhidalgo, de ce noblaillon si fier dans sa petite maison 
campagnarde, de ce mince gentilhomme dont le rêve est 
immense et la vie insipide, de ce « fils de quelque chose )> 
dont le désœuvrement et la pauvreté sont la rançon d'un 



SON OEUVRE XXV 

brevet illusoire. 11 caricature, méprisant, le monde de la 
valetaille, des duègnes, des écuyers qui déjà prépare la 
révolution sociale et le règne des cyniques, des aventuriers, 
des arrivistes. Il s'apitoie sur le triste sort du soldat, réduit 
à la mendicité au retour des luttes qui sauvèrent la patrie. 
Et il plaint de tout son cœur le poète nécessiteux, ou l'étu- 
diant famélique. Mais les médecins, les robins, les hôteliers, 
les amuseurs, les provinciaux, tous les grotesques sont 
pourfendus par le héros qui n'admet pas que l'on badine 
avec la vie profonde et grave. Seuls les forçats trouvent 
grâce devant le plus intègre des hommes : parce qu'ils n'en 
sont pas compris. 

Il s'est trouvé un La Harpe pour se flatter de compter au 
nombre des « esprits sévères » pour qui le fond du Don Qui- 
chotte est « trop frivole », et qui ne peuvent supporter « les 
folies d'un malheureux qu'il faudrait renfermer ». En effet, 
disait ce Zoïle, « c'est l'inconvénient de tous les ouvrages 
qui ne peignent qu'un ridicule particulier. Quelque mérite 
qu'ils aient, ils sont toujours au-dessous de ceux qui pei- 
gnent l'homme de tous les temps et de tous les lieux.... » 

Pauvreté plutôt que sévérité d'esprit! un La Harpe n'est 
que risible quand il profère un tel blasphème. Mais nous 
serions criminels si nous voyions en Don Quichotte seule- 
ment un fou sublime. Car Don Quichotte est de ces fous qui 
parlent plus sagement que les sages, et sa vision de l'uni- 
vers est celle d'un poète-philosophe à la fois de son temps 
et de l'humanité. 

A Cervantes découragé de ne pas trouver pour son œuvre 
un prologue retentissant, son ami enjoué porte consolation ; 
u Puisque votre œuvre, lui dit-il, ne cherche qu'à défaire 
l'autorité et l'importance que les livres de chevalerie ont 
dans le monde et parmi le vulgaire, nul besoin pour vous 
d'aller mendiant des sentences de philosophes, des conseils 
de la Sainte Écriture, des fables de poètes, des discours de 
rhéteurs et des miracles de saints. Mais tâchez que tout 
uniment, avec des paroles claires, honnêtes et bien placées, 
votre période soit sonore et votre ton amusant; que vous 
peigniez autant que possible tout ce que vous vous êtes pro- 
posé de faire ; que vous laissiez entendre vos concepts, sans 
les compliquer ni les obscurcir. Tâchez aussi qu'en lisant 
votre histoire, le mélancolique s'excite à rire, le rieur 



XXVI CERVANTES 

accroisse sa gaîté, le simple ne s'ennuie pas, l'habile 
s'étonne de l'invention, le grave ne la méprise point, le 
sage ne manque de la louer. En réalité, visez à renverser la 
machine mal assurée de ces livres de chevalerie, abhorrés 
de tant de gens et loués d'un plus grand nombre. Si vous y 
parvenez, ce ne sera pas un mince succès. » 

Et Cervantes, rasséréné, ose enfin espérer que les lecteurs 
goûteront l'histoire du fameux Don Quichotte de la Manche 
qui, dans l'opinion « de tous les habitants du district de 
Montiel, passe pour avoir été le plus chaste amoureux et le 
plus vaillant chevalier que depuis de longues années on ait 
vu dans ces parages ». 

Cependant, Avellaneda eut l'audace de continuer l'his- 
toire du chevalier, de publier le second tome de L'Ingénieux 
Hidalgo. Et, ce faisant, il provoqua la réplique 4^ Cervantes, 
c'est-à-dire la deuxième partie de Don Quichotte, élargisse- 
ment lumineux de la conception première, magnifique cres- 
cendo de la symphonie commencée, fresque de l'univers 
fprmant comme le fond du portrait ppmitif de son héros, 
agrandissement symbolique d'un commentaire personnel. 

Et c'est la série des entretiens qu'ont ensemble sur tous 
sujets les personnages de l'histoire; la chevauchée de 
l'hidalgo vers sa dame Dulcinée, et l'enchantement de la 
belle, imaginé par Sancho; l'épisode, au sens profond, du 
char des Cortés de la Mort; le pitoyable échec de l'orgueil- 
leuse tentative du bachelier Carrasco, de cet homme de 
raison qui sort, triste et rompu, de son duel avec le Fou; la 
conclusion philosophique de l'aventure des lions; la ren- 
contre suggestive de Don Quichotte plein de verve avec le dis- 
cret gentilhomme don Diego de Miranda; le récit, éternel- 
lement vrai, des noces de Camacho; la visite étrange que 
fit Don Quichotte à la caverne de Montesinos; le combat 
significatif avec les marionnettes; l'embarquement vers 
l'inconnu, brusquement terminé sur le prosaïque écueil des 
roues d'un moulin à eau ; la descente chez les Ducs et la 
soudaine mise en scène d'une existence seigneuriale aux 
comiques passe-temps; le gouvernement de Sancho dans 
l'ile de Baratarla, où quelques-uns ont voulu voir une 
espèce de satire de l'administration du roi Philippe II; Ip 
djBSsein de Don Quichotte, après sa défaite cruelle par le 
chevalier de la Blanche-Lune — qui personnifie la revanche 



SON OEUVRE XiVli 

de îa iënace raison — de mener la vie pastorale; enfin; sa 
mélancolie, sa maladie et sa mort, la mort d'un fou deveíítí 
sage, une mort émouvante en sa simplicité, le soir d'un 
jour plus beau que le jour naturel. 

Aussi bien Sancho Panza peut se dire tout bas à soi- 
même, en considérant Don Quichotte : « Ce mien maître, 
quand je parle de choses merveilleuses et substantielles, a 
coutume de dire que je pourrais prendre une chaire dans 
les mains et m'en aller par ce monde prêchant de jolis ser- 
mons. Et moi, je dis de lui que, lorsqu'il commence à 
enfiler des sentences et à donner des conseils, non seule- 
ment il peut prendre une chaire dans les mains, mais deux 
à chaque doigt et s'en aller de place en place prêcher à 
bouche que veux-tu? Le diable soit de toi pour chevalier 
errant, de toi qui sais tant de choses!... » 

Tant de choses I Don Quichotte-Cervantes sait toute la vie. . . . 
Et toute la vie passe en ce livre immortel qui semble là 
braver, la ridiculiser. D'où notre émotion quand nous avons 
compris le sens de ce simple poème, quand nous avons 
enfin saisi la réalité de ce rêve. 

Car l'inquiétante fantaisie de l'œuvre de Cervantes est 
encore de la vie. C'est le songe d'or qui s'évade des événe- 
ments quotidiens; c'est la poésie qui s'exhale de l'existence 
familière; c'est l'âme éternelle des choses qui s'unit à notre 
âme humaine aux heureux mais rares moments que Ton à 
vraiment vécus. La rencontre du héros et du chevalier au 
Caban Vert est l'un de ces précieux moments : « Quel est 
cet homme étrange? » demande Lorenzo à son père. — « Je 
ne sais, répond don Diego. Parfois il paraît être un fou et par- 
fois je crois que c'est la personne la plus intelligente et fîrieî 
que j'aie jamais rencontrée. En définitive, je ne puis dii*e, 
si c'est un fou ou un sage. )> En cette perplexité de don 
Diego réside, selon Azorin, tout le charme, tout l'attrait, 
tout le profond mystère de cette merveilleuse aventure. Au 
regard du gentilhomme bourgeois, si simple et si régulier; 
Don Quichotte apparaît « sans plan ni méthode, paradoxe fait 
homme, insouciant des convenances sociales, sans peur du 
ridicule, sans logique dans ses idées et ses actes. Il chemine 
au hasard; il méprise l'argent ; il n'est pas prévoyant; il ne 
s'arrête point aux choses insignifiantes du monde. Quel est 
cet homme extraordinaire? Quelle conception a-t-il de la 



XXVIII CERVANTES 

vie, et que se propose-t-il ainsi, errant par les chemins? 
Don Diego l'ignore; il ne parvient pas à décider ce que peut 
bien être ce chevalier qu'il amène avec soi. Est-ce un fou? 
Est-ce un sage? Les deux modalités de l'esprit — celle que 
représente Don Quichotte, et celle que symbolise don Diego 
— entrent en conflit. » 

Ou plutôt elles s'accordent, se complètent et définissent 
l'esprit de l'homme et spécialement l'esprit même de l'Espa- 
gnol. Car ainsi que Cervantes allie à l'idéalisme des vieux 
livres de chevalerie un élément de sens pratique, de réalité 
prosaïque, de vie courante et quotidienne, ainsi nous accor- 
dons au génie castillan cette fusion merveilleuse de l'idéa- 
lisme et du practicisme, et reconnaissons à une Sainte-Thé- 
rèse, par exemple, un sens parfait de ménagère uni à la plus 
haute exaltation mystique. 

Don Quichotte est donc l'œuvre-type, l'œuvre essentielle 
del'Bepagne. En elle se réalise l'âme du peuple espagnol à 
l'heure où elle se confond avec l'âme du Monde. Heure à 
jamais mémorable que celle qui peut enfanter une telle phi- 
losophie, « optimiste, vaillante, dit M. Mérimée, plus sûre 
que celle de Rabelais, plus large et moins sèche que celle 
de La Fontaine, moins amère que celle de Molière ou de 
La Rochefoucauld, moins accommodante que celle de Mon- 
taigne, de Voltaire ou de Renan », une philosophie « de tous 
les jours, pour l'usage, pour la vie, et non pour la spécula- 
tion ». 

Le Persiles. — Cependant cette œuvre admirable ne fut 
pas, malgré son succès, la préférée de Cervantes. Son cœur 
a choisi Galathée et Les Travaux de Persiles et de Sigismonde, 
Dans le prologue des Nouvelles Exemplaires^ notre auteur 
annonce Persiies, « livre qui veut rivaliser avec Héliodore ». 

On sait qu'à cet évèque de Tricca en Thessalie, qui vécut 
entre le ii^ et le v^ siècle, l'historien Socrate attribue, comme 
œuvre de jeunesse, le roman des Éthiopiques qui raconte en 
dix livres les aventures de la princesse éthiopienne Chari- 
clée, qui, exposée par sa mère, transportée à Delphes, y 
rencontra le beau Théagène qu'elle finit par épouser après 
mille vicissitudes. 

Ainsi de l'œuvre singulière de Cervantes qui nous conte 
l'histoire de Sigismonde, envoyée par sa mère, reine de 



SON CEUVRE XXIX 

Frislande, à la cour de la reine d'Islande pour y être fiancée 
avec le prince héritier Maximin. Ce dernier est absent de 
l'île, et son frère cadet, Persiles, tombe amoureux de la belle 
étrangère. Les sentiments de Persiles sont partagés par 
Sigismonde. Et c'est la fuite des deux jeunes gens, un inter- 
minable voyage qui cependant se termine par leur mariage 
que bénit Maximin miséricordieux. 

Le roman d'Héliodore jouissait d'une grande réputation. 
En France, Amyot l'avait traduit en l'an 1547 sous ce titre : 
Histoire éthiopique. Une version espagnole était publiée à 
Anvers en 1554, une italienne à Venise en 1560. Cervantes 
put les connaître. 

Mais plus que d'Héliodore, Cervantes ici se rapproche 
d'Arioste et de son Roland : « En effet, ce corps composé de 
mille espèces différentes, n'est-ce pas proprement l'image 
de Roland le Furieux? Qu'y a-t-il de plus grave et de plus 
héroïque que certains endroits de ce poème? Qu'y a-t-il de 
plus bas et de plus bouffon que d'autres? Et, sans chercher 
si loin, peut-on rien voir de moins sérieux que l'histoire de 
Joconde et d'Astolfe? Les aventures de Buscón et de Laza- 
rille ont-elles quelque chose de plus extravagant? Sans 
mentir, une telle bassesse est bien éloignée du goût de 
l'antiquité. » 

Ainsi parle notre Boileau, et son jugement, pour être un 
peu sévère, s'applique néanmoins à l'œuvre cervantesque, 
série de nouvelles à la manière italienne, sans intrigue bien 
suivie, galerie de tableaux de mœurs sans relation appa- 
rente, récit parfois charmant de vérité, de grâce, de ten- 
dresse amoureuse, et parfois plus extravagant que le Buscón 
de Quevedo ou le Lazarille d'Horozco.... Car les histoires de 
l'île barbare sont vraiment insupportables et la jalousie du 
roi Polycarpe, la passion entreprenante des trois dames 
françaises auprès du duc de Nemours, la perversité d'Hippo- 
lyte la Ferraraise, les médisances de Clodio, ne peuvent que 
faire sourire.... 

Nous avouons pourtant avoir lu sans ennui le roman de 
Persiles. Car la féconde imagination de l'auteur s'y donne 
libre carrière et nous surprend sans cesse par un tour 
imprévu. Mainte histoire nous captive et les notes de 
voyage décèlent en Cervantes l'observateur pénétrant et 
l'amant de la Nature. Il n'est pas jusqu'aux deux héros de 



^XX CERVANTES 

rátehture d'amour qui rie laissent de nous séduire jíáT lëixt 
Constance, leur modestie, leur dévouertlent mutuel. Rierl ííé 
les peut séparer, riul obstacle, humain ou divin, ni les 
tempêtes de la nier, ni les ouragans de l'envie. Mais toujours 
ils se retrouvent, muets dans le jour trompeur, n'échan- 
geant que leurs regards emplis d'une douce espérance. Et 
lorsque enfin leur frère, qui les a poursuivis, lès appelle a son 
lit de mort, et, leur pardonnant, les unit, ce dénouenient 
attendu satisfait notre pitié. Nous partageons le bonheur de 
deux êtres si fidèles. 

L'œuvre contient le passage le plus pathétique que Cei^ 
vantès ait écrit : la dédicace à son protecteur, le comte de 
Leriios, signée quatre jours avant sa niort, et dans laquelle, 
prévoyant la fin de sa maladie misérable, il cite le premier 
vers d'anciennes copias : 

Un pied déjà dans Tétrier... 

et qui nous rappellent invinciblement cette parole de Montai- 
gne : (( Gomme celui qui, continuellement, me couve de mes 
pensées et les couche en moi, je suis à toute heure préparé 
environ ce que je le puis être, et ne m'avertira de rien de 
nouveau la survenance de la mort. Il faut être toujours 
botté et prêt à partir en tant qu'en nous est^ et suriout se 
garder qu'on n'aie lors affaire qu'à soi, car nous y aurons 
assez de besogne, sans autre surcroit. » 

Telles sont les grandes œuvres en prose de Cervantes, si 
nous mettons à part quelques intermèdes dramatiques dont 
il sera parlé plus loin. Et certes, Cervantes eut au plus haut 
degré les dons du prosateur, tandis qu'il était moins doué 
pour les vers. Sans partager à ce sujet l'opinion d'un de ses 
rivaux, qui déclarait à son libraire, ainsi que Cervantes le 
conte avec humour dans le prologue de son Théâtre, « que 
de sa prose on pouvait espérer beaucoup, mais de ses vers 
rien », il nous faut reconnaître qu'un Lope de Vega, par 
exemple, l'emporte sur Cervantes pour la facilité, pour ce 
je ne sais quoi de subtil et d'aile qui révèle le poète né. 

Les Poèmes. — Cependant Cervantes parsema ses 
ouvrages de sonnets, de chansons, de pièces variées qui 
ú'e manquent point d'esprit ou de charme. Il pouvait à bon 
droit s'enorgueillir du sonnet au tumulus de Philippe II, 



SON ŒUVRE XXXI 

OU du <c romance » La Jalousie. Ses grandes œuvres théâ- 
trales sont écrites en vers qui, dans N amanee , ont une sono- 
rité héroïque, et, dans La Vie à Alger ^ un pittoresque enchan- 
teur. Eniin il composa un poème en huit chants, Le Voyage 
du Parnasse, qui mérite qu'on s'y arrête. 

Ce poème est imité du Viaggio in Parnaso (1582) de Cesare 
Caporali de Perouse, cet écrivain de l'époque bernesque qui 
fit en outre des nouvelles, des satires dramatiques et une 
Vie de Mécène qui n'est qu'une moquerie. Son Viaggio abon- 
dait en traits spirituels et plaisants, et le Viage de l'Espa- 
gnol n'apparaît pas inférieur. Toutefois l'énumération rimée 
de poètes contemporains lasse le lecteur le plus patient. Il 
nous faut aujourd'hui passer sur ces louanges décernées par 
l'auteur sans conviction vraie à ses émules et rivaux et 
chercher le sujet de l'œuvre que Cervantes développe avec 
une verve, un humour bien dignes de son modèle. 

Dans un vaisseau poétique que dirige l'inquiétant Mer- 
cure, et qui se remplit d'écrivains, l'auteur vogue vers le 
Parnasse où le reçoit Apollon. La montagne sacrée est bientôt 
assiégée par une foule de cuistres contre lesquels le dieu 
de Délos mobilise la troupe de tous les talents. Après une 
lutte épique, force reste aux vrais poètes, et Cervantes peut 
retourner vers la bonne ville de Madrid où le rejoint, dès sa 
première sortie, une lettre (en prose) d'Apollon, qui lui 
reproche amèrement d'avoir quitté le Parnasse sans prendre 
congé de lui, et qui lui dit tout le mal qu'il eut à se débar- 
rasser des poètereaux surgis en foule du sang des méchants 
rimeurs que l'on avait massacrés. Il lui envoie, par épître, 
une liste de privilèges, de règlements et d'avis qui concer- 
nent les poètes et le prie de veiller à ce qu^ils soient suivis. 

Cette addition en prose est dans la meilleure manière de 
l'auteur, ce qui, pour M. Fitzmaurice-Kelly, « n'a rien de 
surprenant; la lettre d'Appollon est datée du 22 juillet 1614; 
deux jours auparavant, Sancho Panza avait dicté sa fameuse 
lettre à sa femme. Le maître se ressaisissait : la suite de Don 
Qu¿c^o¿¿e était en train. » 

Le Théâtre. — Le Voyage du Parnasse uni aux poésies 
diverses tirées des œuvres en prose ou retrouvées dans les 
romanceros contemporains, les Jardins spirituels, les par- 
nasses^ les relations ou dans les hommages placés, suivant 

Cervantes. — œuvres choisies C 



XXXII CERVANTES 

l'usage, en tete d'ouvrages d'amis, nous donneraient déjà de 
Cervantes poète une idée plutôt favorable. Mais c'est dans le 
Théâtre qu'il convient de puiser les preuves de l'injustice 
dont l'écrivain fut victime de la part de l'inconnu qui con- 
seilla son libraire. Dans VAppendice au Parnasse^ Cervantes, 
qui se rencontre avec un poète nommé Pancrace de Ronce- 
vaux, lui demande aquel genre de poésie il se sent incliné : 
au lyrique, à l'héroïque ou au comique. A quoi Pancrace 
répond qu'il s'adapte à tous les styles mais s'occupe surtout 
du comique. Alors commence ce dialogue : u Mig. Vous avez 
donc sans doute composé quelques comédies? — Pane, 
Beaucoup, mais une seule a été jouée. — Mig. A-t-elleplu? — 
Pane. Au vulgaire, non! — Mig. Et aux délicats? — Pane. 
Non plus. — Mig. La cause? — Pane. La cause fut qu'on la 
trouva longue dans le discours, pas assez châtiée quant aux 
vers, et faible quant à l'invention. — Mig. Ce sont là des 
taches qui pourraient faire paraître mauvaises celles de 
Plante lui-même. — Pane. D'autant plus qu'ils ne purent 
la juger, puisqu'ils la couvrirent de cris. Malgré tout le 
directeur la rejoua le lendemain; mais il eut beau s'en- 
têter, il vint à peine cinq personnes. — Mig, Croyez- 
moi, les comédies ont leurs jours, comme certaines jolies 
femmes, et leur réussite dépend du hasard autant que 
du talent. J'ai vu lapider à Madrid une pièce qu'on a 
couronnée à Tolède. Ne vous laissez donc pas abattre par 
un premier insuccès et continuez à en écrire. Il se peut 
qu'au moment où vous y penserez le moins vous en fassiez 
une qui vous rapportera honneur et argent. — Pane. Pour 
l'argent, je n'en fais aucun cas. J'estime la renommée plus 
que tout. C'est une chose fort plaisante et non moins impor- 
tante que de voir sortir beaucoup de gens de la comédie, 
tous contents, et d'être, soi, le poète qui l'a composée, à la 
porte du théâtre, recevant les félicitations de tous. — Mig, 
Ces joies ont leurs revers. Car parfois la comédie tombe et 
nul n'ose plus regarder le poète, ni lui le colisée, ni les 
acteurs qui baissent les yeux, honteux et furieux de s'être 
trompés et d'avoir pris son œuvre pour bonne. — Pane. Et 
vous, señor Cervantes, avez-vous été amateur de théâtre? 
Avez-vous composé quelque comédie? — Mig. Oui, beaucoup, 
et, si elles n'étaient miennes, elles me paraîtraient dignes 
4'éloges, comme elles le parurent : La Vie à Alger ^ La 



SON CEUVRE XXXIIÎ 

Namance, La Grande Turque, La Bataille Navale, La Jéru- 
salem, L'Amarante ou Celle de Mai, Le Bois amoureux, L'Unique 
et vaillante Arsinde, et beaucoup d'autres dont je ne me sou- 
viens pas. Mais celle que j'estime le plus et dont je m'enor- 
gueillis, ce fut et c'est une appelée La Confuse, laquelle, 
sauf le respect dû à toutes les comédies de cape et d'épée 
qui ont été représentées jusqu'à ce jour, peut être tenue pour 
bonne entre les meilleures. — Pane. Et maintenant en 
avez- vous quelques-unes? — Mig. J'en ai six et autant 
d'intermèdes. — Pane. Eh bien, pourquoi ne les joue-t-on 
pas? — Mig. Parce que ni les directeurs ne me cherchent, 
ni moi je ne vais les chercher. — Pane. Ils ne doivent pas 
savoir que vous en avez. — Mig. Mais si, ils le savent. Seu- 
lement, comme ils ont leurs poètes habituels, et en sont 
satisfaits, ils ne cherchent pas ailleurs. Mais je compte les 
donner à l'impression pour fixer ce qui passe si vite et se 
dissimule ou ne se comprend pas à la représentation; et 
les comédies ont leur saison et leur temps comme les chan- 
sons. » 

Des pièces citées par Cervantes nous ne possédons que 
les deux premières et celles qu'il annonce comme devant 
être bientôt publiées. Nous regrettons surtout la perte de 
La Confuse, si nous admettons que l'auteur ne s'abusait pas 
sur sa valeur comme sur son succès public. Il affirme du 
moins., dans le prologue de son théâtre, que ce dernier mar- 
quait un progrès sur celui de Lope de Rueda et de Torres 
Naharro, cardans La Vie à Alger, La destruction de Numance 
et La Bataille Navale il avait « osé réduire les comédies de 
cinq à trois journées ». En outre, il fut <c le premier qui mît 
à la scène les imaginations et les pensées cachées de l'âme, 
introduisant des figures morales au théâtre ^). Il composa 
ainsi (( vingt ou trente comédies qui toutes furent jouées 
sans recevoir l'offrande de concombres ou d'autres projec- 
tiles ». Et il ne le céda qu'au prodige de nature, le grand 
Lope de Vega. 

Les pièces de Cervantes furent rééditées au xviiF siècle 
par D. Blas Nasarre, non pas qu'il les jugeât bonnes, mais 
au contraire parce qu'il les trouvait mauvaises, et voyait en 
elles comme des parodies intentionnelles du style et du 
goût de Lope de Vega. Et cependant quel critique d'esprit 
sain peut d outer que Cervantes les ait écrites le plus sérieu- 



XXXIV CERVANTES 

sèment du monde? M. Menéndez y Pelayo déclare en ses 
Idées Esthétiques : « Parmi les innombrables dramaturges 
antérieurs à Lope de Vega, qui donc peut être comparé avec 
Cervantes, exception faite, si Ton veut, de Torres Naharro 
et de Micael de Carvajal? Sans parler de la grandiose et 
épique Namance qui n'était pas encore imprimée ni décou- 
verte quand Nasarre écrivait, Cervantes ou personne pour- 
rait-il avoir honte d'être l'auteur d'une comédie de mœurs 
aussi ingénieuse et amène que La Comédie amusante, d'une 
comédie de caractère aussi originale que Pedro de Urdemalas, 
d'une comédie de Maures et de chrétiens aussi galante et 
pittoresque que Le Vaillant Espagnol, d'un drame roma- 
nesque aussi intéressant et fantastique que Le Rufien heu- 
reux, et d'une série d'intermèdes qui sont chacun, par- 
dessus tous les écrits en prose, un trésor de langue et un 
tableau fidèle et achevé des coutumes populaires? )> 

Cervantes fut vengé de l'affront de Nasarre lorsqu'en 1809, 
pendant le siège de Saragosse, Numance fut jouée dans la 
vieille cité pour exalter ses défenseurs. Les patriotes que 
commandait Palafox, dignes émules des Numantins, là 
reçurent avec enthousiasme. 

Cette tragédie, au surplus, fut Tobjet de l'admiration 
étrangère. Des Anglais comme Shelley ou Ticknor, des 
Allemands comme Goethe ou les frères Schlegel entonnè- 
rent un hymne en l'honneur de « l'Eschyle castillan ». 
Cependant aujourd'hui notre préférence va peut-être au 
Rufien heureux, ce drame mystique étrange et passionnant 
dont tel fragment dialogué sur les « vergers de Triana » 
s'était ñxé dans la mémoire d'un Maurice Barrés « au point 
que Triana, depuis des années, avait pris pour lui une 
valeur légendaire et lui apparaissait comme un des vergers 
romanesques du monde ». Cette brûlante tragédie du Rufien 
heureux, Delrio, dans Du Sang, de la Volupté et de la Mort, 
la choisit pour la Pia, et prie Lucien de « la lire et relire à 
leur amie; dans l'ombre parfumée des cours intérieures ou 
en face de Tolède, aux heures favorables du soir, quand 
une jeune femme sent le vide de son cœur et de ses mains ». 
Et la Pia, cette « petite âme, esclave frémissante de ses sen- 
sations », aime Le Rufien heureux, a espèce de Don Juan 
dissolu et criminel qui se convertit et devient un tel saint 
qu'à Mexico, vingt ans plus tard, appelé au lit de mort 



SON CEUVRE XXXV 

d'une courtisane, sa maîtresse jadis, il lui cède formelle- 
ment ses vertus, ses bonnes œuvres, et assume les péchés 
dont elle était couverte, de façon qu'elle monte au ciel, et 
qu'il doit recommencer une vie de remords et de péni- 
tence ». 

Un personnage qui figure La Comédie dans la deuxième 
journée du Rujien, se justifie de la liberté extrême avec 
laquelle Cervantes en use avec les règles et les fameuses 
unités, <( Tout à l'heure, — dit-elle en substance à La Curio- 
sité — j'étais à Séville, représentant avec art la vie d'un 
jeune fou passionné de Mars, rufîen des mains et de la 
langue, mais qui ne se peMit point au contact des infâmes. 
Il fut étudiant et récita les psaumes de la Pénitence, et pas 
un jour ne s'écoula qu'il ne récitât le Rosaire. Sa conversion 
se fit à Tolède. Mais tu ne te fâcheras pas si, narrant la 
vérité, je place cette conversion à Séville. A Tolède il se fit 
clerc. Ici, au Mexique, il fut moine. Dans ce pays, par les 
airs, le discours nous a transportés. Il changea le nom de 
Lugo pour celui de la Croix, et désormais il se nomme 
Frère Ghristoval de la Croix. J'ai fait se joindre en un ins- 
tant le Mexique avec Séville, en cousant ensemble les trois 
parties de ma comédie : la première de sa vie libre, la 
seconde de sa vie sérieuse, et l'autre de sa sainte mort ainsi 
que de ses grands miracles. » 

Cervantes est donc bien un audacieux au théâtre, tant 
par les sujets qu'il y porte que par la facture nouvelle, ce 
qui ne laisse point que d'étonner de la part de celui qui 
a fait parler le Curé, au chapitre xlviii de la première 
partie de Don Quichotte, comme Aristote ou Horace. Mais 
c'est là une inconséquence dont le génie est coutumier. Et 
seul un esprit étroit peut demeurer, dans Ta vie, attaché 
sans discussion à une seule doctrine, à un système rigide. 



L'Art. — Si l'on envisage à la fois tous les aspects de 
l'œuvre de Cervantes, on reste confondu de leur variété et 
de leur richesse. Ce sont les aspects mêmes de la nature et 
de la vie dans toute leur plénitude et leur magnifique abon- 
dance. Une invention toujours jaillissante, un humour 
latent, un style nombreux et ondoyant, éblouissent le lec- 



XXXVI CERVANTES 

leur et l'entraînent malgré lui. L'immense flot cervantesque 
s'étale et miroite comme celui de la Méditerranée qui sourit 
innombrable aux rives d'Europe et d'Afrique. La fluidité de 
ce flot va s'épandant, s'éparpillant parles terres qu'il arrose, 
comme les eaux serpentent dans les mille canaux de la cam- 
pagne de Valence. 

Mais Valence continue l'aride lande de la Mancbe où don 
Quichotte, haut et maigre, erre sur sa Rossinante. Et la 
terre consumée par le soleil torrentiel est sœur de la huerta 
fertile. Image encore de l'œuvre du plus grand des Espa- 
gnols, d'un génie fruste autant que fort. 

Aussi bien Cervantes n'était pas un savant, mais un 
ingenio lego^ comme l'on disait en son temps, c'est-à-dire 
un esprit laïc, incuite, artiste, intuitif. Ses idées scientifi- 
ques ne dépassent jamais les limites du bon sens et ne 
s'élèvent pas au-dessus du niveau des connaissances « offi- 
cielles )) et moyennes de l'Espagne du xvi® siècle. 

Et Cervantes n'écrit point selon des doctrines littéraires 
acquises par son propre effort. Ses doctrines d'art, selon 
Menéndez Pelayo, a étaient celles qu'enseignait n'importe 
quelle poétique d'alors, celle de Cáscales ou celle du Pin- 
ciano, de même que ses idées platoniciennes exposées dans 
Galathée étaient celles qui constituaient le fonds commun 
du mysticisme et de la poésie erotique de son temps. Ce qui 
sauve de l'oubli quelques-uns de ces préceptes de Cervantes, 
c'est la vivacité, l'élégance, la beauté de l'expression. » 

Le Style. — Le style de Cervantes est, malgré ses négli- 
gences, ses répétitions qui révèlent l'improvisation, sa 
nonchalance fréquente, le style classique de la prose espa- 
gnole. Un Clemencin a pu s'insurger contre telle acception, 
telle tournure, telle construction, un Rodriguez Marin est 
venu prouver que Cervantes savait ce qu'il faisait et que ses 
libertés d'écriture étaient prises à bon escient. Au surplus, 
Lope de Vega reconnaissant du style aux Nouvelles Exem- 
flaires, quel Zoïle après lui pourrait être écouté? 

Cependant, ce style si personnel, incomparable, ne tranche 
•pas brusquement sur celui des prédécesseurs de l'écrivain. 
« En matière de style, dit justement M. Morel-Fatio, Cer- 
vantes n'a pas été un initiateur. 11 a su tirer parti à la fois 
des modèles dont il disposait et des ressources infinies de 



SON OEUVRE XXXVII 

la langue populaire, puis il s'est appliqué à assouplir la 
prose narrative castillane, encore un peu raide et empesée, 
en y introduisant la dose voulue de grâce et d'ironie qu'il 
emprunte à son maître Arioste. En cela consiste, semble-t-il, 
son mérite essentiel et le moins contestable. » 

Il n'importe, La prose de l'auteur du Quichotte et des 
Nouvelles Exemplaires demeure à jamais le modèle auquel il 
faut recourir pour connaître vraiment la langue castillane 
et pour l'aimer. Et cela, quoi qu'en disent les Espagnols 
eux-mêmes qui appliqueraient volontiers à leur plus pur 
écrivain cette pensée de Gracian : « Il est des gens pour qui 
tout consiste à commencer et qui ne finissent jamais ; ils 
inventent et ne continuent pas.... Cela tient à une certaine 
impatience d'esprit, qui est le défaut des Espagnols. )> 

Le style si simple de Cervantes est donc le style-type 
d'un Espagnol du grand siècle. Ce qui le relève, c'est l'es- 
prit, esprit de grâce et d'humour, par quoi Cervantes en 
anime la pâte malléable et ductile. Tant pétille la flamme 
claire de l'esprit, tant resplendit l'éclat du discours qui 
l'exprime. Et lorsque, tel le vieil Homère, parfois Cervantes 
dormitaty sa prose aussi s'ensommeille. 

Conclusion. — Le grand arbre cervantesque, à la pointe 
extrême d'Europe, étend ses ramures chargées de fruits de 
bonne et saine odeur. Les aromes d'Orient, les effluves 
latins, les quintessences françaises sont emportés par la 
fragrance de ces fruits à chair pleine et ferme, comme celle 
d'un enfant vermeil, ou de ces angelots joufflus que Vélas- 
quez fait voleter aux pieds de la Vierge Marie dans le Cou- 
ronnement si peu céleste du Prado. 

Et ces fruits sont balancés par le vent âpre de la Manche 
ou les brises d'Andalousie, dont la symphonie bruissante 
baigne l'arbre tout entier, bel arbre humain que caresse la 
nature voluptueuse. 

Oui, Cervantes est cet homme à qui rien d'humain ne fut 
étranger. Or, son siècle fut héroïque, et sans effort son 
œuvre évoque une humanité héroïque. Cervantes est don 
Quichotte, et don Quichotte est un héros, le pur héros espa- 
gnol qui rêve de conquêtes et, après le désastre, rêve 
encore de cette gloire à laquelle, seule, la mort l'empêchera 
d'aspirer. 



XXXVIII CERVANTES 

Des nations de l'univers, l'Espagne apparaît peut-être 
comme la plus idéaliste, tout Espagnol gardant en soi le 
culte du chevaleresque, Cervantes, soldat, poète, courtisan 
et gentilhomme, est son meilleur chroniqueur. En écrivant 
avec génie la chronique de l'Espagne, sous les apparences 
du roman, il lègue à l'humanité l'histoire spirituelle de 
la vie. 



1 



OEUVRES CHOISIES 

DE CERVANTES 



GALATHEE 

{LA GA LATEA) 



Livre Premier. 

[Le berger Elicio, sur les rives du Tage, se plaint de Tamour 
incertain qui le consume sans trêve pour la nonpareille Gala- 
thée, qui, bergère capricieuse, semble tantôt dédaigner et 
tantôt favoriser Tardeur du jeune Elicio. Un jour que celui-ci, 
dans un pré délicieux, mêle au son d'un rebec Tharmonie 
poétique de son chant de désespérance, vient vers lui son rival 
Erastre, un rustre gardien de troupeaux, qui brûle aussi pour 
Galathée, mais sans être mieux exaucé. Aussi bien, les deux 
émules, demeurés fort bons amis, conversent agréablement, et, 
s'asseyant ensemble surTherbe menue, confessent leur passion 
commune en un duo bucolique. 

Mais ils voient que de la montagne sort en courant un berger 
qu'un autre poursuit, puis rattrape, et d^un terrible poignard 
assassine devant leurs yeux. L'agresseur disparaît si vite que 
nos bergers, surpris, ne peuvent l'arrêter, mais recueillent du 
mourant l'aveu d'avoir mérité le châtiment qui le frappe. Ils 
ensevelissent son corps et retournent, attristés, vers leurs trou- 
peaux paisibles. 

Or, la nuit venue, Elicio quitte sa cabane; et, passant près 
d'un fourré, à ses oreilles résonne une voix qui se lamente et 
qui bientôt exhale un chant mélodieux. Cette voix est celle du 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 1 



2 CERVANTES 

pâtre homicide, ainsi qu'Elicio le devine. L'amant de Galathée 
s'approche; il apaise Tàme farouche de Lisondre — tel est son 
nom — qui raconte enfin l'origine de son acte justicier. Il 
naquit de nobles parents, et de non moins nobles naquit 
Léonide qu'il aimait. Par Sylvie, amie de Léonide, il se fait 
entendre d'elle et la demande en mariage. Grisalvo, frère de 
Léonide et amoureux de Sylvie, a un ami : Carino. L'on 
demande à celui-ci de conduire, dans la nuit, Léonide au 
hameau voisin où doit l'attendre Lisandre. Le traître Carino 
qui garde la rancune d'un orgueil que Crisalvo et le frère de 
Lisandre autrefois avaient blessé, médite une horrible ven- 
geance. Il accède à ce qu'on propose, mais confie secrètement 
Léonide à certain Libée — qu'il hait en le dissimulant — et fait 
savoir à Crisalvo que Sylvie aime Lisandre et qu'ils doivent 
tous les deux s'épouser cette nuit même. Fou de colère et de 
désespoir l'amant outragé s'élance, avec quatre de ses parents, 
vers le lieu du rendez-vous, et, dans l'obscurité nocturne, 
poignarde sa propre sœur, croyant immoler son amante, tandis 
que ses acolytes en finissent avec Libée que tous ont pris pour 
Lisandre. 

Celui-ci, dans l'inquiétude, part lui-même à la recherche du 
couple qu'il attendait, et découvre, agonisante, son adorée 
Léonide. Que l'on juge de sa douleur! Et qu'on excuse la ven- 
geance qu'il prit du cruel Crisalvo et du traître Carino, la seule 
complète ; leur mort! 

Ému, Elicio invite, dans sa cabane, Lisandre, a,rui de se 
reposer pour ce qui reste de la nuit.] 



1. — APPARITION DE GALaT«É,I$. 

Mais lorsque la blanche aurore eut délaissé le lit 
de son mari jaloux et donné les premiers signes de la 
proche venue du jour, Erastre, se levant, mit en ordre, 
d'abord, son troupeau mêlé à celui d'Elicio, pour le 
mener au pâturage qu'ils avaient accoutumé. Elicio 
convia Lisandre à vouloir bien l'accompagner, et les 
trois bergers descendirent, avec leurs tendres brebis, 
par un chemin encaissé. Ils remontaient une pente, 
quand ils entendirent le son d'un suave chalumeau. Et 
par le son, aussitôt, les deux amoureux reconnurent 
que la joueuse était Galathée. Ils n'eurent guère à 
attendre. Car au sommet de cette côte apparurent 
quelques brebis, et derrière elles Galathée, si belle que 



GALATHEE 3 

les mots manquent pour la louer. Vêtue comme à la 
montagne, ses longs cheveux flottaient au vent; longs 
cheveux dont le soleil lui-même semblait envieux, car, 
les frappant de ses rayons, il s'essayait de son mieux à 
leur ôter la lumière. Mais celle qui sortait de leurs 
propres reflets, paraissait un nouveau soleil. Erastre, en 
la contemplant, ne tenait plus en soi-même, et, la 
voyant; Elicio ne pouvait la quitter des yeux. Lorsque 
Galathée s'aperçut que le troupeau d'Elicio et d'Erastre 
au sien se joignait, montrant le déplaisir qu'elle aurait, 
ce jour-là, de la compagnie des bergers, elle appela la 
brebis qui guide son propre troupeau. Les autres brebis 
la suivirent, et Galathée les conduisit par un chemin 
différent de celui que prenaient les pâtres. 

[Et Galathée, en chantant, va rejoindre une amie : Florise. 
Toutes deux cueillent des fleurs pour en composer des guir- 
landes. Mais vers elles, à Pimproviste, vient une gentille 
bergère qui soupire et se lamente. Elles lui demandent sa peine, 
et elle conte comment, après avoir ri de l'amour, elle, Théo- 
linde, aima enfin Artidore.... Mais elle suspend son récit en 
entendant le tumulte d^une chasse rustique : appels de bergers, 
aboiements de chiens.] 



2. — GALATHÉE ET LE LIEVRE. 

Elles regardèrent entre les branches et virent, à leur 
droite, une multitude de chiens traverser une verte 
plaine à la poursuite d'un lièvre craintif qui, dans une 
fuite éperdue, courait se réfugier dans l'épaisseur des 
fourrés. En un instant il arriva par le lieu même où se 
tenaient les bergères, et s'en vint tout droit près de 
Galathée. Là, vaincu par la fatigue de sa longue course, 
et comme assuré du péril prochain, il se laissa tomber 
sur le sol avec une respiration si haletante qu'il semblait 
prêt à rendre le dernier soupir. Par l'odeur et à la trace, 
les chiens l'avaient suivi et pénétrèrent jusque dans la 
retraite des bergères. Mais Galathée, prenant dans ses 
bras le lièvre apeuré, fit obstacle aux méchants projets 
des chiens cupides, car il lui parut qu'elle devait 



4 CERVANTES 

défendre celui qui chercha près d'elle un refuge. Sur ce, 
les bergers arrivèrent qui suivaient les chiens et le 
lièvre. Parmi eux se trouvait le père de Galathée à la 
rencontre duquel, par respect, les trois bergères 
s'avancèrent courtoisement. Ils furent dans l'admiration 
de la beauté de Théolinde, et désirèrent connaître qui 
était cette étrangère. Galathée ainsi que Florise regret- 
tèrent ce contre-temps qui leur ôtait le plaisir de 
savoir l'histoire entière des amours de Théolinde. Aussi 
bien elle la prièrent de demeurer quelques jours encore 
en leur compagnie, si, du moins, cela n'empêchait 
l'accomplissement de ses désirs. « Mais plutôt afin de 
voir s'ils peuvent s'accomplir, leur répondit Théolinde, 
il me convient, sur cette rive, d'attendre pendant 
quelques jours. Ainsi donc, pour cela, comme pour 
achever le récit que j'ai commencé, je ferai ce que vous 
me mandez. » Galathée et Florise l'embrassèrent et lui 
offrirent de nouveau leur amitié, lui proposant de la 
servir dans la mesure de leurs forces. 

Cependant le père de Galathée et les autres pas- 
teurs sur le bord du clair ruisseau avaient étendu 
leurs cabans et tiré de leurs panetières quelques ali- 
ments rustiques. Ils invitèrent Galathée ainsi que ses 
deux compagnes à partager leur repas. Elles acceptèrent 
cette offre, et bientôt s'étant assises, elles assouvirent 
la faim qui, vu l'avance du jour, commençait à les 
fatiguer. Ainsi, et grâce aux propos que les bergers 
rapportèrent afin de passer le temps, arriva l'heure 
accoutumée de revenir au village. Et Galathée et Florise 
recueillirent leurs troupeaux, puis en compagnie de la 
belle Théolinde ainsi que des autres pâtres vers le 
hameau, peu à peu, allèrent s'acheminant.... 

[En route, l'on croise le berger Lenio « dans le sein duquel 
jamais Famour ne put faire sa demeure », et qui provoque 
l'Amour dans ses chansons. Elicio et Erastre lui font une fou- 
gueuse réplique, et les trois poètes rustiques en viendraient 
aux mains si Lisandre ne s'interposait. La paix étant faite, tout 
le monde se remet en route.] 



GâLâTHEE 



3. — LE RETOUR AU VILLAGE. 

Dans le chemin, la belle Florise au son du chalumeau 
de Galathée chanta ce sonnet : 

Que croissent mes simples brebis 
Dans l'enclos des bois et sur les prés verts; 
Que Tété brûlant, que le froid hiver 
Abondent en verdure ou en ondes glacées. 

Qu'en rêves je passe les nuits ei les jours 
En ce qui regarde la vie pastorale 
Sans que je ressente le moindre souci 
D'amour, ni ses vieux enfantillages. 

L'un proclame les louanges de l'amour, 
L'autre en publie les vains tracas. 
Je ne sais dire s'ils se trompent, 

Ni couronner le vainqueur : 
Mais je sais que de l'amour 
Beaucoup sont appelés et bien peu sont élus. 

Le chemin parut court aux bergers, charmés et 
divertis par la jolie voix de Florise, laquelle ne cessa 
de chanter qu'aux abords mêmes du village et des 
cabanes d'Elicio et d'Erastre, où ces derniers s'arrê- 
tèrent avec leur hôte Lisandre, après avoir salué le 
vénérable Aurelio, et Galathée et Florise qui s'en furent 
au village en compagnie de Théolinde, tandis que les 
autres pâtres regagnaient chacun leurs cabanes. Et 
cette nuit-là, le plaintif Lisandre demanda licence à 
Elicio de retourner vers son pays, ou du moins vers 
quelque endroit où il pût selon ses désirs en finir avec 
la vie, le peu de vie qui lui restait. Malgré tous les 
raisonnements et mille offres d'amitié vraie, Elicio ne 
réussit point à le persuader de rester auprès de lui, ne 
fût-ce que quelques jours. Et l'infortuné berger se 
sépara d'Elicio, l'embrassant avec des soupirs et parmi 
d'abondantes larmes. Il lui promit de ses nouvelles, 
d'où qu'il puisse se trouver. Elicio l'accompagna à une 
demi-lieue de sa propre cabane. Alors, de nouveau, 



CERVANTES 



Lisandre, étroitement l'embrassa; puis, ayant réitéré 
leurs protestations d'amitié, tous les deux se séparèrent. 
Elicio, tout attristé de la tristesse de Lisandre, revint 
seul vers sa cabane, passer le reste de la nuit en 
d'amoureuses songeries, et dans Tespoir du jour 
prochain, afin de jouir du bonheur de la vue de 
Galathée.... 



Livre Deuxième. 

[Le second Livre laisse entendre plus clairement ce que l'on 
peut sans doute deviner d'après le premier Livre : que Elicio 
est Cervantes lui-même et que Galathée n'est autre que la 
jeune Catalina qu'il épouse le 12 décembre 1584. Rappelons que 
le privilège du volume est daté du 22 février de la même année. 
Théolinde poursuit le récit de ses amours infortunées; elle dit 
comme Artidore la confondit un jour avec une de ses sœurs, 
laquelle, durement, repoussa ses galanteries. Artidore, désespéré 
du revirement de son amante, s'enfuit dans la campagne et 
sur l'écorce d'un blanc peuplier grave son testament d'amour. 
Théolinde le découvre, et craignant que son amant ne se soit 
donné la mort, est ainsi venue vers ces rives, où elle sait qu'il 
demeurait, afin de savoir s'il est vrai qu'il ait mis à exécution 
ses funestes et cruels desseins. Mais comment en douter lorsque 
depuis neuf jours elle n'a point de nouvelles! 

Galathée ainsi que Florise s'efforcent de la consoler. Sur ce, 
débouchent dans le val, en jouant du chalumeau, les bergers 
Damon et Tircis, connus partout pour leur sagesse, leur science 
et leurs talents. Et tous deux vont se livrant à un gracieux 
tournoi poétique.] 

1. — ELICIO ET GALATHÉE. 

Le chant exalté de Damon et de Tircis s'acheva au 
grand déplaisir des bergères qui eussent préféré qu'il 
durât plus longtemps, étant de ceux que d'entendre il 
n'est pas donné souvent. A ce moment les deux pâtres 
gaillards acheminaient leurs pas vers l'endroit abrité 
où se tenaient les deux bergères. Théolinde en prit 
souci, craignant d'être reconnue d'eux, et supplia 
Galathée de s'éloigner de ce lieu. Galathée y consentit, 
et les deux bergers passèrent. Et comme ils passaient, 



GALATHEE 7 

Galathée surprit que Tircis disait à Damori : « C'est sur 
ces rives, ami Damon, que la belle Galathée mène 
paître ses moutons, et que mène aussi les siens celui 
qui l'adore, Elicio, ton personnel, intime ami. Puisse le 
sort lui procurer dans ses amours tout le bonheur que 
méritent ses bons et honnêtes desseins I Depuis long- 
temps je ne sais comment le traite son destin; mais 
selon ce que j'ai ouï dire de la nature réservée de la 
prudente Galathée, pour laquelle Elicio se meurt, je 
crains qu'il n'ait plutôt des motifs de se plaindre que 
de se montrer satisfait. — Je ne m'en étonnerais pas, 
répondit Damon, car enfin, quelles que soient les 
grâces et les dons particuliers dont le Ciel l'a enrichie, 
Galathée n'en est pas moins femme, c'est-à-dire un être 
fragile qui ne sait toujours apprécier et comprendre 
comme il convient celui-là qui pour une femme aven- 
turerait sa vie, estimant qu'il n'accomplit qu'un bien 
faibW sacrifice. 

(( Ce que j'ai entendu dire des amours d'Elicio, c'est 
qu'il adore Galathée sans dépasser les limites du respect 
dû à sa pudeur ; et que la modestie de Galathée est telle 
qu'elle ne laisse point paraître qu'elle aime ou abhorre 
Elicio. Aussi l'infortuné doit-il être sujet à mille acci- 
dents contraires, dans le seul espoir que le temps et la 
fortune apporteront le remède, lui donnant les moyens 
extrêmes d'allonger sa vie ou de l'écourter; moyens 
qui, plus sûrement, l'écourteront plutôt qu'ils ne 
l'entretiendront. » 

Galathée put percevoir jusqu'ici les propos divers que 
sur elle et sur Elicio les deux pâtres allaient tenant. Ce 
dont elle eut contentement, car elle comprit que cela 
même que la renommée publiait, était ce qui se devait 
à ses pures intentions. Et dès lors elle résolut de ne 
faire pour Elicio nulle chose qui démentît pareille 
réputation. 

[Tircis et Damon rencontrent Elicio et Erastre, et ensemble 
se dirigent vers un ermitage où ils trouvent un beau jeune 
homme évanoui. Ils le raniment, et Silerio — tel est son nom 
— leur raconte son histoire. A la suite d'une querelle, Tun de 



8 CERVANTES 

la'r.^lÜn'/"""""' '^"^ ''^"^"^ '""' ''"^'i«- Süerio le rejoint à 
son Tn^P M H "^í""'"' °" ^'''" "* '« P«"dre. Il met la main à 
et les condln""'?" ^"''- ^l'^i^ 'a justice les prend tous deux 

lor ou'ik,nn? ^'^ '"°''- ^' '^ ^«"'«"-^^ <lo" s'exécuter, 
lorsqu Ils sont sauves par une invasion de Turcs.] 

2. — UNE INVASION DE TURCS. 

Il devait être un peu plus de minuit, heure des 
criminels exploits, et où la gent laborieuse livre ses 
membres harassés à l'emprise du doux sommeil, quand 
à 1 improviste s'élève par la ville tout entière, cette 
confuse clameur : Aux armes! Aux armes! Voici les 
Turcs! Les échos de ces cris sinistres, qui doutera de 
1 épouvante quils mirent au sein des femmes, et même 
du trouble qu'ils portèrent dans le cœur résolu des 
hommes? Que vous dirai-je, messieurs, sinon qu'en un 
instant la terre misérable commença de brûler avec 
une ardeur telle qu'il semblait que les pierres mêmes, 
dont les maisons étaient construites, offraient l'ali- 
ment nécessaire à l'incendie dévorant. Aux lueurs des 
flammes furieuses on vit reluire les barbares cime- 
erres et paraître les toques blanches de la soldatesque 
turque qui brandissant des cognées, ou des haches de 
dur acier, défonçait les portes, entrait dans les mai- 
sons, et ressortait chargée de chrétiennes dépouilles. 
L un emportait la mère épuisée de fatigue, et l'autre 
son petit enfant; tandis que par de vfin e aiïes 
gémissements, l'enfant réclamait sa mère, et la mère 
TZZ ^'Î f '' ^"''* quelques-uns qui, d'une main 

sacrilège, empêchèrent l'accomplissement des légitimes 
désirs de la chaste et vierge épousée et de fépoux 
infortune, qui sous ses yeux pleins de larmes peut-être 
vit enlever le fruit dont il pensait bientôt jS. La 
confusion était telle, tels les cris et tel le mélange des 
clameurs si différentes, qu'on en avait grandeÇpou 
vante. La sauvage et diabolique canaille, trouvant peu 

icrTde'sTemoreV'r'^^^. ^' ^'^''^'"^ ^^^^ ''-<^-«'e 
suÎk sTintff^' ^^P«'■t«î• ses mains excommuniées 
sur la sainteté des reliques, les lançant contre le sol 



GALATHEE 9 

avec un répugnant mépris, après s'être saisie de l'or 
dont elles étaient garnies. Rien n'arrête les barbares : 
du prêtre la sainteté, du moine le recueillement, du 
vieillard les cheveux de neige, des adolescents la belle 
jeunesse, et du petit enfant la simple innocence; ces 
chiens mécréants les massacraient tous. Puis ayant 
brûlé les maisons, dérobé les trésors des temples, 
profané les vierges et tué les défenseurs, plus lassés que 
satisfaits de ce qu'ils venaient d'accomplir, à l'heure 
où l'aube venait, sans aucun empêchement ils retour- 
nèrent à leur vaisseaux après les avoir remplis du 
meilleur butin de la ville, et partirent en laissant celle- 
ci désolée et vide, car ils emmenaient esclaves la 
plupart des habitants, et le reste s'était enfui vers le 
refuge des montagnes. 

[A la faveur de cette invasion de Turcs, Silerio et Timbrio 
peuvent s'échapper de prison et arrivent tous deux à Naples. 
Là Timbrio tombe amoureux d*une dame de la ville, de parents 
espagnols et nommée Nisida. Mais Silerio, à son tour, qui 
servait d'intermédiaire entre Timbrio et Nisida, s'éprend de 
cette beauté. Fidèle pourtant, et loyal envers l'ami qui croit 
en lui, il continue à le servir auprès de celle qu'il adore. Son 
héroïque souffrance est découverte enfin par Timbrio lui-même 
qui s'offre généreusement à lui céder la place. Silerio refuse et 
s'efforce de convaincre son ami qu'il s'est trompé en le croyant 
son rival, et qu'il n'aime point Nisida, mais la sœur de celle-ci, 
Blanche. 

Silerio interrompt son récit, car un grand nombre de bergers 
faisant un joyeux cortège au pâtre Daranio, dont le jour des 
noces s'apprête, s'en viennent de son côté. Le conteur et ses 
auditeurs se joignent à la théorie qui regagne le village. Tircis, 
Damon et Silerio sont reçus par Elicio.] 



Livre Troisième. 

[Silerio poursuit son histoire. Il s'est décidé à faire entendre 
à Nisida combien il l'aimait, mais elle lui reproche son audace 
et lui déclare qu'elle est toute à Timbrio. Entre temps, celui-ci 
reçoit un cartel de son ancien ennemi Pransiles le' provoquant 
en duel dans une terre de l'État du duc de Gravina. Timbrio 
doit donc partir. Les parents de Nisida veulent assister au 



10 CERVANTES 

toù'rnoi, mais Nisida n'ose point y être présente et remet à 
Silerio un voile blanc qu'il attachera à son bras si Timbrio est 
vainqueur et qu'il ne fera point paraître si Timbrio est vaincu. 
Par ce signal elle saura le résultat de la bataille, qu'elle 
attendra d'une haute galerie de la maison où ses parents 
s'étaient logés pour la circonstance. 

Timbrio triomphe de Pransiles, et Silerio court en aviser 
Nisida. Mais, hélas ! il oublie de faire le signal convenu, et Nisida, 
trompée, tombe comme une morte. Elle n'est qu'en léthargie, 
mais de sa mort la nouvelle s'est répandue et Timbrio, la rece- 
vant, s'exile, désespéré. Silerio part à sa recherche, mais si 
loin qu'il aille, ne le peut trouver. De Naples, en Italie, il revient 
en Espagne, à Jerez puis à Tolède, près des parents de Nisida, 
qui, eux aussi, de leur côté, avec leurs filles, sont allés jusqu'à 
Naples pour découvrir l'infortuné Timbrio. Mais là, Nisida et 
Blanche, une nuit se sont absentées, et depuis l'on ne sait rien 
d'elles. Et leurs parents sont revenus dans leur famille tolé- 
dane. Silerio, à qui tant de malheurs ont fait maudire la vie, a 
revêtu l'âpre bure, accomplissant de rudes pénitences dans 
l'ermitage solitaire où les bergers l'ont trouvé. Ceux-ci, de 
leur mieux, le consolent. Damon et Tircis lui prédisent qu'il 
retrouvera son ami, et que Nisida et Blanche doivent être auprès 
de lui. 
Mais l'aurore paraît et la fête commence des noces de Daranio. 



LES NOCES DE DARANIO. 

Une fête aussi joyeuse depuis longtemps ne s'était vue 
sur les rives du Tage. Daranio étant l'un des plus riches 
bergers de tout le pays, et Silvérie l'une des plus jolies 
bergères, à leurs noces accoururent tous les bergers 
des environs. Ainsi se réunit une belle assemblée de 
gracieux pasteurs, de belles pastourelles, dans laquelle 
se surpassèrent, en maintes et diverses habiletés, le 
triste Orompo et le jaloux Orfenio, Crisio à l'âme 
absente et Marsilio le point aimé, tous jeunes et amou- 
reux, quoique oppressés de passions différentes. Car la 
tristesse d'Orompo était due à la mort précoce de sa 
chère Listée; Orfenio était en proie à la rage insuppor- 
table de la jalousie d'amour où le tenait la belle Eandre ; 
Crisio se languissait d'être séparé de Claraure, belle et 
sage pastourelle qui était son unique bien; Marsilio se 



GALATHEË 1*1 

désespérait de rinimitié qu'envers lui gardait le sein de 
Bélise. Ils étaient tous amis, et d'un même village, et la 
passion de l'un, l'autre ne l'ignorait; mais plutôt, 
souvent par une douloureuse émulation, ils s'étaient 
unis pour vanter chacun la cause de son tourment, 
chacun s'efforçant de montrer, le mieux qu'il lui était 
possible, que sa douleur était plus grande que les plus 
grandes douleurs, tenant pour le bonheur suprême 
d'être en sa peine soulagé. Et tous étaient si inspirés, 
ou pour mieux dire, telle était la douleur dont ils souf- 
fraient tous, que quelle qu'en fût l'expression, en 
chacun elle apparaissait devoir être la plus cruelle que 
Ton puisse imaginer. Par ces disputes amoureuses, les 
bergers étaient fameux sur les deux rives du Tage, et 
Tircis ainsi que Damon désiraient fort les connaître. Or 
se voyant là réunis, mutuellement ils se firent un accueil 
aimable et courtois. Tous, avec étonnement, contem- 
plaient Tircis et Damon dont jusqu'alors ils savaient 
seulement la réputation. 

A ce moment parut le riche berger Daranio, ,vêtu 
comme à la montagne. Il portait chemise haute, dont le 
col était plissé, une camisole de frise, un sarrau vert 
échancré, des culottes de toile fine, des guêtres bleues, 
des souliers ronds, une ceinture galonnée, et, de la 
couleur du sarrau, un chaperon à quatre pièces. 

Son épouse Silvérie n'était pas moins bien parée. Elle 
venait en robe et corsage lionnes, garnis de satin blanc, 
avec chemise à plastron, ouvrée d'azur et de vert, une 
gorgerette de fil jaune, avec des broderies d'argent, 
invention de Galathée et de Florise qui l'habillèrent, une 
coiffe bleu turquin aux franges de soie incarnate, des 
sandales dorées et des chaussons moulés, des bijoux 
de riche corail, un anneau d'or au doigt, et surtout 
sa beauté, qui mieux qu'autre chose l'ornait. Derrière 
elle parut la sans-pareille Galathée, comme un soleil 
après l'aurore, et son amie Florise, puis mainte autre 
belle bergère avec elles venue pour honorer les noces, 
telle que Théolinde, préoccupée de cacher son visage 
à Damon et Tircis pour n'en pas être reconnue. Et 



12 CERVANTES 

bientôt les pastourelles à la suite des pasteurs, au son 
des musiques champêtres, vers le temple s'achemi- 
nèrent. Cependant qu'à leur aise Elicio et Erastre dévo- 
raient de leurs yeux avides le beau visage de Galathée, 
dans le désir que ce chemin durât plus que le long voyage 
que jadis accomplit Ulysse. Du contentement de la voir, 
Erastre tant s'exaltait que, parlant avec Elicio, il lui dit : 
« Que regardes-tu, berger, si Galathée tu ne regardes? 
Mais comment pouvoir contempler le soleil de ses 
cheveux, et le ciel de son front, les étoiles de ses yeux, 
la neige de son visage, la pourpre de ses joues, la rose 
de ses lèvres, l'ivoire de ses dents, le cristal de son col, 
le marbre de son sein? — Tout cela je l'ai pu voir, ô 
Erastre, lui répondit Elicio, et rien de ce que tu as dit 
n'est cause de mon tourment, sinon son âme inflexible, 
car si cette âme n'était telle, toutes ces grâces et 
beautés qu'en Galathée tu reconnais, pour nous seraient 
l'occasion de notre plus grand bonheur. — Tu dis vrai, 
répliqua Erastre; mais encore ne peux-tu nier, que si 
Galathée n'était si belle, elle ne serait tant désirée; et 
n'étant pas si désirée, notre peine ne serait si grande, 
car elle naît de ce désir. — Je ne te refuse point, Erastre, 
répondit Elicio, que toute douleur, tout souci, ne 
naissent de la privation et du manque de cela même 
que nous désirons. Mais justement je te veux dire que 
tu déprécies à mes yeux la qualité de cet amour que 
pour Galathée je te prête. Car si pour sa beauté seule- 
ment tu l'adores, elle ne t'en devrait nulle reconnais- 
sance, puisqu'il n'est aucun homme, si rustre soit-il, 
qui, la regardant, ne la désire. Oui, la beauté, partout, 
provoque le désir, et ce simple mouvement, étant en soi 
si naturel, ne mérite point récompense. Sinon, du seul 
désir du ciel naîtrait notre droit à l'avoir. Mais déjà tu 
vois, Erastre, ainsi que nous le démontre notre véritable 
loi, qu'il se produit tout le contraire. Aussi bien puis- 
que la beauté nous incite à la désirer, 

. . . . l'être vraiment amoureux ne doit pas tenir la 
possession pour notre suprême bien; mais quoique la 
beauté lui inspire ce désir, il doit l'aimer seulement 



GAL ATHEE 13 

parce que cela est bon, et sans se laisser mouvoir 
par aucun autre intérêt. Et cela peut s'appeler, même 
ici-bas, l'amour parfait et véritable, digne de gratitude 
et de prix, ainsi que nous voyons que par le Créateur 
sont hautement récompensés ceux qui, sans aucun 
intérêt de crainte, de peine, d'espérance en le paradis, 
l'aiment et le servent uniquement parce qu'il est bon 
et digne d'être aimé. Et c'est la suprême perfection que 
recèle l'amour divin ainsi que l'amour humain, que 
d'aimer un objet seulement parce qu'il est bon, sans 
qu'il y ait erreur d'entendement : car souvent ce qui est 
mauvais nous paraît bon, et le bon mauvais, et ainsi 
nous aimons l'un et abhorrons l'autre; et un tel amour 
ne mérite point récompense, mais un châtiment. Je 
veux inférer de tout ce que j'ai dit, ô Erastre, que si tu 

aimes la beauté de Galathée, 

et que là s'arrête ton désir sans aller jusqu'à aimer sa 
vertu, l'accroissement de sa renommée, sa santé, sa vie 
et ses biens, tu n'aimes pas comme tu dois, et tu ne 
dois pas être rémunéré selon ton vouloir. » 

Erastre eût voulu répliquer à Elicio et lui laisser 
entendre qu'il ne comprenait pas bien l'amour dont il 
aimait Galathée. Mais il en fut empêché par le son du 
chalumeau du non-amoureux Lenio, qui voulut aussi se 
trouver aux noces de Daranio et contribuer à la fête 
par son chant. Et ainsi, placé devant les mariés, alors 
qu'au temple ils arrivaient, au son du rebec d'Eugenio, 
il allait chantant ces vers : 

Inconnu, ingrat Amour, qui étonnes — parfois les cœurs 
valeureux, — et de vaines figures, de vaines ombres — couvres 
l'âme libre de mille chaînes : — Si tu te vantes d'être dieu, et 
te nommes — d^un aussi sublime nom, ne pardonne point — à 
celui qui engagé dans les liens d'hyménée — désire de nouveaux 
nœuds. 

A conserver la loi pure et sincère — du saint mariage, 
emploie toute ta force, — déploie en ce champ ta bannière, — 
Triomphe en cela de toi-même : — Quelle belle fleur, et quel 
beau fruit cueillera — sans beaucoup de peine, celui qui 
s'efforce — de porter ce joug comme il doit — joug qui paraît 
fardeau, mais est fardeau léger! 



14 CERVANTES 

Tu peux, oubliant tes exploits, — et ton humeur capricieuse, 

— rendre heureux le lit nuptial — où sous le joug d'amour 
deux êtres font leur nid : — Enferme-toi dans leurs seins, dans 
leurs âmes — jusqu'à ce que s'achève le cours de leur vie, — 
et qu'ils aillent jouir, ainsi que Ton espère, — de réternel et 
doux printemps î 

Quitte les huttes pastorales, et laisse le libre berger accomplir 
son office. — Vole plus haut, maintenant, puisque tu voles tant, 

— et aspire à de plus nobles exercices : — En vain tu te fatigues 
et tourmentes — pour le sacrifice des âmes, — si tu ne les 
fais rendre — au doux sacrifice d'hymen. 

C'est ici que tu peux montrer la puissante — main de ton 
pouvoir merveilleux. — En faisant que la tendre épousée — 
aime l'époux et en soit aimé, — sans que l'infernale rage 
jalouse — trouble leur contentement et leur repos — et sans 
que le dédain brusque et sauvage — les prive du sommeil 
savoureux et doux. 

Mais puisque, perfide Amour, tu n'écoutas jamais — les prières 
de ton ami, — sans doute les miennes seront rejetées. — Car je 
suis et serai toujours ton ennemi : — Ton naturel, tes œuvres 
détestables — dont le monde entier est témoin, — font que je 
n'espère point de ta main — plaisir joyeux, heureux et sain. 

Ceux qui écoutaient le non-amoureux Lenio s'éton- 
naient déjà de voir avec quelle mansuétude il trai- 
tait des choses d'Amour, l'appelant dieu à la main 
puissante; ce qu'ils ne lui avaient jamais entendu 
dire. Mais lorsqu'ils eurent écouté les vers qui termi- 
naient son chant, ils ne purent s'empêcher de rire, car 
il leur apparut que Lenio se courrouçait, et que s'il' 
avait continué, il eût maltraité l'Amour comme il en 
avait coutume. Mais il n'en eut pas le temps, car le 
chemin s'acheva. Et ainsi, parvenus au temple où les 
prêtres célébrèrent les cérémonies habituelles, Daranio 
et Silvérie bientôt demeurèrent liés par un nœud étroit 
et perpétuel, non sans être enviés de plus d'un assistant, 
ni sans provoquer la douleur de quelques amoureux de 
la belle Silvérie. Mais cette douleur même eût été 
surpassée par celle qu'eût sentie l'infortuné Mireno, 
s'il avait contemplé ce spectacle. 

Les épousés revinrent du temple, dans la même 



GAL ATHÉE 15 

compagnie, jusqu'à la place du village, où l'on trouva 
les tables prêtes, et où Daranio voulut montrer à 
tous ses richesses, en conviant le peuple entier à un 
spmptuçux banquet. La place, habillée de feuilles, 
semblait un verdoyant bocage, et les branches entre- 
mêlées formaient un dais si puissant, que les rayons 
aigus du soleil, nulle part, ne trouvaient d'entrée pour 
échauffer la terre fraîche, que recouvraient des glaïeuls 
et mille fleurs variées. Pour la joie de tout le monde, le 
généreux banquet eut lieu, au son des instruments 
champêtres, qui firent autant de plaisir qu'en auraient 
pu donner les musiques harmonieuses, que l'on entend 
dans les palais des rois. Mais ce qui couronna la fête, 
fut un théâtre qu'après le repas, à la place des tables, 
on édifia avec célérité. Et les quatre plaintifs bergers 
Orompo, Marsilio, Crisio et Orfenio, pour honorer les 
noces de leur ami Daranio, et pour satisfaire le désir 
que Tircis et Damon avaient de les entendre, voulurent 
publiquement réciter une églogue qu'eux-mêmes 
avaient composée sur le thème de leurs propres 
douleurs. Tous les bergers et bergères à leur aise, 
prirent place ; et après que le chalumeau d'Erastre, que 
la lyre de Lenio et que les autres instruments eurent 
imposé aux auditeurs un calme et merveilleux silence, 
apparut sur l'humble théâtre le triste Orompo vêtu 
d'une pelisse noire, et ayant dans la main une houlette 
de buis jaune, terminée par une vilaine figure de la 
mort. Il venait couronné des feuilles du cyprès funeste, 
insignes de la tristesse qui régnait en son cœur depuis 
la fin prématurée de sa chère Listée. Après que, d'un 
air affligé, de part et d'autre, il eut porté ses regards 
mouillés de larmes, avec des marques d'une douleur et 
d'une amertume infinies, il rompit le profond silence.... 

[Crest ainsi que commence le dialogue bucolique qui se pour- 
suit et s'achève parmi Tadmiration générale. Le héros de la 
fête répond par un discours où il commente lés amoureux 
propos que Ton vient d'entendre, et fait le procès de la cruelle 
jalousie. 

Sur ce, paraissent trois bergers : le gentil Francenio, le libre 



16 CERVANTES 

Lauso et le vieil Arsindo, lequel porte une verte guirlande de 
laurier qu*il destine à celui de ses deux compagnons qui rem- 
portera dans une joute poétique, qui vient de commencer entre 
eux, au sujet d'une bergère. Tircis et Damon, qu'avec respect 
Arsindo choisit comme juges suprêmes, donnent la guirlande 
verte non pas aux deux rivaux, mais à l'inspiratrice de leurs 
gloses charmantes. Tout le monde applaudit à la sentence. Puis, 
la jeunesse renoue ses danses, et les instruments leur musique; 
lesquelles ne se terminent qu'avec le crépuscule. Alors, toute 
l'assistance en cortège s'organise, pour mener les épousés jus- 
qu'au seuil de leur logis, en chantant dans la nuit qui tombe, 
de rustiques épithalames.] 



Livre Quatrième. 

[Théolinde veut partir à la recherche d'Artidore. C'est en vain 
que Galathée et Florise tentent de la retenir. Aussi décident- 
elles d'accompagner leur amie. A quelque distance du vil- 
lage, elles voient surgir quatre hommes à cheval et quelques- 
uns à pied qu'elles reconnaissent pour des chasseurs. Mais 
d'un épais fourré sortent soudain deux bergères, le visage 
couvert d'un voile, lesquelles vont droit au cavalier qui semble 
être le principal et saisissent son cheval par la bride. Le cava- 
lier met pied à terre, ordonne à ses compagnons de le laisser 
seul, et entre dans un bois touffu avec les deux bergères. 
Curieuses, Théolinde, Galathée et Florise les suivent sans se 
laisser voir, et bientôt, dans une clairière, aperçoivent l'une 
des bergères, Rosaura, reprochant au cavalier, Grisaldo, de 
l'avoir abandonnée. Tirant un poignard de son sein, elle veut 
se donner la mort, mais Grisaldo aidé de la bergère voilée 
arrête son geste fatal. Grisaldo, reconquis, jure de l'épouser, et 
tout est bien qui finit bien. Alors nos guetteuses se montrent 
et Théolinde reconnaît dans l'autre bergère voilée sa propre 
sœur Léonarde qui lui raconte son histoire; et toutes deux 
fondent en larmes, car Léonarde avoue aimer le frère jumeau 
d'Artidore.... 

Sur ces entrefaites, on voit apparaître tous les bergers du 
village accompagnés de Lenio et de Silerio, qui vont faire la 
sieste à la fontaine des Ardoises. Les bergers saluent les 
bergères. Galathée, en s'excusant, se retire vers le village. 
Silerio prend congé, retourne à sa cellule. Les autres parvien- 
nent à la fontaine et trouvent la place prise par des seigneurs 
et de nobles dames. Les bergers, confus, se disposent à revenir 
sur leurs pas. Mais les seigneurs les retiennent et l'un d'eux 
même fait l'éloge de l'aimable vie pastorale. 



galathée i 7 

A ce moment, Galathée reparaît accompagnant son père, le 
vénérable Aurelio, et suivie deFlorise et des bergères Rosaura, 
Théolinde et Léonarde, qui se sont voilé le visage pour n'être 
pas reconnues de Damon et de Tircis. Ce dernier, avec Lenio, 
devant toute la compagnie qui s'installe pour les entendre 
entreprennent de dialoguer sur l'Amour et la Beauté.] 



CONTROVERSE DE LENIO ET TIRCIS ^ 

Lenio. — ... L'Amour, ainsi que je Tai ouï dire à mes 
aînés, est un désir de beauté. Et cette définition est 
donnée, entre beaucoup d'autres, par ceux qui ont le 
plus approfondi cette question. Or si l'on me concède 
que l'amour est désir de beauté, forcément l'on doit 
m'accorder que telle sera la beauté qu'on aime, tel 
sera l'amour dont on aime. Et comme la beauté est en 
deux manières : corporelle et incorporelle, l'amour ne 
peut être bon qui aime la beauté corporelle en tant 
que sa fin suprême, et de cet amour je suis ennemi. 
Mais de même que la beauté corporelle se divise en 
deux parties : je veux dire en corps vivants et en corps 
sans vie, de même il peut exister un amour de beauté 
corporelle qui soit bon. L'une des parties de la beauté 
corporelle se montre dans les corps vivants des mâles 
et des femelles, et consiste en ce que toutes les parties 
du corps sont bonnes en soi, et forment réunies un 
tout parfait, un corps proportionné en ses membres et 
suaves couleurs. L'autre beauté de la partie corporelle 
non vivante, consiste en des peintures, des statues, des 
édifices. Elle peut être aimée sans que l'amour en soit 
blâmé. 

La beauté incorporelle se divise aussi en deux parts : 
les vertus et les sciences de l'âme. Et l'amour que l'on 
a pour la vertu, nécessairement doit être bon, de 



1. Cette controverse est dérivée des Dialoghi di Amore (1535) 
posthumes du néo-platonicien Léon Hebreo, juif espagnol, de 
son vrai nom Judas Abrabanel (1460?-i520). Elle est la preuve 
que l'esthétique de Platon fut populaire en Espagne pendant 
tout le XVI' siècle. 



GERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 



2 



18 CERVANTES 

même, ni plus ni moins, que celui des vertueuses 
sciences et des agréables études. 

Ces deux sortes de beauté étant la cause qui engendre 
l'amour en nos seins, il s'ensuit que selon qu'on aime 
l'une ou l'autre, l'amour sera bon ou mauvais. Mais 
comme la beauté incorporelle se considère avec les 
yeux limpides et clairs de l'entendement, e»t la beauté 
corporelle se mire avec les yeux du corps qui sont 
troubles et aveugles; et comme les yeux du corps sont 
plus prompts à regarder la présente et plaisante beauté 
corporelle que les yeux de l'entendement ne le sont à 
contempler l'absente mais glorifiante beauté incorpo- 
relle, il résulte que les mortels préfèrent communément 
la caduque et périssable beauté qui les détruit, à la 
singulière et divine beauté qui les améliore. 

Car de cet amour, de ce désir de la beauté corporelle, 
sont nées, naissent et naîtront dans le monde la déso- 
lation des villes, la ruine des états, la destruction des 
empires, et la mort des amis chers. Et quand cela 
n'arrive pas toujours, quels grands malheurs, quels 
graves tourments, quel incendie, quelle ardeur jalouse, 
quelles peines, quelles morts pourrait concevoir l'ima- 
gination humaine, qui se puissent comparer aux 
souffrances du misérable amant? Et la cause en est 
que comme toute sa félicité consiste à posséder la 
beauté qu'il désire, alors qu'il est impossible de la 

posséder entièrement, cette impuissance 

à atteindre la fin de son désir engendre en lui les 
soupirs, les larmes, les plaintes et les chagrins. 

Qu'il soit vrai que la beauté dont je parle ne puisse être 
possédée pleinement, cela est manifeste et clair. Car il 
n'est pas au pouvoir de l'homme de jouir complètement 
d'une chose qui soit hors de lui, qui ne soit pas toute 
sienne. Qui ne sait que les choses extérieures dépendent 
de la fortune et du hasard, et non de notre propre 
arbitre? Et ainsi l'on peut conclure que là où est 
l'amour, la douleur est aussi. El qui nierait cela, nierait, 
par cela même, que le soleil est clair et que le feu 
embrase. 



GALATHEE 4 9 

Mais pour en arriver plus facilement à la connais- 
sance de cette amertume que Tamour recèle en soi, il 
convient de s'étendre sur les passions de l'âme, par 
quoi se révèle la vérité que je suis. 

Donc, comme vous le savez mieux que moi, seigneurs 
et bergers pleins de finesse, il est quatre principales 
passions : trop désirer, se réjouir beaucoup, une grande 
crainte des misères futures, une grande douleur des 
calamités présentes; lesquelles étant comme des vents 
contraires qui troublent la tranquillité de l'âme, d'un 
plus juste terme sont appelées perturbations. La 
première de celles-ci est propre à l'amour, car l'amour 
n'est autre chose que le désir. Et ainsi le désir est le 
principe et l'origine de toutes nos passions d'où elles 
procèdent comme un ruisseau de sa source. Il en résulte 
que toutes les fois où le désir d'une chose s'enflamme 
dans nos cœurs, il nous meut à la suivre et à la cher- 
cher, et, ce faisant, nous conduit à mille désordres. . . 

Ce désir entraîne nos pensées vers de 

douloureux périls. Il ne sert de rien que notre raison 
lui fasse obstacle, car même si nous connaissons claire- 
ment notre mal, nous ne savons nous y soustraire. Et 
l'amour ne se contente pas de nous tenir attentifs à un 
seul vouloir, mais plutôt, ainsi qu'il a été dit, de même 
que toutes les passions naissent du désir des choses, 
de même, du premier désir qui naît en nous, en déri- 
vent mille autres, qui, chez les amoureux, ne sont pas 
moins divers qu'infinis. Et quoique ces désirs tendent 
presque toujours à une seule fin, comme les objets sont 
variés, et diverse la fortune de ceux qui aiment chacun 
d'eux, sans aucun doute on désire diversement. Il en 
est qui, pour atteindre ce qu'ils désirent, mettent toute 
leur force dans une course dans laquelle, hélas I, 
combien d'aspérités ils rencontrent, combien de fois ils 
tombent, combien d'épines aiguës tourmentent leurs 
pieds, et combien de fois ils perdent haleine avant de 
toucher au but! Il en est d'autres qui, possédant la 
chose aimée, ne désirant que de se maintenir en cet 
état, et n'occupant qu'à cela leurs pensées, leurs œuvres 



20 CERVANTES 

et leur temps, n'en sont pas moins malheureux dans la 
félicité, pauvres dans la richesse et, dans la bonne 
fortune, infortunés. D'autres encore, ayant perdu leurs 
biens, cherchent à les recouvrer, usant pour cela de mille 
prières, mille promesses, mille conditions, et des 
larmes infinies : et au bout de ces misères, voilà qu'ils 
vont perdre la vie! 

Mais ces tourments ne se voient pas à l'entrée des 
premiers désirs; car, alors, le trompeur amour nous 
montre un sentier où entrer, large et spacieux en appa- 
rence, mais qui ensuite, peu à peu, se rétrécit de 
manière que pour revenir ou passer outre, aucun 
chemin ne s'offre à nous. Ainsi trompés et attirés par 
un doux et faux sourire, par un seul mouvement des 
yeux, par deux paroles équivoques engendrant en leur 
sein un vague et faible espoir, les misérables amants 
s'élancent derrière ces fantômes, aiguillonnés par le 
désir; après quoi, bientôt, trouvant fermé le sentier 
de leur remède, et obstrué le chemin de leur goût, ils 
arrosent leur visage de larmes, troublent l'air de leurs 
soupirs, fatiguent les oreilles de leurs plaintes lamen- 
tables.... Et le pire est que s'ils n'atteignent point la fin 
qu'ils se proposent, par ces soupirs, ces larmes et ces 
gémissements, bientôt ils changent de style, et la 
veulent obtenir par de mauvais moyens puisque les 
bons ne leur réussissent point. De là naissent les 
haines, les colères, les morts, tant d'amis que 
d'ennemis. C'est pourquoi l'on a vu et l'on voit à chaque 
pas, que les femmes tendres et délicates se mettent à 
faire des choses si étranges et téméraires que rien que 
de les imaginer épouvante. C'est pourquoi l'on voit le 
saint lit conjugal, du rouge sang baigné, soit de la 
triste et imprévoyante épouse, soit de l'insouciant et 
négligent mari. Pour atteindre la fin de ce désir, le 
frère est traître à son frère, le père à son fils, l'ami à 
l'ami. Ce désir ouvre les haines, renverse tout respect, 
veut enfreindre les lois, oublie tous les devoirs. . . . 

Mais pour que l'on voie clairement quelle est la 
misère des amants, on sait que nul appétit n'a tant de 



GALATkÉE 2Í 

force en nous, et ne nous porte si impétueusement vers 
l'objet proposé, que celui qui nous pique des éperons 
d'amour. De là vient que nulle allégresse et que nul 
contentement ne dépassent celui de Famant quand il 
vient d'obtenir une chose de celles qu'il désire. Car, 
quel être de raison pourrait, comme Tamant, tenir 
pour suprême bonheur, de toucher la main de l'aimée, 
une boucle de ses cheveux, de percevoir un bref mais 
amoureux regard, et d'autres choses si futiles pour 
Tentendement sans passion? Et pourtant Ton ne peut 
pas dire que pour ces plaisirs extrêmes que les amants 
croient obtenir, ceux-ci soient vraiment heureux. Car 
nulle joie n'est pour eux qui ne vienne accompagnée 
d'innombrables désillusions, dont l'amour se mêle et se 
trouble, et jamais le bonheur d'amour n'arrive où 
parvient la peine. Et l'allégresse des amants est si 
mauvaise, qu'elle les met hors d'eux-mêmes, les rendant 
distraits et fous : tout entiers voués à se maintenir dans 
l'état délicieux qu'ils imaginent, ils négligent tout le 
reste, ce qui n'est pas peu nuisible pour leurs biens, 
leur honneur, leur vie. 

En échange de ce que j'ai dit, ils se rendent eux-mêmes 
les esclaves de mille angoisses, se font leurs propres 
ennemis. Or, qu'arrive-t-il quand, au milieu de la course 
de leurs plaisirs, ils sont touchés par le fer glacé de la 
lourde lance de la jalousie? Alors pour eux, le ciel s'ob- 
scurcit, l'air se trouble, et tous les éléments leur devien- 
nent hostiles. Ils ont perdu tout espoir de bonheur, car 
ils n'en attendent plus de l'objet qu'ils désirent. Et c'est 
la crainte sans fin, le désespoir continu, les pénétrants 
soupçons, un tourbillon de pensées, la sollicitude sans 
profit, le sourire feint et la plainte vraie, et mille autres 
accidents étranges et terribles qui les consument et 
abattent. Tout dans l'objet aimé est souci pour l'amant : 
un regard, un sourire, un mouvement, un geste, un 
départ, un retour, un silence, une parole; et finalement 
toutes les grâces qui provoquèrent son amour sont les 
mêmes qui tourmentent l'amant jaloux. Et si la fortune, 
à mains pleines, ne le favorise dès l'abord et n'achemine 



22 CERVANTES 

ses amours, avec une prompte diligence, vers une douce 
fin, à quels pénibles moyens le malheureux ne doit-il 
recourir pour réaliser son rêve? Que de pleurs il verse! 
Que de soupirs il exhale ! Que de lettres il écrit I Que de 
nuits il passe sans dormir I Que de pensées contraires 
luttent en lui ! Que de soupçons l'épuisent et que de 
craintes le font sursauter! Le supplice de Tantale* 
placé entre l'onde et les fruits inaccessibles est-il 
comparable à celui du misérable amant partagé entre 
la crainte et l'espoir? Les prévenances de l'amant 
inexaucé ressemblent aux urnes des Danaïdes^ : elles 
s'épandent avec si peu de profit qu'elles n'arrivent 
jamais à remplir la plus petite partie de leur but. Est-il 
un aigle qui détruise les entrailles de Titye^ comme la 
jalousie ronge et détruit celles de l'amant jaloux? La 
roche est-elle aussi lourde pour l'échiné de Sisyphe * 
que le faix de l'amour pour les pensers des amants? 
Est-il une roue d'ixion ^ qui plus vite tourne et tour- 
mente que les promptes et diverses imaginations des 
amoureux emplis de crainte? Minos et Rhadamante^ 

1. Tantale, dans le Tartare, mourait de soif et de faim, plongé 
dans un fleuve dont les eaux fuyaient ses lèvres, et environné 
d'arbres dont les fruits échappaient à sa main. 

2. Danaïdes, filles de Danaiis qui régna avec son frère ^Egyptus 
sur une partie de FÉgypte, au xvi® siècle avant J.-G. D'après 
Strabon, la tradition que Zeus les condamna à remplir éter- 
nellement. dans le Tartare un tonneau sans fond, est une allé- 
gorie signifiant qu'elles creusèrent des puits, des canaux, des 
rigoles, pour fertiliser les plaines d'Argos. 

3. Titye, l'un des Géants, voulut faire violence à Latone, et 
fut tué à coups de flèches par Apollon et Diane, enfants de 
cette déesse. Jeté dans le Tartare, ses entrailles, toujours 
renaissantes, étaient dévorées par un vautour. 

4. Sisyphcy dans le Tartare, roulait sans cesse un rocher, sur 
une pente escarpée vers un sommet inaccessible. 

5. Ixioriy dans le Tartare, était attaché à une roue qui devait 
tourner éternellement. 

6. Minos, fils de Zeus, Rhadamante, son frère, et Eaque siégeaient 
comme juges aux Enfers. Ils envoyaient les âmes des bons 
dans les Champs-Elysées où la vie terrestre se continuait, 
destituée de ses douleurs, et les âmes des méchants dans le 
Tartare où de cruels châtiments leur étaient réservés. 



GALATHEE 23 

châtiaient-ils et pressaient-ils les âmes misérables des 
condamnés comme l'amour châtie et presse le sein 
amoureux, esclave de sa tyrannie? Il n'est de cruelle 
Mégaira*, ni de furieuse Tisiphoné, ni de vengeresse 
Alecto qui maltraitent l'âme où elles s'enferment, 
comme ce furieux désir maltraite les infortunés qui le 
reconnaissent pour seigneur et s'humilient comme 
vassaux devant lui. Lesquels, pour se disculper des 
folies qu'ils commettent, disent (ou tout au moins les 
anciens Gentils le dirent) que cet instinct qui incite et 
meut l'amoureux à aimer autrui plus que sa propre vie, 
est un dieu nommé Cupidon; et qu'ainsi contraints par 
leur déité, ils ne peuvent laisser de la suivre en tout ce 
qu'elle veut. Ils furent poussés à dire cela, et à 
nommer dieu ce désir, en voyant les effets surnaturels 
qu'il produit chez les amoureux. Et sans doute il est 
extraordinaire de voir un amant au même instant 
craintif et confiant, ou brûler loin de l'aimée, se glacer 
plus il est près d'elle, être muet quand il est parleur, ou 
parleur quand il est muet. De même il est étrange de 
suivre qui me fuit, de louer qui me vitupère, de parler 
à qui ne m'écoute, de servir une ingrate, d'espérer en 
qui jamais ne promet ni ne peut donner chose bonne. 
amère douceur, ô vénéneuse médecine des amants 
malades! O triste allégresse, ô ileur amoureuse qui ne 
fais paraître aucun fruit, sinon de tardif repentir! 

Tels sont les effets de ce dieu imaginaire, tels ses 
exploits et merveilleux ouvrages. Et l'on peut voir par 
la peinture qui représente ce vain dieu, la chimère de 
ses fidèles : On le peignait enfant, nu, ailé, les yeux 
bandés, un arc et des flèches dans les mains, pour nous 
laisser entendre, entre autres choses, qu'un amoureux 
redevient un enfant simple et capricieux, aveugle en 
ses prétentions, léger dans ses pensées, cruel dans ses 

1. Mégaira (l'envie). Alecto (la fureur) et Tisip/io/i^ (la vengeance 
du meurtre) sont les trois Erinnyes, divinités vengeresses du 
crime et qui, poursuivant sans trêve le coupable, personnifient 
le remords. Elles habitent les Enfers avec les Kères (destinées), 
Thanaios (génie de la mort) et Hypnos (sommeil). 



24 CERVANTES 

œuvres, na et pauvre des richesses de rentendement. 
On disait encore qu'entre ses flèches il en avait deux, 
l'une de plomb et l'autre d'or, qui produisaient des effets 
différents : celle en plomb engendrait la haine dans 
le sein qu'elle touchait, celle en or un grand amour dans 
celui qu'elle frappait; et cela signifiait que l'or précieux 
est ce qui fait aimer, et le pauvre plomb abhorrer. Aussi 
n'est-ce pas en vain que les poètes chantent Atalante ^ 
vaincue par trois belles pommes d'or, et la belle Danaé^ 
rendue enceinte par une pluie dorée, et le pieux Enée ^ 
descendant aux enfers, un rameau d'or à la main : 
enfin l'or et le cadeau sont parmi les plus puissantes 
flèches de l'amour, et qui assujettissent le plus de cœurs ; 
au contraire de la flèche de plomb, métal vil et méprisé, 
comme la pauvreté même*, qui engendre la haine et 
l'horreur plutôt que quelque bienveillance. Mais si les 
raisons que je viens de dire ne suffisent pas à justifier 
mon aversion pour le perfide amour dont je traite 
aujourd'hui, observez ses effets dans quelques exemples 
de l'histoire ancienne et vous verrez comme moi que 
celui-là est aveugle qui ne saisit pas la vérité de ce que 
j'avance. N'est-ce pas cet amour 

1. Atalante, VArcadienney fille de Jasos. Rapide à la course, 
elle provoquait ses prétendants à lutter avec elle. Elle les 
poursuivait tout armée. La mort était le partage de celui qui 
se laissait atteindre, le vainqueur seul pourrait l'épouser; 
Milanion, ayant reçu de Vénus des pommes d'or qu'il jeta par 
terre et qu'Atalante ramassa, la vainquit par cette ruse, et 
ainsi obtint sa main. 

2. Danaéy fille d'Acrisios, roi d'Argos, et d'Eurydice, fille de 
Lacédémon. Acrisios, menacé, par un oracle, de périr de la 
main du fils qui naîtrait d'elle, l'enferma dans une tour d'airain. 
Mais Zeus, changé en pluie d'or, pénétra dans cette tour, et de 
son union avec Danaé naquit Persée, le vainqueur de la mons- 
trueuse Méduse. 

3. Enée, prince troyen dont Virgile a immortalisé le nom dans 
son Enéide. 

4. On ne peut s'empêcher de trouver de l'amertume à cette 
critique de la pauvreté que l'on retrouve souvent dans les 
œuvres de Cervantes, lequel fut pauvre et souffrit toute sa vie 
d'être pauvre. 



GALATHÉE 25 

qui rendit l'élu David 

adultère et homicide? ; lui, 

qui posa la tête du fort Samson sur les traîtres genoux 
de Dalila, par quoi, perdant sa force, il ne protégea 
plus son peuple, et finit, avec beaucoup d'autres, par 
perdre la vie elle-même? N'est-ce pas cet amour qui 
mut la langue d'Hérode à promettre à la jeune danseuse 
la tête du Précurseur de la Vie? C'est lui qui fait qu'on 
doute du salut du plus savant et du plus riche des rois, 
et même de tous les hommes; qui réduisit les bras 
puissants du fameux Hercule, accoutumés à manier la 
pesante massue, à tourner un mince fuseau, et à 
s'exercer à de féminins ouvrages. C'est l'amour qui 
poussa la furieuse et amoureuse Médée à jeter au vent 
les tendres membres de son petit frère; c'est lui qui 
coupa la langue de Progne, Arachné et HippolyteS 
diffama Pasiphaé 2, détruisit Troie et tua Egisthe 3; qui 
fît interrompre les œuvres ébauchées de la nouvelle 
Carthage dont la première reine * se perça le chaste 
sein d'une pénétrante épée; qui mit entre les mains de 
l'illustre et belle Sophonisbe la coupe de poison mortel. 
L'amour ôta la vie au vaillant Turnus% le royaume à 
Tarquin^, le commandement à Marc-Antoine % et à son 

1. Arachné et Progne, d'après la Fable, furent changées en 
araignée et en hirondelle. Hippolyte, héros grec tué par un 
monstre niarin et ressuscité par Diane. 

2. Pasiphaé, épouse de Minos, roi de Crète, éprise d'un amour 
insensé pour un taureau blanc, dont elle eut le Minotaure. 

3. Egisthe, fils de Thyeste, assassina Agamemnon et mourut 
lui-même de la main d'Oreste, fils d'Agamemnon. 

4. Didon, qui bâtit Byrsa, citadelle de Carthage, et qui, pour 
ne point épouser larbas, roi des Gétules, monta sur un bûcher 
et se poignarda au milieu des flammes. 

5. Turnas, roi des Rutules, fiancé à Lavinie, dont Enée obtint 
la main. Turnus, irrité et jaloux, vint attaquer les Troyens au 
sein du Latium, mais fut tué par son rival en combat singulier. 

6. Tarquín déshonora Lucrèce qui se donna la mort après 
avoir fait jurer à son mari, à son père et à Brutus, de la venger. 
Ce serment fut fatal aux Tarquins dont il amena la chute. 

7. Marc-Antoiney triumvir romain, auquel TOrient échut dans 



^^ CERVANTES 

amie» la vie et l'honneur. L'amour enfin livra nos 
t-spagnes a la fureur barbare des AgaréniensS appelés 
a la vengeance de l'amour désordonné du malheureux 
Kodngue 5. Mais comme je pense que la nuit nous cou- 
vrirait de son ombre avant que je ne termine de vous 
citer les exemples, qui s'offrent à mon souvenir, des 
exploits accomplis par l'amour en ce monde, je n'irai 
pas plus loin et cède la parole à Tiréis.... 

TiRcis. — ...Si la finesse de ton esprit, ô pasteur 
sans amour, ne m'assurait point qu'avec facilité, il peut 
atteindre a la vérité dont il est à cette heure, hélas! 
SI éloigne, plutôt que de prendre la peine de contre- 
dire ton opinion, je te la laisserais en châtiment de 
tes loiies. Mais comme elles me révèlent les bons prin- 
cipes qui sont en toi et permettent de te ramener aune 
meilleure conception, je ne veux point laisser par mon 
silence nos auditeurs scandalisés, l'amour en disgrâce, 
et toi-menie triomphant. Aussi bien, aidé par l'amour, 
auquel je fais appel, je pense en peu de mots te donner 
a entendre combien ses œuvres et ses effets sont diffé- 
rents de ceux que tu en a publiés, pour ne parler que 
de I amour que tu connais. Et tu l'as défini un désir de 
fieaute, déclarant aussi ce qu'était la beauté et détail- 
lant ensuite les effets que l'amour, dont nous parlons, 
provoque en les cœurs amoureux, pour terminer par 
e récit de maint tragique événement dont l'amour était 
la cause. Et quoique la définition soit celle que l'on 
donne le plus généralement, elle n'est pas telle qu'on 
ne la puisse contredire, car l'amour et le désir sont 
deux choses différentes : tout ce qu'on aime ne se désire 
point, et 1 on n'aime pas tout ce qu'on désire. Cela 

ie iTZ.t ""T^^- " ^"'"'^ ^'^PP°««'- Alexandrie à Rome. 
Zuum^ZTr ' ^" n'' '"*'■' ^'' triumvirs. Antoine, battu i 

2. Agaréniens, ¡ci, les Arabes d'Afrique. 
7irDa''r ílfA^h'""'''':;''' '"^ ^isigoths d'Espagne, vaincu en 



GALATHEE 27 

est évident de tout ce qu'on possède, dont alors on ne 
peut pas dire qu'on le désire, mais qu'on l'aime. Qui 
possède la santé ne dira pas qu'il la désire, mais qu'il 
l'aime: et celui qui a des enfants, ne saurait dire qu'il 
en désire, mais qu'il aime les enfants. Au surplus telle 
chose se désire qu'il est impossible d'aimer : comme la 
mort de ses ennemis que l'on désire sans l'aimer. Ainsi 
l'amour et le désir sont formes distinctes du vouloir. 

Il est vrai que l'amour est père du désir, et c'est l'une 
des définitions qui de l'amour se donnent. L'Amour est 
cette première muance que nous sentons se faire en 
notre esprit, par cet appétit qui nous émeut, nous 
attire, nous délecte et nous plaît. Et ce plaisir engendre 
en l'âme un mouvement que l'on appelle désir. Ainsi 
donc ce désir est bien le mouvement de l'appétit envers 
ce que Ton aime, un vouloir de ce qui se possède, et 
son objet est le bien. Et comme il est plusieurs espèces 
de désirs, l'amour est celle qui tend au bien qu'on 
nomme la Beauté. 

Mais pour donner une plus claire définition et divi- 
sion de l'amour, il faut l'entendre en trois manières : 
l'amour honnête, l'amour utile et l'amour délectable. A 
ces trois sortes d'amour se réduisent toutes nos façons 
d'aimer et de désirer. L'amour honnête tend aux choses 
du ciel, éternelles et divines ; l'utile à celles de la terre, 
joyeuses et périssables, comme sont richesses, puis- 
sance, autorité; le délectable aux choses plaisantes 
telles que les beautés corporelles vivantes dont, Lenio, 
tu nous parlais. Et nul ne doit blâmer chacun de ces 
amours, car l'honnête toujours fut, demeure et doit être 
limpide, simple, pur et divin, n'ayant son repos qu'en 
Dieu seul. L'amour utile étant, comme il est, naturel, 
ne saurait être condamné; non moins que l'amour 
délectable, qui est plus naturel encore que l'utile. 
L'expérience, en effet, nous enseigne combien ces deux 
sortes d'amour en nous sont naturelles. .Car dès que 
notre premier père en son audace enfreignit le divin 
commandement et de seigneur devint serf, d'homme 
libre devint esclave, aussitôt il connut la misère où il 



28 CERVANTES 

était tombé, de même que la pauvreté dans laquelle il se 
trouvait. Et ainsi, sur l'heure, il cueillit les feuilles des 
arbres qui le pourraient couvrir; à la sueur de son 
front il travailla la terre pour se nourrir et pour vivre 
le moins incommodément; après quoi (obéissant à Dieu 
beaucoup mieux en cela que dans toute autre chose) il 
voulut avoir des enfants, afin de perpétuer et réjouir 
par eux la génération humaine. Et de même que par 
son inobédience la mort entra en lui et par lui en ses 
descendants, de même tous nous héritons de ses instincts 
et passions, comme de sa nature même. Et ainsi qu'il 
tenta de porter remède à son indigence, nous ne pou- 
vons laisser de remédier à la nôtre. De là vient cet 
amour que nous portons aux choses utiles à la vie 
humaine; et plus nous en obtenons, plus il semble que 
diminue notre propre nécessité. Par la même consé- 
quence nous héritons du désir de nous perpétuer en 
nos fils, et de ce désir découle notre obligation de jouir 
de la beauté vivante corporelle, seul moyen effectif qui 
conduit ce désir à une heureuse fin. Aussi bien cet 
amour délectable est-il digne, quand il n'est pas mêlé 
de quelque autre accident, de louange plutôt que de 
blâme. Et c'est l'amour que toi, Lenio, tu tiens pour 
ennemi, parce que tu ne le connais pas, ne l'ayant 
jamais vu seul et sous son propre visage, mais toujours 
accompagné de désirs pernicieux, lascifs et mal placés. 
Et pourtant ce n'est point la faute de l'amour, qui tou- 
jours est bon en soi, mais des accidents qui lui arrivent, 
comme on voit se produire en un fleuve abondant qui 
naît d'une source claire, laquelle toujours l'alimente de 
limpides et fraîches ondes : mais dès que de sa mère 
ce beau fleuve s'éloigne, ses eaux douces et cristallines 
deviennent ameres et troubles, par suite des impurs 
ruisseaux qui de toutes parts le rejoignent. Ainsi, ce 
premier mouvement, que tu l'appelles amour ou désir, 
ne peut naître que d'un bon principe. Telle est encore 
la connaissance de la beauté qu'il semble impossible de 
ne pas aimer lorsqu'elle est vraiment belle. Elle a tant 
de force pour émouvoir nos âmes qu'elle seule sutfît 



GALATHEE 29 

pour que les anciens philosophes (aveugles et non 
guidés par la lumière de la foi), portés par la raison 
naturelle et captivés par la beauté qu'ils contemplaient 
dans les cieux étoiles et la machine ronde, émerveillés 
d'une telle harmonie, cherchèrent en leur entendement, 
et furent s'élevant par l'échelle des causes secondes, 
jusqu'à la cause première, connaissant qu'il y avait un 
seul principe sans principe de toutes les choses. Mais ce 
qui les étonna le plus, fut la composition de Fhomme, 
si ordonnée, si parfaite et si belle qu'ils l'appelèrent : 
monde abrégé. Et cela est vrai, car en toutes les œuvres 
faites par le majordome de Dieu, la nature, aucune 
n'est d'une telle perfection, et ne découvre mieux la 
grandeur et la sagesse de son Créateur. Dans la figure 
et l'agencement du corps humain, en effet, se résume 
toute la beauté de chaque partie. De là provient que 
cette beauté est aimée de qui la saisit, et que se mon- 
trant tout entière et resplendissant sur le visage, dès 
qu'on le voit, un beau visage suscite le désir de l'aimer. 
D'où il suit que le visage des femmes surpassant en 
beauté le visage des hommes, ce sont les femmes qui 
de nous sont davantage aimées, servies, sollicitées, 
comme l'objet en qui réside la beauté qui, naturelle- 
ment, satisfait le plus nos regards. Mais voyant qu'il 
est dans notre nature d'être en perpétuel mouvement 
et en continuel désir, parce que notre âme ne peut 
s'arrêter qu'en Dieu, comme en son propre centre, notre 
Créateur voulut, pour empêcher cette âme de se lancer, 
bride abattue, vers les vanités périssables, et sans pour 
cela lui ôter la liberté du libre arbitre, mettre au-des- 
sus de ses trois puissances une vigilante sentinelle qui 
l'aviserait des périls qui lui font obstacle, et des enne- 
mis qui la poursuivent. Et ce fut la raison qui corrige 
et réfrène nos désirs désordonnés. Et Dieu voyant 
encore que la beauté humaine emporterait derrière elle 
nos affections et nos penchants, et ne jugeant pas 
devoir nous priver de ce désir, voulut du moins le tem- 
pérer et l'épurer. Ce pourquoi il ordonna le saint joug 
du mariage, sous lequel pour l'homme et la femme les 



30 CERVANTES 

plaisirs d'amour sont permis. Par ces deux remèdes 
placés par la main divine, on modère l'excès que peut 
avoir cet amour naturel que toi, Lenio, tu vitupères, 
amour si bon en soi que, s'il faisait défaut, notre monde 
périrait. Dans ce même amour dont je parle, se résument 
toutes les vertus : la tempérance, car l'amant règle son 
désir sur le chaste vouloir de l'objet aimé; la force 
d'âme, car l'amant peut souffrir toutes les adversités 
pour l'amour de celle qu'il aime; la justice, car il en 
doit user envers celle qu'il aime, la raison même l'y 
obligeant; la prudence, car cette vertu est l'ornement 
de l'amour. Mais je te prie de me dire, ô Lenio, toi qui 
prétendis que l'amour cause la ruine des empires, la 
destruction des cités, les meurtres des amis et les 
sacrilèges, qu'il invente Ja trahison et transgresse les 
lois; je te demande ici quelle sera la chose, dans le 
monde actuel, si bonne qu'elle soit, qui ne puisse par 
son usage être convertie en mauvaise? Condamnons la 
philosophie parce que souvent elle découvre nos 
défauts et que beaucoup de philosophes ont été mau- 
vais; brûlons les œuvres des poètes, parce qu'en leurs 
satires ils flagellent les vices; blâmons la médecine 
parce qu'elle trouve les poisons; disons l'éloquence 
inutile, parce que quelquefois elle fut audacieuse au point 
de mettre en doute la vérité connue ; ne forgeons plus 
les armes parce que les assassins les emploient, et 
n'élevons plus de maisons de peur qu'elles ne s'écroulent ; 
prohibons la variété des mets pour éviter les maladies; 
que nul ne veuille avoir un fils, parce qu'OEdipe * en sa 
fureur cruelle tua son propre père, et qu'Oreste^ frappa 
le sein de sa mère ; tenons pour mauvais le feu qui peut 
embraser les maisons et consumer les cités ; dédaignons 
l'eau, parce que, jadis, elle a noyé toute la terre; et 
proscrivons les éléments qui peuvent, par des pervers, 

1. Œdipe, héros de la légende grecque, à Thèbes, qui tua son 
père Laios sans le connaître. 

2. OrestCy termine la tragique famille des Atrides, à Argos, 
dont tous les princes furent victimes de la fatalité, forcés au 
crime par les événements, et moururent de mort violente. 



GAL ATHEE 31 

être employés perversement. Ainsi toute chose bonne, 
en mauvaise peut se muer, et des effets néfastes peuvent 
en procéder, placée entre les mains de quelques insen- 
sés, qui se laissent gouverner par leurs seuls instincts. 
Cette antique Garthage, émule de l'empire romain, la 
belliqueuse Numance, la riche Corinthe, et la superbe 
Thèbes, et la docte Athènes, et la cité de Dieu, Jérusa- 
lem, qui furent vaincues et dévastées, devrons-nous 
dire pour cela que l'amour fut la cause de leur destruc- 
tion et de leur ruine? Aussi bien ceux qui ont coutume 
de parler mal de l'amour, devraient médire d'eux- 
mêmes, car les dons de l'amour sont dignes de louange, 
si Ton en use avec modération, le juste milieu étant 
louable comme tout extrême blâmable, et la vertu elle- 
même, exagérément pratiquée, valant au sage le nom 
de fou, et au juste celui d'inique. Le vieux poète tragique 
Ghérémon ^ opina qu'ainsi que le vin est bon lorsqu'il 
est mêlé à l'eau, de même l'amour tempéré est profi- 
table, et l'immodéré est nuisible. La génération des 
animaux rationnels et instinctifs ne serait point si elle 
ne procédait de l'amour, et la terre serait déserte. Les 
anciens crurent que l'amour était l'ouvrage des dieux, 
créé pour la conservation des hommes. Mais pour en 
venir, Lenio, à ce que tu nous as dit des tristes, étranges 
effets que l'amour provoque en les cœurs amoureux, 
les tenant toujours dans les larmes, dans les profonds 
soupirs, les désespérantes imaginations, et ne leur 
accordant jamais une heure de repos, voyons par aven- 
ture s'il est, dans cette vie, un objet que l'on puisse 
atteindre sans fatigue et sans labeur, et si, plus sa 
valeur est grande, plus on ne doit souffrir et ne souffre 
pour lui? Car le désir présuppose le manque du désiré, 
et jusqu'à l'obtenir notre âme reste inquiète. Or si tous 
les désirs humains peuvent se contenter d'une partie de 
ce qu'ils ne peuvent atteindre tout à fait, et si, nonob- 
stant, de les suivre fait souffrir, quoi d'étonnant à ce que 

1. Ghérémon, poète tragique grec, connu par Aristote qui en 
parle plusieurs fois.|Il parait avoir vécu vers 381 av. J.-G. 



32 CERVANTES 

pour atteindre ce qui ne peut satisfaire le désir, sinon 
par le don total, on souffre, on pleure, on craigne et 
Ton espère? Celui qui désire la puissance, le pouvoir, 
les biens, les honneurs, dès qu'il voit qu'il ne peut 
monter au suprême degré qu'il rêve, demeure en partie 
satisfait s'il arrive à se mettre en quelque bonne place, 
car l'espérance qui lui manque de pouvoir aller plus 
haut, le fait s'arrêter où il peut et le mieux qu'il lui est 
possible. C'est le contraire qui se produit dans l'amour, 
parce que l'amour n'a d'autre récompense et d'autre 
paiement que lui-même. C'est pourquoi il est impossible 
que l'amant soit satisfait avant qu'avec clarté il ait pu 
reconnaître que vraiment il est aimé, en étant assuré 
par les signes amoureux dont il sait bien le sens. Ce 
qui explique la valeur qu'il donne à un doux mouvement 
des yeux de l'être aimé, à un gage quelconque qui pro- 
vient de l'aimée, à je ne sais quel sourire, quel propos, 
quelleplaisanteriequ'il prend sérieusement pour l'indice 
de la récompense prochaine. Et chaque fois qu'il voit 
un indice contraire, il se lamente et s'afflige, en une dou- 
leur sans limite, comme la joie qu'il éprouve dans la 
bonne fortune et l'amour exaucé. Et comme il est si dif- 
ficile de réduire la volonté d'autrui à s'unir à la sienne 
propre, et de joindre deux âmes en une telle étreinte, 
étroite et indissoluble, que les pensées et les œuvres 
soient uneSj il n'est pas étrange que pour réussir en une 
pareille entreprise il faille souffrir plus qu'en toute 
autre, puisque d'autre part après la réussite l'allégresse 
et la satisfaction dépassent celles que tous les objets, 
en cette vie désirés, nous procurent. 

Mais ce n'est pas toujours avec raison que les amou- 
reux répandent des larmes et exhalent des soupirs. 
Car si la cause en est qu'ils ne voient pas répondre à 
leur désir comme ils voudraient, il faut considérer 
d'abord jusqu'où ils ont élevé leur imagination; et s'ils 
l'ont portée plus haut que n'atteint leur propre mérite, on 
ne saurait s'étonner que, comme de nouveaux Icares *, 

1. Icarey[ñ\s de Dédale, s'échappa du labyrinthe de Crète en 



GAL ATHEE 33 

ils tombent, les ailes embrasées, dans le fleuve des 
misères, par la faute non de l'amour, mais de la folie. 

Aussi bien je ne nie point, mais j'affirme que le désir 
d'atteindre ce qu'on aime, nécessairement cause le 
chagrin, car ainsi que je l'ai dit, il présuppose qu'on 
en est privé. Mais je dis encore que la réalisation nous 
réjouit comme le repos contente qui est las, et la 
santé qui est malade. Avec cela je déclare que si les 
amants marquaient, suivant l'antique usage, avec des 
pierres blanches ou noires leurs heureux ou leurs tristes 
jours, sans doute les derniers seraient les plus nom- 
breux; mais la qualité d'une seule pierre blanche l'em- 
porterait sur la quantité des noires. La preuve en est 
que les amoureux ne se repentent jamais de l'être, mais 
plutôt si quelqu'un leur promettait de les délivrer de 
la maladie amoureuse, ils le fuiraient comme ennemi; 
car d'en souffrir leur paraît doux encore. 

C'est pourquoi, vous tous, amants, ne craignez point 
de vous offrir et de vous consacrer à l'amour de ce qui 
vous paraît le plus diffîcultueux; et ne vous plaignez 
point et ne regrettez pas d'avoir à votre grandeur 
élevé ce qui est bas, car l'amour égale le médiocre au 
sublime, et le moins au plus, et accorde justement les 
diversités des amants quand ceux-ci reçoivent sa giâce 
avec un cœur de pure tendresse. Ne cédez pas aux 
périls, pour que le bonheur soit tel qu'il ote le sentiment 
de toute douleur. Et comme pour les anciens capi- 
taines et empereurs, en récompense de leurs travaux, 
selon la grandeur de leurs victoires, des triomphes 
étaient préparés, de même pour les amants est réservée 
une multitude de plaisirs. Et comme une glorieuse 
réception faisait oublier à ceux-là tous les mécomptes 
passés, de même pour l'amant, aimé de son aimée, les 
songes effrayants, le sommeil incertain, les nuits aux 
longues veilles et les jours inquiets se muent en pai- 
sible bonheur. De sorte, ô Lenio, que si tu le con- 

s'élevant dans les airs au moyen d'ailes formées de plumes 
d'oiseau jointes avec de la cire, laquelle fondit au soleil et 
provoqua la chute d'Icare dans la mer Egée. 

CERVANTES — nrnvRES CHOISIES. 3 



34 CERVANTES 

damnes pour ses tristes effets, d'autre part tu le dois 
absoudre pour ses effets heureux. Et l'interprétation 
que tu nous a donnée de la figure de Cupidon me 
paraît aussi erronée que tout ce que, par ailleurs, tu 
nous as dit contre Famour. Car de le peindre enfant, 
aveugle, nu, ailé, avec un carquois et des flèches, 
signifie simplement que l'amant comme l'enfant doit 
être candide et simple, aveugle à tout objet qui ne soit 
point l'être aimé, nu de ce qui n'est point à celle qu'il 
adore, ailé pour être prompt à lui obéir. On le peint avec 
des flèches parce que la plaie du cœur doit être pro- 
fonde et secrète et ne se découvre qu'à la cause même 
qui la peut guérir. Que l'amour frappe avec deux flèches, 
agissant de façons diverses, c'est donner à entendre 
qu'en le parfait amour il n'est point de place pour des 
sentiments contraires, mais pour un seul absolu, sans 
mélange de tiédeur. Enfin, Lenio, si cet amour a causé 
la chute de Troie, par contre il a grandi les Grecs ; s'il 
fit cesser les travaux de Carthage, il édifia les monu- 
ments de Rome; s'il enleva le pouvoir à Tarquin, en 
revanche à la République il apporta la liberté.... 

[La controverse prend bientôt fin au milieu de Papplaudisse- 
ment général. Sur ce, l'une des dames s'adresse à sa voisine en 
l'appelant Nisida..,. Elicio se demande s'il ne s'agit pas de celle 
que pleure Silerio. Il s'en enquiert auprès du gentilhomme qui 
n'est autre que Timbrio lui-même.... Tout le monde alors 
s'achemine vers l'ermitage de Silerio. En route une petite fille, 
en pleurant, leur vient annoncer que son frère va se tuer parce 
qu'il se voit dédaigner de la bergère Gélasie. On va trouver la 
bergère, la conjurer d'avoir pitié : mais elle veut être sans 
amour, et se retire avec Lenio, le seul qui la puisse comprendre. 
Théolinde etLéonarde se pâment en reconnaissant dans l'amou- 
reux de Gélasie le propre frère d'Artidore : son jumeau Galercio. 
Comme il part, elles le suivent, et les autres bergers reviennent 
au village, au chant d'Elicio et d'Erastre.j 



Livre Cinquième. 

[En se pressant vers l'ermitage, Timbrio, Nisida et Blanche, 
avec Tircis et Damon, entendent Lauso chanter au milieu des 



GALATHEE 35 

arbres verts. Damon, son véritable ami, se réjouit de le décou- 
vrir, et tous deux cheminent ensemble, en causant des événe- 
ments et de Tamour que Lauso nourrit pour la belle Silène, On 
arrive à Termitage qu'on trouve vide, mais près de là leur appa- 
raît, assis sur un tronc d'olivier, dans la splendeur lunaire, jouant 
doucement de la harpe, l'infortuné Silerio. Après une émouvante 
reconnaissance, Timbrio fait le récit de ses multiples aven- 
tures. 11 dit comment, parti de Naples, sur le même vaisseau 
il retrouve Nisida; comment le navire fut pris par un corsaire 
turc qui courtise Nisida; comment la tempête les jette sur la 
côte catalane d'où, enfin délivrés, ils se rendent à Tolède pour 
chercher les parents de Nisida. 

La blanche aurore surprend Timbrio dans son récit. Le vieil 
Aurelio paraît, sans Elicio ni Erastre. 11 conte qu'il les a laissés 
auprès de Darinto qui pour Blanche se meurt d'amour. Tous 
se dirigent vers le bois que leur indique le vieillard, où ils 
aperçoivent soudain Erastre soupirant, Elicio évanoui. Damon 
ranime Elicio et l'entraîne vers sa cabane, apprenant ainsi 
qu'Aurelio a décidé de marier Galathée à un riche Portugais, 
ce qui a causé tout le mal. Damon console Elicio et lui conseille 
de s'ouvrir de son amour à Galathée elle-même. Mais près d'une 
source ils arrivent et reconnaissent Galathée chantant au 
milieu des bergères, laquelle par son chant manifeste combien 
lui déplaît le mariage que son père lui propose. Elicio s'offre à 
la servir, et Galathée va lui répondre quand des bergers masqués 
surgissent qui s'élancent sur Damon et sur Elicio, les mainte- 
nant tandis qu'un autre enlève dans ses bras la bergère 
Rosaura qu'il place sur un cheval. Puis, ils s'enfuient rapide- 
ment, non sans que le ravisseur leur ait dit se nommer Artandre. 
Libres, Elicio et Damon veulent poursuivre les fuyards, tirant 
leurs longs couteaux et leur lançant des pierres. En vain! ils 
ne les peuvent atteindre, et se décident à aller prévenir le 
berger Grisaldo, lequel devait épouser Rosaura. 

A ce moment ils entendent le chalumeau du triste Erastre 
qui, ne croyant pas être vu, exhale sa plainte d'amour d'une 
voix si émouvante que Galathée elle-même ne peut retenir ses 
larmes]. 

LA PLAINTE AMOUREUSE D'ERASTRE. 

Amour dont la force puissante, sans pourtant obliger 
mon âme, l'occupa de douces pensées, puisque tu me fis 
tant de bien, n'exécute pas maintenant le mal dont tu me 
menaces! Ton humeur est plus changeante que celle de 
la fortune. Mais vois, seigneur, comme je fus obéissant 



3C CERVANTES 

à tes lois, prompt à suivre tes mandements, et combien 
mon vouloir fut esclave du tien. Pour ma récompense, 
accomplis ce qu'il importe tant pour toi; ne permets 
pas que ces rives soient privées de cette beauté qu'elle 
donnait aux herbes fraîches et menues, aux humbles 
plantes, aux arbres fiers. Ne consens pas, seigneur, à 
ce qu'on ôte au Tage clair, la parure qui l'enrichit et 
lui vaut plus de renommée que ces arènes d'or qu'il 
nourrit en son sein. Aux bergers de ces prairies, ahl 
n'enlève point, Amour, la lumière de leurs yeux, le 
bonheur de leurs pensées, et cet aiguillon d'honneur 
qui les incitait à faire mille entreprises vertueuses! 
Considère que si tu laisses emporter Galathée vers la 
terre étrangère, tu te dépouilles du domaine que tu 
possèdes sur ces rives; car tu le dois à Galathée : si tu 
la perds, tiens pour certain que tu ne seras pas connu 
dans ces campagnes, que ceux qui les habitent te refu- 
seront l'obéissance et n'iront plus vers toi porter le 
tribut d'usage. Note que ma supplique est juste et rai- 
sonnable, et que ce serait folie de ne la point exaucer : 
car, quelle loi ordonne, quelle raison approuve, que la 
beauté que nous formons, la sagesse qui naquit dans 
ces bois et ces hameaux, la grâce, par un don du ciel, 
accordée à notre patrie, à l'heure où nous espérions 
cueillir l'honnête fruit de pareilles richesses, nous 
soient ravies et emportées vers des royaumes étrangers, 
pour devenir ainsi la proie de l'inconnu? Ahl plaise au 
ciel clément de ne point tolérer qu'il nous soit fait tel 
préjudice I O vous, prés verdoyants, qui vous réjouissiez 
d'elle 1 O vous, ileurs odorantes qui de ses pieds tou- 
chées, exhaliez plus de parfum! O vous, plantes, vous 
arbres de ces bois délicieux! faites tous, à l'envi, malgré 
votre nature, quelque genre de sentiment qui meuve le 
ciel à exaucer ma prière ! 

[L^infortuné se ressaisit et se montre aux bergers qui 
l'accueillent avec une agréable simplicité. Mais voici que la 
noble compagnie de dames et de seigneurs revient de l'ermi- 
tage entourant Silerio, vêtu comme un jeune marié, car 
Timbrio et Nisida l'ont fiancé avec Blanche. Tout le monde 



GAL ATHÉE 3Í 

s'achemine en chantant vers le village. Lauso paraît, qui n'est 
plus triste, car il dédaigne autant Silène que jadis il l'avait 
aimée. On rencontre le vieil Arsindo avec la belle Maurise. 
Arsindo rapporte que Tinsensible Lenio est enfin touché par 
Tamour, et passionnément adore l'insensible Gélasie. Maurise 
à son tour raconte à Galathée et à Florise comment Léonarde 
épousa en secret le bel Artidore, et comment Théolinde ne se 
peut consoler, si ce n'est par la vue du berger Galercio, le frère 
jumeau d'Artidore. 

A cet instant résonne le son d'une buccine : c'est l'appel aux 
bergers du prêtre Telesio, lequel vient annoncer aux pâtres 
accourus la mort du fameux Meliso, et les convoque pour le 
lendemain, au point du jour, dans la vallée des Cyprès où 
auront lieu les funérailles. La tristesse est générale et profonde, 
à peine troublée par l'apparition de Lenio qui confesse à Tiréis 
que l'amour Ta vaincu, et qu'il reconnaît son pouvoir.] 



Livre Sixième. 

[Au son de la buccine de Telesio, les bergers et les bergères 
accourent au rendez-vous de la vallée des Cyprès. Elicio et 
Timbrio suivent les bords du Tage et admirent la beauté du 
fleuve.] 

1. — SUR LES RIVES DU TAGE. 

Se tournant vers Elicio qui marchait à son côté, 
Timbrio lui dit : « Quel étonnement pour moi, Elicio, de 
contempler l'incomparable beauté de ces fraîches rives ! 
J'ai vu le large Bétis^ l'Èbre fameux, la Pisuerga^ Je 
me suis promené près du Tibre sacré, aux bords amènes 
du Pô, illustré par la chute de l'audacieux enfant ^ 
parmi les frais ombrages du paisible Sebeth'^; et pour- 
tant je suis émerveillé. — Tes yeux ne te trompent pas, 

1. Bétis, le Guadalquivir. 

2. Pisuerga, affluent du Douro, arrose les provinces de Falen- 
cia, Burgos et Valladolid. 

3. Eridan, nom donné par les Anciens au Pô en mémoire de 
la chute d'Eridan ou Phaéton, fils du Soleil. 

4. Sebethus, fleuve de Campanie qui se jette dans le golfe de 
Naples. 



38 CERVANTES 

ô sage Timbrio, répondit Elicio, car sans doute tu 
peux croire que l'agrément de ces rives ne le cède en 
rien à celui des fleuves que tu nommas, alors même 
qu'encore tu citerais le Xanthe*, et l'Amphryse^ et 
l'amoureux Alphée ^. Car l'expérience nous enseigne 
que, presque en droite ligne au-dessus de ces rives, se 
montre un ciel luisant et clair qui, d'un long mouve- 
ment, d'une vive splendeur, semble convier à la joie le 
cœur le plus assombri. Et s'il est vrai que les étoiles et 
le soleil se maintiennent, comme l'on dit, par les ondes 
d'ici-bas, je crois fermement que les eaux de ce fleuve 
contribuent à la beauté du firmament qui le couvre, ou 
que Dieu qui demeure aux cieux se complaît dans la 
partie qui s'étend au-dessus de nous. La terre qui 
l'embrasse, vêtue de mille ornements verts, semble 
être en fête et se réjouir de posséder en soi un don si 
agréable. Et le fleuve doré, comme en reconnaissance, 
dans ses embrassements doucement s'enchevêtre, avec 
art décrivant mille sinueux détours, qui nous rem- 
plissent l'âme d'un merveilleux plaisir. On ne peut se 
lasser dele regarder, et l'on y trouve toujours de nou- 
velles beautés et de nouveaux agréments. Tourne tes 
regards, valeureux Timbrio, vois ces rives ornées de 
tant de villages, de riches métairies, qui vont comme 
en s'étageant. Il semble qu'on y jouisse, par toutes les 
saisons, de la vue du printemps riant et de la belle 
Vénus, allant vêtus de simple et amoureuse parure, 
accompagnés de Zéphyre*, précédés de la mère Flore^, 
épandant à mains pleines mille fleurs odorantes. Et 
telle est l'industrie de ses habitants, que la nature 

1. Xanthe, rivière de la Troade, la même que le Scamandre. 

2. Amphryse, fleuve de la Thessalie. 

3. Alphée, fleuve de l'Elide. Alphée, chasseur, s'éprit de la 
nymphe Aréthuse. Il fut changé en fleuve et la nymphe en 
fontaine. 

4. Zéphyre, vent d'ouest doux et léger dont les Grecs faisaient 
le fils d'EoIe et de l'Aurore. 

5. Flore, déesse de tout ce qui fleurit, de toutes les espé- 
rances symbolisées par la fleur. 



GALATHEE 39 

s'incorpore à l'art, devient son artisan, son intime 
alliée, et que tous deux forment une tierce nature qui 
n'a de nom dans'aucune langue. De ses jardins cultivés 
qui font taire ceux des Hespérides^ ou encore d'Alci- 
noiis^, des bois épais, des pacifiques oliviers, des verts 
lauriers, des myrtes en coupole; de ses gras pâturages, 
de ses vallées allègres, de ses coteaux feuillus, des 
ruisseaux et fontaines, que pourrais-je dire sinon que 
si les Champs-Elysées sont quelque part sur la terre, 
c'est assurément ici. Que dirai-je de ces hautes roues 
dont le mouvement continuel extrait l'eau du fleuve 
profond pour en humecter abondamment les plants des 
lointains potagers? Et par dessus toutes choses, on 
voit naître sur ces rives les bergères les plus belles et 
les plus charmantes du monde. 

[Elicio montre avec sa houlette Galathée à Timbrio qui ne 
sait ce qu'il doit le plus admirer : ou l'enthousiasme du berger 
ou la beauté de la bergère. Après quoi, ils arrivent à la vallée 
des Cyprès.] 

2. — LA VALLÉE DES CYPRÈS. 

Aux quatre coins opposés d'une partie des bords du 
Tage, s'élèvent quatre verts et paisibles coteaux comme 
des murs et défenseurs d'une belle vallée qu'ils recèlent. 
Par quatre entrées on y accède, que les coteaux eux- 
mêmes resserrent de façon qu'elles viennent former 
quatre longues et silencieuses avenues auxquelles de 
tous côtés font paroi de hauts cyprès, innombrables, et 
placés dans un tel ordre et concert que leurs branches 
croissent égales et que nulle n'a l'audace de dépasser 
sa voisine. De cyprès à cyprès l'espace est occupé par 
d'odorants rosiers, de suaves jasmins, qui se joignent 
et s'entremêlent ainsi que sur ces haies, dont s'enclosent 

1. Hespérides, délicieux vergers de la Gyrénaïque occidentale, 
gardés, suivant la Fable, par un dragon à cent têtes que tua 
Hercule. 

2. Alcinoiis^ roi des Phéaciens, possédant des jardins célèbres 
à Gorcyre (Gorfou). 



40 CERVANTES 

les vignes, s'enchevêtrent les ronces et les pieds de 
bourg-épine. De distance en distance, entre l'herbe 
menue, on voit courir les ondes pures de clairs et 
frais ruisseaux qui sourdent des flancs des coteaux. 
Les avenues aboutissent à une place ronde et vaste, 
que font les pentes et les cyprès, au milieu de laquelle 
s'élève une fontaine, d'un marbre blanc et précieux, et 
d'un tel art composée, qu'elle laisse loin derrière elle 
celles de Tivoli * ou de Trinacria 2. Avec l'eau de cette 
fontaine se nourrissent les herbes fraîches de la place 
délicieuse, et cet agréable site est, de plus, fort goûté 
par les bouches gourmandes des innocents agnelets et 
des tendres brebis qui gardent ainsi les dépouilles de 
quelques bergers célèbres, lesquels sur un décret géné- 
ral de tous ceux qui sur ces bords restent en vie, sont 
jugés dignes et méritants d'avoir leur sépulture en la 
vallée fameuse. C'est pourquoi l'on voyait, parmi les 
arbres divers qui s'élèvent entre les cyprès et les pentes 
des coteaux, quelques sépultures taillées dans le jaspe 
ou dans le marbre, et montrant sur des pierres blanches 
le nom des ensevelis. 

[La sépulture de Meliso, entre toutes, est la plus belle. Le 
prêtre la contemple, et tournant son visage vers toute la com- 
pagnie, prend soudain la parole d'une voix grave et attristée.] 



3. — LES FUNÉRAILLES DE MELISO. 

Et Telesio leur dit : <c Voyez, nobles bergers, et vous, 
sages et belles bergères, voyez la triste sépulture où 
reposent les restes honorés de Meliso, honneur et gloire 
de ces rives. Élevez vers le ciel vos cœurs d'humilité, 
et d'un pur sentiment, avec des larmes abondantes et 
de profonds soupirs, entonnez les hymnes saintes et 
les dévotes prières, le suppliant d'accueillir près de son 
trône étoile l'âme bénite du corps qui, lui, demeure 
là!... )) Après quoi il s'approcha d'un cyprès dont il 

1. Tivoli^ ville du nord-est de Home. 

2. La Sicile, ainsi nommée de ses trois promontoires. 



G AL ATHÉE 41 

cueillit quelques rameaux qu'il disposa en guirlande 
funéraire pour couronner son blanc et vénérable front. 
Puis il fit signe aux autres de l'imiter. Lesquels, en un 
moment, se furent couronnés des mêmes sombres 
ramures et, guidés par Telesio, arrivèrent au sépulcre 
où le prêtre s'inclina et baisa la dure pierre. Tout le 
monde en fit de même, et quelques-uns attendris par 
le souvenir de Meliso, laissaient arrosé de leurs pleurs 
le marbre blanc qu'ils baisaient. 

Telesio, ensuite, ordonna d'allumer le feu sacré, et 
sur-le-champ, à l'entour de la sépulture, on dressa 
maint petit foyer où brûlaient seulement des branches 
de cyprès. Et le vénérable prêtre commença, d'un pas 
lent et grave, à faire le tour du bûcher, répandant en 
l'ardente flamme le saint encens parfumé, et disant 
chaque fois une courte prière pour l'âme de Méliso. A 
la fin de chaque oraison, il élevait sa voix tremblante, 
et les assistants répondaient, d'un triste et pieux 
accent, par trois fois : amen, amen. Et de ce lamen- 
table son, résonnaient les proches collines, et les pro- 
fondes vallées. Et les ramures des hauts cyprès, ainsi 
que de tous les arbres dont le val était rempli, au 
souffle d'un doux zéphyr, faisaient ensemble un sourd 
et attristant murmure, comme pour contribuer à la 
mélancolie du funèbre sacrifice. 



[Telesio prononce l*éloge funèbre de Meliso. Puis les bergers 
improvisent un concert élégiaque auquel se mêle le chant des 
chardonnerets, des calandres et des rossignols. Mais la nuit 
tombe, s'étend par toute la vallée sacrée. Les étoiles errantes 
apparaissent et la lune au clair visage. Or, un vent s'élève, 
obscurcit la voûte sereine, éteint l'or du firmament. A cet 
instant jaillit de la tombe de Meliso une merveilleuse flamme. 
Dans la transparente clarté surgit la muse Galliope, la plus 
puissante des neuf sœurs, la déesse de la poésie. Elle chante la 
gloire des génies espagnols, puis disparaît entre les flammes. 
L'assistance se ressaisit, et sous le charme encore de la révéla- 
tion, salue l'Aurore qui découvre ses roses dans le ciel vaste, 
annonçant l'allégresse du jour prochain. On décide de cheminer 
vers la fontaine des Palmes où Ton passera la sieste. Après le 
repas champêtre, la compagnie, oublieuse de ses récentes tris- 



42 CERVANTES 

tesses, joue aux énigmes, aux charades, lorsque soudain des 
cris l'appellent au bord du Tage où elle voit deux bergère» 
luttant pour empêcher un pâtre de se noyer. On reconnaît 
Galercio avec Maurise et Théolinde, en même temps que Gélasie 
riant du haut d'un rocher. On sauve Galercio, mais Ton voit, 
d'autre part, Gélasie s'enfuyant devant Lenio qui Taime. Cepen- 
dant que Théolinde raconte comme Léonarde traîtreusement 
s'est mariée avec le bel Artidore. Tircis trouve sur Galercio 
des vers à l'adresse de l'insensible Gélasie. Il va les montrer à 
Elicio, mais celui-ci s'est évanoui, apprenant qu'avant trois 
jours Galathée doit épouser le riche fermier portugais. Tircis 
le ranime et lui oiTre de lui prêter son appui. Au reste, le soir, 
Elicio reçoit un billet de Galathée le suppliant de la sauver. 
Elicio, transporté, lui répond et s'unit à tous ses amis pour 
essayer une démarche auprès du vieil Aurelio, disposé même à 
employer la force si le père s'entête à contrarier sa fille. La 
suite de l'histoire est promise dans une seconde partie.] 



II 

LES NOUVELLES EXEÍVIPLAIRES 

{NOVELAS EJEMPLARES) 



[Nous suivons, pour Tanalyse et les extraits des Nouvelles 
Exemplaires^ Tordre même que donne la première édition de 
Juan de la Cuesta, à Madrid, en 1613. Nous ne joindrons donc 
pas à la liste La Fausse Tante, découverte en 1788, quoique cette 
œuvre soit empreinte d'assez de talent pour que Ton n'ose 
l'attribuer à personne autre qu'à Cervantes i. 

Après une dédicace au comte de Lemos, et un prologue 
célèbre par le portrait que Cervantes fait de soi-même, diaprés 
le tableau de Juan de Jauregui, et que l'on trouvera dans notre 
Introduction, viennent les poésies de circonstance adressées à 
l'auteur par divers ingenios. Puis ce sont les douze Nouvelles. 

Nous nous sommes servi des éditions critiques de MM. Rodri- 
guez Marin, N.-A. Cortés, et Amezúa y Mayo.] 



I 

La Petite Gitane 

{LA GITANILLA) 
1. — PORTRAIT DE PRECIOSA. 

11 semble que les gitanes ^ au monde ne soient nés 
que pour être voleurs : issus de parents voleurs, élevés 

1. Cf. A. Bonilla y San Martin, La lia fingida, dans Archivo de 
investigaciones históricas (1911), t. II, pp. 5-92. 

2. Gitanes ou Zingari, population d'origine hindoue, aujour- 
d'hui dispersée dans plusieurs contrées de l'Europe, où elle vit 
avec des coutumes et un langage à part. 



44 CERVANTES 

avec des voleurs, ils étudient pour être voleurs et, fina- 
lement, deviennent de parfaits voleurs en tout temps et 
en toute circonstance. L'envie de dérober, et dérober, 
en eux, sont comme des accidents inséparables qui ne 
passent qu'avec la mort. 

Donc, de cette nation, une vieille gitane, retraitée 
dans la science de Cacus S éleva comme sa petite-fille 
une enfant qu'elle appela Preciosa et à qui elle enseigna 
ses tours de gitane, ses artifices et sa manière de voler. 
Preciosa devint la meilleure danseuse de tout le gita- 
nisme, en même temps que la plus belle et la plus sage 
que l'on pût trouver, non seulement parmi les gitanes, 
mais encore entre toutes celles que la renommée donne 
pour belles et sages. Ni le soleil, ni l'air, ni toutes les 
inclémences du ciel auxquelles, plus que personne, les 
gitanes sont exposés, ne purent délustrer son visage ni 
tanner ses mains; et, qui plus est, la grossière édu- 
cation qu'elle recevait développait en elle des dons 
naturels bien supérieurs à ceux d'une gitane, car elle 
était extrêmement fine et polie, avec je ne sais quoi de 
désinvolte qui ne passait pas cependant les limites de 
la bienséance. Au contraire, si piquante qu'elle fût, elle 
était si honnête qu'en sa présence nulle gitane, vieille 
ou jeune, n'osait chanter de chansons lascives ou dire 
ce qu'il ne faut pas. Finalement l'aïeule comprit le 
trésor qu'elle avait en sa petite-fille, et la vieille aigle 
résolut d'apprendre à son aiglon à voler de ses propres 
ailes, et à vivre de ses serres. 

Preciosa sortit de ses mains riche en chansons popu- 
laires, en couplets, séguedilles^, sarabandes^ et autres 
vers; surtout de romances^, qu'elle chantait avec 



1. Cacus, géant demi-homme et demi-satyre, fils de Vulcain, 
habitait une caverne au pied de i'Aventin. Hercule, à qui il 
avait volé quatre paires de bœufs, l'étouiTa dans son antre. 
Voyez Virgile, Enéide, S"" livre. 

2. Séguedilles^ petites compositions le plus souvent de sept 
vers divisés en quatrain et tercet. 

3. Sarabandes, couplets assez libres, à la fois chantés et dansés. 

4. Romances, composition généralement brève et formée 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 45 

une grâce spéciale. Son astucieuse aïeule se rendait 
compte que de telles amusettes et de pareils agréments à 
l'âge et avec la beauté de sa petite-fille pouvaient être 
l'heureux appât qui lui vaudrait d'accroître ses res- 
sources. Aussi bien, elle lui en chercha et procura par 
tous les moyens possibles. Elle trouva l'aide des poètes, 
car il n'en manque point qui s'accordent avec les gitanes 
et leur vendent leurs œuvres, de même qu'il y en a pour 
aveugles ^ inventant pour eux des choses extraordinaires 
et recevant leur part du gain. Il y a de tout dans le 
monde, et la faim pousse parfois même les hommes de 
talent à risquer des choses qui ne sont pas sur la 
carte. 

[Preciosa fait son entrée à Madrid avec le plus grand succès. 
un matin, elle est accostée par un jeune et superbe gentilhomme 
qui lui dit l'adorer et vouloir la servir.] 

2. — PRECIOSA RÉPOND A SON AMOUREUX. 

Et Preciosa lui dit : 

« Moi, seigneur chevalier, bien que je sois gitane, 
pauvre et d'humble naissance, je sens au-dedans de moi 
je ne sais quel esprit follet et fantastique qui me pousse 
à de grandes choses. Les promesses ne m'émeuvent pas, 
ni les cadeaux ne me corrompent, ni les protestations 
d'obéissance ne m'attendrissent, ni enfin je ne me 
trouble à des compliments d'amoureux. Et malgré mes 
quinze ans (car suivant le calcul de ma grand'mère je 
les aurai pour la Saint-Michel), je suis déjà vieille de 
pensée, et connais plus de choses que mon âge ne peut le 
faire croire, et cela, plus par mon bon naturel que par 
expérience. Mais par l'un ou par l'autre, je sais que les pas- 
d'octosyllabes dont les pairs sont assonances et les impairs 
libres. Le romance est par excellence le vers épique et drama- 
tique. 

1. Les aveugles ont toujours joui, en Espagne, de la charité 
populaire. Aujourd'hui encore, on peut les voir, organisés en 
véritables orchestres, stationner sur les plus belles voies des 
grandes villes et faisant de fructueuses recettes. 



46 CERVANTES 

sionsamoureuges,à leur apparition, sont commedes élans 
irraisonnés qui font sortir la volonté de ses gonds; 
laquelle, sans souci des obstacles, se jette, afíblée, vers 
ce qu'elle désire, et croyant rencontrer le paradis de 
ses yeux trouve Tenfer de ses chagrins. Si elle atteint 
l'objet souhaité, son désir diminue avec sa possession, 
et les yeux de l'entendement s^ouvrant peut-être alors, 
on voit qu'il est bien d'abhorrer ce que naguère on 
adorait. Cette crainte engendre en moi une prudence 
telle que je ne crois nulle parole et doute de bien des 
œuvres. Un seul joyau je possède, que j'estime plus 
que la vie, et qui est ma virginité. Pour des promesses 
ou des dons, je ne saurais l'échanger, car alors elle 
serait vendue, et pouvant être achetée, serait de mince 
valeur. Artifices ni cajoleries ne doivent non plus la 
ravir; mais je pense l'emporter avec moi dans la sépul- 
ture et peut-être au paradis, plutôt que de l'exposer à 
lassant et au contact de chimères et de vains caprices. 
La virginité est une fleur que même en imagination on 
ne devrait pas offenser. Coupez la rose du rosier : 
comme vite elle se fanel Celui-ci la touche, celui-là la 
respire, tel autre l'effeuille, et finalement elle se défait 
entre tous ces doigts grossiers. Si vous, seigneur, ne 
venez que pour ce gage, vous ne le pourrez emporter 
que dans les liens du mariage. Si la virginité peut se 
courber un jour, ce ne peut être que sous ce joug sacré, 
car alors ce n'est pas la perdre mais l'engager en des 
affaires qui promettent d'heureux profits. Si vous 
voulez être mon époux, votre épouse je serai. Mais 
d'abord il faut accomplir mainte condition, mainte 
épreuve. En premier lieu je dois savoir si vous êtes qui 
vous me dites ; puis, l'ayant vérifié, il vous faudra laisser 
la maison de vos parents, la troquer contre nos rou- 
lottes, et vous habillant en gitane étudier dans nos 
écoles deux ans pendant lesquels je me ferai à votre 
caractère, et vous, de votre part, au mien. Après quoi, 
si vous tenez à moi, et moi à vous, alors je serai votre 
épouse. Mais jusqu'alors je ne serai avec vous que 
comme une sœur, et votre humble esclave pour vous 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 47 

servir. Et vous devez considérer que pendant ce novi- 
ciat, il se pourrait que vous recouvriez la vue qu'en ce 
moment vous avez perdue, ou tout au moins troublée; 
que vous vous rendiez compte que vous auriez dû fuir 
ce qu'aujourd'hui vous suivez avec tant d'ardeur. Mais 
en recouvrant la liberté, avec un vrai repentir, toute 
faute est pardonnée. Si, acceptant ces conditions, vous 
vous décidez à être un soldat de notre milice, votre sort 
est dans votre main : car si vous en refusez une seule, 
vous ne toucherez pas un doigt de la mienne. » 

[Preciosa vérifie les dires de son amoureux Andrés — ainsi 
se nomme-t-il — et entre délibérément dans la noble maison 
du jeune homme pour dire la bonne aventure et danser. 
Feignant de ne pas connaître Andrés, elle demande habilement 
tout ce qu'elle veut savoir et se retire satisfaite. Andrés, décidé 
à la suivre, apparaît un beau matinaux gitanes qui l'accueillent 
joyeusement dans leurs baraques. Et déjà commence l'initiation 
au gitanisme. Après quelques cérémonies pittoresques, un vieux 
gitane prend Preciosa par la main, et, se plaçant devant Andrés, 
lui tient un discours solennel.] 



3. — LA PROFESSION DE FOI DU GITANE. 

« Cette enfant, la fleur et la crème de toute la beauté 
des gitanes qui vivent en Espagne, nous te la livrons, 
soit pour épouse, soit pour amie, suivant ton bon 
plaisir, car notre vie libre et large n'est pas sujette 
aux manières de pruderie. Regarde-la bien, vois si elle 
te plaît, ou si quelque chose en elle t'est désagréable, 
car, dans ce dernier cas, choisis-en une autre plus 
parfaite parmi les jeunes filles d'ici, et nous te la don- 
nerons. Mais sache que ton choix sera définitif et que 
tu ne devras pas t'occuper de la femme du voisin ou 
même des demoiselles. Nous gardons inviolablement la 
loi de l'amitié. Aucun ne sollicite le bien de l'autre. 
Nous vivons exempts de l'amère pestilence de la jalousie. 

Parmi nous, il n'est point 

d'adultère, ou s'il survient que nos femmes ou amies 
commettent quelque faute, nous n'en appelons pas à la 
justice pour le châtiment. Nous sommes les juges et 



48 CERVANTES 

les bourreaux de nos épouses ou amies. Nous les tuons 
et enterrons dans les montagnes et déserts avec la 
même facilité que s'il s'agissait d'animaux nuisibles. 
Point de parent pour les venger ou demander compte 
de leur mort. Avec une pareille crainte, elles se gardent, 
et nous sommes tranquilles. Il est peu de choses qui ne 
nous soient communes à tous, sauf la femme ou l'amie, 
car nous voulons que chacune soit à celui qui l'eut en 
partage. Entre nous, toutefois, la vieillesse est cause de 
divorce comme la mort : qui le désire peut délaisser 
la femme vieille, s'il est jeune encore, et en choisir une 
autre qui corresponde au plaisir de son âge. Avec ces 
lois et statuts, nous nous conservons et vivons joyeux; 
maîtres des champs, des semailles, des forêts, des 
monts, des fontaines et des fleuves. Les monts nous 
offrent leur bois gratis ; les arbres leurs fruits ; la vigne 
son raisin ; les potagers leurs légumes; les sources leur 
onde; les rivières leurs poissons; les chasses gardées 
leur gibier; et nous avons l'ombre des rochers, l'air 
frais des crevasses, l'abri des cavernes. Pour nous les 
inclémences du ciel sont douceurs, les neiges un rafraî- 
chissement, la pluie une baignade, le tonnerre est de la 
musique et les éclairs des flambeaux. Le sol dur est pour 
nous un matelas de tendres plumes; le cuir tanné de 
nos corps nous sert de harnais impénétrable; notre sou- 
plesse légère se joue des fers, des fossés, des murailles. 
Contre notre courage ne valent ni les liens, ni l'estra- 
pade, ni le linge qui étouffe, ni le chevalet. Entre le oui et 
le non nous n'établissons pas de différence quand il nous 
convient. Nous nous posons toujours en martyrs plutôt 
qu'en confesseurs. Pour nous les bêtes de somme se 
nourrissent dans les champs, comme dans les villes se 
coupent les bourses. Ni l'aigle, ni aucun oiseau ne 
s'élance avec autant de promptitude sur la proie qui 
s'offre, que nous sur l'occasion intéressante. Et en 
résumé nous avons mainte habileté qui nous promet 
une heureuse fin. Car dans la prison nous chantons, sur 
le chevalet nous nous taisons, le jour nous travaillons, 
la nuit nous volons, ou pour mieux dire nous mettons 



LES¿NOUVELLES EXEMPLAIRES 49 

ordre à ce que nul ne néglige de savoir où il met son bien. 
La crainte de perdre l'honneur ne nous fatigue pas, et 
l'ambition de l'accroître ne nous enlève pas le sommeil. 
Nous ne soutenons pas de partis, ne nous levons pas 
avant le jour afin de présenter des requêtes, d'accom- 
pagner des magnats, de solliciter des faveurs. Tels que 
des plafonds dorés et de somptueux palais nous esti- 
mons ces baraques et ces roulottes mobiles; tels que 
des tableaux et tapisseries de Flandres, ce qu'à nos 
yeux la Nature à chaque pas nous montre en ces rocs 
escarpés, ces montagnes neigeuses, ces prairies dérou- 
lées et ces bosquets touffus. Nous sommes des astro- 
logues rustiques, car, dormant presque toujours à ciel 
ouvert, nous y savons lire les heures. Nous voyons 
comment l'aurore met en fuite et balaie les étoiles, et 
comment elle surgit avec l'aube sa compagne, réjouis- 
sant l'air, refroidissant l'eau et humectant la terre; puis, 
derrière elle, le soleil, dorant les cimes et frisant les mon- 
tagnes (comme a dit l'autre poète). Et nous ne craignons 
pas que son absence nous gèle, quand il nous frappe 
obliquement de ses rayons, ni que ceux-ci nous 
embrasent quand ils nous portent des coups droits; 
car nous faisons même visage au soleil et à la glace, à 
la stérilité comme à l'abondance. Pour conclure, nous 
vivons par nous-mêmes, sans nous préoccuper du vieux 
dicton : « on arrive à la fortune par l'église, la mer ou 
la maison royale », nous avons ce que nous voulons, 
nous contentant de ce que nous avons.... Je vous ai dit 
cela, noble jeune homme, pour que vous n'ignoriez pas la 
vie à laquelle vous venez, et la conduite que vous devez 
tenir. Mais ce n'est là qu'une ébauche; avec le temps 
vous découvrirez une infinité de choses non moins 
dignes d'attention. » 

[Andrés s'habitue à la vie des gitanes et devient fameux 
entre tous. Et son amour pour Preciosa s'accroît de jour en 
jour, attisé encore par la jalousie que lui inspire un nouveau 
compagnon, Clément, jeune homme de bonne famille qui, à la 
suite d'une intrigue suivie d'un duel, a dû fuir la justice, et se 
réfugie chez les gitanes. Or, Clément est un de ces pages-poètes 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 4 



50 CERVANTES 

qui, jadis, à Madrid courtisèrent Preciosa. Cependant il est 
loyal, et renonce à rivaliser avec l'amoureux Andrés dont il 
sait peu à peu dissiper les soupçons. 

Sur ce, la troupe nomade arrive près de Murcie. Une veuve 
de la ville, doña Juana Carducha, s'éprend d'Andrés et lui oiîre 
sa main avec sa fortune. Le jeune homme refusant, la veuve 
dépitée se venge : elle cache quelques bijoux dans les bagages 
d^Andrés, après quoi elle crie au voleur. La police accourt. Un 
bravache, neveu de TAlcade, soufflette Andrés, qui le tue. On 
se saisit des gitanes que l'on jette en prison, à l'exception de 
Preciosa que la femme du Corregidor, pour sa beauté, désire 
voir. Avec Preciosa, son « aïeule >» est également exceptée. 

La Corregidora admire Preciosa. Sa vue l'émeut et lui rappelle 
une enfant qu'elle a perdue. La gitanille supplie qu'on lui rende 
son Andrés, et son accent est tel que la Corregidora l'embrasse 
en versant des larmes. Mais survient le Corregidor, surpris de 
trouver sa femme ainsi bouleversée. 11 en demande la cause.] 



4. — LA RECONNAISSANCE. 

La réponse de Preciosa fut de lâcher les mains de la 
Corregidora et de se jeter aux pieds du Corregidor, en 
lui disant : 

« Seigneur, miséricorde I Si mon époux meurt je suis 
morte. Il n'est pas coupable, mais s'il l'est, qu'on me 
donne le châtiment. Et si cela est impossible, qu'au 
moins le procès traîne jusqu'à ce que l'on ait trouvé les 
moyens de le libérer; car peut-être qu'à celui qui n'a 
pas péché par malice, le ciel enverra la grâce du salut. » 
Le Corregidor fut ému des propos avisés de la gita- 
nille; et si ce n'eût été faire montre de faiblesse, il l'eût 
accompagnée dans ses larmes. 

Cependant, la vieille gitane était plongée dans de 
profondes, nombreuses et diverses réflexions.... Après 
quoi, se décidant, elle s'avança et dit : 

<c Attendez un peu, Messeigneurs, et je ferai que vos 
sanglots se convertissent en sourires, dût-il m'en coûter 
la vie. » 

Sur ce, d'un pas léger, elle sortit, laissant les autres 
étonnés de ses paroles sibyllines. Preciosa ne laissa 
point pour cela de supplier avec des larmes qu'on fît 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 51 

traîner la cause de son fiancé, afin d'aviser son père 
d'accourir pour s'en occuper. 

La vieille gitane revint avec un coffret sous le bras, 
et dit au Corregidor d'entrer avec sa femme en quelque 
appartement, car elle avait à leur dire de grandes 
choses en secret. Le Corregidor, croyant qu'elle voulait 
lui dénoncer quelques vols des gitanes, afin de gagner 
sa faveur dans le procès du prisonnier, sur-le-champ, 
avec sa femme, l'emmena dans sa garde-robe où la 
gitane, devant eux, se mit à genoux et leur dit : 

« Si les bonnes nouvelles que je vous veux donner, 
Messeigneurs, ne me valent point le pardon du grand 
péché que j'ai commis, me voici pour recevoir le châti- 
ment que vous ordonnerez. Mais, avant dele confesser, 
je veux que vous me disiez, tout d'abord, si vous con- 
naissez ces bijoux. » 

Et, découvrant le coffret des bijoux de Preciosa, elle 
le mit entre les mains du Corregidor qui l'ouvrit, 
aperçut ces brimborions, mais ne comprit pas ce qu'ils 
signifiaient. La Corregidora, à son tour, les regarda, 
mais n'entendit pas davantage. Elle dit seulement : 

<( Ce sont des parures d'un enfant nouveau-né. 

— C'est la vérité, répondit la gitane. Mais le nom de 
l'enfant est dit sur ce papier. » 

Le Corregidor le déplia en hâte, et lut : L'enfant s'ap- 
pelait doña Constanza de Acevedo y de Meneses; sa mère doña 
Guiomar de Meneses^ et son père don Fernando de Acevedo, 
chevalier de Vordre de Calatrava. Je la fis disparaître le jour 
de VAscension, à huit heures du matin de Van 1595 : la petite 
avait au cou les pendeloques qui dans ce coffret sont gardées. 

A peine la Corregidora eut-elle entendu ces choses, 
qu'elle reconnut les pendeloques, les porta à sa bouche, 
les couvrit de baisers, et tomba évanouie. Son mari lui 
porta secours avant que de demander sa fille à la gitane, 
et la Corregidora, ayant repris ses sens, s'écria : 

(( brave femme, ange plutôt que gitane, dis-moi, 
où se trouve l'enfant qui possédait ces bijoux? 

— Où? Madame, dit la gitane, vous l'avez en votre 
maison : cette petite gitane qui vous a tiré les larmes 



52 CERVANTES 

des yeux est leur propriétaire. C'est votre fille que je 
vous enlevai, à Madrid, au jour et à l'heure qu'indique 
ce papier. » 

En entendant cela, toute troublée, la dame jeta ses 
patins S et se précipita en courant vers la salle où elle 
avait laissé Preciosa. Elle la trouva, pleurant encore, 
entourée de ses demoiselles et servantes. Lors, elle 
s'élança sur elle, et sans lui rien dire, à la hâte lui 
défît son corsage, chercha sous le sein gauche une 
petite marque blanche que sa fille avait en naissant, et 
la trouva, mais grande, car avec le temps elle s'était 
dilatée. Ensuite, avec lámeme célérité, elle la déchaussa, 
et découvrit un pied de neige et d'ivoire fait au tour, 
où elle aperçut ce qu'elle désirait, à savoir que les 
deux derniers doigts du pied droit se reliaient l'un à 
l'autre par un petit morceau de chair, qu'on n'avait 
jamais voulu lui couper, lorsqu'elle était enfant, pour 
ne pas lui faire de chagrin. Le sein, les doigts, les 
pendeloques, le jour indiqué pour le rapt, la confession 
de la gitane, et le sursaut d'allégresse qu'elle et son 
époux avaient eu en la voyant, tout cela convainquit 
la Corregidora que Preciosa était sa fille. Aussi, la pre- 
nant dans ses bras, elle revint avec elle vers le Corre- 
gidor et la vieille gitane. 

Preciosa allait toute confuse, ne sachant à quel 
propos on lui avait fait passer un pareil examen, et 
surtout quand elle se vit emportée dans les bras de la 
Corregidora qui la couvrait de baisers. 

Doña Guiomar arriva enfin en présence de son mari 
avec son précieux fardeau, et le transportant de ses 
bras dans ceux du Corregidor, lui dit : 

<c Recevez, Seigneur, votre fille Constance, car c'est 
elle sans aucun doute : j'ai vu la marque des doigts 
joints et celle de la poitrine. Au surplus, le cœur me le 
dit depuis l'instant où mes yeux la virent. 

— Je n'en doute point, répondit le Corregidor, tenant 

1. Sorte de sabots à haute semelle de liège qui se mettaient 
par-dessus la chaussure. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 53 

dans ses bras Preciosa, car ies rnêmes effets ont passé 
dans mon âme; et d'ailleurs, comment tant de preuves 
pourraient-elles se réunir à moins d'un surprenant 
miracle? » 

[Les parents pardonnent à la vieille gitane en faveur de son 
repentir; et elle leur raconte d'autre part l'histoire véridique 
d'Andrés. On le tire de sa prison. Et tout finit par le mariage 
que méritèrent bien des amants aussi exemplaires.] 



II 

L'Amant libéral. 

[L'intrigue de cette nouvelle est fort compliquée. Elle se 
noue en Sicile, où le jeune et noble Espagnol Ricardo s'éprend 
de la belle Sicilienne Léonise qui lui préfère le bellâtre Gor- 
nelio. 

Les reproches adressés à l'ingrate par l'infortuné, en présence 
de Cornelio, sont interrompus par l'irruption de corsaires 
turcs. Cornelio, lâchement, s'enfuit. Ricardo seul demeure pour 
défendre Léonise, mais, malgré sa résistance, il est fait pri- 
sonnier avec la Sicilienne. Les Turcs les séparent et les 
emmènent captifs à Chypre. Ricardo, devenu l'esclave du vice- 
roi, aperçoit un jour son amante, vêtue à la berbère, et mise 
en vente par un vieux juif. Ali-pacha, le dernier vice-roi, et 
Hassan-pacha, le nouveau, ainsi que le cadi, en tombent amou- 
reux. Tous trois se disputent l'honneur d'en faire don au 
Sultan. Ali et Hassan l'achètent, mais c'est le cadi qui la garde, 
et Ricardo, l'apprenant, passe au service de ce dernier. Léonise 
qui l'avait cru mort le retrouve avec une joie non feinte. La 
bravoure du jeune homme, contrastant avec l'attitude indigne 
de Cornelio, a dessillé les yeux de la belle inhumaine. Ricardo, 
qu'enchante un tel revirement, prépare activement leur com- 
mune évasion. 

Certain de l'appui d'un jeune renégat, Mahamut, et de 
Halima, la femme même du cadi — elle aussi renégate, qui 
voudrait redevenir chrétienne et épouser Ricardo — il inspire 
à son maître d'emmener sa captive à Gonstantinople pour 
la livrer au Sultan, résolu, pendant le voyage, à soulever l'équi- 
page et ensuite à jeter le cadi à la mer. Le pauvre cadi sans 
défiance accepte d'autant mieux que, de son côté, il songe à se 
débarrasser de la gênante Halima, sa femme, ' en la noyant, 
cousue dans un linceul, et faisant croire à tous que la noyée 
n'est autre que la captive qu'il mène vers le Grand Seigneur.] 



54 CERVANTES 

1. — LES PIRATES AMOUREUX. 

' Le jour vemi^ qui devait être celui de l'accomplisse- 
ment de leurs désirs ou de la fin de leurs jours, ils 
découvrirent un vaisseau qui à la voile et à la rame 
venait leur donner la chasse. Ils craignirent qu'il ne fût 
de corsaires chrétiens dont on ne pouvait rien attendre 
de bon, ni d'un côté ni de l'autre : car les Maures 
seraient faits prisonniers et les chrétiens, même libres, 
seraient dépouillés et volés. Mais Mahamut et Ricardo 
se fussent contentés de la liberté de Léonise et d'eux- 
mêmes. Malgré tout, ils craignaient l'insolence de la 
gent corsaire, car celle qui se livre à de pareils exer- 
cices, de quelque nation et religion qu'elle soit, ne 
laisse pas d'avoir l'âme cruelle et l'humeur hardie. Ils 
se mirent en défense, sans abandonner les rames et 
non sans faire tout ce qu'ils pouvaient. Mais en quel- 
ques heures, les autres les eurent rattrapés et furent 
bientôt à portée de canon. Ce que voyant, les attaqués 
amenèrent les voiles, lâchèrent les rames, prirent les 
armes et attendirent les assaillants, bien que le cadi 
leur dît de ne rien craindre, car le vaisseau était turc 
et ne leur ferait aucun mal. Au surplus, il ordonna de 
hisser une bannière blanche de paix à la corne, bien 
en vue de ceux qui, cupides, venaient, en fureur, 
aborder leur inoffensif brigantin. Sur ce Mahamut 
tourna la tête et vit que de l'Ouest accourait une gallote, 
apparemment de vingt bancs. Il en avertit le cadi, et 
quelques rameurs chrétiens affirmèrent que le navire 
était chrétien. Ce qui redoubla le trouble et la crainte 
de ceux qui étaient là, en suspens, sans savoir que 
faire, dans l'attente redoutable de l'épreuve que Dieu 
leur réservait. A ce moment le cadi eût donné, pour se 
trouver à Nicosie ^, tous ses espoirs de bonheur, telle 
était sa confusion. Mais il en fut vite tiré par le pre- 
mier des vaisseaux qui, sans respect des bannières de 

i. Nicosie, ville forte, capitale de l'Ile de Chypre où siégeait 
le cadi. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 55 

paix et sans scrupules religieux, aborde la nef du cadi 
avec une furie telle que peut s'en faut qu'il ne la coule. 
Le cadi reconnaît dans ses agresseurs des soldats de 
Nicosie, et devinant ce que cela peut être ^ se tient 
déjà pour mort. Au reste, si les soldats ne s'étaient pas 
d'abord occupés à voler, nul ne fût resté en vie. Mais 
au plus fort de leur pillage, voilà qu'un Turc leur crie : 
Aux armes! un vaisseau chrétien nous attaque! C'était 
vrai, car le vaisseau découvert par le brigantin du 
cadi, venait paré d'insignes et d'étendards chrétiens. 
Il arrive droit sur le navire de Hassan, mais avant que 
de l'atteindre, l'un des marins de la proue en langue 
turque demande quel est ce navire. On lui répond qu'il 
appartient à Hassan-pacha, vice-roi de Chypre. « Com- 
ment donc, réplique le Turc, étant musulman, attaquez- 
vous et pillez-vous ce vaisseau dans lequel, à ce que 
nous savons, va le cadi de Nicosie? » — Les autres expli- 
quent qu'ils ont reçu du pacha l'ordre de prendre, et 
qu'ils s'y conforment strictement. 

Satisfait de ce qu'il voulait savoir, le capitaine du 
bâtiment aux couleurs chrétiennes laisse le vaisseau de 
Hassan, court à celui du cadi, et d'une grêle soudaine 
de projectiles, tue plus de dix Turcs qui se trouvent sur 
le pont. Puis il l'aborde rapidement, et le cadi recon- 
naît dans le premier des assaillants Ali-pacha lui-même, 
l'amoureux de Léonise, qui, dans le même dessein que 
Hassan, venait l'attendre au passage, et pour n'être pas 
reconnu, avait grimé ses soldats en chrétiens. Le cadi, 
comprenant leurs intentions à tous deux, élève la voix 
pour dénoncer leur crime et dit : a Qu'est-ce donc, 
Ali-pacha? Comment, étant musulman (ce qui veut dire 
Turc) m'attaques-tu comme chrétien? Et vous, traîtres 
soldats de Hassan, quel démon vous a poussés à com- 
mettre une telle offense? Comment, pour obéir à l'ap- 
pétit lascif de celui qui vous envoie, osez-vous affronter 



1. Le cadi n'a pas la conscience tranquille.. 11 se sent sur- 
veillé par Hassan et Ali pachas qu'il a dupés lors de la vente 
de la belle captive. 



56 OBR VANTES 

votre seigneur naturel? )> A ces mots, tous suspendent 
les armes, se regardent et se reconnaissent, car tous 
avaient servi le même capitaine, et lutté sous la même 
bannière. Confondus par les paroles du cadi et par leur 
propre méfait, leurs cimeterres s'émoussent et leur 
ardeur tombe. Seul, Ali ne veut rien entendre, se jette 
sur le cadi, et lui porte à la tête un tel coup de son 
sabre que, n'eût été l'épaisseur du turban qui la pro- 
tège, il l'aurait coupée en deux. Le cadi est renversé 
sur les bancs de son vaisseau, et, en s'écroulant, pro- 
nonce : « Oh! renégat cruel, ennemi de mon divin 
prophète, est-il possible que ton acte ne reçoive son 
châtiment? Comment, maudit, oses-tu porter la main 
sur ton cadi, sur un ministre de Mahomet? » 

Ces paroles ajoutent de la force aux premières qu'il 
avait dites; et les soldats de Hassan, craignant que 
les soldats d'Ali ne viennent leur ravir leur prise, 
se risquent à l'aventure, et, l'un suivant l'autre, se 
tournent contre les soldats d'Ali avec une telle vigueur 
qu'en peu de temps, malgré leur nombre supérieur, 
ils les réduisent à une poignée d'hommes. Mais ceux- 
ci, se ressaisissant, vengent à leur tour leurs cama- 
rades, et des sbires de Hassan n'en laissent que 
quatre en vie, et encore gravement blessés. Ricardo et 
Mahamut contemplaient cette scène, passant de temps 
en temps la tête par l'écoutille de la dunette, pour voir 
ce qu'il adviendrait de tout ce tintamarre. Or voyant 
les Turcs quasi tous morts, et les vivants si blessés, ils 
jugent que facilement ils en peuvent venir à bout. 
Mahamut, donc, appelle deux neveux d'Halima que 
celle-ci avait embarqués avec elle, pour aider à s'em- 
parer du vaisseau ; et avec eux et leur père, prenant les 
coutelas des morts, ils sautent sur la coursive i, criant: 
Liberté I Liberté I Les chrétiens grecs se joignent à eux, 
de sorte que fort aisément, et sans recevoir de blessure, 
ils égorgent tous les Turcs, et passant ensuite sur la 
galère d'Ali, sans défense demeurée, ils s'en rendent 

1. Espace sur le pont d'un navire, entre les gaillards. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 57 

maîtres et s'emparent de tout ce qui s'y trouvait. Parmi 
les premiers morts de cette autre rencontre, il y eut 
Ali-pacha qu'un Turc, pour venger le cadi, tua sur 
l'heure à coups de sabre. Après quoi, tous s'empres- 
sèrent, sur le conseil de Ricardo, de transporter dans 
le navire d'Ali les objets précieux des deux autres vais- 
seaux, car la gallote était plus grande, pouvait mieux 
voyager avec un chargement, et ses rameurs étaient 
chrétiens, lesquels, heureux de leur liberté reconquise, 
et des cadeaux qu'entre eux Ricardo répartit, s'offrirent 
à le conduire jusqu'à Trapani et même jusqu'au bout 
du monde.... 

[Ricardo vainqueur de tous ses rivaux, rend la liberté au cadi 
qui retourne vers Nicosie, abandonné de sa femme qui rede- 
viendra chrétienne. Notre héros ramène ensuite à Trapani 
Léonise et ses compagnons. Là, devant la foule étonnée, il rend 
Léonise à son amant Gornélio et complète ce beau geste par le 
don de sa fortune. Mais Léonise, touchée, ne veut plus de 
Cornelio, et donne sa blanche main au généreux Ricardo 
Halima épouse Mahamut et rentre au sein de l'Église. Pour tou- 
jours reste à Ricardo le nom d^Amant libéral.] 



III 

Rinconete et Cortadillo. 

1. — LA RENCONTRE PICARESQUE. 

Dans l'auberge du Petit Moulin, sise^ aux confins des 
champs fameux ^ d'Alcudia, lorsque l'on va de Castillo 
en Andalousie, par une chaude journée d'été se trou- 
vèrent par hasard deux jeunes gens d'environ qua- 
torze à quinze ans, ni l'un ni l'autre ne dépassant dix- 
sept. Tous deux avaient bonne mine, mais étaient fort 
décousus, déchirés et mal en point. De cape, ils n'en 

1. A deux lieues de Tartanedo et à quatre d'Almodovar del 
Campo, sur la route de Tolède à Cordoue. (Note de M. Rodrí- 
guez Marin.) 

2. Dans le sens de dignes de renommée (id.). 



58 CERVANTES 

avaient pas, leurs chausses étaient de toile, et leurs 
bas de chair vivante. Il faut dire qu'ils y suppléaient 
par des souliers : ceux du premier, des expadrilles aussi 
emportées que portées, ceux du second, piqués et sans 
semelle, de sorte qu'ils lui servaient mieux d'entraves 
que de chaussures. L'un se couvrait du bonnet vert, de 
la montera des chasseurs; l'autre d'un chapeau sans 
ruban, bas de forme et large de bords; il portait sur le 
dos, rattachée devant la poitrine, une chemise cirée, 
couleur chamois, qui se retroussait toute en une 
manchet L'autre était libre et sans besace, bien que 
sur son sein apparût quelque chose de volumineux 
qui, l'on s'en aperçut ensuite, était un col, de ceux 
qu'on appelle valona^, fort bien empesé de graisse, et 
si effiloché à force de déchirures, qu'on eût dit de la 
vraie charpie : il y serrait un jeu de cartes tout arrondi 
d'avoir été manié, et dont chaque figure, ayant perdu 
ses pointes, avait été rognée pour durer plus long- 
temps. 

Ils étaient brûlés de soleil, avaient les ongles en deuil, 
les mains insuffisamment propres. L'un portait une 
moitié d'épée, l'autre un couteau à manche jaune, de 
ceux qu'on nomme de << vachers » ^. Ils s'en furent faire 
la sieste sous l'auvent ou couvert placé devant l'auberge, 
et s'asseyant en face l'un de l'autre, le plus âgé en appa- 
rence dit au plus jeune : 

« De quel pays étes-vous, seigneur gentilhomme, et 
où donc allez-vous bien? 

1. M. Rodríguez Marin fait observer qu'il ne s'agit pas ici 
d'une manche de la chemise qu'il portait, mais d'une autre 
manche séparée et distincte comme celle où le page de la Petite 
Gitane portait quatre cents écus d'or : une sorte de sac, de 
valise de voyageur pauvre. 

2. Sorte de rabat de fine toile ou de dentelle, dont la mode 
commençait, en Espagne, à être supplantée par celle des col- 
lets plissés, ruches, tuyautés. 

3. Parce que les vachers s'en servaient pour sacrifier les 
vaches. M. Rodríguez Marín nous apprend que l'usage de ces 
énormes couteaux devint tel, que les autorités de Séville, en 
séance du 22 juin 1607, en demandèrent la réglementation. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 59 

— Mon pays, seigneur chevalier, répondit l'interrogé, 
je l'ignore autant qu'où je vais. 

— Mais en vérité, dit l'aîné, vous n'êtes pas tombé du 
ciell et ce n'est pas ici endroit où demeurer; on est 
forcé d'aller plus loin I 

— Oui-da, repartit l'autre, mais j'ai dit la vérité : 
mon pays n'est pas le mien, car je n'y ai qu'un père qui 
ne me reconnaît point et qu'une marâtre qui me traite 
en beau-fils. Mon chemin esta l'aventure et j'y mettrais 
un terme où quelqu'un m'offrirait ce qu'il faut pour 
passer cette vie misérable. 

— Et savez-vous quelque métier? lui demanda le 
grand. 

— Je sais courir comme un lièvre, sauter comme un 
daim, et manier les ciseaux très délicatement. 

— Tout cela est fort bon, utile et profitable; car 
quelque sacristain vous donnera bien l'offrande de la 
Toussaint afin que, le Jeudi-Saint, vous coupiez des 
fleurons de papier pour orner le monument *. 

— Je ne coupe pas de cette manière, répliqua l'autre, 
mais mon père, par la miséricorde du ciel, est tailleur 
et ravaudeur, et m'apprit à couper des antiparas qui, 
vous le savez sans doute, sont des demi-chausses avec 
couvre-empeigne, qui de leur nom exact s'appellent 
des guêtres. Et je les coupe si bien que j'y pourrais 
passer maître 2, mais la malchance me laisse dans mon 
coin. 

— Cela — et pire encore — est le sort du talent : et 
j'ai toujours entendu dire que les meilleures compé- 
tences sont les moins utilisées. Mais vous avez le temps 
d'améliorer le vôtre. De plus, si je ne m'abuse, et si 
mon œil ne me trompe pas, vous avez d'autres dons 
secrets, que vous ne voulez pas révéler. 

1. Les monuments du Jeudi-Saint sont, en Espagne, beau- 
coup plus imposants que nos « tombeaux » des églises fran- 
çaises. Leur érection exige le concours de nombreux artistes 
en tous genres. 

2. L'examen pour passer maître, dans les corporations, était 
fort difficile. Il fallait réaliser une « œuvre d'art ». 



6X) CERVANTES 

— Peut-être en ai-je, dit le jeune, mais, comme vous 
Tavez bien deviné, je ne puis les dire en public. » 

A quoi, le grand répliqua : 

« Eh bien, sachez que je suis Tun des rares garçons 
qui gardent les secrets. Et pour vous obliger à vous 
ouvrir à moi et ne plus être méfiant, je vous veux faire 
la faveur de m'ouvrir à vous tout d'abord; car j'ima- 
gine que le destin ne nous a pas réunis sans mystère, 
et je pense que nous serons, jusqu'à la fin de notre vie, 
de véritables amis. » 

[Ils se racontent mutuellement leur histoire : comment, issus 
d'une bonne famille, ils devinrent ce qu'ils sont : d'aimables 
lurons picaresques. 

Emmenés à Séville par de complaisants voyageurs qu'ils 
détroussent, Rinconete et Cortadillo se livrent gentiment au 
vol à la tire, quand ils apprennent l'existence d'une « sainte » 
congrégation de voleurs, dont tout larron bien né doit faire 
nécessairement partie. Ils demandent donc à être présentés au 
supérieur de la confrérie : le seigneur Monipodio.] 

2. — PORTRAIT DE MONIPODIO. 

A ce moment, descendit le seigneur Monipodio, aussi 
attendu que bien vu par cette vertueuse compagnie ^ 
Il paraissait avoir de quarante-cinq à quarante-six ans. 
Il était haut de taille, brun de visage, avait les sourcils 
joints, la barbe noire et touffue, et les yeux enfoncés. Il 
venait en chemise, ouverte par devant sur la forêt de 
sa poitrine velue. Une cape de bayette le couvrait 
presque jusqu'aux pieds qu'il avait chaussés de souliers 
écrasés comme des pantoufles. 11 entourait ses jambes 
d'amples et longues culottes descendant jusqu'aux 
chevilles. Son chapeau était de ceux que l'on porte 
dans la gueusaille ^, à savoir campaniforme, avec de 
vastes bords. D'un baudrier croisant son dos et sa 

1. La compagnie des sacripants venus en consultation chez 
Monipodio. 

2. La Ampa ou Hampa réunit toutes les espèces pittoresques 
des gueux, truands, rufiens, tire-laine, et picaros. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 61 

poitrine, pendait une épée large et courte, à la façon 
des lames gravées du petit chien ^ Ses mains étaient 
courtes et poilues, ses doigts gros, ses ongles crochus 
et tenaces^. On ne lui voyait pas les jambes, mais les 
pieds apparaissaient gigantesques, tant ils étaient 
larges et d'orteils saillants. En effet il représentait le 
barbare le plus rustique et difforme du monde. 

[On fait connaissance, chez Monipodio, de toutes sortes de 
types pittoresques. C'est une cour des miracles aux aspects de 
cour de justice : car Monipodio est le Salomón des voleurs, 
tranchant leurs différends, prononçant les sentences, et répar- 
tissant l'ouvrage. 

C'est ainsi qu'il indique à Rinconete et Cortadillo le « district ». 
où ils devront « travailler ». Puis il les congédie, cependant 
que Rinconete se livre à des réflexions philosophiques.] 



3. — LES RÉFLEXIONS DE RINCONETE. 

Rinconete, quoique jeune encore, était de fort bon 
entendement et d'excellent naturel; et comme il avait 
accompagné son père dans l'exercice des bulles 3, il 
savait un peu de bon langage, et riait tout seul en 
pensant aux vocables employés par Monipodio et par; 
les autres de sa bienheureuse communauté : quand 
pour dire per modum suffragii * il avait dit par mode de 
naufrage ; et qu'ils s'arrangeaient pour être stupéfiés au 
lieu de stipendiés sur ce qu'ils pillaient. De même quand 
la Cariharta ^ déclara que Repolido était comme un 

1. Marque d'un armurier mauresque de Tolède, surnommé 
el Perrillo. 

2. L'expression espagnole est un jeu de mots : hembras y 
remachadas, femelles (fer scellé) et mâles (écrasés par le macho 
du forgeron). 

3. Le père de Rinconete avait pour métier de publier de village 
en village la bulle de la Sainte Croisade, métier de vagabond 
et tenu pour tel. 

4. Phrase latine vulgarisée sans doute par les sacristains et 
le bas clergé. 

5. La Cariharta, femme de mauvaise vie et « amie » du, 
Repolido, 



62 CERVANTES 

marinier de la roche Tarpéienne ^ et un tigre d'Ocaña^ 
et non d'Hircania, avec mille autres impertinences. En 
particulier, celle-ci lui parut plaisante quand elle 
souhaita que la peine qu'elle avait prise à gagner seí. 
vingt-quatre réaux-* fût agréée par le ciel en décompte 
de ses péchés. Et surteijiit il s'étonnait de leur certitude 
à tous, et de leur confiani^e d'aller au ciel pourvu qu'ils 
ne manquent point à leuï^s dévotions, ayant sur la 
conscience tant de vols, d'h<?micides et d'offenses à 
Dieu. Et il s'esclaffait de l'autre bonne vieille, la Pipota *, 
qui gardait en son logis la corbeille à linge volée ^, et 
allait mettre des cierges devant les images, pensant 
ainsi aller au ciel vêtue et chaussée. Il n'était pas moins 
étonné de l'obéissance et du respect que tous obser- 
vaient à l'égard de Monipodio, de cet homme 
barbare, rustaud et sans âme. Il considérait ce qu'il 
avait lu dans son livre de mémoire ^ et les exercices 
auxquels ils s'occupaient tous. Finalement il songeait, 
en l'exagérant encore, à la négligence de la justice 
dans cette fameuse cité de Séville, où vivait presque à 
découvert une engeance aussi pernicieuse et contraire 
à la nature même. Il se proposa donc de conseiller à 
son camarade de ne plus continuer cette vie perdue et 
si mauvaise, si inquiète, si libre et dissolue. Mais, 
malgré tout, entraîné par son jeune âge et son peu 

1. Marinero de Tarpeya, corruption du premier vers de l'an- 
cien romance : Mira Nero de Tarpeya ci Roma cómo se ardia, 

2. La petite gitane Preciosa fait la même amusante confusion, 
dans ses chansons, entre la paisible petite ville d'Ocaña (près 
de Tolède) et la sauvage Hyrcanie (province de la Perse). 

3. Le Repolido avait exigé d'elle trente réaux, et n'en ayant 
obtenu que vingt-quatre, la battit comme plâtre. 

4. La Pipota, bonne vieille voleuse et dévote, cliente assidue 
de Monipodio. 

5. Volée par deux autres fripons : el Renegado et Centopiés 
et recelée par la Pipota. Monipodio lui-même avoue que parfois 
le métier u ne va pas », et qu'on en est réduit à d'aussi piètres 
vols. 

6. Ce livre portait à sa première feuille : Mémoire des coups de 
couteau que Von doit donner cette semaine. Monipodio porte tou- 
jours sur lui, dans sa cape, son « livre de comptes ». 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 03 

d'expérience, il la mena encore quelques mois pendant 
lesquels il lui arriva des choses qui demandent une 
plus longue écriture. Aussi laisse-t-on pour une autre 
occasion le récit de sa vie et de ses miracles, joints à 
ceux de son maître Monipodio et à d'autres exploits des 
membres de cette infâme académie, lesquels seront à 
méditer et pourront servir d'exemple et d'avis à ceux 
qui les liront. 



IV 
L'Espagnole Anglaise. 

[Dans le butin que les Anglais emportèrent de Cadix, où ils 
débarquèrent en juillet 1596, un gentilhomme anglais du nom 
de Glotalde emmena à Londres une ravissante enfant de sept 
ans, Isabelle. 11 avait un fils d'environ douze ans appelé Rica- 
rède, et sa femme, Catherine, éleva Isabelle comme sa fille. 
Laquelle grandit en beauté, en grâces de toutes sortes, et 
Ricarède en devient éperdument amoureux. Les parents encou- 
ragent Tamour des deux jeunes gens, dont l'union est décidée, 
lorsque la Reine ayant ouï parler de la belle Espagnole, la mande 
en son palais, la prend en amitié et dispose que si Ricarède 
veut épouser Isabelle, il lui faudra d'abord la mériter. 

Ricarède est chargé d'un commandement sur la mer. Il y bat 
des corsaires turcs et délivre des chrétiens, parmi lesquels un 
Espagnol et sa femme, âgés et tristes, qui sont précisément les 
parents d'Isabelle. Ricarède les mène à Londres, leur rend 
l'enfant qu'ils ont perdue, ce pourquoi la Reine le loue, et lui 
laisse entrevoir la prochaine récompense. 

Mais la « camarera mayor >> de la Reine, mère du comte 
Arnesto, empoisonne Isabelle pour venger son fils, dédaigné par 
la jeune fille. Ce poison défigure l'amante de Ricarède, qui 
cependant reste fidèle à la malheureuse victime, et, pressé par 
ses parents d'épouser une autre femme, jure n'aimer qu'Isa- 
belle. Cependant, afin d'échapper à la contrainte paternelle, il 
partira pour Rome et soumettra au Pape son terrible cas de 
conscience. Les parents d'Isabelle s'embarquent pour Séville, 
emmenant avec eux leur fille à laquelle, en secret,. Ricarède 
demande de daigner lui faire confiance. 

Isabelle, avec le temps, guérit et redevient plus belle que 
amais. Elle attend son fiancé, lorsqu'elle reçoit de Londres un 



64 CERVANTES 

billet de dame Catherine lui annonçant la mort de Ricarède. 
Désespérée elle décide de se retirer au couvent de Santa Paula, 
à Séville.] 



LA PRISE DE VOILE. 

Le jour de la prise de voile, la nouvelle s'en répandit 
par la cité tout entière ; et ceux qui connaissaient Isa- 
belle, de vue ou de réputation, remplirent le monastère 
ainsi que le parcours depuis la maison de la jeune fille. 
Son père invita ses amis, et ceux-ci d'autres personnes, 
et tous firent à Isabelle un des plus dignes cortèges 
que Ton ait vus à Séville pour de telles cérémonies. On 
y remarquait l'assistant et l'official de l'église, le vicaire 
de l'archevêque, toutes les dames nobles et les seigneurs 
titrés dont s'honore la cité ; tel était le désir général d« 
revoir le soleil de la beauté d'Isabelle, après sa trop 
longue éclipse. 

Ainsi qu'il est d'usage entre les jeunes filles qui vont 
revêtir le voile, d'être le mieux possible habillées et 
parées, comme pour, à cette heure ultime, jouir de leur 
reste d'élégance avant de s'en écarter, Isabelle voulut 
revêtir ses plus beaux atours, et porta le même costume 
qu'elle mit pour rendre visite à la reine d'Angleterre, 
et dont nous avons dit la richesse et le luxe ^ On vit 
briller les perles et le fameux diamant, le collier et la 
ceinture, d'une valeur inestimable. Avec cette parure 
rehaussant sa beauté, qui faisait louer Dieu en elle, 
Isabelle sortit à pied, la proximité du monastère 
rendant inutiles les coches et carrosses. Mais la foule 
était si dense que le cortège regretta de n'être pas en 
voiture, car il ne pouvait pas avancer. Isabelle en était 
la cause : les uns bénissaient ses parents, d'autres le 
ciel qui la dota d'une si grande beauté. Ceux-ci, pour la 
voir, se dressaient, ceux-là l'ayant vue une fois 
couraient, en avant, la revoir. Un homme, surtout, 
paraissait empressé à ne pas la perdre de vue, tellement 

1. Les parents de Ricarède avaient habillé Isabelle « à l'espa- 
gnole », avant de la conduire vers la Reine. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 65 

que son manège attira l'attention des gens. Il était vêtu 
comme les captifs rachetés, avec sur la poitrine l'insigne 
de la Trinité, qui prouve qu'ils sont rachetés par 
l'aumône de ses Rédempteurs. Or voici que ce captif, 
au moment où Isabelle franchissait le seuil du couvent, 
et posait le pied dans la porterie où, suivant l'usage, 
venaient la recevoir la prieure et les nonnes avec la 
croix, soudain, à grand cris, s'exclame : « Arrête-toi, 
Isabelle I Arrête! car tant que je suis envie, tu ne peux 
être religieuse I » A ces cris, Isabelle et ses parents 
tournent leurs regards et voient que, fendant la foule, 
accourt vers eux ce captif qui, ayant laissé choir le 
rond bonnet d'azur qui recouvrait sa tête, découvre une 
tresse confuse de cheveux d'or tout frisés, et un visage 
rose et blanc comme la neige et le carmin, ce qui le fit 
reconnaître et juger pour un étranger. Tombant et se 
relevant, il arrive près d'Isabelle, et lui prenant la 
main, lui dit : « Me reconnais-tu, Isabelle? Je suis Rica- 
rède, ton époux. — Oui, je te reconnais, lui répond 
Isabelle, à moins que tu ne sois un fantôme qui vient 
pour troubler mon repos. » Ses parents de lui se sai- 
sissent, le considèrent attentivement, et se rendent 
compte à leur tour que le captif est Ricarède. Et lui, 
les larmes aux yeux, s'agenouille devant Isabelle, la 
supplie de ne point s'arrêter à son étrange costume, de 
faire que son indignité ne soit pas un obstacle à 
l'accomplissement de l'ancienne parole que tous deux 
se sont donnée. 

Isabelle, malgré l'impression gardée de la lettre 
annonçant la mort de Ricarède, donne plus de crédit à 
ce que voient ses yeux et à la réalité présente. Elle 
embrasse le captif et lui dit : « Monseigneur, vous seul 
pourrez sans doute empêcher que je suive ma détermi- 
nation chrétienne. Vous êtes la moitié de mon âme, 
étant mon véritable époux. Vous êtes gravé dans ma 
mémoire et gardé dedans mon cœur. L'annonce que de 
votre mort m'écrivit madame votre mère, ne.m'ayant 
pas oté la vie, me fît choisir la voie de la religion où, 
sur l'heure, j'allais entrer. Mais puisque Dieu me 

CERVANTES, — ŒUVRES CHOISIES. 5 



^6 CERVANTES 

montre à ce moment précis, qu'il désire tout autre 
chose, je ne puis ni ne dois, pour ma part, l'empêcher. 
Venez, seigneur, dans la maison de mes parents. Elle 
est vôtre, et je m'y donnerai à vous dans les termes 
que demande notre sainte foi catholique. » 

Ces paroles furent entendues de tous ceux qui étaient 
présents, et de l'assistant, du vicaire, de Tofficial de 
l'archevêque, qui, tous, grandement s'étonnèrent et 
voulurent qu'on leur contât l'histoire de cet étranger et 
du mariage en question. 

[Ricarède raconte comment ayant été blessé par son rival, le 
comte Arnesto, on l'avait fait passer pour mort. Mais il s'était 
rétabli. Des corsaires turcs l'avaient pris, emmené captif à 
Alger où un père Rédempteur le racheta un an après. Libre, 
il s'était hâté de se rendre à Séville afin de revoir Isabelle. 

Tout le monde loue Dieu pour ses grandes merveilles, et on 
décide le mariage des deux fidèles amants.] 



Le Licencié de Verre. 

{EL LICENCIADO VIDRIERA) 

[Deux étudiants de noble famille se promenant sur les bords 
du Tormes, y trouvent, dormant sous un arbre, un enfant 
d'environ onze ans, vêtu comme un paysan. Ils ordonnent à un 
valet de l'éveiller, puis ils demandent à l'enfant d'où il est, et 
ce qu'il fait dans cette solitude. 

Les réponses spirituelles du gamin portent les deux étu- 
diants à le prendre et à l'emmener avec eux à Salamanque où 
ils le font étudier comme on fait généralement étudier des 
domestiques dans cette université. Pendant les huit années 
qu'il passe avec eux, l'enfant devenant jeune homme fait, 
preuve de remarquables aptitudes. Tout le monde le tienten' 
haute estime et affection. Sa spécialité est celle du droit, mais 
il excelle dans les humanités, et sa mémoire est surprenante. Il 
interrompt ses études pour voyager en Italie, en Flandres et en 
France et revient à Salamanque pour se faire recevoir licencié 
en droit. C'est alors qu'il devient fou de la plus étrange folie.J 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 67 

LA FOLIE DU LICENCIÉ. 

Il arriva qu'en ce temps fît son entrée dans la ville 
une dame fastueuse et pleine d'artifices. A l'appeau et à 
la moquette accoururent bientôt tous les oiseaux de 
l'endroit, et pas un vademécum ^ ne manqua de la visiter. 
On dit à Thomas ^ que cette dame disait avoir été en 
Italie et en Flandres; et pour voir s'il la connaissait, il 
alla lui rendre visite. De cette entrevue, la dame s'éprit 
d'amour pour Thomas; et lui, sans s'en apercevoir, ne 
voulait entrer chez elle que par force et poussé par 
d'autres. Finalement, elle lui découvrit son penchant et 
lui offrit sa fortune. Mais comme il s'occupait beaucoup 
plus de ses livres que d'autres passe-temps, en aucune 
manière il ne répondait au goût de la dame, laquelle, se 
vo3^ant dédaignée et à son avis abhorrée, et jugeant que 
par des moyens ordinaires et communs elle ne pour- 
rait conquérir le roc du cœur de Thomas, résolut d'en 
chercher de plus efficaces et suffisants pour obtenir ce 
qu'elle désirait. Sur le conseil d'une mauresque, dans 
un coing confît de Tolède elle donna à Thomas de ce 
que l'on appelle sortilèges ou maléfîces, croyant lui 
donner une chose qui l'obligerait à l'aimer, comme s'il 
y avait au monde des herbes, des enchantements et des 
paroles capables de forcer notre libre arbitre ^; et ainsi 
celles qui donnent ces boissons ou ces mets amoureux 
s'appellent empoisonneuses*, car elles ne font autre 

1. Portefeuille d'étudiant, qui désigne ici Tétudiant lui-même. 

2. Prénom du Licencié. 

3. Dans les dernières années du xvi* siècle, une question 
théologique palpitante donna lieu à de véhémentes disputes 
entre jésuites et dominicains, et agita l'opinion entière. C'est la 
doctrine de la grâce et du libre arbitre exposée par le jésuite 
espagnol Luis Molina (1535-1600) dans son livre De liberi arbitri 
cum gratiae donis.,. (Lisbonne, 1588). Philippe 11 obtint du Pape 
en 1594 une décision qui fit cesser la polémique sans la tran- 
cher. Clément VIII créa pour son examen la congrégation de 
auxiliis (1597) dissoute en 1607 sans prononcer de sentence. On 
retrouve dans la phrase de Cervantes Fécho de ces discussions. 

4. Cervantes a toujours persiflé les donneuses de philtres et 



68 CERVANTES 

chose que de donner du poison à qui les prend, comme 
Fa démontré l'expérience en mainte et diverse occasion. 
Thomas mangea si mal à propos le coing confit que 
sur-le-champ il commença à frapper convulsivement des 
pieds et des mains comme s'il avait l'épilepsie, et il 
perdit connaissance pendant plusieurs heures, au bout 
desquelles il revint à lui; mais comme étourdi, et décla- 
rant d'une voix troublée et bégayante qu'un coing confit 
l'avait tué, et nommant la personne qui le lui avait 
donné. La justice, informée de l'afiaire, se mit à la 
recherche de la coupable; mais elle, voyant que la 
chose avait mal tourné, s'était mise en sûreté et ne 
reparut jamais. Six mois durant Thomas garda le lit, 
se desséchant jusqu'à ne plus avoir, comme on dit, que 
la peau et les os, et manifestant le trouble de tous ses 
sens. Malgré tous les remèdes possibles, seule en lui se 
guérit la maladie du corps, mais non celle de l'esprit, 
car il demeura sain mais fou de la plus étrange des - 
folies que l'on avait vues jusqu'alors. Le malheureux 
s'imagina qu'il était tout entier fait de verrez et dans 
cette illusion, lorsque quelqu'un s'approchait de lui, il 
poussait de terribles cris, demandant et suppliaat avec 
des paroles et des raisons péremptoires qu'on ne 
l'approchât pas, car on le briserait, n'étant réellement 
point comme les autres hommes, mais des pieds à la 
tête entièrement de verre. Pour le tirer de cette étrange 
imagination, beaucoup de personnes, sans s'occuper de 
ses cris et de ses prières, se jetèrent sur lui et l'embras- 
sèrent en lui disant de considérer qu'il ne se brisait pas. 
Mais tout ce qu'on y gagnait était que le pauvre 
garçon se jetait alors par terre en faisant mille cris, et 
qu'ensuite il lui prenait une défaillance dont il ne reve- 

de charmes (Cf. Don Quichotte, 1, ch. xxii) qui avaient la faveur 
d'un peuple crédule. 

Í. Ce n'est pas là fantaisie d'écrivain. Il n'y a que peu 
d'années, dit M. Foulché-Delbosc, se trouvait dans un des hos- 
pices d'aliénés de Paris, un homme qui se croyait de verre et 
qui, restant toujours couché, demandait à grands cris qu'on ne 
l'approchât pas. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 69 

liait qu'au bout de quatre heures, pour supplier encore 
qu'on ne l'approchât plus. Il disait de lui parler de 
loin, de lui demander ce qu'on voudrait, car il répon- 
drait à tout le monde avec plus de finesse, étant de 
verre et non de chair, car l'âme agit avec plus de 
prompte efficacité par la matière subtile et délicate du 
verre que par celle du corps, pesante et terrestre. 
D'aucuns voulurent en faire l'expérience et lui deman- 
dèrent ainsi mainte chose difficile à laquelle, spontané- 
ment, il répondit avec la plus grande pénétration 
d'esprit, ce qui plongea dans l'étonnement les plus 
lettrés de l'université et les professeurs de médecine 
et philosophie \ voyant qu'en un sujet, où habitait une 
aussi extraordinaire folie que celle de se croire de 
verre, puisse se receler une si grande intelligence qu'il 
répondait à toute question avec à-propos et sagacité. 
Thomas demanda une enveloppe où mettre ce vase 
fragile de son corps afin de ne pas se briser en endos- 
sant quelque étroit vêtement. On lui donna donc une 
robe grise et une ample chemise qu'il revêtit avec 
mille précautions, et il se ceignit avec une corde en 
coton. En aucune façon il ne voulut chausser de sou- 
liers, et afin qu'on lui donnât à manger sans s'approcher 
de lui, il disposa à la pointe d'un bâton une corbeille 
de pot de chambre où l'on mettait quelques-uns des 
fruits de la saison. Il ne voulait ni chair ni poisson; ne 
buvait qu'en source ou rivière, et avec les mains; mar- 
chait par le milieu des rues, regardant vers les toits 
dans la crainte de la chute d'une tuile qui le briserait. 
L'été, il dormait dans la campagne à ciel ouvert, et 
l'hiver en quelque hôtellerie où il s'ensevelissait dans 
la paille jusqu'à la gorge, disant que c'était là le plus 
sûr et convenable des lits que pouvaient avoir les 
hommes de verre. Quand il tonnait, il tremblait comme 
un agité par le mercure ^ et se mettait dans les champs, 

\. Sur l'enseignement dans les Universités espagnoles au 
XVI* siècle, V. notre Mysticisme Musical Espagnol au XVr siècle 
(Paris, Alean, 1913), p. 173 et suiv. (La Tradition Scolastique). 

2. On retrouve*parfois cette expression dans Cervantes, par 



70 CERVANTES 

sans entrer en un lieu habité jusqu'à ce que la tem- 
pête fût passée. Ses amis l'enfermèrent pendant quelque 
temps; mais, voyant que son mal s'aggravait, ils réso- 
lurent de condescendre à sa requête et de lé laisser 
aller librement. Et notre homme sortit par la ville, 
provoquant l'étonnement et la pitié de tous ceux qui le 
connaissaient. 

[Il n'est fou que parce qu'il se croit de verre. Pour le reste 
il se montre fort sensé. Sa renommée s'étend. Un seigneur le 
mande à Valladolid où on l'expédie emballé dans une espèce 
de panier double, bourré de paille. Il tient d'ingénieux propos, 
en particulier sur les poètes et les comédiens. Enfin il raisonne 
sur tout avec le plus délicieux esprit. 

Mais, au bout de deux ans, un religieux hiéronymite le 
guérit de sa folie. Échangeant son nom pour celui de Rueda, il 
perd vite sa popularité, et, pour ne pas mourir de faim, doit 
s'engager comme soldat en Flandres où il continue par les 
armes à immortaliser la vie qui commença par les lettres à 
devenir légendaire.] 



VI 

La Force du Sang. 

[Enlevée, certain soir de débauche, par le jeune gentil- '^^ 
homme Rodolphe, la noble et vertueuse Léocadie, victime 
innocente de ce rapt infâme, enfante un petit garçon, vivant 
portrait de son père. A l'âge de sept ans, le charmant petit 
Louis est renversé par un cheval et ramassé par un vieux sei- 
gneur qui a cru voir en lui le visage de son propre fils : c'est 
la force du sang qui parle au cœur du vieillard, lequel n'est 

exemple dans le chap. XIX de la 1"* partie du Don Quichotte. 
M. Dubois dit à cet endroit que « cette comparaison est pro- 
verbiale en Espagne. Les vapeurs mercurielles donnent des 
tremblements à ceux qui les respirent; de là cette expression, 
toute naturelle dans le pays qui possède les plus riches mines 
de mercure que l'on connaisse au monde, celles d'Almaden, 
dans la Sierra Morena. Elles emploient quatre ou cinq mille 
ouvriers qui ne peuvent guère travailler qu'une vingtaine de 
jours par mois, et dont la santé est rapidement compromise 
par leur métier, » 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 71 

autre que le père de Rodolphe. Léocadie et ses parents accou- 
rent près de l'enfant, et la jeune femme reconnaît l'apparte- 
ment qui fut jadis témoin de son déshonneur. Elle s'en ouvre 
à dame Stéphanie, mère de Rodolphe, qui décide avec son 
mari que leur fils réparera sa faute. C'est ainsi que Rodolphe 
est mis soudain, un jour, en présence de Léocadie.] 



LA CONFRONTATION. 

Léocadie parut, modèle admirable autant qu'imprévu 
de la beauté naturelle et ornée. C'était l'hiver, elle venait 
vêtue d'une robe à queue de velours noir parsemée de 
boutons d'or et de perles, avec une ceinture et un col- 
lier de diamants. Ses cheveux mêmes, qui étaient longs 
et d'un blond cendré, lui servaient de parure et de 
coiffe, tant l'ingéniosité de leurs enlacements, de leurs 
frisettes, des reflets des diamants qui y étaient mêlés 
troublaient la lumière des yeux qui les regardaient. 
Léocadie était d'une élégance noble et aisée. Elle tenait 
par la main son fils, et devant elle venaient deux ser- 
vantes qui l'éclairaient avec deux chandelles de cire en 
deux chandeliers d'argent. Tous se levèrent pour lui 
faire une révérence, comme à quelque apparition mira- 
culeuse et céleste. Aucun des assistants, émerveillés de 
cette vision, ne réussit, comme frappé d'étonnement, à 
lui adresser la parole. Léocadie, avec des manières gra- 
cieuses et la plus fine politesse, s'inclina devant tous, 
et Stéphanie, la prenant par la main, la fit asseoir près 
d'elle vis-à-vis de Rodolphe. Puis on plaça l'enfant 
auprès de son aïeul. Rodolphe, qui contemplait si proche 
l'incomparable beauté de Léocadie, disait à part soi : 
Si la femme que ma mère m'a choisie pour épouse 
avait la moitié de cette beauté, je m'estimerais le plus 
heureux homme du monde. Dieu me protège! Qu'est-ce 
que je vois? Serait-ce par hasard quelque ange humain 
que je regarde? Et ce disant, la belle image de Léocadie 
entrait par ses yeux prendre possession de son cœur. 
Mais elle, en attendant le dîner, à son tour voyant si 
près d'elle celui qu'elle aimait déjà plus que la lumière 
des yeux dont elle le regardait parfois à la dérobée. 



72 CERVANTES 

commença 'd'agiter en son esprit ce qui s'était passé, 
jadis, avec Rodolphe. En son âme s'affaiblit l'espoir que 
d'être son époux la mère lui donna, craignant que 
cette promesse ne correspondît à son peu de bonheur. 
Elle considérait ce qu'il s'en fallait qu'elle ne fût heu- 
reuse ou malheureuse pour toujours. Et cette intense 
méditation, ces sentiments agités, lui serrèrent telle- 
ment le cœur que la sueur parut à son front, ses cou- 
leurs s'évanouirent, et qu'il lui prit une défaillance. Sa 
tête se pencha vers dame Stéphanie qui, s'en aperce- 
vant, au comble de l'émoi la reçut dans ses bras. Tous 
sursautèrent, et quittant la table, accoururent lui porter 
remède. Le plus ému parut être Rodolphe, car pour 
aller plus vite, il trébucha et, par deux fois, tomba. 
Bien qu'on l'eût délacée, et que sur son visage on eût 
jeté de l'eau, Leocadio ne revenait pas à elle, mais son 
sein soulevé, et son pouls, qu'on ne trouvait pas, don- 
naient plutôt les signes précis de la mort; et les valets 
et servantes, comme moins réfléchis, poussèrent de 
grands cris, disant qu'elle était morte. Ces ameres 
nouvelles parvinrent aux oreilles des parents de Leo- 
cadio, que dame Stéphanie avait tenus cachés pour un 
plus heureux moment. Lesquels, accompagnés du curé 
de la paroisse, qui se trouvait avec eux, enfreignant la 
consigne donnée par Stéphanie, se précipitèrent dans 
la salle. Le curé, rapidement, courut voir si la jeune 
femme donnait quelques indices de se repentir de ses 
fautes, afin de l'en pouvoir absoudre; et pensant trouver 
un être évanoui, il en trouva deux, car Rodolphe était 
là, immobile, la tête reposant sur le sein de Léocadie. 
Sa mère l'avait laissé s'approcher de la jeune femme 
ainsi que d'un objet qui devait être à lui; mais quand 
elle le vit ayant perdu ses sens, elle fut sur le point de 
perdre aussi les siens. Elle les aurait perdus si elle n'eût 
vu Rodolphe enfin revenir à lui, confus d'être surpris en 
de pareils excès. Mais sa mère, devinant ce qu'éprouvait 
son fils, lui dit : « Ne rougis point mon fils, de ces choses 
extrêmes, mais plutôt de celles que tu ne ferais pas en 
apprenant ce queje ne veux plus longtemps dissimuler 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 73 

à ton cœur, bien que je te le réservais pour une occa- 
sion plus joyeuse. Sache, fils de mon âme, que la 
douce évanouie que je tiens entre mes bras, est ta véri- 
table épouse. Et je l'appelle ainsi, parce que ton père 
et moi, nous te l'avons choisie, et celle du portrait est 
fausse 1 ». Quand Rodolphe entendit cela, poussé par son 
désir amoureux et ardent, et, par ce nom d'époux, libéré 
des entraves que la pudeur et la décence, en ce lieu, 
pouvaient lui mettre, il approcha passionnément son 
visage de celui de Léocadie, et joignant ses lèvres aux 
siennes, semblait attendre que s'envole l'âme de la jeune 
femme, pour la recueillir dans la sienne. Mais à l'heure 
où de tous les larmes s'épandaient par la pitié accrues, 
où les cris augmentaient que la douleur provoque, où 
les parents de Léocadie s'arrachaient l'un la barbe et 
l'autre les cheveux, où les clameurs du fils pénétraient 
jusqu'aux cieux, Léocadie revint à elle, et par cet éveil 
reparut l'allégresse qui du cœur de chacun s'était 
retirée. Léocadie se trouva entre les bras de Rodolphe, 
et d'un effort pudique eût voulu s'en déprendre. Mais il 
lui dit : « Non, madame, cela ne doit pas être ; il n'est pas 
bien que vous luttiez pour vous écarter des bras de 
celui qui vous a dans l'âme. » A ces mots, Léocadie 
acheva de recouvrer ses sens, et dame Stéphanie 
renonça à sa résolution première, priant le curé, sur 
l'heure, de marier son fils avec Léocadie. 

[La joie est générale. Léocadie se fait reconnaître de Rodolphe, 
et lui se contemple avec émotion dans le miroir du visage de 
son fils. Les grands-parents pleurent de ravissement. Les deux 
jeunes gens s'établissent à Tolède : ils y vivent heureux et ont 
beaucoup d'enfants.] 

1. Stéphanie avait d'abord montré à son fils le portrait d'une 
jeune fille laide mais de grandes qualités, que, disait-elle, elle 
lui proposait en mariage. Le refus de Rodolphe servit son 
dessein de lui présenter Léocadie. 



74 CERVANTES 



VII 

Le Jaloux d'Estramadure. 

[Un prodigue d'Estramadure, Philippe de Carrizales, va 
refaire sa fortune aux Indes, et revient, riche, à Sévilie. Quoi- 
que âgé de soixante-huit ans, il y épouse la jeune Léonore, qui 
n'en a pas quinze, et auprès de laquelle se montre bientôt fort 
assidu le galant et oisif Loaysa. Celui-ci fait donner d'un nar- 
cotique à Carrizales et pénètre dans la maison où il tente de 
séduire Léonore.] 

OÙ l'histoire du roi marc se renouvelle. 

Mais le courage de Léonore fut telqu'en temps oppor- 
tun elle le montra contre la force infâme de son astu- 
cieux séducteur, car il ne put la vaincre. Il se lassa en 
vain, elle fut triomphante, et tous deux restèrent 
endormis. Sur ce, le ciel voulut qu'en dépit de l'onguent, 
Carrizales s'éveillât, et, suivant sa coutume, il tâta le 
lit de toutes parts. N'y trouvant pas sa chère épouse, il 
sauta du lit épouvanté, stupide, avec plus de légèreté 
et d'intrépidité que son âge n'en annonçait. Et lorsque 
dans la chambre il ne vit pas l'épouse mais une porte 
ouverte, et que la clef* manquait entre les matelas, il 
pensa perdre la tête. Mais il se remit un peu et sortit 
dans le corridor, et de là marchant pas à pas, afin qu'on 
ne l'entendît point, il se dirigea vers la salle où dormait 
la duègne; et la voyant seule, sans Léonore, il pour- 
suivit jusqu'à la chambre de la dite duègne, ouvrit tout 
doucement la porte, et vit ce qu'il n'aurait voulu voir; 
il vit ce pourquoi il eût aimé être aveugle : il vit sa 
Léonore dans les bras de Loaysa, dormant d'un si pro- 
fond sommeil qu'il semblait que sur eux et non sur le 
vieillard agissait le narcotique. Sans forces demeura 

l. La clef qu'il cachait jalousement, et que Léonore donna, 
sans penser mal faire, à la duègne entremetteuse qui fit entrer 
Loaysa. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 75 

Carrizales à cette vue amère; sa voix s'arrêta dans sa 
gorge; ses bras tombèrent de saisissement, et il resta 
comme une statue de marbre froid. Et quoique la colère 
fît son office, avivant en lui ses esprits presque éteints, 
la douleur eut un tel pouvoir qu'elle ne le laissa pas 
reprendre haleine. Malgré tout, il se serait vengé de 
cette scélératesse s'il se fût trouvé en armes. Aussi 
résolut-il d'aller jusqu'à sa chambre pour y chercher 
une dague, et de revenir sur-le-champ afin de faire dis- 
paraître les taches de son honneur dans le sang de ses 
deux ennemis et de tous ses domestiques. Sur cette 
digne et nécessaire détermination, il retourna dans sa 
chambre avec le même silence et les mêmes précautions. 
Mais là son cœur se serra d'une telle douleur et d'une 
telle angoisse, qu'incapable d'autre chose, il se laissa 
tomber évanoui sur son lit. 

Sur ce, le jour parut, surprenant les nouveaux adul- 
tères enlacés dans le réseau de leurs bras. La duègne 
s'éveilla et voulut accourir pour ce qu'elle pensait lui 
incomber, mais voyant qu'il était tard, le remit à la nuit 
prochaine. Léonore s'inquiéta de voirie jour si avancé, 
maudit sa négligence et celle de la duègne damnée. Elle 
l'appela et toutes deux d'un pas craintif se rendirent à 
l'appartement du vieillard, priant le ciel entre leurs 
dents de le trouver ronflant encore. Et quand elles 
l'aperçurent immobile sur son lit, elles crurent qu'il 
dormait toujours sous l'action du narcotique, et de la 
grande joie qu'elles eurent, s'embrassèrent l'une l'autre. 
Léonore s'approcha de son mari, et, le saisissant par un 
bras, le tourna sur le côté pour voir s'il s'éveillait sans 
qu'il fût nécessaire de le laver avec du vinaigre ainsi 
qu'il le fallait pour qu'il revînt à lui. Mais à ce mouve- 
ment Carrizales sortit de son évanouissement, et pous- 
sant un profond soupir d'une voix lamentable et faible 
prononça : « Malheureux de moi! A quelles tristes 
extrémités mon destin ne m'a-t-il conduit! » Léonore 
n'entendit pas bien ce que son mari voulait dire, mais 
comme elle le vit éveillé et parlant, étonnée de ce que 
l'onguent n'eût pas la vertu durable qu'on lui avait 



76 CERVANTES 

annoncée, elle s'approcha davantage, appuya son visage 
contre celui de l'époux, et le tenant étroitement 
embrassé, lui dit : « Qu'avez-vous, monseigneur, et 
pourquoi vous plaignez-vous? ))Le malheureux vieillard 
perçut enfin la voix de sa douce ennemie, et ouvrant 
ïes yeux démesurément, comme frappé de stupeur et 
soumis à un charme, il les fixa sur elle, puis, avec 
grand effort, sans cligner ses paupières, un long 
moment la regarda. Après quoi, il lui dit : « Faites-moi 
le plaisir, madame, sur-le-champ, d'envoyer de ma part 
appeler vos parents, car je sens dans mon cœur je ne 
sais quelle chose, qui me fatigue infiniment, et qui, je 
le crains, m'ôtera sous peu la vie; et je voudrais les voir 
avant de mourir ». Sans doute Léonore crut être véri- 
table ce que son mari lui disait, pensant que le narco- 
tique et non ce qu'il avait vu, l'avais mis en cet état. 
Aussi bien, lui répondant qu'elle exécuterait son ordre, 
elle manda au portier nègre d'appeler ses parents sur 
l'heure; et embrassant son époux, elle lui prodigua les 
caresses comme jamais elle ne l'avait fait, lui demandant 
ce qu'il sentait, avec d'aussi tendres et amoureuses 
paroles, que s'il eût été l'objet le plus aimé. Il la con- 
templait dans son extase singulière, et chaque parole 
ou caresse lui semblait un coup de lance qui lui traver- 
serait l'âme. Déjà la duègne avait dit à tous les gens de 
la maison, ainsi qu'à Loaysa, la maladie de son maître, 
leur représentant combien elle devait être d'importance 
puisqu'il avait oublié de mander fermer les portes de la 
rue quand le nègre partit chercher les parents de sa 
dame. Au surplus, de cette ambassade, ils ne s'éton- 
nèrent pas moins, car ni le père ni la mère n'étaient 
jamais venus chez leur fille depuis son mariage. Tous, 
en suspens, se taisaient, cherchant en vain la cause 
vraie de l'indisposition du maître, qui de temps en temps 
soupirait, si profondément et douloureusement, que 
chacun de ces soupirs paraissait lui arracher l'âme. 
Léonore pleurait de le voir de cette sorte, et lui riait 
d'un rire de dément,considérant la fausseté de ces larmes. 
A ce moment survinrent les parents de Léonore qui, 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 77 

trouvant ouvertes les portes de la rue et de la cour, 

puis la maison ensevelie dans le silence et solitaire, 

demeurèrent tout surpris et même fort effrayés. Ils s'en 

furent à l'appartement de leur gendre et le trouvèrent, 

les yeux toujours cloués sur ceux de son épouse, qu'il 

avait saisie par la main, tous deux répandant mille 

larmes, elle : de voir ainsi son époux en verser, lui : 

de considérer comme elle savait feindre ces mêmes 

pleurs qu'elle versait. Dès que les parents furent 

entrés. Carrizales parla et dit : « Asseyez-vous, et vous 

autres tous, sortez de cet appartement, à l'exception de 

dame Marialonso^. » On obéit, et les cinq restés seuls, 

sans attendre qu'un autre parle, d'une voix calme, et 

s'essuyant les yeux. Carrizales dit ainsi : « Je suis sûr 

que pour vous, mes parents et seigneurs, il ne sera pas 

nécessaire d'amener des témoins afin que vous croyiez 

la vérité de ce que je veux vous dire. Vous devez bien 

vous souvenir (car il n'est pas possible que vous ne 

l'ayez plus présent à la mémoire) avec quel amour et 

quel cœur, il y a aujourd'hui un an, un mois, cinq jours 

et neuf heures, vous m'avez livré votre chère fille pour 

être ma femme légitime. Vous savez aussi avec quelle 

largesse je l'ai dotée, car cette dot suffirait à marier 

richement trois jeunes femmes comme elle. De même il 

doit vous souvenir de mes soins à la parer de ce qu'elle 

put désirer ou que je devinai lui plaire. Ni plus ni 

moins vous avez vu que poussé par mon naturel, et 

craignant le malheur dont je mourrai sans doute, ayant 

par mon âge, au surplus, l'expérience des étranges et 

divers événements du monde, j'ai voulu garder le joyau, 

choisi par moi, donné par vous, avec la plus grande 

vigilance. J'élevai les murs de cette maison, je privai de 

leur vue les fenêtres de la rue, je doublai les serrures 

des portes, j'établis un toar comme en couvent de 

nonnes, j'exilai à perpétuité tout ce qui pouvait avoir 

l'ombre ou le nom d'un homme. A elle, je donnai, afin 

de la servir, des servantes et des esclaves, et ne refusai 

1. La duègne. 



78 CERVANTES 

ni à elle ni à celles-ci ce qu'elles voulurent me demander. 
Je la fis mon égale, je lui communiquai mes plus secrètes 
pensées, et lui livrai tout mon bien. C'étaient là des 
garanties, à le bien considérer, pour que je vive sûr de 
jouir sans crainte de ce qui m'avait tant coûté, et pour 
qu'elle s'efforce de ne pas me donner lieu à ce qu'en 
mon esprit puisse pénétrer aucun genre d'humeur 
jalouse. Mais comme la diligence humaine ne peut 
prévenir le châtiment que le vouloir divin réserve à 
ceux qui ne remettent en lui, du tout au tout, leurs 
désirs et leurs espérances, je ne m'étonne pas d'être 
frustré des miens, et d'avoir fabriqué moi-même le 
poison qui m'ôte la vie. Mais vous voyant comme 
interdits et suspendus à mes paroles, je veux conclure 
le long préambule de mon discours, en vous disant d'un 
seul mot ce qu'on ne peut dire en mille : et c'est que 
tout ce que j'ai fait aboutit à ce que ce matin j'ai trouvé 
celle-ci, née au monde pour la perte de mon repos et 
la fin de ma vie (ce disant, il montrait son épouse) dans les 
bras d'un beau jeune homme qui, à cette heure, est 
enfermé dans la chambre de cette duègne corruptrice. » 
A peine Carrizales eut-il achevé ces mots qu'un nuage 
voila le cœur de Léonore qui tomba évanouie aux 
genoux de son mari. Marialonso pâlit, et les parents de 
Léonore eurent la gorge serrée d'un nœud qui les 
empêchait de parler. Mais Carrizales, continuant, leur 
dit : « La vengeance que je compte prendre d'un tel 
affront n'est pas de celles que l'on prend à l'ordinaire. 
Car ainsi que je fus unique dans mes actes, je veux 
l'être dans la vengeance, la prenant de moi-même 
comme du plus coupable, car j'aurais dû considérer 
que ne peuvent s'assortir les quinze ans de cette enfant 
et les quatre-vingts que j'ai presque, et comme le ver à 
soie je fis la maison de ma mort. Je ne t'accuse point, 
enfant mal conseillée (ce disant il s'inclina et baisa le 
visage de Léonore évanouie). Je ne t'accuse point, te dis-je, 
parce que la persuasion des vieilles astucieuses, et les 
galanteries des jeunes amoureux, triomphent facile- 
ment de l'inexpérience de ton âge. Mais afin que tout le 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 79 

monde voie l'inestimable prix du désir ei de la foi avec 
lesquels je t'aimai, à ce dernier moment critique de ma 
vie, je te le veux montrer de façon que je demeure 
comme exemple, sinon de bonté, du moins de simpli- 
cité jamais entendue ni vue. Adonc, je veux, sur l'heure, 
qu'on amène un notaire pour refaire mon testament où 
j'ordonne de doubler la dot de Léonore, la priant 
qu'après ma vie, qui maintenant sera bien courte, elle 
dispose sa volonté — le pouvant faire sans contrainte, 
— à épouser ce jeune homme, à qui n'ont jamais fait 
offense les cheveux blancs de ce pitoyable vieillard. 
De la sorte, elle verra que si dans ma vie je n'eus 
d'autre soin que de penser à ce qui pourrait lui plaire, 
j'agis de même dans la mort; et je veux qu'elle soit 
heureuse avec celui qu'elle doit tant aimer. Le reste de 
mon bien ira vers des œuvres pies, et je vous laisserai, 
messeigneurs, de quoi vivre honorablement le reste de 
votre existence. Mais que le notaire se presse, car ma 
souffrance m'étreint de telle manière qu'en toute hâte 
elle raccourcit le fil de mes jours. » Gela dit, il lui survint 
une terrible syncope, et il se laissa tomber si près de 
Léonore, que leurs visages se joignirent. Étrange et 
triste spectacle pour les parents qui contemplaient leur 
fille chérie et leur gendre aimé! 

[Revenu à soi, Carrizales fait son testament ainsi qu'il l'a 
promis. Puis il meurt, laissant Léonore riche mais malheureuse 
de n'avoir pu le convaincre de son innocence. Elle n'épouse 
point Loaysa, mais entre en un couvent pour faire pénitence. 
Loaysa s'embarque pour les Indes.] 



VIII 
L'Illustre Servante. 

{LA ILUSTRE FREGONA) 

[Deux notables de Burgos, Don Diego de Garriazo et Don Juan 
de Avendano, ont deux fils qu'avec l'auteur nous appellerons — 
pour simplifier — Garriazo et Avendano. Le premier se livre 
bientôt à la vie picaresque.] 



80 CERVANTES 



LA VIE PICARESQUE. 



... Enfin, le monde vit en Carriazo un picaro vertueux, 
propre, bien élevé, et plus que moyennement ingénieux. 
Il passa par tous les grades de picaro jusqu'à ce qu'il 
prît celui de maestro dans les madragues de Zahara * où 
se trouve le Finistère de la picaresque. 

O picaros de cuisine, sales, gros et luisants; pauvres 
feints, faux impotents, coupeurs de bourses de Zoco- 
dover et de la place de Madrid 2; aveugles très clair- 
voyants, commissionnaires de Séville, entremetteurs de 
la gueusaille, avec toute l'innombrable multitude que 
Ton comprend sous ce nom de picaro! Abaissez le 
panache, et carguez votre orgueil! Ne vous appelez 
point picaros si vous n'avez suivi pendant deux ans les 
cours à l'académie de la pêche aux thons. C'est là, là 
seulement, que se trouvent en leur centre le travail uni 
à la fainéantise; la vraie saleté, la santé florissante, la 
faim soudaine, l'abondante satiété, le vice sans dégui- 
sement, les querelles à chaque moment, les assassinats 
à tout bout de champ, les pouilles à chaque pas, les 
danses comme dans les noces, les séguedilles comme 
en estampe, les romances avec refrains, la poésie sans 
entraves. On y chante, on y blasphème; là-bas on se 
dispute, ici on se livre au jeu; et pour tout l'on y est 
voleur. C'est le camp de la liberté et le règne brillant du 
travail. De nombreux et nobles parents y vont ou 
envoient chercher leurs fils, et les trouvent, mais aussi 
navrés d'être tirés d'une pareille vie, que si on les 
emmenait vers la mort. 

Mais à toute cette douceur que je viens de peindre se 
mêle un suc amer : et c'est qu'on ne peut dormir tran- 
quille sans la crainte qu'en un instant l'on ne vous 

1. Le mot madrague désigne le filet à pêcher le thon et par 
métonymie l'endroit de cette pêche. — Zahara est sur la côte 
du détroit de Gibraltar, en face de Tanger. 

2. Le Zocodover est la place centrale, grouillante et bariolée 
de Tolède. — La place de Madrid est la Plaza Mayor. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 8 i 

transporte de Zahara à Berbería ^ C'est pourquoi, la 
nuit, on se retire en quelques tours du port, et l'on 
a des gardiens et des sentinelles dont les yeux vigi- 
lants vous permettent en confiance de fermer les 
vôtres ; quoique parfois il est arrivé ^ que sentinelles et 
gardiens, picaros, surveillants, barques et filets, avec 
toute la foule qui s'y emploie, se sont endormis en 
Espagne et réveillés à Tétouan. Mais cette crainte 
n'empêcha pas Carriazo d'accourir là trois étés pour se 
donner du bon temps. Le dernier été, la chance le 
favorisa de telle sorte qu'il gagna aux cartes près de 
sept cents réaux avec lesquels il voulut s'habiller et 
revenir à Burgos, se montrer aux yeux de sa mère qui 
avaient, pour lui, versé bien des larmes. 

[Mais il s'ennuie vite de l'existence honnête. Aussi débauche- 
t-il son ami Avendaño,et retourne avec lui à la vie picaresque. 
Prenant le chemin de Madrid, tous deux poussent jusqu'à 
Tolède, et dans la, posada del Sevillano — actuellement l'auberge 
du Sang sise en une ruelle qui descend vers le Tage — Aven- 
daño tombe amoureux de la jolie servante Constance.] 



2. — PORTRAIT DE CONSTANCE. 

Elle était habillée d'une robe et d'un corsage de drap 
vert avec ourlets de la même étoffe. Le corsage était 
bas, mais la chemise haute, avec un col plissé, un 
collet de soie noire, un collier d'étoiles de jais sur un 
morceau de colonne d'albâtre. Elle était ceinte d'un 
cordon de Saint-François, et d'un ruban, au côté droit, 
pendait un grand trousseau de clefs. Elle ne portait 
pas de pantoufles, mais des souliers à deux semelles, 
rouges, et des chausses qu'on ne voyait point, mais 
que Ton devinait vermeilles, d'après ce qu'on apercevait 
par une fente de profil. Ses cheveux étaient tressés de 
faveurs blanches de fleuret; et ces tresses étaient si 

L Aux bagnes ou presidios des Espagnols sur la cote berbère. 
2. Cervantes en donne un exemple au chap.XI du IIP livie 
de Persiles et Sigismonde. 

CKRVANTÈ&. -^ <<EUVR1S CHOISIES. O 



82 CERVANTES 

longues qu'elles dépassaient la ceinture. Leur couleur 
sortait du châtain et touchait au blond, mais leurs 
ondes étaient apparemment si propres, si régulières et 
bien peignées, qu'aucune chevelure, fût-elle de fils d'or, 
ne leur pourrait être comparée. Aux oreilles pendaient 
deux petites boules de verre qui ressemblaient à des 
perles. Les cheveux eux-mêmes servaient de réseau et 
de coiffe. 

Quand elle sortit de la salle, elle se signa et fit, 
dévotement et sans hâte, une profonde révérence devant 
l'image de Notre-Dame accrochée à l'un des murs de 
la cour. Levant les yeux, elle aperçut les jeunes gens 
qui la regardaient, et à peine les eut-elle vus qu'elle se 
retira et rentra dans la salle d'où elle cria à Arguello 
de se lèvera 

Il reste maintenant à dire ce qu'il parut à Carriazo 
de la beauté de Constance; car pour ce qu'en pense 
Avendaño, nous le savons déjà, depuis la première fois 
qu'il la vit. Carriazo la trouva aussi bien que son com- 
pagnon, mais il en fut moins amoureux, si peu même 
qu'il eût voulu ne pas coucher dans l'auberge, mais 
partir au plus vite vers ses chères madragues. 

[Cependant les deux amis entrent au service de Thôtelier 
sous les noms de Thomas-Pierre (Avendaño) et de Lope FAstu- 
rien (Carriazo). Lope se dispute un jour avec un porteur d*eau 
qu'il met à mal. Les alguazils l'emmènent en prison. Thomas- 
Pierre décide Thôtelier à intervenir en faveur de son cama- 
rade, et TafTaire s'arrange. Sorti de prison, Lope ne veut plus 
servir, mais ayant acheté un âne devenir porteur d'eau. Il 
reste, en attendant, pour aider son ami de plus en plus épris 
de la belle Constance.] 

3. — LA SÉRÉNADE NOCTURNE 2. 

Cette nuit-là, il y eut bal à la porte de l'auberge, pour 
les muletiers qui s'y trouvaient, et ceux des auberges 

1. C'est une femme d'environ quarante-cinq ans, « surinten- 
dante » des lits et du service des chambres. 

2. Cette scène bouffonne dans la nuit semble avoir inspiré le 
final du deuxième acte des Maîtres-chanteurs de R. Wagner. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 83 

voisines. L'Asturien joua de la guitare, et les danseuses, 
outre les deux Galiciennes et Arguello, furent trois 
filles d'autres posadas. Il vint se joindre à eux plus d'un 
galant masqué, dans la cape dont il se couvre, plutôt 
pour voir Constance que pour le bal lui-même. Mais 
elle ne parut point à la danse, et déçut ainsi de nom- 
breux désirs. Lope jouait de la guitare d'une telle 
façon, que, disait-on, il la faisait parler. Les filles lui 
demandèrent — et la Arguello insista — de chanter 
quelque « romance » ^ Il dit qu'il le chanterait si elles 
le dansaient comme on le chante et danse dans les 
comédies; et il les pria, afin qu'elles ne se trompent 
pas, de faire tout ce qu'il dirait en chantant, et rien 
d'autre. 

Il y avait des danseurs tant chez les filles que parmi 
les muletiers. Lope se nettoya la gorge en crachant par 
deux fois, pour se donner le temps de penser à ce qu'il 
allait dire, et comme il avait l'esprit vif, facile et gra- 
cieux, dans une improvisation fort réussie et verveuse^ 
il commença de chanter : 

Que paraisse la belle Arguello — une fois et pas davantage — 
Et sur une révérence -~ qu'elle fasse deux pas en arrière. — 
Que d'une main la saisisse — celui qu'on appelle Barabas, — 
Andalou garçon muletier — Chanoine du Compas 2. — ¿es 
deux filles galiciennes — Qui se trouvent en cette auberge, — 
Que paraisse la plus joufflue — En corsage et sans tablier. — 
Que l'agrippe Torote — Et que tous les quatre ensemble, — 
Variant les figures et mouvements— Commencent un contre-pas*. 

Tout ce que chantait l'Asturien, était fait au pied de 
la lettre par eux et par elles. Mais quand il leur vint à 
dire de commencer un contrepas, le muletier danseur 
surnommé Barabas répliqua : 

<( Frère musicien, attention à ce que vous chantez, et 
n'appelez personne mal habillé, car nul ici n'est con 
trapos 3, et chacun s'habille comme Dieu l'aide. » 

1. Sur le romance, v. page 4, note 44. 

2. Maison de tolérance de Séville. 

3. Mauvais jeu de mots sur contrapás et con trapos (en gue- 
nilles). 



84. CERVANTES 

L'hôte entendant Tignorance du garçon lui dit : 
(c Frère muletier, contrepas est une danse étrangère 
et non un sobriquet de « mal vêtus ». 

— Si cela est — répondit le gas — qu'ils ne se mêlent 
pas des affaires des autres. Qu'ils jouent leurs sara- 
bandes S chaconnes et folies à la mode, et qu'ils y 
aillent largement, car il y a ici des gens qui sauront 
leur combler la mesure jusqu'au goulot. » 

L'Asturien, sans répliquer mot, poursuivit son chant 
ainsi : 

— Entrent donc toutes les nymphes - ainsi que tous les 
adonis- — Car la danse de la chaconne - est plus vaste que la 
mer — Qu'ils recourent aux castagnettes — et se baissent pour 
frotter leurs mains sur ce sable - ou terre de l'ordure, etc . 

[Lope développe un chant fort libre et savoureux dont le 

refrain répète : , . » n 

La danse de la chaconne — renferme la vie bonne,] 

Pendant que Lope chantait, en dansant se démenait 
la cohue des muletiers et des servantes du bal, qui 
n'étaient pas moins de douze. Mais tandis qu'il se pré- 
parait à continuer par d'autres choses plus fortes et 
substantielles, un des nombreux personnages masqués 
qui regardaient la danse, lui dit sans se découvrir : 

«Tais-toi, ivrogne! Tais-toi, sac à vinl Tais-toi, 
outre, poète de vieilleries, faux musicien! » 

Après quoi d'autres accoururent lui dire tant d'injures, 
lui faire tant de grimaces, que Lope crut prudent de 
se taire. Mais les muletiers le prirent si mal, que si ce 
n'avait été pour l'hôte, qui les apaisa avec de bonnes 
raisons, il y aurait eu grand tapage. Et encore n'au- 
raient-ils point laissé d'escrimer leurs poings si à cet 
instant le guet ne les avait fait fuir et rentrer tous chez 

^T peine s'étaient-ils retirés, que parvint aux oreilles 
des gens éveillés du quartier, la voix d'un homme qui, 
assis sur une pierre, face à l'auberge du SéviUan, chan- 
tait d'une harmonie si merveilleuse et suave, qu'ils 

1. Sur la sarahandCy v. p. 44, n. 3. 



les|nouvelles exemplaires 85 

furent tous en suspens, et forcés de l'ouïr jusqu'au 
bout. Mais le plus attentif fut notre Thomas-Pierre, 
étant le plus intéressé non seulement à écouter la 
musique, mais encore à entendre les paroles, qui ne 
furent pas pour lui d'agréables chansons, mais des 
lettres d'excommunication qui lui angoissaient l'âme; 
car ce que chantait le musicien fut c'était ce romance : 

— Où es-tu, toi qui ne parais — Sphère de la beauté, — Beauté 
à la vie humaine — De divine composition? — Ciel empyrée, 
où Tamour — A sa demeure assurée, — Premier mobile qui 
ravit — Après soi notre fortune, etc. 

[L'inconnu chante ainsi, en l'honneur de Constance, un long 
poème extravagant, formé de quatrains débordants d'enthou- 
siasme lyrique, et qui se termine ainsi : 

Si vous voulez être accessible — je puis vous offrir en moi, — 
La volonté d'amour la plus riche et pure — Que jamais Amour 
ne vit dans une âme.] 

Il achevait à peine ces derniers vers, que deux moitiés 
de briques s'en vinrent lancées à toute volée. Heureu- 
sement, elles tombèrent aux pieds du musicien! S'il les 
eût reçues en plein sur la tête, facilement elles lui 
auraient chassé de la cervelle la musique et la poésie! 
Le pauvre fut stupéfait, et se mit à courir en remon- 
tant la ruelle avec une telle vitesse qu'un lévrier n'eût 
pas réussi à l'atteindre. Misérable condition des musi- 
ciens, et de tous autres nocturnes, pareils aux chouettes 
et aux chauves-souris, toujours sujets à des douches et 
accidents du même genre ! 

[Constance déchire le lendemain une déclaration d'amour 
que lui mande Thomas-Pierre, cependant que Lope ayant 
acheté son âne se mêle à des porteurs d'eau qui jouent aux 
cartes, et perd sa bête en quatre parties. Mais il songe que la 
queue de l'âne n'est pas comprise dans le partage. Et il exige 
qu'on la joue, ce qui lui permet, la chance lui revenant, de 
regagner la bête entière. L'histoire fait le tour de la ville, et les 
gamins suivent Lope en criant : Asturien, rends la queue! 
Lope exaspéré ne sort plus de chez lui. 

Un soir le Corregidor arrive à l'auberge pour voir cette 
Constance dont son propre fils est éperdûment amoureux. 



B6 CERVANTES 

Émerveillé de ses manières, il trouve qu'une posada est indigne 
d'une aussi charmante créature. L'aubergiste alors lui raconte 
que Constance est la fille d'une noble dame inconnue qui la 
mit au monde chez lui, la lui laissant à élever. 

Or voici que, le lendemain, surviennent deux vieux gentils- 
hommes. Thomas-Pierre reconnaît son père et le père de Lope. 
Don Diego de Garriazo vient en effet chercher Constance qui est 
sa fille naturelle, et Don Juan de Avendafio l'accompagne. Le 
Corregidor qui, précisément, est un ami de Don Juan, préside 
à la restitution de Constance à Don Diego, et sa femme prête 
à Constance des vêtements de sa propre fille. ^ 

Don Diego et Don Juan pardonnent à leurs fils, et tout m 
s'achève sur un triple mariage : d'Avendaño avec Constance, de 
Carriazo avec la fille du Corregidor, et du fils de ce dernier 
avec une sœur d'Avendaño.] 



IX 

Les deux jeunes filles. 

{LAS DOS DONCELLAS) 

[Il s'agit de deux jeunes filles, Théodosie et Léocadie, qui 
chacune de leur côté, s'étant déguisées en hommes, sont parties 
à la recherche du même galant infidèle, le jeune et beau 
Marc-Antoine. Après mainte péripétie, toutes deux se rencon- 
trent et se rendent ensemble à Barcelone qu'elles atteignent 
avant le coucher du soleil.] 

1. — UNE RIXE A BARCELONE. 

Le beau site de la ville les remplit d'admiration, et 
ils l'estimèrent la fleur des belles cités du monde, et 
l'honneur de l'Espagne, la crainte et l'épouvante des 
ennemis voisins et lointains, la joie et les délices de 
ses habitants, la protection des étrangers, l'école de la 
chevalerie, le modèle de la loyauté, et la satisfaction 
de ce qu'un goût averti et raffiné peut demander d'une 
ville grande, fameuse et bien établie. Dès qu'ils y 
furent entrés, ils entendirent du vacarme, et virent 
courir une foule de gens en tumulte. Ils demandèrent 
a cause de cette agitation, à quoi l'on répondit que la 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 87 

chiourme des galères qui étaient sur la plage s'était 
révoltée et se querellait avec la population de la ville. 
Ce qu'entendant, Don Rafaël ^ voulut voir ce qui se 
passait, bien que le muletier lui conseillât de n'en rien 
faire, car il n'était pas prudent d'aller ainsi s'exposer 
à un danger manifeste, et l'on se tirait malaisément de 
pareilles querelles, fréquentes dans cette ville, dès qu'y 
arrivaient des galères. Le conseil du muletier ne put 
empêcher Don Rafaël d'aller où bon lui semblait, et 
ainsi tous le suivirent. Dès leur arrivée au port, sou- 
dain ils aperçurent mainte épée hors du fourreau, et de 
beaucoup d'hommes se sabrantsans pitié. Sans mettre 
pied à terre ils s'approchèrent tant qu'ils voyaient dis- 
tinctement les visages des combattants, car le soleil 
n'était pas encore couché. La foule était nombreuse 
accourant de la ville, et non moins nombreuse celle 
qui débarquait des galères, bien que celui qui les com- 
mandait, un chevalier valencien appelé Don Pedro Vich, 
menaçât de la poupe de la galère capitane ceux qui, 
dans les esquifs, s'étaient embarqués pour aller secourir 
les leurs. Mais voyant l'inutilité de ses cris et de ses 
menaces, il fit tourner les proues des galères dans la 
direction de la ville, et tirer une pièce sans boulet, 
signal que s'ils ne s'éloignaient, un second coup por- 
terait. Don Rafaël considérait attentivement la rixe 
cruelle et sans miséricorde, quand il remarqua parmi 
ceux qui, du côté des galères, montraient la plus vive 
ardeur, un valeureux jeune homme d'environ vingt- 
deux ans, tout habillé de vert et coiffé d'un chapeau de 
la même couleur, orné d'un riche bourdalou qui sem- 
blait être de diamants. Son adresse à la lutte et son 
brillant costume attiraient les regards de tous les spec- 
tateurs, et de telle façon s'attachèrent sur lui les regards 
de Théodosie ainsi que de Léocadie, que toutes deux 
en même temps s'écrièrent : « Dieu me protège I Je n'ai 
pas d'yeux pour voir, ou Thomme à l'habit vert n'est 

1. C'est le propre frère de Théodosie que celle-ci a retrouvé 
dans une auberge d'Andalousie, et qui, depuis, l'accompagne. 



88 CERVANTES 

autre que M arc- Antoine! » Ce qu'ayant dit, légèrement, 
elles sautèrent de leurs mules, et, empoignant leurs 
épées et leurs dagues, sans crainte aucune pénétrèrent 
au beau milieu de la mêlée, se plaçant l'une à la 
gauche, l'autre à la droite de Marc-Antoine (car tel 
était bien le jeune homme vêtu de vert que l'on a dit). 
« Ne craignez point, lui dit en arrivant Léocadie, sei- 
gneur Marc-Antoine, car vous avez près de vous qui 
de sa propre vie fera un bouclier afin de défendre la 
vôtre. — - Qui en doute, puisque je suis làl )> répliqua 
Théodosie. — Don Rafaël entendant et voyant ce qui 
se passait, les suivit de même et se mit de leur parti. 
Marc- Antoine, occupé d'attaquer ou bien de se défendre, 
ne fit pas attention aux propos qu'on lui tint, mais 
acharné à se battre, se livrait à d'incroyables exploits. 
Pourtant, comme des gens de la ville le nombre aug- 
mentait sans cesse, ceux des galères furent forcés de se 
retirer lentement jusqu'à se mettre dans l'eau. Marc- 
Antoine reculait avec la plus mauvaise grâce, et de son 
même pas allaient se retirant, toujours à ses côtés, les 
deux vaillantes et nouvelles Bradamante et Marfise^ 
ou Hippolyte et Penthésilée ^. Mais alors apparut, sur 
un puissant cheval, un chevalier catalan de la célèbre 
famille des Cardonas, lequel se mit entre les deux 
partis, et fit se retirer tous ceux de la cité qui, avec 
respect, obéirent, dès qu'ils l'eurent reconnu. 

[Marc-Antoine, blessé, est transporté chez le chevalier cata- 
lan où les soins les meilleurs lui sont donnés. A son chevet, 
Léocadie et Théodosie veillent en attendant l'heure qui déci- 
dera de leur sort. Dès que Marc-Antoine est en état de parler, 
Léocadie lui rappelle sa promesse et lui demande de la tenir. 
Le blessé confesse le tort qu'il eut de prendre à Tétourdie un 
double engagement. Mais il n'épousera que Théodosie. Léocadie 
consent enfin à reprendre sa parole. Elle se mariera avec Don 
Rafaël. 

1. Bradamante et Marfise, Tune amante et l'autre sœur de 
Roger, dans le Roland Furieux de l'Arioste. 

2. Hippolyte = Amazone, emmenée captive par Hercule, et 
devenue l'esclave puis l'épouse de Thésée. — Penthésilée = reine 
des Amazones, tuée par Achille sous les murs de Troie. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 8^ 

Les deux couples vont en pèlerinage à Saint-Jacques de Gom- 
postelle, puis retournent en Andalousie. Ils arrivent à temps 
pour faire cesser un duel entre le père de Théodosie et celui 
de Marc-Antoine, provoqué par Tinconduite du jeune homme. 
Tout s'arrange, et le double mariage se célèbre « avec une 
royale et splendide magnificence ». Les époux vécurent de 
longues et heureuses années, et laissèrent une descendance qui 
durait encore au temps de Cervantes.] 



Cornélie. 

{LA SEJ>!ORA CORNELIA) 

[Don Antonio de Isunza et Don Juan de Gamboa, deux grands 
amis, étudiants à Salamanque, interrompent leurs études pour 
voyager en Flandres. Rappelés paf leurs parents, ils reviennent 
en Espagne, mais en passant par l'Italie où Bologne les retient 
en particulier. Un soir. Don Juan sort afin de prendre l'air 
laissant Don Antonio à ses dévotions.] 

1. — UN ÉTRANGE DÉPÔT. 

La nuit était à peu près obscure, car il était onze 
heures. Don Juan parcourut deux ou trois rues, et se 
voyant seul, sans personne à qui parler, résolut de 
rentrer. Mais en passant, au retour, par une rue ornée 
de portiques soutenus par des marbres, il s'entendit 
appeler : St! StI L'obscurité de la nuit et celle des por- 
tiques l'empêchaient de reconnaître d'où venait l'appel. 
Il s'arrêta un peu, prêta son attention et vit entr'ouvrir 
une porte. Il s'approcha et entendit une voix basse qui 
lui dit : « Seriez-vous Fabien, par hasard? » Don Juan, 
à tout événement, répondit oai. « Eh bien, prenez! 
répliqua-t-on de l'intérieur, mettez-le en lieu sûr, et 
revenez vite, car il importe. » Don Juan tendit la main, 
rencontra un paquet, et, le voulant prendre, s'aperçut 
que les deux mains étaient nécessaires, et dut le saisir 
ainsi. A peine en fut-il chargé, que l'on ferma la porte, 
et qu'il resta avec son fardeau au milieu de la rue, sans 



90 CERVANTES 

savoir à quoi s'en tenir. Mais presque aussitôt s'élevè- 
rent des vagissements de nouveau-né qui plongèrent 
Don Juan dans la confusion et la perplexité. Il était 
fort ennuyé et ne savait comment se tirer d'affaire. 
Revenir frapper à la porte, pouvait faire courir un risque 
à la mère du bébé; d'autre part, laisser là l'enfant était 
dangereux pour celui-ci. Quant à l'emporter chez lui, 
cela lui semblait difficile, car il n'avait personne qui 
pût s'en occuper. Et dans toute la ville il ne voyait pas 
qui pourrait l'accueillir. Mais songeant qu'on lui avait 
dit de le mettre en sûreté et de revenir aussitôt, il se 
décida à l'emmener chez lui, de le laisser aux mains 
d'une gouvernante qui les servait S et de retourner 
voir si l'on avait besoin de lui, puisqu'on l'avait pris 
pour un autre et que ce fut par erreur qu'on lui avait 
remis l'enfant. Finalement, sans plus de discours, il 
rentra chez lui en l'absence de Don Antonio. Il alla 
dans une chambre, appela la gouvernante, découvrit le 
nouveau-né, le plus beau qu'il eût jamais vu. Les langes 
qui l'entouraient prouvaient de riches parents. La gou- 
vernante le démaillota, et ils virent que c'était un 
garçon. « Il faut, dit Don Juan, donner à téter à ce 
petit, et voici ce que vous ferez : vous lui ôterez cette 
riche layette, lui en mettrez une plus humble, et sans 
dire que c'est moi qui l'ai recueilli, vous irez le porter 
chez une de ces sages-femmes, qui savent comment 
s'arranger en des cas de cette espèce. Vous lui donnerez 
de l'argent de façon à la satisfaire et indiquerez comme 
parents les personnes que vous voudrez, afin qu'elle ne 
sache pas la vérité sur tout ceci. » La gouvernante 
répondit qu'elle obéirait ponctuellement, et Don Juan, 
en toute hâte, retourna là-bas pour voir si on allait 
l'appeler encore. 



1. Les étudiants des villes universitaires avaient coutume 
soit de loger chez un « maître de pupilles » comme le Cabra de 
Quevedo, soit de prendre une gouvernante, une de ces Amas 
qui, selon Guzman (11, lib. III, cap. iv) sont pires (lue le feu : 
« peores que llama, pues lo abrasan todo ». 



Les nouvelles exemplaires 01 

[Il arrive à temps pour sauver un gentilhomme qui se bat 
contre plusieurs assaillants, et qui le remercie en lui laissant 
son chapeau. Cependant que Don Antonio sauve, de son côté, 
une jeune femme de grande beauté qui fuit et, défaillante, 
l'adjure de la protéger. La jeune femme conduite chez Don 
Antonio lui raconte, ainsi qu'à Don Juan survenu, que, malgré 
la surveillance de son frère Lorenzo, elle se laissa séduire par 
Alphonse d'Esté, duc de Ferrare — le gentilhomme au cha- 
peau — et qu'elle vient de mettre au monde un enfant qui dut 
être remis à un valet du duc. Mais, aiîolée par le bruit des 
épées, elle sortit, malgré son état, et s'enfuit au hasard dans la 
nuit où Don Antonio Ta trouvée. La malheureuse n'est autre 
que Gornélie, de la noble famille des Bentivolli; et l'enfant 
recueilli par Don Juan est son fils. On le lui rend. Et Don Juan 
part avec Lorenzo, le frère de Gornélie, à la recherche du duc 
de Ferrare qui promet d'épouser la jeune femme dès que sa 
mère — opposée au mariage — sera « passée à une vie meil- 
leure ». Tous reviennent à Bologne, mais ne trouvent pas Gor- 
nélie, laquelle, sur le conseil de la gouvernante de Don Juan, 
s'est réfugiée chez le curé d'un village sis à deux milles de 
Ferrare. Or, ce brave curé est ami du duc qui va lui rendre 
visite; On imagine facilement l'attendrissante entrevue des 
deux amants par devant l'excellent ecclésiastique. Après quoi, 
le duc fait mander Lorenzo, Don Juan et Don Antonio, leur 
ménageant une surprise.] 



2. — UNE SAVOUREUSE PLAISANTERIE. 

Le duc les reçut dans une pièce attenante à celle où 
se trouvait Gornélie, et sans manifester aucun conten- 
tement, ce dont les arrivants s'attristèrent. Le duc les 
fît s'asseoir et s'assit avec eux, puis s'adressant à 
Lorenzo lui dit : <( Vous savez bien, seigneur Lorenzo 
Bentivolli, queje n'ai jamais trompé votre sœur, et j'en 
prends à témoins le ciel et ma conscience. Vous savez 
aussi la diligence que j'ai mise à la chercher, et mon 
désir de la trouver pour me marier avec elle, comme je 
le lui ai promis. Mais elle ne paraît point, et ma parole 
ne peut être éternelle. Je suis jeune et n'ai pas tant 
d'expérience des choses du monde, que je ne me laisse 
prendre aux agréables occasions qui s'offrent pour moi 
à chaque pas. La même inclination qui me fît promettre 
d'être l'époux de Gornélie me porta à donner aupara- 



92 CERVANTES 

vant parole de mariage à une paysanne de ce village, 
que je pensais abandonner pour courir vers Cornélie, 
sinon vers le devoir prescrit par ma conscience; et ce 
n'était pas là une négligeable preuve d'amour.... Mais 
puisque nul n'épouse une femme absente, et qu'il n'est 
pas raisonnable de chercher la femme qui vous laisse 
pour ne pas trouver la beauté qui vous hait, je vous 
demande, seigneur Lorenzo, de réfléchir à la satisfac- 
tion que je peux vous donner de l'offense queje ne vous 
ai point faite, car je n'eus jamais l'intention de vous la 
faire, et ensuite de me donner licence de tenir ma pre- 
mière parole, et d'épouser la paysanne qui déjà se 
trouve en cette maison. » A mesure que le duc parlait, le 
visage de Lorenzo passait par mille couleurs, et le jeune 
homme ne tenait pas sur sa chaise, clair indice que la 
colère prenait possession de tous ses sens. Don Juan 
et Don Antonio éprouvaient les mêmes sentiments, et 
se proposèrent d'empêcher le duc d'exécuter son des- 
sein, dussent-ils lui ôter la vie. Mais le duc lisant sur 
leurs visages l'intention qu'ils avaient à son égard, 
continua : « Apaisez-vous, seigneur Lorenzo, car avant 
de me répondre, je veux que la beauté de ma future 
épouse vous convainque et vous oblige à m'accorder ce 
que je vous demandai : cette beauté est telle, qu'elle 
excuserait les pires folies! » Sur ce, le duc se leva et se 
dirigea vers la pièce où se trouvait Cornélie avec ses 
plus riches parures, avec tous les bijoux qu'avait son 
enfant, et beaucoup d'autres encore. Quand le duc eut 
le dos tourné, Don Juan se dressa et, les deux mains 
posées sur les bras de la chaise où était assis Lorenzo, 
dit à Toreille de celui-ci : « Par Saint-Jacques de Galice, 
seigneur Lorenzo, et par ma foi de chrétien et de cheva- 
lier, je vous jure que je me ferais plutôt mahométan 
que de laisser le duc agir comme il l'entend, et qu'ici, 
ici-même, il perdra la vie de mes propres mains, ou il 
tiendra la parole donnée à votre sœur Cornélie, ou au 
moins il nous laissera le temps de la chercher. Et il ne 
se mariera pas avant qu'on ne sache, de façon certaine, 
qu'elle est morte. — Je suis du même avis répondit 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 93 

Lorenzo. — Gomme aussi, sans doute, mon camarade 
Antonio, répliqua Don Juan. A ce moment, Cornélie 
s'avança entre le curé et le duc qui la conduisait par la 
main, suivie de sa femme de chambre Sulpice, que le 
duc avait envoyé chercher à Ferrare, et des deux gou- 
vernantes, celle du bébé et celle des gentilshommes. 
Lorsque Lorenzo vit sa sœur et qu'il l'eut enfin 
reconnue, car tout d'abord l'apparente impossibilité 
d'une telle aventure l'empêchait de se rendre à l'évi- 
dence, il trébucha et alla se jeter aux pieds du duc qui 
le releva et le poussa dans les bras de sa sœur : je veux 
dire que sa sœur l'embrassa avec les marques de la plus 
vive allégresse. Don Juan et Don Antonio dirent au duc 
qu'il leur avait fait la plus fine et savoureuse plaisan- 
terie du monde. Le duc prit l'enfant que portait Sulpice 
et le donnant à Lorenzo lui dit : « Recevez, monsieur 
mon frère, votre neveu et mon fils, et voyez si vous 
m'accordez d'épouser cette paysanne, la première à qui 
j'aie donné promesse de mariage. » 

[Tout le monde est dans la joie. Le curé célèbre les épou- 
sailles que Ton tient secrètes jusqu'au passage « à une vie 
meilleure » de la respectable mère du duc. Quant aux Espa- 
gnols, comblés de présents par le duc et la duchesse, ils 
retournent en Espagne où ils épousent de nobles héritières, et 
d'où ils continuent à échanger correspondance avec leurs 
illustres amis de Ferrare.] 



XI 

Le Mariage qui trompe. 

{EL CASAMIENTO ENGAÑOSO). 
LA DÉTRESSE DE CAMPUZANO. 

De l'Hôpital de la Résurrection, à Valladolid, hors de 
la porte du Campo i, sortait un soldat qui par son épée 
lui servant de bâton, par la maigreur de ses jambes et 

1. Une des quatre portes de la muraille qui donnaient accès 
à la ville. 



94 CERVANTES 

le teint jaune de son visage, montrait bien clairement 
que, quoique le temps ne fût pas très chaud, il avait dû 
suer en vingt jours toute l'humeur que peut-être il avait 
acquise en une heure. Il allait à petits pas, vacillant 
comme un convalescent. En entrant par la porte de la 
ville, il vit venir vers lui l'un de ses amis qu'il n'avait 
pas vu depuis plus de six mois, lequel se signa comme 
pour chasser quelque mauvais rêve, et, s'approchant de 
lui, s'écria : « Qu'est-ce à dire, monsieur l'alférez ^ 
Campuzano? Est-il possible que vous soyez ici? Aussi 
vrai que je suis moi, je vous croyais en Flandres, met- 
tant votre pique en tierce, mais non ici, traînant l'épée! 
Quel teint I Quelle maigreur est la vôtre I )> A quoi Cam- 
puzano répondit : « Quant à savoir si je suis ou non 
ici, monsieur le licencié Peralta, le seul fait de m'y 
voir vous donne la réponse. Pour le reste, je n'ai rien à 
dire, si ce n'est que je sors de cet hôpital où j'ai sué qua- 
torze charges de bubes dont m'a gratifié une femme que 
j'eus la malencontreuse idée de choisir pour mienne. 

— Ainsi, vous vous êtes marié? répliqua Peralta. 

— Oui, monsieur, répondit Campuzano. — Sans doute 
par amours ^, dit Peralta, car de tels mariages appor- 
tent avec eux toute préparée la saisie du repentir. — 
Je ne saurais vous dire si ce fut par amours, repartit 
l'alférez, bien queje puisse affirmer que ce fut par dou- 
leurs : car de mon mariage ou plutôt marronnage^, 
j'aigagnè tant de douleurs pour mon corps et pour mon 
âme, que celles du corps, pour m'en soulager, me coû- 
tent quarante sueurs, et que celles de l'âme ne peuvent, 
par aucun remède, être ne fût-ce qu'allégées. Mais par- 
donnez-moi, si je ne suis pas en état de soutenir une 
longue conversation dans la rue : plus commodément, 
un autre jour, je vous raconterai mon histoire qui est 
bien la plus inouïe et étrange que vous aurez entendue 

1. Alférez = enseigne, porte-étendard. 

2. Dans le sens de folies juvéniles, coup de tête, mouvement 
irréfléchi. 

3. Le texte contient un calembour sur casamiento (mariage) 
et cansamiento (fatigue, ennuis). 



I 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 95 

en toute votre vie. — Que non pas! dit le licencié, 
vous allez venir avec moi à mon logis ^ et nous y ferons 
pénitence ensemble, car le pot-au-feu convient au 
malade, et bien qu'il soit préparé pour deux, mon 
domestique y ajoutera un pâté^, et si la convalescence 
le permet, quelques longes de jambon de Rute ^ servi- 
ront d'entrée, et surtout la bonne volonté que j'ai en 
vous faisant mon offre, non seulement pour cette 
fois-ci, mais pour toutes celles que vous voudrez. » 
Campuzano l'en remercia, accepta le festin et les invita- 
tions. Ils allèrent à Saint-Laurent, entendirent la 
messe. Peralta conduisit l'alférez à son logis, lui donna 
ce qu'il lui avait promis, lui renouvela ses offres, et lui 
demanda, dès qu'ils eurent mangé, de lui raconter les 
événements singuliers dont il lui avait parlé. Campu- 
zano ne se fît pas prier, et commença dans ces termes : 
<( Vous devez vous rappeler, monsieur le licencié 
Peralta, mon ancienne camaraderie, en cette ville, avec 
le capitaine Pedro de Herrera, qui est actuellement en 
Flandres? — Je m'en souviens, répondit Peralta. — Eh 
bien, un jour, continua Campuzano, nous venions de 
déjeûner en cette auberge de la Solana * où nous 
vivions, quand deux femmes de noble apparence firent 
leur entrée suivies de deux domestiques : l'une se mit à 
parler avec le capitaine debout, près de la fenêtre; 
l'autre s'assit sur une chaise à côté de moi, la mante 
baissée jusqu'au menton ^, sans que le visage laissât 
voir plus que ce que permettait la transparence du 
tissu. Et bien que, par courtoisie, je la suppliai de me 
faire la grâce de se découvrir, je n'en pus venir à bout, 

1. Posada a ici le sens de Morada, dit M. de Amezúa y Mayo 
dans son édition critique. 

2. Interprétation de M. Amezúa y Mayo, op. cit. 

3. Rate, sur le Génil, dans la sierra de Priego (Andalousie). 

4. La posada de la Solana, située à l'est de Valladolid, non loin 
de la Chancellerie, correspondait à Factuelle calle del Marqués 
del Duero, 

5. Malgré les ordonnances de Madrid de 1586 et 1588 défen- 
dant aux femmes d'être voilées* 



96 CERVANTES 

ce qui alluma davantage mon désir de la voir. Pour 
l'accroître sans doute encore, soit par calcul, soit par 
hasard, la dame sortit une blanche main ornée de fort 
belles bagues. J'étais alors des plus élégants, avec cette 
grande chaîne que vous avez dû me connaître, mon 
chapeau à plumes et cordon de soie, l'habit de cou- 
leurs 1 comme il est de droit pour un soldat, et d'une 
telle prestance aux yeux de ma folie que je me croyais 
irrésistible : aussi bien je la priai de se découvrir. A 
quoi elle me répondit : « Ne soyez pas importun, j'ai 
<( ma maison, ordonnez à un page de me suivre, car bien 
« queje sois plus honnête que ma réponse ne peut vous 
« le donner à croire, cependant afin de voir si votre 
« esprit répond à votre mise, je serai heureuse que vous 
« me voyiez plus à loisir ». Je lui baisai les mains pour la 
grande faveur qu'elle me faisait et en récompense de 
laquelle je lui promis des monts d'or. Le capitaine 
acheva sa conversation. Elles s'en furent. Un mien 
domestique les suivit. Le capitaine me dit que ce que 
lui voulait la dame était qu'il portât de sa part en 
Flandres quelques lettres à un autre capitaine qu'elle 
disait être son cousin, mais qui en réalité, à ce qu'il 
savait, n'était que son galant. Pour moi, je demeurai 
enflammé par les mains de neige que j'avais vues, et 
perdu d'amour pour ce visage que je désirais voir. 
Aussi, le lendemain, guidé par mon domestique, il me 
fut donné libre entrée. » 

[Il trouve une jolie femme d'environ trente ans appelée Sté- 
phanie, qui le reçoit aimablement. Notre amoureux se fait 
pressant, mais tout se borne à un échange de propos galants, 
ainsi que pendant les quatre autres visites que Gampuzano fait 
à sa dame. Mais enfin, mise en demeure, celle-ci avoue chercher 
un mari, et avoir une petite fortune avec infiniment de qua- 
lités. Gampuzano, séduit, propose sur-le-champ sa candidature. 
Elle est agréée. Le mariage se fait, et les époux s'installent 

1. Depuis la fin du xvi® siècle, l'habit civil avait perdu les 
brillantes couleurs du temps de Gharles-Quint, et apparaissait 
uniformément noir. Le costume des militaires, seul, avait con- 
servé la tradition. Voyez Amezùa y Mayo, op. cit. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 97 

dans la maison de la danne d'où les délogent, un beau matin, 
les véritables propriétaires.... Car Stéphanie, en réalité, n'a « ni 
maison, ni bien, ni autre vêtement que celui qu'elle porte », 
mais elle gardait ce logis en l'absence des maîtres dont elle 
avait su gagner la confiance. Gampuzano se roidit contre le 
désespoir et, pour se réconforter, va prier à Saint-Laurent. Au 
retour, il veut reprendre, ne serait-ce que la malle de ses 
bardes qu'il apporta en se mariant, mais il la trouve vide 
comme une tombe ouverte. Pour comble de malheur, à quelque 
temps de là, il se découvre l'alopécie qui le force à entrer à 
rhôpital. Il y oublie ses malheurs en entendant causer les deux 
chiens dont il est question dans la nouvelle suivante.] 



XII 

Le Colloque des Chiens. 

(Novela y coloquio que pasó entre Gipión y Berganza, perros 
del hospital de la Resurrección que está en la ciudad de Val- 
ladolid, fuera de la puerta del Campo, á quien comúnmente 
llaman los perros de Mahudes.) 

[Deux chiens de garde à l'hôpital de la Résurrection de Val- 
ladolid dialoguent, entendus par l'alférez Gampuzano, pendant 
deux nuits consécutives : Berganza dans la première, et Scipion 
dans la seconde. Mais, en dépit de la promesse faite dans la 
nouvelle du Mariage qui trompe^ nous ne possédons pas la 
réponse de Scipion. 

Berganza est né à Tabattoir de Séville.] 

1. — l'abattoir de séville. 

Que te dirais-je, Scipion mon frère, de ce que j'ai vu 
dans cet abattoir et des choses exorbitantes qui s'y 
passent? Sache d'abord que tous ceux qui y travaillent, 
du plus petit au plus grand, sont gens à conscience 
large, sans âme, sans crainte du roi ni de sa justice, et 
vivant pour la plupart en marge du mariage. Ce sont 
des oiseaux de proie carnassiers, se nourrissant, eux 
et leurs amies, de ce qu'ils volent. Chaque matin des 
jours de viande, avant l'aube, se réunissent à l'abattoir 
une grande quantité de filles et de gars, tous avec des 
sacs qui, venus vides, repartent pleins de morceaux de 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 7 



98 CERVANTES 

viande, et les filles avec les filets ^ et les lombes presque 
entiers. Il n'est point de bête tuée dont ces gens ne 
prélèvent la dîme et les prémices dans la partie la plus 
savoureuse et la mieux parée; et comme à Séville il n'y 
a point de fournisseur municipal de la viande, chacun 
peut apporter la bête qu'il veut, et celle que l'on tue 
d'abord est taxée de la première ou de la dernière qua- 
lité. De cette façon, il y a toujours grande abondance 
de chair. Les maîtres se recommandent à ces bonnes 
gens dont j'ai parlé, non pour n'en être pas volés (car 
cela est impossible), mais pour qu'elles se modèrent 
dans les coupes et subtilisations qu'elles opèrent dans 
les bêtes mortes, qu'elles émondent et taillent comme 
si c'étaient des saules ou des treilles. Mais rien ne me 
surprenait tant et ne me paraissait pire que de voir 
que ces bouchers vous tuent avec la même facilité un 
homme qu'une vache; en un clin d'oeil et en un tour de 
main, ils plongent un coutelas à manche jaune dans la 
bedaine d'une personne comme s'ils saignaient un tau- 
reau. C'est miracle si un jour passe sans rixes ni bles- 
sures, et, parfois, sans meurtres. Tous se piquent d'être 
vaillants et même ont leur grain de rufîénisme, nul ne 
manque d'avoir son ange gardien ^ sur la place de Saint- 
François, qu'il achète avec des lombes et des langues 
de bœuf. Finalement, j'ai ouï-dire d'un homme avisé 
que le roi avait trois choses à gagner à Séville : la rue 
de la Caza, la Costanilla ^ et l'Abattoir. 

[Il en échappe un jour et devient chien de bergers, non plus 
de ces pâtres charmants que Cervantes nous fit connaître dans 

1. Bien qu'il ne s'agisse pas de filets de viande dans le texte, 
mais d'une autre partie de l'animal de boucherie, nous tradui- 
sons ainsi pour nous rapprocher du jeu de mots : las criadas 
con criadillas. 

2. Sans doute quelque alguazil du genre de ceux dont l'au- 
teur nous dira l'intégrité très particulière. 

3. Il y avait la Caza Grande et la Caza Chica, deux rues grouil- 
lantes qui se succédaient entre Confiterías et la plaza de San 
Isidro. — La Costanilla était une petite place montante près de 
l'église de San Isidro. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 99 

sa Galathée^ mais de vrais bergers que rauteur maintenant nous 
peint de son pinceau réaliste, et qui sont plus voleurs que les 
loups. Berganza, outré, s'enfuit à Séville où il sert un riche 
marchand, puis un alguizil.] 



2. — CE QUE VALENT LES ALGUAZILS. 

Un jour mon maître attaqua à lui seul, à la porte de 
Jerez, six fameux ruiiens, sans que je le puisse aider en 
rien, car je portais une muselière qu'il ne m'ôtait que 
la nuit. Je fus émerveillé de son audace, de sa vigueur, 
de sa hardiesse : il entrait et sortait à travers les six 
épées des bravaches comme si elles fussent baguettes 
d'osier. C'était un étonnement que de voir ses esto- 
cades, ses ripostes et parades, l'œil au guet pour n'être 
pas tourné. Finalement, il resta pour moi et pour tous 
ceux qui virent ou surent la querelle comme un nou- 
veau F^odomont S ayant porté ses ennemis de la porte 
de Jerez 2 jusqu'aux marbres du collège de Maître 
Rodrigue ^ c'est-à-dire à plus de cent pas. 11 les y 
enferma, et revint prendre les trophées de la bataille, 
qui furent trois fourreaux d'épée qu'il alla montrer à 
l'Assistant, lequel, si je m'en souviens bien, était alors 
le licencié Sarmiento de Valladares, fameux par la des- 
truction de la Saussaie ^ On se montrait mon maître 
du doigt dans les rues où il passait, comme pour dire : 
« C'est celui-là le vaillant qui a osé seul lutter avec la 

1. Impie et audacieux paladin du Roland Furieux de PArioste, 
qui, entre autres exploits, met le feu à Paris (XVI, 85 et suiv.). 

2. Entre la porte de la Carne et la Tour de VOr, contre San 
Telmo. Elle a disparu pendant la Révolution. 

3. A la porte de Jerez, entre les murs de l'Alcazar et l'en- 
ceinte de la ville, s'élevait le collège Majeur de Santa Maria de 
Jesús, Université de Séville fondée par Rodrigo Fernández de 
Santaella, d'où ce nom de Collège de Maître Rodrigue. 

4. Cette Saussaie, sise dans la « serranía » de Ronda et sur la 
route de Gibraltar, était un repaire de soldats révoltés sous le 
commandement d'un chef hardi, Antonio de Luna. La destruction 
dont parle ironiquement Cervantes ne fut en réalité qu'une 
amnistie royale. 



100 CERVANTES 

ñeur des bravaches d'Andalousie. » A se promener dans 
la ville pour se laisser voir, mon maître employa le 
reste de la journée; et la nuit nous trouva à Triana, 
dans une rue adjacente à la poudrière. Et mon maître 
ayant ouvert l'œil, comme on dit dans le monde des 
filous, pour être bien certain de n'être pas vu, entra 
dans une maison, moi derrière lui, où nous découvrîmes 
dans une cour tous les vauriens de la querelle, sans 
capes ni épées, et déboutonnés. L'un d'eux, qui devait 
être l'hôte, avait dans une main une grande jarre de 
vin, et dans l'autre une grande coupe de taverne qu'il 
remplissait jusqu'aux bords de vin généreux et écu- 
mant et offrait à toute la compagnie. A peine eurent-ils 
aperçu mon maître qu'ils allèrent à lui les bras ouverts, 
et tous l'invitèrent, et il leur fit raison à tous, comme il 
l'eût faite à d'autres s'il y avait eu quelque intérêt, car 
il était de caractère affable et répugnait à fâcher quel- 
qu'un pour des vétilles. 

Vouloir te narrer maintenant la vie qu'on mena dans 
cette maison, le dîner qu'on y absorba, les batailles que 
l'on raconta, les vols que l'on narra, les dames qu'ils 
se vantèrent de connaître et celles qu'ils dédaignèrent, 
les louanges qu'ils se donnèrent les uns aux autres, 
les bravaches absents que l'on nomma, le talent d'escri- 
meurs dont ils firent preuve en se levant au milieu du 
repas pour mettre en pratique les feintes qu'ils imagi- 
naient et exécutaient avec les mains, l'exquis vocabu- 
laire dont ils usaient, et enfin l'aspect de l'hôte qu'ils 
respectaient tous comme leur maître et seigneur, serait 
me mettre en un labyrinthe dont il ne me serait pas 
possible de sortir quand je voudrais. Finalement, j'en 
vins à entendre avec certitude que le maître de la 
maison, qu'ils appelaient Monipodio, était receleur de 
larrons et auxiliaire ^ de rufiens, et que la grande que- 
relle de mon maître avait été d'abord concertée avec 
eux, avec les circonstances de la retraite et de l'abandon 

1. Pala dans le texte = argot : celui qui occupe l'attention 
de quelqu'un pendant qu'on le vole. 



LES NOUVELLES EXEMPLAIRES lÔl 

des fourreaux d'épées que mon maître paya au comp- 
tant ainsi que le dîner, au prix qu'indiqua Monipodio; 
dîner qui s'acheva presque au point du jour dans la 
satisfaction générale. 

[Berganza quitte l'alguazil pour des soldats, pour une affreuse 
sorcière, pour des gitanes qu'il juge de parfaits voleurs, pour 
un de ces Morisques qui sont la « vermine » de l'Espagne, 
enfin pour un poète dont il nous dit la misère.] 



3. — LA CONDITION DU POETE. 

Le poète, après avoir écrit quelques strophes de sa 
magnifique comédie, sortit de sa poche avec beaucoup 
de calme et de lenteur quelques croûtons de pain, et 
environ vingt grains de passerilles, car je crois bien les 
avoir comptées, et môme je doute qu'il y en eût autant, 
car certaines miettes de pain qui les accompagnaient 
faisaient masse avec elles. Il souffla dessus, fit partir 
les miettes, et une à une mangea les passerilles avec la 
grappe elle-même, car je ne lui en vis jeter aucune, les 
aidant avec les croûtons qui, violacés par leur mélange 
avec la bourre du fond de sa poche, paraissaient moisis, 
et étaient si durs que, bien qu'il essayât de les atten- 
drir en les promenant maintes fois dans sa bouche, il 
ne put avoir raison de leur fermeté. Ce qui tourna à 
mon profit, car il me les jeta en disant : « To, to, 
prends, et que cela te fasse du bieni » Voyez! dis-je à 
part moi, quel nectar ou quelle ambroisie me donne ce 
poète! C'est là sans doute ce dont se nourrissent les 
dieux et son Apollon, là-haut, dans le ciel! Enfin, pour 
la plupart, les poètes sont fort misérables S mais plus 
grande encore était ma misère puisqu'elle m'obligea à 
manger ce qu'il rejetait. Tant que dura la composition 
de sa comédie, il ne laissa pas de venir au jardin, et 
les croûtons ne me manquèrent point, car il Íes parta- 
geait fort libéralement avec moi. Après quoi nous 

1. Cette page est une autobiographie exagérée. 



1 02 CERVANTES 

allions à la noria où moi à plat ventre et lui avec un 
godet, satisfaisions notre soif comme des monarques. 

[Berganza se mêle ensuite à des comédiens qu'il abandonne 
après avoir été blessé à l'un de leurs spectacles. 11 rencontre 
alors Scipion, le chien du quêteur de cet hôpital où il entre à 
son tour, et où il observe un mathématicien, un alchimiste et 
Tun de ces fous qui offrent à l'État de beaux projets dont 
l'adoption doit lui procurer d'immenses ressources. 

Avec le jour, la conversation des chiens s'achève. Elle 
reprendra la nuit suivante. Et Scipion a la parole.] 



L'INGÉNIEUX HIDALGO 
DON QUICHOTTE DE LA MANCHE 



Première Partie. 

1. — - PORTRAIT DE DON QUICHOTTE. 
(Chapitre i). 

En un bourg de la Manche ^ dont je ne veux pas nie 
rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un de 
ces hidalgos qui ont leur lance au râtelier, une targe 
antique, une maigre rosse et un lévrier courant. Un 
pot-au-feu d'un peu plus de bœuf que de mouton, un 
saupiquet presque tous les soirs, des œufs au jambon ^ 
le samedi, des lentilles le vendredi, quelque pigeonneau 
par surcroît le dimanche, consommaient les trois quarts 
de son bien. Le reste était dépensé en habit de drap 
fin, chausses de velours pour les fêtes, avec pantoufles ^ 
de même étoffe, et dans la semaine il tenait à honneur 

1. La Manc/ie = ancienne région d'Espagne, comprise aujour- 
d'hui dans la province de Ciudad-Real (Nouvelle-Gastille). 

2. Tel est le résultat de Tenquête menée à propos de l'expres- 
sion duelos y quebrantos qui intrigua longtemps les commenta- 
teurs et se trouve expliquée par ces vers, de la Mojiganga del 
Pésame, attribuée à Calderón : Huevos y torreznos bastan — que 
son duelos y quebrantos, 

3. Les pantoufles se mettaient sur les souliers, comme les 
sabots d'aujourd'hui. 



104 CERVANTES 

de mettre son drap laineux le plus fin. Il avait en son 
logis une gouvernante qui dépassait la quarantaine, 
une nièce qui n'avait pas vingt ans, et un garçon qui 
servait à la fois pour les champs et la maison, et sellait 
la rosse comme il prenait la serpe. L'âge de notre 
hidalgo frisait la cinquantaine. Il était de complexión 
robuste, sec, maigre de visage, fort matinal et grand 
ami de la chasse. On prétend qu'il avait le surnom de 
Quijada ou de Quesada, car là-dessus diffèrent un peu 
les auteurs qui écrivent à ce sujet, bien que par de 
vraisemblables conjectures on laisse entendre qu'il 
s'appelait Quejana. Mais cela importe peu à notre his- 
toire : il suffit que dans la narration que l'on en fait, 
on ne s'écarte pas d'un point de la vérité. 

Sachez donc que le susdit hidalgo, à ses moments de 
loisir (qui étaient les plus fréquents de l'année) se con- 
sacrait à la lecture des livres de chevalerie avec tant 
de goût et de plaisir qu'il oublia quasi de tout point 
l'exercice de la chasse et même l'administration de son 
bien; et sa passion, sa folie atteignirent un tel degré 
qu'il vendit mainte fanègue de terre de semailles pour 
acheter des livres de chevalerie, et ainsi emporta chez 
lui tous ceux qu'il put se procurer. 

[11 finit par croire à la réalité de toutes ces fictions et décide 
de se faire chevalier errant. Il arrange de vieilles armes qui 
avaient appartenu à ses bisaïeux, baptise sa rosse du nom de 
Rossinante, et enfin choisit une « dame de ses pensées », une 
paysanne agréable d'un village voisin, qu'il nomme Dulcinée du 
Toboso.] 



2. — LA PREMIERE SORTIE DE DON QUICHOTTE. 
(Chapitre ii.) 

Ces préparatifs étant faits, il ne voulut pas attendre 
plus longtemps pour réaliser sa pensée, pressé par la 
considération du préjudice que son retard causait au 
monde, si nombreux étaient les affronts à venger, les 
torts à redresser, les injustices à corriger, les abus à 
supprimer, les dettes à satisfaire. Et ainsi, sans faire 



I 



DON QUICHOTTE 105 

part à quiconque de son intention, et sans que per- 
sonne ne le vît, un matin, avant le jour, qui était un 
des plus chauds du mois de juillet, il s'arma de toutes 
ses armes, monta sur Rossinante, ayant sur sa tête 
posé sa salade mal composée; il embrassa sa targe, 
prit sa lance et par la porte secrète d'une cour, il sortit 
dans la campagne extrêmement satisfait et joyeux de 
voir la facilité avec laquelle il débutait en son entre- 
prise. 

[Il songe soudain qu'il n'est pas armé chevalier, et que, dans 
ces conditions, il ne pourrait se mesurer avec aucun paladin. 
11 se propose donc de faire réparer cet oubli par le premier 
chevalier qu'il rencontrera. Et tranquillisé, il poursuit son 
chemin. Après avoir erré tout le jour, sa rosse et lui, morts 
de fatigue et de faim, arrivent à la nuit dans une auberge que 
Don Quichotte prend pour un château.] 



3. — DON QUICHOTTE EST ARMÉ CHEVALIER. 
(Chapitre m.) 

Don Quichotte se disposa à faire la veillée des armes 
dans une grande cour située sur l'un des côtés de 
l'auberge. Il ramassa toutes ses armes et les mit sur 
une auge placée contre un puits. Embrassant sa targe, 
il saisit sa lance, et, avec une noble contenance, com- 
mença de se promener devant l'auge, cependant que la 
nuit commençait de tomber. 

L'aubergiste conta à ses gens la folie de son hôte, la 
veillée des armes et l'armature de chevalerie qu'il espé- 
rait. Ils s'étonnèrent d'un genre de folie aussi étrange 
et s'en furent le regarder de loin. Ils virent qu'avec un 
calme maintien, tantôt il se promenait, tantôt appuyé 
sur sa lance, il fixait les yeux sur ses armes sans les en 
détourner pendant un long moment. La nuit avait 
achevé de tomber, mais accompagnée d'un tel clair de 
lune, qu'elle pouvait rivaliser avec celui* qui le lui pré- 
tait, de sorte que tout ce que faisait le nouveau cheva- 

1. Le soleil. 



106 CERVANTES 

lier était bien vu de tous. Sur ce, l'un des muletiers de 
l'auberge eut l'idée d'aller donner de l'eau à ses mules, 
et il lui fallut ôter les armes de Don Quichotte qui 
étaient sur l'auge. Le voyant venir, Don Quichotte lui 
dit à voix haute : 

« toi, qui que tu sois, chevalier téméraire, qui 
viens toucher les armes du plus valeureux errant qui 
ceignit jamais l'épéel Vois ce que tu fais, et ne les 
touche point, si tu ne veux perdre la vie en échange de 
ton audace. » 

Le muletier ne se soucia pas de ces propos (et il eût 
mieux valu qu'il s'en souciât, par simple précaution), 
mais assemblant les courroies, il les jeta loin de lui. 
Ce qu'ayant vu, Don Quichotte leva les yeux au ciel et, 
la pensée tournée (à ce qu'il parut) vers sa dame Dul- 
cinée, s'écria : 

« Secourez-moi, ô madame, en ce premier affront qui 
atteint le cœur de votre vassal : que ne me faillent 
point en ce premier péril, votre faveur et votre protec- 
tion. » 

En disant ces paroles et d'autres semblables, il lâcha 
la targe, leva la lance à deux mains et en donna un si 
grand coup au muletier qu'il l'abattit sur le sol, si mal 
en point, qu'à recommencer d'un second, le pauvre 
n'aurait eu que faire d'un guérisseur. Cela fait, il recueil- 
lit ses armes et se remit à se promener avec la même 
sérénité qu'auparavant. 

[En sortant de l'auberge, Don Quichotte veut revenir chez 
lui pour prendre de l'argent et des chemises ainsi que l'auber- 
giste l'en avait persuadé.] 

4. — DON QUICHOTTE ET LES MARCHANDS DE TOLEDE. 
(Chapitre iv.) 

Ayant cheminé environ deux milles. Don Quichotte 
découvrit une grande foule de gens, qui, ainsi qu'on le 
sut ensuite, étaient des marchands tolédans qui allaient 
acheter de la soie à Murcie. Ils étaient six, portant 



DON QUICHOTTE 107 

leurs parasols, avec quatre domestiques à cheval et 
trois garçons de mules à pied. A peine Don Quichotte 
les eut-il aperçus qu'il s'imagina être en une nouvelle 
aventure; et pour imiter en tout ce qui lui semblait 
possible les pas d'armes qu'il avait lus dans ses livres, 
il lui parut que venait ici comme en un moule un pas 
d'armes qu'il pensait faire. Aussi bien, avec une fière 
attitude et bravoure, il s'affermit bien dans les étriers, 
serra sa lance, approcha sa large de son sein, et, placé 
au milieu du chemin, attendit l'arrivée de ces chevaliers 
errants, car il les tenait et jugeait pour tels. Et quand 
ils arrivèrent à distance d'être vus et entendus, Don 
Quichotte éleva la voix et, avec une mine altière, leur 
dit : 

« Que tout le monde s'arrête, si tout le monde ne 
confesse point qu'il n'y a dans le monde entier de 
jeune fille plus belle que l'Impératrice de la Manche, la 
sans pareille Dulcinée du Toboso. » 

Au ton de ce discours, les marchands s'arrêtèrent, 
virent l'étrange figure de celui qui le tenait, et tant par 
l'une que par l'autre comprirent la folie de leur pro- 
priétaire. Mais ils voulurent voir sans se presser où 
aboutirait cette confession qu'on leur demandait, et 
l'un deux qui était assez plaisant et fort spirituel, lui 
dit : 

— « Seigneur chevalier, n ous ne connaissons point cette 
bonne dame dont vous parlez. Montrez-nous la : si elle 
est d'une aussi grande beauté que vous le signifiez, de 
bonne grâce et sans aucune contrainte nous confesse- 
rons la vérité qui, de votre part, nous est demandée. 

— Si je vous la montrais, répliqua Don Quichotte, 
quel mérite auriez-vous à confesser une vérité aussi 
notoire? L'important est que sans la voir vous le deviez 
croire, confesser, affirmer, jurer et défendre. Sinon, 
avec moi vous êtes en bataille, gens monstrueux et 
superbes. Soit que vous veniez un à un, comme le pres- 
crit l'ordre de chevalerie, soit tous ensemble, comme il 
est coutume et maie usance de ceux de votre engeance, 
ici je vous attends, confiant en mon bon droit. 



108 CERVANTES 

— Seigneur chevalier, répartit le marchand, je supplie 
votre grâce au nom de tous ces princes qui sont ici, 
qu'afîn que nous ne chargions pas nos consciences en 
confessant une chose que nous n'avons jamais vue ni 
entendue et qui est en outre si préjudiciable aux impé- 
ratrices et reines de l'Alcarria et de l'Estramadure, elle 
daigne nous montrer quelque portrait de cette dame, 
fût-il de la taille d'un grain de blé; car par le fil on dévi- 
dera l'écheveau, et nous aurons ainsi toute satisfaction 
et certitude, et vous serez content de vous-même et de 
nous. Au reste, je crois que nous sommes déjà tellement 
de votre avis, qu'alors même que le portrait nous mon- 
trerait qu'elle est borgne, et que de l'autre œil il coule 
du vermillon et de la pierre de soufre, néanmoins, pour 
complaire à votre grâce, nous dirons en sa faveur tout 
ce qu'elle voudra. 

— Ce que vous dites ne lui coule pas, infâme canaille, 
répondit Don Quichotte enflammé de colère; ne lui 
coule pas, je le répète, mais elle n'exhale que de 
l'ambre et de la civette entre cotons; et elle n'est ni 
borgne ni bossue, mais plus droite qu'un fuseau de 
Guadarrama ^ Mais vous paierez le grand blasphème 
que vous avez dit contre une beauté pareille à celle 
de ma dame ! » 

[Ce que disant il se jette, la lance basse, sur le blasphéma- 
teur. Mais Rossinante trébuche et son maître va rouler par 
terre où un muletier des marchands le rosse d'importance. 
Don Quichotte ne peut se relever, tellement Tautre Ta mis en 
piteux état. Et cependant ses bourreaux s'éloignent, le laissant 
sur le sol, inerte et brisé. Heureusement, un laboureur, son 
voisin, passe par là, le recueille charitablement et le ramène à 
son logis, où on le panse et le couche. Pendant qu'il dort, le 
curé et le barbier se livrent, dans la bibliothèque de l'hidalgo, 
au scrutin de ces livres néfastes qui ont tourné la tête au 
pauvre Quejana. Et de la plupart, on fait un bûcher. 

Après quinze jours de calme convalescence, Don Quichotte 



\. Avec les hêtres de la sierra Guadarrama on fabriquait les 
fuseaux qu'on allait vendre ensuite à Madrid. D'où cette 
expression populaire. 



DON QUICHOTTE 109 

est repris de sa folie. Il engage secrètement pour écuyer un 
brave homme de laboureur, son voisin, nommé Sancho Panza 
qui, ébloui par les promesses de l'hidalgo, se décide à laisser 
femme et enfants, et à suivre Don Quichotte. Tous deux, 
sans être vus, et la nuit, sortent du village, l'hidalgo sur Rossi- 
nante et Sancho sur un âne, et cheminent jusqu'au point du 
jour.] 

5. — l'aventure des moulins à vent. 
(Chapitre viii.) 

Sur ce ils découvrirent trente ou quarante moulins à 
vent qui se trouvent dans la campagne (de Montiel), et 
dès que Don Quichotte les eut vus, il dit à son écuyer : 

(c La fortune mène nos affaires mieux que nous n'au- 
rions pu le désirer. Car, regarde là-bas, ami Sancho 
Panza, où l'on découvre trente ou un peu plus de trente 
géants démesurés auxquels je pense livrer bataille et à 
tous ôter la vie. Avec leurs dépouilles nous commence- 
rons à nous enrichir. C'est de bonne guerre, et c'est 
grandement servir Dieu que d'arracher une aussi mau- 
vaise semence de dessus la face de la terre. 

— Quels géants? dit Sancho Panza. 

— Ceux que tu vois là-bas, répondit son maître, 
aux longs bras, car ils les ont parfois de quasi deux 
lieues. 

— Que votre grâce considère, repartit Sancho, que 
ceux qui paraissent là-bas ne sont point des géants 
mais des moulins à vent, et ce qui en eux ressemble à 
des bras sont des ailes qui, tournant sous le vent, font 
marcher la pierre du moulin. 

— On voit bien, répondit Don Quichotte, que tu n'es 
pas versé en matière d'aventures : ce sont des géants; 
et si tu as peur, ôte-toi de là et mets-toi en prière tandis 
que je vais entrer avec eux en féroce et inégale 
bataille. » 

Ce disant, il donna de l'éperon à son cheval Rossi- 
nante, sans se soucier des cris de Sancho l'avertissant 
que, sans aucun doute, c'étaient des moulins à vent et 
non des géants qu'il allait attaquer. Mais il était si per- 



lio CERVANTES 

süadé du contraire qu'il n'écoutait pas les cris de son 
écuyer, ni ne se rendait compte, bien qu'il en fût déjà 
près, de ce qu'ils étaient. Au contraire, il allait disant à 
voix haute : 

« Ne fuyez pas, couardes et viles créatures; car celui 
qui vous attaque est un seul chevalier. » 

Sur ces entrefaites, un peu de vent s'éleva, et les 
grandes ailes commencèrent à se mouvoir, ce qu'ayant 
vu, Don Quichotte s'écria : 

« Alors même que vous agiteriez plus de bras que 
ceux du géant Briarée *, vous allez me le payer. » 

Après quoi s'étant recommandé de tout cœur à sa 
dame Dulcinée, lui demandant secours en un tel 
péril, bien couvert de sa rondache, la lance en arrêt, 
il se précipita au grand galop de Rossinante et fonça 
sur le premier moulin qui était devant lui. Mais, en lui 
donnant un coup de lance dans l'aile, celle-ci tourna 
sous le vent avec une telle furie qu'elle mit la lance en 
morceaux, emportant derrière soi cheval et chevalier, 
et Don Quichotte alla rouler, fort maltraité, dans le 
champ. Sancho Panza se hâta de le secourir, de toute 
la vitesse de son âne, et en arrivant trouva qu'il ne 
pouvait bouger : si rude fut le choc qu'il reçut avec 
Rossinante. 

(( Dieu me protège! s'écria Sancho. N'avais-je pas dit 
à Votre Grâce de bien regarder ce qu'elle faisait, car ce 
n'étaient que moulins à vent, chose que seuls pouvaient 
ignorer ceux qui en auraient d'autres pareils dans la 
tête? 

— Tais-toi, ami Sancho, répondit Don Quichotte, car 
les choses de la guerre, plus que d'autres, sont sujettes 
à de continuelles variations; d'autant plus que je pense, 
et c'est la vérité, que ce savant Friston^ qui m'a volé 
ma chambre et mes livres a changé ces géants en mou- 
lins, pour m'ôter la gloire de les vaincre : telle est l'ini- 

i. Briarée, l'un des Titans qui luttèrent contre les dieux, 
avait, selon la fable, cent bras. 

2, Friston est le nom du savant enchanteur que l'on suppose 
^avoir écrit I^ hvre de Don Belianis de Grecia, 



DON QUICHOTTE 111 

mitié qu'il a contre moi; mais à la fin ses mauvaises 
ruses auront peu de pouvoir contre la bonté de mon 
épée. 

— Dieu le fasse comme il peut! » répondit Sancho 
Panza. 

Puis il aida son maître à se relever, et Don Quichotte 
remonta sur Rossinante à moitié échinée, 

[Tous deux reprennent le chemin boisé de Puerto Lapice, sis 
à deux lieues de la ville d'Herencia, dans la Manche, lis passent 
la nuit au milieu des arbres, Don Quichotte pensant à Dul- 
cinée, et Sancho Panza à rien. Le jour venu ils se remettent en 
route. Ils croisent l'équipage d'une noble dame de Biscaye^ 
précédé de deux bénédictins sur d'énormes mules. Don Qui- 
chotte se figure assister au rapt de quelque princesse, et 
pourfend toute la compagnie. Un écuyer de la dame, également 
Biscayen, et qui n'est pas d'humeur badine, veut se débarrasser 
de l'hidalgo. Mal lui en prend, car Don Quichotte le bat, le 
renverse, et ne lui fait grâce qu'à la condition qu'il ira au 
Toboso de sa part, se présenter à Dulcinée pour qu'elle fasse 
de lui ce qu'elle voudra. La dame de Biscaye en prend l'enga- 
gement au nom de son écuyer qui gît à terre dans l'incapacité 
de répondre. — Don Quichotte et Sancho continuent leur che- 
min, en causant de chevalerie. Don Quichotte renouvelle à 
Sancho les promesses magnifiques qu'il lui fit à l'origine, en 
particulier celle de lui donner une ile à gouverner. A la nuit, 
ils atteignent de pauvres cabanes de chevriers où ils reçoivent 
le meilleur accueil. Après un frugal repas, Don Quichotte se 
lève, inspiré, tenant en main une poignée de glands qu'il con- 
sidère avec une attention profonde, et il prend la parole au 
grand ébahissement de ses hôtes.] 



e. — ÉVOCATION DE L'ÂGE D'OR ^ 
(Chapitre xi.) 

« Heureux âge et siècles heureux, auxquels les Anciens 
donnèrent le nom de dorés ! Et ce n'est pas que l'or, 
tant estimé de notre âge de fer, était alors obtenu, 
dans cet âge bienheureux, sans aucune fatigue, mais 
que ceux qui vivaient à cette époque ignoraient ces 

1. Cervantes place le même éloge, mais en vers, dans la 
bouche d'Aurelio, de La Vie à Alger (Jornada Segunda). 



i 12 CERVANTES 

deux mots : le Tien et le Mien. Dans cet âge saint toutes 
les choses étaient communes. Nul n'avait besoin, pour 
obtenir sa subsistance ordinaire, de prendre d'autre 
peine que de lever la main et de la recueillir des chênes 
robustes, qui le conviaient généreusement à user de 
leurs fruits doux et mûrs. Les claires fontaines et les 
ruisseaux courants, en magnifique abondance, lui 
offraient des ondes savoureuses et transparentes. Dans 
les fentes des roches et dans le creux des arbres,' for- 
maient leur république les industrieuses et sages 
abeilles, livrant au premier qui passe, sans aucun 
intérêt, la fertile récolte de leur exquis labeur. Les 
vigoureux chênes-lièges rejetaient de soi, sans autre 
artifice que celui de leur courtoisie, leurs larges et 
légères écorces, dont on commença de couvrir les 
maisons, soutenues par des pieux rustiques, pour se 
défendre seulement contre les inclémences du ciel. 
Alors tout était paix, amitié, concorde. Le fer pesant 
de la courbe charrue n'avait pas encore osé ouvrir ni 
visiter les entrailles compatissantes de notre première 
mère; car elle, sans être forcée, offrait par tout son 
sein fécond et vaste ce qui pouvait rassasier, sustenter 
et délecter les fils qui la possédaient. C'est alors que 
les simples et belles pastourelles allaient de val en val, 
de colline en coteau, les cheveux dénoués et tressés, 
sans autres vêtements que les seuls nécessaires pour 
couvrir honnêtement ce que l'honnêteté requiert et a 
voulu toujours que l'on couvre. Leurs parures n'étaient 
point de celles dont on use à présent, et que rehaussent 
la pourpre de Tyr et la soie de mille façons martyrisée, 
mais de quelques feuilles vertes de bardane et de lierre 
entretissées, par quoi peut-être elles étaient aussi 
magnifiquement habillées que le sont aujourd'hui nos 
dames de la ville avec les rares et étranges inventions 
que la curiosité oisive leur a enseignées. Alors, les sen- 
timents amoureux de l'âme revêtaient des formes 
simples, de la même manière qu'ils étaient conçus, sans 
la recherche de détours artificieux de paroles pour en 
exagérer le prix. La mauvaise foi, la duperie, ni la 



DON QUICHOTTE lia 

malice ne se mêlaient à la vérité et la franchise. La jus- 
tice s'en tenait à ses propres termes, sans que l'osent 
troubler ou offenser ceux de la faveur et de l'intérêt qui 
maintenant la poursuivent, la souillent et la dégradent 
tant. La loi du bon plaisir ne pesait pas encore sur 
l'entendement du juge, parce qu'alors il n'y avait pas à 
juger. Les jeunes filles et l'honnêteté allaient partout, 
comme je l'ai dit, de pair, sans crainte que la désin- 
volture d'autrui et ses lascives intentions leur portent 
atteinte, et leur perdition naissait de leur goût et de leur 
propre volonté. Mais dans nos détestables siècles, aucune 
d'elles n'est en sûreté, fût-elle cachée et enfermée dans 
un nouveau labyrinthe comme celui de la Crète ^; car, 
par les fentes des portes ou par l'air qu'elles respirent^ 
^râce au zèle de la maudite sollicitude, entre en elles 
l'amoureuse pestilence qui leur fait perdre toute 
réserve. C'est pour éloigner ce danger qu'avec le temps 
et par suite de la malice croissante, fut institué l'ordre 
des chevaliers errants, afin de défendre les jeunes filles, 
protéger les veuves, secourir les orphelins et les néces- 
siteux. De cet ordre j'en suis, ô frères chevriers, et je 
vous remercie du bon accueil que vous m'avez fait 
ainsi qu'à mon écuyer. Car bien que ce soit une loi 
naturelle que tous ceux qui vivent doivent favoriser les 
chevaliers errants, toutefois je remarque que sans 
connaître cette obligation vous m'avez accueilli et 
régalé : il est donc juste qu'avec toute la bonne volonté 
qui m'est possible, je vous sois reconnaissant de la 
vôtre. » 

[Don Quichotte quitte les chevriers, et, après une autre désa- 
gréable aventure avec des muletiers de Yanguas (province de 
Ségovie) qui, pour une impertinence de Rossinante, rossent 
d'importance cheval et cavalier, parvient à une auberge qu'il 
prend encore pour un château.] 



1. Allusion à Touvrage de Dédale entrepris sur Tordre de 
Minos pour y enfermer le Minotaure. 



CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 



114 CERVANTES 

7* — OÙ VONjCONNAÎTJMARITORNE. 
(Chapitre xvi.) 

L'aubergiste qui vit Don Quichotte en travers allongé 
sur l'âne de Sancho, demanda à ce dernier ce qu'avait 
son maître. Sancho lui répondit que ce n'était rien 
qu'une chute qu'il avait faite du haut d'un rocher et 
qu'il en avait eu les côtes un peu foulées. L'aubergiste 
avait une femme qui n'avait pas le caractère dont 
témoignent d'ordinaire celles de sa profession, car elle 
était naturellement charitable et compatissait aux 
malheurs de son prochain. Aussi accourut-elle aussitôt 
pour soigner Don Quichotte et ordonna à sa fille, non 
mariée, jeune et de fort bonne apparence, de l'aider à 
soigner son hôte. Dans l'auberge servait également une 
fille des Asturies, large de figure, à la nuque plate, au 
nez camard, borgne d'un œil et pas très saine de 
l'autre. Il est vrai que la tournure de son corps sup- 
pléait à ce qui manquait par ailleurs : elle ne mesurait 
pas sept empans des pieds à la tête, et le dos un peu 
voûté la faisait regarder vers le sol plus qu'elle ne 
l'aurait voulu. Cette belle fille, donc, aida sa jeune 
maîtresse, et toutes deux firent un fort mauvais lit à 
Don Quichotte dans une soupente qui montrait, par 
maint indice, avoir jadis et longtemps servi de pailler, 
et où logeait aussi un muletier dont le lit était dressé 
un peu plus loin que celui de notre Don Quichotte. 

[Ce muletier sera roccasion d'une grotesque rixe nocturne à 
laquelle participeront Don Quichotte, Sancho et Maritorne, et 
à laquelle viendra mettre terme un officier de justice. Don 
Quichotte, comme toujours, sort de la lutte fort mal en point. 
Mais il s'administre un de ces baumes dont il apprit le secret 
dans les livres de chevalerie. Guéri par ce remède, il quitte 
avec Sancho (victime lui aussi de mauvais plaisants qui Tout 
berné dans une couverture) la malencontreuse auberge, et se 
remet en chemin. Mais la malchance le poursuit, car ayant pris 
un troupeau de moutons pour une armée de paladins, et en 
ayant fait carnage, il est à moitié assommé par les bergers. 
Poui'tant cette leçon ne lui suffît pas, car. à peine relevé, il s'en 



DON QUICHOTTE 115 

va pourfendre de pauvres ecclésiastiques qui, dans la nuit, 
accompagnent à Ségovie le corps d'un gentilhomme décédé à 
Baeza. Piteuse aventure qui lui vaut de la part de Sancho le 
surnom de Chevalier de la Triste Figure. Don Quichotte regrette 
de s'en être pris à des gens d'Église : dans l'obscurité, avec 
leurs petites lumières, on eût dit des fantômes. Il s'excuse 
auprès d'eux, puis se remet en marche et arrive dans une 
petite vallée où Sancho et lui peuvent enfin assouvir leur faim 
et leur soif. Après quoi ils cheminent à tâtons à travers la 
prairie.] 



8. — IMPRESSIONS NOCTURNES. 
(Chapitre xx.) 

Ils n'avaient pas fait deux cents pas quand à leurs 
oreilles parvint un grand bruit comme d'une eau tom- 
bant de roches élevées. Ce bruit les réjouit fort; mais 
comme ils s'arrêtaient pour écouter vers où il résonnait, 
ils entendirent soudain un autre fracas qui troubla le 
plaisir qu'ils avaient de cette eau, surtout celui de 
Sancho qui de son naturel était peureux et non brave. 
Je dis qu'ils perçurent des coups frappés en cadence, 
avec un certain crissement de fers et de chaînes accom- 
pagné du fracas furieux de l'eau, qui eussent épouvanté 
tout autre cœur que celui de Don Quichotte. La nuit 
était obscure et ils réussirent à se mettre entre de 
hauts arbres, dont les feuilles, émues parle vent suave 
faisaient un bruit à la fois inquiétant et doux; de sorte 
que la solitude, le site, l'obscurité, le bruit de l'eau, avec 
la susurration des feuilles, tout causait une terreur, un 
effroi qui redoublèrent quand ils virent que ni les coups 
ne cessaient, ni le vent ne dormait, ni le matin n'arri- 
vait, d'autant plus qu'ils ignoraient l'endroit où ils se 
trouvaient. Mais Don Quichotte, accompagné de son 
cœur intrépide, sauta sur Rossinante et, embrassant sa 
rondache, croisa sa lance et dit : 

« Sancho mon ami, tu dois savoir queje naquis, par 
la volonté du ciel, en notre âge de fer pour y ressusciter 
celui de l'or ou le doré comme on l'appelle. Je suis celui 
pour lequel sont réservés les périls, les exploits, les faits 



i 16 CERVANTES 

valeureux. Je suis, je le répète, celui qui ressuscitera 
ceux de la Table Ronde, les Douze Pairs de France, et 
les Neuf de la Renommée \ qui plongera dans l'oubli 
les Platir, les Tablant, Olivant et Tirant, les Phébus et 
Bélianis avec toute la foule des fameux chevaliers 
errants du temps passé, en accomplissant dans celui 
où je me trouve des choses si grandes et extraordi- 
naires et de tels faits d'armes, qu'ils obscurciront les 
plus brillants de ceux qu'ils firent. Tu notes bien, 
écuyer fidèle et loyal, les ténèbres de cette nuit, son 
étrange silence, la sourde et confuse rumeur de ces 
arbres, le bruit inquiétant de cette eau que nous 
recherchons, et qui semble se précipiter et jeter du 
haut des monts de la Lune^, ainsi que cet incessant 
frappement qui nous blesse les oreilles. Ces choses, 
toutes réunies et chacune en soi, sont suffisantes pour 
inspirer de la crainte, de la terreur et de l'épouvante au 
cœur de Mars lui-même, et d'autant plus à celui qui 
n'est pas habitué à de pareils événements et aventures. 
Or, tout ce que je te dépeins est aiguillon, éveilleur de 
mon courage. Mon cœur éclate en ma poitrine, du 
désir qu'il a d'entreprendre cette aventure, si difficuÎ- 
tueuse qu'elle apparaisse. Aussi bien, serre un peu les 
sangles de Rossinante et reste confié à Dieu I cependant 
que tu m'attendras ici trois jours, pas davantage, au bout 
desquels, si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner 
à notre village, et de là, pour me faire grâce et bonne 
œuvre, tu iras au Toboso où tu diras à mon incompa- 
rable dame Dulcinée que son chevalier, captif de son 
amour, est mort pour avoir entrepris des choses qui 
l'auraient rendu digne de pouvoir s'appeler « sien ». 

1. Neuf héros de romans de chevalerie dont trois Juifs (Josué, 
David, Judas Macchabée), trois Gentils (Hector, Alexandre, César) 
et trois chrétiens (Arthur, Gharlemagne et Godefroy de Bouil- 
lon). 

2. Pellicer remarque que Don Quichotte fait allusion « au Nil 
qui naissait en la haute Éihiopie, dans le mont de la Lune, 
ainsi qu^on le croyait jadis, et se précipite avec fracas par deux 
cataractes ou cascades ». 



DON QUICHOTTE 117 

[Lorsque Sancho entend les paroles de son maître, il com- 
mence à pleurer de la façon la plus attendrissante, et le supplie 
de ne pas le laisser seul en un lieu aussi abandonné des 
humains. Mais son maître reste inflexible. Alors l'écuyer, astu- 
cieusement, feint de sangler Rossinante et lui lie deux pieds 
sur quatre avec le licou de son âne. Puis il persuade Don Qui- 
chotte que le ciel a paralysé momentanément son cheval pour 
lui faire entendre qu'il ne devait pas partir seul. Le chevalier 
se résigne à attendre l'aube, mais il reste en selle, et Sancho, 
que la peur empêche de s'écarter de lui, est prié de narrer un 
conte populaire. 

Avec le jour, enfin, les deux aventuriers découvrent le secret 
de la ténébreuse énigme : la chute d'eau et l'épouvantable 
martèlement provenaient d^un moulin à foulon sis en un pré 
voisin au pied de hautes roches. Sancho rit de bon cœur, mais 
Don Quichotte est mortifié.... 

Or voici que vient vers eux un cavalier portant sur la tète 
un objet brillant comme l'or. Don Quichotte croit reconnaître 
l'armet de Mambrin qu'il rêvait de conquérir, et se précipite 
au galop de sa rosse, la lance en arrêt, sur l'inconnu qui, avec 
vélocité, descend de son âne, abandonne l'objet mystérieux, et 
s'enfuit. En réalité, l'homme n'est qu'un barbier, et l'armet un 
plat à barbe.... Don Quichotte s'en coiffe, tandis que Sancho 
troque le bât de son âne contre le bât meilleur de l'âne du 
barbier. 

Don Quichotte rencontre ensuite douze galériens que quatre 
archers mènent enchaînés aux galères royales. Don Quichotte 
s'étonne que ces gens soient forcés de se rendre aux galères et 
n'y aillent point de leur propre gré; et il décide de redresser 
le tort manifeste qui leur est fait. Avec la permission des 
archers, il les interroge tour à tour, et les juge bien peu cou- 
pables. Il prie les gardes de leur ôter leurs chaînes, et sur leur 
réponse négative et brutale, se jette sur eux, les met en fuite, 
et délivre les galériens auxquels il demande que, par recon- 
naissance, ils veuillent bien aller se présenter devant Dulcinée 
et lui vanter l'exploit de son chevalier. L'un des galériens, 
Ginès de Pasamonte, lui expose le danger qu'ils courraient tous 
à faire ce voyage, et Don Quichotte s'obstinant, les forçats le 
récompensent d'une grêle de pierres, puis lui rompent son 
armet, lui volent sa casaque, enlèvent à Sancho son caban, et 
s'en vont chacun de leur côté. 

Don Quichotte et Sancho fuient aussi la justice de la Sainte- 
Hermandad. Ils s'enfoncent dans la Sierra Morena. Ils y trouvent 
une valise remplie d'écus d'or, de quatre chemises de hollande 
et d'un petit livre contenant des poésies amoureuses et une 
lettre mystérieuse. Ils y rencontrent un pauvre fou, Cárdenlo, 



dl8 CERVANTES 

auquel un amour malheureux fit perdre la raison, et qui vit, 
déguenillé, au milieu de ces montagnes. Ils lui donnent à 
manger, et Cárdenlo, un moment lucide, leur conte son histoire. 
Mais sa folie le reprend, et, sur une discussion qu'il a avec 
Don Quichotte sur un passage de VAmadis de Gaule, renverse 
Thidalgo d'une pierre qu'il lui lance en pleine poitrine, foule 
aux pieds Sancho qui veut s'interposer, et roue de coups un 
chevrier accouru. Puis il repart tranquillement dans la mon- 
tagne. 

Restés seuls, Don Quichotte et Sancho se remettent en route. 
Le chevalier annonce son intention d'imiter Amadis de Gaule 
en faisant pénitence d'avoir trop longtemps vécu loin de sa 
Dulcinée.] 

9. — VERS LE LIEU DE LA PENITENCE. 
(Chapitre xxv.) 

Tout en causant, ils arrivèrent au pied d'une haute 
montagne qui, presque comme un roc taillé, était seule 
entre beaucoup d'autres qui l'entouraient. Au pied 
du mont courait un ruisseau mansuet, et tout autour 
s'étendait un pré d'un vert si luxuriant qu'il réjouissait 
les yeux de qui le regardait. Il y avait par là beaucoup 
d'arbres sylvestres, quelques plantes et quelques fleurs, 
qui faisaient cet endroit paisible. Ce site fut choisi par 
le Chevalier de la Triste Figure pour y faire sa péni- 
tence, et dès qu'il l'eut vu, il commença à dire à voix 
haute, comme s'il fût sans jugement : 

« Voici le lieu, ô ciell que je pense choisir pour 
pleurer le malheur où vous-même m'avez placé. Tel est 
l'endroit où l'humeur de mes yeux fera croître les eaux 
de ce petit ruisseau, où mes soupirs continuels et 
profonds émouvront sans cesse les feuilles de ces 
arbres montagnards, en témoignage et comme signe de 
la peine que souffre mon cœur égaré. O vous, qui que 
vous soyez, dieux rustiques qui dans ces lieux inhabi- 
tables avez fait votre demeure, oyez les plaintes de cet 
amant infortuné, qu'une longue absence et une jalousie 
imaginaire ont conduit à se lamenter parmi cette âpre 
nature, à se plaindre du caractère inflexible de cette 
belle ingrate, terme et fin de toute humaine beauté! O 



DON QUICHOTTE 119 

VOUS, Napées et Dryades S qui avez pour habitude de 
vivre en l'épaisseur des monts, que les satyres légers et 
lascifs dont vous êtes, quoiqu'en vain, aimées, ne trou- 
blent jamais votre doux repos, si vous m'aidez à déplorer 
mon malheur, ou si du moins vous ne vous fatiguez 
point de l'entendre I Dulcinée du Toboso, jour de ma 
nuit, gloire de ma peine, nord de mon chemin, étoile de 
ma fortune, que le ciel exauce tous tes souhaits, si tu 
considères le lieu et l'état où m'a conduit ton absence, 
et si tu corresponds à la foi que je t'ai donnée par la 
récompense qu'elle mérite. O vous, arbres solitaires, 
qui dorénavant ferez compagnie à mon isolement, 
donnez indice, par le doux mouvement de vos ramures, 
que ma présence ne vous cause point déplaisir! O toi, 
mon écuyer, agréable compagnon de mes aventures 
heureuses ou contraires, garde bien le souvenir de ce 
que tu me verras faire ici afin de le conter à celle qui 
en est la cause totale ! » 

[Don Quichotte s'imposera de rudes pénitences. Et il écrit à 
Dulcinée une lettre que Sancho doit aller lui remettre. Celui-ci 
part, en effet, mais en oubliant d'emporter la missive. Or il 
rencontre en chemin le curé et le barbier de son village qui lui 
posent mille questions sur son maître, et auxquels il se dis- 
pose à montrer la lettre. Ne la trouvant pas, et pour cause, il 
s'imagine l'avoir perdue. Le curé et le barbier lui conseillent 
de feindre auprès de Don Quichotte de l'avoir donnée à Dul- 
cinée, mais que celle-ci, ne sachant pas lire, a répondu de 
vive voix. Quant à eux ils se déguisent en demoiselle affligée 
avec son écuyer à longue barbe. Ainsi accoutrés, ils iront 
chercher Don Quichotte qui ne pourra manquer de les suivre 
et de revenir avec eux à son village où l'on tentera de guérir 
sa folie. 

Mais voici qu'ils rencontrent le pauvre fou Cardenio, le 
fiancé de la parjure Lucinde, laquelle doit épouser le noble et 
beau Fernand qui pour elle abandonne la belle Dorothée. Et 
le voulant consoler, ils entendent une douce et plaintive voix, 
qui est celle de Dorothée elle-même venue, comme Gardenio, 
se lamenter dans la solitude lénifiante des monts. Gardenio lui 



1. Les Napées étaient les nymphes fugitives des collines, et 
les Dryades celles des bois. 



120 CERVANTES 

promet de la ramener à Fernand qu'il saura décider, et con- 
traindre, au besoin, à réparer ses torts envers elle. 

Dorothée, mise au courant du projet du curé et du barbier, 
s'offre à jouer elle-même le rôle de la demoiselle affligée. Elle 
s'habille d'un fort riche costume, et à Sancho qui survient, le 
curé raconte que celle belle dame « n'est rien moins que l'héri- 
tière par ligne directe de mâle du grand royaume de Mico- 
micon, laquelle va à la recherche de son maître afin de lui 
demander faveur pour redresser le tort qu'un mauvais géant 
lui a fait ». Sancho se félicite de cette aventure et prie le curé 
de conseiller au chevalier d'épouser cette princesse. 

Tous arrivent à l'endroit où se trouve Don Quichotte, et 
Dorothée lui fait promettre de ne plus affronter d'autre péril 
avant de l'avoir vengée du traître qui l'a dépouillée de son 
royaume. On se met en route pour Micomicon. Don Quichotte 
se montre galant envers Dorothée, mais regrette de ne la pou- 
voir épouser, car son cœur appartient à Dulcinée. La pensée 
de sa dame lui fait interroger Sancho.] 



10. — LE MESSAGE A DULCINÉE. 
(Chapitre xxxi.) 

« Tu es arrivé là-bas ; et que faisait cette reine de la 
beauté? Sans doute tu las trouvée enfilant des perles 
ou brodant quelque devise avec du fil d'or pour le 
chevalier esclave de son amour? 

— Je l'ai trouvée, répondit Sancho, criblant deux 
fanègues de blé dans une cour de sa maison. 

— Mais rends-toi compte, dit Don Quichotte, que les 
grains de ce blé, touchés par ses mains, se conver- 
tissaient en perles. Et si tu as regardé le blé, mon 
ami, était-il de froment blanc ou brun? 

— Ce n'était que du blé roux, répondit Sancho. 

— Et bien je t'assure, répartit Don Quichotte, que, 
criblé par ses mains, il se fît froment blanc, sans aucun 
doute. Mais poursuis : quand tu lui donnas ma lettre, 
l'a-t-elle baisée? Se l'est-elle mise sur la tète?* Fit-elle 



1. « En signe de respect, dit Glemencin, ainsi qu'il arrivait 
en des circonstances solennelles pour les lettres des rois ou 
les brefs des Papes. » 



DON QUICHOTTE 421 

quelque cérémonie digne d'une telle missive, ou que 
fit-elle? 

— Quand j'allais la lui donner — répondit Sancho — 
elle était dans toute la fougue du remuement d'une 
bonne part de blé qu'elle avait dans son crible, et elle 
me dit : « Posez, ami, cette lettre sur ce sac; car je ne 
« la puis lire avant d'avoir criblé tout ce qui est ici ». 

— Dame bien avisée! s'exclama Don Quichotte. Ce 
dut être pour la lire lentement et s'en délecter. Con- 
tinue, Sancho. Et en tant qu'elle s'occupait ainsi, quelles 
conversations eut-elle avec toi? Que te demanda-t-elle 
à mon sujet? Et toi, que lui as-tu répondu? Achève, 
conte-moi tout; n'en oublie pas une syllabe *. 

— Elle ne m'a rien demandé, dit Sancho ; mais je lui 
ai dit la manière dont votre grâce, pour la servir, 
faisait pénitence, nu jusqu'à la ceinture, plongé au 
milieu de ces sierras comme un sauvage, dormant par 
terre, sans manger de pain sur nappe et sans se peigner 
la barbe 2, pleurant et maudissant sa fortune. 

— En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal 
parlé, protesta Don Quichotte; car plutôt je la bénis et 
la bénirai tous les jours de ma vie, pour m'avoir fait 
digne de mériter d'aimer une si haute dame que 
Dulcinée du Toboso. 

— Et si haute, répondit Sancho, qu'elle l'emporte sur 
moi de plus de quatre doigts et le pouce. 

— Comment cela, Sancho? dit Don Quichotte. Tu t'es 
mesuré avec elle? 

— Je me suis mesuré en cette manière, lui répondit 
Sancho : en arrivant pour l'aider à mettre un sac de 
blé sur un âne, nous nous trouvâmes si près l'un de 
l'autre que je pus voir qu'elle me dépassait de plus 
d'un empan. 

— Serait-il donc vrai, répliqua Don Quichotte, que 
cette grandeur n'est pas accompagnée et ornée de mille 



1. Exactement : Que ne reste pas une minime dans ton encrier. 

2. Allusion, dit M. Rodríguez iMarin, au serment du marquis 
de Mantoue dans un ancien romance. 



122 CERVANTES 

millions de grâces de l'âme ^! Mais tu ne me nieras pas 
une chose, Sancho : quand tu arrivas près d'elle^ tu as 
dû sentir une odeur sabéenne^, une fragrance aroma- 
tique, et un je ne sais quoi de bon auquel je ne réussis 
pas à donner un nom? Je veux dire une touffeur ou 
exhalaison comme si tu te trouvais dans la boutique de 
quelque gantier raffiné ? 

— Ce que je puis dire, reprit Sancho, c'est que je 
sentis une petite odeur un peu hommasse; et ce devait 
être parce qu'à cause de l'exercice qu'elle se donnait, 
elle était en sueur et de cuir un peu flasque. 

— Que non pas I répondit Don Quichotte ; mais c'est 
toi qui devais être enrhumé, ou bien tu as dû te sentir 
toi-même : car, pour moi, je sais bien ce que respire 
cette rose entre les épines, ce lys des champs, cet 
ambre délayé. 

— Tout peut-être, répondit Sancho : car souvent sort 
de moi cette odeur qui me parut sortir de Sa Grâce 
madame Dulcinée ; mais il n'y a pas de quoi s'étonner : 
un diable ressemble à un autre. 

— Eh bien, poursuivit Don Quichotte, voici qu'elle a 
achevé de nettoyer son blé et de l'envoyer au moulin. 
Que fit-elle quand elle lut ma lettre? 

— La lettre, dit Sancho, elle ne la lut point, car elle 
me dit ne savoir ni lire ni écrire; mais elle la déchira 
en mille morceaux, disant qu'elle ne voulait la donner 
à lire à personne afin qu'on ignorât ses secrets dans le 
village, et qu'il lui suffisait de savoir ce que je lui avais 
dit de vive voix au sujet de l'amour que Votre Grâce 
avait pour elle, et de la pénitence extraordinaire que 
vous faisiez pour sa cause. Et finalement elle me dit de 
dire à Votre Grâce qu'elle vous baisait les mains et 
qu'elle restait là-bas avec plus de désirs de vous voir 
que de vous écrire. Et qu'ainsi elle vous suppliait et 
mandait que, vu la présente, vous sortiez de ces 

1. La phrase est exclamative et doit être prise en sens con- 
traire. 

2. De Saba, région de l'Arabie Heureuse célèbre par ses par- 
fums. 



DON QUICHOTTE 123 

buissons, et cessiez de faire des extravagances, et vous 
mettiez au plus tôt en chemin vers le Toboso, si autre 
chose plus importante ne vous arrivait pas, car elle 
avait grand désir de vous voir. Elle rit beaucoup quand 
je lui dis que Votre Grâce s'appelait le Chevalier de la 
Triste Figure. Je lui demandai si elle avait reçu visite 
du Biscayen que vous savez i; elle me dit que oui, et 
que c'était un fort honnête homme. Je la questionnai 
aussi sur les galériens ^ ; mais elle m'assura n'en avoir 
encore vu aucun. 

— Tout va bien jusquici, reprit Don Quichotte. Mais 
dis-moi : quel bijou ra-t-elle donné en partant, pour les 
nouvelles que de moi tu lui apportais? Car c'est us et 
coutume entre les chevaliers errants et leurs dames de 
donner aux écuyers, donzelles et nains qui leur appor- 
tent nouvelles, à eux de leurs dames, à elles de leurs 
chevaliers, quelque riche joyau pour étrennes, en 
reconnaissance de leur commission. 

— Cela peut bien être ainsi, et je le tiens pour excel- 
lent usage : mais ce devait être dans les temps passés : 
car maintenant l'habitude paraît être de donner seule- 
ment un morceau de pain et de fromage, comme m'en 
donna madame Dulcinée, par-dessus la haie d'une 
basse-cour, quand je pris congé d'elle; et encore, pour 
préciser, c'était du fromage de brebis. 

— Elle est extrêmement libérale, dit Don Quichotte; 
et si elle ne t'a point donné de joyau d'or, ce dut être 
sans doute parce qu'elle n'en avait pas sous la main 
pour te le donner; mais ce qui est différé n'est pas 
perdu =5 : je la verrai et tout s'arrangera. » 

[Chevalier et écuyer continuent sur ce ton jusqu'à l'heure de 
dîner au bord d'une fontaine. Sans autre événement digne 
d'être conté, ils arrivent le lendemain à l'auberge où nous 
connûmes la servante Mantorne. Don Quichotte s'y endort, 
brisé de fatigue, cependant que toute la compagnie : Dorothée, 

1. Voyez p. 411. 

2. Voyez p. 117. 

3. Littéralement : les manches (cadeaux) sont encore bonnes 
après Pâques. 



l'24 CERVANTES 

Gardenio, le curé, le barbier et les hôtes discutent sur quel- 
ques-uns de ces livres de chevalerie dont l'aubergiste possède 
quelques exemplaires. En furetant parmi les manuscrits, le 
curé découvre une nouvelle exemplaire : Le Curieux malavisé 
dont il fait la lecture, vers la fin de laquelle Sancho, tout 
bouleversé, fait irruption dans la salle et annonce à l'auditoire 
que son maître, en sa soupente, est en train de se battre contre 
le géant ennemi de la princesse Micomicona, e^t que le sang 
coule à flot. Tous se précipitent et trouvent Don Quichotte, en 
chemise, s'escrimant contre des sacs à vin dont le liquide 
s'écoule, vermeil.,.. Apercevant Dorothée, l'hidalgo s'agenouille 
et lui dit comment il l'a sauvée de son pire ennemi. Tous 
finissent par rire, sauf l'aubergiste furieux de la perte de son 
vin. Et Don Quichotte, après cette rude bataille, se rendort en 
son mauvais lit. 

Mais de nobles hôtes arrivent à l'auberge : quatre cavaliers 
et une dame masqués avec deux valets de pied. Ils mettent pied 
à terre, sans dire une parole, et la dame en s'asseyant pousse 
un profond soupir. Intriguée, Dorothée va pour l'interroger, 
mais n'en reçoit nulle réponse. Ce que voyant, l'un des cava- 
liers masqués s'excuse ainsi : « Ne vous fatiguez point, madame, 
à offrir quoi que ce soit à cette femme, car elle a pour habi- 
tude de ne jamais reconnaître ce que l'on fait pour elle; et ne 
cherchez pas à ce qu'elle vous réponde si vous ne voulez 
entendre quelque mensonge de sa bouche. » — « Jamais je n'ai 
menti, dit alors la muette, mais c'est parce que je suis si 
franche et loyale que je me vois maintenant si malheureuse, et 
de cela même je veux que vous soyez témoin, car ma franchise 
vous fait être faux et menteur! » 

Au son de cette voix, Gardenio pousse un grand cri, car il 
reconnaît celle de sa chère Lucinde. Quant au cavalier, son 
masque tombe et Dorothée voit devant elle son « époux » Fer- 
nand.,.. Et il arrive ce que l'on peut prévoir : Lucinde est 
rendue à Gardenio, et Dorothée à Fernand, à la grande désillu- 
sion de Sancho qui croyait en la princesse Micomicona et en 
attendait un titre de noblesse dès qu'elle aurait épousé Don 
Quichotte.... Celui-ci dort toujours, et Sancho le va réveiller et 
lui conte les motifs de son affliction. L'hidalgo voit dans 
l'affaire un nouvel enchantement. Il s'habille, puis descend. Mais 
Dorothée, d'accord avec la compagnie, feint toujours d'être la 
princesse et Don Quichotte, ravi, tance Sancho vertement. 

Deux nouveaux hôtes se présentent, bien accueillis par la 
société : un captif échappé des matamores i, et une jeune et 'olie 

1. Matamores (arabe : mazmorra), cachots mauresques pour 
esclaves. 



DON QUICHOTTE i2^ 

Moresque qui se fera chrétienne et deviendra sa femme. On 
leur fait place à table. Au cours du repas, se lève Don Quichotte, 
inspiré comme naguère au milieu des chevriers. 11 prononce un 
grand discours.] 

11. — DISCOURS DE DON QUICHOTTE SUR LES ARMES 
ET LES LETTRES. 

(Chapitre xxxvii.) 

« Vraiment, messieurs, à bien considérer, des choses 
grandes et inouïes voient ceux qui professent l'ordre 
de la chevalerie errante. Car, quel être vivant du 
monde, s'il entrait maintenant par la porte de ce châ- 
teau et nous voyait tels que nous paraissons, pourrait 
juger et croire que nous sommes ce que nous sommes? 
Qui pourrait dire que cette dame, à mon côté, est la 
grande reine que nous savons tous et que je suis ce 
Chevalier de la Triste Figure dont le nom court ici-bas 
dans la bouche de la Renommée? On ne peut douter 
maintenant que cet art et exercice surpasse tous ceux 
que les hommes inventèrent, et d'autant plus doit-on le 
tenir en estime qu'il est sujet à plus de périls. Qu'ils 
s'ôtent de devant moi, ceux qui disent que les lettres 
l'emportent sur les armes : car je leur apprendrai, quels 
qu'ils soient, qu'ils ne savent ce qu'ils disent. En effet la 
raison qu'ils allèguent et à laquelle ils s'en tiennent, est 
que les travaux de l'esprit excèdent ceux du corps, et 
que les armes ne se pratiquent qu'avec le corps, comme 
si ce fût là exercice de gagne-deniers pour lequel il 
n'est besoin que de bonnes forces, ou comme si en 
ce que nous autres, professionnels, nous appelons 
« armes » ne fussent pas comprises les actions mili- 
taires qui demandent pour être exécutées beaucoup 
d'entendement, ou encore comme si le guerrier qui a 
une armée à sa charge, ou la défense d'une ville 
assiégée, n'avait pas à travailler autant avec l'esprit 
qu'avec le corps. Sinon, que l'on voie si l'on peut 
réussir par les forces corporelles à savoir et conjec- 
turer l'intention de l'ennemi, les desseins, les strata- 
gèmes, les difficultés, la prévention des dommages à 



126 CERVANTES 

craindre; toutes choses qui demandent l'action de 
l'intelligence et auxquelles le corps ne prend aucune 
part. 

Ceci posé que les armes requièrent, comme les 
lettres, l'aide de l'esprit, voyons maintenant lequel de 
ces deux esprits, celui du lettré ou celui du guerrier, 
travaille le plus; et nous le connaîtrons par la fin et 
l'aboutissement vers lesquels chacun s'achemine; car 
l'on doit tenir en plus grande estime l'intention qui a 
pour objet la fin la plus noble. La fin et le but des 
lettres — et je ne parle pas ici des divines^ qui ont 
pour but de conduire les âmes au ciel, car à une fin 
aussi infinie nulle autre ne peut s'égaler; mais des 
lettres humaines^ — sont de mettre au point la justice 
distributive, et de donner à chacun ce qui est sien, 
d'entendre et de faire que les bonnes lois soient 
observées. Fin, à coup sûr, généreuse, haute et digne 
de grandes louanges; mais non d'autant qu'en mérite 
celle vers quoi tendent les armes, qui ont pour objet la 
paix, c'est-à-dire le bien majeur que les hommes 
peuvent désirer en cette vie. Ainsi, les premières bonnes 
nouvelles que reçut le monde et que reçurent les 
hommes, furent données par les anges dans la nuit qui 
fut notre jour-^, quand ils chantèrent dans les airs : 
<( Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre 
aux hommes de bonne volonté » ; et la salutation que le 
meilleur maître de la terre et des cieux enseigna à ses 
disciples de prédilection, fut de dire en entrant dans une 
maison : « La paix soit dans cette maison »; et mainte 
autre fois il leur dit : « Je vous donne ma paix; je vous 
laisse ma paix; la paix soit avec vous », comme un 
joyau, un gage, donnés et laissés par sa main divine : 
joyau tel que sans lui nul bien ne saurait être sur la 
terre ni dans le ciel. Cette paix est la véritable fin de la 
guerre, et en disant guerre je dis aussi les armes. Cette 
vérité, donc, étant admise que le but de la guerre est la 

1. La théologie. 

2. Le droit. 

3. La nuit de Noël. 



DON QUICHOTTE 127 

paix, et qu'en cela il l'emporte sur celui des lettres, 
venons-en maintenant aux travaux corporels du légiste 
et à ceux du professionnel des armes, et voyons quels 
sont les plus grands. » 

De telle manière et en de si bons termes discourait 
Don Quichotte, qu'il obligea ceux qui l'entendaient à ne 
le plus tenir pour fou. Au contraire, étant pour la plu- 
part gentilshommes destinés aux armes, ils l'écoutaient 
fort volontiers. Et lui, continua ainsi : 

« Je dis, donc, que les travaux de l'étudiant sont 
ceux-ci : principalement la pauvreté (non parce que 
tous sont pauvres, mais pour mettre les choses au pis); 
et en ayant dit qu'il souffre de la pauvreté, il me semble 
que je n'aurais rien de plus à dire de son infortune, car 
celui qui est pauvre ne possède rien de bon ^ Cette 
pauvreté, il en souffre sous toutes les formes, la faim, 
le froid, la nudité, ou les trois ensemble. Mais, malgré 
tout, elle n'est pas telle qu'il ne puisse manger, fût-ce 
un peu plus tard qu'il n'est d'usage, fût-ce des miettes 
des riches, puisque la pire misère de l'étudiant est 
ce qu'il appelle aller à la soupe. Et il ne lui manque 
point quelque brasero ou cheminée d'autrui pour sinon 
réchauffer, du moins attiédir sa froidure, et enfin, la 
nuit, il dort à couvert. Je ne veux point parler d'autres 
détails, à savoir du manque de chemises, du non excès 
de chaussures, de la rareté et du peu de poil du vête- 
ment, ou de cette façon d'engloutir avec tant de bonheur 
quand le sort propice lui offre quelque banquet. Par ce 
chemin que j'ai peint, âpre et diffîcultueux, butant ici, 
tombant là, se relevant puis retombant, les étudiants 
arrivent au grade qu'ils désirent. L'ayant obtenu, nous 
en avons vu beaucoup qui, après avoir passé par toutes 
ces Syrtes, par ces Gharybde et Scylla, comme portés 
sur les ailes de la fortune favorable, ont commandé et 
gouverné le monde d'une chaise, troquant leur faim 
contre la satiété, leur froid contre le rafraîchissement, 
leur dénuement contre d'élégants habits, et leur som- 

1. Cervantes pense à lui-même. 



128 CERVANTES 

meil sur une natte contre le repos sur des hollandes et 
damas, récompense justement méritée par leur vertu. 
Mais si l'on oppose et compare leurs travaux à ceux du 
soldat-guerrier, ceux-ci les laissent loin derrière eux en 
tout, comme je vais le montrer. » 

(Chapitre xxxviii.) 

Don Quichotte poursuivit ainsi : « Puisque nous avons 
commencé, quant à l'étudiant, par la pauvreté et ses 
formes, voyons si le soldat est plus riche. Et nous con- 
staterons que nul n'est plus pauvre en la pauvreté 
même, car il ne peut compter que sur la misère de sa 
paye, qui vient tard ou jamais, ou sur ce qu'il chaparde 
de ses mains au grand péril de sa vie et de sa con- 
science. Parfois môme son dénuement est tel qu'un 
collet de buffle taillé à coups d'épée lui sert de chemise 
et de tenue, et au milieu de l'hiver il se dédommage 
communément des inclémences du ciel, étant en rase 
campagne, par le seul souffle de sa bouche, lequel, 
sortant d'un endroit vide % doit de toute évidence en 
sortir froid, contre toute nature. Mais laissez venir la 
nuit où il se restaurera de toutes ces incommodités 
dans le lit qui l'attend, lequel, si ce n'est par sa faute, 
ne péchera jamais par étroitesse, car il peut bien sur la 
terre mesurer autant de pieds qu'il veut, et s'y rouler à 
son aise, sans crainte que ses draps ne se chiffonnent. 
Par dessus tout cela, laissez venir le jour et l'heure où 
il reçoit le grade de sa profession : qu'arrive un jour 
de bataille I et on lui mettra un bonnet sur la tête 2, mais 
en charpie, celui-là, pour le soigner de quelque coup de 
mousquet qui lui aura peut-être traversé les tempes, ou 
le laissera estropié de bras ou de jambe. Et si cela ne 
se produit pas, mais que le ciel compatissant le garde 
et conserve sain et sauf, il se peut qu'il demeure en la 
même pauvreté que naguère, et qu'il soit besoin de 
plusieurs rencontres, de plusieurs batailles, et que de 

1. De son ventre aiTamé. 

2. Comme aux docteurs en droit. 



DON QUICHOTTE 129 

toutes il sorte vainqueur, pour avoir quelque avance- 
ment. Mais ces miracles sont rares. Or, dites-moi, 
messieurs, si vous y réfléchissez, les récompensés de la 
guerre ne sont-ils pas infiniment moins nombreux que 
ceux qui en elle ont péri? Sans doute, répondrez-vous, 
il n'y a point de comparaison; on ne peut compter les 
morts, mais seulement les récompensés vivants dont le 
nombre peut s'écrire avec trois chifires ^ Tout est à 
rebours chez les lettrés; car d'une façon ou d'une autre, 
par droit de robe ou par largeur de manches, ils ont 
tous de quoi vivre; de sorte que si la peine du soldat 
est plus grande, sa récompense est bien moindre. Mais 
à cela on peut répondre qu'il est plus facile de récom- 
penser deux mille robins que trente mille soldats, car 
on récompense ceux-là en leur donnant des charges qui 
reviennent nécessairement à ceux de leur profession, et 
ceux-ci ne peuvent être récompensés que sur la fortune 
même du seigneur qu'ils servent; mais cette impossibi- 
lité fortifie encore mon raisonnement. Toutefois, lais- 
sons de côté cette question, véritable labyrinthe de 
difficultueuse sortie, et revenons à la prééminence des 
armes sur les lettres, matière qui jusqu'ici reste à exa- 
miner, suivant les raisons alléguées par chaque partie. 
Et entre celles que j'ai apportées, les lettres disent que 
sans elles les armes ne pourraient se soutenir, car la 
guerre aussi a ses lois et y est soumise, et les lois 
tombent sous la juridiction des lettres et lettrés. A 
cela les armes répondent que sans elles les lois ne 
pourraient exister, car les armes défendent les répu- 
bliques, conservent les royaumes, gardent les cités, 
assurent les chemins, nettoient les mers des pirates, et 
finalement, sans elles, les républiques, les royaumes, 
les monarchies, les cités, les voies de mer et de terre 
seraient sujettes à la rigueur et au trouble que la 
guerre apporte avec elle tout le temps qu'elle dure et a 
licence d'user de ses privilèges et de ses forces. Et c'est 
un point où l'on s'accorde que ce qui coûte le plus 

1. On sent ici l'amertume du pauvre « manchot de Lepante ». 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES 9 



130 CERVANTES 

s'estime et se doit estimer davantage. Il en coûte à 
quelqu'un pour arriver à être éminent dans les lettres, 
du temps, des veilles, la faim, le dénuement, des étour- 
dissements de tête, des indigestions d'estomac, et 
d'autres choses analogues à celles-ci que j'ai rapportées 
en partie. Mais pour arriver à être bon soldat, dans 
toute l'acception du mot, il en coûte tout ce qui afflige 
l'étudiant, mais à un degré tellement supérieur, qu'il 
n'y a plus de comparaison, car à chaque pas, il est sur 
le point de perdre la vie. Et quelle crainte du besoin et 
de la pauvreté peut tourmenter l'étudiant, qui soit com- 
parable à celle d'un soldat, qui, se trouvant assiégé dans 
quelque forteresse, et placé en sentinelle ou de garde en 
quelque ravelin ou cavalier, sent que les ennemis 
posent une mine vers l'endroit où il se trouve et dont 
cependant il ne peut s'écarter en aucun cas, dans 
l'impossibilité de fuir le péril qui le menace de si près? 
La seule chose qu'il puisse faire est d'aviser son capi- 
taine de ce qui se passe, pour qu'il y remédie par 
quelque contre-mine, et de rester coi, dans la crainte 
et l'attente du moment où soudain il montera sans ailes 
vers les nuées, et descendra malgré lui dans les pro- 
fondeurs. Et si ce péril semble négligeable, voyons s'il 
est égalé ou surpassé par celui de deux galères qui 
s'attaquent par la proue au milieu de la mer spacieuse, 
lesquelles étant chevillées et liées, il ne reste au soldat 
d'autre place que celle accordée par deux pieds de 
planche de l'éperon. Et, là-dessus, il voit devant lui 
autant.de ministres de la mort le menaçant que de 
canons d'artillerie braqués par la partie adverse, et qui 
ne sont pas distants d'une lance de son corps. Il voit 
qu'à la première négligence de ses pieds il irait visiter 
le sein profond de Neptune. Et malgré tout, avec un 
cœur intrépide, porté par l'honneur qui l'incite, il 
s'expose en but à tant d'arquebuserie et cherche à 
passer par un aussi étroit passage sur le vaisseau 
ennemie Et ce qu'il faut le plus admirer, c'est qu'à 

1. Cervantes songe sans doute à sa propre attitude à la 
bataille de Lepante. 



DON QÜICÍÍOTTE ISI 

peine un soldât est tombé où il ne se pourra plus 
relever jusqu'à la fin du monde, un autre vient occuper 
sa propre place; et si celui-ci à son tour tombe à la 
mer, qui l'attend comme un ennemi, un autre lui suc- 
cède, et puis lin autre encore, sans lui laisser le temps 
de mourir : ce qui est bien la pire audace et la pire 
vaillance que Ton puisse trouver dans tous les moments 
critiques de la guerre. Heureux ces siècles bénis qui 
furent privés de l'épouvantable furie de ces démoniaques 
instruments d'artillerie * dont je tiens pour moi que 
l'inventeur reçoit en enfer le prix de sa diabolique 
invention qui a pour conséquence qu'un bras infâme et 
couard ôte la vie à un valeureux chevalier, et que sans 
savoir comment ni par où, en la pleine ardeur qui 
enflamme les cœurs vaillants, il arrive une balle perdue 
{tirée par qui peut-être s'enfuit épouvanté de la splen- 
deur que fît le feu en sortant de la maudite machine), 
laquelle en un instant vient couper et achever les 
pensées et la vie de qui méritait d'en jouir pendant de 
longs siècles. Ce que considérant, je suis près de dire 
que je regrette en mon âme d'avoir pris cette profes- 
sion de chevalier errant en un âge aussi détestable que 
celui dans lequel nous vivons. Car bien qu'aucun danger 
ne me fasse peur, cependant j'entre en méfiance, en 
songeant que la poudre et l'étain peuvent m'ôter l'occa- 
sion de me rendre fameux et célèbre par la valeur de 
mon bras et le fil de mon épée sur toute la surface 
découverte de la terre. Mais que le ciel fasse ce qu'il lui 
plaît; car je serai d'autant plus estimé — si je viens à 
bout de mes entreprises — que je me serai exposé à de 
plus grands périls que n'en affrontèrent les chevaliers 
errants des siècles passés. » 

[Le captif à son tour raconte son histoire aventureuse qui 
constitue à elle seiile une véritable nouvelle. Il est le capitaine 
Viedma, compagnon de captivité de Cervantes. A peine a-t-il 
achevé son récit qu'un carrosse s'arrête devant l'auberge; il 
en descend un de ces hauts magistrats que l'on nommait 

l.Tout ce passage est enëote, et particulièrement, d'actualité. 



132 CERVANTES 

AuditeurSy accompagnée de sa fille Claire. On fait place à cet 
hôte illustre en qui le capitaine Viedma reconnaît son propre 
frère dont il fut si longtemps séparé. Après la scène émou- 
vante de la reconnaissance, tout le monde s'en va se reposer, 
sauf Don Quichotte qui prétend vouloir monter la garde au 
dehors, pour veiller sur tant de princesses endormies. 

A la clarté de la lune, une voix harmonieuse exhale soudain 
une chanson d'amour. La jeune Glaire, réveillée par Dorothée, 
s'émeut de l'entendre car elle reconnaît la voix de Don Luis, 
son prétendant. Dorothée promet à Claire de l'aider et toutes 
deux se rendorment. Cependant que Don Quichotte est raillé 
par la fille de l'hôtelière et par Maritorne, lesquelles le voyant 
rêver et soupirer dans la nuit bleue, l'appellent par un trou du 
pailler. Le chevalier s'approche et se figure écouter une décla- 
ration de la jeune châtelaine de ce riche palais. Tout en pro- 
testant de la foi qu'il a jurée à Dulcinée, il tend la main que 
les filles lui demandent et que les malicieuses attachent forte- 
ment avec le licou de l'âne de Sancho. De sorte que l'hidalgo, 
monté sur la triste Rossinante et lié par le bras au verrou 
d'une porte haute, ne peut plus bouger, et s'imagine être vic- 
time d'un nouvel enchantement. Or, le jour commence à poindre 
lorsque quatre cavaliers viennent frapper à l'auberge. Ils 
rudoient Don Quichotte qui les veut convaincre de ne pas 
réveiller les princes et princesses qui dorment dans le castel, 
et ils passent outre. Mais Rossinante a flairé des compagnes, 
et dans ce mouvement fait perdre l'équilibre à son maître qui, 
désarçonné, reste suspendu par un bras. Aux cris qu'il pousse, 
toute l'auberge se réveille, et Maritorne se hâte de l'aller 
détacher. Don Quichotte provoque en vain les nouveaux venus 
qui sont les valets du père de Don Luis, l'amoureux de la 
jeune Claire, partis à la recherche du volage. Découvert, celui-ci 
avoue à l'Auditeur l'amour qu'il nourrit pour sa fille et lui 
demande la main de celle-ci. L'Auditeur paraît flatté de la 
requête de Don Luis. 

Mais voici que le barbier auquel jadis Don Quichotte déroba 
le heaume d'or, et Sancho le bât de son âne, arrive à son tour 
à l'auberge, et reconnaît ses voleurs. 11 veut reprendre son 
bien. Alors Don Quichotte prend à témoins de son bon droit 
tous les hôtes de l'auberge qui, par plaisanterie, soutiennent 
avec lui que le plat à barbe est un heaume et le bât selle de 
coursier. Le pauvre barbier se décontenance et il va se déses- 
pérer lorsque soudain prend son parti un des membres sur- 
venus de la Sainte-Hermandad auquel se joignent d'autres 
compagnons et l'aubergiste lui-même. Alors deux camps sont 
en présence qui bientôt en viennent aux mains. Une mêlée 
confuse s'ensuit, qui évoque à l'esprit de Don Quichotte « la 



DON QUICHOTTE 133 

discorde du camp d'Agramant >» du Roland Furieux de l'Arioste. 
Et il propose la paix que l'on accorde enfin, mais qui risque 
encore d'être troublée quand un des archers s'aperçoit que 
l'hidalgo ressemble à certain malfaiteur qui délivra naguère 
une chaîne de galériens.... Le curé doit intervenir pour empê- 
cher les archers d'emmener le pauvre fou. Et, d'autre part, il 
indemnise secrètement le barbier de la perte de son plat. 
Toutes choses enfin s'arrangent, et Don Quichotte veut partir 
pour remettre sur son trône la princesse Micomicona. Les 
hommes entre eux décident de former pour Don Quichotte un 
cortège qui devra l'acheminer vers son village où le curé 
essaiera de le rendre à la raison. Ils se concertent avec le 
conducteur d'un char à bœufs qui dispose sur son véhicule 
une sorte de cage où l'on enfermera l'hidalgo. Puis, sur le con- 
seil du curé, ils se déguisent et se masquent, et vont saisir 
Don Quichotte pendant son paisible sommeil. Lequel s'étonne 
de voir d'aussi étranges figures qu'il prend pour autant de fan- 
tômes de ce château enchanté. Le chevalier est mis en cage; 
les masques se rangent à l'entour; et la caravane s'ébranle. 

Dans le chemin, l'on rencontre un chanoine de Tolède qui 
demande la raison de toute cette mascarade. Le curé lui répond 
comment il veut tenter de guérir Don Quichotte que les livres 
de chevalerie ont rendu fou. Le chanoine intéressé prend la 
parole à son tour.] 



12. — LE CHANOINE DISSERTE SUR 
LES LIVRES DE CHEVALERIE. 

(Chapitre xlvii.) 

(( Vi^aiment, monsieur le Curé, je trouve pour mon 
compte que ces livres appelés de chevaleries sont 
néfastes en la république. Et quoique j'aie lu, poussé 
par une curiosité oisive et malsaine, le début de la plu- 
part de ceux C[ui sont imprimés, je n'ai jamais pu me 
plier à en lire aucun du commencement à la fin, parce 
qu'il me semble que, qui plus, qui moins, ils disent tous 
la même chose, et que celui-ci n'en contient pas plus 
que celui-là, ni cet autre que tel autre. A mon avis, ce 
genre de style et de composition tombe au-dessous de 
celui des fables dites milésiennes % qui sont des contes 

J. M. Rodríguez Marin fait remarquer que ce souvenir des 
fables deMilet provient de l'approbation écrite par Venegas pour 
Momus de L.-B. Alberti, traduit par Almazán. 



134 CERVANTES 

extravagants, tendant seulement à plaire et non à ensei- 
gner, au contraire des fables apologues qui amusent 
et enseignent conjointement. Et puisque le but de 
pareils livres est de délecter, je ne sais comment ils 
peuvent Tatteindre, étant remplis d'aussi grossières et 
nombreuses absurdités. Car le délice qui se conçoit 
dans l'âme doit être de la beauté et de la concordance 
qu'elle voit ou contemple en ces choses que la vue ou 
l'imagination placent devant elle. Et toute chose qui a 
en soi laideur et désordre, ne nous peut causer aucun 
contentement. Or, quelle beauté ou quelle proportion 
des parties avec l'ensemble et du tout avec les parties, 
peut se trouver en un livre ou dans une fable où un 
enfant de seize ans donne un coup d'épée à un géant 
comme une tour, et le divise en deux moitiés comme 
s'il était en alfénic^; où, voulant nous peindre une 
bataille, après avoir dit que du côté des ennemis il y a 
un million de combattants, du moment que contre eux 
se dresse le héros du livre, forcément, malgré que nous 
en ayons, nous devons entendre que ce chevalier a 
gagné la victoire par la seule valeur de son bras 
robuste? Et que dirons-nous de la facilité avec laquelle 
une reine ou une impératrice héritière s'abandonne 
aux bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, 
à moins d'être complètement barbare et inculte, pourra 
se satisfaire de lire qu'une grande tour pleine de cheva- 
liers s'avance à travers la mer, comme une nef poussée 
par un vent favorable, et arrivant le soir en Lombardie, 
aborde le matin suivant aux terres du Prêtre Jean des 
Indes 2, ou à d'autres que ni ne découvrit Ptolémée, ni 
ne vit Marco-Polo? Et si l'on me répliquait à cela que 
ceux qui composent ces livres les écrivent comme de 
pures fantaisies, et qu'ainsi ils ne sont pas obligés 
d'être nuancés et vrais, je répondrais, moi, que la fiction 

1. Pâte faite de sucre et d'huile d'amandes. 

2. Nom sous lequel on désignait au Moyen âge certains rois 
de la Tatarie ou du Gathay, chrétiens nestoriens selon les uns, 
idolâtres selon les autres; ou le Dalai-Lama, grand-pontife du 
Thibet, ou enfin le négus d'Abyssinie, qui était chrétien. 



DON QUICHOTTE 135 

vaut d'autant mieux qu'elle paraît véritable, et plaît 
d'autant plus qu'elle est vraisemblable et possible. Les 
œuvres d'imagination doivent se marier avec l'entende- 
ment de ceux qui les lisent. On les doit écrire de sorte 
que, facilitant l'impossible, aplanissant le sublime, 
suspendant les esprits, elles étonnent, divertissent, 
entretiennent, faisant aller de pair la surprise et le 
plaisir. Toutes ces choses ne pourront être réalisées 
par celui qui fuit la vraisemblance et l'imitation en 
quoi consiste la perfection de ce que l'on écrit. Je n'ai 
vu aucun livre de chevalerie qui fasse un corps de fable 
entier avec tous ses membres, de manière que le milieu 
corresponde au début, et la fin au débat et au milieu; 
mais on le compose de tant de membres qu'il semble 
que l'on ait plutôt l'intention de former une chimère ou 
un monstre que de créer une figure proportionnée. En 
outre, les auteurs sont rudes quant au style; incroyables 
quant aux exploits qu'ils rapportent; lascifs dans les 
amours; manquant de savoir-vivre et de courtoisie; 
longs dans les récits de bataille ; sots dans leurs discours ; 
absurdes quant aux voyages; et finalement, privés de 
tout sens de l'art et dignes, pour cela, d'être exilés de la 
république chrétienne, comme gens inutiles. » 

[Le chanoine, à l'appui de ses dires, en veint à comparer le 
roman avec le théâtre, ce qui lui vaut une intéressante réplique 
du curé.] 

13. —LE CURÉ A SON TOUR TRAITE DES COMEDIES. 
(Chapitre xLvni.) 

« Vous avez touché à un sujet, monsieur le Chanoine, 
interrompit le Curé, qui a réveillé en moi une vieille 
rancune que je nourris contre les comédies qui sont à 
la mode à présent, et telle qu'elle égale celle que j'ai 
envers les livres de chevalerie. Car les comédies doivent 
être, suivant l'avis de Tullius \ le miroir de la vie 

1. Glemencin rappelle les expressions exactes de Cicerón : 
imitatio vitacy spéculum consuetudinis, imago veritatis. 



136 CERVANTES 

humaine, Texemple des mœurs et l'image de la vérité, 
tandis que celles qui se représentent aujourd'hui sont 
des miroirs de sottises, des exemples de niaiseries et 
des images de lasciveté. Car, dans la matière dont nous 
traitons, est-il une pire absurdité que de voir paraître 
un enfant dans ses langes à la première scène du pre- 
mier acte, lequel à la seconde est devenu barbon ? * Ou 
encore de nous peindre un vieillard plein d'ardeur et 
un jeune homme couard, un laquais rhétoricien, un 
page conseiller, un roi gagne-denier et une princesse 
laveuse de vaisselle? Et que dirai-je de l'observance des 
temps où peuvent se passer les actions qu'elles repré- 
sentent, sinon que j'ai vu une comédie dont la première 
journée commença en Europe, la seconde en Asie, la 
troisième s'acheva en Afrique; et même, si elle eût été 
de quatre journées, la quatrième se serait terminée en 
Amérique, et ainsi la comédie se serait donnée dans les 
quatre parties du monde! Et s'il est vrai que l'imitation 
est la principale qualité de la comédie, comment se 
peut-il qu'aucun esprit moyen soit satisfait de ce qu'en 
une action qui a lieu au temps du roi Pépin et de Char- 
lemagne, on attribue au môme personnage qui est le 
principal de la comédie, les rôles de l'empereur Héra- 
clius qui entra avec la Croix à Jérusalem, et de celui 
qui conquit le Saint-Sépulcre comme Godefroy de 
Bouillon, étant donné le nombre infini d'années écou- 
lées entre l'un et l'autre épisode? ou encore que l'on 
attribue des vérités d'histoire à une comédie basée sur 
la pure fiction, en y mêlant des événements survenus à 
d'autres personnes et en d'autres temps, et ce, non pas 
avec quelque apparence de vraisemblance, mais avec 
de patentes erreurs, de tout point inexcusables? Et le 
malheur veut qu'il y ait des ignorants qui trouvent que 
cela est la perfection, et que le reste est vouloir des 
ortolans. Et que dire, si nous en venons aux comédies 
« divines » -? Que de faux miracles y fait-on paraître, 

1. Cf. les vers correspondants de Boileau dans son^r¿Poe¿igiie(lII). 
2. Comédies dont le sujet était emprunté à quelque vie de 
saint, ou avait pour cadre quelque histoire religieuse. 



DON QUICHOTTE 137 

que de choses apocryphes et mal comprises, attribuant 
à un saint les miracles d'un autre! Et même dans les 
comédies « humaines » on ose faire des miracles, sans 
autre considération que celle de trouver que ce miracle 
ou machinerie, ainsi qu'on l'appelle, y fera bon effet, 
étonnant le peuple ignare qui ainsi viendra à la comé- 
die. Tout cela porte préjudice à la vérité, attente à 
l'histoire, est cause de l'opprobre qui rejaillit sur les 
écrivains espagnols. Car les étrangers, qui observent 
ponctuellement les lois de la comédie, nous tiennent 
pour barbares et ignorants, voyant les absurdités et les 
extravagances de celles que nous faisons. Et ce serait 
une piètre excuse que de dire que le but principal que 
s'assignent les états bien ordonnés en permettant que 
les comédies soient rendues publiques est d'amuser la 
communauté avec quelque honnête récréation et de la 
distraire de temps en temps des mauvaises humeurs 
qu'engendre l'ordinaire oisiveté; et que puisque cet 
objet est atteint avec n'importe quelle comédie, bonne 
ou mauvaise, il est inutile de fixer des lois, et d'obliger 
les auteurs et acteurs à les observer, alors que, comme 
je viens de le dire, ce que l'on recherche suivant ces 
lois peut être obtenu sans elles en une comédie quel- 
conque. A quoi je répondrais que ce but serait 
atteint beaucoup mieux avec de bonnes comédies 
qu'avec de mauvaises; car d'avoir entendu la comédie 
bien faite et écrite avec art, l'auditeur sortirait égayé 
par les plaisanteries, enseigné par les vérités dites, 
étonné des événements, éclairé par les raisonnements, 
mis en garde contre les mensonges, rendu sagace par 
les exemples, fortifié contre le vice et amoureux de la 
vertu. Tous ces sentiments sont éveillés par la bonne 
comédie dans l'âme de celui qui l'écoute, si rustre et si 
lourd soit-il; et il est impossible de toute impossibilité 
que la comédie ornée de toutes ces qualités n'égayé et 
n'amuse, ne satisfasse et ne contente beaucoup plus que 
celle qui en est privée, à l'exemple de la plupart de celles 
qui d'ordinaire se représentent aujourd'hui. Au reste, 
la faute n'en incombe pas aux poètes qui les composent, 



438 CERVANTES 

car quelques-uns d'entre eux savent fort bien en quoi 
ils se trompent, et connaissent parfaitement ce qu'ils 
doivent faire; mais comme les comédies sont devenues 
marchandise vendable, ils disent, et disent vrai, que les 
directeurs ne les leur achèteraient point si elles n'étaient 
de cet acabit; et ainsi le poète cherche à s'adapter à ce 
que lui demande le directeur qui doit lui payer son 
œuvre. La preuve en est dans le nombre infini de comé- 
dies qu'a composées un esprit merveilleusement fertile 
de ce royaume S avec tant d'excellence, de verve, en des 
vers si élégants, de si parfaits dialogues, et de traits si 
profonds, enfin d'un style si éloquent et sublime, qu'il 
remplit le monde de sa renommée : mais parce qu'il a 
voulu se plier au caprice des directeurs, toutes ses 
pièces ne sont pas arrivées, comme certaines d'entre 
elles, au point de perfection qu'elles requièrent. D'autres 
les composent avec si peu d'attention pour ce qu'ils 
font, qu'après leur représentation, les comédiens 
doivent s'enfuir et s'absenter, par crainte d'être châtiés, 
comme ils l'ont été souvent, pour avoir représenté des 
choses qui portent préjudice à quelques rois ou désho- 
norent quelques lignages. Tous ces inconvénients ces- 
seraient, et beaucoup d'autres encore que je ne dis pas, 
s'il y avait dans la capitale une personne intelligente et 
sage qui examinerait toutes les comédies avant qu'elles 
ne se représentent; non seulement celles qui se joue- 
raient en la dite capitale, mais aussi toutes celles qu'on 
voudrait représenter en Espagne; et sans l'approbation 
de laquelle, sans son timbre ni sa firme, nulle justice 
locale ne laisserait représenter aucune comédie. De 
cette manière, les comédiens auraient soin d'envoyer 
les comédies à la Cour et pourraient les jouer en toute 
sécurité; et ceux qui les composent s'appliqueraient 
davantage et avec plus de prudence à ce qu'ils font, 
dans la crainte de voir passer leurs œuvres sous le 
rigoureux examen de qui s'y entend. Ainsi Ton ferait de 

1. Il s'agit de Lope de Vega (1562-1635) qui, selon Montalvan, 
composa 1 800 pièces et plus de 400 autos sacramentales. 



i 



DON QUICHOTTE i 39 

bonnes comédies, et l'on obtiendrait facilement ce 
que par elles on recherche : l'amusement du peuple et 
la réputation des écrivains d'Espagne, l'intérêt et la 
sécurité des récitants et l'épargne de châtiments à leur 
infliger. Et si l'on chargeait un autre, ou celui-ci même, 
d'examiner les livres de chevalerie nouvellement com- 
posés, sans doute quelques-uns paraîtraient avec la 
perfection que vous avez dite, enrichissant notre 
langue de l'agréable et précieux trésor de l'éloquence, 
donnant lieu à ce que les vieux livres s'obscurcissent à 
lalumièredeslivres récents, pour l'honnête passe-temps, 
non seulement des oisifs, mais des plus occupés, car il 
n'est pas possible que Tare demeure continuellement 
tendu, et que le caractère et la faiblesse de l'homme 
puissent se soutenir sans quelque licite récréation. » 

[A la discussion qui dure jusqu'au dîner, se mêle Don Qui- 
chotte. L'entretien est interrompu par l'arrivée d'un chevrier 
qui accepte de partager le repas sur l'herbe, et raconte com- 
ment il aima la belle Léandre qui se laissa séduire par un 
beau soldat vantard, et, abandonnée par lui, fut enfermée dans 
un couvent. Don Quichotte s'offre au chevrier pour aller délivrer 
son amante. Mais l'autre le traite de fou et le chevalier furieux 
le provoque à la bataille. Puis apercevant une procession pro- 
menant une effigie voilée de la Vierge pour obtenir la pluie 
du ciel, notre hidalgo laisse le chevrier et pourfend le saint 
cortège qu'il somme de délivrer la noble dame qu'il emmène. 
Pour toute réponse, un de ceux qui portent la statue s'arrête, 
et saisissant l'un des bâtons qui soutiennent la litière, en roue 
de coups le chevalier qui tombe à terre et semble mort. Ce 
que voyant la compagnie qui assiste Don Quichotte se préci- 
pite à son secours, et les pénitents effrayés se préparent à la 
défense. Mais tout se borne aux lamentations qu'exhale Sancho 
sur le corps de son maître que Ton hisse sur le char. Le curé 
reconnaît un ami dans le prêtre qui dirige la procession et lui 
explique la folie du pauvre chevalier. Tout s'arrange et les deux 
partis poursuivent leurs chemins respectifs. 

L'escorte de Don Quichotte, au bout de six jours de marche, 
arrive un dimanche, à midi, au village de l'hidalgo. La nièce 
de ce dernier ainsi que la gouvernante s'em.pressent de le 
soigner, cependant que Thérèse, la femme de Sancho, se déses- 
père de voir que son mari revient sans avoir tiré bénéfice de 
ses fonctions d'écuyer.] 



140 CERVANTES 



Deuxième Partie 



[Don Quichotte se remet peu à peu du triste dénouement de 
sa dernière aventure. Il reçoit ses bons amis le Curé et le Bar- 
bier, et, malgré l'opposition de sa nièce et de la gouvernante, son 
écuyer Sancho Panza, auquel il demande ce que pense de lui 
l'opinion publique. Sancho lui répond franchement.] 



1. — SANCHO DIT SON FAIT A DON QUICHOTTE. 
(Chapitre ii.) 

(( Eh bien, je dirai d'abord que le vulgaire tient Votre 
Grâce pour un fou achevé, et moi pour non moins extra- 
vagant. Les hidalgos disent que, ne se contenant point 
dans les limites de l'hidalguie, Votre Grâce s'est accordé 
le don 1 et s'est posée en chevalier avec quatre souches 
d'arbres, deux journaux de terre, avec une guenille 
derrière et une autre par devant. Les chevaliers disent 
qu'ils ne voudraient pas que les hidalgos s'opposent à 
eux, en particulier ces hidalgos à la mode écuyère qui 
noircissent 2 leurs souliers et reprisent leurs bas noirs 
avec de la soie verte. 

— Ces critiques ne m'atteignent pas, dit Don Quichotte 
car je suis toujours bien vêtu et jamais raccommodé : 
déchiré, oui, peut-être, et déchiré plus par les armes 
que par le temps. 

— Pour ce qui touche la bravoure, la courtoisie, les 
exploits et hauts faits de Votre Grâce, poursuivit Sancho, 
les opinions sont partagées. Les uns disent : « Fou, 
mais drôle »; les autres : (c Vaillant, mais infortuné >> ; 
d'autres encore : « Courtois, mais impertinent »; et tous 
ainsi vont discutant de tant de choses et nous dissèquent 
de telle sorte que pas un os de notre corps n'est 
épargné. 

1. Sur la « donification », cf. Morel-Fatio. Études sur VEspacine, 
1'^ série, 2» édition, p. 343. 

2. M. Bastùs explique qu'ils se servaient de noir d'imprimerie 
délayé dans un peu d'eau, d'huile, ou de blanc d'œuf. 



DON QUICHOTTE 141 

— Considère, Sancho, dit Don Quichotte, que partout 
où se montre la vertu à un degré éminent, elle est pour- 
chassée. Bien peu ou aucun des hommes illustres qui 
ont vécu n'ont laissé d'être calomniés par la méchanceté. 
Jules César, ardent, prudent et vaillant capitaine, fut 
traité d'ambitieux et quelque peu de malpropre, en sa 
tenue et dans ses mœurs. D'Alexandre, auquel ses 
exploits valurent le renom de Grand, on raconte qu'il 
eut ses moments d'ivresse; et d'Hercule, aux douze 
travaux, qu'il fut lascif et plongé dans une molle 
volupté. De Don Galaor, le frère d'Amadis de Gaule, on 
murmure qu'il fut plus que trop enclin à la luxure; et 
de son frère qu'il fut pleurnicheur ^ C'est pourquoi, ô 
Sancho, parmi tant de calomnies dont furent abreuvés 
les preux, les miennes peuvent passer, si tant est qu'elles 
ne soient pas plus nombreuses que tu ne l'as dit. 

— Voilà justement le hic, par le corps de mon père ! 
répliqua Sancho. 

— Et quoi, en est-il d'autres? demanda Don Quichotte. 

— Il reste encore la queue à écorcher, dit Sancho. Ce 
que j'ai dit jusqu'ici n'est que tourte et pain de fantaisie ; 
mais si Votre Grâce veut savoir tout ce qu'il y a au 
sujet des calomnies qu'on lui adresse, je vais lui amener 
sur-le-champ qui les lui dira toutes, sans en oublier 
une maille 2; car hier soir est arrivé le fils de Bartho- 
lomé Carrasco, qui vient d'étudier à Salamanque, passé 
bachelier, à qui j'allais souhaiter la bienvenue, et qui 
me dit que déjà l'histoire de Votre Grâce avait paru 
dans des livres, sous le nom de L'Ingénieux Hidalgo Don 
Quichotte de la Manche; et qu'on m'y mentionne avec mon 
propre nom de Sancho Panza, ainsi que madame Dul- 
cinée du Toboso, avec d'autres choses qui nous sont 
arrivées quand nous étions seuls, ce dont je restai 
ébahi d'étonnement : car comment l'historien qui les 
écrivit a-t-il bien pu les savoir? 

1. Amadis, le chevalier du Lion, appelé aussi le Beau Téné- 
breux» 

2. Monnaie de billón castillane. Six mailles valaient un 
denier. 



Uâ CERVANTES 

~ Je t'assure, Sancho, dit Don Quichotte, que 
l'auteur de notre histoire doit être quelque savant 
enchanteur, car rien de ce qu'ils veulent écrire ne leur 
demeure caché. 

— Et combien savant et enchanteur, dit Sancho, 
puisque (selon le bachelier Samson Carrasco) l'auteur 
de l'histoire s'appelle Cid Hamet Melongène ^ ! 

— C'est un nom de Maure, répondit Don Quichotte. 

— Sans doute, repartit Sancho, car pour la plupart 
j'ai entendu dire que les Maures sont amis de melon- 
gènes. 

— Tu dois, Sancho, dit Don Quichotte, te tromper 
quant au surnom de ce Cid, qui en arabe veut dire 
seigneur. 

— Peut-être bien, répliqua Sancho; mais, si votre 
grâce désire que je le fasse venir ici, j'irai le chercher 
en volant. 

— Tu me feras grand plaisir, ami, dit Don Quichotte : 
car ce que tu m'as dit me tient en suspens, et je ne 
mangerai de bouchée qui me paraisse savoureuse tant 
que je ne serai pas informé de tout. 

— • Eh bien, j'y vais, répondit Sancho. » 
Et, laissant son maître, il s'en fut chercher le Bache- 
lier, avec lequel il revint peu de temps après. 

[Le Bachelier, fort malicieux, loin de discuter avec l'hidalgo, 
flatte sa folie et applaudit à son dessein de reprendre sa vie 
errante. Mais par ailleurs il complote avec le Curé et le Barbier 
le moyen de profiter de cette nouvelle sortie de Don Quichotte 
pour essayer, ainsi qu'on le verra, de le guérir de son mal. 

L'hidalgo, donc, se remet en route, toujours accompagné du 
fidèle Sancho, et se dirige avec lui vers « la grande cité du 
Toboso ». En chemin, comme à l'habitude, chevalier et écuyer 
conversent, et Don Quichotte disserte sur le désir universel de 
la renommée.] 



1. Le nom exact du supposé historien est Benengeli qui, d'après 
M. Léopold Eguilaz (Hommage à Menéndez y Pelayo, 11, p. 121), 
équivaut à Bedencheli^ aberenjenado y qui a la couleur de l'auber- 
gine. 



DON QUICHOTTE 143 

2. — LE DÉSIR DE LA RENOMMÉE. 
(Chapitre vin.) 

« Je songe, Sancho, dit Don Quichotte, à ce qui arriva 
à un célèbre poète de ce temps ^ qui ayant fait une 
malicieuse satire contre toutes les dames courtisanes, 
n'y mit point et n'y nomma pas une dame dont on 
pouvait douter si elle l'était ou non. Mais elle, voyant 
qu'elle ne figurait pas sur la liste des autres, se plaignit 
auprès du poète en lui demandant ce qu'il avait vu en 
elle pour ne pas la mettre au nombre des autres, et le 
priant d'allonger la satire et de l'inclure dans la ral- 
longe; sinon, de prendre garde pour sa propre vie. Le 
poète le fit ainsi et l'arrangea comme des duègnes ne 
l'eussent pas fait, et elle demeura satisfaite de se voir 
une réputation, môme mauvaise. Cette histoire s'accorde 
avec ce qu'on raconte de ce berger qui mit le feu et 
embrasa le fameux temple de Diane, compté pour une 
des sept merveilles du monde, seulement pour que son 
nom survécût dans les siècles à venir; et bien qu'on 
ordonnât de ne le point nommer ni de faire en parole 
ou par écrit mention de son nom pour qu'il n'atteignît 
pas l'objet de son désir, cependant on a su qu'il s'appe- 
lait Erostrate. Dans le même genre est ce qui arriva 
au grand empereur Charles Quint avec un chevalier à 
Rome. L'Empereur voulut voir ce fameux temple de la 
Rotonde, qui dans l'antiquité s'appela le temple de tous 
les dieux, et aujourd'hui, avec une meilleure invocation, 
s'appelle de tous les saints, et qui est l'édifice resté le 
plus entier de tous ceux qu'éleva le paganisme à Rome, 
conservant la renommée de la grandiose magnificence 
de ses fondateurs : il a la ibrme d'une moitié d'orange, 
extrêmement vaste, et très clair, sans autre lumière 
que celle que lui donne une fenêtre, ou, pour mieux 
dire, une claire-voie ronde ouverte à sa cime. Par elle 

1. M. Rodríguez Marin pense qu'il s'agit de Vicente Espinel 
qui se trouvait en la licencieuse SéVilIe vers 1578 et y écrivit 
une Satire contre les Dames. 



144 CERVANTES 

l'Empereur contemplait l'édifice, ayant à son côté un 
chevalier romain qui lui détaillait les perfections et 
sublimités de cette merveille et mémorable construc- 
tion. Lequel, s'étant écarté de la claire-voie, dit à 
l'Empereur : « Mille fois, Majesté sacrée, le désir me 
« vint de m'embrasser avec votre Majesté, et de me 
(( jeter du haut de cette claire-voie dans le vide pour 
<( laisser de moi dans le monde une éternelle renom- 
ce mée. — Je vous suis reconnaissant, répondit l'Empe- 
« reur, de ne pas avoir mis à exécution une aussi 
<c mauvaise pensée, et dorénavant je ne vous don- 
« nerai plus l'occasion de remettre à l'épreuve votre 
« loyauté; et ainsi, je vous mande de ne jamais me 
« parler ni de vous trouver où je suis. » Et, après ces 
paroles, il lui fit une grande merci. Je veux dire, 
Sancho, que le désir d'atteindre la renommée est extrê- 
mement actif. Qui, selon toi, précipita Horatius, armé 
de toutes ses armes, du haut du pont dans les profon- 
deurs du Tibre? Qui a brûlé le bras et la main de 
Mucius? Qui poussa Gurtius à se lancer dans le gouffre 
ardent apparu au milieu de Rome? Qui, malgré tous 
les augures défavorables, fit passer à César le Rubicon? 
Et, pour citer des exemples plus modernes, qui perça 
les navires et laissa à sec et isolés les valeureux Espa- 
gnols guidés par le fort courtois Cortés dans le Nouveau 
Monde? Tous ces exploits, ainsi que d'autres également 
grands et divers, furent, sont et seront les œuvres de 
la renommée que les mortels désirent comme récom- 
pense et partie de l'immortalité que méritent leurs 
hauts faits, puisque nous autres chevaliers errants, 
chrétiens et catholiques, nous devons viser plus à 
la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans 
les régions éthérées et célestes, qu'à la vanité de la. 
renommée que l'on acquiert en cette vie présente et 
éphémère. Car cette renommée, si longtemps qu'elle 
dure, enfin doit s'achever avec le monde lui-même qui 
a sa fin marquée; de sorte, ô Sancho, que nos œuvres 
ne doivent pas sortir des limites que nous assigne la 
religion chrétienne que nous professons. Nous devons 



DON QUICHOTTE 145 

tuer l'orgueil chez les géants; l'envie, par la générosité 
et le bon cœur; la colère, par la calme contenance et la 
quiétude de l'esprit; la gourmandise et le sommeil, par 
le manger frugal et la longue veille ; la luxure, par la 
loyauté que nous gardons envers celles dont nous 
avons fait les dames de nos pensées; la paresse, en 
allant par toutes les parties du monde, cherchant les 
occasions qui puissent faire et fassent de nous, che- 
valiers chrétiens, de réputés chevaliers. Tels sont, 
Sancho, les moyens par lesquels on atteint aux 
suprêmes louanges qu'apporte avec soi la bonne 
renommée. » 

[Continuant à causer, l'hidalgo et son écuyer arrivent en vue 
du Toboso. Ils y pénètrent dans le complet silence de la nuit. 
Mais Sancho est bien empêché de guider son maître vers la 
maison de Dulcinée, puisqu'il a menti et ne l'a jamais vue.... 
L'ayant cherchée, en vain, et J'aube paraissant, Don Quichotte 
se décide, sur le conseil de Sancho, à sortir de la ville et â 
« s^embusquer » en un bois voisin, d'où il envoie son écuyer 
vers sa dame, en ambassade, Sancho se met en route et voit 
sortir du Toboso trois paysannes sur des bourriques. 11 revient 
aussitôt prévenir Don Quichotte qu'il peut voir enfin Dulcinée 
avec deux dames de compagnie, montées sur des haquenées. 
Don Quichotte pique des deux et va rejoindre les filles. Il met 
pied à terre et ploie ie genou devant celle que lui signale 
Sancho. Les paysannes prennent fort mal ces simagrées ainsi 
que les discours enflammés que l'hidalgo adresse ensuite à l'une 
d'elles. Elles les repoussent rudement et s'échappent au plus 
vite, laissant Don Quichotte attristé d'avoir encore une fois été 
dupé par des « enchanteurs ». 

Le chevalier et Sancho prennent la route de Saragosse afin 
d'arriver à cette ville pour les fêtes solennelles que l'on y 
célèbre chaque année^ Ils croisent en chemin un char de 
comédiens en costumes hétéroclites, et Don Quichotte, croyant 
à une nouvelle aventure, les somme de dire où ils vont. Il 
semble d'abord satisfait de leur réponse, lorsqu'un masque 
vient effrayer Rossinante du bruit de ses grelots, et le narguer 
lui-même. La colère gagne l'hidalgo et il va peut-être commettre 
quelque folie. Heureusement, Sancho trouve lé moyen de 
l'ctópaj^, ^ t^LvWfinit- par s'-â^rranger. 

Don 'Quichotte et Sancho passent la nuit qui suit la rencontre' 
des comédiens parmi des arbres touffus. Ils y sont rejoints par 
un chevalier errant et son écuyer qui les viennent provoquer 

CERVANTES. — -T.UVRES CHOiSlES. 10 



146 CERVANTES 

au combat, lequel est accepté mais ne réussit guère aux nou- 
veaux venus qui doivent bientôt s'avouer vaincus. Grâce leur 
est faite et Sancho, avec le jour, reconnaît dans le chevalier 
Samson Carrasco et dans son écuyer l'un de ses propres voisins 
et compères, lesquels s'étaient proposé, d'accord avec le Curé et 
le Barbier, de vaincre Don Quichotte et de lui ordonner, en vertu 
du Gode de Chevalerie, de revenir au village et de n'en plus 
sortir pendant deux années. Penauds et dépités, Samson et son 
acolyte doivent rentrer chez eux. 

Quanta Don Quichotte, il demeure persuadé qu'il a triomphé 
du plus vaillant chevalier du monde, et s'en réjouit fort. 
Sancho, pour une fois, ne trouble pas sa joie.] 



3. — LE GENTILHOMME AU CABAN VERT. 
(Chapitre xvi.) 

Ainsi causaient Don Quichotte et Sancho, lorsqu'ils 
furent rejoints par un homme qui, derrière eux, et par 
le même chemin, venait sur une fort belle jument grise 
pommelée, vêtu lui-même d'un caban de fin drap vert, 
garni de triangles de velours lionne, et couvert d'une 
toque du même velours. La jument avait un harnache- 
ment de campagne et pour la genette, de couleur vio- 
lâtre et verte. Le cavalier portait un cimeterre mau- 
resque pendant d'un large baudrier vert et or, et les 
brodequins étaient du même travail que le baudrier. 
Les éperons n'étaient pas dorés mais couverts d'un 
vernis vert, si polis et brunis que, faisant corps avec le 
vêtement entier, ils produisaient meilleur effet que s'ils 
eussent été d'or pur. Quand le voyageur arriva près 
d'eux, il les salua courtoisement, et éperonnant sa ju- 
ment, allait passer au large ; mais Don Quichotte lui dit : 

« Noble seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin 
que nous et ne se soucie d'aller vite, je tiendrais pour 
faveur que nous allions ensemble. 

— En vérité, répondit le cavalier à la jument, je ne 
me hâterais pas ainsi, n'était la crainte qu'en compagnie 
de ma jument votre cheval ne s'excite. 

— Quant à cela, seigneur, vous pouvez bien, répondit 
alors Sancho, vous pouvez bien tirer la bride de votre 
jument, car notre cheval est le plus honnête et 



í)ON QUIdHOtîÊ 141 

i*éservé du monde» Jamais, en de semblables occa- 
sions, il n'a fait quelque action vile, et la seule fois 
qu'il s'oublia à la tenter, nous avons payé pour lui, 
mon seigneur et moi, sept fois plus qu'il n'en avait fait. 
Je répète que Votre Grâce peut s'arrêter si elle veut, 
car alors même qu'on la lui donnerait entre deux plats, 
à coup sûr le cheval ne l'affronterait pas. » 

Le voyageur tira sur la bride, en s'étonnant du 
maintien et du visage de Don Quichotte, lequel allait 
sans salade, car Sancho la portait comme une mallette 
à l'arçon de devant du bât du roussin ; et si l'homme en 
vert regardait beaucoup Don Quichotte, Don Quichotte 
regardait beaucoup plus l'homme en vert qui lui sem- 
blait un homme sérieux et sensé. Il paraissait avoir 
cinquante ans, avec quelques cheveux blancs, le visage 
aquilin, le regard mi-gai, mi-grave; finalement, dans son 
costume et sa tenue, il donnait l'impression d'être un 
homme de qualité. Ce que de Don Quichotte de la 
Manche pensa l'homme en vert fut qu'il n'avait jamais 
vu pareille façon et apparence d'homme. Il s'étonna de 
la longueur de son cheval, de la grandeur de son corps, 
de la maigreur et du teint jaune de son visage, de ses 
armes, de son attitude et de son maintien : figure et 
image non vus depuis longtemps en cette terre. Don 
Quichotte remarqua bien l'attention avec laquelle le 
voyageur le regardait, et lut sa curiosité dans sa sur- 
prise; et comme il était si courtois et si enclin à faire 
plaisir à tout le monde, avant que l'autre ne lui eût posé 
de question, il lui adressa ce discours : 

« Cette figure que Votre Grâce a vue en moi est en 
effet si nouvelle et différente de celles que l'on ren- 
contre communément, que je ne m'étonne point de 
votre surprise; mais elle cessera quand je vous aurai 
dit que je suis chevalier 

De ceux dont les gens disent 
Qu'ils vont à leurs aventures *. 

1. Vers pris, selon M. Rodríguez Marin, de la traduction des 
Triomphes de Pétrarque par Alvar Gómez de Ciudad Real, qui 
mourut en 1538. 



448 CERVANTES 

(( Je quittai mon village, je mis mon bien àjgage, je 
laissai la vie facile et oisive, et m'abandonnai aux bras 
de la Fortune afin qu'ils me portassent où serait son 
bon plaisir. Je voulus ressusciter la défunte chevalerie 
errante, et voici longtemps que, bronchant ici, tombant 
là, dégringolant ailleurs et me dressant plus loin, j'ai 
réalisé une grande partie de mon dessein, secourant 
les veuves, protégeant les jeunes filles, favorisant les 
femmes mariées, orphelins et pupilles, propre et naturel 
office des chevaliers errants. C'est ainsi que, par mes 
exploits nombreux, valeureux et chrétiens, j'ai mérité 
de défrayer la chronique dans presque toutes ou la 
plupart des nations du monde. Trente mille volumes 
ont été imprimés sur mon histoire, qui prend le chemin 
de s'imprimer en trente mille milliers, si le ciel n'y 
remédie. Finalement, pour tout enfermer en quelques 
mots brefs ou en un seul, je dis que je suis Don Qui- 
chotte de la Manche, autrement appelé le Chevalier de 
la Triste Figure; et quoique les louanges de soi-même 
avilissent, je me vois forcé de dire parfois les miennes, 
ce qui se justifie quand nul n'est là pour les célébrer. 
Aussi bien, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, cette 
lance, cet écu et cet écuyer, ni toutes ces armes réunies, 
le teint jaune de mon visage, ma maigreur exténuée, ne 
pourront désormais vous étonner, puisque vous savez 
qui je suis et quelle est ma profession. » 

Après avoir ainsi parlé, Don Quichotte fit silence, et 
l'homme en vert tarda tellement à lui répondre qu'il 
semblait ne pas se résoudre à le faire. Mais enfin, au 
bout d'un long moment il lui dit : 

a Vous avez réussi, seigneur chevalier, à connaître 
mon désir d'après mon étonnement, mais non pas à 
dissiper la surprise que votre vue a provoquée en 
moi. Bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir 
qui vous êtes cesserait enfin ma si^rprise, il n'en a pas 
été ainsi; au contraire, maintenant que je le sais, je 
demeure encore plus surpris et étonné. Est-il donc 
possible qu'il y ait aujourd'hui, dans le monde, des 
chevaliers errants, et des histoires imprimées de véri- 



DON QUICHOTTE 149 

tables chevaleries? Je ne puis me persuader qu'il existe 
aujourd'hui sur la terre qui aide les veuves, protège les 
jeunes filles, honore les femmes mariées, secoure les 
orphelins, et je ne le croirais pas si je ne l'avais vu en 
vous, de mes propres yeux. Béni soit le ciel 1 car grâce 
à cette histoire, que vous dites être imprimée, de vos 
hautes et véritables chevaleries, on oubliera les innom- 
brables récits des faux chevaliers errants dont le monde 
est rempli, tant au préjudice des bonnes mœurs qu'au 
discrédit des bonnes histoires. 

— Il y a beaucoup à dire, répondit Don Quichotte, 
sur la question de savoir si, oui ou non, sont feintes 
les histoires des chevaliers errants. 

— Mais, quelqu'un peut-il douter, repartit le Vert, 
que ces histoires ne soient fausses? 

— - Moi, j'en doute, répliqua Don Quichotte, et restons- 
en là; car si notre voyage continue, j'espère en Dieu de 
vous donner à entendre que vous avez mal fait de 
suivre le courant de ceux qui sont assurés qu'elles ne 
sont pas vraies. » 

A ces derniers propos de Don Quichotte, le voyageur 
fut effleuré du soupçon qu'il avait affaire à quelque 
extravagant, et se proposa d'attendre que d'autres 
propos vinssent confirmer cette impression. Mais avant 
de commencer de nouveaux entretiens, Don Quichotte 
le pria de lui dire qui il était, puisque lui-même lui 
avait fait part de sa condition et de sa vie. A quoi 
l'homme au caban vert, répondit : 

« Je suis, seigneur Chevalier de la Triste Figure, un 
hidalgo natif d'un lieu où nous irons dîner aujourd'hui, 
s'il plaît à Dieu. Je suis plus que moyennement riche 
et mon nom est Don Diego de Miranda i. Je passe la vie 
avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices 
sont la chasse et la pêche, mais je n'entretiens ni faucon 
ni lévriers, et me contente de quelque perdreau pour 
appeau ou de quelque furet audacieux. J'ai jusqu'à six 



1. Personnage réel que, selon M. Rodríguez Marin, Cervantes 
connut à Archidona. 



150 CERVANTES 

douzaines de livres, les uns en romance S les autres en 
latin, qui d'histoire, qui de dévotion : ceux de chevale- 
ries n'ont pas encore franchi le seuil de ma porte. Je 
feuillette davantage les profanes que les dévots, pourvu 
qu'ils soient d'honnête passe-temps, qu'ils charment 
par le langage et captivent par l'invention; et ces livres 
sont fort rares en Espagne. Parfois je dîne avec mes 
voisins et amis, et souvent je les convie. Les festins que 
j'offre sont propres et sains, suffisamment abondants. 
Je n'aime pas la médisance, ni ne consens à ce que l'on 
médise devant moi; je ne furète pas dans l'existence 
d'autrui, ni ne suis un lynx des actions du prochain, 
j'entends la messe chaque jour; je répartis de mes 
biens entre les pauvres, sans faire ostentation des 
bonnes œuvres, pour ne point donner entrée dans mon 
cœur à l'hypocrisie et à la vanité, ennemis qui douce- 
ment s'emparent du cœur le plus réservé; je cherche à 
mettre en paix ceux qui ont cessé de s'accorder; je suis 
dévot de Notre-Dame, et j'ai confiance toujours en la 
miséricorde infinie de Dieu, notre Seigneur. » 

Sancho fut très attentif à la relation de la vie et des 
occupations de l'hidalgo ; et la trouvant bonne et 
sainte, jugeant que son auteur devait faire des miracles, 
il s'élança de son âne, et en grande hâte s'en fut le 
saisir de l'étrier droit, et d'un cœur dévot, presque avec 
des larmes, lui baisa les pieds mainte et mainte fois. Ce 
que voyant, l'hidalgo lui demanda : 

(c Que faites-vous, mon frère? Quels sont ces baisers? 

— - Laissez-moi baiser, répondit Sancho; car Votre 
Grâce m'apparaît comme le premier saint à la genette 
que j'ai vu dans tous les jours de ma vie. 

— Je ne suis pas un saint, répondit l'hidalgo, mais un 
grand pécheur; vous, certes, mon frère, devez être bon, 
comme le montre votre simplesse. » 

Sancho revînt à son bât, ayant tiré le rire de la pro- 
fonde mélancolie de son maître, et causé à Don Diego 
un nouvel étonnement. Don Quichotte lui demanda 

1. En romance = en langue néolatine, en espagnol. 



DON QUICHOTTE 151 

combien il avait de fils, et il lui dit que les anciens phi- 
losophes, qui manquèrent de la véritable connaissance 
de Dieu, mettaient le suprême bien dans les biens de la 
nature, en ceux de la fortune, dans le fait d'avoir beau- 
coup d'amis ainsi que de nombreux et de bons enfants. 
<c Moi, seigneur Don Quichotte, répondit l'hidalgo, j'ai 
un fils; et peut-être que si je ne l'avais pas je m'estime- 
rais plus heureux que je ne suis ; non qu'il soit mauvais, 
mais parce qu'il n'est pas aussi bon que je le voudrais. 
Il a dans les dix-huit ans : il en a passé six à Sala- 
manque, apprenant les langues latine et grecque; et 
quand je voulus qu'il passât à l'étude d'autres sciences, 
je le trouvai si imbibé de celle de la Poésie (si tant est 
qu'on la puisse appeler science) qu'il n'est pas possible 
de lui faire affronter celle des Lois que je voudrais qu'il 
étudiât, ni celle de la reine de toutes les sciences, la 
Théologie. Je désirerais qu'il fût la couronne de son 
lignage, car nous sommes en un siècle où nos rois 
récompensent hautement les vertueuses et bonnes let- 
tres *; parce que des lettres sans vertu sont des perles 
dans le fumier. Il passe tout le jour à vérifier si Homère 
a bien ou mal dit en tel vers de Viliade; si Martial fut ou 
non déshonnêteen telle épigrammc ; si Ton doit entendre 
d'une manière ou d'une autre tels et tels vers de Virgile. 
Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres des 
poètes précités, ainsi qu'avec ceux d'Horace, de Perse, 
de Juvénal et deTibulle; car des modernes romancistes^ 
il ne fait pas grand cas ; et malgré le dédain qu'il montre 
envers la poésie de romance, il ne pense en ce moment 
qu'à faire une glose à quatre vers, qu'on lui a envoyée 
de Salamanque, et qui est sans doute de joute litté- 
raire. » 

1. «* Un subtil petit vent cVironie, écrit M. Rodríguez Marin, 
court entre ces lignes : Cervantes était bon témoin de ces lar- 
gesses, quand il écrivait cette partie de son œuvre, vivant des 
aumônes du comte de Lemos et du cardinal archevêque de 
Tolède, don Bernardo de Sandoval y Rojas. >» 

2. Romancistas = poètes écrivant en romance^ c'est-à-dire en 
espagnol. V. page 150, note 1, 



152 CERVANTES 

A quoi répondit Don Quichotte : 

« Les enfants, seigneur, sont des morceaux des 
entrailles de leurs parents, et ainsi, l'on doit les aimer, 
quelque bons ou mauvais qu'ils soient, comme on aime 
les âmes qui nous donnent la vie. Il revient aux parents 
de les acheminer dès leur plus jeune âge sur la voie de 
la vertu, de la bonne éducation, des bonnes mœurs 
chrétiennes, afin que lorsqu'ils seront grands ils soient 
le bâton de vieillesse de leurs parents et le bonheur de 
leur postérité. Quant aies forcer à étudier telle ou telle 
science, je ne le tiens pas pour bien fait, encore que de 
les persuader ne doit pas être nuisible; mais quand on 
n'a pas à étudier pour pane lucrando, quand un étudiant 
est assez heureux pour que le ciel lui ait donné des 
parents qui le lui laissent, je serais d'avis de le laisser 
suivre la science pour laquelle on le voit le mieux doué; 
et quoique celle de la Poésie soit moins utile que délec- 
table, elle n'est pas de celles qui ont coutume de désho- 
norer celui qui les possède. La Poésie, seigneur hidalgo, 
à mon avis, est comme une demoiselle tendre et d'un 
jeune âge, d'une extrême beauté, que beaucoup d'autres 
demoiselles, qui sont toutes les autres sciences, ont 
mission d'enrichir, polir et orner. Elle doit se servir de 
toutes, et toutes doivent s'autoriser d'elle; mais cette 
demoiselle ne veut pas être maniée, ni traînée par les 
rues, ni publiée aux carrefours des places ou aux coins 
des palais ^ Elle est faite d'une alchimie de telle vertu, 
que celui qui la sait traiter la convertira en or puris- 
sime d'un inestimable prix; celui qui la possède doit la 
tenir à distance, et ne pas la laisser courir en satires 
obscènes ou en sonnets pervers 2. En aucune manière 
elle ne doit être vendable, si ce n'est en poèmes héroï- 
ques, en émouvantes tragédies ou en habiles et joyeuses 
comédies. Elle ne doit pas être laissée à la discrétion 
des bouffons, ou de l'ignorant vulgaire, incapables de 

L On trouve une peinture analogue de la Poésie dans la nou- 
velle exemplaire La Gitanilla. 

2.' M. Rodríguez Marin voit en cette phrase une allusion à 
Lope de Vega. 



DON QUICHOTTE 153 

connaître ni d'estimer les trésors qu'elle renferme. Et 
ne pensez point, seigneur, que j'appelle ici vulgaire seu- 
lement la gent plébéienne et humble : tous ceux qui ne 
savent point, fussent-ils seigneurs et princes, peuvent 
et doivent être compris au nombre du vulgaire. Mais 
celui qui traite et possède la Poésie dans les conditions 
requises et que j'ai dites, sera renommé et célébré dans 
toutes les nations civilisées du monde. Et pour ce que 
vous déclarez, seigneur, à savoir que votre fils n'estime 
guère la poésie de romance, je ne vous cacherai pas que 
je ne puis l'approuver. En voici la raison : le grand 
Homère n'écrivit pas en latin, parce qu'il était grec, ni 
Virgile en grec, parce qu'il était latin. Ainsi donc, tous 
les poètes anciens écrivirent en la langue qu'ils tétèrent 
dans le lait maternel, et n'allèrent pas chercher les lan- 
gues étrangères pour exprimer la sublimité de leurs 
conceptions. C'est pourquoi il conviendrait que cet 
usage s'étendît par toutes les nations, et qu'on se 
gardât de mésestimer le poète allemand parce qu'il 
écrit dans sa langue, ou le castillan, ou même le bis- 
cayen, qui écrivent en la leur. Mais votre fils, seigneur, 
(à ce que j'imagine) ne doit pas en vouloir à la poésie 
de romance, sinon aux poètes qui sont de purs roman- 
cistes, sans savoir d'autres langues ni d'autres sciences 
qui ornent, éveillent, secondent leur instinct naturel; et 
même en cela il peut y avoir erreur. Car, en vérité, on 
naîtpoète : c'est-à-dire que du ventre de sa mère le poète 
naturel sortpoète;etavec cette inclination que lui donna 
le ciel, sans autre étude ni art, il compose des choses 
telles que se justifie la parole de celui qui a dit : estDeus in 
nobis^, etc. Je dis aussi que le poète instinctif qui s'aide 
de l'art doit être bien meilleur et surpasser celui qui veut 
être poète seulement parce qu'il connaît l'art. La raison 
en est que l'art ne l'emporte pas sur la nature, mais la 
corrige et la rend parfaite: de sorte que la nature unie 
à l'art, ou l'art uni à la nature doivent produire un poète 

1. Fragment de ce vers d'Ovide dans les Fastes : 
Est Deus in nobis; agitante calescimus illo. 



154 CERVANTES 

parfait. Telle sera donc la conclusion de ma causerie, sei- 
gneur hidalgo, que vous laissiez votre fils cheminer par 
où l'appelle son étoile; car étant, comme il doit l'être, 
si bon étudiant, et ayant déjà gravi le premier échelon 
des sciences, qui est celui des langues, grâce à elles, de 
lui-même il montera jusqu'au sommet des lettres 
humaines, lesquelles ont si bonne apparence en un 
homme de cape et d'épée, et le parent, l'honorent, le 
grandissent comme les mitres font pour les évêques, 
ou les toges pour les doctes jurisconsultes. Blâmez 
votre fils s'il fait des satires qui portent préjudice à 
l'honneur d'autrui, châtiez-le, déchirez-les; mais s'il 
fait des discours à la manière d'Horace, où il critique 
les vices en général, aussi élégamment que ce poète le 
fit, louez-le. Car il est licite au poète d'écrire contre 
l'envie, et de dire en ses vers du mal des envieux, et 
ainsi des autres vices, pourvu qu'il ne vise personne; 
mais il est des poètes qui, pour dire une malice, se met- 
tent en péril d'être exilés aux îles de Pont *. Si le poète 
est chaste en ses mœurs, il le sera également dans ses 
vers ; la plume est la langue de l'âme : tels sont les con- 
cepts qui s'y engendrent, tels seront ses écrits. Quand 
les rois et les princes voient la science miraculeuse de 
la Poésie en des sujets prudents, vertueux et graves, 
ils les honorent, les estiment, les enrichissent, et même 
les couronnent des feuilles de l'arbre que n'offense 
point la foudre 2, comme pour marquer que ne doivent 
être offensés de personne ceux qui de telles couronnes 
voient honorer et parer leurs tempes. » 

L'homme au caban vert demeura dans l'étonnement 
du raisonnement de Don Quichotte, et tellement, qu'il 
en rabattit de son opinion première à son égard, à 

1. Allusion sans doute encore à Ovide écrivant en son exil 
Les Pontiques. 

2. On retrouve un écho de cette croyance répandue dans 
VHorace de notre Corneille : 

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, 
Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, etc.. 

(Acte V, scène ni). 



DON QUICHOTTE 155 

savoir qu'il était fou. Mais au milieu delà conversation, 
Sancho, qui ne la trouvait guère à son goût, s'était 
écarté du chemin pour demander un peu de lait à des 
bergers qui se trouvaient près de là, en train de traire 
quelques brebis; et, sur ce, l'hidalgo, extrêmement 
satisfait de la sagesse et de l'éloquence de Don Qui- 
chotte, reprenait déjà la causerie, quand Don Qui- 
chotte, levant la tête, vit que par le chemin qu'ils sui- 
vaient venait un char empli de bannières royales, et 
croyant à une nouvelle aventure, appela à grands cris 
Sancho pour qu'il vînt lui donner la salade. Lequel 
Sancho, s'entendant appeler, laissa les bergers, en toute 
hâte piqua son roussin, et arriva près de son maître 
auquel survint une épouvantable et folle aventure. 

[Le char conduit à la cour deux lions encagés que le Général 
d*Oran envoie à Sa Majesté. Don Quichotte exige que la cage 
soit ouverte, car il veut faire connaître aux lions qui il est, en 
dépit des enchanteurs qui les lui envoient. Malgré les suppli- 
cations de tous ceux qui l'entourent, il persiste en son dessein 
et le gardien des fauves doit s^exécuter. Par miracle, la liberté 
apparue ne tente pas le lion de la preniière cage qui se contente 
de s'étirer, de bailler, de se lécher le visage, de mettre un peu 
le mufle dehors, et paresseusement se retourne et se couche. 

On persuade Don Quichotte que le lion ainsi s'avoue vaincu, 
et, fort satisfait. Le Chevalier de la Triste Figure laisse partir ses 
adversaires à quatre pattes, en annonçant que désormais il 
s'appellera Le Chevalier aux Lions, 

Don Quichotte est bien reçu dans la famille de l'hidalgo au 
caban vert. Il demeure près d'elle quatre jours pendant les- 
quels il s'entretient agréablement avec ses hôtes, en particulier 
avec le jeune étudiant-poète. Puis il part, afin d'arriver à temps 
pour les joutes de Saragosse, en passant d'abord par la caverne 
de Montesinos où il compte découvrir « la source des sept 
lagunes appelées communément de Ruidera ». 

Après avoir assisté dans une prairie aux fêtes des noces cham- 
pêtres du riche laboureur Gamacho et de la belle Quiteria, 
laquelle est aimée du pauvre Basile qui vient feindre de se tuer, 
et, couvert d'un sang qui n'est pas le sien, réussit à obtenir, au 
cours d'une agonie simulée, la main de Quiteria et la bénédic- 
tion du curé, qu'il garde, dupant ainsi Gamacho qui se conso- 
lera. Don Quichotte, Sancho et un guide parviennent à la 
caverne, où Le Chevalier aux Lions se laisse glisser au bout d'une 
corde. On l'en retire au bout d'une demi-heure, presque asphyxié 



156 CERVANTES 

sans doute, car on a du mal à lui faire ouvrir les yeux et à le 
secouer de Tespèce de torpeur où il plonge. Revenu à soi, Don 
Quichotte, comme inspiré, raconte les merveilles qu'il entrevit 
dans la caverne : il fut reçu dans un palais de cristal par le 
vénérable Montesinos, que Merlin a enchanté, comme il a ensor- 
celé Ruidera, ses filles et ses nièces, changées par lui en ces 
lagunes de Ruidera dont notre chevalier voulait connaître Fori- 
gine. Il vit passer la procession des servantes de Durandarte et 
de Belerma, également enchantées par Merlin ; et Belerma venait 
enfin, portant sur un linge le cœur momifié de son ami.... 11 y 
vit aussi Dulcinée, sous Fapparence d'une paysanne, mais qui 
s'enfuit à son approche.... Enfin il croit fermement être resté 
trois jours en la caverne de Montesinos. 

A l'issue de cette aventure, Don Quichotte, Sancho et le guide 
rencontrent un joyeux garçon de dix-huit à dix-neuf ans, qui 
chante des séguedilles, habillé comme un page, mais portant sur 
l'épaule un paquet de hardes. Don Quichotte l'interpelle.] 



4. — SUR LE MÉTIER DES ARMES. 
(Chapitre xxiv.) 

« Vous cheminez bien à la légère, jeune homme. Et 
où donc allez-vous? Sachons-le, si tant est qu'il vous 
plaise de le dire. » 

A quoi le garçon répondit : 

« D'aller ainsi à la légère, la chaleur et la pauvreté 
en sont la cause. Et c'est à la guerre queje vais. 

— Comment la pauvreté? demanda Don Quichotte. 
Car pour la chaleur, je l'admets. 

— Seigneur, répliqua le damoiseau, j'emporte dans 
ce paquet des grègues de velours, compagnes de ce 
vêtement à doubles manches. Si je les use en chemin, 
je ne pourrai m'en servir à la ville, et je n'ai pas de 
quoi en acheter d'autres. C'est pour cela autant que 
pour me donner de l'air, que je vais de cette manière ^J[ 
jusqu'à rejoindre des compagnies d'infanterie qui sont ~ 
à peine à douze lieues d'ici, où je m'engagerai. Les équi- 
pages ne manqueront pas alors pour se rendre à 
l'embarcadère que l'on dit être à Carthagène. Et je 
préfère avoir pour maître et seigneur le Roi, et le 
servir à la guerre, plutôt qu'un ladre en la capitale. 



DON^ QUICHOTTE 157 

— Et].en avez-vous par hasard quelque surpaye? 
demanda le cousin du licencié ^ 

— Si j'avais servi quelque grand d'Espagne, ou 
quelque haut personnage, répondit le garçon, je 
l'aurais assurément. Car servir les grands a cela de 
bon : de leur office on sort d'ordinaire alférez ou capi- 
taine, ou avec quelque bonne pension. Mais moi, 
malheureux, j'ai toujours servi des avocaillons ou des 
gens sans aveu, de revenu et d'appointements si misé- 
rables et amoindris, que de payer l'empesage d'un coi, 
ils en dissipaient la moitié; et l'on tiendrait pour 
miracle qu'un page aventurier retirât ne fût-ce qu'un 
raisonnable profit de son état. 

— Et dites-moi, je vous prie, mon ami, demanda Don 
Quichotte, est-il possible que dans vos années de ser- 
vice, vous n'ayez pu obtenir quelque livrée? 

— On m'en a donné deux, répondit le page; mais de 
même qu'à celui qui sort de quelque ordre religieux 
avant de professer on ôte l'habit pour lui rendre ses 
vêtements, de même mes maîtres me rendaient les 
miens, dès qu'ayant terminé les affaires qui les ame- 
naient à la capitale, ils rentraient chez eux et repre- 
naient les livrées qu'ils n'avaient données que pour les 
montrer. 

— Notable spilorceria'^, comme dit l'Italien, repartit 
Don Quichotte; mais, malgré tout, estimez-vous heu- 
reux d'être sorti de la capitale avec un aussi beau 
dessein que celui que vous avez formé; car il n'est sur 
la terre rien de plus honorable et profitable que de 
servir Dieu, d'abord, et ensuite, son roi et seigneur 
naturel, surtout dans l'exercice des armes, par quoi 
l'on recueille, sinon plus de richesses, au moins plus 
d'honneur que par les lettres, comme je l'ai dit maintes 
fois. Car bien que les lettres aient fondé plus de majo- 

1. Le guide donné à Don Quichotte pour se rendre à la 
caverne de Montesinos était le cousin du licencié qui invita 
notre chevalier à assister aux noces de Camacho. Ce guide 
était un brillant humaniste. 

2. Lésine, avarice sordide. 



Í88 CER VANTÉS 

rats que les armes, cependant ceux des armes ont ail 
prix de ceux des lettres je ne sais quelle qualité unie à 
je ne sais quelle splendeur intérieure, qui fait qu'ils les 
surpassent tous. Et ce que je veux vous dire mainte^ 
nant, gardez-le dans votre mémoire, car cela vous pro- 
fitera et vous soulagera dans vos travaux : et c'est que 
vous éloigniez de vous l'imagination des événements à 
venir qui pourraient vous être contraires; car le pire 
de tous est la mort, et si celle-ci est bonne, le meilleur 
de tous c'est de mourir. On demanda à Jules César, ce 
valeureux empereur romain, quelle était la meilleure 
mort. Il répondit : l'impensée, la soudaine, l'imprévue ^ 
Et quoiqu'il répondît en païen, étranger à la connais- 
sance du vrai Dieu, cependant il dit bien, pour s'épar- 
gner le regret humain. Car en admettant qu'on vous 
tue dès la première action et bataille, ou d'une charge 
d'artillerie, ou d'une saute de mine, qu'importe? 

« Le tout est de mourir, et l'œuvre est terminée. 
Comme le dit Térence 2, le soldat a meilleure apparence, 
mort dans la bataille que vivant et sauf dans la fuite; et 
le soldat acquiert de la renommée dans la mesure de 
son obéissance envers ses capitaines et envers ceux qui 
peuvent lui commander. Et notez, mon fils, qu'il con- 
vient mieux au soldat de sentir la poudre que la civette, 
et que si la vieillesse vous prend en cet exercice plein 
de dignité, fussiez-vous couvert de blessures, estropié 
ou boiteux, du moins ne pourra-t-elle vous saisir sans 
honneur, et tel, que votre pauvreté ne saurait le dimi- 
nuer 3; d'autant plus que maintenant l'on organise 
l'assistance et le secours aux soldats vieux et estropiés *, 
parce qu'il n'est pas bien que l'on agisse envers eux 
comme font ceux qui émancipent et donnent liberté à 

1. Cf. Suétone, Vie de César, ch. lxxxvii. 

2. Ce propos n'est pas de Térence. 

3. Glemencin dit que « Gervahlès, en écrivant cela, pensait 
sans doute à soi-mênie, et parlait de soi ». 

4. Ironie profonde de Cervantes, « soldat vieux et estropié 
que sa patrie assista et secourut comme tout le monde sait : 
en le laissant dans le pire dénûment »» (M. Rodriguez Marin). 



DON QUICHOTTE 159 

leurs nègres dès qu'ils sont vieux et ne peuvent plus 
servir, de sorte que les chassant de chez eux avec le 
titre d'hommes libres, ils en font les esclaves de la 
faim, dont ils ne se pourront libérer que par la mort. 
Et pour l'instant, je ne veux pas vous en dire davan- 
tage, sinon que vous montiez en croupe sur mon 
cheval jusqu'à l'auberge où vous dînerez avec moi, et 
resterez jusqu'au lendemain matin où vous serez libre 
de poursuivre le chemin que Dieu vous accordera, je 
l'espère, aussi bon que le méritent vos nobles inten- 
tions. » 

Le page n'accepta pas l'invitation à monter en 
croupe, mais ne refusa pas de dîner avec lui à l'auberge. 
On raconte qu'alors Sancho dit à part soi : « Est-ce 
mon maître qui parle? Est-il possible qu'un homme qui 
sait dire de telles choses, tant et si bien, ainsi qu'il 
vient de le faire, affirme avoir vu les invraisemblables 
extravagances qu'il raconte de la caverne de Monte- 
sinos? Après tout, on verra bien! » 

Sur ces entrefaites, ils arrivèrent à l'auberge, à la 
tombée de la nuit, non sans plaisir de Sancho voyant 
que son maître la jugea pour une véritable auberge, et 
non pour un château, comme il avait coutume. 

[Don Quichotte se rencontre à l'auberge avec un montreur de 
marionnettes, qui représente devant lui une scène des livres 
de chevalerie : le « retable de Mélisendre ». Don Quichotte 
s'exalte à la vue des personnages qui lui sont familiers, et, con- 
templant sur la scène le traître roi Marsile environné de 
Maures, sa folie le reprend : il se précipite, l'épée haute, et 
fait un affreux carnage des figurines du pauvre bateleur. Mais 
généreusement, une fois l'accès passé, il répare les dommages 
causés. 

Le montreur de marionnettes n'est autre que Ginès de Pasa- 
monte, l'un de ces galériens jadis délivrés par Don Quichotte, 
et qui a détourné les soupçons de la justice en se faisant bate- 
leur. Il a donc reconnu Don Quichotte, qu'il a fort étonné, 
avant la tragique représentation, par les devinettes prétendues 
d'un singe aux gestes faciles. 

Au sortir de l'auberge. Don Quichotte décide de voir les 
rives de TÈbre avant d'entrer à Saragosse. Il rencontre un 
escadron d'environ 200 hommes armés, qui représente un 



160 CERVANTES 

village et qui attend Tarrivée d'un autre escadron représentant 
le village voisin avec lequel il a un diiTérend à régler. Don 
Quichotte s'interpose, tient aux villageois belliqueux un fort 
beau discours, mais qui, sur un geste malheureux de Sancho, 
se termine mal. Don Quichotte et son écuyer sont encore une 
fois roués de coups, et doivent s'enfuir au plus vite. Ils vont se 
reposer qui sous un orme, qui au pied d'un hêtre. Ils passent 
péniblement la nuit, et, à l'aube, se remettent en route vers 
l'Èbre qu'ils atteignent deux jours après. Une barque s'offre à 
leur vue, amarrée au tronc d'un arbre. Belle invitation d'en- 
chanteur à Don Quichotte, qui s'embarque avec Sancho, coupe 
les amarres et se laisse aller à la dérive. Le courant les entraîne 
dans la direction d'un moulin à eau, et ils seraient broyés par 
la meule s'ils n'étaient secourus par les meuniers, au grand 
dépit de l'hidalgo qui s'apprêîail à délivrer les nobles captifs 
du « château » de ce moulin ... Redescendus sur terre, ils font 
la rencontre qui va décider du sort de Sancho Panza, et lui 
valoir enfin l'ilo lant désirée.] 



5. — DON QUICHOTTE RENCONTRE UNE BELLE CHASSERESSE. 

(Chapitre xxx.) 

II arriva donc que le lendemain, au crépuscule, et au 
sortir d'un bois, Don Quichotte porta son regard sur 
une verte prairie au bout de laquelle il aperçut des 
gens, et s'étant approché, reconnut des chasseurs de 
fauconnerie. Il s'approcha davantage et, parmi eux, vit 
une noble et belle dame sur un palefroi ou haquenée 
très blanche, ornée de harnais verts et d'une selle 
d'argent. La dame était elle-même habillée de vert, et 
si richement, qu'elle était l'élégance en personne. Dans 
la main gauche elle portait un açore, indice qui laissa 
entendre à Don Quichotte que ce devait être quelque 
grande dame, maîtresse de tous ces chasseurs — ce 
qui était la vérité. Et ainsi, il dit à Sancho : 

(( Cours, Sancho, mon fils, et dis à cette dame au 
palefroi et à l'açore que moi, le Chevalier aux Lions, je 
baise les mains à sa grande beauté, et que si Sa Gran- 
deur m'en (lonne licence, j'irai 'les lui baiser, et la 
servir dans la mesure de mes forces et des ordres de 
Son Altesse. Et surveille ton parler, Sancho; prends 



DON QUICHOTTE 161 

soin de ne pas introduire dans ton ambassade quelques- 
uns de ces proverbes dont tu as le secret. 

— Non! mais vous tombez bien avec votre introduc- 
teur! répondit Sancho. Est-ce à moi que cela s'adresse? 
Vrai! ce n'est pas la première fois que je porte des 
messages à de hautes et grandes dames, en cette vie! 

— Si ce n'est celui que tu portas à madame Dulcinée, 
répliqua Don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies 
porté d'autre, tout au moins, à mon service. 

— C'est la vérité, répondit Sancho; mais qui veut 
payer ne craint pas de donner garantie, et en maison 
pleine on a vite fait d'apprêter le dîner : je veux dire 
qu'il n'y a rien à me conseiller ni à me faire remarquer; 
car je suis propre à tout, et j'entends d'un peu de tout. 

— Je le crois, Sancho, dit Don Quichotte : va-t-en 
donc, et que Dieu t'assiste! » 

Sancho partit à la hâte, tirant son roussin de son pas 
habituel, et arriva près de la belle chasseresse. Alors, 
mettant pied à terre et s'agenouillant devant elle, il lui 
dit; 

« Belle dame, ce chevalier qui paraît là-bas, appelé 
le Chevalier aux Lions, est mon maître, et je suis son 
écuyer, appelé chez soi Sancho Panza. Le dit Chevalier 
aux Lions qui, il n'y a pas longtemps, s'appelait de la 
Triste Figure, envoie dire, par moi, à Votre Grandeur 
qu'elle daigne lui donner licence pour que, grâce à son 
acquiescement, consentement et bon plaisir, il vienne 
mettre en œuvre son dessein, qui n'est autre, selon ce 
qu'il dit et ce queje pense, ;que de servir Votre Sublime 
Altesse et Beauté; car en la lui donnant, Votre Sei- 
gneurie fera chose qui tournera à son profit, et il 
recevra, quant à lui, une grâce très signalée et un 
grand contentement. 

— Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous 
avez accompli votre ambassade avec toutes les circon- 
stances que réclament les ambassades de ce genre. 
Belevez-vous, car il n'est pas juste que Técuyer d'un 
aussi grand chevalier que celui de la Triste Figure, 
dont nous avons par ici beaucoup entendu parler, reste 

ilERVANTJBS» — ŒUVRES CHOISIES. *■* 



162 CERVANTES 

ainsi à genoux : levez-vous, mon ami, et dites à votre 
maître qu'il sera le bienvenu s'il daigne user de moi et 
du Duc mon mari, dans une maison de plaisance que 
nous avons ici. » 

Sancho se releva, étonné de la beauté de la bonne 
dame autant que de ses fines manières et de sa cour- 
toisie, et surtout de ce qu'elle lui avait dit avoir entendu 
parler de son maître le Chevalier de la Triste Figure, 
car si elle ne l'avait appelé le Chevalier aux Lions, ce 
devait être parce qu'il avait pris ce nom trop récem- 
ment pour qu'elle le connût. La duchesse, dont on ne 
sait pas encore le titre ^, lui demanda : 

c( Dites-moi, frère écuyer : votre maître n'est-il pas 
celui dont court l'histoire imprimée sous ce vocable : 
VIngénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche^ et qui a 
pour dame de son cœur une certaine Dulcinée du 
Toboso? 

— Lui-même! madame, répondit Sancho; et cet 
écuyer sien qui paraît, ou doit paraître, en la dite 
histoire, et qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi, si 
tant est qu'on ne m'ait pas changé dans le berceau, je 
veux dire dans l'impression. 

— De tout cela je me réjouis fort, dit la Duchesse. 
Allez, frère Panza, et dites à votre maître qu'il est le 
bien arrivé et le bienvenu dans mes états, et que rien 
ne pouvait me faire plus de plaisir. )> 

Sur cette agréable réponse, Sancho, dans la plus 
grande joie, revint vers son maître auquel il raconta 
tout ce que la haute dame lui avait dit, élevant 
jusqu'aux cieux, en termes rustiques, sa grande beauté, 
sa grâce et sa courtoisie. Don Quichotte se dressa 
gaillardement sur sa selle, s'affermit sur les étriers, 

1. Pellicer conjectura plausiblement que Cervantes a peint, 
dans le Duc et la Duchesse, Don Carlos de Borja et Doña Maria 
Luisa de Aragón, ducs de Villahermosa; * et que le château ou 
villa, qui fut le théâtre de tant d'aventures, fut le palais de 
Buenavia, qu'édifia le duc Don Juan de Aragon, cousin du Roi 
Catholique, dans les environs de la ville de Pedrola, résidence 
ordinaire des seigneurs de cet état », 



DON QUICHOTTE 163 

arrangea sa visière, excita Rossinante, et avec une gente 
hardiesse s'en fut baiser les mains de la Duchesse, 
laquelle, faisant appeler le Duc son mari, lui conta, 
pendant que Don Quichotte s'avançait, l'ambassade de 
ce dernier; et tous deux, ayant lu la première partie de 
cette histoire, et ayant compris par elle le caractère 
extravagant de Don Quichotte, l'attendaient avec le 
plus vif plaisir et avec le désir de le connaître, se pro- 
posant de se conformer à son humeur, et de condes- 
cendre à tout ce qu'il leur dirait, de le traiter enfin 
comme un chevalier errant durant les jours qu'il demeu- 
rerait avec eux, avec toutes les cérémonies usitées 
dans les livres de chevalerie qu'ils avaient lus et dont 
ils étaient encore très friands. 

[Cet amusant complot nous explique tout ce qui va suivre. 
Les imaginations de Don Quichotte et de Sancho Panza vont 
enfin prendre corps et se réaliser. 

Et d'abord le Duc fait la leçon à ses domestiques, sur le 
cérémonial qu'ils devront observer à l'égard de ses hôtes. Puis 
il désigne six jolies servantes pour être les pages de l'hidalgo. 
Enfin, il prête à Don Quichotte de magnifiques habits. 

Paré et parfumé, Don Quichotte fait son entrée en grande 
pompe dans la salle à manger des Ducs qui l'y reçoivent, 
accompagnés d'un peu sympathique chapelain avec lequel, 
presque aussitôt, notre hidalgo doit soutenir une âpre discus- 
sion à propos de la chevalerie. Les Ducs le supplient de ne 
point prendre garde aux critiques du prêtre, « car de même 
que ceux des femmes, les mots d'ecclésiastiques ne font de tort 
à personne ». Le dit chapelain va jusqu'à quitter la salle, de 
fureur, lorsque le Duc octroie à Sancho le gouvernement de 
Pile de ses rêves!... 

Ensuite, la Duchesse demande à Don Quichotte de lui décrire 
la beauté de Dulcinée du Toboso. En soupirant, le chevalier 
avoue que des enchanteurs l'ont transformée à ses yeux en une 
« vilaine de Sayago ». Mais la Duchesse le pousse sur ce ter- 
rain brûlant, et insinue que l'histoire récemment publiée de 
Don Quichotte prétend qu'en réalité le chevalier n'a jamais vu 
sa dame.] 



164 CERVANTES 

6. — LA VÉRITÉ SUR DULCINÉE. 
(Chapitre xxxii.) 

<( Là-dessus, il y a beaucoup à dire, répondit Don 
Quichotte. Dieu sait s'il est, ou non, une Dulcinée dans 
le monde, ou si elle est fantastique, ou n'est pas fantas- 
tique; et ce ne sont pas là de ces choses dont l'éclaircis- 
sement doive être poussé jusqu'au bout. Je n'ai pas 
engendré ni enfanté ma dame, puisque je la contemple 
comme il convient que soit contemplée une dame con- 
tenant en soi les qualités qui peuvent la rendre illustre 
dans le monde entier, à savoir : belle sans tache, grave 
sans superbe, amoureuse avec honnêteté, reconnaissante 
par courtoisie, courtoise par exquise éducation, et fina- 
lement, de haut lignage, à cause que sur le noble sang 
resplendit et triomphe la beauté à des degrés plus 
élevés de perfection que chez les belles d'une humble 
naissance. 

~ Il est vrai, dit le Duc; mais que le seigneur Don 
Quichotte me donne licence de dire ce à quoi m'oblige 
rhistoire que j'ai lue de ses exploits, d'où l'on infère 
que, en admettant qu'on accorde qu'il existe une Dulci- 
née au Toboso, ou ailleurs, et qu'elle soit belle au 
suprême degré où Votre Grâce nous la peint, toutefois, 
elle ne peut aller de pair, quand à la hautesse du lignage, 
avec les Oriane, les Alastrajarée, les Madasime, ni avec 
d'autres du même genre, dont sont emplies les histoires 
que Votre Grâce connaît bien. 

— A cela je puis dire, répondit Don Quichotte, que 
Dulcinée est fille de ses œuvres et que les vertus corri- 
gent le sang, et que l'on doit tenir en meilleure estime 
un humble vertueux, qu'un vicieux de haut rang; d'au- 
tant plus que Dulcinée a un giron * qui la peut faire 
devenir reine avec couronne et sceptre; car le mérite 
d'une femme belle et vertueuse s'étend jusqu'à faire de 
plus grands miracles, et sinon formellement, du moins 

1. Terme de blason. 



DON QUICHOTTE 165 

virtuellement tient enfermées en soi de plus hautes 
destinées. 

— Je dis, seigneur Don Quichotte, répliqua la 
Duchesse, que dans tout ce que vous dites, vous avan- 
cez d'un pas lent et sûr, et suivant l'expression connue, 
avec la sonde à la main. Aussi bien, dorénavant, je 
croirai et ferai croire à tous ceux de ma maison 
et même à monsieur le Duc, s'il est nécessaire, qu'il 
existe une Dulcinée au Toboso, qu'elle y vit actuelle- 
ment, qu'elle est belle, excellemment née, et mérite 
qu'un chevalier tel que le seigneur Don Quichotte la 
serve; car c'est ce que je puis et sais dire de mieux. 
Mais je ne puis laisser de former un scrupule, et d'avoir 
un je ne sais quoi de mauvaise humeur contre Sancho 
Panza : ce scrupule vient de ce que l'histoire en question 
raconte que le dit Sancho Panza trouva la dame 
Dulcinée (lorsqu'il lui porta de votre part une épître) 
en train de vanner un sac de blé, et, pour plus de 
détails, que ce n'était que du blé roux; chose qui me 
fait douter de la noblesse de son lignage. >> 
A quoi Don Quichotte répondit : 
« Madame, Votre Grandeur saura que toutes les 
choses, ou la plupart de celles qui m'arrivent, vont hors 
des termes ordinaires de celles qui surviennent aux 
autres chevaliers errants, qu'elles soient dirigées par le 
vouloir inscrutable des destins, ou par la malice de 
quelque jaloux enchanteur; et qu'il est avéré que tous 
ou presque tous les chevaliers errants et fameux ont 
eu la grâce, l'un de ne pouvoir être enchanté, l'autre 
d'être de chairs si impénétrables qu'il ne pouvait être 
blessé, tel que le célèbre Roland, l'un des douze Pairs 
de France, dont on raconte qu'il ne pouvait être blessé 
que par la plante du pied gauche, et encore, avec la 
pointe d'une grosse épingle, et non d'aucune autre 
espèce d'arme ; de sorte que lorsque Bernardo del 
Carpió * le tua à Roncevaux, voyant qu'il ne le pouvait 

1. Personnage légendaire créé sous l'influence de l'épopée 
française, et opposé à Roland. 



166 CERVANTES 

atteindre par le fer, il le leva du sol entre ses bras, et 
l'étouffa, se souvenant alors de la mort que donna Her- 
cule à Antée, ce féroce géant que l'on disait être le fils 
de la Terre. Je veux inférer de ce qui précède qu'il se 
pourrait que j'eusse quelqu'une de ces grâces, non de 
ne pouvoir être blessé, car souvent l'expérience m'a 
montré que je suis de chair tendre et nullement impé- 
nétrable, ni de ne pouvoir être enchanté, car je me suis 
vu dans une cage où le monde entier n'aurait eu puis- 
sance de m'enfermer sinon à force d'enchantements; 
mais puisque je m'en suis délivré, je veux croire qu'il 
ne doit pas y en avoir d'autre qui me nuise; et ainsi, 
voyant qu'avec ma personne ils ne peuvent user de 
leurs méchants artifices, ces enchanteurs se vengent 
sur les choses que j'aime le plus, et veulent m'ôter la vie 
en maltraitant celle de Dulcinée, pour qui je vis; et 
ainsi je crois que lorsque mon écuyer lui porta mon 
ambassade, ils la lui changèrent en vilaine occupée à 
un aussi bas exercice que celui de vanner le blé. Mais 
j'ai déjà dit que ce blé n'était ni blé ni froment roux, 
mais des grains de perles orientales ^ Et pour preuve 
de cette vérité je veux dire à Vos Grandeurs comment, 
alors que je vins, il n'y a pas longtemps, par le Toboso, 
je n'ai jamais pu trouver les palais de Dulcinée; et 
qu'un autre jour, Sancho, mon écuyer, l'ayant vue avec 
sa propre figure, qui est la plus belle de l'orbe du 
monde, elle me parut, à moi, une paysanne rustre et 
laide, et nullement policée, étant comme elle est, la 
distinction en personne. Or donc que je ne suis ni ne 
puis être enchanté, selon mon raisonnement, c'est elle 
l'enchantée, l'offensée, la muée, troquée et transtro- 
quée; en elle mes ennemis se sont vengés de moi; par 
elle je vivrai en perpétuelles larmes, jusqu'à l'avoir revue 
en son premier état. Tout cela, je l'ai dit pour que nul ne 
prenne garde à ce que dit Sancho du blutage ou du 
vannage de Dulcinée; car puisqu'on me la mua, il n'est 
pas étonnant qu'on la lui ait changée. Dulcinée est 

1. Au chapitre xxxi de lai" partie. Voir page 120. 



DON QUICHOTTE 167 

dame principale et bien née, et il ne revient assurément 
pas peu de part des nobles lignages du Toboso ^ 
lesquels sont nombreux, antiques et excellents, à la 
sans pareille Dulcinée, par qui son village sera célèbre 
et réputé dans les siècles à venir, comme l'a été Troie 
par Hélène, ou l'Espagne par la Cava ^^^ bien qu'à meil- 
leur titre de gloire. D'autre part, je veux que Vos Sei- 
gneuries entendent que Sancho Panza est un des plus 
plaisants écuyers qui jamais servirent chevalier errant. 
Il a parfois de ces simplesses si pénétrantes, que de se 
demander s'il est simple ou pénétrant ne cause pas un 
maigre plaisir : il a des malices qui le font juger drôle, 
et des inadvertances qui le confirment benêt; il doute 
de tout, et il croit tout; quand je pense qu'il va tomber 
dans une sottise, il s'en tire avec des finesses qui relè- 
vent jusqu'au ciel. Finalement, je ne l'échangerais pas 
contre un autre écuyer, dût-on me donner par surcroît 
une ville; aussi bien j'hésite sur le point de savoir s'il 
sera bon de l'envoyer au gouvernement dont Votre 
Grandeur lui a fait merci: quoique je voie en lui cer- 
taine aptitude pour gouverner, et telle qu'en lui polis- 
sant tant soit peu l'entendement, il se tirerait de n'im- 
porte quel gouvernement, comme le Roi de ses gabelles ^ ; 
d'autant plus que nous savons déjà par mainte expé- 
rience qu'il n'est nécessaire ni de beaucoup d'habileté, 
ni de beaucoup de culture pour être gouverneur, car il 
y a par là une centaine de ces gens qui savent à peine 
lire, et gouvernent avec une agilité de gerfauts. Le point 
délicat est qu'ils aient bonne volonté et désirent réussir 
en tout; car il ne manqueront jamais de sages qui les 
conseillent et les guident en ce qu'ils doivent faire, 

1. Glemencin rapporte que le recensement du Toboso ordonné 
par Philippe II en 1576 démontra qu'il n'y avait ni nobles ni 
hidalgos, et que tous étaient laboureurs, sauf un docteur 
gradué à Bologne. 

2. Fille du comte Julien qui, voulant la venger de Toifense 
qu'elle reçut du dernier roi des Wisigotlis, Don Rodrigo, s'unit 
aux Arabes pour envahir l'Espagne en 709. 

3. Exactement alcabalas, impôts sur les ventes. 



168 CERVANTES 

comme les gouverneurs nobles mais illettrés, qui sen- 
tencient avec assesseur. Je lui conseillerais pour ma 
part de n'outrepasser ni de négliger son droit, et 
d'autres petites choses qui me restent dans l'estomac et 
en sortiront à leur heure, pour l'utilité de Sancho et le 
profit de l'île qu'il gouvernera. » 

[Les ducs méditent quelques agréables plaisanteries à l'adresse 
de leurs hôtes. En souvenir de l'imagination de la caverne de 
Montesinos, ils les emmènent un jour à la chasse au sanglier. 
Après le dîner de chasse, par le clair-obscur de la nuit, il 
paraît soudain que toute la forêt s'embrase. Des fanfares mau- 
resques éclatent étrangement. Un postillon déguisé en diable 
passe devant Don Quichotte en sonnant d'un cor rauque et 
démesuré, et déclare qu'il est le Démon venu pour chercher 
Don Quichotte, accompagné d'enchanteurs portant sur un char 
triomphal la sans pareille Dulcinée. Elle ordonnera à son che- 
valier de la délivrer de l'enchantement de Montesinos. 

La nuit s'épaissit; des lueurs telles que des feux follets cou- 
rent dans le bois. On entend comme l'horrible grincement des 
roues massives d'un char à bœufs, des décharges d'artillerie, 
des hurlements de combattants, des sonneries diverses et 
aiguës. Sancho s'évanouit de peur, et l'on doit l'asperger d'eau 
pour le faire revenir à soi. Don Quichotte s'affermit dans son 
courage et attend. 

C'est alors un défilé carnavalesque de tous les enchanteurs 
que l'hidalgo connut par ses livres. Sur le dernier des chars, 
traîné par six mules grises, apparaît Dulcinée, gardée par 
Merlin sous la figure de la Mort, lequel décide que pour que 
Dulcinée revienne de son enchantement, il faut que Sancho 
Panza se donne trois mille fois la fessée. Le brave écuyer s'y 
refuse énergiquement. Mais le Duc ne le fera gouverneur que 
s'il obéit. Il consent donc à la fin; et toute la fantasmagorie 
s'évanouit avec l'aube naissante. 

En conséquence, quelques jours après, le Duc mande à 
Sancho de se préparer pour aller rejoindre le gouvernement de 
son île. Et Don Quichotte, le prenant à part, lui fait ses recom- 
mandations.] 



7. __ CONSEILS DE DON QUICHOTTE AU GOUVERNEUR SANCHO. 

(Chapitre xlii.) 

(( Je rends au Ciel des grâces infinies, Sancho mon 
ami, de ce que d'abord que j'aie trouvé quelque 



à 



DON QUICHOTTE 169 

bonheur, la fortune soit allée à ta rencontre pour te 
recevoir. Moi qui avais confié a mon sort heureux le 
paiement de tes services, je me vois au début de la 
prospérité, et toi, avant le temps voulu, contre la loi 
de la durée convenable, tu vois exaucés tes désirs. 
D'autres subornent, importunent, sollicitent, se hâtent, 
prient, s'opiniâtrent, et n'obtiennent pas ce à quoi ils 
prétendent; et arrive un dernier, qui, sans savoir 
pourquoi ni comment, reste en possession de la charge 
ou de l'office que tant d'autres ambitionnèrent; ce qui 
justifie que Ton dise que tout n'est qu'une question de 
chance. Toi qui, pour moi, sans aucun doute, es un 
balourd, tu n'a pas eu besoin de t'évertucr le jour et 
de veiller la nuit, mais, sans aucune diligence, pour 
avoir seulement été touché du souffle de la chevalerie 
errante, et sans l'avoir provoqué, te voici gouverneur 
d'une île, comme si ce n'était rien. Tout ceci, je te le 
dis, ô Sancho, pour que tu n'attribues pas à tes mérites 
la faveur reçue, mais que tu rendes grâces au ciel qui 
dispose suavement les choses, et aussi à la grandeur 
qu'enferme en soi la profession de la chevalerie 
errante. Le cœur ainsi disposé à croire ce que je t'ai 
dit, sois, ô fils, attentif à ton Caton ^ qui veut te con- 
seiller et être le Nord et le guide qui t'achemine vers le 
port certain après t'avoir tiré de la mer tempétueuse 
où tu vas t'engouffrer ; car les offices et les hautes 
charges ne soïit autre chose qu'un gouffre profond de 
confusions. 

« Premièrement, ô fils, il te faut craindre Dieu ; car 
dans cette crainte réside la sagesse, et étant sage, tu 
ne pourras te tromper en rien. 

« En second lieu, tu dois considérer qui tu es, cher- 
chant à te connaître toi-même, ce qui est la connais- 
sance la plus difficile que l'on puisse imaginer. Te 
connaître t'empêchera de te gonfler comme la gre- 
nouille qui se veut égaler au bœuf; car ce faisant, la 

1. Pellicer nous dit qu'il s'agit ici d'une allusion à Dionysius 
Gato, auteur des distiques moraux ; Disticha de moribus adfilium. 
Il vivait sous Dioclétien. 



170 CERVANTES 

considération d'avoir gardé les porcs dans ton village 
sera comme les vilains pieds de la roue de ta folie ^ 

— C'est la vérité, répondit Sancho; mais ce fut quand 
j'étais enfant, car devenu un petit homme, j'ai gardé 
des oies, non des porcs. Mais il me semble que cela 
importe peu dans l'affaire, car tous ceux qui gouver- 
nent ne viennent pas de caste royale. 

— Tu dis vrai, répliqua Don Quichotte; et c'est pour- 
quoi ceux qui ne sont pas de noble origine, doivent 
accompagner la gravité de la charge qu'ils exercent 
d'une douce indulgence qui, guidée par la prudence, 
les protège de la critique malicieuse à laquelle nul état 
n'échappe. 

« Sois fier de ton humble lignage, Sancho, et ne 
crains pas de dire que tu descends de laboureurs; car 
voyant que tu n'as pas honte, nul ne pensera te faire 
honte. Et estime-toi davantage d'être un humble ver- 
tueux qu'un orgueilleux pécheur. Innombrables sont 
ceux qui, nés de race obscure, sont arrivés à la suprême 
dignité pontificale ou impériale, et de cette vérité je 
pourrais te citer tant d'exemples, que tu en serais 
fatigué. 

« Vois, Sancho : si tu prends pour moyen la vertu, et 
t'honores de faire des actes vertueux, il n'y a pas de quoi 
envier ceux dont les actes sont princiers et seigneu- 
riaux; car le sang se transmet et la vertu s'acquiert, et 
la vertu vaut par elle seule ce que ne vaut pas le sang. 

(( Ainsi donc, si par hasard venait te voir, quand tu 
seras dans ton île, quelqu'un de tes parents, ne le 
rejette point ni ne lui fais atïront; mais au contraire tu 
dois l'accueillir, le fêter, le combler. Car ainsi tu satis- 
feras le ciel qui aime que nul ne méprise ce qu'il fît, et 
tu correspondras à ce que tu dois à la nature bien 
ordonnée. 

« Si tu amènes ta femme avec toi (car il n'est pas 
bien que ceux qui assistent à des gouvernements 

1. Allusion au paon qui défait la roue en contemplant ses 
pieds qu'il a fort laids. 



DON QUICHOTTE 471 

demeurent longtemps sans leurs femmes), enseigne-la, 
endoctrine-la, dégrossis-la de sa rudesse naturelle; 
parce que tout ce qu'acquiert d'habitude un sage gou- 
verneur, une femme rustre et sotte le perd et le dissipe. 

(t Si par hasard tu deviens veuf (chose qui peut 
arriver), et grâce à tes fonctions te remaries avantageu- 
sement, ne prends pas tel conjoint qui te serve 
d'hameçon et de canne à pêche, ou du je ne veux pas de 
ta capuce * ; car en vérité je te dis que tout ce que la 
femme du juge reçoit, son mari doit en rendre compte 
en la résidence universelle où il paiera au quadruple, 
dans la mort, les parties que dans la vie il n'aurait pas 
prises à sa charge. 

« Ne te laisse jamais guider par la loi du bon plaisir 
qui jouit de la faveur des ignorants qui se croient 
pénétrants. 

« Que trouvent en toi plus de compassion, mais non 
plus de justice, les larmes du pauvre que les requêtes 
du riche. 

a Essaye de découvrir la vérité entre les promesses 
et les dons du riche, comme parmi les sanglots et les 
importunités du pauvre. 

« Quand l'équité peut ou doit avoir place, n'applique 
pas toute la rigueur de la loi au délinquant; car la 
renommée du juge rigoureux n'est pas meilleure que 
celle du juge compatissant. 

« Si par hasard tu plies le bâton de la justice, que ce 
ne soit pas sous le poids du présent offert, mais sous 
celui de la miséricorde. 

« Lorsqu'il t'arrivera de juger quelque procès d'un 
de tes ennemis, éloigne ta pensée du tort qu'il t'a 
causé, et cherche à découvrir la vérité de l'affaire. 

« Que ta propre passion ne t'aveugle pas dans la 
cause d'autrui; car les erreurs que tu y commettrais 
seraient pour la plupart sans remède; ou si tu les pou- 
vais réparer, ce serait aux dépens de ton crédit, et 
même de ton bien. 

i. Allusion au proverbe : Je ne veux pas, je ne veux pas, mais 
jette-le dans ma capuce ou dans mon chapeau, (M. Rodriguez Marin.) 



172 CERVANTES 

« Si quelque belle femme vient te demander justice, 
ôte tes yeux de ses larmes et tes oreilles de ses gémis- 
sements, et considère mûrement la substance de ce 
qu'elle réclame, si tu ne veux pas que ta raison se noie 
dans ses pleurs et ta vertu dans ses soupirs. 

« Celui que tu dois châtier en fait, ne le maltraite pas 
en paroles, car il suffît au malheureux de la peine du 
supplice, sans le surcroît des méchants propos. 

« L'accusé qui tombe sous ta juridiction, considère-le 
tel qu'un homme misérable, sujet aux conditions de 
notre nature dépravée, et dans tout ce qui est de ta 
partie, sans préjudicier à la partie adverse, montre-toi 
pitoyable et clément; car, bien que les attributs de 
Dieu soient tous égaux, à nos yeux resplendit et 
triomphe davantage celui de la miséricorde que celui 
de la justice. 

u Si tu suis ces préceptes et ces règles, Sancho, tes 
jours seront longs, ta renommée sera éternelle, ta 
récompense à son comble, ta félicité indicible; tu 
marieras tes enfants comme tu voudras, ils auront des 
titres, eux et tes petits-fils; tu vivras en paix et agrément 
avec les gens, et dans les derniers pas de ta vie, celui 
de la mort t'atteindra en vieillesse douce et mûre, et 
tes yeux seront fermés par les mains tendres et déli- 
cates de tes arrière-petits-enfants. » 

[Don Quichotte donne ensuite à Sancho, après ces sages 
avis sur la tenue de rame, d'autres excellents conseils 
sur la tenue du corps, qui sont peut-être d'une utilité plus 
immédiate. Et Sancho, ainsi chapitré, vêtu comme un légiste, 
et fort accompagné, quitte le château des Ducs, à la genette 
sur un mulet. 

A peine est-il parti, que Don Quichotte ressent vivement sa 
solitude et regrette l'absence de son cher écuyer. Rentré dans 
son appartement, il s'afflige, et d'autant plus qu'il s'aperçoit, 
en se couchant, que ses bas sont troués, et que leurs mailles 
s'échappent! Que ne donnerait-il alors pour tenir un écheyeau 
de soie verte ou posséder l'once d'argent qui en est le prix! Il 
se console enfin, en voyant que Sancho lui a laissé des bottes 
de route. Et après avoir éteint sa chandelle, il s'endort, en 
dépit de la chaleur et de certaine sérénade galante que lui 
chante du jardin parfumé une servante de la duchesse. 



DON QUICHOTTE 173 

Le grand Sancho Panza, de son côté, va prendre possession 
de son île de Barataría, aux portes de laquelle l'attend un régi- 
ment avec tous les habitants. On mène en grande pompe le 
nouveau gouverneur à l'église pour rendre grâce à Dieu; on lui 
remet les clefs de la ville — qui n*est en réalité qu'un petit 
hameau d'environ mille âmes, et nullement environné d'eau — 
et on le conduit au tribunal, où, suivant l'usage, il doit 
répondre d'abord à une question assez difficile et embrouillée. 
Notre Sancho se tire fort bien de l'épreuve, car il fait montre, 
comme toujours, de son grand bon sens. Après quoi, tous 
l'accompagnent à un somptueux palais, où, dans la grande 
salle, est disposée une table magnifique à laquelle, après le 
fracas des musiques et le lavement des mains, Sancho Panza va 
s'asseoir avec un visible appétit.] 



8. — LE REPAS DU GOUVERNEUR. 
(Chapitre xlvii.) 

A son côté se mit un personnage — qui montra 
ensuite qu'il était médecin — avec un fanon de baleine 
dans la main. On souleva un linge blanc et richissime 
qui couvrait les fruits et une grande diversité de plats 
de différents mets. Quelqu'un qui paraissait étudiant 
donna la bénédiction, et un page mit un bavoir orné de 
dentelle à Sancho. Un autre qui faisait fonctions de 
maître d'hôtel posa devant lui une assiette de fruits. 
Mais à peine Sancho eut-il mangé une bouchée, que 
l'homme à la baguette en toucha l'assiette qu'on lui ota 
aussitôt avec la plus grande célérité. Le maître d'hôtel 
en approcha une autre, d'un nouveau mets. Sancho 
allait en essayer; mais avant d'y atteindre et d'y goûter, 
déjà la baguette s'était abattue sur elle, et un page 
l'enleva avec autant de prestesse que l'assiette de fruits. 
Ce que voyant, Sancho demeura en suspens, et, les 
regardant tous, leur demanda s'il devait considérer ce 
dîner comme un jeu de passe-passe. A quoi l'homme à 
la baguette répondit : 

« On doit manger, seigneur gouverneur, comme il est 
d'usage et coutume dans les autres îles où sont des 
gouverneurs. Moi, seigneur, je suis médecin, et salarié 
dans cette île pour soigner ses gouverneurs. Aussi 



174 CERVANTES 

bien je veille sur leur santé beaucoup plus que sur la 
mienne, étudiant la nuit et le jour, et expérimentant la 
complexión du gouverneur, pour réussir à le guérir 
quand il tombera malade; et la principale chose que 
je fais est d'assister à ses déjeuners et dîners, de le 
laisser manger de ce qui me semble lui convenir, et de 
lui enlever ce que j'imagine devoir lui faire du mal et 
nuire à son estomac. C'est pourquoi j'ai fait ôter 
l'assiette de fruits, par trop humide, et l'assiette de 
l'autre mets, par trop chaude et épicée au point 
d'accroître la soif; car celui qui boit beaucoup, tue et 
consume l'humide radical S où réside la vie. 

— De cette manière, ce plat de perdrix qui sont là, 
toutes rôties, et, à mon avis, fort bien accommodées, 
ne me feront aucun mal. » 

A quoi le médecin répondit : 

« De celles-là, le seigneur gouverneur n'en mangera 
pas, tant que je serai en vie. 

— Et pourquoi? » dit Sancho. 
Et le médecin répondit : 

« Parce que notre maître Hippocrate, Nord et lumière 
de la Médecine, dit en un de ses aphorismes : Omnis 
saturatio mala, perdicis aatempessima^. Ce qui veut dire : 
<c Tout rassasiement est mauvais, mais celui par les 
perdrix est pire. » 

— S'il en est ainsi, dit Sancho, que monsieur le doc- 
teur voie lequel d'entre les mets qu'il y a sur cette table 
me fera le plus de profit, et lequel le moins de mal, et 
qu'il me laisse ensuite en manger sans me le bâtonner ; 
car, par la vie du gouverneur, dont Dieu veuille me 
laisser jouir, je me meurs de faim; et me refuser le 
manger, en dépit de monsieur le docteur, et quoi qu'il 
me dise de plus, serait m'ôter la vie plutôt que 
l'augmenter. 

1. « Certaine humeur subtile et balsamique qui, d'après les 
médecins d'antan, dit Glemencin, donnait vigueur et élasticité 
aux fibres qui forment la texture du corps. » 

2. M. Rodríguez Marin remarque que l'aphorisme ne dit pas 
perdicis mais panis* 



DON QUICHOTTE 175 

— Votre Grâce a raison, seigneur gouverneur, 
répondit le médecin; aussi, mon avis est-il que votre 
grâce ne mange point de ces lapins en ragoût qui sont 
là-bas, car c'est un mets extrêmement lourd. De ce 
veau, s'il n'était rôti et en daube, on pourrait peut-être 
goûter, mais il n'y a pas de quoi. » 

Et Sancho répliqua : 

« Cet énorme plat qui fume plus loin me paraît être 
une olla podrida qui, par la diversité des choses qui se 
trouvent dans les dites ollas podridas, ne pourra laisser 
que de m'en faire rencontrer une qui me soit plaisante 
et profitable. 

— Absit! dit le médecin. Que s'éloigne de nous une 
aussi mauvaise pensée : il n'y a chose dans le monde 
de pire subsistance qu'une olla podrida. Qu'elles servent, 
les ollas podridas, pour les chanoines, ou pour les rec- 
teurs de collèges, ou pour les noces paysannes, et 
qu'elles nous laissent libres les tables des gouverneurs, 
où tout doit concourir à la perfection. La raison en est 
que toujours, n'importe où, et de n'importe qui, les 
médecines simples sont plus estimées que les com- 
posées, parce que dans les simples on ne se peut 
tromper, et dans les composées si, en altérant la 
quantité des choses dont elles sont composées. Mais ce 
que je sais que doit manger le seigneur gouverneur, à 
présent, pour conserver sa santé et la fortifier, c'est un 
cent de petits tubes d'oubliés, et de fines petites 
tranches de pâte de coings pour lui asseoir l'estomac 
et aider à sa digestion. » 

En entendant cela, Sancho s'appuya contre le dossier 
de sa chaise, regarda fixement le médecin, et d'une 
voix grave lui demanda comment il s'appelait et où il 
avait étudié. A quoi l'autre répondit : 

«Moi, seigneur gouverneur, je m'appelle le docteur 
Pedro Recio de Agüero, et suis natif d'un lieu appelé 
Tirteafuera, qui est entre Caracuel et Almodovar del 
Campo, à main droite; et j'ai le grade de docteur par 
l'Université d'Osuna^ ». 

1, « Toutes les universités menores, dit M. Rodríguez Marin, 



476 CERVANTES 

A quoi Sancho répondit, tout enflammé de colère : 
« Eh bien, monsieur le docteur Pedro Recio de Mal 
Agüero, natif de TirteaiYiera, lieu sis à main droite sur 
le chemin de Caracuel à Almodovar del Campo, gradué 
à Osuna, ôtez-vous sur-le-champ de devant moi : sinon, 
je jure au soleil que je prends un gourdin, et qu'à 
coups de triquCy en commençant par vous, il ne restera 
pas un médecin vivant dans toute mon île, au moins 
de ceux qui me paraîtront ignorants; car les médecins 
savants, prudents et avisés, je les mettrai sur ma tête ^ 
et les honorerai comme personnes divines. Et je répète 
que Pedro Recio s'en aille d'ici; sinon, je prendrai cette 
chaise où je suis assis et la lui casserai sur la tête, et 
l'on pourra m'en demander compte au conseil des 
juges : je saurai m'en décharger en disant que j'ai 
rendu service à Dieu en tuant un mauvais médecin, 
bourreau de la république. Et qu'on me donne à manger, 
ou sinon, reprenez votre gouvernement, car un office 
qui ne donne pas à manger à son propriétaire ne vaut 
pas deux fèves. » 

[Le médecin prend peur et veut s'enfuir, lorsqu'à cet instant 
arrive un courrier du Duc annonçant à Sancho que des ennemis 
projettent un assaut contre l'île et que des espions déguisés y 
ont déjà pénétré pour assassiner le gouverneur. 

Sancho n'en continue pas moins son repas, cette fois sans se 
soucier des prescriptions du docteur. Puis, la nuit venue, il 
fait sa ronde, un peu comme le calife Haroun-al-Raschid dans 
les rues de Bagdad, se rendant compte de tout et montrant en 
toute circonstance la plus grande bonhomie. 

Le lendemain, il reçoit une lettre de félicitations et de 
recommandations de Don Quichotte de la Manche; et il lui 
répond aussitôt, en le mettant au courant de ses faits et gestes 
qui révèlent un gros bon sens. Mis en goût par cette épître à 
son maître, Sancho passe l'après-midi à écrire des ordonnances 
relatives au gouvernement de son île, et si sages qu'elles 



furent fréquemment satirisées aux xvi® et xvii* siècles, et au 
premier rang celle d'Osuna, fondée en 1548 par don Juan 
Téllez Giron, iv® comte d'Ureña. Cervantes en fit plaisanterie en 
deux endroits du Quichotte.... » 
1. En signe de respect. Voir de même, page 120, note 1. 



DON QUICHOTTE 177 

demeurent encore sous le titre : « Les constitutions du grand 
gouverneur Sancho Panza. »> 

Cependant, la septième nuit de son gouvernement, l'avertis- 
sement du Duc se confirme. Les ennemis ont envahi l'île. Tiré 
de son lit et gratifié par dessus sa chemise de deux pavois, 
Tun par devant, l'autre par derrière, tenant en main une lance, 
Sancho doit cheminer à la tête de ses propres troupes. 11 
s'embarrasse dans son harnachement et tombe. Puis c'est la 
mêlée brutale d'une lutte confuse dont Sancho est tout le pre 
mier surpris d'apprendre le résultat favorable. 

Mais cette seule épreuve a suffi au pacifique Sancho. Sur-le 
champ il a pris une irrévocable détermination : il abdique. 
Suivi de la foule intriguée, il se dirige sans mot dire vers 
récurie. Il arrive près de son âne, l'embrasse, et les larmes 
aux yeux, lui met son bât; puis à grand'peine il se hisse sur le 
roussin, et annonce enfin aux assistants qu'il n'est pas né pour 
être gouverneur, et qu'il s'en va, qu'il veut retrouver sa chère 
et antique liberté. Tous sont dans la désolation, mais leurs 
prières instantes trouvent Sancho inflexible. On l'embrasse, il 
rend en pleurant les embrassades, puis il part, il disparaît. 

Sur la route qu'il suit, Sancho rencontre six pèlerins avec 
leurs bourdons, de ces étrangers qui demandent l'aumône en 
chantant. Il est reconnu par l'un d'eux, qui n'est autre que son 
ancien voisin Ricote le Mauresque, expulsé d'Espagne avec tous 
ceux de sa race, sur l'ordre de Sa Majesté. Les pèlerins et 
Sancho vont s'asseoir sur l'herbe, et, tout en faisant un gros- 
sier mais abondant repas, Ricote, en pur castillan, raconte son 
histoire, véritable plaidoyer en faveur des Mauresques exilés 
d'Espagne.] 

9. — SUR l'expulsion des mauresques. 
(Chapitre liv.) 

« Tu sais, ô Sancho Panza, mon voisin et ami, com- 
bien le ban ou l'édit que Sa Majesté fît publier contre 
ceux de ma nation ^ mit en nous tous de terreur et 
d'épouvante I Pour moi, tout au moins, l'effet en fut tel 
qu'il me semble qu'avant le terme fixé pour que nous 
quittions l'Espagne, le châtiment s'était exécuté avec 
toute sa rigueur en ma personne et celle de mes enfants I 

1. Glemencin rappelle que l'ordre d'expulsion n'atteignit pas 
tous les Mauresques en une seule fois, mais frappa successive- 
ment les provinces entre 1609 et 1613. 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 12 



178 CERVANTES 

Je décidai donc, comme mesure de prudence (à la façon 
de celui qui sait qu'à telle date on doit lui ôter la 
maison où il vit, et se pourvoit d'une autre où se trans- 
porter), je décidai, dis-je, de partir seul, sans ma 
famille, de mon village, et d'aller chercher où je pour- 
rais la conduire avec commodité et sans la hâte avec 
laquelle les autres partirent. Car je vis bien, ainsi que 
tous nos vieillards, que ces bans n'étaient pas que des 
menaces, comme d'aucuns l'affirmaient, mais de véri- 
tables lois, qui devaient se mettre à exécution en temps 
déterminé. Ce qui me forçait à croire cette vérité, c'était 
de savoir les viles et absurdes intentions des nôtres, et 
telles que ce fut sans doute une inspiration divine qui 
mit Sa Majesté à prendre une résolution aussi hardie; 
non parce que nous fussions tous en cause, car il était 
parmi nous de fermes et sincères chrétiens, mais si 
peu nombreux qu'ils ne pouvaient contre-balancer les 
autres, et il n'était pas bon d'élever un serpent dans 
son sein, d'avoir les ennemis dans sa propre maison. 
Finalement, en toute justice, nous fûmes châtiés de la 
peine d'exil, indulgente et douce au dire de quelques- 
uns, mais, à notre avis, la plus terrible que Ton pût 
nous donner. Où que nous fussions, nous pleurions 
notre Espagne, car, enfin, nous y naquîmes et elle est 
notre patrie naturelle, nulle part nous ne trouvâmes 
l'accueil que désire notre infortune; et c'est en Ber- 
bérie, comme en toutes les parties de l'Afrique où 
nous espérions être reçus et comblés d'égards, que l'on 
nous insulte et maltraite le plus. Nous n'avons pas 
connu notre bonheur jusqu'à ce que nous l'ayons perdu ; 
et le désir que nous avons presque tous de revenir en 
Espagne est si grand, que la plupart de ceux (et ils sont 
nombreux) qui en savent la langue, comme moi, y 
reviennent, et laissent là-bas leurs femmes et leurs 
enfants d^^semparés : tel est l'amour qu'ils nourrissent 
pour elle. Oui, maintenant je connais d'expèHence ce 
qu'on a coutume de dire : l'amour de la patrie est doux. 
Je sortis, comme je l'ai dit, de notre village; j'entrai 
en France, et bien qu'on nous fît là un favorable accueil, 



DON QUIGHOTÎE i 79 

je désirai tout voir. Je passai en Italie, et j*arrivai en 
Allemagne où il me parut qu'on pouvait vivre avec plus 
de liberté, car ses habitants ne regardent pas à bien 
des délicatesses : chacun vit comme il vejut, .ej; d^iis 
presque tout le pays règne la liberté de conscience. Je 
pris Îpgis en un village à proximité d'Augsbourg; je 
me joignis aux pèlerins qui accoutument de venir en 
Espagne, chaque année, visiter les sanctuaires, car ils 
les tiennent pour leurs Indes, d'un rapport certain et 
d'un profit bien coimu. Ils la parcourent presque tout 
entière, et il n'est de village dont ils ne sortent, comme 
on dit, rassasiés et désaltérés , et avec au moins un réal 
en fait d'argent, de sorte qu'au bout du voyage, ils ont 
recueilli plus de cent écus de bénéfice qu'ils changent 
en or, et qu'ils font sortir du royaume et passer dans 
leurs pays, en dépit des gardes des postes et des ports 
où ils sont visités, car ils les dissimulent dans le creux 
de leurs bourdons, les reprises de leurs pèlerines, ou 
par toutes les ruses qu'ils peuvent. J'ai maintenant 
l'intention, Sancho, d'extraire le trésor que j'ai enterré, 
ce que je pourrai faire sans danger, l'ayant caché hors 
du village, et d'écrire de Valence à ma fille et à ma 
femme, que je sais être à Alger, ou d'aller les rejoindre, 
pour tenter de les acheminer sur quelque port de 
France, et de les emmener de là en Allemagne, où nous 
attendrons ce que Dieu veut faire de nous ; car, en lin 
de compte, Sancho, je sais que la Ricota, ma fille, et 
Francisca Ricota, ma femme, sont chrétiennes catho- 
liques, et bien que je ne le sois pas autant, j'ai encore 
plus de chrétien que de maure, et je prie toujours Dieu 
de m'ouvrir les yeux de l'entendement et de me faire 
connaître comme je dois le servir.... )> 

[Après une amicale conversation, Sancho et Ricbte slembras- 
se<ni*e4 6e Séparent. Sancho poursuit s.on chemin dans la nuit et 
tombe malheureu^ment avec son roussin dans un trou qiiU 
aboutit à une caverne obscure. Cependant ni lui ni sa bête ne 
sont blessés. La caverne aux parois lisses se continue longtemps 
jusq^ue vers une clarté confuse qui paraît celle du jour jjaissant. 
Mais Sancho n'en pourrait sortir sans aide. 



180 CERVANTES 

Or, voici que Don Quichotte passe justement près de l'ouver- 
ture de la grotte. Il était sorti de bon matin pour se préparer 
à un duel qu'il a imposé, sur les prières de doña Rodriguez, 
duègne de la Duchesse, à un riche laboureur qui séduisit puis 
abandonna la propre fille de la dite duègne. Il entend les plaintes 
de Sancho, va prévenir les Ducs de la situation de son écuyer. 
On accourt du château avec des cordes et des câbles et, toiit le 
monde s'y mettant, Sancho. et son âne sont extraits des ténèbres. 
Les Ducs embrassent Sancho qui leur donne les raisons qui 
Font poussé à abdiquer, et s'empressent de le faire restaurer et 
se reposer. 

Cependant le jour du duel de Don Quichotte arrive. Les Ducs 
ont substitué au laboureur un de leurs laquais. Celui-ci appre- 
nant que s'il est vaincu, il devra épouser la fille de la duègne 
qu'il trouve fort à son goût, accepte sa défaite avant même que 
de combattre. Et la fille, de son côté, consent au mariage en 
dépit de sa mère qui proteste contre la substitution d'un laquais 
au laboureur félon. 

Après cette victoire facile. Don Quichotte demande aux Ducs 
l'autorisation de partir. Avec regret les Ducs la lui accordent. 
Et bientôt le chevalier se retrouve avec son fidèle écuyer en 
rase campagne, heureux d'être à nouveau libre et débarrassé 
de tout souci courtisan. 

Il abandonne son projet de se rendre à Saragosse et se 
dirige vers Barcelone; et, après quelques aventures plaisantes, 
dont une rencontre avec d'aimables brigands de grand chemin, 
il arrive pour la première fois en vue de la mer qui lui paraît 
plus spacieuse que les lagunes de Ruidera, dans la Manche.... Il 
est reçu dans la cité par le riche et affable Antonio Moreno qui 
le traite comme un chevalier errant, et organise mainte réjouis- 
sance en son honneur. 

Allant un jour voir les galères. Don Quichotte et Sancho 
assistent à une bataille navale et à la capture d'un vaisseau 
turc. Parmi les prisonniers se trouve une Mauresque chrétienne 
qui n'est autre que la fille de ce Ricote, expulsé d'Espagne, 
après avoir été si longtemps le voisin de Sancho Panza.... Or, 
voici qu'un pèlerin fend la foule, se jette aux pieds de la Mau- 
resque qu'il baigne de ses larmes, puis se relève en s'écriant : 
H Anna Félix, ma fille infortunée! Je suis ton père Ricote, 
« qui te recherchais, car je ne puis vivre sans toi, sans toi qui 
« es mon âme! » Sancho reconnaît son vieux voisin et certifie 
son dire. Ricote et sa fille sont recueillis par Antonio Moreno 
qui négociera leur maintien en Espagne. 

Quant à Don Quichotte, se promenant un matin sur la plage, 
pourvu de toutes ses armes, il voit se présenter devant lui, 
également armé de pied en cap d'une armure à l'étincelante 



DON QUICHOTTE 181 

blancheur, le Chevalier de la Blanche Lune qui vient le provo- 
quer à un combat singulier, à moins qu'il n'avoue que sa dame 
est plusbelle que Dulcinée elle-même. Naturellement, Don Qui- 
chotte ne saurait confesser une aussi horrible chose, et le duel 
implacable a lieu. Cette fois, Don Quichotte est copieusement 
battu, et, la lance sur la gorge, le Chevalier de la Blanche Lune 
lui commande de se retirer pendant un an dans son village, et 
de ne plus reprendre les armes jusqu'à ce qu'il le lui ait permis. 
Don Quichotte, la mort dans l'âme, est forcé d'accepter les 
conditions du vainqueur. Sancho, aussi désespéré que son 
maître, tente cependant de le consoler. Don Quichotte résout 
de se faire berger et de mener la vie des champs pendant 
toute l'année de sa pénitence. Il quitte donc Barcelone avec 
Sancho Panza, et tous deux se lancent dans la campagne. Ils y 
sont un soir entourés par une troupe d'hommes d^armes qui les 
obligent à les suivre sous menace de mort. 

On les conduit ainsi à un château que Don Quichotte recon- 
naît pour être celui des Ducs. Nos héros sont reçus dans un 
décor funèbre, devant un tumulus où repose — d'un éternel 
sommeil, semble-t-il — la donzelle Altisidore, laquelle ressus- 
cite au cours d'une cérémonie tragi-comique dont Sancho 
Panza, suivant la coutume, est la peu complaisante victime : 
Sancho paye en effet les fautes de son maître, car Altisidore 
était morte du dédain de celui-ci! 

Et nous apprenons que le Chevalier de la Blanche Lune n'est 
autre que le bachelier Samson Carrasco qui a pris sa revanche 
de sa première défaite, réalisant enfin son dessein d'obliger 
Don Quichotte à renoncer à la chevalerie errante. 

Ayant en effet obtenu des Ducs licence de partir, Don Qui- 
chotte, accompagné de Sancho, se met en route vers son 
village. Sur le triste chemin du retour, Sancho subit encore la 
peine du désenchantement de Dulcinée, et devant se flageller, 
fouette avec ardeur, dans la nuit obscure, les troncs des arbres 
environnants.... Don Quichotte qui ne voit pas, mais entend les 
coups terribles, met un terme au supplice de son écuyer, 
lequel s'endort jusqu'au point du jour. Alors, tous les deux se 
remettent en marche, et, vers le soir, du sommet d'un coteau 
découvrent avec émotion leur village. Ils arrivent, entourés de 
gamins et accompagnés du Curé et du Bachelier,à la maison de 
l'hidalgo où les reçoivent la gouvernante et la nièce du héros, 
ainsi que Teresa Panza accourue avec sa fille Sanchica.... Ces 
dernières sont fort déçues de voir le gouverneur Sancho d'aussi 
mauvaise mise, et de bourse aussi vide.... Don Quichotte expose 
à ses amis son dessein de vie pastorale, autre folie. moins dan- 
gereuse que la première.... En attendant, il se sent mal à l'aise, 
et s'en va se coucher.] 



182 CERVANTES 

10. — LA MALADIE, 
LE TESTAMENT ET LA MORT DE DON QUICHOTTE. 

(Chapitre lxxiv.) 

Comme les choses humaines ne sont pas éternelles, 
qu'elles vont toujours en déclinant depuis leur début 
jusqu'à ce qu'elles a:rrivent à leur fin dernière, en parti- 
culier la vie des hommes, et comme celle de Don Qui- 
chotte n'avait point de privilège du ciel pour arrêter le 
cours de son déclin, ses fin et achèvement arrivèrent au 
moment où il s'y attendait le moins. En effet, soit de la 
mélancolie que lui causait le fait de se voir vaincu, soit 
par la disposition du ciel qui l'ordonnait ainsi, il lui 
prit une fièvre qui le tint six jours au lit, durant les- 
quels il reçut fréquemment visite du Curé, du Bache- 
lier et du Barbier, ses amis, sans que s'éloignât un 
moment de son chevet Sancho Panza, son bon écuyer. 
Ceux-ci, croyant que le chagrin de se voir vaincu et de 
ne pas voir exaucer son désir de la liberté et du désen- 
chantement de Dulcinée le mettaient en cet état, par 
toutes les voies possibles cherchaient à l'égayer. Le 
Bachelier lui disait de se secouer et de se lever, pour 
commencer sa vie pastorale en l'honneur de: laquelle il 
avait déjà composé une églogue qui laissait loin der- 
rière elle toutes celles que Sannazaro ^ avait composées ; 
ajoutant qu'il avait déjà acheté de ses propres deniers 
deux fameux chiens pour garder le troupeau, appelés 
l'un Barcino et l'autre Butrón, qui lui avaient été vendus 
par un marchand de troupeaux du Quintanar. Mais 
Don Quichotte n'en laissait pas pour cela ses tristesses. 

Ses amis appelèrent le médecin, qui lui prit le pouls, 
fié parut pas très satisfait, et lui dit qu'à tout événe- 
ment il devait s'occuper de la santé de son âme, car 
celle du corps était en danger. Don Quichotte l'écouta 

1. Il s'agit dé l'Espagnol « italianisé >> Jacopo Sannazaro (1458- 
1530), qui donna le premier exemple du roman pastoral dans 
son Arcadie (1502). 



DON QUICHOTTE 183 

avec calme; mais il n'en fut pas ainsi de sa gouver- 
nante, de sa nièce et de son écuyer, qui commencèrent 
à pleurer d'une manière attendrissante, comme s'ils 
l'avaient déjà mort devant eux. Le médecin diagnos- 
tiqua que la mélancolie et les chagrins l'achevaient. 
Don Quichotte pria de le laisser seul, parce qu'il vou- 
lait dormir un peu. On obéit^ et il dormit d'un trait — 
comme on dit — plus de six heures; tellement que la 
gouvernante et la nièce pensèrent qu'il allait sans doute 
rester dans le sommeil. Mais il s'éveilla au bout de ce 
temps, et, poussant un grand cri, s'exclama : 

« Béni soit le Dieu tout puissant qui m'a comblé de 
tant de biens! Enfin, ses miséricordes n'ont pas de 
limite, et ne sont abrégées ni contrariées par les péchés 
des hommes. » 

La nièce fut attentive aux propos de son oncle, et ils 
lui parurent plus raisonnables que ceux qu'il tenait 
d'ordinaire, au moins, dans cette maladie, et elle lui 
demanda : 

(( Que dites-vous, seigneur? Avons-nous quelque chose 
de nouveau? Quelles sont ces miséricordes ou ces péchés 
des hommes? 

— Les miséricordes, répondit Don Quichotte, ma 
nièce, sont celles qu'en cet instant Dieu a employées 
envers moi, et auxquelles ainsi queje l'ai dit, mes péchés 
n'ont pas fait obstacle. J'ai ma raison, maintenant, 
libre et claire, sans les ombres opaques de l'ignorance 
que sur elle posa mon amère et continuelle lecture des 
détestables livres de chevalerie. Je connais maintenant 
leurs extravagances et leurs artifices, et je regrette seu- 
lement que cette désillusion soit venue si tard, qu'elle 
ne me laisse pas le temps de faire quelque réparation, 
en lisant d'autres livres qui soient une lumière pour 
l'âme. Je me sens, ma nièce, sur le point de mourir; et 
je voudrais faire une telle mort, qu'elle donnât à entendre 
que ma vie n'a pas été mauvaise au point de laisser la 
renommée d'un fou; ou, en admettant que je l'aie été, 
je ne voudrais pas confirmer cette vérité dans ma mort. 
Appelle-moi, amie, mes bons amis : le Curé, le bache- 



184 CERVANTES 

lier Samson Carrasco et maître Nicolas le barbier, car 
je veux me confesser et faire mon testament. » 

Mais la nièce fut dispensée de cette peine par l'arrivée 
des trois amis. A peine Don Quichotte les eut-il vus, 
qu'il leur dit : 

a Félicitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne 
suis plus, à présent. Don Quichotte de la Manche, mais 
Alonso Quijano auquel ses mœurs méritèrent le surnom 
de le Bon, Maintenant, je suis enaemi d'Amadisde Gaule 
et de rinfinie multitude de son lignage; maintenant me 
sont odieuses toutes les histoires profanes de la cheva- 
lerie errante; je connais enfin ma sottise et le péril que 
je courus pour les avoir lues; et, par miséricorde de 
Bien, ayant acquis de Texpérience à mes propres 
dépens, je les exècre. » 

Quand les trois amis l'entendirent parler ainsi, ils 
crurent, sans doute, qu'il était pris de quelque nouvelle 
folie. Et Samson lui dit : 

« Maintenant, seigneur Don Quichotte, que nous 
avons nouvelle du désenchantement de Dulcinée, vous 
nous tenez de pareils propos? Et maintenant que nous 
sommes si près d'être bergers, pour passer la vie en 
chantant, comme des princes, voilà que vous voulez 
vous faire ermite? Taisez-vous, par votre viel Revenez 
à vous, et assez d'histoires! 

— Celles qui jusqu'ici, répliqua Don Quichotte, ont 
été véritables à mon grand dommage, ma mort doit les 
tourner à mon profit, avec l'aide du ciel. Je sens, mes- 
sieurs, que je me meurs en toute hâte : laissez vos 
plaisanteries à part, et amenez-moi un confesseur pour 
me confesser et un notaire pour faire mon testament; 
car en des moments critiques comme celui-ci, l'homme 
ne doit pas badiner avec l'âme. Aussi, je vous supplie, 
pendant que monsieur le Curé me confessera, d'aller 
chercher le notaire.- » 

Ils se regardèrent les uns les autres, étonnés des 
propos de Don Quichotte, et, quoique doutant, ils le 
voulurent croire; et l'un de ces indices par lequel ils 
conjecturèrent qu'il se mourait, fut de le voir changé 



DON QUICHOTTE 185 

avec tant de facilité de fou en sage; car aux paroles 
tenues il en ajouta beaucoup d'autres si bien dites, si 
chrétiennes, et avec tant de logique, qu'elles en vinrent 
à dissiper complètement leur doute, et à leur faire 
croire qu'il avait repris toute sa raison. 

Le Curé fît sortir les gens, resta seul avec lui et le 
confessa. Le Bachelier s'en fut chercher le notaire, et 
revint bientôt avec lui et avec Sancho Panza; lequel 
Sancho (qui savait déjà par le Bachelier en quel état se 
trouvait son maître) trouvant la gouvernante et la 
nièce en pleurs, commença à contracter ses joues et à 
verser des larmes. La confession s'acheva et le Curé 
sortit en disant : 

« Véritablement il se meurt, et véritablement il est 
sage, Alonso Quijano le Bon.... Aussi pouvons-nous 
entrer pour qu'il fasse son testament. » 

Ces nouvelles donnèrent une terrible secousse aux 
yeux gonflés de la gouvernante, de la nièce et du bon 
écuyer Sancho Panza, de telle sorte qu'elle fit éclater 
les larmes de leurs yeux, et tira de leur sein mille pro- 
fonds soupirs ; car, en vérité, comme on a déjà dit, 
quand Don Quichotte fut Alonso Quijano le Bon, tout 
sec, et quand il fut Don Quichotte de la Manche, il 
parut toujours de paisible humeur et d'agréable carac- 
tère, ce pourquoi il était aimé non seulement de ceux 
de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient. 
Le notaire entra avec les autres, et après qu'il eut fait 
l'en-tête du testament et que Don Quichotte eut dis- 
posé son âme avec toutes les circonstances chrétiennes 
requises, en arrivant aux legs, il dit : 

« Item, c'est ma volonté que de certains deniers que 
détient Sancho Panza (que dans ma folie j'ai fait mon 
écuyer) on ne lui fasse point obligation, ni ne lui 
demande justification, en raison de certains comptes 
pendants entre lui et moi , mais que s'il lui en reste, 
après s'être payé de ce que je lui dois, ce reste, sans 
doute peu considérable, soit à lui, et lui profite bien. 
Et si de même qu'étant fou je contribuai à lui donner 
le gouvernement de l'île, je pouvais maintenant lui 



186 CERVANTES 

donner celui d'un royaume, je le lui donnerais, car il 
le mérite par la simplicité de son caractère et la fidélité 
de son attachement. » 

Et, se tournant vers Sancho, il ajouta : 

(c Pardonne-moi, ami, de t'avoir donné lieu de 
paraître fou comme moi, en te faisant tomber dans 
Terreur où je suis tombé de croire qu'il y eut et qu'il y 
a dans le monde des chevaliers errants. 

— Hélas I répondit Sancho, pleurant. Que Votre 
Grâce ne meure point, mon cher seigneur, mais suive 
mon conseil et vive de longues années; car la pire folie 
que puisse faire un homme en cette vie est de se laisser 
mourir, sans crier gare, sans que nul ne le tue, ni que 
des mains autres que celles de la mélancolie ne 
l'achèvent. Ne soyez pas paresseux, mais levez-vous de 
ce lit et allons aux champs habillés en bergers comme 
nous l'avons résolu : peut-être derrière quelque buisson 
nous trouverons madame Dulcinée désenchantée, et 
qu'il n'y aura rien de plus beau. Si Votre Grâce se 
meurt du chagrin de se voir vaincue, qu'elle en rejette 
sur moi la faute, en disant qu'elle fut renversée parce 
que j'avais mal sanglé Rossinante; d'autant plus que 
Votre Grâce aura vu dans ses livres de chevalerie que 
c'est chose ordinaire que des chevaliers se renversent 
les uns les autres, et que le vaincu d'aujourd'hui soit le 
vainqueur de demain. 

— Cela est exact, dit Samson, et le bon Sancho Panza 
dit vrai là-dessus. 

— Messieurs, dit Don Quichotte, procédons avec 
calme, car dans les nids d'antan, il n'y a pas d'oiseaux 
cette année. J'ai été fou, et maintenant je suis sage : je 
fus Don Quichotte de la Manche, et je suis à présent, 
comme je l'ai dit, Alonso Quijano le Bon. Que mon 
repentir et ma sincérité puissent me valoir de nouveau, 
auprès de vous, l'estime dont je jouissais jadis, et que 
monsieur le notaire continue. — Item, je donne tout 
mon bien, à porte fermée ^ à Antonia Quijaha, ma 

1. Locution qtii signifie, d'après M. Rodríguez Marin, tout ce 



DON QUICHOTTE 187 

nièce, ici présente, après qu'elle en aura tiré, sur le 
meilleur, ce qui sera nécessaire pour effectuer les legs 
que j'ai faits, et la première satisfaction que je désire 
devra être de payer à ma gouvernante le salaire que je 
lui dois du temps où elle m'a servi, plus vingt ducats 
pour un costume. Je laisse pour exécuteurs testamen- 
taires monsieur le Curé et monsieur le bachelier 
Samson Carrasco ici présents. — Item, c'est ma volonté 
que si Antonia Quijana ma nièce veut se marier, qu'elle 
épouse un homme dont on sache pertinemment qu'il 
ignore ce que sont les livres de chevalerie; et dans le 
cas où il le saurait, et où, malgré tout, ma nièce vou- 
drait l'épouser et l'épouse, qu'elle perde tout ce que je 
lui ai laissé, étant entendu que mes exécuteurs testa- 
mentaires pourront le répartir en bonnes œuvres, â 
leur gré. — Item, je prie les dits messieurs les exécu- 
teurs testamentaires que si la bonne fortune les portait 
à connaître l'auteur qui, dit-on, a composé une histoire 
qui court sous le titre de Seconde Partie des exploits de 
Don Quichotte de la Manche^, ils lui demandent de ma 
part, de la façon la plus instante, de me pardonner de 
lui avoir donné lieu, sans y penser, d'écrire d'aussi 
nombreuses absurdités; car Je quitte cette vie avec le 
scrupule de lui avoir donné motif de les écrire. » 

Il termina là-dessus le testament, et, pris d'une 
défaillance, s'étendit de tout son long dans son lit. Tout 
le monde s'inquiéta et se porta à son secours, et dans 
les trois jours qu'il vécut après celui où il fit son testa- 
inent, il s'évanouissait fort souvent. Toute la maison 
était sens dessus dessous; mais, malgré tout, la nièce 
mangeait, la gouvernante buvait, et Sancho Panza se 
réjouissait, tant il est vrai que d'hériter efface un peu 
ou tempère en l'héritier le souvenir du chagrin qu'il 
est juste que laisse le mort. Enfin le dernier moment 
de Don Quichotte arriva, après qu'il eut reçu les sacre- 

qui reste de l'avoir testamentaire une fois que l'héritier a payé 
les dettes et legs du testateur. 

1. Titre inexact du livre d'Avellaneda publié à Tarragone 
en 1614. Tout le passage est d'une fine ironie. 



188 CERVANTES 

ments, et trouvé mainte excellente raison d'abominer 
les livres de chevalerie. Le notaire était présent, et 
déclara n'avoir jamais lu dans aucun livre de chevalerie 
qu'un chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisi- 
blement et chrétiennement que Don Quichotte ; lequel, 
parmi la douleur commune et les larmes de ceux qui 
se trouvèrent là, rendit l'esprit : je veux dire qu'il 
mourut. 

Ce que voyant, le Curé demanda au notaire de lui 
donner témoignage de ce que Alonso Quijano le Bon, 
appelé communément Don Quichotte de la Manche, 
avait quitté cette vie et était mort naturellement ^ Il 
demandait ce témoignage pour éviter que quelque 
auteur autre que Gide Hamete Benengeli^ le ressuscite 
faussement, et compose d'interminables histoires de 
ses exploits. 

Telle fut la fin de Don Quichotte, dont Gide Hamete 
ne voulut pas désigner explicitement le lieu d'origine, 
pour laisser toutes les villes et villages de la Manche se 
disputer sa naissance et l'honneur de l'avoir pour fils, 
ainsi que rivalisèrent les sept villes de la Grèce au sujet 
d'Homère. 

On ne met point ici les pleurs de Sancho, de la nièce 
et de la gouvernante de don Quichotte, les nouvelles 
épitaphes de sa sépulture, quoique Samson Carrasco 
lui fit celle-ci : 

Ci-git CHidalgo fort — qui parvint à un tel degré — de vaillance^ 
que la mort — par sa mort — ne triompha pas de sa vie. — // tint 
pour peu le monde entier. — Et il en fut Vépouvantail et le croque- 
mitaine — en telle conjoncture — que ce qui accrédita sa fortune — 
fut de mourir en sage, et d'avoir vécu fou. 



1. Naturellement n*est pas mis par opposition avec violemment, 
mais avec le sens de « en conformité avec les lois de la nature » 
(M. Rodríguez Marín). 

2. Sur Gide Hamete Benengeli, V. p. 142, n. 1. 



IV 

LES TRAVAUX DE PERSILES 

ET SIGiSMONDE 
HISTOIRE SEPTENTRIONALE 



Livre premier. 

[Après une noble et émouvante dédicace à son protecteur le 
comte de Lemos, signée le 19 avril 1616, soit quatre jours avant 
sa propre mort, et dans laquelle il paraphrase le début d'un 
vieux « romance » : 

Un pied déjà dans l'étrier, 
Avec l'angoisse de la mort, 
Grand seigneur je t'écris celle-ci.... 

Cervantes imagine, en un court prologue, une conversation 
avec un étudiant fort admirateur de ses œuvres, et auquel il 
révèle sa misère physique et les certitudes d'une mort pro- 
chaine. Mais rien ne nous prépare, comme pour Don Quichotte, 
à l'atmosphère du nouveau roman. 

Celui-ci, qui, d'après l'auteur lui-même en son prologue aux 
Nouvelles Exemplaires^ « ose rivaliser avec Héliodore », l'écrivain 
de Théagène et Chariclée, est, en effet, le récit des amours de 
Périandre et Auristèle, noms sous lesquels se cachent les 
illustres Persiles, fils de la reine dislande, et Sigismonde, fille 
de la reine de Frislande. 

Sigismonde fut envoyée par sa mère à la cour de la reine 
d'Islande pour y être fiancée avec le prince héritier Maximin. 
Ce dernier est absent de l'île, et son frère cadet, Persiles, 
devient amoureux de la belle étrangère. Son amour, qu'il n*ose 
révéler, le consume, Tépuise, et enfin l'achèverait si sa mère, 
prise de pitié, ne consentait à changer ses projets de mariage 



i 90 CERVANTES 

et à autoriser le sentiment de son second fils. Sigismonde 
accepte volontiers cet autre fiancé, et les deux jeunes gens 
décident, avant que Maximin ne revienne, de quitter l'Islande 
sous prétexte d^un vœu à accomplir à Rome, où ils étudieront 
la religion catholique par trop méconnue dans les contrées 
septentrionales. Le roman tout entier est la relation de ce 
voyage agrémenté des plus bizarres aventures. 

Au début du premier livre, nous sommes avec Persiles sous 
le nom de Périandre dans une île barbare où Pon sacrifie tous 
les jeunes hommes qui y abordent afin d'en faire goûter le 
cœur réduit en poudre à ceux des notables de l'île susceptibles 
de devenir, d'après la prophétie d'un sorcier, les conquérants 

u monde, lesquels se révéleront en absorbant la poudre avec 
impassibilité. Les barbares achètent ou enlèvent également 
toutes les jeunes filles qu'ils trouvent et qu'ils réservent à 
celui d'entre eux qui accomplira la prophétie. 

Périandre, fait prisonnier par les barbares, va donc être 
sacrifié, mais il est sauvé par une tempête marine et recueilli 
par le navire du prince Arnaud, héritier du royaume de Dane- 
marck, qui cherche lui-même Auristèle à lui vendue par des 
pirates et enlevée par les barbares. 

Périandre, apprenant qu'Auristèle, qu'il donnera désormais 
pour sa sœur, est captive des barbares, obtient d'Arnaud de 
retourner dans l'île, déguisé en femme, afin de tenter de 
découvrir Auristèle. Celle-ci lui apparaît, en eiTet, habillée en 
homme, et conduite au sacrifice prescrit par le sorcier. Une 
querelle surgit entre les barbares, et l'incendie de Tîle la 
sauve, elle aussi, de la mort. L'un des barbares, d'origine 
espagnole, nommé Antonio, recueille Auristèle et Périandre 
dans une caverne, puis s'embarque avec eux, emmenant en 
outre sa femme. Riela, sa fille. Constance, et son fils Antonio. 
Ils vont ainsi dans l'intention d'atteindre Rome en passant par 
l'Angleterre et la France. Mais, d'abord ils voguent sur la mer, 
touchant à des îles diverses. A l'une d'elles atterrit Arnaud qui 
se joint aux voyageurs et les prend dans son navire. 

Un soir, deux soldats percent les flancs du vaisseau afin de 
s'emparer d'Auristèle à la faveur du naufrage. Le vaisseau 
coule, les passagers se réfugient dans des barques, et ainsi 
Périandre et Auristèle se trouvent séparés. 

La barque d'Auristèle aborde à une île de glace. Auristèle 
et ses compagnons en sont délivrés par un capitaine de cor- 
saires dont ils partagent l'existence aventureuse pendant près 
de trois mois. Un jour, ce ^pitainç jeur racpnte sou histoire.] 



PERSILES ET SIGISMONDE 191 

1. — LE RÉCIT W ÇAPITAÎNE. 
(Chapitre xxii.) 

« Le ciel me donna pour patrie une des îles voisines de 

celle d'Hibernie^ Elle est si grande qu'elle prend nom de 

royaume qui ne s'hérite ni ne se transmet en succession 

de père en fils. Les habitants élisent leur roi suivant 

leur bon plaisir, faisant toujours en soi^te que ce soit 

l'homme le plus vertueux et le meilleur qui s'y trouve. 

Sans qu'interviennent suppliques ou négociations, et 

sans que les sollicitent promesses ou cadeaux, du 

consentement de tous est élu le roi ; et il prend le 

sceptre absolu du commandement, et le conserve sa vie 

durant, ou du moins tant qu'il n'y devient pas pire. 

Ainsi ceux qui ne sont pas rois s'efforcent d'être 

vertueux pour le devenir, et ceux qui le sont, veulent 

être plus vertueux encore pour garder leur royauté. 

De cette manière, on coupe les ailes à l'ambition, on 

consterne la convoitise, et bien que l'hypocrisie se 

donne beaucoup d'activité, à la longue, son masque 

tombe, elle n'atteint pas son but. C'est pourquoi les 

peuples vivent tranquilles, la justice triomphe et la 

miséricorde resplendit. On dépêche avec promptitude 

les placets des pauvres, et ceux que donnent les riches 

— parce qu'ils sont tels, — ne sont pas mieux dépêchés. 

Ni les cadeaux, ni la chair et le sang des parentés ne 

peuvent plier le bâton de la justice. Toutes les affaires 

s'en tiennent à leur objet et ne s'écartent pas de leur 

pivot. Enfin c'est un royaume où l'on vit sans crainte 

des insolents et où chacun jouit de ce qui lui est propre. 

Cette coutume, à mon avis juste et sainte, mit le sceptx^e 

du royaume dans les mains de Polycarpe, homme 

insigne et réputé dans les armes comme dans les lettres, 

qui avait, lorsqu'il devint roi, deux filles d'une extrême 

beauté, l'aînée appelée Polycarpa, et la cadette Sympho- 

rola. Elles n'avaient plus leur mère, qui ne leur manqua 

1. Hibernia : PHibernie (aujourd'hui l'Irlande), une des îles 
Britanniques. 



d92 CERVANTES 

que pour leur tenir compagnie, car leurs vertus et leurs 
mœurs agréables étaient leurs propres gouvernantes, 
donnant un merveilleux exemple à tout le royaume. 
Avec de telles qualités, elles et leur père se rendaient 
aimables à tous et de tous étaient estimés. Les rois, 
étant d'avis que la mélancolie éveille chez leurs 
vassaux de mauvaises pensées, cherchent à égayer et 
amuser le peuple par des fêtes publiques, et parfois 
avec des comédies ordinaires. Us solennisaient princi- 
palement le jour de leur élévation à la royauté, en 
ordonnant de renouveler les jeux que les Gentils appe- 
laient olympiques, dans la meilleure forme qu'ils 
pouvaient : ils fixaient des prix pour les coureurs, 
honoraient les adroits à l'épée, couronnaient les bons 
tireurs et élevaient au ciel de la louange ceux qui 
renversaient sur le sol leurs adversaires. 

Ce spectacle se donnait à côté du port, sur une plage 
spacieuse, préservée du soleil par une infinité de 
branches entretissées qui la laissaient à Tombre : au 
milieu, on plaçait un somptueux théâtre % d'où, assis, 
le roi et la famille royale contemplaient lesjeux paci- 
fiques. L'un de ces jours arriva, et Polycarpe voulut se 
surpasser en grandeur et magnificence, en le solenni- 
sant avec plus d'éclat que tous les précédents. Or, 
tandis que le théâtre était déjà occupé par sa personne 
et par les premiers du royaume, que les instruments 
guerriers ou paisibles voulaient donner le signal du 
commencement des fêtes, et que quatre coureurs ado- 
lescents, agiles et souples, avaient le pied gauche en 
avant et le droit levé, n'attendant, pour s'élancer à la 
course, que le lâcher d'une corde qui leur servait de 
raie et de signal — car dès qu'elle serait lâchée ils 
devaient voler vers un but indiqué où se terminerait 
leur course — voici, dis-je, que, dans ce temps, on vit 
venir sur la mer une barque dont les côtés étaient 

1. Théâtre^ dit ici, plutôt que dans la seconde acception de 
celles qu'énumère l'Académie espagnole, « endroit ou lieu où 
s'exécute une chose à la vue d'une nombreuse assistance »,dans 
Aa première acception de Cadalsoy échafaud, plancher élevé. 



PERSILES ET SIGISMONDE 193 

blanchis d'avoir été récemment espalmés et qui rompait 

les eaux avec Taisance que lui donnaient six rames à 

chaque bande, maniées par douze jeunes gens de 

gaillarde apparence, larges de dos et de poitrine, et 

aux bras nerveux. Ils étaient tous vêtus de blanc sauf 

celui qui tenait la barre du gouvernail, lequel était en 

rouge en qualité de matelot. La barque aborda sur la 

rive avec furie, et tandis qu'elle s'y échouait, tous ceux 

qu'elle portait sautèrent à terre. Le roi Polycarpe fit 

suspendre la course jusqu'à ce qu'on sût quelles gens 

c'étaient et pourquoi ils venaient, car il supposa qu'ils 

voulaient assister aux fêtes et prouver leur habileté aux 

jeux. Le premier qui s'avança pour parler au Roi fut 

celui qui servait de timonier, un adolescent aux joues 

libres et nettes, couleur de neige et de rose, aux cheveux 

d'or bouclés et frisés, au visage si parfait dans ses 

moindres traits et dans leur ensemble, que le composé 

en était admirable. La beauté de ce jeune homme ravit 

dès l'abord les yeux et même le cœur de tous ceux qui 

le regardèrent, et je le trouvai, pour ma part, infiniment 

plaisant. Il dit au Roi : « Seigneur, mes compagnons 

que voici et moi, nous avons ouï parler de ces jeux et 

venons te servir, et y assister. Nous n'arrivons pas de 

terres lointaines, mais d'un navire que nous avons 

laissé dans l'île Scinta qui n'est pas loin d'ici; et comme 

le vent n'était pas favorable pour acheminer ici la nef, 

nous avons profité de cette barque à rames et de la 

forée de nos bras. Nous sommes tous nobles et désireux 

de gagner l'honneur; et par celui que tu dois, en ta 

qualité de roi, aux étrangers qui arrivent en ta 

présence, nous te supplions de nous donner licence de 

montrer notre force ou nos talents pour notre gloire et 

notre profit, comme pour ton plaisir. 

— Assurément, répondit Polycarpe, gracieux jeune 
homme, vous demandez ce que vous désirez avec tant 
d'agrément et de courtoisie, qu'il serait injuste de vous 
le refuser : honorez mes fêtes comme vous le voudrez, 
et laissez-moi le soin de vous en récompenser, car, à en 
juger par votre gaillarde apparence, vous ne laissez 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. *3 



194 CERVANTES 

guère d'espoir à quiconque de remporter les premiers 
prix. Le beau jeune homme ploya le genou et inclina 
la tête, en signe de respect et de reconnaissance, puis, 
en deux bonds se plaça devant la corde qui retenait 
les quatre légers coureurs. Ses douze compagnons se 
mirent de côté pour être spectateurs de la course; une 
trompette sonna; on lâcha la corde, et les cinq hommes 
s'élancèrent à la volée. Mais ils n'avaient pas fait vingt 
pas que le nouvel arrivant les dépassait de six, et de 
plus de quinze quand ils en avaient fait trente. Finale- 
ment, il les laissa à un peu plus de la moitié du chemin, 
comme s'ils étaient des statues immobiles, au grand 
étonnement de tous les assistants, surtout de Sympho- 
rosa, qui le suivait du regard, à la course ou au repos, 
parce que la beauté et l'agilité du jeune homme suffi- 
sait à captiver les âmes, et non seulement les yeux de 
tous ceux qui le contemplaient. Je remarquai cela, car 
mes yeux étaient attentifs à regarder Polycarpa, doux 
objet de mes désirs, et, en passant, je considérai les 
mouvements de Symphorosa. 

L'envie commença bientôt à s'emparer du sein de 
ceux qui devaient s'éprouver aux jeux, lorsqu'ils virent 
avec quelle facilité l'étranger avait emporté le prix de 
la course. Le second concours fut celui de l'escrime : le 
gagnant prit l'épée noire* avec laquelle il ferma la 
bouche, piqua le nez, scella les yeux et fît le signe delà 
croix sur la tête ^ de chacun de ses six adversaires, sans 
que ceux-ci pussent toucher, comme on dit, un fil de 
son vêtement. Le peuple éleva la voix, et d'un commun 
sentiment on lui donna le premier prix. Six autres se 
disposèrent alors pour la lutte où le jeune homme se 
montra encore plus vaillant : il découvrit ses larges 
épaules, son sein ample et robuste, les nerfs et les 

1. « On appelait épées noires, dit M. Rodriguez Marin dans son 
Don Quichotte (VI, 8, 2), les épées de fer sans lustre ni tran- 
chant, qui servaient pour les exercices d'escrime et auxquelles, 
afin qu'elles ne blessassent pas par la pointe, on posait des 
boutons de cuir appelés communément zapatillas. » 

2. Locutions équivalentes à séduire, fasciner, éblouir, châtier. 



PERSILES ET SIGISMONDE 195 

muscles de ses bras puissants, et avec une adresse et 
une dextérité incroyables, obligea les épaules des six 
lutteurs — malgré que ceux-ci en aient — à s'imprimer 
sur le sol. Il saisit ensuite une barre pesante qui était 
fichée en terre et qu'il fallait lancer pour le quatrième 
concours. Il la soupesa, et faisant signe aux gens qui 
étaient devant lui de lui laisser la place de lancer, il 
prit la barre par l'un des bouts, et sans ramener le bras 
en arrière, la poussa avec tant de force que les limites 
de la marine furent insuffisantes et que d'autres bornes 
durent lui être données par la mer où la barre demeura 
profondément ensevelie. 

Cet exploit, vu par ses adversaires, leur ôta toute 
ardeur, et ils n'osèrent pas tenter l'épreuve. On lui mit, 
après cela, une arbalète dans les mains avec quelques 
flèches, et on lui montra un arbre très haut et très lisse, 
au sommet duquel était fichée une moitié de lance, et 
sur elle, attachée à un fil, une colombe que les concur- 
rents de cette épreuve devaient abattre d'un seul coup. 
L'un d'eux qui s'estimait bon tireur s'avança et prit le 
tour, dans la pensée, sans doute, d'abattre la colombe 
avant les autres. Il tira et cloua sa flèche presque au 
bout de la lance, effrayant de ce coup la colombe qui 
s'éleva dans l'air. Un autre, non moins présomptueux 
que le premier, tira en visant si juste qu'il rompit le fil 
qui attachait la colombe, laquelle, libre du lien qui 
la retenait, abandonna sa liberté au vent et battit des 
ailes avec rapidité.... Mais l'habitué aux premiers prix 
tira sa flèche, qui agit comme si son maîtrelui ordonnait 
ce qu'elle devait faire, et comme si elle avait de l'enten- 
dement pour lui obéir, car, fendant l'air avec un siffle- 
ment déchirant et prolongé, elle atteignit la colombe, lui 
traversa le cœur de part en part, et lui ôta en même 
temps le vol et la vie. A cette vue se renouvelèrent les 
cris des assistants et les louanges de l'étranger qui, à la 
course, à l'escrime, à la lutte, à la barre et au tir d'ar- 
balète, ainsi qu'en mainte épreuve que je ne conte pas, 
avec grand avantage remporta les premiers prix, et épar- 
gna à ses compagnons la peine d'y essayer leurs forces. 



196 CERVANTES 

Quand les jeux s'achevèrent, ce devait être le crépus- 
cule, et quand le roi Polycarpe voulait se lever de son 
siège avec les juges qui l'assistaient pour récompenser 
le jeune vainqueur, il vit celui-ci s'agenouiller devant 
lui et lui dire : « Notre nef est restée seule et désem- 
parée, la nuit tombe assez obscure, les prix queje puis 
espérer — et que je dois tant estimer puisqu'ils viennent 
de ta main — je désire, ô grand seigneur, que tu les 
réserves pour un autre temps, car je pense te servir 
encore avec plus de loisir et de commodité. » Le Roi 
l'embrassa, lui demanda son nom, et le jeune homme 
répondit qu'il s'appelait Périandre. Alors la belle 
Symphorosa prit une guirlande de fleurs dont elle 
ornait sa tête merveilleuse, et la mit sur celle du beau 
jeune homme, en lui disant avec une grâce pudique : 
« Quand mon père aura ce bonheur que vous reveniez 
le voir, vous ne viendrez pas le servir, mais bien pour 
être servi. » 



Livre second. 

[Le navire est brisé par la tempête, et, poussé par les vagues, 
va s'échouer précisément sur le rivage du royaume de Polycarpa. 
Les naufragés reçoivent le meilleur accueil du Roi; et Auristèle 
retrouve avec émotion ce Périandre, objet de son jaloux amour. 
Symphorosa, d'autre part, se prend d'amitié pour Auristèle et 
lui confie innocemment le sentiment qu'elle éprouve pour 
celui qu'elle croit être son frère. Et Auristèle, héroïque, con^ , 
seille à Périandre de céder aux tendresses de la fille du roi. 
Pour elle, elle entrera en religion.... Mais Périandre sait la 
persuader qu'il n'aura jamais d'autre épouse qu'elle-même. 

Entre temps, les choses se compliquent, car le roi Polycarpe, 
qui est veuf, s'éprend d'Auristèle et décide de lui offrir son 
trône, tandis qu'il mariera Périandre et Symphorosa. La sor- 
cière Cenotia lui conseille de mettre le feu à son palais, et, à 
la faveur de l'incendie, d'enlever la belle Auristèle. Ainsi e%i 
fait. Mais, protégés par la seconde fille du roi, Périandre et 
Auristèle, avec Arnaud et d'autres compagnons, réussissent à 
s'enfuir sur un navire. Ils se dirigent vers l'Angleterre et 
abordent auparavant à l'île des Ermitages, dans l'un desquels 
demeure un noble chevalier français, René, amant illustre 



PERSILES ET SIGISMONDE 497 

d'Eusébie, dame de la reine de France, laquelle occupe un 
ermitage voisin. Les vénérables ermites leur offrent une douce 
hospitalité. Un jour, le frère de René arrive dans un vaisseau, 
portant de favorables nouvelles de France aux deux amants 
ermites qui s'en exilèrent, René, après avoir été vaincu par 
un envieux rival, et Eusébie, par amour pour René.... Or cet 
envieux rival est mort, en confessant son péché, et le Roi de 
France a ordonné de rechercher les infortunés amants auxquels 
il veut faire oublier leur longue détresse. Le frère de René 
raconte en outre que le roi de Danemark est inconsolable de 
l'absence de son iils Arnaud, ce qui détermine celui-ci à 
regagner son pays natal. 

Sur le vaisseau qui cingle vers la France, partent les ermites 
et Arnaud. Sur l'autre navire, qui fait voile vers l'Espagne, 
prennent place Périandre, Auristèle, les deux Antonio, Riela 
et la belle Constance. 

Au cours de ce second livre, Périandre raconte, tant à la 
cour de Polycarpe, qu'auprès des aimables ermites, ses mul- 
tiples aventures jusqu'à son arrivée sur la plage des jeux 
olympiques organisés par Polycarpe. Détachons de ce récit le 
rêve étrange que fit Périandre, alors qu'il poursuivait sur la 
mer les ravisseurs d'Auristèle.] 



1. — LE RÊVE ÉTRANGE DE PÉRIANDRE. 
(Chapitre xvi.) 

... Nous nous trouvâmes au crépuscule sur la rive 
d'une île que nul d'entre nous ne connaissait, et dans le 
dessein d'y faire eau, nous voulûmes attendre le jour 
sans nous écarter du rivage. Nous amenâmes les voiles, 
jetâmes les ancres et abandonnâmes au repos nios corps 
harassés dont le sommeil prit possession avec une 
molle douceur. Enfin, nous débarquâmes tous, et fou- 
lâmes aux pieds la rive amène, dont le sable (sans exa- 
gération) était formé de grains d'or et de menues 
perles. En nous enfonçant plus avant, des prairies 
s'offrirent à notre vue, dont l'herbe n'était pas verte 
parce qu'elle était herbe, mais parce qu'elle était faite 
d'émeraudes que tenaient en cette verdure non pas des 
eaux cristallines, comme on dit souvent, mais des cou- 
rants formés de diamants liquides, qui croisaient la 
prairie entière et semblaient des serpents de crisfal. 



198 CERVANTES 

Nous découvrîmes bientôt une forêt d'arbres de diffé- 
rents genres, si beaux qu'ils étonnèrent nos âmes et 
réjouirent nos sens. De quelques-uns pendaient des 
branches de rubis qui paraissaient être des guignes, ou 
des guignes qui paraissaient être des grains de rubis; 
des autres pendaient des calvilles dont les joues étaient 
l'une de rose, l'autre de très fine topaze ; sur cet autre 
se montraient les poires dont l'odeur était d'ambre et 
la couleur de celles qui se forment au ciel, quand le 
soleil se couche. Tous les fruits que nous connaissons 
étaient là dans leur maturité, sans être empêchés par 
les différences de l'année : tout était là printemps, tout 
été sans souci, tout automne agréable, à un degré 
inouï. Ce que nous regardions satisfaisait nos cinq sens : 
les yeux par la beauté, l'ouïe par le bruit doux des 
sources et des ruisseaux, et la rumeur (formée de mots 
inappris) des oiseaux, en nombre infini, qui voletant 
d'arbre en arbre, et de branche en branche, semblaient 
être captifs sur ce territoire, et ne pouvoir ni ne vouloir 
recouvrer leur liberté; l'odorat, par l'odeur qu'exha- 
laient les herbes, les fleurs et les fruits; le goût, par 
l'essai que nous fîmes de leur suavité ; le toucher, en 
les prenant dans nos mains, croyant alors tenir les 
perles du Sud, les diamants des Indes, et For du 
Tibre *.... Nous entendîmes jaillir de l'ouverture d'un 
rocher, comme un son très doux, formé de divers ins- 
truments de musique, qui frappa nos oreilles et nous 
fit devenir attentifs. Puis, nous vîmes sortir un char, 
fait, je ne saurais dire de quelle matière, mais je puis 
dire de quelle forme : celle d'un navire brisé qui aurait 
échappé à une grande bourrasque, et que tiraient douze 
puissants singes, animaux lascifs. Sur le char venait 
une fort belle dame, vêtue d'un somptueux costume 
orné de maintes et diverses couleurs, et couronnée de 
lauriers jaunes et amers 2. Elle s'appuyait sur un bâton 



1. On retrouve la même figure au chapitre IV du Voyage du 
Parnasse. 

2. Une séguedille vulgaire dit à propos de ces plantes, appelées 



PERSILES ET SIGISMONDE 199 

noir sur lequel était fixé un bouclier de bois ou écu 
portant ces lettres : Sensualité. Derrière elle parurent 
beaucoup d'autres belles femmes avec, dans les mains, 
différents instruments qui formaient une musique tan- 
tôt joyeuse et tantôt triste, mais toutes singulièrement 
plaisantes. 

Tous mes compagnons et moi étions frappés d'èton- 
nement, comme si nous étions des statues sans voix, 
formés de pierre dure. La Sensualité s'en vint vers moi 
et me dit sur un ton aigre-doux : « 11 t'en doit coûter, 
généreux jeune homme, d'être mon ennemi, sinon la vie, 
du moins le plaisir. » Ce disant, elle passa outre, et les 
jeunes musiciennes ravirent — ainsi peut-on s'exprimer 
— sept ou huit de mes matelots qu'elles emmenèrent 
avec elles en disparaissant, à la suite de leur maîtresse, 
par l'ouverture de la roche. Je me tournai alors vers les 
miens pour leur demander ce qu'il leur semblait de ce 
qu'ils avaient vu; mais j'en fus empêché par une ou 
plusieurs voix qui parvinrent à nos oreilles, très diffé- 
rentes des voix antérieures, car elles étaient plus douces 
et agréables. Elles venaient d'une troupe de merveil- 
leuses jeunes filles, en apparence des vierges. Et elles 
l'étaient sans doute à en juger par celle qui les guidait, 
car à leur tête se trouvait ma sœur Auristèle. Et, certes, 
si elle ne m'avait touché de si près, j'aurais prononcé 
quelques paroles à la louange de sa beauté plus qu'hu- 
maine. Qu'aurait-on pu alors me demander que je 
n'eusse aussitôt donné en retour d'une aussi riche décou- 
verte? M'eût-on demandé la vie, que je ne l'aurais pas 
refusée, si ce n'était pour ne point perdre le trésor 
ainsi trouvé sans y penser. Ma sœur avait à ses côtés 
deux jeunes filles dont l'une me dit : (c Nous, la Conti- 
nence et la Pudicité, amies inséparables, nous accom- 
pagnons perpétuellementla Chasteté qui a voulu prendre 
aujourd'hui la figure de ta chère sœur Auristèle : et 
nous ne la quitterons pas jusqu^à ce qu'elle donne une 



en espagnol adelfas : Con la flor de la adelfa — Te he compa- 
rado; — - Que es hermosa, y no corne — De ella el ganado. 



200 CERVANTES 

heureuse fin à ses travaux et pérégrinations dans l'aime 
cité de Rome. » Attentif à d'aussi heureuses nouvelles, 
étonné d'une aussi belle vision, incertain d'un événe- 
ment aussi imprévu et étrange par sa grandeur et sa 
nouveauté même, j'élevai la voix pour montrer avec ma 
langue le bonheur que j'avais dans l'âme, et je voulus 
dire : « uniques consolatrices de mon âme, ô riches 
trésors pour mon bien découvert, doux et joyeux en ce 
temps et dans n'importe quel autre! » Mais l'ardeur que 
je mis à le dire, fut telle, que je rompis mon sommeil, 
que la belle vision disparut, et que je me trouvai dans 
mon navire avec tous les miens, sans qu'il en manquât 
un seul. 



Livre troisième. 

[Les amants aperçoivent enfin la terre de Portugal, ils 
débarquent à Bélem et passent à Lisbonne d'où ils partent pour 
l'Espagne habillés en pèlerins, lis admirent à loisir Tolède, la 
ville sainte, « gloire de l'Espagne et lumière de ses cités » ; 
Aranjuez aux arbres verts, aux étangs poissonneux, aux déli- 
cieux jardins de mille fleurs diverses; Quintanar de la Orden; 
les environs de Valence ^ ; Villareal, « belle et amène ville » ; 
les saintes montagnes de Montserrat, qu'ils « vénèrent avec 
une dévotion chrétienne >» ; enfin Barcelone, perle des cités 
espagnoles. Au cours de leur pérégrination, il leur arrive 
d'étranges aventures dont la plus fâcheuse est leur capture par 
la Sainte-Hermandad, aux environs de Gaceres, à la suite de 
l'assassinat d'un gentilhomme. Mais leur innocence étant prouvée 
par un papier qu'a laissé la victime, ils sont relâchés par le 
Corregidor. 

D'Espagne, ils vont en France en passant par le Languedoc 
et la Provence. On leur parle en espagnol « car en France nul 
ne laisse d'apprendre la langue castillane ». Trois dames 
françaises offrent à Auristèle de l'emmener à Paris. Elles sont 
accompagnées d'un domestique du duc de Nemours, chargé par 
son maître de lui trouver une épouse à son goût, et qui se 

1, Ils sont reçus dans un village peuplé de Mauresques où ils 
assistent à une descente de corsaires de Berbérie à laquelle il 
a été fait allusion au début de la Nouvelle : L'Illustre Servante, 
V. p. 81, n. 2. 



PERSILES ET SIGISMONDE 201 

propose, tout au moins, de montrer au duc un portrait d'Auristèle 
dont la beauté l'émerveille. 

Périandre et Auristèle, cependant, avec leurs compagnons 
ordinaires, continuent seuls leur chemin. Périandre veut déli- 
vrer une femme qu'un fou tente de précipiter du haut d'une 
tour, mais ayant saisi le fou à bras-le-corps, il tombe avec lui, 
et de la chute, demeure presque sans vie. On s'empresse, et 
Auristèle ne peut s'empêcher de montrer quel est le sentiment 
qui l'anime.... Su-r ce, les trois dames françaises de naguère 
apparaissent venant vers eux, entourées de gens accourus pour 
voir le blessé; et à ce même instant, une troupe d'hommes 
armés bondit traîtreusement sur les trois femmes. Les compa- 
gnons de Périandre, heureusement s'élancent vers les ravisseurs 
et à coups de flèches réussissent à les mettre en fuite. 

Les trois dames sauvées se font les infirmières de Périandre 
et les consolatrices d'Auristèle. Enfin Périandre guérit. Tous 
se remettent en route après avoir été recueillis par l'astrologue 
Soldino qui prédit à chacun un heureux avenir et conseille aux 
trois dames françaises de ne pas se rendre à Paris, mais à 
Rome. Les pèlerins sortent de France par le Dauphiné, tra- 
versent le Piémont et l'état de Milan.] 



1. -— l'entrée a milan. 
(Chapitre xix.) 

... Ils entrèrent à Milan, et furent étonnés de la gran- 
deur de la cité, de sa richesse infinie, de ses ors, car il 
n'y a pas là seulement de l'or, mais des ors; de ses 
forges de guerre où il semble que Vulcain a passé les 
siennes; de l'abondance inépuisable de ses fruits, de la 
grandeur de ses temples; et enfin de la vivacité d'esprit 
de ses habitants. Ils surent d'un de leurs hôtes que ce 
qu'il fallait surtout voir dans cette ville, était l'académie 
des Intronati^, ornée d'éminentissimes académiciens, 
dont le subtil entendement donnait fort à faire à la 
Renomméeàtouteslesheureset dans toutesles parties du 
monde. Leur hôte leur dit aussi que ce jour-là était pré- 

1. Académie fondée au commencement du xvi^ siècle. Son 
nom qui signifie les hébétés, les imbéciles, est un^ antiphrase 
comme celui des académiciens Innominati de Parme, Insensati de 
Perouse, ou Incogniti de Venise. 



202 CERVANTES 

Gisement un jour d'académie, et qu'on y devait discuter 
s'il pouvait y avoir amour sans jalousie. <( Assurément, 
dit Périandre; et pour prouver cette vérité, il n'est pas 
nécessaire de perdre beaucoup de temps. —Moi, répliqua 
Auristèle, je ne sais ce qu'est l'amour, quoique je sache 
ce que c'est que d'aimer bien. » A quoi Belle-Herminie * 
repartit : « Je ne comprends pas cette façon de parler, 
ni la différence qui existe entre l'amour et aimer bien. 
— La différence, répliqua Auristèle, est en ce que le fait 
d'aimer bien peut être sans cause véhémente qui meuve 
votre volonté, comme on peut aimer une domestique 
qui vous sert, une statue ou une peinture qui vous 
paraissent bien ou qui vous plaisent beaucoup, toutes 
choses qui ne donnent ni ne peuvent donner de jalousie; 
tandis que cela qu'on dit s'appeler amour, et qui est, 
assure-t-on, une véhémente passion de l'âme, donne, 
sinon de la jalousie, des craintes qui arrivent à vous 
ôter la vie, et dont il me semble que l'amour ne peut 
être libre en aucune manière. 

— Ce que tu viens de dire, ô ma dame, est fort bien 
dit, reprit Périandre, car il n'est pas d'amant en posses- 
sion de la chose aimée qui ne craigne de la perdre ; il 
n'est pas de bonheur si ferme qui peut-être ne donne 
de va-et-vient; il n'est de clou si fort qui puisse retenir 
la roue de la Fortune; et si le désir qui nous pousse 
d'achever promptement notre voyage ne m'en empêchait, 
peut-être montrerais-je moi-même aujourd'hui à l'Aca- 
démie, qu'il peut y avoir amour sans jalousie mais non 
sans craintes. » 

La conversation prit fin. Ils restèrent quatre jours à 
Milan, pendant lesquels ils commencèrent de voir ses 
grandeurs, car pour les voir toutes quatre années ne 
suffiraient pas. Ils partirent de là et arrivèrent à Luc- 
ques, cité petite mais belle et libre, qui s'élève sous les 
ailes de l'Empire et de l'Espagne et regarde avec indé- 
pendance les cités des princes qui la désirent. Là, mieux 
que partout ailleurs, les Espagnols sont bien vus et 

1. Une des trois dames françaises. 



PERSILES ET SIGISMONDE 203 

reçus; et la cause en est qu'ils n'y commandent pas, 
mais prient; et comme ils n'y font pas de séjour de 
plus d'une journée, ils n'ont pas lieu de montrer leur 
caractère tenu pour arrogant. 

Dans cette ville arriva à nos passagers une des plus 
étranges aventures que l'on ait racontées au cours de 
ce livre. 

[C'est rhistoire d'Isabela Gastrucho qui feint d'être ensorcelée 
par Tamour d'Andréa Marulo jusqu'à l'arrivée de celui-ci avec 
lequel elle se marie. Ainsi se termine le troisième livre du 
roman.] 



Livre quatrième. 

[Les amants arrivent aux environs de Rome et, dans un bois, 
rencontrent le duc de Nemours et le prince Arnaud blessés en 
duel. Le portrait d'Auristèle vu par le prince entre les mains 
du duc avait été la cause de la sanglante querelle. 

On relève les deux blessés, qui, bien soignés, sont, au bout 
de huit jours, en état de gagner Rome. L'entrée des voyageurs 
dans la Ville Éternelle excite la curiosité, et la vue des trois 
belles dames françaises, et d'Auristèle, plus belle encore, ravit 
le peuple romain. 

Cependant Auristèle et Périandre emploient le temps qu'ils 
passent en la ville des pontifes à mieux connaître la religion 
catholique, à éclaircir ce qu'en leur pays du Nord, ils ne 
savaient qu'obscurément. Les leçons qu'ils prennent réjouissent 
leurs âmes, qu'elles sortent d'elles-mêmes et élèvent jusqu'aux 
cieux. 

Les autres pèlerins visitent la ville. Les dames françaises 
parcourent les temples somptueux. Quant au duc de Nemours 
et au prince Arnaud, ils ont découvert dans la rue Bancos^ à 
une devanture, le portrait en pied d'Auristèle. Ils se disputent 
la gloire de l'acquérir, et le gouverneur de Rome, qui passe 
à cet instant, les met d'accord, en faisant saisir le portrait et 
arrêter les deux pèlerins. Périandre, qui s'est entendu avec le 
peintre et lui a acheté son œuvre, va la réclamer au gouverneur 
et finit par lui en faire don « car il fallait bien que le gou- 
verneur eût quelque profit de l'aiTaire ». Le prince et le duc 
sont alors relâchés. 

Mais une triste aventure vient encore affliger les amants 
fidèles. Une fameuse courtisane, Hippolyte la Ferraraise, ayant 
aperçu Périandre, en est devenue amoureuse, et se voyant 



204 CERVANTES 

repoussée par le jeune homme, décide de se venger. Un poison 
que lui délivre la femme du juif Zabulón défigure horriblement 
Auristèle et la conduit aux portes de la Mort. 

La courtisane elle-même, en contemplant son œuvre et la 
douleur infinie de Périandre, regrette sa jalousie criminelle, 
et, connaissant enfin le remords, court chez l'aiTreuse juive 
demander un contre-poison. Le remède est appliqué; Auristèle 
revient à la vie, et « le soleil de sa beauté donne des signes 
précurseurs de son nouveau lever dans le ciel du visage » de 
la jeune femme. Les ombres de sa mélancolie s'enfuient, les 
roses de ses joues refleurissent, le carmin de ses lèvres reparaît, 
les perles de ses dents renaissent aussi blanches, et le doux 
organe de sa voix s'affirme. En peu de temps, elle redevient 
belle comme par le passé. Mais, instruite par l'expérience, elle 
voudrait renoncer à tout amour et se consacrer à Dieu. Elle le 
déclare ainsi, un jour, à son cher Périandre.] 



' 1. — LE RENONCEMENT A L'AMOUR. 
(Chapitre x.) 

... Un jour, Auristèle appela Périandre, et comme ils 
étaient seuls, intentionnellement et à dessein, elle luí 
parla ainsi : « Mon frère, puisque le ciel a voulu que 
depuis deux ans je t'appelle de ce nom si doux et hon- 
nête, sans donner licence au caprice ou à l'oubli de soi 
de faire que je t'appelle d'une autre sorte qui n'aurait 
pas été aussi honnête et agréable, je voudrais que cette 
félicité continuât et que, seules, les limites de la vie y 
missent un terme. Car le bonheur est d'autant plus 
grand qu'il est plus durable, et d'autant plus durable 
qu'il est plus honnête. Nos âmes, comme tu le sais, et 
comme ici je l'appris, sont en mouvement perpétuel et 
ne peuvent s'arrêter qu'en Dieu, comme en leur centre. 
Dans cette vie, les désirs sont infinis, s'enchaînent les 
uns avec les autres, se relient, et forment une chaîne 
qui peut aller au ciel comme elle peut plonger dans 
l'enfer. S'il te semble, mon frère, que ce langage n'est 
pas le mien et qu'il est étranger à ce qu'ont pu 
m'enseigner les quelques années que j'ai et ma loin- 
taine éducation, remarque que sur la table rase de 
mon âme l'çxpérience a peint et écrit de plus grandes 



PERSILES ET SIGISMONDE 205 

choses. Elle a établi surtout que le suprême bonheur 
n'est que dans la connaissance et la vue de Dieu; et 
tous les moyens qui s'acheminent vers cette fin sont 
bons, saints, agréables, comme le sont ceux de la 
charité, de la modestie, et celui de la virginité. Pour 
moi, tout au moins, je l'entends ainsi, et je sais de 
même que l'amour que tu me portes est si grand que 
tu voudras ce que je veux. Je suis héritière d'un 
royaume, et tu connais la cause pour laquelle ma chère 
mère m'a envoyée chez les rois tes parents : afin de me 
protéger contre la grande guerre que l'on redoutait. Et 
voilà comment je m'en suis venue avec toi, si soumise 
à ta volonté queje ne m'en suis pas écartée un instant. 
C'est toi qui as été mon père, mon frère, mon ombre, 
mon protecteur, et finalement mon ange gardien, mon 
instructeur et mon maître, car tu m'as conduite à cette 
cité où je suis devenue la chrétienne que je devais être. 
Je voudrais maintenant, si c'était possible, m'en aller au 
ciel, sans détours, sans soubresauts et sans soucis, et 
cela ne saurait être si tu ne m'abandonnes pas le gage 
que moi-même je t'ai donné, à savoir la parole et la 
volonté d'être ton épouse : Rends-moi, mon cher sei- 
gneur, ma parole et j'essaierai de renoncer à ma 
volonté, fût-ce par force. Car pour atteindre à un aussi 
grand bien que le ciel, il faut délaisser tout ce qu'il y a 
sur la terre, jusqu'aux parents et époux. Je ne veux 
pas te quitter pour un autre : c'est pour Dieu que je te 
quitte, pour Dieu qui te donnera soi-même, récompense 
qui excède infiniment le sacrifice que tu feras en me 
laissant pour lui. 

« J'ai une sœur, plus jeune mais aussi belle que moi, 
si tant est qu'on peut appeler belle la beauté mortelle. 
Tu pourras l'épouser et obtenir le royaume qui me 
revient. Ainsi, exauçant mes désirs, les tiens ne seront 
pas frustrés complètement. Pourquoi baisses-tu la tête, 
mon frère? Pourquoi fixes-tu tes regards sur le sol? 
Ces propos te déplaisent-ils? Mes vœux te paraissent-ils 
déraisonnables? Dis-le moi^ réponds-moi; au moins que 
je sache ta volonté; car peut-être tempérerai-je la 



206 CERVANTES 

mienne, et chercherai-je quelque issue à ton gré, qui 
puisse en quelque manière s'accorder avec celle que je 
désire. » 

Dans un grand silence, Périandre écouta Auristèle; 
et en un court instant forma dans son imagination des 
milliers de raisonnements qui, tous, vinrent aboutir à 
la pire pensée qui pouvait être pour lui : car il imagina 
qu'Auristèle l'abhorrait; parce que ce changement de 
vie signifiait la fin de la sienne propre, puisqu'elle 
devait bien savoir qu'en se refusant à être son épouse, 
il n'avait plus de raisons de vivre en ce monde. Cette 
pensée le pénétra avec tant de force, que sans répondre 
un mot à Auristèle, il se leva d'où il était assis, et sous 
prétexte d'aller à la rencontre de Félicie Flore * et de 
dame Constance, qui entraient dans l'appartement, il 
en sortit et laissa Auristèle, je ne sais si je puis dire 
repentie, mais, je puis l'affirmer, pensive et confuse. 

[Auristèle regrette profondément d'avoir ainsi parlé à son 
cher Périandre, et le déclare à ses visiteuses, auxquelles elle 
avoue enfin toute la vérité. Toutes trois partent à la recherche 
du jeune homme, qui, désespéré, s'est enfui, et s'éloignant de 
Rome, sur le chemin de Naples, est allé s'étendre, en sou- 
pirant, au bord d'un ruisseau jaseur. Il sanglote, le jeune 
Périandre, en compagnie de l'onde douce et de la claire 
lumière de la nuit. Les arbres l'entourent et une brise suave 
et fraîche s'en vient sécher ses larmes. Soudain le son d'une 
voix étrangère frappe ses oreilles. Il écoute. Une autre voix 
répond à la première. Il reconnaît la langue Scandinave qui fut 
sa langue maternelle. Et voici que l'on raconte son histoire. 
Celui qui la sait ainsi ne peut être que son vieux précepteur 
Séraphide, et l'écouteur est l'italien Rutilio, ancien compagnon 
de voyage de Périandre qui le recueillit dans l'île des Barbares^. 
Périandre retient de ce récit que son frère Maximin, de retour 
de la guerre, est reparti aussitôt à la recherche de Sigismonde. 
Embarqué dans un puissant navire, il eut tôt fait d^aborder en 
Italie, et il se trouve, en ce moment, à Terracina, dernier 
village de Naples, et premier village de Rome. Mais il est malade 

1. Une des trois dames françaises. 

2. Cet épisode permet à l'auteur de nous dire le mot de 
Ténigme, et de nous révéler comment Périandre et Auristèle 
ne sont autres que Persiles et Sigismonde. 



PERSILES ET SIGISMONDE 207 

de la maladie appelée mutation qui l'a conduit aux portes de 
la mort.... 

Périandre entend tout cela.... Le jour paraît.... Le jeune 
homme se garde de se montrer et se décide à retourner vers 
Auristéle pour lui conter l'arrivée prochaine de son frère et 
de s'accorder avec elle sur le moyen d'échapper à sa certaine 
indignation. Ce qu'ayant fait, il est traîtreusement blessé par 
l'amant de la belle courtisane Hippolyte.] 

2. — LE DÉNOUEMENT. 
(Chapitre xiv.) 

La sécurité avec laquelle on jouit des jouissances 
humaines est si peu grande que nul ne peut se pro- 
mettre d'y goûter la moindre quiétude. Auristéle, 
s'élant repentie d'avoir déclaré sa pensée à Périandre, 
courut, joyeuse, à sa recherche, pensant que dans sa 
main et par son repentir elle tenait le pouvoir de 
retourner à son gré la volonté de Périandre, car elle 
s'imaginait être le clou de la roue de sa fortune, et la 
sphère du mouvement de ses désirs. Et elle ne se trom- 
pait pas, car Périandre était maintenant en disposition 
de ne pas s'écarter des désirs d'Auristèle. Mais voyez 
les caprices du destin variable : Auristéle, dans le 
court instant que l'on a dit, se voit autre qu'elle n'était. 
Elle pensait rire, et elle pleure, elle pensait vivre et elle 
se meurt, elle croyait jouir de la vue de Périandre, et 
celui qui s'offre à ses yeux est son frère Maximin, qui, 
avec une longue suite, et de nombreux coches, entrait 
à Rome par ce chemin de TerracinaS et aperçut les 
gens rassemblés autour de Périandre blessé. Maximin 
fît approcher son coche pour voir ce qu'il en était, et 
Séraphide^ s'avança pour le recevoir : « O prince 
Maximin, lui dit-il, quelles étrennes puis-je espérer des 
nouvelles que je vais te donner? Ce blessé que tu vois 
dans les bras de cette belle jeune fille, c'est ton frère 
Persiles, et elle est la sans pareille Sigismonde, que ta 

1. Terracina, ville bâtie sur un rocher qui domine la mer au 
fond du golfe de Gaëte. 

2. Séraphide et Rutilio avaient retrouvé Périandre, à Rome, 
quelques instants avant qu'il ne fût blessé. 



208 CERVANTES 

diligence retrouve en un si triste temps, en un moment 
si rigoureux, qu'ils t'ôtent l'occasion de les fêter, et 
t'ont mis en demeure de les conduire à la tombe. — 
Ils n'iront pas seuls, répondit Maximin, car dans l'état 
où je suis, je leur tiendrai compagnie. » Et penchant la 
tête hors de la voiture, il reconnut son frère, bien que 
couvert et rouge du sang de sa blessure. Il reconnut 
de même Sigismonde malgré la lividité de son visage, 
car l'émotion qui troubla le coloris de son visage, 
n'enlaidit pas ses traits. Sigismonde était belle avant 
son malheur, mais elle était encore plus belle après y 
être tombée. Il arrive parfois, en effet, que les acci- 
dents de la douleur accroissent la beauté. 

Il se laissa choir du coche entre les bras de Sigis- 
monde, non plus Auristèle, mais reine de Frislande, et 
aussi, dans son imagination, reine de Thulé% car ces 
changements étranges sont du pouvoir de ce qu'on 
appelle communément la fortune, et qui n'est autre 
qu'une disposition ferme du ciel. Maximin s'était mis en 
route dans l'intention d'arriver à Rome pour s'y faire 
soigner par de meilleurs médecins que ceux de Terra- 
cina, lesquels lui pronostiquèrent qu'avant d'entrer dans 
Rome la mort l'assaillirait, en quoi ils se montrèrent plus 
véridiquesetplus expérimentés que dans l'art de guérir. 
Il est vrai que peu de médecins savent guérir le mal que 
cause la mutation 2. En effet, en face du temple de 

1. Maximin était roi et seigneur de la « dernière île du 
monde », de cette île de Thulé, placée d'après Cervantes à 
l'extrême limite de la Norvège presque sous le pôle Arctique, 
et que Virgile cite au 1^'^ livre des Géorgiques (v. 29-30) : ac tua 
naatae — Numina sola colanty tibi serviat ultima Thule, « seul Dieu 
qu'adoreront les matelots, et qui sera invoqué jusqu'aux rivages 
de la lointaine Thulé ». 

2. Suarez de Figueroa dit dans son Pasagero (Alivio I) : « ¿a 
entrada por mutaciones (esto es caniculares) suele producir muerte casi 
certísima. » II faut donc entendre par mutation^ la canicule. Et 
Cervantes en son Licencié de Verre^ précise : « Gomme c'était 
le temps de mutation mauvais et nuisible pour tous ceux qui 
entrent à Rome ou en sortent, quand ils ont pris la voie de 
terre, il s'en fut à Naples par mer. » 



PERSILES ET SIGISMONDÊ 209 

Saint-Paul, au milieu de la rase campagne, la laide 
Mort se porta à rencontre du hardi Persiles et le ren- 
versa, tandis qu'elle enterrait Maximin qui, se voyant 
mourir, saisit de sa main droite la main gauche de son 
frère et la porta à ses yeux, puis de sa main gauche lui 
saisit la main droite qu'il joignit à celle de Sigismonde, 
en disant d'une voix embarrassée, et avec le souffle 
haletant de l'agonie : « Le secret de votre honnêteté, 
véritables fils et frères, est, je crois, gardé entre vous. 
Presse ces paupières, ô mon frère, et ferme-moi les 
yeux en un perpétuel sommeil; et de cette autre main 
presse celle de Sigismonde et scelle-la du oui des épou- 
sailles que je veux que tu lui donnes. De ce mariage 
soient témoins le sang que tu verses et les amis qui 
t'entourent. Le royaume de tes parents te reste. Tu 
hérites de celui de Sigismonde. Tâche de recouvrer 
la santé. Jouis de tout cela pendant des années sans 
nombre ». 

[Persiles obéit, épouse Sigismonde. Le prince Arnaud se 
console de la perte de l'ex-Auristèle en offrant sa main à sa 
sœur Eusébie. Deux des dames françaises accompagnent en 
France le duc de Nemours. La troisième se marie avec Antonio 
le Barbare. Persiles et Sigismonde vivent heureux et ont une 
nombreuse postérité.] 



CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 



14 



V 

LE VOYAGE DU PARNASSE 



[A l'image de Cesare Gaporali, de Perouse, Cervantes décide 
de se rendre au Parnasse, comptant sur l'aimable accueil 
qu'Apollon réserva au poète italien.] 



1. — LE DEPART DU POETE. 
(Chapitre i). 

(( Un pain blanc avec huit miettes de fromage — con- 
stitua dans mon bissac ma provision de vivres — utile à 
celui qui chemine,-et pour lui de poids léger. — Adieu I 
dis-je à mon humble chaumière. -- Adieu, Madrid! 
adieu à ton Prado I et à tes fontaines — qui versent le 
nectar et font pleuvoir l'ambroisie. — Adieu aux cau- 
series qui suffisent — à distraire un cœur soucieux — et 
deux mille solliciteurs sans protection I — Adieu, site 
agréable et fabuleux — où deux géants furent embrasés 

— par la foudre ardente de Jupiter ^ — Adieu, théâtres 
publics, honorés — par l'ignorance que je vois exaltée 

— dans cent mille extravagances qu'on y récite. — 
Adieu, grande promenade de Saint-Philippe 2, — où je 
lis comme dans une gazette de Venise — si le chien turc 

1. Allusion à deux statues de géants qui se trouvaient au 
Prado, suppose M. Morel-Fatio : peut-être, ajoute M. E. Mérimée, 
une pièce de feux d'artifice où figuraient Encelade et Briarée. 

2. Liñan y Verdugo, dans son Guide (1620), remarque au 
« 8* avis » qu' « il est peu de rues méritant ce nom, à Madrid, 
qui n'aient une Eglise, un Monastère ou un Hôpital ». 



LE VOYAGE DU PARNASSE 241 

descend ou monte. — Adieu, ô faim subtile de quelque 
hidalgo : — c'est pour ne pas me voir mort devant ta 
porte, — qu'aujourd'hui je sors de ma patrie... et de 
moi-même. 

« Sur ce, peu à peu, j'arrivai au port — qui tint son 
nom des Carthaginois, — fermé à tous les vents et 
bien abrité. — Au bruit de son nom éclatant et singu- 
lier, — se prosternent tous les ports que la mer baigne, 

— que le soleil découvre et que fréquente le naviga- 
teur. — Mon regard s'élança vers la campagne — rase 
de la mer, qui rappela à ma mémoire — l'héroïque 
exploit de l'héroïque Don Juan ^ — Là, au milieu de la 
haute gloire des soldats, — par ma propre valeur et 
mon ardent courage, — j'eus aussi, moi, chétif, ma part 
de la victoire. — Là, avec rage et mortel dépit, -— 
l'ottoman orgueilleux vit sa fierté — humiliée et 
réduite à la détresse. 

« Ainsi, rempli d'espoirs, et exempt — de crainte, je 
cherchai aussitôt une frégate, — qui pourrait réaliser 
mon haut dessein. — Or, sur l'argent liquide de la plaine 
d'azur — je vis venir un vaisseau à voile et à rames, — 
qui dans le vaste port tente de prendre terre. — • C'était 
bien le plus superbe, magnifique et parfait — de tous 
ceux qui jamais — oppressèrent l'éciiine de Neptune. 

— La mer ne vit jamais un vaisseau comme celui-ci — 
et il ne put s'en voir de pareil dans la flotte qui fut 
détruite par la vindicative Junon^. — La nef des Argo- 
nautes — lors de l'expédition pour la Toison d'or^ 
n'était pas aussi brillante et pompeuse — ni parée de 
tant de richesses. — Lorsqu'il entrait dans le port, la 

1. Dans le golfe de Lepante eut lieu, le 7 octobre 1571, une 
grande bataille navale, où les flottes combinées de Venise, de 
l'Espagne et du Pape, sous le commandement de don Juan 
d'Autriche, battirent celle des Turcs qui furent ainsi arrêtés 
dans leurs envahissements. Cervantes y fut blessé à la main 
gauche d'un coup d'arquebuse. 

2. La flotte des Troyens détruite par Junon. V. Virgile, Enéide, 
liv. L 

3. V. les Argonautiques de Valerius Flaccus. 



212 CERVANTES 

belle — Aurore apparaissait par les portes d'Orient — 
dénouant sa souple et amoureuse chevelure; - on 
entendit une soudaine explosion : - la salve de la 
galère royale, — qui réveilla les gens et les fit sur- 
sauter — Le son des trompettes emplissait le rivage — 
d'une très douce harmonie, - et les rameurs de la 
chiourme faisaient éclater leur joie et leur gaîtél - Les 
heures, cependant, s'avançaient dans le jour, — a la 
lumière duquel, d'une manière plus distincte et claire, 

— on vit du grand vaisseau la superbe ordonnance. — 
Il jette les ancres, s'arrête dans le port, — et lance un 
large esquif sur la mer tranquille - au milieu de la 
musique et des clameurs joyeuses. — Les matelots, 
suivant leur habitude, — couvrent la poupe de luxueux 
tapis — dont le fil de la trame est or et soie torse. — 
Us touchent enfin au seuil du rivage, - du riche esquif 
sort un brillant chevalier - porté sur les épaules de 
quatre nobles compagnons. 

« A son costume, à son maintien sévère, — je reconnus 
le vivant portrait de Mercure, — messager des dieux 
de la fiction. - A sa taille élégante et sa belle pres- 
tance - à ses pieds ailés, à son caducée - symbole 
de prudence et de sagesse, - je reconnus, dis-je, ce 
même porteur de nouvelles, - qui du haut colisée 
porta jusqu'à la terre, — des messages mensongers. 

« Je l'aperçus, et à peine eut-il posé ses pieds — ailés 
sur le sable heureux — de se sentir foulé par un dieu; 

— que roulant cent mille pensées dans mon imagina- 
tion, j'allai me prosterner à ses pieds, que leur orne- 
ment embellit». 

Le dieu disert me fit aussitôt me relever, — et en 
vers mesurés et sonores, - commença à me parler de 
cette manière : - « Adam des poètes, ô Cervantes! 
quel est ce bissac et quel est ce costume mon ami, qui 
prouvent ainsi des desseins que j'ignore? » - Et moi, 
répondant à sa demande, je lui dis : - « Seigneur, je 

1. Mercure a pour attribut les sandales ailées qui expliquent 
sa rapidité merveilleuse. 



LE VOYAGE DU PARNASSE 213 

vais au Parnasse, et comme je suis pauvre, — ainsi 
apprêté je suis mon chemin ». — Et lui me dit : « Esprit 
surhumain et plus que cyllénien ^ — sois comblé de 
toute abondance et de tout honneur! — Car enfin tu es 
un vieux et valeureux soldat, comme le prouve — la 
main dont tu es infirme. — Je sais fort bien que dans 
le dur combat naval ^ — tu perdis le mouvement de la 
main — gauche, pour la gloire de la droite. — Et je 
sais que cet instinct surhumain — de rare inventeur 
que renferme ton sein, — le père Apollon ne te l'a pas 
donné en vain. — Tes œuvres pénètrent jusqu'aux 
coins [les plus reculés] de la terre, — portées en croupe 
par Rossinante, — et suscitent les attaques de l'envie. 
— Poursuis, rare inventeur, poursuis — ton ingénieux 
dessein, et prête ton aide à Apollon, car la tienne est 
importante, — avant que n'accoure la troupe vulgaire 
de plus de vingt mille poètes avortons — qui doutent 
même d'être tels. — Les sentiers et les chemins sont 
déjà remplis — de cette canaille inutile qui va sur la 
montagne, — alors qu'elle n'est pas même digne de 
rester à son ombre. » 

[Mercure convie ainsi Cervantes à venir lutter dans le parti 
d'Apollon contre la foule des cuistres qui vont assaillir la 
montagne sacrée. Tous deux entrent dans la magnifique galère, 
entièrement construite avec des poèmes et assez vaste pour 
qu'y puissent tenir tous les poètes existant entre le Pactole et 
le Tage. Mercure donne à Cervantes une liste de poètes dressée 
par Apollon et qu'il devra appeler au cours du voyage. 

Le vaisseau se remplit ainsi, successivement, de tous les 
beaux esprits du temps auxquels Apollon, par la bouche de 
Cervantes, décerne les plus flatteuses louanges. Il vogue vers la 
Grèce en faisant escale à Valence, à Gênes, au Tibre et à Naples. 
Abordant enfin au rivage de Grèce, Apollon vient à la rencontre 
de ses invités, divin piéton, sur la plage d'or. Au cours d'une 
joyeuse et magnifique réception, le dieu dispose par ordre ses 
poètes dans un sublime jardin. Mais Cervantes constate avec 
une douloureuse surprise qu'il n'est point de place pour lui; et 
il en fait la remarque en un fin plaidoyer.] 

1. Hermès (Mercure) est né sur le mont Gyllène, en Arcadie. 

2. Il s'agit encore de la bataille navale de Lepante (lo71). 



214 CERVANTES 

2. ~ LE PLAIDOYER DE CERVANTES. 
(Chapitre iv.) 

« L'indignation compose souvent des vers ; — mais si le 
rimeur indigné est quelque sot, — ses vers seront fart 
méchants. — De moi, je dirai seulement que je me 
trouvai prêt — à chanter en tercets — ce que n'a point 
chanté l'exilé du Pont^ — Et ainsi je dis au Délien ^ : 

— « Le peuple vain, Seigneur, n'estime guère celui qui 
te suit — et s'attache à l'arbre sacré du laurier. — 
L'envie et Tignorance le persécutent, — et ainsi envié 
toujours et persécuté, — il n'atteint jamais au bien 
qu'il espère. — C'est moi qui sus tailler ce fameux 
vêtement — sous lequel, dans le monde, la belle Galathée 

— fit son entrée et fut sauvée de l'oubli. — Par moi la 
Confuse nullement laide — parut dans les théâtres digne 
d'admiration, — s'il est juste que l'on en croie la 
renommée. — C'est moi qui, dans un style en partie 
convenable — ai composé des Comédies qui en leur 
temps» — eurent de la gravité ou de l'agrément. — J'ai 
donné dans Don Quichotte un passe-temps — au cœur 
mélancolique et chagrin — pour n'importe quelle saison. 

— J'ouvris dans mes Nouvelles un chemin — par où la 
langue castillane peut — faire paraître vraie une ima- 
gination. — Je suis celui qui, pour l'invention, l'em- 
porte — sur beaucoup d'autres, — et celui qui pêche par 
là — en souffre forcément dans sa renommée. — Dès mes 
tendres années j'aimai l'art — charmant de l'agréable 
poésie, — et je m'y essayai toujours à te plaire. — 
Jamais mon humble plume n'a volé — par les régions 
de la satire, bassesse — qui conduit à d'infâmes récom- 
penses et à l'infortune. — C'est moi qui composai le 
sonnet qui commence, — pour le grand honneur de mes 
écrits, ainsi : — Par Dieu tant de grandeur m'émerveille^, 

1. V. p. 154, note 1. 

2. Apollon est né dans une île de la mer Egée, Délos (la bril- 
lante). 

3. C'est le sonnet Au Tombeau du Boi Philippe II à SéviUe. 



LE VOYAGE DU PARNASSE 215 

— J'ai composé des romances ^ en nombre infini, — et 
celui de La Jalousie est celui que j'estime, — parmi 
d'autres que je tiens pour détestables. — Voilà pour- 
quoi je m'afflige et lamente — de me voir seul debout, 
sans qu'on m'assigne •— un arbre qui m'accorde quelque 
refuge. — Je suis, comme on dit, sur le point — de 
donner au graveur le grand Persiles, — par lequel croî- 
tront mon nom et mes ouvrages. — C'est moi qui, en 
des pensées chastes et subtiles, — disposées en son- 
nets à la douzaine, — ai honoré trois héroïnes de 
cuisine. — De même que Philis ma Philène — fit résonner 
les bois qui écoutèrent — plus d'une allègre cantilène. 

— Et en de douces rimes variées — les vents légers 
emportèrent mes espérances —jetées au vent et semées 
dans le sable. — J'eus, j'ai et j'aurai mes pensées, — 
grâce au ciel qui m'incline vers ce bien, — libres et 
exemptes de toute adulation. — Je ne pose jamais les 
pieds où chemine >— le mensonge, la ruse et la four- 
berie, — ruine totale de la sainte vertu. — Je ne m'irrite 
point contre ma malchance, — bien que de me voir 
ainsi debout, comme je me vois, — en un tel lieu, -— je 
proteste de la sorte contrete préjudice qui m'est causé! 

— De peu je me contente, mais je désire — beaucoup. » 

[Le dieu console Cervantes qui oublie ses ennuis en voyant 
apparaître la Poésie elle-même. Au charme de cette apparition 
il est bientôt arraché par la découverte d'autres poètes dont 
Mercure lui vante les mérites. Puis arrive un vaisseau chargé 
d'une horde d'impertinents poètes que Neptune, pour complaire 
au dieu irrité de tant d'audace, tente de faire sombrer dans 
une affreuse tempête. Mais la belle Vénus descend du ciel et 
change les poètes en citrouilles que Borée entraîne de son 
souffle vers la terre d'Espagne où elles deviendront le fruit 
national.... Satisfait de cette vengeance, le dieu de Délos permet 
à la mer de s'apaiser. Neptune, mécontent, retourne à son 
palais liquide. Vénus remonte vers son royaume, poursuivie 
par Mars épris de sa beauté.... La nuit tombe, pendant laquelle 
Cervantes voit en songe la fille du désir et de la renommée.... 
Au jour qui poind, Apollon annonce la bataille que ses poètes 
auront à livrer à l'armée assaillante des cuistres. Le combat, 

1. V. p. 44, note 4. 



216 CERVANTES 

en eíTet, se livre pour la gloire des élus du guide des Muses.... 
Après quoi, Cervantes lassé rentre à Madrid, et regagne son 
pauvre logis.] 



3. -— LA LETTRE D'APOLLON A MIGUEL DE CERVANTES. 
{Appendice au Parnasse.) 

[Quelques jours de repos ayant réparé les fatigues de son 
long voyage, Cervantes sort un matin du monastère d'Atocha 
et rencontre un aimable jeune homme, Pancracio de Ronces- 
valles, qui, lui aussi, revient du Parnasse où il se rendit sur 
une frégate qu'il affréta à Barcelone avec une dizaine d'amis- 
poètes, et qui lui remet une lettre sous enveloppe ainsi libellée : 
« A Miguel de Cervantes Saavedra, en la calle de las Huertas, 
en face des maisons où vivait d'habitude le prince du Maroc, à 
Madrid. » Notre auteur ouvre la missive et lit ce qui suit :] 

Apollon Delphien 

à Miguel de Cervantes Saavedra 

salut. 

Le seigneur Pancracio de Roncesvalles, porteur de la 
présente, vous dira, seigneur Miguel de Cervantes, à 
quoi il me trouva occupé le jour qu'il vint me voir 
avec ses amis. Et je vous dirai que j'ai fort à me 
plaindre du peu de courtoisie dont vous avez usé 
envers moi en quittant cette montagne sans prendre 
congé de moi, ni de mes filles, vous qui savez combien 
je vous suis attaché, et les Muses pareillement. Mais si 
vous me donnez pour excuse que vous fûtes entraîné 
par le désir de revoir votre Mécène, le grand comte de 
Lemos, dans les fêtes fameuses de Naples, je l'accepte, 
et je vous pardonne. 

Depuis que vous êtes parti de ce lieu, il m'est arrivé 
bien des malheurs, et je me suis vu en grand embarras, 
surtout pour en finir avec les poètes qui naissaient du 
sang de tous les mauvais qui moururent ici, bien que, 
grâce au ciel et à mon industrie, ce mal soit réparé. 

Je ne sais si c'est au bruit de la bataille, ou à la vapeur 
qu'exhala la terre, imprégnée du sang des ennemis, 
que je dois les maux de tête qui me rendent vraiment 



LE VOYAGE DU PARNASSE 217 

comme stupide, car je ne réussis pas à rien écrire qui 
soit agréable ou utile. Aussi bien si vous voyez par là- 
bas que quelques poètes, même des plus renommés, 
écrivent et composent des impertinences et des choses 
de peu de fruit, ne les accusez point, et ne les en méses- 
timez, mais faites semblant de ne pas vous en aperce- 
voir : car si moi qui suis le père et l'inventeur de la 
poésie, je délire et semble être insensé, quoi d'éton- 
nant à ce qu'ils le paraissent? 

Je vous adresse quelques privilèges, ordonnances et 
avis, touchant les poètes : vous devrez les faire observer 
et exécuter au pied de la lettre; et pour tout je vous 
donne les pouvoirs requis en droit. 

Parmi les poètes qui vinrent avec le seigneur Pan- 
cracio de Roncesvalles, quelques-uns se plaignirent de 
ce qu'ils ne se trouvaient pas sur la liste de ceux que 
Mercure emmena d'Espagne, et de ce qu'ainsi vous ne 
les aviez pas mis dans votre Voyage, Je leur ai dit que 
c'était ma faute et non la vôtre; mais que le remède de 
ce dommage était pour eux de tenter d'être célèbres 
par leurs œuvres, lesquelles leur donneraient d'elles- 
mêmes réputation et renommée, sans qu'ils aient 
besoin d'aller mendier les louanges d'autrui. 

De la main à la main, s'il s'ofTre un messager, je vous 
enverrai d'autres privilèges, et vous tiendrai au courant 
de ce qui se passe sur cette montagne. Faites-en de 
même, et donnez-moi des nouvelles de votre santé ainsi 
que de celle de tous vos amis. 

Au fameux Vincent Espinel*, vous présenterez mes 
compliments, comme à l'un de mes plus vieux et vérita- 
bles amis. 

Si don Francisco de Quevedo ^ n'est pas parti pour 
la Sicile, où on l'attend, serrez-lui la main, et dites-lui 
de ne pas laisser que de venir me voir, puisque nous 
serons si près l'un de l'autre; car il partit si brusque- 

1. Espinel (1551-1624), auteur du célèbre roman picaresque : 
Relations de la vie de Vécuyer Marcos de Obregon (161-8). 

2. Quevedo (1580-1645), auteur du Bascon (1626), des Songes 
(1627), etc.... Ecrivain brillant mais concettiste. 



218 CERVANTES 

ment la dernière fois qu'il vint ici, que je n'ai pas eu le 
loisir de lui parler. 

Si vous trouvez par là-bas quelqu'un des vingt trans- 
fuges qui passèrent dans le clan ennemi, ne leur dites 
rien, et ne les affligez point; car ils sont assez malheu- 
reux, et tels que des démons, qui emportent avec eux, 
partout où ils vont, leur châtiment et leur confusion. 

Veillez sur votre santé, occupez-vous de vous et 
gardez-vous de moi, surtout dans les jours caniculaires, 
car bien que je sois votre ami, en de pareils jours, je ne 
suis pas maître de moi, et je ne commis plus m devoir 
ni amitié. 

Tenez pour un ami le seigneur Pancracio de Ronces- 
valles, et cultivez-le : et puisqu'il est riche, ne vous 
inquiétez pas de ce qu'il est un mauvais poète. Et là- 
dessus, que notre Seigneur vous garde comme il peut 
et comme je désire. É 

Du Parnasse, le 22 juillet, jour où je chausse mes épe- 
rons pour monter sur la Canicule, 1614. 
Votre serviteur, 

Apollon Lycien^ 

1. Le texte porte Apolo Lucido, Mais sans doute doit-on entendre 
par Lucido le surnom habituel du dieu : Lycien (de lycos, loup), 
qui marque la victoire d'Apollon sur l'animal des pays froids et 
sauvages, et, par suite, du soleil sur la saison d'hiver. 



VI 
POÉSIES DIVERSES 



I. — AU TOMBEAU DU ROI PHILIPPE II A SÉVILLE ^ 
(Parnasse espagnol de Don Juan Lopez de Sedaño, 1772.) 

Par Dieu, cette grandeur m'émerveille, 

Et je donnerais un doublon ^ pour la décrire; 

Car, qui ne serait surpris et étonné 

De cet ouvrage insigne et de cette richesse ^? 

Par Jésus-Christ vivant, chaque pièce 

Vaut plus d'un million, et c'est un déshonneur 

Que cette œuvre ne dure pas un siècle, ô grande Séville, 

Rome triomphante en esprit et noblesse I 

Je parierai que l'âme du mort 

A laissé aujourd'hui, pour jouir de ce lieu, 

La gloire où il vit éternellement. — 

Un rodomont entendit ceci et prononça : 

Ce que vous dites, seigneur soldat, est certain. 

Et quiconque dit le contraire, ment. — 

1. Cervantes cite ce sonnet dans son Voyage au Parnasse, v. 
p. 214, n. 3. 

2. Monnaie espagnole représentant la valeur de 4, 8 ou 
100 écus d'or. 

3. Il s'agit du magnifique catafalque élevé dans la Cathédrale, 
le 24 novembre 4 598, par le maître Juan de Oviedo. V. Espi- 
nosa de los Monteros, Historia y grandezas de la gran ciudad de 
Sevilla, 2« Part. (1630). 



220 CERVANTES 

Après quoi, in continente^ 

Il enfonça son chapeau, requit son épée, 

Regarda de travers, s'en fut... et il n'y eut rien, 



2. — LA JALOUSIE ^ 
(Romancero de Don Eugenio Ochoa, Paris, 1838.) 

Où le soleil se couche, — entre deux roches taillées à 
pic, — glt l'entrée d'un abîme, — je veux dire une 
caverne, — profonde, sombre, obscure, — tantôt 
humide, tantôt sèche, — propre refuge de la nuit, — de 
l'horreur et des ténèbres. — Par la bouche sort un air 

— qui gèle l'âme enflammée, — et un feu de temps en 
temps, — qui brûle le sein de glace. — On y entend un 
bruit — comme un craquement de chaînes, — et de 
longs et tristes soupirs — parmi de lugubres plaintes. 

— Aux parois funestes, — par les fentes et les cre- 
vasses, -— on découvre mille vipères, — et de veni- 
meuses couleuvres. — A l'entrée se trouvent placés, — 
sur une pierre jaune, — des os de mort qui s'emboîtent, 

— de manière à former des lettres, — qui, vues à la 
lueur du feu, — que projette la caverne, — disent : 
« C'est ici la demeure — de la jalousie et des soupçons. » 

— Et un berger chantait à Lauso ^ — cette merveille 
véritable — de la caverne, feu et glace, — hurlements, 
serpents et pierre. — Ce qu'entendant, Lauso lui dit : 

— <c Berger, pour que je te croie, — point n'est besoin 
que tu le jures, — ni que ma vue en fasse l'expérience : 

— C'est là une vivante image — de ce que recèle mon 
cœur, — lequel, comme en une obscure caverne, — n'a 
point de lumière, et ne l'attend pas. — Aride les dédains 
le tiennent, — baigné en de tendres larmes; — l'air, le 
feu et les soupirs — sans trêve l'embrasent et le glacent. 

— Les lamentables hurlements — sontmes plaintes conti- 
nuelles : — mes pensées sont des vipères — qui s'achar- 

1. Ce romance est également cité dans le Voyage au Parnasse. 

2. Cervantes nous a présenté déjà, dans sa Galathécy les deux 
amants Lauso et Silène. 



1 



POESIES DIVERSES 221 

nent en mes entrailles. — La pierre jaune et gravée — 
est ma constance sans égale; — car mes os, dedans la 
mort, — montreront qu'ils sont de pierre. — C'est la 
jalousie qui habite — en cette étroite demeure, — 
engendrée par Tindifférence — de ma chère Silène. » 
Dès qu'il eut prononcé ce nom, — il tomba comme 
mort sur la terre; — car de ces sentiments jaloux — telle 
est la fin qu'on peut attendre. 



VII 

THÉÂTRE 



I 
La Vie à Alger. 

{EL TRATO DE ARGEL.) 

[Aurelio, séparé de sa chère Silvia, est captif chez le Maure 
Izuf. Objet des poursuites amoureuses de la femme de son 
maître, Zara, il résiste en songeant à la fois à Silvia et à sa 
religion. Fatima, esclave de Zara, lui représente l'intérêt qu'il 
y aurait pour lui à céder.] 

1. — LES CONSEILS DE FATIMA. 
(1" Journée.) 

... Aurelio, résous-toi ! Tiens compte de ce que je te dis ; 
ne sois pas si attaché à ton opinion obstinée! Te voici 
sans liberté, dans les fers et dans les tourments; 
pauvre, nu, fatigué, misérable, sujet à mille infor- 
tunes : au bâton, aux soufflets, aux menottes, aux 
matamores, où tu restes dans une obscurité conti- 
nuelle. On te promet la liberté; on t'enlèvera tes fers, 
et ensuite on te vêtira. Plus de sombre détresse à 
redouter : du coascoass ^ et du pain à manger, des poules 
en abondance, et même il y aura du vin de France, si 

1. Sorte de pudding fait de farine et de blé, en honneur chez 
les Arabes. 



THEATRE 223 

tu veux boire du vin K On ne te demande pas l'impos- 
sible, ni des travaux excessifs, mais faciles, agréables 
et doux autant qu'il est possible. Profite de cette occa- 
sion qui se présente à toi; ne fais pas l'ignorant, puis- 
que tu parais avoir du bon sens. Regarde ta maîtresse 
Zara, et tous ses mérites; vois comme la claire lumière 
de son visage obscurcit même le soleil. Contemple sa 
jeunesse, sa richesse, son nom et sa réputation. Réflé- 
chis bien : à cette heure, le salut frappe à ta porte. Con- 
sidère l'intérêt que tu as à faire cela ; et que mille hom- 
mes mettraient leur bouche où toi tu poseras les pieds. 

[Aurelio résiste encore. Les Mauresques le menacent de leur 
vengeance. — Surviennent les captifs Saavedra^ et Leonardo 
qui conversent sur la grave question de la course des Maures. 
Saavedra médite d'en référer au roi Philippe.] 

2. — LA SUPPUQUE DE SAAVEDRA AU ROI PHILIPPE. 
(1^* Journée.) 

Si le sort ou la faveur me permettaient de me voir 
un jour agenouillé devant Philippe, j'oserais mouvoir 
ma langue qui balbutie et presque muette, en la pré^ 
sence Royale, sans adulation ni mensonge, en disant : 
« Grand Seigneur, dont la puissance tient les nations 
barbares sujettes à l'âpre joug d'obéissance; toi envers 
qui les noirs Indiens reconnaissent par leurs tributs 
leur équitable vasselage en t'apportant l'or de leurs 
mines, que Taudace avec laquelle une méprisable ville 
aspire sans trêve à te faire outrage éveille en ton sein 
royal un juste courroux. Son peuple est nombreux,, 
mais sa force est mesquine; il est misérable, mal armé, 
et n'a pour sa défense ni fort, ni muraille, ni roc. Cha- 
cun regarde si ta flotte arrive, pour confier à ses pieds 
la charge et le soin de conserver la vie qu'il mène. Tu 
tiens la clef de la serrure de la prison intraitable, 

1. On sait que l'usage du vin est interdit a.ux Turcs par la lo* 
de Mahomet. 

2. Saavedra est sans doute Cervantes lui-même. 



224 CERVANTES 

amère et dure, où meurent quinze mille chrétiens. 
Tous, comme moi, de là-bas, mains et genoux à terre, 
sanglotant, entourés de tourments inhumains, ô puis- 
sant Seigneur, te prient de tourner tes yeux de miséri- 
corde, vers leurs yeux qui sans cesse pleurent. Et 
puisque la discorde qui si longtemps t'a oppressé et 
fatigué te laisse maintenant, et que la concorde s'est 
attachée à toi, fais en sorte, ô bon Roi, que par toi soit 
achevé ce qui fut commencé par ton père aimé avec 
tant d'audace et de courage. Rien que de te voir partir 
mettra l'épouvante au sein de la gent barbare, et je 
prédis d'avance leur perte et leur extermination. » Qui 
peut douter que le cœur royal ne s'attendrisse en 
écoutant le récit des souffrances continuelles de ces 
malheureux? Mais, hélas 1 comme apparaît la bassesse 
de mon esprit grossier qui ose parler de si bas devant 
une si haute Majesté! Mais l'occasion est telle qu'elle 
me sert d'excuse. Pourtant je veux sur tout faire silence, 
de peur que mon discours ne t'offusque. Au reste, je 
dois aller au travail où je meurs. 

[Comme pour illustrer le discours qui précède, un prisonnier 
nommé Sébastien, en costume d'esclave, vient raconter le 
supplice des chrétiens captifs, en particulier d'un prêtre de 
Valence. 

Au début de la deuxième journée, Izuf apprend à Aurelio 
qu'il vient d'acheter une esclave chrétienne dont il est éper- 
dument amoureux. Mais l'esclave résiste à son amour et Izuf 
compte sur Aurelio pour la décider. 

Cependant nous assistons à Tune de ces ventes d'esclaves 
chrétiens, à la touchante séparation d'une mère et de ses 
enfants. Puis Izuf présente sa conquête à Zara. Celle-ci restée 
seule avec l'esclave lui dit l'amour qu'elle éprouve pour Aurelio 
et l'espoir qu'elle fonde sur elle pour convaincre l'inflexible 
chrétien.... Or l'esclave n'est autre que Silvia, la chère amante 
d'Aurelio.... Elle feint, cependant, de ne pas le connaître, cache 
son trouble à sa maîtresse, et accepte d'intercéder auprès 
d'Aurelio. 

Lequel, seul en scène, se livre à de mélancoliques réflexions 
qu'il exhale sous la forme d'un tendre éloge de l'âge d'or, 
pendant poétique de celui de Don Quichotte^. Après quoi, il 

1. V. p. 111. 



THEATRE 22î> 

sort, etizuf le remplace, Izuf appelé par le i\oi menacé d'une 
descente des Espagnols sur la côte algérienne, et qui nous 
apparaît partagé entre le sentiment du devoir et le désir 
amoureux. 

Entre temps, Fatima conjure le Démon de gagner l'âme 
d'Aurelio. Satan lui conseille la patience : la Nécessité et VOcca- 
sion auront raison de la résistance du chrétien. 

La troisième journée débute par une courte scène où deux 
esclaves nous entretiennent de leurs projets d'évasion. Et c'es 
ensuite l'entrevue d'Aurelio et de Silvia.] 



3. ■— ENTREVUE D'AURELIO ET DE SILVIA. 
(3* Journée.) 

Aurelio. — Le sort, ô ma Silvia, m'a donné en 
échange de mes peines le bonheur et la joie de te voir; 
ma peine désormais se change en allégresse, et ma 
nuit obscure en un jour clair, puisque je te vo is 
ô Silvia aimée. 

Silvia. — C'est moi, cher époux, qui suis bien heu- 
reuse, puisque de nouveau je jouis de ta présence, à 
l'heure où j'avais perdu tout espoir. 

Aurelio. — Que s'est-il passé, mon épouse, pendant 
cette absence, alors que vous étiez au pouvoir de ces 
gens qui n'ont ni raison, ni vertu, ni courage, ni âme, 
ni conscience? 

Silvia. — Ayant mis mon espoir dans le Créateur 
du ciel et de la terre, avec une confiance chrétienne et 
ferme, par sa bonté j'ai pu garder mon chaste voile, et 
avec sa sainte grâce, j'espère n'avoir pas à craindre de le 
tacher. 

Aurelio. — Sache, ô ma douce épouse, que 
l'amour rusé et vindicatif a assailli, avec une âpre 
rigueur, violent et farouche, le sein de ma maîtresse, 
et l'a blessé d'une plaie incurable, puisqu'il l'a rendu 
amoureux de ce cœur qui esta toi. Où que j'aille, elle 
me suit, et suivant ce que la Mauresque me déclare, elle 
se distrait seulement à me regarder. 

Silvia. — Toute cette histoire, Zara me Ta dite, 
et elle m'a priée de te demander de ne pas ainsi la 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. i 5 



226 CERVANTES 

dédaigner ostensiblement. Izuf, notre maître^ ne mené 
pas une moins triste existence, car il m'adore avec une 
ardeur qui ne me semble pas feinte. 

Aurelio. — pauvre Maure! 

Silvia. — malheureuse Mauresque I 

Aurelio. — Qu'en vain vous exhalez par les vaines 
brises, d'heure en heure, vos vains soupirs I Izuf m'a 
dit aussi toute son intention, et m'a prié de vous sup- 
plier d'alléger un peu son tourment. Mais qu'une flèche, 
avec une farouche violence, vienne me traverser le sein, 
et que mon âme se détache de ses chairs, plutôt que je 
veuille le servir tant à mes propres dépens qu'à votre 
préjudice, dût-il être peu satisfait de moi. 

Silvia. — S'il nous suffisait dans ce cas, Aurelio, 
de leur paraître avoir changé de sentiment, san¿ que 
le mal aille plus loin, je tiendrais la chose pour fort 
réussie, car nous gagnerions à cette feinte de ne pas 
trouver d'obstacles à nos chères entrevues. Tu diras à 
Zara qu'à cause de moi, tu ne te montres plus aussi inflexi- 
ble, et je dirai au Maure que ton insistance a du pou- 
voir sur moi. Et gardant tous les deux cette attitude 
modeste, avec prudence nous pourrons facilement, 
grâce à la joie de nous voir, oublier toutes nos dou- 
leurs. 

Aurelio. — L'idée que tu nous donnes est excel- 
lente, et il sera fait comme tu l'ordonnes. Peut-être, 
entre temps, s'apaisera le sort inclément. J'écrirai 8 
mon père pour lui exposer notre triste situation; toi, 
Silvia, tu peux en écrire autant à tes parents.... Mais 
parce que parfois les murs ont des oreilles, ô ma Silvia, 
comme l'on dit, rendons grâces au ciel de toutes ses 
faveurs, et remettons à un autre jour la suite de notre 
conversation. {Ils sortent.) 

[VOcca$ion et la Nécessité méditent de triompher d'Áürelio et 
favorisent un tête-à-tête du chrétien avec sa maîtresse. Mais 
Aurelio se ressaisit encore.... 

De deux jeunes frères vendus au cours de la vente d'esclaves, 
au deuxième acte, l'un, Juanico, s'est fait renégat et s'appelle 
Soliman. On le voit, gagné par les présents des Maures, se 



tiÎÉATRË 227 

iêiouii* de sa hóuvfelíe existence, rompre d'un air méprisant 
avec sa famille, et vanter « le plaisir d'être Maure » devant 
Aurelio qui se lamente de la facilité avec laquelle l'infâme secte 
de Mahomet réussit à pervertir les cœurs simples! 

En se rétirant, Aurelio se rencontre avec Silvia et l'embrassé- 
Surpris dans ce geste par leurs maîtres qui les soufflettent» 
lès deux amatits s'excusent habilement, en alléguant qu'ils se 
remerciaient mutuellement d'avoir obtenu l'un de l'autre ce 
dont leurs maîtres les avaient chargés.... 

Izuf confie à Zara que le Roi lui a mandé de venir en sa pré- 
sence avec Silvia et Aurelio. Il craint que son souverain ne 
veuille lui prendre ses esclaves, pour se venger d'avoir refusé 
la charge qu'il lui avait offerte. Zara lui conseille de dire au 
Roi qu'Aurelio n'est qu'un pauvre soldat et que Silvia est sa 
femme.... 

La quatrième journée s'ouvre par le curieux épisode d'un 
captif, lequel s'est enfui dans la brousse, et harassé, s'endort dans 
un fourré d'où bondit un lion... qui vient pacifiquement se 
coucher à terre, à ses côtés. A son réveil le captif remercie 
Dieu et la Vieipge de cet évident miracle. 

Sur ce; apparaissent les deux captifs Pedro et Saavedra, dont 
le premier est chargé par le Roi de racheter Aurelio et Silvia, 
et fait preuve d'une foi chancelante. Saavedra le catéchise et 
réussit à le ramener à des sentiments plus chrétiens.] 



4. — - APOSTOLAT DE SAAVEDRA. 
(4« Journée.) 

Pedro. — Je songe à changer de iiom et de vêtement, 
et à m'appeler Mami. 

Saavedra. — Tu veux être renégat? 

Pedro. — Oui, je le veux, mais sache de quelle façori. 

Saavedra. — Renie de la façon que tu veux : c'est 
toujours un crime et une horrible faute, qui s'accorde 
mal avec ce que tu es. 

Pedro. — Je sais bien déjà que ma conscience m'ac- 
cuse; mais je désire tant sortir d'ici, que ce motif ser- 
vira d'excuse. Je ne nie point le Christ, ni ne crois en 
Mahomet. Par la parole et le costume je serai Maure, 
pour atteindre le bien que je ne possède point. Si je 
vais en course *, je sais parfaitement que dès queje tou- 

Í. CóuHé, dans le sëiis d'expédition de corsairéá* 



228 CERVANTES 

cherai la terre des chrétiens, je m'enfuirai, et encore 
ne serai-je pas sans richesse. 

Saavedra. — Ce sont là des pièges cupides et vains, 
par lesquels le démon tente facilement, avec l'âme, de 
te lier pieds et mains. Un faux bien se montre ici appa- 
rent, qui est d'avoir ta liberté, mais dès que tu auras 
renié, même ce désir s'en ira de ton esprit. Tu attendras 
toujours le moyen et l'heure : pas cette année, mais 
l'autre assurément... et ainsi tu repousseras tous les ans 
l'échéance. J'ai l'expérienee de ces choses, car j'en ai 
vu beaucoup qui avaient ton désir, et ne sont jamais 
arrivés à bon port. Et devrais-tu y arriver, est-ce un 
bon calcul que d'employer un moyen aussi faux et excessif 
pour atteindre au but de ton bonheur? Le remède ici 
tu peux l'appeler un mal. 

Pedro. — Si je ne puis espérer d'autre issue possible 
de ma misère pour obtenir la joyeuse liberté, est-ce 
beaucoup s'aventurer que d'être Maure pendant quel- 
ques jours, et seulement en apparence, si par cette ruse 
je puis conquérir la liberté chérie qui me fuit? 

Saavedra. — Si tu savais, Pedro, jusqu'où s'étend la 
perfection de noire loi chrétienne, tu verrais comme 
elle nous ordonne de ne pas commettre un péché mor- 
tel, le salut universel dùt-il en dépendre. Ainsi donc, 
comment veux-tu, pour te voir libre, de la liberté du 
corps, emprisonner dans mille fers ton âme misérable 
et infortunée, en commettant un péché aussi énorme 
que celui de renier le Christ et son Église? 

Pedro. — Qui parle de nier le Christ et son Église? 
Ne suffit-il pas de se circoncire et de prononcer certai- 
nes paroles de Mahomet, et rien d'autre, sans nommer 
le Christ et ses saints? Je ne le nierai point pour le 
monde entier; car il sera toujours ici, dans mon cœur, 
et Lui ne veut de l'homme que le cœur. 

Saavedra. — Veux-tu voir si tu le nies? Écoute : Ima- 
gine-toi déjà vêtu à la turque, et allant par la rue. Or 
j'arrive, en présence d'autres Turcs, et je te dis : « Que 
le Christ soit loué, ami Pedro! Ne savez-vous point 
que le mardi est vigile, et que l'Église ordonne que nous 



THEATRE 229 

jeûnions? » A cela, dis-moi, que répondrais-tu? Sans 
doute me donnerais-tu mille coups de poing, et dirais- 
tu que tu ne connais point le Christ, et n'as point 
affaire avec son Église, parce que tu es un bon Maure, 
et que tu t'appelles, non pas Pedro, mais Aydar ou 
Mahomet. 

Pedro. — Je le ferais peut-être, mais non par convic- 
tion obstinée : seulement pour que les Turcs qui m'en- 
tendent, en voyant combien j'en étais fâché, puissent 
penser que je suis de tout point Maure et non chrétien. 
Mais, dans ma volonté, je le serais toujours! 

Saavedra. — Ne sais-tu point que le Christ lui-même 
dit : <c Celui qui me niera devant les hommes, je le 
nierai devant mon Père; et celui qui me confessera 
devant eux, je l'assisterai devant mon Père éternel? » 
N'est-ce pas là, mon ami, une preuve suffisante pour 
te convaincre et te détromper de l'erreur où tu gis 
en étant chrétien seulement par le cœur, ainsi que 
tu le dis? Et ne sais-tu pas non plus que cet appui, 
grâce auquel le chrétien s'élève jusqu'au ciel, est la 
Croix et la Passion de Jésus-Christ, dans la mort duquel 
vit notre vie, et que le remède par quoi nos âmes puis- 
sent profiter du trésor immense de son sang versé pour 
notre salut, est déposé dans la pénitence, qui a trois 
parties essentielles qui la rendent parfaite et achevée : 
la première, la contrition du cœur; la seconde, la confes- 
sion orale; la troisième, la satisfaction des œuvres! Et 
cette contrition que quelques-uns disent avoir, comme 
ces chrétiens renégats qui par la parole et les œuvres 
nient le Christ et ses saints, tu ne peux l'appeler con- 
trition, mais simple désir de sortir du péché; désir si 
mou que le respect humain les empêche d'exécuter ce 
que leur prescrit la raison. Et ainsi, avec cette ombre 
et apparence de ce vain désir, pour eux une année 
s'écoule, puis une autre, et la mort enfin vient les mettre 
en perpétuel esclavage de la même façon qu'ils pen- 
saient obtenir la liberté dans cette vie. Oh I combien de 
choses pures, excellentes, véritables, sans réplique, et 
simples ne pourrais-jc te dire à ce propos pour tenter 



230 CERVANTES 

(d'ieffaee^ de tofi esprit cette idée fausse qui s'y imprime 1 
lyi^is le temps et le lieu ne le permettent point. 

Pedro. — Celles que tu m'as dites, ô mon ami, suffî- 
sepit et suffiront de telle njanière que je te jijre, ^yiy 
¡tout ce qu'il est licite de jurer, de suivre ton ponspil, et 
de ne pas m'écarter du très saint giron de l'Église? 
alors même que dans le dur et amer esclavage je devrais 
achever mes tristes jours amers. 

Saavedra. — Si tes actes répondent à ton propos, le 
jour viendra, savoureux et doux, où tu auras la liberté; 
car le ciel sait nous donner joie et bonheur par cent 
mille voies cachées à l'hiifliain entendement ; c'est pour- 
quoi il n'est pas bon de s'exposer à ce que par un seul 
chemin, âpre, mauvais, malaisé, nous arrive le biep 
que tant d'êtres cherchent et que si peu, jusqu'ici, ont 
obtenu. 

Pedro. — Mes œuvres te donneront des signes cer- 
tains de mon repentir et de mon changeipent. 

Saavedra. — Que le ciel te donne le$ forces néces- 
saires et te sauve des mauvaises occasions jqui t'iaciten.t 
à former d'aussi criminels desseins ! 

Pedro. — Que le ciel t'assiste dans la mesure où le 
mérite la sagesse que tu m'inspires! Mais il est tard. 
Adieu I Adieu 1 

Saavedra. — Adieu, mon ami. 

[Le Roi lui-même paraît, se rendant chez Izuf. 11 donne la 
liberté à Aurelio et Silvia en échange d'une forte rançon. Un 
navire de l'ordre rédempteur de la Trinité aborde au port. Il 
vient d'Espagne pour racheter des chrétiens, et porte le très 
chrétien Frère Juan Gil^. Tous les captifs, dans l'enthousiasme, 
se précipitent au-devant du vaisseau béni, et, rejetant leurs 
chaînes, s'agenouillent pour remercier avec ferveur la « Très 
Sainte Vierge Marie >>....] 



1. Celui-là même gui, ne pouvant songer à racheter le noble 
Aragonais Palafox, libéra à sa place Cervantes, alors esclave à 
Alger. 



TÜÉATRE 231 

II 

Numance*. 

[Scipion, chargé par le Sénat romain de prendre Numance, 
trouve la tâche difficile. Ses pertes sont lourdes et il n'avance 
point. Au surplus, son armée, oublieuse de la gloire, s'amollit 
dans les plaisirs. 11 doit tenter, par ses discours, de réchauffer 
l'ardeur de ses soldats.] 

1. — HARANGUE DE SCIPION A SES TROUPES. 
(l'« Journée.) 

Scipion. — A votre fîère attitude, à votre appareil 
martial, puissant et magnifique, je vous reconnais bien, 
mes amis, pour des Romains; pour des Romains, dis-je, 
forts et courageux. Mais avec vos mains blanches et 
délicates, vos visages au teint fleuri, vous paraissez nés 
là-bas, en Bretagne, et engendrés de pères flamands. 
Votre négligence générale, mes amis, votre insouciance 
pour ce qui vous touche de si près, relève vos ennemis 
abattus et diminue votre effort et votre prestige. Les 
murs de cette cité, aujourd'hui encore tels que des 
rochers inébranlables, sont témoins de votre action 
vaine et molle, qui n'a de romaine que le nom. Vous 
semble-t-il, mes enfants, que c'est un noble exploit, 
alors que le monde tremble au nom de Rome, que vous 
seuls en Espagne l'anéantissiez et le jetiez dans l'abîme? 
Quelle est donc cette étrange faiblesse? Si je ne me 
trompe, elle est née de la paresse, mortelle ennemie de 
la vertu du courage. La tendre Vénus et le dur Mars ne 
font jamais durable alliance : elle cherche les plaisirs, 
et il suit l'art qui pousse aux dévastations et aux san- 
glantes fureurs. Que la déesse cypriote ^^ maintenant 

1. 11 ne s'agit pas de la première guerre de Numance (152 av. 
J.-C), mais du siège de la ville par Scipion Émilien, aidé des 
troupes africaines de Jugurtha, qui dura de 134 à 132 av. J.-G. 

2. Yénus-Aphrodite émergea des flots sur la côte de Chypre. 



232 CERVANTES 

nous laisse I Que son fils * déserte notre camp! Car ce 
n'est pas la place, sous les tentes martiales, de qui 
aime les banquets et les fins goûters I Pensez-vous que, 
seul, le bélier à la pointe ferrée suffise à renverser les 
murailles, et que la bataille puisse être gagnée parla 
seule multitude assemblée des gens et des armes? Si 
l'effort et la prudence ne sont de notre côté pour tout 
deviner et préparer, il ne nous sert de rien d'avoir 
beaucoup d'escadrons et encore moins d'innombrables 
munitions. Une armée si petite soit-elle, qui observe un 
bon ordre militaire, brillera comme un clair soleil et 
obtiendra les victoires qu'elle désire; mais si elle 
s'abandonne à la mollesse, fût-elle comme un abrégé du 
monde, une main plus disciplinée et une âme plus forte 
la déferont en un moment. Rougissez, braves soldats, 
de voir, à notre honte, un si petit nombre d'Espagnols 
encerclés de toutes parts défendre avec fierté ce nid de 
Numance. Seize ans et plus sont passés depuis qu'ils 
entretiennent la guerre et se vantent d'avoir vaincu 
de leurs rudes mains des millions de Romains. Vous 
êtes vaincus par vous-mêmes, vous qui êtes vaincus 
par le bas et lascif caprice féminin, sans avoir porté la 
main vers vos armes. Ayez honte, si vous ne l'avez 
déjà, de voir que ce petit peuple espagnol se défend 
contre la puissance romaine, et que plus il est rendu, 
plus il nous attaque. Aussi bien je veux, en tous cas, 
que les infâmes entremetteuses, seule origine de tout 
le mal, sortent de notre camp. Pour boire qu'il ne reste 
pas plus d'un verre, et que ces lits de plaisir remplis de 
concubines soient détruits et remplacés par des cou- 
ches faites de branchages et posées à terre. Que le 
soldat n'exhale d'autre odeur que celle de la poix et de 
la résine. Qu'il n'apporte aucun appareil de cuisine 
pour satisfaire sa gourmandise : car celui qui dans la 
guerre cherche ces agréments, supportera fort mal la 
cuirasse. Je ne veux d'autre goût ni d'autre fragrance, 
tant qu'un Espagnol vivra dans Numance. Que cet 

1. Cupidon-Eros. 



THEATRE 233 

ordre si juste, soldats, ne vous paraisse ni trop dur ni 
trop rude. Vous finirez par reconnaître son utilité 
quand vous aurez obtenu ce que vous poursuivez. Je 
sais bien qu'il vous sera pénible de donner une nou- 
velle assise à vos mœurs; mais si vous ne les changez 
pas, la guerre durera, confirmée par cette honte. Le 
laborieux Mars ne s'accommode guère des lits douillets, 
des jeux et du vin. Il lui faut un autre appareil. Il suit 
un autre chemin. D'autres bras lèvent son étendard. 
Chacun fabrique sa propre destinée. Ici le hasard n'a 
aucune place. La paresse enfante la mauvaise fortune, 
mais la diligence crée l'empire et la monarchie. 

Avec tout cela je garde confiance qu'enfin vous mon- 
trerez que vous êtes Romains. Je m'inquiète peu de ces 
murs défendus par ces barbares rebelles espagnols. 
C'est pourquoi je vous promets par ma dextre et vous 
jure que si vos mains égalent votre courage, les 
miennes s'ouvriront pour vous récompenser, et ma 
bouche aussi pour vous louer. 

[Scipion refuse la paix que viennent lui proposer des ambas- 
sadeurs numantins. La figure de l'Espagne apparaît alors, qui se 
lamente du supplice infligé à la ville courageuse que Ton veut 
réduire par la famine. Mais le fleuve Duero qui baigne les murs 
de Numance, vient consoler la mère Espagne et lui fait entre- 
voir la vengeance d'un glorieux avenir. 

Au cours de la deuxième journée, nous apprenons à connaître, 
dans Numance assiégée, Leoncio et Morandro, héroïques soldats 
dont le second, malgré la misère poignante, ne pense qu'à son 
amour pour la jeune Lira qu'il doit épouser seulement à la fin 
de la guerre. 

Des prêtres viennent offrir un mouton en sacrifice à Jupiter. 
Mais un démon surgit qui renverse l'appareil du sacrifice. Les 
prêtres en augurent que le ciel reste impitoyable. 

A son tour, le magicien Marquino invoque les esprits infer- 
naux et ressuscite le cadavre d'un jeune homme mort de faim, 
lequel prédit la fin désastreuse de la lutte, puis retombe en 
son sépulcre où Marquino, désespéré, se jette après lui. 

Au début de la troisième journée, Scipion repousse la propo- 
sition d'un combat singulier qui déciderait de la guerre. Les 
Numantins ne voient plus d'autre solution possible qu'une 
sortie en masse. Mais une longue procession de femmes, 



234 CERVANTES 

instruites de ce projet extrême, vient tepter deles en dissuader» 
Lira, à leur tête, n*est pas la moins éloquente. Morandro 
s'avance vers elle et lui parle.] 



2. — LIRA ET MORANDRO. 
(3? Journée.) 

Morandro. — Ne te presse p^s tant, Lira : laisse-rnoi 
joiiii: an bien qui me pput donner dans la mort uiie 
heureuse vie! Laisse mes yeux contempler un instant ta 
chère beauté, puisque dans mes chagrins mon infor- 
tune peut trouver un tel adoucissement 1 Q, douce Lira, 
tu résonnes sans cesse en mon cœur avec une si douce 
harmonie que mes peines se changent en joiel Mais 
qu'as-tu? A quoi songes-tu, paradis de mes pensées? 

Lira. — Je pense que lïioii bonheur pi le tien vont 
finir. Et ce n'est pas le siège de notre patrie qui sera 
Ipur homicide, car pour moi la vie s'achèvera avant 
même que la guerre ait pris fin. 

Morandro. — Que dis-tu, bien de mon âme? 

Lira. — Que la faim m'accable à ce point qu'elle 
rompra bientôt le fil de ma vie. Quel hymen peux-tu 
espérer (je celle qui es|t réduite à une telle extrémité 
qu'elle t'assure de sa crainte, avant une heure, d'expi- 
rer? Mon frère est mort hier, comme ma mère, de la 
faim. Et si la faim et sa puissance n'ont pas eu raison 
de ma santé, c'est que ma jeunesse se révolte contre sa 
figueur. Mais voici de longs jours que je ne xn^ défends 
plus et que mes faibles forces ne peuvent plus résister 
à son assaut. 

Morandro. — Sèche tes larmes, ô ma Lira, et laisse 
mes yeux s'épancher en de courantes fontaines jaillies 
de tes propres chagrins. Quoique la faim despotique 
s'acharne sur toi sans mesure, tu ne mourras pas sous 
ses coups, tant qu'il me restera un souffle de vie. Je 
m'offre à sauter le fossé et la forte muraille et risquer 
la mort pour tç sauver d'elle. Le pain que touche Je 
Romain, sans que là crainte pi'arréte, je l'enlèverai 
de sa bouche pour le mettre dans la tienne. Par mon 



THÉÂTRE 235 

bras j'ouvrirai le champ de ta vie et de ma mort, car de 
te voir ainsi, chère âme, cela ipe tue plus sûrement. 
Mais je t'apporterai à manger en dépit des soldats 
romains, si mes mains sont encore les mêmes qu'elles 
étaient naguère. 

Lira. — Tu parles comme un amoureux, Morandro, 
mais il n'est pas juste que je prenne plaisir au plaisir 
acheté au péril de ta vie. Quoi que tu puisses leur ravir 
ne saurait suffire à me ranimer, et tu réussiras à te 
perdre sans parvenir à me sauver. Jouis de ta jeunesse 
en ses tendres années et ses années plus mûres, car ta 
vie importe davantage que la mienne à Ja cité. Tu 
pourras mieux la défendre des embûches de l'ennemi, 
que tu ne défendrais la faiblesse d'une triste jeune 
fille. Ainsi, mon cher amour, chasse cette pensée; je ne 
veux point d'aliment gagné au prix de ta peine. Car 
niême si tu retardais ma mort d'une seule journée, tu 
n'empêcherais pas la famjne tenace de finir par nous 
achever. 

Morandro. — En vain tu t'obstines, Lira, à minter- 
dire ce chemin où mon vouloir et mon destin me pous- 
sent et me convient. Toi, prie les dieux, entre temps, 
pour qu'ils me fassent revenir avec un butin qui résolve 
ta misère et ma douleur. 

Lira. — Morandro, mon doux ami, n'y va pas; car 
il me semble que de ton sang je vois rougi le glaive de 
l'ennemi. Abandonne cette entreprise, Morandro, trésor 
de ma vie ; car si la sortie est difficile, le retour est pire 
encore. Je veux calmer ton ardeur et j'en prends le 
ciel à témoin; car je crains plus ma douleur que le 
profit que j'en aurais. Mais si, ami aimé, tu poursuis 
ton dessein, reçois ce baiser comme le gage que tu 
m'emportes avec toi. 

[Leoncio veut accompagner Morandro dans sa folle entreprise. 
Et les Numantins, sur le conseil de Théogène, vont faire un 
immense bûcher de toutes leurs richesses, afin de ne point les 
laisser aux Romains. On assiste à la scène navrante d'une mère 
qui se lamente de ne pouvoir nourrir ses deux enfants : elle n'a 
pas de pain à donner à Tamé, et c'est en vain qu'elle presse 
san sein desséché pour allaiter le plus petit.... 



236 CERVANTES 

Avec la quatrième journée nous rentrons d'abord dans le 
camp romain en rumeur : deux Numantins (nous savons 
lesquels) ofit pénétré dans l'enceinte et massacré les premiers 
soldats qu'ils ont rencontrés. Puis le théâtre représente de 
nouveau la place publique de Numance» où paraît tout à coup 
Morandro, taché de sang et portant une petite corbeille con- 
tenant un morceau de pain ensanglanté. Il appelle vainement 
Leoncio que les Romains ont tué. Lira, qui se dirige vers 
le bûcher où elle jettera du linge précieux, rencontre ainsi 
Morandro qui lui livre le pain désiré, et meurt entre ses bras, 
épuisé par ses blessures. Le frère de Lira vient s'abattre aux 
pieds de sa sœur et expire avec un regard de convoitise vers le 
morceau de pain arrivé trop tard. Lira, farouche dans son 
immense douleur, a la force d'ensevelir les deux corps, aidée par 
un soldat qu'elle arrête alors qu'il poursuivait une femme, afin 
de la tuer, conformément aux ordres du Sénat décrétant 
« qu'aucune femme ne doit rester en vie ». 

Sur ces horreurs se dressent les spectres de la Guerre, de la 
Maladie et de la Famine : tout brûle dans Numance, et les 
hommes y égorgent leurs femmes et leurs propres enfants. Le 
silence des catastrophes, qui règne sur la ville, inquiète l'assié- 
geant, et Marius monté sur une muraille apprend à Scipion 
qu'on ne voit qu'un lac rouge où surnagent des cadavres. Le 
jeune Yiriate, seul survivant de Numance, se jette enfin du 
sommet d'une tour après avoir maudit les vainqueurs. Scipion 
s'abandonne à de funèbres méditations, cependant que la 
Renommée, embouchant sa trompette, clame la gloire de 
Numance héroïque.] 



III 

Le Rufien heureux^ 

{EL RUFIÁN DICHOSO.) 

[Au commencement de la première journée nous assistons, 
sur une place de Séville, à une querelle de jeunes étudiants 
entre lesquels un alguazil et deux agents soudain s'interposent. 

1. Cette pièce, et celle qui suivra immédiatement : Pedro de 
Urdemalas, font partie de la collection des Comédies et Intermèdes 
de Cervantes, que nous avons pu lire, grâce à l'obligeance de 
notre ami M. Latomberie, dans l'édition eadeux volumes de 1749 
(Madrid, Imp. de Ant. Marin). Nous nous sommes servi également 
de l'édition des liujîens de Cervantes par M. Hazañas y la Rua. 



THEATRE 237 

Les batailleurs s^enfuient, sauf le plus hardi d'entre eux, Ghris- 
toval de Lugo, qui, tranquillement, fait face au guet devenu 
propice en le reconnaissant : qui oserait toucher au pilier de 
la hampa, de la bohème sévillane, au seigneur Christoval de 
Lugo, protégé de ce Sandoval qui gouverne la ville? Les agents 
saluent et s'éloignent, laissant Lugo à ses pensées. Or, voici 
qu'un de ses amis, le jeune Lagartija, vient l'inviter à un joyeux 
festin où seront présents d'aimables rufiens et des filles aux 
mœurs faciles. Christoval de Lugo accepte, au grand plaisir de 
Lagartija qui lui récite un romance égrillard composé par un 
sacristain.... Sur ces entrefaites, une dame, mystérieusement 
voilée, s'approche de Lugo et lui déclare la passion dont elle 
brûle pour lui. Mais cette déclaration est interrompue par 
l'arrivée du mari. Lugo, avec sang-froid, se place devant la 
belle amoureuse que, grâce à son voile, son mari ne reconnaît 
pas, et conseille à celui-ci d'éloigner et de cacher sa femme 
innocente dont un galant menace la vertu. Le brave homme 
remercie Lugo de son avis qu'il suivra. Il possède une maison 
de campagne et des clefs qui déjoueront les plans du galant 
imaginaire. Et il sort d'un côté, tandis que sa femme sort de 
l'autre, et que Lugo, resté seul, murmure « qu'il priera Dieu de 
le délivrer d'elle ». 

La scène est transportée chez l'Inquisiteur Sandoval auquel 
l'alguazil de naguère vient raconter les folies de son protégé. 
Sandoval convient d'éloigner Lugo de Séville et de l'emmener 
avec lui au Mexique. 

Le théâtre change et représente une ruelle de Séville où l'on 
distingue, malgré la nuit, une maison borgne. Christoval paraît 
avec deux musiciens. Or, la maison borgne est vide : le proprié- 
taire est en prison. Lugo propose, pour se distraire, d'aller 
piller la boutique d'un pâtissier voisin, ce qui ne l'empêche 
point de donner l'aumône à un pauvre aveugle qui passe, en le 
priant d'implorer pour lui les âmes du purgatoire. Le bruit que 
fait Lugo réveille le pâtissier et ses garçons qui se soumettent 
aussitôt en reconnaissant le terrible rufien : ils lui offrent la 
boutique entière, et il y pénètre avec les musiciens. 

Le jour poind. Une dame Antonia ose se présenter chez l'In- 
quisiteur Sandoval pour y trouver Lugo. Sandoval se montre 
•sévère, et fait cacher la dame tandis qu'il admoneste rudement 
son protégé. Celui-ci ne l'écoute guère, et subitement se préci- 
pite, suivi d'Antonia, pour aller prendre la défense d'un person- 
nage aux mœurs louches que la police arrêtait. Puis, après 

Nous traduisons Rufián par Rufien, suivant ainsi Covarrubias 
qui dans son Tesoro affirme que telle est l'origine française 
du mot espagnol. 



238 GËRVAÎÎTÈS 

ravoir délivré, il s'en va jouer aux dés avec l'étudiant Gilberto 
qui l'avait jusqu'ici battu et dont il triomphe aujourd'hui. La 
fortune sourit a Lugo qui fait son examen de conscience.] 



1. — LA MÉDITATION DE LUGO. 
(1" Journée.) 

Lugo. — Je reste seul et veux entrer éñ èoftipte àivec 
moi-même, malgré les vagues dans lesquelles je crains 
de naufrager. J'ai fait le vœu, si je perdais au jeu, 
d'aller me faire voleüí' dé grand chemin, claire et mani- 
feste erreur d'une aveugle fantaisie. Ce fût la pire 
audace et la pire folie que l'on puisse penser, car jamais 
un vœu criminel n'oblige à ce qu'on l'accomplisse; 
Mais pour cela laisserai-je d'avoir commis un péché 
alor's que ma volonté s'abandonna au désir ? Non, certes î 
Pourtant je sais que les contraires, d'habitude, par les 
contraires se guérissent : je ferai donc un voeu con- 
traire; et je le fais d'être religieux. Voyez, voyez, Sei- 
gneur, ce voleur de grand chemin qu'animent des senti- 
ments opposés. Vierge, qui fûtes pour les pécheurs 
la Mère de Dieu, voici que les brigands vous invoquent : 
écoutez-les, ô vous, Madàriie! Mon ange gardien, c'est 
à présent qu'il faut que vous accoui*iez et que vous for- 
tifiiez la crainte qui demeure en mon âme amèré. Ameâ 
du purgatoire, dont j'eus le continuel souvenir, con- 
naissez mon angoisse et mon mal. 

Et puisque la charité, parmi ces flammés, ne vous 
abandonne pas, denlandez à Dieu qu'il pi*êtë l'oreille â 
mes plaintes. Psaumes bénits de David dont les rtiys- 
tères sont tels qu'ils dépassent les lignes que vous avez 
écrites, que vos coiicepts m'inspirent (comme j'ai 
remarqué souvent) dé ne pas poser mes pieds où ils 
pourraient blesser rhon âme : noil Sur lé ilàhc des 
monts, comme un bandit sans foi chrétienne, maiá nus 
sur les dalles des cloîtres, et dans le chœur, tandis qiie 
je prierai. Holà, démons, de mille façons je vous défie 
tousl En Dieu plein de bonté je mets ma confiance, et je 
vous vaincrai tous 1 (// sort, et à cet instant résonnent les 



TIÎÉATRÈ ââS 

hautbois : on découvre une vision céleste ou tout au moins un 
Ange quiy dès que la musique a cessée prononcé :) Lorsque un 
pécheur revient à Dieu avec une humble ardeur, il y a 
fête dans le Ciel. 

[La deuxième journée s'ouVré pài* un dialogue de la Curiosité 
et de la Comédie par lequel l'auteur s'excuse de la liberté (^u'il 
prend envers les lois classiques du théâtre et change, sans 
préparation, de temps, de lieu et d'action. Et c'est qu'il a visé 
à l'unité idéale, et à représenter dans la première partie de sori 
drame la vie d'indépendance de Lugo; dans la deuxième^ sa 
vie sérieuse; dans la troisième, sa sainte mort et ses miracles. 
La Curiosité se déclare à moitié satisfaite. 

La scène représente maintenant une salle dans un couvent 
au Mexique où nous revoyons Lugo et Lagartija trañsforriiés en 
dominicains sous les noms dé Père de la Croix, et de Frère 
Antonio. Ce dernier n'a pu dépouiller le vieil homime et regrette 
sa bonne et joyeuse vie sévillane. Mais Lugo est vraiment le 
« Père de la Croix ». Le Prieur s'est pris d'affection pour l'ancien 
rufien miraculeusement converti et devenu l'exemple de la 
communauté. Aussi pèut-il vanter à l'Inquisiteur Sandoval, 
venu prendre des nouvelles de son protégé, « cet ange sur là 
terre » qui marche sans faiblir dans la voie qui mène au ciel; 
Sandoval remercie Dieu, et retourne en Espagne, rassuré sur le 
sort de celui qui fut le plus beau rujîen de Séville. 

L'auteur nous transpoi'te alors daiis un riche salon de Mexico 
où nous voyons paraître une dame appelée doña Ana de Treviño 
avec un médecin et deux donièstiques. Nous apprenons que 
celte damé souffre d'utie terrible maladie et qu'elle peut 
mourir subitement. Or nulle n'est moins disposée à mourir^ et 
surtout à renoncer à sa vie de péché. Doña Ana ne professe 
d'autre religion que l'amour, et au seuil même de la mort, ne 
s'occupe point de son salut. Mais on s'en inquiète pour elle, et 
l'oin va au couvent chercher le rèrtiède de son aine. Le Prieur 
propose rintercession de Frère Chi*istoval que nous avons vu 
précédemment résister dans sa cellule, tel saint Antoine, à une 
nouvelle Tentation.... Et Ton conduit « le Père de la Croix » 
auprès de la pécheresse qu'un prêtre essaye en vain de ramener 
à de meilleurs sentiments.] 



240 CERVANTES 

2. — LA SUBSTITUTION MYSTIQUE. 
(2* Journée.) 

{Le Père de la Croix et Frère Antonio entrent à cet instant, 
et le Père se met à écouter ce que dit le prêtre, lequel con- 
tinue ainsi :) 

Le Prêtre. — Dieu naquit pour nous sauver, il est 
mort pour nous cloué sur la croix : il pardonnera donc 
nos péchés s'il ne faut que nous pardonner. Tu dois 
espérer de sa part ce grand pardon que tu ne veux pas : 
car il ne cherche qu'à pardonner. 

Deus cui proprium est misereri semper et parcere, et 
misericordia ejas super omnia opera ejus. 

Et le Roi, divin chanteur, après mainte autre louange, 
poursuit de la sorte son hymne : 

Misericordias tuas. Domine, in œternum cantabo. 

La pire offense que tu puisses faire à Dieu est ce déses- 
poir et cette crainte par quoi tu sembles le nier, car tu 
vas contre l'attribut de sa toute-puissance : péché le plus 
insolent, déraisonnable et grossier. Nul n'ignore que 
Judas a commis deux péchés suprêmes. Mais le plus 
horrible est de s'être pendu, et non d'avoir vendu le 
Christ. Tu l'outrages grandement, Madame, en n'espé- 
rant point en lui, car il est colombe sans fiel envers 
qui pleure son péché. 

Cor contritum et humiliatum, Deus, non despides. 

Dieu ne méprise jamais le cœur humilié, mais au con- 
traire le prise de telle sorte qu'il est de foi, et reconnu, 
que le Ciel se réjouit quand avec une conscience neuve, 
un pécheur sur la terre revient à la pénitence. Voici le 
Père de la Croix, j'espère en tout le succès. 

Le Père de la Croix. — Poursuivez, mon Père, je 
veux être attentif à vos paroles. 

Ana. — Pauvre de moi! Un autre importun arrive 
pour accroître mon tourment. Mais il ne changera pas 
ma volonté, quelque peine qu'il se donne. Que me 
voulez-vous, mon Père, qui venez ainsi tout gonflé 
d'orgueil? On voit bien que vous ignorez que pour moi 



THEATRE 241 

il n'y a pas de Dieu. Il n'y a pas de Dieu, je le répète, 
et ma malice, en sa rage mortelle, fait que la miséri- 
corde, sinon la justice, se voile le visage. 

Le Père de la Croix. — Dixit insipiens in corde suo 
non est Deus. 

{Aa Prêtre,) Que votre humilité veuille me recom- 
mander à Dieu, car je veux vous succéder dans votre 
combat. (Le Prêtre, Frère Antonio, le Père de la Croix et 
tous les assistants se mettent à genoux.) Heureuse Porte ^ 
du Ciel qui relevez de sa chute et ressuscitez à la vie 
notre espérance défunte : demande à ton bienheureux 
Fils qu'il touche ici l'àme de cette femme, et qu'il 
montre le pouvoir de son cœur compatissant. 

Et docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur. 
Madame Doña Ana de Treviño qui êtes si près déjà du 
départ pour l'autre monde, je trouve bien pauvres vos 
préparatifs d'adieu I Les âmes doivent entrer blanches 
comme la blanche hermine dans la patrie de la vie qui 
doit durer des siècles infinis. Mais les noires ne trou- 
vent que Tantre des monstres infernaux 2. Où voulez- 
vous qu'aille votre âme? Choisissez à votre guise une 
patrie pour elle. 

Ana. — La justice de Dieu me tient à distance. Dieu, 
parce qu'il est juste, ne peut me pardonner. Sa justice 
abat le méchant. L'espérance n'habite point dans le 
cœur injuste du pécheur, et il ne serait pas bien qu'elle 
y habitât. 

Le Père de la Croix. — Que Dieu ôte cette erreur de 
ton sein. A l'heure où la mort atteint cette triste vie, 
l'âme qui le remarque doit se rattacher à l'espoir. Car 
dans une si dure et rigoureuse extrémité, la crainte ne 
peut être d'aucun profit pour Fâme. L'espérance et la 
crainte doivent aller de pair dans la vie, mais dans la 
mort il n'en est pas de même. Celui qui dans la lice 
redoute son adversaire, a tort; mais celui qui, plein 
d*ardeur, attaque, est disposé à la victoire. Vous êtes 



1. La Vierge Marie, Janua cœli, 

2. Littéralement, des vestigles. 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISiKi. 16 



242 CERVANTES 

sur le champ de bataille, Madame : ce soir, ce sera la 
guerre. Prenez garde qu'à ce moment l'ennemi ne vous 
rende couarde! 

Ana. — Sans armes, comment pourrais-je affronter 
un aussi rude péril, avec un adversaire habile auquel 
on a peine à tenir tête? 

Le Père de la Croix. — Ayez confiance en votre 
parrain ^ et dans votre Juge, qui est mon Dieu! 

Ana. — Il me semble que tous les deux vous donnez 
dans la même folie. Laissez-moi, car, pour conclure, 
j'ai l'âme de telle façon, que je ne veux pas — Dieu le 
voulût-il! — bénéficier de grâce et de pardon. Hélas I 
mon âme me quitte! je meurs désespérée! 

Le Père de la Croix. — Démon! en Jésus j'espère : 
tu n'emporteras pas la palme de cette entreprise. 
Vierge pure, comme votre aide tarde à venir! Et vous, 
son bon Ange Gardien, voyez comme le Mauvais s'em- 
presse! Mon Père, ne cessez de prier, prier toujours, 
car c'est une arme qui triomphe de Satan en n'importe 
quelle conquête. 

Antonio. — Quand on est à jeun et qu'on ne peut 
dormir, on se laisse aller facilement à la paresse. Et 
l'on bâille plus qu'on ne prie, le cœur sec et défaillant. 

Ana. — - Se peut-il que mon âme se trouve ainsi sans 
œuvres ! 

Le Père de la Croix. — Si tu reviens à la raison je 
ferai en sorte que tu en aies à profusion. 

Ana, — Se trouvent-elles par hasard dans la rue? et 
celles que j'ai faites jusqu'ici sont-elles autres que des 
œuvres de mort? 

Le Père de la Croix. — Écoute un peu et réfléchis 
à ce que je vais te dire. 

Ana. — Dis. 

Le Père de la Croix. — Un religieux, resté long- 
temps dans sa religion, et qui a toujours gardé sa règle 
avec un cœur pur, en faisant telle pénitence que mille 
fois le Prieur lui ordonne, en vertu de l'obéissance, 

i. Seas de témoin, second, défenseur. 



THEATRE 243 

d'en tempérer la rigueur; qui, dans les jeûnes continus, 
la prière, l'humilité, cherche les plus âpres chemins de 
l'austérité; dont le lit est la terre dure; la boisson, ses 
propres larmes; dont l'amoureuse flamme de Dieu 
accommode les aliments; qui se frappe la poitrine de 
tels coups d'une pierre, que fût-elle de diamant, il l'au- 
rait bientôt brisée; qui, pour fuir du vice honteux de 
la chair et de la volupté, porte, bien qu'il soit malade, 
une chemise d'un rugueux cilice; qui marche toujours 
les pieds nus, éloigné de toute malice, aimant Dieu 
parce qu'il est bon, et sans chercher d'autre intérêt.... ' 

Ana. — Père, qu'en veux-tu déduire? 

Le Père de la Croix. — Que vous me disiez, 
Madame, si ce religieux pourra, à l'heure anxieuse de 
la mort, avoir quelque espoir de salut? 

Ana. — Pourquoi non? Plût à Dieu que j'eusse la 
moindre part de ce qui lui revient de telles œuvres! 
Mais je n'en ai pas même une seule qui, dans cette 
angoisse harassante, puisse cadrer à mes espérances. 

Le PÈRE DE LA Croix. — Eh bien, je vous donnerai 
toutes les miennes, et je prendrai le lourd fardeau des 
vôtres à ma charge. 

Ana. — Père, dis-moi, tu extravagues? Comment cela 
peut-il se faire? 

Le Père de la Croix. — Si tu veux te confesser, 
l'excès de la charité peut aplanir les montagnes. Mets 
de ton côté le repentir et tu verras alors comment je 
me charge de tes œuvres , et toi de celles que je 
compte. 

Ana. — Où sont les cautions qui assurent notre 
accord? 

Le Père de la Croix. ~ Je suis certain que nul n'en 
donna de meilleures, d'aussi grandes, d'aussi bonnes, 
d'aussi riches et d'aussi franches : car elles sont sou- 
veraines, et d'une immense sublimité. 

Ana. — Qui me donnez-vous? 

Le Père de la Croix. — La pure, sacro-sainte, noble 
et belle, qui fut Mère et qui fut Vierge, creuset de notre 
bonheur. Je vous donne aussi pour garant Je Christ 



244 CERVANTES 

crucifié : je vous le donne enfant, à Bethléem, perdu, 
puis retrouvé. 

Ana. — Les cautions me satisfont. Mais quels seront 
les témoins? 

Le Père de la Croix. — - Tous ceux qui sont dans le 
ciel et s'asseoient sur ses degrés. 

Ana. — Rapportez-moi ce contrat pour que je sois 
bien instruite de la faveur signalée que vous me 
faites. 

Le Père de la Croix. — Cieux, écoutez! Moi, Frère 
Christoval de la Croix, indigne Religieux et profès de 
l'ordre sacré du bienheureux Patriarche Saint Domi- 
nique, je dis en cette forme, que je donne volontiers 
à l'âme de Doña Ana de Treviño ici présente, toutes les 
bonnes œuvres que j'ai faites, en grâce et en charité, 
depuis le jour où je laissai la carrière de la mort 
pour entrer dans celle de la vie. Je lui donne tous mes 
jeûnes, mes larmes, mes flagellations; et le saint mérite 
de toutes les messes que j'ai dites. Et de même, je lui 
donne toutes mes prières, et mes désirs qui toujours 
eurent Dieu pour but. Par contre, je prends à ma 
charge ses péchés, si graves qu'ils puissent être, et je 
m'oblige à en rendre compte là-haut, à l'éternel Tri- 
bunal de Dieu éternel, à en payer le reliquat et les 
peines qu'ils peuvent mériter. Mais la condition de ce 
contrat est qu'elle mette d'abord de son côté la confes- 
sion et le repentir, 

Antonio. — Chose inouïe ! 

Le Prêtre. — Inimaginable charité! 

Le Père de la Croix. — Et pour qu'elle me croie et 
soit assurée, je lui donne pour cautions la Très Sainte 
Vierge Marie, et son Fils, et les onze mille Vierges 
bénies qui sont mes protectrices et avocates. Et je 
prends pour témoins la terre, le Ciel, et tous ceux qui 
sont ici présents et m'écoutent. Habitants du Ciel, ne 
laissez pas passer cette occasion, puisque vous pouvez 
montrer en elle votre charité de flamme. Demandez au 
grand Pasteur des troupeaux du Ciel et de la terre, 
qu'il ne laisse pas Satan emporter cette brebis qu'il a 



THEATRE 245 

marquée de son précieux sang. Madame, n'acceptez- 
vous pas cet accord? 

Ana. — Oui, je l'accepte, mon Père, et demande, 
repentie, la confession, car je me meurs. 

Le Prêtre. — Seigneur, voilà bien de tes œuvres! 

Antonio. — En un bel état demeure maintenant le 
Père de la Croix, l'âme desséchée et seule, effilée comme 
une asperge : il me semble qu'il revient au sicut erat, et 
qu'il laisse le Bréviaire et s'accommode du Barcelo- 
nais ^ et de la crochue 2. Il fut toujours libéral, en mal 
comme en bien. 

Ana. — Mon Père, ne différez pas le remède. Entendez 
mes fautes qui restent à votre charge, et si leur nombre 
ne vous effraie pas, je mourrai tranquille dans l'espoir 
que j'en dois obtenir le pardon. 

Le PÈRE DE LA Croix. — [Au Prêtre,) Mon Père, allez 
au couvent, et donnez cette nouvelle à notre Prieur; et 
priez-le qu'il fasse dire une prière générale pour rendre 
grâce à Dieu de cet événement miraculeux : cependant 
que j'entendrai en confession cette nouvelle pénitente. 

Antonio. — Gela me plaît I 

Le Père de la Croix. -~ (A Ana.) Allons où nous 
serons seuls. 

Ana. — Bien volontiers. 

Le Prêtre. — bienheureuse pécheresse I 

[Dès le prélude de la troisième journée, nous apprenons que 
Ana expira après avoir reçu les sacrements et que onze mille 
vierges voltigeaient autour de son chevet. Mais le Père de la 
Croix était, au même instant, envahi de la lèpre.... Antonio se 
consacre à panser ses horribles plaies, supportées avec la plus 
sainte résignation, en dépit des tentations du démon Saquiel 
qui veut prouver au Père la folie de son sacrifice. 

Mais le Père de la Croix est récompensé de son héroïsme : 
les moines l'élisent Prieur malgré ses protestations et ses 
larmes d'humilité ; et c'est ensuite la mort glorieuse parmi les 
musiques célestes. Le rufien de naguère a vaincu Lucifer. Sa 
dépouille déjà va susciter des miracles. Le peuple l'entend 
ainsi qui se précipite dans la cellule du Père et se partage ses 
reliques.] 

1. L'écu ou bouclier. 

2. La dague. 



246 CERVANTES 

IV 

Pedro de Urdemalas. 

[L'intérêt principal de la pièce s'attache au héros lui-même, 
à ce Pedro de Urdemalas qui est bien le plus sympathique de 
picaros et dont nous connaissons la vie agitée et pittoresque 
par le récit qu'il en fait au « comte de gitanes » Maldonado 
qui vient lui oiTrir d'entrer dans la joyeuse et libre corporation 
dont il est le chef.] 

1. — LA VIE d'un « PICARO ». 

Je suis enfant de la Pierre *, car je ne connus pas de 
père : une des plus grandes disgrâces qui puissent 
arriver à un homme. Je ne sais où l'on m'éleva ; mais 
je puis dire queje fus un de ces enfants galeux du 
catéchisme que Ton trouve par là. Au moyen de la diète 
et des coups qui n'y font jamais défaut, j'appris les 
oraisons, et j'appris à avoir faim. Bien qu'avec tout 
cela, je susse lire et écrire, escroquer une aumône, me 
disculper et mentir, cette vie ne me contenta plus, dès 
que j'eus un peu grandi. Et je courus m'engager sur un 
navire de la flotte où je servis comme mousse. J'allai 
aux Indes et j'en revins vêtu de poix et d'étoupe, et sans 
un maravédi. Je tremblai pendant les tempêtes et pen- 
dant les calmes. La Bermude ^ m'épouvanta quand je 
me trouvai sur ses côtes. Je cessai de manger du bis- 
cuit avec deux doigts de suie, et de boire du vin du 
diable plutôt que de Saint Martin 3. Je foulai de nou- 
veau les rives du fleuve Guadalquivir, je me confiai à ses 
flots et retournai à Séville où je m'accommodai du vil 

1. C'est-à-dire, d'après le Tesoro de Govarrubias, « enfant 
trouvé »» sur la pierre ad hoc qui se trouvait dans la cathédrale 
de Tolède. 

2. L'archipel des Bermudes, au N.-E. des Antilles, est entouré 
de récifs. De plus, il était visité par les corsaires anglais. 

3. Le vin de San Martin est cité dans La Célestine, dans la 
Vie du Picaro y et par Villalon. 



THEATRE 247 

et bas office de commissionnaire du marché : les temps 
le voulaient ainsi. Et là, sans être curé, je recueillis 
beaucoup de dîmes, faisant main basse sur mille choses 
qui me condamnent ici. Enfin, par suite d'un malheur, 
ce métier prit fin, et je dus accepter celui, fort dange- 
reux, qu'on appelle mandil i. J'y appris la longue et sca- 
breuse vie de la hampe ^ : je sus tirer une querelle du 
vent et frapper avec un souffle ^ Mon maître, aussi brave 
qu'habile Pasquin *, donna l'assaut à une poche, subti- 
lement et sans bruit. Certain alguazil le prit les mains 
dans la pâte, et il voulut être, sur le chevalet, confes- 
seur et non martyr.... Le Boche ^ lui fouetta les épaules, 
ce dont il parut fâché, à ce que dit un médisant. On 
l'emmena sur les maisons flottantes^, et je vis s'égrati- 
gner l'Escalanta et la Bécerril pleurer. Moi, me voyant 
sans le feutre de mon paladin andaloux, je fis un saut 
forcé de valet de mauvais lieux à gardien de havre-sacs. 
La fortune m'envoya alors un soldat spadassin, de ceux 
qui vont jusqu'au Port^ et quien reviennent. Les billets 
de logement rachetés, les poules que je dérobai, si le 
ciel ne me les pardonne pas, malheur à moi! Cette vie 
me répugna, car j'y appris que le soldat hâbleur ^ finit 
aux galères; et je passai opportunément au service d'un 
gentilhomme de plage, vie de mille soubresauts et 

1. Métier de commissionnaire des filles publiques, selon 
Govarrubias (mandil signifie tablier des femmes). M. Hazañas y 
la Rua appelle mandil un « valet de ruiien ». 

2. V. p. 60, note 2. 

3. Vent et souffle en argot classique, signifient : dénonciation, 
avis à la justice. 

4. La statue guerrière des « pasquinades », à Rome, tirait 
son surnom du nom d'un tailleur facétieux qui demeurait près 
d'elle. 

5. Le bourreau. 

6. Les galères. 

7. Au Port, comme Guzmán de Alfarache (p. II, lib. III, c. viii), 
c'est-à-dire « aux galères ». Cest le Puerto de Santa Maria dont 
parle Suárez de Figueroa en son Pasagero déjà cité (alivio viii). 

8. Churrullero, hâbleur. Le mot venait du Chorillo de Naples, 
taverne que fréquentaient les oisifs. V, le Voyage de Turquie de 
Villalôn, col. VII, 



248 CERVANTES 

cent mille contentements. Mais par crainte d'aller à 
Alger, je me hâtai de me rendre à Cordoue, où je vendis 
de l'eau-de-vie et de l'orangeade. Là, le salaire d'un 
mois, en un seul jour je le bus; car s'il est une « eau 
savante », celle « de vie» est un fin docteur. Mon maître 
me chassa de chez lui avec la menace d'un tromblon, 
et, pour mon malheur je tombai dans la maison d'un 
Asturien. 11 fabriquait des oublies, et je vendis des 
oublies. Et en un jour, dix corbeilles, je les jouai toutes 
et les perdis. Je partis et rencontrai un aveugle que 
pendant dix mois je servis : et si c'eût été dix ans, 
j'aurais su ce que ne savait pas Merlin I J'appris l'argot 
des vagabonds, et j'appris à être pittoresque, et à com- 
poser des prières en vers bien troussés et tournés. Or, 
mon bon aveugle mourut et me laissa, tel Juan Paulin, 
sans un demi-maravédi, mais avisé, avec l'esprit clair 
et subtil. Alors, je fus garçon de mules, et même valet 
d'un tricheur au jeu, qui, avec la gueule de loup *, aurait 
avalé Saint Quentin. Grand joueur des quatre cartes^; et 
avec l'unique ^ je le vis donner de si mortelles blessures 
qu'elles ne peuvent se dire. 11 jouait par excellence la 
petite Verrue, l'Arbalestrille, le Grattoir, la Suie, le 
Maître Jean, fils de Vilaines si sagace^ au miroir^ et 
subtil à la retenue ^ qu'un lynx ne l'aurait pas vu avec les 
lunettes du Cid! Un jour sa maison s'effondra: pour lui 
vint la Saint Martine On lui plaça unécriteau au-dessus 

1. C'est une « fleur » de Vilhan, ou tricherie consistant en 
une subtile cavité pratiquée entre 2 cartes d'un jeu par suite de 
la convexité que l'on donnait avant de couper à la moitié infé- 
rieure du jeu. Sur les « fleurs » de Vilhan qui passait pour être 
l'inventeur du jeu de cartes, cf. Rodríguez Marin : Las Flores de 
Rinconete, dans les Liines del Impar cial du 4 février 1905. 

2 et 3. Cartes groupées et placées secrètement avant la coupe. 

4. Autres « fleurs » de Vilhan qui consistaient à marquer les 
cartes pour les reconnaître. 

5. Dans le texte ; Sage, c'est-à-dire docteur en tricherie : il y 
avait même des Sages doubles. 

6. Le « miroir » de Claramente. 

7. La retenue consistait à garder des cartes connues d'avance 
et à les mettre ensuite par-dessus le jeu. 

8. Comme pour les porcs : d cada puerco le viene su San Martin. 



THEATRE 249 

du nez. Je le quittai et vins aux champs où je sers, 
comme tu le vois, Martin Crespo l'Alcalde, qui m'aime 
plus que soi-même. Pedro de CJrde est mon nom. Mais 
un devin, certain jour, regardant les lignes de ma main, 
me dit ainsi : « Ajoute, Pedro, à Úrdele mot Malas; mais 
apprenez, mon fils, que vous devez être roi, moine, 
pape et matassin. Il vous viendra par un gitane une 
circonstance, que je puis dire, et telle que des rois vous 
écouteront et auront plaisir à vous entendre. Vous pas- 
serez par mille métiers pénibles, mais à la fin vous en 
aurez un où vous serez tout ce que j'ai dit ici. » Et 
bien que je ne lui donne aucun crédit, je sens pourtant 
en moi un je ne sais quoi qui m'incline à être tout ce 
que j'ai entendu. Or voyant en toi l'indice de ce pro- 
nostic, je dis que je dois être gitane, et que dès ce 
moment je le suis. 

[La prophétie se réalise : après mainte aventure, Pedro est 
engagé dans la compagnie de comédiens qui donnent une repré- 
sentation au village en présence du Roi et de la Reine qui 
passent par cet endroit au cours d'une chasse au cerf ; « 11 sera 
patriarche, pontife, étudiant, empereur et monarque », car le 
métier d'acteur est tout cela ensemble.] 



Le Retable des Merveilles. 

(Intermède.) 

[Nous bornant à citer les autres comédies de l'édition de 1615, 
à savoir : Le Vaillant Espagnol et Les Bagnes d*Alger, d'une part, 
qui mettent en scène les Turcs et les chrétiens; d'autre part : 
Le Labyrinthe d'Amour, d'intrigue italienne compliquée, et La 
Maison de la jalousie, inspirée du Roland Furieux; enfin La Comédie 
amusaníí», hispano-américaine, et La Grande Sultane extravagante, 
nous reproduisons en entier l'un des Huit Intermèdes de l'édition 
précitée. 11 s'agit du Retable des Merveilles, de sens profond sous 
son apparence burlesque. Cet intermède peut être considéré 
comme typique, et nous dispense même d'analyser les autres, 
qui sont : Le Juge des divorces, Le Rufien veuf, UÉleciion des Alcades 
de Daganzo, Le Gardien vigilant. Le Faux Biscayen, La Cave de Sala- 
manque et Le Vieillard jaloux. 



250 CERVANTES 

Nous suivons rédition de M. E. Cotarelo y Mori (Cêleccion de 
Entremeses, tome I, vol. 1. Nueva Bibl. de Aut. Esp. n* 17, Madrid, 
Bailly-Baillère, 1911)]. 



Chanfalla. 
El Rabelin. 
Le Gouverneur. 
Benito Repollo, alcade. 
Juan Castrado, regidor. 
Pedro Capacho, greffier. 



PERSONNAGES 

La Chirinos. 

Un fourrier. 

Juana Castrada, paysanne. 

Teresa Repolla, paysanne. 

Un danseur, neveu de Benito. 

Un musicien. — Gens du peuple. 

Une place de village. 



Entrent CHANFALLA et LA CHIRINOS. 

Chanfalla. — - N'oublie pas, Chirinos, mes avertisse- 
ments, surtout ceux que je t'ai donnés pour ce nouveau 
tour qui doit avoir autant de succès que le dernier du 
Llovista^, 

Chirinos. -— Illustre Chanfalla, ce qui est en moi, 
tiens-le pour imprimé, car j'ai autant de mémoire que 
d'entendement, auquel se joint le désir d'arriver à te 
satisfaire, tel qu'il excède les autres puissances de mon 
âme. Mais dis-moi, à quoi sert ce Rabelin que nous 
avons pris? Ne pouvions-nous suffire à nous deux pour 
cette entreprise? 

Chanfalla. — Nous en avions besoin comme du pain 
dans la bouche pour jouer dans les entr'actes du Retable 
des Merveilles, 

Chirinos. — Ce sera merveille si l'on ne nous jette 
pas des pierres rien que pour le Rabelin, car une aussi 
misérable petite créature, je ne l'ai vue en tous les jours 
de ma viel 

Entre LE RABELIN. 

Rabelin. — Doit-on faire quelque chose dans ce vil- 
lage, « señor » Directeur? car je meurs d'envie de vous 
montrer que vous n'avez pas eu tort de me prendre à 
votr o charge. 

Chirinos. — Quatre corps comme le vôtre ne feraient 

i. On ne connaît pas l'œuvre à laquelle Chanfalla fait allusion. 



THEATRE 251 

pas un ballot 1 et d'autant moins une charge. Si vous 
n'êtes pas plus grand musicien qu'homme grand, nous 
avons fait fortune î 

Rabelin. — On verrai Tout petit que je suis, on m'a 
bien proposé d'entrer dans une troupe d'acteurs. 

Chanfalla. — Si l'on doit vous tailler un rôle à la 
mesure du corps, il sera presque invisible. — Chirinos, 
peu à peu, nous voici dans le village, et ceux qui vien- 
nent par ici, doivent être, comme ils le sont sans doute, 
le Gouverneur et les Alcades. Allons à leur rencontre, et 
affile ta langue sur la pierre de Tadulation, mais ne 
répointe pas à force de l'aiguiser. 

Entrent le GOUVERNEUR et BENITO REPOLLO, alcade, 
JUAN CASTRADO, regidor, et PEDRO CAPACHO, greffier. 

Chanfalla. — Je baise les mains de Vos Grâces. Qui 
d'entre vous est le Gouverneur de ce village? 

Le Gouverneur. — C'est moi le Gouverneur. Que 
voulez-vous, bonhomme? 

Chanfalla. — Si j'avais deux onces d'entendement, 
j'aurais dû voir que cette péripatétique et majestueuse 
prestance ne pouvait être d'un autre que du très digne 
Gouverneur de cet honorable village, qui ne peut laisser 
que d'être un jour Gouverneur des Algarrobillas^. 

Chirinos. — En vie de la « señora » et des « señori- 
tos )), si tant est que le « señor » Gouverneur en ait. 

Capacho. —Le « señor » Gouverneur n'est pas marié! 

Chirinos. — Alors, pour quand il le sera! Il ne per- 
dra rien pour attendre. 

Le Gouverneur. — Eh bien, qu'est-ce que vous 
voulez, homme honorable? 

Chirinos. — Vivez des jours pleins d'honneur, vous 
qui nous honorez ainsi : enfin, le chêne donne des 
glands, le poirier des poires, la treille des raisins, et 
l'homme honorable de l'honneur, sans pouvoir faire 
autrement. 

1. Tercio, dans le texte, c'est-à-dire, selon Govarrubias : la 
moitié d'une charge à dos de malet, 

2. Village imaginaire. Du moins ne figure-t-il pas dans le 
Dictionnaire de Madoz. 



252 CERVANTES 

Benito. — - Sentence cicéronique, sans en oler ni y 
mettre un point. 

Capacho. — Le <( señor » alcade Benito Repollo veut 
dire cicéronienne . 

Benito. — Je veux toujours dire ce qu'il y a de mieux, 
mais le plus souvent je ne réussis pas. Enfin, bon- 
homme, que voulez-vous? 

Chanfalla. — Moi, messeigneurs, je suis Montiel, 
celui qui colporte le Retable des Merveilles. Les « señores » 
confrères des hôpitaux m'ont envoyé chercher de la 
capitale, parce qu'il ne s'y trouve point de directeur de 
comédies, et que les hôpitaux en dépérissent. Mon 
arrivée arrangera tout. 

Le Gouverneur. — Et que veut dire Retable des Mer- 
veillest 

Chanfalla. — Les merveilleuses choses qu'on y 
enseigne et montre l'ont fait nommer Retable des Mer- 
veilles, Lequel fut composé et fabriqué par le savant 
Tontonelo sous de tels parallèles, rumbs, astres et 
étoiles, avec de tels points, caractères et observations, 
que nul ne peut voir les choses qu'on y montre, s'il est 
de la race des convertis, ou s'il n'est procréé de ses 
parents en légitime mariage. Et qui serait contaminé 
par ces deux maladies si courantes, qu'il renonce à voir 
les choses, jamais vues et inouïes, de mon retable. 

Benito. — Maintenant, je m'aperçois que chaque jour, 
on voit dans le monde des choses nouvelles. Ainsi donc, 
le savant qui composa le retable s'appelait Tontonelo? 

Chirinos. — 11 s'appelait Tontonelo, natif de la cité 
de Tontonela, et il est notoire que sa barbe lui descen- 
dait jusqu'à la ceinture. 

Benito. — Pour la plupart, les hommes à longues 
barbes sont de grands savants. 

Le Gouverneur. — « Señor » regidor Juan Castrado, 
je décide, sauf votre approbation, que soit fiancée, ce 
soir, la (( señora » Teresa Castrada, votre fille, dont je 
suis le parrain, et pour égayer la fête, je veux que le 
(c señor » Montiel montre son retable en votre maison. 

Juan. — Je suis le serviteur du « señor » Gouverneur, 



THEATRE 253 

à Tavis duquel je m'associe, me range et adhère, quoi 
qu'il puisse y avoir à rencontre. 

Ghirinos. — Ce qui vient à rencontre, c'est que si l'on 
ne nous paye d'abord notre travail, vous verrez les 
figures comme par les collines d'Ubeda ^ Vos Grâces, 
<c señores » de la Justice, ont-elles une âme et une con- 
science? 11 serait bon que tout le village entrât ce soir 
chez le « señor » Juan Castrado (ou comme il s'appelle), 
et vît ce que contient le retable, puis demain, quand 
nous voudrions le lui montrer, qu'il n'y eût plus une 
âme pour le voir. Non, « señores », non u señores » ; 
ante omnia, on doit nous payer ce qui convient. 

Benito. — « Señora » Directrice, aucune Antonia et 
aucun Antonio n'a à vous payer : c'est le « señor » 
Regidor Juan Castrado qui vous paiera, et plus qu'ho- 
norablement, et sinon, le Conseil Municipal. Vous con- 
naissez bien le village certainement! [ci, ma sœur, 
nous n'attendons pas qu'aucune Antonia paye pour 
nous. 

Capacho. — Pauvre de moi! « señor » Benito Repollo, 
comme vous êtes loin du buti La « señora » Directrice 
ne dit pas qu'une Antonia la paye, mais qu'on la paye 
d'avance et avant toutes choses, ce qui est exprimé par 
ante omnia. 

Benito. — Eh bien, greffier Pedro Capacho, faites 
qu'on me parle tout droit, et j'entendrai de plain-pied. 
Vous qui avez beaucoup lu et écrit, vous pouvez com- 
prendre ce galimatias de par là-bas, mais moi non. 

Juan. — Eh bien, le « señor » Directeur se contente- 
ra-t-il de ce queje lui donne d'avance une demi-douzaine 
de ducats? Étant entendu qu'on aura soin que les gens 
du village n'entrent pas chez moi ce soir. 

Chanfalla. — Je suis satisfait. Je me fie à la diligence 
et aux bonnes paroles de Votre Grâce. 

1. Govarrubias, en son Tesoro, écrit : « Ce sont des collines 
de notre Espagne qui courent de toutes parts en prenant des 
noms divers selon les endroits où elles passent. J)e là vient un 
proverbe que Ton emploie lorsque quelqu'un se lance en des 
discours exagérément élevés : c'est aller par les collines d'Ubeda »• 



254 CERVANTES 

Juan. — Eh bien, 
l'argent et verrez ma maison ainsi que la commodité 
qu'elle vous offre pour que vous y montriez ce retable. 
Chanfalla. — Allons! et n'oubliez pas les qualités 
que doivent avoir ceux qui oseront regarder le retable 
merveilleux. 

Benito. — Cela reste à ma charge, et je puis vous 
dire que, pour ma part, je vais en sûreté à l'examen, 
puisque j'ai le père qui est alcade, et quatre doigts de 
graisse de vieux chrétien sur les quatre côtés de mon 
lignage. Jugez si je puis voir ce retable. 

Capacho. — Nous pensons tous le voir, « señor » 
Benito Repollo. 

Juan. — - Nous ne sommes pas nés parmi les mauves, 
« señor » Pedro Capacho. 

Le Gouverneur. — Il ne faudra rien négliger, à ce 
que je vois, « señores » Alcade, Regidor et Greffier. 

Juan. — Allons! le Directeur! à l'œuvre. Je m'appelle 
Juan Castrado, fils d'Anton Castrado et de Juana Macha : 
et je n'en dis pas plus, certain et garant que je pourrai 
me mettre face à face et de pied ferme devant le dit 
retable. 

Chirinos. — Dieu le veuille ! {Juan Castrado et Chanfalla 
sortent.) 

Le Gouverneur. — <( Señora » Directrice, quels sont 
les poètes aujourd'hui en vogue et renommée à Madrid, 
spécialement parmi ceux qu'on appelle comiques? 
Parce que j'ai mes grains et collier de poète et me pique 
de connaître la farándula ^ et la carátula 2. J'ai à mon 
actif vingt-deux comédies, toutes nouvelles, et plus 
belles les unes que les autres; et j'attends une occasion 
pour aller à Madrid et enrichir avec elles une demi- 
douzaine de directeurs. 

Chirinos. — Sur ce que Votre Grâce, « señor » Gou- 
verneur, me demande au sujet des poètes, je ne saurai 
vous répondre, parce qu'il y en a tant qu'ils éclipsent 

1. Comédie d'acleurs ambulants (reciLantes de comedia, dit 
Govarrubias). 

2. Le masque ilrama tique. 



THEATRE 255 

le soleil, et tous pensent qu'ils sont dignes de la renom- 
mée. Les poètes comiques sont les plus courants et 
répandus, aussi n'est-il pas utile de les nommer. Mais 
dites-moi, je vous prie, comment s'appelle Votre bonne 
Grâce? 

Le Gouverneur. — Moi, « señora » Directrice, on 
m'appelle le Licencié Gomecillos ^ 

Chirinos. — Dieu me garde! Votre Grâce serait-elle 
le (( sefior » Licencié Gomecillos, celui qui composa ces 
couplets si fameux de Lucifer était malade et il lui prend 
un mal étranger'?... 

Le Gouverneur. ~ Il y a eu de mauvaises langues qui 
ont voulu m'attribuer ces couplets qui ne sont pas plus 
de moi que du grand Turc. Ceux que j'ai composés, et 
je ne veux pas le nier, sont ceux qui traitent du déluge ^ 
de Séville. Bien que les poètes soient voleurs les uns 
des autres, je n'ai jamais rien volé à personne. Que 
Dieu m'aide dans mes vers, et vole qui voudra! [Chan- 
falla revient.) 

Chanfalla. — « Señores », Vos Grâces peuvent venir ; 
tout est à point, et il n'y a plus qu'à commencer. 

Chirinos. — L'argent est-il déjà in corbona"? 

Chanfalla. — Et même dans les replis de mon cœur.... 

Chirinos. — Je te donne avis, Chanfalla, que le Gou- 
verneur est poète. 

Chanfalla. — Poète? Corps du monde! Eh bien, 
tiens-le déjà pour joué, car tous ceux de cette humeur 
sont de bonne pâte, insouciants, crédules, et fort peu 
malicieux. 

Benito. — Allons, le Directeur! mes pieds me déman- 
gent du désir que j'ai de voir ces merveilles. {Tous sortent.) 

Entrent JUANA CASTRADA et TERESA REPOLLA, 
paysannes. La Castrada est en costume d'épousée. 

Castrada. — Tu peux t'asseoir ici, chère Teresa 



1. Gomecillos est synonyme de Lazarillo. 

2. Il s'agit de la crue du Guadalquivir qui; selon Ortiz de 
Zúñiga {AnnaleSf 1603), commença le 20 décembre 1603 et qui fit 
de Séville une île environnée d'eau bourbeuse. 



256 CERVANTES 

Repolla, car nous aurons le retable en face de nous. 
Et puisque tu sais les conditions que doivent avoir les 
spectateurs, ne te trouble pas, car ce serait un grand 
malheur. 

Teresa. — Tu sais, Juana Castrada, que je suis ta 
cousine, et je n'en dis pas plus. Puissé-je être aussi sûre 
d'aller au ciel que de voir tout ce que montrera le 
retable. Par la vie de ma mère, je m'arracherais les 
yeux de ma propre figure si quelque malheur m'arrivait. 
Je suis bonne pour cela ! 

Castrada. — Remets-toi cousine, car tout le monde 
arrive. 

Entrent LE GOUVERNEUR, BENITO REPOLLO, JUAN 
CASTRADO, PEDRO CAPACHO, LE DIRECTEUR, LA 
DIRECTRICE, LE MUSICIEN, d'autres gens da peuple, et un 
neveu de BENITO qui sera le gcnlllkomme qui danse. 

Chanfalla. — Asseyez-vous tous; le retable doit être 
derrière cette couverture d'étoffe ainsi que la Directrice, 
et ici le musicien. 

Benito. — C'est ça le musicien? Qu'on le mette aussi 
derrière la couverture, car si je ne le vois pas je ne 
regretterai point de ne pas l'entendre. 

Chanfalla. — Votre Grâce n'a pas raison, « señor » 
alcade Repollo, d'être mécontent du musicien, car, en 
vérité, il est fort bon chrétien et « hidalgo » de souche 
connue. 

Le Gouverneur. — Ce sont des qualités bien néces- 
saires pour être bon musicien. 

Benito. — Musicien de souche peut-être, mais de 
touche : abrenuncio. 

Rabelin. — Voilà ce que mérite le drôle qui vient 
jouer devant.... 

Benito. — Par Dieu! nous avons vu jouer ici des 
musiciens aussi.... 

Le Gouverneur. — Que cessent ces propos sur le 
devant du <î señor » Rabel et le aussi de l'Alcade; autre- 
ment, nous n'en finirons pas. Et que le « señor » Montiel 
commence son œuvre. 



THEATRE 257 

Benito. — Ce directeur apporte peu de bagages pour 
un aussi grand retable! 
Juan. — Tout y doit être merveilles! 
Chanfalla. — Attention, « señores », je commence : 
(( G toi, quel que tu aies été, qui fabriquas ce RetabÎe 
avec un si merveilleux artifice, qu'il obtint la renommée 
de Retable des Merveilles par la vertu qu'il renferme, je 
te conjure, t'oblige et t'ordonne de montrer aussitôt, 
incontinent, à ces « señores » quelques-unes de tes mer- 
veilleuses merveilles, pour qu'ils se réjouissent et pren- 
nent plaisir sans aucun scandale! Allons! je vois déjà 
que tu as fait droit à ma requête, car de ce côté paraît 
la figure du vaillant Samson embrassant les colonnes 
du temple pour le renverser sur le sol et se venger de 
ses ennemis. Arrête, valeureux chevalier, arrête, par la 
grâce de Dieu le Père ; ne fais pas une pareille témérité, 
afin de ne pas écraser et réduire en omelette une aussi 
nombreuse assemblée. 

Benito. — Arrêtez! corbleu! Il serait bon qu'au lieu 
d'être venus pour nous divertir, nous soyons ici réduits 
en pâte! Arrêtez! a señor » Samson, misère de ma vie! 
ce sont de bonnes gens qui vous en prient! 
Capacho. — Le voyez-vous, Castrado? 
Juan. — Pourquoi ne le verrais-je pas? Est-ce que j'ai 
les yeux sur le derrière de la tête? 

Capacho. — C'est un cas miraculeux. Pour moi, je 
vois autant Samson, à cette heure, que le Grand Turc. 
Et pourtant, certes, je me tiens pour légitime et vieux 
chrétien ! 

Chirinos. — Garde à vous! là! voici que sort le même 
taureau qui tua le Gagne-pain i à Salamanque. Couchez- 
vous, mais couchez-vous donc! Dieu vous sauve! Dieu 
vous protège ! 
Chanfalla. — Couchez-vous tous! Couchez-vous tous! 



1. Serait-ce une allusion au « ganapán >> de Salamanque, au 
Lazarillo de Tormes, précipité par l'aveugle son maître sur les 
cornes du taureau de pierre du pont de la ville? M." Mérimée ne 
le croit pas. 

CERVANTES. — ŒUVRES CHOISIES. 17 



258 CERVANTES 

Hucho ho !^ Hucho hol Hucho hol {lis se jettent tous par 
ierre, en tumulte.) 

Benito. — L'animal de taureau a le diable au corps I 
11 est fauve et marqué entre les jambes. Si je ne m'étais 
étendu, il m'emportait d'une volée! 

Juan. ~ (c Señor » Directeur, s'il se peut, ne faites 
pas sortir des figures qui nous bouleversent. Et je ne le 
dis pas pour moi, mais pour ces jeunes filles à qui il ne 
reste plus une goutte de sang dans le corps à cause de 
la férocité du taureau. 

Castrada. — Et comment, père! Je ne pense pas 
revenir à moi avant trois jours. Je me suis vue sur ses 
cornes qu'il a pointues comme une alêne. 

Juan. — Si tu n'étais ma fille, tu ne l'aurais pas vu. 

Le Gouverneur. — Suffit 1 Tous voient ce queje ne 
vois pas; mais à la fin je devrai dire que je le vois, pour 
Todieux 2 point d'honneur. 

Chirinos. — Cette troupe de souris qui va par là, 
descend par ligne directe de celles qui furent élevées 
dans l'arche de Noé. Il en est de blanches, de blan- 
châtres, de jaspées et de bleues : et finalement ce sont 
toutes des souris. 

Castrada. — Jésus! pauvre de moi! Tenez-moi, ou je 
vais me jeter par cette fenêtre. Des souris î Malheureuse 
que je suis! Ma chère, serre tes jupes et prends soin 
qu'elles ne te mordent pas : et, vrai! il n'en manque 
pas! par la vie de ma grand-mère, il y en a plus d'un 

millier! 

Repolla. — C'est moi qui suis la malheureuse, car 
elles m'envahissent sans hésitation. Une petite souris 
noiraude m'a saisi le genou. Qu'un secours vienne du 
ciel puisqu'il me manque sur la terre 'M 

1. Terme de fauconnerie issu, dit Govarrubias, du français 
/uicher (vocare). 

2. Noir (negra) dans le texte : « à cause de ce qu'il nous en 
coûte pour le maintenir », explique J. Gejador en son édit. du 
Lazarillo (p. 202, n. 5). 

3. Cette phrase forme, dans le texte, deux vers qui semblent 
pris d'un romance. 



THEATRE 259 

Benito. — Encore est-il heureux que je porte des 
grègues; ainsi aucune souris, si petite soit-elle, ne 
pourrait s'introduire dans mes dessous. 

Chanfalla. — Cette eau qui, avec tant de vitesse, se 
laisse choir des nuages, vient de la source qui donne 
origine et principe au fleuve Jourdain. Toute femme 
qu'elle touche au visage l'a soudain comme d'argent 
bruni, et quant aux hommes, elle fait prendre à leur 
barbe la couleur de l'or. 

Castrada. — Entends-tu, ma chère? Découvre ton 
visage, car tu vois ce qu'il t'en importe. Oh! quelle 
liqueur savoureuse I Couvrez-vous, père, ne vous 
mouillez pasi 

Juan. — Nous nous couvrons tous, ma fille. 

Benito. — L'eau m'^a coulé dans le dos jusqu'au 
bas. 

Capacho. — Moi, je suis plus sec qu'un jonc. 

Le Gouverneur. — Que diable tout cela peut-il être, 
que je n'ai pas encore reçu une goutte, alors que tous 
se noient? Mais, au fait, serais-je seul bâtard parmi tant 
de légitimes ? 

Benito. — Otez-moi de là ce musicien. Sinon, par 
Dieu ! je m'en vais sans voir d'autre figure. Que le 
diable emporte ce musicien lutine qui fait comme s'il 
jouait sans cithare ni son 1 

Rabelin. — « Señor » Alcade, ne vous fâchez pas 
contre moi; car je joue comme Dieu a bien voulu 
m'apprendre. 

Benito. — Dieu avait-il à t'apprendre, reptile? Mets- 
toi derrière la couverture. Sinon, par Dieu! je te jette 
ce banc à la tête. 

Rabelin. — Je crois que c'est le diable qui m'a ameaé 
dans ce village. 

Capacho. — Elle est fraîche, l'eau du saint fleuve 
Jourdain, et bien que je me sois couvert comme j'ai 
pu, cependant j'ai eu un peu les moustaches atteintes, 
et je parierais que je les ai blondes comme l'or. 

Benito. — Et encore pis cinquante foisî 

Ghirinos. -- Voilà près de deux douzaines de lions 



260 CERVANTES 

rampants 1 et d'ours mangeurs de miel. Que tout être 
vivant prenne garde : car, bien que fantastiques, ils ne 
laisseront pas que de causer du souci, et même de faire 
les travaux d'Hercule avec des épées dégainées. 

Juan. — Holàl « Señor )> Directeur, par la corbleu! 
Vous allez maintenant nous remplir la maison d'ours et 
de lions? 

Benito. — Voyez quels rossignols et calandres nous 
envoie Tontonelo I Ce sont des lions et des dragons ! 
« Señor » Directeur, montrez-nous des figures plus 
paisibles, ou bien nous avons assez vu ! Que Dieu vous 
conduise et ne restez pas un moment de plus dans le 
village I 

Castrada. — a Señor )> Benito Repollo, laissez entrer 
ces ours et ces lions, ne serait-ce que pour nous, et 
nous en aurons grand plaisir. 

Juan. — Comment, ma fille, avant tu t'épouvantais 
des souris, et maintenant tu demandes des ours et des 
lions? 

Castrada. ~ Tout ce qui est nouveau plaît, mon père. 

Chirinos. — Cette donzelle qui paraît à présent, si 
belle et parée, c'est la nommée Hérodias dont la danse 
eut pour prix la tête du Précurseur de la Vie. Si 
quelqu'un veut l'aider à danser, on verra des merveilles. 

Benito. — Pour ça oui! corps du monde! c'est une 
belle figure, aimable et reluisante! F... de p.,.! comme 
elle se trémousse la belle fille! — Mon neveu Repollo, 
toi qui t'y connais en fait de castagnettes, accompagne- 
la, et ce sera la fête des quatre chapes ^. 

Le neveu. — Je veux bien, mon oncle Benito Repollo. 
{On joue la Sarabande.) 

Capacho. — Par mes aïeux ! ce que ces danses de la 
Sarabande et de la Chaconne ^ sont anciennes I 

1. Blas : rampant. Se dit d^un lion qui est représenté montant. 

2. On appelle ainsi, selon Govarrubias, une fête très solen- 
nelle au cours de laquelle quatre, six ou même huit préhendien 
portent des crosses d'argent et des chapes de brocart pour 
assister à l'office et aux chants. 

3. V. p. 84, n.l. 



THEATRE 26i 

Benito. -— Allons I mon neveu, tiens tête à cette 
coquine de juive I Mais, à propos, si elle est juive, 
comment peut-elle voir ces merveilles? 

Chanfalla. — Toutes les règles ont des exceptions, 
« señor » Alcade. 

Une trompette ou un cornet sonne à Vintérieur du théâtre, 
et UN FOURRIER de compagnies entre. 

Le Fourrier. — Qui est ici le « señor » Gouver- 
neur? 

Le Gouverneur. — C'est moi. Que voulez-vous? 

Le Fourrier. — Que tout de suite, à l'instant, vous 
fassiez préparer des logements pour trente hommes 
d'armes qui seront ici dans une demi-heure, et même 
avant, car déjà la trompette sonne. Et adieu I {Il s'en va.) 

Benito. — Je parierais qu'ils sont envoyés par le 
savant Tontonelo I 

Ghanfalla. — Non pas! c'est une compagnie de 
cavaliers qui logeait à deux lieues d'ici. 

Benito. — Maintenant je connais bien Tontonelo, et 
je sais que, vous et lui, vous êtes de grandissimes 
coquins, sans excepter le musicien. Aussi je vous 
ordonne d'ordonner à Tontonelo de ne pas avoir 
l'audace d'envoyer ces hommes d'armes, ou je vous 
ferai donner deux cents coups de fouet sur les épaules, 
tous mieux appliqués les uns que les autres. 

Ghanfalla. — Je dis, « señor » Alcade, qu'ils ne 
sont pas envoyés par Tontonelo. 

Benito. — Je dis que c'est Tontonelo qui les envoie, 
comme il a envoyé les autres reptiles que j'ai vus. 

Gapacho. — Nous les avons tous vus, « señor » Benito 
Bepollo. 

Benito. — Je ne dis pas que non, « señor » Pedro 
Gapacho. — Ne joue pas plus longtemps, musicien de 
rêves I où je te casserai la tête. (Le Fourrier revient.) 

Le Fourrier. — Holà 1 Les logements sont-ils 
préparés? Les chevaux sont déjà dans le village. 

Benito. — Encore Tontonelo qui fait des siennes I Je 
vous jure bien, Directeur de belles paroles et de fausses 
promesses, que vous allez me le payer. 



262 CERVANTES 

Ghanfalla. -- Je vous prends à témoins que l'Alcade 
me menace. 

Chirinos. — Vous êtes témoins que TAlcade dit que 
les ordres de Sa Majesté sont des ordres du savant 
Tontonelo! 

Benito. — Que mes yeux puissent te voir tontonélisée, 
plaise à Dieu Tout-Puissant! 

Le Gouverneur. ~ Moi, je tiens, pour ma part, que 
véritablement ces hommes d'armes ne doivent pas être 
une plaisanterie. 

Le Fourrier. — Une plaisanterie? Gomment donc? 
« Señor » Gouverneur, êtes-vous dans votre bon sens? 

Juan. — Ils pourraient bien être tontonélisés comme 
ces choses que nous avons vues ici. Par la vie du 
Directeur, qu'il fasse paraître encore la donzelle Héro- 
dias, pour que ce « señor » voie ce qu'il n'a jamais vu. 
Peut-être ainsi le séduirons-nous et obtiendrons-nous 
de lui qu'il s'en aille bientôt du village. 

Ghanfalla. — Pour cela, volontiers! La voici qui 
revient et fait signe à son danseur pour qu'il l'accom- 
pagne de nouveau. 

Le neveu. — Je ne la laisserai pas en chemin, assu- 
rément. 

Benito. — C'est cela, mon neveu, fatigue-la. Des 
tours! et plus de tours encore! Vive Dieu, la fille est du 
vif-argent. Vas-y I Vas-y ! A fond î A fond I 

Le Fourrier. — Ges gens sont-ils fous? Quel diable 
de fille est-ce là? Qu'est-ce que cette danse et ce Ton- 
tonelo? 

Gapacho. — Alors, le « señor » Fourrier ne voit pas 
la donzelle hérodienne? 

Le Fourrier. — Quel diable de donzelle ai-je à voir? 

Gapacho. — Suffit! Il est de ex ilUsl 

Le Gouverneur. — Il est de ex illisl II est de ex ilUsl 

Juan. — Il en est, le <( señor » Fourrier! lien est! 

Le Fourrier. — Je suis de la mauvaise p... qui vous 
engendra; et par Dieu vivant 1 si je mets la main à mon 
épée, je vous fais tous sortir par les fenêtres, et non par 
la porte. 



THEATRE 263 

Capacho. — Suffit! Il est de ex illisl 

Benito. — Suffit I II en est, puisqu'il ne voit rien. 

Le Fourrier. — Canaille à bonnet! si vous me dites 
encore une fois que j'en suis, je ne vous laisserai pas 
un os entier. 

Benito. — Jamais les convertis ni les bâtards ne 
furent vaillants; et c'est pourquoi nous ne pouvons 
laisser que de dire : il en est! il en est! 

Le Fourrier. — Corbleu 1 les vilains! Attendez 1 

(// met la main à Vépée et se bat contre toas, VAlcade 
bâtonne le Rabalejo^ et la CMrinos décroche la mante et dit : ) 

Chirinos. — C'est le diable qui a sonné la trompette et 
la venue des hommes d'armes. On dirait qu'on les a 
appelés avec une clochette tout exprès. 

Chanfalla. — L'aventure a été extraordinaire. La 
vertu du Retable reste entière, et demain nous pouvons 
le montrer au public, et nous pouvons nous-mêmes 
chanter le triomphe de cette bataille, en disant : Vivent 
Chirinos et Chanfalla! 



TABLE DES MATIERES 



Avant-Propos v 

Introduction vu 

1. La vie de Cervantes vu 

2. L'œuvre de Cervantes xvii 



I 

GALATHÉE 

Livre premier : 

1. Apparition de Galathée 2 

2. Galathée et le lièvre * 3 

3. Le retour au village 5 

Livre deuxième : 

1. Elicio et Galathée 6 

2. Une invasion de Turcs 8 

Livre troisième : 

1. Les noces de Daranio 10 

Livre quatrième : 

1. Controverse de Lenio et Tircis 17 

Livre cinquième : 

1. La plainte amoureuse d'Érastre • 35 

Livre sixième : 

1. Sur les rives du Tage ' . . . . 37 

2. La vallée des Cyprès * 39 

3. Les funérailles de Meliso 40 



206 TABLE DES MATIÈRES 

II 
LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 

I. — La petite Gitane : 

1. Portrait de Preciosa 43 

2. Preciosa répond à son amoureux 45 

3. La profession de foi du Gitane 47 

4. La reconnaissance 50 

IL — L'amant libéral : 

i. Les pirates amoureux 54 

IIL — RiNCONETE ET CORTADILLO *. 

i. La rencontre picaresque 57 

2. Portrait de Monipodio 60 

3. Les réflexions de Rinconete 61 

IV. — L'Espagnole Anglaise : 

1. La prise de voile 64 

V. — Le LICENCIÉ DE VERRE : 

L La folie du Licencié 67 

VI. — La force du sang : 

1. La confrontation 71 

VIL — Le jaloux d'Estramadure : 

1. Où l'histoire du roi Marc se renouvelle. ... 74 

VIIL — L'illustre servante : 

1. La vie picaresque 80 

2. Portrait de Constance \ . . . 81 

3. La sérénade nocturne 82 

IX. — Les deux jeunes filles : 

1. Une rixe à Barcelone 86 

X. — CORNÉLIE : 

1. Un étrange dépôt 89 

2. Une savoureuse plaisanterie 91 

XL — Le mariage qui trompe : 

1. La détresse de Gampuzano 93 

XII. — Le Colloque des chiens : 

1. L'abattoi-r de Séville 97 

2. Ce que valent les alguazils 99 

3. La condition du Poète 101 



TABLE DES MATIERES 267 

III 

L'INGÉNIEUX HIDALGO DON QUICHOTTE DE LA MANCHE 

Première partie : 

1. Portrait de Don Quichotte 103 

2. La première sortie de Don Quichotte 104 

3. Don Quichotte est armé chevalier 105 

4. Don Quichotte et les marchands de Tolède 106 

5. L'aventure des moulins à vent 109 

6. Évocation de Tàge d'or 111 

7. Où l'on connaît Maritorne 114 

8. Impressions nocturnes 115 

9. Vers le lieu de la pénitence .... 118 

10. Le message à Dulcinée 120 

11. Discours de Don Quichotte sur les armes et les lettres. 125 

12. Le chanoine disserte sur les livres de chevalerie . . 133 

13. Le curé à son tour traite des comédies 135 

Deuxième partie : 

1. Sancho dit son fait à Don Quichotte 140 

2. Le désir de la renommée 143 

3. Le Gentilhomme au Caban Vert 146 

4. Sur le métier des armes 156 

5. Don Quichotte rencontre une belle chasseresse. . . 160 

6. La vérité sur Dulcinée 164 

7. Conseils de Don Quichotte au gouverneur Sancho . 168 

8. Le repas du gouverneur 173 

9. Sur l'expulsion des Mauresques 177 

10. La maladie, le testament et la mort de Don Quichotte. 182 

IV 

LES TRAVAUX DE PERSILES ET SIGISMONDE, 
HISTOIRE SEPTENTRIONALE 

Livre premier : 

1. Le récit du capitaine 191 

Livre deuxième : 

1. Le rêve étrange de Périandre 197 

Livre troisième : 

1. L'entrée à Milan 201 

Livre quatrième : 

1. Le renoncement à l'amour 204 

2. Le dénouement 207 



268 TABLE DES MATIÈRES 

V 
LE VOYAGE DU PARNASSE 

1. Le départ du poète 210 

2. Le plaidoyer de Cervantes 214 

3. La lettre d'Apollon à Miguel de Cervantes {Appendice 

au Parnasse) 216 



VI 
POÉSIES DIVERSES 

1. Au tombeau du roi Philippe II à Séville 219 

2. La jalousie 220 

VU 
THEATRE 

I. — La vie a Alger : 

1. Les conseils de Fatima 222 

2. La supplique de Saavedra au roi Philippe . . 223 

3. Entrevue d'Aurelio et de Silvia 225 

4. Apostolat de Saavedra 227 

IL — NUMANCE : 

1. Harangue de Scipion à ses troupes 231 

2. Lira et Morandro 234 

III. — Le Rufien heureux : 

1. La méditation de Lugo 238 

2. La substitution mystique 240 

IV. — Pedro de Urdemalas : 

1. La vie d'un « picaro » 246 

V. — Le retable des merveilles 249 



7-19. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 4-20. 



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