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Full text of "Vers les steppes et les oasis: Algérie-Tunisie"

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VERS LES STEPPES ET LES OASIS 



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http://www.archive.org/details/verslessteppesetOOfage 



René FAGE 



Vers les Steppes 



et 



les Oasis 



ALGERIE-TUNISIE 



PREFACE 

UE 

de l'Acaclémio I ranraise 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C 

71), ! OLl F.VaRD SAIM- G RM.MV, 7.) 

1906 




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PREFACE - 



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PREFACE 



Quand on a beaucoup voyagé à travers les 
livres, on éprouve le besoin de voyager à travers 
la nature et la vie. Cest la très simple et 
agréable aventure qui est arrivée à M. René 
Fage, le plus aimable d3s érudits et le plus 
averti des chercheurs. Ajorès nous avoir pro- 
menés à travers le vieux Tulle, décrit la tour 
de la Motte et les portes Chanac, étudié les 
curieuses institutions des Appeaux de Ségur 
et des Etats de Tu renne, ou conté les exploits 
des bataillons de volontaires du Limousin, 
étudié en bénédictin laïque le cardinal Guil- 
laume Sudre ou le grand lettré Baluze, notre 



II FRKFACE 

compatriote s'est senti emporté par le démon 
du voyage et poussé, commue un Marilhat ou 
un Dinet, vers les pays de la lum^ière. Il a 
voulu, comme don César, contempler 

«... Des lieux du ciel bùnls, 
» Alger, la ville heureuse et l'aimable Tunis, » 

où ion ne voit plus, comme au temps de Ruy- 
Blas. 

«... tant les Turcs ont des façon? accortes, 
» Force gens empaillés, accrochjs sur les portes, » 

mais au contraire une ville civilisée avec le 
pittoresque encore des costumes et des cou- 
tumes. 

Il a laissé là les livres, les cliers livres, les 
manuscrits, les vieux textes, /es inédits, comme 
nous disons, pour courir le monde, aller, libre 
d'esprit et riche de souvenirs, vers les Steppes 
et les Oasis; et il a bien fait. Les palmiers de 
Figuig valent bien les beaux cliàtaigniers de 



PREFACE m 

notre Limousin, et Kairnuan fait un nioment 
oublier Vahhaye de Saint-MarticiL 

J'ai plaisir à saluer mon compatriote René 
Fage et à souhaiter bon voyage à travers les 
biblioihl'ques au voyage entrepris par lui à 
travers les sables. 

Ce nom de Fage est deux fois cher à notre 
Limousin. L'auteur de Vers les Steppes et les 
Oasis a pour père un lettré dont s'honore notre 
coin de terre et que les Lettres françaises ho- 
norent à leur tour comme un de leurs fervents. 
M. Einile Fage a conté, dans ses Souvenirs 
d'Enfance et de Jeunesse, ses années d'études 
à Tulle et de travail à Paris. Historien 
d'Etienne Baluze, admirateur et critique de 
Michelet, Emile Fage est un de ces hommes 
Cjui, comme Eug'ene Noël à Piouen, méritent le 
buste C[ue souhaitait Sainte-Beuve dans la 
hibliothéc[ue de sa ville natale ; c'est un érudit, 
comme stm fils, et c'est un poète. Il a connu 



IV PREFACE 

Louis Ménard et Lccontc de Liste. Il les a 
aimés. Il en fut aimé. Ses Portraits du Vieux 
Temps resteront, et on relira ses vers. Sur mon 
Chemin. // servait l'idée décentralisatrice 
lors:iuil fonda, en 1S60, la Revue du Limousin 
et créa son petit Musée de Tulle ciu'il dirige. Il 
a toujours écrit, toujours combattu pour les 
lettres, comme sous l'Empire, du temps de 
Latrade et Ferdinand de Lasteyrie, il avait 
toujours combattu pour la liberté. 

Je sais cjue M. René Fage sera touché de voir 
le nom paternel évoqué à propos de ce livre. 
3i. Edmond Perrier, le savant directeur du 
Muséum, d'histoire naturelle, me disait hier : 
« Emile Fage, c'est la parure de Tulle, et l'octo- 
génaire si charynant et si bon est de ceux c^ui 
yn'attirent ciuand je retourne au pays. La joie 
de mes vacances, c'est une causerie avec l'auteur 
des Mélanges et Portraits et des Petits Echos 
du passé de Tulle. » 

Et je paye, en ces pages cursives. une dette 



PREFACE 



de cordialité à deux écrivains sympathiques, 
à deux esprits distingués, à deux Limousins 
é minent s à la fois. 

M. René Fage, pf)ur ni en toiir au présent 
volume, n\i pas voulu écrire un Guide, pas 
même un récit de voyage. Il na pas étudié le 
pays. Il a flâné. Il a erré. Il a vu, comine il le 
dit très simplement, des choses qu'il n avait 
pas encore vues, et ressenti des impressions 
toutes nr)u relies pour lui. Et il a noté, pour 
lui-même, pour les siens, ses sensations et ses 
visifois. Voilà son livre. 

Et nous passons, avec lui, de Bislcra et du 
désert à Constantine et aux gorges du Rummel, 
cVune soirée chez les Ouled-Naïls, chères ci 
Dinet, à un soir dans les rues bleues d\ine ville 
arabe, de Téhessa et des murailles de Salomon 
au palais du Barda, et de Zaghouan à Kairouan, 
la ville sainte. Archéologue. M.Fage n'a garde 
de manquer la visite des ruines de Carthage. 



VI PREFACE 

L'image funéraire d'une prêtresse de Tanit 
nous fait songer à Salammbô, et le voyageur 
rêve, ce qui est tout simple, au seuil de l'ora- 
toire de saint Louis. 

Ce qui me plaît dans ce voyage de Marseille 
à la Goulet te, c'est la simplicité, la netteté, la 
francliise. le charme qui se dégage d'une sincé- 
rité parfaite. Ainsi procède M. Fage avec les 
documents. Il aime le vrai dans les paysages 
comme dans les textes. Et c'est parce qu'il 
aime le vrai cju'on aimera son livre et qu'on 
aura plaisir à refaire avec un compagnio} de 
choix ce voyage, ce beau et attirant voyage 
vers les Steppes et les Oasis. Comme je par- 
tirais pour ce pays de lumière si je pouvais, si 
j'étais libre. 

M. René Fage me console i il en consolera 
bien d\iutres, de ne pouvoir voyager aux terres 
féeriques que du fond d'une maisonnette de 
Seine-et-Oise. 



PREFACE VII 

C'est l'Algérie dans un rocking-cliair, — une 
féerie dan^^ un fauteuil. 

JULES CLARETIE. 

Viroflay. 7 juillet 1906. 



SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 



~X; 



SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 



En route pour Marseille ; et puis, avec les 
amis qui niattendent, je prendrai le bateau 
d'Alger. Notre terre d'Afrique doit être si belle 
en cette saison de printeinps 1 

Le train file en pleine nuit, me berçant de 
son roulement monotone, endormant un à un 
mes compagnons de voyage. 

Nous traversons les faubourgs de L3^on. La 
grande ville apparaît comme en un rêve, dans 
une lueur voilée. On distingue vaguement ses 
larges rues et ses places, ses gibbosités toutes 
couvertes de maisons, le fleuve où se reflètent 
les innombrables petites lumières des quais et 
des ponts. La lueur décroît peu à peu et l'appa- 
rition se perd dans le lointain, dans l'obscurité 
profonde. 



4 SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 

La lune est cachée. On aperçoit une ligne de 
coteaux dont nous longeons la base ; c'est une 
masse sans couleur, plus noire que le ciel, une 
ombre dans la nuit. Quelques maisonnettes 
claires sont blotties dans des trous de la mon- 
tagne : vues à cette distance, elles paraissent 
si petites, si pressées les unes contre les autres, 
qu'on les prendrait pour des ruches. Ne sont- 
ce pas des ruches dune certaine façon, ces 
villages de cultivateurs, ces bourgades d'indus- 
triels qui pourvoient aux besoins de la ville 
voisine ? 

Nous sommes à Vienne quand le jour point, 
un jour lent, qui s'est fait attendre, qui s'est 
arrêté derrière les nuées fermant l'horizon. Les 
choses reprennent leur couleur. Nous voyons 
maintenant les feuillages d'avril, d'un vert si 
tendre, si fragile, et les fleurs blanches des 
vergers. Il y a du givre, ce matin, sur les vitres 
du wagon et de la gelée blanche sur les herbes ; 
on ne sait si les arbres sont fleuris ou givrés. 

Les collines semblent lasses de nous suivre ; 
elles se couchent, s'abaissent ou s'éloignent. 
Voici la plaine qui commence, couverte de 
cultures, parsemée de jardins et de fruitiers, 



SLR LA ROUTE DE MARSEILLE 5 

coupée par de longues files de mûriers encore 
sans feuilles. Dans le fond, très loin de nous, 
une ligne de montagnes noires se détache 
nettement sur le ciel, le bordant de ses dente- 
lures. 

A gauche se déploie la vallée du Rhône, la 
grande voie par laquelle sont montées avec les 
légions de César la civilisation romaine, avec 
les premiers apôtres des Gaules la civilisation 
chrétienne. 

Le ciel est gris, brumeux sans uniformité ; 
des baies se percent dans les nuages d'oii sort 
une douce lumière. La plaine est de plus en plus 
verte, touchée de distance en distance par les 
rayons fuyants du soleil. 

Un nouveau plan se dresse entre l'horizon et 
nous : c'est une colline grise sur les pentes de 
laquelle s'étale la ville grise de Livron. Mais 
cette colline est isolée, comme une excroissance 
au milieu d'immenses terrains plats et verts ; 
et nous revoyons bientôt, par delà l'espace, à 
des distances que. l'œil ne peut mesurer, les 
dentelures de la montagne noire sur le ciel. 

A cette heure matinale, la campagne semble 
encore endormie ; personne dans les champs ni 
sur les routes. C'est à peine si quelques pana- 



6 SUR I.A ROUTE DE MARSEILLE 

ches de fum Je flottent sur les cheminées des 
villages. Mais le Rhône roule sans repos ses 
eaux limpides et vives : les champs de froment 
et davoine, imprégnés des brumes de la nuit, 
sont plus drus et plus verts ; la fraîcheur du 
matin s'ajoute à la fraîcheur du printemps. 

Les montagnes se rapprochent et la vallée 
devient plus étroite, plus intime, plus familière. 
Le fleuve lèche la voie ferrée ; nous passons au 
milieu des champs de vigne. Disposés en treil- 
lages ou en cordons, suspendus à de hauts 
piquets, les ceps forment des guirlandes aux- 
quelles les feuilles nouvelles sont prêtes à 
pousser. Plus précoces, les mûriers ont des 
teintes claires, de petites feuilles vertes qui ne 
font pas encore dombre. Sur la gauche, des 
rochers à pic, couronnés de murailles en ruines, 
de murs éventrés et de tours croulantes. 

Mais le Rhône et les montagnes se séparent 
de nouveau et nous fuient. Lne large ouverture 
se fait vers le midi. Par l'étroit goulot que nous 
venons de traverser, passe le mistral qui va 
balayer les plaines de la Provence. Les peu- 
pliers, les cyprès, tous les arbres à haute tige 
sont inclinés, déformés par le vent : les haies 
et les palissades qui abritent les cultures sont 



SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 7 

penchées du même côté. Sur le bord de TOcéan, 
c'est le vent du large qui pousse les arbres ; ici 
les plus fortes tempêtes suivent le cours du 
Rhône et descendent comme lui vers la mer. 

Des routes bordées de platanes aux feuilles 
naissantes coupent les champs de trèfle et de 
froment. Les premiers bois d'oliviers parais- 
sent ; ils ont l'air usés, flétris, bien vieux sous 
leurs rameaux gris. A côté d'eux, les cyprès et 
les pins ont des tons noirs ; la bruyère et les 
arbrisseaux nains sont fauves. Ce manteau de 
verdure aux nuances si diverses, moucheté des 
pointes claires des aubépines et des coignas- 
siers, couvre les pentes des mamelons. Par 
derrière, dominant le groupe enchevêtré des 
collines, le mont Ventoux se lève, majestueux ; 
comme autour des vieux châteaux féodaux se 
pressaient les serfs et les manants, toute une 
clientèle de collines l'enserre, s'accroche à ses 
flancs, monte vers lui. 

Avignon est caché par une ligne d'arbres. 
Non, la ville seule disparaît, et la ville est ce 
qui m'intéresse le moins. Tout ce qu'il faut voir 
à Avignon, tout ce qui a fait sa gloire, c'est le 
palais des papes qui surgit par dessus les 



5 SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 

arbres, par dessus la ville, immense château- 
fort où les Souverains Pontifes du moyen âge 
ont entassé tant de luxe, tant de richesses 
artistiques. Il émerge en entier, solide, massif, 
grandiose. Isolé par le rideau de verdure de 
tout ce que les civilisations modernes ont réuni 
à ses pieds, aperçu de loin pendant la marche 
rapide du train, il gagne en relief et apparaît 
avec une splendeur qu'il n"a peut-être plus 
aujourd'hui. 

Nous approchons du pays de Mireille. Les 
bois d'oliviers sont plus nombreux, plus touf- 
fus, gagnent les pentes, s'abritent dans les 
replis des collines. Ils alternent avec les bois 
de mûriers. Mais que ceux-ci sont plus agréa- 
bles, plus vivants, plus gais avec leur parure 
de printemps ! Déjà les vignes verdissent ici et 
les figuiers sont grands comme des arbres. 

Nous avons laissé Tarascon et Arles sous un 
ciel gris. Voici maintenant une plaine d herbage 
émaillée de fleurs jaunes, des haies blanches, 
des vergers roses. Comme cette campagne se- 
rait plus belle avec son soleil accoutumé ! 

Elle change bientôt d'aspect, devient aussi 
grise que le ciel. C'est la Crau, « la Crau ouverte 



SUR LA ROUTE DE MARSEILLE 9 

aux douze vents, la Crau muette et déserte », 
la Crau pierreuse que traversa Mireille pour 
aller supplier les Saintes Maries de fléchir ses 
parents. Quelques touffes d'herbes sèches, des 
jonchées de cailloux, des étangs aux bords 
plats ; pas un arbre. 

Enfin le sol se replie, se soulève, reverdit un 
peu. Le plateau désolé s'échancre sur la droite, 
se couvre d'oliviers. Dans le fond, des villas se 
montrent au milieu de vergers et de jardins. 
Une baie d'un bleu laiteux s'arrondit au pied 
de falaises brunes : c'est notre première vue de 
la mer. Nous sommes presque dans la banlieue 
de Marseille. 



UNE VUE DE MARSEILLE 



II 

UNE VUE DE MARSEILLE 



En attendant le départ du bateau, nous flâ- 
nons dans la ville, et cette journée de prome- 
nade, sans guide et sans but, sur les bords de 
la mer, à travers les grandes rues neuves de 
la cité, au milieu des quartiers pauvres du 
vieux Marseille, ne manque ni dintérêt ni de 
charme. 

A voir cette foule qui se presse sur les larges 
trottoirs de la Cannebière, des allées de Noail- 
les, du cour Belzance, qui va et vient, se croise 
et se coudoie, il semble que la population en- 
tière de Marseille se soit portée ici. Sur la 
chaussée, les tramways roulent sans répit, les 
voitures de place vont au trot rapide de leurs 
petits chevaux. Les terrasses des cafés com- 
mencent à se garnir. C'est aujourd'hui diman- 



14 UNE VUE DE MARSEILLE 

che,et la rue est aux laborieux aussi bien quaux 
oisifs. 

Avec les deux amis que je viens de rejoindre 
et qui seront mes compagnons de vo3'age, je 
me mêle à cette foule. Nous nous arrêtons 
devant les étalages des petits marchands ambu- 
lants, aux carrefours et aux coins des quais. 
De préférence, nous allons aux plus humbles, 
aux petites voitures à bras chargées de bft)elots 
populaires, de fruits exotiques, de poissons 
communs, innommés, rebut des filets de pê- 
cheurs. Des poulpes, des seiches, des anémones 
de mer sont entassés à côté des prères et des 
clovisses ; il y a des amateurs pour tout cela. 
Des femmes du peuple achètent des bottes de 
lilas, des boucjuets de violettes. Il faut bien 
embellir la vie, mettre une fleur au corsage, 
une gerbe sur la table modeste autour de la- 
quelle la famille se réunira. 

Au fond de Tavenue, des bateaux balancent 
leurs mats. C'est le Vieux Port où depuis des 
siècles arrivent les produits du Levant, les riches 
étoffes de Venise et des Indes, les bois précieux. 
Le Vieux Port était la porte ouverte du midi : 
la Grèce et Rome ont fait par là leur entrée 
triomphale en Gaule, y portant leurs lettres. 



UNE VUE DE MARSEILLE 



15 



leurs arts, leur génie. La ville s'est construite 
comme une avenue sur la pente qui descend 
vers la mer, encadrant le port, allant à lui, 
offrant son hospitalité aux navigateurs étran- 
gers qui lui amenaient la fortune et lui lais- 
saient les goûts et les mœurs des pays d'Orient. 
Le mouvement maritime s'est déplacé depuis 
une quarantaine d'années. Les gros bateaux 
ont déserté le Vieux Port, vont s'amarrer plus 
à droite, dans le bassin de la Joliette. Tout un 
afflux de constructions s'est fait de ce côté-là, 
maisons modernes, cathédrale somptueuse, 
entrepots et magasins : les nouveaux quais 
sont larges, commodes, admirablement desser- 
vis. Mais je préfère le port d'autrefois qui s'en- 
fonce dans la ville, sous des falaises rocheuses, 
au pied de Notre-Dame de la Garde, et que 
des yachts de plaisance, des voiliers de com- 
merce, des bateaux de pécheurs et dlnnom- 
brables barques peuplent et animent. 

Notre-Dame de la Garde est la protectrice du 
port et de la ville. Des quais, des places, des 
carrefours, il suffit de lever les yeux pour la 
voir. L'église est construite au sommet dun 
rocher si abrupt, si stérile que les maisons n'en 
ont pas tenté l'escalade. Des sentiers rocail- 



16 LNE VUE DE MARSEILLE 

leux y conduisaient et l'ascension de la mon- 
tagne exigeait des pèlerins un effort méritoire: 
c'était comme un acte de foi. Aujourd'hui, un 
funiculaire y porte les visiteurs, gâte le paysage 
et gâte aussi peut-être le pèlerinage. 

De la terrasse du sanctuaire, quel merveil- 
leux panorama 1 Marseille étendue à nos pieds, 
dans l'admirable cadre de ses collines verdis- 
santes et de sa mer bleue : ses îles et ses îlots: 
le promontoire rocheux qui s'effile et se perd 
dans le lointain : les môles et les jetées des 
ports : la corniche blanche, dentelée, bordée 
de villas et de jardins : les grandes promenades 
plantées d'arbres : Longchamp qui projette ses 
eaux en cascades miroitantes : et le soleil du 
midi qui colore et fait resplendir tous les coins 
de ce tableau. 

En face de Notre-Dame de la Garde, de l'autre 
côté du Vieux Port, une église d'aspect humble 
et antique s'élève sur le point culminant d'un 
petit mamelon. C'est l'église Saint-Laurent, le 
cœur de la vieille ville. Elle est entourée de 
maisons qui se pressent, s'étagent, descendent 
jusqu'au quai. Entre les toitures de tuiles 
noircies, les ruelles se marquent à peine. A une 



UNE VUE DE MARSEILLE 1" 

époque qui nest pas encore très éloignée 
de nous, Marseille contenait sur ce mamelon, 
ne dépassait guère la limite de ses pentes. 
Combien elle s'est accrue depuis, débordant 
sur la banlieue, montant jusqu'à Longchamp, 
couvrant la plaine du Prado, égrenant ses in- 
terminables faubourgs sur la campagne envi- 
ronnante. Mais dans cette fièvre de construc- 
tion et de renouvellement qui a duré près dun 
siècle, la vieille ville est restée presque intacte; 
nous la voyons telle qu elle était autrefois, 
diminuée de tout le quartier qu'en a détaché la 
longue rue de la République, mais plus animée 
peut-être et plus grouillante, car la population 
paisible et riche qui l'habitait a été remplacée 
par le monde des artisans, des marins, des 
pécheurs, par le petit peuple qui pullule, s'en- 
tasse dans les maisons et emplit les rues. 

J'ai suivi ces rues étroites du vieux Marseille 
aux noms pittoresques et charmants : la rue de 
la Rose, la rue Poissonnerie, la rue du Petit- 
Mazeau, la rue de la Reynarde, la rue Chàteau- 
Joly, la rue Traverse-des-trois-soleils où le 
soleil ne doit jamais entrer. Aux fenêtres flot- 
tent, suspendues à des barres, des hardcs mul- 



48 UNE VUE DE MARSEILLE 

ticolores. Une forte odeur de friture sort des 
portes ouvertes. Le sol est jonché de détritus, 
encombré de tas d'ordures gluantes, résidus 
des cuisines et déchets du marché aux poissons. 
Les rez-de-chaussée sont occupés par des ca- 
boulots mal famés, des assommoirs que fré- 
quentent les gens du port et les matelots en 
bordée. Sous des baies en plein cintre, moulu- 
rées et ornées de sculptures, s'étalent de 
pauvres marchandises défraîchies et lamen- 
tables ; car beaucoup de maisons ont grand air 
malgré les oripeaux qui les salissent et les 
écriteaux qui les déshonorent. Je lis sur les 
portes : « On loge la nuit. — Maison pour 
hommes et pour familles. — On couche ici pour 
3 et 5 sous. » Quelle déchéance ! Des consuls, 
des armateurs, des magistrats, les notables de 
la cité ont fait construire ces logis, les ont 
embellis de leur luxe et animés de leur vie 
opulente. Ils étaient les administrateurs de la 
ville, les maîtres du port et de la mer, les riches 
négociants. Un beau jour, Texode s'est fait. 
Les maisons, vides des âmes d'autrefois, sont 
restées ; et, comme elles étaient encore solides, 
d'autres habitants y ont pris la place des 
émigrés. 



UNE VUE DE MARSEILLE 19 

Mais comme cette population nouvelle, cos- 
mopolite, panachée, mêlée de rouleurs et 
d'aventuriers, a su mettre son empreinte 
caractéristique sur le vieux quartier marseil- 
lais ! 

Les linges multicolores qui pendent aux 
fenêtres, nous les retrouvons dans la rue sur 
les épaules des femmes. Les garçons et les 
fillettes déguenillés, court vêtus, gambadent. 
Des marchands de fruits, de légumes et de 
poissons fendent la foule, s'arrêtent dans les 
groupes. Assises devant leur porte, des femmes 
se font coiffer ; d'autres, déjà prêtes, fument 
des cigarettes et provoquent les passants. Plus 
loin, des enseignes équivoques et des lanternes 
sur lesquelles on lit les noms de Rebecca, Ma- 
thilde, Théo, indiquent des gîtes hospitaliers. 
Et toutes ces rues descendant en pentes raides 
ou en escaliers vers le quai, ont des niches de 
saints et de madones ornées de bouquets de 
fleurs ; toutes débouchent sur le port en face 
de Notre-Dame de la Garde qui protège la 
ville. 



EN MER 



III 



EN MER 



Le paquebot de la Compagnie Transatlan- 
tique, qui va nous emmener à Alger, est immo- 
bile dans le port. L'embarquement et la mise 
en place des colis sont achevés. Les voj^ageurs 
arrivent très nombreux à cette veille des 
vacances de Pâques, encombrent les ponts, se 
pressent près des bastingages. Comment tant 
de monde pourra-t-il se caser, se loger, trouver 
une couchette pour la nuit ? Sur le Cjuai et sur 
le débarcadère, la foule des amis et des curieux 
est grande. On échange des saints pendant que 
le commandant donne des ordres et que les 
hommes du bord exécutent les manœuvres du 
démarrage. 



2\ EN ^lER 

Lentement, sans une secousse, le bateau 
quitte le quai. 

Après une matinée pluvieuse, le ciel a fait 
si toilette, s'est paré de légères dentelles blan- 
ches qui flottent sur un fond bleu et en adou- 
cissent l'éclat. Nous nous éloignons et notre 
marche est si calme, si peu agitée, que nous en 
avons à peine la sensation et qu'il semble que 
c'est la côte qui nous fuit. Marseille se rape- 
tisse, se resserre autour de son golfe, et blan- 
chit sous les rayons du soleil. La mer devient 
plus bleue, plus transparente, se fend devant 
la pointe du bateau, ouvre ses lames pour nous 
laisser passer ; nous avons derrière nous tout 
un remous de perles, une longue traînée de 
franges argentées et de fines broderies. 

Marseille apparaît encore comme une tache 
blanche sur les collines rocheuses qui l'entou- 
rent. Dici, on voit bien qu'elle a été plantée 
sur un sol aride et que tout y est de main 
d'homme sauf la baie qui a attiré les premiers 
navigateurs. On comprend qu'à l'origine, cette 
baie a été un point d'abordement, que les vais- 
seaux y ont trouvé un abri sûr, et que les ma- 
rins des temps anciens ont été les fondateurs 



EX MER 25 

de la ville. Le dessin de la côte se perd bientôt 
dans la brume et nous ne voyons plus que le 
ciel bleu et la nier bleue. 



Chacun a pris sa place sur le pont, ou s'est 
installé dans sa cabine. Nous avons trouvé des 
amis dans la foule des passagers ; des groupes 
se sont formés ; on lit, on cause ou on rêve. Le 
grand silence de la mer est propice aux rêveries. 
Les flotilles de pêcheurs sont rentrées au port; 
rien ne paraît sur la ligne des eaux ; rien n'ani- 
me cette vaste solitude. Seules, les vagues 
s'agitent, se gonflent, battent le flanc du bateau; 
et leur remuement est bruj^ant, leurs secousses 
sont fréquentes et fortes. Voilà le roulis qui 
commence et s'accroît de minute en minute. 
Notre navire se balance, oscille, donne des 
coups d'épaule à droite et à gauche. Il n'est que 
temps d'attacher les sièges ; des passagers 
roulent sur le pont et sont jetés contre les 
bastingages. Nous serons peu nombreux à 
table, car le pont se vide et le roulis devient de 
plus en plus pénible. 

A l'approche des Baléares, les lames sont 
moins longues et moins profondes. La lune 



26 EN MER 

resplendit et argenté la mer. Plas un bruit. Le 
bateau s'endort. 

Il dort quand le jour paraît, quand le soleil 
se lève. C^est à peine si quelques vaillants 
touristes, plies dans leurs plaids, encore meur- 
tris des secousses de la nuit, sont debout pour 
voir partir de l'eau les premières flèches d'or. 
Le ciel s'illumine et sa clarté se répand peu à 
peu sur la mer, s'y enfonce, en fait briller les 
dessous et miroiter les clapotis. 

Aurons-nous ce beau soleil pour notre arrivée 
à Alger ? Le vent vient de l'ouest et pousse des 
brumes grises qui s'épaississent et commencent 
à couvrir l'horizon. Mais la nappe de nuages 
laisse transpercer quelques rayons, et, tout au 
fond, bien loin, du côté où nous allons, une 
bande bleue apparaît encore. Le bateau marche 
vite, coupe les vagues et sème sur la mer des 
myriades de perles blanches. Une saute de vent 
secoue le voile qui s'assombrissait, le déchire 
et en même temps soulève les lames. 

Le sillage devient plus bruyant ; nous passons 
dans des embruns, au milieu d'un arc-en-ciel. 
Il y a du tangage; mais cjuimporte? Nous 
courons vers la côte ensoleillée de l'Algérie. 



EN MER II 

Elle se montre bientôt, d'abord comme une 
ligne grise pointillée de blanc; et puis, elle 
s'étend à gauche, grandit, s'éclaire. Les points 
blancs deviennent des taches de lumière. Cest 
Alger, la ville blanche, qui brille sous le ciel 
bleu et se mire dans la mer. 

L'ombre des nuées nous l'avait cachée bien 
longtemps, car elle ne nous est apparue que 
depuis quelques moments, et déjà elle se déta- 
che dans son cadre de collines, dessine ses for- 
mes, étale à ses pieds ses quais prodigieux, 
découpe ses dômes et ses minarets sur l'azur 
du ciel. Mustapha, disséminé dans la verdure, 
et Saint-Eugène, étage sur des roches, bordent 
les flancs de la colline d'où descend vers la mer 
Alger la blanche. Ce grand mur blanc, tout au 
haut de la vieille ville, c'est la Kasba, l'ancien 
palais du Dey ; les terrasses des maisons arabes 
forment au devant de la citadelle un immense 
escalier, arrêté au bas par la balustrade des 
quais. Le soleil frappe en face tout cet amon- 
cellement si pittoresquement découpé de mai- 
sons, de terrasses, de coupoles et de flèches et 
donne à leur blancheur un extraordinaire 
éclat. 



28 EN MËB 

Mais déjà le bateau est dans le port. Des 
porteurs, drapés dans leurs burnous ou vêtus 
simplement de la gandoura flottante, s'empa- 
rent de nos paquets. Nous les suivons au milieu 
de la foule qui encombre le quai. Nous voici 
sur la terre d'Afrique. 



ALGER 



IV 

ALGER 



Je suis logé tout près de la mer, sur le beau 
quai d'Alger, et j'ai devant ma fenêtre un 
jardin planté de grands palmiers, de ficus aux 
feuilles sombres et de bambous gigantesques. 
Dans la ville neuve, entouré de maisons euro- 
péennes, ce jardin, d'un aspect si oriental, me 
paraît dépaysé. Mais je vois circuler sous ses 
ombrages des arabes vêtus de blanc, des cheicks 
majestueusement coiffés d'un haut turban et 
recouverts de deux ou trois épaisseurs de bur- 
nous aux couleurs claires, des femmes voilées, 
des nègres les jambes nues avec la gandoura 
serrée à la taille; j'aperçois à travers le feuil- 
lage les dômes des mosquées, et au dessus des 
toitures en ardoises des maisons les plus pro- 
ches, d'autres maisons étagées sur la colline, 



32 ALGER 

toutes blanches, sans toitures, serrées les unes 
contre les autres. Voilà l'Orient! Les arbres 
de mon jardin sont bien chez eux ici, et le 
quartier moderne, qui les encadre, est seul 
exotique. 

Ces ficus, cjue je n'avais jamais vus, je les 
retrouve en groupes ou en longues lignes dans 
les squares et sur les avenues ; ils bordent les 
routes et les boulevards, ils alternent avec les 
eucalyptus qui atteignent une plus grande taille 
mais ont une tenue moins élégante et sont 
moins ombreux. Leur feuillage ne se flétrit 
jamais. Il leur faut si peu de terre et si peu 
d'eau pour pousser et grandir. Je crois qu'ils 
doivent vivre de soleil. Des touffes de radicel- 
les pendent de leurs rameaux les plus hauts, 
se balancent dans l'air, prennent leur sève dans 
le vent qui les agite. J'ai vu au jardin d'Essai 
des racines aériennes qui se sont allongées jus- 
qu'à terre et sont remontées en bouquets 
d'arbres drus et gros, à côté du tronc primitif, 
ont essaimé à leur tour, de la même façon, 
formant ainsi autour de celui qui les a engen- 
drés une colonie de ficus dont toutes les sou- 
ches, tous les rameaux et toutes les racines 
sont étroitement soudés et ne font qu'un seul 



ALGER 33 

arbre pareil à ceux que Gustave Doré se 
plaisait à dessiner dans ses forêts fantastiques. 
Pourquoi ma curiosité a-t-elle été tout de 
suite attirée par cette exhubérance de la végé- 
tation? Avant de pénétrer dans les ruelles du 
vieux Alger, j'ai suivi les larges boulevards qui 
mènent à Mustapha, aux villas blotties sous 
les palmiers, entourées de grenadiers aux fleurs 
de feu, tapissées de bougainvillias éclatants. 
Des coins de la ville blanche et de la mer bleue 
apparaissent à travers les rameaux. L'air est 
embaumé par le parfum des orangers. Quelle 
magnifique poussée de verdure et quelle 
éblouissante floraison ! 

Un chemin bordé d'eucalj^ptus me conduit 
jusqu'au bas de la colline, à l'entrée du jardin 
d'Essai. 

Où suis-je ? Dans quel pays? Comme si la 
flore algérienne n'était pas assez merveil- 
leuse, on a réuni ici les arbres et les arbustes 
les plus extraordinaires du Soudan, des îles 
indiennes, de l'Amérique du Sud, des climats 
tropicaux. Je me promène dans des allées de 
cjclas, sous l'ombre de 3'ucas et de dracénas 
dont les troncs sont aussi hauts que ceux des 



34 ALGER 

chênes. Des roses rouges et jaunes grimpent 
aux branches, s'entrelacent et pendent enguir- 
landes au-dessus de nos têtes. Voici des chori- 
sias géants, hérissés dépines, des jubéas que 
trois hommes à bout de bras ont de la peine à 
embrasser, des chinus si légers, si finement 
découpés qu'on les prendrait pour des ailes 
d'oiseau. Je ne serais pas surpris de^ voir 
s'envoler de ces massifs leurs hôtes familiers, 
des bengalis, des multicolores, des oiseaux du 
paradis. Et voici justement une aigrette jaune 
et bleue, un bec noir, une gorge verte ; est-ce 
un oiseau ou une fieur?... J'en compte une 
dizaine autour de moi : c'est la fleur du strélisia 
qui sort de sa gaine au bout d'une tige flexible 
et s'agite au moindre vent. 

Sur cette côte algérienne, les arbres naias du 
Japon prennent une belle revanche : j'ai vu des 
fusées de bambous monter jusqu'à 10 mètres et 
qui n'ont pas trois mois et dont les feuilles sont 
à peine écloses : des groupes de caoutchoucs qui 
ressemblent à des bastions tant ils sont trapus 
et vigoureux; et des lataniers et des bananiers et 
des cocos qui distillent une gomme sucrée, tous 
veLus en pleine liberté, tn plein essort. formant 



ALGER 35 

d'épais rideaux, des fouillis impénétrables, des 
coins d'ombre noire sous le soleil éblouissant. 

Il 3' a partout ici des contrastes d'ombre et 
de lumière et des oppositions vives de couleurs, 
auxquels mes yeux ont besoin de s'habituer. 
J'ai vu des rues du viel Alger où l'on se croirait 
entre des murs ardents, et d'autres oii le jour 
pénètre à peine. Elles sont encombrées par une 
foule bariolée de Juifs ventrus et d'Arabes 
sveltes, de fillettes à peine vêtues dans des 
tuniques bleues ou roses, et de femmes pliées 
dans des voiles blancs que gonflent leurs larges 
pantalons bouff"ants, étroitement serrés à la 
cheville. Cette foule qui emplit les rues n'est ni 
affairée, ni bruj^ante. Les femmes sous leurs 
voiles ressemblent à des fantômes, marchent 
lentement et ne parlent pas ; quelques unes 
s'arrêtent devant les petites boutiques, achè- 
tent pour un sou de sucreries, et continuent à 
suivre leur chemin silencieusement. 

Des hommes sont assis à Torientale sur des 
nattes, ou tout simplement étendus sur les 
pavés ; ils rêvent. Des groupes se forment de- 
vant les boutiques des marchands de fruits tt 
de viandes grillées : ils échangent gravement 



36 



ALGER 



quelques propos. Dans les cafés maures, sont 
accroupis des joueurs d"échecs et de dominos. 
De pauvres gens drapés avec dignité dans leurs 
burnous rapiécés, passent sans regarder. 

Aux coins des rues, le 
mouvement est plus in- 
tense, on se coudoie pres- 
que. Des Juifs ont étalé 
leurs marchandises et ap- 
pellent les acheteurs ; des 
bandes de petits cireurs 
vous harcèlent ; les nè- 
gres remuants et locjua- 
ces animent le marché. 




Je m'imagine que la vie n'a guère changé 
depuis la conquête, dans ces vieux quartiers 
d'Alger. Et le cadre lui-même est resté tel qu'il 
était autrefois, sans une retouche : maisons 
closes, toutes blanches, n'ouvrant sur la rue 
que de petites fenêtres, des guichets grillés de 
noir; comme les femmes qui ne laissent pa- 
raître sous leurs voiles blancs que des yeux 
ombrés de longs cils, elles voient et ne sont 
pas vues. Rien ne transpire de ce qui se passe 



ALGER 



37 



au dedans. La porte est souvent enjolivée, en- 
cadrée de rosaces sculptées sur la pierre, sur- 
montée d'une main fatidique ou d une inscrip- 
tion en langue arabe qui dit la louange de Dieu ; 
elle est épaisse, couverte de ferrures et de clous 
de cuivre disposés en étoiles, en cercles, en 
losanges ; un verrou permet de la fermer du 
dehors et le mari seul en a la clef. Nul autre 
homme que lui n'entre dans la maison. 

Enfermées dans leurs murs blancs, les mai- 
sons s'ouvrent à l'intérieur, reçoivent par une 
cour l'air et le soleil. Les rues ne sont faites 
que pour y accéder, sans souci de l'alignement 
ni de la symétrie ; elles tournent, montent et 
descendent. Elles sont étroites, à moitié cou- 
vertes par l'encorbellement des étages. Les 
pignons ont perdu Téquilibre, se sont penchés, 
se sont rejoints, s'appuient l'un contre l'autre. 
Sous ces maisons accolées, les rues grimpent 
en zig-zag vers la Kasba et leur pente est si 
raide que presque toutes sont en escahers. 11 y 
en a qui s'enfoncent dans la nuit sous des 
voûtes et ne retrouvent un peu de lumière 
qu'aux carrefours. 

Je me perdrais dans ces ruelles obscures, 
toutes pareilles, si leur pente même ne me 



38 ALGER 

guidait: elles aboutissent à la Kasba qui domine 
la ville. En montant toujours, je suis sur de 
gagner la vieille citadelle. 

La voilà derrière ses murailles blanches, gar- 
dée par des tirailleurs. Elle a bien conservé son 
aspect du temps passé, un aspect de prison ou 
de repaire mj^stérieux. La porte basse par la- 
Ciuelle sortit notre ministre après le geste ou- 
trageant du Dey, est intacte. De la prise de 
cette autre Bastille date Thistoire de notre bel 
empire algérien. On a eu raison de ne pas la 
détruire, elle est le couronnement de la ville 
arabe, comme la flèche est celui d'une cathé- 
drale. Du haut de ses remparts, on voit des- 
cendre vers la mer l'escalier gigantesque que 
forment les terrasses des maisons. De loin en 
en loin, des dômes surgissent, mais la Kasba 
massive, bâtie sur un point culminant, s'élève 
au dessus des terrasses, des dômes et des mi- 
narets ; elle était placée là pour gouverner la 
ville et veiller sur la mer. 

Avant la fin du jour, toutes les petites bou- 
tiques se ferment dans les vieux quartiers qui 
montent vers la Kasba ; les rues deviennent 
moins animées, sinon plus silencieuses. Les 




RUE D" LA MZR ?!0J3:ï A ALGER 



ALGER 



39 



indigènes ont replié leurs nattes et quitté le 
seuil de leurs maisons ; les groupes de flâneurs 
se sont dispersés ; chacun a regagné sa demeure. 
La ville ne s'endort pas. C'est une autre vie 
qui commence et va durer jusqu'au milieu de 
la nuit. 

Nous avons fait une promenade dans Alger, 
le soir, mes amis et moi, sous la conduite — je 
ne veux pas dire sous la protection — d'un 
agent qualifié pour nous ouvrir toutes les 
portes c|ue des Européens peuvent être auto- 
risés à franchir II ne faut pas s'aventurer seul 
pendant la nuit, dans ces quartiers qui avoi- 
sinent la Kasba, sous peine de s'engager dans 
des culs-de-sac sans issue et de s'égarer dans 
les méandres des ruelles noires, de ne plus 
retrouver son chemin. On y pourrait faire aussi 
quelques rencontres fâcheuses de rôdeurs ou 
d'exaltés. 

Mais la police veille, une police très alerte, 
très entraînée, c[ui connaît toutes les maisons 
suspectes, tous les recoins dangereux et sait à 
merveille et sans violence imposer son auto- 
rité. De fréquentes patrouilles circulent à pas 
lents ; et ce n'est pas un spectacle banal que 
celui de ces Turcos, le fusil sur l'épaule, impas- 



43 ALGZR 

sibles, devant lesquels s'écartent les ombres 
blanches des Arabes plies dans leurs longs 
burnous. 

Notre agent porte les insignes de sa fonction, 
il est armé. Aussi les groupes que nous croi- 
sons s'arrètent-ils pour nous laisser passer. 
C'est un musulman d'Alger qui parie notre 
langue, un guide intelligent et sûr. Avec lui, 
nous pouvons être tranquilles. 

L'escalade commence par la rue de la Girafe. 
Comme elles paraissent plus étroites et plus 
raides, les vieilles rues d'Alger, à cette heure 
où aucun rayon ne les éclaire î Nous passons 
sous des pignons penchés que soutiennent avec 
peine des barres de bois tordues. Les pavés en 
escalier sont usés, glissants, frottés par tant 
de sandales depuis tant de siècles. Dans cette 
ville silencieuse, nous marchons lentement , 
presque sans parler, comme si nous avions 
peur d'éveiller des ombres, les ombres blan- 
ches des Arabes attardés, qui se collent aux 
murs quand nous approchons. 

Un guichet au-dessus d'une porte close laisse 
filtrer un peu de lumière. En entendant nos 
pas, une femme jeune, sans voile sur la figure. 



ALGER 41 

un foulard rose dans ses cheveux bruns, le 
front orné d'une chaînette de sequins, a pen- 
ché sa jolie tète à cette petite fenêtre. D'autres 
guichets lumineux paraissent, et d'autres têtes 
se montrent. Jamais un mot, jamais un appel. 
Des portes s'ouvrent, d'où sortent des Arabes 
presque furtivement, et se referment sans 
bruit. Dans ce silence, rien que la marche ca- 
dencée des patrouilles de turcos. 

Au coin de la rue des Palmiers, des fumeurs 
de narguilhés et des joueurs de dominos sont 
assis, les jambes repliées, devant un café maure. 
Dans la salle, des Arabes accroupis ou étendus 
semblent dormir. Quelques lampes suspendues 
au plafond éclairent ce tableau. 

Nous nous enfonçons dans le labyrinthe des 
rues, sous l'encorbellement des maisons, sous 
les pignons qui se penchent. Le quartier devient 
plus bruyant. Un café, où les tirailleurs et les 
zouaves se mêlent aux indigènes, est encore 
agité par une récente querelle. La patrouilla 
entraîne un Arabe qui portait sous son burnous 
un couteau à lame fixe. Au prochain détour, le 
calme renait. 

Toujours des portes à guichets lumineux ; 
mais, ici, les guichets sont dans les portes 



42 ALGER 

mêmes, à la hauteur des yeux. Nous pouvons, 
en passant, voir le petit vestibule, l'étroit 
couloir qu'une lampe éclaire. Derrière le gril- 
lage du guichet, deux ou trois femmes sont 
assises sur des nattes, vêtues d'étoffes écla- 
tantes, de colliers et de bracelets. Elles se 
tiennent immobiles, sans un sourire, sans un 
geste, ont l'air de ne pas voir les Européens 
cjui passent. 

Un peu plus loin, notre guide frappe à une 
porte qui s'ouvre dès qu'il s'est fait reconnaître. 
Nous sommes introduits dans une salle exiguë, 
dont le plancher et les murs sont couverts de 
tapis. Au milieu, sur un escabeau découpé et 
peint à l'orientale, un flambeau éclaire la pièce, 
i^ccroupies à la mode du pays, une femme et 
trois jeunes filles sont là, appuyées sur des 
coussins. Après une présentation à laquelle 
nous ne comprenons rien, la dame se lève, 
ouvre un coffret placé près d'elle, et en sort ses 
bijoux : des chaînes de grosses pièces d'or, des 
anneaux pour les bras et les chevilles, des col- 
liers de pierreries, des plaques ciselées et 
émaillées pour le front. Elle nous met tous 
ces joyaux entre les mains et accompagne ses 



ALGER 



43 



gestes de paroles rapides que nous nentendons 
pas. Nous ne sommes par venus ici pour acheter 
des parures; mais le guide nous donne Texpli- 
cation de cette scène : notre hôtesse nous fait 
les honneurs de sa maison, en étalant sous nos 
yeux les richesses de son écrin. Nous nous 
accroupissons sur des tapis autour du petit 
escabeau bariolé et nous admirons les bijoux 
pendant q aune servante nègre nous sert, dans 
des tasses minuscules, un excellent café turc. 
Une des jeunes filles s'est levée lentement. Elle 
est fine, svelte, élégante de taille et de tour- 
nure. Une ligne de khôl accentue le noir de ses 
yeux et fait ressortir la blancheur mate d? son 
teint. Elle détache Técharpe légère qui couvrait 
sa gorge et, la relevant au niveau de la nuque, 
elle en tend les deux pointes en avant. Ses 
s(Eurs ont prisleurs tambourins de terre ciu'elles 
frappent avec le bout des doigts et la paume 
de la main, sur un rythme toujours pareil. La 
danseuse semble entrer dans un rêve. Ses bras 
tendus qui tiennent les pointes du foulard, sa 
tête et son buste sont immobiles. Dans un 
mouvement à peine visible, ses pieds nus sui- 
vent la cadence des tambourins. On dirait 
ciuelle glisse. Mais ses deux mains se sont 



44 ALGER 

écartées et le foulard flotte de Tune à Tautre. 
Les hanches de la danseuse se balancent ; des 
secousses, de plus en plus profondes à chaque 
coup de tambourin, agitent son ventre, tandis 
que dans son buste, dans sa tète, dans ses j^eux 
rien ne bouge, et qu'un semblant de sourire 
figé sur ses lèvres ne parvient pas à animer la 
passivité de sa phj^sionomie. 

Nous continuons la promenade nocturne à 
travers les rues montantes da quartier de la 
Kasba, et nous voilà arrivés presque au som- 
met de la côte. J"ai exprimé le désir de voir 
Alger au clair de lune, du haut d'une de ces 
terrasses blanches où les femmes arabes pas- 
sent une partie de leurs nuits. 

L'accès n'en est pas facile, surtout pour des 
Européens. Mais notre guide a des amis ici et 
des moyens de persuasion qui lui permettent 
de lever les obstacles. Il parlemente avec le 
maître de la maison, et la porte s'ouvre bien- 
tôt. Nous montons. Un bruit de sandales qui 
glissent, un chuchotement, tout un émoi : ce 
sont les femmes qui se sauvent et s'enferment 
dans leur appartement. L'escalier est étroit ; la 
montée semble ne pas finir. Enfin, voici la 



ALGER 



terrasse toute blanche entourée d'un parapet 
blanc. La lune éclaire Alger d'une lueur bleutée, 
et Tair est si limpide que toutes les terrasses des 
maisons qui descendent vers la mer, se dessi- 
nent, se détachent avec une netteté parfaite. 
Nous nous approchons du parapet avec de 
grandes précautions, à petits pas, sans dire un 
mot, car il ne faut pas signaler notre présence 
indiscrète sur cet observatoire. Au-dessous de 
nous, des femmes en costume d'intérieur, la 
tète nue, sont étendues et causent à demi-voix. 
Deux fillettes sont accoudées sur le mur. Une 
pièce de soierie légère enserre leurs hanches et 
replie leurs pantalons bouffants ; elles ont le 
torse dégagé dans de petites vestes sans man- 
ches. Nous entendons leurs rires ; leurs gestes 
nous amusent. Elles ne se doutent pas qu^elles 
sont épiées. Un peu plus loin, un groupe nom- 
breux s'est formé ; la famille paraît être au 
complet ; de jeunes garçons, coiffés d'une ché- 
chia^ sont accroupis à côté de leur père ; des 
femmes portent à leurs lèvres des tasses ran- 
gées sur un plateau de métal ; l'homme fume 
son narguilhé. Il est tard, les terrasses se 
vident. C'est tout ce que nous pouvions voir 
de la vie intérieure des Arabes. 



46 ALGER 

Mais, sous les rayons nacrés de la lune, 
Alger resplendit toujours, plus silencieuse que 
jamais à cette heure avancée de la nuit. Les 
minarets pointent vers le ciel. Les dômes de 
Mohammed-ech-chérif , de Safir et de Sidi- 
Ramdan sortent delà nappe unie des terrasses 
comme des ballons prêts à s'élever dans les 
airs. Plus bas, la Mosquée de la Pêcherie et la 
Grande Mosquée arrondissent leurs coupoles à 
côté des crêtes dentelées des anciens palais 
mauresques. Les feux des bateaux qui dorment 
dans le port, brillent comme de petites étoiles, 
et le phare de la jetée lance sur limm^nsité de 
la mer des éclats intermittents. 

Les cafés ne sont pas encore fermés et je ne 
sais pas s'ils chôment jamais ; j'y ai vu des 
clients aux heures les plus matinales. Ils res- 
semblent si peu à nos cafés d'Europe : ni comp- 
toir, ni tables, ni chaises ; aucun étalage de 
bouteilles, car on n'3^ consomme pas de liqueurs. 
Le café et le thé sont les seules boissons en 
usage. C'est un lieu de réunion où l'on passe le 
temps à fumer, à jouer et à dormir. 

Nous entrons dans un bain maure. Les portes 
en sont ouvertes pour les hommes jusqu'à 



ALGER 4 / 

minuit. Pendant la matinée, le bain est réservé 
aux femmes. Deux i^rabes sortent de Tétuve 
où, sous une pluie chaude, leurs membres ont 
été frottés et massés. Etendus sur une large 
banquette, ils se reposent. Des garçons, le torse 
et les jambes nus, nous font visiter les diffé- 
rentes salles jusqu'à Tétuve, dont la chaleur 
humide nous force bien vite à déguerpir. 

Il est temps de regagner nos chambres. Nous 
prenons, pour rentrer, les ruelles les plus di- 
rectes, des escaliers où le pied trébuche, pres- 
que déserts maintenant. Des cris venus de fort 
loin nous mettent sur le qui-vive, des hi, hi, 
hi, hi, poussés en roulades ou en traînées, sur 
le même ton, comme une note aiguë toujours 
semblable. Le silence se fait ; et puis nous en- 
tendons encore les hi, hi, hi, hi, plus stridents, 
plus près de nous. Des femmes juives sont en 
fête, nous dit notre guide. Nous approchons, 
en effet, du cjuartier juif, et voj^ons déboucher 
devant nous le cortège d'où partent les cris. 
C'est une noce. Des musiciens, racleurs d'ins- 
truments à cordes, marchent en tête et sont 
^uivis de deux hommes porteurs de flambeaux. 
Derrière eux, un cercle de jeunes filles, le vi- 



48 ALGER 

sage découvert, richement vêtues, entourent la 
mariée que soutiennent ses plus intimes amies- 
Sous son voile trasparent, la mariée est parée 
comme une icône. D'autres compagnes, des 
parents viennent ensuite en rangs pressés. 
Après un arrêt de quelques minutes sur le 
perron de la synagogue, le cortège repart, 
disparait dans les rues tortueuses. Et nous 
entendons, se perdant peu à peu dans le loin- 
tain, les hi, hi, hi, hi des jeunes filles juives qui 
conduisent Fépousée à son mari. 



D^ALGER A ORAN 



DALGER A ORAN 



Les crhemins de fer algériens font la joie des 
voyageurs qui ne sont pas pressés : leurs trains 
ne vont pas vite, s'arrêtent souvent et ne cir- 
culent d'ordinaire Cju'en plein jour. Voilà trois 
excellentes conditions pour voir le paysage ; il 
n'en fallait pas davantage pour nous décider, 
mes amis et mol, à prendre, un beau matin 
d'avril, le train d'Oran. 

Aux premiers raj^ons du soleil, les maisons 
d'Alger étincellent. Elles sont étagées sur leur 
colline, en face de l'Orient. Nous fihms, entre 
la ville et la mer, au bas des quais, presque au 
niveau de l'eau; la ligne suit la courbure de la 
cote, comme pour nous permettre de jouir plus 
longtemps du merveilleux panorama. Ce sont 
d'abord les quartiers neufs, avec de hautes 



52 DALGER A ORAN 

maisons et des hôtels luxueux qui passent de- 
vant nous ; et puis, dans Tëloignement, les vieux 
quartiers apparaissent, escaladant les pentes 
jusqu'à la Kasba, dressant dans le ciel bleu les 
pointes blanches de leurs minarets. Je leur dis : 
Au revoir ! Au revoir aussi aux villas cosmo- 
polites de Mustapha et dHussein-De}^ campées 
dans un amphithéâtre de verdure et de fleurs. 

Nous nous écartons de la mer et, après avoir 
contourné une montagne, nous nous engageons 
dans la plaine de la Mitidja, au milieu de bois 
d'oliviers et d'orangers, de champs immenses, 
de vignes et de prairies qui semblent sans li- 
mite. Blidah se montre à peine, derrière un 
rideau de mandariniers et d'eucalyptus. Nous 
sommes assez près de l'Atlas pour distinguer 
bientôt l'entrée béante des gorges de la Chiffa. 
Mais la plaine s'étale toujours à notre droite, 
avec des champs de blé et des prairies inter- 
minables, monotone à la fin tant elle est inva- 
riablement verte. Une bande de fleurs jaunes, 
anthémis et renoncules, se déroule tout le long 
de la voie ; et la vue se lasse aussi de cette 
bordure d'or que nous semblons traîner avec 
nous. 

Des toufi'es de palmiers nains: plus bas dans 



d'alger a orax 53 

le lit desséché d'un ruisseau, quelques lauriers 
roses: le sol deviendrait-il plus aride? La bande 
de fleurs jaunes a cessé de nous suivre, et la 
plaine vertea changédeton. Le terrain est moins 
plat; des pentes se dessinent, se couvrent d'une 
brousse épaisse et vont rejoindre les montagnes 
boisées c|ui coupent l'horizon. Les champs de 
blé et d'orge sont plus espacés et plus maigres. 
C'est la culture d'avant la conquête, par petits 
carreaux, par pièces morcelées, dont l'assiette 
varie chac{ue année, pour laisser à la terre un 
long repos. Les familles arabes c{ui ont ense- 
mencé ces champs sont campées tout auprès, 
dans leurs gourbis entourés de palissades sè- 
ches ou de haies d'aloès et de figuiers de 
Barbarie. Ils n'appartiennent à aucune tribu, 
ces nomades qui, depuis des siècles, promènent 
leurs tentes dans les déserts de l'Afrique, 
refoulés par les envahisseurs, fuyant devant 
la civilisation. Comment vivent-ils, loin des 
villages, loin de tout? Ils ne plantent pas un 
arbre, ne bâtissent pas une maison. Une hutte, 
faite de branches et de broussailles, leur suffit; 
autour de la hutte, un cercle de cactus ou de 
lantisques épineux limite leur prtit enclos d'où 
la famille ne sort que pour les travaux du 



54 d'alger a orax 

champ voisin. Et quels travaux rudimentaires! 
Jamais une fumure ; le grain est jeté sur la 
terre à peine grattée et ne germe que si les 
pluies sont assez abondantes pour détremper 
le sol. Pauvres récoltes et pauvres gens. De 
loin en loin, je vois ces gourbis, ces cercles de 
figuiers de Barbarie ou d'épines sèches, sur les 
pentes de la montagne, au dessus des carreaux 
d'orge et de blé ; et je songe aux temps anciens 
davant la fondation des premières villes, quand 
Ihomme, sans besoins et sans ambition, vivait 
isolé, ignorant des lois et des conventions so- 
ciales. 

Ils ont pourtant un lieu commun, les nomades 
de r Algérie, qui est assez fort pour les unir 
tous dans une môme aspiration dindépen- 
dance et en faire un peuple puissant et dange- 
reux ; ils ont une même foi religieuse. 

La campagne est semée de coupoles blanches 
qui ressemblent à de petites mosquées : ce 
sont des marabouts, les tombeaux des saints 
de rislam, des fils du prophète. Il y en a dans 
les plaines les ^lus désertes et sur les crêtes 
des montagnes. Les Arabes les entretiennent 
pieusement et s'y rendent à certains jours de 



D ALGER A OR AN ,)0 

l"année, de tous les gourbis voisins, pour invo- 
quer Allah. 

Voici justement une bande de Berbères mon- 
tés sur des ânes ; ils suivent une piste au milieu 
des lantisques. A califourchon sur la croupe, 
les jambes pendantes, ils vont vers le même 
but. Un vent violent d'ouest fait flotter leurs 
burnous blancs et soulève autour d'eux un 
épais tourbillon de poussière. Le soleil est brû- 
lant. Ils vont implorer leur marabout, lui de- 
mander de la pluie. 

Nous traversons un nuage de sable tenu, 
presque jaune, qui roule sur la plaine ardente 
et embrume les montagnes. On se croirait dans 
la fumée d'un incendie. 

Quand la rafale est passée, nous nous trou- 
vons auprès d'un cours d'eau dont les rives 
sont fraîches et fertiles, et nous revoyons avec 
plaisir ces étendues de verdure dont l'immen- 
sité nous avait lassés ce matin. La plaine n'est 
pas monotone ici. Dans un recul assez grand, 
la ligne de l'Atlas lui fait une pittoresque cein- 
ture. Des eucalyptus jalonnent les chemins ; 
les villages se blottissent dans des massifs de 
grenadiers et de figuiers. Des champs de vigne 



56 d'alger a oran 

alternent avec des champs de froment. La 
culture est intensive. Des fermes européennes 
de plus en plus nombreuses, des bourgades 
groupées autour de leurs églises annoncent 
C|u'une grande ville est proche. Il faut les cou- 
poles blanches des marabouts pour nous rap- 
peler que nous sommes sur la terre de Flslam. 



CRAN 



VI 

OR AN 



De larges rues, de belles places, des maisons 
confortables et des édifices élégants, des tram- 
ways électriques remplis de voyageurs, et un 
joli port où abordent les bateaux d'Europe, 
voilà ce que tout le monde voit à Oran. 

Cet aspect de la ville neuve a son charme et 
son attrait. Le cadre est admirable : un demi 
cercle de falaises rocheuses enveloppe la ville 
et le port ; des gradins, sur lesquels s'étagent 
des bosciuets et des maisons ; la mer bleue, 
d'un bleu intense, profonde et si calme que les 
falaises, les maisons et les jardins s y reflètent. 
Le port est un des mieux fermés et des plus 
actifs de la côte. Au dessus des premiers escar- 
pements, les ciuartiers riches et commerçants 
montent en amphithéâtre, couvrent les pentes 



60 . ORAN 

adoucies d'un ravin et le plateau légèrement 
vallonné de Karguenta. Oran est une cité euro- 
péenne. 

Plus qu'ailleurs, la France a mis ici son 
empreinte. Il faut voir l'animation des rues. 
Les burnous blancs y sont rares. On parle, 
on gesticule, on s'agite comme à Marseille. 
Les Français qui ont créé la ville moderne en 
sont les maîtres : l'élément indigène ne compte 
pas. 

Les anciens quartiers eux-mêmes, ceux du 
port et ceux du Ravin Vert, n'ont conservé 
presque aucune trace de la domination arabe. 
Les Espagnols, dont la colonie est encore nom- 
breuse, avaient passé par là avant nous. Des 
familles juives, sorties je ne sais d'où, devenues 
algériennes par une très longue résidence, 
occupent cette partie de la ville. Leurs maisons 
sont de pauvre apparence, basses, peu éclairées, 
badigeonnées en blanc ou en bleu, de vrais 
taudis. Les enfants s'amusent dans les rues et 
les femmes sont assises devant les portes. 
Aucun commerce, aucune industrie. Ces gens 
ont l'air de vivre misérablement. On me dit 
qu'aux jours de fêtes ils se montrent dans de 
brillants costumes. Nous sommes à la veille de 



OR AN 61 

Pâques et je les vois couverts de Iijques, dégue- 
nillés ; les femmes avec des cheveux mal pei- 
gnés, sans bijoux ; les hommes en vestes usées 
ou en manteaux graisseux. 

J"ai compté dix-sept S3magogues dans le 
cjuartier des Juifs ; ces temples sentent la 
misère. Des bancs de bois en sont le seul mobi- 
lier ; des lampes suspendues au plafond les 
enfument. Quelc|ues hommes, assis en face 
de l'autel, un livre à la main, disent des priè- 
res. 

En dehors de la ville, sur un plateau enso- 
leillé de toutes parts, le quartier arabe a plus 
de couleur et de cachet. Ce qui restait à Oran 
de son ancienne population s'y est réfugié, 
mettant ainsi à l'abri de notre influence sa foi 
et ses mœurs. Des Algériens d'origines les plus 
diverses et les plus mêlées, des Arabes, des 
Berbères, des Nègres remontés depuis des 
siècles du fond du Sahara, des Soudanais et 
des Marocains, y vivent côte à côte, y obser- 
vent les mêmes lois et les mêmes rites. C'est 
une bourgade distincte, à côté de la ville, et 
n'ayant avec elle rien de commun, et qu'on 
appelle improprement le village nègre, car 



62 



ORAX 



toutes les races de l'Afrique s"y rencontrent et 
les nègres n"}^ sont pas en majorité. 

Nous allons au village nègre, le matin, par 
un soleil radieux. Après avoir dépassé les 
dernières maisons dOran, nous avons devant 
nous, sur le point culminant du coteau, un 
tombeau de marabout tout blanc, coiffé de son 
domC; semblable à une mosquée en miniature. 




MARABOUT DE SI DI-EL-BACHl R 



Le sol est ri)cailleux, sans un arbre, sans une 
touffe d'herbe. Sur ce terrain aride, sur les 



ORAX 63 

murailles blanches du marabout, la lumière est 
éblouissante. Une bande d'indigènes groupés 
autour d un grand drapeau vert que surmonte 
le croissant, est arrêtée devant le tombeau. Ils 
frappent des tambourins et poussent des excla- 
mations. Leur capuchon est ramené sur la tête 
jusqu'au front ; les plis de leurs burnous sont 
rejetés en arrière. Ils s'inclinent, étendent les 
bras, s'accroupissent et se prosternent. Et 
de minute en minute, les invocations recom- 
mencent au bruit rythmé les tambourins. Ils 
demandent à leur saint la fin de la sécheresse. 

Quand la prière est achevée, les x^rabes se 
relèvent et vont, accompagnés par les tambou- 
riniers, porter le drapeau vert du prophète 
dans la mosquée. Sous le soleil ardent, ils 
traversent à pas lents le plateau dénudé, réunis 
autour de leur étendard, s'arrêtant encore 
par moments pour faire de nouvelles invoca- 
tions. 

Le village nègre est tout près, un peu au 
dessous de nous. Il s'étale devant nos yeux. 
Nous voyons ses ruelles extrêmement étroites, 
véritables couloirs entre des murailles blan- 
ches. Si l'on n'apercevait du point où nous 
sommes les terrasses plates des maisons, on 



64 ORAN 

se croirait en face d'une agglomération de 
courettes, de petits enclos tous semblables. 

Le groupe des croyants a pénétré dans une 
de ces petites rues et nous l'avons suivi. Nous 
naarchons entre des murs blanchis, quelques- 
uns teintés en bleu, hauts de trois mètres envi- 
ron, coupés de distance en distance par d'autres 
couloirs pareils. Aucune fenêtre sur ces étran- 
ges rues ; quelques portes ouvertes, au linteau 
desquelles pend un long rideau. Attirés par le 
bruit des tambours, des enfants sont sortis de 
partout, encombrant la ruelle, courant à nous, 
la main tendue, en poussant des cris ; garçons 
et fillettes de toutes les races africaines, noirs, 
blancs, mulâtres et roux ; ils sont très peu 
vêtus, niais leurs robes et leurs gandouras en 
loques ont des tons si éclatants qu'elles res- 
semblent à des habits de fête. Quelques indi- 
gènes relèvent le rideau de leur porte pour nous 
regarder passer ; et je vois alors, formant une 
seconde enceinte, derrière ce rideau, un autre 
mur blanc, et pour arrêter encore mieux le 
regard indiscret des passants, un autre rideau 
suspendu entre les deux murs de clôture. Jus- 
qu'à dix ans, les fillettes peuvent franchir le 
seuil de ces retraites et se montrer sans voile ; 



ORAN 65 

les jeunes filles et les jeunes femmes n'en 
sortent, même voilées, qu'en de rares circons- 
tances. 

Dans la principale rue du village, j'ai ren 
contré un marchand de fruits et de sucreries 
qui s'arrêtait devant les portes et criait sa 
marchandise. Comme c'était presque un enfant, 
les femmes pouvaient lui parler. En nous tenant 
à distance et à l'écart, assisterons-nous à un 
colloque? Un rideau se lève et une jeune femme 
paraît, sans voile, richement vêtue. Elle exa- 
mine les fruits et choisit des citrons. Dans sa 
robe, vient se jeter un petit garçon qui veut 
voir, lui aussi, et goûter des bonnes choses. La 
mère a le teint blanc, ses sourcils sont noircis 
et ses paupières passées au kohl ; elle n'a pas 
de tatouage sur la figure. Une veste courte et 
bien ajustée fait ressortir son embonpoint 
commençant. Ce n'est pas une juive, car elle 
laisse retomber le rideau dès qu'elle nous 
aperçoit. 

Nous aurions encore suivi le petit marchand 
de fruits, lorsqu'un de mes compagnons, sur 
un ton d'ébahissement, me dit : « Regardez 
cette enseigne. » 



66 ORAN 

Une enseigne dans le village nègre d'Oran, 
il 37 a peut-être de quoi surprendre. Je lève les 
yeux et je lis : Café Corrézien. Un compatriote 
ici, au milieu des Maures et des Kabyles, des 
Berbères et des Soudanais, dans cette redoute 
fermée à notre civilisation, voilà, pour le coup, 
une rencontre inattendue ! Le café est banal et 
manque, on le comprend, de couleur locale. Je 
n'hésite pas pourtant à y entrer. Le patron est 
jeune encore : sa peau, naturellement brune, 
est foncée par le soleil ; il porte la barbe à 
la mode orientale, et si n'était son vêtement 
européen, je l'aurais pris pour un indigène. 

— Vous êtes de la Corrèze, lui dis-je ? 

— De Tulle, ou plutôt d'Orliac-de-Bar, aux 
environs de Tulle. 

Je me fais connaître et nous causons comme 
deux amis, comme des enfants de la même ville,- 
se retrouvant à cinq cents lieues du paj's natal. 
Je suis en relation avec plusieurs membres de 
sa famille : quelques-uns ont admirablement 
fait leur chemin et honorent notre province. 
Depuis douze ans qu'il est installé dans le 
village nègre d'Oran, il a su s'y créer des sym- 
pathies et s'y faire une bonne clientèle. Très 
au courant et respectueux des mœurs locales, 



ORAN 67 

il est devenu le familier des principaux de l'en- 
droit, le conseiller de tous. Je lui demandai 
pourquoi, vivant au milieu des Arabes, il 
n'avait pas adopté leur costume. 

« — Ma femme et moi, nous sommes les seuls 
Français du quartier, et je ne veux rien faire 
qui puisse diminuer l'autorité et la considéra- 
tion que nous donne ce titre. Je suis entouré 
de pauvres gens confiants dans ma franchise. 
En prenant leur costume, je ne cesserais pas 
d'être un roumi, et je pourrais paraître un 
roumi hypocrite. Les Arabes n'aiment pas la 
tromperie. Vous voyez ce bel édifice, de l'autre 
côté du ravin, c'est la caserne de nos chasseurs. 
J'entends d'ici leur fanfare qui me fait toujours 
battre le cœur et je suis fier d'affirmer par ma 
tenue ma qualité de Français. » 

Ses yeux brillaient. Nous lui serrâmes 
chaudement la main. Il voulut nous accompa- 
gner, faire avec nous le tour de son village. 
Nous traversâmes la place du marché où se 
tenaient accroupis des marchands de laine et 
de poil de chameaux, des vendeurs de piments, 
de dattes, de pains blancs saupoudrés d'anis 
grillé ; nous entrâmes dans les rues étroites 
que j'avais déjà parcourues. Comme je lui 



68 OR AN 

montrais la porte où j'avais aperçu la jeune 
femme arabe qui achetait des fruits, il me dit : 
« C'est la femme de l'avocat du village ; quelle 
volée de coups de matraque elle eut reçue, si 
son mari l'avait surprise dévoilée sur le seuil 
de sa maison I... » 

Dans la petite mosquée, nous revoyons le 
drapeau vert du Prophète que les croj^ants y 
ont déposé. Une bande d'enfants trotte devant 
nous, légers comme des chevreaux. Ils ont de 
jolis traits, des mouvements gracieux ; leurs 
jambes nues sont nerveuses. Les fillettes por- 
tent déjà de grandes boucles d'oreilles et des 
bracelets en filigrane. Négrillons et petits 
blancs semblent les meilleurs amis du monde. 
Tls ne tendent plus la main parce qu'ils n'osent 
pas mendier devant un habitant du village. 
Quand nous leur jetons quelques sous, ils font 
des bonds et poussent des cris de joie. 

A mon grand étonnement, mon compatriote, 
le cafetier corrézien, s'arrête devant une porte, 
en relève le rideau, et nous fait signe d'entrer 
avec lui. La maisonnette appartenant à une 
famille juive, l'accès en est permis aux hommes. 
Le chef nous fait un aimable accueil, nous pré- 
sente sa femme et ses enfants et nous invite à 



oRAN ey 

pénétrer dans sa case. Ce sont des cases, en 
effet, disposées sur les côtés d'une petite cour 
rectangulaire. Et toutes les demeures du village 
nègre se ressemblent, paraissent copiées sur le 
même modèle : le couloir dans lequel s'ouvre la 
porte tourne à angle droit et mène à la cour, 
peu spacieuse et plantée de quelques arbustes. 
D'un côté, la case des hommes, meublée d'un 
divan et de tapis aux riches couleurs ; des 
armes sont pendues au mur. De l'autre côté, la 
case des femmes, plus grande, car la cuisine en 
occupe une partie. Une tasse de thé nous est 
offerte qu'il serait malséant de refuser. Nous 
prenons bientôt congé de notre hôte inconnu, 
et, accompagnés par le cafetier corrézien jus- 
qu'au marabout, dont le dôme blanc brille 
encore au soleil, nous regagnons la ville mo- 
derne d'Oran. 

A ce soir, le départ pour le Sud. 



DANS LES STEPPES 



VII 

DANS LES STEPPES 



Nous avions marqué nos places à l'avance 
clans le train qui devait nous emmener. Pour 
un voj^age que nous voulions faire tout d'une 
traite, sans arrêt, jusqu'à TExtrême-Sud Ora- 
nais, quelques préparatifs étaient nécessaires. 

Sur cette ligne, à voie étroite, presqu'exclu- 
sivement militaire, il y a de bons wagons, 
spacieux et confortables, disposés comme les 
w^agons-salons de France, avec de larges sièges 
sur le pourtour et une table au milieu. C'est 
dans un de ces wagons que nous nous instal- 
lons, mes amis et moi, à la tombée de la nuit. 
Le train que nous avons choisi n'est pas mis 
en marche tous les jours : il est le plus rapide 
et ne s'arrête qu'aux gares principales. 



74 DANS LES STEPPES 

Allons droit au but ; nous couperons le voya- 
ge au retour. 

Peu de civils dans le train. Le général com- 
mandant les troupes de TExtrême-Sud, occupe 
le salon voisin du nôtre, avec son officier 
d'ordonnance ; il se rend à Aïn-Sefra, chef-lieu 
de sa brigade. Dans les ^vagons de queue, sont 
des sous-officiers et des soldats de la légion 
étrangère et des compagnies de discipline. 
Nous nous organisons le plus commodément 
possible ; il s'agit de passer la nuit. Sur cette 
ligne, on ne court pas le risque d'être dérangé 
par des entrées soudaines de voyageurs. 

Les feux de La Stidia et de Mostaganem 
sont allumés quand nous longeons la rive du 
golfe d'Arzeu, et nous distinguons encore les 
maisons blanches de Saint-Leu, les barques du 
Port-aux-Poules, les dernières fermes euro- 
péennes des environs d'Oran. 

Après la traversée des vastes plaines de 
Sirat et du Sig, commence lascension du mas- 
sif de l'Atlas. La côte est roide à en juger par 
le ronflement de la machine. Un peu de répit, 
quand nous avons franchi la crête des Béni- 
Chougran. Mais la descente n'est pas longue. 



DANS LES STEPPES 75 

et il faut bientôt remonter de plus belle. La 
voie fait des détours, de véritables lacets, et 
elle gravit des pentes de plus en plus rapides, 
monte depuis des heures, monte toujours. 
Enfin, les hauteurs de Saïda sont dépassées ; 
nous roulons maintenant sur un immense 
plateau, d'une étendue sans borne. Le souffle 
de la locomotive s'est apaisé ; le train glisse, 
et fait si peu de bruit, c^u'on se sent prêt à 
s'endormir. 

Un arrêt brusque nous sort de la douce tor- 
peur qui nous envahissait. Qu'y a-t-il pour 
nous faire stopper ainsi, loin des stations, en 
pleine lande? — La machine disparait dans une 
nuée de vapeur ; un de ses tuyaux vient de 
crever. Nous sommes en panne. 

Il est environ trois heures du matin. La 
bourgade la plus rapprochée n'est pas à moins 
de quarante kilomètres. Si le train était muni 
de Tappareil nécessaire pour se mettre en com- 
munication avec les fils télégraphiques qui 
longent la voie, on pourrait prévenir, demander 
du secours à la gare voisine, dire que nous 
sommes ici, arrêtés, dans l'impossibilité de 
faire un tour de roue. Mais les accidents de ce 



76 DANS LES STEPPES 

genre ne sont pas prévus, paraît-il, sur notre 
petit chemin de fer. 

La lune est dans son plein et brille dun 
magnifique éclat. Il fait froid. Nous avons 
atteint une altitude de douze cents mètres. Un 
vent assez vif fouette en rafale Timmense plaine. 
Les derniers jets de vapeur se sont échappés 
de la machine, et, en se condensant sur les 
voitures, ont couvert le train de givre. L"eau 
s'est gelée ; des chandelles de glace pendent au 
marchepied des wagons. Nos costumes d'été 
nous paraissent légers !... 

(^>ombien de temps allons-nous rester ici ? 
Nous ne pouvons pas attendre le prochain 
train qui ne passera que dans douze heures. 
Un homme part pour le poste télégraphique le 
plus proche, à 15 kilomètres ; il demandera à 
Saïda une machine de secours. 

Le vent continue à souffler par bourrasques 
et fait vibrer les fils du télégraphe. Le haut 
plateau, sur lequel nous sommes, semble infini ; 
on n'aperçoit à perte de vue ni un arbre, ni un 
rocher, ni une dune. C'est la plaine nue, sans 
relief, incolore à cette heure de la nuit, malgré 
les clairs raj^ons de la pleine lune. Et le vent, 



DANS LES STEPPES 77 

que rien n'amortit, qu'aucun obstacle ne retar- 
de, fait résonner comme des harpes les fils du 
télégraphe, chante, en passant au dessus de 
nous, la chanson plaintive des steppes. 

Des feux s'allument tout le long du train. 
Les militaires, qui voyagent avec nous, arra- 
chent des plantes sauvages et les font brûler. 
Autour des feux, des groupes de légionnaires 
et de tirailleurs se forment. A chaque coup de 
vent, la flamme monte dans les petits bûchers 
de broussailles, éclaire les figures et dessine 
sur le sol de longues ombres. Il s'échappe de 
tous ces brasiers une délicieuse odeur de plantes 
aromatiques. Les touffes d'herbe sur lesquelles 
nous marchons parfument l'air. 

L'aube tarde bien à venir. Voilà près de deux 
heures que nous sommes en détresse sur le 
haut plateau de l'Atlas. Le vent fraîchit en- 
core ; nous commençons à grelotter. 

Les conversations deviennent plus rares ; 
nous sommes serrés près des feux odorants, 
presque engourdis, bercés par le chant mono- 
tone du réseau télégraphique. 

Mais le ciel a blanchi vers l'Orient ; une 
clarté monte rapidement et le globe rouge du 
soleil apparaît. Sur ces vastes steppes de 



78 DANS LES STEPPES 

l'Afrique, le jour vient tout d'un coup, sans 
transition. La pleine s'est colorée ; mais quelle 
couleur grise et triste ! une couleur de plantes 
mortes. Nous voyons maintenant les touffes 
d'herbe c^ue nous foulions et qui alimentaient 
nos feux : c'est du thym grillé par le soleil, 
desséché et sans vie. Jusqu'au fond de l'horizon, 
le sol est tout semé de ces pauvres petites 
touffes de thym. Même dans la saison des 
pluies, quand poussent des tiges nouvelles, 
leur feuillage est si cendré que la terre doit 
sembler nue. Un parfum s'en exhale qu'emporte 
le vent et qui va se perdre très loin dans le 
désert. 

Le soleil commence à réchauffer l'immense 
solitude ; nous laissons s'éteindre nos feux. Il 
faut que ce pays soit bien inhospitalier, avec 
ses nuits glacées et ses après midi torrides : 
nul essai de culture ; pas un vol d'oiseau dans 
le ciel. L'eau manque à ces hauteurs, et sans 
eau rien ne vit. 

Les heures passent et nous attendons tou- 
jours. Les rails s'étendent en droite ligne à une 
si grande distance qu'on dirait ciu'ils finissent 
par se toucher. Nous fixons nos regards sur 
ce point extrême, dans la direction de Saïda, 



DANS LES STEPPES 79 

espérant j voir bientôt apparaître une aigrette 
de fumée. Mais la locomotive ne vient pas. 

Il fait chaud maintenant et le vent s'est 
calmé. Du côté du midi, une légère vapeur 
flotte sur le sol. Le secours nous arriverait-il 
du Kreider? La vapeur s'étend, rase la terre, 
transparente et miroitante comme de Peau. Ce 
n'est pas de la fumée. Elle se répand, gagne 
une partie de l'horizon; on croirait qu'un fleuve 
envahit peu à peu le désert. Nous distinguons 
ses rives, ses îlots boisés, la forêt qui le borde. 
Le mirage! le mirage!... Tout le monde est 
debout, les yeux tournés vers la merveilleuse 
apparition. Les arbres ont des frissons, des 
reflets et des ombres. L'eau n'est pas très loin 
de nous ; elle se meut ; il semble qu'en peu de 
temps on pourrait aller jusqu'à elle. Mais voilà 
que la nappe liquide court vers la gauche, en- 
traînant ses frondaisons. Les îlots se rejoi- 
gnent, ne font plus qu'une grande île qui se 
soude à la terre. Le vent a soufflé de nouveau, 
chassé les eaux devant lui, renversé les mou- 
vantes forêts et anéanti en quelques instants 
ce paysage de rêve. Et maintenant, le steppe 
est redevenu aride et monotone sous ses mai- 



80 DANS LES STEPPES 

gres touffes de thj'm, et les rafales arrachent 
aux poteaux et aux fils de la ligne des gémis- 
sements aigus. 

A dix heures, un point noir est signalé à 
rhorizon, du côté de Saïda. C'est bien de la 
fumée, cette fois. Les cuivres de la machine 
brillent enfin au soleil. Chacun reprend sa 
place. La locomotive est attachée au train et 
va nous pousser jusqu'à la prochaine station. 

Nous courons à travers le steppe gris. 

Des brins d'alfa se mêlent aux touffes 
de thym et verdissent un peu la plaine. Un 
homme noir a passée venant d'un gourbi 
isolé. Il y a, par ici, quelques carreaux de 
culture. La terre moins stérile se couvre d'alfa. 
Nous descendons. LTn cirque de falaises blan- 
ches se dessine au loin, entoure une immense 
cuvette, plus blanche encore que sa ceinture 
de rochers. Le sol éblouissant scintille. Est-ce 
un mirage? Nous voyons des arbres, de grands 
massifs de verdure, des maisons sur le bord 
d'une nappe liquide. Nous croyons à un men- 
songe des 3'eux. C'est bien un lac salé qui 
occupait toute cette dépression du plateau ; 
mais l'eau s'est évaporée, laissant sur le sable 



DANS LES STEPPES 81 

un lit de cristaux de sel. Les arbres sont de 
vrais arbres et les maisons de vraies maisons ; 
nous arrivons, en effet, au poste militaire du 
Kreider. 

Le train s'arrête devant une gare fortifiée. 
La caserne est auprès; sur une butte, une autre 
caserne domine l'étendue blanche. Parles soins 
des soldats, une petite oasis s'est formée au- 
tour de ces constructions récentes; des peupliers 
d'Italie et des acacias trouvent dans les couches 
profondes du sable une fraîcheur qui les fait 
vivre. Quelques pieds d'alfa, que broutent des 
chameaux, tapissent misérablement les dunes. 
Partout ailleurs, c'est le désert aveuglant, un 
mélange de sable fin et de sel. 

A la sortie des chotts du Kreider. le steppe 
reparait, aussi vaste qu'avant, plus sec encore 
et plus désolé. De grands nuages de sable le 
parcourent, vont s'abattre sur des dunes, y 
dessinent de longues stries qui s'effacent et se 
reforment sans cesse. Nous croyions en avoir 
fini avec la région des chotts, et voilà que l'an- 
cien lac enfonçait une de ses queues jusqu'ici ; 
nous roulons de nouveau sur des paillettes de 
sel. 



82 DANS LES STEPPES 

Depuis notre panne de la nuit, le train n*a 
plus sa marche régulière. Obligé de laisser 
passer les trains qui montent, il s'aiguille 
sur les voies de garage et attend. A Bouk- 
Guetoub, nous attendons pendant plus d'une 
heure le train qui vient d'Aïn-Sefra. Un bivouac 
de chasseurs d'Afrique s'est installé derrière 
la gare fortifiée : les chevaux sont attachés à 
la corde, les sabres et les mousquetons disposés 
en faisceaux ; les hommes viennent de manger 
leur soupe. "Cette petite troupe est l'avant-garde 
d'un escadron qui fait route vers Mascara. La 
sentinelle a signalé un vol de poussière très 
lointain, comme une traînée de fumée. La 
colonne est en vue. Un mouvement se produit 
autour de cette gare de Bouk-Guetoub où chacun 
veut assister à l'arrivée des chasseurs. Notre 
train s'est vidé. Spahis indigènes aux larges 
burnous rouges, sous-officiers des compagnies 
de discipline, soldats de la légion étrangère, 
Arabes en manteaux blancs se groupent sur 
une butte; le général, son officier d'ordonnance 
et le commandant de l'avant-garde sont au 
premier rang. Dans un nuage de sable, au trot 
de ses chevaux, l'escadron approche rapide- 
ment. Nous distinguons déjà la couleur des 



DANS LES STEPPES 83 

costumes, les pantalons rouges et les vestes 
bleues. Les cavaliers ont ralenti leur allure et 
mis le sabre au clair, les trompettes sonnent et 
la troupe défile devant son général. 

Cette scène militaire, banale peut-être en 
elle-même, avait un bel air de fierté et de gran- 
deur dans le cadre immense et le décor inou- 
bliable où elle se déroulait. 

La voie est libre ; nous repartons à travers 
le steppe. De petites plantes grises dont la 
feuille est dentelée comme celle des immortel- 
les, se mêlent aux toufïes vertes de l'alfa. Le 
thym a disparu. Des troupeaux de chameaux 
paissent dans le désert. Ils nous regardent 
passer avec indifférence; les jeunes, seuls, 
semblent effarouchés. Pauvres bêtes, habituées 
aux longues tâches, elles ne se révoltent ja- 
mais; elles s'agenouillent devant l'homme, pour 
lui permettre de les charger plus aisément ; 
elles sont patientes et douces. Leurs yeux ont 
un reflet de soumission héréditaire. Dans ce 
pays du fatalisme, on dirait qu'elles obéissent 
à la loi commune. 

D'où viennent tous ces chameaux qui brou- 
tent en liberté les pousses d'alfa et les petites 



84 DAXS LES STEPPES 

feuilles grises ressemblant à des immortelles. 
Aucun berger ne les garde et je n'aperçois pas 
un gourbi sur les montagnes. Autour du steppe 
vert, s'étend un steppe jaune, un désert de 
sable, et plus loin, une ceinture de montagnes 
abruptes, déchiquetées, ravinées du sommet à 
la base. Les chameaux ne s'égarent pas sur ces 
espaces incultes ; ils ne quitteront la lande 
herbeuse qu'au jour où l'on viendra les prendre 
pour quelque caravane lointaine. 

Depuis plus de douze heures, nous sommes 
sur le haut plateau de l'Atlas; quand commen- 
cerons-nous la descente vers le Sahara ? Le 
cirque des montagnes nous serre de plus près : 
il est taillé à pic, en arêtes vives, comme par 
éclats. Toute la terre en a été emportée par les 
orages. Le roc se montre à nu, sans une brèche. 
Nous contournons sur un lit de sable d'or cette 
muraille infranchissable, et nous voyons s'ou- 
vrir une nouvelle plaine, et puis une autre 
barrière de rochers abruptes se dresser devant 
nous. Que cette sortie du plateau est tour- 
mentée ! 

Mais voici, au pied d'une grande dune jaune, 
des lignes de peupliers d'Italie, des allées de 
platanes, un village arabe qu'abritent des paL 



DANS LES STEPPES 85 

miers ; et, plus bas, des casernes, de vastes 
constructions de style mauresque, toutes 
neuves, sur lesquelles flotte le drapeau trico- 
lore. C'est Aïn-Sefra, le poste militaire le plus 
important de lExtrème-Sud Oranais. 

Il nous reste un dernier coup de collier à 
donner, un col à franchir, et nous prendrons 
la descente. Nous sommes à onze cents mètres 
d'altitude, quand la voie se jette, par un 
brusque détour, sur la pente de la montagne 
des Ksour. 

Rien de ce que nous avons vu jusqu'à pré- 
sent, ne peut donner une idée de la désolation 
du paj's. Les montagnes sont des éboulis de 
rochers roussis par le soleil ; le sable est calci- 
né. Dans les fentes, dans les creux, dans les 
replis du sol, il n'y a pas une pincée de terre ; 
rOued Sefra a tout entraîné, tout déchaussé, 
tout bouleversé. L'Oued Sefra qui est presque 
toujours à sec, déborde une fois tous les ans. 
Alors il devient terrible, s'étend comme un 
large fleuve, se précipite comme un torrent, 
inonde les vallées, roule des blocs de rochers, 
emporte des pans entiers de la montagne. 11 n'a 
pas de lit déterminé ; il passe où il peut, ren- 



86 DANS LES STEPPES 

verse les obstacles et ne laisse après lui qu'un 
affreux chaos» C'est ce chaos que nous suivons, 
traversant des cirques qui s'écroulent, coupant 
des éperons plus disjoints que de vieux brise- 
lames, nous faufilant dans des crevasses mena- 
çantes. Une ruine de la nature. Entre les dents 
de pierre et les arêtes calcaires qui surgissent 
de toutes parts, des buttes de sable rouge se 
sont formées et ont pris les formes les plus 
bizarres ; on dirait des tentes de Bédouins, des 
pains de sucre, des pyramides, des remparts 
crénelés. Les crêtes qui nous environnent sont 
invariablement taillées et disposées comme des 
côtes nues ; il ne reste que le squelette de ces 
montagnes. Depuis cinq mois, l'Oued Sefra est 
desséché ; les petites herbes qui avaient poussé 
sur ses rives ont péri. Nous sommes dans un 
paysage mort. 

La nuit commence à venir. Un ravin se 
creuse plus profond, entre les échines rabo- 
teuses et les rocs éboulés. Il est encore humide. 
Des eaux souterraines y émergent, arrosent le 
pied de quelques palmiers et font fleurir des 
lauriers roses. On sent une agréable fraîcheur. 
Les palmiers sont plus épais et plus verts ; la 



DANS LES STEPPES 87 

vallée élargie en est tapissée; des plates-bandes 
d'orge les entourent. Sur un mamelon isolé, de 
l'autre côté de l'oasis, une kouba blanche 
semble sortir de cette mer de verdure. Car la 
palmeraie s'étend maintenant assez loin, suit 
le cours d'eau, descend avec lui entre les murs 
de boue desséchée. 

Et voilà un village sombre, à moitié caché 
par les grands dattiers, le village arabe de 
Moghraz, dont les maisons sont faites de boue 
pétrie. Des enfants gambadent en voyant 
passer le train ; sur les terrasses, quelques 
indigènes accroupis demeurent immobiles. Ces 
cases en terre, toutes pareilles, toutes basses, 
sans une fenêtre, sans une porte apparente, 
sont donc habitées ? Le village a Fair misé- 
rable et ruiné. Dans la nuit qui tombe, il prend 
l'aspect d'une nécropole. 

Les palmiers s'espacent, deviennent plus 
chétifs et disparaissent. Le ruisseau qui les 
faisait vivre a été bu par le sol. 

Nous nous enfonçons dans le désert. Les 
collines rocheuses s'ouvrent devant nous, vont 
se perdre au loin. Une nappe de sable gris 
ondule à l'infini. Il est tard quand nous arrivons 
au but de ce long voyage, à Beni-Ounif, le 



DANS LES STEPPES 88 

dernier grand poste militaire de rExtréme-Sud, 
un des plus voisins de la frontière marocaine. 



BENI-OUNIF 



VIII 

BENI-OUNIF 



A mon arrivée à Beni-Ounif, au milieu de la 
nuit, avant le lever de la lune, je n'avais vu que 
le sable dans lequel j'enfonçais jusqu'à la che- 
ville. Pas de sortie à cette gare, ou plutôt pas 
de barrière ; la sortie est partout. Et sur les 
indications qui m'avaient été données, j'avais 
marché assez longtemps dans le sable, un peu 
au hasard, à la recherche du seul hôtel de 
l'endroit. 

C'est une construction d'aspect oriental, un 
grand mur flanqué détours et percé d'une porte 
que surmonte une coupole. On nous installe, 
mes deux amis et moi, dans de vastes cham- 
bres, au rez-de-chaussée, meublées d'un petit 
lit en fer, d'une chaise et d'une table. Nous 
avons le sol battu sous les pieds, et des plan- 



92 ■ BENI-OUNIF 

ches au naturel pour plafond. Mais les murs 
sont blancs, la literie est propre ; n'est-ce pas 
l'essentiel et tout le confort désirable en ce lieu 
perdu dans le désert? 

De bonne heure, j'étais debout ; il faut met- 
tre à profit la fraîcheur relative du matin. Je 
m'aperçus bientôt que je n'avais pas été seul 
dans ma chambre : un scorpion s'y promenait 
familièrement. J'eus tout le loisir de l'observer 
et je vis qu'il se dirigeait vers la porte. Il cher- 
chait une fente pour passer. Je lui ouvris la 
porte toute grande, n'ayant aucune envie de 
contrarier son goût pour le plein air. Il dispa- 
rut et je sortis après lui. 

Sous les premiers raj^ons du soleil, le sable 
était déjà éblouissant. Je me trouvai sur une 
place entourée de rares maisons très basses, 
très blanches, à laquelle aboutissent deux 
larges rues bordées elles aussi de quelques 
petites maisons. L'éclat du sol et du ciel, l'éclat 
des murs blancs contribuent, avec le peu de 
hauteur des logis, à donner aux rues et à la 
place des proportions exagérées. Toutes ces 
constructions sont neuves, et V Hôtel du Sahara 
avec son dôme, ses tours et ses découpures en 



BENI-OUXIF 98 

forme de créneaux arabes, en est la plus gran- 
diose. Il est accosté d'un entrepôt, bâti dans le 
même stj^le, qui le prolonge démesurément et 
lui donne Tair d'une forteresse mauresque. Des 
cafés, des magasins de tissus, d'épicerie, de 
tabac, tous les débits divers que nécessite une 
agglomération militaire, occupent les petites 
maisons européennes allignées le long des ave- 
nues. Cette bourgade moderne, dont le com- 
merce est assez florissant, pourrait contenir 
dans un espace très restreint, serait à Taise, il 
me semble, sur la place même où nous nous 
trouvons. 

La gare, d'où nous sommes sortis à tâtons 
pendant la nuit, est plus loin, en dehors du 
village. Comme toutes celles que nous avons 
vues depuis Le Kreider, elle est blindée et 
pourvue de petits observatoires à l'épreuve des 
balles. Les bâtiments militaires sont entourés 
de murailles, ont une importance considérable; 
des détachements de chasseurs, de spahis, de 
légionnaires, de tirailleurs et une compagnie du 
train des équipages y sont logés. C'est cette 
garnison qui fait la relève des postes échelon- 
nés sur la frontière du Maroc, qui est chargée 
de maintenir la population belliqueusedeFiguig 



94 BENI-OUNIF 

et d'arrêter les incursions des Berabers. A un 
kilomètre de la redoute, au milieu des palmiers, 
le drapeau tricolore flotte sur le bureau arabe. 
Nous avons atteint le dernier centre français 
de TExtrème-Sud Oranais.Plus bas, ce ne sont 
que des Ksour, perchés sur des dunes et des 
rochers, des fortins gardés par quelques sol- 
dats qui protègent les convois et assurent les 
communications entre Fendi et Taghit. Il y a 
peu de mois, Beni-Ounif était le point le plus 
avancé sur lequel s'exerçaient efficacement 
notre influence et notre autorité. De là, partit, 
il y a deux ans et demi, Texpédition qui rédui- 
sit Figuig et mit le terme aux déprédations 
que commettaient ses habitants sur notre terri- 
toire. Maintenant, la vallée de la Zousfana est 
surveillée ; des détachements de la garnison de 
Beni-Ounif y font respecter notre drapeau. 

Quelques cavaliers du bureau arabe partent 
en reconnaissance ; ils vont suivre cette vallée 
naguère si dangereuse de la Zousfana, jusqu'au 
poste \oisin de Fendi. Leur mousqueton est 
pendu au pommeau de la selle, à portée de la 
main. Ils ont le teint bronzé, presque noir- 
Leurs chevaux à longue queue et à longue cri- 



BENI-OUXIF 95 

nière, sautillent, trottent légèrement, sont prêts 
à prendre le galop au premier signal. Ces 
hommes sont des soldats énergiques, des mer- 
cenaires recrutés dans les tribus fidèles, qui 
vivent librement sous la tente, avec leur famille, 
dans le voisinage du bureau arabe, et répondent 
à toute heure à l'appel de nos trompettes. Quelle 
superbe tenue, à cheval, sous les plis flottants 
de leur long burnous ; leur belle taille est 
haussée par le klah qui couvre leur tête. Ils 
s'éloignent en peloton pressé, sur le sable blanc, 
font senvoler de petits nuages de poussière; et 
eux-mêmes, tant leur allure est douce et rapide ' 
ne semblent-ils pas quelque chose qui prend 
son vol vers le désert? 

Nous Tavons devant nous, le désert de sable, 
enserré d'abord entre les montagnes du Maroc 
et les derniers contreforts de l'Atlas oranais, 
s'élargissant plus loin et sétendant à linfini. 

Après avoir remis à l'autorité militaire les 
lettres de recommandation dont nous étions 
porteurs, nous nous dirigeons vers le bureau 
arabe qui doit nous donner une escorte pour 
l'excursion projetée à Figuig. La distance qui 
sépare la redoute du bureau n'est pas longue, 



96 BENI-OUNIF 

é 

mais le soleil est si brûlant que nous avons 
hâte d'atteindre Torée de l'oasis. Le lit desséché 
d'un affluent de la Zousfana se creuse dans le 
sol, et, aussitôt, les palmiers se montrent ; 
nous pouvons, sous leur ombre, gravir la côte 
opposée du ravin. Ce rideau de verdure n'est 
qu'une bande détachée de l'oasis ; il cache les 
murs en terre rousse du vieux village de Beni- 
Ounif. Nous voilà de nouveau en pleine lu- 
mière. 

Rien de plus inattendu que la vue de ce ksar, 
à demi ruiné, dont les murailles en boue, effri- 
tées, amincies par les orages, sont lézardées et 
éventrées. Quelques portes basses, pareilles à 
des bouches d'aqueduc, sont percées de distance 
en distance, et laissent apercevoir des couloirs 
sombres qui sont les ruelles de ce misérable 
village. Est-il encore habité? Nous foulons un 
sol inculte, raboteux, remué et semé d'une 
myriade de pierres plates de forme triangulaire, 
à demi enfoncées dans la terre, la pointe en 
haut. C'est le cimetière arabe de Beni-Ounif ; et 
toutes ces pierres, taillées et orientées de la 
même façon, blanches comme le sol d'où elles 
sortent, indiquent l'emplacement des tombes. 
Aucun arbre, aucune fleur, aucune inscription; 



BENI-OUNIF 97 

rien qui rappelle le mort, qui permette de 
retrouver, parmi tant d'autres semblables, une 
sépulture chère. Les petites pierres pointues 
ne sont même pas alignées ; on les croirait 
placées au hazard, ici en groupe, là isolées, deux 
pour chaque tombe, la plus grande à la tête et 
la plus petite aux pieds, toutes regardant 
rOrient. Quelques rares sépultures sont ma- 
çonnées à dos d'àne et recouvertes d "un épais 
enduit en chaux ; on a enseveli là un caïd ou un 
personnage riche. 

Le champ de mort est si vaste, devant le 
pauvre village en ruines, que nous nous deman- 
dons s'il reste des vivants dans ces murailles 
de terre brunie. Mais voilà que, par une des 
portes basses, un Arabe sort en se courbant. 
Dans un des couloirs obscurs, nous apercevons 
des fantômes blancs. La ruche, que nous 
croyions abandonnée, n'est pas vide ; des fa- 
milles y vivent du produit de leurs dattiers et 
de leurs maigres carreaux d'orge. 

Combien plus animé est le camp des cavaliers 
du Maghzen, à l'autre bout du cimetière, près 
du bureau arabe. Leurs tentes, brunes ou 
rayées de brun et de blanc, sont dressées sous 



98 BEXI-OUXIF 

de hauts palmiers. Des chevaux piaffent et 
hennissent. De beaux hommes astiquent leurs 
fourniments. Autour des feux, des femmes 
noires font cuire de la farine d'orge à rétuvée. 
Des enfants, la poitrine et les pieds nus, vien- 
nent à nous en courant. On croirait voir une 
peuplade guerrière. 

Cest dans ce camp que nous prendrons des 
montures et une escorte pour notre excursion 
de demain à Figuig. 



L'OASIS DE FIGIJIG 



IX 

L'OASIS DE FIGUIG 



La plaine de sable où nous avions vu flotter 
les burnous blancs des Moghrasni, nous la 
traversons à notre tour, à l'heure fraîche du 
matin et les sabots de nos chevaux font lever 
de petits nuages de poussière. Nous allons vers 
la montagne rocheuse qui marque la frontière 
algérienne. Dans la chaîne qui descend le long 
de Fempire chérifien, cette montagne dénudée 
est comme un anneau détaché, coupée au Nord 
par le col de Zénaga et au Midi par celui de la 
Juive. Notre guide veut nous faire entrer dans 
le Maroc par le col de la Juive et nous ramener 
en terre française par le col de Zénaga, plus 
ombreux, et dont la traversée sera moins 
pénible sous le coup du soleil de l'après-midi. 

Il n'y a pas de chemin frayé dans le désert 



102 l'oasis de figuig 

de Beni-Ounif. Nous suivons des pistes que le 
vent recouvre de sable et que le vent bala3'e, 
que les chameaux, les chevaux et les ânes fré- 
quentent depuis des siècles, et que nos cavaliers 
descorte connaissent assez bien pour ne pas 
les perdre même pendant la nuit. 

Et voici justement que nous faisons des ren- 
contres sur la piste du col de la Juive. Des 
groupes de piétons, la tête pliée dans laraquïa 
ou la kabouche, les pans de leur burnous reje- 
tés sur l'épaule, les pieds nus, s'en vont à la 
bourgade française pour faire quelques emplet- 
tes. Deux par deux sur de petits mulets, des 
juifs marocains portent aux boutiquiers de 
Beni-Ounif des marchandises fabriquées à El- 
Abid. Un jeune couple, monté aussi sur un 
mulet, passe à côté de nous. La femme a le 
visage découvert ; elle est parée de ses plus 
brillants habits et de tous ses bijoux. Ce sont 
encore des juifs marocains, me dit le guide ; 
C|Uoique riches, ils voj^agent à dos de mulet' 
parce que, dans la région de Figuig, il n'est pas 
permis aux juifs d'avoir des chevaux. 

Le sol devient rocailleux ; des torrents d'eau 
l'oQt lavé et en ont emporté le sable et la terre. 
Dans ses crues rapides, ]a Zousfana débordç 



l\)ASIS de FIGUIG 103 

jusqu'ici ; fleuve magnifique, sauvage, redou- 
table, aux flots dorés et rugissants, il a Timpé- 
tuosité et la couleur des fauves. Son lit est sec 
aujourd'hui, jonché de pierres roulées que 
calcine le soleil. De chétifs lauriers roses, 
privés dhumidité depuis six mois, se flétrissent 
sur ses rives. On a hâte de sortir de ce désert 
pétré, de ces talus de roches éboulées où les 
petits chevaux arabes marchent lentement et 
où les mules trébuchent. 

Nous gravissons quelques vallonnements et 
atteignons bientôt les premiers palmiers du col 
de la Juive. Ils sont clairsemés et souff'reteux, 
trop loin des sources et à une trop grande 
altitude pour recevoir une part d'eau suffisante. 
Mais à peine arrivés sur le revers marocain 
de la montagne, nous voyons s'étaler au loin la 
nappe verte, infinie, de l'oasis de Figuig. Ce 
sont d'abord des bosquets isolés, et puis des 
champs incultes, boursoufflés, mamelonnés, 
une plaine qui semble avoir été secouée violem- 
ment et s'être figée tout d'un coup pendant une 
de ses convulsions. Des palmiers gigantesques 
et des massifs de palmiers nains jalonnent les 
ravins et les moindres dépressions du sol. Au 



104 l'oasis de figuig 

fond de la plaine, sur un escarpement tapissé 
de verdure, s'étend Toasis qui cache les sept 
bourgades, Hammam - Foukani, Hammam- 
Tahtani, Ouled-Sliman, El-Maïze, Oudaghir, 
El-Abid et Zénaga, dont l'ensemble forme le 
district de Figuig. On aperçoit sous les palmes 
des tâches rousses qui sont des maisons d'Ou- 
daghir; au bord du plateau des sortes de troncs 
de colonnes trapues et courtes, du même ton 
roussi, qui sont des tours du rempart ; et, plus 
près, au pied de l'escarpement, ces lignes brunes 
qui paraissent envelopper concentriqaement 
toute l'oasis, la seconde munie de tours rondes, 
c'est la double enceinte de la m^^stérieuse cité 
marocaine. 

N'y entrait pas qui voulait, naguère. Insou- 
mises à l'autorité du sultan, les sept bourgades 
guerroj^aient assez souvent entre elles, s'insur- 
geaient contre leur pacha, mais s'unissaient 
quand il fallait tomber à limproviste sur un de 
nos convois ou détrousser une caravane. Il y a 
deux ans et demi, le gouverneur d'Alger et les 
officiers de sa suite s'étaient arrêtés à l'endroit 
où nous sommes, à mi-chemin entre les deux 
cols, et contemplaient le singulier pa3'sage qui 
se déploie devant nos j'eux, lorsqu'ils essuyé- 



l'oasis de figuig 105 

rent la fusillade des Figuigiens. Il fallut une 
expédition commandée par le général O'Connor 
pour venir à bout de la place. 

Des indigènes passent à côté de nous; quel- 
ques-uns ont leur fusil en bandoulière; ils vont 
à leurs champs de palmiers pour en surveiller 
rirrigation. Ce sont de beaux hommes, élancés 
et vigoureux. Leur regard n"a rien d'hostile. 
Ils nous saluent en élevant la main vers le 
front. 

Nous approchons de la première enceinte que 
nous franchissons par une porte, ouverte 
comme une brèche dans la muraille de terre '■> 
car ces fortifications sont entièrement cons- 
truites en boue séchée au soleil. La seconde 
ligne, que nous trouvons bientôt, plus haute et 
plus épaisse, est appuj^ée, tous les deux cents 
mètres, par une tour ronde, bâtie en terre pé- 
trie de môme que la muraille. 

Nous sommes toujours dans la plaine ; et 
maintenant cette plaine est découpée en une 
foule de rectangles, tracés à côté les uns des 
autres, séparés et bordés par des arêtes en terre 
glaise. Chacun de ces rectangles, qui n'a pas 
plus de quatre mètres de largeur sur dix de 



106 l'oasis de figuig 

longueur environ, est un champ d'orge, de 
fèves, de carottes ou d'oignons. Plusieurs fois 
par semaine, l'eau de Zénaga y est conduite 
par des aqueducs, les submerge, et, retenue 
par les bordures en terre, s'y imbibe lentement. 
Que de peine et que de temps, pour si peu de 
profit ! Les carreaux sont tout petits et les 
orges sont courtes ; mais le Marocain est sobre, 
la peine ne lui coûte rien et le temps ne se 
compte pas. Il n'y a pas un pouce de terrain 
perdu dans cette zone qui s'étend entre la 
deuxième enceinte et le pied de l'escarpement; 
tous les rectangles se touchent, tous ont la 
même dimension exiguë, parce que tous ont 
une part égale dans la distribution des eaux. 
On dirait un damier ou plutôt un tapis qua- 
drillé où sont juxtaposés les différents tons du 
vert : le vert cendré des fèves, le vert franc et 
vif des feuilles de carotte, le vert argenté des 
orges coupées. On serait étonné de la petitesse 
de ces champs de culture, si Ton ne savait com- 
bien l'arrosage leur est ménagé. 

Le sentier qui nous mène sur le plateau est 
bien rude et bien chaud, malgré l'ombre des 
figuiers dont les branches font un berceau sur 
nos tètes. Encore quelques petits champs d'orge 



LOASIS DE FIGUICi 107 

bordés d'ourlets en terre, où des indigènes sont 
occupés à la moisson ; et nous entrons dans un 
étroit couloir, entre les murs en boue pétrie qui 
enferment les jardins de Figui^. Il y faut pas- 
ser à la file indienne, le chef de l'escorte en 
avant, suivi de notre guide ; nous après, et deux 
cavaliers du Maghzen en queue. Les murs sont 
si rapprochés que nos genoux s'y frottent, et 
si hauts que nos 3^eux ne peuvent voir par delà. 
Un Marocain, que nous rencontrons, est obligé 
de s'enfoncer dans un coin pour laisser la voie 
libre. Ces jardins doivent être des fouillis de 
verdure, des vergers luxuriants, à en juger par 
les rameaux de grenadiers, d'abricotiers et 
d'orangers, qui débordent sur le petit chemin 
et le recouvrent. Au dessus de toutes ces bran- 
ches entremêlées, chargées de fruits et de fleurs, 
montent les grands dattiers dont les palmes se 
recourbent sur nous. 

Nous avançons, et les murailles rousses nous 
enserrent toujours ; les enclos succèdent aux 
enclos. Enfin la vive lumière reparait. Un 
terrain crayeux, semé de pierres blanches, 
absolument nu, pareil aux steppes de Beni- 
Ounif, s'étend de toute part. C'est le centre du 
plateau de Figuig, un petit désert au milieu de 



108 l'oasis de figuig 

la palmeraie. Sur le point le plus élevé, auprès 
de la kouba d'un grand marabout, est la ca- 
serne des soldats de l'amel. L'autre côté de 
l'immense place est fermé par la muraille 
d'Oudaghir. 

A cette heure, déjà chaude, le plateau est 
une solitude. En approchant de l'unique porte 
percée dans la muraille en terre, nous trouvons 
des petites pierres plantées dans le sol qui 
indiquent les places des sépultures. Le cime- 
tière d'Oudaghir est là, hors des murs, sans 
autres monuments que quelques mausolées 
plats en chaux ou quelques koubas minuscules 
à peine plus grosses que des œufs d'autruche. 
Nous marchons au milieu des pierres plantée s 
en désordre. Aucun chemin n'est tracé dans 
cette nécropole. 

Non loin de la porte, au pied de l'enceinte, 
trois tentes en poil de chameaux sont alignées. 
Des chiens rodent autour. Les roumis ne peu- 
vent pas s'en approcher. C'est le gîte des 
femmes qui se montrent sans voile aux musul- 
mans. Leur présence dans la ville n'est pas 
tolérée. De quelle tribu viennent-elles? A quelle 
misère sont-elles vouées ? Le soir, à la tombée 







'(il ' ' 




l'oasis de figuig 109 

de la nuit, des Marocains, drapés dans les plis 
blancs de leurs burnous, traversent les rangées 
de petites pierres sépulcrales et vont jusqu'à 
ces tentes honteuses où brûle une lampe qui 
jette une lueur vague sur le cimetière. 

Dès que nous avons franchi la porte d'Ouda- 
ghir, nos cavaliers prennent leur mousqueton 
à la main. Nous sommes sous la protection de 
l'autorité militaire ; il peut être bon de le faire 
voir. L'amel, qui est le plus haut fonctionnaire 
du sultan à Figuig, a son habitation sur une 
place, à l'entrée du bourg ; pauvre kasba en 
terre pétrie comme toutes les maisons du dis- 
trict, et qui ne se distingue que par l'auvent de 
sa porte. Au bruit des pas de nos chevaux, la 
garde de l'amel est sortie ; les hommes se sont 
alignés derrière les faisceaux de leurs fusils et 
nous ont fait le salut militaire. Habillés à la 
turque et coiffés du fez, pieds et jambes nus, 
ils ne manquaient pas d'allure, ces soldats du 
Maroc, en parade devant leur poste, dans la 
lumière éblouissante et la réverbération du sol 
craj^eux. 

Il faut reprendre l'ordre par file pour nous 
engager dans les rues. Celle que nous suivons 



110 l'oasis de figuig 

est la principale, la grande artère d'Oudaghir. 
Nous sommes entre deux murs de terre brune 
qui se continuent toujours, sans séparation, sans 
intervalle, sans une fenêtre. Et presque partout 
la rue est couverte. Le soleil j pénètre de loin 
en loin et Téclaire. Dans ce tunnel, s'ouvrent à 
droite et à gauche des galeries basses, obscures, 
qui conduisent aux portes des maisons. Car 
nous sommes au milieu des maisons ; nous 
passons sous des chambres : derrière les murs 
qui bordent la voie sont les habitations des 
Figuigiens, leurs cours ensoleillées, leurs patios 
ornés de colonnes et de fleurs. 

Cette rue, en partie souterraine, est encom- 
brée de monde, de gens couchés les jambes 
étendues, d'autres assis sur leurs talons. Les 
banquettes en terre, appliquées aux murs, 
sont garnies de flâneurs. Aux endroits les 
mieux éclairés, des boutiques creusées dans 
l'épaisseur des murailles, très petites, peu pro- 
fondes et assez élevées au dessus du sol, sont 
occupées par des selliers, des cordonniers, des 
tailleurs, des armuriers, des marchands de 
comestibles. Des indigènes circulent parmi les 
groupes, s'arrêtent devant les boutiques. Tous 
sont invariablement vêtus de blanc, et presque 



l'oasis de figuig 111 

tous ont les pieds et les jambes nus. Ce sont 
de beaux hommes, à la peau basanée, de haute 
taille, très résistants et capables de grands 
efforts. Les femmes et les jeunes filles ne sortent 
pas ; mais que de fillettes, que de petits enfants 
qui nous regardent passer avec de grands yeux 
noirs ébahis. Sont-ils drôles, les garçons, avec 
la queue de cheveux qui se dresse au haut 
de leur tète rasée ; et les fillettes, déjà tatouées 
et peintes, qui balancent sur leurs épaules des 
tresses grasses dans lesquelles pendent de 
lourds anneaux d'argent. 

Nos chevaux s'avancent au milieu de cette 
foule, et j'ai peur que leurs sabots se posent 
sur quelque pied ou quelque jambe, tant les 
indigènes, couchés à terre, sont indolents et 
peu empressés à faire un mouvement pour se 
garer. Notre passage n'éveille en eux aucune 
curiosité. On croirait qu'ils affectent de ne pas 
nous voir. Mais les enfants font cercle autour 
de nous ; ils sautent et courent. Leurs gan- 
douras et leurs robes en tissus légers, aux 
couleurs vives, glissent sur leurs épaules, dé- 
couvrant la poitrine et les bras. Ils nous accom- 
pagnent, joyeux et bruyants, dans l'espoir 
d'attraper quelques sous. 



112 l'oasis de figuig 

Un sellier s'est levé à notre approche et, 
quittant sa petite boutique, vient parler à notre 
guide. Il le connait, est reçu chez lui à Beni- 
Ounif, et, pour lui faire honneur, veut nous 
offrir le thé. Malheureusement, le temps nous 
presse ; nous nous excusons de ne pouvoir 
accepter l'invitation, et nous continuons notre 
chemin, précédés et suivis par la bande des 
gamins aux vêtements multicolores. 

Les boutiques sont plus nombreuses dans 
les parties claires de la rue. Le quartier paraît 
moins pauvre. Des portes à arc outrepassé cmt 
des montants ornés de moulures. Nous sommes 
au coeur de l'étrange ville. 

Voici la place sur laquelle l'amel rend la 
justice, devant un portic[ue de style mauresque, 
badigeonné en jaune. Une affreuse puanteur 
s'exhale d'un trou béant au milieu de cette 
place : c'est l'égout collecteur d'Oudaghir où 
viennent se réunir les eaux qui lavent les la- 
trines publiques. Cette bourgade en terre 
battue, de si misérable apparence, a des rues 
balayées et propres, des latrines dans lesquel- 
les toutes les immondices sont jetées et en- 
traînées. 



l'oasis de figuig 113 

Nous nous éloignons au plus vite du cloaque 
infect, et, par des rues tortueuses, arrivons à 
une autre place, plus vaste, sur laquelle se 
tient le marché. La foule s'entasse à l'ombre 
des maisons, devant les cafés. Qu'il serait 
curieux d'entendre les conversations, de se 
mêler à ces gens, de connaître leurs pensées ! 
Ils ne s'occupent pas de nous; à peine nous 
regardent-ils. De quoi peuvent-ils parler? Les 
affaires du marché n'ont pas la moindre impor- 
tance ; leurs intérieurs sont si fermés qu'il 
n'en sort aucun bavardage ; les nouvelles de 
l'Etat ne viennent pas jusqu'à eux. Qu'est-ce 
qui peut les tenir assemblés pendant des heures 
autour d'une tasse de café ou d'un tas d'orge? 

Les grandes rues, tantôt couvertes et som- 
bres, tantôt inondées de lumière, sont toujours 
remplies de flâneurs et de passants, et les 
petites ruelles c[ui mènent aux portes des 
maisons, tortueuses et obscures, sont si étroi- 
tes et si basses que des piétons seuls peuvent 
y circuler. Des enfants grouillent dans ces cou- 
loirs ; une femme, qui portait un faix de linge, 
se sauve à notre vue. 



La traversée d'Oudaghir est finie. Le soleil 



114 l'oasis de figuig 

brille de tout son éclat sur le terrain neutre qui 
sépare les sept bourgades de Figuig. Nous 
laissons derrière nous El-Maïze, El-Abid et les 
autres ksour qui ne sont guère différents de 
celui que nous venons de visiter ; et nous ren- 
trons dans la palmeraie, vivace et verdoyante, 
avec ses petits jardins enfermés entre de hautes 
murailles en terre rousse. C'est un défilé extra- 
ordinaire sur une falaise creusée de grottes, au 
milieu des eaux qui coulent d'un réservoir à 
l'autre et bondissent comme des cascades. Des 
palmiers et des grenadiers sortent de tous les 
trous ; ils sont couchés par le vent, à moitié 
déracinés et n'en poussent pas moins des tiges 
vigoureuses, chargées de fleurs en cette sai- 
son. 

Sur le bord d'un canal d'irrigation, trois 
hommes sont accroupis autour d'une clepsj^dre. 
L'objet dont ils surveillent le fonctionnement 
est des plus simples : un vase rempli d'eau 
dans lequel on plonge un autre vase vide percé 
de trous. Quand le second récipient s'est rem- 
pli, le mesureur détourne, au moyen d'une 
vanne, l'eau de la rigole et la dirige vers un 
autre quartier. L'opération se fait en présence 
d'un délégué de chacun des quartiers intéressés. 



L OASIS DE FIGUIG ^5 

La clepsydre indique le temps pendant lequel 
Teau doit être donnée à chaque village. Que de 
conflits ont éclaté à l'occasion de ces partages 
d'eau ! Hier encore, me disait notre guide, des 
voisins ont défendu leurs droits à coups de 

fusil. 

Les sources sont abondantes, mais la palme- 
raie est si étendue. Sans les arrosages, aucune 
plante ne pourrait vivre sur le plateau. Aussi 
les habitants de Figuig veillent-ils avec un soin 
jaloux au régime des eaux. Leur système 
d'irrigation est des plus compliqués et des 
mieux ordonnés, depuis les grands réservoirs 
et les canaux principaux jusqu'aux moindres 
rigoles qui se ramifient à l'infini, portant à 
chaque jardin, à chaque carreau de culture, 
à chaque palmier, la part d'eau qui lui est 
nécessaire. 

Nous arrivons à Zénaga, le bourg le plus 
peuplé du territoire de Figuig. Ici les maisons 
sont plus hautes et les rues plus larges qu'à 
Oudaghir. Même difficulté pour passer, tant il 
y a de gens couchés ou assis, qui ne se déran- 
gent pas. Les portes mauresques sont pemtes 
et ornées de fleurons. La Justice de paix a 



116 l'oasis de figuig 

quelque apparence de monument, avec ses 
arcades, ses piliers et sa terrasse. 

Sur la place centrale, le guide nous invite à 
hâter le pas. Les musulmans, en effet, sortent 
de la mosc|uée dont nos obus ont démoli le 
minaret. Ils conservent cette ruine comme un 
ferment de haine contre nous. Une troupe de 
gamins nous fait cortège et nous escorte jusc|ue 
sur la place extérieure. C'est là. au pied de 
maisons à deux étages, faites de boue pétrie et 
de troncs de palmiers, dont quelques-unes por- 
tent les traces du bombardement récent, C(ue 
s'arrêtent les caravanes. 

Nous sommes servis à souhait : une caravane 
est en partance. Les chameaux sont chargés de- 
ballots, de paniers, de vivres, d'outrés remplies 
d'eau pour la traversée du désert. Des carrés 
de mouton sont attachés sur leur dos, en plein 
soleil, et déjà couverts de mouches. Les con- 
ducteurs font lever leurs bètes et se mettent en 
marche. 

Nous partons d'un autre côté, dans la direc- 
tion de la falaise, et les enfants qui nous avaient 
suivis, rentrent à Zénaga, la ville aux rues 
obscures, aux hautes maisons de terre et à In 



l'oasis de figuig 117 

mosquée ruinée. Nos cavaliers ont remis le 
mousqueton à la selle. Il faut descendre de 
cheval, tant le sentier est glissant. Au bas de 
l'escarpement, ce sont des champs d'orge, de 
poireaux et de carottes, en rangs réguliers ^ 
jusqu'au premier mur d'enceinte ; et puis, un 
terrain rocailleux que traversent les canaux 
d'irrigation menant l'eau à l'extrême limite de 
la palmeraie. 

Tout le long de notre piste, sur les tertres 
dénudés ou près des massifs d'arbres, les indi- 
gènes ont élevé de petites pyramides avec des 
pierres qu'ils ont portées là pieusement pour 
remplir des vœux et obtenir des grâces du Pro- 
phète. Personne ne touche à ces tas de cailloux 
que seuls les orages dispersent. 

Nous rencontrons des Figuigiens armés de 
leurs carabines, des nègres et des juifs qui 
s'en reviennent de leurs champs de palmiers; 
et nous laissons bientôt derrière nous le dernier 
coin d'ombre, le dernier enclos du col de Zéna- 
ga. Pour regagner Beni-Ounif, après cette jour- 
née de fatigue, il nous reste encore à franchir 
le steppe blanc sous un soleil de feu, 



AIN-SEFRA 



X 

AIN-SEFRA 



Il faut maintenant remonter vers Oran, re- 
gagner les hauts plateaux où nous avons eu si 
froid, et traverser l'immense steppe déjà vu. 
Mais cette fois nous allons couper le voyage, 
car le train que nous prenons mettra trois jours 
pour nous conduire à Perrégaux. 

Le premier arrêt est à Aïn-Sefra, dont nous 
avions aperçu en passant les belles casernes et 
les lignes d'acacias et de peupliers au pied d'une 
énorme dune de sable jaune. La bourgade est 
toute neuve, ne comprend qu'une rue et une 
place bordées de cafés et de boutiques à l'usage 
du personnel de la garnison. Elle est située sur 
la rive gauche de l'Oued-Sefra, qui, dans une 
crue soudaine, au mois d'octobre dernier, ruina 
la plupart des maisons et fit de nombreuses 



122 AIN-SEFRA 

victimes. Depuis cinq mois, il n'y a pas une 
goutte d'eau dans le lit de la rivière. Le quartier 
militaire est à Tabri des inondations, sur la 
rive opposée. Auprès de lui, un ksar en terre 
pétrie, vieux et misérable, menacé par les sables 
de la dune qui avancent sans cesse de son côté, 
se cache à moitié sous des arbres. 

Tout cela ne pouvait nous retenir longtemps. 
Mais un des plus grands marchés de la région 
se tiendra demain à Aïn-Sefra. Nous restons 
pour y assister. 

Dès cinq heures du matin, les indigènes arri- 
vent par bandes ou isolément, poussant devant 
eux des chameaux chargés de gros ballots et 
des petits ânes qui plient sous des faix de bois 
mort. 

Le bois est si rare dans cette contrée rocail- 
leuse, rôtie par le soleil ou ravagée par les 
inondations. Il est défendu, sous des peines 
sévères, de couper et de mutiler les arbres 
vivants. Ce sont des branches sèches, des troncs 
roulés par les torrents, écorcés et vermoulus, 
que les pauvres gens vont chercher dans les lits 
desséchés des rivières et portent sur le marché 
d' Aïn-Sefra. Ils ont voyagé toute la nuit, ces 



AIN-SEFRA 123 

Arabes aux pieds nus, vêtus de burnous usés 
et jaunis ; ils sont partis de bien loin, des gour- 
bis situés de l'autre côté de la montagne, pour 
vendre, — à quel prix ? — les petits tas de bois 
pourri qu'ils ont eu tant de peine à rassembler. 

Ils viennent de plus loin encore, ceux qui 
portent, dans des outres noires et visqueuses, 
le goudron de Rétem recueilli dans le désert, et 
qui sert à oindre les chameaux galeux Des 
moutons, à queue large comme un battoir, 
arrivent de je ne sais quels maigres pâturages 
et se groupent, se pressent les uns contre les 
autres. Il y a aussi de pauvres ânes à vendre, 
quelques vaches décharnées et des chèvres à 
longs poils fauves. 

Les marchands s'installent sur le sol, débal- 
lent leurs marchandises, des tapis aux vives 
couleurs, des couvertures, de la laine et du poil 
de chameau, des cordes, des sandales, des 
lanières de cuir^ des petits pains d'orge sau- 
poudrés d'anis grillé, du grain, des blocs de 
dattes comprimées et des chapelets de piments 
rouges. 

Ils entravent leurs chameaux et leurs ânes, 
et s'accroupissent auprès, attendant les ache- 
teurs. 



124 AIX-SEFRA 

Déjà le soleil est brûlant sur la place du 
marché, quaucun arbre n'abrite, et la foule 
augmente sans cesse, débouchant de toutes les 
pistes. Des cavaliers sont coiffés du m' val, 
immense chapeau de paille blanche, tissée de 
raies rouges, qui jette un rond d"ombre sur leur 
figure basanée. Des piétons ont le fusil en ban- 
doulière ; d'autres sont armés de la matraque. 
Des nègres, vêtus d'une chemise blanche, ont 
la tète nue ou pliée dans l'araquia. Et je me 
demande de quels villages cachés dans le désert 
peuvent sortir tous ces gens là. 

Dans cette lumière ardente, le marché d'Aïn- 
Sefra prend une extraordinaire couleur. Les 
visages bronzés des Algériens paraissent rous- 
sis, et la peau des nègres reluit. Des vieux à 
longue barbe blanche, dans leurs capuchons 
et leurs burnous blancs, rappellent les statuet- 
tes enfantines qui personnifient l'hiver. Les 
malheureux ont des manteaux faits de pièces et 
de morceaux, tandis que les Juifs, qui achètent 
les troupeaux de moutons pour les revendre à 
Oran. portent des gandouras brodées de rose et 
de riches burnous en drap gris ou bleu. Un fou 
va de groupe en groupe, s'agitant et criant. De 
vieilles femmes, tatouées et laides, sorties des 



AIX-SEFRA 125 

tentes des nomades, achètent quelques provi- 
sions. On gesticule et on parle ; mais les gestes 
de ces hommes, sous les plis blancs de leurs 
amples vêtements, ne sont pas vulgaires ; et 
leur physionomie reste grave, même dans la 
discussion des intérêts. Ce vendeur de goudron 
de Rétem, venu à longues journées du fond du 
Sahara, mesure avec un gobelet sa marchan- 
dise. Ses mains sont poisseuses et son manteau 
fripé et troué, jauni par le temps, a de grandes 
taches de goudron. Des acheteurs l'entourent. 
Tous sont assis sur leurs talons, sans parler, 
comme s'ils obéissaient à un rite de leur reli- 
gion ; ils regardent le liquide épais et noir qui 
coule de l'outre dans le gobelet, avec des reflets 
d'or. Que de petits tableaux originaux et pitto- 
resques, rendus plus intéressants encore par 
l'étrangeté du cadre ! 

J'ai fait la rencontre et la connaissance d'un 
nègre admirable, né dans le pauvre village en 
terre d'xVïn-Sefra. Il parle assez bien le français 
pour me servir d'interprète. Je le questionne 
sur les habitudes locales, sur le prix et la pro- 
venance des denrées ; je le suis dans les coins 
les plus curieux du marché. Un Arabe vient à 



126 



AIX-SEFRA 



nous, il tient à la main un grand lézard gris, 
vivant. Serrée à la gorge, la béte ne bouge pas 
et nous regarde avec ses yeux ronds, bien vifs. 
— C'est le premier animal du pays, me dit le 
nègre, qui entend par là qu'il n'3^ en a pas de 
plus précieux, de plus utile à l'homme. Et, en 
efifet, sa réputation est telle, que j'ai vu de ces 
grands lézards empaillés dans toutes les villes 
du sud de l'Algérie, sur les marchés, à l'étalage 
des boutiques. Les Arabes ont une sorte de 
culte pour lui. — C'est le plus intrépide chas- 
seur de serpents, ajoute-t-il ; jamais une vipère 
n'entrera dans la maison où il est ; même après 
sa mort, il a le pouvoir d'éloigner les reptiles. 
Voilà pourquoi on le suspend dans les cases, 
dans les cours, dans les gourbis et sous les 
tentes. Il est en quelque sorte l'amulette du 
foyer. 

Mon nègre me donne l'explication de ces 
petits sachets en cuir et de ces petites boîtes 
en métal, très plates, que beaucoup d'indigènes 
portent suspendues au cou et d'autres à la cein- 
ture. Ce sont encore des amulettes: ces sachets 
et ces boîtes contiennent des versets du Coran 
écrits sur un morceau de papier par quelque 
saint personnage. 



AIN-SEFRA 



127 



Nous parcourons ensemble Tunique rue de la 
bourgade française où la foule est empressc'e 
devant les boutiques des marchands de tissus. 
J'apprends que la plupart de ces soieries légères, 
rayées de blanc et de rose, tissées de fils d"or et 
d'argent, viennent des fabriques lyonnaises. 

Depuis six heures du matin, les cafés maures 
sont achalandés. Dans des timbales de fer 
blanc, munies dun long manche, les garçons 
font chauffer le café et le versent bouillant dans 
les petites tasses des consommateurs. Ceux-ci 
sont accroupis sur des nattes étendues dans la 
rue, devant les portes; ils fument, causent 
solennellement et comptent le produit de leurs 
ventes. 

J'entends dire dans les groupes que TAga de 
Tiout est en ce moment à Aïn-Sefra, et la pen- 
sée me vient aussitôt de me faire présenter à 
lui. L'Aga est le personnage le plus important 
de la région ; fils de marabout, qui a sa kouba, 
dans l'oasis de Tiout, marabout lui-même, 
vénéré comme un saint, il tient dans sa main 
toutes les peuplades de l'Extrême-Sud Oranas. 
Sa puissance et son prestige s'exercent depuis 
Saïda jusqu'à Timimoun. Il est dévoué à la 



128 AIN-SEFRA 

France ; le général Liauta}" n'a pas de meilleur 
auxiliaire. 

Mon interprète nègre a tout de suite trouvé 
l'intermédiaire le mieux qualifié pour faire la 
présentation : ce sera le caïd lui-même d'Aïn- 
Sefra. Nous allons chez le caïd, dans le vieux 
kzar en terre pétrie, blotti sous les palmiers, 
au pied de la grande dune de sable jaune. 

Oh! le pauvre village, dont les cent soixante 
maisons, accolées comme des cellules d'abeilles, 
sont enveloppées dans une muraille en boue 
séchée au soleil. C'est l'image en réduction, 
mais combien lamentable, des bourgades de 
Figuig. Là aussi, il faut traverser un cimetière 
dont les petites pierres, sortant du sol, sont 
tournées vers l'Orient ; il faut passer devant 
les coupoles blanches des marabouts qui sont 
venus, en ce coin du désert, prêcher la religion 
de l'Islam. Les ruelles sont étroites et cou- 
vertes, presqu'obscures ; on dirait des couloirs 
de caves. Des odeurs d'étable sortent de ces 
galeries où nous ne rencontrons que des enfants 
presque tous les hommes s'étant rendus au 
marché d'Aïn-Sefra. 

Le caïd est chez lui et veut bien nous accom- 



AIN-SEFRA 



129 



pagner jusqu'à la résidence de TAga qui occupe 
une petite maison européenne près de la grande 
place du village français. Il entre le premier et 
nous attendons le résultat de sa démarche. La 
réponse nous est donnée par TAga lui-même, 
qui nous ouvre sa porte et vient à notre avance. 
Sans son riche costume algérien, nous hésite- 
rions à voir en lui un indigène de race, un des- 
cendant des chefs d'une des plus' riches tribus 
sahariennes. Il a la peau blanche et le teint 
clair, Tœil doux et la bouche souriante. Ses 
mains, ornées de bagues, sont potelées. Il est 
encore jeune et son embonpoint, à raison de sa 
belle stature, n'a rien de déplaisant. Il nous 
reçoit dans une pièce couverte de tapis, sans 
un meuble, et quand nous lui avons fait le com- 
pliment d'usage, que traduit notre interprète, 
il nous dit merci et nous fait signe d'entrer au 
salon. Le nègre et le caïd laissent leurs babou- 
ches à la porte. 

Hélas ! cette salle de réception, tendue 
d'étoffes précieuses, dont le parquet disparaît 
sous de somptueux tapis arabes et marocains, 
est meublée de fauteuils, de chaises et de tables 
en bambou, venant tout droit des Grands Maga- 
sins du Louvre ou du Bon-Marché. Des fenêtres 



130 AIN-SEFRA 

à persiennes s'ouvrent sur un jardin au tond 
duquel est un grand treillis en bois peint, qui 
permet aux femmes de se promener et de voir 
les visiteurs sans être aperçues. 

L'Aga connait Paris ; il était de ce groupe 
magnifique de cavaliers qui caracolèrent devant 
le Tzar lors de sa première visite en France ; il 
était des fêtes données au Kreider, il y a un an, 
à l'occasion du voyage du Président de la Répu- 
blique. La rosette delà Légion d'honneur brille 
sur sa gandoura brodée et sur son burnous de 
laine fine. Une étoffe en gaze soyeuse descend 
de son épaule, sous les plis du burnous, et vient 
se draper sur son bras. 

Pendant que le caïd fait préparer le thé, 
nous parlons de la France et de l'Algérie en 
phrases lentes que traduit l'interprète. Notre 
hôte a été émerveillé de Paris : » Après Paris, 
vient Alger », nous dit-il ; et il ajoute : « L'Al- 
gérie et la Tunisie, c'est l'Afrique », entendant 
par là que rien ne saurait leur être comparé. 
Mais voici cjue le caïd rentre, portant, sur un 
plateau ciselé, de petites tasses et une théière 
en métal précieux, d'un joli galbe oriental, 
L'Aga, suivant la mode algérienne, emplit à 
moitié une des tasses, observe la couleur du 



AIN-SEFRA 131 

liquide et le reverse dans la théière ; puis il 
garnit les tasses et nous invite à boire. Comme 
nous le complimentons sur la qualité de son 
thé, il nous montre la feuille de menthe verte 
dont l'infusion a donné Tarôme spécial, apprécié 
des Arabes. Cette feuille vient d'être cueillie 
dans son jardin et emploj^ée toute fraîche. Et, 
tandis que mes yeux se tournent vers le jardin, 
dont il parle, je vois une des femmes de TAga, 
en riche toilette d'intérieur, qui s'était avancée 
pour mieux nous voir et se sauve derrière le 
treillis en bois peint. 

Quand nous quittons la maison de notre hôte, 
il est déjà tard. La place du marché s'est dégar- 
nie. Des ânes encore chargés de leur faix de bois 
mort, couchés à terre, attendent le moment du 
départ. Des chameaux entravés, une jambe 
repliée, font quelques pas en boitant. Les 
étrangers ont replié leurs marchandises non 
vendues et reprennent les pistes déjà suivies le 
matin. Des bandes de piétons, des indigènes 
montés sur leurs bourriques s'en vont vers la 
montagne ou s'enfoncent du côté du désert. 
Mais les cafés ont toujours leur même clientèle 
nombreuse de gens accroupis sur des nattes 



132 AIN-SEFRA 

devant les portes. L'unique rue d'Aïn-Sefra 
conservera son animation jusqu'à une heure 
avancée de la nuit 



LE MARCHE DE PERREGAUX 



XI 

LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 

De Saïda, nouveau point d'arrêt dans notre 
retour vers le Nord. j"ai gardé le souvenir d une 
petite ville construite à l'européenne, où rien 
n'est bien intéressant, pas même le village 
indi"-ène situé sur les pentes d'un ravin. Il nous 
tarde maintenant de reprendre la grande ligne 
ferrée qui met en communication Oran et Alger 
et nous mènera jusqu'à Constantine en longeant 
la vallée du Chélif et traversant le sud de la 
Kabylie . 

Mais notre train fait une longue halte à Per- 
réo-aux, et je ne m'en plains pas, car nous y 
arrivons un jour de marché; les marchés des 
environs d'Oran sont renommés dans toute la 
région. 

Près de la ville, toute moderne, ornée de 



136 LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 

beaux jardins et de larges avenues qu'ombragent 
des poivriers à baies rouges, sur un terrain 
entouré de murs, la foule est déjà grande à 
notre arrivée. De chaque côté de la porte de ce 
champ de foire, se tiennent les marchands de 
pains d'orge et de beignets frits, de figues et de 
dattes comprimées, de cassonade et de sucre 
non raffiné, aggloméré en gros blocs roux. Plus 
loin, mais toujours dans la même file, ce sont 
des étalages de légumes, de piments, de farines 
diverses, sur le sol ou dans des paniers. Tous 
les vendeurs de comestibles se trouvent ainsi 
parqués dans le même quartier. Puis vient une 
série de tentes blanches, très basses, sous les- 
quelles des Arabes rangent devant eux de 
petits sacs contenant les ingrédients c|ui ser- 
vent à assaisonner la cuisine, le kamoun pour 
aromatiser les viandes, les racines de tiguentes, 
le sakindibir, Telba, l'adipin, la poudre de 
piment qui donne du montant aux couscous et 
aux ragoûts. Sous d'autres tentes, nous trou- 
vons les plantes et les substances employées 
dans la toilette, les feuilles de henné pour 
teindre les doigts et les ongles, le kohl pour 
noircir les yeux, la terre de rassoul avec laquelle 
les femmes nettoient leurs cheveux. Voici 



LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 137 

maintenant le groupe des droguistes avec leurs 
racines médicinales, leurs baies de tuya qui 
guérissent les blessures, leur goudron du désert 
qui tue la gale. Il y a des gens arrêtés devant 
ces tentes ; je les écoute sans les comprendre, 
et je défigure certainement, en les écrivant 
aujourd'hui, les noms de leurs épices. Qu im- 
porte ? ce qui m'intéresse ce sont tous ces petits 
marchands de presc^ue rien, et leurs petits sacs 
bien rangés devant eux. Ils ont si peu de chaque 
chose, et ils savent par expérience qu'ils ne 
vendront pas tout. Très sobres, les Arabes ne 
font aucune dépense pour leur nourriture 
Aussi la plupart se contentent-ils de regarder 
les alignements de petits sacs à épices et vont 
plus loin, vers les pains dorés et les blocs de 
dattes où, pour deux sous, ils peuvent acheter 
leur dîner. 

Je m'arrête devant une tente blanche. L'indi- 
gène c|ui l'occupe, presque un vieillard, est à 
son poste, assis sur ses talons, la figure tournée 
vers les passants. A côté de lui, une tasse d'eau 
dans laquelle trempent de petits instruments, 
semblables à des pipes en fer blanc ; aucune 
marchandise étalée. Pourtant il est certain qu'il 



138 LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 

attend des clients, car il a dressé sa boutique 
en toile au milieu du marché. Près de la sienne, 
il y en a trois autres pareilles, installées de la 
même façon, et, dans chacune, un indigène 
accroupi qui attend. Quel métier peuvent donc 
faire ces gens là avec rien devant eux, que deux 
ou trois outils qui trempent dans un peu d'eau? 
Comme il n"}^ a pas de petits sacs, remplis 
d'épices, à regarder, les Arabes ne stationnent 
guère devant leurs tentes. Ma curiosité est en 
éveil ; tout en me promenant dans la foule, je 
vais surveiller les tentes qui m'intriguent. 

Devant les étoffes, les sandales, les objets en 
cuir, les cuillères en bois, la vannerie, je passe 
vite; j'ai déjà vu cela. Quelques femmes en- 
tourent les marchands de bijoux ; ce sont des 
juives et des bédouines. Elles touchent, pren- 
nent, essayent les lourds pendants et les bra- 
celets, placés sur une caisse à la portée de tous. 
Il faut croire c^u'il n"y a pas de pickpockets 
dans ce pays. 

Au fond du champ de foire, tous les ânes qui 
ont porté les marchandises sont attachés à une 
corde. A Perrégaux, on pousse Tordre et l'amour 
du groupement jusqu'à la manie. Nulle part, le 
proverbe : Cjui se ressemble s'assemble, n'est 



LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 139 

plus vrai. En avançant, j'ai trouvé toujours les 
objets de même nature et les mêmes métiers à 
côté les uns des autres. Voici maintenant que 
cela continue pour les bêtes de somme, et 
aussi pour les bêtes de boucherie,et encore pour 
les boucheries elles-mêmes. 

Est-il pittoresque dans sa sauvagerie le coin 
des bouchers ? Les brebis et les chèvres sont 
là, vivantes, qui attendent leur tour. D un coup 
de main, sur place, celle qui vient dêtre choisie 
a la gorge coupée. Pendant qu elle se débat, le 
tueur lui fait une incision à la patte sur laquelle 
il applique sa bouche et souffle à pleins pou- 
mons, de manière à décoller la peau qu'il 
frappe avec un bâton. Il souffle toujours, et la 
bête enfle, et les coups résonnent comme sur 
un tambour. Une fois écorché, l'animal tout 
pantelant encore, est coupé en quartiers et 
vendu. L'opération recommence sans répit ; le 
malheureux troupeau diminue, et les bêtes 
résignées ne tentent même pas de fuir cette 
boucherie. 

Je quitte d'autant plus vite le sanglant spec- 
tacle qu'un certain mouvement se produit 
devant les tentes où il n'y a pas de marchan- 



140 



LE MARCHE DE PERREGAUX 



dises à vendre. Que va-t-il s'y passer? J'arrive 
au bon moment. L'Arabe qui se tenait immo- 
bile, accroupi sur ses talons, n'a pas bougé. 

Après s'être décoiffé, 
un jeune nègre s'est 
assis devant lui, dans 
la même position, lui 
tournant le dos. Pas 
un mot n'est échangé 
entre les deux hom- 
mes. Le praticien — 
car c'en est un, à n'en 
plus douter — savon- 
ne la nuque du client 
et en rase la partie basse. Tirant alors de la 
tasse remplie d'eau un instrument qui ressem- 
ble à une lancette de chirurgien, il fait, de cha- 
que côté de la nuque, quatre incisions très rap- 
prochées les unes des autres desquelles le sang 
jaillit. Il faut maintenant accélérer la saignée 
et en mesurer l'effet. C'est le petit instrument 
en forme de pipe qui servira à cet usage. Le 
saigneur l'applique sur les quatre incisions 
d'un des côtés de la nuque et aspire par le bec 
de l'instrument qui est muni d'une soupape. 
L'instrument devient une ventouse et reste 




é^^ 



LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 141 

collé à la peau. Même opération de Tautre côté. 
Quand elle est pleine, Téprouvette se détache 
et l'opérateur verse le sang dans un trou qu'il 
a creusé près de lui. Il renouvelle l'application 
de l'appareil si la saignée ne lui paraît pas 
suffisante. Les deux hommes gardent toujours 
le même silence ; mais pendant que l'éprouvette 
suce le sang, l'Arabe fait des passes sur la tète 
du patient, lui masse le cou et les épaules. C'est 
fini. Le saigneur lave les petites fentes roses. 
Le nègre remet son turban et se lève ; il a 
payé le prix fixé pour tout le monde et s'en va 
sans avoir dit une parole, sans que les muscles 
de son visage aient eu un tressaillement. 

Toujours du sang, me disais-je en m'éloi- 
gnant ; je ne me doutais pas que j'allais encore 
en voir couler. Un cercle s'est formé autour 
d'un charmeur de serpents. Deux enfants 
frappent des tambourins. Le public, attentif 
aux invocations du charmeur, incline la tête 
et porte la main au front toutes les fois qu'il 
prononce le nom de Mahomet et de son grand 
serviteur Abd-el-Kader. Sa prière faite, l'homme 
plonge le bras dans un sac grouillant à ses 
pieds et en retire un serpent qui s'enroule à ses 



142 



LE MARCHE DE PERREGAUX 



bras, à son cou, et dont la tête vient effleurer 
ses lèvres. Il le regarde dans les yeux, et, quand 
il Fa fasciné, il ouvre la bouche, Fengloutit 
jusqu'au col et laisse pendre la queue qui 
s'agite. 

Maintenant, c'est le tour d'un des enfants. 
Un autre serpent est sorti du sac et se pointe 
sur sa queue enroulée. L'enfant le prend avec 
précaution, l'approche de sa bouche et par des 
mouvements brusques, saisit sa tête entre ses 
lèvres. Il ne s'y fie pas, car le reptile, armé de 




crochets aigus, est dangereux. Pour montrer 
combien sa morsure est profonde, il lui présente 
le bras, et le serpent le happe aussitôt, reste 



LE MARCHÉ DE PERRÉGAUX 143 

suspendu par les dents, ne lâche pas prise- 
Le charmeur tire par la queue le serpent qui 
tient bon; la peau du bras se tend comme si 
elle était appréhendée par une pince ; des filets 
de sang coulent de la morsure. 

Je ne reste pas plus longtemps dans le cercle 
des curieux qui marquent leur satisfaction en 
jetant des sous au charmeur, et je traverse le 
marché plein de monde, pour regagner la petite 
ville européenne de Perrégaux. 

Au bord du chemin, tout près du village 
arabe, un indigène lave du linge. Debout sur 
une pierre plate qu arrose Teau d'une fontaine, 
il foule un paquet de linge avec ses pieds, le 
broie, le triture, le savonne, sans se servir des 
mains. Quand son travail est achevé, il étend 
le linge sur une haie d'aloës gigantesques, aux 
rayons du soleil de midi. 



LES VILLES MORTES 



XII 

LES VILLES MORTES 



Nous voulions aller d'une seule traite à Cons- 
tantine et nous enfoncer ensuite dans le Sud 
jusqu à Biskra. Mais le charme des itinéraires 
fixés d avance n est-il pas de les modifier à 
rimproviste, au gré de l'inspiration du moment 
et selon les circonstances ? Donc, après deux 
jours de repos à Alger, nous partons pour les 
villes mortes de l'Aurès, laissant de côté Cons- 
tantine que nous verrons plus tard. 

Il fait presque froid et le ciel est brumeux 
quand nous quittons, en voiture, la ville de 
Batna et prenons la route de Timgad. Cette 
lumière grise me paraît convenir à merveille 
au paysage monotone que nous traversons. La 
campagne s'élève par une série d'ondulations 
jusqu'aux contreforts des montagnes dont nous 
apercevons, très loin, les cimes brunes ; et elle 



148 LES VILLES MORTES 

est d'un vert terne et pauvre, si pauvre que les 
champs de culture se distinguent à peine des 
chaumes et des landes. Quelques arbrisseaux 
poussent sur l'accotement du chemin Des 
grives s'envolent à notre approche. 

Un seul groupe de maisons est bâti le long 
de cette triste route, Lambèse, la ville des 
forçats, un ancien lieu de déportation où Ton 
enferme aujourd'hui des condamnes militaires. 
Il faut y faire halte, car Lambèse a été autrefois 
le siège de la fameuse troisième légion Auguste 
et conserve d'importants vestiges de sa puis- 
sance militaire. 

Le pénitencier est construit sur l'emplace- 
ment du camp romain, mais il est loin de le 
recouvrir entièrement. Tout à l'entour et sur- 
tout dans la direction de l'Ouest, les ruines 
sortent du sol. Les dominant de sa hauteur et 
de sa masse, le Prsetorium rectangulaire, percé 
sur chacune de ses faces de trois larges portes 
et d'une fenêtre en plein cintre, est debout, 
presque intact jusqu'à l'entablement. Il mar- 
quait le centre du camp. De là partaient les 
quatre voies qui conduisaient aux portes ; de là 



LES VILLES MORTES 149 

aussi partaient les ordres, car le commandant 
y tenait son conseil. 

On est frappé de l'admirable disposition de 
ce grand établissement militaire. Derrière le 
Prœtorium, sur les trois côtés d'une vaste cour 
ornée de portiques et sans doute aussi de 
statues, étaient le sanctuaire, les bureaux, 
Tarsenal, les salles de réunion des officiers et 
des sous-officiers, les salles d'étude. Le chef de 
la légion avait ainsi tous les services sous les 
yeux. Les thermes, les logements des soldats 
et les écuries étaient distribués le long des 
voies. Les quatre portes ressemblaient à des 
arcs de triomphe. 

L'histoire nous apprend que la troisième 
légion Auguste occupa Lambèse pendant plus 
de deux siècles. Les luttes incessantes qu'elle 
soutint contre les peuplades belliqueuses de 
l'Aurès, ne l'empêchèrent pas de créer le camp 
magnifique dont nous voj^ons les ruines. On dit 
qu'une ville florissante s'était formée sous ses 
remparts; il n'en reste que des débris de temples 
et d'amphithéâtres, des colonnes brisées, de 
splendides mosaïques cachées dans le sol. 
Chaque jour amène une découverte nouvelle, et 
nous avons pu admirer une belle statue en 



150 LES VILLES MORTES 

bronze, — un enfant tenant dans ses bras un 
oiseau, — qu un pauvre habitant de la localité 
venait de déterrer de son jardin. 

Mais les soldats de la troisième légion jurent 
une œuvre plus grande encore que leur camp 
monumental, plus grande que la ville de Lam- 
bèse; à quelques kilomètres de là, dans la 
direction de TAurès, ils créèrent Timgad, 
Timgad que nous allons bientôt apercevoir. 

Le voile de brume était devenu plus léger, 
une teinte violacée colorait les montagnes du 
fond, et le soleil, un soleil tiède et pâle, donnait 
à Tair une transparence rose, quand, sur le ver- 
sant doucement incliné d'une colline, la ville 
morte apparut à nos 3^ eux. Elle apparut tout 
entière, dans une lumière presque irréelle, avec 
ses mille colonnes, ses pilastres, son arc triom- 
phal, ses pans de mur, ses larges rues et son 
forum ; et puis, comme aux derniers plans 
d'un tableau, avec ses monuments sortant à 
peine du sol, indiqués seulement par quelques 
fûts, quelques ressauts de terrain ; et enfin, 
avec la forme indécise de son fort bizantin, se 
fondant, pour ainsi dire, dans la masse de la 
montagne lointaine. Tout autour, le steppe, le 



LES VILLES MORTES 151 

désert où rien ne vit, où il semble que rien n'a 
jamais pu vivre ; car on a cette illusion que les 
choses ont été toujours ainsi, que la grande 
cité elle-même a été toujours morte. 

Elle était enfouie depuis si longtemps dans 
cette solitude où personne ne passait, qu'on 
ignorait même son existence. On savait qu'au 
temps de Trajan une ville d'Afrique portait le 
nom de Thamugadi, mais où était-elle? Qu'est- 
elle devenue? Quel a été son rôle dans l'his- 
toire? Il y a ainsi dans le passé, tant de ques- 
tions sans réponses. 

Depuis vingt-cinq ans, l'ancienne Thamugadi 
a été retrouvée ; on est en train de la dépouiller 
de l'épaisse couche de terre sous laquelle elle 
se cachait. Les inscriptions que Tony rencontre 
à chaque pas nous apprendront bientôt sa vie. 
Quant à sa fin, on la devine : ruinée et pillée par 
les Arabes, abandonnée par ses habitants, le 
désert se fit autour d'elle. Le vent y porta la 
poussière des montagnes ; sous le coup des 
orages, la terre, descendant des flancs de l'Au- 
rès, l'envahit progressivement. Un peu chaque 
jour, elle disparut, comme si elle s'entonçait. 
La solitude était si grande qu'aucun témoin, 



152 LES VILLES MORTES 

pendant des siècles, n'a parlé de Tenfouissement 
lent de cette ville. On oublia la morte. 

Aujourd'hui qu elle est en partie découverte, 
quand on en approche, quand on y pénètre, on 
comprend vite combien elle a été vivante et 
belle. Rome, qui avait fondé à Lambèse un éta- 
blissement militaire capable d"en imposer, par 
sa force, aux populations turbulentes de son 
empire africain, voulut leur donner encore une 
autre idée de sa puissance, en créant au milieu 
d'elles une grande ville, de luxe et de com- 
merce, un foyer de civilisation où les lettres et 
les arts fussent en honneur comme dans la 
Métropole. 

Quelle situation heureusement choisie ! une 
pente douce, inclinée vers le Nord, qui permet 
à la ville de s'étaler, de se montrer, de faire 
voir de partout ses temples, ses palais et ses 
théâtres. Et l'entrée ! peut-on en imaginer de 
plus grandiose? Une porte triomphale flanquée 
de corps de garde et ornée de statues dont les 
piédestaux sont encore en place, s'ouvre sur le 
Cardo nord qui conduit en droite ligne au 
forum. 

Nous suivons cette large rue dallée que 



LES VILLES MORTES 153 



bordaient autrefois des portiques ; .1 n en reste 
nue les colonnes et les pilastres engagés dans 
les murs des maisons riveraines. Ses dalles sont 
si grandes, si bien enchâssées et d'un si beau 
grain quon croirait marcher sur le pave d une 
cathédrale. A gauche, un monument semi- 
circulaire a intrigué pendant longtemps les 
archéologues. Par la richesse de ses sculptures 
et la pureté de ses lignes, il est peut-être la 
merveille du Timgad. On croyait qu'il servait 
aux réunions des savants et que les jeunes gens 
y venaient entendre des leçons de philosophie 
et de rhétorique. Une inscription a prouve 
qu'on ne se trompait qu'à demi : l'élégant édifice 
précédé d'un péristyle et décoré de co'onn- en 
matériaux précieux, était une bibliothèque. Les 
Berbères ont eu beau renverser les chapiteaux 
et les architraves, jeter au vent les trésors des 
manuscrits, et briser les statues, le génie de 
Rome survit dans les débris qui jonchent k 
sol. 

Plus large encore que l'avenue que nous 
suivons, le Dccumannus maximus coupe le 
Cardo nord à angle droit ; il va P«ser sou^ 
l'arc de Trajan et s'étend à l'infini, borde, lu. 



154 LES VILLES MORTES 

aussi, de fùts de colonnes et de pilastres à 
moitié détruits. Mais nous sommes en face des 
propylées du forum et nous entrons par un 
escalier qu'encadraient sans doute des statues 
équestres,dans la vaste place quadrangulaire où 
se réunissait le peuple de Timgad. Une galerie, 
dont les colonnes portaient sur un haut enta- 
blement, en décorait les quatre côtés ; c'est là 
qu'étaient disposées les statues des dieux et 
des empereurs. Aucun monument n'est venu, 
comme à Rome, dans la longue série des siècles, 
en encombrer Yaréa. Le lorum est resté ce 
quil était au IIL' siècle. Il est facile de le 
reconstituer. Sur ses côtés, s'élevaient la basi- 
lique civile et ses dépendances, la tribune aux 
harangues devant le temple de la Victoire, la 
curie où siégeait le Sénat, la prison, des bou- 
tiques et quelques pièces qui servaient aux 
réunions. Chacun de ces édifices est parfaite- 
ment reconnaissable. 

Nous sommes seuls, mes amis et moi, au 
milieu de Yaréa. Le soleil descend vers l'arc de 
Trajan et donne aux portiques un reflet d'or. 
Les colonnes du temple de la Victoire se dessi- 
nent en noir sur le ciel. Un grand silence nous 
environne. Quel contraste avec l'animation du 



LES VILLES MORTES 155 

forum dans le temps de la splendeur de 
Timgad. A Iheure où nous sommes, la toule 
se pressait sur cette place publique. Les lettrés 
et les philosophes devisaient en se promenant 
au pied des statues des dieux ; les électeurs, 
groupés devant les rostres, écoutaient les 
harangues des hommes politiques ; les jeunes 
gens, les oisifs, étendus à Tombre des bases 
honorifiques, jouaient aux billes et aux dés. Et 
je viens de remarquer, sur les dalles de Varéa, 
des tables de jeux tracées au couteau et de lire 
cette inscription qui résumait peut-être l'exis- 
tence d'un riche patricien : « Chasser, se bai- 
gner, rire, cela est vivre. » 

J'aime à croire cependant que cet idéal 
n'était qu'une boutade d'étudiant à sa sortie de 
l'école. Les esprits éclairés trouvaient à Timgad 
d'autres plaisirs. Tout près du lorum était le 
théâtre où des acteurs de talent jouaient les 
tragédies et les comédies en vogue. Sa colon- 
nade avait grand air et ses vingt-cinq rangs de 
gradins pouvaient contenir de nombreux spec- 
tateurs. 

Du haut de lenceinte semi-circulaire du 
théâtre, la vue embrasse dans son ensemble 



156 LES VILLES MORTES 

toute la partie dëblaj^ée de la ville : les rues 
jalonnées de colonnes qui se coupent à angle 
droit et se perdent au loin dans la campagne, 
les portiques, les ternies, les pans ruinés des 
maisons, les temples et les basiliques, et, do- 
minant le tout, le Capitole et TArc de Trajan. 

Les prop3^1ées du Capitole ont été trouvés 
gisant à côté de leurs bases. On a pu relever 
les douze colonnes qui décoraient l'entrée de la 
place sacrée ; on a relevé aussi deux des co- 
lonnes de seize mètres qui portaient les archi- 
traves du temple. Les attiques et les frontons 
sont tombés : un tremblement de terre, dit-on, 
a renversé ce monument magnifique. 

Plus massif, TArc de Trajan a résisté à toutes 
les secousses. Lorsque Timgad était encore 
enseveli, il sortait de terre et attestait impor- 
tance de la ville disparue. Les fouilles Font 
dégagé et fait reparaître dans sa beauté pre- 
mière. Il n'y manque que le quadrige qui en cou- 
ronnait Tattique et les statues qui occupaient 
quatre niches, entre des colonnes de marbre les 
blanc et rouge. 

Nous allons maintenant au hasard, dans les 
rues désertes, pavées de dalles blanches ; nous 



LES VILLES MORTES 157 

passons devant des thermes dont les salles 
sont revêtues de mosaïques et devant des 
maisons pourvues de tout le confortable ima- 
ginable, cours et jardins, piscines et vasques 
réservoirs pour les poissons, magasins et salles 
de bains. Voici un des marchés publics de la 
ville avec ses petites boutiques et les tables sur 
lesquelles les maraîchers exposaient leurs fruits 
et leurs légumes. Il était pavé de pierres bleues, 
entouré de portiques. Une fontaine jaillissait 
au milieu de la cour. Ses auvents, qui abritaient 
les vendeurs, étaient soutenus par de fines 
colonnes. Nous n'avons garde d'oublier une 
visite à la maison aux jardinières, si joliment 
entourée de corbeilles dans lesquelles étaient 
disposées les fleurs, et, tout à côté, aux latrines 
publiques, qui sont une des curiosités de Tim- 
gad et témoignent, aussi bien que les thermes, 
du luxe des anciensRomains.Les accoudoirs de 
marbre blanc y sont sculptés en lorme de 
dauphins ; les sièges ont des revêtements en 
calcaire dur ; l'eau coulait en abondance tout 
autour. 

Pour l'approvisionnement d'une ville de cette 
importance, on avait capté et amené les sources 
de l'Aïn-Morris qui lournissaient de l'eau aux 



158 LES VILLES MORTES 

nombreux thermes, aux fontaines, aux mar- 
chés, aux édifices publics et aux habitations 
privées, se déversaient, après avoir lavé les 
rues, dans des aqueducs et des égouts et 
allaient fertiliser les jardins de la banlieue. La 
situation de Timgad, étalée sur une pente 
douce, se prétait à merveille à la distribution 
des eaux. Ce n'était pas une des choses les 
moins admirables de cette ville perdue dans 
le désert que ses rues toujours blanches et 
propres, ses places rafraîchies par des fontaines 
jaillissantes et ses environs verdoyants. 

La ville est morte et la campagne qui l'envi- 
ronne, plus morte encore. Les aqueducs cou- 
pés, la sécheresse a achevé la ruine. Où étaient 
les bois et les jardins, on ne voit que quelques 
broussailles sur un sol aride. Le désert a recon- 
quis son empire, mais n'a pu effacer toutes les 
traces des civilisations romaine et b3'zantine : 
les temples des dieux surgissent du sol ; les 
mille colonnes des portiques et des édifices 
publics sont debout ; les basilic^ues chrétiennes 
témoignent de la durée de l'occupation. 

Et Ton reste déconcerté, en présence de tous 
ces vestiges de plusieurs siècles, à l'idée qu'une 



LES VILLES MORTES 159 

ville aussi prodigieuse a disparu sans laisser 
dans Ihistoire d'autre souvenir que son nom. 



LA SORTIE DE L^AURES 



XIII 
LA SORTIE DE LAURÈS 

Un vent froid souffle, ce matin, sur le plateau 
de Batna et roule dans le ciel de lourds nuages 
«ris Nous sommes à mille mètres daltitude. 
Le printemps est en retard ici. J'ai hâte de 
sortir de l'Aurès, de retrouver le beau soleil 
d'Afrique, de revoir les grands eucalyptus, les 
grenadiers aux fleurs de sang et les palmiers 
gigantesques. Le train nous mène à Biskra, la 
reine des oasis du désert. 

La descente commence presque aussitôt, 
entre des montagnes qui se rapprochent, et 
nous décrivons d'infinis zigzags au fond de la 
gorge de Maafa. S'il y avait des poussées de 
sapins sur les pentes, de Feau dans la rivière 
et de la verdure sur les rives, on se croirait au 
C(cur de la Suisse. Mais les pics s.mt dénudes, 



164 LA SORTIE DE l'aURÈS 

la terre a coulé du flanc des montagnes, lais- 
sant à découvert une cuirasse de pierres, fen- 
dillée et brisée, qui tombe par plaques, comme 
les écailles d'un monstre mort depuis long- 
temps. Il semble, à certains moments, qu'on 
passe au milieu des ruines d'une ville de Titans, 
dont les temples, les remparts et les tours se 
seraient écroulés les uns sur les autres et soudés 
en blocs énormes, sous l'influence d'un incendie 
formidable. Les rochers ont cette teinte rousse 
c|ue leur donne le feu. C'est que les étés sont 
torrides dans la région de Tilatou et de Maafa, 
et que pas un brin d'herbe, pas une mousse, 
pas un lichen ne peuvent végéter sur les pierres 
calcinées par le soleil. 

Dans la vallée, encombrée de tous les débris 
tombés d'en haut, les oueds se sont creusés des 
ravins profonds ; à peine y maintiennent-ils, en 
cette saison, un peu d'humidité permettant à 
de petites fleurs violettes d'y vivre. Autour 
des points d'eau poussent quelques palmiers 
rabougris et des tamaris assez toufifus c^ui se 
contentent de la fraîcheur du sable. Et ces 
fleurs aux nuances fanées, ces palmes jaunis- 
santes sous le soleil, ces feuillages menus et 
cendrés des tamaris s'harmonisent merveilleu- 



LA SORTIE DE l'aURÈS 165 

sèment avec le ton roux des pierres éboulées, 
avec la coloration chaude des grandes roches 
qui surplombent. 

La vallée se rétrécit. Entre le ravin et la 
montagne, il n'y a maintenant que la banquette 
étroite et tortueuse sur laquelle nous courons; 
et de Tautre côté du ravin, c'est la masse 
rocheuse, la montagne de pierre qui se dresse 
aussi toute proche de nous. Nous venons de 
nous enfoncer dans les gorges fameuses d'El- 
Kantara. La descente a été continue depuis 
Batna et si rapide que nous vo3^ons sortir du 
fond du ravin quelques palmiers élancés et ver- 
doyants et des bouquets de lauriers roses en 
pleine floraison. Que nous sommes déjà loin des 
hauts plateaux ! Le souffle embrasé du désert 
monte jusqu'ici. 

Au fond du défilé, la montagne se retourne 
comme si elle allait fermer la passe. Les 
Romains racontaient qu'il avait fallu le talon 
d'Hercule pour écraser cette infranchissable 
barrière. Dans la fissure de la paroi rocheuse, 
l'oued s'est infiltré, a creusé et élargi son lit, 
a ouvert la porte du Sud, cette bouche du 
Sahara, comme disent les Arabes, qui vomit 



166 



LA SORTIE DE L AURES 



dans le Nord de l'Afrique les tourbillons de 
sable et les hordes pillardes. Tous les peuples 



itm«,^ii^ 




qui ont établi leur empire sur l'Algérie se sont 
arrêtés là, y ont planté des garnisons pour 
défendre leur conquête. L'entrée est libre au- 
jourd'hui parce que le grand désert voisin est à 
nous. 

Et nous avons tout de suite une vision de ce 
désert. Les montagnes s'écartent en un immense 
demi-cercle ; toujours décharnées et nues, mais 
plissées, godronnées, teintes de rose et ombrées 



LA SORTIE DE l'aURÈS 167 

de gris. Les terres que tous les torrents venus 
du Nord ont entraînées et charriées par la 
porte d'El-Kantara, se sont déposées dans la 
vallée élargie ; la rivière, qui ne tarit jamais, 
les arrose et les fertilise. Une nappe de verdure, 
partant de la brèche même que nous venons de 
franchir, suit d'abord les rives encaissées de 
Toued et se déploie au loin, s'arrondit jusqu'à 
l'horizon. Après les plateaux arides des envi- 
rons de Batna et la gorge désolée d'où nous 
sortons, cette foret de dattiers si fraîche, si 
vigoureuse, apparue brusquement, produit le 
plus saisissant contraste. Des villages indigènes, 
en briques rouges cuites au soleil, sont cons- 
truits sur les bords de la palmeraie et entourés 
de figuiers, d'oliviers et de petits champs de 
cultures diverses. A Figuig et à Beni-Ounif, 
nous avons déjà vu des installations toutes 
pareilles : mêmes petites maisons qui parais- 
sent ruinées, mêmes rues étroites, mêmes mu- 
railles en terre, mêmes jardinets enfouis sous 
les arbres, même carreaux d'orge bordés de 
bourrelets pour retenir les eaux. C'est c[ue 
partout, dans cette zone saharienne, une même 
race d'Arabes s'est mêlée aux races primi- 
tives, les façonnant à ses moeurs, leur imposant 



168 LA SORTIE DE LAURÈS 

ses lois, leur apprenant ses procédés de culture. 
Et depuis bien des siècles, leur civilisation est 
restée stationnaire ; rien n'est changé dans 
leur vie. Ces peuples sont figés dans leur isla- 
misme : ils prient, ils mangent, ils se vêtissent 
et se logent comme au mo3'en âge. 

La palmeraie d"El-Kantara s'enfonce dans un 
pli du terrain ; seules les têtes des dattiers se 
montrent, et bientôt nous les perdons de vue. 
Les canaux ne vont pas au-delà ; avec l'eau 
s'arrête la végétation. Nous voici dans un désert 
mamelonné dont les dunes sont léchées par le 
vent. Entre des amas de sable, près du lit de 
l'oued, quelques taches vertes, très espacées. 
La ligne des montagnes semble se rapprocher 
et former un cirque dont nous n'avions vu 
d'abord que la première moitié ; elles se colo- 
rent au soleil et leurs arêtes ont des tons roses 
comme des écorchures qui viennent de saigner. 
Par dessus les plus basses cimes montent 
d'autres sommets lavés de bleu, et plus loin 
encore et plus haut des pics noirs. Toutes ces 
montagnes se penchent, ont lair de s'écrouler ; 
quelques-unes sont tombées à moitié dans la 
plaine et il n'en reste debout qu'une face rç- 



LA SORTIE DE L AURÈS 169 

bondie appuj'ée sur un plan vertical. Elles ont 
des côtes plissées régulièrement avec des 
nuances grises et roses, comme des tuiles 
courbes. Le cercle se referme et un autre s'ou- 
vre moins étendu et moins aride, parsemé de 
touffes de broussailles, de bouquets de thym, 
de tamaris et de lauriers. Dans le lit très large 
de Toued Biskra, coule un petit filet d'eau; des 
chameaux broutent Therbe de ses rives. Au 
fond de la vallée, jusqu'au pied des montagnes, 
des dunes rouges ondulent; nous nous glissons 
entre elles, cherchant une trouée. La rivière 
nous guide ; nous passerons où elle passe, car 
elle va, elle aussi, à Biskra 

Depuis notre départ d'El-Kantara, nous 
n'avons pasaperçu un seul groupe d'habitations, 
pas rencontré un indigène. Mais voici une cara- 
vane qui fait halte auprès de l'eau. Les hommes 
sont accroupis en rond ; les chameaux et les 
ânes paissent tranquillement. 

Le massif de rochers et de tuf stérile nous 
étreint encore une fois, c'est le dernier contre- 
fort de TAurès, la dernière barrière à franchir 
avant d'entrer dans la plaine sans limite, dans 
le grand désert du Sahara. 



BISKRA 



XIV 

BISKRA 



On entre à Biskra comme dans un paradis 
terrestre. Les branches dune allée de gommiers 
forment sur nos têtes un épais berceau que 
traversent de' loin en loin les flèches d'or du 
soleil. Des plantes rares, dont les pieds bai- 
gnent dans l'eau, dessinent, de chaque côté, de 
gracieux massifs. 

Nous marchons entre une double haie de 
cactus aux fleurs jaunes et d'ibiscus aux corolles 
de feu. Les bougainvillias se suspendent aux 
arbres et les enveloppent dans des flots de 
satin violet. Grimpées jusqu'aux rameaux les 
plus hauts, des clématites laissent retomber 
des grappes d'étoiles; sous le couvert des grands 
palmiers, les fougères, les cocos et les lataniers 
abritent leur délicat feuillage. Cette avenue 



d74 BISKRA 

enchantée dans laquelle se promènent quelques 
femmes élégamment vêtues, nous conduit à la 
porte de notre hôtel. 

Et la ville est à l'avenant, percée de rues bien 
alignées, avec des maisons confortables, de 
beaux cafés, des magasins où rien ne manque, 
des boulevards plantés de grands arbres, une 
église coquette et un casino monumental cju'en- 
toure un joli jardin. 

Les étrangers y viennent et y restent pen- 
dant la saison d'hiver. La saison est passée et 
la bande cosmopolite a fui devant les 40 degrés 
de chaleur de ces derniers jours du printemps. 
Je me réjouis de Texode et ne suis pas fâché de 
voir Biskra dans le rayonnement de son soleil 
de mai. 

La ligne de montagnes que nous avons fran- 
chie en arrivant, se déploie vers le Nord en un 
croissant dont les pointes s'effilent et finissent 
par se fondre au loin avec la plaine. 

La ville est située au centre de ce demi- 
cercle : elle a devant elle le désert de sable gris, 
immense, ondulé, moutonné, mais qui paraît 
uniformément plat dans le recul sans fin. Quel- 
ques oasis se distinguent à l'horizon , El-Alia, 



BISKRA 175 

Filiach, Chetma, dont la masse verte est bien 
visible ; les autres plus éloignées, Sidi-Okba et 
et Ataouda, qui tracent une ligne sombre entre 
le ciel bleu et le sable blanc. Et puis, plus rien ; 
plus rien jusqu'à Touggourt, que des dunes 
mouvantes et des chotts desséchés. 

Nous avons suivi, pendant tout un après- 
midi, la piste de Touggourt, sans Tespoir d at- 
teindre les premières oasis, et nous avons bien 
vite senti que nous nous enfoncions comme les 
grandes palmeraies lointaines, et que nous 
disparaissions au milieu des amoncellements 
de sable, dont, à distance, nous n'avions pas 
aperçu les ondulations. Les arbres, les rochers, 
les dunes, les caravanes et les tentes des 
Bédouins, tout cela se perd, se nivelle dans 
l'immensité. Les tons eux-mêmes se fondent 
en une infinie couche grise, car les petits monti- 
cules ont des nuances diverses quand on les 
voit de près. Des bruyères en fleurs les tapis- 
sent ; mais ces fleurs ne vivent que jusqu'au 
prochain coup de vent. La poussière s'arrêtera 
dans leurs branches et les ensevelira. Ce sont 
les menues broussailles du désert qui, en rete- 
nant le sable, forment les dunes. 



176 BISKRA 

Nous faisons des rencontres imprévues, des 
bandes d'Arabes encapuchonnés, un grand 
bâton à la main, poussant devant eux des ânes 
chargés de paquets; ils vont vers la ville. Et 
nous ne les avons vu poindre que lorc|u"ils 
étaient à quelques centaines de mètres de nous. 

Un campement de Bédouins surgit tout à 
coup. Leurs tentes ressemblaient à des bosses 
du terrain. La lumière est si éblouissante qu'elle 
décolore les objets : ces tentes raj^ées de bandes 
jaunes et brunes nous paraissaient être grises à 
première vue. Des jeunes filles vêtues de gue- 
nilles bleues à grands ramages, avec des cheveux 
gras qui flottent sur les joues, des sourcils 
élargis et le front tatoué, viennent à nous en 
tendant leurs mains jaunies par le henné. Nous 
sommes suivis par des gamins qui poussent 
des cris gutturaux et nous adressent des dis- 
cours inintelligibles. On trouve des mendiants 
jusque dans le désert. 

Il est quatre heures. Des hommes à genoux, 
tournés vers l'Orient, font leurs prières. Ils 
inclinent le front jusqu'à terre. Quand ils se 
relèvent, leurs gestes, sous le burnous blanc, 
sont grands et solennels. Nous passons près 
d'eux : les enfants nous accompagnent en 



BISKRA 



177 



criant. Mais rien ne les distrait de leur adora- 
tion; et quand nous sommes déjà loin, nous les 
voyons encore debout, immobiles, regardant 
toujours du côté de la Mecque. 

Une dune jaune, plus haute que les autres, 
nous barre maintenant Thorizon. Il n est pas 
facile d'en faire Tescalade. Le sable est si fin, 
si léger, qu'il coule sous nos pas et que nous y 
enfonçons jusqua mi-jambe. Quelle surprise 
de trouver accroupis sur son sommet deux 
jeunes indigènes, presque noirs, coiffés du tur- 
ban et vêtus dune simple gandoura. Nous 
sommes loin des villages, loin des tentes des 
Bédouins, loin des plus maigres pâturages ; ils 
n ont pas de troupeaux à garder. Que font-ils 
sur cette dune jaune, en plein soleil, au milieu 
du désert ? 

D autres dunes arrondies ou brisées comme 
des vagues, s'étagent au devant de nous ; elles 
s'abaissent progressivement et vont peu à peu 
rejoindre le niveau de la plaine sans limite. 
Leur couleur d'or s'atténue aussi dans l'éloigne- 
ment. On dirait que le soleil d'Afrique les fond 
en une mer laiteuse. Les oasis sont plus proches 
de nous; elles émergent comme des îles vertes. 
Mais Ataouda, toujours à l'horizon, n'a pas 



178 BISKRA 

changé d'aspect ; c'est une ligne sombre qui 
borde la retombée du ciel. 

Il est temps de rentrer. Au désert, la nuit 
vient brusquement. La ville est encore dans la 
lumière. Les montagnes brunes sur lesquelles 
elle se détache la font paraître plus blanche. 
Les derniers rayons du jour frappent les cou- 
poles neigeuses du casino et des hôtels, tandis 
que la palmeraie, la grande et belle palmeraie 
de Biskra, est déjà toute pleine d'ombre. 

Des villages indigènes sont blottis sous les 
hauts palmiers, si bien cachés par l'épais fouillis 
de verdure, qu'on les découvre seulement en 
entrant dans leurs rues étroites. Il faut les voir 
le matin, quand le soleil encore bas glisse à 
travers les branches, et donne aux murs en 
terre des maisons un reflet rose. 

Notre approche y est signalée par les aboie- 
ments furieux de chiens juchés sur les terrasses, 
qui nous montrent les dents et font mine de 
vouloir sauter sur nous. Des enfants sortent 
aussitôt par toutes les portes et nous tendent 
la main ; nous sommes les bienvenus. L'essaim 
de garçonnets et de fillettes, si joliment accou- 



BISKRA 179 

très, si légers, nous escorte ; les molosses se 
radoucissent ; l'accueil est charmant. 

Quelques femmes puisent de leau aux fon- 
taines ; d'autres rentrent chez elles, dans leurs 
maisonnettes basses c{u'aucune fenêtre n'éclaire 
sur la rue. Elles portent leurs nourrissons 
attachés derrière le dos et ne fuient pas à notre 
arrivée. C'est un pauvre village, le M'cid, 
peuplé de mendiants. Quand nous passons de- 
vant le cimetière, bosselé de petits tertres avec 
des cippes en terre pétiie, deux hommes achè- 
vent de creuser une fosse. Un enterrement va 
avoir lieu. Et nous rencontrons bientôt le cortège 
funèbre. Un iVrabe le précède, tenant au haut 
de son bras levé le panier qui contient le frugal 
repas destiné aux parents de la morte venus de 
loin pour assister à la cérémonie. En tète, 
marche un tambourinier, et la foule le suit, 
pêle-mêle, autour du corps de la morte cousu 
dans un linceul et qui ballotte sur un drap dont 
les c|uatre coins sont tenus par des hommes. 
Des pleurs, des cris, des lamentations. La dé- 
funte est une pauvre femme et ceux qui l'accom- 
pagnent ont l'air de malheureux. Ils vont d'un 
pas rapide vers la fosse ouverte. 

Le même jour, nous avons assisté à un autre 



180 BISKRA 

enterrement dans le grand cimetière arabe de 
Biskra, sur la route pleine de soleil du vieux 
fort turc. La morte était une femme riche, et sa 
famille une des plus influentes du pays. Aussi 
le cortège était nombreux, comprenait presque 
toute la population musulmane de la ville. 

Si je n'en avais pas été informé, me serais-je 
douté que tous ces gens conduisaient une morte 
au tombeau ? Ils marchaient sans ordre, comme 
deux troupeaux, le troupeau des hommes en 
avant, celui des femmes ensuite. Dans le pre- 
mier groupe, étaient les joueurs de tambourins 
et les porteurs de drapeaux, et aussi les porteurs 
du corps que Ton avait placé sur une civière et 
recouvert d'une draperie verte. Ils s'en allaient 
sur la belle route du fort turc, bordée de villas 
fleuries, s'arrêtant par moments, se pressant 
autour des grands drapeaux verts, tumultueux 
comme en une manifestation politique : lestam- 
bouriniers frappaient en cadence leurs instru- 
ments ; les drapeaux verts, surmontés de boules 
et de croissants d'or, flottaient dans les rayons 
du soleil. Cachées sous leurs voiles blancs, les 
femmes marchaient à distance, silencieuses. 

Nous arrivons au cimetière, situé entre la 
route et la lisière de la palmeraie, dans un 



BISKRA 181 

terrain crayeux parsemé de petits cippes enterre 
pétrie avec une kouba blanche au milieu. Pen- 
dant que les hommes s y arrêtent et déposent 
la civière sur laquelle ils étendent les drapeaux, 
les femmes font un détour et vont se ranger 
derrière la première ligne des palmiers. Le 
muphti sort de la kouba et les parents se 
mettent en cercle autour de lui ; le reste de 
Fassistance s'est accroupi entre les tombes 
ou sur un tertre qui longe le cimetière. Les 
tambouriniers se sont tus. Il semble qu'à ce 
moment personne ne s'occupe de la morte, dé- 
laissée en un coin sous les drapeaux du Pro- 
phète. Quelques hommes s'en approchent 
cependant, la tirent de sa civière, l'ensevelissent 
et plantent au-dessus de sa tête un cippe en 
terre pétrie. La cérémonie est achevée. Le 
groupe des hommes dans lequel se mêlent les 
tambouriniers et les porteurs de drapeaux, 
reprend en désordre le chemin de la ville. Alors 
nous voyons le cortège des femmes qui s'avance 
et vient défiler lentement devant la tombe ; 
l'une d'elles noue autour du cippe un foulard 
rose en hommage à la morte. Le groupe s'élcjigne 
à son tour, silencieusement, par le même 
chemin c|u'ont suivi les hommes, et la place où 



182 BISKRA 

gît la défunte ne se distingue plus de toutes les 
autres tombes semblables que par la terre 
fraîchement remuée. 

La chaleur est torride sur la route du fort 
turc. Aussi gagnons-nous la palmeraie où nous 
errons au hasard des sentiers. Et le hasard 
nous conduit au village de Ras-el-Garia,le plus 
considérable de ceux qui forment l'aggloméra- 
tion du vieux Biskra. Cest ici quest la mos- 
quée, bâtie en boue desséchée, comme toutes 
les autres maisons. Son minaret, blanchi à la 
chaux, s'élève au-dessus des grandes palmes 
qui Tenvironnent, et le village tout entier 
disparaît dans la verdure. Il est propre, bien 
fermé, soigneusement entretenu. Les habitants 
n'ont pas lair misérable. Les femmes sont 
rigoureusement recluses et les enfants ne men- 
dient pas. Du mUieu des cours intérieures 
sortent les panaches verdoyants des dattiers. 
Les enclos regorgent d'arbres et d'arbustes, de 
pêchers, de figuiers, de néfliers et de grenadiers; 
des vignes folles grimpent partout, et les oran- 
gers embaument l'air. 

Quand nous rentrons à Biskra, le marché 



183 

BISKRA ^'^ 



est encore animé. Cest un marché arabe, plem 
de couleur locale, où Von trouve les produits du 
désert : les blocs de dattes comprimées, le vm 
de palmes doux ou fermenté, des étoffes aux 
couleurs vives, des paniers bariolés,des lézards 
gris qui protègent les foyers, des chasse- 
mouches et des armes de pacotille. Mais il est 
couvert comme un marché de ville et entoure 
de maisons à galeries, avec des magasins et des 
cafés maures sur le seuil desquels les hommes 
accroupis jouent aux dames et aux échecs. 

Il y a du monde aussi dans les rues alignées 
au cordeau qui se croisent à angle droit, et 
surtout dans le quartier des Ouled-Naïls ou les 
Arabes aiment à flâner. Biskra sans les Ouled- 
Naïls ne serait plus Biskra. Elles viennent de 
si loin et depuis tant dannées pour offrir leur 
jeunesse aux gens qui passent, et cet abandon 
de leur corps est une règle si générale dans leur 
tribu et si peu déshonorante que les indigènes 
les cultivent et les choyent comme les fleurs 
étranges qui décorent leurs jardins. Les Euro- 
péens eux-mêmes les regardent sans répulsion, 
étonnés seulement de la bizarrerie de ces mœurs 
nui leur permettent de se vendre sans s avilir, 
lussi les rues quelles habitent ne sont pas des 



184 BISKRA 

rues de parias ; il n'y en a guère de mieux 
fréquentées dans la nouvelle ville. Leurs petites 
maisons blanches sont toutes pareilles : une 
porte dans un coin du rez-de-chaussée ; une 
porte-fenêtre au premier étage ouvrant sur un 
balcon de bois peint en vert. 

Devant la porte ouverte, qui laisse voir 
Tescalier très étroit et très roide, une natte est 
étendue : c'est là que TOuled-Naïl se tient 
accroupie pendant la journée ; c'est là qu'elle 
sera encore le soir sous la lumière des lampes. 
De sa large coiffure, faite d'un tissu léger, les 
cheveux noirs s'échappent en papillotes ou en 
bandeaux plats. Elle est parée de ses colliers 
en louis d'or et de ses grands pendants d'oreille 
incrustés de pierres bleues. Ses bras et ses 
jambes sont tatoués et chargés de bracelets et 
d"anneaux. Le teint presque blanc, très mat, de 
sa figure est releA^é par des lignes de noir qui 
élargissent les sourcils et par des fleurettes 
bleues gravées sur le front et sur les joues. La 
robe, qu'une ceinture en clinc{uant laisse lâche 
et flottante, paraît taillée dans un foulard de 
vive couleur mais de peu de prix. Assises les 
jambes croisées, elles regardent les promeneurs, 
gans effronterie. Quelques-unes sont jeunes, 




If 



UNE O'JLEO-NAIL 



BISKRA 185 

quinze ans peut-être ; d'autres, déjà vieillies à 
vingt-cinq ans, ont les traits durs, la peau 
bistrée et défraîchie. Et la foule passe entre les 
deux lignes de maisons blanches, aux balcons 
verts, devant les Ouled-Naïls accroupies sur le 
seuil de leurs portes, foule mêlée d'Arabes 
familiers Cjui parlent aux femmes et d'étrangers, 
hommes et dames, qui s'arrêtent curieux. Des 
jeunes garçons et des petites filles, gentiment 
nippés, très éveillés, courent au milieu des 
groupes ; leurs j^eux et leurs rires portent un 
peu de gaîté dans ces rues qui, malgré les 
nombreux flâneurs, sont, pendant le jour, assez 
silencieuses. 

Mêlés à un de ces groupes de promeneurs, 
nous faisions parler un Arabe à barbe déjà 
grise, heureux de nous montrer qu'il comprenait 
le français, quand il demanda à l'un de nous : 
« De quel pays es-tu? » Sur la réponse de 
mon ami, « j'ai mangé la soupe près de chez 
toi », dit-il, et il nous raconta qu'il avait fait la 
guerre de 1870 et traversé la France pour se 
rendre au camp de Chàlons. x\hmed, le vieux 
brave, comme nous l'appelâmes alors, s'attacha 
aussitôt à nous et devint notre compagnon. Il 
nous conduisit dans nos courses à travers la 



186 BISKRA 

ville, nous procurant des chapelets odorants en 
crottes de gazelle, des chasse-mouches ornés 
de paillons et de plumes d'autruche, des camé- 
léons vivants, des amulettes et une foule de ces 
petits riens exotiques et rares^ qu'on ne trouve 
pas dans tous les bazars et qui, rapportés de si 
loin, ont la valeur dun souvenir. 

Un soir^ il vient nous prendre à Fhôtel et 
nous dit : « Chalabia va danser dans un café 
maure. » Chalabia-bent-Mohamed était l'étoile 
du Casino de Biskra ; et avant de partir pour 
Constantine, elle donne quelques séances dans 
le quartier des Ouled-Na'ils. Nous suivons le 
brave x^hmed. La rue, déjà pleine de monde 
est éclairée par les lanternes suspendues aux 
petits balcons verts des Ouled-Na'ils. Toutes les 
portes sont ouvertes. Assises sur le seuil, les 
filles du désert ont revêtu leurs plus beaux 
ornements. Leur épaisse coiffure, piquée de 
bijoux en or, se dessine dans la lueur qui tombe 
d'une lampe placée au haut de l'étroit escalier 
badigeonné en blanc. Quelques-unes quittent 
leur place pour aller parler à une voisine. Des 
cercles se forment et la patrouille bonasse des 
Turcos s'avance à pas lents, circule, à travers 



BISKRA 187 

la foule sans bousculer personne, s'arrête devant 
les cafés et, mettant les fusils entre les jambes, 
se fait servir des consommations. 

Le bruit scandé des darboukas et les notes 
criardes des flûtes nous indiquent que nous 
approchons d'un café où Ton danse. Ahmed a 
soulevé le rideau pendu à la porte ; nous 
entrons. Une lampe est accrochée au plafond et 
deux bougies brûlent sur Testrade des musi- 
ciens. Des bancs en bois, étages le long des 
murs, sont déjà garnis de spectateurs. Le foyer 
dans lequel chauffent des gobelets de café, est 
installé près de l'entrée. 

Une fille très jeune, une débutante sans 
doute, glisse sur le sol en agitant des foulards ; 
encore peu experte, elle ne donne à son ventre 
et à sa poitrine que des trémoussements vagues. 
On attend Chalabia,et Chalabia se lève. Petite, 
bien plantée sur ses hanches, la figure ronde, 
sans tatouage, la peau blanche, avec de grands 
yeux, elle est laide ; mais elle sourit, et son 
sourire est gracieux. Aux premiers coups de 
tam-tam, la voilà qui part, qui marche à tous 
petits pas, droit devant elle, jusqu'au bout de 
la salle. Sa tête, ses épaules, ses hanches sont 
immobiles, mais son ventre et ses seins suivent 



d88 BISKRA 

la mesure, roulent ou bondissent, se démènent, 
ont des sursauts, des temps de galop et des 
arrêts brusques. Elle sourit, et quand la musi- 
que accélère son mouvement et martèle la ca- 
dence à coups de darboukas, sa danse reprend 
plus furieuse, son ventre se cabre, va battre la 
ceinture dont les pendeloc|ues en cuivre s'agitent 
avec un bruit de tambourin espagnol. Elle colle 
sur son front et sur ses joues les pièces blan- 
ches qu'on lui donne au passage, et la figure 
toute incrustée du produit de sa quête, ne re- 
muant aucun des muscles du visage, mais 
toujours souriante, elle passe encore une fois 
au milieu des spectateurs dans une sarabande 
finale de ses seins et de son ventre. 

Il y avait d'autres numéros au programme : 
la danse des sabres dont le cliquetis vous secoue 
d'un frisson, les contorsions des nègres coiffés 
de mitres emplumées, grimaçants et horribles ; 
rétoile Chalabia devait reparaître. Mais nous 
entraînons Ahmed et nous fuj^ons. 

On dansait aussi dans un café voisin de ]a 
rue des Ouled-Naïls où l'assistance était si 
nombreuse quelle refluait jusqu'à la porte. 
Une femme de couleur, grande et svelte, la 



BISKRA 189 

taille bien prise dans une ceinture papillotante, 
la figure tatouée, coiffée à la mode des bédoui- 
nes, se livrait à une danse du ventre fantas- 
tique. Il nous semblait que Chalabia avait là 
une redoutable rivale. « C'est son élève », nous 
dit Ahmed ; « et cette femme est un homme. » 
— Du truquage à Biskra, des danseuses qui 
sont des danseurs travestis!... Nous partîmes 
dans la crainte d'apprendre que les femmes 
que nous voyions si candidement assises et si 
bizarrement parées sur le pas de leurs portes 
n étaient que de fausses Ouled-Naïls. 

Et le lendemain, quand nous reprîmes notre 
route vers le Nord, Ahmed, qui nous avait 
accompagnés jusqu'au train, nous dit : u II n'y 
a que quatre vraies Ouled-Naïls à Biskra ; 
toutes les autres viennent d'Alger et de Cons- 
tantine. 



CONSTANTINE 



VI 



XV 

CONSTANTINE 



Constantine ne ressemble à aucune autre 
..lie de TAlgérie. Elle est campée, comme une 
citadelle, sur un rocher taillé à pic qu un isthme 
étroit relie au plateau l'environnant. A distance, 
du côté par où nous l'abordons, elle paraît 
émerger à peine du niveau général des hauteurs 
qui Tentourent. Mais le sol se creuse brusque- 
ment; une fissure profonde nous arrête, et la 
ville est de Fautre côté du gouffre, inaccessible. 
Le pont moderne d'El-Kantara, jeté sur l'abîme, 
à plus de cent mètres au dessus des eaux du 
Rummel, nous permet d'y entrer. 

Sa situation exceptionnelle en a fait, depuis 
les temps les plus anciens, une place forte. 
Perdue dans les terres, au milieu des monta- 



194 CONSTANTINE 

gnes, à une altitude qui ne la préserve pas des 
chaleurs de Tété et l'expose au froid assez 
rigoureux de Thiver, elle était comme un lieu 
de refuge, un camp imprenable, une acropole 
qui commandait le pays. Les Numides y éta- 
blirent leur capitale. Ils lançaient de là, sur le 
nord de l'Afrique, leurs bataillons alertes et 
leur faineuse cavalerie. Après les en avoir 
chassés, les Romains — au prix de quels sacri- 
fices ! — s'y maintinrent durantplusieurs siècles. 
Il ne subsiste que quelques débris des monu- 
ments de la Cirta antique. La ville arabe qui 
prit sa place ne fut pas moins agitée qu'elle. 
Son histoire est un tissu de drames sanglants 
et de luttes épiques. 

Lorsque nos bataillons en firent le siège, 
Constantine avait derrière elle tout ce passé de 
révoltes, de tueries et de brigandages. On y 
avait toujours vécu dans l'amour des combats, 
le dédain de la souffrance et le mépris de la 
mort. Le tempérament et le courage des habi- 
tants s'étaient ainsi formés par une lointaine 
hérédité. Enfermés dans la Cité de Vair, comme 
ils avaient l'habitude d'appeler leur ville, sép a 
rés delà terre et défendus par des escarpements 
vertigineux, ils pouvaient se croire invincibles. 



CONSTANTINE 195 

A force de constance et d'audace nos soldats 
en vinrent à bout;, et la prise de Constantine 
passe à juste titre pour un des épisodes les plus 
mémorables de la conquête de TAlgérie. 

Quelle merveilleuse citadelle ! Le rocher qui 
lui sert de base forme un plateau incliné légè- 
rement du Nord au Sud. Une ligne de maisons 
en couronne Textrême bord et, sur le point 
culminant, à Tendroit où la gorge du Rummel 
s'ouvre pour ne plus se refermer, la Kasba, 
perchée à cent cinquante mètres de hauteur, 
voit la ville monter jusqu'à elle et domine au 
loin la campagne. De l'autre côté du gouffre, 
elle apparaît telle qu'autrefois, car, dans son 
aspect extérieur, rien ne peut être changé. Le 
torrent a creusé son ravin tout autour, à des 
profondeurs qu'on serait impuissant à combler. 
On a élargi l'isthme et construit un pont sur la 
crevasse ; c'est tout ce qu'il y avait à faire pour 
en faciliter l'accès et aussi pour en permettre 
l'extension. Des quartiers nouveaux se forment 
déjà au delà de l'abîme, aux environs de la 
gare et sur l'emplacement de la butte du 
Coudiat-Aty. 
Dans l'intérieur, des places, des jardins et dç 



> 



196 CONSTANTINE 

larges rues ont été créées, qui ont modifie la 
physionomie de Constantine. On se croirait 
dans une ville européenne ; et le contraste est 
vraiment saisissant de cette animation, de cette 
vie bruyante, de ce luxe des magasins, de ces 
belles lignes de maisons modernes, avec le 
soubassement colossal, la sombre façade de 
rocher, et l'enveloppe abrupte que Ton voit du 
dehors. 

Il suffit cependant de se jeter dans les rues- 
transversales pour retrouver le vieux Constan- 
tine. Sous les murs du jardin public, à quelques 
mètres de la promenade élégante, est le plus 
misérable des villages indigènes. De pauvres 
Bédouins y pullulent dans des baraques en 
planches couvertes de débris de toute sorte. 
Une acre puanteur monte de ces taudis, de cet 
amoncellement dinimondices. Des gens peu- 
vent vivre au milieu de cette saleté. Des 
vieillards sont accroupis au soleil, indolents 
devant leurs portes, et des enfants jouent en 
riant, sans souci d'une existence meilleure. Le 
village des Bédouins est comme une pustule au 
flanc des murailles de Constantine. 

Nous allons par des rues en pente à la re- 



CONSTANTIXE 197 

cherche du quartier juif et passons devant 
l'ancienne mosquée de Souk-el-Rezel, transfor- 
mée en cathédrale. Le mihrab des musulmans 
est devenu la chaire des catholiques. L'aména- 
gement intérieur n'a pas été modifié. 

Tout près de l'église, est le palais dHadj- 
Ahmed, où résidait le dernier bey de Constan- 
tine. C'est le seul monument qui mérite une 
visite. Par ses dispositions, ses cours inté- 
rieures plantées d'orangers et de myrtes, ses 
galeries et ses portiques resplendissants de 
faïences décoratives, ses dentelles de bois et de 
marbre, il rappelle, avec plus de barbarie peut- 
être, les grands palais d"Alger. Le bey était le 
maître; devant lui, le peuple terrifié s'inclinait. 
Et c'est encore celui cjui tient en respect et dans 
lobéissance la population indigène, le plus 
haut représentant du pouvoir militaire fran- 
çais, qui occupe ce splendide édifice. Il est 
ajouré, lumineux, gai; le soleil y pénètre de 
toutes parts et le ciel bleu de l'Algérie s'y 
reflète sur le miroir des vasques et le poli des 
marbres. Des fleurs étranges dans les jardins 
clos ; des fleurs chatoyantes et fantastiques 
sur les faïences C[ui tapissent les murs ; des 
fresques naïves et des stucs aux couleurs 



198 CONSTANTINE 

éteintes; des arabesques et de la verroterie. 
Tout ce luxe était pour le plaisir d'un seul ; 
car ceux qui l'approchaient, qui l'entouraient, 
qui vivaient à côté de lui, n'étaient que ses 
esclaves. On raconte que le dernier bey fit clouer 
la main d'une de ses femmes à l'arbre où elle 
avait cueilli un fruit. De combien d'atrocités 
pareilles ce riant palais a été le témoin ? Il 
semble désert aujourd'hui. Nous ne devrions 
pas habiter ces demeures, impuissants que 
nous sommes à les animer. La cathédrale de 
Constantine dans la mosquée de Souk-el-Rezel 
me paraissait un fâcheux défi ; l'installation 
des bureaux de l'état-major dans le palais 
d'Hadj - Ahmed n'est-elle pas une faute de 
goût? 

La vie d'Orient grouillante, colorée, pitto- 
resque, nous la trouvons dans les rues du 
quartier juif, à l'heure matinale où toutes les 
boutiques sont ouvertes, où la foule recom- 
mence son éternelle flânerie. Les marchands 
sont à leur poste et les artisans travaillent 
chacun à son métier, toujours groupés par 
catégories de professions. A côté les uns des 
autres, les forgerons frappent sur leur enclume, 



CONSTANTINE 199 

fabriquent des mors, des étriers, des éperons et 
des anneaux; les ferblantiers font des usten- 
siles de ménage. Moins bruyant est le quartier 
des orfèvres qui soufflent dans des chalumeaux, 
travaillent l'argent et For, fondent et cisèlent 
d'énormes pendants d'oreille, des boucles de 
manteaux et de ceintures. A la suite, des 
marchands de tissus sont groupés les tailleurs, 
les brodeurs, les tricoteurs, les lingers. 

Les femmes ne travaillant pas, tous les mé- 
tiers sont exercés par des hommes ; et tous les 
ateliers sont ouverts sur la rue. En veste sou- 
tachée, en pantalon bouffant, coiffés de la 
chéchia, les couturiers sont assis sur leurs 
talons et tirent l'aiguille, un, deux, rarement 
trois dans chaque petit magasin. Ces artisans 
sont des Juifs pour la plupart. Je vois aussi 
surtout dans le corps des forgerons, des selliers 
et des cordonniers, quelques musulmans vêtus 
de blanc, les plis du burnous rejetés sur les 
épaules. Ils ont l'air empressé. 

Des tas de têtes de moutons cuisant dans de 
vastes cuves et des brochettes de poitrines de 
moutons, débris qu'on ne vendrait pas dans des 
boucheries; c'est la eu isine des pauvres gens. 
Nous sommes arrivés, en effet, sur le marché 



200 CONSTAXTINE 

aux comestibles. Voici des poissons frits, des 
pointes de chardons, des côtes de fenouil, des 
piments rouges et des herbes parfume'es ; et, à 
côté, les fruits médiocres du pays, des figues 
et des dattes comprimées, des nèfles jaunes. 

Dans ces rues étroites, des Arabes sont 
étendus le long des murs, se reposent de ne rien 
faire jamais. Des juives passent, la figure 
découverte, à peine tatouée d'un signe, la tête 
coiffée d'un petit bonnet conique et la poitrine 
enfermée dans des corsages brodés. D'autres 
femmes silencieuses, toujours seules, pliées de 
la tète aux pieds dans la m'iaïa, ressemblent, 
vues de dos, à des religieuses. Ce sont les 
femmes arabes condamnées par leurs mœurs à 
ne pas se laisser voir. A Alger, elles sont 
blanches, ici la m'iaïa qui les enveloppe est 
d'un ton d'ardoise, presque noir. Quand elles 
viennent vers vous, drapées dans ce sombre 
manteau, la figure voilée par une toile blanche, 
on dirait des spectres qui marchent. Mais leur 
brillant costume d'intérieur se devine à des 
volants de jupons roses, à des galons clairs 
qui dépassent le bas de l'ample m'iaïa noire. 

Nous allons ainsi, en suivant des rues tor- 



CoxstantinE 201 

tueuses, pleines d'angles et de recoins, jusqu'au 
quartier arabe dont les maisons, badigeonnées 
en bleu, se penchent et se contre-boutent. Elles 
sont presque vides à cette heure. Il ne s'y fait 
aucun commerce. Des marchands de beignets 
huileux et de pains dorés en occupent les rares 
boutiques. Les portes sont fermées. 

Le soir, nous y sommes revenus, quand la 
lumière des lampes donne à toutes les encoi- 
gnures bleues, à toutes les façades bleues, à 
tous les détours des ruelles bleues, des tons de 
ciel ; quand la foule des oisifs s'y presse, dans 
un va-et-vient continuel d'Arabes, de turcos et 
de spahis. Les darboukas et les fifres appellent 
les amateurs de danse, et les cafés maures 
s'emplissent. Par les portes ouvertes des mai- 
sons, on aperçoit la profondeur des cours pein- 
tes en bleu comme les rues et éclairées par des 
lampes qu'on ne voit pas. Dans les couloirs, 
sur des nattes ou sur des banquettes, des jeunes 
filles sont assises, tatouées et fardées, chargées 
de colliers et de bracelets. Une lueur bleue, 
venue de la rue, venue de la cour, venue de 
l'escalier, se reflète sur elles. On dirait que l'air 
est coloré, que nous voyons les choses à travers 
un bain d'azur infiniment doux et transparent. 



202 



CONSTANTIXE 



Jusqu'à quelle heure ces rues qui pendent, 
ces maisons dont les étages inclinés cachent le 
ciel, ces cafés oh des femmes dansent au son des 
tambourins, resteront-ils vivants et bleus ? 
Assez longtemps encore, car l'Arabe, endormi 
pendant le jour, s'éveille le soir sous l'aiguillon 
du plaisir. Plus tard, dans la nuit, les lampes 
s'éteignent ; le quartier devient noir et désert, 
et la patrouille lente des turcos ne rencontre 
que quelques passants attardés sortant des 
couloirs dont les portes se sont refermées 
maintenant. 



TEBESSA 



XVI 

TEBESSA 



Trois cent cinquante kilomètres de chemin 
de fer nous séparent de Tébessa, et les trains, 
sur ces lignes d'Algérie, sont d'une lenteur 
désespérante. Je m'en plains, aujourd'hui, car 
la route me semble monotone. Ce ne sont que 
montagnes vertes et que plaines vertes, des 
forêts de chênes lièges et des champs de blé, 
des broussailles, du diss et de l'alfa. Il y a 
pourtant de bien jolis coins, des gorges d'un 
pittoresque charmant, des détours sauvages et 
des horizons dorés. Mais j'ai déjà parcouru trop 
de plateaux incultes et de vallées verdoyantes, 
côtoyé trop de crêtes arides ! Je traverse, inat- 
tentif maintenant, les méandres du Mellègue et 
de la Medjerda, le pays de sainte Monique et 
de saint Augustin. La nuit vient. Quelques 



206 TEBESSA 

ruines romaines apparaissent dans les dernières 
clartés du jour. Madauros, la vieille ville nu- 
mide, qu'illustra le conteur Apulée, est là, à 
moitié cachée dans les sables. Toute cette 
région était peuplée autrefois et la civilisation 
s'y est maintenue longtemps. On y rencontre 
des vestiges de mausolées antiques, d"arcs de 
triomphe, de basilicjues chrétiennes et de forte- 
resses bj^zantines. Après un sommeil de plu- 
sieurs siècles, elle se réveille. Des villages 
français se créent pour l'exploitation des 
carrières de phosphate et des filons de cuivre. 
Les montagnes de Mesloula et de Dyr sont 
fouillées ; Tébessa, l'antique Theveste, devient 
le centre d'importantes installations minières. 

Arrivés à Tébessa dans la nuit noire, nous 
sommes conduits à notre hôtel à travers des 
rues que n'éclaire aucune lampe. — « Où est la 
basilique chrétienne ? » demandons-nous au 
jeune Arabe cjui nous guide. — « Tout près de 
la ville, à cinq cents mètres, » nous dit-il. 

Nous avons poussé cette pointe dans le Sud, 
jusqu'à la frontière tunisienne, pour voir la 
basilique de Tébessa et les vestiges des édifices 
mystérieux qui l'entourent. Pourrai-jc résoudre 



TEBESSA 207 

le problème archéologique qui a excité la curio- 
sité des savants, trouver la destination des 
terrasses, des portiques et des salles qui avoi- 
sinent le temple, donner une explication plau- 
sible des nombreuses auges alignées dans les 
murailles de l'un des bâtiments ? Je ne le pense 
pas ; mais, qui sait? si le hasard nous mettait 
sur la bonne voie et nous soufflait à mes amis 
et à moi le mot de l'énigme ? 

Nous recommandons à notre guide de nous 
éveiller au petit jour. 

Je dormais depuis une heure peut-être, quand 
un appel me fait bondir hors du lit. Déjà ! me 
dis-je, en trouvant que l'Arabe se pressait un 
peu trop de nous mener à la basilique. Mais la 
voix semblait venir d'en haut ; elle roulait des 
mots que je ne comprenais pas ; elle avait une 
harmonie étrange, des éclats, des reprises en 
lamentations. Ce n'est pas notre guide assuré- 
ment qui fait tout ce bruit. La voix se tait et 
je me rendors... Nouveau sursaut. Les appels, 
les lamentations, les cris recommencent. La 
voix aérienne plane au-dessus de ma chambre. 
Dans le silence de la nuit, elle vibre comme une 
harpe, elle a un accent religieux. Cette fois, je 



208 TEBESSA 

n'en peux pas douter : c'est le muézin qui prie. 
Je suis logé tout à côté de la mosquée et le 
minaret touche à mon hôtel. 

De très bonne heure, nous sommes debout et 
sortons de la ville, qui sommeille encore, par 
l'arc de triomphe de Caracalla. Les ruines de 
la basilique sont en dehors des remparts, à 
un demi-kilomètre environ, sur le bord d'une 
ancienne voie romaine. Elles sont comprises 
dans une enceinte rectangulaire dont nous 
voyonsles substructions et les premières assises 
au-dessus du sol. Une large avenue dallée, dans 
laquelle on pénètre par une porte monumentale, 
coupe le quadrilataire en deux parties. La 
basilique est à droite de cette avenue. Ses murs 
à moitié démolis, ses piliers et ses colonnes en 
dessinent exactement le plan et permettent de 
la reconstituer. 

Que ne peuvent-ils aussi bien en faire revivre 
l'histoire? remettre sous nos yeux ces chrétiens 
du IV*" siècle assez nombreux et assez riches 
pour élever dans cette colonie éloignée, sur les 
confins du désert, une vaste et somptueuse 
église ? De quelle race étaient-ils ? Pourquoi 
enfermaient-ils leur sanctuaire hors des portes 
de Theveste dans une enceinte de murailles ? 



TEBESSA 



209 



Avaient-ils à se défendre à la fois contre les 
habitants de la ville et contre les peuplades des 
montagnes voisines ? Ils étaient puissants déjà 
puisqu'ils avaient pu arracher des temples 
païens les colonnes qui ont servi à édifier leurs 
portiques et à décorer leur église. Leur éduca- 
tion artistique était avancée, car ils avaient 
fait de ces débris antiques un très habile 
emploi. 

Leur basilique est d'une ordonnance aussi 
pure que celles de Rome. Elevée sur un soubas- 
sement, elle est précédée d un atrium qu en- 
cadraient des colonnades. Au milieu de cette 
cour, était une belle vasque pour les ablutions. 
On laissait à droite le baptistère avec sa 
piscine circulaire, et on pénétrait dans Téglise 
divisée en trois nefs et pavée de mosaïques. 
Le chœur en hémicycle, qui se trouvait derrière 
lautel, pouvait contenir un clergé nombreux. 
De petites constructions, appuyées aux murs 
latéraux, étaient affectées, sans doute, au 
logement des prêtres. 

Cet ensemble d'édifices, clos de murs, fait 
songer aux monastères d'Orient, véritables 
citadelles, foyers d"art et de civilisation, lieux 



210 TEBESSA 

fameux de sainteté qui attiraient des caravanes 
de pèlerins et s'enrichissaient des dons des 
fidèles. Et pourquoi le quadrilataire muré de 
Tébessa n'aurait-il pas été une de ces premières 
ruches de moines établies dans le nord de 
l'Afrique ? 

Le tombeau que recouvrait l'autel de la jolie 
chapelle trifoliée, accolée au flanc droit de l'é- 
glise, ne serait-ilpascelui du fondateur, du saint 
personnage que les pèlerins venaient implorer? 
Ne faut-il pas voir dans les petits logements 
qui entourent le sanctuaire l'indice d'une vie 
cénobitique ? 

Le groupe des ruines situé sur la gauche de 
la large avenue dallée n'est pas moins intéres- 
sant. C'est d'abord, en face de la basilique, une 
immense cour carrée, entourée sur trois côtés 
par des promenoirs en terrasses. Une des 
terrasses était couverte d'une galerie ornée de 
colonnes. Et plus loin, du même côté, une 
construction rectangulaire, présentant dans 
deux murs de refend parallèles, quatre-vingts 
auges en pierre séparées par des montants dont 
chacun est percé d'un trou d'attache. La cour 
et ses terrasses pourraient bien être le cloîtrç 



TEBESSA 211 

des cénobites et peut-être aussi l'endroit 
réservé au campement des pèlerins. Quant à la 
construction voisine, il me paraît difficile de 
ne pas y reconnaître l'écurie où les chrétiens 
attirés à Theveste, par la sainteté du lieu, met- 
taient leurs montures. 

Le paganisme pouvait avoir encore des 
adeptes dans la ville ; la garnison romaine, les 
fonctionnaires de la colonie, les jeunes gens de 
familles riches y menaient une vie de luxe et 
de plaisir. Derrière leurs épaisses murailles, 
les religieux se trouvaient à Tabri de la corrup- 
tion. Ils pouvaient aussi résister à une attaque 
soudaine et attendre du secours. 

Quel fut le sort de la basilique et de ses 
dépendances quand des bandes de Berbères se 
répandirent sur la contrée, au commencement 
du Vr- siècle, et détruisirent la Theveste des 
Romains ? Il est probable qu'elles furent sacca- 
gées et ne recouvrèrent leur prospérité qu'après 
que la ville eut été reconstruite par Solomon, 
le général de Justinien. On y remarque, en 
effet, des traces de remaniement, de parties de 
construction plus récente, des édifices bâtis 
après coup. 

De quelle empreinte résistante ce général 



212 TEBESSA 

Solomon a marque sa conquête de l'Afrique du 
Nord! La plupart des forteresses bj^zantines 
lui sont attribuées. C'est lui qui releva Tébessa 
en 535 et l'entoura des puissants remparts que 
nous admirons encore aujourd'hui. La ville fut 
détruite une seconde fois ; mais ses murailles 
restèrent debout et le génie militaire n'a eu 
qu'à les restaurer. 

De l'occupation romaine, il subsite deux 
monuments importants, l'arc de Caracalla 
élevé vers l'an 214, de belles proportions et 
richement décoré, et un temple dédié à je ne 
sais quel dieu, qui rappelle par son architecture 
la maison carrée de Nîmes. Tout le surplus de 
la ville est moderne. On y trouve des débris 
épars ou réemployés des époques romaines et 
byzantines, comme le sarcophage chrétien qui 
sert d'autel à l'église française ; les plus inté- 
ressants sont réunis dans le temple antique, 
transformé en musée 

Du haut de la porte de Solomon, l'ceil décou- 
vre d'autres ruines, les thermes de Tébessa- 
Khalia, des mausolées, des forts bj'zantins, un 
aqueduc, et, au bout de la plaine, les exploita- 



TEBESSA 213 

tions minières du Kouïf, toutes récentes, qui 
vont faire la fortune de ce pays. 

Le Kouïf est sur la frontière tunisienne. De 
l'autre côté des montagnes, un petit chemin de 
fer minier va s'embrancher sur la ligne de 
Tunis ; mais la jonction nest pas faite encore 
avec Tébessa et le passage à dos de mulets 
serait long et pénible. Il nous faudra regagner 
le Nord pour prendre à Souk-iVhrasle train qui 
vient de Constantine. La prière du Muezin ne 
m'éveillera pas cette nuit. Je vais coucher à 
Tunis. 



TUNIS 



xvir 

TUNIS 



Cette première vue de Tunis, le matin, par 
un ciel sans nuage, est bien impressionnante. 
Les minarets recouverts de faïences multico- 
lores, les marabouts aux écailles vertes, les 
dômes neigeux des mosquées brillent comme 
des émaux et s'enlèvent au-dessus de la masse 
blanche, éblouissante des maisons. Une foule 
d'Arabes en longs burnous, de Juifs chamarrés, 
de levantins vêtus de vestes bleu clair, circule 
dans les rues au milieu des étalages de cuivres 
martelés, de tapis chatoyants et de soieries 
tissées d'or et d'argent. Les plus petites bou- 
tiques ont une couleur gaie qui enchante. Sous 
les rayons du soleil, les fabricants de sandales 
ont l'air de manier des matières précieuses. Les 



218 TUNIS 

loques, elles-mêmes, sont belles. C'est la magie 
de la lumière. 

A part quelques Arabes à figure grave, on 
ne voit que des visages rayonnants et animés. 
Assis sur le rebord de leurs magasins, les 
brodeurs, les armuriers et les potiers s'appli- 
quent à leur besogne comme à un jeu ; le 
travail ne les assombrit pas. On a du plaisir à 
s'arrêter devant eux, à regarder leur ouvrage. 
Ces artisans sont des artistes. 

La rue de l'Eglise et celle de la Kasba sont 
décorées coinme pour une fête, et c'est fête tous 
les jours de soleil. Suspendues aux portes des 
marchands, des lampes en métal découpé, de 
grandes buires au col délicat, des assiettes 
niellées vous envoient leurs reflets d'or. 

Une floraison merveilleuse, plus vive que 
celle des jardins, plus discrète et plus pâle que 
celle des déserts, s'épanouit sur les tapis de 
Kairouan. Des tissus vaporeux, des écharpes 
brodées flottent au vent comnie des nuages de 
soie. L'air est embaumé par les odeurs de rose, 
d'ambre et de géranium qui s'échappent du 
souk des parfums. On est ébloui et grisé. Je 
me sens pris d'un irrésistible besoin de faire ce 



TUNIS 219 

que fait la foule oisive, de flâner comme elle, 
de passer et repasser devant les boutiques, de 
m'imprégner ainsi de cette vie de l'Orient qui 
m'apparait si sensuelle et si charmante. Je 
vais donner ma première journée à la rue. 

J"ai traversé rapidement le quartier européen, 
la ville nouvelle qui s'étend du port à la porte 
de France, et me suis enfoncé dans la ville 
indigène, à la recherche des souks et des carre- 
fours. Les rues d'iVlger sont plus pittoresques 
et plus invraisemblables. iV Tunis, les pentes 
sont moins raides, les maisons tiennent debout. 
Il j a plus d'air et de lumière, et, par consé- 
quent, plus de couleur. Il y a aussi plus de 
mouvement. 

Au hasard, je suis la rue qui monte et arrive 
sous une voûte profonde. Devant une porte 
fermée, un soldat tunisien est en faction. C'est 
la prison beylicale. Appuyé au linteau, immo- 
bile, ne regardant rien, une pauvre femme est 
là. Qu'attend-elle ? Son mari est peut-être 
derrière ces verroux. Elle a le type et le costume 
des Bédouines, de larges anneaux à ses oreilles 
et les pieds nus. Le Bey vient de rendre la 
justice et la bande des condamnés descend la 



220 



TUNIS 



rue, entre deux haies de soldats. On s'écarte 
pour les laisser passer, mais personne ne 
s'arrête, personne ne leur jette un regard de 
pitié ou de curiosité. Eux-mêmes marchent 
indolents, passifs, le visage inerte. La porte 
s'ouvre à leur arrivée et se referme sur eux. 
La bédouine n"a pas quitté sa place, n'a pas 
bougé. Celui qu elle attend n'était pas parmi 
ceux-là. 

Au sortir de la voûte, le soleil reparaît et 

éclaire le radieux 
minaret et la belle 
colonnade de la 
Grande Mosquée. 
De vieux Arabes, 
assis sur les mar- 
ches, ont un chape- 
let dans les mains. 
Un groupe de jui- 
ves, coiffées d'un 
bonnet pointu d'où 
pendent des voiles 
roses et bleus, s'en- 



gage dans une ruel- 
le transversale. Elles sont grasses et fraîches ; 




TUNIS 221 

des panteilons étroits et des vestes ajustées qui 
découvrent la moitié du bras, mettent en relief 
leur embonpoint démesuré. Elles marchent en 
poussant leurs sandales trop petites pour leurs 
pieds. Elles vont au souk des parfums. Un 
marchand les appelle, débouche de petites fioles 
c|ui contiennent des essences précieuses, en ap- 
plique les goulots sur leurs bras nus. Elles sen- 
tent la partie du bras qui a été touchée par le 
parfum, font de petites mines amusantes et 
parlent avec animation. Des flacons allongés, 
très minces et couverts de fleurs d'or, semblent 
les tenter ; elles les prennent, les flairent et les 
reposent dans les écrins. Elles ont envie de 
tout, des sachets, des colliers odorants, des 
éventails en bois aromatique; et c|uand elles 
ont touché à tout, elles partent, vont à un 
autre marchand, parlant toujours, riant tou- 
jours. Les marchands, bons garçons, ne se 
fâchent pas de ces dérangements inutiles. 

Dans le souk des étoffes, j"ai trouvé un bou- 
tiquier qui ne se serait pas lassé de me montrer 
ses tissus de la Perse aux éclatants ramages, 
ses coussins de Turquie en soie épaisse et 
moelleuse, portant des légendes brodées en fils 



222 TUNIS 

dor, ses ceintures vaporeuses venues du Caire, 
ses tapis de table plus beaux que des manteaux 
de Sainte-Vierge. Assez, assez, lui disais-je; 
mais il sortait encore de ses rayons des pièces 
de brocatelle, des foulards, des soieries magni- 
fiques dont les dessins s'illuminaient aux 
rayons du soleil, étincelaient, s'irisaient comme 
des verres précieux, flamboyaient comme des 
vitraux d'église. Je quittai sa boutique, fatigué 
par trop de lumière et trop de couleurs, cher- 
chant un peu d'ombre, un coin obscur, un de 
ces souks recouverts d'une toiture en planches, 
où le jour n'entre que discret et tamisé. 

Et je faillis me heurter contre un tombeau 
de marabout, bâti là, au ras du sol, en pleine 
rue. Ils sont d'ordinaire enfermés dans des 
koubas, dans les cours des mosquées, dans des 
édifices qui ne s'ouvrent qu'aux vrais croyants; 
on n'en approche qu'après s'être purifié et en 
s'inclinant jusqu'à terre. Quel est donc ce saint 
laissé ainsi dans la rue, auprès duquel tout le 
monde passe, qui n'a sur sa tombe ni une lampe, 
ni un ex-voto ? C'est peut-être un sellier, 
fameux par sa piété, pèlerin de La Mecciue, 
théologien savant, que les selliers ses confrères 
ont voulu garder au milieu d'eux, dans le souk 



TUNIS 223 

où ils sont réunis. Singulière rencontre, ce 
mausolée dans une rue étroite et bruyante, 
bordée d'échoppes où des Tunisiens piciuent 
des housses, cousmt des brides et taillent des 
arçons. 

Il eut été mieux à sa place dans le quartier 
voisin des notaires, si tranquille, si recueilli, 
où ne viennent que quelques musulmans dés'- 
reux de faire authentiquer leurs conventions. 
Ces notaires de Tunis, installés dans leurs 
petites échoppes comme les commerçants d'à 
côté, me font songer aux tabellions du moyen 
âge cjui tenaient boutic|ue sur la place publique. 
Ils sont quatre ou cinq, près les uns des autres, 
accroupis, attendant la clientèle. Un livre, une 
écritoire et c^uelques feuilles de papier, à cela 
se borne leur mobilier. Ils écrivent sur leurs 
genoux. La rue est solitaire et j'en profite pour 
m'approcher d'une des boutiques notariales. 
Le titulaire de l'office, un vieillard, porte sous 
son turban de grosses lunettes qui lui donnent 
un air de parfait praticien. Il libelle, sur une 
feuille de papier, au timbre de la Régence, 
l'engagement contracté par un de ses compa- 
triotes ; sa main trace assez rapidement des 
caractères très menus qui n'ont pour moi aucun 



224 TUNIS 

sens. Que ce coin de Tunis me paraît vieillot 
et triste ! 

Les souks finissent là. Je retrouve aussitôt 
les rues pleines de clarté, pleines de monde. 
Des gens traînent de petites charrettes à bras; 
des ânes dociles, chargés de provisions, se 
glissent au milieu de la foule. Des femmes, 
drapées dans leur haïk blanc et la figure cachée 
sous un voile noir, reviennent du marché qui se 
tient près de la kasba. 

Je suis arrivé au haut de la ville, devant le 
Dar-el-Bey, ce palais beylical où ont été jugés 
ce matin les malheureux que j"ai vu conduire 
en prison. Le bey et sa suite sont partis ; la 
porte n'est plus consignée. Je traverse la cour 
entourée de colonnes torses, les portiques aux 
plafonds de bois découpé et peint, la salle du 
conseil, toute blanche avec ses plâtres dentelés, 
et je gagne les terrasses. Tunis est sous mes 
yeux, Tunis aussi blanche que les haïks des 
femmes et que les arabesques du Dar-el-Be3% 
Tunis qui descend vers son lac où se reflète le 
bleu pur du ciel. Les neufs coupoles de Sidi- 
Mahrez brillent au soleil comme des montagnes 
de neige ; les minarets de Sidi-Youssef et de 



TUNIS 225 

Sidi-Ben-Ahrous, légers et sveltes, ont des 
éclats de pierrerie. iVu bas de la ville indigène, 
des flots de verdure inondent la ville française; 
et plus loin, au delà du lac, derrière les maisons 
de la Goulette qui ont l'air d'une bande d'al- 
cyons posés sur Feau, la mer apparaît entre la 
pointe de Rades et le promontoire sombre de 
Carthage. 

Quand je quittai le quartier de la kasba, le 
hasard me fit passer de nouveau sous la voûte 
de la prison ; j'avais suivi, sans le savoir, le 
même chemin que les condamnés du bey, le 
même qui voit passer chaque jeudi, entre une 
double haie de soldats tunisiens, le rebut de la 
population indigène. La sentinelle était à son 
poste, appuyée sur son fusil, près d'un montant 
de la porte. En face d'elle, adossée à l'autre 
montant, la femme au costume de bédouine, 
dont l'attitude résignée m'avait intéressé ce 
matin, attendait toujours. Patiente, elle restera 
là jusqu'à la sortie de son homme. Où irait- 
elle ? Si elle partait sans lui, comment se 
retrouveraient-ils dans la grande ville ? Ce sont 
des nomades ; personne ne les connaît. Depuis 
plusieurs heures qu'elle est à cette porte dç 



226 TUNIS 

prison, personne ne sest inquiète délie. Les 
soldats en faction n'ont pas dû lui dire un mot. 
Je voudrais connaître son histoire, plaider sa 
cause devant les gens influents et lui rendre son 
mari. Mais je ne puis rien ; et peut-être vaut-il 
mieux ne pas toucher à ce mystère pour con- 
server au fond de moi l'émotion que donne l'in- 
connu, la pitié à laquelle a droit une femme qui 
parait malheureuse. 

Combien faudrait-il de journées pour con- 
naître les rues de Tunis? Bien des fois je m'y 
suis égaré, revenant au point de départ, repas- 
sant sans le vouloir par le même chemin. Et 
que de coins curieux découverts dans ces pro- 
menades à bâtons rompus î J'ai été retenu 
longtemps sur la place Halfaouine par des 
pauvres gens vendeurs de flûtes en roseau et de 
patins en bois que chaussent les Tunisiennes 
aux jours de pluie. Je me suis attardé dans le 
quartier de Guallaline, chez les potiers qui 
cuisent leurs vases en terre dans des fours 
préhistoriques. 

Sur une des galeries qui entourant une petite 
place carrée, je lis cet écriteau : Marché aux 
Esclaves. On me dit qu'au temps où la traitç 



TUNIS 227 

se faisait au grand jour, ce lieu n'avait rien de 
lugubre. Les esclaves qu'on y menait subis- 
saient leur sort sans se plaindre. Leur vie 
misérable était si peu changée : le maître nou- 
veau ne vaudrait pas moins que l'ancien. Au- 
jourd'hui, la place est déserte ; on n'expose 
plus la marchandise humaine. Je m'y suis 
senti néanmoins le cœur serré, comme si je 
visitais une salle de torture. Des enfants enlevés 
à leur famille, des hommes et des femmes qui 
avaient eu la fierté de la vie libre, ont été con- 
duits là, comme des troupeaux, et vendus pour 
quelque argent. Ces portiques en bois ont été 
les témoins de douleurs intimes. 

Dans le vieux Tunis, les races diverses ne se 
sont pas mélangées ; chacune a son quartier, 
de même que chaque industrie a sa rue et son 
souk. L'installation des Maltais est celle dont 
on se rend le mieux compte, grâce à la large 
porte toujours laissée ouverte et qui, à elle 
seule, éclaire l'appartement entier. Car c'est 
bien un appartement en une pièce unicjue, 
divisée, dans le sens de la hauteur, par un 
plancher s'avançant jusqu'au milieu. Le pre- 
mier étage qui recouvre à moitié le rez-de- 
chaussée, sert de chambre à coucher. En bas, 



228 TUNIS 

sont réunis, sans aucune séparation, la cuisine, 
l'office et récurie. Bétes et gens vivent ainsi, 
côte à côte ; de son lit, le chef de famille peut 
surveiller toute la maison. 

La rue Bab-Souïka fait saite à la rue des 
Maltais ; c'est la voie qui ma conduit au Bardo. 
Les murailles qui enveloppaient ce palais ont 
été démolies et l'ancienne résidence des bej's 
est devenue accessible aux étrangers. 3'y arrive 
au moment où les troupes be\^licales font 
l'exercice dans la cour de leur caserne. Il me 
parait loin le temps où les sentinelles tuni- 
siennes tricotaient des bas et des gilets en 
montant la faction. Commandés par de jeunes 
officiers, les soldats manœuvrent à la fran- 
çaise. 

J'ai gravi l'Escalier des Lions qui mène à 
l'appartement du Souverain. Il fallait bien 
voiries cours à colonnades, la salle des glaces. 
le grand salon où fut signé en 1881 le traité de 
protectorat. Mais là n'était pas pour moi l'in- 
térêt du Bardo. Dans le palais contigu, ont été 
réunies les richesses archéologiques de la 
Tunisie. Le musée Alaoui est actuellement le 
plus beau de l'Afrique. Inexploré pendant tant 



TUNIS 229 

de siècles, ce pays est peuplé de grands souve 
nirs et semé de ruines fameuses. Les Phéni- 
ciens, les Numides, les Romains et les Turcs, 
idolâtres, païens, chrétiens et musulmans l'ont 
occupé tour à tour et façonné à leur manière, y 
ont marqué l'empreinte de leur art et de leurs 
mœurs. Carthage, Hadrumète,Thignica, Doug- 
ga et d'autres villes importantes dont les noms 
sont à peine connus, dorment dans le sol. 
Quand on s'est mis à les fouiller, on a trouvé 
des trésors, et le musée Alaoui a recueilli les 
plus belles de ces épaves. 

L'histoire des siècles passés est là, dans ce 
palais du Bardo, dans ce musée Alaoui, ra- 
contée par les inscriptions, par les monuments, 
par les objets mobiliers et les œuvres d'art. 
Depuis les temps préhistoriques jusqu'à la fin 
de la période byzantine, c'est une série ininter- 
rompue de témoins. Ce que l'épigraphie ne 
nous dit pas, nous l'apprenons par les mosa'i- 
ques. Quels documents précieux nous ont 
laissés les artistes qui ont représenté à l'aide 
de leurs petits dés de terre et de verre, aux 
tons indélébiles, des scènes de la vie d'autrefois, 
des chantiers et des ateliers, des installations 
rurales, des pèches en mer et en rivière, des 



230 TUNIS 

parties de chasse, le déchargement d'un navi- 
re ! Et la plupart de ces mosaïques sont des 
chefs d'œuvre. Le cortège de Neptune qui sert 
de pavement à la salle des fêtes est une mer- 
veille de coloris et de dessin. Je ne connais pas 
de fresque d'un effet plus puissant et plus har- 
monieux que la mosaïque de Dougga nous 
montrant les cjclopes en train de fabriquer les 
armes dEnée sous la surveillance de Yulcain. 
On s'arrête à tous les pas, devant les vitrines 
où sont enfermés des bijoux et des pièces 
d'orfèvrerie, venant de Bizerte et de Carthage, 
des lampes punic|ues, romaines et chrétiennes, 
trouvées dans les sépultures, des verres aux 
formes gracieuses, des poteries sur les flancs 
desquelles s'ébattent des personnages et des 
animaux. Les statues sont alignées sur des 
piédestaux le long des murs, et l'on passe au 
milieu des dieux, des empereurs et des impéra- 
trices. 

Je reviendrai au Bardo, mais non plus en 
courant dune salle à l'autre ; j'irai tout droit 
devant une statuette représentant un enfant, 
que j'ai aperçue dans un coin du patio, et je 
resterai ensuite longtemps, dans le salon des 
bijoux, en face de l'atelier de Vulcain et de 



TUNIS 231 

cette autre délicieuse mosaïque où Ton voit 
Orphée, jouant de la lyre au milieu des oiseaux^ 
et le poète Arion, regagnant le cap de Ténarc 
sur le dos dun dauphin que ses chants ont 
charmé. 



ZAGHOUAN 



XVIII 

ZAGHOUAN 



Un soir que j'étais allé voir, du haut du 
Belvédère, le soleil se coucher sur Tunis, j'aper- 
çus par delà toutes les petites collines qui 
moutonnent la plaine vers le sud, une montagne 
massive, imposante, dont la crête déchiquetée 
montait dans le ciel. Ses arêtes, encore éclai- 
rées, avaient des tons d'améthyste ; de longues 
stries noires la coupaient du sommet à la base. 
Les arches immenses dun vieil aqueduc, sous 
lesquelles j'avais passé pour venir à la Manou- 
ba, se dirigeaient vers cette montagne; à demi 
ruinées, elles disparaissaient derrière les ma- 
melons et plus loin se profilaient encore, dessi- 
naient leurs festons sombres sur la terre 
blanchâtre et sur le vert tendre des moissons. 
C'était le Djebel-Zaghouan, une des cimes les 



236 ZAGHOUAN 

plus hautes de la Tunisie, c'était l'aqueduc, 
long de quatre-vingt kilomètres, qui conduisait 
à Tunis et à Carthage les eaux du Zaghouan. 

La source sort de la montagne, abondante 
et pure ; elle était l'objet d'un culte de la part 
des deux grandes villes du littoral. Son ame- 
née à travers la vallée du Miliane, sur des 
arcades qui atteignent plus de vingt mètres de 
hauteur, avait coûté si cher; il était bien naturel 
d'en confier la garde à une divinité. x\ussi les 
Romains avaient-ils construit un temple sur 
le point de captation des eaux ; et cette Nym- 
phée, dont les ruines sont célèbres, est un des 
rares spécimens de ce genre de sanctuaire. Je 
décidai aussitôt une excursion à Zaghouan. 

De bonne heure, le lendemain, j'étais en 
route. Le gigantesque aqueduc jalonnait mon 
chemin. Je traversai d'abord la vallée ver- 
doyante que j'avais aperçue du Belvédère et 
j'atteignis les terres en friche où ne poussent 
que des chardons bleus. Oh ! la belle couleur 
de ces chardons 1 Leurs tiges, leurs feuilles 
découpées, leurs fleurs qui ressemblent à des 
pompons hérissés de pointes, sont peintes 
avec de l'azur du ciel. Le sol parait bientôt 



ZAGHOUAN 237 

moins aride; il se tapisse de belles-de-jour, dont 
les petites coroles, très simples, sont bleues 
comme les chardons, mais d'un ton plus vif et 
plus gai. Voici que le coloris change : des 
touffes violettes apparaissent et aussi des 
touffes jaunes, très basses, presque rampantes, 
et, du milieu de ces fleurs, montent des brous- 
sailles, de vrais massifs de verdure. 

En passant, je vois les ruines d'Oudna grou- 
pées autour d'une forteresse bj'zantine. Encore 
une de ces villes prospères qui ont disparu 
dans les grands bouleversements de l'Afrique 
du Nord. Les Romains y avaient construit des 
temples, un théâtre et un amphithéâtre, des 
thermes et des citernes : après eux, les chré- 
tiens des premiers siècles y avaient bâti des 
basiliques. Les maisons étaient riches, pavées 
de belles mosaïques. « Les Turcs ont passé là.» 
De tous ces monuments, il ne reste que des 
vestiges, des assises au ras dii sol, des subs- 
tructions que recouvrent en partie les herbes. 

Si je m'arrêtais devant toutes les ruines 
intéressantes de cette région, à Sutunurca, à 
Giufi, à Henchir-Boucha, je n'arriverais pas au 
but. Le Zaghouan est encore loin, et je veux 
aller jusqu'à lui. 



238 ZAGHOUAN 

Il se montre maintenant bien en face et 
j'aperçois même, sur un des renflements de sa 
base, la petite ville blanche à laquelle il a 
donné son nom. Comme il me paraît plus noir 
cju'hier. Le soleil Téclaire de côté et laisse dans 
lombre ses replis profonds. Il se dresse au- 
dessus de la plaine d\m seul bond, sans un 
contrefort c|ui en atténue Télan. Il est chauve. 
Les forêts d'autrefois ont disparu avec la 
terre cjui les faisait vivre. Cest un rocher 
prodigieux, plein de ravines, de coupures et de 
trouées. 

Ses premières pentes sont faciles. Tous les 
blocs rouJés de la montagne se sont arrêtés là' 
ont retenu les terres et formé un mamelon 
fertile, couvert de prairies, de jardins et de 
vergers. La petite ville de Zaghouan semble 
sortir de cette corbeille de verdure. 

Une porte triomphale lui sert de frontispice. 
Elle est juste assez ruinée pour me donner 
lillusion que je vais pénétrer dans une ville 
morte ; ses niches sont Aides et son couronne- 
ment est tombé. La voie qui passe sous Tarcade 
est une pente raide, presque inaccessible aux 



ZAGHOUAN 239 

voitures. Puis-je trouver autre chose que des 
ruines derrière cette porte monumentale ? 

Eh bien ! les vestiges antiques sont complè- 
tement enfouis, si cachés sous les maisons 
actuelles qu'il faut se livrer à de véritables 
fouilles pour les exhumer. Une ville, dont les 
savants n'ont pu encore, d'une façon certaine, 
déterminer le nom, occupait l'emplacement de 
Zaghouan. Peut-être était-elle d'origine phéni- 
cienne. Ce qu'il y a de certain, c'est que les 
Carthaginois l'occupaient depuis longtemps, 
quand ils en furent chassés par les Romains. 
Il ne resta pas pierre sur pierre des édifices de 
l'époque punique. Les vainqueurs reconstrui- 
sirent la ville en empkn^ant les matériaux de 
démolition. Mais ils subirent le sort cjuils 
avaient fait à leurs devanciers : leur œuvre fut 
détruite et recouverte par les maisons arabes 
de Zaghouan. Elles sont bien vieilles, ces mai- 
sons, blanchies à la chaux, très basses, et cette 
mosquée caduque que des contreforts ont de la 
peine à soutenir. Que les habitants paraissent 
misérables ! Et pourtant leurs jardins sont 
beaux et fertiles ; depuis que les eaux de la 
montagne ont été de nouveau captées, les 
champs leur donnent d'abondantes récoltes et 



240 ZAGHOUAN 

les pâturages leur permettent d'élever des 
troupeaux. 

Rien de plus amusant que Tanimation des 
rues de ces bourgades tunisiennes. Tous les 
hommes, tous les enfants sont là, devant les 
portes des maisons blanches, devant les cafés 
arabes, devant les boutiques. Les moissons 
doivent venir toutes seules et les vergers n'ont 
besoin d'aucun soin, puisque du matin au soir, 
ces gens paraissent inoccupés. 

J'ai trouvé dans la foule le gardien des eaux 
qui m'accompagne jusqu'au nympheum. Nous 
montons par des sentiers à peine tracés, sur les 
pentes du Djebel-Zaghouan. Une faille ocreuse, 
qui coupait en deux la montagne, s'est effon- 
drée à quelque époque lointaine, et des éboulis 
de rochers sont tombés dans cette coupure, où 
viennent se déverser toutes les eaux du massif. 
Elles filtrent à travers les pierres et le sable et 
jaillissent abondantes et pures. Dans un pays 
assoiffé, cette eau est une providence. Les 
Romains y ont élevé un temple superbe, une 
nymphée colossale. 

Le culte de la déesse est aboli ; son autel a 
été renversé ; la cella est vide. Les colonnes du 



ZAGHOUAN 241 

temple et les plus beaux chapiteaux sont allés 
orner d'autres sanctuaires; mais le monument, 
dépouillé de ses statues et de sa décoration, 
reste grand et majestueux. Adossé à la mon- 
tagne, l'autel sur lequel trônait la déesse est 
recouvert d'une coupole. Deux galeries, en 
quart de cercle, l'encadrent et s'étendent en 
avant comme pour embrasser la source qui 
emplissait des bassins avant de s'engouffrer 
dans le gigantesque aqueduc dont nous avons 
suivi le tracé depuis Tunis jusqu'à Zaghouan. 
Des statues de nymphes étaient placées sous 
les voûtes des galeries. Les architraves, cou- 
chées dans les herbes, ont des rinceaux et des 
palmettes d'un merveilleux dessin. Les réser- 
voirs, l'aréa, les galeries et le sanctuaire sont 
étages et disposés avec un art exquis. 

En arrière, la muraille rocheuse du Djebel- 
Zaghouan, crevassée, noire, infranchissable; 
devant le temple, la plaine immense qui s'ouvre 
et s'étend jusqu'à la mer. Du fond de sa cella, 
la déesse des eaux voyait le miracle qu'elle 
accomplissait tous les jours : la richesse des 
jardins, les bosquets verdoj'ants et parfumés, 
les vergers chargés de fruits, la fécondité de la 
terre. 



K AI ROUAN 



XIX 

KAIROUAN 



Une nouvelle poussée vers le Sud ; et, cette 
fois, c'est pour aller jusqu'à Kairouan, la ville 
sainte de la Tunisie. 

Nous avons franchi la zone riche et cultivée 
des environs de Tunis et voyageons maintenant 
au milieu des massifs de caroubiers, de juju- 
biers sauvages et de figuiers de Barbarie. Il y 
a de véritables forêts de ces figuiers à raquettes 
vertes hérissées de longues épines. Ils couvrent 
un sol rocailleux, sec et mamelonné, qui ne 
produit aucune autre plante. Quelques-uns 
sont si vieux, si hauts, si dénudés à la base, 
qu'un cavalier passerait sous leurs branches 
sans se baisser. Le steppe désolé n'a pour 
toute végétation que ces cactiers monstrueux, 
pour toutes fleurs que leurs fleurs jaunes. Il 



246 



KAIROUAN 



est parcouru par des caravanes d'ànes et de 
chameaux. 

Des palmiers apparaissent ; c'est Toasis de 
Sidi-bou-Ali. Les grenadiers en fleurs s'abri- 
tent derrière d'épaisses haies de cactus. Des 
ficoïdes à grandes fleurs jaunes et rouges, 
toutes épanouies, tapissent les talus. Nous 
traversons des bois d'oliviers et de citronniers. 

Mais, de nouveau, le sol se dénude et le 
steppe s'étend jusqu'aux abords 'de Sousse. 
Nous en sortons pour entrer dans les olivettes 
les plus anciennes et les plus belles de la région. 
Nous verrons Sousse au retour; aujourd'hui, 
nous passons. 

A droite de la ligne, une ville blanche émerge 
à peine de sa ceinture de murailles grises. Une 
forteresse la couronne, posée, comme d'ordi- 
naire, sur le point culminant. Et du milieu de 
ses terrasses, toutes égales, pointent des mina- 
rets et s'arrondissent des coupoles. Elle s'in- 
cline vers nous, sur le flanc d'une petite colline. 
Sans ses mosquées qui s'élèvent au-dessus des 
toitures basses et plates, on la prendrait pour 
une carrière de marbre blanc, en exploitation 
au niveau du sol. C'est Kalaa-Kébira. 



K Al ROUAN 247 

Nous l'avons à peine dépassée qu'une autre 
ville, si semblable qu'elle en paraît être rimage, 
se montre de l'autre côté de la voie. Penchée 
sur sa colline, entourée de sa muraille grise, 
dominée par sa kasba, toute blanche, Akouba 
est la sœur jumelle de Kalaa-Kebira. L'une est 
comme le reflet de l'autre. 

Et voici une troisième vision de la même 
ville, Kalaa-Srira, identique aux deux premiè- 
res, posée et bâtie comme elles, étincelante au 
soleil. Ne dirait-on pas un efi'et de mirage ? 

La plaine est doucement ondulée, grise, 
mouchetée de toufl'es d'alfa si chétif qu'on ne 
songe pas à l'exploiter. L'alfa disparaît bientôt 
et le sable aride se couvre de cristallisations 
salines. Ce désert, inondé pendant la saison 
des pluies, est, en ce moment, dune blancheur 
éblouissante. 

A l'horizon, au fond de l'espace miroitant, 
quelque chose d'indistinct d'abord et qui res- 
semble à une broderie du sol, commence à 
briller, grandit peu à peu et se précise ; des 
dômes et des minarets blancs surgissent der- 
rière une muraille blanche, dentelée. Nous ap- 
prochons de Kai rouan. 



248 KAIROUAN 

Il n'y a pas une seule maison européenne 
dans rintérieur de l'enceinte. La petite colonie 
étrangère est groupée devant une des portes ; 
c'est là que nous gîtons. 

Le jeune Ali, notre guide, nous attend ; il 
s'est muni de l'autorisation du contrôleur civil 
qui nous permettra de visiter les mosquées et 
nous servira, au besoin, de sauf-conduit. Très 
avenant, parlant bien le français, il a de l'en- 
train et une bonne mine. Son ample gandoura 
lie de vin, brodée de soie verte, largement 
échancrée et flottante, donne à sa démarche 
une légèreté et un balancement gracieux. Sous 
sa cabouche, dont le gland noir pend jusqu'au 
bas de la nuque, il a enfoncé au niveau de 
l'oreille une tige de fleur odorante, un petit 
bouquet rouge qui vient s'appliquer à sa joue. 
Il tient à la main une baguette^ et, en nous 
montrant la porte de Kairouan, nous dit de le 
suivre. 

Ce n'est pas sans une certaine émotion 
qu'avec mes deux amis je suis entré à la suite 
d'Ali dans la ville sainte aux cent cinquante 
coupoles. Isolée dans le désert, loin des oasis, 
des montagnes, des cours d'eau, fermée dans 
sa muraille blanche, toute blanche elle-mcme, 



KAI ROUAN 249 

elle est comme un vaste sanctuaire de l'Islam. 
Sept pèlerinages à Kairouan valent un pèleri- 
nage à La Mecque, et le croyant qui les a effec- 
tués a le droit de porter un turban vert. A en 
croire les musulmans, son origine est miracu- 
leuse ; Kairouan serait sorti de terre par 
enchantement. Et on ne peut expliquer, en 
effet, que par un prodige de foi, la naissance et 
le développement de cette grande cité, au 
milieu d'un steppe qui paraît avoir été toujours 
stérile et brûlé par le soleil. Elle a perdu de 
son importance, s'il est vrai qu'on y comptait 
autrefois cent mille habitants, si son enceinte 
englobait le faubourg des Zlass et s'étendait 
bien loin à l'est de la grande mosquée. Mais 
elle reste le centre religieux de la Tunisie, une 
des portes du paradis de Mahomet. Les croyants 
se tournent vers elle dans leurs prières, et des 
bandes de pèlerins s'y acheminent à travers les 
sables qui boivent l'eau des rivières. 

Nous entrons par la porte des Paussiers, et 
la rue principale s'ouvre devant nous. C'est là 
et dans le quartier des souks que se trouve 
concentré tout le commerce de Kairouan. Les 
petites boutiques se touchent et leurs étalages 



250 K AI ROUAN 

débordent sur la chaussée. Je fais Templette 
de mains de Fatma, en peau de pieuvre, ce 
talisman qui écarte le mauvais sort, et j'achète 
aussi des cassolettes en argent dans lesquelles 
les Tunisiennes conservent la poudre noire qui 
teint leurs j^eux. Des femmes, enveloppées 
dans un manteau noir, la figure voilée de noir, 
me regardent manier maladroitement ce petit 
bijou. Si je ne craignais de commettre une 
irrévérence impardonnable, je les prierais den 
faire usage devant moi. Leurs 3'eux sont si 
habilement agrandis ! Un indigène me tire 
dembarras en me montrant la manière de s'en 
servir; mais je n'ose, après lui, passer la tige 
d'argent entre mes paupières. 

Cet indigène, que le hasard nous a fait ren- 
contrer devant la boutique d'un bijoutier, est 
un avocat du tribunal régional. Il se joint à 
nous et veut bien nous accompagner dans les 
souks, chez les marchands de tapis, les bimbe- 
lotiers, les fabricants de sachets en cuir et de 
miroirs incrustés de paillons. Il tient à nous 
montrer son tribunal et nous présente au pré- 
sident et aux juges. C'est un très intelligent 
interprète, un homme courtois qui paraît 
heureux de nous faire les honneurs de sa ville. 



KAIROUAN 251 

Il nous invite à assister à un mariage qui sera 
célébré le lendemain. « Vous y verrez, nous 
dit-il, les Aissaouas. » 

Nous le quittons pour errer dans le dédale 
des ruelles étroites, bordées de maisons blan- 
ches dont les portes sont verrouillées et les 
fenêtres garnies de grilles en fer. Toutes les 
maisons se ressemblent à Kairouan. Et nous 
allons ainsi jusqu'à la porte de Tunis où se 
tient un marché de bric-à-brac, de vieilles 
poteries, d'armes anciennes et de fruits du 
pays, de tambourins et de flûtes en roseau. 
Beaucoup d'hommes ont, comme notre guide, 
des fleurs roses ou jaunes piquées sous la 
cabouche. Des enfants vendent pour un sou 
ces petits bouquets odorants. Un parfumeur, 
son brasero à la main, passe au milieu de la 
foule, entre dans les boutiques, dans les cafés, 
recueillant quelques oboles. J'ai fait un choix 
de gargoulettes en terre de Nebeul, décorées 
de chameaux invraisemblables, qui marchent 
en caravane sur des arabesques vertes ; et j'ai 
déniché dans un tas de ferraille des étriers 
damasquinés d'argent qui ont servi à bien des 
chevauchées. Que de choses autrefois belles! 



20J KAIROUAN 

que de misérables nippes amoncelées sur cette 
place en dehors de la porte de Tunis ! 

Il est temps d'en sortir si nous voulons avant 
la nuit voir la Mosquée des Sabres et celle du 
Barbier. La première, située dans le faubourg 
des Zlass, malgré ses vastes proportions et 
Félégance de ses coupoles, me paraît être l'œuvre 
d'un prodigieux maniaque. Le forgeron qui la 
fondée pouvait être un saint homme, mais il a 
sans doute excité l'admiration de ses coreli- 
gionnaires moins par sa science théologique et 
l'éclat de ses vertus que par les dimensions 
extravagantes des armes et des ustensiles 
qu'il était censé fabriquer pour son usage. Il 
devait être, en effet, un bien grand croyant, le 
marabout qui brandissait les sabres gigan- 
tesques et fumait les pipes colossales suspen- 
dues autour de son tombeau. 

Autrement vénérable est la Mosquée du 
Barbier. Séparée delà ville, par un interminable 
cimetière, seule dans la plaine blanche, elle 
frappe tout de suite par son air de grandeur et 
son aspect religieux. On sent qu'elle est un 
foj'er de dévotion. Chemin faisant, Ali nous 
raconte les origines fabuleuses de la mosquée, 



KAIROUAN 253 

la légende de son fondateur, le barbier de 
Mahomet, qui portait toujours sur lui trois 
poils du prophète et s'est fait enterrer là, tenant 
encore à la main la précieuse relique. Le tom- 
beau dun si grand saint attire depuis des 
siècles de nombreux pèlerins. 

Presque en même temps c^ue nous, des 
Arabes, le burnous flottant, entraient dans la 
grande cour et se dirigeaient immédiatement 
vers la salle aux ablutions. Nous les regar- 
dions. Mais, sans s'inquiéter de nous, ils 
accomplissaient leur rite et se préparaient, en 
lavant les souillures de leur corps, à pénétrer 
dans le temple. Sous la galerie décorée de 
colonnes et de chapiteaux anciens, un groupe 
de jeunes gens, accroupis autour de leur maî- 
tre, récitent en balançant la tète les versets du 
Coran. 

Quelle enfilade et quelle succession de cours 
et de couloirs, de colonnades et de vestibules ! 
quels admirables plafonds et quelles frises 
gracieuses I Le tombeau de Sidi-Sahab, com- 
pagnon et barbier de Mahomet, est l'objet d'un 
culte tout spécial. Il occupe une petite salle que 
surmonte une coupole et dont les murs et le 
pavement sont recouverts des plus beaux tapis' 



2oi KAIROUAN 

de Kairouan. Des offrandes et des ex-voto 
pendent aux murs. A la grille qui entoure le 
sépulcre sont attachés des sachets remplis de 
terre que des pèlerins ont rapportés de La 
Mecque. Les musulmans, que nous avons vus 
dans la salle aux ablutions, sont maintenant 
prosternés devant le tombeau du barbier ; et, 
eux qui ne peuvent faire le grand pèlerinage, 
ils touchent avec la main les petits sachets 
remplis de terre sainte. 

Quand nous quittons la mosquée de Sidi- 
Sahab, nous trouvons de pauvres femmes 
accroupies devant la porte. Elles viennent de 
si loin qu'elles sont harassées. Ce sont les 
compagnes des pèlerins en prières devant le 
marabout. Quelle foi vive ont tous ces gens ! 

Le jour baisse. Nous traversons de nouveau 
la nécropole solitaire, le terrain plat bossue, 
planté de petits cippes funéraires, et puis le 
faubourg des Zlass qui s'étend jusqu'aux mu- 
railles, presque aussi grand que la ville. Il est 
désert à cette heure de la soirée ; et la ville 
elle-même est morne et silencieuse. Les bouti- 
ques ont replié leurs marchandises. Seuls, les 
cafés populaires retiennent encore quelques 



KAIROUAX 255 

clients. Kairouan, la cité religieuse, semble 
plongée dans le recueillement. On n'entendra 
bientôt, dans le calme de la nuit, que la voix 
des muezins criant du haut des minarets la 
grandeur de Dieu et la sainteté de Mahomet. 

La ville s'éveille de bonne heure et la grande 
rue s'anime dès que le soleil paraît. Je me suis 
aventuré seul dans le quartier des souks, au 
moment où les marchands déployaient leurs 
étoffes et leurs tapis, suspendaient aux van- 
taux des boutiques les babouches en cuir jaune 
et les bourses garnies de glands d'or ; j'ai 
assisté à l'arrivage des blocs de dattes et à la 
préparation des beignets huileux. Des gamins, 
que j'ai régalés de quelques sucreries, me sui- 
vent dans ma course matinale à travers les 
ruelles blanches, et j'aurais prolongé cette 
promenade propice aux sensations de vie orien- 
tale, si notre guide Ali ne nous avait pas 
donné rendez-vous pour la visite de la Grande 
Mosquée. 

Toute voisine du mur d'enceinte, elle est 
enfermée elle-même dans une muraille formi- 
dable qu'épaulent de massifs contreforts. Nul 
étranger n'v avait pénétré avant 1881. On en 



256 KAIROUAN 

parlait comme d'une chose merveilleuse que 
personne n'avait jamais vue. Nos soldats en 
trouvèrent les portes ouvertes et campèrent 
dans sa cour. La ville sainte était violée. Depuis 
lors, les chrétiens peuvent entrer dans la Grande 
Mosquée de Kairouan comme dans tous les 
autres sanctuaires de la ville. 

La vaste cour rectangulaire, pavée de marbre 
blanc, est déserte à notre arrivée, et sa profon- 
deur, que borne au loin la masse énorme du 
minaret, rend notre isolement presque pénible. 
Une galerie double, à deux nefs pour ainsi dire, 
Tentoure sur ses quatre côtés. A l'autre bout 
de la cour, en face du minaret, s'ouvrent les 
belles portes de la mosquée. Une des nattes de 
la nef centrale est relevée pour nous permettre 
d'approcher du mirhab : mais je préfère laisser 
mes chaussures sur le seuil et voir dans tous 
ses détails et tous ses coins l'immense salle 
aux dix-sept nefs de huit travées chacune. 
Quelle forêt de colonnes pour supporter ces 
multiples plafonds et ces coupoles ! Et elles 
sont en matériaux précieux, en granit bleu ou 
rose, en marbre, en porphyre. Elles viennent 
des monuments disparus de Carthage, de Za- 
ghouan et d'Hadrumète ; leurs chapiteaux 



KAIROUAN 257 

décoraient les temples païens et les basiliques 
byzantines de l'Afrique du Nord. Depuis plus 
de dix siècles, elles sont là, et la plupart datent 
d'autres dix siècles antérieurs. Les volutes, les 
palmettes, les feuilles d'acanthe, toutes les 
sculptures de leurs corbeilles sont d'une mer- 
veilleuse conservation et d'une extraordinaire 
variété. La fantaisie des artistes leur a donné 
les formes et les combinaisons les plus inat- 
tendues. Il y a des guirlandes enchevêtrées 
comme des nœuds gordiens, des feuillages qui 
paraissent retournés par un coup de vent ; et, 
au milieu de tous les caprices de cette flore 
architecturale, j'aperçois quelques croix latines 
dans des couronnes de fleurs et des pièces 
s^miboliques chrétiennes dont les architectes 
musulmans n'avaient pas dû comprendre le 
sens. 

Au fond de la nef centrale, la niche du mirhab, 
encadrée de faïences à reflets métalliques, res- 
plendit sous les feux de son vitrail. Tout près 
d'elle, est le mimbar, la chaire du mufty, si 
ancienne et si finement sculptée que les fidèles 
la disent venue du Paradis. 

J'aurais voulu assister à la fête de la nativité 
du Prophète, à la Noël de l'Islam, dans cette 



258 KAIROUAN 

mosquée de Kairouan, la plus vieille et la plus 
vénérable de l'Afrique, quand les lustres de la 
nef centrale flamboient, quand le muft}^ du 
haut de son mimbar, lit la loi de Mahomet, et 
quand la foule des hommes, tous encapuchon- 
nés et plies dans leurs burnous blancs, à genoux 
et le front courbé jusqu'à terre, emplit l'im- 
mense vaisseau dont l'ombre envahit les 
travées lointaines. La fête est passée depuis 
quelques jours. A Tunis, où j'étais quand on la 
célébrait, je n'en ai entendu que les échos, les 
mosquées étant fermées aux étrangers. 

AYi vient me tirer de ma rêverie pour me 
conduire devant trois colonnes en marbre 
rouge, groupées sous un niéme chapiteau. 
« Passez entre ces colonnes, me dit-il, si vous 
voulez entrer au Paradis. » Et il me raconte 
l'histoire d'un visiteur qui, ayant tenté l'épreuve » 
s'engagea si bien entre les colonnes cju'il faillit 
y rester pour toujours. L'intervalle qui les 
sépare est si petit que je n'ai pas la curiosité 
de me risquer dans ce laminoir. Mais Ali y 
enfonce la tète, et puis les épaules, et puis le 
buste et reparaît de l'autre côté, le sourire aux 
lèvres. Il est sûr que la porte du paradis sera 
^ssez large pour le laisser passer, 



KAIROUAN 259 

Nous suivons notre guide sous les longues 
galeries à colonnades qui encadrent la cour 
de marbre. Il faut maintenant faire l'ascension 
du minaret. Comme il est différent de tous les 
autres, le minaret de Kairouan ! et comme sa 
forme trapue, sa masse carrée, que surmontent 
deux étages en retraite et une coupole, s'har- 
monisent heureusement avec la mosquée aux 
dimensions colossales ! 

Du haut de la seconde plate-forme, rien 
n'arrête la vue. Un désert sans oasis s'étend 
de toutes parts, à l'infini. Et au dessous de 
nous, dans sa muraille blanche que festonnent 
des créneaux arrondis, la ville ressemble à un 
damier dont chaque petit carré blanc est une 
terrasse de maison et chaque petit carré noir 
le trou d'une courette. Les terrasses se touchent, 
presque toujours de même niveau, séparées 
seulement par des parapets. Ali nous montre 
les minarets et les dômes et nous dit les noms 
des mosquées et des marabouts : la Djama- 
el-Bey, la Djama-Barouta dont le puits se relie 
sous terre à celui de La Mecque, la Djama- 
Tleta-Biban aussi vieille que la Grande Mos- 
quée et qui porte sur sa façade une légende que 
les savants seuls peuvent lire: et les Zaouïas 



260 KAIROUAN 

des confréries, celle de Hadid-el-Khrangani en 
marbre de diverses couleurs, celle de Sidi- 
Mohammed-Ben-Aïssa, patron des Aïssaouas, 
et la pauvre petite coupole delaDjama-Taoufik. 
D'un côté, le faubourg des Zlass enveloppe la 
ville depuis la porte Djelladin jusqu'à la Kasba; 
et partout ailleurs ses abords ne sont qu'une 
vaste nécropole, un semis de pierres funéraires 
et de tertres blancs. Heureux les croyants qui 
sont venus mourir à Kairouan et reposent sous 
ses murailles! Au delà de cette agglomération 
de vivants et de morts, les coupoles blanches 
et le gracieux minaret de la mosquée du Bar- 
bier. 

Sur une terrasse voisine, deux femmes se 
promènent. Elles ont leur brillant costume 
d'intérieur, des pantalons bouffants en soie de 
couleurs très claires, des vestes brodées, un 
foulard qui descend de leurs cheveux sur leurs 
épaules. Nous ne faisons aucun bruit dans la 
crainte de les voir fuir. Elles marchent lente- 
ment, passant d'une terrasse à une autre en 
escaladant le parapet qui les sépare. Une autre 
femme va à leur rencontre ; elles s'embrassent 
et puis disparaissent derrière une murette 
blanche. 



KAIROUAN 261 

En sortant de la Grande Mosquée, je me 
rappelle que Tavocat au tribunal régional, mon 
compagnon de la veille, m'a invité pour ce soir 
à assister aux exercices des Aïssaouas. Cette 
secte est nombreuse et honorée à Kairouan. 
Mais j'ai vu de trop près leurs pratiques répu- 
gnantes, pour ne pas craindre de gâter, par ce 
spectacle, mes impressions de la journée. Je 
renonce donc à la fête promise pour con- 
server dans mes yeux Timage pure et grandiose 
de Kairouan, la capitale religieuse de la Tuni- 
sie, la ville aux soixante mosquées et aux cent 
cinquante coupoles. 



XX 

SOUSSE 



Couchée sur le revers d'une colline, en face de 
l'Orient, Sousse ne perd pas un rayon de soleil. 
Elle est d'une blancheur immaculée. La mer, si 
transparente et si bleue au fond de ce golfe 
d'Hammamet, vient mourir à quelques mètres 
de ses remparts. Dans les bois d'oliviers sécu- 
laires qui couvrent la côte, on dirait qu'une 
large échancrure carrée a été découpée, pour y 
poser la ville. Le vert cendré des bois et l'azur 
de la Méditerranée l'enveloppent ainsi de toutes 
part et elle brille comme une perle dans un 
écrin. 

Qu'on la voit bien du port ! On la voit telle 
qu'elle était autrefois, quand nos vaisseaux la 
bombardèrent au XVIIL siècle. Le nouveau 
quartier français, installé sur la droite, en 



2(i4 soussE 

dehors des remparts, ne la touche pas. La 
superficie de la ville indigène, assez restreinte 
et presque quadrangulaire, permet de Tem- 
brasser tout entière d'un seul coup d'oeil. Elle 
est étroitement enserrée dans une enceinte 
crénelée, flanquée de tours aussi hautes que les 
plus hautes terrasses des maisons, d'une 
régularité parfaite que rompent seulement les 
fortifications des portes et les bastions de la 
kasba. Et dans cette ceinture blanche festonnée 
par des créneaux arrondis, les maisons plates, 
les coupoles et les minarets s'entassent, lais- 
sant à peine aux ruelles la place de passer, de 
se glisser en serpentant, de grimper jusqu'à la 
citadelle. 

On la croirait bâtie d'un seul trait, à une 
même époque, tant elle est bien emboîtée dans 
sa muraille, tant elle paraît uniforme et sem- 
blable dans toutes ses parties ; et on la croirait 
construite d'hier, tant l'éclat de ses remparts 
et de ses maisons donne l'illusion d'une chose 
neuve. 

Elle a pourtant un grand passé derrière elle. 
La Sousse que nous voyons, flambante au soleil, 
a été plusieurs fois bâtie et rebâtie, ruinée et 



soussE 265 

restaurée. Ses maisons sont faites de débris 
antiques que recouvrent d'épais badigeons de 
chaux. Elle s'appelait Hadrumète au temps des 
Phéniciens et des Carthaginois. Hannibal y 
réunit ses armées pour les mener contre Scipior . 
Trajan Térigea en colonie et conserva son nom 
en y ajoutant le surnom de frugifera. Hadru- 
mète frugifère devint alors une des villes 
opulentes de l'Afrique; ses édifices étaient 
ornés de statues et de mosaïques ; ses temples 
rivalisaient par leur luxe avec ceux de la métro- 
pole. Transformée par Justinien, elle reçut le 
nom de Justinianopolis et fut un des plus 
importants centres chrétiens de l'Afrique. Les 
Arabes s'en emparèrent et n'y laissèrent que 
des ruines. Sousse prit alors la place d'Hadru- 
mète et fut tour à tour conquise et perdue par 
les Siciliens et les Espagnols. 

Après tant de vicissitudes, on comprend que 
Sousse soit peu riche en monuments antiques. 
Le café du dôme, des citernes et les pans de 
mur d'un fort byzantin sont peut-être dans 
l'intérieur de l'enceinte, les seuls témoins des 
temps un peu reculés. Mais la ville primitive 
s'étendait en dehors des murailles mauresques 
et on en retrouve les vestiges en fouillant le 



266 soussE 

sol. Le camp établi près de la porte de l'Ouest 
occupe remplacement d'une nécropole phéni- 
cienne. Dans le voisinage, on relève les traces 
d'un amphithéâtre romain; enfin, on a retrouvé 
du même côté des catacombes chrétiennes dont 
nos officiers dirigent les fouilles. 

Je suis entré dans les galeries nouvellement 
déblayées de ces catacombes et j'ai suivi le 
dédale des corridors souterrains. Voilà douze 
cents ans au moins que ce cimetière est aban- 
donné, et il conserve encore ses tombes et ses 
morts. Ce n'est pas, comme à Paris, une an- 
cienne carrière transformée en ossuaire; il a été 
creusé par les chrétiens pour servir de lieu de 
sépulture. Taillées dans le tuf, ses allées n'ont 
guère plus d'un mètre ou deux de largeur; mais 
des espaces plus grands, des chambres, ont été 
ménagés de distance en distance. Toutes les 
parois sont percées de plusieurs rangs super- 
posés de tombes. Derrière les tuiles plates qui 
ferment ces cavités, le corps du défunt était 
étendu ; et quand les tuiles sont tombées ou 
ont été remplacées par des parois de verre, on 
voit le squelette intact, dans sa niche horizon- 
tale. Le linceul, les vêtements, la plupart des 



soussE 267 

petits objets mobiliers placés dans le tombeau, 
ont été consumés par cet ensevelissement de 
tant de siècles. Le squelette est seul avec un 
peu de poussière jaune qui le recouvre. 

Ma visite aux morts est faite. Comme je 
sortais des catacombes, je remarquai quune 
nécropole païenne avait été établie au-dessus 
des galeries chrétiennes etque certaines fosses, 
trop profondément creusées, communiquaient 
avec les tombes du dessous ; des squelettes 
païens et chrétiens gisaient côte à côte. C'est 
ainsi que, dans Téternel repos, tout se mêle et 
se fond, que, dans Téloignement du passé, tout 
se rapproche et s'apaise. 

La muraille de Sousse, avec ses créneaux 
festonnés, est si haute que, du point où nous 
sommes, nous n'apercevons de la ville, ni mai- 
sons, ni mosquées. Mais la porte de l'Ouest 
n'est pas loin et elle donne accès dans le quar- 
tier de la Kasba. Des fenêtres de la citadelle, 
on a la vue sur les terrasses blanches de la 
ville, sur le port et sur la mer. A cette heure 
de l'après-midi, les terrasses sont désertes. Les 
femmes restent à l'ombre des galeries, dans 



SOUSSE 

leurs cours intérieures ; les hommes sont au 
café ou dans les rues. 

Les rues sont plus larges qu elles ne m'avaient 
paru d'abord et les mosquées sont bien bâties. 
Quelques-unes ont de belles portes, des linteaux 
et des frontons en marbre sculpté. Aux angles 
des pignons et des façades, dans les cours et 
les jardins, il n est pas rare de voir des colonnes 
antiques, des frises et des chapiteaux prove- 
nant des édifices d'Hadrumète. 

J'ai de la peine à trouver une issue, au bas de 
la Aille, tant la muraille mauresque est bien 
fermée. 

Enfin me voilà sur le quai ; Sousse s'étage 
devant mes yeux, au soleil couchant. Les 
hommes de la marine sont encore occupés aux 
travaux de chargement des bateaux. La brise 
du soir commence à fraîchir et l'ombre s'allonge 
sous les grands arbres de la jetée. On dirait 
que la ville indigène s'endort et que toute la 
vie se concentre sur le port, rendez-vous de la 
population étrangère et des israélites riches. 



CARTHAGE 



XXI 

CARTHAGE 



Je Tai devant moi, la colline sombre de 
Byrsa, dernier éperon de la ligne côtière qui 
vient mourir au bord du lac ; la cathédrale de 
Saint -Louis, isolée, brille à son sommet, 
comme un point blanc. Cest là que fut Car- 
thage. 

Qu'en reste t-il? Les flancs de la colline 
sont crevassés et fouillés. On voit que les 
hommes se sont acharnés sur ce sol, l'ont 
entaillé et remué. Mais depuis leurs dernières 
luttes, qui remontent à bien des siècles, un 
linceul de terre et de broussailles a recouvert 
les seuls vestiges qui subsistent de leur longue 
occupation. La Carthage punique et la Car- 
thage romaine ont été si complètement dé- 



272 CARTHAGE 

truites que leurs ruines mêmes semblent avoir 
disparu. 

Peu de villes ont eu une destinée pareille. 
Ses richesses et sa puissance l'avaient mise au 
premier rang des cités de l'Afrique. Ses flottes 
lui avaient donné la souveraineté de la mer. 
Elle tenta de supplanter Rome, et Rome 
l'anéantit. De ses décombres sortit une ville 
nouvelle, aussi grande et aussi belle, parée de 
tout le luxe des vainqueurs, et les barbares la 
rasèrent, dispersèrent ses débris, firent un 
désert où avait été Carthage. Quelques familles 
de paysans se cachèrent dans les antiques 
citernes dont les voûtes bombaient le sol et y 
pullulèrent, seuls habitants de ce lieu maudit. 

Les Pères Blancs en ont pris possession et, 
sous l'impulsion du cardinal Lavigerie, le 
R. P. Delattre a entrepris, depuis vingt ans, 
la fouille de la fameuse colline. Que de trou- 
vailles merveilleuses il a faites et que de pro- 
blèmes encore il lui reste à résoudre ! 

La cathédrale et le couvent occupent le 
plateau. C'était là l'emplacement de l'acropole 
et des temples d'Eschmoùn et de Tanit. La 
ville s'étendait tout autour, s'étendait jusqu'au 



CARTHAGE 273 

port dont nous voyons briller les miroirs, si 
petit aujourd'hui, et qui pouvait autrefois 
abriter la flotte entière de Carthage; elle ga- 
gnait la plaine, au pied des falaises, rejoignait 
le faubourg de Mégara, le quartier des pêcheurs, 
et allait jusqu'aux remparts dont il ne reste 
que de vagues substructions. 

Pourra-t-on jamais retrouver le plan de 
l'acropole et des édifices qui Tentouraient ? 
Leurs fondations avaient servi de base au 
capitole des Romains. Elles sont couvertes 
maintenant par le séminaire des Pères Blancs 
et par la cathédrale. Les voilà enfouies pour 
de longs siècles encore. Tanit, la déesse mysté- 
rieuse, n'est pas près de remonter sur son 
autel. 

Le R. P. Delattre a retrouvé, dans un puits 
funéraire, l'image d'une de ses prétresses, 
merveilleusement sculptée et peinte sur le 
couvercle d'un sarcophage ; et dans tout le 
musée, si riche, qu'il a constitué avec le produit 
de ses fouilles, je n'ai rien vu de plus beau et 
de plus saisissant. La jeune femme tient à la 
main une colombe. Un voile encadre sa tète 
que surmonte un épervier ; sur sa tunique 
légère retombent les plis d'une pèlerine ; deux 



274 CARTHAGE 

grandes ailes se referment sur ses jambes. Son 
attitude est calme, sans raideur ; ses yeux 
ouverts semblent perdus dans un rêve. Telle 
était, sans doute, celle qui dormait depuis plus 
de vingt-deux siècles dans ce tombeau, quand 
elle offrait à Tanit, sur la terrasse du temple, 
l'oiseau symbolique. La ville était silencieuse à 
ses pieds; la mer battait la falaise, et le bruit 
des flots accompagnait sa prière. La lune mon- 
tait de rOrient, passait au-dessus de Tunis, 
allait se perdre derrière les collines d'Utique. 
Comme une déesse vigilante, elle faisait chaque 
nuit sa ronde lumineuse autour de l'empire de 
Carthage ; et la chaste prêtresse la suivait du 
regard, tendait ses bras vers elle, implorait sa 
protection, priait pour la ville endormie. 

D'autres statues ont été trouvées dans la 
même nécropole punique. Une femme soulève 
le voile qui couvre sa figure ; ses traits sont 
empreints de douleur. Pleure-t-elle ses enfants 
dévorés par le terrible dieu Moloch ? A côté de 
la douce déesse Tanit, Carthage avait des 
divinités farouches que le sang des enfants 
pouvait seul apaiser. J'ai cherché vainement 
les ruines du temple de Moloch : on n'en connait 
pas remplacement. Ce prêtre barbu comme un 



CARTHAGE 



275 



Asiatique, qui lève la main droite pour prier, 
servait peut-être son autel. Il tient la casso- 
lette qu'il présente au dieu. Une épitoge, insi- 
gne de ses fonctions sacrées, descend de l'épaule 
gauche sur sa longue tunique. 

La salle du musée Lavigerie, où sont con- 
servés ces beaux sarcophages, est remplie par 
les objets mobiliers sortis des tombeaux car- 
thaginois. Des inscriptions, des fragments de 
bas-reliefs, des frises sculptées sont appliqués 
aux murs, et des bijoux, des statuettes, des 
monnaies, des armes et des ustensiles de toute 
sorte garnissent les vitrines. Ces collections 
sont d'une richesse incomparable ; il faudrait 
les étudier avec soin pour comprendre la civili- 
sation des premiers habitants de Carthage et 
se rendre compte des influences artistiques qui 
leur sont venues de l'Egypte et de la Grèce. Il 
ne reste d'eux que cela et les petits étangs qui 
étaient autrefois leurs ports intérieurs. Les 
monuments dont ils avaient couvert la colline 
de Byrsa ont été détruits de fond en comble. 
On rencontre bien, par-ci par-là, quelques 
morceaux de maçonnerie, des pans de murs 
amortis par des dalles inclinées, mais ce sont 



276 CARTHAGE 

encore des sépultures, des entrées de puits 
funéraires. De la Carthage punique, il ne sub- 
siste que des tombeaux. 

La ville romaine a laissé des traces plus 
apparentes, quoiqu'il ait fallu aussi remuer la 
terre pour les remettre au jour. Après nous 
avoir guidés dans les salles du musée, le P. 
Delattre a eu Tobligeance de nous conduire, 
mes amis et moi, aux ruines qu'il a découvertes; 
à l'amphithéâtre, presque aussi vaste que le 
Colisée, où sainte Perpétue fut livrée aux bétes; 
au théâtre, dont les colonnes brisées, les cha- 
piteaux à feuillages et les architraves en marbre 
blanc ornées de magnifiques rinceaux, jonchent 
le sol ; aux citernes enfin qu'alimentait l'aque- 
duc de Zaghouan. 

Les basiliques chrétiennes succédèrent aux 
temples pa'iens. Elles disparurent à leur tour 
comme toutes les autres constructions de la 
seconde Carthage. Il faut aujourd'hui en cher- 
cher les vestiges. Et nous allons ainsi, sous la 
conduite de notre savant guide, de l'église de 
Dermiche à l'oratoire de la colline de Junon et 
à la grande basilique de Damous-el-Karita. On 
voudrait s'arrêter longtemps ici, tant l'édifice 



CARTHAGE Z// 

est complexe, entouré d'absides, d'hémicycles, 
de chapelles, de bâtiments difficiles à déter- 
miner. Il a été plusieurs fois remanié et aug- 
menté. Les chrétiens se faisaient enterrer au- 
tour de ses murailles. Peut-être avait-il été 
construit sur le tombeau des martj^rs. 

Nous regagnons la colline de Saint-Louis : 
c'est le nom que porte maintenant la colline de 
Byrsa. Saint Louis y avait planté sa tente. Sa 
flotte était amarrée dans le port, et son armée 
de croisés, groupée sur les ruines de Carthage, 
s'apprêtait à assiéger Tunis. Le lac tranquille 
s'étendait devant lui et la ville sarrazine se 
reflétait dans les eaux. Il n'en était qu'à une 
demi-journée de marche ; il la tenait pour ainsi 
dire dans sa main. Les troupes des infidèles ne 
pourraient longtemps résister au choc de ses 
vaillants chevaliers. Il allait 3^ planter l'éten- 
dard du Christ et — qui sait? — pousser plus 
loin sa conquête dans le Sud, jusqu'à cette 
montagne noire qui ferme Ihorizon, jusqu'au 
Djebel-Zaghouan où trônait autrefois la déesse 
des eaux. 

Il mourut sur la colline de Bj^rsa, sans avoir 
pu réaliser son rêve. Un oratoire s'élève 



278 CARTHAGE 

maintenant à l'endroit qu'occupait sa tente, 
et, tout près de cette chapelle, les Pères Blancs 
ont bâti leur séminaire. On peut dire que la 
colline est à eux. Tunis n'est plus une ville 
ennemie ; les religieux y voient briller la croix 
sur les coupoles de la cathédrale. Leur influence 
s'exerce au profit de la France et de la civilisa- 
tion bien au delà du Zaghouan, jusqu'aux 
confins du désert. 

Je reste longtemps sur le seuil de l'ora- 
toire de saint Louis. La ville blanche de Tunis 
est éclairée par le soleil, et l'eau limpide du 
lac, qui en reproduit l'image, me donne l'illu- 
sion d'une autre ville, plus miroitante encore 
et plus près de moi, d'une autre ville fantas- 
tique dont les dômes et les minarets renversés, 
s'enfonçant dans l'eau bleue, supporteraient 
comme des piliers et des colonnes l'entasse- 
ment des maisons. Des bateaux de pèche 
sillonnent le lac, jetant l'épouvante dans les 
bandes de flamants aux ailes roses qui dor- 
maient perchés sur leurs longues pattes. Les 
rochers du Cap Bon, en pleine lumière, ont des 
teintes dorées. Dans le fond du golfe, les 
villasres de Rades et d'Hamman-Lif ressem- 



CARTHAGE 279 

blent à des taches blanches, à des nids de 
duvet sur le rivage. Une étroite langue de terre 
ferme le lac et arrête les flots de la mer. La 
ville de la Goulette couvre de ses villas et de 
ses jardins cette chausse'e naturelle dont 
Tunique coupure est bordée de deux antiques 
forteresses. Une paix profonde règne sur ce 
coin de la côte; à peine entendons -nous le 
bruit du petit chemin de fer qui, après avoir 
longé le lac, se glisse sur la jetée. Nous allons 
le prendre pour rentrer à Tunis. 

Et ce soir, quand la nuit sera tombée, nous 
traverserons la passe de la Goulette entre les 
feux allumés sur les vieux forts espagnols. 
Nous aurons quitté la terre d'Afrique et ferons 
route vers la France. 



TABLE DES MATIERES 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface • * * 

Chapitre P'". Sur la route de Marseille. 5 

— IL Une vue de Marseille. . . 11 

— III En mer. 23 

__ IV. Alger ^^ 

__ V. D'Alger à Oran 51 

-^ VI. Oran ^^ 

_ VIL Dans les steppes ....... 73 

— VIIL Beni-Ounif 91 

— IX. L'oasis de Figuig 102 

_ X. Aïn-Sefra ^'^^ 

_ XL Le Marché de Perrégaux 136 

_ XII. Les villes mortes 147 

_ XIII. La sortie de TAurès. . 163 

— XIV. Biskra ^73 

^ XV. Constantine 193 



284 TABLE 

Chapitre XVI. Tébessa 205 

— XVII. Tunis 217 

— XVIII. Zaghouan 235 

— XIX. Kairouan 245 

— XX. Sousse 263 

— XXL Carthage 271 



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